J’ai toujours essayé d’être impartial dans cette commission d’enquête, contrairement à ce qui est dit ; je ne protège personne. Si le parjure est caractérisé, je n’hésiterai pas à prendre mes responsabilités, car il revient au président d’une commission d’enquête de saisir l’autorité judiciaire aux termes de l’article 6 de l’ordonnance de 1958 relative au fonctionnement des assemblées parlementaires. Je rappelle que le parjure est puni dans ce cas de cinq ans d’emprisonnement et de 75 000 euros d’amende.
Je suis allé au bout de la question, monsieur Capton, car je connais la manière dont fonctionne cette commission d’enquête. Je ne voulais pas qu’on puisse dire, à l’issue de cette audition, que Banijay a répondu en toute transparence et que Mediawan ne l’a pas fait ; c’est la raison pour laquelle je vous ai laissé répondre. Vous n’étiez pas obligé de le faire, mais je vous ai permis de répondre parce que je ne veux pas qu’il y ait d’instrumentalisation, d’aucune part.
M. Charles Alloncle, rapporteur. Ce n’était que la première des nombreuses questions que j’ai à vous poser. Il importe donc que notre échange soit le plus fluide possible. Je vous remercie en tout cas pour cette transparence, qui est importante.
Je vous permettrai évidemment – et c’est bien normal – de réagir, notamment aux accusations formulées à votre endroit hier soir par la personne que nous avons auditionnée. J’aurai quelques questions qui vous permettront, je vous l’assure, de répondre à tous ces éléments, car c’est important. Le but de cette commission d’enquête est aussi de donner une tribune et de permettre aux personnes accusées, parfois à tort, de répondre. Comptez donc sur moi pour vous poser ces questions.
Une toute dernière question, rapide, sur ce sujet. Vous nous avez indiqué que le pourcentage du chiffre d’affaires réalisé par Mediawan France pour France Télévisions est d’environ 25 %. Avec quel autre groupe public étranger Mediawan réalise-t-elle un chiffre d’affaires équivalent à celui qu’elle fait en France avec France Télévisions ?
M. Pierre-Antoine Capton. Je pense que c’est à peu près la même chose en Allemagne. C’est un peu moins en Italie. Je pense que le pourcentage du chiffre d’affaires que Mediawan réalise avec les services publics européens est au même niveau.
Je reviens à Banijay. La différence entre Banijay et Mediawan tient au fait que Banijay est une société cotée ; elle publie donc tous ses chiffres. Mediawan est une société privée ; elle ne les publie pas. Elle a été cotée pendant trois ans, période durant laquelle j’ai fait l’exercice de publier mes chiffres. C’est pourquoi, monsieur le président, que nous n’avons pas le même niveau de réponse : ils le font par obligation légale, alors que je le fais par transparence. J’ai énormément de respect pour Stéphane Courbit et pour Banijay, qui font un travail exceptionnel pour la production française.
M. Charles Alloncle, rapporteur. Je vous remercie pour votre réponse. On parle de pourcentage, effectivement, mais dans les éléments que nous avons pu obtenir et qui ont été allègrement discutés dans le cadre de cette commission d’enquête, il y a aussi le montant facial, le volume. France Télévisions nous a indiqué pour Mediawan, je crois, un volume contractuel d’un peu plus de 110 millions d’euros par an, qui en fait la première société de production à bénéficier des contrats de France Télévisions. Êtes-vous d’accord avec ces chiffres ? Les admettez-vous ?
M. Pierre-Antoine Capton. Oui, tout à fait, à une différence près : Mediawan n’est pas une société qui contractualise avec France Télévisions ; ce sont vingt sociétés de production indépendantes qui contractualisent avec France Télévisions. Certaines de ces sociétés travaillaient déjà avec France Télévisions auparavant – c’est le cas de Maximale Production, qui appartenait au groupe Lagardère. Donc, quand elles ont rejoint Mediawan, c’est avec ce chiffre d’affaires.
Il est aussi intéressant de noter que, comme je l’ai indiqué dans mon propos liminaire, le chiffre d’affaires de Mediawan a progressé de 30 à 40 % en France entre 2020 et 2025 – la progression est encore plus forte dans d’autres pays – quand, sur la même période, son chiffre d’affaires réalisé avec France Télévisions baissait de 5 %.
En tant qu’entrepreneur et producteur, j’ai envie de produire plus et de faire plus parce qu’on a des équipes créatives formidables et des programmes qui marchent dans les salles de cinéma et sur les plateformes ; on est donc très heureux de pouvoir produire. Si je compare avec les autres pays européens, cette part représente 40 % en Allemagne, environ 25 % en Italie et 32 % pour la télévision espagnole.
Le niveau de production indépendante est le même dans tous les pays européens ; les investissements dans l’audiovisuel public sont beaucoup plus importants en Allemagne et en Angleterre, où l’audiovisuel public fait beaucoup plus appel à la production externe. J’espère qu’on aura l’occasion d’y revenir tout à l’heure.
De mon point de vue, la seule chose qui manque à cette commission, c’est un peu de benchmark – savoir ce que coûtent les programmes sur les autres chaînes en France, sur les plateformes en France et à l’international, et comparer les différents services publics européens. Je pense qu’il serait très intéressant pour vous de vous y arrêter en ce moment très précis de basculement dans le monde audiovisuel.
M. Charles Alloncle, rapporteur. Je vous remercie pour votre réponse. Vous avez tout à fait raison ; on va essayer. J’ai essayé de faire ce benchmark s’agissant de l’information, en comparant le coût de l’information pour France Télévisions et pour TF1. Ça m’a été reproché : on m’a expliqué qu’il ne fallait pas comparer une entreprise privée à une entreprise publique, que leurs objectifs n’étaient pas les mêmes, que les budgets devaient être plus importants et les audiences plus faibles pour une entreprise publique. On m’a un peu accablé pour avoir osé une comparaison avec le privé. En tout cas, je vous rejoins : quand on parle d’ordre de grandeur ou de montants, c’est important de comparer ce qui est comparable. À l’initiative du président, nous avons prévu une table ronde à la fin de nos travaux pour comparer les coûts dans les différents pays européens.
Autre question. Votre groupe s’est très vite internationalisé en multipliant les acquisitions, des plus anecdotiques aux plus symboliques : Groupe AB en 2017, EuropaCorp et ON Kids & Family en 2018, Lagardère Studios en 2020. Très récemment, ainsi que vous l’avez indiqué dans votre propos liminaire, vous avez annoncé le rachat du groupe américain The North Road Company. Le propre des groupes de production audiovisuelle comme le vôtre est d’agréger de nombreuses sociétés indépendantes. L’activité de chacune de ces sociétés est souvent très localisée, ce qui peut rendre plus complexe chaque réorganisation à mesure que vous achetez des sociétés, ainsi que le rapatriement en France des emplois issus de sociétés étrangères. Ma question est simple : quel est le bénéfice de ces nombreuses acquisitions ? Du point de vue strictement français : opérez-vous des relocalisations d’emplois à mesure que vous rachetez des entreprises étrangères ?
M. Pierre-Antoine Capton. Merci pour cette question très intéressante. Depuis les débuts de Mediawan, son ADN est d’aider les talents français à rayonner à l’international. La France s’exporte très bien dans le secteur du luxe, où des champions français – LVMH, Artémis – cartonnent. C’est la même chose dans la musique et dans le jeu vidéo.
Je vais apporter quelques éléments de contexte. Pourquoi a-t-on voulu lancer Mediawan ? J’étais le producteur d’un auteur français, Florian Zeller, qui est l’auteur français le plus joué dans le monde. J’ai eu la chance de produire ses pièces de théâtre, certaines à succès, d’autres qui marchaient un peu moins bien ; c’est le jeu. Et puis on a produit ensemble une pièce avec Robert Hirsch, Le Père, qui était jouée au théâtre Hébertot et qui a connu un certain succès. Florian n’avait jamais réalisé de film. Il voulait réaliser un film pour la première fois. On a produit un court-métrage tout seuls dans notre coin, sans demander aucun financement. Puis il a voulu adapter Le Père au cinéma. On a fait la tournée des chaînes de télévision en France et on n’arrivait pas à le financer. Il s’avère que quelqu’un que je connais lui a donné le conseil d’écrire ce même film en anglais et de le faire jouer par un acteur international, Anthony Hopkins. Ensuite, des chaînes françaises, comme Canal + et France Télévisions, sont entrées dans le financement. Il s’avère que, pour son premier film, Florian a gagné deux Oscars et, paradoxalement, alors que c’était l’adaptation d’une pièce française, le César du meilleur film étranger.
C’est tombé en même temps que le lancement de Mediawan ; je me suis alors dit qu’il était incroyable qu’en France, on soit incapable d’aider les talents français à rayonner dans le monde. On a des super auteurs, on a des super acteurs, on a des super réalisateurs, chacun réussit individuellement, mais essayons de monter un groupe qui va faire ça. C’est l’ADN de Mediawan.
Vous avez évoqué l’acquisition de The North Road Company, mais on pourrait aussi parler de Plan B. L’idée est d’aller chercher de l’expérience, de permettre à nos talents français de faire des films ou des séries de manière beaucoup plus importante, de globaliser ces succès et de faire tout ça depuis la France. C’est la patronne des contenus de Mediawan, Élisabeth d’Arvieu, qui dirige ces productions américaines, italiennes, espagnoles, allemandes pour le monde. Ces postes-là sont à Paris. On va donc rapatrier en France tout un tas de compétences qui étaient aux États-Unis. Tout ça sera dirigé depuis la France.
Ce qui est vertueux aussi, monsieur le rapporteur, c’est qu’on va venir tourner en France, on va tourner des films américains en France, on va créer des emplois, on va continuer d’en développer ici. C’est extrêmement important pour nous de faire vivre tout cet écosystème français.
Je crois que les dirigeants de Banijay vous l’ont dit hier : la compétition avec les plateformes se globalise de plus en plus. Il va y avoir un supergéant comme Netflix-Warner ou Paramount-Warner. Il faut qu’on se prépare à cette guerre, que des entreprises comme Banijay ou Mediawan défendent les intérêts français et permettent à des talents français de s’exprimer différemment. C’est notre rôle et c’est aujourd’hui l’ADN de Mediawan.
C’est ce qui est le plus important pour moi aujourd’hui. On se parle d’actionnaires, de tout ce que vous voulez, mais ce que je sais, c’est que je mène cette entreprise, je bosse sept jours sur sept et je veux défendre ces initiatives-là, je veux aider les talents français à s’exporter. Et si demain on vient me proposer un programme, un film ou une série, si j’y crois, je ne dois demander l’avis de personne pour le lancer. C’est ça, aujourd’hui, la production indépendante. C’est mon rôle.
M. Charles Alloncle, rapporteur. Une question sur les aides publiques – j’ai d’ailleurs posé à peu près la même au groupe Banijay hier. J’ai recensé les aides publiques dont bénéficie la production audiovisuelle dans notre pays. Les producteurs audiovisuels bénéficient chaque année de plus de 900 millions d’euros d’aides publiques, dont 600 millions d’euros de dépenses et autres niches fiscales.
Je vous en cite quelques-unes. Le crédit d’impôt pour dépenses de production déléguée d’œuvres cinématographiques ou audiovisuelles, qui coûte 419 millions d’euros pour 396 entreprises seulement : le montant moyen est quand même colossal. Le crédit d’impôt pour les dépenses de production exécutive d’œuvres cinématographiques et audiovisuelles : 125 millions pour 81 entreprises. La réduction d’impôt audiovisuelle, c’est 35 millions. Quand on les additionne, on voit que près de 1 milliard de crédits, de subventions et d’aides publiques est versé à ces entreprises qui dégagent des marges confortables.
N’est-ce pas excessif ? Par ailleurs, pourriez-vous nous donner, en toute transparence, le montant d’aides publiques dont bénéficie Mediawan France ?
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Je précise que le rapporteur n’a pas posé cette question à Banijay et que Banijay n’a pas communiqué cette information. Je ne dis pas cela pour vous dissuader de répondre : si vous voulez faire la transparence sur ce point, faites-la. J’indique simplement que, sur cet élément, nous n’avons pas eu hier, de mémoire – mais le rapporteur le confirmera –, le montant des aides reçues par Banijay.
M. Pierre-Antoine Capton. Je vais laisser M. Anargyros répondre. Il y a autre chose dont j’aimerais parler et que vous avez évoqué avec Banijay : c’est le reversement très important de Mediawan à France Télévisions.
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Commençons par la question du rapporteur sur les aides.
M. Thomas Anargyros, président de Mediawan France en charge de la fiction. C’est un sujet très important, mais très large : il s’agit en fait de l’exception culturelle française, de l’ensemble de la réglementation et de la régulation de l’audiovisuel et du cinéma en France. Je crois que c’est un modèle dont la France peut s’enorgueillir ; la plupart des pays développés autour de nous souhaiteraient avoir un système aussi vertueux.
Il est vertueux pour la création et, surtout – puisque c’est l’objet de votre question –, extrêmement vertueux sur le plan économique. C’est grâce à lui que l’industrie audiovisuelle est à peu près équivalente à l’industrie automobile. On parle de création, mais il s’agit de sujets économiques absolument fondamentaux.
Au-delà de cette question, vous le savez, le système repose sur le fait que les éditeurs de services publics ou privés et, maintenant, les plateformes américaines investissent un pourcentage de leur chiffre d’affaires dans les œuvres patrimoniales. Certains financements de ces films, de ces séries, de ces animations, etc., sont publics, comme le crédit d’impôt ; d’autres ne le sont pas.
Le montant global, nous ne l’avons pas. Nous répondrons si nécessaire, mais ce sont des chiffres extrêmement complexes et précis que nous n’avons pas à l’instant T.
Toutefois, je voudrais rappeler deux chiffres extrêmement importants. D’abord, pour 1 euro investi par l’État dans l’industrie audiovisuelle, 8 à 11 euros reviennent sur le territoire par l’intermédiaire de la production. La deuxième chose absolument fondamentale, c’est le crédit d’impôt. En France, il est globalement moins disant que la plupart des crédits d’impôt en vigueur sur le territoire européen et même aux États-Unis. Parallèlement, il est extrêmement important de comprendre que quand 1 euro de crédit d’impôt est alloué à la production d’un programme, l’État reçoit en réalité nettement plus que 1 euro à travers les charges sociales, la TVA, l’impôt sur le revenu et l’impôt sur les sociétés induits par l’ensemble de l’activité de production.
M. Charles Alloncle, rapporteur. Merci pour votre réponse, mais je reviens sur ce montant total de 1 milliard d’aides publiques, de subventions, de crédits d’impôt versés à un secteur florissant, où des entreprises comme la vôtre ou comme Banijay et Together Media, que nous avons aussi auditionnées, n’ont pas l’air de souffrir d’une crise quelconque. Ne considérez-vous pas que 1 milliard d’aides publiques, qui plus est concentré sur quelques dizaines de sociétés, voire quelques centaines, c’est un montant excessif par rapport à l’ensemble des dépenses publiques assumées chaque année ?
M. Erwan Balanant (Dem). Mais cela rapporte 10 milliards !
M. Thomas Anargyros. Il est important, encore une fois, de comprendre qu’il existe des crédits d’impôt de ce type pour à peu près tous les secteurs économiques du pays. C’est le premier point : s’ils existent, c’est essentiellement parce que c’est du gagnant-gagnant. C’est exactement ce qu’il se passe pour notre secteur.
Comme je l’indiquais, je n’ai pas le montant précis. En tout cas, ce ne sont pas quelques sociétés qui en bénéficient, mais plus de 600 sociétés de production, qui travaillent en France, dans le cadre de la réglementation et de la régulation en vigueur, en étant contrôlées par l’Arcom et la représentation nationale de façon continue. On peut donner la somme de 1 milliard d’euros, mais je pense, encore une fois, que ce qui revient à l’État de façon directe et indirecte est supérieur à ce milliard d’euros d’investissement. C’est d’ailleurs bien pourquoi celui-ci continue d’exister.
Enfin, le secteur n’est pas « florissant ». Il vit des périodes parfois difficiles. Actuellement – peut-être voudrez-vous y revenir – se posent des sujets de financement concernant France Télévisions et les éditeurs privés. Ils sont très importants, parce qu’il existe des distorsions dans la capacité à aller chercher de la publicité selon qu’on est une plateforme américaine ou un éditeur français. Ces enjeux sont absolument fondamentaux, non pas pour quelques sociétés, mais pour les 340 000 employés du secteur de l’audiovisuel en France.
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Nous avons effectivement organisé une table ronde avec les syndicats de production audiovisuelle indépendants, qui nous ont indiqué traverser une situation fragile, pour ne pas dire difficile.
Vous vouliez compléter, monsieur Capton ?
M. Pierre-Antoine Capton. J’entends que M. le rapporteur n’a pas posé la même question à Banijay hier. Ce serait bien que chacun ait le même degré de questions.
M. Charles Alloncle, rapporteur. S’agissant du montant des aides publiques, ma question consistait à demander si la France n’est pas trop généreuse avec un secteur qui se porte bien et qui fait des marges confortables.
M. Erwan Balanant (Dem). Il vient de dire qu’elle est moins généreuse que les autres pays européens !
M. Charles Alloncle, rapporteur. J’ai reçu de Banijay la même réponse que la vôtre, notamment sur la rentabilité et le caractère gagnant-gagnant de ces aides.
Je vais maintenant vous poser deux ou trois questions sur un point très important, que nous avons beaucoup évoqué dans le cadre de nos travaux et que vous avez abordé dans votre propos liminaire. C’est d’ailleurs l’occasion de vous donner un droit de réponse et de vous permettre de faire toute la transparence, car c’est aussi le but de cette commission d’enquête.
J’ai déjà posé cette question aux représentants des syndicats de producteurs. Dans un article du 6 décembre 2021 intitulé « Les astuces de Luc Besson et de Mediawan pour continuer à toucher des aides publiques », le magazine Capital explique que votre société aurait mis en place un montage financier lui permettant de continuer à bénéficier des aides du CNC malgré le poids prépondérant de fonds étrangers, dont KKR, dans son actionnariat. Nous avons auditionné il y a quelques jours le Syndicat des producteurs indépendants, qui a visiblement déposé devant le tribunal administratif un recours contre cette décision du CNC d’accorder des fonds à Mediawan, estimant que la présence importante à votre capital du fonds américain KKR, qui est probablement – sûrement, même – le premier actionnaire de l’entreprise, ne respecterait pas les critères permettant de recevoir ces aides. Nous les avons entendus ; ils ont confirmé leur démarche : selon eux, un tel poids donné à un fonds d’investissement étranger ne vous permettait pas d’obtenir ces subventions. Je cite l’article : « KKR détiendra la majorité du capital de Mediawan Alliance, mais la majorité des droits de vote – et donc le contrôle – seront détenus par les trois fondateurs et la MACSF », la Mutuelle d’assurance du corps de santé français.
Ma question est simple. Vous êtes sous serment et le secret des affaires n’est pas opposable à cette commission d’enquête aux termes de l’article 6 de l’ordonnance de 1958. Quelle est la part exacte de détention du fonds américain KKR dans le capital de Mediawan ? Répondre à cette question permettrait peut-être d’éclairer nombre des questions que nous nous posons et de les trancher une bonne fois pour toutes – il y en a eu beaucoup depuis le début de cette commission d’enquête.
M. Guillaume Izabel, directeur de la stratégie et des opérations. Avant de répondre spécifiquement à cette question, je veux prendre un peu de recul sur l’organisation générale de Mediawan.
La société de tête du groupe, Mediawan Holding, est une société française, créée en 2020 à l’occasion des opérations qui ont conduit au retrait de la Bourse et permis de sécuriser le contrôle français de Mediawan et d’assurer son développement ultérieur via l’accès à de nouveaux capitaux. Le groupe comprend plus de 200 sociétés, incorporées dans différents pays en fonction de leur territoire d’activité. Mais la chaîne de détention, depuis Mediawan Holding jusqu’aux sociétés de production françaises, est constituée exclusivement de sociétés françaises.
Mediawan est dirigée au quotidien et représentée par son président, Pierre-Antoine Capton. C’est lui qui, avec l’équipe de direction qu’il a nommée, prend toutes les décisions opérationnelles, y compris celles relatives aux contenus produits. Les grandes décisions stratégiques sont prises par le conseil de surveillance, qui est composé de quatorze membres, dont neuf sont français, la majorité des voix revenant aux trois fondateurs, c’est-à-dire à MM. Capton, Niel et Pigasse.
Comme Pierre-Antoine Capton l’a rappelé, le capital de Mediawan est, depuis la sortie de la Bourse, dispersé entre plus de soixante-dix actionnaires. Tous les actionnaires significatifs sont connus et représentés au conseil de surveillance. Les seuls actionnaires qui ont un statut particulier sont les trois fondateurs, qui exercent un contrôle exclusif et incontestable sur la société, dans la mesure où ils disposent de la majorité des droits de vote en assemblée générale et de la majorité des voix au conseil de surveillance. Comme cela a été rappelé, ce contrôle n’est pas une notion subjective, mais une notion de droit, qui a été attestée et confirmée par les autorités compétentes, notamment l’Autorité de la concurrence dans son avis rendu public en septembre 2020.
Le cas auquel vous faites référence est un sujet de contrôle, raison pour laquelle le poids des actionnaires n’entre pas en ligne de compte. Néanmoins, pour rétablir certaines vérités et éviter de laisser courir certaines affirmations erronées, nous avons pris le soin de préciser – c’est ce que Pierre-Antoine Capton a fait tout à l’heure – qu’aucun de nos actionnaires, ni KKR ni un autre, ne détient la majorité du capital. Couplée avec le point le plus important, celui concernant le contrôle, cette information me semble suffisante pour confirmer qu’il n’y a aucun dispositif artificiel – puisqu’il s’agit d’un contrôle réel constaté tous les jours – dans notre structure.
M. Charles Alloncle, rapporteur. Je vous remercie pour votre réponse, mais, à nouveau, pourquoi ne pas nous donner, de façon transparente, pour que nous ayons la vérité et que nous soyons sûrs de nous, le pourcentage de détention de KKR au capital de Mediawan ? Dans l’article du Figaro, vous répondez à propos des soupçons qui pèsent sur le poids de KKR dans votre capital. Pourquoi autant de flou sur le sujet, alors qu’il suffirait de nous transmettre les documents – même de façon confidentielle par écrit, pas besoin de les révéler dans l’immédiat – pour nous assurer que KKR n’est pas majoritaire au capital de Mediawan ? Encore une fois, nous avons entendu il y a quelques jours des représentants de syndicats de producteurs qui ont déposé un recours de façon commune. Nous les avons interrogés : ils ont maintenu que des subventions publiques, notamment celles du CNC, ne devraient pas être attribuées à Mediawan, parce qu’un doute pèse sur le pourcentage de détention de son capital par KKR, fonds américain.
M. Pierre-Antoine Capton. Pour être précis : nous n’avons pas répondu aux questions du Figaro, qui a fait un article tout seul dans son coin après qu’on a entendu affirmer plus d’une vingtaine de fois ici que Mediawan était un groupe américain.
J’ajoute que, contrairement à ce qui a été dit à de nombreuses reprises, jamais aucun dividende n’a été versé à un fonds américain – c’est important. Ensuite, Mediawan est une société non cotée, c’est la grosse différence. La répartition de son capital relève du secret des affaires.
En revanche, je peux vous dire, de nouveau – mais je n’ai aucun problème à le redire –, que le contrôle de Mediawan est français. Pour aller un cran plus loin, je ne peux pas commenter la plainte des syndicats auprès du CNC parce que l’affaire est en cours, mais quel est le fond derrière tout cela ? S’agit-il de laisser penser qu’un fonds américain viendrait expliquer à un producteur de cinéma en France « je veux que tu écrives Le Comte de Monte-Cristo comme ça », « je veux que tu écrives BAC Nord comme ça », « je veux que tu fasses telle œuvre comme ça », qu’il viendrait parler dans l’oreillette de Caroline Roux pour lui demander de poser telle ou telle question ? J’ai du mal à comprendre : à partir du moment où il n’y a aucun sujet juridique, pensez-vous qu’éditorialement, artistiquement, quelqu’un va agir ainsi, alors que nous sommes un groupe indépendant ? Tous nos producteurs – Dimitri Rassam, Hugo Sélignac, Clément Miserez, je peux tous les citer – sont totalement indépendants : je ne lis pas les scénarios de leurs films et je ne leur donne aucun conseil. Qu’on puisse fantasmer ce genre de choses est pour moi assez surprenant.
Je suis très content que vous acceptiez, monsieur le président, comme nous l’avons entendu, le fait que le contrôle de Mediawan est français, et que, une fois pour toutes, on cesse de dire ici que Mediawan est une société américaine. J’ai été très heureux de pouvoir répondre sous serment que KKR n’a pas le contrôle de Mediawan et n’est pas un actionnaire majoritaire de Mediawan. Ce sont des réponses fortes que nous vous donnons aujourd’hui : j’ai l’impression qu’on banalise un peu tout cela, mais nous vous donnons des éléments qui relèvent du secret des affaires.
Pour le reste, quand je dis que je prends les décisions en toute indépendance, c’est le cas ; si ce ne l’était pas, je ne dirigerais plus ce groupe.
M. Charles Alloncle, rapporteur. Le but d’une commission d’enquête est aussi de mettre l’accent sur des suspicions, des sujets qui peuvent être problématiques. Si je vous pose ces questions, c’est parce que des représentants de syndicats de producteurs, à l’unanimité, nous ont dit avoir un doute et avoir fait un recours concernant la société Mediawan ; c’est aussi parce que France Télévisions nous explique que son rôle est de soutenir la création et la production indépendante française et que le premier groupe de producteurs à en bénéficier, c’est Mediawan, sachant qu’il y a un doute sur sa structure capitalistique. Tout notre rôle est aussi de poser ces questions et de vous permettre de faire toute la transparence sur le sujet. C’est la raison de mes questions ; j’en ai déjà posé deux, j’en poserai peut-être trois ou quatre à ce propos au cours de toute l’audition, et cela vous permet de répondre.
Vous parlez de la structure capitalistique, mais il y a une petite différence avec la façon dont s’exerce le contrôle d’un fonds comme KKR. J’ai notamment pu lire la note d’information transmise à l’AMF (Autorité des marchés financiers) lors de votre OPA (offre publique d’achat) sur Mediawan en 2020. Elle explique que la société Show TopCo, contrôlée par KKR, peut nommer trois membres du conseil de surveillance de Mediawan Alliance sur sept. KKR dispose aussi d’un droit de veto sur des décisions majeures, comme l’adoption du budget annuel dans certains cas, l’émission d’actions, l’introduction en Bourse, ou encore certains seuils d’acquisition, de cession et d’investissement. Cette note mentionne surtout l’existence d’une golden share : en cas de modification des règles d’attribution des aides du CNC, par exemple, les droits et obligations seraient inversés, faisant de la société KKR l’actionnaire de contrôle de Mediawan Alliance.
Lorsqu’un actionnaire, un fonds d’investissement américain, peut bloquer votre budget, interférer et bloquer vos décisions stratégiques, et même partiellement prendre le contrôle de la société si certains critères sont réunis, peut-on réellement parler d’indépendance ? Peut-on réellement se dire que la société restera française quels que soient les conditions et les critères, alors qu’on constate factuellement qu’un fonds d’investissement américain pourrait prendre le contrôle sous réserve du respect de certains critères ? Quels sont le rôle et l’importance réels de KKR dans votre capital et dans vos décisions au quotidien ?
M. Pierre-Antoine Capton. Guillaume Izabel va vous répondre en toute transparence. Je note simplement une chose : j’ai l’impression – et j’en suis surpris – que Mediawan est la seule société de production dont l’intégralité des actionnaires ont été convoqués. Vous allez donc passer cet après-midi plusieurs heures avec le représentant français de KKR. Vous allez vous ennuyer, d’ailleurs : il n’a pas beaucoup d’informations sur la société, parce que, éditorialement et artistiquement, il ne s’occupe de rien ! Je pense que vous pourrez aborder ces questions techniques avec lui.
J’aurais adoré que nous prenions le temps de parler de fiction, d’intelligence artificielle et de tout ce qu’on peut faire pour le rayonnement de la culture française à l’international, mais Guillaume Izabel va vous répondre. Encore une fois, nous ne pouvons pas être plus transparents qu’en vous répondant pendant plus de six heures – en comptant les auditions des actionnaires et celles des dirigeants.
M. Charles Alloncle, rapporteur. On le fera pour Banijay aussi.
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Juste une petite correction, monsieur Capton. Nous n’avons pas convoqué l’intégralité des actionnaires de Mediawan. Le rapporteur a souhaité auditionner les principaux actionnaires financiers des sociétés de production. C’est pour cela que nous allons auditionner les principaux actionnaires de Mediawan et le deuxième actionnaire – après M. Courbit – de Banijay. Par ailleurs, Mathieu Pigasse et Xavier Niel ont peut-être une part limitée dans votre capital, mais je crois que vous êtes tous trois cofondateurs de cette entreprise. Ils viendront donc aussi en qualité de cofondateurs de Mediawan, même s’ils en sont des actionnaires minoritaires.
Je me permets cette précision, car je suis garant du respect de règles universelles, que le rapporteur a acceptées : dès lors que nous convoquons le principal actionnaire financier de Mediawan – vous le contestez, mais on nous dit que KKR serait votre premier actionnaire financier –, nous auditionnerons aussi, par parallélisme des formes, le principal actionnaire financier de Banijay, à la fin mars, comme le rapporteur et les membres du bureau en sont convenus.
M. Guillaume Izabel. Je vais essayer de répondre aux points que vous avez soulevés sur la gouvernance pour vous expliquer comment fonctionne la société au quotidien.
D’abord, pour ce qui est de la nomination des membres du board, Show TopCo est une société qui regroupe les intérêts de plusieurs actionnaires, dont deux sont représentés au board, KKR et Atwater Capital. Les trois membres auxquels vous faites référence sont ceux qui siègent encore au board aujourd’hui, soit deux représentants de KKR et un représentant d’Atwater Capital, sur les quatorze membres du conseil de surveillance. Certains seuils, certaines décisions nécessitent en effet, en plus du vote favorable des fondateurs, l’approbation de certains autres actionnaires. C’est un droit dont bénéficient classiquement les actionnaires minoritaires et qui n’est pas spécifique à KKR : il concerne aussi d’autres actionnaires importants comme BPIFrance ou The Raine Group, qui ont un droit de veto sur certaines décisions, afin de protéger, de façon assez usuelle, leurs droits d’investisseur minoritaire et financier. Cela couvre des décisions extraordinaires qui modifieraient les statuts de la société ou induiraient un niveau d’investissement ou de risque qui excéderait le cours normal des affaires. En aucun cas ces décisions ne peuvent être prises sans l’accord des fondateurs.
Il s’agit là d’un dispositif tout ce qu’il y a de plus classique. En l’occurrence, je vous confirme que l’approbation du budget ne fait pas partie des droits soumis à l’accord des actionnaires financiers. Celui-ci serait requis uniquement en cas de déviation majeure par rapport au plan de l’année précédente, ce qui n’est jamais arrivé et n’est pas susceptible d’arriver dans notre industrie.
L’action de préférence est effectivement importante, puisque c’est elle qui confère aux fondateurs de Mediawan la majorité des droits de vote en assemblée générale. Vous indiquez que son utilisation pourrait être conditionnée à certaines règles du CNC. Ce n’est pas le cas. Je reconnais que cela avait été envisagé en 2020, lorsque nos accords ont été établis, parce que le souhait des fondateurs de sécuriser le contrôle de Mediawan était une condition essentielle du deal, ce qui a donné lieu, vous vous en doutez, à des échanges avec les investisseurs financiers – là encore, KKR, mais pas seulement. Pour résoudre ce point, les fondateurs ont fait valoir la nécessité de respecter le cadre applicable aux productions françaises et de se conformer aux critères définis par le CNC. C’est pour cette raison que la condition à laquelle vous faites référence avait été envisagée. Mais, je le répète, elle n’a pas été conservée et n’est plus attachée à l’action de préférence.
J’ajoute que cet épisode prouve combien ces règles sont efficaces, puisqu’elles aident les entrepreneurs français à lever des capitaux tout en gardant le contrôle de leur société.
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Le rapporteur pose beaucoup de questions à ce sujet. Certains pourraient dire qu’il est insistant, mais je précise que s’il l’est, si nous le sommes, c’est parce que le secteur audiovisuel est réglementé. Je le dis pour les Français qui nous écoutent : pour bénéficier des aides publiques et des crédits d’impôt, il faut obtenir ce qu’on appelle un agrément. Or, dans les critères définis à la fois par la Commission européenne et par le droit français, la question des capitaux est importante. C’est pour cela qu’il y a un recours de la part de certains syndicats de production – pas tous, contrairement à ce qu’a dit le rapporteur – qui considèrent que, si une société de production fait d’un fonds d’investissement étranger son principal ou premier actionnaire, elle ne devrait pas bénéficier des aides.
C’est pour cela que nous posons ces questions : s’agissant d’un secteur réglementé, que la France et l’Union européenne considèrent comme stratégique, la question des investisseurs étrangers est scrutée avec un regard particulièrement acéré dans le débat public, car il se trouve que – ce n’est pas moi qui ai fixé les règles –, pour bénéficier des aides financières du CNC et des crédits d’impôt, il faut obtenir des agréments et respecter des critères. La question des capitaux étrangers est donc importante : certains considèrent, et c’est leur droit, que si une société a pour principal ou premier actionnaire un investisseur étranger, elle ne devrait pas bénéficier d’aides. Encore une fois, ce n’est pas ma position – je la définirai au moment de la publication du rapport –, mais voilà pourquoi nous insistons sur ce point. Ce n’est pas pour contester le fait que KKR soit actionnaire et puisse investir.
M. Pierre-Antoine Capton. Encore une fois, il y a les points techniques – et même moi, rentrer dans ces détails m’ennuie – et il y a la réalité. Quand vous venez comme moi de Trouville, que vous n’avez pas fait d’études – j’ai seulement eu mon bac – et que vous avez envie d’entreprendre en France, vous faites du mieux possible pour continuer d’entreprendre. Le plus important, pour moi, c’était mon indépendance. Je n’ai jamais eu de chef et je n’en veux pas. Je veux continuer tout seul : je ne veux pas qu’on me donne d’ordres, je me fais confiance et je veux continuer d’entreprendre.
J’ai créé plein d’emplois en France ; vous ne pouvez pas savoir à quel point j’en suis fier. Le coût du travail est élevé en France, mais je suis content d’investir ici et de pouvoir développer mon entreprise. J’ai rencontré sur mon parcours plein de gens qui m’ont aidé : Marc-Olivier Fogiel et Dominique Besnehard, qui m’ont donné une chance, Xavier Niel et Matthieu Pigasse, qui m’ont permis de monter ce Spac (Special Purpose Acquisition Company) à leurs côtés et de me développer. C’est aussi le cas de KKR. C’est peut-être un détail pour vous, mais ils ont donné 10 millions d’euros pour la reconstruction de Notre-Dame de Paris. En tout cas, sans eux, jamais je n’aurais pu continuer d’entreprendre en France. Vous me croirez ou non, mais ils ne me demandent rien ; vous me croirez ou non, mais ils ne sont pas là pour me demander des choses éditoriales, artistiques ou financières : ils me foutent la paix, parce qu’ils me font confiance.
Avoir des investisseurs, quelle que soit leur nationalité, qui vous laissent le contrôle, qui vous poussent et qui vous permettent de créer de l’emploi en France, c’est une chance, monsieur le rapporteur et monsieur le président. J’ai cette chance. Je suis fier de tous mes partenaires et de tous mes associés, et j’espère que Mediawan continuera son parcours en gardant son siège social en France et en restant français. C’est le plus important pour moi.
Essayons, dans un moment où les choses vont mal, d’encourager les entrepreneurs !
M. Erwan Balanant (Dem). Exactement !
M. Pierre-Antoine Capton. Plein de jeunes viennent me voir en me disant que mon parcours est génial. Pourquoi ? Parce que nous représentons aussi une sorte de réussite. Il faut encourager ces succès, il faut encourager des fonds étrangers à investir en France. Je n’ai pas trouvé de fonds français disposés à investir à mes côtés. J’en aurais été très content, mais je n’en ai pas trouvé.
M. Charles Alloncle, rapporteur. J’ai encore deux questions sur ce sujet – j’en ai posé deux, j’en poserai quatre en tout, parce que c’est un point très important. À nouveau, si on vous pose ces questions, c’est parce qu’il existe un cadre qui interdit qu’une part trop importante du capital soit détenue par des fonds d’investissement étrangers – M. le président a évoqué les règles européennes et françaises qui s’appliquent.
J’ai l’impression que, depuis le début, on joue un peu sur les mots, en invoquant certaines clauses qui font que KKR n’aurait pas la majorité ou le contrôle total de l’entreprise. Pouvez-vous nous dire si KKR est le premier actionnaire de Mediawan, si c’est un actionnaire de référence ? KKR pourrait-il, en vertu de certaines clauses, prendre demain le contrôle de Mediawan, qui, à nouveau, est le premier bénéficiaire de contrats avec France Télévisions parmi les sociétés de production ? C’est aussi pour ça que la question est importante. Nous n’avons pas obtenu de réponse transparente. Est-ce que KKR est le premier actionnaire ou l’actionnaire de référence de Mediawan ?
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Pour pouvoir avancer dans la discussion, il faut que nous puissions nous entendre et nous écouter. Vous avez dit que Mediawan est une société française – le code de commerce, le code civil, la jurisprudence l’établissent clairement. Il faut que nous l’entendions, que le rapporteur l’entende et que nous nous accordions sur ce point pour avancer.
Cela étant dit, se pose la question du statut. C’est autre chose. Quel est le statut de KKR dans votre société ? Si vous ne leur versez pas de dividendes, s’ils n’ont aucun pouvoir de contrôle, on peut se demander quel intérêt ils trouvent à investir.
M. Pierre-Antoine Capton. Nous ne versons pas de dividendes tout simplement parce que nous avons décidé de tout réinvestir dans la création française. Peut-être que KKR sortira un jour du capital : c’est le principe des fonds d’investissement. Dans ce cas, ils vendront leurs parts à un autre partenaire qui aura envie de nous accompagner.
Il y a autre chose qu’il est important que vous entendiez. Nous vous répondons techniquement sur KKR, mais un contentieux est en cours, ce qui, si je ne dis pas de bêtises, signifie que je n’ai pas le droit de vous répondre – pardonnez-moi.
M. Erwan Balanant (Dem). Exactement !
M. Pierre-Antoine Capton. La deuxième chose qu’il faut que vous compreniez, c’est que KKR est là pour nous encourager, pour nous permettre de continuer à nous développer, pour nous aider à poursuivre ce parcours entrepreneurial. Je pense que c’est le plus important.
M. Charles Alloncle, rapporteur. Ce que je voulais savoir – et c’est pour moi une des questions clés de cette audition, donc permettez-moi d’être insistant : je n’ai posé que deux questions, mais je n’ai pas obtenu ma réponse –, c’est si KKR est le premier actionnaire ou un actionnaire de référence de Mediawan.
M. Erwan Balanant (Dem). Quand pourrons-nous poser nos questions, monsieur le président ?
M. Charles Alloncle, rapporteur. Existe-t-il des clauses qui permettraient à KKR, fonds d’investissement américain, de prendre assez rapidement le contrôle de votre entreprise ? J’ai évoqué des clauses relatives à des aides du CNC – si elles n’étaient plus attribuées, le contrôle s’inverserait. Pouvez-vous nous éclairer sur ces trois questions très précises : premier actionnaire, actionnaire de référence, capacité à prendre le contrôle moyennant certaines clauses ? Encore une fois, vous êtes sous serment.
M. Guillaume Izabel. Je vous confirme qu’il n’existe aucune clause ou aucun cas de figure qui permettrait à KKR de prendre le contrôle de Mediawan, puisque le contrôle qui est aux mains des trois fondateurs est sécurisé statutairement et contractuellement. L’action de préférence à laquelle vous avez fait référence, qui octroie la majorité des droits de vote aux fondateurs, n’est soumise à aucune condition : elle est pérenne et durable.
Vous estimez que nous jouons sur les mots ou que nous entretenons une ambiguïté. Il n’y a aucune ambiguïté sur le contrôle exercé par les trois fondateurs. La seule ambiguïté naît des fantasmes qui s’expriment ici et là sur le poids de KKR, annoncé tantôt à plus de 80 %, tantôt à plus de 50 %. Nous vous avons confirmé qu’il n’est ni de plus de 80 %, ni de plus de 50 %. C’est effectivement un actionnaire de référence – je pense qu’on peut utiliser ce terme –, mais un actionnaire minoritaire, financier, qui accompagne la croissance du groupe porté par les trois fondateurs. Je ne vois pas la moindre zone d’ambiguïté dans les différents points que nous avons avancés.
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Dernière question du rapporteur avant de donner la parole aux groupes politiques.
M. Erwan Balanant (Dem). Ça fait une heure trente qu’on est là !
M. Charles Alloncle, rapporteur. Dernière question sur le sujet, en effet, mais je constate à nouveau que vous ne répondez pas à ma question, qui est pourtant simple : KKR est-il le premier actionnaire de Mediawan ?
Vous expliquez que KKR n’a pas perçu de dividendes depuis son entrée au capital de votre holding, mais il y a un sujet plus large, à savoir la valorisation des actions qu’ils détiennent et qui dépend aussi des contrats publics qui vous lient à France Télévisions : le jour où KKR sortira, la valeur de ses actions sera aussi alimentée, bonifiée, par ces différents contrats passés avec le service public. C’est aussi tout le sens des questions que je me permets de vous poser. Pouvez-vous nous indiquer les gains en capital réalisés par KKR depuis 2020 au titre de sa participation dans Mediawan ? Si KKR décidait de sortir demain, sa valorisation serait-elle doublée, triplée, décuplée – je ne sais pas quel est l’ordre de grandeur –, grâce notamment aux contrats conclus avec France Télévisions ?
Et, encore une fois, je me permets d’être insistant, pour la dernière fois, parce que je n’ai pas eu de réponse : est-ce que KKR est le premier actionnaire de Mediawan ?
M. Pierre-Antoine Capton. Encore une fois, je vous rappelle que vous passerez trois heures avec les représentants de KKR cet après-midi…
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Peut-être l’audition ne durera-t-elle qu’une demi-heure, qui sait ?
M. Pierre-Antoine Capton. Oui, peut-être.
Je le répète, Mediawan est une société non cotée. La répartition précise de notre capital relève du secret des affaires. Le contrôle est français, il appartient aux trois fondateurs. C’est important. Ensuite, la valorisation des actions de KKR est la même que celle des soixante-dix autres actionnaires de Mediawan – tous les producteurs, tous les entrepreneurs, moi-même, qui y ai investi tout mon capital. Et vous savez quoi ? Quand des entrepreneurs investissent en France, le principe est aussi de gagner un peu d’argent. On ne peut que se féliciter qu’une entreprise française comme Mediawan puisse continuer à faire de la croissance. J’invite à nous rejoindre tous les entrepreneurs, tous les investisseurs français qui veulent entrer au capital de Mediawan et qui croient à cette incroyable histoire de succès français.
Je peux vous dire deux choses. D’abord, si KKR décide un jour de vendre ses actions, j’en serai le premier informé et je serai très content de les placer face aux fantastiques succès d’investisseurs français qui pourront mettre leurs placements à nos côtés. Ensuite, au risque d’être un peu provoquant, l’impact de France Télévisions sur la valorisation de Mediawan est négatif. Comme je l’ai dit, France Télévisions représente moins de 5 % de notre volume d’affaires global. Nous pourrons parler de rentabilité si nous abordons la question des budgets des émissions et des fictions, mais la contribution est négative.
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Comme nos collègues députés ont été patients, qu’ils ne sont que deux à être présents et que, d’habitude, les groupes politiques peuvent s’exprimer pendant quarante minutes, je leur propose d’échanger avec vous pour cinq minutes chacun, et je redonne la parole au rapporteur dans vingt minutes.
M. Erwan Balanant. Le rapporteur sort, quelle impolitesse !
Mme Céline Calvez (EPR). Je salue les succès de Mediawan en France, mais aussi à l’étranger, et sa contribution au rayonnement de la création française. Comme vous l’avez dit, la production audiovisuelle est un retour sur investissement pour les finances publiques – les fameuses aides publiques, cela représente, pour 1 euro investi, au moins 8 euros générés. Rappelons en effet qu’en France, la production génère des emplois, donc aussi des recettes pour nos finances publiques par l’intermédiaire des impôts et des cotisations.
Ma question portera sur la production indépendante, définie dans l’article 71 de la loi de 1986 relative à la liberté de communication, qui définit cinq critères mêlant une approche capitalistique, la notion de contrôle et la part de chiffre d’affaires. En 1986, les éditeurs et les chaînes étaient très peu nombreux et on avait imposé aux chaînes l’obligation de recourir à la production indépendante. À l’heure de la multiplication des chaînes et des plateformes, en quoi ce rapport de force entre les éditeurs et les producteurs existe-t-il encore ?
D’autre part, avec ces obligations de recourir à la production indépendante, n’a-t-on pas empêché la création de groupes audiovisuels qui investiraient les différentes étapes de la chaîne de valeur, aussi bien dans la diffusion que dans la production ?
Enfin, plus récemment, la question de la répartition des droits d’exploitation des œuvres a été de nouveau soulevée par la proposition de loi du sénateur Laurent Lafon, dont le premier chapitre, relatif à la réforme de l’audiovisuel public, a fait plus parler de lui que la deuxième partie du texte, où l’article 13 tendait à modifier la définition de la production audiovisuelle indépendante afin d’en exclure des régimes de mandat de commercialisation, dans le but affiché d’inciter les chaînes à investir davantage dans des productions plus susceptibles d’être exportées et de participer ainsi au rayonnement de la création française.
Le financement de l’audiovisuel public est un investissement essentiel pour l’information, la culture et la cohésion de notre pays. Que ces financements puissent participer au rayonnement de la création française tout en générant des ressources propres pour les éditeurs est un élément supplémentaire de consentement à ce que nous investissions davantage dans l’audiovisuel public. Que pensez-vous de cette nouvelle répartition des droits entre producteurs et éditeurs ? De votre point de vue de producteur, dans quelle mesure ce dispositif pourrait-il atteindre son objectif ou, au contraire, le desservir ?
M. Thomas Anargyros. Madame la députée, merci pour votre question. Vos questions sont très riches et complexes : elles concernent en fait l’ensemble de l’organisation de la production audiovisuelle en France. Comme vous le rappelez, ce système a été mis en place en 1986 et très largement aménagé depuis lors par des décrets, par des conventionnements et par des accords interprofessionnels négociés entre éditeurs, plateformes, organisations syndicales de producteurs et représentants des auteurs. Cela a permis – et je pense que l’audiovisuel s’en félicite – d’accompagner systématiquement, au fil des années, l’organisation contractuelle entre les producteurs indépendants et les éditeurs en fonction de l’évolution des modes de consommation.
Un exemple. Il y a cinq ou dix ans, France Télévisions acquérait une série comme Dix pour cent pour trois diffusions sur trois ans et demi. Aujourd’hui, pour le même montant – en réalité pour moins cher, car les financements ont eu tendance à baisser –, elle acquiert les droits pour pouvoir diffuser cette série autant qu’elle le veut pendant trois ans et demi, en linéaire et en non linéaire. Cet exemple montre que les choses ne sont absolument pas figées et que les producteurs ont accompagné en permanence la consommation, ce qui est aussi dans leur intérêt – même si je dois dire que les producteurs audiovisuels ont toujours été mieux-disants que les producteurs cinématographiques.
C’est tout simplement le système de l’exception culturelle. Il suffit pour s’en convaincre de regarder ce qui se passe à l’étranger. Si on veut évoluer vers des systèmes plus simples, pour ne pas dire simplistes, on va en effet passer de 200 films de cinéma à 70, de 1 000 heures de fiction à 300 et de 340 000 emplois à 100 000, au détriment de la souveraineté, de l’emploi et, au bout du compte, comme vous le disiez, des recettes de l’État, dont nous parlions tout à l’heure. C’est là un élément crucial.
Quant à savoir pourquoi les éditeurs de services n’ont pas choisi de devenir des champions internationaux ou ne l’ont pas pu, je suis désolé, mais la réglementation existante n’a jamais empêché aucun éditeur privé – France Télévisions est un cas à part – de devenir un champion international : je vais dire les choses comme elles sont, les éditeurs ont juste pris le train trop tard, voire ne l’ont pas pris du tout. Le seul qui l’a pris in fine, et avec succès, est Canal+. C’est, de mon point de vue, ce qui est important.
En tant que président de l’Union syndicale de la production audiovisuelle – vous avez rappelé, monsieur le président, que je l’ai été pendant près de dix ans –, je suis venu pendant des années devant la représentation nationale ; on nous demandait : « Mais enfin, que faites-vous ? Comment se fait-il que France Télévisions commande des projets à 300 producteurs et qu’avec notre système de régulation, nous n’ayons pas en France aucun champion de taille internationale ? » Avouez qu’il y a quand même quelque chose d’illogique – pour rester poli – à ce que le groupe Mediawan et Pierre-Antoine Capton se retrouvent devant la représentation nationale après avoir fait ce que celle-ci et les gouvernements successifs, quels qu’ils soient, souhaitaient. Cela paraît quand même assez absurde.
Enfin, la question de l’exploitation des œuvres est en fait très simple. France Télévisions, par exemple, finance en moyenne 60 % à 70 % d’une œuvre. Pour être tout à fait simpliste : quand, dans une boutique, vous payez 60 % à 70 % du prix d’une paire de chaussures, vous n’en prenez pas deux. Cela nous ramène au sujet passionnant dont nous parlions tout à l’heure : en réalité, aujourd’hui, en France, on travaille, en moyenne, à marge zéro – en fiction, Mediawan travaille à marge zéro avec France Télévisions.
