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rapport d'enquête sur la neutralité, le fonctionnement et le financement de l'audiovisuel public — Comptes rendus des auditions (partie 1)

Rapport · d'enquête · tome ou annexe · 27/04/2026 · 3 613 875 caractères · HTML sur assemblee-nationale.fr

Parties du document (3)
Sommaire (35)
  1. Comptes rendus des auditions menées par la commission d’enquête
  2. Audition, ouverte à la presse, de M. Martin Ajdari, président de l’Autorité de régulation de la communication audiovisuelle et numérique...
  3. Audition conjointe, ouverte à la presse, de Mme Christine Albanel, présidente du comité d’éthique de France Télévisions, Mme Brigitte...
  4. Audition, ouverte à la presse, de M. Nacer Meddah, président de la 3ème chambre de la Cour des comptes, Mme Christine de Mazières,...
  5. Audition, ouverte à la presse, de juristes spécialisés dans le droit des médias : M. Arnaud Dimeglio, avocat au barreau de Montpellier,...
  6. Audition, ouverte à la presse, de Mme Delphine Ernotte Cunci, présidente de France Télévisions, et M. Christophe Tardieu, secrétaire...
  7. Audition, ouverte à la presse, de représentants d’écoles de journalisme : M. Pierre Savary, directeur général, et Mme Corinne Vanmerris,...
  8. Audition, ouverte à la presse, de M. Olivier Schrameck, ancien président du Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA), de Mmes Francine...
  9. Audition, ouverte à la presse, de M. Roch-Olivier Maistre, ancien président du Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA) puis de...
  10. Audition, ouverte à la presse, de Mme Sibyle Veil, présidente-directrice générale de Radio France, M. Charles-Emmanuel Bon, secrétaire...
  11. Audition, ouverte à la presse, des représentants de France Inter : Mme Adèle Van Reeth, directrice, M. Laurent Goumarre, directeur des...
  12. Audition, ouverte à la presse, de M. Stéphane Sitbon-Gomez, directeur des antennes et des programmes de France Télévisions, et M....
  13. Audition, ouverte à la presse, de M. Patrick Cohen, journaliste (18 décembre 2025)
  14. Audition, ouverte à la presse, de M. Thomas Legrand, journaliste (18 décembre 2025)
  15. Audition, ouverte à la presse, de Mme Françoise Benhamou, présidente du comité d’éthique de Radio France, et Mme Emmanuelle Daviet,...
  16. Audition, ouverte à la presse des représentants de Reporters sans frontières : M. Pierre Haski, président, M. Thibaut Bruttin, directeur...
  17. Audition, ouverte à la presse, de M. Laurent-Éric Le Lay, directeur des sports de France Télévisions, M. Pascal Golomer, directeur...
  18. Audition, ouverte à la presse, des représentants du Centre d’étude et d’analyse des techniques (CEDAET) : Mme Mickaëlle Lantin-Mallet et...
  19. Audition, ouverte à la presse, des représentants syndicaux de France Télévisions : Mme Yvonne Roehrig, déléguée syndicale centrale...
  20. Table-ronde, ouverte à la presse, consacrée à la stratégie éditoriale de France Télévisions : M. Manuel Alduy, directeur du cinéma, des...
  21. Audition, ouverte à la presse, des responsables de l’information de France Télévisions : M. Alexandre Kara, directeur de l’information,...
  22. Audition, ouverte à la presse, de Mme Léa Salamé, M. Hugo Plagnard, et M. Julien Duperray, rédacteurs en chef du journal de 20 heures de...
  23. Audition, ouverte à la presse, de M. Laurent Delahousse, et de M. Jean-Michel Carpentier, rédacteur en chef des « 13 h 15 » et des « 20...
  24. Audition, ouverte à la presse, de M. Gilles Bornstein (2 février 2026)
  25. Audition, ouverte à la presse, de représentants de la société des journalistes de France Télévisions : M. Valéry Lerouge, président de...
  26. Audition, ouverte à la presse, de Mme Aurélie Filippetti, M. Franck Riester, Mme Roselyne Bachelot, et Mme Rima Abdul-Malak, anciens...
  27. Audition, ouverte à la presse, d’anciens députés et sénateurs ayant mené des travaux sur l’audiovisuel public : Mme Sylvie Robert,...
  28. Audition, ouverte à la presse, de Mme Rachida Dati, ministre de la Culture (5 février 2026)
  29. Audition, ouverte à la presse, de Mme Laurence Bloch, ancienne directrice des antennes et de la stratégie éditoriale de Radio France,...
  30. Audition, ouverte à la presse, des auteurs du rapport sur la Réforme du financement de l’audiovisuel public (juin 2022) : MM. Guy...
  31. Audition, ouverte à la presse, de Mme Élise Lucet, M. Gilles Delbos, rédacteur en chef de l’émission « Envoyé spécial », et Mme Sophie...
  32. Audition, ouverte à la presse, de représentants des syndicats de Radio France : M. Lionel Thompson (CGT Radio France), M. Renaud Dalmar...
  33. Audition, ouverte à la presse, de M. Yannick Letranchant, directeur des opérations spéciales de France Télévisions, et M. Arnaud...
  34. Audition, ouverte à la presse, de M. Christian Vion, directeur général délégué en charge de la gestion, de la production et des moyens...
  35. Audition, ouverte à la presse, de M. Tristan Waleckx, présentateur et rédacteur en chef de l’émission « Complément d’enquête », Mme...

Nous accueillons également à vos côtés les deux rédacteurs en chef du journal de 20 heures sur France 2.

Monsieur Hugo Plagnard, vous avez commencé votre carrière de journaliste pour le magazine « Capital », sur M6, avant de travailler sur TF1. En 2008, vous avez intégré l’équipe d’« Envoyé spécial », dont vous êtes par la suite devenu rédacteur en chef, après avoir dirigé « Envoyé spécial, la suite ». Vous avez intégré l’équipe du 20 heures de France 2 en 2014. Vous en êtes désormais rédacteur en chef.

Monsieur Julien Duperray, vous travaillez chez France Télévisons depuis presque vingt ans – vous y avez commencé comme journaliste reporter pendant plus de onze ans, avant de devenir chef du service économie et social puis directeur adjoint de la rédaction. Vous êtes rédacteur en chef du journal de 20 heures depuis septembre 2024.

L’audience du 20 heures de France 2 en fait le deuxième journal de France, derrière celui de TF1. Le lundi 26 janvier 2026, sa première partie, qui dure jusqu’à 20 h 30, a réalisé sa deuxième meilleure audience depuis la rentrée de septembre, avec 4,1 millions de téléspectateurs, contre 5,1 millions pour le journal de TF1 et 2,14 millions pour celui de M6, dans un format différent.

Nous avons de nombreuses questions à vous poser, pour mieux comprendre la mécanique d’un journal télévisé, qu’il s’agisse du choix des sujets et des angles éditoriaux ; de la manière dont vous garantissez le pluralisme, l’indépendance et l’honnêteté de l’information ; de la spécificité, pour ne pas dire la raison d’être, d’un journal télévisé de l’audiovisuel public ; enfin des outils et des procédures que vous avez adoptés pour éviter les manquements et les erreurs, comme la confusion entre Dominique Bernard et Samuel Paty, qui a suscité l’émoi des Français.

Madame Salamé, je précise que vous partagez votre vie avec M. Glucksmann. J’espère qu’il est inutile de rappeler que, dans notre pays, au moins depuis Olympe de Gouges – je ne ferai pas aux députés l’affront de citer Simone Veil et Simone de Beauvoir –, les femmes ont acquis leur liberté ; que le mariage et le concubinage ne sont pas des délégations politiques ; que, heureusement, les femmes pensent et agissent de manière autonome – ce pour quoi elles se sont battues. Cela ne vous empêchera pas de répondre aux questions sur le sujet mais, je le dis avec la plus grande solennité : en France, nos concitoyens et nos concitoyennes sont jaugés selon leurs actes et certainement pas selon leur filiation ou leurs relations privées. Partager la vie d’un homme politique n’est interdit ni par la charte d’éthique professionnelle des journalistes, ni par la Déclaration des devoirs et des droits des journalistes – nous aurons l’occasion d’en reparler.

Je vous remercie de déclarer tout intérêt privé ou public de nature à influencer vos propos.

L’article 6 de l’ordonnance du 17 novembre 1958 relative au fonctionnement des assemblées parlementaires impose aux personnes auditionnées par une commission d’enquête de prêter le serment de dire la vérité, toute la vérité, rien que la vérité.

(M. Julien Duperray, Mme Léa Salamé et M. Hugo Plagnard prêtent successivement serment.)

Mme Léa Salamé. L’information est un bien public et une condition de la démocratie. Informer les Français de l’actualité du coin de la rue comme du bout du monde est un engagement. C’est un métier, un acte civique que des milliers de journalistes accomplissent tous les jours en France, dans la presse quotidienne régionale, dans la presse nationale, à la télévision, à la radio ou sur les sites d’info. Le travail de tous mes confrères et de toutes mes consœurs, que ce soit au sein de l’audiovisuel public ou sur des chaînes privées, consiste à documenter les faits, à enquêter, à poser des questions, à susciter le débat et la discussion publique, à raconter le monde pour aider les citoyens à le comprendre. Il est indispensable à l’exercice des libertés démocratiques des Françaises et des Français.

J’ai choisi de dédier ma vie à ce métier de journaliste que j’aime passionnément. Je l’exerce avec le souci constant et l’exigence de la transparence, du pluralisme et de l’impartialité. C’est aujourd’hui pour moi un immense honneur que de le faire sur la première édition du service public – j’y reviendrai en détail.

Cependant, nous vivons un moment particulier de notre vie démocratique. Les canaux d’information se sont multipliés ; la vérité des faits est souvent méprisée. C’est pourquoi, sans doute, le travail journalistique n’a jamais été aussi indispensable. Il n’a jamais non plus été si discuté ni si débattu – et c’est une bonne chose. Dans un monde de défiance, les citoyens attendent des journalistes qu’ils rendent des comptes. Ces demandes sont légitimes, nous devons y répondre – nous y pourvoirons ce matin.

Même si la confiance du public atteint 60 % pour France Télévisions, qui caracole en tête, tous médias confondus, nous ne devons pas nous en contenter ; nous devons au contraire sans cesse chercher à l’augmenter.

Je répondrai à vos questions avec Hugo Plagnard et Julien Duperray, les deux rédacteurs en chef du journal de 20 heures. À travers nous, c’est la voix de près de 400 journalistes qui travaillent chaque jour à diffuser au plus grand nombre une information fiable et de qualité que vous entendrez. L’audiovisuel public appartient à tous les Français. Nous nous exprimerons donc avec exigence, transparence, honnêteté et liberté.

Je suis journaliste depuis plus de vingt ans ; j’ai toujours fait de l’intégrité journalistique et du pluralisme de l’information mes lignes directrices. J’ai aussi travaillé dans le privé, mais c’est au sein du service public que j’ai fait la plus grande partie de ma carrière. C’est un choix et un engagement personnels.

Vous avez dit, monsieur le président, que j’avais commencé à France 24. Ce n’est pas tout à fait exact : j’ai commencé à Public Sénat, aux côtés de Jean-Pierre Elkabbach, grand professionnel auprès de qui j’ai beaucoup appris. J’y ai passé trois ans. En 2007, j’ai rejoint France 24, lors de sa création, avec le souhait de participer à l’élan de cette nouvelle CNN à la française dont rêvait Jacques Chirac ; elle existe toujours et elle fait rayonner la France à l’étranger.

En 2010, j’ai rejoint iTélé, l’ancêtre de CNews, la chaîne info du groupe Canal+. J’ai pu y présenter l’élection présidentielle de 2012 et animer des débats, comme « Ça se dispute » avec Éric Zemmour et Nicolas Domenach.

C’est en 2014 que j’ai rejoint l’audiovisuel public, à la fois à la télévision et à la radio. Dans « On n’est pas couché », sur France 2, je remplaçais Natacha Polony aux côtés de Laurent Ruquier. Dans la matinale d’Inter, j’ai d’abord été intervieweuse du 7 h 50, puis coanimatrice avec Nicolas Demorand.

Je veux dire ma fierté d’avoir présenté la première matinale de France, d’avoir mené, en près de dix ans, quelque 5 000 entretiens, avec des politiques, des penseurs, des intellectuels, des chefs d’entreprise, des artistes, des acteurs de la société civile...

Quand nous avons commencé, il y a près de dix ans, France Inter était la troisième radio de France, derrière RTL et Europe 1. À force de travail et grâce à l’inventivité de l’ensemble des équipes de France Inter, nous sommes parvenus à la première place. France Inter est devenue la première radio de France et sa matinale la première de France ; la saison dernière, qui était ma dernière saison, cette matinale a battu un record historique, en rassemblant

plus de 5,5 millions d’auditeurs tous les matins entre 7 heures et 10 heures.

Parallèlement – j’ai presque toujours eu un pied à la radio et un à la télé –, j’ai animé pendant six ans l’émission politique de France Télévisions. J’ai présenté plus de soixante-dix émissions en prime time. Certaines années, je coanimais avec David Pujadas ; d’autres, avec Thomas Sotto ; d’autres encore, j’étais seule à la barre. Alors qu’il est toujours plus difficile, vous le savez, d’intéresser les Français au débat politique, nous nous sommes attelés à cette tâche car je la crois essentielle à la vie publique. Pendant six ans, nous avons proposé aux Françaises et aux Français des débats politiques de fond, parfois électriques, parfois nerveux mais toujours passionnants. Vous m’avez demandé ce qui distinguait la télévision publique du privé : France 2 est la seule grande chaîne à proposer une émission politique toute l’année, tous les ans – pas seulement l’année de la présidentielle. Cela fait partie de son cahier des charges. C’est à ce titre de présentatrice de l’émission politique de France Télé, et probablement de la matinale d’Inter, que j’ai eu l’honneur, en 2022, de présenter, aux côtés de Gilles Bouleau, le moment le plus important de notre vie démocratique : le débat d’entre deux tours – entre Emmanuel Macron et Marine Le Pen.

À côté de mon travail de journaliste politique, j’ai toujours souhaité avoir un ancrage culturel fort. La culture fait partie de ma vie et je ressens le besoin de la partager. Dans le magazine « Stupéfiant ! » que nous avons lancé en 2016, nous avons parlé de cinéma, de théâtre, de livres, de spectacle vivant à des millions de Français. Et puis, il y a trois ans, j’ai eu l’honneur de succéder à Thierry Ardisson et à Laurent Ruquier en reprenant la mythique case du samedi soir de France 2 : c’est depuis trente ans un rendez-vous attendu par les Français, qui n’a d’équivalent sur aucune autre chaîne. Nous avons lancé le magazine « Quelle époque ! », que je présente et coproduit, et qui a connu rapidement un très grand succès d’audience. Sur mon plateau, tous les samedis soir, nous recevons des artistes, des intellectuels, des acteurs de la vie publique et culturelle... Surtout, les gens se parlent ! Nous ne donnons pas la parole à l’un, puis à l’autre ; ils discutent entre eux, ils se parlent, nous échangeons des points de vue et des regards. Et ça, c’est très important. Ce talk-show est aujourd’hui l’un des plus regardés en France ; malgré un contexte audiovisuel en repli, nous arrivons encore à rassembler près de 1,5 million de téléspectateurs jusqu’à 2 heures du matin.

Il y a eu aussi « Quels Jeux ! ». Ce talk-show, retransmis tous les soirs sur France Télévisions pendant les Jeux olympiques et paralympiques et couvert de manière remarquable par le service des sports de France Télé, a connu des succès d’audience record dans cette catégorie, en réunissant jusqu’à 3 millions de personnes en deuxième partie de soirée, jusqu’à minuit, 1 heure du matin parfois.

J’ai aussi lancé, quand j’étais sur France Inter, le podcast « Femmes puissantes ». C’est l’une des choses qui me tiennent le plus à cœur, sans doute l’une de celles dont je suis le plus fier. Il est constitué d’une série d’entretiens avec des femmes issues du monde des affaires et de la politique, avec des femmes médecins et de grandes artistes, de Christine Lagarde à la chirurgienne Chloé Bertolus, en passant par la philosophe Élisabeth Badinter, la colonelle de gendarmerie Karine Lejeune ou la chanteuse Aya Nakamura. Dans ce podcast, j’ai voulu comprendre pourquoi, chez un homme, la puissance et l’ambition sont légitimes alors que, chez une femme, elles paraissent encore trop souvent suspectes et contre-nature. Ce podcast a été écouté par des millions de personnes. Il a d’ailleurs donné naissance à deux livres, coédités par Radio France ; avec 200 000 exemplaires vendus, ce sont de grands succès de librairie.

Surtout, au cours de ces dix dernières années, j’ai toujours eu à cœur d’ouvrir grandes les portes et les fenêtres de la radio et de la télévision publiques à tous les points de vue, à tous les regards, à toutes les personnalités et à toutes les opinions. J’ai toujours cherché l’échange contradictoire, le débat et l’ouverture d’esprit. En effet, avant d’être une obligation professionnelle, le pluralisme est chez moi une conviction personnelle. Je suis née au Liban, en pleine guerre civile, et j’ai appris bien trop tôt ce que cause le fracas du monde lorsqu’on ne sait plus se parler ni échanger. Je suis arrivée en France à l’âge de 5 ans, j’ai été naturalisée à 10 ans ; être au service de mon pays, la France, et de ses citoyens est pour moi une mission et une immense fierté. En choisissant mon métier, j’ai naturellement trouvé le chemin du service public car j’ai voulu rendre à mon pays ce qu’il m’avait donné.

Le journalisme, ce n’est pas seulement une profession, c’est une vocation et une mission. Comme le médecin soigne et l’instituteur instruit, le journaliste informe. Cette mission a été sanctuarisée comme un pilier de notre démocratie. La Déclaration des droits de l’homme et du citoyen l’a consacrée, les lois sur la liberté de la presse existent depuis 1881 et, même récemment, la Constitution l’a protégée. Comme les médecins ont le serment d’Hippocrate, les journalistes ont leurs règles déontologiques. Elles sont prévues par la charte de Munich qui stipule que, si nous avons des droits, nous avons aussi des obligations et des devoirs.

Le premier d’entre eux, c’est de toujours continuer à faire notre métier, même lorsque cela déplaît, que ce soit à nos employeurs ou au pouvoir politique. C’est d’abord et avant tout un devoir d’honnêteté. Nous devons par ailleurs préserver nos sources et toujours rectifier lorsque nous nous sommes trompés.

Les journalistes sont souvent attaqués. Il y a des pays où ils sont poursuivis et il y a des pays où ils sont tués. Ici, nous jouissons de la liberté. Il y a des pays où ils sont moqués ou conspués, même des démocraties qui ne sont pas très éloignées de chez nous. Ici, ils sont souvent critiqués, même lorsqu’ils mettent du cœur à faire leur métier. Nous sommes dans un moment de l’histoire où il ne faut pas avoir peur de défendre le journalisme. C’est aussi cela que permet l’audiovisuel public.

Mon attachement au service public est viscéral, et le choix du 20 heures n’avait rien d’aisé, parce que les journaux télévisés sont à un carrefour de leur existence. Je suis parfaitement consciente que je n’ai pas opté pour la facilité en acceptant de présenter le 20 heures, plutôt que d’autres propositions. Mais j’ai préféré l’exigence, le temps long et la qualité. J’ai la conviction que le 20 heures de France 2 est aujourd’hui le plus bel écrin qui soit pour l’information. C’est un rendez-vous essentiel, qui fédère chaque soir des millions de téléspectateurs et qui reste un modèle d’exigence journalistique.

Ce JT, je ne l’ai pas inventé, je ne l’ai pas créé. En acceptant la charge de le présenter, j’ai accepté une double mission : le renouveler sans le bousculer. Un JT, c’est d’abord et avant tout – il faut vraiment que vous le compreniez – une œuvre collective, celle de centaines de journalistes, de reporters, d’envoyés spéciaux, de correspondants internationaux. Le 20 heures, ce n’est pas le journal de la présentatrice, c’est le journal de la rédaction. Par leur travail de terrain remarquable, ces journalistes fournissent aux citoyens des informations les plus justes et les plus précises qui soient. Devant vous, ce matin, je veux rendre hommage à toutes celles et à tous ceux qui, chaque jour, fabriquent cette information, l’amour du service public chevillé au corps.

En rejoignant le 20 heures de France 2, j’ai tenu à ce que sa nouvelle formule soit celle de l’approfondissement. Notre journal fait une large part à l’actualité internationale ; il a pu consacrer des pages entières à la situation en Iran, au retour des djihadistes au Mali, au Venezuela, mais aussi aux salaires des Français, à la dette publique, à la crise des centres-villes ou aux réussites françaises dans le domaine médical.

J’ai aussi veillé à renforcer le pluralisme – c’est très important dans cette enceinte. J’ai voulu que chacun puisse être invité afin de pouvoir s’adresser au plus grand nombre. J’ai tenu, parce que c’était un marqueur important, à recevoir très vite, dès les premières semaines, tous les responsables politiques de tous les partis politiques, du Rassemblement national aux Insoumis, de Jordan Bardella à Jean-Luc Mélenchon, en passant par Bruno Retailleau, Olivier Faure, François Hollande et Sébastien Lecornu, dont l’interview, qui a duré trente minutes, a rassemblé près de 7 millions de téléspectateurs – c’est un record depuis vingt ans.

Nous sommes les seuls à proposer chaque soir une heure d’information exigeante et pertinente – le journal a été allongé par rapport à celui de TF1. C’est désormais un rendez-vous d’information incontournable, sans équivalent dans le paysage audiovisuel français. En outre, nous avons réussi à redresser les audiences dans un contexte de repli qui affecte toutes les chaînes. En un an, l’audience a progressé sur l’ensemble du journal et a même gagné 2 points sur la deuxième partie, qui compte 200 000 téléspectateurs de plus.

Le 20 heures offre un récit de l’actualité et une vision globale de l’information, à l’heure où celle-ci est morcelée et déformée en vidéos TikTok et en courts extraits sur les réseaux sociaux. Le JT raconte le monde entier. Il n’y a pas d’angles morts : nous ne laissons pas de côté ce qui nous dérange ou ce que nous préférerions ignorer. Le 20 heures est par essence un journal populaire. Il donne à tous les citoyens la même information, sans les enfermer dans une bulle d’algorithmes ; vous n’avez pas juste accès à une information qui vous plaît d’avance, vous êtes confronté à toute la réalité.

Le service public nous offre l’immense liberté de pouvoir informer sans chercher à plaire ; de pouvoir travailler sans nous soumettre à un pouvoir, fût-il élu ; il nous donne les moyens d’apporter au plus grand nombre une information de qualité. Une grande liberté confère une immense responsabilité : cela implique de rendre des comptes et, à l’heure de la transparence, de toujours être capable d’expliquer notre démarche. C’est ce que nous allons faire ce matin. Nous ne le faisons pas pour nous ou au nom d’un métier ou d’une corporation ; nous le faisons parce que nous avons à cœur de défendre un bien commun à tous les Français, pour lequel ils se sont toujours battus : la liberté.