Vous me direz que c’est impossible, qu’on ne fait pas ça juste pour le plaisir et pour perdre de l’argent. En effet, mais pour Mediawan et l’ensemble des producteurs indépendants, le seul et unique moyen de gagner de l’argent – et c’est un risque énorme qu’ils prennent – est de se rémunérer sur l’exploitation ultérieure des œuvres à la fin de la durée des droits, en France et à l’international. Et je ne parle même pas – je pourrai vous donner le chiffre, et Banijay en a parlé hier – des millions d’euros investis à perte parce que le rôle d’un producteur indépendant, garant de la bonne fin d’une œuvre, est d’abord d’être capable de proposer dix, vingt, trente ou quarante projets qui, du fait de l’encadrement par la réglementation – et c’est tant mieux –, doivent être payés non seulement à des auteurs, mais aussi à des sociétés de production à l’intérieur du groupe, alors qu’en général, ce ne sont pas plus de 5 % à 10 % des projets qui sont pris. Tout le travail de recherche et développement – j’en reviens aux fondamentaux de la production indépendante ! – semble être aujourd’hui balayé, alors qu’il s’agit d’une organisation très complexe. Il faut regarder les choses telles qu’elles sont. La vérité – et c’est la raison pour laquelle je rends grâce à Pierre-Antoine Capton et aux actionnaires qui viennent investir dans ce secteur –, c’est qu’aujourd’hui, lorsque vous entrez dans le secteur de la production indépendante, en particulier avec France Télévisions, vous avez beaucoup plus de chances de perdre de l’argent que d’en gagner.
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Pour aller au bout de cette question, si vous acceptez d’avoir zéro marge avec France Télévisions sur la fiction, est-ce parce que vous en faites sur le flux, ou cela n’a-t-il rien à voir ?
M. Thomas Anargyros. Je laisse M. Capton ou Mme Planchon répondre à propos du flux.
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Ma question est très précise. Vous expliquez – et je vous remercie de votre transparence – qu’il y a zéro marge…
M. Thomas Anargyros. En moyenne, oui. Sur l’ensemble de la fiction, la marge est à zéro.
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Vous avez même dit qu’on peut perdre de l’argent.
M. Thomas Anargyros. Je l’ai précisé, car c’est un sujet très important qui, comme l’a dit madame Calvez, a été soulevé au Parlement : aujourd’hui, nous ne pouvons gagner de l’argent sur nos productions que si nous sommes en mesure d’avoir les droits d’exploitation, et donc de distribution, pour vendre ensuite ces projets en France et à l’international. Si on n’a pas ça, l’industrie s’arrête.
M. Pierre-Antoine Capton. Pour répondre à votre question sur le flux – j’imagine que vous nous poserez des questions sur les budgets, puisque vous avez accès à tous les contrats –, les marges sont extrêmement réduites, voire quasiment nulles pour certains programmes. J’en ai parlé à propos de « C dans l’air » et de « C à vous », émissions quotidiennes qui existent depuis longtemps. Pour certaines productions, oui, vous perdez de l’argent. Travailler avec France Télévisions est un choix démocratique : on sait que leurs budgets sont contraints et on l’accepte – on parlera sans doute des 5 % de baisse demandés l’an dernier. C’est ça aussi, travailler là où nous le faisons et soutenir le service public. On pourra parler du financement de celui-ci sur le long terme – ce sont des sujets importants – et le comparer à celui des autres services publics européens. Mais pour nous, il est crucial de pouvoir créer des marques, comme Dominique Besnehard l’a fait avec Dix pour cent, et les faire rayonner à l’international. C’est aussi un très bon tremplin pour Mediawan de partir d’une œuvre française qui ne gagne pas d’argent et d’aller en faire des versions en Espagne, en Italie ou en Allemagne. En Italie, Dix pour cent est numéro un en audience. C’est absolument incroyable !
M. Erwan Balanant (Dem). Merci d’avoir rappelé comment fonctionne la production audiovisuelle française, ce qui n’avait pas été fait jusqu’à présent. À l’heure du pillage – c’est même le casse du siècle – de toute la production mondiale d’œuvres intellectuelles par les intelligences artificielles et de toute la régie publicitaire de la télé et de la presse par les plateformes, nous avons besoin de grandes sociétés qui tirent l’ensemble du secteur culturel français : merci d’être là, d’avoir monté cette société et de la faire vivre. Le secteur culturel français, vous l’avez dit, c’est l’ensemble de la culture. En PIB, c’est plus que l’audiovisuel et la pharmaceutique. C’est beaucoup d’argent, mais c’est aussi notre capacité à porter les valeurs de notre démocratie.
Je ne comprends donc pas pourquoi on s’acharne contre vous depuis quelques heures. Un parti souverainiste, qui veut défendre les valeurs de la France, devrait se féliciter que votre société ait fait, voilà tout juste quelques mois, la une du New York Times, qui annonçait que vous alliez racheter une importante société américaine ! Il me semble logique qu’on vous contrôle et qu’on ait des questions, mais félicitons-nous que vous ayez cette capacité de tirer l’ensemble de la production audiovisuelle française !
J’ai quand même quelques questions. Céline Calvez fait un travail remarquable sur l’intelligence artificielle et sur l’impact de celle-ci sur la connaissance et la création de contenus. Comment envisagez-vous, dans ce domaine, d’être offensifs pour défendre vos droits et les productions françaises ? Comme vous l’avez dit tout à l’heure, une société appartenant à TikTok vient de produire des outils permettant de faire des films en quarante-huit heures – d’une qualité certes très médiocre pour l’instant –, mais elle ne fonctionne que parce qu’elle a pillé les contenus précédents : comment règle-t-on ces questions ? Avez-vous des pistes ? Je pense que vous en avez déjà parlé avec Céline Calvez, mais vos actionnaires sont-ils prêts à voir ces questions avec vous et à investir dans cette révolution numérique qui est en train d’atteindre notre modèle démocratique et culturel européen ?
M. Pierre-Antoine Capton. Merci beaucoup, monsieur le député, pour vos mots : tous les encouragements font du bien dans un monde qui n’est pas toujours facile pour les entrepreneurs et dans un secteur très secoué en ce moment, comme on le voit pour toutes les chaînes de télévision en France.
Pour ce qui est de l’intelligence artificielle, je commencerai par évoquer le secteur de l’animation. Nous en avons déjà parlé ensemble – les députés viennent régulièrement sur les tournages et nous échangeons avec eux. Je prendrai l’exemple d’un dessin animé que nous produisons, Miraculous Ladybug, qui est le programme français le plus vu dans le monde – 40 milliards de vues sur YouTube, numéro un au Brésil et dans plein de pays asiatiques. Cette série représente beaucoup d’emplois créés en France. On la fabrique ici, à Paris, et on fait travailler des animateurs. L’animation, c’est du temps long. Une saison de Miraculous Ladybug ou un film, ce sont des années de travail pour beaucoup d’animateurs en France.
Nous avons évidemment été sollicités par tout un tas de studios chinois et américains d’intelligence artificielle, qui sont venus nous dire qu’ils avaient pris notre IP (propriété intellectuelle) et étaient capables de faire en vingt-quatre heures ce que nous faisons en six mois. Notre responsabilité a évidemment consisté à continuer de produire avec nos animateurs et de défendre l’emploi et la création mais, un jour, la pression de l’intelligence artificielle sur ces métiers de fabrication sera intenable.
Savoir comment se protéger de cela est l’un des sujets dont il serait intéressant de débattre dans le cadre de cette commission. Les métiers de la fabrication sont aujourd’hui en danger du fait de l’intelligence artificielle. Cyber Group Studios, une société d’animation qui rayonnait il y a quelques années en France, a déposé le bilan. Ce sont des emplois perdus. Le secteur de l’animation va très mal. Il est important qu’on le soutienne, qu’on l’aide, qu’on l’accompagne. Dans beaucoup de métiers techniques, les caméras sont remplacées par de l’intelligence artificielle – je ne sais pas si celles qui nous filment en ce moment sont manœuvrées par un caméraman. Ces métiers de fabrication sont en train de disparaître à cause de l’automatisation et de l’intelligence artificielle.
Je laisse M. Anargyros répondre pour ce qui concerne les droits sur l’IA.
M. Thomas Anargyros. Le sujet est crucial, pour les raisons que M. Pierre-Antoine Capton vient d’évoquer, mais aussi pour des raisons presque philosophiques liées à la création. Ainsi, l’ensemble des organisations syndicales, dont nous faisons partie, et de nos sociétés ont passé des accords et défini des modalités de fonctionnement, en particulier avec les sociétés d’auteurs, mais nous nous rendons compte – il n’est pas inintéressant de l’évoquer ici – que nous sommes totalement dépassés. D’une manière très logique, on a dit qu’un producteur ne pouvait pas créer une série tout seul ou avec l’intelligence artificielle, sans aucun ayant droit en qualité d’auteur, mais dans la réalité, probablement plus de 75 % des scénaristes et auteurs utilisent l’intelligence artificielle d’une façon ou d’une autre en travaillant sur des projets – je pense qu’aucun ne dira le contraire. C’est, d’une certaine façon, bien naturel et le sujet est, en réalité, bien plus large – il est donc très important que Mme Calvez puisse s’en occuper : c’est exactement comme si, au début de Google, on avait dit qu’il fallait continuer à regarder dans l’Encyclopaedia universalis au lieu d’aller sur Google –. Je simplifie à l’extrême, mais c’est la réalité.
Ce que je peux vous dire, c’est que le groupe se conforme absolument à toutes ses obligations envers les auteurs et éditeurs, et à toutes celles que nous devons respecter.
M. Pierre-Antoine Capton. Pour ce qui est des actionnaires, Xavier Niel est aujourd’hui, comme vous le savez, l’un des plus gros investisseurs dans l’intelligence artificielle et nous avons donc beaucoup d’échanges avec lui. C’est formidable d’avoir des entrepreneurs qui pensent tout le temps. Xavier a quinze casquettes. Son premier métier, c’est les télécoms, et il a investi dans plein de choses – dans l’agriculture, dans les écoles et dans l’intelligence artificielle. Pouvoir échanger stratégiquement avec lui est une chance pour nous et je pense que nous allons pouvoir construire tous ensemble une stratégie autour de l’IA qui sera vertueuse pour les producteurs. Les gens veulent de l’émotion et de l’humain, et c’est toute l’importance de notre métier de création.
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Deux propos avant de redonner la parole au rapporteur.
Le principe d’une commission d’enquête est de mettre en lumière les dysfonctionnements et les manquements…
M. Erwan Balanant (Dem). C’est scandaleux, et ça fait une heure trente que ça dure !
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. On va laisser M. le rapporteur…
M. Erwan Balanant (Dem). (S’adressant au rapporteur.) Mais t’inquiète, on va te régler ton compte !
M. Charles Alloncle, rapporteur. « T’inquiète, on va te régler… », dit Erwan Balanant à mon propos en quittant la salle… C’est une menace, monsieur Balanant ?
M. Erwan Balanant (Dem). Non, ce n’est pas une menace ! On va te contrer argument par argument, tranquillement, sur la base du contenu et sans mauvaises manières.
M. Charles Alloncle, rapporteur. « T’inquiète, on va te régler ? » : t’es complètement dingue ? Tu disjonctes ?
M. Erwan Balanant (Dem). Arrête ton cirque. C’est toi qui es dingue ! Et tu pars quand on pose nos questions !
M. Charles Alloncle, rapporteur. Je n’ai pas droit à une pause au bout de deux heures ? Tu es arrivé une demi-heure en retard !
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Ne vous donnez pas en spectacle !
M. Erwan Balanant (Dem). (Au rapporteur) Je sais que tu vas le reprendre sur les réseaux sociaux.
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Vous réglerez vos comptes une autre fois.
M. Erwan Balanant (Dem). C’est lamentable, ce que fait ce garçon.
M. Charles Alloncle, rapporteur. Et aucune excuse ! Complètement dingue, ce gars. (Aux auditionnés) Pardon, mais je ne peux pas laisser passer ça.
L’audition est suspendue quelques instants.
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Mes chers collègues, nous reprenons nos travaux.
Des propos intolérables dans le cadre de cette commission d’enquête ont été tenus par l’un des députés qui en sont membres à l’encontre du rapporteur. Comme je le dis depuis le début de cette commission d’enquête, mon rôle est de garantir un cadre digne et respectueux à nos échanges. Le respect vaut pour les personnes que nous auditionnons, en l’occurrence, aujourd’hui, Mediawan, pour les membres de cette commission d’enquête et pour son président, mais il est aussi dû à son rapporteur. Je ne peux pas laisser passer les propos qui ont été tenus et je convoquerai une réunion de bureau qui nous permettra de nous en expliquer.
Juste avant de suspendre l’audition, je faisais deux rappels.
Premièrement, une commission d’enquête est destinée à mettre en lumière les manquements et dysfonctionnements. Il existe heureusement dans cette assemblée d’autres cadres pour traiter différemment les sujets, pour poser des questions sur des secteurs stratégiques et sur la manière de les faire avancer et de les réformer ; ainsi, je suis corapporteur d’une proposition de loi sur l’audiovisuel public et cette question est aussi évoquée chaque année à l’occasion de l’examen du budget. Le principe d’une commission d’enquête est toutefois, je le répète – et je peux comprendre que cela puisse être frustrant à certains égards - , de mettre plutôt l’accent sur ce qui dysfonctionne ou peut dysfonctionner, sur ce qui va mal, alors que nous avons, bien entendu, et c’est heureux, des champions européens et français qui rayonnent dans le monde et contribuent à la souveraineté audiovisuelle – je l’ai dit hier à propos de Banijay, le rapporteur aussi et nous le disons encore devant vous. Vous êtes un acteur français qui permet de faire rayonner dans le monde la production audiovisuelle de notre pays. En tant que député, je me réjouis qu’une société française rachète un grand producteur américain, et c’est important de le dire. Toujours est-il que cette commission d’enquête a pour vocation de mettre en lumière des manquements, des dysfonctionnements et, le cas échéant, de proposer des réformes. Delphine Ernotte a d’ailleurs dit très clairement que c’est au législateur, le moment venu, de poser et de renforcer le cadre.
Sur l’actionnariat, nous sommes allés au bout du sujet – je propose donc au rapporteur que nous avancions –, et il le fallait, car l’audiovisuel est un secteur stratégique et on ne peut nier ni les ingérences étrangères ni les déclarations du président Trump : « Notre industrie cinématographique a été dérobée par les autres pays comme on vole des bonbons à un bébé. Il faut reprendre la main. Il faut reprendre le contrôle de notre cinématographie, de notre monde audiovisuel. » Le président Trump propose de taxer les films produits à l’étranger et de revoir les dispositifs d’incitation. Certains ont contesté les multiples questions du rapporteur, et il m’arrive parfois de considérer qu’il faut mettre fin à une discussion sans être allé au bout, mais, dans le contexte que je viens de rappeler, il est intéressant de s’interroger sur le rôle d’un actionnaire américain, étranger, dans un secteur stratégique. Je ne fais pas partie des parlementaires qui considèrent qu’il faut interdire aux fonds d’investissement étrangers d’investir en France, mais il semble intéressant de comprendre comment KKR intervient – ou non – dans votre société. C’était là, je pense, l’objet des questions qui ont été posées, et il ne s’agissait pas d’acharnement comme a pu le dire un député.
M. Charles Alloncle, rapporteur. Merci, monsieur le président, d’avoir signalé la gravité des propos tenus par le député Balanant. Cela n’a peut-être pas été entendu au micro, mais M. Balanant, député du groupe Les Démocrates, après avoir posé sa question, s’est tout simplement – sans respect, d’ailleurs, pour les travaux de cette commission d’enquête –, levé pour partir et a déclamé à mon encontre, devant six ou sept témoins, en m’ayant cité et tout en me pointant du doigt : « T’inquiète, on va te régler. » En parlant de moi : « T’inquiète, on va te régler. » Ce sont des menaces et des intimidations parfaitement inacceptables dans le cadre des travaux d’une telle commission. Je ne sais pas ce qui me vaut ces menaces et ces intimidations de M. Balanant, ce tutoiement et cette violence verbale, mais je sais que c’est parfaitement intolérable. J’espère que le bureau de l’Assemblée nationale sera convoqué et que des sanctions seront prises. J’en ai marre de ces intimidations et de ces menaces qui, depuis plusieurs semaines, se font de plus en plus pressantes, ne se cachent plus et s’expriment au sein même de l’enceinte de l’Assemblée nationale. Ce sont des comportements de voyou. Je le dis fermement : M. Balanant devra s’excuser et être sanctionné.
Monsieur le président, je vous remercie donc, car il ne faut pas laisser passer ces propos et ces intimidations. Le rôle d’un rapporteur, dans une commission d’enquête, est de poser toutes les questions qui doivent l’être, qu’elles plaisent ou non. Je vous remercie d’ailleurs, mesdames et messieurs, d’y répondre avec patience depuis ce matin. Mais j’espère que nous n’en resterons pas là : quand on dit à un député « t’inquiète, on va te régler » d’une façon aussi menaçante, cela appelle les sanctions les plus lourdes de la part de l’Assemblée nationale.
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Monsieur le rapporteur, je n’ai cessé de le dire : lorsqu’une députée qualifie de « raciste » une chroniqueuse du service public, je la rappelle à l’ordre ; lorsqu’une députée publie un tweet pour traiter un présentateur de télévision de « facho », je la rappelle à l’ordre ; quand un député tient des propos qui ne sont pas acceptables dans le cadre d’une commission d’enquête, je le rappelle donc aussi à l’ordre. Je vous le redis très fermement et solennellement : je convoquerai une réunion du bureau de notre commission – pour commencer – afin que nous puissions nous expliquer.
Je vous redonne maintenant la parole, monsieur Capton, avant de la rendre au rapporteur car il nous faut aller au bout de cette audition.
M. Pierre-Antoine Capton. Je vais essayer de revenir au sujet qui nous occupe. Pardonnez-moi, mais ce qui s’est passé était un peu choquant et troublant ; ce n’est pas facile de répondre devant une commission, sous serment, au milieu de tout ça.
Pour en revenir à KKR et à l’intervention américaine : lorsque nous avons annoncé l’acquisition de North Road par Mediawan, il y a trois semaines ou un mois – pardonnez-moi, j’ai un petit problème avec les dates –, nous avons accordé des interviews, aux États-Unis, à l’agence Reuters et au New York Times. Toutes les questions revenaient au même point : comment un groupe français arrive-t-il à mettre la main sur un studio américain ? Là-bas, la question est inversée et très honnêtement, j’en tire une grande fierté.
Concernant l’intervention de KKR – et il en va de même pour Xavier Niel et Matthieu Pigasse, bien qu’ils soient co-contrôlants, ou pour tout autre actionnaire –, il n’a jamais exercé de rôle de direction et cela n’a jamais été prévu. Je suis le seul dirigeant de ce groupe et le seul à prendre les décisions. J’ai une confiance totale dans mes équipes. Qu’il s’agisse des rédacteurs en chef, des producteurs, des animateurs et animatrices ou des journalistes, tous bénéficient d’une totale indépendance éditoriale. Je ne peux pas tous les citer mais je pense au professionnalisme de Caroline Roux, d’Aurélie Casse, d’Anne-Élisabeth Lemoine, de Patrick Cohen et de tous ceux qui travaillent avec Mediawan – c’est également le cas d’Anne-Sophie Lapix pour M6. C’est pour moi le plus important.
M. Charles Alloncle, rapporteur. Vous expliquez – et j’ai pu le voir – que certaines de vos marges sont assez réduites sur des émissions que vous produisez pour le service public. Vous affirmez d’ailleurs que c’est un honneur pour vous de produire des émissions et des contenus à un coût relativement modique pour le service public.
J’aimerais toutefois vous interroger sur un point précis, même il ne s’agit pas de votre entreprise. J’ai pointé depuis plusieurs semaines les marges réalisées sur certains jeux produits pour le service public – dont certains sont produits et animés par Nagui. Nous en avons parlé hier avec la société Banijay : certains audits de production font état de marges supérieures à plus de 40 %, voire proches de 50 %. Selon votre conception de l’audiovisuel public, est-il sain que certains acteurs réalisent des marges aussi importantes alors qu’il s’agit de l’argent du contribuable, censé financer une mission de service public ? Autrement dit, peut-on faire les mêmes marges dans le service public que sur des chaînes privées ?
M. Pierre-Antoine Capton. En l’occurrence, je ne connais pas les marges de mes partenaires producteurs ; je suis donc bien incapable de répondre à vos questions sur le sujet. Ce que je sais d’une manière générale, pour travailler à la fois avec des chaînes privées, des plateformes et le service public, c’est que les budgets de ce dernier sont réduits. Par ailleurs, tous nos programmes sont audités chaque année par des cabinets différents. On répond – c’est un travail très exigeant –, on s’adapte. Quand le service public subit des baisses de budget, on répond présent, on accompagne. Je pense que nous sommes tous logés à la même enseigne et qu’il n’y a pas de différence particulière entre les producteurs.
Le jeu est un genre important. Mediawan ne s’y est jamais intéressé ; pourtant, si nous suivions une logique purement économique, tout le monde sait que c’est l’un des genres les plus rentables et que les magazines d’information le sont moins… Pardon, ce n’est pas facile de continuer avec ce qui se passe autour de nous.
M. Thomas Anargyros. S’il vous paraît opportun de poursuivre, je souhaite apporter, sur ce sujet, un élément complémentaire qui me semble essentiel. Le groupe Mediawan, ce sont des dizaines de producteurs et des centaines de programmes. Les marges ne peuvent s’apprécier programme par programme. Je disais tout à l’heure que, dans le domaine de la fiction, nos marges sont globalement proches de zéro.
Notre secteur industriel est probablement l’un des plus transparents de tous, si ce n’est le plus transparent. La réglementation nous impose de fournir à France Télévisions des devis, ensuite transmis au CNC. Puis, lorsque nous achevons une production, quelle qu’elle soit, nous devons rendre des comptes au CNC ainsi qu’à Bercy en ce qui concerne le crédit d’impôt. Ils indiquent à l’euro près ce que gagnons – ou ne gagnons pas.
L’exploitation des œuvres est aujourd’hui le seul levier, pour des entreprises comme les nôtres, permettant de financer la R & D (recherche et développement), de couvrir une partie des frais généraux et, bien sûr, de gagner de l’argent – ce qui est tout de même nécessaire. Mais une très grande partie de cet argent est redistribuée aux éditeurs, donc, en l’occurrence, à France Télévisions. Ces deux dernières années, nous avons ainsi reversé 5 millions d’euros de droits à France Télévisions. Sur la seule série Tandem, désormais arrêtée, les différentes reventes ont permis de lui reverser plus de 2 millions. J’en reparle parce que cela permet de mieux éclairer notre fonctionnement. Il ne faudrait pas croire qu’une fois que les éditeurs ont financé 60 ou 70 % de l’œuvre, tout s’arrête pour eux à la fin de la durée de leurs droits : ensuite, il y a l’exploitation, et une part très significative des revenus qui en découlent leur revient, quels qu’ils soient – la seule exception concerne les plateformes américaines, avec lesquelles, malheureusement, nous travaillons majoritairement en buy-out.
M. Charles Alloncle, rapporteur. Je vous remercie. Passons à un autre sujet. Plusieurs articles ont fait état du rachat, le 31 janvier dernier, de l’entreprise américaine North Road. Il y a aussi eu des réactions un peu polémiques pour une raison précise, et je veux vous donner l’occasion d’y répondre. L’opération a pris la forme d’un processus de fusion et d’échange d’actions ; dans votre communiqué, il est annoncé que le Qatar Investment Authority (QIA) fera partie de la nouvelle entité. On sait que le Qatar a financé cette entreprise américaine à hauteur de 150 millions de dollars. Or, comme vous le savez, le Qatar est connu pour sa pratique du soft power, sa proximité avec les Frères musulmans et sa volonté de se faire le relais de diverses influences islamistes, de façon assez avérée.
Pouvez-vous nous dire quelle sera exactement la place du Qatar dans la nouvelle entité que vous avez créée ? Le Qatar Investment Authority sera-t-il présent, par exemple, au conseil d’administration de Mediawan, ou disposera-t-il d’un certain nombre d’actions de votre entreprise ?
M. Pierre-Antoine Capton. Je vais laisser Guillaume Izabel vous répondre s’agissant de leur place et de ce qu’ils vont faire. Il importe toutefois de rappeler que North Road a été créée par Peter Chernin, qui est l’ancien patron de la Fox et un grand professionnel des médias. Pour résumer son parcours, il est l’homme qui a validé le lancement de films… Excusez-moi, il se passe des choses en coulisses, on entend parler, ce qui m’empêche de me concentrer…
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Allez-y, monsieur Capton.
M. Pierre-Antoine Capton. Je reprends : il a donné son feu vert à des films comme Titanic et Avatar. C’est un professionnel reconnu dont l’entreprise, North Road, produit aux États-Unis de nombreux films, séries et documentaires, ainsi que des émissions de télévision. Il y a quelques années, il a souhaité investir en France en y achetant une société ; il a ainsi entamé des discussions avec plusieurs producteurs indépendants. Plutôt que de laisser une société française se faire racheter, nous avons alors considéré qu’il valait mieux lui proposer un partenariat nous permettant de devenir les contrôlants de cette société. C’est donc le mouvement inverse de ce qui était initialement prévu : c’est une société française qui a racheté un studio américain. C’est quasiment inédit. À l’instar de Canal+, qui vient de réaliser une acquisition incroyable en Afrique, ou de Banijay, qui discute avec un groupe de premier plan en Angleterre, nous avons saisi cette occasion de nous développer. North Road comptait effectivement de nombreux actionnaires qui se sont retrouvés autour de la table, et je laisse Guillaume Izabel poursuivre.
M. Guillaume Izabel. Pour bien comprendre le rôle qu’aurait QIA au capital de Mediawan – je précise qu’il n’en est pas actionnaire pour le moment –, il faut revenir à la genèse du groupe North Road. En réalité, il s’est construit selon une logique assez proche de la nôtre. Comme l’a rappelé Pierre-Antoine Capton, c’est un groupe qui a été bâti par un entrepreneur-producteur autour de sa propre société de production, et qui, comme nous, s’est développé par acquisitions pour intégrer d’autres activités, d’autres talents et d’autres expertises. Comme nous, il s’est appuyé pour ce faire sur des financements externes, tout en gardant le contrôle. En l’occurrence, Peter Chernin est allé chercher des fonds de QIA et de Providence, deux investisseurs qui ont pris chacun une participation minoritaire équivalente dans North Road.
L’opération que nous sommes sur le point de réaliser s’effectue principalement par échange d’actions. Ce choix n’a pas été dicté par la seule logique de montage financier : comme l’a rappelé Pierre-Antoine Capton, il répond également à une volonté de rapprochement stratégique. Cela permet à Mediawan de renforcer son savoir-faire sur certains genres et certaines activités, et surtout de passer un cap pour devenir un acteur global. Dans un contexte de consolidation forte aux États-Unis et face à des plateformes qui occupent une place croissante, nous devons exister et nous faire une place pour porter la voix de nos productions et les faire rayonner à l’international.
Le résultat de cette opération, qui s’est donc effectuée par échange d’actions, est le suivant : les actionnaires de North Road vont tous recevoir des actions de Mediawan et en devenir un nouvel actionnaire minoritaire. Plus précisément, une holding dédiée, rassemblant tous les actionnaires de North Road – dont QIA et Providence, mais surtout, en majorité, son fondateur et son management –, deviendra actionnaire minoritaire de Mediawan. Pour résumer, QIA et Providence seront actionnaires minoritaires de cette holding, elle-même minoritaire au sein de Mediawan. Leur poids économique sera donc très faible et ils ne disposeront d’aucun siège ni d’aucune voix au conseil de surveillance.
M. Pierre-Antoine Capton. Je tiens à souligner que nous vous répondons en toute transparence, car cette opération n’est pas encore finalisée : elle demeure soumise à l’approbation des autorités de la concurrence dans différents pays. Nous savions que cette question viendrait et j’espère que vous noterez la transparence totale des équipes de Mediawan sur tous les sujets.
M. Charles Alloncle, rapporteur. Il est bon, en effet, de se féliciter de la réussite d’entreprises comme la vôtre qui font l’acquisition de sociétés américaines ; c’est souvent l’inverse que l’on observe. C’est important de braquer le projecteur sur cet aspect. Vous connaissez mon côté pro-entreprise – je viens moi-même de ce milieu – et ce type d’acquisition est suffisamment rare pour être salué. C’est l’honneur de la production française que de pouvoir ainsi s’exporter et de compter de belles réussites comme la vôtre ou celle de Banijay.
Si je me suis montré insistant quant à la structure capitalistique de votre groupe, c’est parce qu’il existe des règles et un cadre. Le rôle de cette commission est d’examiner l’affectation des 4 milliards d’euros d’argent public consacrés à l’audiovisuel, de savoir qui est financé et quelles sont les structures capitalistiques derrière. C’était là l’unique raison de mes questions. Mais peut-être ne l’ai-je pas suffisamment dit depuis le début de cette audition : il faut aussi se réjouir d’une telle acquisition à l’étranger.
J’en viens à une autre question qui concerne les cofondateurs de Mediawan. Parmi vos actionnaires et cofondateurs figure notamment M. Pigasse, que nous entendrons cet après-midi. Le 6 novembre 2018, La Lettre A titrait : « Matthieu Pigasse, un banquier surendetté ». Lors de la création de Mediawan, dont j’ai rappelé qu’elle avait pris la forme d’un Spac, vous étiez trois : Xavier Niel, qui a manifestement apporté une des garanties financières ; vous-même, qui avez apporté votre capacité entrepreneuriale et votre science de la production ; et Matthieu Pigasse. Ma question est simple : pourquoi l’avoir choisi pour créer Mediawan et qu’a-t-il apporté concrètement à la réussite de ce projet entrepreneurial ?
M. Pierre-Antoine Capton. Comme je l’ai souvent rappelé, j’ai créé la société Troisième Œil de manière indépendante en mars 2001. Tout au long de mon parcours, elle s’est développée et j’ai été sollicité à plusieurs reprises par des groupes étrangers qui voulaient la racheter. Je me souviens notamment qu’en 2010, le groupe Fremantle, filiale de Bertelsmann-RTL, m’a proposé de racheter mon entreprise et de devenir le patron de la nouvelle entité. Je n’en avais pas envie, parce que mon indépendance n’avait pas de prix ; le jour de la signature à Londres, j’ai finalement décidé de rentrer chez moi. En 2015, alors que ma société avait du succès et continuait de croître, j’ai rencontré de nombreux grands patrons de firmes françaises et européennes qui ont cherché à m’attirer dans des aventures capitalistiques ; certains m’ont proposé de diriger un groupe, d’autres de racheter ma société.
À cette époque, j’avais conscience qu’une nouvelle étape était nécessaire, d’abord parce que j’avais de l’ambition – j’en ai encore, je l’assume, il y a plein de choses que j’ai envie de faire –, et ensuite parce que j’éprouvais une immense admiration pour le parcours entrepreneurial de Xavier Niel, qui m’a toujours fasciné. J’ai la chance d’être devenu son partenaire. À la même période, j’ai rencontré Matthieu Pigasse, qui était déjà associé à Xavier Niel au sein du groupe Le Monde. Ensemble, nous avons constaté l’arrivée des plateformes dans toute l’Europe et conclu à la nécessité de créer un champion français. C’est Matthieu Pigasse qui a eu l’idée du véhicule financier, le Spac ; c’est lui qui a engagé ce mouvement, que Xavier Niel a ensuite accompagné. Dès le départ, les rôles ont été très clairs : ils sont fondateurs et cocontrôlants, mais je suis le seul dirigeant opérationnel. Vous pourrez d’ailleurs leur poser la question : le temps qu’ils consacrent à Mediawan se limite à quelques heures par an lors des conseils d’administration. Ils me font confiance. Ce que j’apprécie chez eux, c’est qu’ils ont soutenu mon parcours d’indépendant. C’est une chance incroyable d’avoir à ses côtés des gens qui vous poussent et vous permettent, en partant de pas grand-chose, de bâtir un champion français. Je ne les remercierai jamais assez de m’avoir permis de réaliser ce parcours entrepreneurial.
M. Charles Alloncle, rapporteur. Si je vous interroge sur l’influence de M. Pigasse, c’est en raison de plusieurs rappels à l’ordre de l’Arcom. Le 11 septembre dernier, dans « L’émission politique » de France 2, Caroline Roux a reçu Matthieu Pigasse. Elle l’a introduit en ces termes : « Ce n’est pas facile d’avoir des patrons qui viennent sur des émissions politiques. » Elle l’a donc présenté comme un simple patron, mais elle a oublié de préciser plusieurs points. D’abord, que M. Pigasse avait appelé à voter pour le Nouveau Front populaire quelques mois auparavant, en 2024, et qu’il avait récemment fait la une de Libération en affirmant : « Je veux mettre les médias que je contrôle dans le combat contre la droite radicale. » Il l’assume, il l’a encore assumé au micro de Benjamin Duhamel sur France Inter il y a quelques jours. Enfin, Caroline Roux n’a pas mentionné qu’il est l’un des cofondateurs de Mediawan, votre société, qui produit des émissions pour le service public.
Pire encore, à l’occasion de cette tribune qui lui a été accordée sans contradictoire pendant près de vingt minutes, M. Pigasse a lourdement diffamé le Rassemblement national. Je le cite : « Ce que [le Rassemblement national] nous propose, c’est une société de boucs émissaires dans laquelle il y a toujours un coupable et [où] le coupable, c’est toujours l’autre. L’autre, d’ailleurs, c’est toujours le plus vulnérable : c’est le migrant, le musulman, l’homosexuel, etc. ». Il a ainsi prétendu que ce parti mettait en cause et pourchassait ces catégories de citoyens. Ces propos n’engagent que lui et j’aurai l’occasion de l’interroger à ce sujet cet après-midi. Mais selon vous, qui dirigez une entreprise établie et qui produisez nombre d’émissions pour le service public, l’intervention d’un cofondateur comme M. Matthieu Pigasse, qui prend des positions politiques en rupture avec un certain nombre d’objectifs liés aux missions du service public, ne pose-t-elle pas problème dans le développement de vos activités, notamment auprès de France Télévisions ?
M. Pierre-Antoine Capton. Je vais vous répondre en toute transparence, sachant que Matthieu Pigasse sera devant vous tout à l’heure et pourra s’expliquer lui-même.
La première chose, monsieur le rapporteur – il en a été question à plusieurs reprises – , concerne les éventuelles ambitions politiques de chacun des associés de Mediawan. En ce qui me concerne, je n’en ai aucune, qu’elle soit locale ou nationale. Je n’ai pas envie de faire de la politique. J’essaie, à ma manière, d’avoir un impact sur la société à travers les programmes que je produis. Je vous recommande d’ailleurs d’aller voir le film La Maison des femmes qui sort la semaine prochaine et est distribué en partie par Mediawan et Pathé ; c’est un film incroyable sur ces maisons qui viennent en aide aux femmes victimes de violences. C’est un sujet essentiel. J’ai aussi soutenu le documentaire d’Olivier Goy sur la maladie de Charcot. C’est là notre façon d’agir.
Quant à Matthieu Pigasse, comme je vous l’ai dit, il a cofondé ce groupe mais n’y exerce aucun rôle opérationnel. Pour l’anecdote, je crois qu’il n’avait jamais rencontré Caroline Roux – ou peut-être une fois – avant « L’émission politique » de France 2. Je précise d’ailleurs que cette émission n’est pas produite par Mediawan ; elle l’est par la rédaction de France Télévisions. Je n’échange pas tous les jours – ni même toutes les semaines – avec mes associés. Matthieu Pigasse s’est rendu à cette émission en toute indépendance ; je n’en étais pas informé. Il dirige par ailleurs un groupe de presse qu’il contrôle à 100 %, Combat Media. Ses prises de parole se font donc en son nom propre ; elles n’engagent jamais Mediawan. Mme Planchon, qui est à mes côtés et qui dirige Mediawan Prod, n’a – cela va vous paraître surprenant – jamais rencontré Matthieu Pigasse et ne possède même pas son numéro de téléphone. Je ne peux pas vous donner de preuve plus concrète de l’indépendance totale de nos rédactions. Je ne connais pas les positions politiques de M. Niel et de M. Pigasse, et ils ne connaissent sans doute pas les miennes. Ce ne sont pas des débats que nous avons entre nous, et c’est aussi cela qui garantit l’indépendance de notre société. Nous pouvons être en désaccord sur certains points, mais quand nous échangeons, c’est uniquement sur les sujets de stratégie média ; c’est ce qui nous importe. Lorsque Matthieu Pigasse prend position, il le fait à titre personnel et au nom de son groupe ; à aucun moment il n’a pris la parole au nom de Mediawan.
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Vous confirmez qu’il siège bien à votre conseil de surveillance ?
M. Pierre-Antoine Capton. Tout à fait.
M. Charles Alloncle, rapporteur. J’ai une dernière question au sujet de votre cofondateur, M. Pigasse.
Vous expliquez qu’il n’a jamais rencontré Caroline Roux. M. Pigasse est l’un des cofondateurs de Mediawan ; Caroline Roux présente des émissions produites par Mediawan. Je vous crois, vous parlez sous serment et je ne remets pas en question votre propos, mais il peut sembler étonnant que M. Pigasse ne l’ait jamais rencontrée.
Mediawan est la première société de production à bénéficier de contrats avec France Télévisions. L’un de vos cofondateurs et actionnaires, M. Pigasse, explique de façon assumée vouloir mettre les médias dont il dispose dans un combat contre la droite radicale. Beaucoup de Français, moi le premier, peuvent se dire que le service public donne des contrats à Mediawan, dont l’un des cofondateurs et actionnaires est M. Pigasse, qui a un agenda politique au service duquel il entend mettre les médias qu’il possède… Au bout du compte, on peut faire l’amalgame et se dire que Mediawan est un cheval de Troie au service d’un agenda politique de gauche assumé, alors même que c’est la première société de production à bénéficier de contrats avec France Télévisions. M. Pigasse est-il parfaitement légitime, ayant un agenda politique, pour être coproducteur, coactionnaire d’une société qui produit nombre d’émissions du service public ? Ne vaudrait-il pas mieux qu’il aille faire autre chose et s’éloigne du service public de l’audiovisuel pour poursuivre pleinement son agenda politique ?
M. Pierre-Antoine Capton. Je vous laisserai lui poser la question cet après-midi, puisque vous aurez la chance d’échanger avec lui.
Je répète une chose importante. Les sociétés de production contractent avec France Télévisions. France Télévisions est coproducteur de chacune des émissions d’actualité dont nous parlons. Les producteurs et les rédacteurs en chef sont indépendants. Même moi, en tant que dirigeant, je n’ai pas à parler aux producteurs et aux rédacteurs en chef d’éditorial, ils sont totalement indépendants, et ces émissions sont portées par des journalistes totalement indépendants. Il est rare, dans ce monde, d’avoir des rédactions totalement indépendantes, mais c’est le cas, vous pouvez me croire. Aucun des actionnaires, quel qu’il soit, n’a de relation directe avec l’éditorial de nos émissions.
Je vous le dis de manière totalement transparente et je serais très heureux de vous inviter, si vous le souhaitez, vous-même et les autres députés intéressés – certains députés sont déjà venus voir comment se fabriquent nos fictions –, à venir passer vingt-quatre heures dans nos bureaux pour comprendre comment les rédactions travaillent, leur indépendance, comment elles interagissent avec le service public et comment les décisions sont prises. Cela permettra une totale transparence sur ces questions, qui sont légitimes – je les entends, monsieur le rapporteur.
Pourquoi Caroline Roux et Matthieu Pigasse ne se voient-ils pas ? En fait, le métier principal de Matthieu Pigasse est d’être le patron en France de Centerview, qui est une banque américaine. Le métier principal de Xavier Niel est d’être le patron d’Iliad et d’être un investisseur important dans plusieurs sociétés. Ils ont chacun des bureaux. Ils n’ont pas de bureau chez Mediawan et ils ne viennent pas régulièrement, mis à part pour des avant-premières ou d’autres choses de ce genre. Il n’y a donc pas d’endroits où ils se croisent. Bon nombre de producteurs de cinéma et de fiction ou d’animateurs de Mediawan n’ont jamais rencontré Matthieu Pigasse. La meilleure preuve, c’est que Mme Planchon n’a jamais rencontré Matthieu Pigasse, elle qui s’occupe de toutes ces émissions.
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Vous pourrez rester cet après-midi si vous voulez, madame Planchon ; ce sera l’occasion de le rencontrer !
Je vais vous poser la question différemment. M. Pigasse assume le fait d’avoir acheté des médias pour – en partie – peser dans la bataille culturelle. Je le cite, c’était sur France Inter : la « bataille culturelle », c’est « la lutte pour imposer par les médias ses valeurs, ses mots, ses thèmes, ses expressions, son regard sur le monde. L’objectif, il est simple, c’est de gagner la bataille des idées et des images pour gagner la bataille électorale ». Matthieu Pigasse assume, et c’est son droit, le fait de mettre ses médias – ou, pour être précis, de prendre sa part – dans cette bataille culturelle. Il termine l’interview en disant qu’il souhaite peser sur la présidentielle de 2027.
Comprenez-nous – je vais au bout de ma question : nous nous demandons pourquoi quelqu’un qui assume de mettre ses médias dans la bataille culturelle ne considérerait-il pas, lorsqu’il cofonde un groupe de production audiovisuelle, qu’il s’agit aussi de bataille culturelle ? C’est ce que nous essayons de comprendre. Nous ne sommes pas là pour jeter la suspicion. On a quelqu’un qui assume de vouloir s’engager dans la bataille culturelle, qui le dit très clairement, qui achète des médias pour ce faire et qui veut empêcher la victoire du Rassemblement national à la présidentielle de 2027. Mais, quand il cofonde une société de production audiovisuelle, on n’est plus dans la bataille culturelle, il n’y a plus aucune ambition politique ? C’est cela que nous avons du mal à comprendre. Pourquoi ce qui marche pour Les Inrockuptibles et pour Radio Nova ne fonctionnerait-il pas pour Mediawan ? C’est une seule et même personne.
M. Pierre-Antoine Capton. M. Pigasse a des médias. Il les contrôle. Cela n’a rien à voir avec Mediawan. Il a des journaux, des radios d’opinion. Mediawan n’est pas un média, nous n’avons pas de ligne éditoriale, nous répondons à la ligne éditoriale de nos clients. Quand nous travaillons pour France Télévisions, c’est en coproduction et c’est pour France Télévisions. Quand je travaillais avec Paris première pour l’émission « Zemmour et Naulleau », je répondais à leur ligne éditoriale. Ce n’est ni Justine, ni Xavier Niel, ni Matthieu Pigasse, ni moi-même, ni qui que ce soit chez nous qui fixe la ligne. Il est important de faire la différence entre les deux. Le groupe que contrôle Matthieu Pigasse n’a rien à voir avec Mediawan.
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Vous comprenez qu’à la veille de la présidentielle, qui sera majeure, le fait que vous ayez dans votre conseil de surveillance quelqu’un comme M. Pigasse peut avoir une certaine importance… Moi aussi, j’ai fait des études d’économie. Je n’ai pas créé une entreprise, comme M. le rapporteur, mais j’ai fait quelques études de finance et d’économie et je sais ce qu’est un conseil de surveillance, je connais son rôle stratégique. Je sais aussi qu’il existe des garde-fous pour éviter que les membres du conseil de surveillance n’influent sur la ligne éditoriale.
Admettez que vous produisez des émissions de flux éminemment politiques et éminemment importantes, a fortiori avant l’élection présidentielle. L’Arcom a quand même rappelé à l’ordre France 5 pour des problèmes de pluralisme politique car elle estimait qu’il y avait eu sur cette chaîne – il ne s’agit pas seulement de vos émissions – une surexposition de certains partis politiques et une sous-exposition d’autres partis. On peut considérer que le fait qu’un actionnaire de la principale société de production avec laquelle travaille France Télévisions ait un agenda politique pose des questions de déontologie – pour ma part, je n’irai pas jusqu’à parler de conflit d’intérêts. Vous nous assurez que cela ne pose aucune difficulté mais aux États-Unis, où j’ai travaillé, les conseils d’administration et de surveillance n’aiment pas que leurs actionnaires prennent des positions politiques. Ils essaient même d’éviter que ce soit le cas.
M. Pierre-Antoine Capton. Mediawan n’est pas un média. Je voudrais vraiment qu’on le comprenne. Nous répondons à une ligne éditoriale. La meilleure preuve de notre indépendance, c’est que vous me posez des questions sur le fait que Trump pourrait intervenir dans nos décisions, puis sur Matthieu Pigasse, qui a des positions plutôt à gauche, et sur le Qatar. Je vous assure qu’aucun de mes coactionnaires, aucun membre du conseil de surveillance ou qui que ce soit n’a essayé, n’essaie ou n’essaiera d’influencer la ligne éditoriale de nos émissions.
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Cela ne vous pose donc pas de difficulté que l’un de vos actionnaires, l’un de vos cofondateurs, prenne des positions très fortes pour la présidentielle de 2027 ?
M. Pierre-Antoine Capton. S’il les prenait au nom de Mediawan, oui. Si un jour Matthieu Pigasse me demandait de suivre une ligne éditoriale sur une de nos émissions, je démissionnerais immédiatement.
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Effectivement, vous n’êtes pas un média, mais vous produisez des émissions politiques et c’est Mediawan qui garantit le respect des règles du pluralisme politique dans « C dans l’air » et « C à vous ».
M. Pierre-Antoine Capton. Exactement ; au sein de France Télévisions.
Il y a une chose que l’on n’a pas dite sur « C dans l’air » et « C à vous ». « C dans l’air », avant-hier, était la première chaîne de France, tous horaires confondus, pour un débat autour de l’Ukraine. « C dans l’air » est le premier podcast de France. On a parlé de budget, on a parlé d’information, mais savez-vous pourquoi ça marche ? Parce que le téléspectateur sait qu’il y trouvera une indépendance. Il y a une confiance autour de cette marque. Toutes les chaînes d’information qui se sont développées ont essayé de faire des émissions qui ressemblent à « C dans l’air ». Savez-vous combien sont payés les experts de « C dans l’air », monsieur le président ? Zéro euro. Ils ne sont pas payés. Ils sont là parce que chacun vient défendre un point de vue, un média, et c’est cet échange qui est intéressant. Nous nous sommes fait piquer plein d’experts par les chaînes d’information parce qu’ils y sont payés, mais l’audience de « C dans l’air » n’a jamais été aussi importante car un contrat de confiance existe depuis quinze ans entre les téléspectateurs et l’audiovisuel public. Je pense que c’est la même chose pour « C à vous ».
Il y a une personne dont on n’a pas beaucoup parlé dans cette commission d’enquête, c’est le téléspectateur. Chaque jour, quand nos équipes partent travailler, elles pensent aux nombreux téléspectateurs qui les regardent. Il faut y penser. Quand on nous demande de faire des plans d’économies, qu’on nous demande une baisse de 5 %, on supprime par exemple « C dans l’air » pendant l’été, et qui se retrouve sans émission ? Ce sont les téléspectateurs. Peut-être que l’audience de la télévision vieillit, mais je pense que c’est aussi le rôle du service public que de penser à des téléspectateurs qui ne sont pas tous des cibles commerciales. C’est un rôle que remplissent ces émissions-là. Je pense que ça doit être une priorité.
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Je maintiens pour ma part qu’à l’heure du soupçon, à l’heure où le pays est polarisé, fracturé, à l’heure où les Français n’ont plus confiance dans les politiques, dans les médias, dans les journalistes, où le lien de confiance est brisé, il est important que les coactionnaires – les cofondateurs, en l’occurrence – d’un producteur audiovisuel s’astreignent à un devoir de réserve, en tout cas de prudence dans l’expression politique. J’aurai l’occasion de le dire à Matthieu Pigasse tout à l’heure.
M. Charles Alloncle, rapporteur. Dernière question à ce sujet. Je partage le constat de M. le président. Vos deux cofondateurs sont quasiment des candidats potentiels, affirmés et assumés, à l’élection présidentielle de 2027.
Je pense à nombre d’interviews de M. Pigasse. M. le président a évoqué celle, récente, devant Benjamin Duhamel sur France Inter, dans laquelle il explique : « Ce combat est au service d’idées et de valeurs. J’ai toujours été engagé, j’ai publié quatre livres depuis quinze ans et de nombreuses tribunes avec toujours la même ligne. Mon ambition, c’est de ne pas rester le long du chemin, indifférent, les bras ballants, donc de peser le plus possible sur la présidentielle de 2027. » Il expliquait également – j’ai fait référence à plusieurs articles – vouloir mettre les médias qu’il a à sa disposition dans le combat contre la droite nationale ou radicale.
M. Niel, de la même façon, laisse entendre qu’il pourrait aussi être candidat à la présidentielle de 2027. Concernant l’indépendance éditoriale que vous clamez vis-à-vis de vos actionnaires et cofondateurs, on a retrouvé des propos de M. Niel qui explique : « Quand les journalistes m’emmerdent, je prends une participation dans leur canard et ensuite ils me foutent la paix. » Vous comprenez que, vu ces propos, l’on ait des doutes sur l’indépendance d’une société qui produit des émissions du service public quand elle a pour actionnaire et cofondateur M. Niel.
Lors de leur audition, certains syndicats de France Télévisions, notamment le syndicat Force ouvrière, ont remis en question la neutralité de certaines émissions que vous produisez, comme « C dans l’air » et « C à vous », et de « C ce soir », produit par Together. Ils expliquaient que, lorsque certaines émissions étaient externalisées, ils n’avaient parfois plus la main sur le parfait respect de la neutralité pourtant imposée par la loi.
Ma question est simple : comment faire pour garantir parfaitement l’indépendance de votre ligne éditoriale avec de tels coactionnaires et cofondateurs, surtout quand des syndicats de France Télévisions expliquent qu’une telle externalisation fait peser un doute sur le strict respect de la neutralité ?
M. Pierre-Antoine Capton. Si je ne dis pas de bêtise, il me semble que Xavier Niel, lors d’une précédente commission, a démenti sous serment avoir prononcé cette phrase. Mais vous aurez l’occasion de lui poser la question.
Encore une fois, si, demain, M. Niel ou M. Pigasse se présentait à l’élection présidentielle, cela poserait problème et nous prendrions des dispositions sur la gouvernance de l’entreprise. Aujourd’hui, ce n’est pas le cas.
Ils n’ont aucun rôle opérationnel. Je rappelle que nous ne sommes pas un média. Nous n’avons pas de ligne éditoriale ! Nous répondons à la ligne éditoriale de nos clients. C’est pour moi le plus important. C’est la plus grande preuve de transparence. Nous sommes capables de ne pas défendre de ligne éditoriale et d’avoir une parfaite indépendance. Vous avez raison : c’est le rôle de cette commission d’enquête que de comprendre, et, encore une fois, je vous invite à assister quand vous le souhaiterez à des conférences de rédaction de « C à vous » ou de « C dans l’air » pour comprendre la totale indépendance de nos équipes.
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Est-ce que France Télévisions vous a demandé des garde-fous à l’approche de la présidentielle compte tenu des déclarations de Matthieu Pigasse ? Ce que vous venez de nous dire est important – et nous vous en remercions – , mais semble montrer que c’est vous qui posez les garde-fous. Est-il possible que France Télévisions vous alerte : « Attention, on entre dans l’ère de la présidentielle, l’un de vos actionnaires prend des positions politiques et a envie de s’engager dans la bataille. On vous demande… » Ce dialogue est-il engagé avec eux ?
M. Pierre-Antoine Capton. Nous avons un dialogue régulier sur la tenue des émissions. Quel rôle pourrait avoir Matthieu Pigasse sur « C dans l’air » ou « C à vous » ? S’inviter ? Ce ne sera pas le cas, je peux vous le dire. Xavier Niel et Matthieu Pigasse ne seront pas invités dans « C à vous ». Demander des choses éditoriales ? Ça ne passerait jamais. Nous sommes vigilants, je suis vigilant, toutes les équipes sont vigilantes. Il y a une confiance entre France Télévisions et le groupe que je représente. Cela fait quinze ans que nous travaillons et nous n’avons jamais été sanctionnés par l’Arcom. Nous sommes toujours extrêmement attentifs aux temps de parole, aux équilibres, au respect, au débat, aux échanges. Nous travaillons en toute indépendance avec nos équipes et avec France Télévisions, à toutes les étapes de ce que nous fabriquons.
M. Charles Alloncle, rapporteur. Il y a une question que je comptais poser à M. Niel cet après-midi. Je ne comptais pas vous la poser mais, puisque vous expliquez que MM. Niel et Pigasse n’ont jamais été invités sur le plateau de « C à vous »…
M. Pierre-Antoine Capton. … ni ne le seront.
M. Charles Alloncle, rapporteur. …, je rebondis sur vos propos. M. Niel a été invité sur le plateau de « C à vous » le 30 janvier 2024. Cela a fait l’objet d’une polémique, puisqu’il était venu à cette occasion présenter et vendre sa nouvelle Freebox. Il a eu tribune libre et, dans son introduction, la présentatrice de l’émission a décrit cette Freebox comme « la plus puissante du marché – je ne dis pas de bêtises ? –, à l’offre plus généreuse et […] plus responsable ». À la suite de l’émission, France Télévisions a reçu une mise en garde de l’Arcom, qui aurait regretté que le produit commercialisé par M. Niel ait « fait l’objet de la part de la présentatrice de propos laudatifs et marqués par une absence de critique », sachant que M. Niel est aussi indirectement producteur de cette émission et qu’il n’en a nullement été fait mention.
Vous expliquez qu’il y a une totale garantie d’indépendance sur la ligne éditoriale des émissions que vous produisez pour le service public ; en l’occurrence, que M. Niel et M. Pigasse n’ont pas de tribune et ne sont pas invités sur « C à vous » et « C dans l’air ». Cela a pourtant été le cas, et en plus l’Arcom a été saisie et a rappelé à l’ordre France Télévisions. Pouvez-vous clarifier vos propos ? On peut avoir des doutes sur l’indépendance que vous évoquez alors que M. Niel, visiblement, venait faire la promotion commerciale de sa dernière Freebox dans l’une de vos émissions, qui plus est sur le service public.
M. Pierre-Antoine Capton. Deux choses importantes avant de laisser Mme Planchon répondre,
Vous dites qu’il n’a pas été présenté comme actionnaire de Mediawan. La première chose qui a été faite par Anne-Élisabeth Lemoine, c’est de rappeler à tous les téléspectateurs de France Télévisions que Xavier Niel était l’un des actionnaires de contrôle de Mediawan, donc de Troisième Œil Productions, qui produit l’émission. L’information a été donnée.
Nous avons effectivement reçu une mise en garde de l’Arcom. Sur onze minutes d’interview – Justine Planchon va vous le préciser –, je crois que quatre minutes tournaient autour de sa nouvelle box. Nous avons évidemment entendu cette mise en garde et nous ne le ferons plus.
Mme Justine Planchon. Ce sera l’occasion pour moi de vous raconter comment se passe une conférence de rédaction et d’expliquer à quel point les journalistes, les programmateurs et les rédacteurs en chef des rédactions de « C à vous » et de « C dans l’air » travaillent en toute indépendance.
L’invitation de Xavier Niel a été lancée par les programmateurs et les journalistes et validée par France Télévisions à l’issue d’une conférence de rédaction à laquelle je ne participe pas, à laquelle Pierre-Antoine Capton ne participe pas, à laquelle Matthieu Pigasse ne participe pas, à laquelle Xavier Niel ne participe pas. Anne-Élisabeth Lemoine a effectivement rappelé le contexte lors de l’émission en mentionnant que Xavier Niel était un cofondateur du groupe Mediawan ; elle précise même en direct que l’émission est produite par Mediawan, par la société Troisième Œil Productions. Je tiens à préciser qu’aucune demande éditoriale de la direction, ou à la direction, n’a jamais été faite pour que les équipes des émissions reçoivent Xavier Niel, ni aucun de nos actionnaires.
Il est également important de dire que, dans le cadre de son invitation sur le plateau de « C à vous », Xavier Niel a répondu à un canevas d’interview très classique. Je me permets de corriger ce qui a été dit par Pierre-Antoine Capton : l’interview durait treize minutes, trois minutes sont consacrées à la box. Le reste des questions porte sur l’impact technologique des équipements, le temps passé sur les écrans, le pouvoir d’achat. Nous aurions pu poser ces questions à n’importe quel intervenant issu de cette industrie…
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Ça a été le cas ? Vous avez invité la présidente d’Orange sur « C à vous » ?
Mme Justine Planchon. En l’occurrence, je parlais de l’invitation de Xavier Niel…
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Si vous me le permettez, il y a eu un rappel à l’ordre, une mise en garde de la part de l’Arcom. Ce sont des faits assez graves, pour vous dire sincèrement ce que je pense.
Mme Justine Planchon. Absolument. Ce n’est pas un rappel à l’ordre ; c’est une mise en garde de l’Arcom…
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Pardon de vous interrompre, et merci de nous rappeler ce qu’est une conférence de rédaction, mais je pense que M. le rapporteur et moi savons à peu près à quoi cela ressemble, même si nous ne sommes pas journalistes. Il faut partir du point de départ. Le point de départ, c’est le rappel à l’ordre, la mise en garde de l’Arcom. Ce n’est pas anodin. Disons les choses franchement : pendant trois à quatre minutes, Xavier Niel fait la promotion de sa box. Une émission comme « C à vous » sur France 5 est-elle le lieu approprié pour cela ?
Je cite l’Arcom : il faut « faire preuve de vigilance quant au respect de la réglementation publicitaire et veiller à ce que les émissions d’information et les programmes qui y concourent soient réalisés dans les conditions qui garantissent l’indépendance de l’information, notamment à l’égard des intérêts économiques des annonceurs ». « Seule la nouvelle offre de Free [a] été présentée au cours de cette séquence » et elle « a fait l’objet de la part de la présentatrice de propos laudatifs et marqués par une absence de critique ». Il faut être capable de reconnaître qu’il y a eu des manquements et des dysfonctionnements.
M. Pierre-Antoine Capton. Nous le reconnaissons, monsieur le président. Par ailleurs, les présidents des autres entreprises de télécommunication sont les bienvenus, nous sommes très heureux de les accueillir. La patronne d’Orange a été reçue récemment. C’est un lieu totalement libre. La preuve, c’est que nous reconnaissons cette erreur et elle ne se reproduira pas.
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. J’ai été un peu vif, mais il fallait partir du point de départ – de l’Arcom – pour voir comment garantir que cela ne se reproduise plus.
M. Pierre-Antoine Capton. On fait des erreurs, régulièrement.
Mme Justine Planchon. Je confirme – je n’ai pas pu terminer – que nous sommes très attentifs aux mises en garde de l’Arcom et que nous avons bien compris ; à l’avenir, nous ne réinviterons pas M. Xavier Niel.
M. Charles Alloncle, rapporteur. Si je me suis permis de poser la question, c’est parce que vous avez dit : « Cela fait quinze ans que nous travaillons et nous n’avons jamais été sanctionnés par l’Arcom. » En l’occurrence, il y a eu une mise en garde. Vous avez également dit que M. Niel et M. Pigasse n’étaient pas invités sur les plateaux des émissions que vous produisez pour le service public ; là encore, cela a été le cas. C’était la raison de ma question et je souscris aux propos de M. le président.
Un autre sujet d’actualité a fait beaucoup réagir concernant Mediawan. Le 18 février dernier, La Lettre A a fait état d’un contrôle de l’inspection du travail réalisé le 10 octobre 2025 dans vos locaux. Ce contrôle aurait mis en évidence plusieurs irrégularités concernant les conditions d’emploi des techniciens qui travaillent sur les émissions « C en l’air » et « C à vous ». Depuis 2021, vous auriez mutualisé les équipes de ces deux programmes en recourant à des contrats très courts, les CDDU – contrats à durée déterminée d’usage –, qui obligeaient certains techniciens à signer plusieurs contrats avec plusieurs employeurs au cours d’une même journée. Ce système entraverait la comptabilisation des droits sociaux de ces techniciens, contribuant ainsi à leur précarisation. L’inspection du travail évoque également une tentative de basculement vers la filiale FCUBE. Un courrier d’avertissement a été adressé le 11 février dernier et une plainte pour dégradation des conditions de travail a été déposée au commissariat du 15e arrondissement. Reconnaissez-vous ces manquements dans l’organisation du travail mise en place depuis 2021 par votre filiale ? Que pouvez-vous nous dire sur ces dénonciations et sur les articles que l’on a pu lire ces derniers jours ?
Mme Delphine Cazaux, directrice générale en charge des opérations. Pour répondre à votre question, je voudrais donner quelques éléments de contexte.
Mediawan est l’un des premiers employeurs d’intermittents du spectacle en France ; chaque année, plus de 12 000 intermittents travaillent sur l’ensemble de nos programmes, qu’il s’agisse de séries ou de fictions, en couvrant l’ensemble des métiers de la technique et de l’éditorial de la production audiovisuelle. Cette réalité d’employeur implique une très grande diversité de situations contractuelles et des conventions collectives différentes selon la nature des missions, leur durée et leur organisation.
Je tiens à préciser très fermement que nous attachons une importance particulière au respect du cadre légal et conventionnel. Plusieurs conventions collectives nous sont applicables et nous nous attachons au respect de chacune de ces conventions. Je précise également que Mediawan n’a jamais eu pour stratégie de contourner la loi ni de réduire artificiellement les droits sociaux des techniciens ou des salariés et que nous veillons strictement à ce que chaque contrat corresponde à la réalité des missions. Par ailleurs, nous privilégions au quotidien le dialogue social avec les différents CSE (comités sociaux d’entreprise) qui existent au sein du groupe Mediawan.
Concernant le sujet que vous évoquez, la réorganisation de certaines productions, notamment le regroupement des plateaux de « C à vous » et de « C dans l’air » dans nos locaux, a entraîné des évolutions dans l’organisation du travail depuis 2021. Ces changements ont pu susciter des incompréhensions ou des différences d’interprétation que nous avons débattues et qui ont fait l’objet de nombreux échanges non seulement avec les salariés, leurs représentants et les comités d’entreprise concernés, mais également avec l’inspection du travail.
Nous tenons à préciser qu’il s’agit simplement d’une lettre d’observations qui entraîne des échanges avec l’inspection du travail. En effet, nous avons soulevé un point d’interprétation de la convention collective de la production audiovisuelle. C’est d’ailleurs un questionnement qui ne concerne pas seulement Mediawan, « C à vous » et « C dans l’air » ; c’est une question sectorielle qui concerne d’autres acteurs et d’autres producteurs. Nous avons donc non seulement avec l’inspection du travail, mais aussi avec les partenaires sociaux, des échanges qui visent à interpréter la convention collective pour clarifier ce point.
M. Charles Alloncle, rapporteur. Je tiens à préciser que c’est le rapporteur pour avis de la commission des affaires culturelles, M. Caron, membre d’un autre groupe que le mien – le groupe La France insoumise –, qui a écrit à ce sujet.
Ces entorses au droit du travail vous ont-elles précédemment permis d’obtenir des contrats avec France Travail ou celle pointée par l’inspection du travail est-elle la seule ? Comptez-vous régulariser ces contrats à l’avenir ? Y a-t-il des précédents similaires qui, demain, pourraient resurgir dans le cadre d’articles ou de rapports de M. Caron ou d’autres députés ?
Mme Delphine Cazaux. C’est un point spécifique et circonscrit à l’organisation des intermittents du spectacle sur le plateau de deux de nos émissions. Comme je l’ai dit, nous échangeons avec l’inspection du travail et les syndicats représentatifs de notre secteur pour trouver la meilleure solution pour clarifier ce point et nous nous conformerons à l’avis général. Je précise néanmoins que la lettre d’observations de l’inspection du travail ne contient aucune remise en cause de l’organisation de notre temps de travail à ce stade. Je ne peux pas laisser dire qu’il y a eu entorse à l’application du droit du travail, d’une part, ou de la convention collective, d’autre part.
M. Pierre-Antoine Capton. Au cas où il ne l’aurait pas fait, je précise qu’Aymeric Caron a été chroniqueur dans l’une de nos émissions il y a quelques années, « C l’hebdo » ou « C à vous ». Il a fait quelques apparitions. C’est toujours important à dire – je crois que nous y sommes obligés.
M. Charles Alloncle, rapporteur. Merci pour cette précision.
Je me suis intéressé aux audits des émissions que vous produisez. J’ai été surpris de lire dans le rapport d’audit de l’une de vos filiales, Électron libre : « Les états financiers de la société ne nous ont pas été communiqués. » Il n’a donc pas pu y avoir de lien entre la comptabilité analytique de production et les comptes sociaux certifiés, contrairement aux obligations contractuelles définies à l’article 4 : « Comptabilité de production, audit du contrat de préachat ». Pourquoi n’avez-vous pas voulu respecter ces obligations contractuelles signées avec France Télévisions pour faire toute la transparence sur l’utilisation des fonds publics ?
M. Pierre-Antoine Capton. Normalement, c’est fait. Savez-vous à quelle année cela correspond ?
M. Charles Alloncle, rapporteur. Je retrouverai l’année exacte. Cela concernait notamment l’émission sur Notre-Dame, donc c’était probablement l’année dernière… ou peut-être plutôt il y a deux ans.
M. Pierre-Antoine Capton. Il est important de préciser le cadre de cette collaboration sur Notre-Dame : l’appel d’offres n’a pas été fait par France Télévisions. Je ne sais pas si Justine Planchon ou Delphine Cazaux veulent raconter comment cette émission s’est constituée… Nous travaillons en toute transparence avec France Télévisions. Si vous n’avez pas ces documents, nous vous les transmettrons. On a entendu ici que France Télévisions nous avait donné ces programmes ; je voudrais raconter l’inverse et comment nous avons produit ce programme sur la soirée.
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Je le dis avant toute instrumentalisation, j’ai été l’un des bras droits du général Georgelin au sein de l’établissement public chargé de la reconstruction de Notre-Dame de Paris mais j’avais quitté depuis très longtemps l’établissement au moment de l’organisation de cette soirée, puisque j’ai été élu député en 2022. Tout est instrumentalisé et moi aussi, comme le rapporteur, je fais l’objet de fausses informations et de mensonges. Je le dis donc très clairement : j’ai été directeur au sein de cet établissement public de 2019 à 2022 ; je l’ai quitté au moment de mon élection. Lors de la soirée dont nous parlons, qui date du 9 décembre 2024, j’étais parti depuis déjà deux ans.
M. Pierre-Antoine Capton. Puisque j’ai lu sur les réseaux sociaux que nous nous connaissions depuis très longtemps, monsieur le président, que j’habitais entre New York et Cabourg et que nous nous étions rencontrés dans ce cadre, j’en profite pour signaler que nous ne nous étions jamais rencontrés avant cette année !
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Je ne l’ai pas mentionné parce que je ne voulais pas donner d’écho aux fausses informations et aux rumeurs à l’ère du soupçon mais, puisque vous le faites, nous allons donner une petite leçon de géographie : Cabourg n’est pas Lisieux et la quatrième circonscription du Calvados n’est pas la troisième circonscription du Calvados. Ce complotisme doit cesser si nous voulons avancer de manière sereine.
M. Pierre-Antoine Capton. J’aime beaucoup Cabourg, mais je suis né à Deauville et je vis à Trouville !
Mme Delphine Cazaux. Pour le documentaire sur Notre-Dame…
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. La question portait sur la retransmission de la soirée.
Mme Delphine Cazaux. Je vais répondre pour les deux événements. Pour l’événement Notre-Dame, il y a eu une consultation éditoriale auprès du diocèse, à laquelle Électron libre a répondu. Pour le documentaire, c’est une proposition de documentaire qui a été faite directement auprès de l’établissement public créé par l’État pour la reconstruction de Notre-Dame. Ces deux projets ont été vendus par la suite à France Télévisions. Cela s’est donc fait après une consultation classique.
M. Charles Alloncle, rapporteur. Une autre question. Vous évoquiez des marges assez réduites quand vous produisez des émissions avec le service public. J’ai constaté, en lisant certains rapports d’audit de plusieurs de vos émissions, qu’il arrive que vous sous-estimiez – mais je crois que c’est assez régulier – votre taux de marge de 10 points. Vous laissez penser à France Télévisions que vos émissions sont facturées au coût le plus juste, alors que des bénéfices plus importants sont réalisés, même pour des émissions quotidiennes, dont le volume est conséquent. Par exemple, la marge de « C à vous » serait sous-estimée de 10 points : elle s’élèverait à 18 % et non à 8 % comme vous l’annoncez. La marge de « C dans l’air », elle, serait comprise entre 12 et 14 %, au lieu des 5 % annoncés. Quant à « Ça commence aujourd’hui », je crois que c’est 13 points : 24 % et non 11 %.
Comment justifiez-vous ces écarts et le fait de présenter des devis qui surfacturent presque systématiquement vos prestations à France Télévisions au-delà de leur coût réel ?
Mme Delphine Cazaux. S’agissant des budgets de production, nous travaillons en totale transparence avec France Télévisions. En amont, d’abord, c’est-à-dire au moment de la signature du contrat, l’ensemble de nos devis de production sont communiqués de façon très détaillée. Puis, à l’issue de chaque production, un rendu de comptes, reflet de la réalité de l’ensemble des coûts imputés, est communiqué à France Télévisions, qui a la faculté d’auditer toutes les productions via un auditeur indépendant. Je répète donc qu’il y a une transparence totale de l’ensemble des données.
Par ailleurs, pour répondre à une question que vous avez posée précédemment, nous garantissons un accès complet à la comptabilité analytique, qui, je le rappelle, donne une vision exhaustive et détaillée de l’ensemble des coûts et des recettes liés spécifiquement au programme audité. La comptabilité générale, elle, correspond à la comptabilité de la société. Elle donne donc accès à des informations qui vont au-delà de la seule émission auditée. Et je précise que les comptes de la société sont audités par des commissaires aux comptes indépendants.
Ainsi, qu’il s’agisse de la comptabilité de l’émission, qui est auditée par France Télévisions, ou de la société, qui est auditée par nos commissaires aux comptes, l’ensemble de nos comptes sont totalement transparents.
Lors des audits relatifs aux budgets des émissions produites pour France Télévisions, il peut y avoir, ce qui est tout à fait classique, ce qu’on appelle des retraitements, lesquels peuvent être de deux natures. Il y a d’abord les retraitements demandés ou soulevés par les auditeurs et qui sont liés à des écarts entre le devis initial et le rendu de comptes. Ces écarts font partie des aléas de la production, puisque ce qui est prévu en amont n’est pas forcément ce qui se réalise exactement lors de la fabrication du programme. Et il y a les retraitements qui relèvent de différences d’interprétation.
Vous avez accès à l’ensemble des chiffres de toutes les émissions auditées par France Télévisions, puisqu’ils vous ont été communiqués. Si vous faites l’addition, après retraitements, de l’ensemble des marges nettes de Mediawan pour ces émissions, vous obtiendrez le chiffre exact donné par Pierre-Antoine Capton tout à l’heure, qui est de l’ordre de 4 %.
M. Charles Alloncle, rapporteur. Merci pour votre réponse.
Dernière question sur le sujet. J’ai remarqué qu’il existe une clause d’audit qui prévoit que si les auditeurs découvrent une marge supérieure de 5 points au devis établi, il vous revient de rembourser l’audit à France Télévisions. Je répète que cet écart s’élève à 10 points pour « C à vous », à 7 points pour « C dans l’air » et à 13 points pour « Ça commence aujourd’hui ». Pouvez-vous donc nous confirmer que, pour ces trois audits, Mediawan a bien procédé au remboursement des frais, conformément à la clause figurant dans le contrat ?
Mme Delphine Cazaux. Des points ont été soulevés par les auditeurs. Des réponses ont été apportées par Mediawan sur l’ensemble d’entre eux. Et l’analyse faite par France Télévisions en est restée là.
M. Pierre-Antoine Capton. En fait, nous avons un échange totalement transparent avec France Télévisions pour nous mettre d’accord sur ces points.
On parle de marges, de points, mais il y a une réalité dont nous n’avons pas parlé – j’espère que nous aurons le temps – et qui est, en quelque sorte, le benchmark du coût des émissions. Je sais que vous connaissez tous les coûts, monsieur le rapporteur, et je suis pour cette transparence. Vous avez donc en tête le coût unitaire d’une émission de « C à vous », qui représente deux heures d’antenne quotidiennes. J’ai la faculté de le comparer avec celui d’autres émissions que nous produisons sur d’autres services publics européens, mais aussi sur le marché. Il est normal et logique que nous ne soyons pas payés au même prix sur France Télévisions que sur TF1 ou sur M6, où la publicité rapporte beaucoup plus, mais les écarts sont importants – très importants même.
Vous pouvez aussi, dans le cadre de cette commission d’enquête, noter les efforts du service public auprès des producteurs pour obtenir des prix défiant toute concurrence. Je pense très honnêtement que le prix de « C à vous », rapporté à une heure de programme, est assez rare pour être remarqué. Cette économie, pour une grande partie des producteurs qui travaillent avec le service public, est contrainte – acceptée et contrainte. Si vous comparez avec d’autres pays ou d’autres chaînes, vous constaterez que France Télévisions ne jette pas l’argent par les fenêtres. Ils sont extrêmement attentifs à ce qu’ils dépensent et nous le ressentons en tant que producteurs.
M. Thomas Anargyros. Pour répondre de façon très précise à votre question, monsieur le rapporteur, il est important de comprendre comment les choses fonctionnent. Qu’il s’agisse d’émissions, de séries, de films, les choses s’étalent sur des mois, voire des années. Or quand il y a un audit, c’est à un instant T. C’est pour cette raison que l’auditeur peut noter une marge. Nous avons alors une discussion avec France Télévisions et, très fréquemment, il s’agit simplement de leur fournir certaines factures et dépenses afférentes au programme audité – quel qu’il soit –, mais qui n’ont pas encore été réglées. Dès que ces éléments sont mis sur la table, dans la plupart des cas, et c’est le cas avec Mediawan, les audits de France Télévisions s’arrêtent là.
M. Charles Alloncle, rapporteur. Je vous remercie pour vos réponses, même si je ne suis pas d’accord avec vous. Vous expliquez que France Télévisions ne jette pas l’argent par les fenêtres et que le groupe est très attentif à l’usage des deniers publics. Cela ne vous concerne pas, donc ce n’est pas une critique que je formule à votre égard…
M. Pierre-Antoine Capton. Je parlais des productions de Mediawan.
M. Charles Alloncle, rapporteur. Certes, mais je pense que cette commission d’enquête a déjà levé nombre de lièvres sur l’utilisation souvent dispendieuse des deniers publics par France Télévisions. Je ne les rappellerai pas : je crois que beaucoup de Français sont désormais au courant de certains chiffres. Nous aurons peut-être ici un désaccord, mais en tout cas, cela ne concerne pas vos émissions.
Vous avez insisté sur le fait que le prix de « C à vous » est relativement modique, notamment en termes de marge. Je voudrais revenir sur le Festival de Cannes. Pendant des années, Canal+ disposait des droits de diffusion de cet événement et proposait d’ailleurs ses émissions en clair, ce qui ne coûtait donc pas 1 centime d’euro au contribuable ; tous les Français pouvaient regarder le Festival de Cannes en clair sur Canal+.
J’ai interrogé les dirigeants de Together Media sur ce point. Je m’en tiendrai à des ordres de grandeur, mais j’ai vu que le coût d’une émission de « C à vous » délocalisée à Cannes est bien plus important que celui d’une émission traditionnelle du même programme. La délocalisation représenterait plusieurs centaines de milliers d’euros – en l’occurrence, à peu près 400 000 euros. C’est de l’argent public. Estimez-vous que c’était parfaitement nécessaire, alors que des dépenses un peu importantes ont été faites à l’occasion de cet événement ? Est-ce que « C à vous » ne pouvait pas rester à Paris ? Un surcoût aussi important était-il justifié ?
M. Pierre-Antoine Capton. Vous ne vouliez pas donner le montant, mais vous l’avez fait quand même.
M. Charles Alloncle, rapporteur. J’ai donné un ordre de grandeur.
M. Pierre-Antoine Capton. Permettez-moi de vous dire que c’est deux fois moins que la somme que vous avez donnée. Nous vous donnerons toutes les pièces qui peuvent le justifier.
M. Charles Alloncle, rapporteur. Le chiffre vient des documents qu’on m’a transmis.
M. Pierre-Antoine Capton. Nous vous transmettrons les informations que nous avons chez nous.
J’ai eu la chance de produire pendant quinze ans une émission quotidienne de cinéma au Festival de Cannes pour TPS Star, dans une économie low cost – TPS Star avait moins d’argent que n’importe quelle chaîne hertzienne ou de la TNT. Le coût d’un « C à vous » à Cannes est moins important que celui de l’émission que je faisais pour TPS Star à l’époque. On est vraiment aujourd’hui dans une économie très réduite.
Par ailleurs, de la part de France Télévisions, défendre le premier festival de cinéma au monde, qui met en avant autant de talents – réalisateurs, scénaristes, acteurs, actrices –, c’est soutenir le cinéma et la création. Le cinéma français a besoin de soutien et je peux vous dire que toute exposition du cinéma à la télévision, en access prime time, particulièrement à Cannes, non seulement répond à une demande du public – les audiences sont très bonnes –, mais est aussi extrêmement vertueuse de ce point de vue. C’est donc très bien de pouvoir faire, surtout avec un tel rapport qualité-prix, cette émission attire les téléspectateurs. Nous sommes extrêmement attentifs à tous les détails qui l’entourent, croyez-moi.
M. Charles Alloncle, rapporteur. Je me suis permis d’évoquer cet ordre de grandeur et je pourrai vous transmettre le document d’où il provient. Il m’a été transmis par France Télévisions et fait état du coût précis de la délocalisation de « C à vous » à Cannes. Je vous l’enverrai juste après l’audition.
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Pardonnez-moi, monsieur le rapporteur, mais nous n’avons pas le droit de transmettre de documents. Je ne cherche pas du tout à vous censurer…
M. Charles Alloncle, rapporteur. Ils produisent l’émission « C à vous ». Ça les regarde !
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Je dis cela pour protéger le rapporteur, qui n’a pas le droit de communiquer des documents que France Télévisions lui a transmis et qui sont dans la data room. En revanche, il peut vous demander des documents complémentaires. Si j’interviens, c’est vraiment pour ne pas mettre le rapporteur en difficulté. Donc si vous êtes d’accord, monsieur Capton – vous l’avez vous-même proposé –, envoyez au rapporteur, s’il l’accepte, des documents complémentaires pour qu’il puisse avoir l’ensemble des pièces. On va fonctionner plutôt comme ça…
M. Charles Alloncle, rapporteur. Merci, monsieur le président. De fait, j’ai reçu des montants précis de la part de France Télévisions au sujet d’une émission que vous produisez, mais vous avez indiqué sous serment qu’ils seraient en fait deux fois inférieurs. Donc soit France Télévisions ne me donne pas le vrai coût, soit, comme vous l’expliquez, il ne s’agit pas du coût réel. Quoi qu’il en soit, j’aimerais qu’on clarifie ce point car il s’agit de sommes importantes.
M. Pierre-Antoine Capton. Je peux peut-être donner une indication. À mon avis, comme il y a un plateau global France Télévisions à Cannes, sur lequel sont tournés le « 20 heures », des émissions d’information, « La Grande Librairie » et d’autres programmes encore, la somme que vous évoquez correspond sans doute aux moyens techniques de France Télévisions, et nous en avons une quote-part pour les équipes, la fabrication et le montage des émissions facturées par Mediawan. Le montant que vous avez donné doit être un montant global, et non un montant pour nous.
M. Charles Alloncle, rapporteur. Pour conclure sur ce point, quelle est la différence de coût, en ordre de grandeur, entre une émission de « C à vous » classique, faite à Paris, et une réalisée au Festival de Cannes ? J’ai vu qu’il y avait une différente très importante – j’ai évoqué un ordre de grandeur. Pourriez-vous nous donner un multiple ? Et, encore une fois, est-il justifié de délocaliser l’émission, sachant que, visiblement, cela emporte un coût important pour le contribuable ?
M. Pierre-Antoine Capton. Comme vous le savez sans doute, « C à vous » est en deux parties : tous les soirs, une heure d’actualité et une heure culturelle. Je me félicite d’ailleurs que les audiences de cette heure culturelle continuent de croître et battent des records chaque jour : c’est une preuve de confiance.
Le dispositif est le même lors du Festival de Cannes : l’heure d’actualité, avec des invités politiques et des débats, qui se passe à Paris – l’an dernier, c’est Aurélie Casse qui présentait cette partie ; et il y a une heure au Festival de Cannes qui traite de l’actualité culturelle.
Je serais incapable de vous dire, de tête, le surcoût que cela représente, mais je vous répondrai évidemment par écrit à ce sujet.
M. Charles Alloncle, rapporteur. Merci pour votre réponse et pour les éléments que vous pourrez me communiquer.
Autre sujet. Vous m’avez demandé de vous poser cette question au démarrage de l’audition. Cela concerne votre soutien à Delphine Ernotte, que vous avez exprimé publiquement dans la presse – vous avez été l’un des rares producteurs français à le faire. Ce fut d’ailleurs à chaque fois à des moments parfaitement choisis, puisque c’était juste avant la décision de l’Arcom de renouveler ou non Mme Ernotte pour un nouveau mandat.
Le 19 mai 2020, d’abord, dans une interview au Point, vous avez déclaré : « Delphine Ernotte a fait un travail extraordinaire et la nécessaire continuité de son mandat me semble évidente. »
Cinq ans plus tard, deux mois, à nouveau, avant la décision concernant son renouvellement, vous avez encore une fois pris la parole publiquement à ce sujet – c’était dans Le Parisien le 9 mars 2025 : « Delphine Ernotte a été une excellente présidente parce qu’elle a réussi à transformer France Télévisions en gardant une vraie qualité éditoriale. Avec Stéphane Sitbon-Gomez [son numéro 2], ils ont rendu France Télévisions ultracompétitif. Pour moi, le meilleur choix serait celui de la stabilité pour continuer ce travail récompensé par de bonnes audiences. »
Comment expliquez-vous ce qui est peut-être un mélange des genres, cette prise de position publique pour défendre Delphine Ernotte juste avant la décision de l’Arcom de la renouveler ? N’y voyez-vous pas, oui, une sorte de mélange des genres ? Est-ce vraiment votre rôle, en tant que premier producteur à bénéficier de contrats de production avec France Télévisions, de soutenir sa présidente quand son mandat est en jeu pour un renouvellement ?
M. Pierre-Antoine Capton. Vous avez dû apprécier mon style, monsieur le rapporteur : je suis quelqu’un d’assez direct. Vous me posez une question, je vous réponds.
Il s’avère que j’ai accordé ces deux interviews lors de moments de croissance de Mediawan. La première est intervenue lors de l’acquisition de Lagardère Studios et la seconde lors de l’acquisition de See-Saw Films. J’avais d’ailleurs fait la couverture du Parisien et le journal avait consacré à cette interview, que je n’avais pas sollicitée, deux pages abordant de nombreux sujets d’actualité. J’ai répondu à une question qui m’était posée.
Je connais très bien Mme Delphine Ernotte et M. Stéphane Sitbon-Gomez depuis une dizaine d’années. Je ne les connaissais pas avant. Je vois Mme Delphine Ernotte trois à quatre fois par an. Nous échangeons sur les projets, sur la ligne éditoriale, sur les conditions de production. Je n’entretiens pas de relation de nature personnelle avec eux.
Je répète qu’on m’a demandé ce que je pensais. La vérité, ce que je peux constater, c’est que, sous la présidence de Delphine Ernotte, France Télévisions est devenu le groupe audiovisuel le plus regardé par les Français, avec une part d’audience très importante, et que, pour avoir connu France Télévisions avant Delphine Ernotte, l’instabilité avait fait beaucoup de mal à l’entreprise, qui a connu des changements réguliers de dirigeants et de ligne éditoriale. Ce qu’a décrit Thomas Anargyros au sujet de la production indépendante était aussi un sujet très important. J’ai donc dit ce que je pensais. Vous pouvez y voir un soutien ; j’y vois de la franchise de ma part. J’ai répondu aux deux journalistes qui m’interrogeaient.
Depuis le début de cette commission d’enquête, on nous a posé plein de questions, sur plein de sujets. Nous avons préféré ne pas répondre tant que nous ne vous avions pas vus. J’espère que vous appréciez cela. Très honnêtement, la stabilité à France Télévisions, dans un monde comme celui d’aujourd’hui… Pour parler avec tous les diffuseurs privés, mais aussi avec les patrons de plateforme dans le monde entier, je crois que nous avons besoin d’une vision à long terme et d’un financement clair et précis pour France Télévisions à long terme.
Je ne sais pas si c’est votre question, mais je le dis quand même. C’est extrêmement difficile de piloter une entreprise. Si mes budgets changeaient en permanence, ce serait très compliqué pour moi d’avoir une vision stratégique. Je pense qu’aujourd’hui, pour le service public, on a besoin de définir un budget et de permettre une stratégie de long terme. C’est pourquoi j’estime que ce qui a été fait par la présidente et le directeur des programmes était utile et efficace.
M. Charles Alloncle, rapporteur. Vous avez raison, j’apprécie – et je ne pense pas être le seul – que vous ayez réservé l’ensemble de vos réponses à la commission d’enquête. C’est très appréciable. Et je vous remercie encore pour votre patience et vos réponses détaillées.
Si je vous pose ces questions, c’est parce que, vu la chronologie, il peut y avoir des suspicions sur d’éventuelles confusions des genres entre soutien personnel et relation contractuelle de votre société de production avec France Télévisions. Avez-vous procédé à des signatures de contrat avec Delphine Ernotte et France Télévisions dans les mois ou, disons, le trimestre qui a précédé les renouvellements de Mme Ernotte en 2020 et en 2025 ? Des contrats ont-ils été signés par Delphine Ernotte et la direction de France Télévisions avec Mediawan alors qu’il y avait une incertitude sur le renouvellement de Mme Ernotte à la présidence de France Télévisions ?
M. Pierre-Antoine Capton. Ce n’est pas moi qui signe les contrats. Je laisserai donc Mme Cazaux répondre.
Mme Delphine Cazaux. D’abord, comme nous l’avons rappelé, les contrats avec France Télévisions ne sont pas signés par Mediawan, mais par chacune de sociétés de production concernées. Je pense que vous faites référence au contrat pluriannuel qui regroupe les productions de « C à vous », de « C dans l’air » et de « Ça commence aujourd’hui ». Nous avons conclu, en 2021, un premier contrat pluriannuel pour la période 2021-2024, qui a été signé antérieurement à la reconduction de Delphine Ernotte, puis un second contrat pluriannuel pour la période 2024-2027, qui, lui, a été signé postérieurement à sa reconduction. Ces deux signatures sont donc complètement indépendantes de la suite du mandat de Delphine Ernotte à France Télévisions.
M. Pierre-Antoine Capton. Pardonnez-moi, mais je vois le temps filer et il y a un sujet qui me tient à cœur et sur lequel je ne me suis pas encore exprimé. C’est ce qui a été dit en commission…
M. Charles Alloncle, rapporteur. Oui, je vais vous donner l’occasion de prendre la parole sur ce point. Nous avons auditionné hier M. Cordival, le secrétaire général du SNPCA-CGC, le syndicat des personnels de la communication et de l’audiovisuel, qui nous a expliqué que vous auriez privatisé Maxim’s, restaurant et boîte de nuit parisienne bien connu, quelques jours ou quelque temps avant la reconduction de Mme Ernotte, notamment pour fêter sa reconduction par anticipation. Confirmez-vous ces informations ? J’ai l’impression que vous avez dit d’emblée que c’était faux, mais je vais vous laisser répondre.
Vous avez expliqué que vous n’entretenez pas de relations de nature personnelle avec Delphine Ernotte. Mais est-ce que le fait de l’inviter à une soirée privée qui vous concernait n’était pas de nature, justement, à entretenir des relations personnelles avec elle ?
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Nous abordons un point très important. Je l’ai dit, mais je vais le répéter ; l’exercice est solennel. Je suis le garant des propos tenus dans cette commission et l’ordonnance de 1958 impose au président que je suis de saisir, le cas échéant, l’autorité judiciaire s’il y a des soupçons de parjure.
Le rapporteur vous a posé une question importante, monsieur Capton. Pour des raisons personnelles, je n’ai pas pu présider, hier, l’audition de la CGC. Il m’a été remonté, et le rapporteur vient de le confirmer, que, sous serment, la CGC aurait indiqué – et je suis précis dans la citation car il me faut avoir tous les éléments pour, le cas échéant, prendre une décision – que « Mediawan a invité Mme Ernotte chez Maxim’s en privatisant le restaurant tout entier pour fêter un peu en avance » – il s’agit, comme l’a dit le rapporteur, de fêter sa reconduction.
Je vous laisse maintenant répondre à la question.
M. Pierre-Antoine Capton. J’ai été assez choqué… Vous savez, c’est beaucoup de préparation pour nous aussi, cette commission d’enquête, si on veut faire preuve de transparence. Nous vous avons parlé de la taille du groupe Mediawan : nous avons beaucoup de choses à faire. Nous avons préparé cette audition avec beaucoup de sérieux ; c’est beaucoup de travail. Hier soir, avant de me coucher, j’ai reçu un nombre dingue de messages, via les réseaux sociaux, sur votre republication, monsieur Alloncle, des commentaires de ce monsieur, dont je ne connais pas le nom – Cornichal ? Cornibal ? Corni… ah, Cordival, pardonnez-moi. Je ne le connais pas ; je ne l’ai jamais rencontré !
Selon lui, nous aurions, nous, dirigeants de Mediawan, privatisé un restaurant à Paris pour fêter la nomination de la présidente de France Télévisions avant le process de nomination. Évidemment, c’est faux ! Vous l’imaginez bien. Comment peut-on imaginer un seul instant qu’une société privée organise et paie une soirée pour fêter une nomination qui n’a pas eu lieu ? C’est complètement diffamatoire et j’espère, monsieur le président, que vous allez vous saisir de ce mensonge. C’est important. Votre commission d’enquête est importante dans le débat public et je pense qu’on ne peut pas dire n’importe quoi parce qu’on vous tend un micro. J’espère donc que cette information sera démentie et que vous pourrez utiliser toutes les ressources à votre disposition pour ramener la vérité sur ce point.
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Avec tout le respect que je vous dois, monsieur le rapporteur, j’ai regretté votre tweet, car si vous avez d’abord parlé au conditionnel, et je vous en remercie, en indiquant que « les dirigeants de Mediawan auraient privatisé Maxim’s », vous avez poursuivi au présent de l’indicatif, en précisant que « c’est ce que révèle sous serment Jean-Jacques Cordival ».
M. Charles Alloncle, rapporteur. Il le révèle !
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Oui, c’est factuel, mais comme nous auditionnons aujourd’hui Mediawan et qu’il y a potentiellement parjure, je pense qu’il faut faire attention. Si vous l’acceptez, il faudrait relayer aussi sur vos réseaux sociaux, qui sont très suivis, la réponse de Pierre-Antoine Capton.
Pour ma part, je demande très solennellement aux services de l’Assemblée (je le dis aussi pour les journalistes qui nous écouteraient) de me communiquer très précisément les propos prononcés hier par M. Cordival. Nous reprendrons aussi très précisément les déclarations que vous venez de faire, monsieur Capton. Et je demanderai aux services de l’Assemblée d’analyser juridiquement ces extraits afin de voir s’ils permettent de caractériser un parjure. Pour nous aider à savoir s’il y a eu parjure, peut-être pouvez-vous nous dire quel était l’objet de cette soirée ? Mais je vais laisser le rapporteur vous interroger sur ce point.
M. Charles Alloncle, rapporteur. Vous avez raison, monsieur Capton, ces propos sont graves. Nous comprenons que vous n’avez pas privatisé ce restaurant pour fêter la reconduction de Delphine Ernotte. Je crois qu’un article du Canard enchaîné a expliqué qu’il s’agissait de votre cinquantième anniversaire, mais confirmez-vous que Delphine Ernotte a bien été invitée à cet événement ?
M. Pierre-Antoine Capton. Malheureusement, j’ai fêté mes 50 ans en avril dernier. Ce n’était pas un moment de plaisir. Il s’avère que, sept jours sur sept, vingt-quatre heures sur vingt-quatre, je bosse ; c’est comme ça. J’ai rencontré ma femme dans le travail. Et mes amis sont des gens que j’ai aussi rencontrés par le travail. Quand vous venez de province, que vous arrivez à Paris et que vous ne connaissez personne, c’est comme ça que les choses se passent. Mme Ernotte a été invitée à mon anniversaire, comme de nombreux autres acteurs de l’audiovisuel (producteurs, diffuseurs, talents, partenaires…) avec lesquels je travaille depuis vingt-cinq ans. C’était un événement privé, qui a donc réuni un grand nombre de personnes du secteur. Un article de La Lettre A n’a d’ailleurs pas hésité à donner la liste précise des invités : vous pourrez sans doute le retrouver.
Cet événement n’a évidemment aucun lien avec les relations professionnelles entre Mediawan et France Télévisions, qui sont encadrées par des procédures formalisées, transparentes et indépendantes. Cela n’a rien à voir non plus avec l’organisation d’une soirée privée pour célébrer une victoire de Mme Ernotte deux mois à l’avance. C’est pour cette raison que je tiens à ce que cette diffamation soit retenue. Je suis très attaché au respect de cette indépendance ; c’était important pour moi de le préciser.
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Je vous remercie et je vais y veiller. Le rapporteur a cité un article. Je lui accorde la bonne foi : je pense qu’il en a pris connaissance après l’audition de M. Cordival, ce qui explique son tweet. Je ne veux pas trancher le débat dès maintenant, je vais travailler méthodiquement, mais la chronologie (le rapporteur vient de la citer) permet de savoir que cet article qui parlait de votre anniversaire est paru il y a déjà quelques mois et je pense, sans vouloir en préjuger, que M. Cordival en avait connaissance. Le cas échéant, je lui demanderai quelques précisions.
M. Pierre-Antoine Capton. Encore une fois, je ne connais pas ce monsieur. Il a été particulièrement excessif dans ses propos, hier, en parlant aussi de monopole pour Mediawan, alors que nous réalisons moins de 5 % de notre chiffre d’affaires avec le service public. Il a été particulièrement virulent à notre égard. Je respecte tous les échanges. Je peux débattre de tous les sujets, mais j’ai été vraiment très choqué. Je me suis demandé où cela allait s’arrêter…
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Mon rôle n’est pas de commenter les propos de M. Cordival, mais, en tant que président, d’établir s’il y a eu un parjure ou non. J’ai demandé aux services de l’Assemblée de regarder très précisément et de caractériser les faits. S’il y a parjure, je prendrai bien sûr mes responsabilités.
M. Charles Alloncle, rapporteur. Chaque personne auditionnée prête serment. Donc, de façon évidente, nous nous fions à ce qui nous est affirmé. En l’occurrence, vous démentez formellement et accusez cette personne. Je laisse au président le soin d’appliquer les procédures nécessaires.
Toute dernière question sur ce sujet – mais c’était aussi votre volonté de disposer d’une tribune pour répondre. J’ai parcouru la charte d’éthique de France Télévisions et le code de conduite des partenaires commerciaux, qui concernent les dirigeants et employés du groupe. À la page 32 de la charte, il est écrit : « Je peux accepter une invitation à déjeuner si elle est à caractère professionnel, elle est d’un niveau raisonnable, elle n’intervient pas en cours d’appel d’offres, ni dans une période de prise de décision concernant l’auteur de l’invitation. Si je suis invité une deuxième fois dans l’année par une même personne, j’en informe mon manager et sollicite son autorisation avant d’accepter. » Et à la page 12 du code de conduite des partenaires commerciaux, on peut lire : « Les partenaires commerciaux s’engagent à prendre les mesures nécessaires afin de prévenir la survenance de situations créant un conflit d’intérêts [et de] gérer les situations dans lesquelles existent des liens d’intérêts dans le cadre de leur collaboration avec France Télévisions. »
Avez-vous l’impression, à la lecture de la charte d’éthique et du code de conduite des partenaires commerciaux, que toutes les règles ont été parfaitement respectées, y compris lors de cette soirée privée d’anniversaire à laquelle vous aviez invité Mme Ernotte ?
M. Pierre-Antoine Capton. Je ne commenterai pas les procédures de France Télévisions. Je crois que passer à un anniversaire, dans l’absolu, ne pose pas de problème – de mémoire, elle n’est pas restée très longtemps. Et je pense que tous les principaux acteurs de l’industrie audiovisuelle étaient présents. Voilà ma réponse.
M. Charles Alloncle, rapporteur. Merci pour votre réponse. J’espère que vous aurez eu tout le temps nécessaire pour répondre à ces accusations, comme vous êtes parfaitement en droit de le faire.
Comme le temps presse, je propose d’ouvrir un dernier chapitre, qui sera un peu réduit, vous me le pardonnerez (j’avais pourtant beaucoup de questions à vous poser, mais merci encore pour votre patience et toutes vos réponses), celui de la neutralité et du respect du pluralisme. Vous produisez des émissions importantes, des émissions de débat qui sont des émissions phares du service public, notamment sur France 5. J’avais préparé un certain nombre d’exemples ; je vais essayer de m’en tenir à quelques-uns, qui sont récents.
Le 3 novembre 2025, dans l’émission « C dans l’air », la journaliste Caroline Michel-Aguirre, du Nouvel Obs, a établi un parallèle entre le parcours politique de Jordan Bardella, président du Rassemblement national, et celui d’Adolf Hitler, via la référence à l’effet von Papen. Elle explique notamment que « le patronat prend un risque », « multiplie les contacts avec Jordan Bardella et se dit “on va prendre le contrôle de son cerveauˮ » et que c’est « ce qu’Alain Minc appelle l’effet von Papen », allusion à M. von Papen, chancelier puis vice-chancelier qui facilita l’accession de Hitler au pouvoir dans les années 1930.
L’émission « C dans l’air » est en partie produite par des sociétés que vous dirigez. Comment expliquez-vous qu’une intervenante puisse associer publiquement (sans contradictoire, d’ailleurs, parce que cela n’a pas suscité beaucoup d’émotion sur le plateau), un dirigeant politique, président du premier parti politique de France, à Adolf Hitler ? Ce sont des accusations très graves. Quelles en ont été les conséquences ? Quelles sont les sanctions qui ont peut-être été prises pour éviter que ce type d’entrave regrettable ne se reproduise à l’avenir ?
M. Pierre-Antoine Capton. Vous avez raison, c’est une question importante. Je laisserai Mme Planchon, qui dirige le flux, vous répondre, mais je voudrais d’abord apporter d’abord un peu de perspective à propos de « C dans l’air ».
C’est un pilier de France Télévisions et du service public. L’objectif de cette émission n’est pas de débattre, mais de rassembler chaque soir quatre experts, dont la moitié de femmes (je le précise, car c’était une demande importante de Mme la présidente), pour éclairer l’actualité sous des angles variés et dans le calme.
France Télévisions est coproducteur de l’émission depuis sa création en 2001 et est chaque jour informé du contenu éditorial, des reportages et des invités via des mails et des boucles WhatsApp. De plus, un responsable de France Télévisions est présent en régie chaque soir. Depuis septembre 2001, « C dans l’air » a produit et diffusé en direct 6 622 émissions. Mediawan a acquis Maximal Productions en juin 2020, lors de l’acquisition de Lagardère Studios. Nous avons produit 1 763 émissions, sous l’égide d’une nouvelle direction, ce qui n’a rien changé à la ligne éditoriale du programme. Ces 1 880 heures de programme ont donné lieu à très peu de polémiques. Nous allons revenir sur celle, importante, que vous venez d’évoquer.
Mme Justine Planchon. Monsieur le rapporteur, je vous remercie pour cette question. « C dans l’air » est effectivement une émission quotidienne de décryptage de l’actualité, qui reçoit tous les jours des experts de toutes sensibilités pour qu’ils apportent leur regard sur l’actualité.
La séquence à laquelle vous faites référence était consacrée aux relations entre le patronat et le Rassemblement national. Vous l’avez mentionné, la journaliste Caroline Michel-Aguirre, qui travaille au Nouvel Obs (et qui, je le rappelle, n’est pas salariée de Mediawan mais invitée de l’émission), y a fait référence, à propos du rôle du patronat, à ce qu’elle appelle « l’effet von Papen », en citant Alain Minc. Au cours de la même séquence, Jérôme Jaffré, politologue, également invité de l’émission, a établi un parallèle, plutôt flatteur, entre Napoléon III et Jordan Bardella, soulignant notamment la dynamique absolument exceptionnelle des sondages dont bénéficie ce dernier. Ces propos, d’après nous, nuancent largement la perception d’un éventuel déséquilibre dans le traitement des sujets.