Dans son discours de réception à l’Académie française, François Sureau disait : « La liberté est une étrange chose. Elle disparaît dès qu’on veut en parler. On n’en parle jamais aussi bien que lorsqu’elle a disparu. » Je vous remercie.

M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Merci beaucoup. Et je passe tout de suite la parole au rapporteur.

M. Charles Alloncle, rapporteur. Notre temps est limité et nous avons beaucoup de questions à vous poser. Je vous remercie donc de répondre aussi brièvement que possible.

D’après les chiffres dont je dispose, TF1 consacre environ 140 millions d’euros par an à l’information. Avec ce budget, elle produit deux des journaux télévisés les plus regardés d’Europe, une chaîne d’information en continu dont l’audience est deux fois supérieure à celle de France Info TV, des magazines et des documentaires.

De son côté, France Télévisions dispose de moyens très supérieurs, payés par le contribuable. Elle consacre quelque 230 millions d’euros par an à l’information nationale, soit une augmentation de près de 15 % depuis 2017 ; près de 600 millions vont à France 3, qui sont largement destinés à l’information ; environ 50 millions à France Info TV.

Pourtant, les résultats ne suivent pas. En 2025, le 20 heures de TF1 réunissait en moyenne 5,2 millions de téléspectateurs, contre seulement 3,8 millions pour celui de France 2.

Comment expliquez-vous que, avec deux fois plus de moyens que son concurrent

privé TF1, France Télévision réalise une audience nettement inférieure ? Selon vous, le problème vient-il de la stratégie, de la ligne éditoriale ou de la gouvernance ?

M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Cette question renvoie à celle de la singularité du journal de France 2.

Mme Léa Salamé. Vous avez raison de comparer l’audience de France 2 avec celle de TF1 mais il faut dire que TF1 a toujours été en tête. Il y a dix ans, elle pouvait faire 40 % de parts de marché quand France 2 n’en faisait que 22 % ; ces dernières années, l’écart s’est beaucoup resserré.

Les équipes de TF1 font un travail remarquable et nous le soulignons. Nous faisons un journal différent. Nous donnons une grande place à l’explication et à l’approfondissement. Par exemple, quand ils font un sujet sur l’Iran dans le journal, nous en faisons cinq. Les rédacteurs en chef, qui sont sur France Télévisions depuis bien plus longtemps que moi, compléteront ma réponse.

Vous parlez de l’audience. Il faut d’abord dire que la télévision est chaque année moins regardée et que toutes les chaînes sont touchées, à toutes les heures.

L’audience, c’est très important et, pour moi, ça l’a toujours été. J’ai toujours voulu faire rimer exigence du service public avec audience. J’y suis parvenue à la matinale de France Inter. Mais nous ne sommes pas devenus première matinale de France en trois secondes, en claquant des doigts. Cela a mis du temps. Avec « Quelle époque ! », nous avons augmenté l’audience de la case de 33 %, dans un contexte de repli. Là aussi, cela requiert du temps.

L’audience du 20 heures de France Télévisions remonte. La saison dernière a été contrastée. Il y a eu beaucoup de changements pendant l’été, de jokers notamment. Alexandre Kara vous l’a dit la semaine dernière : les audiences descendent par l’ascenseur, mais elles montent par l’escalier. Nous n’y arriverons pas en trois jours, mais elles sont en train de remonter. D’ailleurs, je remercie les équipes, qui sont très heureuses de ce que nous sommes en train de faire. La seconde partie est celle de l’approfondissement – 15 minutes sur l’Iran, sur le Mali, sur le Darfour par exemple –, et nous pouvons dire que nous avons réussi à gagner 2 points sur ces sujets-là. En outre, sur la première partie, sur l’ensemble du journal, je crois qu’on est quasiment à 1 point de plus qu’il y a un an. Au mois de janvier, les audiences du 20 heures ont encore plus augmenté : la première semaine a été la meilleure des treize derniers mois, avec une moyenne de 4,2 millions de téléspectateurs. Vous avez parlé du 26 janvier, monsieur le président : l’audience a atteint non 4,1 mais 4,3 millions de spectateurs. Une moyenne de 4,2 millions sur quatre jours, c’est colossal. Franchement, nous sommes en train de remonter le journal. La semaine dernière, nous avons établi notre record de la saison en parts d’audience, avec 20,8 %. Ça monte petit à petit. C’est un grand paquebot, le changement est progressif, mais les gens sont en train de s’habituer et prennent de plus en plus le réflexe de venir nous voir. Il y a de plus en plus de CSP+ (catégories socioprofessionnelles les plus favorisées), en même temps qu’un public plus populaire.

Vous m’interrogez sur l’audience ; je peux vous dire que nous sommes en train d’inverser la courbe et que nous en sommes très contents.

M. Charles Alloncle, rapporteur. France Télévisions a placé de grands espoirs en vous et on peut le comprendre, étant donné votre expérience et votre compétence. Vous saviez que le défi serait de taille puisque, dans un entretien à Elle publié le 25 septembre, vous confiez : « L’important pour moi c’était de stabiliser les audiences, je savais en acceptant cette mission que cela allait être difficile. »

De septembre à décembre 2025, vous avez attiré en moyenne 3,78 millions de téléspectateurs, soit 19,7 % de part d’audience. Sur la même période, en 2024, votre prédécesseure, Anne-Sophie Lapix, en avait 230 000 de plus, de même que votre joker, Jean-Baptiste Marteau, pendant les vacances de la Toussaint et de Noël. Pour mettre ces chiffres en perspective, je précise que vous avez réalisé la semaine dernière les meilleurs scores depuis votre arrivée, et il faut s’en féliciter pour le service public, même si vous restez en moyenne autour de 3,83 millions.

Selon vous, quelles raisons expliquent que votre audience soit plus faible que celle d’Anne-Sophie Lapix et, même si c’est très ponctuel et que d’autres facteurs peuvent intervenir, que celle de votre joker ?

M. Julien Duperray, rédacteur en chef du journal de 20 heures de France 2. S’agissant du financement de l’information au sein du groupe France Télévisions, je tiens à préciser que notre périmètre, défini par le cahier des charges décidé par notre tutelle, est sans égal chez nos concurrents puisqu’il est particulièrement large. L’information à France Télévisions ne se réduit pas au journal de 20 heures, elle couvre les différents journaux télévisés, l’offre régionale des rédactions de France 3 Régions, les rédactions outre-mer, France Info, notre chaîne info ainsi que le site. Comparer avec d’autres chaînes et d’autres médias n’a donc pas forcément beaucoup de sens.

M. Charles Alloncle, rapporteur. Si j’ai fait une comparaison avec TF1, c’est que le chiffre de 230 millions d’euros issu des documents fournis par France Télévisions exclut, je crois, l’offre d’information de France 3 Régions et l’information outre-mer.

M. Hugo Plagnard, rédacteur en chef du journal de 20 heures de France 2. Vous avez aussi évoqué les meilleures audiences obtenues par les jokers. Travaillant depuis un certain temps pour les journaux télévisés de France 2 et de France 3, je peux vous dire qu’il ne s’agit pas d’une nouveauté. Pendant les vacances, le contexte de la concurrence n’est pas le même que le reste de l’année : plusieurs talk-shows interrompent leur diffusion ou rediffusent de précédentes émissions. Par ailleurs, le public qui regarde la télé est plus fourni. Ce contexte explique bien des choses et ce n’est pas faire injure aux qualités professionnelles de Jean-Baptiste Marteau, qui fait un excellent travail, que de le souligner. Vous vérifierez vous-mêmes les chiffres de nos concurrents mais le même phénomène s’observe à TF1 : Jean-Baptiste Boursier a de meilleurs scores que le titulaire, Gilles Bouleau.

Mme Léa Salamé. Je saluerai d’abord le travail de Jean-Baptiste Marteau, dont je vous invite à regarder la matinale sur France Info. C’est moi-même qui l’ai poussé auprès de la direction pour qu’il soit mon joker.

Le phénomène que souligne Hugo Plagnard s’observe effectivement depuis vingt ans : Julien Arnaud faisait de meilleures audiences qu’Anne-Sophie Lapix tout comme Thomas Sotto dépassait celles de Laurent Delahousse. Pourquoi ? Pendant les vacances, plus de monde regarde la télé et nos concurrents habituels – « Quotidien », l’émission de Cyril Hanouna, « C à vous » – sont en général en vacances deux semaines à Noël. Pendant toute une semaine en janvier, nous avons rassemblé 4,3 millions de téléspectateurs, ce qui est un record. Avec 7 millions de téléspectateurs pour le journal où nous avons reçu Sébastien Lecornu, nous avons atteint un record sans précédent depuis vingt ans. Les études, sur lesquelles je me suis penchée pour préparer cette audition, disent que de septembre à décembre, les audiences ont été en hausse de plus de 2 points pour l’ensemble du journal. Par ailleurs, elles montrent que sur une période d’un an, France 2 est la chaîne qui a progressé le plus entre vingt heures et vingt et une heures, en dehors de W9 et de Cyril Hanouna. Croyez-moi, on va continuer ! Vous jugerez les équipes en juin car il faut toujours du temps pour s’installer, apporter des changements et laisser les gens s’habituer. Les signaux, notamment depuis décembre et janvier, sont extrêmement encourageants – nous savons lire les courbes d’audience.

M. Charles Alloncle, rapporteur. Nous nous réjouissons de ces bons signaux et vous avez évidemment tout notre soutien. Ma question portera sur la direction de l’information de France Télévisions dont vous dépendez. Vous n’ignorez pas que M. Sitbon-Gomez, numéro 2 de France Télévisions, a repris en octobre dernier la direction de l’information. Lorsqu’il a été recruté par Delphine Ernotte, il ne disposait d’aucune d’expérience dans les médias et son parcours professionnel était cantonné à des métiers ou à des fonctions exclusivement dédiés à Europe Écologie-Les Verts (EELV). Jusqu’à l’été dernier, sur internet, il était simplement présenté sous l’intitulé d’activiste politique. La semaine dernière, lors de l’audition des responsables de la direction de l’information de France Télévisions, M. Kara, ancien directeur de l’information, rappelait la rigueur, l’exigence et la responsabilité qu’implique la détention d’une carte de presse. Or monsieur Sitbon-Gomez, qui se trouve à la tête de près de 3 000 journalistes, ne dispose pas d’une telle carte. M. Kara a résumé cette situation par une comparaison plus qu’équivoque, consistant à faire un parallèle avec la situation de certains ministres qui occupent des postes dont ils ne seraient pas forcément spécialistes. En tant que journaliste placée sous son autorité, considérez-vous M. Sitbon-Gomez comme pleinement légitime pour exercer ses fonctions ? Vous qui avez une vingtaine d’années d’expérience en tant que journaliste, avez-vous le sentiment d’apprendre auprès de lui, même si ce n’est pas votre manager direct ?

M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Une précision, monsieur le rapporteur, car vous avez fait une petite erreur : le directeur de l’information de France Télévisions est Philippe Corbé et il sera a priori placé sous l’autorité de M. Sitbon-Gomez.

M. Hugo Plagnard. Votre question est légitime mais dans l’exercice quotidien de notre travail, cela ne pose aucun problème : la rédaction en chef du 20 heures n’a que la direction de l’information comme interlocutrice : dans nos échanges éditoriaux ou lors des conférences de rédaction, elle est seule présente.

Mme Léa Salamé. C’est Alexandre Kara qui m’a fait la proposition de présenter le 20 heures : lui et Delphine Ernotte-Cunci furent mes deux interlocuteurs pour traiter de mon arrivée. C’est plus pour « Quelle époque ! » que j’ai été en lien avec Stéphane Sitbon-Gomez. Les journalistes, les rédacteurs en chef du 20 heures et moi-même ne le voyons quasiment pas. C’est au directeur de l’information qu’on parle, c’est avec lui qu’on prend des décisions. Les questions et discussions sont nombreuses : êtes-vous sûrs de commencer comme ça ? Est-ce bien de hiérarchiser les infos de cette manière ? Ne voulez-vous pas inviter un tel ou une telle ? Qu’est-ce que vous pensez de faire un sujet sur ça... ? Stéphane Sitbon-Gomez, même si l’info lui est rattachée sur l’organigramme, n’est pas présent pendant nos conférences de rédaction du matin ou de l’après-midi. C’est le directeur de l’information qui y assiste et Alexandre Kara comme Philippe Corbé – que je connais puisqu’il a travaillé sur France Inter – ont tous les deux leur carte de presse.

M. Charles Alloncle, rapporteur. Le 26 décembre 2015, vous avez déclaré dans Le Nouvel Obs : « une nouvelle génération, la mienne, a dit : ça suffit ce côté on déjeune, je te refile les questions avant l’interview et tu me fais la dépêche sur tel sujet, c’est terminé. ». À qui pensiez-vous précisément ? Depuis, au sein du service public, avez-vous eu connaissance de journalistes à qui on continuerait de suggérer ou de dicter des questions, des sujets ou des dépêches dans un cadre informel, notamment celui d’un déjeuner ?

Mme Léa Salamé. Ces propos, je pourrais les reprendre aujourd’hui. Il fut un temps où, effectivement, certains journalistes, certains grands interviewers et grands professionnels – je ne donnerai pas de noms – préparaient la veille l’interview avec leur invité politique sur le mode « à cette question, tu répondras ça et ça fera une dépêche ». Je crois pouvoir vous dire, qu’il s’agisse du service public ou des chaînes privées, que ce n’est plus du tout le cas. La transparence est beaucoup plus grande : nous sommes dans une période où tout est vérifié et surveillé.

Quant à moi, qui ai pu réaliser près de 5 000 entretiens ces dix dernières années, jamais je n’ai parlé à mes invités avant de les recevoir. Les éditorialistes politiques, et ils ont raison, font souvent des déjeuners pour avoir des infos et nourrir leurs papiers. Parmi les interviewers, il y a deux catégories : ceux qui acceptent les cafés et les déjeuners, ceux qui les refusent. J’appartiens à la deuxième catégorie. Certains de vos collègues m’envoient des textos mais je dis non. Je décline poliment les propositions car j’estime que cela viendrait vicier ma manière d’interroger, surtout si le déjeuner a été sympathique. Je préfère mettre de la distance. Il a dû m’arriver une fois ou deux en vingt ans de prendre un café avec un homme politique.

M. Charles Alloncle, rapporteur. Vous expliquez vouloir mettre le plus de distance possible avec les politiques. Quelle appréciation portez-vous sur ce qu’on a appelé l’affaire Patrick Cohen et Thomas Legrand ? Ces deux journalistes, rappelons-le, figures bien connues de l’audiovisuel public, ont été surpris dans un café avec des cadres du parti socialiste alors qu’ils étaient peut-être en train d’élaborer une stratégie pour contrer la candidature de Rachida Dati.

Mme Léa Salamé. Je peux me prononcer sur mon travail, ma vie, mon parcours mais je ne commente pas les propos de collègues, encore moins quand il s’agit de propos rapportés. Pour vous répondre honnêtement, cela m’a choquée à un double titre : d’abord parce que des journalistes ont été filmés à leur insu ; ensuite, parce que cela n’a pas choqué plus de monde.

M. Charles Alloncle, rapporteur. Cela ne vous a pas choquée à un troisième titre que Thomas Legrand dise : « Avec Patrick, Dati, on s’en occupe » ?

Mme Léa Salamé. Je ne commente pas les propos rapportés de mes collègues ; je commente ce que je dis et ce que je fais.

M. Charles Alloncle, rapporteur. Le 1er novembre dernier, dans votre émission « Quelle époque ! », vous avez choisi de recevoir Xavier Bertrand pour la promotion de son dernier livre Rien n’est jamais écrit qui, selon Le Parisien, ne se serait vendu qu’à 200 exemplaires, signe manifeste d’un désintérêt massif du public. Pourquoi lui avoir offert une exposition nationale pour la promotion de son ouvrage alors même que votre émission est financée par l’ensemble des Français ? Publié au même moment, Populicide, le livre de Philippe de Villiers qui sort régulièrement des best-sellers, s’est vendu à plus de 100 000 exemplaires, rappelons-le.

Mme Léa Salamé. Votre question est étonnante mais je vais y répondre. Si Xavier Bertrand a été invité à « Quelle époque ! », ce n’est pas seulement pour la sortie de son livre mais aussi pour donner son avis sur l’état de la France. En tant qu’ancien ministre et président de région, c’est une personnalité politique qui compte. Deux semaines après, nous avons reçu Jordan Bardella au moment de la sortie de son livre qui s’est vendu à près de 150 000 exemplaires. Pour ce qui est de Philippe de Villiers, je crois qu’une proposition lui a été faite : vous lui demanderez pourquoi il ne vient pas. Je suis très à l’aise et très fière de me tenir devant vous car « Quelle époque ! » est vraiment l’émission qui, sur le service public, invite tout le monde. Nous avons invité Jordan Bardella à deux reprises, Marion Maréchal, Éric Zemmour, Jean-Luc Mélenchon, Sandrine Rousseau, Clémentine Autain, François Ruffin, Aymeric Caron et puis, bien sûr, des représentants du bloc central comme Gabriel Attal ou Édouard Philippe.

M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Comment choisissez-vous vos invités ?

Mme Léa Salamé. En fonction de l’actualité, de leur actualité, de la nôtre. Nous n’invitons pas que des politiques. Parfois, ce sont des intellectuels comme Alain Finkielkraut la semaine dernière ou Alexandre Devecchio, il y a deux semaines. C’est variable et c’est notre responsabilité éditoriale de choisir.

M. Charles Alloncle, rapporteur. Depuis le 1er septembre 2025, vous présentez le journal de 20 heures de France 2. Il s’agit là d’une des fonctions les plus prestigieuses du journalisme télévisé qui vous inscrit dans une lignée marquante de figures de l’information telles que David Pujadas, Patrick Poivre d’Arvor ou encore Léon Zitrone. Cet honneur s’accompagne naturellement d’une responsabilité toute particulière. L’information est une matière fragile qui exige un souci constant de pluralisme, d’indépendance et d’honnêteté, objectifs qui ont, je le rappelle, une valeur constitutionnelle dans notre pays.

Depuis 2015, comme l’a rappelé M. le président, vous partagez votre vie avec Raphaël Glucksmann : député européen socialiste et fondateur du mouvement Place publique, il est une personnalité régulièrement citée parmi les candidats potentiels à l’élection présidentielle de 2027. Le conjoint est le plus souvent la personne à qui l’on se confie en toute transparence, que l’on soutient, que l’on accompagne dans ses espoirs et aussi dans ses ambitions. Même si absolument personne ici ne doute de vos compétences journalistiques évidentes, quelles garanties concrètes apportez-vous aux Français pour les assurer de votre impartialité et de votre indépendance, tant dans le traitement de l’information que dans la ligne éditoriale du journal, plus particulièrement encore dans le choix et le traitement des invités politiques ?

M. le président Jérémie Patrier-Leitus. M. le rapporteur a cité des hommes ayant présenté le journal télévisé, mais il y a aussi eu des femmes, dont certaines ont été en couple avec des responsables politiques. On pourrait citer Christine Ockrent ou Béatrice Schönberg. Elles avaient pris des engagements, comme celui de se mettre en retrait si leur conjoint était candidat à des élections. Vous avez indiqué que si Raphaël Glucksmann se déclarait candidat à l’élection présidentielle, vous en tireriez toutes les conséquences et vous vous mettriez en retrait, comme vous l’avez fait en mars 2019, lorsque vous avez cessé de présenter « L’Émission politique » sur France 2 ainsi que la matinale de France Inter puisque votre compagnon était candidat aux élections européennes.

Mme Léa Salamé. Monsieur le président, monsieur le rapporteur, je veux d’abord dire qu’avant d’être la femme de quiconque, je suis une journaliste indépendante, honnête et une femme libre. Personne n’est dupe : tout le monde, et ici plus qu’ailleurs, a dans l’esprit qu’il y a une présidentielle dans un peu plus d’un an. Que les Français se posent la question, c’est légitime, mais je n’ai pas attendu la commission d’enquête pour y répondre et pour adopter une ligne de conduite extrêmement claire. En 2019, quand mon compagnon a décidé d’être candidat aux élections européennes, je me suis retirée de l’antenne le jour même de sa candidature et, je le précise, contre l’avis de ma hiérarchie qui ne voyait pas pourquoi je devais quitter l’antenne. C’est moi qui ai pris les devants et je suis sortie. Cinq ans plus tard, en 2024, quand il a à nouveau été candidat aux élections européennes, même chose, je me suis retirée de l’antenne. Cette ligne de conduite vaut pour toutes les élections. S’il est candidat, je sors de l’antenne. J’ai même anticipé la question au moment où Alexandre Kara et Delphine Ernotte-Cunci m’ont proposé le 20 heures : « vous savez bien que s’il est candidat, je sors immédiatement ».

Entre ces élections, j’ai pu continuer à mener mon travail en toute impartialité. Depuis sept ans qu’il est député européen, j’ai pu faire les émissions politiques les plus écoutées, en prime time, dans lesquelles j’ai reçu absolument tout le monde. Tous les matins à la radio, j’ai pu inviter vos collègues, vous-mêmes parfois et vous êtes venus.

La plus grande preuve de mon impartialité, s’il devait en avoir une, c’est le débat d’entre-deux-tours, il y a trois ans. Si Emmanuel Macron ou Marine Le Pen avaient eu ne serait-ce qu’un petit doute, pensez-vous sérieusement que j’aurais été autorisée à arbitrer ce débat aux côtés de Gilles Bouleau ? Je reçois près de 400 invités par an. Vous pouvez juger mes interviews bonnes, moyennes ou ratées, mais jamais personne n’a pu laisser entendre que mon compagnon ou quiconque tenait mon stylo. Je n’ai jamais fait une seule interview sous l’influence de quiconque.

Par ailleurs, monsieur le rapporteur, je ne sais pas si vous êtes marié – c’est votre vie privée, ça ne me regarde pas –, …

M. le président Jérémie Patrier-Leitus. On finira par savoir…

Mme Léa Salamé. …mais pensez-vous sérieusement qu’en 2026, une femme pense, vote, prie forcément comme son mari, qu’une femme fait ce que lui demande son mari ? Pour ma part, je ne le pense pas et ce n’est pas seulement en raison d’un principe féministe – cela aurait pu être la situation inverse –, c’est aussi en vertu d’un principe républicain : on n’est pas jugé ou condamné sur les opinions de son conjoint. Par ailleurs, le vote est personnel et secret.