Par ailleurs, je souhaite rappeler une chose très claire : Jordan Bardella n’a pas été comparé à Hitler. Lorsqu’on évoque un effet, on ne compare jamais une personne au nom associé audit effet, on décrit simplement un phénomène. Par exemple, lorsqu’on parle de l’effet Streisand, on ne compare personne à Barbra Streisand, on désigne un phénomène lié à la conséquence d’une action. Je vous accorde, monsieur le rapporteur, que l’effet von Papen était plutôt méconnu du grand public ; sans doute aurait-il effectivement été judicieux de l’expliquer comme vous l’avez fait. Je rappelle néanmoins que notre émission veille constamment à garantir la pluralité des points de vue et la rigueur des échanges. En l’occurrence, si certains extraits isolés peuvent prêter à interprétation, l’ensemble de la séquence reflète une discussion équilibrée, argumentée et conforme à nos principes éditoriaux.
Enfin, nous n’avons pas été sanctionnés par l’Arcom.
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. J’allais justement indiquer que l’Arcom avait été saisie. Vous nous dites qu’elle a rendu sa décision ?
Mme Justine Planchon. Nous n’avons pas eu mention d’une sanction de l’Arcom à l’encontre de France Télévisions.
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Nous verrons donc quelle sera sa décision. Nous auditionnerons de toute façon une nouvelle fois son président à la fin de nos travaux : si le rapporteur le souhaite, il pourra lui poser la question.
M. Charles Alloncle, rapporteur. Je vais condenser mes toutes dernières questions et en poser deux en une.
La première concerne l’humoriste Merwane Benlazar, qui est apparu à la télévision dans votre émission « C à vous », sur France 5, le 31 janvier 2025, pour un billet d’humour sur l’actualité. Des articles de presse avaient déjà, à l’époque, relaté certains des propos publics qu’il avait tenus les années précédentes. Ainsi, mais il y a beaucoup d’autres exemples choquants, il écrivait en 2021 : « La place d’une femme est à la demeure auprès de son père. Crains ton Seigneur. » Comment peut-on donner la parole, même sous le biais d’un billet d’humour, à quelqu’un qui tient des propos aussi choquants, en rupture totale avec les principes républicains ?
Ma deuxième question concerne le drame du meurtre de Quentin, tué le 14 février dernier par La Jeune Garde, un mouvement d’extrême gauche affilié à La France Insoumise. Sur le plateau de « C à vous », le 23 février 2026, était accueilli un sociologue, Erwan Lecoeur, qui a déclaré : « Moi, je ne mettrai jamais sur le même plan l’extrême gauche et l’extrême droite, parce que dans les faits, sur le terrain, il y a beaucoup plus de morts d’un côté que de l’autre. » Il a aussi expliqué (je ne sais pas quels étaient ses renseignements) que Quentin était « nationaliste » et « catholique », ce qui « rappelle un peu Maurras ».
N’est-il pas indigne de donner la parole, d’un côté, à un humoriste qui tient des propos en rupture totale avec les principes de laïcité et d’égalité entre hommes et femmes et, de l’autre, à un pseudo-expert qui dénigre la mémoire d’un jeune homme tué lâchement, d’une façon totalement indigne, dans la rue pour des motifs politiques ? Est-ce cela, la mission du service public ? Ces deux faits isolés ne résument pas l’intégralité de vos lignes éditoriales (il faut être très clair) mais quelles sont les mesures que vous avez prises pour que cela ne se reproduise pas à l’avenir ?
Mme Justine Planchon. S’agissant de Merwane Benlazar, Troisième Œil Productions, la société qui produit « C à vous », a fait appel à lui en raison des absences conjuguées de Bertrand Chameroy et de son remplaçant attitré. Je rappelle que Merwane Benlazar est chroniqueur sur France Inter et qu’il ne fait l’objet d’aucune condamnation ni d’aucune sanction ou polémique liée à ses chroniques. Il n’a assuré qu’une seule chronique dans l’émission, conformément à son contrat : quand Bertrand Chameroy est revenu à l’antenne, lui-même est retourné sur France Inter. Enfin, et pour rappel, aucun propos de Merwane Benlazar n’était répréhensible dans sa chronique. C’est d’ailleurs Mme la ministre de la culture qui l’a rappelé en réponse à une question posée à l’Assemblée.
Je me permets de préciser quelque chose, parce que cela me paraît important. Mediawan condamne l’ensemble des attaques racistes et des messages haineux qui ont visé Merwane Benlazar après son passage dans « C à vous » – et ils ont été nombreux. Quant aux tweets dont vous faites mention, je n’en avais pas connaissance. La rédaction n’en avait pas connaissance non plus.
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. La ministre Dati a annoncé, pendant les questions au Gouvernement, que cet humoriste ne serait plus à l’écran. Vous l’a-t-elle demandé ?
Mme Justine Planchon. Comme je l’ai précisé, Merwane Benlazar avait une pige pour une soirée parce que le remplaçant de Bertrand Chameroy était absent : il n’était pas question qu’il assure plusieurs soirées. Elle ne nous l’a donc pas demandé : il se trouve qu’il n’avait une pige que pour cette soirée-là, en remplacement du remplaçant de Bertrand Chameroy.
M. Charles Alloncle, rapporteur. Une toute dernière question, qui porte encore sur la neutralité – merci encore pour l’ensemble des réponses que vous avez bien voulu nous apporter.
On vous prête, je crois, des fonctions un peu officieuses de conseiller ou de proche d’Emmanuel Macron qui, je crois, vous consulte beaucoup sur des sujets liés aux médias et à l’audiovisuel. Vous avez aussi produit, dans le cadre de l’une de vos sociétés, un documentaire un peu hagiographique diffusé à quelques jours de l’élection de M. Macron, ou le lendemain. Pouvez-vous clarifier les liens que vous avez avec le Président de la République ? Vous produisez des émissions importantes du service public de l’audiovisuel. Il existe une indépendance de ce service public. Ces éléments permettraient peut-être de clarifier une ligne éditoriale ou des liens que vous pouvez avoir avec le pouvoir, qui, je pense, ne doivent pas influer sur votre ligne – mais vous l’avez rappelé tout au long de cette audition.
M. Pierre-Antoine Capton. Vous me posez plusieurs questions. D’abord, le documentaire a été initié en 2016 par la jeune femme qui est à mes côtés, Justine Planchon, qui est venue me voir un jour dans mon bureau (ça nous arrive assez régulièrement de lancer des documentaires sur des personnalités, sportives ou politiques, pour faire du suivi et voir ce qu’on sort derrière) ; certains de ces documentaires vont au bout, d’autres s’arrêtent ; certains trouvent un diffuseur, d’autres non. Justine Planchon est donc venue me proposer de suivre une personnalité dont on parlait dans les médias, Emmanuel Macron, pour faire un behind the scenes et voir ce que ça allait donner. Nous avons donc commencé à tourner. Je n’ai jamais rencontré M. Macron dans le cadre de ce documentaire et, pour être clair et précis, je ne l’avais jamais rencontré avant cette période. Pour aller dans le détail, lorsque nous avons commencé à tourner ce documentaire, personne ne voulait nous l’acheter ni le diffuser, mais quand M. Macron est passé au second tour, nous avons eu des offres d’à peu près tous les diffuseurs français et des plateformes, et le documentaire a été vendu à TF1 et à Netflix. Voilà donc une première réponse, sur le documentaire.
La deuxième est que je n’ai aucune relation personnelle avec le Président de la République. Comme beaucoup d’acteurs du secteur culturel, j’ai pu le rencontrer dans un cadre institutionnel mais je suis avant tout un entrepreneur indépendant.
En revanche, je voudrais souligner un point essentiel qui dépasse les personnes et concerne la politique audiovisuelle de notre pays. La France a mis en place ces dernières années un cadre réglementaire très structurant avec le décret Smad (décret relatif aux services de médias audiovisuels à la demande), qui impose aux plateformes de streaming comme Disney, Netflix et Amazon d’investir une part significative de leur chiffre d’affaires réalisé en France dans la production d’œuvres françaises et européennes. Concrètement, ces plateformes doivent investir entre 20 % et 25 % de leur chiffre d’affaires dans la création, ce qui représente plusieurs centaines de millions d’euros investis chaque année dans la production française. Ces investissements financent directement des œuvres, des auteurs, des techniciens et des tournages. C’est sous l’impulsion des différents ministres de la culture avec lesquels nous avons travaillé sous Emmanuel Macron qu’ont été pris des décrets très importants aujourd’hui pour tout le tissu créatif français.
M. Thomas Anargyros. C’est très important, mais j’ajoute à titre personnel que, du coup, il est plus important encore, et même fondamental (c’est une question de souveraineté nationale, pas une question de parti politique), si on veut garder une information fiable et un secteur de la création aussi puissant, que les éditeurs privés et publics puissent continuer d’avoir des recettes qui leur permettent de fonctionner. Aujourd’hui, elles sont gravement en danger.
M. Charles Alloncle, rapporteur. Quels liens avez-vous aujourd’hui avec le Président de la République ? Avez-vous des rencontres régulières ? Est-ce que vous le conseillez sur des sujets de réforme audiovisuelle, comme on l’entend ou comme on le lit ici ou là ? Comment cela s’exerce-t-il au quotidien ?
M. Pierre-Antoine Capton. Je n’ai aucun lien avec le Président de la République. Je n’ai jamais été invité à un dîner officiel à l’Élysée. Je n’ai aucun rôle institutionnel, politique ou quoi que ce soit. J’ai été choisi lors du dernier sommet Choose France à Versailles pour représenter la France auprès de tous les investisseurs internationaux en vue de les faire investir en France, aux côtés des présidents des plateformes internationales Apple et Netflix. Je suis assez fier de tout ça. Encore une fois, quand vous regardez mon parcours, je trouve formidable de symboliser la France. Il n’y a donc pas d’appels, pas de conseils sur quelque gouvernance que ce soit, ni avec le Premier ministre ni avec le Président de la République.
Je ne sais pas si vous avez terminé vos questions, mais j’aimerais vous en poser une, qui m’intéresse dans le cadre de ces débats. Puis-je me le permettre ?
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Normalement, ce n’est pas dans ce sens-là…
M. Pierre-Antoine Capton. C’est intéressant et cela peut nourrir aussi votre réflexion et votre rapport. Nous sommes à un moment où, dans notre pays, la production de fictions, comme l’animation dont nous parlions, va mal. Comme vous le savez, toutes les chaînes réduisent leur budget et il y a des sujets de droits avec les plateformes. Nous sommes confrontés, en tant qu’acteurs industriels, à de très nombreuses sociétés qui vont mal et dont certaines déposent le bilan. Peut-on nous reprocher d’aider telle société d’animation depuis la position où nous sommes ? Allons-nous investir dans cette société ou la laisser déposer le bilan et perdre des emplois ? En tant que société française, qu’entrepreneur français, ça me fait parfois mal au cœur de me dire que, parce que je ne peux pas être plus gros, ce serait mal perçu, nous ne pouvons pas faire ce genre de mouvement. C’est là une réflexion qu’il faut vraiment avoir, parce que ce monde des contenus se globalise. Il faut des acteurs industriels comme Banijay et Canal+, de plus en plus forts et importants, et il faut les soutenir. La consolidation est naturelle et globale, et il faut que nous pensions comme ça, même du point de vue du service public, avec lequel travaillent 800 producteurs : il faut aussi quelques acteurs importants pour leur permettre de se développer, de créer des marques et de recevoir des revenus en échange.
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Vous avez devancé ma dernière question, que j’ai posée hier à Banijay. Il faut nous réjouir d’avoir des acteurs français de la production audiovisuelle, qui contribuent à la souveraineté audiovisuelle de la France. Il faut nous réjouir que des producteurs de contenus pour les plateformes américaines soient des producteurs français. Il faut nous réjouir que, dans notre pays, l’industrie cinématographique et audiovisuelle soit une industrie forte qui crée de l’emploi, qui exporte et qui participe à la souveraineté.
Je vous pose donc la même question qu’hier à Banijay, afin que nous puissions avoir, le moment venu, des propositions en ce sens : que faut-il mettre en place ou préserver si nous voulons que, dans dix, quinze, vingt ou vingt-cinq ans, la France continue d’être un champion mondial de la production audiovisuelle ? Faut-il conserver ou adapter le cadre fiscal, le rendre plus généreux et incitatif ? Est-ce une question de création ? Nous n’avons pas beaucoup parlé des écoles de formation, mais j’ai beaucoup travaillé, par exemple, sur des festivals d’animation, secteur majeur pour le rayonnement de la France et même pour sa souveraineté. Je ne vous demande pas une réponse trop longue, mais je serais heureux de vous entendre sur ce point.
M. Charles Alloncle, rapporteur. La question qui nous est adressée me donne l’occasion de rebondir ; j’aimerais avoir votre avis. Vous expliquez, et vous avez raison de le clamer, qu’il est très important de soutenir le cinéma et les fictions. J’ai été très interpellé d’apprendre, lors de l’audition des représentants de syndicats de producteurs, que France Télévisions finançait aussi des films de réalisateurs étrangers reconnus qui n’ont pas particulièrement besoin de financements, comme Haneke, Sorrentino, Polanski et d’autres. Est-ce aussi, selon vous, la mission du service public que d’employer l’argent du contribuable pour financer du cinéma étranger ?
M. Pierre-Antoine Capton. Ça tombe bien qu’on mette en avant le cinéma : la cérémonie des Césars, c’est ce soir sur Canal + – je leur fais un peu de promotion pour un jeudi soir… Vous savez quel est le grand favori ?
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Vous auriez pu aller jusqu’à dire que c’est à l’Olympia.
M. Pierre-Antoine Capton. C’est à l’Olympia, et le grand favori des Césars, ce soir, est le film Nouvelle Vague, d’un réalisateur américain !
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Richard Linklater…
M. Pierre-Antoine Capton. Exactement. Il est aujourd’hui le grand favori, mais il y a aussi un réalisateur iranien. Dans cette diversité, il est difficile d’expliquer ce qu’est un film français et il y a de très nombreux enjeux très importants en débat, mais je pense que c’est le rôle du service public que de soutenir des réalisateurs – il y a toujours derrière des enjeux de production française, d’investissements et de tournages en France, et c’est sans doute le cas dans les situations que vous évoquez, monsieur le rapporteur.
Pour en venir à la vôtre, monsieur le président, je ne sais pas tout ce qui se passe, mais j’ai la chance de pouvoir observer le monde depuis plusieurs pays européens dans lesquels nous sommes représentés, ainsi qu’aux États-Unis, et je vois des acteurs qui se consolident de plus en plus fortement. Il nous faut donc absolument défendre le système que nous avons en France, qui est très vertueux. Pourquoi la France est-elle autant représentée aux Oscars ? Pourquoi tant de réalisateurs français ont-ils reçu des prix à Cannes ? Pourquoi le cinéma français continue-t-il de bien se porter, ce qui est une exception européenne ? C’est grâce au CNC. Nous devons absolument soutenir ces institutions et cette création. C’est essentiel. On assiste aujourd’hui à la bataille des diffuseurs et je comprends les diffuseurs privés, les difficultés avec les chaînes de télévision, la baisse des recettes publicitaires, celle des budgets ; on parle de consolidation ; sans doute faut-il adapter certaines règles. En tout cas, le système français de production a permis à la France d’avoir deux champions mondiaux : Banijay et Mediawan, qu’il faut plutôt encourager que contraindre. Nous sommes là pour nous occuper de tous les talents et pour les accompagner dans leur rayonnement à l’international.
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Avez-vous été surpris que Donald Trump vous laisse racheter un producteur américain de cette envergure ? On entend de sa part des déclarations très vigoureuses (« notre industrie cinématographique et audiovisuelle a été sacrifiée », « il faut reprendre la main »…) et, en même temps, on constate que nous sommes capables, et à titre personnel, je m’en réjouis, de racheter une grande société de production américaine.
Le processus a-t-il été simple ou avez-vous ressenti des pressions de la part de l’administration américaine ? Ils ne doivent pas être très heureux que des Français acquièrent des sociétés de production comme North Road.
M. Pierre-Antoine Capton. D’abord, ils sont très surpris. Par ailleurs, nous n’avons pas encore reçu l’autorisation des autorités américaines de la concurrence ; une fois que nous l’aurons obtenue, nous pourrons finaliser l’opération et la célébrer.
Si je peux conclure sur un dernier point : je voudrais exprimer des remerciements. Nous avons beaucoup parlé aujourd’hui, mais c’est grâce à nos quatre-vingt-cinq sociétés de production, à nos producteurs de talent (Éric Hannezo, Yannis Chebbi) ainsi qu’à tous les hommes et les femmes qui composent le groupe, aux réalisateurs, aux producteurs et aux auteurs que nous défendons devant vous que nous avons réussi à bâtir ce groupe incroyable. Tout cet écosystème dont j’ai parlé n’existerait pas sans la vitalité de cette création française.
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Ce qui me permet de les remercier. Je l’ai dit : c’est le cadre de cette commission d’enquête qui nous amène à insister sur les dysfonctionnements et les manquements, mais cela n’enlève rien au mérite des acteurs de l’audiovisuel, public comme privé. Ce sont elles et eux qui permettent à notre pays d’être souverain en matière cinématographique et audiovisuelle. Nous avons d’ailleurs été très heureux de leur donner la parole dans d’autres cadres, et nous continuerons de le faire au fil des auditions.
Je tenais à vous remercier tous les cinq d’avoir répondu aux questions du rapporteur, aux miennes ainsi qu’à celles des députés présents.
M. Balanant m’a demandé à prendre la parole pour quelques instants. Je vais la lui accorder mais je tiens au préalable à dire les choses très clairement. Lors de l’ouverture de cette commission d’enquête, j’avais indiqué dans mon propos liminaire qu’elle serait très suivie. Je n’en doutais pas parce qu’au-delà de l’opiniâtreté du rapporteur, elle porte sur des sujets qui intéressent les Français. Parce qu’ils nous regardent et attendent beaucoup de nous, j’avais précisé que nous devions tout faire pour éviter que nos travaux n’alimentent la défiance grandissante à l’égard de la classe politique et des médias.
Depuis que je préside cette commission d’enquête, je m’efforce de garantir à chaque instant un cadre digne et respectueux, afin d’éviter que nous donnions un triste spectacle. Nous nous plaignons parfois que nos travaux parlementaires se déroulent à l’ombre des caméras et loin du regard des Français ; quand nous avons la chance qu’un sujet important prenne ainsi la lumière, cela exige de nous une immense responsabilité. Sans vouloir surestimer notre rôle, je sais que si nous ne sommes pas à la hauteur de cette exigence, nous contribuerons à fragiliser un peu plus notre démocratie ou en tout cas le lien de confiance entre les Français et les politiques comme entre les Français et les médias.
Je continuerai donc à y veiller. Je laisse la parole à M. Balanant, en espérant que son droit de réponse s’inscrira dans ce cadre. Je mettrai ensuite un terme à cette audition.
M. Erwan Balanant. Merci, monsieur le président, pour vos propos.
Monsieur le rapporteur, nous passons de longues heures à écouter vos questions avant d’avoir un temps très court pour poser les nôtres. Aujourd’hui, Céline Calvez et moi n’avons eu que dix minutes sur plus de quatre heures d’audition. À ce moment-là, monsieur le rapporteur, comme lors de chaque audition au moment où on passe à nos questions, vous vous êtes levé pour sortir. Après ma question et une fois la réponse obtenue, j’ai fait un signe au président pour le remercier et lui signifier mon départ, ayant un rendez-vous à honorer. Vous avez alors fait, monsieur le rapporteur, un geste que j’ai sûrement, en tout cas je l’espère, mal interprété : je l’ai trouvé obscène et irrespectueux à mon égard. Je vous ai répondu verbalement, et mes propos à ce moment concernaient évidemment… Monsieur le rapporteur, je suis en train de m’expliquer ; si vous pouviez m’écouter…
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Allez-y…
M. Erwan Balanant. Je vous ai répondu verbalement et mes propos, à ce moment-là, concernaient évidemment les propositions concrètes que nous serons nombreux à faire pour rappeler l’importance de l’audiovisuel public et du développement de l’industrie culturelle française, ce bien précieux dont la présente audition a encore démontré la valeur.
J’espère donc avoir mal interprété votre geste et je vous demande simplement de ne pas déformer ou surinterpréter des propos qui ne visaient que le fond de nos débats ; je sais que vous le savez. Dans ce cas, monsieur le rapporteur (si vous pouviez m’écouter), je n’ai aucun problème à vous demander de m’excuser de vous avoir interpellé en sortant. Peut-être que vous pourriez également retirer le fait de m’avoir traité de voyou. Car comme l’a dit M. le président, nos débats importants méritent mieux que ces querelles inutiles.
Merci, monsieur le président, de m’avoir laissé m’expliquer.
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Merci, monsieur Balanant. Je remercie le rapporteur de vous avoir lui aussi laissé vous exprimer. Pour ma part, je n’ai pas vu le geste auquel vous faites référence. En revanche, j’ai entendu un propos inacceptable et intolérable, indiquant que vous vouliez « régler » le rapporteur.
M. Erwan Balanant. Je parlais du fond, monsieur le président, et vous le savez !
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Vous nous expliquez que vous parliez du fond ; je pense que c’est important que vous présentiez vos excuses…
M. Erwan Balanant. Alors qu’il s’excuse de m’avoir traité de voyou.
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. … car de tels propos ne sont pas acceptables dans une commission d’enquête. Est-ce que vous le faites ?
M. Erwan Balanant. Monsieur le président, mes propos sont clairs. Il est suffisamment rare de voir des parlementaires admettre qu’ils ont eu des propos trop virulents ; je l’assume.
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Et vous le regrettez ?
M. Erwan Balanant. Mais je le répète : ces mots portaient sur le fond. Je sais que M. le rapporteur le sait, puisque nous en avons déjà parlé. Nous ne partageons pas les mêmes idées et je me battrai jusqu’au bout pour défendre notre industrie culturelle. J’aimerais juste que le rapporteur retire le terme de voyou.
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. D’accord. Merci, monsieur Balanant. M. Balanant indique qu’il vous présente ses excuses, monsieur le rapporteur. Les acceptez-vous ? Pouvons-nous avancer, pour pouvoir reprendre nos auditions à 14 h 30 ? Je rappelle que nous sommes regardés.
M. Charles Alloncle, rapporteur. La seule chose que je demande, monsieur le président, c’est qu’il y ait un respect total vis-à-vis de l’ensemble des membres de cette commission d’enquête.
M. Erwan Balanant. Ça marche dans les deux sens.
M. Charles Alloncle, rapporteur. Depuis le premier jour, nous avons pris soin, avec vous, de laisser la parole à l’ensemble des députés, quel que soit leur groupe. Ils ont l’occasion de s’exprimer et je remarque que, de mon côté, je ne critique jamais leur travail ni leurs questions, alors que je fais l’objet d’attaques systématiques, notamment de la part de M. Balanant.
En l’occurrence, j’ai trouvé ses propos parfaitement indignes. Quand on me dit « t’inquiète, on va te régler », avec des menaces et des intimidations, c’est parfaitement grave. J’espère que le bureau de l’Assemblée nationale sera saisi sur votre proposition, monsieur le président. Si j’avais tenu le dixième de ces propos, j’aurais été dessaisi dans l’heure de mon mandat par la présidente de l’Assemblée nationale.
M. Erwan Balanant. N’importe quoi !
M. Charles Alloncle, rapporteur. Il serait intolérable de laisser passer cela. J’entends M. Balanant trouver des excuses en invoquant un geste que personne n’a vu.
M. Erwan Balanant. Mais si !
M. Charles Alloncle, rapporteur. Personne ne l’a vu, monsieur Balanant ! Ne vous réfugiez pas derrière des prétextes. Notre commission est regardée ; c’est important qu’elle se déroule dans un cadre calme et serein. C’est ce à quoi nous nous employons, monsieur le président et moi-même. J’entends vos excuses, monsieur Balanant, mais saisissez la gravité de vos propos. J’espère sincèrement qu’à l’avenir, dans la suite de nos travaux il n’y aura plus aucune menace ni intimidation, car leur importance l’exige.
M. Erwan Balanant. Ce ne sont pas des menaces, et vous le savez !
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Monsieur le rapporteur, monsieur Balanant, je vous remercie, et je le redis : nous devons le respect aux personnes que nous auditionnons, aux députés membres de cette commission, au président de cette commission – pardonnez-moi d’avoir à le préciser – et aussi au rapporteur. Il m’est arrivé à plusieurs reprises d’intervenir lorsqu’il était pris à partie ou que son action était jugée au sein même de cette commission ; ce n’est pas le lieu pour cela. On peut juger le travail de cette commission d’enquête dans nos expressions publiques par ailleurs ; on peut le juger dans les médias et dans de nombreuses autres enceintes. Mais au sein de cette commission et tant que j’en serai le président, on ne commente pas les actions des uns et des autres et on se respecte mutuellement.
*
Audition conjointe, ouverte à la presse, de trois actionnaires de la société de production Mediawan : M. Xavier Niel (Iliad-Free), M. Jérôme Nommé, président de KKR France, et M. Matthieu Pigasse (Combat Média) (26 février 2026)
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Monsieur Nommé, Monsieur Pigasse, nous vous avions convoqués, avec M. Xavier Niel, pour être auditionnés par cette commission d’enquête.
À treize heures cinquante-neuf, ce jour, le secrétariat de M. Niel nous a fait savoir que celui-ci était indisponible « en raison d’un empêchement urgent, impossible à différer et indépendant de sa volonté ».
Je rappelle qu’au titre du 3e alinéa du II de l’article 6 de l’ordonnance du 17 novembre 1958 relative au fonctionnement des assemblées parlementaires, « toute personne dont une commission d’enquête a jugé l’audition utile est tenue de déférer à la convocation qui lui est délivrée, si besoin est, par un huissier ou un agent de la force publique, à la requête du président de la commission ». De fait, sauf cas exceptionnel – décès d’un proche, hospitalisation… –, une personne dont l’audition a été prévue ne peut s’y soustraire.
M. Niel doit donc comparaître aujourd’hui devant la commission d’enquête, à vos côtés. J’attends de la part de son secrétariat, que nous essayons de joindre depuis plusieurs minutes, une réponse quant à la réalité et à la nature de son empêchement.
M. le rapporteur a souhaité que vous soyez auditionnés tous les trois ensemble comme coactionnaires de Mediawan. Aussi suis-je dans l’obligation d’annuler la présente audition et de la reporter à une date ultérieure.
J’adresse à MM. Pigasse et Nommé mes excuses pour ce contretemps, dont vous aurez bien compris qu’il était indépendant de notre volonté.
Nous vous convoquerons à nouveau tous les trois. Aux termes de l’article 6 de l’ordonnance du 17 novembre 1958, je demande que vous vous présentiez tous les trois devant cette commission d’enquête. Si besoin est, je demanderai à un huissier ou à un agent de la force publique de s’assurer que vous déférerez à cette nouvelle convocation.
Je vous prie à nouveau de bien vouloir m’excuser de devoir annuler cette audition.
*
Audition, ouverte à la presse, de M. Vincent Bolloré, président de la Compagnie de l'Odet et ancien président-directeur général du Groupe Bolloré (24 mars 2026)
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Après la suspension des travaux de notre commission d’enquête en raison des élections municipales, je me réjouis de vous retrouver pour la dernière partie de nos auditions.
Tout d’abord, un point de méthode et d’agenda : j’ai réuni en début d’après-midi le bureau de la commission et, en accord avec ses membres et M. le rapporteur, j’ai défini le calendrier suivant. Les auditions se poursuivront jusqu’au mercredi 8 avril, ce qui nous permettra d’en mener une quinzaine ; nous entendrons des acteurs importants et des figures de l’audiovisuel public. Puis le rapporteur rédigera son rapport, qui sera ensuite examiné par les députés membres de la commission d’enquête. Un vote sur le rapport interviendra d’ici à la fin avril.
Pour être en mesure de voter et de se prononcer sur un rapport, il faut l’avoir lu, donc qu’il ait été rédigé. Par conséquent, contrairement à ce que j’ai pu lire ou entendre sur certains réseaux sociaux ou dans certains médias, aucun membre du bureau de la commission d’enquête n’a indiqué que, par principe, il voterait ou ne voterait pas le rapport – tout simplement parce que celui-ci n’est pas encore rédigé.
J’accueille maintenant en votre nom M. Vincent Bolloré. Vous êtes, monsieur Bolloré, un capitaine d’industrie, un industriel de premier plan. Votre groupe familial, qui trouve son origine au XIXe siècle, dans les papeteries de l’Odet, en Bretagne, est présent dans différents secteurs d’activité et de nombreux pays. Vous êtes notamment un acteur important des médias et du secteur audiovisuel. Dans les années 1990, vous vous êtes intéressé à TF1. En 2001, vous avez repris la Société française de production, la SFP. Vous participez ensuite au lancement de la TNT (télévision numérique terrestre) en 2005 en créant au sein du groupe Bolloré la chaîne Direct 8, devenue C8. En 2010, vous rachetez au groupe Lagardère la chaîne Virgin 17, devenue CStar. Vous devenez en 2012, après la revente de ces deux chaînes au groupe Canal+ via un échange d’actions, le premier actionnaire de Vivendi ; puis, en 2015, celui de Canal+. Parmi les médias dont votre groupe est directement ou indirectement actionnaire, on peut citer la chaîne d’information CNews, Le Journal du dimanche et la station Europe 1.
Si vous êtes un acteur incontournable du secteur audiovisuel français privé, ce n’est pas à ce titre – je veux être très clair – que nous vous auditionnons, puisque cette commission d’enquête porte sur l’audiovisuel public. M. le rapporteur a souhaité auditionner les principaux actionnaires financiers des principales sociétés de production avec lesquelles France Télévisions travaille. Or vous êtes, à travers le groupe Vivendi, l’un des principaux actionnaires financiers du groupe audiovisuel Banijay, dont nous avons auditionné les dirigeants il y a quelques semaines et qui est l’un des principaux groupes audiovisuels français et mondiaux avec lesquels travaille France Télévisions. C’est à ce titre que j’ai souhaité que nous vous auditionnions.
Je vais vous laisser la parole pour un propos liminaire de dix minutes et j’indique d’ores et déjà à mes collègues que l’audition prendra fin à 18 heures 20.
Je vous remercie de déclarer, comme l’imposent les textes, tout autre intérêt public ou privé de nature à influencer vos déclarations.
Je rappelle que l’article 6 de l’ordonnance du 17 novembre 1958 relative au fonctionnement des assemblées parlementaires impose aux personnes auditionnées par une commission d’enquête de prêter le serment de dire la vérité, toute la vérité, rien que la vérité.
(M. Vincent Bolloré prête serment.)
M. Vincent Bolloré, président de la Compagnie de l’Odet et ancien président-directeur général du Groupe Bolloré. Je m’appelle Vincent Bolloré. Je suis le fils de Michel Bolloré, qui était un industriel breton, dans le papier. C’était une entreprise connue parce qu’elle faisait les OCB, Odet-Cascadec-Bolloré, que certains d’entre vous, peut-être, ont utilisés pour les rouler. Et ma mère était employée, lectrice dans une maison d’édition.
Le groupe marchait très bien. Je représentais la sixième génération. Et puis, malheureusement, à la sortie de la guerre, les problèmes ont été un peu plus compliqués et le groupe a marché un peu moins bien. Puis, à un moment, il s’est retrouvé en difficulté, au milieu des années 1970, et bien que je ne sois que le cinquième enfant de la troisième branche, je suis celui qui a été choisi ou, en tout cas, le seul qui a accepté d’aller s’occuper de cette entreprise.
C’est vrai que j’avais passé toute ma jeunesse à écouter les histoires de famille, le débarquement du 6 juin 1944 où, sur les 177 Français, deux personnes de ma famille étaient là, mon oncle qui était à Normandie-Niémen, mon père dans la Résistance, mon grand-père qui était procureur de la République et qui s’était lancé dans des affaires… Bref, ceci a fait qu’il y a eu un affectio societatis et que je suis arrivé dans cette entreprise bretonne en 1981. Il y a eu un redressement miracle, en accord avec les salariés de l’entreprise – à peu près 800 personnes. Nous avons signé un concordat social, qui était que, en gros, ils acceptaient une baisse de leur salaire à condition que, si ça se redressait, ils puissent avoir plus. C’était très risqué à l’époque, parce qu’il n’y avait pas les vingt dernières années de salaire : c’était sur la dernière année que, si on se retrouvait en faillite, on était payé.
Et donc ça a marché. Après, j’ai eu tellement peur que je n’ai pas voulu garder tous les œufs dans le même panier et on a commencé à diversifier le groupe. On l’a diversifié d’abord dans les transports et puis on a repéré le secteur des médias, qui est un secteur très rentable, qui nous a paru intéressant. Comme vous l’avez dit, monsieur le président, petit à petit, nous avons augmenté notre exposition dans le domaine des médias. C’est en plus quelque chose qui me faisait plaisir parce que, comme vous l’avez compris, j’étais un héritier – je suis un héritier – et que mon sujet était ensuite de pouvoir trouver, dans la septième génération, des gens qui prendraient ma place. Mon deuxième fils était parti dans les médias : il travaillait ailleurs parce que le papier ne l’intéressait pas beaucoup – enfin, les médias l’intéressaient davantage – et j’ai pu le faire revenir dans le groupe à cette occasion. C’était donc d’une pierre deux coups.
Cela s’est bien passé et nous avons fait un certain nombre de développements. En réalité, c’est un groupe qui a été construit avec une vocation internationale. Nous n’en sommes pas contrôlants aujourd’hui. Nous ne sommes qu’actionnaires de référence, mais nous sommes actionnaires de référence de plusieurs très grandes entités d’origine française ayant leur siège en France : d’abord Havas, la fameuse agence, qui emploie une vingtaine de milliers de personnes dans le monde, dont beaucoup aux États-Unis ; ensuite le groupe Canal, qui emploie aussi plusieurs dizaines de milliers de personnes, qui a maintenant pratiquement 40 millions d’abonnés dans le monde et qui a investi au-delà de la France, en Europe, beaucoup, en Asie et aussi beaucoup en Afrique récemment. Et puis nous sommes entrés dans le groupe Lagardère – au moment où le covid faisait que cette compagnie était un peu en difficulté –, à la demande d’Arnaud Lagardère. Nous sommes devenus un actionnaire de référence, à côté d’Arnaud Lagardère – il garde bien sûr la présidence-direction générale du groupe créé par son père, que j’ai bien connu et qui était d’ailleurs, à un moment, actionnaire chez nous.
Voilà ce qu’on peut dire. C’est un groupe qui marche bien, qui se développe. Il a des équipes qui sont compétentes.
Je suis très heureux d’être devant vous ; malheureusement, Banijay, je ne vais pas pouvoir vous en dire grand-chose parce que nous avons 29 % de Vivendi, qui a 19 % de Banijay ; cela veut dire que nous avons un intérêt économique de 5 %. Je n’en ai jamais été administrateur et je n’ai jamais été chez eux – je ne sais même pas où est leur siège social. En revanche, je connais très bien l’actionnaire majoritaire, qui est Stéphane Courbit, le fondateur du groupe. C’est un garçon d’origine modeste, je crois qu’on peut le dire. Il était dans la Drôme, sa mère travaillait à La Poste. Je l’ai connu il y a une vingtaine d’années, et il a monté un groupe tout à fait extraordinaire. À un moment, il a traversé quelques difficultés et il a eu besoin de trouver des gens pour l’épauler, et je suis venu : je crois qu’on a mis à peu près 200 millions dans son groupe. Bien nous en a pris, puisqu’aujourd’hui cela doit valoir trois ou quatre fois plus.
C’est un garçon admirable. Je crois que vous l’avez vu et je pense qu’il vous a tout dit sur Banijay – en tout cas je l’espère, parce que moi, sur Banijay, je dois vous dire que je ne connais absolument rien. Et accessoirement, je ne regarde pas beaucoup la télévision, donc je ne suis pas très, très bon pour répondre aux questions. Mais enfin, je pense que vous m’avez aussi convoqué pour poser d’autres questions. Donc je pense que malgré le fait que je ne sois pas diplômé en Banijay vous allez trouver d’autres choses à me demander.
J’ai pris ma retraite opérationnelle il y a quelques années maintenant. Je m’occupe surtout de philanthropie et de spirituel, qui est quelque chose qui m’occupe beaucoup. À mon âge, c’est normal. Mais je continue évidemment à voir les équipes et un certain nombre de gens. Et puis j’ai monté avec des amis un institut, qui s’appelle l’institut de l’Espérance. Mais à côté de tout cela, je préside encore la Compagnie de l’Odet, qui contrôle encore le groupe familial en termes de voix.
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Vous l’avez dit, monsieur Bolloré, vous n’êtes pas « docteur ès Banijay », mais vous êtes un acteur des médias important, un citoyen et un investisseur à l’œil acéré. Et j’imagine que les investissements que vous réalisez, vous les faites après une analyse approfondie. Il me semble que dans votre investissement dans Banijay, une clause prévoyait que vous puissiez même en devenir l’actionnaire majoritaire. Ce n’est pas le cas aujourd’hui, bien que vous en soyez un actionnaire important, mais peut-être pouvez-vous nous expliquer ce qui vous intéressait dans cette entreprise. Pourquoi avoir investi dans Banijay ?
Et votre éclairage serait intéressant sur la question de l’actionnariat financier. On a appris que, le 3 mars dernier, Banijay Entertainment, société de production audiovisuelle, se rapprochait de son concurrent britannique All3Media pour aboutir à la création d’une entité qui pèse 4 milliards d’euros et qui est détenue par Banijay Group et par le fonds américano-émirati Redbird IMI, propriétaire d’All3Media. Cela veut dire, plus clairement, que l’un des actionnaires principaux de Banijay Entertainment est un investisseur étranger, en l’occurrence américano-émirati. On s’est beaucoup posé la question, dans cette commission d’enquête, de l’indépendance de la production audiovisuelle française et du risque que pouvait faire peser sur ces sociétés de production un actionnariat qui serait étranger. Quel est votre regard sur ce sujet ? Considérez-vous que les sociétés de production audiovisuelle, qui travaillent notamment avec le service public audiovisuel, avec France Télévisions, devraient avoir un actionnariat principalement français ? Est-ce que s’est posée la question d’augmenter votre part dans le capital de Banijay pour garantir un capital français et un actionnariat français ?
M. Vincent Bolloré. À ma connaissance, il n’y a jamais eu d’accord, d’idée ou quoi que ce soit pour qu’on devienne majoritaire puisque, comme vous le savez, ou comme je vous l’ai dit, Stéphane Courbit a décidé de créer ce groupe, il a très bien réussi, et je crois qu’il a même un fils qui a fait Polytechnique. Je pense donc que sa famille va continuer, en tout cas je lui ai beaucoup conseillé, toujours, de continuer parce que je pense que c’est quelque chose d’important. Je crois, comme vous, que plus vous avez des actionnaires français, plus les entreprises françaises sont préférées, privilégiées. Il n’y a pas de doute que si vous avez un actionnaire étranger, le risque social s’élève beaucoup en France, au-delà du risque pour les contenus. Il est donc très important d’essayer de maintenir un tissu d’actionnariat français.
Mais en ce qui nous concerne, on est, chez Banijay, totalement dormants. Vous avez trois sortes d’actionnaires. Vous avez des actionnaires de contrôle, ce qu’on est – la famille – dans Bolloré. On a 204 ans d’existence. Il y a pas mal d’entreprises françaises qui ont plus de 200 ans, enfin quelques-unes. Mais celles qui ont toujours la même famille comme actionnaire majoritaire, il n’y en a pas beaucoup. Vous avez aussi les actionnaires minoritaires, mais qui peuvent être contrôlants – entre 30 et 50 %. Et puis vous avez des actionnaires minoritaires qui peuvent être contrôlants parce qu’il n’y en a pas d’autres. Enfin, vous avez des actionnaires minoritaires dormants. Là, nous sommes dormants parce que Stéphane Courbit, qui est un garçon tout à fait admirable, dirige son groupe. À ma connaissance, vous avez zéro risque dans ce domaine.
Après, le problème, c’est les croissances. Quand vous allez très vite dans les croissances, bien évidemment – vous conduisez plus vite votre véhicule –, c’est plus intéressant et toujours plus difficile. Mais, je le redis, Stéphane Courbit, avec qui on a lancé Direct 8 il y a vingt ans, est un garçon vraiment admirable et en plus il est humble et sympathique. Je ne sais pas l’effet qu’il a fait sur la commission, mais voilà. Il faut l’encourager à rester en France et à continuer à investir dans d’autres entreprises. Je pense que c’est essentiel que la France, et pas seulement dans les médias d’ailleurs, mais dans tous les secteurs, ait des actionnaires qui restent. Parce que, je le redis, l’entreprise Bolloré n’aurait pas été en Bretagne et je n’aurais pas été sur cette terrasse avec toute ma famille, qui racontait des histoires, du grand-père, du père, du grand-oncle – sans doute ils exagéraient, sans doute que les histoires étaient un peu enjolivées, mais quand même… Se crée un affectio societatis et quand il s’est agi de nos usines françaises, on a toujours été extraordinairement attentifs à l’emploi. Alors que pour quelqu’un qui est à Chicago ou dans les pays du Golfe, évidemment, ce qui se passe en France est moins important. Donc, oui, la réponse, c’est qu’il faut absolument un capitalisme français. Je crois que c’est bon non seulement pour la France mais aussi pour les gens qui entreprennent.
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Est-ce que vous vous êtes posé la question, à la faveur de la croissance de Banijay et de sa volonté de devenir un champion mondial, d’y investir de manière plus importante ?
M. Vincent Bolloré. Pas du tout, parce que c’est un métier qu’on ne connaît pas et, je le redis, de toute façon la question ne se posait pas, et elle ne se pose pas. Nous avons nous-mêmes déjà beaucoup de challenges dans le groupe – mes successeurs ont beaucoup de challenges à relever dans le groupe.
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Vous êtes un acteur des médias, de l’audiovisuel, mais vous êtes aussi un citoyen, un électeur, comme tout un chacun. Je voudrais donc vous interroger sur votre vision de l’audiovisuel public.
Les médias que vous possédez directement ou indirectement ont pu être assez critiques de l’audiovisuel public. C’est le cas de CNews et du JDD. En même temps, vous êtes un actionnaire financier, vous l’avez dit, un actionnaire dormant, d’une société de production qui travaille avec l’audiovisuel public et qui est même l’une des principales sociétés de production avec lesquelles travaille France Télévisions. Ma question est assez simple : quel regard portez-vous sur l’audiovisuel public ? Pour vous, qui êtes un acteur important des médias, quelle est la spécificité de l’audiovisuel public français ? Qu’est-ce qu’il devrait faire, quelle devrait être sa mission ? Et est-ce qu’on a besoin, en France, d’un audiovisuel public ou non, selon vous ?
M. Vincent Bolloré. D’abord, je ne suis pas très bien placé pour répondre, parce que je ne regarde pas souvent la télévision. Pour être tout à fait honnête, je regarde Canal ; pour 24 euros par mois, comme vous le savez, vous avez des films, des séries, etc. J’espère que vous êtes tous abonnés ! Une fois que vous avez Canal, vous avez moins de temps pour regarder le reste des télés. Mais il m’arrive, de temps en temps, de rentrer chez moi et de zapper. Je dois reconnaître que quand je passe de la 1 à la 2, à la 3 ou à la 6 – et même à la 8, avant qu’elle nous soit confisquée –, je ne vois pas beaucoup de différence. Sincèrement, je pense qu’il n’y a rien à reprocher au service public, ni à glorifier. En revanche, le problème, c’est les 4 milliards de pertes, les 4 milliards de coûts. Je le dis en tant que citoyen, puisque vous m’interrogez. Je ne m’exprime pas à l’extérieur, puisque je ne parle jamais à des journaux, mais quand je suis devant une commission d’enquête, je suis obligé, malheureusement, de répondre. Et comme c’est filmé, les gens vont reprendre mes propos, mais je ne peux pas faire autrement.
Ces 4 milliards, c’est beaucoup à un moment où la France est quand même en difficulté. Quand j’étais jeune, il y avait des problèmes de fin de mois pour un certain nombre de gens. Maintenant, il y a des problèmes de milieu de mois pour à peu près tout le monde, voire de début de mois pour pas mal de gens. Donc, évidemment, ces 4 milliards, c’est beaucoup, beaucoup d’argent. Les milliards, on ne sait pas bien ce que c’est, mais je vais prendre un exemple, moi qui suis très proche des agriculteurs et des paysans parce que je viens d’une région où il y a des paysans et des pêcheurs. Vous donneriez 1 000 euros par mois aux 350 000 agriculteurs qu’il nous reste en France, cela ferait 350 millions, à multiplier par douze, soit 4 milliards. C’est pour vous donner une idée, à peu près, de la taille. C’est cela le sujet : ce n’est pas le service public lui-même, mais le coût.
Puisque vous me posez la question, je dois vous dire que j’ai connu un cas à peu près similaire, qui était Canal. Quand je suis arrivé en 2014 chez Vivendi, il y avait une filiale à laquelle on n’avait pas le droit de toucher, qui s’appelait Canal. On n’avait pas le droit d’y toucher parce que c’est là qu’il y avait tout le Paris qui chante et qui danse. Il avait des tas de gens qui étaient extraordinairement heureux dans cette société. Je comprends très bien, d’ailleurs, pourquoi ils étaient heureux. Ils allaient au festival de Cannes ; après, quand ils avaient fini, ils allaient à un match de foot ; après, ils allaient à un match de rugby ; après, ils allaient à Washington pour des élections ; après, ils allaient sur un circuit de Formule 1, en Allemagne ou au Japon. Bref, c’était une vie absolument formidable, mais ça perdait 400 ou 500 millions. Moi, personnellement, n’ayant pas les poches profondes de l’État, je ne pouvais pas laisser Vivendi comme cela, c’était mon devoir fiduciaire de corriger cette affaire. Canal existe toujours. Canal, je l’ai dit tout à l’heure, est même beaucoup, beaucoup plus puissant qu’il ne l’était en 2014 : il a quadruplé ou quintuplé de taille. Il gagne maintenant 600 ou 700 millions et gagnera sans doute 1 milliard. C’est un problème de gestion ; c’est cela, en réalité, à mon avis, le problème essentiel.
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Pour résumer, peut-être, votre position, afin d’être sûr qu’on la comprenne bien ici, vous considérez qu’il faut un audiovisuel public, mais pas à 4 milliards d’euros… vous avez employé le mot « pertes ».
M. Vincent Bolloré. « Pertes », c’est ce qu’il coûte à l’État, c’est pareil. Quand vous recevez 4 milliards de l’État, c’est ce que vous perdriez sinon. Le service public me va très bien, je suis très content, mais dans les moments où on se serre la ceinture, il faut savoir ce qu’on veut faire de l’argent. Puisque vous m’interrogez, je vous réponds : on parle du France libre – ou de la France libre, je ne sais pas – le nouveau porte-avions qui va coûter 10 milliards et qui sera prêt dans dix ans, peut-être. En dix ans, si vous arrêtez de perdre de l’argent dans le service public, vous vous retrouvez avec quatre porte-avions au lieu d’un.
À nouveau, il ne s’agit pas des gens du service public. Chez Canal, il y avait 3 000, 4 000 ou 5 000 personnes qui travaillaient beaucoup et qui n’étaient pas payées particulièrement mal, ni bien. C’était une petite caste à la tête de Canal qui faisait la fête et qui était très heureuse. Je ne leur en veux pas, parce que c’était une vie formidable pour eux. J’ai connu, je vous l’ai dit, une famille très riche. On vivait vraiment, vraiment bien en Bretagne, c’était formidable, mon grand-père avait une vaisselle spéciale, etc. Puis un jour, il n’y avait plus d’argent, on a été obligés de passer à la vaisselle Henriot jaune, que vous connaissez et qui était très bien aussi – on mangeait pareil.
Le problème de l’audiovisuel public, ce n’est pas les contenus, c’est les coûts. Si vous me le demandez, je pense que le problème de l’audiovisuel public, c’est essentiellement les coûts et, à mon avis, ils viennent, pour l’essentiel, de dépenses qui ne sont ni maîtrisées ni contrôlées. La preuve, c’est que la 1 et la 6 gagnent de l’argent et qu’elles font la même chose. Après, pub ou pas pub ? Vous n’avez qu’à ouvrir la pub au service public. Si vraiment il suffit d’ouvrir la pub au service public pour qu’il arrête de coûter 4 milliards à l’État, ouvrez la pub au service public, et je suis sûr que les je ne sais pas combien de personnes qui travaillent dans le service public, 5 000 ou 6 000, se porteront beaucoup mieux quand elles gagneront de l’argent. Je ne vois pas pourquoi TF1 et la 6 gagneraient de l’argent et pas le service public. Mais, pardon, je ne suis pas un spécialiste, si ce n’est que j’ai monté, quand même, des télés. Je sais à peu près comment ça marche.
Vous allez me parler de CNews tout à l’heure. CNews, c’est pareil : quand je suis arrivé, je n’ai rien contre iTélé, mais iTélé perdait 30 millions. Maintenant, il y a des mois où ils gagnent 1 million par mois. On est plus contents avec une chaîne qui gagne 1 million par mois qu’avec des chaînes qui perdent 30 millions par an.
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Pour aller au bout de la question, avant de donner la parole au rapporteur : Delphine Ernotte a dit, dans Le Monde, que Vincent Bolloré voulait la peau de l’audiovisuel public. Vous nous expliquez que, finalement, vous êtes plutôt favorable à l’audiovisuel public, que pour vous c’est une question de gestion et de périmètre, sans doute – vous irez sans doute plus loin, et le rapporteur aura l’occasion de vous interroger. Comment analysez-vous cette remarque à votre endroit ?
M. Vincent Bolloré. Je connais bien la vie, malheureusement, pour l’avoir vécue un certain temps. Quand on a des problèmes, il y a deux sortes de comportement. Le premier, c’est de reconnaître vos problèmes. Le deuxième, c’est de dire que c’est la faute d’Untel, pour essayer de déporter l’attention de l’idée qu’il faudrait mieux gérer, qu’il ne faudrait pas dépenser de l’argent. On se reporte sur « il y a un ennemi commun », et on essaie de trouver un ennemi commun. Moi, malheureusement – on peut en parler –, je suis l’ennemi commun type. Je suis le bouc émissaire parfait, le paratonnerre idéal, parce que je représente toutes les cases que la caste n’aime pas : les origines familiales, les entreprises avec des salariés qui ont l’air heureux de travailler, en Bretagne, et il y a même une chapelle dans le jardin – vous vous rendez compte… c’est le pire du pire ! Il faut trouver un ennemi commun et je suis l’ennemi commun parfait.
Honnêtement, sur le plan personnel, le service public ne me dérange pas du tout. Je n’y vois rien de mal. D’abord, je ne le regarde pas, et ensuite je ne vois rien de mal dans ce qu’il fait, en particulier par rapport à ailleurs. Sur le plan économique et financier, surtout, nous n’avons aucune concurrence avec le service public. Canal est un groupe qui marche par abonnement – cela n’a donc rien à voir avec ce que fait le service public –, qui vend des abonnements dans le monde entier. Le seul truc qui pourrait être en concurrence avec le service public, ce serait peut-être CNews, qui fait, je ne sais pas, 80 ou 100 millions de chiffre d’affaires, sur les 40 milliards de Canal, Hachette et compagnie. On n’a, si vous voulez, aucun intérêt à être ennemi du service public. Moi, je n’ai pas de problème.
En revanche, c’est sûr que, quand vous avez fait ce que j’ai fait, c’est-à-dire que vous êtes arrivé chez Canal et que vous avez supprimé ce temple – il y avait les Guignols, des trucs de toute sorte, enfin c’était un machin à 500 millions ; c’était formidable, c’était très bien, mais c’était à 500 millions –, évidemment, vous n’êtes pas une bonne personne. On risque de me dire : allez donc faire la même chose ailleurs. Ou d’autres gens pourraient se dire : tiens, on va faire ce qu’a fait Bolloré. Je ne suis donc pas une bonne personne, c’est comme ça.
M. Charles Alloncle, rapporteur. Merci, monsieur Bolloré, pour votre participation cet après-midi.
Première question, assez courte. Même si vous avez fait mention de quelques chiffres dans votre propos liminaire, est-ce que vous pouvez nous repréciser le pourcentage exact de votre participation dans le groupe Banijay ? J’ai cru comprendre que c’était près de 5 %. Est-ce que vous siégez au conseil d’administration ? J’ai cru comprendre que vous ne le faisiez pas. Est-ce que vous exercez un rôle opérationnel au sein du groupe ? Je crois que vous vous êtes qualifié, dans votre propos liminaire, d’actionnaire dormant.
M. Vincent Bolloré. En effet, nous avons 29 % de 19 % ou de 18 % de Banijay, ce qui fait à peu près 5 %. Nous n’y avons aucun rôle, ni moi, évidemment, ni personne dans mon groupe. Je n’ai jamais été administrateur de Banijay et je ne suis jamais allé dans ses locaux. Honnêtement, je ne sais pas ce qu’ils font : je ne connais pas leurs émissions, ne m’en veuillez pas. Mais je connais Stéphane Courbit, qui est un garçon tout à fait admirable.
M. Charles Alloncle, rapporteur. J’en viens à vos motivations d’investisseur. On a vu que le groupe Banijay était parvenu, au cours de son développement, à maintenir un contrôle des capitaux très majoritairement français, comme M. le président l’a rappelé, mais que d’autres groupes de l’audiovisuel, comme Mediawan, avaient davantage ouvert leur capital, par exemple à des fonds d’investissement américains. M. Courbit, à la tête de Banijay, que l’on a entendu il y a quelques semaines, a expliqué avoir pu bénéficier d’une aide importante de la part d’un terreau d’entrepreneurs français, comme vous, comme M. Marc Ladreit de Lacharrière ou comme Bernard Arnault. Quels étaient, pour vous, les rationnels, les raisons d’investissement dans le groupe Banijay, alors même que vous détenez Studiocanal ? Quels sont, au fond, les facteurs qui ont pu guider votre choix ? Est-ce qu’à l’avenir vous comptez monter dans le capital du groupe ? Est-ce que vous le suivez d’une façon un peu plus précise ?
M. Vincent Bolloré. Il faut que je revienne deux secondes dans le passé pour répondre à votre question. J’étais donc le cinquième enfant de la troisième branche de la famille Bolloré : je devais ne rien faire et avoir suffisamment d’argent pour ne rien faire. Et ça m’allait bien, pour être tout à fait honnête ; c’était un des buts de ma vie tout à fait délicieux. Et puis ça ne s’est pas passé comme ça : il a fallu que je m’y colle, que je travaille et, comme je n’avais pas les capacités – sans doute –, j’ai développé un sixième sens, qui est de repérer les talents.
Donc, en arrivant chez Canal, je crois que j’ai dû faire partir, sur les cinquante premiers dirigeants, quarante-huit ou quarante-neuf personnes. J’ai repéré Maxime Saada et Grégoire Castaing, etc., etc. Quand je suis arrivé chez Universal Music, chez Vivendi, on a repéré Lucian Grainge et voilà, j’ai vu Stéphane Courbit et j’ai pensé que ce garçon était tout à fait capable de créer et développer un groupe. Et voilà. Il y a des gens qui choisissent des tableaux, de la peinture ; il y a des gens qui choisissent de la musique ; il y a des gens qui choisissent la politique, qui repèrent les talents – moi je repère les talents économiques et financiers. Et c’est comme ça qu’on est rentré dans cette affaire, et qu’on en sortira comme on y est rentré, le jour où il n’aura pas besoin de nous. Mais, à l’époque, les conditions financières pour lui étaient assez difficiles et, comme on est rentré avec des obligations convertibles avec des taux assez bas, je pense que ça l’a aidé à faire son développement.
Voilà. Je n’ai aucune intention, moi, personnellement, de faire quoi que ce soit, et je ne sais pas mais, à mon avis, mes successeurs n’iront pas dans une affaire où il y a déjà un fondateur entrepreneur qui fait très bien. Je pense qu’il y a tellement d’opportunités d’investissements dans le monde qu’il faut essayer d’aller dans des endroits où vous avez plus de chances de réaliser des performances, et pas d’aller chez les autres.
M. Charles Alloncle, rapporteur. Est-ce que vous et vos représentants au conseil d’administration de Banijay veillez à ce que le groupe contribue activement à la promotion du savoir-faire culturel français, à la création d’emplois sur le territoire national et au maintien effectif d’un contrôle actionnarial français ? Le cas échéant, comment cela se traduit-il ? Vous avez expliqué que vous étiez un actionnaire dormant mais, au cours de vos discussions avec M. Courbit, appelez-vous son attention sur ces trois dimensions ?
M. Vincent Bolloré. Non, pas du tout. Je pense que ce n’est pas mon rôle ; je pense que c’est un grand garçon, je ne vois pas à quel titre je pourrais lui donner des conseils. Je pense que Stéphane Courbit est très attaché à la France et qu’il fera tout son possible pour y rester, mais ce n’est pas à moi d’aller donner des conseils aux autres. Donc je n’ai jamais donné de conseils à Stéphane et je ne lui en donnerai pas.
M. Charles Alloncle, rapporteur. Ma question suivante concerne les contenus que propose Banijay. J’ai cru comprendre de votre propos liminaire que vous regardiez assez peu la télévision, à part les chaînes du groupe Canal. Mais, vous le savez, Banijay est aujourd’hui leader mondial du divertissement ; il est spécialisé dans les jeux, dans la téléréalité, dans les formats de type talent show. Lors de l’audition des dirigeants de France Télévisions, nous avons appris qu’ils avaient choisi, de manière assez exceptionnelle, de puiser dans le catalogue international de Banijay. Ils ont notamment adapté en France l’émission Drag Race. Dans ce programme – nous en avons parlé avec Mme Laroche-Joubert –, certains participants tiennent des propos quand même très militants, revendiquant par exemple : « Je suis woke, je suis queer, je suis non-binaire, je suis noire », ou encore : « On est woke, on le reste et on l’assume ». Cette émission a fait l’objet d’une large campagne de promotion, y compris sur les réseaux sociaux, parfois avec des messages visant un public familial, alors qu’elle est interdite aux moins de 10 ans. Selon vous, ce type de programme est-il conforme à la vocation du service public ? En tant qu’actionnaire, même dormant, de Banijay, avez-vous eu un jour à vous prononcer sur des choix éditoriaux et des choix de contenus à aller distiller sur le service public ?
M. Vincent Bolloré. Je ne me suis jamais prononcé et je ne me prononcerai pas, parce que je suis pour la liberté ; ça coule dans mes veines et, quand vous êtes pour la liberté, vous n’êtes pas seulement pour la liberté pour vous et ceux que vous aimez, vous êtes pour la liberté pour les autres – c’est le principe de la démocratie. Donc si les dirigeants de France Télévisions pensent que c’est bien… il faut s’adresser aux dirigeants de France Télévisions. Mais moi, personnellement, je n’ai de conseils à donner à personne.
M. Charles Alloncle, rapporteur. S’agissant de Banijay et de France Télévisions, nous avons aussi beaucoup parlé de l’omniprésence des jeux. Sur vingt-quatre heures de diffusion sur France 2, j’ai pu constater qu’il y avait à peu près neuf jeux, contre à peu près un sur TF1. La majorité de ces programmes de divertissement sont produits par le groupe Banijay, notamment par Nagui, également coactionnaire du groupe Banijay. Ces émissions génèrent des marges très élevées, qui atteignent par exemple 42 % pour « Chacun son tour ». Des rapports d’audit interne montrent que la rémunération versée aux producteurs, dont Nagui, est bien supérieure à celle que prévoient les devis initiaux, alors qu’il s’agit d’argent public et que, budget après budget, on demande aux Français de plus en plus d’efforts. Ces ressources pourraient par exemple être réinvesties dans la création, dans la production audiovisuelle française et le développement de nouveaux programmes. Avec un regard peut-être un peu plus extérieur, considérez-vous que la vocation du service public soit de proposer autant de divertissements ? Ne pourrait-on pas trouver un axe qui le distingue davantage des chaînes privées commerciales ?
M. Vincent Bolloré. Je pense – à nouveau – que le problème du service public, en fait, c’est le problème de la France. Quand vous parlez du service public, vous parlez de la France. Donc là, c’est quelque chose dont vous vous occupez, qui coûte 4 milliards par an aux Français, mais, quelque part, c’est la translation de la France en général. A-t-on les moyens ? Qu’est-ce qu’on veut faire ? Quelles sont les priorités ?
Moi, je ne suis pas homme politique, ni femme politique, donc je ne sais pas ce qu’il faut faire pour ce genre de choses. Moi, ce que je sais faire, c’est redresser des situations qui ont l’air compromises. Je l’ai fait dans le papier dans les années 1980 ; je l’ai fait dans le transport dans les années 1990 ; je l’ai fait ensuite dans l’audiovisuel, donc je sais comment redresser les choses. Mais je n’ai jamais travaillé avec l’État, donc je ne suis pas capable de vous dire ce qu’il faut faire avec l’argent public et où il est le mieux alloué : est-ce que c’est dans l’éducation ? est-ce que c’est dans la défense ? est-ce que c’est dans la santé ? est-ce que c’est dans la sécurité ? Je ne sais pas.
Mais, à la limite, ce que je voulais dire en disant que c’est une translation de la France… Quand la France était très riche, pas de problème pour mettre 4 milliards, ou 5, ou 10, ou 15 – peu importe – dans le service public, ce n’est pas le sujet. Après, vous pouvez faire que le service public est plus ou moins performant, avec des émissions qui plaisent ou qui ne plaisent pas, mais ce sont les dirigeants que vous nommez là-bas qui doivent dire ce qui est bien pour leur public et ce qui est bien pour la France. Le vrai sujet, c’est : a-t-on l’argent, encore aujourd’hui ? On sait que non. On sait que la situation française est extraordinairement glissante. Avant, elle vacillait, mais enfin, maintenant, on voit qu’on glisse, sur le plan financier, et donc la question qui se pose pour le service public, c’est comme pour la France : où l’État doit-il mettre son argent en priorité ? Parce que, malheureusement, les cartes de crédit – vous en avez tous, je pense –, il y a un moment où, voilà, vous avez un appel du banquier. Il y a un moment où ça ne marche plus.
Donc c’est ça, la question. Et je ne peux pas répondre à cette question parce que je n’ai pas les éléments pour y répondre. Mais je me suis retrouvé souvent, malheureusement, dans des situations difficiles où il fallait… d’abord faire preuve de lucidité, parce que la première condition d’un redressement, c’est la lucidité. C’est : quelle est la vraie situation ? Quelqu’un qui boit trop, tant qu’il ne se dit pas « je bois trop », il ne s’arrêtera pas de boire, ou quelqu’un qui est trop gros, tant qu’il ne s’arrêtera pas de manger, il continuera à être avec du surpoids. Donc quelqu’un qui se trouve dans une situation financière difficile, tant qu’il ne le reconnaît pas, il ne fera pas d’efforts. Donc la première chose, c’est la lucidité.
Après, il faut analyser les raisons pour lesquelles cette situation est comme ça et essayer de trouver les moyens, c’est-à-dire les voies par lesquelles on peut redresser. Et puis après, il faut trouver l’équipe. Ça, évidemment, c’est le point fort : trouver des gens. Parce que si vous voulez faire vous-mêmes, vous n’y arriverez pas. En revanche, si vous trouvez des gens qui eux-mêmes sont capables de faire des équipes, ça marche. Dans notre groupe, quand je suis arrivé, on était 800 ; maintenant, on n’est plus contrôlants, mais il y a 80 000 ou 100 000 personnes qui travaillent quelque part pas loin de notre groupe. Ça s’est fait parce que, à chaque fois, nous avons trouvé des dirigeants qui ont été capables de trouver des dirigeants qui ont été capables d’analyser les problèmes. Et puis du courage !
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Cela veut-il dire que, pour vous, les dirigeants actuels de l’audiovisuel public ne sont pas capables ?
M. Vincent Bolloré. Je ne sais pas… Ça dépend. C’est peut-être la faute de l’État aussi. Moi, si vous me donnez 4 milliards, peut-être que je ne vais pas vous dire que je ne vais pas les dépenser. Il ne faut pas jeter la pierre... Le problème que vous posez, ce n’est pas le problème de France Télévisions ou de Radio France ou des services publics, c’est le problème de la France. Où voulez-vous mettre votre argent ? Est-ce que vous avez de l’argent ? Combien il vous en reste ? Combien il nous en reste ? – pardon, je m’excuse, je m’associe aux représentants du peuple, que je respecte et que j’admire, par nature. Où on peut mettre notre argent en priorité ? Où est-ce qu’il est le plus utile ? Et, je vous le dis, quand je vois que ça coûte 4 milliards alors que c’est les mêmes programmes que sur la 1 ou la 6, je pense que vous avez des choses que vous pouvez faire pour éviter d’avoir à mettre 4 milliards – mais c’est un avis personnel. Bon, que Mme Ernotte ne s’inquiète pas, à mon âge, je ne vais pas aller me faire embaucher chez France Télévisions et puis je pense que, de toute façon, vous ne m’embaucheriez pas, donc il n’y a pas de problème.
M. Charles Alloncle, rapporteur. Je me permets d’insister avec une dernière question sur ce sujet. Est-ce que, au fond, la vocation de l’audiovisuel public, c’est de chercher la rentabilité, comme le font les groupes privés commerciaux, ou de proposer des contenus différenciants, peut-être plus audacieux, qu’on verrait moins sur des chaînes privées, parce qu’il n’est pas certain qu’ils rencontrent une audience ? Quelle est votre vision de l’ADN ? Au fond, c’est peut-être la plus importante des questions auxquelles la commission d’enquête doit répondre : quelle est la vocation première de l’audiovisuel public ?
M. Vincent Bolloré. Pardonnez-moi, j’y reviens toujours, je crois que ce n’est pas le sujet. Le sujet, c’est : combien d’argent vous êtes prêts à mettre dans les principaux services régaliens de l’État ? Une fois que vous savez combien d’argent vous avez de disponible, vous savez ce que vous pouvez faire pour l’audiovisuel public. Mais dire : je vais faire ceci, je vais faire cela… – ça dépend quels sont vos moyens. Moi, vu de l’extérieur… les moyens, ils ne sont pas bons… Après, on peut ne pas se dire la vérité, mais… Ça glisse. Moi, vous savez, j’ai connu le général de Gaulle, Pompidou – très bien, il venait à la maison jouer aux cartes, il venait en Bretagne, mon père lui a trouvé sa maison –, et puis j’ai connu, comme ça, toute la France. Écoutez, regardez les chiffres. Donc je pense que, malheureusement, votre commission… Pardon, je ne peux pas vous aider beaucoup sur Banijay ou le service public – Banijay parce que je n’y connais rien, et le service public parce que je ne regarde pas la télé, à part Canal. Je suis très content avec Canal ! Je vous assure, franchement, c’est un truc, vous avez tous les films…
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Vous savez, monsieur Bolloré, que, sur la plateforme Canal, on peut accéder aux chaînes du service public ?
M. Vincent Bolloré. Bien sûr ! À la 1, à la 2… Il y a quarante chaînes gratuites, ou cinquante – je n’en sais rien, le problème, simplement, c’est : qu’est-ce que vous voulez faire, qu’est-ce que l’État doit faire de son argent ? Si vous avez beaucoup d’argent, faites ce que vous pensez bien. Mais le problème, c’est ça : quand vous avez deux ou trois sociétés à peu près équivalentes, qui semblent à peu près équivalentes, qui font à peu près le même métier, et qu’il y en a une qui ne coûte rien, qui rapporte même de l’argent, et des gens se battent pour l’avoir – je crois que, pour la privatisation de la 6, vous allez avoir la queue à la porte, pour savoir qui veut rentrer dans la 6 –, et puis il y en a une, il faut mettre 4 milliards. Et je crois que personne n’en veut au service public, parce que tout le monde est content, ou ça n’a pas d’importance. Le sujet, c’est : maintenant, vous demandez aux Français – tout le monde demande aux Français – de faire des efforts, c’est là qu’est le problème. Le problème, ce n’est pas le service public, c’est l’argent de la France pour le service public.
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Le rapporteur a posé une question fondamentale. Nous avons aussi besoin d’avoir votre éclairage là-dessus. M. Courbit, que vous connaissez bien, a résumé parfaitement la question qui se pose à nous. Mettons qu’on ait un peu d’argent pour financer le service public audiovisuel ; demeure une question fondamentale : est-ce que, parce que c’est de l’argent des Français, il faut que le service public soit constitué d’antennes et de chaînes généralistes, populaires, qui proposent finalement presque la même chose que le service audiovisuel privé, ou, justement parce que c’est de l’argent public, il faut proposer des contenus différents pour garantir à chaque instant une complémentarité, et, si oui, laquelle ?
M. Vincent Bolloré. Moi, pour résumer, je suis favorable au service public, je trouve ça très bien, mais je ne suis pas favorable à ce qu’il coûte 4 milliards. Si vous me demandiez, je dirais : gardons le service public et faisons qu’il ne coûte pas 4 milliards. On voit bien qu’il y a des tas d’endroits où on peut faire des économies.
Alors bon, je vous dis, quand je suis arrivé chez Canal, tout le monde m’a dit : « C’est impossible de faire les moindres économies. » On a fait 500 millions d’économies, il y a dix ou douze ans – avec l’inflation, ça ferait 1 milliard de maintenant ! Et, franchement, ce n’était pas un truc très, très compliqué. En revanche, dire ça… eh bien, vous mettez en cause toute une série de gens qui vivent, qui sont heureux de vivre ensemble, qui se reçoivent, qui passent leurs vacances, qui vont déjeuner, dîner, qui se font des projections de films… là, vous vous attaquez à un truc terrible ! D’ailleurs, quand je suis arrivé chez Vivendi, Jean-René Fourtou, qui était mon prédécesseur, et l’équipe m’ont dit : « Oh là là, surtout faut pas aller chez Canal parce que Messier, c’est comme ça qu’il a sauté. » Je dis : « Pourquoi il a sauté, Messier ? — Oui, oui, il a voulu aller changer Canal, et là… » S’attaquer à changer Pierre Lescure, alors là… c’était un… déchaînement… voilà.
Donc il faut quelqu’un de courageux pour aller… Parce que quand vous donnez 4 milliards à quelqu’un, ou à quelques personnes, quelques centaines de personnes, parce que c’est ça dont il s’agit… Malheureusement, si c’était tous les gens au-dessous… Mais je vous ai fait le calcul : moi, je préfère que vous remettiez le service public à zéro et que vous sauviez les agriculteurs et les pêcheurs. Si vous me demandiez mon avis, c’est ça.
Je ne vois pas la raison pour laquelle le service public coûte tant d’argent à l’État. Je ne vois pas de raison. Je vois les autres chaînes autour, qui font la même chose ou pratiquement : si on fait un blind-test, on vous met des trucs, on ne vous dit pas quelle est la chaîne, vous enlevez les numéros, vous regardez dans la semaine ou le week-end, je ne suis pas sûr que vous voyiez une grande différence. Or dans un endroit vous mettez 4 milliards, dans un autre endroit vous ne mettez rien. Il y a quand même une petite interlocation. Et le fait qu’ils m’en veuillent, c’est normal, parce que rien que ce que je dis là… Alors, je n’ose même pas penser à ce qui va se passer – comme en plus c’est filmé… Enfin, là où j’en suis, ce n’est pas très grave.
M. Charles Alloncle, rapporteur. Dernière question relative au groupe Banijay : vous l’avez peut-être vu, dans le cadre de cette commission d’enquête, nous nous sommes beaucoup penchés sur les conflits d’intérêts, en particulier sur les pantouflages entre les sociétés de production privées et l’audiovisuel public. Nous nous sommes notamment intéressés au cas de M. Takis Candilis. En février 2018, France Télévisions l’a recruté comme directeur des programmes, c’est-à-dire, en quelque sorte, numéro deux du groupe. Si, formellement, c’est la direction de la production qui signe les contrats, il revient au directeur des programmes de commander les contenus aux sociétés de production. Or, avant son arrivée dans le groupe, M. Candilis dirigeait Banijay Studios. Dès 2018, Banijay a vu le montant de ses contrats avec France Télévisions augmenter de 8 millions d’euros ; en 2019, de 11 millions encore, soit une hausse de près de 30 % de son chiffre d’affaires avec France Télévisions.
Nous avons interrogé Mme Ernotte sur ce cas et sur d’autres situations comparables, comme celle de Mme Darrigrand, chez Together Medias, qui peuvent s’apparenter à des pantouflages, voire à des prises illégales d’intérêts. Elle a estimé qu’il revenait au législateur de s’emparer du problème et de changer la loi. J’ai compris que vous étiez un actionnaire dormant, sans contrôle ni influence sur Banijay, mais, d’un point de vue extérieur, estimez-vous que des situations de ce type posent un problème déontologique et sont susceptibles de nuire aux missions de l’audiovisuel public ?
M. Vincent Bolloré. Je n’en ai aucune idée. Pour être tout à fait franc, le sujet est : est-ce que les gens qui sont recrutés sont compétents ou pas ? Moi, quand je suis arrivé chez Canal, mon fils m’a dit : « Il y a un type épouvantable qui s’appelle Gérald-Brice Viret, qui était un concurrent atroce quand je dirigeais la 8. » Donc j’ai décroché mon téléphone et j’ai appelé Gérald-Brice Viret. Je lui ai dit : « Est-ce que vous voulez venir travailler avec moi ? » Il m’a dit : « Je ne peux pas, je suis chez Arnaud Lagardère, je l’aime beaucoup. » J’ai appelé Arnaud Lagardère – c’était il y a quinze ans, il y a longtemps – et il m’a dit : « Écoute, je te rends ce service au nom de l’amitié, prends Gérald-Brice Viret. » Est-ce que ce n’était pas bien que Gérald-Brice Viret passe de l’un à l’autre, je ne peux pas vous le dire. En tout cas, il m’a beaucoup aidé.
La question que vous posez, c’est plutôt, au regard de la taille du problème que vous avez, c’est-à-dire 4 milliards : qui sont les personnes capables de redresser, de faire que vous ne dépensiez pas 4 milliards ? C’est beaucoup, beaucoup, beaucoup, beaucoup d’argent ! Les problèmes de pantouflage, tout ça, c’est sûr que c’est mieux qu’il n’y en ait pas. Mais l’efficacité, quand même, dans les affaires de ce type, c’est important. Ce n’est pas un problème social parce que, de toute façon, France Télévisions, demain, vous le privatisez, vous aurez douze personnes qui se précipiteront – en tout cas cinq ou six – et il n’y aura pas de problèmes sociaux. Il y aura des problèmes, peut-être, pour les quelques centaines de personnes qui dirigent… et encore, je ne suis même pas sûr. Mais le sujet, c’est comment l’État arrête, à un moment où il doit faire des économies, où il a besoin d’argent pour faire autre chose, de dépenser cet argent.
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Vous achèteriez, vous, France Télévisions, si c’était privatisé ?
M. Vincent Bolloré. Moi, personnellement, non ! Des médias, ça va, c’est bien, on a assez ! Mais il y a plusieurs personnes que je peux vous indiquer, si vous voulez, à titre gratuit – si vous voulez les noms…
M. François-Xavier Ceccoli (DR). Pour 4 milliards ?
M. Vincent Bolloré. Non, non… Ils vous aideront. Peut-être même qu’ils vous donneront de l’argent pour l’acheter, en plus. Donc non seulement vous sauveriez 4 milliards mais, en plus, peut-être qu’ils vous donneraient de l’argent. Sans doute. Parce que c’est un outil de puissance, vous voyez ; on ne parle pas d’une crémerie, on parle de quelqu’un qui fait des contenus, qui voit des metteurs en scène, qui voit des acteurs, des actrices, qui peut aller déjeuner, qui va dans les festivals… C’est un monde … Excusez-moi, je ne crois pas que vous connaissiez ce monde directement, je ne crois pas que vous avez réalisé. Moi, je l’ai repéré, parce que je les connais bien, tous ces gens. C’est extraordinaire, comme vie, c’est… les films américains, si vous voulez…
M. Charles Alloncle, rapporteur. Autre sujet, autre question. Le 6 juin 2025, le groupe Canal+ a quitté la TNT, où il diffusait jusque-là ses contenus sur le canal numéro 4, en lieu et place de France 4. Dans un communiqué de presse du 5 décembre 2024, vous expliquez que votre décision était motivée par le non-renouvellement de la fréquence de C8, mais également par « un environnement fiscal et réglementaire de plus en plus contraignant ».
Canal+, dont nous avons auditionné les représentants, est aujourd’hui l’un des principaux financeurs du cinéma français. Nous reparlerons de la décision de l’Autorité de régulation de la communication audiovisuelle et numérique (Arcom) de retirer la fréquence de C8. Au-delà, estimez-vous que le cadre réglementaire et fiscal qui s’applique aux diffuseurs est obsolète ou, du moins, inadapté à des chaînes payantes comme Canal+ ?
M. Vincent Bolloré. D’abord, le 6 juin… enfin, j’en ai parlé tout à l’heure, mais voilà. Le général de Gaulle, le 5, a été prévenu qu’il allait y avoir le débarquement. Il a dit : « Je veux absolument que ce soient des Français, parce que c’est la France. » Churchill a dit : « Mais il n’y a pas de Français. » Finalement, ils en ont trouvé 177, qui étaient sous les ordres de lord Lovat. Et mes deux oncles me racontaient que, le matin du 6 juin, toutes les troupes se sont arrêtées – tous les bateaux se sont arrêtés – pour les laisser passer les premiers. Ils ont dit « non, non, on veut pas gêner », mais enfin, bon. En fait, ce n’est pas tout à fait vrai, mon oncle disait qu’il y avait une telle tempête qu’il était content de débarquer. Ils étaient 177, il y en a eu 27 qui n’ont pas été tués ou blessés au cours de cette bataille de Normandie. Donc ce jour du 6 juin, pour nous, il était important, c’est le jour où, en effet, on a décidé de retirer l’essentiel de nos chaînes Canal de la TNT, parce que nous avons à la tête de Canal un garçon qui s’appelle Maxime Saada – vous le connaissez, vous l’avez entendu, vous le réentendrez.
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. La semaine prochaine.
M. Vincent Bolloré. Voilà. C’est un garçon… difficile. Exigeant, difficile. Et il a été extrêmement mécontent de l’injustice qui a été de lui retirer la 8. Il a été extrêmement mécontent des problèmes de TVA. Tout d’un coup, on est venu dire que Canal n’était plus une chaîne de télévision. Canal avait été créé avec une TVA à 5 %, puis on l’avait montée à 10, ce qui était normal parce que, finalement – je le disais tout à l’heure –, il fallait aller chercher de l’argent. Puis, tout d’un coup, on a dit : « Canal n’est plus une chaîne de télé, donc il faut passer à 20. » Or 90 %, ou 85 %, des programmes de Canal sont regardés en direct, notamment le sport… Pour résumer, Maxime Saada et ses équipes ont décidé de retirer de Canal les chaînes de la TNT et vivent maintenant sur le net.
Donc c’est vrai que Canal n’est pas extraordinairement favorisé. Vous parliez tout à l’heure des groupes français qu’il fallait aider à rester et à se développer. Si vous interrogez Maxime Saada, il ne va pas vous dire que Canal est un groupe qui a été aidé – c’est en permanence. Alors, c’est des petites choses. Vous voyez, avant, pour résilier son abonnement à Canal, il fallait deux jours de RTT. Maintenant, vous pouvez le faire avec un clic – voilà, tout est comme ça… Mais il vous le racontera. Moi, je recueille les sentiments de Maxime Saada et de ses équipes, qui viennent me voir de temps en temps. Comme je suis le « sage » – je ne sais pas si je suis sage, mais au sens « âgé », je leur dis : « Calmez-vous, c’est pas grave, tout ça va aller », etc., etc. En effet, ils n’ont pas l’impression d’être soutenus dans leur effort.
Je pense que, quand vous êtes maltraité, ce n’est pas agréable mais ça vous force à devenir agile. Et ça force à une certaine exigence. Et je pense que Maxime et ses équipes, maintenant, sont beaucoup, beaucoup plus compétents que quand je les ai rencontrés il y a douze ans. Studiocanal, vous en avez parlé tout à l’heure, est aujourd’hui une vraie grande société de production. Ce doit être une des tops dans le monde. Canal lui-même est un succès formidable. Le digital de Canal, c’est-à-dire toute la partie informatique qui a été créée, est exceptionnel. Je pense que nécessité fait loi. C’est vrai que, sans doute, ils ne sont pas aidés, et que de ce point de vue-là vous ne facilitez pas la vie de Canal, mais, d’un autre côté, cela les rend plus agiles, plus dynamiques. Finalement, à toute chose malheur est bon.
M. Charles Alloncle, rapporteur. En novembre dernier, France Télévisions et Radio France ont, chacune de son côté, déposé une plainte pour dénigrement contre trois médias de votre groupe, CNews, Le JDD et Europe 1, sans en informer leur tutelle, aux frais du contribuable. La ministre de la culture s’en est d’ailleurs étonnée. Dans l’assignation, Radio France dénonce « une entreprise organisée de déstabilisation visant à saper la confiance de ses auditeurs en mettant notamment publiquement en question le respect par Radio France des principes essentiels de sa mission de service public : la neutralité, l’indépendance et le pluralisme de l’information ». Lors de son audition, Rachida Dati a estimé : « [I]l n’est peut-être pas habile d’indiquer qu’un média qui n’est pas un concurrent – l’audiovisuel public n’est pas en concurrence avec le privé, il n’a ni la même mission ni le même positionnement – est d’extrême droite. » Elle a ajouté : « La tutelle aurait dû, aurait pu être informée s’agissant d’une procédure engagée aux frais des Français et assez singulière. » Considérez-vous que cette assignation pour dénigrement est fondée ? Où en est la procédure ? Avez-vous discuté avec Mme Veil ou avec Mme Ernotte depuis, à ce sujet notamment ?
M. Vincent Bolloré. J’ai suivi cette affaire par la presse. Le fondement économique et juridique ne m’a pas paru effrayant, donc je ne m’en suis pas mêlé – parce que je ne me mêle que quand il y a un sujet stratégique ou capitaliste, or ça ne me paraît pas être un sujet stratégique ou capitaliste. Et, au fond de moi-même, j’ai pensé que c’était ce que je vous ai dit tout à l’heure : au lieu de regarder comment faire des économies, c’est plus facile de dire qu’il y a des gens qui les dénigrent, et notre groupe est un coupable idéal – ce que je reconnais. Mais bon, une fois qu’on a dit ça, ce n’est pas grave.
Est-ce qu’il aurait fallu prévenir la tutelle ? Je n’ai jamais travaillé dans le public, donc je ne suis pas capable de vous répondre sur ce que doit faire quelqu’un dans le public ou pas. Dans le privé, nous avons des règles de fonctionnement tout à fait particulières parce que, je vous dis, nous sommes fiduciairement redevables à nos actionnaires des dépenses de notre argent et, quand on a des problèmes, on est de toute façon obligé d’aller les résoudre.
M. Charles Alloncle, rapporteur. Sur ces procédures de dénigrement, tout observateur objectif pourra dire que vous êtes régulièrement mis en cause personnellement sur les antennes du service public. Je vais citer quelques exemples. Le 28 octobre 2024, un journaliste de France Info demande à Thierry Ardisson : « C’est un facho, Bolloré ? » Ce dernier a répondu par la négative, mais le journaliste a insisté. Il a dit : « Vincent Bolloré est-il d’extrême droite ? », sans obtenir de réponse positive. Un an plus tard, le 29 octobre 2025, le même journaliste a reproché à Mme Royal d’avoir été éditée dans une maison d’édition vous appartenant et d’avoir été chroniqueuse sur « Touche pas à mon poste ! » (TPMP), l’obligeant à invoquer la liberté d’expression. Le 18 septembre 2025, dans une interview au Monde, Delphine Ernotte, présidente de France Télévisions, déclarait à propos de CNews : « Qu’ils assument d’être une chaîne d’extrême droite ! » Enfin, le 16 avril 2025 – nous avons eu l’occasion d’y revenir lors de son audition –, Thomas Legrand a posté sur son compte X un message intitulé « Bolloré = Pétain », alors qu’il était toujours à l’antenne de France Inter, sans qu’aucune sanction ni mise en garde ne soit prononcée à son encontre. Avez-vous, vous aussi, envisagé d’engager contre l’audiovisuel public une action pour dénigrement ?
M. Vincent Bolloré. Je pense qu’ils ont assez de problèmes comme ça sans que j’en rajoute. C’est assez rigolo qu’on écrive « Bolloré = Pétain » après l’histoire que je viens de vous raconter – alors que j’ai eu une des familles les plus actives dans la défense contre l’occupant nazi et fasciste. Voilà, je pense qu’il faut laisser passer. Je vous l’ai dit, je crois que je fais partie des paratonnerres qui servent pour le groupe. Je ne suis pas sûr que ça leur serve à eux vraiment mais en tout cas, en ce qui me concerne, je suis démocrate-chrétien, je l’ai affirmé sous serment, déjà – je crois que c’est la quatrième fois que je suis reçu dans une commission. Démocrate, c’est-à-dire que je respecte le vote des citoyens et des citoyennes. Et chrétien, c’est-à-dire que je crois en Dieu et en le Christ. Le Christ, comme vous savez, est venu sur Terre il y a un peu plus de 2 000 ans avec un message extrêmement précis sur le comportement que l’on devait avoir, notamment l’empathie vis-à-vis des autres, l’écoute, le pardon. Et donc je me vois comme un démocrate-chrétien.
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Cela se concrétise-t-il dans un parti du paysage politique français, dans un engagement politique ?
M. Vincent Bolloré. Non, je ne fais pas de politique. Je suis démocrate-chrétien parce que je crois à la démocratie, profondément, à la liberté, et je crois vraiment au Christ. Mais, vous savez, on est 2 milliards, donc je ne suis pas tout seul. En France, maintenant, ça a l’air un peu bizarre… C’est ce que dit Gad Elmaleh : c’est bizarre, quand on demande : « Est-ce que tu es musulman ? — Oh oui, évidemment, je suis musulman. » « Est-ce que tu es juif ? — Oui, évidemment. » « Et toi, tu es catholique ? — Non, mais pas vraiment, oui, mais ma sœur… » Il y a un problème, les gens n’osent plus le dire. Mais moi je suis chrétien, et je suis démocrate.
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Vous venez de le dire.
M. Vincent Bolloré. Et je le répète. Ne varietur.
M. Charles Alloncle, rapporteur. Dernier point concernant la possibilité d’une action pour dénigrement : j’ai examiné la programmation de l’émission « Complément d’enquête », dont nous avons reçu les responsables, et j’ai le sentiment que s’en dégage un intérêt fort porté à votre groupe, qui s’inscrit d’ailleurs dans une certaine continuité éditoriale.
Le 7 avril 2016, « Complément d’enquête » diffusait un portrait intitulé « Vincent Bolloré, le milliardaire impitoyable ». Le 25 novembre dernier, la même émission était consacrée à CNews ; elle s’appuyait notamment sur des témoignages de personnels ou de proches de salariés de France Télévisions, que j’ai d’ailleurs eu l’occasion d’interroger. Le 30 novembre 2023, Cyril Hanouna, alors animateur sur une chaîne de votre groupe, était la tête d’affiche d’un autre numéro de l’émission.
En revanche, « Complément d’enquête » ne s’est jamais intéressé à M. Pigasse, actionnaire et fondateur de Mediawan, propriétaire depuis 2008 du groupe de médias Combat, qui inclut notamment Radio Nova, Les Inrocks et le Huffington Post. Il expliquait pourtant le 13 janvier dernier, à la une de Libération, qu’il mettrait les médias et tous les moyens dont il disposait au service d’un combat contre la droite radicale. J’ai cité M. Pigasse, mais il y en a bien d’autres : Martin Bouygues, à la tête du groupe TF1, et Rodolphe Saadé, qui possède notamment BFM TV et RMC, n’ont eux non plus jamais fait l’objet d’une telle enquête.
Comment expliquez-vous un tel intérêt de la part du service public ? Que pensez-vous de cette étude, de cette enquête assez approfondie ?
M. Vincent Bolloré. Il n’y a pas que le service public. Je vous l’ai dit tout à l’heure, je représente un monde que certains voudraient voir disparaître – un monde attaché à ses racines, mais qui avance. Je ne crois pas qu’il faille être soit conservateur, soit progressiste : il faut être les deux ! Il faut être attaché à ses racines, célébrer ce qui a fait son entreprise ou sa famille et, tout en se rappelant d’où l’on vient, être actif là où il le faut. Pour revenir aux questions spirituelles, c’est la parabole des talents : on n’a pas le droit de garder son talent et de ne pas essayer de le faire fructifier.
Je vois bien que j’énerve. Je le vois bien quand on reçoit certaines personnes en Bretagne. J’ai reçu notamment les deux derniers présidents de la République. C’est compliqué quand ils voient ça, ça ne plaît pas. Bernard Poignant, que j’aime beaucoup, qui a été maire de Quimper et pendant plus de quarante-cinq ans notre ami fidèle, me dit qu’il faut faire venir les gens pour qu’ils voient ce qu’est la Bretagne. Mais quand ils voient ça, ils trouvent cela épouvantable ! Ils voient des salariés contents, satisfaits du concordat social qu’ils ont signé à l’époque, et des usines flambant neuves. On est numéro un mondial des films et des composants pour condensateurs. On a développé le sachet à thé en papier à une époque où il existait peu ou pas. On a fait des tas de choses comme ça. En plus, il y a le musée de tonton Gwenn, un musée océanographique avec un requin à deux têtes et un cœlacanthe… Bref, tout ce qui peut paraître « conservateur » ou « moisi » ! Je comprends très bien que je ne plaise pas à tous ces gens, et j’en suis désolé pour eux.
Il est important de combattre pour notre pays, qui est en difficulté – je l’ai dit tout à l’heure –, et il faut que ceux qui ont du courage disent « voilà, peut-être qu’on ne vous plaît pas, mais on est comme ça ». Nous avons réussi à réunir au sein d’un petit institut qui s’appelle l’institut de l’Espérance une vingtaine de personnes qui réfléchissent et essaient de ramener du bon sens et de la prospérité pour la France et les Français. Je pense que cela ne plaît pas à la petite caste dirigeante, qui a envie de rester aux manettes… Vous ne pouvez pas leur en vouloir, ils n’ont pas envie…
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Pardon de vous interrompre, monsieur Bolloré, mais j’aimerais bien comprendre. La caste dirigeante, c’est qui ? Le gouvernement en place ? Les dirigeants de l’audiovisuel public ?
M. Vincent Bolloré. La caste dirigeante, comme son nom l’indique, ce sont les personnes qui dirigent aujourd’hui et sont très heureuses de le faire. Elles n’ont pas envie que des empêcheurs de tourner en rond disent qu’il faut faire des économies, qu’il faut faire attention… On m’a souvent demandé pourquoi CNews avait du succès ; c’est parce qu’elle dit malheureusement des choses que les autres chaînes ne disaient pas, notamment sur la situation financière. Nous dérangeons ces gens qui ont envie de continuer à vivre dans… je ne dirai pas dans l’opulence, quoique… alors que la situation n’est pas bonne.
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Le rapporteur a cité des choses vous concernant, et on pourrait citer aussi certaines unes du JDD assez virulentes – ou plutôt assez fortes, pour essayer d’être le plus objectif et impartial possible – et des émissions de CNews qui critiquent l’audiovisuel public – ce qui est tout à fait leur droit. Je ne sais pas si l’on peut parler de guerre entre l’audiovisuel public et l’audiovisuel privé, mais trouvez-vous que ces tensions qui émergent et ces procédés de dénigrement soient tout à fait sains dans notre démocratie ? Vous avez dit vous-même que vous étiez attaché à la complémentarité entre le public et le privé… Comment tout cela peut-il fonctionner de manière plus complémentaire et apaisée ?
M. Vincent Bolloré. En tout cas, moi, je ne suis pas du tout en guerre. Pour les raisons que j’ai évoquées tout à l’heure et qui tiennent à la démocratie chrétienne, je ne suis en guerre contre personne. Je ne hais personne, et je prie pour mes ennemis – j’en ai quelques-uns… Cela me coûte, mais je le fais quand même !
Franchement, notre groupe n’est pas en guerre. L’audiovisuel public ne le concerne pas. Le groupe Canal est complètement en dehors de tout ça. Vous avez parlé de CNews et du JDD ; c’est vrai que comme ce sont des espaces de liberté, nous y avons des talents qui sont extraordinairement indépendants. Pascal Praud aime la France et les Français. Il est né à Nantes, ou en tout cas il est intéressé par Nantes, qui était la ville de ma grand-mère. Il aime la France, se balade partout et donne donc son avis. Après, ça plaît ou ça ne plaît pas, c’est comme ça – ça plaît visiblement à beaucoup de monde, puisque c’est lui qui fait des records d’audience. Mais je crois que ce n’est pas le sujet. Il n’est pas contre l’audiovisuel public, il est contre les dépenses. À un moment où il y avait une séquence budget de la France et où tout le monde disait chez les politiques « ça va très mal, c’est épouvantable, les retraites… il faut faire des efforts épouvantables », il a eu le sentiment que ces efforts n’étaient pas faits en face. Je n’interviens pas ; je ne vais donc pas aller dire quoi que ce soit à Pascal Praud, qui dit ce qu’il pense. Et il n’y a pas que Pascal Praud : ils sont tous indépendants et je pense que c’est bien qu’il y ait un petit espace de liberté, même si ça ne plaît pas.
M. Charles Alloncle, rapporteur. Le 11 décembre dernier, notre commission d’enquête a auditionné M. Roch-Olivier Maistre, ancien président du Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA). Je l’ai interrogé sur l’écart très important observé ces quinze dernières années entre les sanctions pécuniaires infligées aux chaînes de votre groupe, C8 et CNews, et celles prononcées contre l’audiovisuel public, alors même que des manquements au pluralisme et à l’indépendance y sont régulièrement relevés – c’est d’ailleurs l’un des objets de notre commission d’enquête. Je rappelle que, sur les quinze dernières années, vos chaînes ont été sanctionnées à hauteur de 8 millions d’euros – le chiffre n’est peut-être pas tout à fait exact –, tandis qu’aucune chaîne de l’audiovisuel public n’a eu à payer la moindre amende. La réponse de M. Maistre a été pour le moins surprenante : « Si le juge considère que nos sanctions sont disproportionnées, il n’hésite pas à le dire. La première mesure que j’ai été amené à prendre en tant que président de l’Arcom a été de verser un chèque de 1 million à C8 – ce qui n’était pas la décision la plus agréable à prendre pour un magistrat de la Cour des comptes […]. »
Je rappelle les faits et le contexte. En juin 2017, le CSA avait infligé une sanction inédite à C8 en privant TPMP de publicité pendant une semaine, estimant que la chaîne avait « gravement méconnu son obligation de faire preuve de retenue dans la diffusion d’images susceptibles d’humilier les personnes » en raison d’un canular de Cyril Hanouna visant Matthieu Delormeau. Or, en 2018, le Conseil d’État a annulé la sanction prononcée par le CSA, jugeant au contraire qu’à aucun moment Matthieu Delormeau n’avait été « montré sous un jour dégradant, humiliant ou attentatoire à sa dignité ».
C’est un exemple parmi d’autres, mais comment interprétez-vous le propos de M. Roch-Olivier Maistre selon lequel verser un chèque de 1 million à C8 « n’était pas la décision la plus agréable à prendre pour un magistrat de la Cour des comptes » ?
M. Vincent Bolloré. Je ne vais pas faire de commentaire – ce n’est pas mon rôle et ce n’est pas de mon ressort.
Comme vous le savez, l’Arcom est saisie par le biais de signalements. Or, sur le net, toute une série de gens expliquent qu’il faut faire des signalements et attaquer l’empire Bolloré – « l’empire »… je suis très fier ! L’Arcom doit donc recevoir 5 000 signalements par jour, ou quelque chose comme ça, dès qu’il y a une phrase ou que quelque chose est fait, et elle prononce des sanctions parce qu’elle ne peut pas faire autrement.
On voit bien que c’est une attaque contre nous. D’ailleurs, il y avait la preuve par neuf quand on était petits, et maintenant il y a la preuve par Hanouna. Sur C8, 99 % des amendes que nous recevions étaient liées à Hanouna. Or, maintenant qu’on nous a confisqué la 8, Hanouna, qui est un type épatant, est passé sur la 9, et il ne pose plus aucun problème. En réalité, les gens n’ont pas intérêt à attaquer la 9, c’est-à-dire la 6. Mais je ne veux pas faire mon Calimero, car ce n’est pas ma nature – je suis dans la résistance.
Ce n’est pas agréable d’avoir des sanctions, surtout pour les équipes, mais ces mauvais traitements nous forcent à être plus agiles. Peut-être n’aurions-nous pas procédé, avec Canal+, à des acquisitions à l’étranger et à des investissements dans un délai aussi bref si nous avions bénéficié en France d’un soutien extraordinairement important… Peut-être que nous nous serions endormis et que nous aurions été très contents d’aller bavarder avec les uns et les autres dans les festivals divers… Cela arrive dans les familles : les enfants un peu secoués sont parfois ceux qui réussissent le mieux, même si ce n’est pas très agréable du point de vue moral.
M. Charles Alloncle, rapporteur. En 2005, vous avez été, avec M. Baudecroux, l’un des premiers à croire au développement de la TNT, avec le lancement de Direct 8, devenu par la suite C8. Près de vingt ans plus tard, l’Arcom a refusé le renouvellement de cette chaîne, alors qu’elle figurait parmi les plus regardées, à la sixième place des audiences. Le canal a alors été attribué à un investisseur étranger, M. Daniel Kretinsky, qui n’y a pas encore installé de nouvelle chaîne. Invitée dans l’émission « C médiatique », sur France 5, en janvier dernier, Alexia Laroche-Joubert, présidente-directrice générale de Banijay France, a qualifié cette décision de « déni de démocratie ». Comment analysez-vous cette décision de l’Arcom, puisque vous êtes vous-même revenu à ce sujet dans vos dernières réponses ? Quelles sont, selon vous, les raisons qui ont poussé l’Autorité à refuser de renouveler votre fréquence ?
M. Vincent Bolloré. C’est toujours la même raison.
Je ne sais pas si vous avez reçu Daniel Kretinsky… Il est charmant et parle, avec un accent allemand, un français parfait. Il donne, je crois, 15 ou 20 millions par an pour renflouer Libération et il fait plein d’autres choses comme ça un peu partout. Il est donc extraordinairement bien vu. Il a beaucoup d’argent, parce qu’il fait du charbon, il est très francophile, il est formidable, il donne de l’argent, et donc il est bien vu ! Quant à nous, on dit des choses, on redresse, on trime, on développe… Cela fait 204 ans que ça dure, et j’espère que ça va durer encore un petit moment. Comme je le dis souvent, nous avons connu trois rois, un empereur et vingt-six présidents de la République : on va se débrouiller ! Ce n’est pas agréable, mais franchement, je vous le dis une fois de plus, je pense que c’est comme ça que s’expliquent les choses. Il y a des gens qui sont bien vus par la petite caste, à qui on ouvre donc toutes les portes, et puis des gens qui sont mal vus, et qui ont des ennuis. Mais ces derniers travaillent peut-être plus dur pour compenser, ce qui fait qu’ils réussissent mieux et que leurs groupes sont peut-être, à terme, plus profitables, ou en tout cas plus résistants.
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Ce sont des propos forts que vous tenez. Il me semble important que vous les précisiez : dire que certains sont aidés et d’autres non peut jeter une forme de suspicion sur des liens politiques, économiques ou financiers. Quand vous parlez d’une petite caste qui nous gouverne, de qui s’agit-il ? Des dirigeants actuels ? Des responsables politiques ?
M. Vincent Bolloré. Je le répète : les gens qui sont aujourd’hui aux manettes sont très contents de le rester.
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Les gens aux manettes politiques ?
M. Vincent Bolloré. Lisez les journaux, allez sur le net : la vie est ainsi.
Notre groupe est plutôt paratonnerre. C’est peut-être de notre faute, mais on ne peut pas dire qu’on nous aide à fonctionner. Vous m’avez dit que vous recevriez, demain ou après-demain, Maxime Saada. Vous verrez ce qu’il en pense.
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Nous l’auditionnerons la semaine prochaine.