On pourrait se demander a contrario pourquoi je me retire à chaque fois. Beaucoup de gens me disent ne pas trouver ça normal : pourquoi est-ce toujours aux femmes de se sacrifier ? Si je me retire, c’est parce que je ne veux pas que les Français puissent avoir le moindre doute, la moindre suspicion. Mon indépendance, mesdames et messieurs les députés, c’est mon talisman. J’y tiens plus que tout. Ce qui me lie aux Français, ce qui me lie au public, c’est une chose extrêmement fragile qu’on appelle la confiance.

M. Hugo Plagnard. Je soulignerai un point fondamental, c’est que le travail de la rédaction en chef d’un journal est collectif : nous échangeons entre nous et avec les services, y compris pour la politique. Léa, évidemment, ne décide pas toute seule de tout.

Mme Léa Salamé. Monsieur le président, vous avez évoqué la « jurisprudence Béatrice Schönberg ». Quand j’ai accepté de présenter le 20 heures, je l’ai appelée ainsi qu’Anne Sinclair. J’aimerais apporter quelques précisions parce qu’on réécrit parfois un peu l’histoire. Anne Sinclair a continué à présenter « 7 sur 7 » tous les dimanches pendant des mois alors même que son mari était ministre de l’industrie. C’est seulement lorsqu’il a été nommé au superministère de Bercy et qu’il est devenu numéro 2 du gouvernement de Lionel Jospin qu’elle s’est retirée. Quant à Béatrice Schönberg, elle est restée au 20 heures des mois durant alors que son compagnon était ministre sous Jacques Chirac. Elle n’a cessé de le présenter qu’au moment du lancement de la campagne officielle de la présidentielle, deux mois environ avant l’élection.

Les règles sont très claires pour moi : à ce stade, et à moins que vous ne disposiez d’informations que je n’ai pas, il n’est pas candidat, mon compagnon est seulement député européen. Moi, je mène mon travail en toute impartialité, en toute indépendance. Personne ne me tient le crayon, je ne suis pas une femme sous influence. Si un jour, dans six mois, dans un an, il se décidait à être candidat, je quitterais le 20 heures immédiatement.

M. Charles Alloncle, rapporteur. Je poserai une deuxième et dernière question sur ce sujet, dont je ne veux pas faire le point central de cette audition. Je ne remets nullement en cause vos compétences et personne ici d’ailleurs ne le fera, j’en suis certain. Votre carrière de journaliste, longue de plus de vingt ans, vous donne toute légitimité pour présenter le journal de 20 heures de France 2. Vous étiez journaliste avant de rencontrer Raphaël Glucksmann. Durant nos auditions, nous nous sommes attachés à l’indépendance, au respect du pluralisme et à la neutralité de l’audiovisuel public. Certaines situations ont révélé l’existence de traitements différenciés selon les personnes et les contextes politiques. Les règles doivent être les mêmes pour tous et je vous demanderai de me répondre simplement, et de la façon la plus sincère possible, à la question suivante : si vous étiez la compagne de Jordan Bardella, pensez-vous que vous seriez toujours à la tête du journal de 20 heures ? (protestations et sourires de plusieurs députés)

M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Monsieur le rapporteur, je pense qu’après des siècles de combat, on peut quand même accepter que dans notre pays, une femme libre ne délègue ni ses choix politiques ni sa pensée à son mari ! Mme Salamé vous a déjà répondu en vous disant que le jour où M. Glucksmann serait candidat à la présidentielle, elle se retirerait ! Aucune loi n’interdit à un journaliste ou à une journaliste d’exercer son métier parce qu’il ou elle entretient des liens personnels avec un responsable politique. Mais je vous laisse répondre, Mme Salamé, à la question de savoir ce que vous feriez si vous étiez la compagne de Jordan Bardella…

M. Charles Alloncle, rapporteur. Merci, Monsieur le président, de reformuler ma question... Je pense avoir été très clair, je n’ai pas besoin de leçon ! Personne ne remet en question les compétences de Mme Salamé. Je vais donc vous demander de nous permettre d’avancer dans le débat. Notre objectif n’est pas de passer vingt minutes sur cet éventuel conflit d’intérêts.

M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Que les choses soient claires, Monsieur le rapporteur : je n’ai pas posé de questions au début de l’audition pour vous laisser le temps de poser les vôtres ! Je me permets simplement de rappeler qu’il importe de juger les journalistes sur leur travail et leurs actions. Mme Salamé vient de vous répondre pendant cinq minutes pour expliquer les règles qu’elle s’était fixées. Elle a ajouté, de manière intéressante, que si la façon dont elle avait mené le débat de l’entre-deux-tours entre Emmanuel Macron et Marine Le Pen avait suscité la moindre suspicion, les députés du Rassemblement national s’en seraient offusqués. Il faut écouter les réponses des personnes auditionnées pour construire un échange et un dialogue !

Mme Léa Salamé. J’ai en effet répondu longuement... Je le répète : je ne suis pas patronne de France Télévisions et je ne peux pas parler pour elle. Ce n’est pas moi qui choisis les présentateurs du 20 heures. Je ne suis pas non plus la compagne de Jordan Bardella ! Si celle-ci était journaliste, j’espère simplement qu’elle pourrait continuer à faire son travail sur une chaîne privée ou publique jusqu’à ce que son compagnon soit candidat. Si elle me demandait conseil, je lui dirais : tant qu’il n’est pas candidat, tu ne vas pas faire du tricot, il faut que tu travailles car tu es indépendante ; s’il se déclare candidat, retire-toi pour protéger tes équipes et pour garder un lien de confiance avec les Français.

M. Julien Duperray. L’indépendance est le bien le plus précieux pour nos rédactions et pour l’ensemble de nos journalistes. On ne transige pas avec ce principe. C’est le travail de la rédaction que les présentateurs et les présentatrices portent à l’antenne. Le 20 heures n’est pas le journal de Léa Salamé, le 13 heures n’est pas le journal de Julian Bugier, pas plus que les journaux du week-end ne sont ceux de Laurent Delahousse. Jusqu’à vingt heures, le dialogue est permanent au cours de la journée. Dès huit heures trente le matin, les échanges débutent au sein de l’équipe de rédaction en chef puis se poursuivent avec les chefs de service. Durant la conférence de rédaction du matin, nous débattons et confrontons nos points de vue pour choisir collectivement sujets, angles et interlocuteurs. Lors de la seconde conférence de rédaction, à quinze heures trente, nous décidons s’il faut changer d’angle, nous prenons en compte les nouvelles actualités, nous voyons ce qui fonctionne ou pas. Lorsque Léa s’assied à vingt heures dans son fauteuil, c’est le fruit d’une journée entière de dialogues et d’échanges éditoriaux très poussés au sein de la rédaction qu’elle présente aux téléspectateurs.

M. Hugo Plagnard. Pour connaître très bien la rédaction de France Télévisions, s’il y avait eu un problème, son existence aurait été connue en dehors de la chaîne. Nous considérons Léa comme une consœur, une journaliste expérimentée, une femme de dialogue avec laquelle nous travaillons très bien. Il est compliqué de la réduire à sa condition de « compagne de ».

M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Vous avez indiqué qu’à l’époque, votre rédaction avait regretté votre mise en retrait, motivée par la candidature de votre compagnon aux élections européennes. La direction de France Télévisions a-t-elle réagi de la même manière lorsque vous avez évoqué votre intention de vous mettre en retrait si votre compagnon se présentait à l’élection présidentielle ?

Mme Léa Salamé. Non, pas du tout. Les règles, qui sont très claires, sont fixées avec la direction de France Télévisions. Si jamais mon compagnon devait être candidat – ce n’est qu’une hypothèse –, je sortirai le jour où il annoncera sa candidature. C’est très clair pour les journalistes et pour tout le monde.

M. Charles Alloncle, rapporteur. Je tiens à préciser que j’aurais posé exactement les mêmes questions si vous aviez été un homme. Cette commission d’enquête a aussi pour but d’éclairer d’éventuels conflits d’intérêts dans le traitement de l’information. Je conteste les sous-entendus du président : je soulève des questions légitimes que se posent des millions de Français. Et je vous remercie sincèrement d’y avoir répondu avec clarté.

Je vous propose maintenant d’évoquer les contrats passés entre l’audiovisuel public et les sociétés de production. Vous êtes salariée de France Télévisions au titre de la présentation du journal de 20 heures. Dans le même temps, vous êtes cheffe d’entreprise et prestataire de France Télévisions : vous coproduisez l’émission « Quelle époque ! » par l’intermédiaire de votre société, Marinca Prod. Vous faites partie des derniers animateurs-producteurs de l’audiovisuel public.

Dans son rapport de 2016, la Cour des comptes alertait sur cette pratique : « France Télévisions achète des programmes dont la présentation est assurée par l’un de ses salariés permanents et qui donne lieu à une rémunération directe par la société de production […] La Cour estime que doit être interdite à l’avenir la pratique du cumul de contrats entre un CDI et un CDD/CDDU, comme celle des salariés en CDI rémunérés parallèlement par des sociétés de production privée. » Percevez-vous une double rémunération en votre double qualité de salariée de France Télévisions et de productrice d’une émission du service public ? Si tel est le cas, comment expliquez-vous que cette situation perdure malgré les recommandations de la Cour des comptes formulées il y a dix ans ?

Mme Léa Salamé. Je vais vous répondre très clairement car la transparence est essentielle, surtout lorsqu’il s’agit d’argent public. Tous les éléments concernant ma rémunération et mes contrats de travail vous ont été transmis ; ils sont sur la Data room. Rien n’est caché, tout est sur la table.

S’agissant du 20 heures, j’ai accepté la rémunération qui m’a été proposée sans discussion, ni négociation. France Télévisions m’a indiqué que mes prédécesseurs percevaient la même rémunération ; je n’ai pas demandé 1 euro de plus.

Par ailleurs, la grille des salaires est contrôlée et auditée par le contrôle général économique et financier, une entité de l’État. Certes, ces rémunérations sont très confortables, mais elles sont bien inférieures à celles en vigueur sur les chaînes privées. Du reste, ces dernières années, j’ai reçu des propositions de la part de chaînes de télé bien plus lucratives que ma rémunération dans le service public. Néanmoins, je n’ai jamais été guidée par l’appât du gain ; j’ai toujours fait le choix du service public par conviction. Je ne me plains absolument pas de ma situation.

S’agissant de ma rémunération, la direction de France Télévisions a demandé à toutes les personnes auditionnées de ne pas divulguer ces informations confidentielles. Je me conforme à cette consigne, étant entendu que vous disposez de toutes ces informations.

En ce qui concerne mon statut à France Télévisions, je suis salariée en tant que présentatrice du 20 heures. En parallèle, je suis effectivement coproductrice depuis plus de trois ans de « Quelle époque ! », que j’ai pensée et créée. Avant moi, Thierry Ardisson et Laurent Ruquier produisaient également leur émission. Il est important qu’en tant qu’animateurs, nous soyons coproducteurs dans la mesure où nous construisons, façonnons et écrivons nos émissions.

Par ailleurs, comme il s’agit d’argent public, je tiens à préciser que j’étais productrice de « Quelle époque ! » avant de devenir salariée de France Télévisions. Je ne me suis par servie de ma position de salariée pour réclamer quoi que ce soit. Il n’existe aucune incompatibilité juridique, légale ou éditoriale à exercer ces deux fonctions. Mon contrat de travail prévoit que je consacre quatre cinquièmes de mon activité au « 20 heures » de France 2 et un cinquième à « Quelle époque ! ». Il en allait exactement de même lorsque je présentais la matinale de France Inter.

J’ai souhaité être productrice de cette grande émission du samedi soir car, d’une part, j’aime faire monter des talents et faire émerger des gens qui me tapent dans l’œil – je l’ai fait durant dix ans à la matinale de France Inter. D’autre part, j’incarne cette émission, je l’écris, je la programme, je la structure ; je voulais donc en avoir la maîtrise éditoriale. En outre, je souhaitais également détenir un droit moral sur le programme :si je n’en étais pas coproductrice, l’émission pourrait, sans mon accord, être animée par quelqu’un d’autre ou rachetée par une société étrangère – russe, par exemple. Enfin, et cela parlera aux femmes ici présentes, il y a encore très peu de femmes productrices sur le marché ; c’était donc important pour moi.

Il y a une dizaine d’années, lorsque je suis devenue chroniqueuse dans l’émission de Laurent Ruquier, un grand patron d’une grande chaîne privée m’a conseillé de créer ma propre société de production. Il m’a expliqué que les hommes et les femmes agissaient différemment. Dès qu’une émission commence à marcher, tous les animateurs et les journalistes créent leur boîte de production. Cela leur permet de proposer de nouveaux projets, de faire monter de nouveaux talents et d’être indépendants des diffuseurs. Les femmes ne le font pas : elles sont souvent salariées de producteurs. Or, dès qu’elles atteignent 50 ou 55 ans, elles se font dégager et n’ont plus rien. J’ai attendu huit ans avant d’appliquer son conseil. Au moment où France Télévisions m’a fait confiance pour animer ce nouveau projet que j’ai créé et façonné, il était temps pour moi d’avoir un droit moral et un droit de regard sur cette émission. Tous les documents, notamment budgétaires et contractuels, relatifs à cette émission vous ont été transmis. Si vous avez besoin d’autres éléments, je vous les communiquerai.

M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Dans le cadre de cette commission d’enquête, nous explorons les liens entre les sociétés de production et l’audiovisuel public. Vous avez raison de rappeler que les présentateurs d’émissions phares du service public en étaient également les producteurs. Du reste, nous auditionnerons d’anciens producteurs pour mieux comprendre la nature et le montant des contrats conclus avec l’audiovisuel public.

M. Charles Alloncle, rapporteur. Vous avez évoqué Thierry Ardisson et Laurent Ruquier. Sous toutes réserves, je ne crois pas qu’à l’époque, ils étaient simultanément salariés de France Télévisions et animateurs-producteurs d’émissions diffusées sur l’audiovisuel public. La Cour a formulé cette recommandation majeure dans ses deux derniers rapports ; pourquoi n’avez-vous pas voulu vous y conformer afin de mettre un terme au phénomène des animateurs-producteurs, qui a cours depuis des décennies et a posé de nombreux problèmes ?

Par ailleurs, dans son rapport spécial sur la mission Avances à l’audiovisuel public d’octobre 2025, Aymeric Caron dénonçait également ces cumuls de rémunération, tout en précisant que « les réponses de France Télévisions se [distinguaient] par leur imprécision et leur refus manifeste de divulguer les chiffres réels, ce qui [interrogeait] fortement. » Je peux également en témoigner : depuis le début de cette commission d’enquête, la coopération avec France Télévisions s’est révélée très difficile, qu’il s’agisse de la communication de certains documents ou des réponses apportées à certaines questions en audition. À ma connaissance, vous avez fourni tous les documents que nous vous avions demandés. Néanmoins, pourquoi ne pas faire preuve d’une totale transparence et expliquer aux Français combien coûte une émission de « Quelle époque ! » et combien vous êtes rémunérée ?

Mme Léa Salamé. La transparence est un élément très important pour nous ; les éléments budgétaires vous ont été transmis. Cela étant dit, je me conforme à une consigne donnée par France Télévisions. Le groupe a décidé de transmettre l’ensemble des contrats par écrit car il ne souhaite pas que nos concurrents, qui suivent assidûment vos travaux, aient accès aux chiffres. Vous connaissez cette règle : les personnes déjà auditionnées l’ont respectée et elle continuera de l’être. Je veux le dire à la commission et à tous les Français : vous disposez de tous les chiffres, monsieur Alloncle, nous ne cachons rien. En ce qui me concerne, vous connaissez tous les éléments relatifs à ma situation.

Par ailleurs, je le répète, j’ai été productrice de cette émission avant d’être salariée de France Télévisions. Il n’y avait aucune raison que j’y mette un terme – c’est mon bébé – eu égard aux résultats d’audience, avec 33 % sur la case, et à l’enthousiasme qu’elle suscite chez des millions de Français. Ils en parlent à la machine à café et attendent ce rendez-vous du samedi soir qui joue un rôle cathartique. Les extraits publiés sur les réseaux sociaux, notamment par Hugo Clément et Paul de Saint Sernin, sont très largement repris. Les jeunes la connaissent et la regardent.

Enfin, je ne suis pas la seule personne à être à la fois animatrice et productrice. L’ensemble de mon activité est légal, déclaré, contrôlé et audité.

M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Les rémunérations dans l’audiovisuel public suscitent beaucoup de fantasmes. Pourriez-vous, sans nous dévoiler vos salaires au centime près, au moins nous donner le ratio entre votre rémunération dans l’audiovisuel public et celles qu’on vous a proposées dans le secteur privé, afin que les Français qui nous écoutent se rendent compte des différences de rémunération entre le public et le privé ?

Mme Léa Salamé. Je ne vous communiquerai pas les montants des rémunérations qui m’ont été proposés. Ces dernières années, j’ai reçu de nombreuses propositions de la radio et de la télévision. Certains voulaient m’embaucher en qualité de salariée, d’autres souhaitaient conclure des contrats de production. En tout état de cause, les montants proposés étaient nettement supérieurs à ma rémunération dans le service public.

Il y a deux mois, Pascal Praud, a déclaré dans Challenges que j’avais refusé des salaires « hanounesques » que me proposaient certaines chaînes, ajoutant que « ça, dans le métier, quelqu’un qui refuse beaucoup d’argent, ça ne court pas les rues. » Il est vrai que ce n’est pas l’appât du gain qui guide mes décisions, mais, je le répète, je ne me plains pas du tout, je suis très bien payée à France Télévisions ; tout va bien.

M. Charles Alloncle, rapporteur. À ce jour, les informations relatives aux coûts de l’émission « Quelle époque ! », aux marges réalisées et à votre rémunération ne m’ont pas été transmises par France Télévisions. Je ne vous en tiens pas pour responsable. J’espère recevoir ces éléments, conformément à la loi. Pourquoi ne pas les communiquer aux Français dans la mesure où il s’agit d’argent public ? Qu’y a-t-il de si dérangeant ?

M. Hugo Plagnard. Cette question ne relève pas vraiment de mon secteur, mais il me semble que tous les contrats signés depuis 2015 sont accessibles dans la boîte de données.

M. le président Jérémie Patrier-Leitus. M. le rapporteur doit disposer de ces documents ; s’ils n’ont pas été transmis, j’écrirai de nouveau à France Télévisions et saisirai directement les sociétés de production. J’ai le devoir d’engager des poursuites pénales contre les organisations qui ne nous transmettraient pas les documents demandés. L’ordonnance du 17 novembre 1958 prévoit en effet que « toute personne dont une commission d’enquête a jugé l’audition utile est tenue de déférer à la convocation qui lui est délivrée » et que tous les renseignements demandés doivent être fournis.

Mme Léa Salamé. Je vous le répète de la manière la plus transparente possible : il m’a été dit que France Télévisions avait transmis tous mes contrats de travail ainsi que tous les éléments relatifs à ma rémunération et à « Quelle époque ! ». Je m’en suis assurée et je vais le vérifier de nouveau ; le cas échéant, nous vous enverrons ces éléments par écrit. C’est tout à fait normal que vous les contrôliez.

Il faut le dire aux Français, c’est très important : tout est absolument transparent, légal, audité, contrôlé, surveillé.

Je ne divulguerai pas ces informations au cours de cette audition car je me conforme à la décision de France Télévisions, qui s’applique à toutes les personnes auditionnées. Par ailleurs, les éléments relatifs à la production sont couverts par le secret des affaires. Nos concurrents n’ont pas à connaître les tarifs pratiqués par France Télévisions.

M. Julien Duperray. Tous les contrats signés depuis 2015 sont centralisés dans la boîte de données, qui contient plus de 20 000 documents. Nous sommes en train de vérifier que les contrats relatifs à l’émission « Quelle époque ! » et le contrat de travail de Léa Salamé y ont bien été versés. Si tel n’était pas le cas, nous les mettrions bien entendu à votre disposition.

M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Nous disposons de documents qui ne sont pas classés par société de production. À la demande du rapporteur, j’ai sollicité France Télévisions pour obtenir cette présentation, de manière à lui permettre d’accomplir son travail.

D’ici à la fin de la semaine, le rapporteur devra disposer de l’ensemble de ces documents, classés par société de production. À défaut, il fera sans doute usage de son pouvoir de contrôle sur place et sur pièces.

M. Charles Alloncle, rapporteur. Madame Salamé, je ne doute aucunement de votre volonté de transparence. Pour être tout à fait précis, seul votre contrat de travail au titre de la présentation du journal de 20 heures m’a été transmis ; en revanche, les contrats concernant votre société de production ne l’ont pas été. J’entends que vous êtes tout à fait disposée à nous les envoyer et que, depuis le début, ce n’est pas vous qui faites obstacle à cette communication. Je demande solennellement la transmission de l’ensemble de ces contrats – je remercie le président de les avoir réclamés.

Vous coproduisez « Quelle époque ! » avec Winter Productions, la société de Hugo Clément. Quel rôle exact joue-t-il, notamment dans la définition de la ligne éditoriale de l’émission ?

Mme Léa Salamé. Hugo Clément et Régis Lamanna-Rodat ont en effet fondé Winter Productions. Durant les trois premières années de l’émission, je travaillais avec Régis Lamanna-Rodat, qui produit « Quelle époque ! » et « Sur le front », avec Hugo Clément. Je n’avais pas de relations professionnelles avec Hugo Clément dans le cadre de « Quelle époque ! ».

Toutefois, je le connaissais, j’avais notamment suggéré son nom comme chroniqueur pour la matinale de France Inter. Nous avons présenté de grandes émissions diffusées en prime time sur France 2, produites par d’autres sociétés de production que les nôtres. Au mois de juin dernier, nous avons ainsi présenté une émission sur les océans, en direct du sommet de Nice, au cours de laquelle nous avons interviewé le président de la République. C’est un grand professionnel, mais ce jour-là, je l’ai trouvé particulièrement excellent, notamment lorsqu’il a interrogé le président sur Christophe Castaner, qui était devenu membre du comité de la responsabilité sociale et environnementale de Shein. C’est dans ce contexte que je lui ai proposé de rejoindre l’équipe de « Quelle époque ! » en tant que chroniqueur. Nous l’avons testé dans quelques émissions, au cours desquelles tout s’est très bien passé : la greffe a pris, les téléspectateurs sont ravis et je suis très contente de travailler avec lui.

M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Pour information, j’ai décalé l’audition de Gilles Bornstein afin que les députés puissent vous interroger. Est-il possible de prolonger cette audition d’une heure ?

Mme Léa Salamé. Disons que, ce matin, nous n’avons pu nous réunir en conférence de rédaction, ce qui est tout à fait exceptionnel… Nous n’allons pas vous empêcher de faire votre travail, mais, à un moment, il va falloir écrire le journal de ce soir !