Vous considérez donc, par exemple, que les ministres de la culture successifs ne vous ont pas aidés ? C’est dans le champ du ministère…
M. Vincent Bolloré. Nous ne demandons pas à être aidés.
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Vous dites que l’on vous a mis des bâtons dans les roues et qu’une petite caste…
M. Vincent Bolloré. Nous ne sommes pas soumis. Nous sommes libres, et donc nous déplaisons. C’est le prix de notre indépendance.
Comme les difficultés financières de la France s’accroissent, avec tout ce que cela implique pour les gens, les positions se radicalisent, et nous représentons un espace qui ne plaît pas à certains, mais qui plaît à d’autres.
M. Charles Alloncle, rapporteur. Vous avez évoqué dans votre réponse précédente le non-renouvellement de la fréquence de C8, en partie fondé sur le nombre de sanctions que vous avez reçues. Je vais vous donner un exemple, sur lequel j’ai déjà interrogé le président de l’Arcom. Le 5 novembre 2022, M. Hanouna, qui a été une cible particulière de l’Arcom, a appelé la maire de Paris, Anne Hidalgo, à « fermer sa gueule » et à « chasser les rats la nuit au lieu de dire des conneries ». Pour ces propos, l’Arcom a infligé à votre chaîne une amende de 300 000 euros. Or, trois semaines plus tard, France Inter n’a reçu qu’une simple lettre de rappel à la loi pour avoir diffusé à l’antenne un appel à « baiser les femmes des chasseurs » qui visait particulièrement la femme du président de la Fédération nationale des chasseurs, Willy Schraen.
Je le disais, c’est sur la base de sanctions comme celle-là que l’Arcom a décidé de ne pas renouveler la fréquence de C8. Or, depuis la fermeture de cette dernière, en février 2025, on remarque une accélération des sanctions prononcées à l’encontre de CNews. D’ailleurs, un tiers des interventions formelles de l’Arcom envers CNews – mises en garde, mises en demeure, sanctions pécuniaires – ont eu lieu depuis le début officiel des travaux de notre commission d’enquête, en octobre. C’est dire si l’accélération est importante ! Estimez-vous qu’il y a un risque, à court ou moyen terme, de fermeture de CNews par l’Arcom ?
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Vous sortez un petit peu du périmètre de la commission d’enquête, monsieur le rapporteur, mais la question est importante et je laisserai bien sûr M. Bolloré y répondre. Il n’empêche que nous devrons nous recentrer sur les questions relatives à l’audiovisuel public…
M. Charles Alloncle, rapporteur. J’ai comparé les sanctions infligées à C8 et à France Inter !
M. Vincent Bolloré. Je crois que tout est possible. Je ne peux donc pas me prononcer – je n’en sais rien. La dernière fois que j’ai été reçu à l’Assemblée nationale, j’ai donné l’exemple de ce qui se passe à l’école quand les profs n’aiment pas un ou une élève : on regarde son comportement, ses notes, on relève qu’elle a oublié son sac de gymnastique, qu’elle n’a pas fait quelque chose, et à la troisième ou à la quatrième remontrance, elle est convoquée chez le proviseur…
Dans notre situation, nous avons vu beaucoup de choses, et nous en verrons encore d’autres, mais rien de tout cela n’est mortel. C’est un peu triste pour la liberté d’expression, car CNews a beaucoup apporté en la matière, et les équipes de la chaîne sont absolument remarquables. Serge Nedjar a contracté un gros crédit pour une acquisition : il doit donc être très inquiet.
J’ai vu les pauvres équipes de C8, qui ne faisaient de mal à personne – « Les animaux de la 8 », Tuih-Tuih, William Leymergie… Finalement, celui qui était visé, c’était moi, à travers Cyril Hanouna. Cyril a retrouvé une émission ailleurs, sans problème – et il le mérite, parce qu’il attire 2 millions de personnes tous les soirs. On tire donc sur des cibles qui ne sont pas forcément les bonnes.
Pour répondre à votre question, je n’en sais rien. Il faut demander à l’Arcom.
M. Charles Alloncle, rapporteur. J’en viens à une autre question, que nous poserons également à l’Arcom. En février 2025, le journaliste Laurent Nerveux a publié dans Marianne une enquête assez fouillée qui l’a conduit à éplucher le profil LinkedIn de 298 employés de l’Arcom, soit près de 80 % du personnel de l’Autorité. Ses conclusions sont éloquentes. On ne trouverait au sein de l’Arcom aucun employé ayant précédemment travaillé pour votre groupe. En revanche, plus de 15 % des employés de l’Autorité seraient directement issus de groupes de médias concurrents au vôtre, comme France Télévisions, TF1, M6 ou BFM TV. Ces effectifs sont précisément surreprésentés dans des directions administratives ayant eu un rôle stratégique dans l’instruction des dossiers et le prononcé des sanctions. Les anciens concurrents de votre groupe représentent ainsi 28 % de la direction des plateformes en ligne, 36 % de la direction des publics, du pluralisme et de la cohésion sociale et 50 % de la direction de la communication. Avez-vous eu connaissance de cette enquête ? Pensez-vous qu’une surreprésentation de vos concurrents, notamment privés, parmi les employés de l’Arcom puisse être l’une des raisons de la forte augmentation des sanctions prononcées contre votre groupe ces derniers mois ?
M. Vincent Bolloré. Je suppose. Je n’ai pas d’avis particulier. Je ne connaissais pas cette étude. Je sais simplement que nous dérangeons. Nous avons mené un combat pour redresser l’entreprise Canal+ en mettant fin à la joie collective qui y prévalait ; il est donc normal que nous soyons une cible, mais le groupe va bien et nous n’allons pas mourir !
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Cela veut-il dire que, pour vous, l’Arcom est soumise au pouvoir politique ?
M. Vincent Bolloré. Non !
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. J’essaie de comprendre, car ce que vous dites est important. Ce ne sont pas de petits mots. Vous dites qu’il y a une caste qui se protège et qui vous cible…
M. Vincent Bolloré. Qu’il y a une caste qui se protège, ce n’est pas moi qui le dis ! Plein de gens le disent. Cela existe. Cela a toujours été.
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. C’est pour que l’on comprenne de qui il s’agit…
L’Arcom est-elle soumise au pouvoir politique ? Quand elle vous sanctionne…
M. Vincent Bolloré. Je n’en sais rien ! On a déjà vu, dans certains pays et à certains moments de l’histoire, des choses un peu bizarres, mais, je le répète, nous avons connu des guerres mondiales, des révolutions, des tas d’évolutions, et nous sommes passés à travers !
J’ai connu cette caste chez Canal – je ne peux pas vous dire autre chose. Ils étaient très contents, ils s’amusaient beaucoup… C’était très joyeux.
M. Charles Alloncle, rapporteur. Le 18 septembre 2024, le militant d’ultragauche Foued Berahou appelait publiquement, sur ses réseaux sociaux, à une mobilisation antifasciste dans l’archipel des Glénan pour s’opposer à « l’empire Bolloré ». Le 25 août 2025, soit à peine un an plus tard, il a été nommé au collège de l’Arcom à Paris. Le 25 novembre dernier, lors de la première audition de notre commission d’enquête, j’ai interrogé le président de l’Arcom, M. Ajdari, sur ce cas – c’était l’une de mes premières questions. Il nous a indiqué ne pas avoir eu connaissance de ces publications, pourtant diffusées sur les réseaux sociaux, et vouloir se saisir de ce sujet à la suite de son audition. Rachida Dati, à qui j’ai également posé la question alors qu’elle était ministre de la culture, a déclaré qu’elle avait interpellé le président de l’Arcom sur ce point précis sans obtenir la moindre réponse. Pour ma part, je n’ai pas reçu de réponse ni de garantie claire quant à l’indépendance de l’Arcom depuis la nomination de cette personne. M. Berahou est visiblement toujours en poste. Avez-vous eu connaissance de cette nomination ? D’un point de vue un peu plus général, ne faut-il pas faire preuve de la plus grande précaution sur les nominations au sein de l’Arcom afin d’éviter toute forme de militantisme de la part de ses membres, lesquels peuvent être amenés à prononcer des sanctions ?
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. À la suite de son audition, M. Martin Ajdari, le président de l’Arcom, a indiqué au bureau de la commission qu’il n’avait jamais reçu de courrier de la ministre au sujet de ce salarié.
M. Vincent Bolloré. Je ne connais pas ce monsieur, je ne savais pas qu’il avait été nommé, mais il est évidemment embêtant que des gens extraordinairement orientés soient nommés arbitres. On a eu ça avec Reporters sans frontières et dans des tas d’autres cas, mais enfin, la vie est ainsi… C’est comme ça !
M. Charles Alloncle, rapporteur. La dernière fois que vous avez été auditionné à l’Assemblée nationale, c’était lors des travaux de la commission d’enquête sur l’attribution des fréquences de la TNT, créée dans le cadre du droit de tirage du groupe La France insoumise. Avant même que cette précédente commission d’enquête n’ait achevé ses travaux, ou même qu’elle n’ait auditionné les dirigeants du groupe Canal+, plusieurs de ses membres issus de la gauche – dont certains sont présents aujourd’hui et m’accusent matin, midi et soir de vouloir privatiser le service public, ce que je n’ai jamais demandé – avaient signé et relayé des pétitions appelant à la fermeture de C8 et de CNews. Quelques mois après la fin de cette commission d’enquête, leurs pétitions ont visiblement été entendues puisque l’Arcom a décidé de ne pas renouveler la fréquence de C8. Estimez-vous que cette commission d’enquête a eu un impact sur la décision de l’Arcom ? Quelles sont, selon vous, les conclusions à en tirer sur la façon de mener une commission d’enquête quand elle traite d’un sujet aussi médiatique qui concerne des millions de Français ?
M. Vincent Bolloré. Je n’ai pas d’avis. Je sais que des tas de gens voulaient fermer C8 – ça m’avait été annoncé – et que des tas de gens veulent aussi fermer CNews. Il y a des tas de gens qui voudraient arrêter tout ce que nous faisons déjà, et qui voudraient nous arrêter.
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Il y a aussi des tas de gens qui vous regardent et qui souhaitent que vous puissiez continuer.
M. Vincent Bolloré. Je ne suis pas un Bisounours, je suis tout à fait conscient de ce qui se passe autour de nous. Je le répète, je pense que la France est entrée dans un moment de combat particulier, eu égard à sa situation financière ; comme nos chaînes et nos médias disent la vérité – en tout cas, ils disent des choses différentes de ce qu’on entend ailleurs – et que nous ne sommes pas complaisants, il est normal que nous dérangions et que l’on veuille nous supprimer. C’est arrivé dans des tas de pays, dans des tas de périodes – je dirais même que ça arrive tout le temps.
Vous m’interrogiez sur la caste. Il y a toujours eu des castes, dans tous les pays, à tous les moments. La question est de savoir si vous êtes avec la caste ou non. Il se trouve que je ne suis pas avec elle – pas parce qu’elle n’a pas voulu de moi, mais parce que j’ai des convictions. Je crois en la France, en les Françaises et les Français. Je crois en la religion. Je crois à l’empathie. Je n’ai pas envie de compromettre ce groupe. Comme nous sommes un espace de liberté, un certain nombre de patriotes sont effectivement venus y travailler, et je crois qu’ils y sont bien, en général.
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Vous avez tenu des propos forts, et je vous remercie d’ailleurs de nous parler en toute transparence, sans aucune langue de bois. Quelle que soit la manière dont nous recevons vos propos, je vous sais gré de nous dire les choses clairement, telles que vous les pensez.
Supprimeriez-vous l’Arcom, considérant qu’elle menacerait une forme de liberté d’expression à laquelle nous sommes, je crois, tous attachés ici ? Diriez-vous que cette instance veut vous censurer, peut-être même vous supprimer, comme vous l’avez dit, et faire en sorte que vous cessiez vos activités ?
M. Vincent Bolloré. Je ne crois pas…
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Vous avez parlé de confiscation, vous avez dit que l’on avait confisqué…
M. Vincent Bolloré. C’est un fait. Mais je ne crois pas que l’Arcom agisse proprio motu – c’est-à-dire par elle-même. Cette autorité représente un ensemble de gens qui pensent que… Ils ont le droit de le penser, c’est leur liberté. Je laisse à mes ennemis la liberté de vouloir nous supprimer. Chacun fait comme il pense !
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. J’essaie vraiment de comprendre votre propos…
M. Vincent Bolloré. Supprimer l’Arcom ne ferait pas disparaître nos problèmes, qui reviendraient par un autre canal.
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. D’accord. Parce que, pour vous, l’Arcom est un prolongement politique…
M. Vincent Bolloré. Je ne crois pas que l’on puisse s’exprimer comme ça.
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. C’est une caste ?
M. Vincent Bolloré. Dans la France d’aujourd’hui, 85, 90 ou 95 % des gens voient leur situation se dégrader chaque jour. Ils ont des problèmes financiers : leur pouvoir d’achat a baissé, ils n’arrivent plus à vivre. Je disais tout à l’heure en souriant – mais en réalité cela ne me fait pas sourire – que de mon temps on avait des problèmes de fin de mois, mais que maintenant les problèmes arrivent en milieu voire en début de mois. Malgré cela, un certain nombre de gens vivent dans une prospérité, une félicité qui n’est d’ailleurs pas uniquement financière – je ne sais pas si vous allez au cinéma, mais dans des films comme Gatsby le magnifique, les gens sont contents, ils dansent et ils chantent. Quand je suis arrivé chez Canal, les gens dansaient et chantaient, parce que Vivendi n’osait pas leur couper les 500 millions qu’ils coûtaient chaque année. Après, c’est une question de volonté… Mais aujourd’hui, c’est sûr que ça se radicalise, et que ça va encore se radicaliser parce que non seulement les gens ont moins d’argent mais l’État, ayant lui-même moins d’argent, donne moins aux services publics qui permettaient auparavant de bien vivre en France même sans avoir beaucoup d’argent. Les gens vivent mal, ils sont en difficulté. On a parlé des agriculteurs, des pêcheurs, des commerçants…
Je ne m’exprime jamais dans la presse, mais puisque vous me convoquez au prétexte de m’interroger sur Banijay – à quoi je ne connais que dalle – et que je respecte les parlementaires, je réponds à votre question.
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Vous voyez que le rapporteur a plein de questions portant sur autre chose que Banijay !
M. Vincent Bolloré. Je vous ai dit que j’étais démocrate. Tous les députés présents dans cette salle ont mon respect.
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Je dois dire que vous avez répondu directement à notre convocation, spontanément, sans aucune forme d’entrave. Cela a été très simple d’organiser cette audition, et je voulais d’ores et déjà vous en remercier.
Mme Anne Sicard (RN). Monsieur Bolloré, je souhaiterais connaître votre réaction aux deux déclarations suivantes, qui ont choqué beaucoup de monde.
La présidente de France Télévisions, Mme Delphine Ernotte, a déclaré publiquement, dès sa prise de fonctions : « On a une télévision d’hommes blancs de plus de 50 ans et ça, il va falloir que ça change. » Imaginez qu’un dirigeant de CNews, de TF1 ou de M6 – peu importe – déclare devant les caméras : « J’ai trop de femmes noires dans mes équipes ; ça va changer. » L’Arcom serait saisie dans l’heure, le parquet s’intéresserait à ce dirigeant dans la semaine et il n’occuperait plus son poste avant la fin du mois. Pourtant, Mme Ernotte a entamé son troisième mandat et est payée 400 000 euros par an par les Français, parmi lesquels des hommes blancs de plus de 50 ans. Voilà pour le premier choc.
En juillet 2023, ici même, devant la représentation nationale, Mme Ernotte a déclaré : « On ne représente pas la France telle qu’elle est, on essaie de représenter la France telle qu’on voudrait qu’elle soit. » Ainsi, les Français financent à hauteur de 4 milliards d’euros par an non pas un service public, mais le projet idéologique d’une femme que personne n’a élue.
Ma question est simple, monsieur Bolloré. Si l’un de vos directeurs de chaîne avait stigmatisé publiquement une catégorie de collaborateurs en raison de leur sexe, de leur âge ou de leur couleur de peau, combien de temps aurait-il conservé son poste ? Si ce même directeur avait confessé devant une commission parlementaire que vos médias ne reflètent pas la réalité mais sa vision du monde, fausse et manipulée, quelle aurait été votre réaction ?
M. Vincent Bolloré. Pardonnez-moi, madame la députée, mais je ne peux pas juger quelqu’un, quoi qu’il ait dit ou fait. Je suis pour le pardon. Je ne sais pas dans quelles conditions ces propos ont été tenus : est-ce sous le coup de l’énervement ? est-ce stratégique ? Je ne le sais pas. Mais je ne jette pas la première pierre. Moi-même, j’ai dit des tas de trucs pas agréables sur beaucoup de gens ; je ne vais donc pas jeter la pierre à qui que ce soit. Ne m’en veuillez pas.
Mme Céline Calvez (EPR). Monsieur Bolloré, retraçant, dans votre propos liminaire, l’histoire de votre groupe familial, vous avez déclaré : « On a repéré le secteur des médias, qui est un secteur très rentable, qui nous a paru intéressant. » Pensez-vous que l’audiovisuel public doit être rentable ? Si oui, selon quels critères ?
Vous avez estimé que l’audiovisuel public, c’est « 4 milliards de pertes », avant de vous reprendre et de parler de « coûts ». Or l’audiovisuel public, c’est l’accès gratuit à de nombreuses informations, nationales ou internationales. Certes, il est financé par de l’argent public à hauteur de 4 milliards mais, si on rapporte cette somme au nombre de foyers, cela fait quand même bien moins de 24 euros par mois. L’audiovisuel public, c’est aussi l’accès à des créations, à des débats de société, c’est la constitution d’un patrimoine de films, de séries et de documentaires, la création d’emplois sur tout le territoire, que ce soit en Île-de-France ou en Bretagne, sans compter les emplois indirects. Bref, c’est une véritable contribution à l’économie, à la culture et à l’espace démocratique français.
Certes, compte tenu des difficultés financières de l’État – et des Français, vous l’avez rappelé –, il faut se serrer la ceinture. Mais ne pourrait-on pas considérer que l’audiovisuel public s’apparente à un outil régalien ? Face aux menaces d’ingérence, à la radicalisation des discours politiques, à la guerre informationnelle menée à l’échelle internationale, voire au sein du paysage audiovisuel et numérique français, face aux évolutions technologiques, qui requièrent des investissements massifs, il nous faut sans doute investir davantage encore dans la création d’un espace public d’information fort. Vous qui avez suivi de près l’évolution des sociétés sur les différents continents, comment jugez-vous la puissance informationnelle et communicationnelle de la France ? Comment l’audiovisuel public doit-il y prendre sa part ?
M. Vincent Bolloré. Je pense que vous avez raison : l’audiovisuel public, dans les pays, est quelque chose de précieux, d’utile. La question, c’est, à nouveau, le coût. Moi, je pense que TF1… On pourrait dire exactement la même chose des autres chaînes : elles emploient des gens, font de la création, des reportages, de l’information, et elles coûtent zéro à l’État. Et je ne suis pas sûr qu’elles fassent de l’ingérence, de la manipulation de cerveaux ou quoi que ce soit. Donc je suis pour le service public et pour un service public qui gagne de l’argent. Je crois que c’est possible. Je pense qu’on peut avoir un service public de qualité, peut-être même de meilleure qualité que d’autres chaînes, mais qui gagne de l’argent. Je pense que c’est faisable.
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. C’est-à-dire sans argent public ?
M. Vincent Bolloré. Oui, sans argent public, bien sûr. Je pense qu’on le peut. Vous savez, j’ai travaillé pendant quarante ou quarante-cinq ans à redresser du papier, à faire du plastique, du transport – j’ai fait des tas de trucs. C’étaient des problèmes comme celui que vous évoquez. Je ne vois pas d’impossibilité à faire exactement ce que vous dites : contribuer, faire quelque chose de formidable, réunir les Français. Je trouve sain, d’ailleurs, que l’État ait son service public, mais je pense que ce service public devrait ne rien coûter aux Français. Je pense que c’est possible.
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. En quoi serait-il public s’il est financé par de l’argent privé ?
M. Vincent Bolloré. Il peut appartenir à l’État : celui-ci nomme les dirigeants, les représentants du peuple contrôlent. Mais ce n’est pas parce que cela dépend des représentants de l’État que cela doit coûter 4 milliards. Ce n’est pas parce que vous rentrez dans une pièce que, tout d’un coup, l’entreprise doit se mettre à perdre de l’argent. Moi, je pense que c’est possible, vu mon expérience, et que c’est souhaitable : un beau service public. Et vous verrez, comme à Canal, ce ne sont pas les salariés qui coûtent, c’est un petit ensemble qui est au-dessus, qui fait des trucs et des machins de toutes sortes, si bien qu’à la fin de la journée, pouf : ça a coûté 4 milliards. Mais ils se réfugient derrière l’argument : « Attendez, nous, c’est l’État, c’est formidable, et il y a des méchants qui nous attaquent. »
Mme Nadège Abomangoli (LFI-NFP). Monsieur Bolloré, vous êtes à nouveau auditionné par une commission d’enquête de l’Assemblée nationale, après l’avoir été par celle dont M. Saintoul était le rapporteur. Votre présence parmi nous se justifie tant les chaînes de votre groupe se présentent comme un contre-modèle de l’audiovisuel public, voire le revendiquent. Un contre-modèle où, à nos yeux, la liberté journalistique s’efface devant une ligne éditoriale monolithique, celle de la réaction contre les antiracistes, les féministes ou les écologistes. Un modèle pluraliste entre 23 heures et 5 heures du matin, où l’on peut voir des orateurs de La France insoumise, mais qui, le reste du temps, donne la parole à l’extrême droite. Dans vos médias se multiplient des procédés journalistiques désignant des classes dangereuses, procédés qui sont de nature à exciter des réflexes racistes, en particulier islamophobes.
Vos chaînes assument ce contre-modèle. D’ailleurs, M. le rapporteur y est régulièrement invité pour attaquer l’audiovisuel public.
M. Charles Alloncle, rapporteur. Une fois en deux ans !
Mme Nadège Abomangoli (LFI-NFP). La concurrence entre le privé et le public implique le respect de règles strictes, tout comme notre commission d’enquête respecte certaines règles qui garantissent la fiabilité des témoignages qu’elle recueille. Or nous avons un problème. Les propos que vous avez tenus sous serment devant une précédente commission d’enquête ont été mis en doute par MM. Onfray et de Villiers. En effet, le 13 mars 2024, vous avez déclaré sous serment : « Je ne suis jamais intervenu dans les contenus, en aucune façon, dans le groupe Canal, et en plus je n’ai pas le temps » – vous l’avez répété aujourd’hui. Or M. de Villiers, dans son ouvrage Populicide, a écrit le contraire. Selon lui, vous auriez indiqué : « Eh bien, on inventera une formule où tu seras les deux », à savoir chroniqueur et éditorialiste. Depuis, Philippe de Villiers anime tous les vendredis sur CNews l’émission « Face à Philippe de Villiers ». Pareillement, M. Onfray a déclaré en direct sur CNews que vous lui auriez personnellement demandé de participer à une émission de cette chaîne. Ces propos contredisent donc ceux que vous aviez tenus devant la commission d’enquête de l’Assemblée nationale. Aussi la question de votre sincérité se pose-t-elle. M. de Villiers et M. Onfray ont-ils menti ? Et si tel est le cas, pour quelles raisons n’avez-vous pas dénoncé ces propos ?
M. Vincent Bolloré. Je ne suis pas du tout d’accord avec ce que vous avez dit, dans votre propos liminaire, sur l’aspect raciste ou non féministe des chaînes. En aucune façon, personne de ce groupe, en tout cas pas moi… C’est complètement abracadabrantesque, comme disait un ancien président de la République ; je ne réponds donc pas sur ce point, mais je pense que vous vous trompez largement sur ce que sont ces chaînes.
Vous parlez de Philippe de Villiers, mais avez-vous lu son livre ? Voici ce qu’il y écrit. Je lui aurais dit : « Nous sommes tous deux sortis des mêmes chirons de granit et de genêts en fleurs. Au nom du voisinage armoricain, je viens t’arracher aux délices d’une retraite de plume et d’estoc. » L’histoire est simple. Philippe de Villiers m’invitait depuis très longtemps au Puy du Fou. Honnêtement, je n’avais pas envie d’y aller : c’est un peu loin, c’est compliqué et je pensais que c’était un truc à peu près nullasse. Et puis, il y a deux ou trois ans, j’ai été obligé d’aller à Nantes pour une œuvre de générosité et la personne avec qui j’étais m’a dit : « On n’est pas très loin, viens au Puy du Fou. » J’arrive au Puy du Fou et là, je suis estomaqué. Si vous n’y êtes pas allée, allez-y : c’est un endroit incroyable ! C’est mieux qu’Eurodisney, mieux que tout ce que vous pouvez voir et, en plus, c’est l’histoire de France. Vous avez Jeanne d’Arc, les mousquetaires, La Pérouse. C’est un truc sensationnel, La Pérouse – pardon, je m’y arrête deux secondes, pour vous donner envie d’aller là-bas.
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Je ne suis pas certain que vous y alliez ensemble…
M. Vincent Bolloré. J’ai presque fini.
Un bateau part, il va faire naufrage. Mais comme, à cause des handicapés, ils n’ont pas le droit de faire bouger le bateau, un type vient et fait bouger le toit. Vous entrez donc dans cet endroit et, comme le toit bouge, vous avez vraiment l’impression d’avoir le mal de mer. Bref, je passe là-bas deux jours fantastiques et je dis à Philippe – vraiment, j’étais surpris : « Tu devrais venir raconter des émissions d’histoire à la télé. » Ensuite, je rentre à Paris, je vois Maxime Saada, je lui demande s’il est déjà allé au Puy du Fou ; il me répond que non. Je lui dis : « C’est formidable, tu devrais y aller. » Donc je n’ai jamais menti. Quand Philippe de Villiers écrit : Ô camarade des chirons et des genêts en fleur, je viens t’arracher des trucs, c’est un machin à la Victor Hugo. Voilà.
Mme Nadège Abomangoli (LFI-NFP). Je ne parle pas de ce passage-là.
M. Vincent Bolloré. Si, c’est ça, le passage : c’est comme ça qu’il le raconte. Donc, je réponds : je vois beaucoup de gens. Je vous l’ai dit tout à l’heure : comme j’étais fait pour ne rien faire, j’ai le talent de découvrir des talents. Et quand je vois Philippe de Villiers au Puy du Fou, je lui dis : « Tu devrais venir parler. » Ce n’est pas ce qu’on appelle faire une émission. Je n’ai jamais signé un contrat, je ne me suis jamais occupé de rien du tout. D’ailleurs, pour tout vous dire, que ce soit pour Onfray ou pour les autres, je ne suis jamais allé dans l’immeuble Cévennes où sont toutes les chaînes. Je n’ai jamais pénétré dans ce bâtiment. Mais je rencontre du monde, en effet – comme je vous rencontre aujourd’hui. Il y a plein de gens qui viennent me demander conseil et, quand je vois un talent, je le dis. Onfray, en effet, j’ai lu un de ses livres, je l’ai trouvé bien et je l’ai signalé – et Gérald-Brice Viret, ou je ne sais pas qui, l’a pris. Mais je n’ai pas le pouvoir d’intervenir.
Je reviens en arrière deux secondes – je vais me brouiller avec Maxime Saada ou Arnaud Lagardère, mais ce n’est pas grave : si je leur demandais quoi que ce soit, je ne suis même pas sûr qu’ils le feraient.
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Ce sont donc des recommandations.
M. Vincent Bolloré. Ce sont des signalements de gens compétents.
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. « Signalement », c’est mauvais signe, généralement.
M. Vincent Bolloré. Ça dépend.
Mme Ayda Hadizadeh (SOC). Monsieur Bolloré, vous avez développé ici une vision du service public audiovisuel selon laquelle il ne devrait pas coûter 4 milliards d’euros, affirmant que vous pourriez le faire fonctionner sans qu’il ne coûte rien et sans qu’il rapporte. Mais vous-même, dans le cadre de vos activités industrielles, vous avez coûté de l’argent à la nation, à la collectivité : vous avez bénéficié de subventions publiques et d’un avantage pour acquérir une concession à bas prix, si je ne me trompe pas, concession qui a été rachetée plusieurs millions d’euros par l’État alors que vous deviez la rendre gratuitement. On s’éloigne un petit peu du sujet de l’audiovisuel public, mais je voulais pointer le fait que vous-même, dans vos activités industrielles, vous avez coûté de l’argent au contribuable, pour de bonnes ou de mauvaises raisons ; en tout cas, c’est un fait.
Vous avez insisté à plusieurs reprises sur vos valeurs chrétiennes. Elles sont admirables. Moi, j’en partage beaucoup, sans être chrétienne, notamment celle de l’empathie. Je m’étonne donc d’une chose. Dans les médias que vous dirigez, que vous présidez, la dimension d’empathie est un peu absente. Vous semblez dire qu’on en veut à vos chaînes parce que vous dérangez et ne faites pas partie de la caste. Mais les milliers de gens qui écrivent à l’Arcom le font non pas de gaieté de cœur, mais parce qu’ils sont heurtés par des propos qui non seulement sont dénués de toute empathie mais tombent sous le coup de la loi. C’est bien pour cela que vous êtes condamné.
Je ne prends qu’un seul exemple parmi beaucoup d’autres. Quand M. Praud déclare sur votre antenne, le 29 septembre 2023, au sujet de la recrudescence des punaises de lit en France – une intox russe, par ailleurs – : « Il y a beaucoup d’immigration en ce moment. Est-ce que ce sont les personnes qui n’ont pas les mêmes conditions d’hygiène que ceux qui sont sur le sol de France qui les rapportent ? », il pose une question pleine d’insinuations – et on sait ce que cela veut dire. Moi, je suis étonnée parce que je lis dans la Bible, plus précisément dans le Lévitique, chapitre 19, verset 33 : « Quand un émigré viendra s’installer chez toi, dans votre pays, vous ne l’exploiterez pas. Cet émigré installé chez vous, vous le traiterez comme un indigène, comme l’un de vous. Tu l’aimeras comme toi-même, car vous-mêmes, vous avez été des émigrés dans le pays d’Égypte. » Puisque, sur vos antennes, vous faites un parallèle systématique entre immigration, insécurité et islam – les trois « I » –, je souhaiterais vous entendre là-dessus.
Enfin, vous dites que vous savez repérer les talents. Je vous pose donc une question très directe. Avez-vous rencontré M. Alloncle avant ou durant les travaux de cette commission d’enquête, qui ont bénéficié d’une certaine couverture par les médias que vous possédez ?
M. Vincent Bolloré. D’abord, pour répondre à votre troisième question, je n’ai jamais rencontré M. Alloncle : je viens de le rencontrer en arrivant – il m’a salué quand j’étais assis sur le petit canapé en vous attendant. Je ne l’avais jamais vu auparavant – mais il a l’air très sympathique et très efficace.
Sur le premier point, je ne peux pas être tenu pour responsable de tout ce qu’il y a sur nos chaînes, de tous les livres ou de tous les journaux qui sont écrits. Mais enfin, globalement, je l’ai dit, vous pouvez regarder les choses avec un certain œil et affirmer, par exemple, que je suis woke. Cela vous étonne, n’est-ce pas ? Pourquoi suis-je woke ? Parce que Le Petit Robert, qui a inventé le wokisme – « il ou elle » –, est publié chez nous. Après, vous pouvez me dire : vous êtes CGT, communiste, parce que, je crois, le numéro 2 de Sophie Binet travaille dans un de nos groupes. Attendez, on a 100 000 personnes, ou je ne sais pas combien : je ne peux pas être tenu pour responsable de ce que vous pouvez trouver à droite ou à gauche sur les punaises de lit. Je ne sais pas qui en a parlé,…
Mme Ayda Hadizadeh (SOC). M. Praud, votre chroniqueur vedette !
M. Vincent Bolloré. … mais je ne peux pas en être tenu pour responsable. Ce que je peux vous dire, c’est qu’en ce qui me concerne, j’accueille évidemment tous les émigrés. J’ai beaucoup d’amis musulmans, avec qui je prie parce que nous partageons le fait de croire en un dieu : nous ne pensons pas que nous sommes Dieu. Donc, au contraire ! Vous ne pouvez pas dire cela : c’est inexact.
Mme Ayda Hadizadeh (SOC). Si, c’est votre ligne éditoriale.
M. François-Xavier Ceccoli (DR). Un petit propos liminaire sur les coûts que vous avez évoqués. Je partage totalement le souci d’économie dans l’audiovisuel public mais celui-ci remplit certaines missions – par exemple les télés régionales, si précieuses en Bretagne et en Corse – dont, vous me l’accorderez, on aurait peut-être du mal à équilibrer le budget.
Votre arrivée dans le paysage audiovisuel a, de manière assez nette, contribué à garantir – nous sommes nombreux à le penser – l’expression d’un réel pluralisme, notamment en donnant du temps d’antenne à des opinions qui étaient jusqu’alors sinon tues, en tout cas pour le moins minorées, y compris dans le débat public. Le fait que les audiences aient suivi est le meilleur indicateur : quand on voit celles de CNews et d’Europe 1, force est de constater que ces chaînes ont trouvé leurs téléspectateurs et auditeurs.
J’ai une question sur la stratégie. Au moment où vous avez engagé la transformation de ces médias, aviez-vous déjà l’ambition de rééquilibrer le débat public ? Faisait-elle partie explicitement de votre projet stratégique ou bien l’homme d’affaires – et ce n’est pas un gros mot – y a-t-il vu simplement une opportunité de développement ? En clair, l’enjeu était-il uniquement stratégique et financier ou était-il aussi sociétal ?
M. Vincent Bolloré. D’abord, je partage absolument votre avis sur la Corse. Les Bretons et les Corses doivent être aidés, respectés. Je pense donc que s’il faut faire une exception, c’est en effet pour ce grand pays qu’est la Corse.
Ensuite, malheureusement, je n’ai eu, je dois l’avouer, que des ambitions mercantiles. Quand on est entrés dans Vivendi, on n’avait aucune intention de faire quoi que ce soit dans le domaine politique, pour une raison simple : 99,99 % des programmes de Canal, ce n’est pas de la politique. D’ailleurs, chez Canal, certaines personnes pensent que si on n’avait pas de chaîne gratuite, ce serait aussi bien. Donc on n’a jamais eu cette ambition. En revanche, on a laissé toute liberté aux gens qui sont venus chez nous, et ils ont développé quelque chose qui s’appelle la vérité. À un moment, alors que tout le monde disait que Biden allait être élu, les chaînes gratuites ont commencé à dire : attention, Trump peut être élu – cela ne veut pas dire qu’ils étaient pour Trump. Après, il y a eu la guerre entre l’Ukraine et la Russie, ou plutôt entre la Russie et l’Ukraine, et ils ont dit : attendez, ça va être plus compliqué, ça va durer plus longtemps, c’est un truc dramatique. Et puis, pareil, plus récemment, sur l’Iran, ils ont dit : oui, les mollahs ne sont pas des gens formidables, mais que va-t-il se passer derrière ? Est-ce que la crise énergétique… ?
C’est cet espace de liberté qui donne une impression de politique. Pourquoi ? Parce qu’il vient contrecarrer ou contredire certaines histoires qu’on veut nous raconter. Là, j’ai parlé de choses extérieures, pour être simple. Mais le sujet essentiel, c’est la situation économique de la France. On nous a raconté que notre pays était la start-up nation, etc. La vérité, c’est que ces personnes, dans notre groupe, ont expliqué quelle était, malheureusement, la vraie situation – et ce sont elles qui ont eu raison. Donc ce n’est pas du tout en voulant faire de la politique – ce n’était pas notre ambition et cela ne représente pas d’argent chez nous – mais en laissant la liberté aux gens qu’on s’est retrouvés en effet avec une situation, une image politique un peu plus déterminée.
Mme Sophie Taillé-Polian (EcoS). Monsieur Bolloré, je ne souhaitais pas particulièrement que vous veniez devant cette commission d’enquête. Comme vous l’avez indiqué, vous n’avez pas grand-chose à dire, si ce n’est votre avis personnel sur cette petite caste – il serait intéressant que vous nous en disiez plus. Moi, je considère que vous faites partie de la grande caste des ultrariches, qui est extrêmement protégée ; si elle l’était moins, la France aurait peut-être moins de problèmes financiers. Les médias sont, avez-vous dit, des outils de puissance ; on comprend donc pourquoi vous avez investi dans ce secteur. Vous seriez le bouc émissaire facile – peut-être parce que vous utilisez à fond vos outils de puissance.
Ma question est simple. Avez-vous demandé aux directions de vos médias, pour retourner le stigmate et déplacer le débat afin qu’il porte non plus sur Bolloré et la concentration des médias mais sur le service public pas gentil, de conduire la véritable campagne contre le service public qu’ils ont menée ? Ainsi, le 9 septembre dernier – ce n’est qu’un exemple parmi d’autres –, M. Praud a déclaré : « Tous les jours, je dis bien : tous les jours, nous parlerons de France Inter et de France Télévisions. Tous les jours ! » L’avez-vous demandé ? Sans doute me répondrez-vous : non, non, je n’interviens jamais. Mais comme l’a dit ma collègue vice-présidente de l’Assemblée nationale, il a été démontré que votre non-ingérence, votre non-intervention était, de fait, fausse puisque vous intervenez régulièrement dans les médias que vous possédez.
J’ai une dernière question, monsieur Bolloré. Pensez-vous que le soutien sans faille de la direction de CNews à M. Morandini était juste, étant donné le pouvoir d’influence et d’exemplarité qu’a la télévision dans notre société ?
M. Vincent Bolloré. D’abord, je ne suis pas du tout d’accord avec vous : je n’interviens pas. Je l’ai redit, je présente des gens mais je n’interviens pas. Les gens qui sont chez nous… Il y a une ligne de commandement, qui est extraordinairement importante. Ensuite, si l’on voulait faire de la politique, on n’investirait pas à l’étranger, on ne ferait pas un groupe international : on ferait un groupe purement français. Si notre objectif était uniquement politique, on investirait tout en France. Troisièmement, on est tout petits par rapport aux autres. Vous pouvez faire toutes les lois anticoncentration que vous voulez, ce n’est pas nous qu’elles toucheront. Vos trois propos liminaires sont donc malheureusement, ou heureusement, faux.
En ce qui concerne l’affaire Morandini, je condamne bien sûr, absolument, tous les faits délictuels. Et c’en est un grave, sur lequel tout le monde est d’accord. Moi, j’ai quatre enfants, neuf petits-enfants – on a tous des enfants, ou pas d’ailleurs ; ce sont des sujets insupportables.
Il n’en reste pas moins que, dans ces moments-là, deux forces s’affrontent. Il y a d’abord la justice. Si quelqu’un fait quelque chose comme cela, il doit être condamné. La justice est passée. Or qu’a-t-elle dit dans le cas de Jean-Marc Morandini ? Elle a dit : deux ans de prison avec sursis. Sursis, cela veut dire deuxième chance : si vous ne faites rien, vous ne faites pas de prison ; si vous recommencez, vous irez en prison. La justice est passée.
Il y a ensuite le pardon. Pardonne-t-on aux gens qui ont fait des choses ? C’est un vaste sujet. Autant il est facile de pardonner à ceux qui sont très lointains – cela vous est égal –, autant le pardon est presque insupportable quand le préjudice vous concerne. Mais, je vous l’ai dit tout à l’heure, je suis chrétien – nous sommes deux milliards – et je récite tous les jours le « Notre Père » : « Notre Père, qui êtes aux cieux, […] pardonnez-nous nos offenses comme nous pardonnons aussi »… Donc je pardonne.
Les dirigeants de CNews ont pris, je pense, les bonnes décisions. D’abord, ils ont laissé M. Morandini regretter amèrement par écrit, dans une déclaration, ce qu’il avait fait. Ensuite, il a démissionné, il est parti. Je pense que, malheureusement, justice est passée et, maintenant, miséricorde doit passer. La miséricorde ou le pardon n’est pas une faiblesse ; c’est une force, car la miséricorde libère l’autre et vous libère également.
Moi, je ne fais pas, je n’ai jamais fait et je ne ferai jamais partie de ceux qui hurlent avec les loups. Ce sont des histoires dramatiques mais, dans toute structure humaine, ce genre d’histoire arrive. Il faut justice et miséricorde.
Mme Véronique Besse (NI). Monsieur Bolloré, tout d’abord, merci d’avoir fait cette belle promotion du Puy du Fou, qui est au cœur de ma circonscription et qui est une fierté vendéenne et française.
La chaîne de télévision France Info a été créée en catimini à l’été 2016, un an avant la présidentielle de 2017 – certains articles de presse, à l’époque, y ont vu une rampe de lancement pour une éventuelle candidature de François Hollande. À titre de comparaison, au Royaume-Uni, en Italie et en Allemagne, on ne compte que trois chaînes d’information en continu. Ma question est donc toute simple. Y a-t-il, dans le paysage audiovisuel français, de la place pour une quatrième chaîne d’information en continu ?
M. Vincent Bolloré. Bravo pour le Puy du Fou ! C’est, je le redis, un endroit extraordinaire. Philippe de Villiers a fait un travail insensé avec ses équipes et, comme son fils a pris la suite, cela va se poursuivre. Ce sont surtout les milliers de personnes qui y travaillent qui sont impressionnantes. Pardon pour cette digression, mais quand on a un truc qui marche, il faut en parler, quand même.
Moi, je crois qu’il y a de la place pour autant de personnes qui le veulent. Après, la question qui se pose est celle de savoir qui paye les pertes. On pourrait avoir cinq, six, sept ou huit chaînes. Mes parents, je me souviens très bien, sont allés pour la première fois aux États-Unis après-guerre, à une époque où, en France, on avait à peine une chaîne. Ma mère m’avait rapporté le guide des programmes de la télévision, qui faisait 300 pages : il y avait, je ne sais pas, 400 chaînes. Donc qu’il y ait 400, 600 ou 800 chaînes, dont 12 chaînes d’information, cela ne me gêne pas. Après, la question est celle de savoir qui les finance. Aujourd’hui, les quatre chaînes tiennent, je pense : CNews gagne de l’argent et BFM doit en gagner encore. LCI, je crois, en perd mais le groupe TF1 est globalement très profitable. Quant à France Info, nous retombons dans la situation qu’on a évoquée tout à l’heure : tout dépend de… Mais il y a la place. Ce n’est pas une question de place – s’il n’y avait pas de chaîne d’info, sans doute faudrait-il que l’État s’y mette. La question, c’est : qui finance et comment ?
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Si CNews perdait de l’argent, continueriez-vous à en être actionnaire ? Est-ce simplement un investissement financier, mercantile ou lucratif ou considérez-vous qu’il y a besoin, en France, d’un espace avec des lignes éditoriales différentes et que c’est votre rôle de permettre qu’un tel média existe ?
M. Vincent Bolloré. Quand on est arrivés chez Canal, il y avait déjà iTélé ; c’était d’ailleurs, je crois, la première chaîne d’information – ou la deuxième, je ne sais plus. On a mis des équipes qui l’ont redressée, mais on n’a pas l’habitude de laisser des pertes longues sans espoir de retour parce qu’on n’a pas les moyens. Je l’ai dit devant une autre commission d’enquête : moi, j’ai des actionnaires qui téléphonent quand ils voient que le cours ou les résultats baissent. Je l’ai dit en riant, mais c’est vrai : Alberto, un ami restaurateur italien, a mis tout l’argent de sa famille dans le groupe ; je peux vous dire que je pense à lui quand je regarde les résultats. Pour répondre à votre question, monsieur le président, ce qui est définitivement non rentable, nous ne le gardons pas. Mais d’abord on se bat pour essayer de faire en sorte que cela devienne rentable.
Mme Ersilia Soudais (LFI-NFP). Monsieur Bolloré, au-delà du fait que je suis assez choquée d’entendre un cours de catéchisme à l’Assemblée nationale, je constate qu’on vous a invité pour vous offrir une tribune. Pourtant, vous êtes l’exemple parfait de ce qu’il ne faut pas faire : vous vous êtes échiné à faire maintenir à l’antenne un pédocriminel notoire, vous vous êtes ingéré dans vos rédactions, notamment pour interdire un certain nombre de sujets, et vos chaînes ont été quand même très longtemps ultradéficitaires.
En parlant de sous, j’ai également été choquée de vous entendre dire que les 4 milliards de l’audiovisuel public, c’est beaucoup quand la France est en difficulté. Cela ne vous dérange-t-il pas de demander que l’on fasse les fonds de tiroir de l’audiovisuel public alors que vous avez vous-même bénéficié pendant des années de cadeaux colossaux d’argent public ? Je pense notamment aux 300 millions de cadeaux fiscaux qui vous ont été faits pour vous éviter de payer une amende.
Je voudrais savoir également si vous maintenez votre mensonge. Tout à l’heure, vous avez dit que Canal n’avait pas été aidé. Or je vous rappelle que Hollande est intervenu pour sauver Canal+ en lui permettant de conserver le football dans le cadre d’un appel d’offres.
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Je vous rappelle simplement, madame Soudais, que j’ai convoqué M. Vincent Bolloré – que je remercie d’ailleurs de s’être rendu disponible – parce qu’il est actionnaire de Banijay, l’une des principales sociétés de production avec lesquelles travaille France Télévisions, et parce que c’est un acteur important du paysage audiovisuel français. Il ne s’agit pas de donner une tribune à quiconque : dans une commission d’enquête, nous posons des questions et les personnes auditionnées y répondent. Je vais donc laisser M. Bolloré répondre à vos questions.
M. Vincent Bolloré. Je suis désolé du cours de catéchisme, que je ne voulais pas vous imposer, mais ma foi est inhérente ; elle rend joyeux et paisible. Comme vous – enfin, vos collègues – m’interrogez sur divers sujets, je suis obligé d’expliquer d’où viennent les décisions et comment ça se passe.
D’abord, on n’a jamais eu d’argent public – en tout cas, par rapport aux impôts qu’on paye, c’est une blague : regardez le bilan fiscal. L’histoire des 300 millions, je crois en avoir entendu parler. Je crois même que M. Coquerel lui-même est allé vérifier et s’est aperçu qu’il n’y avait pas de problème – sous réserve de vérification. Donc nous n’avons jamais eu de cadeaux fiscaux.
Quant à François Hollande qui nous aurait aidés, ce serait une première ! Ce serait sympa que vous me disiez ce qu’il a fait, parce que c’est lui qui a commencé la vendetta dans son livre en disant « Bolloré, catholique ! » – car on a le droit d’être tout sauf catholique. Je ne suis pas sûr qu’il ait aidé à quoi que ce soit, à ma connaissance. Mais peut-être qu’il a aidé, et je lui en suis reconnaissant si c’est vrai.
Mme Ersilia Soudais (LFI-NFP). C’est ce qui est paru dans la presse, en tout cas.
M. Vincent Bolloré. Vous savez, tout ce qu’il y a dans la presse n’est pas toujours vrai.
Mme Ersilia Soudais (LFI-NFP). En particulier sur CNews…
M. Charles Alloncle, rapporteur. Je souhaite aborder quelques questions complémentaires, même si certaines ont déjà été posées.
Monsieur Bolloré, vous êtes l’actionnaire d’un groupe de médias qui détient la première chaîne d’information de France, CNews. Cette chaîne, vous l’avez rappelé, a succédé à iTélé en mars 2017. Elle a connu une progression objectivement rapide : alors qu’elle ne représentait que 0,6 % de part d’audience à cette période, elle dépassait pour la première fois BFM TV sur un mois en mai 2024, devenant alors la première chaîne d’information du pays, avant d’atteindre 3 % de part d’audience en février 2026. En quelques années, vous avez ainsi multiplié par plus de cinq l’audience de cette chaîne.
Dans le même temps – la question a été abordée par ma collègue Véronique Besse –, France Info plafonne à environ 0,9 % de part d’audience en 2025 malgré un budget qui, lui, a doublé en cinq ans sans impact notable sur les résultats. Je rappelle d’ailleurs que cette chaîne existe depuis 2016, soit avant la création de CNews.
Comment expliquez-vous cet écart de performance ? Pourquoi, selon vous – même si, visiblement, vous ne la regardez pas vraiment –, France Info ne parvient-elle pas à trouver son audimat ?
M. Vincent Bolloré. Je suis désolé, mais je crois que je ne l’ai jamais regardée – enfin, peut-être une fois en passant –, donc je ne sais pas du tout ce qu’il y a dessus. Je ne peux donc pas vous répondre, malheureusement.
Ce qui est vrai, c’est que iTélé perdait beaucoup d’argent et que les équipes ont changé, comme vous le savez, à la suite d’une grève. On a fait rentrer beaucoup de nouveaux journalistes qui ont été recrutés par les équipes, et ces équipes ont fait rentrer des gens qui étaient sans doute plus motivés ou plus compétents, je ne sais pas. En tout cas, ce qui est vrai, c’est que, maintenant, il y a des mois où CNews gagne 1 million – c’est satisfaisant.
Est-ce qu’elle restera première chaîne tout le temps ? Je n’en sais rien. Vous savez, c’est comme les courses de voitures : en janvier et février, on était premiers – ils étaient premiers –, en mars, ils étaient un peu en dessous parce qu’il y a eu la guerre en Iran, peut-être qu’en avril ils seront au-dessus, je n’en sais rien.
Vous voyez, je suis reçu par cette commission et je vous en remercie. Je suis venu sans me dérober : j’aurais pu écrire en disant « attendez, Banijay, je n’y suis pour rien, excusez-moi, je ne viens pas ». Le sujet du groupe n’est pas CNews : le sujet du groupe, c’est Canal, c’est le groupe Lagardère, c’est Havas, ces trois fleurons qui sont extraordinairement importants et qui emploient au total, je ne sais pas, 80 000 personnes, peut-être 100 000 avec Universal Music. Ça, ce sont des sujets essentiels. CNews, en revanche… C’est d’ailleurs pour ça que ça énerve de temps en temps des gens dans le groupe, qui disent : « Attendez, il y a beaucoup de bruit, beaucoup d’énervement, vous vous mettez mal avec tout le monde. »
Je ne peux pas vous répondre pour France Info. Je suis sûr que ce sont des gens très méritants et je ne veux pas du tout dire que c’est mal géré, parce que je ne sais pas.