M. Charles Alloncle, rapporteur. Lors du journal de 20 heures du 26 janvier dernier, vous avez qualifié le service de l’immigration et des douanes des États-Unis (ICE) de « fameuse et controversée police de Donald Trump », laissant entendre qu’il s’agirait d’une forme de milice directement au service du président américain.

Je rappelle pourtant que ce service a été créé en 2003, soit bien avant la présidence de Donald Trump, et qu’il s’agit d’une administration fédérale pérenne de l’État américain. Je rappelle également que le président ayant eu le plus massivement recours à ce service est Barack Obama, avec près de 450 000 expulsions pour la seule année 2013. Admettez-vous que cette qualification de « police de Donald Trump » relève davantage de l’insinuation politique que de l’information factuelle et qu’elle porte directement atteinte à l’honnêteté de l’information ?

M. Hugo Plagnard. Je pense que vous n’avez pas vu le sujet. Il y était précisé que, depuis l’arrivée au pouvoir de Donald Trump, cette police disposait de pouvoirs nettement plus étendus que par le passé. Le budget qui lui est alloué est bien supérieur à celui du FBI – Federal bureau of investigation ou Bureau fédéral d’enquête. C’est une police sur laquelle Donald Trump s’appuie pour appliquer sa politique de lutte contre l’immigration clandestine aux États-Unis.

La qualifier de « police de Donald Trump » ne porte pas atteinte au principe de neutralité ; cela revient à indiquer qu’il s’agit d’une police sur laquelle Donald Trump compte beaucoup pour appliquer sa politique, qu’on la conteste ou qu’on la soutienne. C’est un fait.

M. Charles Alloncle, rapporteur. Vous considérez donc qu’il n’y a eu aucune forme d’entorse à l’honnêteté de l’information ? Vous auriez pu préciser que Donald Trump n’a pas créé cette police en 2003 et, qu’à ce titre, il ne s’agit pas de « la police de Donald Trump », contrairement à la manière dont elle a été présentée en introduction du sujet.

M. Hugo Plagnard. Le reportage mentionnait bien ces informations.

M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Vous nous aviez suggéré de vous auditionner un vendredi, puisque vous ne présentez pas le journal ce jour-là. Néanmoins, pour les parlementaires, il est difficile d’organiser des auditions le vendredi.

Je vous remercie en tout cas d’être venue un jour où vous présentez le journal télévisé. Il est donc tout à fait normal que la commission s’adapte à vos contraintes professionnelles. Je donne la parole aux représentants des groupes.

Mme Caroline Parmentier (RN). Madame Salamé, j’ai écouté attentivement ce que vous avez dit. Pensez-vous sincèrement que vous réussirez à convaincre les Français que votre direction vous autoriserait à présenter le journal télévisé de France 2 si vous étiez en couple avec Jordan Bardella ? Je ne le crois pas.

La question n’est pas de savoir s’il s’agit d’une affaire de sexisme ou de machisme qui viserait la journaliste que vous êtes. Elle n’est pas non plus de savoir s’il est incroyable qu’en France, on demande à une femme de se retirer de l’antenne quand son mari se présente à une élection. Elle est de savoir pourquoi, alors que Raphaël Glucksmann est le candidat de la gauche, cela ne pose aucun problème que sa femme présente le 20 heures de France 2, le journal télévisé du service public payé par les impôts des Français. Si vous aviez été en couple avec Jordan Bardella, vous n’auriez jamais pu présenter ce journal, malgré votre talent. Tout le monde le sait ici.

Rappelons qu’en 2024, le journaliste Jean-François Achilli a été licencié pour faute grave par Radio France, parce qu’il avait été soupçonné d’avoir été approché pour écrire un livre avec Jordan Bardella. C’est l’illustration d’un deux poids, deux mesures, pratiqué dans l’audiovisuel public, selon qu’on est marié à Raphaël Glucksmann ou à Jordan Bardella. Ce sont des questions que se posent les Français. Ce sont des questions que nous posent les Français.

Mme Céline Calvez (EPR). Je précise que j’ai été membre du conseil d’administration de Radio France et de France Télévisions entre 2017 et 2024.

Madame Salamé, vos propos permettent de mesurer votre attachement à l’indépendance, la vôtre, celle de l’information, celle de l’audiovisuel public, ainsi que votre attention à cultiver, à incarner et à concilier pluralisme et féminisme.

En tant que présentatrice du journal de 20 heures de France 2, comment garantissez-vous l’équilibre et l’impartialité de l’information, notamment dans un contexte politique et médiatique très polarisé ? Vos réponses et celles de MM. Plagnard et Duperray nous font comprendre que le dialogue et l’échange collectif en sont la clé.

Vous avez évoqué à plusieurs reprises la notion de transparence. Vous avez également invoqué la concurrence pour justifier la non-divulgation des coûts des programmes externalisés. Sans méconnaître le secret des affaires, ce contraste entre la volonté de transparence et l’argument de la concurrence m’étonne. Dans quelle mesure le service public doit-il se plier à la concurrence ou, au contraire, s’en affranchir ?

Enfin, dans vos différentes fonctions présentes et passées exercées au sein de l’audiovisuel public, avez-vous été confrontée à des tentatives de pressions internes ou externes visant à influencer le traitement de l’actualité ? Si oui, comment y avez-vous réagi ?

M. Aurélien Saintoul (LFI-NFP). Je ne vous ferai pas perdre de temps. L’objet de cette audition m’échappe. Quant aux qualités de Mme Salamé, je ne me prononcerai pas. À de nombreuses occasions, j’ai pensé que son travail n’était pas à la hauteur. J’ai ainsi trouvé que son interview de M. Ghosn était lamentable et que son audition de M. Bernard Arnault, qu’elle commençait en suggérant qu’il avait fait de sa vie un Monopoly, n’était pas non plus à la hauteur, qu’elle avait un rapport biaisé aux puissants de ce monde et qu’elle n’était pas capable de…

M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Vous parlez de Mme Salamé à la troisième personne ?

M. Aurélien Saintoul (LFI-NFP). Oui.

M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Donc vous faites comme Mme Soudais : La France insoumise, quels que soient les députés, c’est le respect ! Monsieur Saintoul, vous avez été rapporteur : Mme Salamé est en face de vous, adressez-vous directement à elle, s’il vous plaît ! Je l’ai déjà dit à Mme Soudais et je vous le redis : on ne parle pas des gens présents à la troisième personne. Je commence à en avoir marre de la manière dont vous vous comportez dans cette commission d’enquête !

M. Aurélien Saintoul (LFI-NFP). Mais qui êtes-vous pour donner des leçons de politesse ? Vous êtes ridicule, monsieur le président !

M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Monsieur Saintoul, ça suffit, maintenant ! Sinon, je vous coupe le micro. Mme Salamé est en face de vous et il y a dans notre pays des règles de civilité, que j’ai rappelées.

M. Aurélien Saintoul (LFI-NFP). Quelles règles de civilité ?

M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Quand les personnes sont présentes, en face de vous, vous leur parlez directement.

M. Aurélien Saintoul (LFI-NFP). Je n’ai aucune leçon de politesse à recevoir de votre part !

M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Vous ne devez pas parler des gens à la troisième personne quand ils sont juste en face de vous !

M. Aurélien Saintoul (LFI-NFP). Je ne m’adresse pas spécifiquement à Mme Salamé.

M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Vous avez dit que son travail était lamentable…

M. Aurélien Saintoul (LFI-NFP). J’ai effectivement trouvé certaines prestations lamentables !

M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Vous avez une journaliste en face de vous et vous parlez d’elle à la troisième personne, en expliquant qu’elle a fait une interview lamentable. Mais où sommes-nous ?

M. Aurélien Saintoul (LFI-NFP). Nous sommes à l’Assemblée nationale.

M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Alors, on respecte les gens qu’on auditionne. Monsieur Saintoul, adressez-vous directement à Mme Salamé si vous avez des questions à lui poser. Si vous n’avez aucune question et que vous parlez d’elle à la troisième personne pour qualifier ses interviews de lamentables, nous passerons la parole au groupe Socialistes.

M. Aurélien Saintoul (LFI-NFP). Présider une commission ne vous donne pas le droit de donner des leçons de politesse à vos collègues. Je crois que vous êtes en train de vous oublier !

Quant à ce que je pense travail de Mme Salamé, je peux le lui dire en face : j’ai trouvé que votre travail était mauvais dans ces circonstances. Je n’ai, en revanche, aucune question à poser à ce propos. Je n’ai pas de raison de monopoliser davantage la parole et je ne vois pas non plus l’objet de cette audition – je tenais à le lui dire.

M. le président Jérémie Patrier-Leitus. L’objet de cette audition est assez simple : notre commission d’enquête porte sur l’audiovisuel public et il est important et intéressant d’auditionner les figures qui informent les Français sur les chaînes de l’audiovisuel public. Léa Salamé présente le journal télévisé à 20 heures du lundi au jeudi, Laurent Delahousse le week-end et Gilles Bornstein anime « Les quatre vérités » le matin, à une tranche horaire sensible.

M. Aurélien Saintoul (LFI-NFP). Vous n’avez pas souhaité auditionner Gérard Larcher.

M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Quand Gérard Larcher présentera le journal télévisé de 20 heures, on pourra l’auditionner !

M. Aurélien Saintoul (LFI-NFP). Il se trouve qu’il a nommé plusieurs membres de l’Autorité de régulation de la communication audiovisuelle et numérique (Arcom) et fait pression sur cet organe mais, manifestement, cela ne vous préoccupe pas. Monsieur le président, vos leçons sont vraiment à géométrie variable !

M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Ce ne sont pas des leçons à géométrie variable : j’ai seulement demandé le respect des personnes que nous auditionnons – c’est une exigence que nous avons validée, et qui me semble d’ailleurs du simple bon sens.

Mme Ayda Hadizadeh (SOC). Je ne consacrerai pas mes deux minutes de temps de parole à poser une question, mais à un rappel du cadre, parce que le rapporteur a malheureusement fait une nouvelle sortie de route, qui fera l’objet d’un courrier.

M. Charles Alloncle, rapporteur. La question est prérédigée…

Mme Ayda Hadizadeh (SOC). Non seulement elle est prérédigée, mais elle fera l’objet d’un courrier !

Une commission d’enquête n’a pas pour mission de mettre en cause personnellement des personnes, surtout quand elles ne sont pas présentes, mais d’établir des faits, d’éclairer des responsabilités et de servir l’intérêt général. Ces règles avaient été rappelées par le président lors d’un bureau extraordinaire et par la présidente de l’Assemblée nationale. Or, le 28 janvier, lors de l’audition des directeurs et directrices de l’information de France Télévisions, le rôle de cette commission a une nouvelle fois été dévoyé et instrumentalisé par M. le rapporteur.

Cette fois, c’était Mme Chirinne Ardakani, avocate du prix Nobel de la paix Narges Mohammadi et des familles de plusieurs otages français, qui en a fait les frais.

M. Charles Alloncle, rapporteur. Les mollahs sont de retour !

Mme Ayda Hadizadeh (SOC). Elle a été directement et nommément citée par le rapporteur. (Exclamations.) Vous étiez absent, monsieur le président à ce moment-là.

M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Chers collègues, j’aimerais ne pas avoir à suspendre cette audition, qui est regardée par les Français, devant qui nous sommes tous comptables d’une tenue digne et respectueuse des débats à l’Assemblée nationale et dans cette commission. C’est la règle que j’avais fixée. Les Français nous demandent de relayer l’ensemble des questions qu’ils se posent, et c’est ce que font le rapporteur et les députés, mais ils attendent aussi de nous que nous ayons des échanges dignes et respectueux. Monsieur le rapporteur, laissez finir Mme Hadizadeh.

Mme Ayda Hadizadeh (SOC). Le 28 janvier dernier, M. le rapporteur a insinué que Mme Ardakani se présentait comme une experte de la question iranienne et que, par ses interventions, elle contribuait à manipuler l’information. Je rappellerai donc les faits : Mme Ardakani a été présentée comme une militante des droits humains et comme une avocate, et à aucun moment comme une experte. Elle a été invitée pour parler des dossiers en tant qu’avocate de dissidents et que présidente d’une ONG de défense des droits humains, dont l’objet est de documenter les crimes contre l’humanité et de coopérer avec des mécanismes des Nations unies pour en poursuivre les responsables. Vous avez également mentionné le fait qu’elle était engagée en politique, alors que ses activités remontent à plus de dix ans : elle était candidate sur une liste d’union aux élections régionales et son militantisme politique s’est arrêté à ce moment-là, à l’âge de 23 ans.

Ce qui se jouait n’était pas un simple débat politique : vos attaques ad hominem contre une militante des droits humains visaient à obtenir sa disqualification et à faire en sorte qu’on ne l’invite plus sur les plateaux.

M. Charles Alloncle, rapporteur. Quel est le lien ?

Mme Ayda Hadizadeh (SOC). Votre intervention dans une commission d’enquête visait donc à faire taire une parole dérangeante. Quant au lien, c’est que je rappelle un cadre. Cette intervention fera l’objet d’un nouveau courrier à Mme la présidente de l’Assemblée nationale, signé de nombreux membres de cette commission.

M. Charles Alloncle, rapporteur. Allez-y !

Mme Ayda Hadizadeh (SOC). Votre intervention n’avait aucun lien avec la commission d’enquête. En incriminant une militante des droits humains, que vous avez présentée de manière erronée et éhontée,...

M. Charles Alloncle, rapporteur. C’est la porte-parole des mollahs !

Mme Ayda Hadizadeh (SOC). Vous venez de faire une nouvelle diffamation !

M. Charles Alloncle, rapporteur. Quel est le lien ? Il n’y en a aucun !

M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Voulez-vous me contraindre à suspendre cette audition ? Mme Léa Salamé et MM. les rédacteurs en chef, qui doivent présenter un journal télévisé à 20 heures, ont accepté de rester un peu plus longtemps pour répondre à nos questions, pas pour nous regarder régler nos comptes. Je pourrais suspendre cette audition et convoquer une réunion du bureau pour que nous en parlions entre nous.

Mme Ayda Hadizadeh (SOC). Nous ajouterons dans ce courrier le fait que vous venez de diffamer à nouveau une militante des droits humains en la traitant de porte-parole des mollahs.

Mme Virginie Duby-Muller (DR). Par souci de transparence, je tiens à rappeler que j’ai travaillé à vos côtés, monsieur le président, en tant que corapporteure de la proposition de loi portant réforme de l’audiovisuel public.

Avant d’en venir à mes questions, je tiens à vous exprimer, madame Salamé, un message de soutien : en tant que femme, je trouve profondément regrettables les attaques dont vous faites l’objet. Il est désolant de constater qu’en 2026 une femme peut encore être réduite ou reléguée dans l’ombre de son compagnon. Vous étiez journaliste bien avant ces polémiques et exercez votre métier avec professionnalisme. Je tiens à vous exprimer ma solidarité.

J’en viens à mes questions. L’Arcom a épinglé l’émission « Quelle époque ! », que vous animez et coproduisez sur France 2, à la suite de l’émission du 11 mai 2025, dans une séquence de laquelle l’animateur Thierry Ardisson avait affirmé à propos de Gaza : « C’est Auschwitz », faisant ainsi référence à ce camp de concentration et d’extermination nazi de la seconde guerre mondiale. Une mise au point a été faite après cette séquence, mais je souhaiterais comprendre comment une telle déclaration a pu être diffusée alors que l’émission est enregistrée et montée avant sa diffusion le samedi soir. Quelles mesures concrètes ont été prises afin que de telles dérives ne puissent pas se reproduire ?

Par ailleurs, le lundi 13 octobre, une erreur factuelle – une confusion entre les assassinats des professeurs Samuel Paty et Dominique Bernard – a été diffusée lors du journal de 13 heures, puis reproduite au 20 heures. Cette erreur a suscité une indignation légitime. Là encore, vous avez présenté vos excuses et une rectification a été apportée dans les éditions du lendemain. Cependant, selon un article du Parisien, dès le journal de 13 heures, le présentateur Julian Bugier aurait signalé l’erreur en direct à la régie. L’article précise également que des téléspectateurs ont alerté la chaîne par courriel et que plusieurs personnes en interne étaient donc informées de cette erreur sans qu’elle soit corrigée pour le journal de 20 heures.

Cela m’interroge sur l’organisation rédactionnelle. Existe-t-il une rédaction commune aux deux journaux, ou tout au moins un travail coordonné entre les deux équipes, notamment dans le contexte de forte contrainte pesant sur l’audiovisuel public ? Combien de personnes participent à l’élaboration et à la production des journaux télévisés ? Comment expliquer que cette erreur n’ait pu être corrigée entre les deux éditions le jour même ? Quelles mesures ont été prises pour éviter qu’une telle situation se reproduise ?

Mme Sophie Taillé-Polian (EcoS). Je ferai d’abord une remarque sur la façon dont se passe cette audition. En effet, je suis à nouveau choquée par le fait que le rapporteur interroge au nom de l’institution sur l’emploi de tel ou tel mot. Dans votre manière d’évoquer la police ICE de Donald Trump, vous montrez, monsieur le rapporteur, que vous la soutenez, comme Donald Trump lui-même demande aux journalistes d’employer certains mots pour leur permettre l’accès à la salle de presse de la Maison-Blanche. On peut certes le faire dans le débat public en tant qu’élu, et exprimer son désaccord avec une analyse des journalistes, mais il est choquant que vous le fassiez au nom de l’institution.

Madame Salamé, monsieur Plagnard, monsieur Duperray, vous parlez d’un travail collectif, et je n’en doute pas. Comme tous les grands journaux et grands titres de presse, le 20 heures, c’est avant toute une rédaction, qui doit être nombreuse, fournie et dotée de conditions de travail correctes. Je m’interroge cependant sur le poids des incarnations, qui créent une sorte de star-system, de show-business du journalisme, qui favorise une baisse du pluralisme et de la diversité de ces incarnations, de leur capacité à proposer des angles, des visions du monde et des expériences différents. Le pluralisme ne se résume pas aux sensibilités politiques : il s’applique aussi à des façons différentes de voir les choses.

Je souhaiterais connaître votre avis de professionnels sur ce choix qu’a fait le service public, un peu à la traîne du privé, de présenter les mêmes incarnations sur les radios et les télés d’un même groupe, une, deux ou trois personnalités revenant tout le temps à l’antenne. Le service public ne devrait-il pas faire d’autres choix, ce qui n’empêcherait évidemment pas Mme Salamé – ou d’autres personnalités comme vous, madame – d’intervenir, mais éviterait que quelques-uns monopolisent l’antenne et offrirait plus de diversité ?

M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Évitons de mettre en cause le rapporteur à propos de questions précises qu’il pose. Il a comme vous, chers collègues, le droit de commenter et d’interroger les rédacteurs en chef et la présentatrice du 20 heures à propos d’une qualification utilisée dans le journal télévisé – ce qui a d’ailleurs permis aux rédacteurs en chef d’apporter des éléments de réponse et des précisions tout à fait éclairants. Vous aurez des réponses à vos questions, madame Taillé-Polian.

M. Erwan Balanant (Dem). Vous avez raison, monsieur le président : évitons de remettre en cause les questions du rapporteur – et que celui-ci, pour sa part, évite d’interrompre les autres députés lorsqu’ils posent des questions. C’est la moindre des politesses. Madame Salamé, je crains que, pendant nos petites querelles lamentables, vous n’ayez pas eu le temps de préparer votre journal !

Il a été abondamment question de l’audience de vos journaux, sujet qui préoccupe visiblement beaucoup le rapporteur. Pour ma part, je considère que, pour le service public de l’information, l’audience n’est pas tout et que sa spécificité, son utilité et sa nécessité sont d’une autre nature. Comme cela a été évoqué dans de nombreuses auditions, l’audiovisuel public remplit des missions dont le privé ne s’occupe pas. Dans certains territoires, il assure une présence que le privé n’assure pas et dispose notamment d’envoyés spéciaux dont le privé ne dispose pas.

Comment conciliez-vous cette différence avec la course à l’audience, vous qui devez remplir les missions qui vous sont fixées par la représentation nationale – je rappelle en effet que nous imposons un certain nombre de prérequis et de conditions ? Cette question est celle qui devrait nous guider depuis le début de cette commission d’enquête : à quoi sert l’audiovisuel public ? Doit-il être un outil au service d’un pouvoir ? Il l’a été et il pourra peut-être le redevenir. L’audiovisuel public est-il là pour défendre nos valeurs républicaines ? Est-il un outil de souveraineté nationale ?

M. Emmanuel Maurel (GDR). Madame Salamé, vous avez dit que vous avez choisi le service public par conviction, puisque vous avez également travaillé dans le privé. Cela signifie-t-il qu’il existe, selon vous, une singularité du modèle de l’audiovisuel public et, si c’est le cas, quelle pourrait-elle être ? Dans un entretien que vous avez donné à propos de votre métier d’intervieweuse, vous avez dit que ce que vous cherchiez, c’est qu’il se passe quelque chose, que vous cherchiez le « moment ». Cela ne pourrait-il pas mener à une sorte d’info-spectacle ou d’infotainment, qui irait à l’encontre des valeurs de service public auxquelles vous faisiez allusion et qui supposent notamment de la rigueur ? C’est une question que je me pose sérieusement, car j’avais été interloqué par cet entretien.

Par ailleurs – et cette question s’adresse aux trois personnes auditionnées –, dans un contexte budgétaire très contraint, quelles sont les conséquences concrètes des baisses de budget sur la réalisation d’un journal de 20 heures, plus précisément en matière de ressources humaines, en particulier pour la documentation et la réalisation, mais aussi pour la conception des reportages, c’est-à-dire les lieux choisis et le type de reportage, notamment à l’étranger ? Vous avez dit en effet à juste titre, madame Salamé – et c’est peut-être ce qui fait la différence avec les chaînes privées – que vous n’hésitiez pas à consacrer un temps important à ce qui se passe en Iran ou au Darfour, ce qui est utile et essentiel.

Enfin – et c’est peut-être ce qui aurait dû nous obséder durant cette audition –, dans un contexte où l’information est de plus en plus consommée en ligne sur les réseaux sociaux, à partir de sources dont la fiabilité et la neutralité sont discutables, quelles mesures déployez-vous pour attirer un jeune public et, surtout, pour lui proposer des informations fiables ?

Mme Ersilia Soudais (LFI-NFP). Madame Salamé, vous vous êtes illustrée par de nombreux dérapages et propos déplacés – je pense notamment aux Jeux olympiques, où vous aviez parlé de façon déplacée à la mère d’une athlète décédée, ou à Artus, que vous avez qualifié de « chiant » parce qu’il avait arrêté de boire, ou à Mme Cotillard, dont vous avez évoqué la séparation en termes indélicats et assez peu féministes. Cela fait nécessairement écho, dans mon esprit, aux déclarations que vous avez faites un jour sur Konbini : pour vous, l’important n’est pas de déceler la vérité, et un bon journaliste, c’est quelqu’un qui va faire un « moment » où il va se passer un truc. Ne pensez-vous pas que votre longévité sur le service public s’explique parce que vous êtes là pour faire le show ? En 2015, vous avez dit dans l’émission « Le supplément » de Canal+ que le 20 heures n’était pas fait pour vous, que ce n’était pas votre truc. Pourquoi avoir changé d’avis dix ans plus tard ? Votre conception du journalisme est-elle, selon vous, compatible avec ce poste ?

M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Ma question, qui vise à comprendre la mécanique d’un journal, prolonge celle de Mme Duby-Muller relative à la confusion qui s’est produite à propos des circonstances de la mort de Dominique Bernard et de Samuel Paty. Pour élargir la question et ne pas nous focaliser sur cette erreur, comment s’articulent le rôle de la présentatrice et ceux des rédacteurs en chef et de la rédaction dans le choix des sujets, dans la sélection des invités, notamment politiques, et dans les éditoriaux ? Comment, concrètement, construit-on un journal à partir de la conférence de rédaction du matin – que cette audition vous aura peut-être fait manquer aujourd’hui ?

Mme Léa Salamé. Je m’efforcerai de répondre très rapidement, car nous avons déjà passé près de deux heures à répondre à de nombreuses questions. Mes confrères vous répondront notamment à propos de la concurrence et de l’audience, ainsi que sur ce qui fait la différence entre un journal de service public et ceux des chaînes privées.

Madame Parmentier, je ne suis pas avec Jordan Bardella, avec qui vous avez décidément décidé de me marier – et je ne sais pas si ça lui va lui faire plaisir ! Je pense que vous faites un procès d’intention au service public en imaginant qu’il n’embaucherait pas la compagne de Jordan Bardella – c’est du moins ce que j’espère et j’ai la conviction personnelle que la compagne de Jordan Bardella ou de François Ruffin, si elle était journaliste, pourrait être embauchée dans l’audiovisuel public.

Je ne suis pas patronne de France Télévisions, mais je pense qu’il est important de parler à tous les publics, de parler à tout le monde et d’inviter tout le monde. Vous savez tous que, pour ce qui me concerne, depuis dix ans, j’ouvre les fenêtres et les portes à tout le monde sur le service public. Si Jordan Bardella soupçonnait de la partialité, pourquoi aurait-il choisi, alors qu’il est invité partout, de venir à « Quelle époque ! » pour présenter son livre pour la première fois en exclusivité, puis au journal de 20 heures de France 2 pour évoquer son deuxième livre en exclusivité ? C’est parce qu’il sait qu’il a en face de lui une journaliste qui n’est pas du tout complaisante – il lui est arrivé de partir tantôt content, tantôt mécontent, et peu importe, à la limite, car nous ne sommes pas là pour faire plaisir aux personnalités que nous recevons. Il sait que je ne suis sous l’influence de personnes et que c’est moi qui écris mes questions.

Monsieur Saintoul – qui est malheureusement parti – n’a pas apprécié mes interviews de Bernard Arnault et de Carlos Ghosn. C’est son droit. J’espère toutefois que, sur les 5 000 entretiens que j’ai faits, un ou deux, ou peut-être cinq, trouveront grâce à ses yeux.

M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Cela ne l’autorise pas à les qualifier de lamentables !

Mme Léa Salamé. Nous reviendrons sur la question relative à Samuel Paty.

Madame Taillé-Polian, monsieur Maurel, vous m’avez interrogée sur la rigueur du travail et sur le côté show-biz. Je ne suis pas show-biz. Je travaille comme une folle. J’ai passé dix ans de ma vie à aller à la radio au milieu de la nuit et à ne pas pouvoir accompagner mon fils à l’école, pour travailler. J’ai donné ma vie à mon travail et je ne compte pas mes heures. Pour le 20 heures, nous arrivons à 8 heures et demie au travail et nous en repartons à 22 heures, sans avoir même le temps de déjeuner. Avec les équipes, nous sommes là tout le temps et nous travaillons d’arrache-pied. Franchement, si j’avais envie de faire quelque chose de plus facile ou de plus show-biz, j’aurais accepté certaines des propositions qui m’ont été faites – mais j’ai toujours choisi quelque chose d’extrêmement rigoureux. Cela vient de mes origines, de mon éducation. Je travaille énormément. J’ai prouvé par mes résultats. Je ne suis pas arrivée là en faisant du clic sur les réseaux sociaux, mais par mon travail et ma rigueur, que ce soit sur la matinale d’Inter, que l’on peut aimer ou pas, mais qui est considérée comme l’une des rédactions les plus sérieuses, les plus jansénistes, ou sur le 20 heures de France 2.

Mme Sophie Taillé-Polian (EcoS). Comment choisit-on les incarnations d’un journal, qui sont tellement fortes et signifiantes ?

Mme Léa Salamé. M. Duperray va vous répondre à ce propos.

M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Madame Taillé-Polian, vous aviez deux questions. À celle qui portait sur le showbiz et la starification, Mme Salamé vient de répondre qu’elle était une journaliste laborieuse et qu’elle n’était pas dans le show-biz. À votre deuxième question, relative au choix des incarnations et à leur manque de diversité, vous allez avoir une réponse de M. Duperray.

M. Julien Duperray. J’ai dit précédemment qu’à France Télévisions, les présentatrices et présentateurs sont la voix du journal de la rédaction : le 20 heures n’est pas le journal de Léa Salamé – c’est très important chez nous.

Par ailleurs, présenter le journal de 20 heures tous les soirs n’est pas un exercice commun. Cela requiert des compétences tout à fait particulières et, contrairement à ce que j’ai pu entendre, il n’y a pas des centaines, ni même des dizaines, de journalistes capables de présenter chaque soir le journal de 20 heures. Cette fonction requiert en effet des compétences éditoriales, de l’expérience de l’antenne et du direct, ainsi que la capacité de mener des interviews compliquées avec des responsables politiques, religieux ou syndicaux. La palette de compétences nécessaires pour parvenir à cet exercice quotidien est immense et Léa Salamé est aujourd’hui, dans notre pays, l’une des rares journalistes possédant toutes les compétences pour mener à bien cette mission chaque soir à 20 heures. C’est notre conviction et nous le voyons au quotidien dans notre travail parce que, comme elle l’a dit, nous sommes côte à côte et elle est avec nous toute la journée. Ce n’est donc pas une question de diversité ou de choix fait au hasard, mais de compétence. On ne redira jamais assez l’importance de la compétence.

Mme Léa Salamé. Je reviendrai dans un instant sur la question relative à Samuel Paty.

Monsieur le rapporteur, permettez-moi une incise : France Télévisions m’indique à l’instant que vous avez reçu le contrat de « Quelle époque ! » le 14 janvier et mon propre contrat de travail le 12 janvier. Ils me disent que vous avez ces documents, mais je vais vérifier.

M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Je demande donc à France Télévisions, qui semble nous regarder, de classer les documents par société de production afin de faciliter leur exploitation par le rapporteur et ses équipes.

Mme Léa Salamé. Madame Duby-Muller, avant de revenir aux questions relatives à la spécificité du service public, j’évoquerai le parallèle dressé entre Gaza et Auschwitz dans l’émission de Thierry Ardisson, qui a fait énormément réagir. Nous avons, pour notre part, réagi la semaine suivante, avec un long papier dans lequel j’ai expliqué ce qui s’était passé. Thierry Ardisson lui-même – paix à son âme ! – s’est excusé le lendemain en disant qu’il avait parlé sous le coup de l’émotion et qu’il avait fait un raccourci trop rapide après avoir entendu un médecin humanitaire décrire ce qui se passait à Gaza. Il était très important pour moi de revenir là-dessus, car tout ce qui se passe au Proche-Orient est explosif. C’est une région que je connais bien, où chaque mot compte, et que je suis de très près, parce que je viens de là-bas. Par ailleurs, dans cette même émission, Thierry Ardisson évoquait cinq minutes plus tôt l’explosion de l’antisémitisme en France, exprimant son émotion à ce propos et rappelant notamment que M. Jérôme Guedj avait été expulsé d’une manifestation. Nous sommes revenus longuement là-dessus, et c’est normal. Quand les Français réagissent et peuvent être choqués, c’est à nous d’expliquer. C’est la raison pour laquelle j’ai tenu à faire la semaine suivante une sorte d’édito.

Pour ce qui est de la confusion faite au journal de 13 heures et à celui de 20 heures à propos de Samuel Paty, je rappelle, pour replacer la chose dans son contexte, que les équipes de France Télévisions produisent 100 heures d’information par jour. Tous les soirs, au 20 heures, nous fabriquons une pleine heure d’infos. J’ai calculé que, depuis cinq mois que je présente le 20 heures, j’ai dû lancer à peu près 1 000 sujets. Comme l’a dit Alexandre Kara avant moi, le zéro erreur n’existe pas et personne ne peut le garantir, même si nous devons y tendre.

Venons-en à ce qui s’est passé ce 13 octobre. Une confusion a en effet été commise à 13 heures et n’a pas été corrigée à 20 heures. Cette confusion est regrettable, je tiens à le dire, parce qu’elle touche aux victimes, à leurs familles et à leurs proches. Nous ne pouvons évidemment pas nous mettre à leur place, mais nous pouvons imaginer ce qu’ils ont ressenti en entendant cela. Une confusion faite au 13 heures et qui se reproduit au 20 heures, c’est un dysfonctionnement, une erreur de communication – Hugo Plagnard va le préciser. Nous en prenons notre part – moi comprise.

Nous avons cependant réagi tout de suite. J’ai tweeté très vite pour m’excuser, au nom de la rédaction et du 20 heures, auprès du public et des familles. Le lendemain, à 13 heures, Julian Bugier a fait un rectificatif et nous l’avons fait nous aussi ce même soir à 20 heures. Si nous ne l’avons pas fait immédiatement dans le 20 heures du 13 octobre, c’est parce que ce jour était – cela n’excuse rien, mais cela l’explique – celui de la libération des otages israéliens, que nous attendions depuis deux ans, et des prisonniers palestiniens. Ce jour-là, nous avions six sujets et étions complètement concentrés sur le plus explosif qui soit. Nous avions en outre décidé de recevoir deux invités, ce qui n’était jamais arrivé dans le 20 heures : François Hollande, qui commentait ce qui se passait au Proche-Orient, et Philippe Aghion, qui venait de se voir décerner le prix Nobel d’économie. Lorsque nous avons compris, pendant le journal, que cette erreur avait été commise, nous nous sommes dit que nous avions encore deux interviews à faire et qu’il fallait terminer : nous avons décidé de ne pas risquer d’ajouter l’erreur à l’erreur mais de faire le lendemain un rectificatif propre et sérieux.

M. Hugo Plagnard. Il s’agit en effet d’une erreur collective, dont nous avons bien mesuré les conséquences. Votre question me permet de m’excuser directement, devant la représentation nationale, auprès des familles des victimes, auprès de notre public et auprès de la rédaction, dont cette erreur a entaché le formidable travail. J’en suis vraiment désolé.

Vous soulignez un problème de communication, que Léa Salamé a évoqué. Pour ce qui est de nos collaborations avec le journal de 13 heures, il arrive régulièrement que nous reprenions au 20 heures un de ses sujets ou de ses reportages sur une actualité du jour, car ce journal est de très bonne qualité et nous avons tout à fait confiance dans le travail de ses équipes. Ce n’est pas pour faire des économies, mais parce qu’il ne sert à rien de demander à des équipes de refaire ce qui a déjà été bien fait à la mi-journée.

De notre point de vue, il y aura un avant et un après cette erreur. Un audit a été fait pour essayer de comprendre comment tout cela a pu se passer. Il nous a permis de comprendre que la communication entre les éditions est essentielle. Ce jour-là, il y a eu une défaillance.

Il nous a aussi permis de renforcer nos procédures de vérification et de relecture des textes et des infographies. Ce genre d’erreur entache le travail de tout le monde et porte préjudice à ce que nous avons de plus précieux dans le service public : notre crédibilité. Je vous le dis les yeux dans les yeux : nous avons tout fait pour que cette erreur ne se reproduise pas.

M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Mme Calvez souhaitait savoir si, dans vos fonctions au sein de l’audiovisuel public, à la radio et à la télévision, vous aviez subi des pressions externes ou internes ?

Mme Léa Salamé. Jamais. Je le dis sous serment : je n’ai jamais subi de pressions ni de l’extérieur, ni de ma direction, ni d’un homme ou d’une femme politique. J’ai reçu des textos d’hommes ou de femmes politiques mécontents de leur interview et en colère, ce qui est normal : nous ne sommes pas là pour leur plaire. Mais je n’ai jamais subi de pressions.

M. Julien Duperray. S’agissant des questions relatives à la transparence, à la concurrence, à l’audience et à notre offre éditoriale, nous avons, à France Télévisions, une particularité : les audiences ne sont pas l’alpha et l’oméga de notre réflexion. Nous les regardons, bien entendu, mais nous pensons que c’est grâce à notre offre éditoriale et à notre différenciation que nous pourrons rencontrer le plus large public possible. Et c’est très concret.

Chaque soir, à 20 heures, nous proposons une deuxième partie du journal télévisé, d’une durée de quinze à vingt minutes, consacrée à un thème précis – nous en avons traité près de soixante-dix depuis le début de l’année. Il y a du reportage, du décryptage, des infographies, des journalistes en plateau, et nous couvrons tous les champs, de l’économie – la dette – à l’international – nous avons fait des émissions spéciales sur l’Iran, le Venezuela et l’Ukraine –, en passant par la société – la place de l’intelligence artificielle ou les exploits de la médecine. C’est absolument inédit et unique dans l’offre d’information télévisée.

Nous pensons que c’est en allant vers ce type d’offre éditoriale et en la développant que nous gagnerons la bataille des audiences, à tout le moins que nous ferons venir chez nous autant de téléspectateurs que possible. Effectivement, les questions d’audience se posent : on fait ce métier pour être regardé par le plus grand nombre. Le nombre global de personnes qui regardent la télévision est en constante baisse : nous avons connu, la saison passée par exemple, des bilans contrastés.

Avec l’offre actuelle, nous arrivons à stabiliser nos audiences et même à les améliorer, grâce notamment à la deuxième partie du journal télévisé, qui est très importante pour nous et pour nos téléspectateurs. Nous avons la satisfaction de constater qu’elle trouve son public : elle a gagné deux points d’audience en un an, ce qui nous permet d’être la chaîne dont l’audience progresse le plus.

C’est satisfaisant, parce que cette partie est très exigeante. Consacrer quatre minutes à la dette pour en expliquer l’histoire à nos téléspectateurs, c’est un pari d’audience, mais c’est un choix éditorial. Comme le journaliste qui s’est occupé de cette séquence est talentueux, c’était très réussi et l’audience a été bonne. C’est l’éditorial qui nous amène vers l’audience.

Mme Léa Salamé. M. Maurel nous a interrogés sur la façon d’intéresser les jeunes. L’audience du 20 heures, pour laquelle je remercie une nouvelle fois les équipes, est bonne, mais elle n’est pas tout. Son audience numérique explose.

M. Julien Duperray. Nous sommes bien conscients des évolutions et nos contenus de qualité doivent vivre davantage qu’à 20 heures précises chaque soir.

La semaine dernière, sur nos réseaux sociaux – TikTok, Instagram, Facebook, X –, les sujets que nous avons postés ont réalisé plus de 50 millions de vues, soit une audience colossale, qui leur donne une vie incroyable. Par exemple, nous avons publié sur Instagram un sujet étonnant sur une avancée médicale visant à soigner les grands brûlés grâce au ver marin : il a obtenu près de 3 millions de vues.

M. le président Jérémie Patrier-Leitus. M. Maurel a posé une question sur les contraintes budgétaires. Le contexte financier vous contraint-il à renoncer à des sujets, à réduire la voilure ? Faites-vous un journal télévisé avec moins de moyens ? Les évolutions technologiques permettent-elles de compenser cette contrainte ?

M. Hugo Plagnard. La contrainte budgétaire, vous la connaissez ; tout est public. Nous faisons un journal avec les moyens qu’on nous donne. Ils sont substantiels, ce qui nous permet de bien travailler. Nous n’en sommes pas moins comptables des deniers publics.

Notre couverture de l’international a été évoquée. Elle est prioritairement réalisée par nos bureaux à l’étranger – à Washington, à Rome, à Moscou, en Chine et ailleurs. Dans certains, les effectifs ont été renforcés – d’une journaliste à Washington, par exemple – pour continuer à assurer un bon niveau de production ainsi que des sujets, des duplex et des analyses de qualité. Ce maillage de France Télévisions à l’étranger est bénéfique pour le 20 heures et pour toutes nos antennes – les bureaux à l’étranger travaillent aussi pour France Info et pour les autres éditions de France Télévisions.

Toutefois, partir dans un pays lointain est toujours coûteux et parfois risqué. Nous procédons alors à une mutualisation des coûts en envoyant une mission partagée entre les éditions. L’équipe, au lieu de produire un sujet pour une édition, reste deux ou trois jours supplémentaires et en fabrique deux ou trois, ce qui en assure la rentabilité – pardonnez ce mot, qui me semble le plus approprié pour vous répondre – en maximisant le nombre de reportages.

M. le président Jérémie Patrier-Leitus. La question de Mme Soudais portait sur une interview publiée par Konbini.

Mme Léa Salamé. On me ressort souvent cet extrait publié sur les réseaux sociaux. Dans cette interview d’une heure, j’ai parlé un peu comme je suis, assez librement. Je maintiens ce que j’ai dit ce jour-là mais j’aurais préféré que l’on diffuse l’intégralité de la séquence.

Je répondais à une question du journaliste qui, en substance, me demandait comment faire les meilleures interviews. Je lui ai dit que, moi-même, quand j’ai commencé à exercer mon métier, j’en ai connu tous les écueils. Le premier écueil de l’intervieweur est de penser que ses questions sont plus importantes que les réponses. Je n’y ai pas échappé.

Juste avant l’extrait isolé qui circule sur les réseaux sociaux, je lui ai dit que tout le monde était capable de poser des questions – ma mère est capable de poser des questions, lui ai-je dit. Et j’ai ajouté que ce qui faisait une bonne interview, c’était le moment, pas ma question, qui à la limite peut aussi bien être bonne ou non.

Le moment, cela signifie un moment d’humanité, de vérité. Un moment où, lorsque vous êtes face à nous, nous allons passer outre vos éléments de langage que vous avez tous, les hommes politiques notamment, et essayer de révéler quelque chose de l’homme politique qui ne l’a pas été ailleurs. Nous allons essayer d’avoir un moment qui marquera, qui fera de cette interview autre chose qu’un filet d’eau tiède fait de questions et de réponses attendues, un moment où il se passe quelque chose de marquant ou qui fera avancer les choses.

De ce point de vue, je maintiens ce que j’ai dit. Tous les journalistes vous le diront : ce qu’ils veulent faire, dans une interview, c’est essayer d’obtenir autre chose que poser les questions que n’importe qui, d’une certaine manière, pourrait poser ; c’est obtenir de vous quelque chose – par exemple un moment d’émotion ou de colère – qui marque et fait dire aux Français qui écoutent : « Là, on est allé au-delà du filet d’eau tiède des éléments de langage du politique ».

Je vous remercie de m’avoir posé cette question, qui me permet de me justifier sur cet extrait, qui circule énormément sur Twitter, mais tronqué ; j’aurais bien aimé qu’il y figure en entier.

M. Charles Alloncle, rapporteur. Au sein du journal de 20 heures, vous présentez un format court d’investigation intitulé L’œil du 20 heures, dont l’objectif est de vérifier des affirmations, d’analyser des chiffres et d’éclairer les Français sur des sujets complexes, controversés ou médiatiques. À votre avis, L’œil du 20 heures devrait-il consacrer un reportage aux centaines de millions d’euros de contrats de production conclus chaque année par France Télévisions avec des sociétés privées, parfois dans des conditions qui interrogent ? L’œil du 20 heures devrait-il s’intéresser à la prime annuelle de performance de près de 80 000 euros de Delphine Ernotte-Cunci et aux dépenses somptuaires engagées par la direction de France Télévisions alors même que l’entreprise est au bord de la faillite ? Autrement dit, l’investigation du service public s’applique-t-elle à son propre fonctionnement et à l’usage de l’argent des Français ?

Mme Léa Salamé. L’œil du 20 heures est un excellent module, très identifié par nos téléspectateurs et très attendu par les Français qui nous regardent. Je laisse la parole à Hugo Plagnard, qui y a longtemps travaillé.

M. Hugo Plagnard. Nous lirons avec attention votre rapport et jugerons en temps et en heure s’il y a matière à investiguer. Comme Julien Duperray l’a longuement expliqué, notre indépendance est totale. Nous travaillons même sur des sujets qui concernent peu ou prou France Télévisions.

Je citerai l’exemple des Jeux olympiques et paralympiques, dont il ne vous a pas échappé que nous étions les diffuseurs. Nous avons misé sur cet événement, parce que nous pensions qu’il était important pour la France, pour le monde et pour France Télévisions.

Son traitement par France Télévisions a donné lieu à des investigations très poussées, notamment un numéro de Complément d’enquête dont j’étais rédacteur en chef. Je puis témoigner que nous avons fait ce reportage en toute indépendance, comme le prouvent les informations qu’il contenait.

M. Charles Alloncle, rapporteur. Le 11 septembre dernier, dans « L’Émission politique » diffusée sur France 2, Caroline Roux recevait Matthieu Pigasse. Elle l’a présenté ainsi : « Ce n’est pas facile d’avoir des patrons qui viennent dans des émissions politiques ».

Mais Caroline Roux a oublié de préciser que Matthieu Pigasse avait appelé à voter pour le Nouveau Front populaire en 2024, qu’il avait récemment fait la une de Libération en indiquant « Je veux mettre les médias que je contrôle dans le combat contre la droite radicale » et qu’il était actionnaire de Mediawan, qui produit plusieurs émissions de France Télévisions, dont certaines animées par Caroline Roux elle-même. Cela lui a valu, le 5 janvier dernier, un rappel à l’ordre de l’Arcom pour manquement aux exigences d’honnêteté et de rigueur de l’information.

Vous-même, vous recevez des invités chaque samedi sur le plateau de « Quelle époque ! », dans un format que l’on peut qualifier de similaire. Si vous deviez recevoir Matthieu Pigasse samedi prochain, que diriez-vous pour le présenter aux Français ?

Mme Léa Salamé. Cette question, monsieur Alloncle, s’adresse à Caroline Roux, pas à moi. Je n’ai pas à commenter ce qu’elle fait ! Par ailleurs, elle est salariée de France Télévisions. Elle fait comme elle l’entend et elle fait très bien son travail.