M. Charles Alloncle, rapporteur. Dernière question au sujet de France Info : on a pu apprendre, en page 34 du dernier rapport de la Cour des comptes, que les charges de la chaîne s’élevaient à 28 millions d’euros. Pourtant, lors de son audition, Delphine Ernotte a expliqué qu’elles s’établissaient plutôt autour de 40 millions d’euros. On peut s’étonner d’une différence aussi majeure dans l’estimation des charges et du coût, alors que quelques mois à peine séparent la publication du rapport de la Cour des comptes et l’audition de Mme Ernotte.
En préparant ces auditions, j’ai rencontré un certain nombre de patrons de chaînes d’information en continu, notamment privées, qui m’ont indiqué qu’un tel média nécessite généralement un budget compris au moins entre 60 et 90 millions d’euros par an. L’absence à France Télévisions d’une comptabilité analytique aussi performante que celle, par exemple, de Radio France fait aussi peser un doute sur le coût réel de France Info.
Un coût de 40 millions d’euros par an vous semble-t-il une bonne estimation pour France Info ? Vous qui avez un peu d’expérience dans ce domaine, quel est le coût objectif de fonctionnement d’une chaîne d’information en continu ?
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Peut-être pouvez-vous nous dire combien coûte CNews. Vous avez dit qu’elle gagnait parfois 1 million, mais combien coûte-t-elle ? Cela permettrait de faire des comparaisons.
M. Vincent Bolloré. CNews doit coûter… Je n’en sais rien, il faut demander à Maxime Saada, mais j’allais dire 70 millions, peut-être 60, je ne sais pas – j’imagine, je suppose, car je n’en sais rien.
Si vous me posez la question, je pense que votre problème, ce n’est pas France Info : vous avez 4 milliards d’un côté et 40 millions de l’autre, donc ce n’est pas la peine d’aller vous attaquer à 1 % de la dépense. Commencez… Pardon, je m’excuse, mais comme vous me demandez, je suis obligé de répondre ce que je pense : je pense que si ce n’est que 40 millions, ce n’est pas le sujet essentiel des 4 milliards. Mais enfin, je n’en sais rien.
M. Charles Alloncle, rapporteur. Si on dézoome un peu pour s’intéresser aux 4 milliards, France Télévisions se trouve dans une situation particulièrement dégradée – je pense que vous le savez, car vous avez dû, comme beaucoup de Français, suivre cette commission d’enquête. On a pu observer un déficit cumulé de 81 millions depuis 2017, une trésorerie abondée à hauteur de plusieurs dizaines de millions d’euros et pourtant devenue négative en quelques années et des capitaux propres inférieurs à la moitié du capital social, ce qui fait peser un risque de dissolution sur l’entreprise. Même Pierre Moscovici, alors à la tête de la Cour des comptes, déclarait en septembre dernier que France Télévisions « se trouve dans une situation […] qui n’est plus soutenable » et « qu’une entreprise normale ne pourrait tolérer ».
Dans le cadre de cette commission d’enquête, nous avons aussi mis en lumière d’inexplicables indemnités de départ de plusieurs centaines de milliers d’euros, des soupçons d’emplois fictifs, du salariat déguisé, des conflits d’intérêts avec des sociétés de production – nous en avons parlé –, ainsi qu’un certain nombre d’échecs éditoriaux ayant coûté plusieurs dizaines de millions d’euros, comme Slash ou Salto. En tant que dirigeant industriel et de médias, à la tête notamment du groupe Canal, quels remèdes ou réformes appliqueriez-vous pour redresser les finances de France Télévisions ? Votre éclairage permettrait aussi d’apporter une réponse claire sur le fameux bon usage de ces 4 milliards d’euros.
M. Vincent Bolloré. Malheureusement, c’est les dépenses : il faut aller s’asseoir… en tout cas, c’est comme ça que j’ai fait : j’ai regardé les dépenses les unes après les autres. Je l’ai dit, pour le Festival, ils allaient à 500 – 400 ou 500 – passer quinze jours à Cannes. Ils allaient dans des beaux hôtels, dans les restaurants, etc. Il y avait même des dépenses annexes, parce que, de temps en temps, ce n’est pas eux qui payaient, mais, quand des gens les invitaient, ils se sentaient redevables vis-à-vis d’eux, alors ils y allaient, etc. Pierre Lescure lui-même l’a dit : « Je regrette le temps où Canal venait avec ses 500 personnes. »
Donc il faut prendre toutes les dépenses, il faut faire venir quelqu’un. Honnêtement, ce n’est pas un truc compliqué intellectuellement, c’est comme faire du ménage dans un hôtel : vous rentrez dans la chambre numéro 1, vous nettoyez, vous passez dans la chambre numéro 2 ; à ce moment-là, au moment de finir la chambre numéro 2, il faut retourner dans la chambre numéro 1 parce que les enfants sont revenus et ont renversé de la confiture ; puis après, vous retournez à la chambre numéro 3 et puis vous revenez à la chambre numéro 2, et ainsi de suite. C’est très ingrat, mais c’est facile à faire.
C’est un truc à faire. Mais après, vous n’êtes pas copain avec les gens pour qui vous avez mis la fin à la fête.
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Du coup, êtes-vous surpris que France Télévisions ait acheté les droits du Festival de Cannes ?
M. Vincent Bolloré. Surpris, non. Pardon, mais attendez : vous ne pouvez pas en vouloir à France Télévisions de dépenser de l’argent que vous lui donnez. Le sujet, à mon avis, n’est pas là, pardonnez-moi.
M. Charles Alloncle, rapporteur. Je me permets de rebondir sur ce que vous venez de dire. Le 13 mars 2024, vous avez été auditionné par la commission d’enquête sur l’attribution des fréquences de la TNT et vous avez tenu à peu près les mêmes propos au sujet du rachat de Canal+, déclarant que l’équipe « n’avait aucune envie de changer de train de vie. Vous […] n’avez donc pas connu le Canal+ de cette époque où les dirigeants étaient des seigneurs. C’était extraordinaire ! À l’occasion du Festival de Cannes, 300 personnes étaient logées pendant quinze jours dans des hôtels pour un coût avoisinant 50 000 euros par semaine. Le champagne coulait à flots. […] Quand nous sommes arrivés, nous avons fait 400 millions d’euros d’économies […]. J’étais le sale type, […] le paratonnerre, le bouc émissaire. »
Depuis cinq mois que cette commission d’enquête a démarré, j’ai acquis le sentiment que ces pratiques n’ont pas disparu, mais qu’elles se sont déplacées, notamment vers France Télévisions. Il y a plus de 100 000 euros de nuitées d’hôtel de luxe à Cannes pour la seule année 2023, des suites à plus de 1 700 euros la nuit pour certains dirigeants, des frais de réception et d’émission de plus de 120 000 euros par jour pour France Télévisions, un salaire moyen autour de 72 000 euros, des primes de performances injustifiées, ou encore une piscine rénovée pour 1 million d’euros dans un château en Dordogne, le tout dans une situation financière que la Cour des comptes et l’Inspection générale des finances (IGF) qualifient presque de quasi-faillite.
Et pourtant on a appris que, cette année encore, des émissions comme « C à vous », « C ce soir » ou « La grande librairie » seront délocalisées à Cannes. Comment expliquez-vous la persistance des dirigeants dans leurs choix ? Vous dites qu’il faudrait prendre toutes les dépenses les unes après les autres et que, même si c’est un travail ingrat, il peut porter ses fruits. Quelles recommandations cette commission d’enquête pourrait-elle émettre pour sauver l’audiovisuel public, réduire ces gabegies et réorienter les moyens vers des missions fondamentales ?
M. Vincent Bolloré. Vous embauchez un équivalent de Michel Sibony, notre « M. Coûts », qui vient et qui dit : « Attendez, là il y a trois projecteurs et il en faudrait deux, etc., etc. » Et vous interrogez les gens, les salariés de France Télévisions. Il y a des tas de gens qui vous donneront des consignes et des idées en disant : « Mais attendez, là on dépense trop, là c’est trop cher, etc. » C’est comme ça que vous faites : vous faites venir, par la base, des gens qui travaillent et qui, franchement, ont envie que leur boîte gagne de l’argent. Et là, vous faites des économies. Mais ça – les frais généraux extérieurs –, c’est le visible. Après, vous avez tout le coût des émissions – comment c’est fait, combien ça coûte, comment ça se passe… Il faut aller regarder tout. Donc il faut une équipe de personnes qui s’occupent des coûts.
L’autre solution, qui est plus simple, c’est de dire « au lieu de donner 4 milliards, je ne donne plus que 3,5, puis 3, puis 2,5, etc. », et vous verrez qu’ils se débrouilleront eux-mêmes. Si vous n’avez pas de courage – pardon de parler comme ça aux représentants de l’État –, vous réduisez l’eau du robinet : vous réduisez l’argent de poche. Si vous avez du courage, vous envoyez quelqu’un qui fait tout de suite l’argent. Mais je vous dis, comme les autres chaînes gagnent de l’argent et qu’elles font à peu près la même chose…
Et puis je rouvrirais la publicité au service public. Je ne sais pas, d’ailleurs, s’ils en ont ou pas, maintenant : un peu, beaucoup, passionnément ?
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Un petit peu.
M. Vincent Bolloré. Voilà. Donc rouvrez le marché de la publicité, vous économisez 4 milliards, et avec ça, vous payez les pêcheurs et les agriculteurs, vous achetez des porte-avions, enfin vous faites ce que vous voulez – de l’écologie, ce qui vous arrange –, mais vous avez économisé 4 milliards. Ça, à mon avis, ce serait plus digne que de vendre.
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. De privatiser.
M. Vincent Bolloré. Et c’est quand même bien de garder un service public – enfin je crois, personnellement. Dans un pays comme la France, avoir un service public qui ne vous coûte pas d’argent, c’est quand même le but, à mon avis. Et ça ne va pas être très compliqué : ce n’est pas non plus une centrale nucléaire.
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Si je résume bien, vous êtes favorable à un service public financé par la publicité.
M. Vincent Bolloré. Je suis favorable à un service public financé comme les autres chaînes, exactement, mais qui appartienne à l’État, parce que, comme ça, si l’un d’entre vous considère qu’il y a quelque chose de mieux à faire, vous lui ferez faire.
Voilà. Je me suis fait plein d’amis aujourd’hui et je vous suis reconnaissant de m’avoir reçu dans votre commission !
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Nous n’avons pas terminé : nous avons encore quelques questions. Vous nous avez donné jusqu’à 18 heures 20.
M. Vincent Bolloré. C’est parfait, merci beaucoup. À votre disposition.
M. Charles Alloncle, rapporteur. Une toute dernière question – vous avez évoqué ce sujet, mais je voudrais y revenir : pendant près de trente ans, Canal+ a été le partenaire historique du Festival de Cannes. La chaîne l’a diffusé en clair, ce qui a permis aux Français d’accéder gratuitement à cet événement qui fait rayonner notre pays dans le monde entier. En 2022, France Télévisions a décidé de récupérer les droits en formulant une offre très généreuse. Gérald-Brice Viret, directeur général de Canal+, a déclaré dans Le Figaro en décembre 2021 : « entre Cannes et Canal+, c’est une longue histoire d’amour. On a fait face à une surenchère de la part du service public, qui a proposé davantage d’argent que nous. On ne voulait pas participer à cette escalade, alors on s’est retiré de l’appel d’offres », tout en précisant que, malgré le prestige du Festival, « l’audience n’est pas toujours à la hauteur avec environ 600 000 téléspectateurs par soirée de gala ».
Ce contrat, on l’a dit, s’élève à plusieurs millions d’euros, pour des audiences en baisse depuis plusieurs années. On m’a d’ailleurs reproché d’avoir rendu son montant public, au motif que cela pourrait avoir un effet inflationniste. Je pense au contraire que d’autres groupes pourraient se positionner pour faire la même chose à moindre coût. Il s’agit en outre d’un contrat payé par nos impôts pour retransmettre un événement qui était jusqu’à présent diffusé en clair, sans aucun coût pour les contribuables français.
Le groupe Canal, partenaire historique, a refusé de surenchérir, dénonçant un montant peut être trop élevé pour être rentabilisé. Comment expliquez-vous cette surenchère du groupe France Télévisions ? Quelles sont, selon vous, les raisons fondamentales qui l’ont conduit à se positionner sur ce contrat ?
M. Vincent Bolloré. D’abord, j’adore Cannes, qui est un endroit merveilleux. La ville est gérée magnifiquement, tous les internationaux viennent, c’est magnifique. J’y suis d’ailleurs allé il y a peu de temps.
Je trouve donc ça très bien, pour faire rayonner la France, de montrer Cannes, le Festival, etc. Ce qui ne va pas, c’est d’aller, à l’occasion du Festival de Cannes, faire des dépenses exorbitantes. Vous pouvez tout à fait aller à Cannes. D’ailleurs, Canal aide Cannes : elle va à Cannes, elle fait Canneséries et elle couvre le Festival de Cannes. Mais elle ne le fait pas en faisant toutes les fêtes qui existent.
J’y suis allé, à Cannes, au Festival, au début : il y avait des fêtes sur des bateaux, après vous étiez invité à une fête dans une villa qui était louée, et ainsi de suite. Et puis, je l’ai dit, tous ces gens se réinvitent les uns les autres. On va me dire : « Mais c’est qui, la caste, c’est quoi ? » Eh bien voilà : c’est un petit ensemble de gens qui vivent entre eux, qui sont vraiment très, très… Ceci dit, attendez : tant que vous les laissez faire, je ne vois pas pourquoi ils se feraient un autosuicide ! Ils n’ont pas besoin de se faire hara-kiri en disant : « À partir de demain matin… » Sans faire de cours de catéchisme, la route de la sainteté, c’est bien, le dépouillement, c’est excellent, mais enfin, il faut que les gens qui sont en charge aident. Ils ont envie de faire Cannes parce que c’est sympa d’aller à Cannes : il fait beau – je ne sais plus si c’est en mai ou un truc comme ça –, il y a des trucs jaunes qui poussent, c’est formidable, c’est sensationnel. Il y a la mer, la Méditerranée, des bateaux, des yachts, c’est épatant, ils se saluent, ils se disent : « Ça va ? Comment tu vas ? », ils mangent des sardines grillées sur les plages du Carlton… C’est un truc épatant !
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Il y a aussi, vous l’admettrez, des réalisateurs, des acteurs, des actrices : c’est un festival de cinéma. Pensez-vous que c’est important pour la France ?
M. Vincent Bolloré. Je pense que c’est très important, mais que vous pouvez y aller dans des conditions normales et pas à 500. La preuve, c’est qu’on y va : Studiocanal présente ses films au Festival de Cannes. Parce qu’en plus, votre problème, c’est qu’il n’y a pas que Cannes : Cannes, c’est sympa pour les Français parce que c’est à une heure d’avion, mais vous avez aussi Toronto, Machin, Kuala Lumpur et je ne sais quoi – je ne sais pas où il y a des festivals –, le musée d’Abou Dhabi – enfin, moins maintenant –, etc.
C’est une vie extraordinaire. J’ai assisté à ça. L’un de vos députés a dit tout à l’heure : « Vous faites partie de la caste. » Ils m’ont proposé de faire partie de la caste ; j’ai frôlé la caste, en effet. J’étais au conseil de la Banque de France, j’étais administrateur, j’étais au Conseil national du patronat français, donc je sais bien comment ils travaillent. Mais c’est vrai que quand vous arrivez dans les médias, c’est un miroir extraordinaire : vous avez des jeunes gens, des jeunes femmes magnifiques, des strass, des machins, des bijoutiers qui prêtent des bijoux – enfin c’est un truc… C’est des films, quoi. Vous avez vu des films, vous voyez des films ? C’est comme ça. Donc ça donne envie d’y aller.
Après, c’est à la direction de dire : « On est désolé, on ne peut pas, on n’a pas les moyens et on regrette. » Mais ça n’enlève rien à Cannes, à son Festival et à son maire.
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Nous avons bien compris que vous ne remettiez pas en cause le partenariat entre France Télévisions et Cannes, mais la manière dont il se déploie.
J’ai trois dernières questions, qui portent sur des sujets importants pour notre commission d’enquête. Le groupe UDR et le rapporteur ont souhaité que celle-ci s’intéresse aussi au respect du pluralisme et à l’impartialité de l’information dans l’audiovisuel public. Delphine Ernotte, il y a quelques mois, a déclaré – dans Le Figaro, je crois – qu’il fallait changer la loi et accepter que, dans le pays, les médias audiovisuels puissent être des médias d’opinion. Je le dis pour les Français qui nous écoutent : dans la presse écrite, il y a des journaux d’opinion qui assument des lignes éditoriales – l’Humanité, ce n’est pas Le Figaro –, mais, en ce qui concerne les radios et les télévisions, la loi de 1986 impose un pluralisme politique et des règles très strictes. Mme Ernotte suggérait qu’il fallait peut-être abandonner ce pluralisme externe, c’est-à-dire le fait de donner la parole à tous les courants politiques, pour assumer des médias d’opinion.
Pour le dire plus simplement, cela voudrait dire qu’une chaîne comme CNews ne serait plus tenue de respecter le pluralisme politique, donc d’inviter des responsables de tous les partis, et pourrait assumer totalement une ligne éditoriale. C’est un débat important pour qui réfléchit au secteur audiovisuel.
Vous avez beaucoup parlé de la caste, d’espaces de liberté, de liberté d’expression. Considérez-vous que les règles relatives au pluralisme sont un carcan qui restreint la liberté d’expression et qu’il faudrait faire pour les médias audiovisuels ce qu’on a fait pour la presse écrite, c’est-à-dire assumer si ce n’est l’absence de pluralisme, en tout cas des médias d’opinion et des lignes éditoriales assumées qui ne respectent pas forcément le pluralisme politique ?
M. Vincent Bolloré. Je pense que c’est une mauvaise idée et que la situation actuelle est tout à fait vivable et agréable. Personnellement, ce n’est pas une idée qui me paraît intéressante que d’aller transformer de l’information en opinion, avec toutes les dérives que cela peut avoir. Actuellement, vous avez des systèmes de contrôle de l’Arcom et, je crois, du Conseil d’État. Je pense que c’est très bien comme ça et que ça ne sert à rien de vouloir changer. Je le redis, je pense que ce n’est pas le sujet du moment : le sujet, c’est les 4 milliards, ce n’est pas de changer les règles de quelque chose qui est tout à fait sans importance.
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Vous avez dit que vos médias permettaient de garantir des expressions qui n’existent pas forcément ailleurs. Estimez-vous que l’audiovisuel public respecte les règles de pluralisme et d’impartialité ? Vous avez indiqué à plusieurs reprises que CNews ou Le JDD permettent de mettre en avant des voix et des lignes éditoriales différentes. Est-ce en complément d’un audiovisuel public que vous jugeriez partial ? Vous regardez peu la télévision et écoutez peu la radio, notamment publiques, mais, pour le peu que vous en connaissez – et puis j’imagine que vous lisez vos journaux, et peut-être que vous regardez vos chaînes de télévision –, comment appréhendez-vous cette question de l’impartialité et du respect du pluralisme au sein de l’audiovisuel public ?
M. Vincent Bolloré. En ce qui concerne CNews, ils respectent parfaitement les temps de parole. Nous venons encore d’avoir les dernières études de l’Arcom – ça, je le suis de très près, parce que ce sont des sujets stratégiques : je ne me mêle de rien, mais ça, je le regarde. Ils respectent parfaitement la loi, donc je n’ai pas de problème concernant CNews.
Honnêtement, je ne regarde pas la télé publique. À la radio j’écoute Europe 1, Europe 2 quand Europe 1 n’est pas très bien, ou sinon Lovely, qui est un truc de musique. Je ne peux pas vous donner des avis sur des choses que je ne connais pas. Je pense qu’il y a aujourd’hui suffisamment de possibilités de s’exprimer. C’est vrai qu’on reçoit, qu’ils reçoivent, chez CNews, dans les journaux et dans le groupe en général, tous les gens qui veulent s’y exprimer : on est pour la liberté. Maintenant, je ne sais pas ce qui se passe sur le service public, parce que je ne le suis pas. Je lis des journaux qui disent que ce n’est pas bien, mais je n’en sais rien, je ne l’ai pas vu moi-même.
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Pour rebondir sur une question importante du rapporteur, nous avons compris que, pour vous, l’audiovisuel public est important dans un pays comme la France et qu’il doit coûter moins d’argent – vous embaucheriez un cost killer, un chasseur de coûts, pour faire des économies –, mais cela ne répond pas la question fondamentale de ce qu’on demande au service public audiovisuel. Même si ce dernier ne devait plus coûter que 2 milliards, 1 milliard ou 500 millions d’euros, ou n’importe quel montant auquel on aboutirait dans une logique de baisse des dépenses, il faudra bien choisir des programmes et des contenus – car l’essentiel des coûts, vous le savez fort bien pour posséder vous-même des médias, réside bien dans les contenus, en tout cas pour la télévision.
La question fondamentale, que Stéphane Courbit avait d’ailleurs posée lors de son audition, est donc bien de savoir quelle est la raison d’être de l’audiovisuel public. Qu’en pensez-vous ? Qu’est-ce qui vous inciterait à le regarder, par exemple ? Le service public audiovisuel doit-il remplir des missions de service public, qui ne sont pas forcément rentables – il y a des contenus qui, par définition, auraient du mal à trouver de la publicité et que vos médias ne produiraient pas, comme peut-être la retransmission d’un hommage national ou certains documentaires – mais qui doivent tout de même être assurées ? Pensez-vous que ces missions existent et que le service public audiovisuel devrait se recentrer sur ces contenus particuliers ? Nous avons évoqué les jeux : est-ce le rôle du service public d’en produire, ou doit-il au contraire se concentrer sur les documentaires, le cinéma, les magazines politiques ?
J’aimerais essayer de réfléchir avec vous à ce que pourrait être la raison d’être du service public audiovisuel, qui justifierait qu’on y consacre de l’argent, indépendamment des montants concernés.
M. Vincent Bolloré. D’abord, toutes les émissions dont vous avez parlé peuvent se financer. La preuve, c’est que vous les trouvez sur le privé : quand il y a une cérémonie, on la diffuse ; les documentaires Canal, il y en a plein, on en fait passer sur nos chaînes. Je pense que vous pouvez passer tous les programmes que vous voulez.
Le sujet, je l’ai dit au début, c’est que cela pose la question de la situation de la France. La situation de l’audiovisuel public, en d’autres termes, est un reflet d’un problème plus grand qui est le problème de la France. C’est quoi, vos priorités : l’éducation, la sécurité, la santé ? Je ne sais pas, mais en fonction de ça, les priorités de la France font que…
En tout cas, ce qui est sûr, c’est que le fait que ça appartienne à l’État, qui est quand même quelque chose de rémanent, donne une certaine autorité et un certain sérieux à la chaîne publique. Une chaîne publique, à partir du moment où elle appartient à l’État, part avec un avantage. Je pense qu’il faut faire vos programmes comme vous faites la France, c’est-à-dire avec la meilleure bonne volonté pour aider nos concitoyens, pour aider les Français à vivre, et je pense que vous le financerez.
Malheureusement, on est arrivé à un moment de la vie de notre pays… C’est arrivé beaucoup de fois dans l’histoire, d’ailleurs. Je l’ai dit, avec des collègues et amis, nous avons créé l’institut de l’Espérance. Ce sont des gens de bonne volonté qui pensent qu’on peut redresser. Regardez : l’Italie, l’Espagne, le Portugal se sont redressés, même la Grèce s’est redressée. On ne voit donc pas pourquoi la France baisserait alors que les autres, qui sont à peu près pareils, avec à peu près la même géographie, se redressent. En plus, la France est un pays merveilleux géographiquement : il n’y a pas de typhons, il n’y a pas de raz-de-marée, il n’y a pas de volcans – sauf dans les territoires d’outre-mer – qui, tout d’un coup, empêchent les Français de vivre. C’est même un État-monde.
On voit bien que la France est un État magnifique et que, simplement, il faut faire attention, à un moment donné, aux missions régaliennes. Je pense que l’audiovisuel public rentre dans ce problème : de la même façon qu’on ne s’est pas rendu compte qu’on dépensait trop d’argent, au moment où il s’agit de revenir aux priorités, on s’aperçoit que l’armée a un problème, que la santé a un problème, etc., etc. Mais je pense que ça se redresse facilement, parce que… En fait, on avait autrefois, quand j’étais plus jeune, des producteurs : la France était un pays de producteurs, d’ingénieurs, de commerçants, et on fabriquait des choses – on fabriquait des centrales nucléaires, on fabriquait des avions, on fabriquait des trains, on fabriquait des routes. Et puis tout d’un coup, on s’est mis à avoir des contrôleurs, qui se sont mis à dire : « Non, non, on va remplacer, regardez. » Et on s’aperçoit qu’il y a plus de contrôleurs que de gens sur le terrain. Donc si vous remettez les gens sur le terrain…
Vous aurez peut-être la même chose quand vous irez regarder l’audiovisuel public, à mon avis. Mais je vous le dis : si la 1 et la 6 le font, vous êtes capables de le faire, à mon avis. En plus, vous avez l’État derrière vous, c’est quand même important : c’est la France, c’est formidable ! Et, vous savez, c’est enthousiasmant de redresser quelque chose. C’est pénible, parce que ça ne fait pas plaisir aux gens, mais c’est enthousiasmant quand ça marche.
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Pour conclure : le rapporteur a cité Matthieu Pigasse, qui assume d’être engagé dans une bataille culturelle contre l’extrême droite. Vous vous exprimez peu mais, au fil des différentes auditions, vous dites en filigrane être un homme de convictions, d’engagement, attaché à la liberté d’expression, au pluralisme des opinions, à la possibilité d’entendre toutes les voix, tous les points de vue politiques, de faire valoir tous les regards. Et pourtant, quand on vous interroge sur les lignes éditoriales de vos médias, sur cette bataille culturelle, il y a une forme de réticence à reconnaître cet engagement et cette volonté de faire exister ce pluralisme auquel nous sommes, je le crois, tous attachés, quelles que soient nos sensibilités politiques.
Pourquoi cette réticence ? Vous pourriez dire, comme Matthieu Pigasse, que certains courants d’opinion ne sont pas assez représentés dans le pays et qu’il faut créer des espaces médiatiques pour les faire entendre et leur donner une voix. Pourtant, vous n’assumez pas non pas de vouloir mettre vos médias au service de certaines idées, mais de permettre que des voix puissent exister et que le pluralisme puisse être garanti. Quand je vous ai posé la question, vous m’avez dit être un investisseur financier, avant tout intéressé par l’aspect mercantile. En même temps, quand on sent la profondeur et l’intensité de vos engagements et de vos convictions, que je ne remets pas en cause et qui viennent de loin – sans doute de la longue histoire de votre famille –, on peut se dire que vous êtes aussi attaché à faire entendre toutes ces voix, ces points de vue qui n’ont pas toujours d’espace pour s’exprimer, et que vos médias peuvent jouer ce rôle.
M. Vincent Bolloré. C’est beau comme tout ce que vous racontez, monsieur le président.
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. C’est même presque poétique…
M. Vincent Bolloré. C’est magnifique. J’ai mes convictions, en effet : je suis un homme de valeurs, qui croit au combat, qui aime son pays, qui aime le Christ – pardon pour celles à qui ça ne plaisait pas et qui sont parties, d’ailleurs. Mais je ne mélange pas ce que je suis, ce que je pense, ce que nous sommes, avec des affaires industrielles, commerciales et économiques. Si vous commencez à mélanger, ce n’est pas raisonnable. Et, comme je l’ai dit, si c’était vraiment mon propos, on n’investirait pas comme on le fait. L’essentiel du groupe – 90 % – se fait maintenant hors de France. M. Pigasse a un petit truc de rien du tout, de 200 personnes ou que sais-je ; on en a 80 000. Il fait ce qu’il veut, d’ailleurs : ça le regarde. Mais ce n’est pas du tout notre intention.
Il n’en reste pas moins qu’à partir du moment où on est indépendants… et pourquoi est-ce qu’on est indépendants ? Parce qu’on ne s’est jamais trop endettés. On est indépendants parce qu’on a gardé le contrôle de notre entreprise. En tant qu’administrateur, ou plutôt qu’actionnaire de référence, nous donnons aux gens avec qui nous travaillons une indépendance et le long terme. C’est sans doute ça qui fait qu’il y a de la liberté derrière. Mais, en tout cas, ça n’est pas notre intention : nous n’avons pas monté cette affaire pour ça. Sinon, on n’aurait pas mis notre argent là-dessus.
Mais c’est beau, ce que vous racontez : merci, monsieur le président.
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. C’est pour essayer de mieux comprendre, c’est toujours intéressant.
M. Vincent Bolloré. Magnifique. Mais en plus, mes idées… Vous lisez sur moi que je suis à droite, ou plus à droite, alors que je suis démocrate-chrétien, pour de vrai – je l’ai dit quatre fois sous serment. Tous les gens qui me connaissent trouvent que je suis plutôt quelqu’un de sympathique, d’empathique. Je ne dis du mal de personne, vous avez vu : j’ai dit du mal des gabegies financières, mais je n’ai dit du mal de personne. Je prie pour mes ennemis – c’est dur !
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Il fut un temps où il existait un parti démocrate-chrétien. Je ne sais pas si c’est encore le cas.
M. Vincent Bolloré. Je ne sais pas. Les chrétiens se débrouillent.
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. En tout cas, je vous remercie, monsieur Bolloré, de vous être rendu disponible, d’avoir permis l’organisation de cette audition et d’avoir pris le temps de répondre de manière approfondie aux questions du rapporteur et de l’ensemble des collègues.
*
Audition conjointe, ouverte à la presse, de M. Takis Candilis, producteur audiovisuel, et de Mme Catherine Alvaresse, présidente de KM Production (25 mars 2026)
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Nous concluons notre tour d’horizon de la production audiovisuelle par l’audition de deux grands professionnels.
Monsieur Takis Candilis, votre carrière est multiforme. Vous commencez par être réalisateur de cinéma, qu’il s’agisse de courts ou de longs métrages. À partir des années 1980, vous devenez producteur dans différentes sociétés audiovisuelles. Vous travaillez notamment pour France 3 et pour La Sept, qui n’était pas encore Arte. En 1999, vous entrez au sein du groupe TF1 comme directeur de la fiction avant de devenir directeur général adjoint en 2002, puis président de TF1 Production. En 2008, vous rejoignez le groupe Lagardère. En 2010, vous devenez PDG de Lagardère Entertainment, qui regroupait les activités de production et de distribution audiovisuelle, ce qui représentait alors plus de dix-huit sociétés. En septembre 2016, vous rejoignez le groupe Banijay où vous dirigez le département de la fiction pour le monde. En 2018, vous devenez directeur général délégué à l’antenne et aux programmes de France Télévisions, autrement dit le numéro 2 du groupe, ou en tout cas un cadre important. Vous en partez en 2020 et reprenez vos activités dans la réalisation et la production audiovisuelle.
Madame Catherine Alvaresse, vous avez commencé votre carrière au département des programmes du Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA) en 1993 avant de rejoindre la direction juridique de TF1. Puis c’est de la rencontre avec un grand nom de la télévision, Serge Moati, que date, je vous cite, votre « coup de foudre avec la production ». Vous entrez alors dans sa société Image & Compagnie où vous restez pendant quatre ans. Vous devenez ensuite directrice des ventes et des coproductions dans la société de production Off the Fence. En 2004, vous rejoignez le groupe Télé Images en tant que responsable des coproductions internationales. En 2007, vous intégrez Europe Images International, qui fait partie du groupe Lagardère, entité dont vous devenez directrice générale adjointe. Après avoir été directrice adjointe de l’unité découverte et connaissance d’Arte, vous devenez directrice de l’unité documentaire de France 2 en 2016. De janvier 2019 au printemps 2023, vous êtes directrice des documentaires du groupe France Télévisions. Aujourd’hui, vous dirigez KM, une société du groupe Banijay, spécialisée dans la production de magazines, de documentaires et de spectacles vivants. Depuis 2012, KM produit « 28 minutes », le rendez-vous quotidien bien connu d’Arte, consacré à l’actualité et au débat, présenté par Élisabeth Quin. Vous produisez par ailleurs divers documentaires, dont plusieurs ont eu un fort retentissement critique et médiatique – je pense à celui récemment consacré au procès de Nuremberg ainsi qu’à Océania, les gardiens de l’océan, qui s’intéresse au peuple de l’eau, de l’archipel d’Hawaï à l’île de Pâques en passant par la Polynésie.
Avant de vous céder la parole, je vous demande de déclarer tout autre intérêt public ou privé de nature à influencer vos déclarations.
L’article 6 de l’ordonnance du 1er novembre 1958 relative au fonctionnement des assemblées parlementaires impose aux personnes auditionnées par une commission d’enquête de prêter le serment de dire la vérité, toute la vérité, rien que la vérité.
(Mme Catherine Alvaresse et M. Takis Candilis prêtent successivement serment.)
Mme Catherine Alvaresse, présidente de KM Production. J’aimerais avant tout exprimer mon attachement au genre documentaire, dans toutes ses formes et dans toutes ses approches, et souligner le rôle essentiel du service public dans la création et la diffusion de ce genre.
C’est bien ce genre audiovisuel qui a guidé mes choix de carrière et de métier – en tant que juriste d’abord puis productrice exécutive aux Pays-Bas, distributrice, éditrice de programmes notamment à France Télévisions et enfin productrice – parce que le documentaire a cette force de se décliner dans toutes les thématiques – la science, l’histoire, la société, la culture, la géopolitique – et de se raconter dans de multiples formes – l’immersion, l’enquête, le témoignage, les archives, l’animation et même la fiction. Les formes qu’il emprunte sont toujours là pour appuyer le récit et déployer un regard sur le monde.
Le documentaire est plus que jamais essentiel dans notre monde en plein bouleversement : pour décrypter les enjeux d’hier, d’aujourd’hui et de demain mais aussi pour émerveiller, partager, donner la parole à celles et ceux que l’on entend peu et aussi bien sûr pour rassembler autour de grands récits.
L’école française de documentaire fait face à de nombreux défis mais n’a jamais cessé de se réinventer pour s’adapter aux nouveaux usages, aux nouveaux acteurs du marché, aux bouleversements des codes de la narration, qu’il s’agisse de l’apparition des plateformes, il y a environ une dizaine d’années, des fameuses séries documentaires True Crime, ou de l’explosion des réseaux sociaux et de l’installation de YouTube comme premier diffuseur. Le documentaire et plus largement la mise en récit du réel, lui-même de plus en plus étonnant, ne cessent de nous surprendre et de se développer.
Le service public de l’audiovisuel reste le premier diffuseur de documentaires en France. Il est l’acteur clé de l’écosystème. Le soutien au documentaire est au cœur de sa mission et nous nous en réjouissons. Nous nous félicitons aussi que des groupes privés tels que M6, Canal+, TF1, et maintenant Novo19 ou T18, ainsi que les plateformes se soient emparés de ce genre. La diversité des récits est en effet essentielle pour notre vitalité.
M. Takis Candilis, producteur audiovisuel. J’ai travaillé plus de quarante-cinq ans dans l’audiovisuel et, pendant toutes ces années, j’ai été tour à tour assistant opérateur, assistant réalisateur, monteur, régisseur, décorateur, scénariste, réalisateur de courts et de moyens métrages, documentariste, metteur en scène de cinéma, producteur, patron de groupe de production et enfin diffuseur. J’ai eu la très grande chance de servir l’audiovisuel à tous les niveaux.
Tous ces métiers, je les ai faits avec passion, mais aussi avec une obsession, celle de m’adresser à toutes et à tous, d’être compris de chaque individu, de proposer des œuvres populaires au sens le plus noble du terme, des œuvres qui concourent à cimenter une culture commune dont notre société actuelle a bien besoin ; des œuvres qui rassemblent, qui donnent à chacun les moyens de comprendre, de ressentir, de se faire une opinion.
Lorsqu’on s’adresse à des centaines, des milliers, des millions de spectateurs, on porte une responsabilité immense. Pas seulement celle de divertir, mais aussi celle d’éclairer, d’aider chacun à construire une pensée libre, à réfléchir sur lui-même, sur ceux qui vivent à ses côtés, sur le monde qui l’entoure, et à se bâtir ainsi sa propre opinion.
Tout au long de ma carrière, je me suis posé inlassablement les mêmes questions : suis-je assez clair ? suis-je assez juste ? suis-je audible ? et surtout suis-je honnête avec moi-même comme avec les autres ?
Il y a six ans, j’ai décidé d’arrêter ce métier, au moment où le numérique a pris le pas sur l’analogique et où les réseaux sociaux ont envahi le monde avec leur propre vérité, quelquefois juste et malheureusement souvent manipulée. J’ai arrêté quand les vecteurs de diffusion ont été multipliés par mille, quand les images ont été multipliées par millions. J’ai décidé de m’effacer et de laisser une autre génération, née avec le numérique, essayer de le dompter. J’espère sincèrement qu’ils réussiront et qu’ils trouveront une voie juste.
J’ai passé toute ma carrière dans le secteur privé. Aussi, lorsque Delphine Ernotte m’a proposé de la rejoindre, j’ai été à la fois surpris et honoré. Jusqu’alors, je n’avais collaboré avec le service public qu’en tant que fournisseur. Elle m’a alors confié une mission essentielle : contribuer à la restructuration de France Télévisions pour lui permettre de s’insérer dans cet environnement en plein bouleversement. C’est ce que j’ai fait pendant les deux ans et demi de ma présence dans l’entreprise.
Dès mon arrivée, je me suis attelé à la transformation devenue indispensable. Les chaînes de France Télévisions – France 2, France 3, France 4, France 5, France Ô – étaient alors totalement autonomes ; elles s’étaient érigées en baronnies imprenables ; elles géraient leurs talents, leurs programmes et leur budget chacune de leur côté, héritage des grandes heures de la télévision. Il n’était pas rare que, pour un même événement, plusieurs émissions soient produites sur le même sujet simultanément et sans coordination sur les différentes antennes du groupe. Il fallait mettre un frein à ces dysfonctionnements, recentrer l’entreprise autour de sa véritable force, les contenus.
Pour cela, il n’y avait qu’une solution : repositionner les chaînes comme de simples canaux de diffusion au même titre que france.tv, notre offre numérique, et replacer les programmes au cœur du projet – chaque programme devant être pensé pour une cible, un public, et diffusé sur le canal adéquat.
Deux ans et demi plus tard, la nouvelle organisation a vu le jour, avec l’adhésion de tous. C’est toujours elle qui fait aujourd’hui de France Télévisions le premier groupe de diffusion français sur le hertzien comme sur le numérique. C’est une fois cette restructuration mise en place que, ma tâche terminée, j’ai décidé de quitter l’entreprise.
Je le dis clairement, aucune grande démocratie ne peut se passer d’un audiovisuel public fort et indépendant. Certes, il n’est pas exempt de critiques, mais il constitue des repères essentiels à une époque où plus aucun filtre ne s’oppose à la prolifération des contenus bons ou mauvais, objectifs ou manipulés.
Dans un monde saturé d’images, de discours, de vérités contradictoires, il faut des lieux où l’on prenne le temps de penser, où tout n’est pas dicté par l’audience et le profit, où l’intérêt général existe encore. J’ai connu le privé, j’ai connu le public : l’un ne peut remplacer l’autre ; ils doivent coexister, se compléter, s’équilibrer.
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Dans un souci de transparence, je précise que j’ai eu l’occasion de travailler avec Mme Alvaresse et de constater son grand professionnalisme lorsqu’elle était directrice des documentaires à France Télévisions et moi directeur de la communication, du développement et de la programmation culturelle de l’établissement public chargé de conservation et de la restauration de la cathédrale Notre-Dame. Nous avions souhaité que plusieurs documentaires puissent raconter ce chantier unique. Le remarquable Notre-Dame Résurrection a ainsi été diffusé sur France Télévisions tandis que trois autres documentaires l’ont été respectivement par TF1, Arte et la BBC.
La commission d’enquête s’intéresse particulièrement aux allers-retours entre le public et le privé. S’ils sont très encadrés pour les hauts fonctionnaires et les responsables politiques, ils le sont moins pour les salariés des entreprises publiques. La loi ne les interdit d’ailleurs pas. Ils peuvent néanmoins susciter des interrogations.
À cet égard, madame Alvaresse, pouvez-vous nous éclairer sur les conditions de votre départ de France Télévisions pour une filiale de Banijay ? L’avez-vous choisi ? Avez-vous été licenciée ? Avez-vous engagé une rupture conventionnelle ? Vous a-t-on imposé, du côté de France Télévisions ou de Banijay, des obligations particulières ?
Mme Catherine Alvaresse. Au printemps 2023, j’ai quitté le groupe France Télévisions que j’avais rejoint sept ans auparavant. J’ai été licenciée. La direction avait choisi de renouveler la direction des documentaires au sein de la direction des programmes. Mon départ a fait l’objet, de façon assez commune, d’un accord juridique précis, conformément à la loi.
Mon parcours est moins marqué par les allers-retours que par mon inclination pour le documentaire et la télévision sous toutes ses formes. Au cours de l’été 2023, j’ai rencontré Alexia Laroche-Joubert, qui prenait ses fonctions de PDG de Banijay France et souhaitait relancer le documentaire au sein de la filiale KM. Intéressée par mon parcours national et international ainsi que par ma vision globale du marché et des enjeux, elle m’a proposé de prendre la direction de KM. Conformément au code de conduite des partenaires commerciaux de France Télévisions, elle en a informé la direction du groupe fin 2023. J’ai pris mes fonctions chez KM début 2024, environ un an après avoir quitté France Télévisions. C’était pour moi une belle opportunité – il fallait que je travaille. Ensuite, France Télévisions a appliqué à mon égard ce que l’on appelle la procédure renforcée pour une durée d’un an à l’époque – c’était la règle applicable à tous les ex-collaborateurs pour éviter les conflits d’intérêts et les suspicions en la matière. Cette procédure ralentit le processus d’engagement dans une production puisque la décision remonte à la présidence, selon un circuit assez long, lorsqu’un ancien collaborateur est impliqué dans le projet.
Dans mon cas personnel, tout a été mis en place pour éviter tout conflit d’intérêts ou tout soupçon. Tout s’est fait dans les règles.
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Le rapport de la Cour des comptes sur France Télévisions fait état du versement chaque année d’indemnités de licenciement très importantes. Comment expliquez-vous votre licenciement, qui a suscité de l’émoi et de l’incompréhension chez les acteurs de l’audiovisuel auprès desquels votre professionnalisme était reconnu ? On a l’impression que de grands professionnels sont licenciés – je pense à Samuel Étienne, que nous avons auditionné. Est-ce une pratique courante au sein de France Télévisions, selon vous ?
En miroir des interrogations sur un potentiel conflit d’intérêts, on peut se demander si Mme Laroche-Joubert n’a pas pris un risque en vous embauchant puisque le recrutement d’un ancien salarié pouvait être vu d’un mauvais œil par France Télévisions et complexifier les relations de KM avec le groupe. Est-ce le cas ?
Mme Catherine Alvaresse. On prend toujours un risque lorsque l’on embauche quelqu’un, d’autant que le marché du documentaire est très restreint.
Alexia Laroche-Joubert a respecté le code de conduite des partenaires commerciaux en informant France Télévisions de ma prochaine nomination à la direction de KM. Cette démarche avait pour but de s’assurer que cela ne créait aucun conflit d’intérêts et que France Télévisions appliquerait bien la procédure renforcée, et ce pour éviter tout favoritisme ou, à l’inverse, tout ostracisme.
Ensuite, un licenciement, ce n’est jamais agréable. Forte de ma longue expérience, je sais que des postes à haute responsabilité dans de grandes entreprises peuvent être concernés. Il est devenu un peu inévitable, dans une longue carrière, et pas seulement dans l’audiovisuel, de connaître un licenciement.
Quant aux raisons de mon licenciement, la direction souhaitait renouveler la direction des documentaires, sans remettre en cause ce genre. Enfin, je n’occupais pas à France Télévisions une position me permettant d’avoir une vue d’ensemble sur les licenciements. Je ne peux donc pas répondre à votre question.
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Les licenciements donnent lieu à des indemnités, et c’est normal, mais celles dont nous parlons sont payées avec de l’argent public. On peut donc s’interroger sur le bien-fondé du licenciement de personnes qui sont considérées comme des professionnels du secteur. Nous aurons l’occasion d’interroger de nouveau Delphine Ernotte sur ce point.
M. Charles Alloncle, rapporteur. Monsieur Candilis, pouvez-vous rappeler avec précision les dates des navettes que vous avez effectuées entre France Télévisions et Banijay à partir de 2016 ? Vous avez été, je crois, directeur de la fiction chez Banijay entre 2016 et 2018, puis directeur délégué à la programmation de France Télévisions de 2018 à 2020, avant de revenir chez Banijay. Certains articles donnent néanmoins des informations contradictoires sur ce sujet.
M. Takis Candilis. Je n’appelle pas cela un aller-retour, j’y reviendrai. Au cours de ma vie dans l’audiovisuel, j’ai travaillé dans neuf sociétés ; dans certaines, je suis resté longtemps – chez Lagardère et TF1, plus de neuf ans– ; dans d’autres, mon passage a été plus bref – une seule année chez Canal+. J’ai aussi créé une société que j’ai revendue.
Le monde de l’audiovisuel est ainsi fait que l’on change souvent de lieu dans lequel on s’exprime. Parallèlement, un mouvement de concentration s’y est opéré. Lorsque j’ai vendu ma société, il y a longtemps, elle a été intégrée à un groupe dans lequel je ne souhaitais pas rester. Je suis donc entré dans un autre groupe. Depuis vingt ou trente ans, le nombre de sociétés a fondu et d’énormes groupes audiovisuels se sont créés, qui ont besoin de compétences, lesquelles sont rares dans ce métier. J’ai recherché des gens, j’en ai engagé : je peux vous dire qu’il y a peu de compétences.
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Pouvez-vous revenir à la question du rapporteur sur les dates précises ?
M. Takis Candilis. Pourquoi ai-je travaillé pour le groupe Banijay ? Parce que j’avais acquis une expérience internationale dont beaucoup disent qu’elle était importante. J’ai été un des premiers à produire des séries internationales en France comme Borgia, Le Transporteur ou Jo. Lorsque j’ai quitté le groupe Lagardère, les dirigeants de Banijay m’ont appelé car ils cherchaient quelqu’un capable d’avoir un regard global sur la fiction. À l’époque, Banijay ne faisait pas de fiction.
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. C’était à quelle date ?
M. Takis Candilis. Je n’en sais rien. En 2016, je crois – c’est la date qu’a donnée M. le rapporteur.
J’ai fait beaucoup de choses, j’ai travaillé cinquante ans dans ce métier. Je suis désolé, je ne connais pas les dates exactes. Je sais ma date de sortie et c’est sans doute celle-là qui vous intéresse.
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Pour la bonne tenue des débats, je vous propose que l’on s’en tienne au principe : à question directe, réponse directe. Vous aurez l’occasion de développer.
M. Takis Candilis. Je suis entré chez Banijay pour m’occuper de l’international et c’est ce que j’ai fait jusqu’à un rendez-vous avec Delphine Ernotte, au cours duquel elle m’a proposé de la rejoindre en tant que numéro 2 pour réorganiser le groupe. Celui-ci en avait besoin puisque le numérique commençait à supplanter l’analogique.
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Vous confirmez qu’en 2016, vous rejoignez le groupe Banijay ?
M. Takis Candilis. Oui.
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Puis France Télévisions en 2018 ?
M. Takis Candilis. Oui, en avril ou en juin 2018. Je quitte France Télévisions en septembre 2020 et je prends ma retraite. À ce moment-là, je suis contacté par la plupart des groupes français et plusieurs groupes internationaux qui me proposent un poste de dirigeant ou de conseiller. Je décide de signer un contrat de conseil auprès de Marco Bassetti, alors directeur général de Banijay. Ce contrat portait sur la représentation internationale et des conseils divers. C’était encore mon expertise internationale qui l’intéressait.
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Je résume : en 2016, vous entrez chez Banijay ; en 2018, chez France Télévisions jusqu’en 2020, date à laquelle vous devenez conseiller de Banijay. Jusqu’à quand ?
M. Takis Candilis. J’ai signé un contrat de deux ans, que j’ai souhaité voir révisé avant son terme pour réduire le temps de travail et la rémunération, car j’étais parti vivre à la campagne.
M. Charles Alloncle, rapporteur. Monsieur Candilis, à question simple, réponse simple, s’il vous plaît. Ma question portait sur les dates exactes de vos allers-retours entre France Télévisions et Banijay. J’ai beaucoup de questions à vous poser, et je constate qu’il vous a fallu près de cinq minutes pour répondre à celle-ci.
Le portrait de vous, publié il y a quelques heures par le Huffington Post, vous prête le parcours suivant : directeur de la fiction chez Banijay de 2016 à 2018 ; directeur général adjoint de la programmation de France Télévisions de 2018 à 2020 ; conseiller fiction à partir de 2020 de nouveau chez Banijay « avant finalement de revenir chez France Télévisions ». Êtes-vous revenu chez France Télévisions après votre passage chez Banijay en 2020 ?
M. Takis Candilis. Non.
M. Charles Alloncle, rapporteur. La navette se résume donc à ce que je viens de décrire.
En dehors des expériences que je viens de mentionner, vous n’avez pas travaillé chez France Télévisions, ni chez Banijay ? Je vous rappelle que vous êtes sous serment.
M. Takis Candilis. Oui, c’est bien cela.
M. Charles Alloncle, rapporteur. Dans un entretien avec Le Figaro datant du 2 septembre 2020 à l’occasion de votre départ de France Télévisions, vous déclarez : « J’avais fixé d’emblée la règle du jeu avec Delphine Ernotte : je n’irai pas au-delà de son premier mandant […]. À 66 ans, j’ai aussi envie de vivre ma vie. » Vous disiez également préférer partir sur un succès.
Le 22 octobre 2020, soit cinquante jours après cet entretien, Banijay publie un communiqué annonçant votre retour comme conseiller fiction. Vous déclariez alors que c’était le moment idéal pour revenir.
Qu’est-ce qui vous a fait changer d’avis entre l’entretien au Figaro et le communiqué de Banijay ? Pourquoi avez-vous décidé de revenir chez Banijay ?