Quant à moi, si je devais présenter Matthieu Pigasse – je crois l’avoir reçu il y a environ deux ans, lorsqu’il a publié un livre, mais je ne me souviens pas exactement de la façon dont je l’ai présenté –, je le présenterais comme un banquier d’affaires détenant des actions dans des médias. Puis, je l’interrogerais sur ses positions politiques, puisqu’il n’exclut pas, comme beaucoup d’autres, d’être candidat à l’élection présidentielle.

M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Vous l’avez reçu le 21 octobre 2023. Le rapporteur pourra regarder l’émission…

M. Charles Alloncle, rapporteur. La semaine dernière, les responsables de l’information de France Télévisions nous ont expliqué que le service public avait pour exigence de présenter systématiquement l’étiquette politique des personnes invitées sur un plateau de l’audiovisuel public. Si, demain, vous invitiez Matthieu Pigasse ou toute autre personnalité politique engagée à gauche, assumeriez-vous de le présenter comme quelqu’un d’engagé politiquement, ce que visiblement Caroline Roux n’a pas fait ?

Mme Léa Salamé. Matthieu Pigasse est-il encarté ? Il a simplement dit qu’il voterait pour le Nouveau Front populaire, me semble-t-il. Est-il membre d’un parti politique ?

M. Charles Alloncle, rapporteur. Il s’engage clairement contre la droite !

Mme Léa Salamé. Certes. Si je l’invitais, je lui poserais des questions très claires, auxquelles il apporterait sans doute des réponses de gauche. Je ferais alors ce que je fais systématiquement pour tous les intervenants : une interview contradictoire.

Il ne me semble pas, mais cela m’a peut-être échappé, que Matthieu Pigasse soit membre d’un parti. Honnêtement, je ne l’ai pas reçu depuis longtemps ; je n’ai donc pas présents à l’esprit tous les éléments. S’il était membre de La France insoumise, des Écologistes ou du parti socialiste, je le dirais, mais je ne crois pas qu’il soit encarté. Il est chef d’entreprise.

M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Nous l’auditionnerons et nous lui poserons la question.

M. Charles Alloncle, rapporteur. J’aimerais vous poser une question sur votre conception du service public audiovisuel. Vous avez animé, de 2016 à 2019, l’émission « Stupéfiant ! », qui incarnait selon moi pleinement les missions fondamentales du service public : traiter des sujets culturels exigeants ; les rendre accessibles ; faire dialoguer des personnalités issues d’horizons très différents, telles que Bernard Arnault, Michel Houellebecq et Bernard Pivot, dans un cadre assumant une part de divertissement.

Pourtant, après trois saisons, la direction de France Télévisions a décidé de réduire fortement les budgets de cette émission, qui a progressivement disparu de l’antenne. Dans le même temps, France 2 consacre une part très importante de sa grille de programmes à des jeux – jusqu’à neuf cases par jour, contre une pour TF1.

Comprenez-vous cette évolution de la programmation de France 2 ? Considérez-vous que la direction de France Télévisions fait le bon choix en privilégiant la multiplication des jeux commerciaux, que l’on trouve abondamment sur les chaînes privées commerciales, au détriment du développement et de la pérennisation de formats culturels populaires et exigeants tels que « Stupéfiant ! » ?

Mme Léa Salamé. D’abord, je vous remercie d’avoir été un téléspectateur attentif de « Stupéfiant ! ». Beaucoup de gens me parlent de « Stupéfiant ! ». C’était une émission culturelle moderne et vivante, dont je suis très fière. Alain Delon avait accepté d’en être le parrain, ce qui a donné lieu, lors de son lancement, à une interview dont je me remémore comme l’un des meilleurs moments de ma carrière, à Palerme, dans le palais où a été tourné Le Guépard, juste avant que sa maladie ne s’aggrave.

Je ne suis pas directrice des programmes, donc je ne décide pas des programmes que nous lançons. Je pense que les jeux sont importants et qu’une émission comme « Stupéfiant ! » est importante. L’audiovisuel public est le seul endroit où vous avez une grande émission sur les livres en prime time – « La Grande librairie » sur France 5. Aucune chaîne privée ne peut se permettre de parler de livres pendant deux heures, à 21 heures. Voilà ce que permet le service public.

L’audiovisuel public permet de faire de grands documentaires historiques et culturels. Je pense aussi, ayant été longtemps à la radio, que les podcasts de Philippe Collin sur l’histoire sont fantastiques, et que seul le service public peut faire ça. Seul le service public peut financer des programmes pour enfants tels que « Les Odyssées » et « Oli » – j’endormais mes enfants, quand ils étaient petits, avec le podcast « Oli ».

C’est la grandeur et la fierté du service public. Le service public sert à ça. Rachida Dati, dans une interview que j’ai réalisée avant qu’elle ne soit ministre de la culture, a dit : « L’audiovisuel public, ça fait partie de l’égalité des chances, ça fait partie du parcours républicain ».

Quant aux jeux, je les trouve aussi très importants. Le jeu « 100 % logique », présenté par Cyril Féraud, je le regarde en famille. Il fait réfléchir les enfants. Les jeux présentés par Nagui attirent un public très large : je trouve cela très bien, car il faut de tout sur le service public de l’audiovisuel.

Le service public, ce sont des valeurs et beaucoup d’argent consacré aux documentaires et aux grandes soirées, consacrées, par exemple, à l’illettrisme ou au handicap. Qui finance cela sur les chaînes privées ? C’est ça, le service public ! C’est ça, les valeurs du service public et sa fierté ! J’aimerais que, dans cette commission d’enquête, on l’entende aussi, et que vous aussi en soyez fiers.

Toutes les grandes démocraties ont un service public de l’audiovisuel fort. La France a la chance d’avoir un service public de l’audiovisuel fort. C’est ce qui fait notre exception culturelle. Il ne faut pas l’abîmer. Il faut peut-être le réformer ; tout n’est pas parfait et sa critique est justifiée sous de nombreux aspects. Vous avez raison de vous en saisir. Mais c’est énorme ce que fait le service public sur la culture, sur l’histoire, sur les grands documentaires, sur l’international et ça, les chaînes privées ne le font pas, ou beaucoup moins.

M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Diriez-vous qu’il manque un grand magazine culturel tel que celui que vous présentiez sur France 2 ?

Mme Léa Salamé. Pour moi, « Quelle époque ! » est un grand magazine culturel ! Il fait vendre des livres. Nous recevons des écrivains, tels que Philippe Besson et Alexandre Devecchio récemment ; ils nous parlent de l’impact de leur passage dans l’émission. France Inter et France Culture font vendre des livres, des places de concert, des entrées de cinéma. C’est aussi leur fonction.

Des attachés de presse m’ont dit, trois jours après avoir reçu un réalisateur ou un acteur, que les ventes de places de théâtre avaient explosé. C’est cela aussi, le service public. Et vraiment, nous pouvons en être fiers. On peut pointer ce qui ne marche pas, mais on peut aussi parler de ce qui marche bien.

M. Charles Alloncle, rapporteur. Je partage totalement vos mots sur la grandeur du service public, qui consiste notamment à proposer des programmes que les chaînes privées commerciales ne peuvent pas forcément diffuser. Toutefois, programmer sur France 2, chaîne phare du service public de l’audiovisuel, neuf jeux par jour quand TF1 n’en propose qu’un, est-ce vraiment ça, la grandeur de l’audiovisuel public ? Ne pourrait-on pas diffuser d’autres programmes plus exigeants, culturels notamment, tels ceux que vous avez animés ? Quels sont selon vous l’ADN et la différence de l’audiovisuel public par rapport aux chaînes privées commerciales ? Faut-il pour y satisfaire diffuser neuf jeux par jour ?

Mme Léa Salamé. Au risque de me répéter, je n’ai pas à donner mon avis sur la grille des programmes. Vous m’interrogez sur moi, sur mon travail, sur l’information et sur le 20 heures ; je réponds à vos nombreuses questions depuis bientôt trois heures.

Quant aux jeux, il n’y a rien de honteux à en diffuser. Le divertissement participe du service public de l’audiovisuel, au même titre que l’information. Les jeux rassemblent les Français, qui les plébiscitent.

Il ne m’appartient pas de juger s’il y en a trop ou pas assez ; c’est à Delphine Ernotte-Cunci et au directeur des programmes qu’il faut poser la question. « Stupéfiant ! », des jeux, « Quelle époque ! », des grands magazines d’investigation, une grande soirée consacrée à l’illettrisme, beaucoup d’argent mis sur l’information : cette diversité est une bonne chose.

Vous me demandez ce qui distingue le service public. Sa vraie différence, c’est l’éclectisme et la diversité. On peut tout avoir : des jeux, des émissions politiques, des grandes soirées d’investigation, des grandes soirées de témoignage. C’est tout cela et c’est aussi l’investissement dans la fiction et le cinéma français, secteur qui fait travailler des milliers de personnes et rapporte de l’argent à l’audiovisuel public – ce n’est pas seulement un coût.

M. Charles Alloncle, rapporteur. Vous allez nous quitter pour préparer le journal de ce soir. Évoquerez-vous cette audition ? Plus globalement, quel éclairage médiatique comptez-vous apporter à cette commission d’enquête, laquelle a fait l’objet d’un reportage à ses débuts ? Le service public de l’audiovisuel fait-il preuve de pudeur par rapport à ces travaux de la représentation nationale sur les entorses au principe de neutralité et sur le fonctionnement et le financement de l’audiovisuel public ?

M. Hugo Plagnard. Le reportage que vous évoquez visait à expliquer l’objet de cette commission, dont plusieurs membres ont répondu à nos questions. Nous en avons diffusé un autre à l’occasion de l’audition de Delphine Ernotte-Cunci. Je doute que nous puissions en faire un sur cette audition.

Mme Léa Salamé. Il serait obscène que j’annonce un sujet sur moi au 20 heures. Nous attendons avec impatience votre rapport. Nous déciderons s’il y a ou non matière à un traitement. Nous prendrons cette décision de manière collective, avec mes deux rédacteurs en chef, leurs adjoints et toute l’équipe du 20 heures.

M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Vous avez indiqué au début de l’audition avoir reçu, tout au long de votre carrière dans l’audiovisuel public, des propositions du privé. Vous les avez toujours refusées et avez décidé de poursuivre votre carrière sur le service public de l’audiovisuel, en l’occurrence à France Télévisions. Pourquoi poursuivre votre carrière de journaliste dans l’audiovisuel public ? Qu’y trouvez-vous ?

Pourquoi décider, à un moment important de votre carrière – vous avez rappelé que vous étiez journaliste depuis plus de vingt ans – de poursuivre votre carrière, qui pourrait s’épanouir dans d’autres médias, privés notamment, dans l’audiovisuel public ? Qu’y trouve-t-on qu’on ne trouve pas ailleurs ? Votre réponse permettra peut-être de mieux comprendre la singularité de l’audiovisuel public et de ses missions par rapport au privé.

Mme Léa Salamé. J’ai travaillé dans le privé auparavant et peut-être y retournerai-je demain. Ce n’est pas mieux ou moins bien. C’est différent, le service public. J’y trouve une forme de supplément d’âme. Je vous ai raconté d’où je venais. Je suis arrivée en France à 5 ans. J’ai été naturalisée à 10 ans. Il y a pour moi quelque chose de viscéral, à cette période de ma vie, à être dans le service public.

Puis, je suis fière du service public de l’audiovisuel. Il est critiquable, certes, il ne fait pas tout bien, mais il constitue une exception culturelle. Je m’y sens bien. Les équipes sont formidables : elles s’arrachent dans le travail. Je l’ai dit dans mon émission du samedi soir et je le répète ici : les 400 journalistes de la rédaction de France Télévisions, qui est la plus grande d’Europe, travaillent avec le service public chevillé au corps. Ils s’arrachent du matin au soir pour faire le meilleur journal possible. Les équipes, c’est important pour moi. Quitter celle que j’avais à la matinale d’Inter a été un crève-cœur.

Je vous le dis simplement : je me sens bien dans le service public, j’y suis heureuse. Demain, dans deux ou cinq ans, peut-être irai-je dans le privé, parce que c’est très bien aussi, mais, à cette période de ma vie, je suis très heureuse et très bien dans le service public de l’audiovisuel.

M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Madame, messieurs, nous vous remercions de vos réponses. Madame Salamé, le rapporteur me fait savoir qu’il nous manque des documents sur vos sociétés de production. Il incombe à France Télévisions de nous les fournir. Je vais demander que l’on nous transmette tous les contrats et non simplement ceux d’une année, ainsi qu’un classement par société de production, pour que nos administrateurs puissent travailler de manière efficace et accompagner le rapporteur dans sa mission.

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Audition, ouverte à la presse, de M. Laurent Delahousse, et de M. Jean-Michel Carpentier, rédacteur en chef des « 13 h 15 » et des « 20 h 30 » le week-end sur France 2 (2 février 2026)

M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Mes chers collègues, nous reprenons nos auditions avec une autre grande figure de la télévision publique. Laurent Delahousse, comme votre consœur Léa Salamé, que nous avons reçue ce matin, vous êtes un des visages les plus connus de France 2 et même de France Télévisions. Depuis près de vingt ans – dix-neuf ans le 7 mars prochain –, vous accompagnez la vie des Français le samedi et le dimanche. Ce n’est sans doute pas un hasard si un sondage paru début décembre dans La Tribune Dimanche estimait que vous étiez la personnalité qui représentait le mieux le service public audiovisuel, devant Stéphane Bern et Élise Lucet.

On m’a dit qu’enfant, vous rêviez d’être footballeur professionnel, puis avocat pénaliste ; finalement, c’est au journalisme et à l’information des Français que vous avez décidé de consacrer votre vie. Après des débuts chez RTL comme stagiaire au service politique, puis à LCI, vous entrez à M6 où vous présentez notamment l’émission « Secrets d’actualité ». Vous quittez néanmoins le groupe pour France 2, où vous remplacez, à partir du mois d’octobre 2006, David Pujadas pour présenter le journal de 20 heures en semaine. En 2007, vous ne présentez plus que les journaux du week-end mais vous créez dans le même temps des magazines bien connus aujourd’hui, « 13 h 15 le samedi » et « 13 h 15 le dimanche », qui traitent de sujets de société – on se souvient du portrait tout en finesse d’Astrid, cadre qui a choisi de se reconvertir en éleveuse porcine, diffusé en octobre dernier – et de sujets liés à l’actualité politique ou internationale. Vous avez également créé et présenté l’émission « Un jour, un destin » consacrée à de grandes personnalités, de François Mitterrand à Bernard Blier, de Grace Kelly à Françoise Giroud. Plus récemment, avec Jean-Michel Carpentier, ici présent, vous avez créé « 20 h 30 le samedi » et « 20 h 30 le dimanche », deux magazines d’actualité qui font suite au journal de 20 heures dans lesquels vous recevez des artistes, des philosophes, des médecins, des personnalités de la société civile.

Présentateur, animateur, créateur, vous êtes également producteur. Après avoir créé en 2008 une première société de production, Magneto Presse, qui a été mise en liquidation judiciaire au printemps 2024 – ce qui montre bien que la production audiovisuelle n’est pas un métier sans risques ni une rente éternelle, comme certains voudraient le laisser croire –, vous avez créé une nouvelle société de production, Native Production, qui produit notamment la série documentaire intitulée « Ainsi va le monde », diffusée sur France 5 depuis le 31 août 2025.

Jean-Michel Carpentier, vous avez été longtemps journaliste politique sur France 2 avant de devenir, en 2001, rédacteur en chef adjoint du « 20 heures » de France 2. Par la suite, vous avez été de toutes les aventures de Laurent Delahousse, occupant les fonctions de rédacteur en chef de « 13 h 15 le samedi », de « 13 h 15 le dimanche », de « 20 h 30 le samedi » et de « 20 h 30 le dimanche ».

Avant de vous donner la parole, comme nous l’imposent les textes, je vous demande de nous déclarer tout intérêt public ou privé de nature à influencer vos déclarations. Pour ma part, je suis membre du conseil d’administration de France Médias Monde depuis octobre 2024 et j’ai été corapporteur de la proposition de loi relative à la réforme de l’audiovisuel public au nom de la commission des affaires culturelles et de l’éducation.

L’article 6 de l’ordonnance du 17 novembre 1958 relative au fonctionnement des assemblées parlementaires impose aux personnes auditionnées par une commission d’enquête de prêter le serment de dire la vérité, toute la vérité, rien que la vérité.

(M. Laurent Delahousse et M. Jean-Michel Carpentier prêtent successivement serment.)

M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Je vous remercie et vous laisse la parole.

M. Laurent Delahousse, présentateur. Monsieur le président, monsieur le rapporteur, mesdames et messieurs les députés, je vous remercie de prendre le temps de m’écouter. Vous m’avez demandé, dans ce propos liminaire, de me présenter, d’évoquer mon expérience au sein de France Télévisions en tant que journaliste, réalisateur de documentaires, rédacteur en chef et présentateur du journal de 20 heures. J’ai pris l’habitude, durant des années, de rarement m’exprimer publiquement car cette dernière fonction, la plus visible, est encore aujourd’hui selon moi un totem, un pôle de stabilité pour les Français au cœur de notre profession ; cela m’oblige à une forme de devoir de réserve, d’équilibre dans ma prise de parole afin de respecter les Français dans leur ensemble.

J’ai de la chance, beaucoup de chance d’exercer cette fonction passionnante qui n’est pas un long fleuve tranquille et qui nécessite de ne jamais oublier qu’elle est aussi une source de responsabilité, de rigueur et d’exigence. Porter à l’antenne un journal de 20 heures nécessite des choix, des débats, des vérifications permanentes, de ne pas se laisser aspirer par l’émotion de l’instant, de savoir, face à son clavier, trouver les mots justes, chercher la mise en perspective des faits. Fabriquer un journal débute le matin en conférence de rédaction avec les équipes, les services, et ne s’achève pas au générique de fin ; l’information reste en vous, elle se nourrit dans les heures qui suivent jusqu’au lendemain ; et cela, encore et encore. S’asseoir à 20 heures dans ce fauteuil est donc l’épilogue d’un long travail, un travail collectif. Cet exercice aura réglé mon agenda et m’aura fait gagner en ponctualité : depuis plus de dix-huit ans, je sais que je serai chaque fois, à 20 heures, le vendredi, le samedi et le dimanche, à l’heure.

Depuis une trentaine d’années maintenant, j’ai choisi d’observer, d’écouter, de raconter les autres, de tenter de donner des clés pour comprendre et analyser l’évolution de la France et du monde. Tout comme celui-ci, notre profession a changé. Le contexte concurrentiel est différent avec l’arrivée de nouveaux médias. Le mode de consommation de l’information a également connu une véritable révolution. Le journalisme a toujours été critiqué. C’est ce qui l’a construit, façonné, renforcé. La dérive serait qu’il devienne une cible permanente, un bouc émissaire.

Devenir journaliste a été un choix et d’abord un rêve, né chez moi dès l’enfance, grâce à la curiosité, l’ouverture sur le monde, la bienveillance de mes proches et de mes parents. J’ai exercé depuis toutes ces années presque tout ce que le métier de journaliste peut offrir comme moyens d’expression différents. J’ai commencé ma carrière à la radio au service politique de RTL, rue Bayard, à Paris, une rédaction historique, entouré d’Olivier Mazerolle et d’une figure tutélaire qu’il est difficile d’oublier, Philippe Labro. J’ai ensuite retrouvé ce même média quelques années plus tard, à quelques centaines de mètres de là. C’était rue François Ier, à Europe 1, autre station intense, riche de ses signatures ; c’est notamment l’oreille collée à mon transistor à écouter Stéphane Paoli ou encore le générique de cette fameuse émission qu’était « Le Club de la presse » et ses intervenants que j’ai appris à suivre la vie politique qui me passionne toujours autant. J’y présenterai une tranche le soir, intitulée « Génération Europe 1 ». J’ai eu la chance de participer à la création de la première chaîne d’information, LCI, laboratoire assez incroyable, où nous étions des couteaux suisses impatients de partir, de travailler, d’apprendre chaque jour. J’y ai appris beaucoup auprès de talents multiples : Étienne Mougeotte, Jérôme Bellay, Pierre-Luc Séguillon, Philippe Bès, Guillaume Durand et bien d’autres... J’y ai été reporter, chroniqueur d’un rendez-vous consacré aux photoreporters ; j’ai ensuite accepté la proposition de présenter une tranche d’information dans l’ombre de plusieurs personnalités, notamment David Pujadas, que je retrouverai avec plaisir plus tard, notamment pour de nombreuses soirées électorales sur France Télévisions.

Je me suis ensuite confronté au magazine et à la narration documentaire. C’était sur M6, avec ce magazine du dimanche qui s’appelait « Secrets d’actualité ». Je garde également en mémoire un homme avec qui j’ai eu la chance d’échanger régulièrement. Il dirigeait cette chaîne, il s’appelait Jean Drucker ; nous parlions de la télévision, du cinéma, mais aussi beaucoup de la vie, de la distance à garder vis-à-vis de la notoriété et de son caractère fragile. Il finira par me dire un jour que j’allais partir, ne pas rester à M6 car mon chemin était ailleurs. Il fut le premier à me dire que, selon lui, je présenterais un jour le journal de 20 heures.

Quelques mois plus tard, en 2006, Patrick de Carolis, Patrice Duhamel et Arlette Chabot me proposaient de rejoindre France 2 afin d’y présenter les journaux en tant que joker, puis en tant que titulaire des éditions du week-end à partir de 2007. Dès nos premiers échanges, ils me demandèrent de réfléchir à faire évoluer le journal, son format, ses rubriques. Ils me proposèrent également de développer de nouvelles écritures, de nouveaux formats de magazine, de proposer en ligne les documentaires de mon précédent rendez-vous sur M6, « Secret d’actualité ». C’est ce à quoi je me suis attaché en développant une collection de récits et de portraits intitulée « Un jour, un destin » : de Jacques Chirac à François Mitterrand, de Claude Sautet à Patrick Devers, de Romy Schneider à Brigitte Bardot, cette collection a rencontré un succès populaire sur les antennes de France Télévisions et elle est devenue une marque du service public. La création et la réalisation de documentaires, ce sont des heures et des heures de montage, de jour comme de nuit, une transmission de savoirs, un travail d’équipe, une façon de mettre en lumière notre patrimoine et une manière de démontrer que lorsque l’on se concentre sur la vie de ces grandes personnalités, au-delà de leur talent, ce que l’on retient, c’est le miroir qu’elles nous tendent car on y retrouve nos propres failles et nos blessures. Viendra ensuite une autre série, « Un jour, une histoire », portraits et récits du monde qui proposaient notamment une rétrospective d’Al-Qaïda à Daech, une autre sur les traces de Klaus Barbie, un portrait de Vladimir Poutine, un récit des relations de la France et de l’Iran ou encore une histoire du Mossad. J’ai également réalisé un film documentaire, Monsieur, pour le cinéma, portrait-confession de l’écrivain Jean d’Ormesson que j’ai suivi durant de longs mois et qui fait partie des rencontres et des échanges qui marquent une vie.

Au sein de France Télévisions, très vite, j’ai eu la chance de trouver un équipier, un journaliste, un partenaire et plus encore en la personne de Jean-Michel Carpentier, qui m’accompagne aujourd’hui. Depuis près de vingt ans, avec lui, nous avons créé une équipe – et j’oserai dire une famille – de journalistes, de réalisateurs, de cadreurs, de monteurs qui ont traversé avec nous toutes ces années. Sans eux, sans ces rencontres, sans cette équipe, mon itinéraire n’aurait eu aucun sens.

Cette liberté, cette volonté d’inventer, de créer en permanence sont probablement les raisons qui m’ont poussé à ne pas accepter les différentes propositions que j’ai reçues d’autres médias tout au long de ces années. Nous avons installé deux premiers rendez-vous, « 13 h 15 le samedi » et « 13 h 15 le dimanche », d’abord en direct, avec des rencontres entre responsables politiques et personnalités de la société civile. Je pourrais vous en citer des dizaines, mais je garde en mémoire un échange qui résume l’esprit de notre travail : une rencontre étonnante et riche entre Carole Bouquet et Arlette Laguiller. Il y en aura des dizaines d’autres. Jean-Michel Carpentier pourra vous apporter tous les éléments concernant ce travail. Ces rencontres et ces débats n’avaient jamais pour objectif de fracturer, de diviser les Français mais, à l’inverse, de tenter de révéler ce qui nous différencie mais aussi ce qui peut nous rassembler. Ces deux rendez-vous se sont installés à l’antenne, ont rencontré leur public et créé une fidélité. Ils incarnent aujourd’hui encore, je l’espère, une vision de ce que peut être la télévision, l’information, mais également le service public.

À l’aide de nos reportages, de nos documentaires, nous avons tenté, expérimenté ; nous avons raconté l’actualité, la grande histoire, mais aussi la vie des uns et des autres au quotidien. Nous avons plongé nos caméras au plus près des Français en leur donnant la parole, en les écoutant, quels que soient leur condition, leurs origines, leurs combats, leurs souffrances, leurs joies, mais également leurs espoirs. Et cela sur le temps long, en les retrouvant parfois bien longtemps après, comme c’est le cas pour plusieurs agriculteurs, entrepreneurs ou commerçants dont nous suivons le combat depuis des années. Combien de sujets au sein de nos territoires les plus reculés et, parfois, oubliés ? Avec « Successions », série qui donne la parole à toutes les composantes de la vie politique, mais également « Le Feuilleton des Français », qui est devenu au fil du temps une radioscopie, un témoignage de l’évolution de notre société, et avec nos séries historiques, « 13 h 15 » remplit également une de nos missions, celle de ne jamais oublier qui nous sommes et d’où nous venons, de lutter contre l’oubli et les contre-vérités qui demeurent un poison contemporain. Du chant des partisans au combat des deux Gisèle, Halimi et Pélicot, de la saga des frères Michelin à la conquête de l’Arctique : à une heure de grande écoute, nous rassemblons régulièrement plusieurs millions de téléspectateurs en linéaire, mais également auprès d’un public plus jeune, avec la diffusion de l’ensemble de ces formats sur le digital et sur la plateforme.

Le digital est devenu depuis plusieurs années une urgence, une priorité compte tenu de la révolution du mode de consommation des écrans par la nouvelle génération. Le digital est donc devenu un axe important de développement pour le service public. Cette révolution est un séisme pour tous les médias et pas seulement pour nous. C’est une erreur de croire que les jeunes ne visionneraient qu’en scrollant des formats courts, zappant d’une image à l’autre. Ils se passionnent pour les nouvelles écritures, les séries documentaires, pour la politique et pour la géopolitique qui s’agite heure après heure.

Autour des éditions du week-end, à la manière de la presse écrite, nous avons accentué l’offre de la tranche de 20 heures à 21 heures avec trois marques : « 20 h 30 le vendredi », « 20 h 30 le samedi » et « 20 h 30 le dimanche », qui proposent en direct des grands entretiens, des rencontres d’écrivains, d’artistes, de créateurs qui sortent de l’exercice de promotion pour raconter notre société. Le dimanche soir, nous avons réussi à créer un rendez-vous familial qui rassemble 4 à 5 millions de téléspectateurs et fait de France Télévisions le leader de ce carrefour d’audience. Cette notion de rendez-vous et de lien fort avec le public est pour nous essentielle.

Depuis 2007, je présente le journal de 20 heures le week-end. Cela fait donc près de vingt ans que je vis avec l’information et son degré potentiel de richesse, mais également de toxicité, heureusement aussi avec ses moments de joie. Je garderai longtemps en moi le souvenir de la cérémonie des Jeux olympiques de Paris sous des trombes d’eau, avec ses moments de communion suspendus, tout cela devant 25 millions de téléspectateurs. J’ai interviewé des centaines d’invités, de Bachar al-Assad encore au pouvoir, à Mikhaïl Gorbatchev, témoin de l’actualité et de son passé. J’ai vécu avec l’ensemble de la rédaction beaucoup de ces crises, de ces révolutions, des moments de tension extrême, de conflits, quatre campagnes présidentielles, des soirées électorales ; interviewé l’ensemble des présidents de la République à plusieurs reprises, les anciens également, et chaque candidat entre les deux tours de la présidentielle à l’occasion du journal de 20 heures. Nous avons vécu aux côtés des Français les attentats du 13 Novembre, la guerre en Ukraine, le covid, avec une forme intense de solitude sur ce plateau et dans Paris – et aussi, il faut le souligner, une lourde responsabilité, tant l’incertitude que vivaient les Français était forte ; elle l’était pour moi également. Chaque jour du premier confinement, les Français attendaient le journal de 20 heures, ces moments vécus avec eux, avec nos équipes. S’adresser à 9 millions de téléspectateurs à cette période sans agiter les standards de la peur, en étant responsables.

Une question essentielle se pose de plus en plus pour nous tous, celle du temps de la réflexion. Peut-il encore exister aujourd’hui ? L’urgence de l’instant, l’immédiateté remplace même le présent. Chaque heure dessine presque un nouveau séisme politique ou géopolitique et les Français sont emportés dans ce tourbillon qui s’ajoute à celui de leur vie intime et personnelle. Avec toutes les équipes qui m’entourent, nous tentons de répondre à cette exigence de l’information, à ses enjeux, à ne pas se laisser emporter par l’hystérisation, par le mouvement permanent. L’information est une âme sensible, fragile, source d’incompréhension et parfois de fractures – nous aurons l’occasion d’y revenir.

France Télévisions est une maison commune qui tente d’apporter des réponses, des éclairages, du sens et nous impose de respecter les téléspectateurs, tous les téléspectateurs. Vous lui trouverez bien évidemment des défauts. Je vous rassure : au sein de la rédaction, nous nous interrogeons chaque jour sur notre travail en sachant nous remettre en question. Mais je sais une chose, c’est que les Français sont très attachés au service public, qu’ils l’aiment. Sur les écrans du service public, on trouve une source de connaissances familiale, des films, des séries documentaires, des séries parfois populaires, parfois plus exigeantes, une ouverture sur le monde qui nourrit l’esprit critique si nécessaire en s’adressant à tous les publics, à toutes les générations ; des rendez-vous que l’on ne voit pas ailleurs car notre mission est singulière et différente de celle des autres.

J’espère avoir participé de la manière la plus sincère, la plus créative et la plus juste possible à cette singularité. J’aime ce métier, je suis fier de notre travail collectif et j’aurai l’occasion de préciser tout cela avec vous. C’est le travail de dizaines de salariés que j’ai la chance d’incarner à l’antenne, ce qui est pour moi un véritable privilège. Je tenterai de répondre à vos questions, non pas en tant que dirigeant, ce qui n’est pas ma fonction, mais en tant que salarié, un salarié certes un peu plus visible que la moyenne. J’imagine que c’est la raison pour laquelle vous avez souhaité m’auditionner.

M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Depuis dix-neuf ans, vous avez choisi d’informer les Français sur France 2 et de raconter la France, ses mutations, ses préoccupations, ses fractures, ses forces et ses réussites. Vous avez donné la parole aux Français, vous les avez écoutés, quelles que soient leur condition et leurs origines. Au fil des ans, vos journaux sont devenus une sorte de radioscopie de la France, de ses jours heureux et de ses moments de peine. Vous avez dédié une grande partie de votre vie à l’audiovisuel public. Vous avez aussi reçu des propositions du privé. Au-delà des liens personnels et d’affection que vous avez tissés avec M. Carpentier et avec vos équipes, pourquoi avez-vous décidé de rester ? Qu’est-ce qui fait, pour vous, la singularité et la force du service public de l’audiovisuel ?

M. Laurent Delahousse. Dix-neuf ans, c’est une partie importante de ma vie. J’ai souhaité rester sur le service public parce qu’il correspondait à l’histoire que je me fais de la télévision, parce qu’il m’a permis d’être libre, de créer, d’inventer et de nouer un lien avec les Français. Je souhaitais cette stabilité, cet équilibre, cette rigueur, ce partage avec une rédaction à laquelle je suis profondément attaché. Au gré des années, à chaque proposition extérieure, je me suis posé cette question : où serai-je le plus libre ? Où puis-je m’exprimer de cette manière ?

Je suis à la fois présentateur et rédacteur en chef du journal de 20 heures, ce qui me permet de réfléchir sur le monde et de réagir non pas dans l’instantané, dans la précipitation, mais dans la réflexion avec la rédaction. J’ai la chance de pouvoir incarner ce que je n’aurais peut-être pas pu faire ailleurs : des magazines de documentaire et de reportage qui me permettent de ne pas être fixé sur l’instantanéité. Cette réflexion me paraît essentielle. Le documentaire, c’est également la créativité, la possibilité de narrer l’actualité, l’histoire immédiate ou celle des personnalités. C’est pour toute cette richesse et ce partage avec les équipes de rédaction que j’ai fait le choix de rester jusqu’à aujourd’hui.

M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Le journal de 20 heures du week-end est emblématique et a longtemps connu une forme bien définie qui régentait la vie familiale tout entière : une demi-heure de grand-messe se terminant par la météo avant que ne commence la grande émission de variétés du samedi soir et que l’on regarde, le lendemain, le tout aussi attendu film du dimanche soir ! Vous avez, l’un et l’autre, contribué à bousculer ces codes grâce à des magazines d’information et à des interviews qui ont cassé la monotonie et permis d’aller plus au fond des sujets. Pensez-vous qu’il faille toujours évoquer entre vingt et vingt-cinq sujets différents lors du journal télévisé ? Comment casser cette mécanique pour intéresser des publics, notamment les jeunes, qui ont fait le choix de s’informer différemment ?

M. Laurent Delahousse. Ce que nous avons souhaité, c’est créer une tranche d’information. Quand je suis arrivé à France Télévisions, l’une des premières questions auxquelles j’ai dû répondre en interview était : « Qu’est-ce que cela vous fait, monsieur Delahousse, de prendre la tête du journal de 20 heures alors que cette marque risque de devenir rapidement obsolète et de mourir compte tenu de la création des chaînes d’information ? » Dix-neuf ans plus tard, le journal de 20 heures reste un totem et un pôle de stabilité pour les Français. Il suffit de cumuler les audiences de M6, de TF1 et de France Télévisions pour se rendre compte du nombre de téléspectateurs qui sont encore présents à ce rendez-vous.

En revanche, très vite, Arlette Chabot, Patrick de Carolis et Patrice Duhamel ont évoqué avec moi la nécessite de bousculer, de changer, de créer des formats pour dynamiser le rythme linéaire fait d’une succession de sujets. Nous avons proposé des reportages allant jusqu’à six, sept ou huit minutes dans le journal de 20 heures. Nous avons créé des rendez-vous différents avec le « 13 heures 15 » dans la continuité du journal de 13 heures – que je ne présente plus aujourd’hui, mais que j’ai présenté pendant des années – et du journal de 20 heures, le vendredi avec les « Portraits de Français », le samedi avec « Une histoire française, d’hier à aujourd’hui », qui réfléchit sur des sujets de société et intègre des éléments de la pop culture. Le dimanche soir, nous avons créé un rendez-vous d’une trentaine de minutes sans équivalent avec ce qui existe en semaine, où le journal est scindé en plusieurs temps. Nous avons voulu, avec « 20 heures 30 le dimanche », aller à la rencontre des personnalités qui font la vie de la société. Nous avons voulu les accueillir non pas dans un exercice de promotion – il y a assez d’émissions pour cela –, mais d’interrogation de la société. Quand j’ai reçu, hier, le psychiatre Christophe André pour aborder notre capacité à être résilients, nous avons pris le temps devant 4 à 5 millions de téléspectateurs. C’est ce qui nous différencie de notre principal concurrent, c’est ce qui fait notre singularité et c’est, je crois, un changement progressif que notre réflexion avec les équipes et les directions de l’information nous a permis d’apporter depuis que j’incarne ce journal.

M. Charles Alloncle, rapporteur. Ma première question sera à peu près la même que celle que j’ai posée ce matin à Mme Salamé car elle me semble primordiale.

TF1 consacre environ 140 millions d’euros à l’information par an. Avec ce budget, la chaîne produit deux journaux télévisés parmi les plus regardés en Europe, une chaîne d’information en continu dont l’audience est deux fois supérieure à celle de France Info TV, ainsi que des magazines et des documentaires. France Télévisions, de son côté, dispose de moyens largement supérieurs : environ 230 millions d’euros pour l’information nationale – un budget en hausse de 14 % depuis 2017 –, près de 600 millions d’euros pour France 3, qui sont très largement dédiés à l’information, et même près de 50 millions d’euros par an pour France Info TV. Pourtant, objectivement, les résultats ne suivent pas. En 2025, le « 20 heures » de TF1 réunissait en moyenne 5,2 millions de téléspectateurs ; celui de France 2, 3,8 millions. La dernière fois que vous étiez devant TF1, d’après les articles de presse dont j’ai eu connaissance, c’était le 19 septembre 2015. Léa Salamé, ce matin, a justifié cet écart en arguant que, comme TF1 était depuis longtemps devant France 2, il était normal que France 2 soit toujours derrière. Nous n’avons pas eu plus d’explications.

Ma question est donc simple : comment expliquez-vous qu’avec deux fois plus de moyens, l’audiovisuel public fasse nettement moins d’audience qu’une chaîne privée commerciale comme TF1 ? Où réside le problème ? Est-ce dans la stratégie, dans la ligne éditoriale ou dans la gouvernance de France Télévisions ?

M. Laurent Delahousse. Le journal de TF1 est un très bon journal. C’est un journal rigoureux, qui a ses exigences et dont la ligne éditoriale est celle d’un grand journal de télévision. Je tiens à souligner la qualité du travail de mes confrères.

Mais le journal de France Télévisions a sa différence et sa singularité ! Nous n’avons pas les mêmes obligations et l’audience n’est peut-être pas la priorité essentielle. Bien sûr, j’observe, tous les matins, la structure d’audience et nos résultats car notre rôle d’outsider par rapport à notre principal concurrent est aussi un moteur, mais il n’est pas le moteur essentiel ; il n’est pas le socle de notre travail. Notre travail est de proposer aux téléspectateurs un journal différent sur une tranche d’information plus longue – de 20 heures à 21 heures –, avec un éclairage international plus présent qui nous permet d’avoir encore des correspondants à l’étranger – nous les avons vus ce week-end, et même dans le journal d’hier soir. Notre richesse est d’avoir une ligne éditoriale qui s’adresse au plus grand nombre et s’intéresse à tout le monde en tentant de réaliser le journal le plus équilibré et le plus rigoureux. Nous avions 4 millions de téléspectateurs hier soir. C’est un score que nous atteignons régulièrement pour les « 20 heures 30 ». 4 millions, c’est beaucoup de monde.

Aujourd’hui, notre principal concurrent est devant nous. Comme vous l’avez souligné, il y a eu des hauts et des bas. Nous faisons tout, avec rigueur et responsabilité, pour renouveler en permanence le journal. C’est en tout cas ce que je tente de faire avec mes équipes. Vous savez, un journal commence tôt le matin, finit tard le soir, infuse encore pendant la nuit ; chaque fois, je l’ai dans la tête quand je me réveille. C’est la même chose pour les équipes qui m’entourent et pour celles qui préparent le journal. Préparer un journal de 20 heures se fait sur un temps long qui permet la réflexion et le débat, je l’ai souligné dans mon propos liminaire. Il n’y a aucune improvisation dans ce métier. Nous travaillons beaucoup, nous respectons les téléspectateurs ; nous avons un cahier des charges qui est probablement différent.

Pour ce qui est des questions budgétaires, la seule chose que je peux vous dire, c’est que nous avons un budget important et que nous sommes extrêmement vigilants dans la gestion de ce budget. Vous avez déjà interrogé les directeurs de France Télévisions. Je préciserai, pour éviter tout fantasme, que les questions d’économie budgétaire guident l’organisation de notre travail depuis plusieurs années. Ce sont des éléments que la direction et les salariés ont pris en compte. France Télévisions ne vit pas dans un autre monde, bien au contraire. Nous proposons des programmes différents qui répondent aux exigences de nos missions dans des conditions budgétaires qui ne sont plus les mêmes qu’il y a quelque temps.

M. Charles Alloncle, rapporteur. Depuis 2015, la direction de l’information de France Télévisions a connu pas moins de sept directeurs successifs : Thierry Thuillier, Pascal Golomer, Michel Field, Yannick Letranchant, Laurent Guimier, Alexandre Kara et désormais, on l’a appris il y a quelques jours, Philippe Corbé. Ce même Thierry Thuillier avait été remercié en 2015 par Delphine Ernotte à son arrivée ; il occupe depuis près de dix ans la même fonction chez TF1, sans discontinuité et avec des résultats incontestables que vous avez vous-même salués en même temps que la qualité de l’information sur le groupe TF1. Comment expliquez-vous cette instabilité chronique à la tête de l’information chez France Télévision ? Je rappelle que vous êtes journaliste et que vous faites partie de cette équipe.

M. Laurent Delahousse. J’ai croisé de nombreux directeurs de l’information et de la rédaction : c’est un sacré job, particulièrement dans le service public, compte tenu de ce que ces responsabilités impliquent. Entre hystérie du monde et pression quotidienne, je peux vous dire qu’ils ont de bonnes journées. C’est l’occasion pour moi de saluer le travail d’Alexandre Kara. Le départ de ce poste est, je l’imagine, une déchirure pour lui mais ça l’est aussi pour toute une rédaction après avoir partagé des moments si importants. Je prends juste un exemple pour vous montrer en quoi consiste ce travail au sein d’une rédaction : un directeur de l’information doit faire le choix d’envoyer des reporters à l’autre bout du monde sur des lignes de front ; cette décision, il s’endort avec, se réveille avec, s’en inquiète. Et il doit trancher dix à quinze autres décisions par heure. Être journaliste ne se résume pas à la somme de petits ou grands débats autour d’un plateau, ce n’est pas non plus avoir un avis sur tout. Je souhaite la bienvenue à Philippe Corbé qui prendra la suite d’Alexandre Kara. Je sais qu’il a toutes les compétences pour remplir cette fonction et je lui fais totalement confiance pour garantir la stabilité, la créativité et finalement l’indépendance de la rédaction de France Télévisions. Vous évoquez Thierry Thuillier : son travail à TF1 est excellent comme il le fut à France Télévisions, où je l’ai connu. J’ai eu la chance de travailler au cours de ces années avec les différents noms que vous avez cités : peut-être que le travail au sein de la rédaction et de la direction de l’information de France Télévisions peut conduire à des baux d’exercice plus courts que sur une chaîne privée. Je n’ai pas plus de commentaires à vous apporter sur cette question.

M. Charles Alloncle, rapporteur. De manière très concrète, en quoi le traitement de l’information réalisé par France Télévisions doit-il se distinguer de celui d’une chaîne privée, au-delà de la diversité des sujets dont vous avez parlé dans votre propos liminaire ? Comment traduisez-vous l’exigence attachée à une mission de service public dans le traitement de l’information, dans la façon d’animer vos journaux, de préparer vos émissions ? Qu’est-ce qui, au fond, fait l’ADN du service public de l’information ?

M. Laurent Delahousse. C’est d’abord un travail collectif : je ne dirai pas « je », c’est plutôt « nous ». Nous travaillons tous ensemble à mettre en place le journal le plus équilibré possible, à répondre aux questions que les Français se posent, à déployer un dispositif extrêmement cadré où la parole politique est calculée selon des règles pour que les uns et les autres aient la capacité de s’exprimer dans le temps qui leur est imparti, dans le respect des équilibres. Le journal de 20 heures a son particularisme sur le service public : dans sa science du décryptage, dans la variation de ses formats, dans sa capacité à réagir à l’actualité internationale à travers des éditions spéciales, pour lesquelles France Télévisions a régulièrement cassé son antenne. Tous ces éléments additionnés donnent au service public une valeur ajoutée ou en tout cas une singularité dans son traitement de l’information. À cela, on pourrait ajouter une tranche d’information plus longue qui donne la parole à des représentants de la société civile à travers des interviews, interviews que je ne vois pas chez mon principal concurrent, du moins pas dans ce format-là ou avec une telle durée.

Accumulées, ces spécificités font du journal de 20 heures de France Télévisions un journal différent. Attention, nous travaillons bien sûr sur la même matrice : l’information et l’actualité. Je ne revendique pas non plus de faire un journal complètement différent de celui de nos principaux concurrents mais ce journal a son propre ADN, son identité depuis des années. C’est un journal qui réfléchit, avec à chaque fois une rédaction et les bureaux que nous avons encore à l’étranger qui se mobilisent pour nous apporter des éclairages qui ont une valeur ajoutée, je l’espère en tout cas.

M. Charles Alloncle, rapporteur. J’en viens à une question d’ordre budgétaire. Dans son dernier rapport, la Cour des comptes décrit une situation de quasi-faillite à France Télévisions, avec un déficit cumulé de 81 millions depuis 2017, des capitaux propres inférieurs à la moitié du capital social, ce qui fait peser un risque de dissolution selon le code de commerce, une trésorerie négative alors qu’elle était abondée à hauteur de plusieurs dizaines de millions il y a seulement quelques années. Selon le premier président de la Cour des comptes, Pierre Moscovici, il s’agit d’une situation « qui n’est plus soutenable », « qu’une entreprise normale ne pourrait tolérer ».