M. Takis Candilis. J’ai indiqué à Delphine Ernotte que je ne souhaitais pas continuer à travailler chez France Télévisions au-delà de ce premier mandat. J’ai mis toutes mes forces pour qu’elle soit reconduite car je considère qu’elle est une présidente absolument exemplaire, dont le service public a besoin. J’ai travaillé à la restructuration de France Télévisions pendant toutes ces années et il m’a semblé qu’une fois ma mission accomplie, j’en avais terminé avec mes fonctions au sein du groupe.
Par ailleurs, avec l’émergence du numérique, j’estimais que d’autres personnalités, plus jeunes et plus aguerries, pouvaient prendre les rênes de l’entreprise pour l’amener là où elle doit aller – c’est-à-dire, je l’espère, très loin. Le travail que j’ai accepté chez Banijay n’a strictement rien à voir avec celui que j’ai mené chez le diffuseur qu’est France Télévisions, notamment pour le restructurer. Ma mission de conseil portait sur l’international et comprenait une fonction de représentation ; elle ne concernait pas la fiction et me demandait dix fois moins de temps que mes responsabilités au sein de France Télévisions. Pour moi, ce sont deux métiers et deux fonctions totalement différents.
M. Charles Alloncle, rapporteur. Je me permets de rebondir sur ce que vous venez d’avancer. Vous présentez Delphine Ernotte comme une présidente exemplaire et indiquez avoir voulu mettre tous les moyens à votre disposition pour favoriser sa reconduction. Or vous ne disposiez pas de ce pouvoir, qui est dévolu à l’Arcom, l’Autorité de régulation de la communication audiovisuelle et numérique. Quels ont donc été les leviers ou les moyens que vous avez mis en œuvre pour permettre à Delphine Ernotte d’être reconduite ?
M. Takis Candilis. Ma mission a consisté à faire passer ce qui était pour ainsi dire une entreprise analogique, dotée de chaînes toutes-puissantes mais encalminées dans leur position, à l’ère du numérique et du contenu. Je considère que la réussite de cette transformation, d’ailleurs reconnue par l’ensemble de la profession, a permis de changer complètement le paradigme de France Télévisions. Elle a aussi démontré, je l’espère, à ceux qui avaient la capacité et la fonction de reconduire la présidente qu’elle avait bien fait son travail.
M. Charles Alloncle, rapporteur. J’en reviens au communiqué de presse publié par Banijay le 22 octobre 2020, qui annonce votre retour au sein du groupe après votre passage aux plus hautes fonctions chez France Télévisions. Ce communiqué est très clair : « M. Candilis a quitté Banijay en 2018 après avoir été directeur des fictions du groupe, avant de rejoindre France Télévisions en tant que directeur général adjoint chargé de la programmation. Il a passé ces deux dernières années à superviser la stratégie éditoriale des chaînes nationales du groupe. » Ce communiqué présente votre passage chez France Télévisions comme une sorte de parenthèse ou d’entre-deux-postes entre deux fonctions chez Banijay, comme s’il s’agissait, en quelque sorte, d’une simple mobilité. En 2020, lors de votre départ de France Télévisions, vous aviez 65 ans. Comme vous l’aviez indiqué au journal Le Figaro, cela aurait pu être le moment de prendre votre retraite. Pouvez-vous nous préciser quand vous avez décidé d’échanger avec les dirigeants de Banijay pour envisager un retour dans l’entreprise ? Qu’est-ce qui a motivé cette démarche et à quel moment exact avez-vous engagé ces discussions ? Vous étiez probablement encore directeur des programmes chez France Télévisions ; quels ont donc été le calendrier et les raisons précises de ce changement de poste ?
M. Takis Candilis. Comme je viens de le dire, il était malheureusement de notoriété publique que je ne souhaitais pas poursuivre au-delà d’un premier mandat. Les acteurs du secteur savaient donc que j’allais continuer ma carrière ailleurs. J’ai été contacté par de nombreux groupes – dont certains ont été auditionnés par votre commission –, qui m’ont proposé de les rejoindre. Toutefois, ma décision était prise : je ne voulais plus d’un travail à temps plein. À mon âge et après toutes ces années, je ne voulais pas reprendre à 100 %. J’ai donc choisi d’écouter ceux qui me proposaient une manière de travailler différente et en particulier une activité de conseil.
C’est ainsi qu’après avoir rencontré à nouveau plusieurs groupes, j’ai finalement préféré aller chez Banijay – ou plutôt y revenir, pour reprendre le terme d’« aller-retour » que vous utilisez – non pas en tant que salarié, mais comme conseiller. C’est d’ailleurs cette modalité qui m’a permis de réduire la durée de mon contrat et d’y mettre fin bien avant l’échéance initialement stipulée. Auparavant, lorsque j’étais head of scripted programs – c’est-à-dire directeur de la fiction monde – chez Banijay, je voyageais dans le monde entier parce que le groupe avait des filiales absolument partout. Je prenais l’avion une dizaine de fois par semaine ; je l’ai fait pendant plus de deux ans et je m’étais juré de ne plus jamais recommencer. Il arrive un moment où l’on doit lever le pied et passer à autre chose. Aujourd’hui, ma vie se passe très bien ; elle se déroule loin de la télévision et des programmes et j’en suis le plus heureux des hommes.
M. Charles Alloncle, rapporteur. Vous avez été directeur des fictions de Banijay entre 2016 et 2018, avant de devenir directeur général délégué chargé des antennes et des programmes de France Télévisions – un poste important – entre 2018 et 2020, pour finalement revenir chez Banijay en 2020. Aviez-vous conscience, au moment de ce retour venant clore votre navette entre les deux groupes, du risque de conflit d’intérêts qui pesait sur cette décision de revenir vers un acteur privé bénéficiant de contrats aux montants élevés signés avec France Télévisions ?
M. Takis Candilis. À partir du moment où je ne m’occupais absolument pas de production, au sens de la fabrication des programmes, il n’y avait pas de conflit d’intérêts.
M. Charles Alloncle, rapporteur. Dans votre rôle de directeur délégué de la programmation de France Télévisions, vous n’avez donc été impliqué, ni de près ni de loin, dans aucune décision concernant l’attribution de contrats à des sociétés de production, et plus particulièrement à des sociétés privées comme Banijay ?
M. Takis Candilis. C’est bien de Banijay que vous voulez parler. Permettez-moi de revenir un peu en arrière : lorsque j’ai commencé mon travail de réorganisation du groupe France Télévisions, chaque chaîne était autonome. Chaque patronne ou patron de chaîne disposait de l’intégralité de son budget et prenait ses propres décisions au sein de ses propres comités éditoriaux, avec ses propres directeurs de la programmation et ses administrateurs chargés de négocier les contrats.
Étant donné que ma mission consistait précisément à casser tout ce système, je ne me suis absolument pas impliqué, d’aucune manière, dans les décisions prises sur les productions chaîne par chaîne. Il m’a fallu près de deux ans et demi pour mettre en place cette nouvelle organisation, laquelle a d’ailleurs conduit au départ d’un certain nombre de collaborateurs qui ne s’y retrouvaient plus. Quand je suis retourné – je reprends votre terme – chez Banijay, je n’avais aucune production entre les mains et je n’exerçais plus le métier de producteur. Il me semble que cela répond à votre question.
M. Charles Alloncle, rapporteur. J’aborde un autre sujet en revenant sur les contrats signés durant votre mandat. En juillet 2020, Mediapart révélait qu’un contrat-cadre de 100 millions d’euros sur trois ans avait été conclu entre France Télévisions et Air Productions, la société de Nagui, par ailleurs filiale de Banijay. Selon Mediapart, Delphine Ernotte se serait engagée sur plusieurs émissions sans avoir préalablement consulté le sous-comité des engagements – ce qui est grave –, en totale violation des procédures internes.
En tant que directeur général délégué aux antennes et aux programmes de France Télévisions depuis février 2018, c’est vous, monsieur Candilis, qui étiez chargé de superviser l’exécution et le renouvellement de ces contrats. Le 17 mars 2021, Le Canard enchaîné révélait l’ouverture d’une enquête préliminaire par le parquet national financier (PNF) à ce sujet. Je précise qu’à la fin de l’année 2018, selon l’hebdomadaire Capital, Nagui détenait 5,3 % du capital du groupe Banijay, une participation alors valorisée à 23 millions d’euros.
Monsieur Candilis, Nagui était donc coactionnaire de Banijay, l’entreprise où vous aviez servi pendant plusieurs années et qui est redevenue votre employeur quelques mois seulement après que vous avez supervisé, pendant près de deux ans, la signature et l’exécution de ces contrats. Concrètement, comment avez-vous géré cette situation, alors que vous veniez de Banijay et que vous y êtes retourné peu après ?
M. Takis Candilis. Je le répète : premièrement, je n’étais absolument pas partie prenante des décisions des chaînes concernant leurs besoins en matière de programmes. Deuxièmement, comme Catherine Alvaresse l’a évoqué, une procédure était en place : j’étais systématiquement déporté de toute décision concernant les contrats liés à Banijay. Je n’ai donc participé à aucune de ces négociations ni à aucune discussion avec Nagui.
Si l’on revient sur les relations contractuelles entre Banijay et France Télévisions, il faut préciser que les contrats pour « Fort Boyard » remontent à 1990, pour « Taratata » à 1993, pour « N’oubliez pas les paroles » à 2007, pour l’émission annuelle « Prodiges » à 2014, et pour le jeu « Tout le monde a son mot à dire », les « Enfants de la télé » ou « La Carte aux trésors » à 2017. Pour ma part, je suis arrivé en 2018. Or, entre 2018 et 2020, aucun nouveau gros contrat n’a été mis à l’antenne par France Télévisions. Aucun.
M. Charles Alloncle, rapporteur. Précisément, la question que je vous ai posée a trait aux contrats de Nagui passés entre 2017 et 2020 – lesquels ont fait l’objet d’enquêtes de Mediapart, d’articles du Canard enchaîné et entraîné l’ouverture d’une enquête préliminaire par le PNF. Ces contrats ont probablement été renouvelés en 2020, alors que vous étiez directeur délégué chargé des antennes et des programmes de France Télévisions – vous veniez de Banijay, entreprise dont Nagui est coactionnaire. N’avez-vous en rien, ni de près ni de loin, supervisé la signature et la reconduction de ces contrats, alors même qu’ils faisaient l’objet d’articles de presse mais aussi d’enquêtes et de suspicions quant aux sommes engagées ?
M. Takis Candilis. Je peux affirmer une chose : Nagui anime une émission quotidienne qui constitue le nerf de toute l’avant-soirée de France Télévisions, et ce depuis des dizaines d’années. Il était donc primordial de le conserver au sein du groupe. Je n’ai pas pris part à ces discussions mais, si cela avait été le cas, j’aurais tout fait pour qu’il reste à France Télévisions. Ces tranches horaires sont essentielles : elles représentent les carrefours publicitaires les plus lucratifs de l’entreprise. Fort de mon expérience dans la production et la diffusion – notamment lors de mon passage à TF1 – je sais très bien que le moindre changement, sur ces créneaux, peut entraîner des bouleversements d’audience importants. Le rôle d’une chaîne est aussi de garder ses talents. Quant aux conditions dans lesquelles ces talents sont conservés, c’est une autre histoire.
M. Charles Alloncle, rapporteur. Les conditions pour garder ces talents – alors qu’il s’agit du service public et de fonds publics payés par l’ensemble des Français – vous paraissent-elles justifiées ? Dans le cadre de cette commission d’enquête, nous avons révélé que les marges peuvent atteindre 50 % pour des émissions de divertissement produites par Nagui. Vouloir conserver des talents chez France Télévisions justifie-t-il un tel niveau de marge ? Aviez-vous connaissance de ces sommes, par exemple pour l’émission « Chacun son tour » ou pour d’autres programmes ? Cela vous semble-t-il justifié, notamment pour un talent comme Nagui ? Il y en a bien d’autres chez France Télévisions et je ne souhaite pas en faire un cas unique, mais un tel montant de marge est-il justifié ?
M. Takis Candilis. Absolument pas. Mais est-ce réellement le cas ? Je n’en sais rien. Je ne suis ni dans les comptes de Nagui ni dans ceux de France Télévisions. Je ne travaille plus pour le groupe depuis des années et j’ignore tout de ces éléments. Je sais toutefois qu’il existe un processus rigoureux de contrôle des coûts, effectué année après année. J’imagine donc que les services compétents ont vérifié que ce taux de 50 %, qui me semble absolument incroyable, n’a pas été atteint ; en tout cas, je l’espère.
M. Charles Alloncle, rapporteur. Nous en avons parlé hier avec M. Bolloré, qui est lui aussi coactionnaire de Banijay, ainsi qu’avec M. Courbit et Mme Laroche-Joubert il y a quelques semaines. Je vous confirme que le taux de marge d’une émission comme « Chacun son tour », coproduite par Nagui, approche effectivement les 50 %, ce qui paraît plus qu’excessif pour le service public. Vous semblez le penser aussi ; or ce n’est pas un cas isolé.
Je souhaite vous faire réagir aux propos tenus par Mme Laroche-Joubert lors de l’audition des représentants de Banijay, le 25 février 2026. Au sujet du salaire de Nagui, elle déclarait : « C’est nous qui le payons, ce n’est pas le service public. D’une certaine façon, cela me regarde si je le paie trop ou pas assez. » Vous conviendrez que le problème n’est pas tant le salaire de l’animateur en soi, bien qu’il soit indirectement financé par l’impôt des Français, mais la différence entre la rémunération facturée au devis et celle réellement versée à la fin. Il n’est pas normal que des fonds publics destinés à la création et à l’emploi soient détournés pour rémunérer un prestataire au-delà de ce qui était initialement prévu dans son contrat avec France Télévisions. Selon l’audit interne de l’émission « Chacun son tour », dont dispose notre commission, Nagui et son coproducteur, Jean-Louis Blot, se sont versé, au titre de la production exécutive et déléguée, pas moins de 300 000 euros, soit 130 000 euros de plus que les 170 000 euros inscrits au devis signé par France Télévisions. Ce sont des sommes considérables. L’écart est bien visible entre le devis initialement signé et ce qui a été payé in fine à M. Nagui et à son coproducteur.
Le rapport d’audit précise également que, « pour des raisons de confidentialité, [les auditeurs n’ont] pas eu accès aux fiches de paie et contrats de travail de Nagui pour son rôle de producteur délégué ainsi que son rôle de producteur exécutif », alors même que Banijay a signé une clause de transparence avec France Télévisions. Monsieur Candilis, vous expliquez ne pas avoir supervisé cette relation contractuelle spécifique. En avez-vous supervisé d’autres avec la société de Nagui, Air Productions – qui, je le rappelle, est une filiale du groupe Banijay, que vous avez rejoint après votre passage chez France Télévisions ? Et que vous inspirent ces révélations issues des rapports d’audit entre France Télévisions et la société de Nagui ?
M. Takis Candilis. Le groupe Banijay est une entité privée qui opère selon ses propres règles. Je ne fais pas partie de ce groupe et je n’ai aucun jugement à porter sur telle ou telle de ses pratiques, d’autant que je n’en ai pas connaissance. N’ayant accès à aucun de leurs chiffres, je ne vois pas en quoi mon avis pourrait apporter quoi que ce soit à ce débat.
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Peut-être faut-il préciser le cadre de cette question du rapporteur. Nous auditionnons d’anciens dirigeants de France Télévisions. Vous avez été le numéro deux du groupe, monsieur Candilis, et c’est à ce titre que vous êtes convoqué devant cette commission d’enquête. J’ai peine à croire qu’en tant que directeur général délégué aux antennes et aux programmes, vous n’ayez pas eu connaissance de la manière dont France Télévisions contractualise avec les sociétés de production. Au-delà du cas spécifique mis en exergue par le rapporteur, il me semble essentiel de vous interroger sur le niveau de ces marges. Il est difficile de soutenir, devant une commission d’enquête, que vous n’étiez pas en charge de ces dossiers ou que vous n’en aviez pas connaissance, alors que vous étiez numéro deux, pendant deux ans, de France Télévisions.
M. Takis Candilis. Certes, mais vous évoquez les marges réalisées sur un programme qui s’appelle « Chacun son tour », que je ne connais pas et que je n’ai jamais regardé – « Chacun son tour », je ne sais pas ce que c’est. C’est une production qui a dû être lancée après mon départ. Quant à M. Blot, lorsque j’étais chez France Télévisions, il était directeur de Warner. Je ne l’ai donc pas connu en tant que dirigeant de Banijay. Par conséquent, je ne suis pas en mesure de répondre à cette question.
M. Charles Alloncle, rapporteur. Vous avez indiqué que des procédures renforcées avaient été lancées vous concernant. Durant vos deux ans et demi en tant que numéro deux de France Télévisions, vous avez fait l’objet de trente et une procédures de ce type, ce qui constitue, je crois, un record au sein de l’entreprise.
Ce n’est pas tout : après votre retour chez Banijay en octobre 2020, vous avez fait l’objet de trente-cinq procédures renforcées pour la seule année 2021. Pour rappel, ce terme technique désigne une procédure qui vise à prévenir les conflits d’intérêts en imposant que les contrats concernés soient directement signés par la présidente de France Télévisions. Elle ne semble toutefois pas questionner ni la pertinence éditoriale du choix d’un producteur ni son bien-fondé face à des offres concurrentes.
Trente et une procédures renforcées en deux ans et demi, c’est un record. Ce nombre exceptionnel ne démontre-t-il pas qu’il existait un risque de conflit d’intérêts manifeste, né de vos passages successifs entre Banijay et la direction de France Télévisions ? Comment avez-vous assumé ce risque ? Rétrospectivement, ne pensez-vous pas que cette navette entre des postes aussi stratégiques, pour des montants de contrats qui – nous allons le voir – ont augmenté de plusieurs dizaines de points année après année, aurait dû être évitée ? Enfin, à la lumière de votre expérience, ne considérez-vous pas que le législateur devrait davantage encadrer ces risques ? De telles recommandations pourraient figurer dans notre rapport de commission d’enquête.
M. Takis Candilis. Trente et une procédures ? Je n’avais pas connaissance de ce chiffre. Cependant, si l’on rapporte ces trente et une mesures de protection, en deux ans et demi, à la puissance du groupe Banijay, à son chiffre d’affaires global et au volume de programmes qu’il produisait déjà avant mon arrivée – ainsi qu’à celui qu’il a continué à produire alors que j’étais en poste –, cela ne me semble pas extravagant. Certes, si j’avais rejoint un petit producteur, il y en aurait peut-être eu une ou deux, pas trente et une.
En revanche, le chiffre de trente-cinq procédures après mon départ me paraît assez incroyable, puisque, comme je vous l’ai dit, je ne m’occupais plus de programmes.
Qu’il faille légiférer plus strictement sur ce point est quelque chose qui mérite d’être envisagé. Dans le monde de l’audiovisuel, les passages entre diffuseurs et producteurs sont très fréquents. J’ai moi-même effectué ces transitions, passant d’un côté à l’autre en faisant mon travail le plus sérieusement possible. Vous avez reçu hier l’un des actionnaires de Banijay, M. Bolloré : in fine, ce ne sont pas les dirigeants comme moi qui s’enrichissent, ce sont les actionnaires, dont je rappelle que je ne fais pas partie. Je sais que vous allez me reparler d’« allers-retours » ou de « navette », puisque ce sont les termes que vous aimez employer, mais je ne considère pas mon parcours de cette manière.
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Pour aller au bout de la question soulevée par le rapporteur, je rappelle qu’il existe, pour les responsables politiques et les hauts fonctionnaires, la Haute Autorité pour la transparence de la vie publique (HATVP). Celle-ci oblige tout ancien ministre, député ou haut fonctionnaire souhaitant rejoindre le secteur privé à solliciter un avis afin de vérifier l’absence de conflits d’intérêts. Ma position n’est pas d’interdire ces mobilités entre le public et le privé, que je juge saines à condition de se prémunir contre les risques de conflits d’intérêts. Bien que vous ne soyez ni haut fonctionnaire ni ancien politique, vous étiez salarié d’une entreprise publique et occupiez des fonctions éminemment importantes. Pensez-vous qu’un cadre dirigeant de France Télévisions devrait, au moment de rejoindre à nouveau une entreprise privée, être soumis au contrôle d’une autorité qui se prononcerait sur ces risques et permettrait de les prévenir ?
M. Takis Candilis. Généralement, une telle situation est encadrée par le contrat de travail, lequel peut stipuler des clauses de non-concurrence ou des délais de carence. Ce n’est pas le cas dans les contrats de France Télévisions – je crois d’ailleurs que Delphine Ernotte l’a évoqué devant votre commission. Peut-être faudrait-il l’envisager, mais un délai de carence ou une clause de non-concurrence imposent une contrepartie financière. Sans rémunération en face, le contrat devient léonin, vous le savez très bien. Après tout, une personne qui quitte une entreprise doit pouvoir continuer à vivre, à payer ses loyers ou à scolariser ses enfants ; or comment le pourrait-elle si elle n’a pas le droit de travailler et n’est pas rémunérée ?
Tout cela tient aussi beaucoup au droit du travail et à la nature des contrats qui sont établis dans ce cadre. Si l’on souhaite des règles plus strictes, il faut impérativement prévoir des contreparties qui soient à la hauteur pour l’employé.
M. Charles Alloncle, rapporteur. Je rappelle que vous avez fait l’objet de trente et une procédures renforcées durant les deux ans et demi que vous avez passés chez France Télévisions, ce qui est conséquent. Derrière cette appellation technique et formelle, ce type de procédure n’implique en réalité qu’une signature supplémentaire, celle de la présidence, en complément d’une présentation au contrôle général économique et financier (CGEFI). Cela n’empêche nullement un conseiller de Banijay tel que vous, qui connaît dans le détail les attentes éditoriales et les grilles tarifaires de France Télévisions, d’ajuster en conséquence les offres de son groupe.
Si vous me permettez cette comparaison avec les marchés financiers, cela pourrait s’apparenter à un délit d’initié. En tant que numéro deux du groupe, vous aviez accès aux informations les plus névralgiques – montants, clauses, concurrence : vous aviez accès à tout ! Vous avez ensuite basculé chez un fournisseur privé, lui-même en concurrence avec bien d’autres acteurs privés et qui avait déjà passé nombre de contrats avec France Télévisions. Vous avez passé deux ans à décrypter les prix et les rouages, à comprendre et même à définir les attentes éditoriales ainsi que les lignes rouges de France Télévisions vis-à-vis de ces sociétés privées. Comment pouvez-vous garantir et affirmer que votre connaissance intime de ces données n’a eu aucune incidence sur le volume contractuel dont a bénéficié Banijay, sur certaines clauses que vous avez eu l’occasion de signer ou sur un éventuel favoritisme qui aurait pu être appliqué à l’égard de cette entreprise ?
M. Takis Candilis. Ma fonction de conseil n’intervenait ni dans les contrats ni dans les productions. Je ne m’occupais pas de ces aspects et je ne m’en suis pas davantage chargé lors de mon retour chez Banijay. Je n’ai en aucun cas, jamais – je le déclare fermement sous serment –, conseillé Banijay sur un contrat ou sur le montant d’une production, quelle qu’elle soit. Que ce soit bien clair : je ne l’aurais jamais fait et je ne l’ai jamais fait.
M. Charles Alloncle, rapporteur. J’aimerais aborder un autre point, qui a d’ailleurs été relayé par la presse. Le 6 avril 2018, soit deux mois seulement après votre prise de fonction comme numéro deux de France Télévisions, votre épouse, Babsie Steger, était l’invitée de l’émission « La Quotidienne » sur France 5. En novembre 2019, Le Canard enchaîné révélait qu’elle était invitée chaque année sur ce plateau pour y faire la promotion de ses activités commerciales et de son site internet, lesconseilsdebabsie.com.
À titre d’exemple, on y trouve des patchs à 100 euros la boîte ou une huile de beauté vendue 85 euros les 20 millilitres, soit 4 250 euros le litre. Le syndicat CGC, dont nous avons entendu un représentant il y a quelques semaines, avait à l’époque déposé une saisine auprès du CSA pour des soupçons de publicité clandestine, faits qui sont strictement prohibés par la loi.
S’agissant de votre épouse, vous conviendrez que nous touchons là à l’une des trois dimensions que notre commission d’enquête se charge d’explorer : le conflit d’intérêts. Comprenez-vous que l’invitation régulière de votre conjointe sur une émission du service public, à une époque où vous occupiez des fonctions éminentes en tant que numéro deux de France Télévisions, pour faire la promotion d’articles commerciaux qu’elle vendait par l’intermédiaire de son site, ait pu soulever des soupçons de conflit d’intérêts ?
M. Takis Candilis. Primo, c’est complètement faux. Mon épouse n’a jamais été invitée annuellement dans cette émission. Mon épouse est une comédienne qui travaille en France depuis qu’elle a 20 ans, qui a été une star sur TF1, qui a fait de nombreux téléfilms, de nombreuses séries, de nombreux feuilletons, qui a travaillé internationalement sur des séries en anglais, à l’étranger et en France, qui a travaillé dans le cinéma. À partir du moment où je suis rentré à France Télévisions, elle a arrêté son métier de comédienne, elle a ouvert un restaurant et elle y a travaillé. Un producteur l’a alors invitée pour venir faire une recette de cuisine gratuitement : elle n’a évidemment pas été payée pour cela. En sous-titre de cette émission – que je vous enjoins de regarder –, il a été dit qu’elle donnait des conseils. Sur ce site de conseils, nulle part ne sont proposés des produits commerciaux. Tout cela est complètement faux. Il y a eu une saisine du CSA, qui a dû se réunir en assemblée plénière : tous les membres ont donc visionné l’émission et regardé le site, pour conclure qu’il n’y avait rien à voir.
Maintenant, je reviens sur ce blog interne d’un syndicat, la CGC. Le monsieur, qui a été d’ailleurs invité dans cette enceinte, a été licencié de France Télévisions dans les années 2000 pour insubordination. Depuis, il est revenu dans les locaux en tant que délégué de ce syndicat. Il a choisi d’avoir ses bureaux au sein de France Télévisions où, toute l’année, tous les jours, dans son blog, il dénigre l’entreprise et ses dirigeants. Il m’a dénigré violemment pendant toutes ces années et je n’ai jamais porté plainte. Entendre pendant des années ce genre de choses, entièrement fausses et colportées par des journalistes, je vous assure que c’est dur !
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Pourquoi ne pas avoir porté plainte pour diffamation ?
M. Takis Candilis. Je pense qu’il ne faut pas s’abaisser à ça : il y a un dicton qui dit ça, non ?
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. S’abaisser en saisissant la justice ? Je ne suis pas sûr, non.
M. Takis Candilis. J’aurais dû le faire, peut-être.
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Je précise que je suis en train d’explorer, à l’encontre de ce représentant, une procédure pour parjure dans le cadre de son audition devant la commission d’enquête.
M. Takis Candilis. Cela ne m’étonne pas.
M. Charles Alloncle, rapporteur. Les dirigeants de Banijay que nous avons auditionnés le 25 février dernier nous ont expliqué que le chiffre d’affaires mondial de Banijay ne dépendait qu’à hauteur de 1 % des contrats passés avec France Télévisions, mais que ce chiffre montait à près de 30 % pour la filiale française, ce qui n’est pas négligeable. Cette même audition a également révélé que, au cours de vos deux premières années comme directeur des programmes de France Télévisions, les contrats signés avec Banijay avaient progressé de 8 millions d’euros en 2018 puis de 11 millions d’euros supplémentaires en 2019 – soit, en deux ans, une hausse de près de 40 %, qu’aucune acquisition nouvelle ne peut expliquer.
Depuis le début, vous indiquez ne pas être responsable de cette augmentation. Vous avez pourtant été le numéro 2 de France Télévisions entre 2018 et 2020. Vous arriviez de Banijay où vous êtes revenu comme conseiller fiction. Comment peut-on croire que, ni de près de ni de loin, vous n’avez été concerné par l’augmentation du volume des contrats ?
M. Takis Candilis. Je le redis, ce n’est pas moi qui décidais du moindre programme qui était mis à l’antenne. France 2 avec sa directrice générale, Caroline Got, France 3, avec Dana Hastier, France 4, France 5, avec Nathalie Darrigrand : chacune avait son autonomie pour commander des programmes. Et personne n’allait me voir pour me dire : « Au fait, c’est un programme Banijay. » Un programme, c’est un bon ou un mauvais programme. Et un bon programme pour l’antenne, s’il venait de Banijay, pourquoi ne l’auraient-ils pas pris ?
En tout cas ce n’est pas moi qui ai commandé ces programmes pendant les deux années et demie où je montais la réorganisation – qui est un travail, je vous assure, de longue haleine et totalement bouleversant pour l’entreprise. Je n’allais pas regarder quel était le programme, qui le faisait et pour quel coût, parce que je n’en avais ni le temps ni la volonté.
Cela dit, je ne suis pas au courant de ces chiffres que vous me donnez. Ils me paraissent très élevés, et je ne comprends pas. Comme il n’y a pas eu, à mon avis, de signature de grosses productions, ce doit être une multitude de petits contrats qui aboutit à des sommes pareilles.
En attendant, même pendant les deux ans et demi où j’étais à France Télévisions, je crois que Banijay a continué à faire l’acquisition de sociétés qui avaient elles-mêmes des contrats avec France Télévisions, passés sous bannière Banijay pendant cette période : par exemple la société qui a fait la série Culte, devenue une autre série tournée dans les DOM-TOM, a été rachetée entre-temps par Banijay. Il est donc normal que son chiffre d’affaires retombe dans l’escarcelle de Banijay.
M. Charles Alloncle, rapporteur. Je vous confirme que Banijay n’a pas fait d’acquisition significative pendant les années où vous étiez numéro 2 de France Télévisions.
Vous expliquez que ce n’est pas vous qui avez commandé ces programmes et que vous n’étiez pas au courant des chiffres. Comprenez que nous ayons un peu de mal à le croire : directeur important de Banijay, vous êtes embauché par Delphine Ernotte en 2018 pour être son numéro 2. Vous l’êtes jusqu’en 2020 et, pendant cette période, le montant des contrats augmente de 40 %. Puis vous revenez chez Banijay comme conseiller fiction. Vous dites que vous ne décidiez pas et que vous ignoriez le montant des contrats conclus. Or j’imagine qu’un numéro 2, surtout s’il est en charge de la programmation, a connaissance des contrats – en tout cas de l’ordre de grandeur des montants. Cela concerne tout de même des dizaines de millions d’euros.
Je veux vous croire, vous êtes sous serment ; mais je m’interroge. Pendant ces deux années, trente et une procédures renforcées ont été déclenchées pour éviter les risques de conflit d’intérêts. Qu’est-ce qui fait que n’avez-vous pas intercédé par d’autres moyens, chez France Télévisions, pour faciliter la conclusion de ces contrats avec une entreprise que vous avez rejointe quelques mois après ?
M. Takis Candilis. Je crois avoir déjà répondu à cette question.
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. M. Courbit et Mme Laroche-Joubert nous avaient apporté des explications, que l’on peut croire ou non, au sujet de l’augmentation des contrats. Je ne sais pas si vous les avez en tête.
M. Takis Candilis. Absolument pas.
M. Charles Alloncle, rapporteur. Vous n’avez pas en tête les raisons de l’augmentation du volume des contrats alors que vous étiez numéro 2 de France Télévisions ?
M. Takis Candilis. Déjà, le chiffre de 40 % me semble absolument incroyable. Vous parlez de 8 millions. Je ne vois pas comment on peut augmenter de 40 % en deux ans un chiffre d’affaires. Je ne connais pas ces chiffres, je ne les ai pas. On ne me les a pas communiqués et je ne peux pas les commenter.
M. Charles Alloncle, rapporteur. Ils nous ont été communiqués par France Télévisions dans le cadre de la commission d’enquête. Plus exactement, le montant des contrats passés avec le groupe Banijay a augmenté de 37 % en deux ans. Mais je n’insisterai pas plus longtemps.
Vous aurez compris que le rôle de notre commission d’enquête est de relever ou de prévenir d’éventuels conflits d’intérêts. Le 8 janvier 2024, madame Alvaresse, Banijay France publiait un communiqué de presse annonçant votre nomination comme présidente de KM Production, sa filiale consacrée au documentaire. Alexia Laroche-Joubert, que nous avons auditionnée, y justifiait votre recrutement en ces termes : « Nous recherchions depuis longtemps une personnalité ayant travaillé […] avec des diffuseurs de renom comme Arte et France Télévisions qui sont des partenaires historiques de KM. » Vous avez donc été recrutée explicitement pour votre connaissance de France Télévisions, diffuseur que vous veniez de quitter après quatre ans comme directrice des documentaires. Pensez-vous avoir été recrutée principalement parce que votre connaissance des rouages de France Télévisions, soulignée par Mme Laroche-Joubert, pouvait faciliter la signature de contrats par Banijay ?
Mme Catherine Alvaresse. J’ai été embauchée le 8 janvier 2024 pour mes compétences professionnelles – mon parcours le prouve – et pour mon expertise dans le documentaire avant tout – tant sur le terrain national qu’international. En effet, comme je le disais en propos liminaire, France Télévisions est aujourd’hui le diffuseur le plus important pour l’écosystème documentaire : elle diffuse, je crois, plus de 60 % des documentaires en France.
Cela s’est fait de façon totalement logique. Depuis qu’elle avait repris la présidence de Banijay France, Alexia recherchait quelqu’un. Le groupe Banijay explore l’ensemble des genres de la télévision française, et même de tous les médias, mais le documentaire n’y était pas présent. Pour un tel groupe, c’était un manque. Alexia souhaitait y remédier. Donc j’ai été embauchée pour mes qualités professionnelles et pour mon expertise en la matière.
M. Charles Alloncle, rapporteur. Comment expliquez-vous que Mme Laroche-Joubert ait avancé, comme raison de votre recrutement, le fait que vous ayez travaillé avec des diffuseurs de renom comme Arte et France Télévisions ? Ne pensez-vous pas que ce sont votre carnet d’adresses et votre connaissance fine des rouages de France Télévisions qui vous ont permis d’être embauchée par Banijay à un poste important ?
Mme Catherine Alvaresse. C’est certainement ma connaissance très fine en effet du documentaire. Comme le service public – Arte est d’ailleurs le deuxième diffuseur de documentaires en France –, le documentaire est une expertise très particulière. On ne s’invente pas expert du documentaire. Les partenaires du documentaire, qui sont à la fois les premiers diffuseurs et les plus exigeants, sont vraiment France Télévision et Arte. Et – comme vous avez retracé gentiment mon parcours – avant Arte, j’arrivais aussi de la distribution et de l’international.
Cette expertise est liée au mouvement, à la fois dans une carrière et dans un écosystème qui est lui aussi en mouvement permanent. Je pense que le mouvement des talents et des experts est important. Cela me semblait une décision importante, de la part d’Alexia, de vouloir que le documentaire rejoigne les expertises du groupe Banijay. Et j’ai envie de dire un peu trivialement que j’étais sur le marché, puisque j’avais été licenciée.
M. Charles Alloncle, rapporteur. Pourriez-vous, monsieur Candilis, nous préciser les termes de votre sortie de France Télévisions ? M. Samuel Étienne et Mme Nathalie Darrigrand nous ont expliqué que des indemnités de départ avaient été versées. Quelles indemnités avez-vous perçues avant de rejoindre Banijay ?
M. Takis Candilis. Il n’y en a pas eu, puisque c’était une sortie. J’ai eu le solde de tout compte de mon contrat, voilà.
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Je précise que ce n’était pas un licenciement : c’est vous qui êtes parti. Pour M. Samuel Étienne, c’était une rupture conventionnelle et pour vous, madame Alvaresse, un licenciement.
Mme Catherine Alvaresse. C’était un licenciement, donc j’ai perçu, comme il se doit, des indemnités de licenciement.
M. Charles Alloncle, rapporteur. De quel ordre ?
Mme Catherine Alvaresse. Je ne suis pas certaine de devoir répondre publiquement à cette question.
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Vous n’y êtes pas obligée : vous pourrez nous l’indiquer par écrit si vous le souhaitez.
Mme Catherine Alvaresse. Oui, c’est ce que je voulais répondre : je ne suis pas obligée de répondre publiquement maintenant.
M. Charles Alloncle, rapporteur. Cette question a fait l’objet de discussions au sein de notre commission. Pourriez-vous nous indiquer simplement l’ordre de grandeur ? Combien de temps avez-vous travaillé pour France Télévisions ? J’imagine que vos indemnités correspondaient au cadre légal ; il n’y a peut-être pas eu de négociation supplémentaire au-delà.
Mme Catherine Alvaresse. Absolument, elles s’inscrivaient dans le cadre légal. Cela faisait un peu plus de sept ans, puisque j’avais rejoint le groupe France Télévisions en mars ou en février 2016.
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. L’administration de l’Assemblée vérifiera si nous disposons des chiffres que vous demande le rapporteur ; si ce n’est pas le cas, nous les demanderons à France Télévisions.
Avez-vous considéré que votre licenciement était un gâchis sur le plan professionnel et au regard de l’argent public consacré à vos indemnités ? Vous dites que vous n’étiez pas en conflit avec votre direction mais que celle-ci a souhaité un renouvellement ; c’est un peu vague. Nous pourrons poser la question à Delphine Ernotte, mais quel est votre point de vue ?
Mme Catherine Alvaresse. Trois ans après, cela ne me semble absolument pas un gâchis. La direction documentaire de France Télévisions continue à parfaitement fonctionner. Ce qui est sûr, comme je le disais tout à l’heure, c’est que se faire licencier fait partie de la vie quand on a une longue carrière professionnelle mais que ce n’est absolument pas agréable.
Je suis en revanche très heureuse d’avoir retrouvé du travail un an après. C’est long, un an, mais rapide aussi pour retravailler. Il y avait nécessairement un désaccord avec la direction puisque j’ai été licenciée. Je le dis – ce n’est pas de la langue de bois –, cela renvoie aussi au souhait des grandes entreprises de renouveler les directions et leur incarnation. Moi-même, quand je revois mon parcours, j’ai beaucoup bougé. Parfois on a le souhait de bouger, et parfois on le décide pour nous. C’est ce qui s’est passé pour moi.
M. Charles Alloncle, rapporteur. Lors de l’audition de Banijay, le 25 février 2026, nous avons appris que sa filiale KM Production avait signé des contrats avec France Télévisions à hauteur de 46 000 euros en 2022, 0 euro en 2023 et 1,069 million d’euros en 2024, l’année de votre arrivée à sa présidence. Cela représente une multiplication par vingt-trois qui, pour remettre les choses dans leur contexte, peut aussi s’expliquer par la faiblesse des montants ; il est important de prendre du recul par rapport aux chiffres que l’on annonce.
Convenez-vous tout de même que votre arrivée coïncide avec une augmentation importante des contrats passés avec France Télévisions ? Pouvez-vous nous expliquer la façon dont cela s’est passé en interne ? Quelles sont les relations au sein de France Télévisions que vous avez utilisées pour conclure ces contrats ?
Mme Catherine Alvaresse. Il n’y avait pas de surprise, puisque c’était ma mission de développer le documentaire. C’est ce que j’ai fait, avec le premier diffuseur documentaire en France qui est France Télévisions.
Pour passer de 40 000 euros à 1 million d’euros, il n’y a pas eu vingt-trois contrats, mais un contrat important, notamment, dix-huit mois après : la diffusion d’une coproduction internationale avec ZDF sur Le Journal d’Anne Franck, qui n’a pas été développée par moi. Bien sûr, je ne travaille pas seule. Je dirige KM et j’ai une cellule documentaire qui travaille avec moi. On oublie souvent, d’ailleurs, que, dans la production, on développe plus qu’on ne produit – on développe, on développe et on développe, et on a souvent un projet sur cinq qui est pris. Le producteur que j’avais embauché, qui travaillait à mes côtés, développait plein de projets, notamment avec France Télévisions, comme beaucoup de producteurs indépendants et de producteurs de documentaires en général – on travaille avec France Télévisions principalement, et avec Arte. Il développait ce projet sur Anne Frank, qui était déjà en discussion avec un auteur-réalisateur.
Je ne sais plus exactement quels étaient vos termes, mais j’ai simplement utilisé mes compétences pour trouver l’équipe artistique. Ça démarre comme ça, les documentaires. Il fallait aussi récupérer les droits d’adaptation du Journal d’Anne Frank, ce qui n’était pas une mince affaire, pour deux territoires très importants, le territoire français et le territoire allemand, et quelques autres territoires européens. Cela correspond vraiment à mes compétences d’ex-distributrice.
En 2025 – deux ans après que j’ai quitté France Télévisions –, c’étaient les grandes commémorations de 1945 et notamment les quatre-vingts ans de la disparition d’Anne Frank. France Télévisions, qui diffuse le plus de grands documentaires de prime time, a souhaité s’adresser aux plus jeunes – j’en suis très heureuse –, avec une forme très particulière, pour qu’Anne Frank ne tombe pas dans l’oubli. C’est comme cela que cela s’est passé : dans le travail.
M. Charles Alloncle, rapporteur. Lors de leur audition, les dirigeants de Banijay ont reconnu que vous aviez fait l’objet de deux procédures renforcées en 2024. Pensez-vous sincèrement qu’une seule signature supplémentaire, sur un contrat que vous avez conclu avec France Télévisions, constitue une garantie suffisante pour prévenir d’éventuels conflits d’intérêts ?
Notre commission va devoir rendre ses conclusions et recommandations dans quelques semaines. Quels conseils pourriez-vous formuler, vous qui êtes passée de l’audiovisuel public à une société de production privée ?
Mme Catherine Alvaresse. Avant de parler de la procédure renforcée, il faut d’abord comprendre la façon dont travaillent les professionnels de France Télévisions dont j’ai fait partie et que je vois maintenant au travail. Avant tout c’est le projet, rien que le projet. Et c’est quand même un énorme travail, le documentaire : 3 000 projets reçus par an, c’est tout un travail avec des conseillers de programme et des directeurs délégués.
La direction documentaire est aujourd’hui organisée par pôles. La procédure renforcée, ce n’est pas simplement : « Tiens, ce projet qui arrive, on va le faire signer par la présidente de France Télévisions. » Cela ne marche absolument pas comme ça. Nous, les producteurs, nous disons souvent que les délais sont longs. Nous avons l’impression de beaucoup attendre parce qu’il y a un travail de fourmi qui est fait. D’abord, c’est le projet, rien que le projet. Est-ce que le projet correspond aux lignes éditoriales ? Est-ce que le projet a une qualité artistique différente ? C’est certainement toujours un peu ennuyeux d’entendre la façon dont cela se passe, mais c’est comme ça.
Pour répondre à votre question, en revanche, ce que vous suggérez peut appauvrir nos contenus : pour ma part je défends le mouvement des experts et des compétences. Vous m’avez interrogée sur mon parcours. Toute ma vie a été faite de mouvement et c’est pour cela que j’aime le documentaire. Aujourd’hui, avec l’explosion des médias, on sait qu’on est vraiment dans un moment compliqué : je pense que le mouvement des experts et des compétences est très important, en effet.
Il faut en revanche encadrer ces mouvements, j’en suis totalement d’accord. Mais, de par ma longue expérience en France et à l’étranger, je sais qu’il y a aujourd’hui en France de très grands professionnels à qui on peut vraiment faire confiance. J’imagine que, grâce à ces auditions, vous avez pu avoir un regard très global que je n’ai pas. J’espère que vous pourrez en tirer les conséquences dans vos propositions.
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Plusieurs options sont possibles. On peut inclure des clauses de non-concurrence dans les contrats de travail. Elles coûtent cher mais, en contrepartie, la personne licenciée ne peut pas travailler pendant quelque temps dans une société prestataire, chez un concurrent ou chez un partenaire.
La deuxième option consiste à recueillir l’avis d’une autorité, comme cela se fait pour les politiques et les hauts fonctionnaires.
La troisième réside dans la mise en œuvre de procédures renforcées beaucoup plus strictes.
Au regard de ce que vient de dire le rapporteur sur les procédures renforcées, considérez-vous qu’il serait plus sain, compte tenu de vos fonctions, que les indemnités de départ soient plus élevées en présence de clauses de non-concurrence ? Ou bien considérez-vous que cela nuirait à la fluidité du marché du travail, que cela coûterait cher et que la deuxième option serait donc préférable ? Il est important que nous ayons votre avis.
Mme Catherine Alvaresse. Je crois comprendre que le service public est en difficulté aussi, donc rémunérer une clause de non-concurrence, je ne sais pas… C’est vraiment mon petit point de vue. Il y a la fluidité du marché, aussi. À la lumière de l’ensemble de ces auditions, une régulation plus stricte en matière de conflits d’intérêts vous apparaîtra peut-être nécessaire, de fait. Reste que, les clauses de non-concurrence, il faut pouvoir les rémunérer…
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Bien sûr, mais notre commission d’enquête a mis en lumière des indemnités de licenciement parfois importantes, financées par de l’argent public, versées à des personnes qui retrouvent du travail ; tant mieux pour elles, nous en sommes heureux, mais cela paraît étrange : on se demande si c’est une bonne manière de gérer les ressources humaines.
Nous avons vu le cas d’un présentateur qui, après une rupture conventionnelle, a continué de présenter, en tant que prestataire d’une société de production, le jeu qu’il présentait au départ comme salarié. C’est quand même de l’argent public qui est ainsi dépensé pour verser des indemnités de licenciement ou financer des ruptures conventionnelles.
Les clauses de non-concurrence coûtent peut-être plus cher mais, aujourd’hui, on est un peu au milieu du gué : on dépense de l’argent sans avoir la garantie absolue d’être prémuni contre les conflits d’intérêts.
M. Charles Alloncle, rapporteur. Le pantouflage des hauts fonctionnaires, c’est-à-dire les navettes entre des sociétés privées et la haute administration, fait l’objet de contrôles obligatoires de la part, notamment, de la Haute Autorité pour la transparence de la vie publique. Les élus sont également soumis à ce type de contrôles.
Mais, visiblement, les cadres dirigeants de l’audiovisuel public bénéficient d’une sorte de régime dérogatoire et ne passent pas par les mêmes cases déontologiques. Un rapport pour avis sur les avances à l’audiovisuel public présenté en octobre 2025 déplore que « les réponses de France Télévisions se distinguent par leur imprécision et leur refus manifeste de divulguer les chiffres réels […] ».
On observe en effet de tels refus et parfois une opacité s’agissant des montants réels des indemnités de départ – de plusieurs centaines de milliers d’euros parfois – perçues par des personnes qui sont ensuite embauchées par des sociétés de production au profit desquelles elles avaient signé des contrats importants lorsqu’elles travaillaient pour France Télévisions.
Quelles recommandations principales formuleriez-vous pour que ce type de pratiques n’ait plus cours ? Faut-il par exemple qu’un dirigeant de France Télévisions ayant signé des contrats à hauteur de plusieurs millions d’euros avec une société de production ne puisse pas la rejoindre dans les trois années suivant son départ ? Faut-il lui interdire de revenir ensuite au sein de France Télévisions dans une fonction qui lui permettrait de signer de nouveaux contrats pour cette société ? Une telle mesure ne serait ni de droite ni de gauche : elle relèverait du bon sens. Ne serait-ce pas une mesure opportune sur le plan déontologique et moral, que nous pourrions inscrire dans le rapport de la commission d’enquête ?
Mme Catherine Alvaresse. Je n’ai certainement pas votre expertise. Vous parlez de navettes et de pantouflage mais, dans mon cas, il n’y a rien eu de tel. Comme l’a dit Alexia Laroche-Joubert, j’avais signé quelque chose comme 40 000 euros en huit ans ; et je ne la connaissais pas. Je continue à défendre l’idée de mouvement des compétences ; c’est d’ailleurs quelque chose que je pratique avec mes équipes à KM Production. KM signe aujourd’hui avec tous les partenaires, avec Novo19, avec Canal+ ou avec M6, et j’en suis très heureuse. Ces choses-là sont possibles quand on connaît bien le métier.
Encore une fois, le mouvement des compétences est essentiel. J’entends ce que vous dites sur le cadre qu’il faut lui dessiner afin d’éviter tout soupçon et tout conflit d’intérêts. Dans mon cas, le cadre existant a été respecté. À la lumière de vos auditions, que je n’ai pas toutes suivies, vous estimerez peut-être qu’il faut le renforcer.
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Je précise qu’il n’y a pas de régime dérogatoire pour France Télévisions ou Radio France : la loi encadre les allers et retours des agents publics et des élus mais ces règles, notamment inscrites dans le code pénal, ne s’appliquent pas aux salariés des entreprises publiques.
Des recommandations, du rapporteur ou de moi-même, pourront porter sur ce point.
M. Charles Alloncle, rapporteur. Monsieur Candilis, en plus de vos fonctions de directeur général délégué à l’antenne et aux programmes, soit le numéro 2 du groupe de France Télévisions, vous avez été nommé lors de votre arrivée chez France Télévisions PDG de MFP (Multimédia France Productions), une filiale de France Télévisions qui se nomme aujourd’hui France TV Studio.
La loi prévoit que tous les présidents d’entreprises publiques transmettent une déclaration à la HATVP dans les deux mois qui suivent leur nomination. Or, en juin 2019, le conseil d’administration de MFP acte votre démission, vous permettant de vous soustraire à cette obligation. Pourquoi avoir démissionné de la présidence de cette filiale seize mois après votre arrivée chez France Télévisions ? Avez-vous rempli vos obligations déclaratives lorsque vous étiez PDG de MFP ?
M. Takis Candilis. Quand vous devenez numéro 2 d’une entreprise, on vous dit tout d’un coup : « Tiens, on va te nommer dans tel conseil d’administration, on va te nommer dans tel endroit, on va te mettre à tel endroit et tu vas devenir PDG de telle chose ou telle autre chose. » En arrivant, j’ai dit OK. Mais, au fur et à mesure, j’ai vu que j’avais énormément de travail et que la réforme – à laquelle je reviens encore – était essentielle pour faire vivre le service public dans le nouveau monde qui advenait.
Je crois donc que je n’ai même pas fait un seul conseil d’administration au sein de MFP ! Je leur ai dit que j’avais dit oui mais que j’aurais dû dire non, et je leur ai demandé d’accepter ma démission. Je ne sais pas si elle a été actée immédiatement. En tout cas, je pense avoir fait deux réunions internes à MFP, mais aucun conseil d’administration de cette société. Je n’en avais ni la volonté ni les moyens.
M. Charles Alloncle, rapporteur. Et s’agissant de vos obligations déclaratives auprès de la HATVP, pourquoi ne pas les avoir remplies ?