La question budgétaire est centrale chez France Télévisions et chacun s’accorde à dire que cette entreprise, parce qu’elle utilise encore plus l’argent des Français, se doit de parfaitement maîtriser son budget et ses dépenses. Dans le domaine de l’information et dans vos propres missions, de quels moyens disposez-vous, quels leviers d’optimisation identifiez-vous ? De façon plus pragmatique, prenez-vous systématiquement en compte cette question dans le choix des sujets de reportage, du format du journal et des émissions ?

M. Laurent Delahousse. À titre personnel, ni moi, ni Jean-Michel Carpentier, même s’il gère un volume important de magazines, n’avons de compétences pour répondre à ces questions financières que vous avez déjà pu poser à des personnes plus compétentes. Je rappelle quand même que l’information nationale à France Télévisions, qu’il s’agisse de nos antennes nationales ou de la chaîne d’information en continu, couvre chaque jour six heures, soit un volume deux à trois fois supérieur à TF1.

M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Monsieur Carpentier, les contraintes budgétaires pèsent-elles sur vos choix ?

M. Jean-Michel Carpentier, rédacteur en chef des magazines « 13 h 15 » et « 20 h 30 » sur France 2. « Peser », le mot est un peu fort : cela impliquerait que c’est un paramètre essentiel et prioritaire. Cela reste toutefois une préoccupation permanente. Nous ne pouvons pas nous permettre de laisser brider la créativité et la volonté d’aller un peu partout qu’exige l’actualité mais nous sommes toujours prêts à regarder de très près le coût des décisions éditoriales que nous prenons. Pour la partie concernant les journaux de la semaine, cela vous a été indiqué ce matin par leurs rédacteurs en chef. Pour les journaux du week-end, dont je ne m’occupe plus, Elsa Pallot, qui est en la rédactrice en chef, pourrait vous en dire plus.

Cette préoccupation financière ne doit pas non plus nous empêcher de prendre des décisions qui sont nécessaires. Lorsqu’il s’agit d’envoyer une équipe au bout du monde ou pendant quinze jours pour rapporter un reportage de quatre-vingt-dix minutes, cela relève en priorité d’un choix éditorial. Toutefois, il faut savoir que toute décision éditoriale est validée par une quadruple signature au sein la hiérarchie de l’entreprise : de la direction de la production, de la direction des moyens, de la direction des magazines et de la direction de l’information. Un engagement contractuel et financier en découle. S’il y avait une anomalie, un dépassement, un risque budgétaire, cela serait très vite repéré. En bref, nous avons en permanence le souci d’être responsables sur le plan financier mais pas au point de nous paralyser dans les décisions que nous devons prendre.

M. Charles Alloncle, rapporteur. Monsieur Delahousse, dans les magazines d’actualité que vous présentez – le « 13 h 15 » et le « 20 h 30 » le samedi et le dimanche – vous recevez régulièrement des personnalités qui contribuent à façonner le paysage politique, médiatique et culturel français. Une question que des millions de Français se posent, j’imagine : qui décide de les inviter et quels critères objectifs de choix sont appliqués ?

M. Laurent Delahousse. Cela fait l’objet d’une discussion collégiale : en tant que rédacteurs en chef de ces magazines, nous avons une équipe avec laquelle nous débattons et nous décidons. Qu’est-ce qui motive nos choix ? L’actualité, bien évidemment, l’essentialité d’un moment sur lequel nous avons besoin d’un éclairage complémentaire, l’actualité de telle ou telle personnalité...

M. Jean-Michel Carpentier. Puisque nous sommes à l’Assemblée nationale, je pourrais compléter la réponse sur le plan politique.

M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Peut-être faut-il préciser que les mêmes règles ne s’imposent pas aux journaux télévisés et aux magazines.

M. Jean-Michel Carpentier. Je vous parle des magazines, lesquels ont chacun un objet particulier. J’évoquerai « Successions », série créée dans la perspective des élections présidentielles de 2027 dont la première diffusion, le 26 mars 2023, a été suivie de onze autres épisodes. Elle se veut novatrice sur la forme et sur le fond : c’est la seule émission de reportage de tout l’audiovisuel public qui soit consacrée à la vie parlementaire. Son cadre est l’Assemblée nationale et ses personnages sont de vrais députés que nous filmons dans l’hémicycle, dans les coulisses de l’Assemblée, parfois aussi dans leur circonscription au milieu des Français. En trois ans, pas moins de 226 personnalités politiques ont accepté nos caméras sans jamais un refus. Je citerai le nom de celles que nous suivons au fil des épisodes : pour Les Démocrates, M. Philippe Vigier ; pour Ensemble pour la République, Mme Olivia Grégoire ; pour Horizons & indépendants, Mme Marie-Agnès Poussier-Winsback ; pour Droite républicaine, M. Aurélien Pradié puis M. Laurent Wauquiez ; pour le Rassemblement national, Mme Laure Lavalette puis M. Sébastien Chenu ; pour Union des droites pour la République, Mme Christelle D’Intorni ; pour La France insoumise-Nouveau Front populaire, Mme Alma Dufour puis M. Éric Coquerel ; pour la Gauche démocrate et républicaine, M. Fabien Roussel puis M. Stéphane Peu ; pour Écologiste et social, Mme Sandrine Rousseau ; pour les socialistes, M. Arthur Delaporte ; enfin, pour Libertés, indépendants, outre-mer et territoires, M. Charles de Courson.

L’une des grandes originalités de cette série, c’est d’avoir obtenu l’accord de tous ces députés pour venir sur le terrain, au milieu des Français, échanger leurs arguments, souvent opposés. J’évoquerai un seul exemple : il concerne l’un des sujets les plus difficiles de l’actualité, l’immigration. Dans l’épisode intitulé « Frontières et fractures » diffusé le 12 novembre 2023, nous avons filmé à Vintimille, à la frontière franco-italienne, particulièrement surveillée par la police puisque c’est un point de passage de migrants clandestins, une rencontre entre le député socialiste Arthur Delaporte et la députée UDR Christelle D’Intorni qui ont bien voulu venir débattre de leurs idées respectives. Le débat a été sans concessions mais il s’est très bien passé. Il est donc possible, quand on y met le prix, quand on y consacre du travail, d’organiser un débat démocratique entre des responsables totalement opposés sur le fond. Cela, nous pouvons le faire très librement et de façon responsable dans le service public.

M. Charles Alloncle, rapporteur. L’audiovisuel public joue un rôle particulier d’arbitre, notamment à l’approche d’élections et d’échéances électorales importantes, d’où l’importance de sa neutralité, au cœur de notre commission d’enquête. Les thèmes abordés dans les journaux télévisés de vos chaînes parlent-ils à tous les Français ? Réussissez-vous à rassembler tous les Français, quelles que soient leurs préférences idéologiques ou partisanes ? Grâce au sondage Ifop publié dans le magazine Marianne le 12 juin 2024, on apprend que parmi les téléspectateurs du journal télévisé de France 2, 15 % ont voté RN aux dernières élections européennes, soit deux fois moins que la moyenne des Français, tandis que 26 % ont voté pour Raphaël Glucksmann, soit deux fois plus. Parmi les téléspectateurs du journal télévisé de TF1, 44 % ont voté RN aux européennes mais seulement 7 % pour M. Glucksmann. Ma question est donc simple : pourquoi les JT de France 2 intéressent-ils, proportionnellement à leur poids électoral, quatre fois plus les électeurs socialistes que ceux du Rassemblement national ?

M. Laurent Delahousse. Il est très compliqué d’analyser la sociologie d’un journal avec de tels chiffres. La vocation du service public, le socle de la rédaction de France Télévisions, donc du journal de 20 heures, c’est l’impartialité. Notre taux de confiance auprès des Français est de 73 %, soit 17 points de plus que nos concurrents, et 80 % des Français nous regardent toutes les semaines. Aucun courant politique n’est boycotté dans les formats que j’incarne, a fortiori bien évidemment sur le plateau du journal. Nous publions la liste de tous nos invités. J’entends ce que vous dites mais il m’arrive assez peu, je le reconnais, d’étudier la sociologie des gens qui regardent le journal de 20 heures de France 2.

M. Charles Alloncle, rapporteur. Quelles seraient selon vous les clefs d’interprétation : les choix éditoriaux, la confiance dans le service public audiovisuel d’un certain type d’électorat ? Ces chiffres, à titre personnel, m’interpellent.

M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Quand vous avez consacré la semaine dernière une partie de votre magazine à Michel Sardou et à Josiane Balasko, avez-vous eu l’impression que cela intéressait plus les gens de gauche que ceux du RN ?

M. Jean-Michel Carpentier. Pas du tout et, de toute façon, les chiffres que vient de donner M. le rapporteur ne valent pas forcément pour nos magazines. Pour les journaux, il y a peut-être tout simplement une explication historique. Lors de la privatisation en 1986, c’est la deuxième chaîne qui devait être vendue et il y a eu une inversion à la dernière minute : TF1, où je travaillais, s’est retrouvée de façon très inattendue privatisée. Cette chaîne a eu une liberté éditoriale qui n’existait pas forcément à Antenne 2 et elle est devenue un petit peu plus puissante. De surcroit, c’était la première chaîne, celle qui apparaissait sur les téléviseurs lorsqu’on les allumait. C’est l’une des raisons pour lesquelles TF1 a pris la tête face à la deuxième chaîne qui est passée en position de challenger. Elle est restée ainsi dans l’esprit des gens : cela s’est transmis de nos grands-parents à nos parents jusqu’à nous et nos enfants. TF1 est toujours une télévision installée, le phénomène demeure extrêmement puissant.

Nous n’avons pas, nous, la nécessité de cet esprit de compétition. Nous sommes dans le service public : les audiences ne sont pas une finalité pour nous. C’est un paramètre très important pour juger de la qualité et de la prégnance de nos travaux mais ce n’est pas notre référence numéro un. J’étais à TF1 lorsque Patrick Le Lay, grand dirigeant de la chaîne, a prononcé la fameuse phrase : « Ce que nous vendons à Coca-Cola, c’est du temps de cerveau disponible ». Ce n’est pas du tout une finalité pour nous. Nous avons une liberté, doublée de responsabilité, dans nos choix éditoriaux. La priorité n’est pas forcément de faire la meilleure audience possible, même si, évidemment, nous cherchons à faire la meilleure audience possible. La preuve, c’est que nos magazines sont leaders lorsqu’ils passent à l’antenne.

M. Laurent Delahousse. Et la confirmation, c’est que les journaux de France Télévisions s’adressent à tout le monde.

M. Charles Alloncle, rapporteur. Depuis le lancement de cette commission d’enquête, on a beaucoup parlé du salaire moyen à France Télévisions, d’environ 72 000 euros par an, ce qui place le salarié moyen de cette entreprise parmi les 9 % des Français les mieux rémunérés. Dans le même temps, plusieurs des organisations syndicales que nous avons reçues ont alerté sur la situation des journalistes les plus précaires, en particulier les pigistes. Le Syndicat national des journalistes (SNJ) a évoqué un petit nombre de rémunérations très élevées chez France Télévisions. D’un côté, près de trente directeurs gagnent plus que le Président de la République et 15 % des employés ont des rémunérations supérieures à 80 000 euros par an ; de l’autre, une grande majorité de journalistes sont maintenus dans la précarité. Comprenez-vous l’émoi des représentants syndicaux de France Télévisions ?

En ce qui concerne l’information, notamment le journal de 20 heures et les magazines que vous présentez, quelles recommandations pourriez-vous émettre pour homogénéiser davantage le niveau de rémunération ?

M. Laurent Delahousse. Je me garderai bien de formuler des recommandations : je suis également salarié de cette entreprise, je ne suis ni ministre de l’économie, ni ministre du budget, ni directeur financier ni directeur des ressources humaines de France Télévisions. En revanche, je peux vous dire une chose : depuis vingt ans que je travaille à France Télévisions, j’ai connu des conflits sociaux et j’ai pour habitude de toujours aller au contact des journalistes et des personnels techniques avec qui je travaille pour discuter avec eux dans les moments de tension. Je suis bien sûr conscient des difficultés qui existent comme dans toute entreprise, je suis à l’écoute et nous échangeons, mais vous imaginez bien, monsieur le rapporteur, que ce n’est pas à moi de définir la politique salariale de France Télévisions. Sur ces questions, vous avez eu, je pense, l’occasion de poser ces questions aux dirigeants, plus compétents que moi.

M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Nous auditionnerons le directeur des ressources humaines et le directeur financier de France Télévisions la semaine du 9 février.

M. Charles Alloncle, rapporteur. Ma prochaine question vous concernera peut-être davantage. Dans le rapport du cabinet Cedaet consacré à France Télévisions, un témoignage m’a interpellé : à la page 108, il indique que « les conférences critiques post-JT ont parfois été, avec certaines équipes d’éditions précédentes, un lieu propice à l’humiliation, à des crises de colère, au rabaissement des journalistes ». Avez-vous vous-même été témoin de ce type de pratiques, notamment lors de ces conférences ? Avez-vous eu vent de ces témoignages de souffrance au travail ?

M. Laurent Delahousse. Je n’ai jamais été témoin de ce type de relations, de ce type de toxicité, y compris dans les conférences qui se tiennent avant, pendant ou après le journal.

M. Jean-Michel Carpentier. Même chose. Depuis dix-neuf ans que nous travaillons pour la partie magazines, nous voyons de très près la partie de la rédaction qui fabrique les journaux. Il peut parfois y avoir des conflits, bien sûr, même des conflits interpersonnels susceptibles de donner lieu à des interprétations un peu plus larges. Pour ce qui concerne notre périmètre, certaines personnes avec qui nous travaillons sont à nos côtés depuis le début et je les salue. Nous n’avons jamais eu ce que vous décrivez, c’est-à-dire des humiliations et des choses violentes. Franchement, si cela se passait ainsi, cela saurait très vite aujourd’hui.

M. Charles Alloncle, rapporteur. J’en viens à une question que l’on pose quasiment à chaque audition aux dirigeants, notamment aux animateurs de l’audiovisuel public, celle de la transparence des rémunérations. Tous ceux qui vous ont précédé ont refusé de nous communiquer leurs salaires alors qu’ils sont payés par l’argent public : certains invoquent même le secret des affaires, ce qu’on a du mal à comprendre, d’autres la concurrence des chaînes privées commerciales, et tous nous expliquent qu’ils seraient davantage rémunérés sur ces chaînes, ce que l’on veut bien croire. Pourriez-vous dire aux Français combien vous percevez ? Peut-être serait-il bon de distinguer contrat passé avec France Télévisions en tant que salarié et revenus perçus au titre de votre société ou de vos sociétés de production ?

M. le président Jérémie Patrier-Leitus. La pédagogie étant l’art de la répétition, je précise que les personnes auditionnées avant vous, monsieur Delahousse, ont indiqué que la direction de France Télévisions leur avait donné pour consigne de ne pas communiquer à ce sujet. Elles n’ont donc pas refusé de donner ces informations.

M. Laurent Delahousse. Depuis le premier jour, quand France 2 m’a recruté pour assurer progressivement la présentation de journaux, France Télévisions a souhaité faire évoluer le format du journal, dans sa forme, dans sa diversité et dans sa capacité à se différencier de notre principale concurrence à travers une offre complémentaire. C’est ce que nous avons fait avec le « 20 h 30 » qui propose aux téléspectateurs des marqueurs du service public. France Télévisions m’a également accordé la possibilité de développer des documentaires, des récits, des séries historiques, des portraits de personnalités, ce que j’ai fait avec « Un jour, une histoire » et « Un jour, un destin ».

Je travaille notamment le vendredi, le samedi et le dimanche, ce qui est un agenda spécifique. Je dispose d’un contrat de travail à temps partiel. Dans ce cadre, je perçois une rémunération qui englobe à la fois la rédaction en chef et la présentation du journal, ainsi que celles du « 13 h 15 » et du « 20 h 30 ». Elle correspond à la grille salariale : elle est équivalente à celle que perçoivent celles et ceux qui exercent la même activité. Sur le temps non couvert par ce contrat de travail, France Télévisions m’a accordé la possibilité d’avoir une activité au sein de sociétés de production, quelles qu’elles soient, du moment qu’elles sont indépendantes. Dans ce cadre, j’ai pu en tant que salarié, en tant que journaliste, en tant que réalisateur développer des documentaires. Il n’y a donc aucun cumul de rémunérations pour un même programme. Ces deux activités sont en conformité avec le droit du travail.

Sachez, et c’est important de vous le préciser, que depuis toujours ma rémunération est soumise dans son ensemble à un contrôle régulier du contrôleur d’État, ce qui est bien normal. L’ensemble de ces projets sont normés, contrôlés depuis toujours par les services de France Télévisions. Dans un souci de transparence, France Télévisions vous a fourni ma rémunération et d’autres éléments.

M. Charles Alloncle, rapporteur. Vous avez raison, je dispose de ces informations. Après, je ne me permettrais pas, en tout cas publiquement, de les révéler, c’est la raison aussi pour laquelle je vous pose cette question. J’ai noté également dans les documents transmis par France Télévisions que vous perceviez une part variable. Quels sont ses critères d’obtention ? Sont-ils conditionnés à une part d’audience ou à d’autres critères de performance ?

M. Laurent Delahousse. Mon contrat de travail ne comporte pas de clauses d’audience. La part variable s’applique dans tous les services de France Télévisions dès lors que des objectifs sont fixés, par exemple en termes de management des équipes ou de développement du journal.

M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Vous nous avez indiqué avoir reçu de nombreuses offres du privé tout au long de ces dix-neuf années dédiées au service public audiovisuel. Sans avoir à préciser leurs montants ni celui de la rémunération que vous percevez actuellement, pourriez-vous nous indiquer dans quels rapports ils se situent afin de nous permettre de mesurer l’écart entre secteur privé et secteur public ? S’agit-il d’une différence de 1 à 3, de 1 à 4, de 1 à 10 ?

M. Laurent Delahousse. Je n’ai jamais accepté ces différentes propositions qui m’auraient sûrement permis de mieux gagner ma vie. J’ai du mal à vous dire à quelle hauteur ces rémunérations se seraient situées et ne saurais vous indiquer un ratio. La seule réponse chose que je peux vous faire, c’est qu’elles auraient été largement supérieures.

M. Charles Alloncle, rapporteur. Ma question suivante porte sur votre conception du service public de l’audiovisuel, et sur sa différence par rapport aux chaînes privées. Entre 2007 et 2024, vous avez été à la fois l’animateur et le coproducteur de l’émission « Un jour, un destin », qui dressait des portraits de grandes figures d’horizons variés, politiques, économiques ou artistiques, telles que Bernard Tapie, Brigitte Bardot ou Henri Salvador, dans un format qui se voulait accessible au grand public. J’ai suivi ces émissions avec beaucoup d’intérêt et il me semble que ce type de documentaire relève pleinement des missions fondamentales du service public audiovisuel. C’est un genre que l’on voit de plus en plus rarement sur ces antennes, peut-être – vous nous le direz – à la suite de la décision de France Télévisions de réduire certains budgets. Dans le même temps, j’ai constaté que France 2 propose de plus en plus de jeux, jusqu’à neuf cases par jour contre une seule pour TF1. Comprenez-vous cette évolution vers des jeux commerciaux que l’on peut retrouver ailleurs – j’ai entendu dire que France Télévisions voudrait réhabiliter une sorte de Star Academy, jeu déjà produit sur des chaînes privées commerciales ? La vocation du service public est-elle celle-là, ou bien plutôt de braquer le projecteur sur un sujet comme vous le faisiez de façon passionnante dans « Un jour, un destin » ?

M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Question complémentaire : est-ce l’arrêt de cette émission qui a causé la mise en liquidation judiciaire de votre société de production ?

M. Laurent Delahousse. Je ne suis pas directeur de l’antenne de France Télévisions, et il ne m’appartient pas de commenter les choix opérés dans la grille des programmes. Mais il me semble que le jeu a toute sa place sur le service public.

J’ai la chance de pouvoir développer des formats documentaires et de leur donner beaucoup de place – Jean-Michel Carpentier pourra préciser le volume mis à l’antenne depuis toutes ces années. Je peux me concentrer là-dessus.

France Télévisions est probablement l’espace le plus vaste pour le développement de la création et des sociétés de production indépendantes : ce sont des heures et des heures d’antenne. Grâce à France Télévisions, près de 260 000 salariés extérieurs au service public travaillent sur la création, sur la fiction, sur le documentaire au sein de structures de production qui subissent comme nous tous, et comme toute entreprise, parfois des réductions budgétaires.

Les prix sont encadrés et il est de plus en plus difficile pour des sociétés de vivre. Rien n’est simple et tout est compté.

L’arrêt de « Un jour, un destin » n’a pas été la cause principale de la liquidation de Magnéto Presse. Cette structure – qui me tenait particulièrement à cœur, puisque j’y ai travaillé pendant de nombreuses années et qu’elle m’a permis de mettre à l’antenne ce magazine dont je vous remercie d’avoir souligné le caractère beau et fort – reposait sur différentes activités : des documentaires avec Arte, de la fiction avec Canal +. Je me concentrais sur « Un jour, un destin », rémunéré comme journaliste ; je ne participais en rien aux décisions d’ordre financier ou stratégique.

M. Jean-Michel Carpentier. S’agissant des jeux, vous dites que le service public n’aurait pas vocation à en proposer. Mais, pendant des années, vous, vos parents et bien des Français ont regardé « Des chiffres et des lettres ». C’était une émission emblématique : le jeu est légitime sur le service public.

Bien sûr, il faut adapter et moderniser : les jeux d’aujourd’hui reflètent l’évolution de la société. Mais ils ne sont pas forcément négatifs : ils peuvent développer la réflexion et attirer des jeunes. Ils peuvent aussi faire du bien, dans un moment où l’actualité n’est pas toujours très bienveillante.

M. Charles Alloncle, rapporteur. Dans un récent rapport, M. Aymeric Caron – membre de cette commission – écrit : « Ainsi, France Télévisions indique que [Laurent Delahousse] est, lui aussi, bénéficiaire d’un contrat de travail à temps partiel qui couvre la présentation des journaux télévisés de 20 heures le week-end et sa présentation du journal 13 heures 15, et indique avoir acheté en 2024 pour 1,2 million d’euros de programmes documentaires auprès de sociétés de production dans lesquelles il détient des intérêts. » C’est l’une des quelques informations publiques sur le montant des contrats de vos sociétés de production. La confirmez-vous ? Pourriez-vous expliquer, de façon transparente et pédagogique, les mécanismes de contractualisation entre France Télévisions et vos sociétés de production ?

M. Laurent Delahousse. Native Production, dont il est manifestement question ici, n’est pas ma société : je n’en suis pas actionnaire, je n’en suis pas gérant et je ne participe à la moindre décision d’investissement. Je n’ai jamais touché de dividendes d’une structure de production privée et je ne connais pas les résultats financiers ou le chiffre d’affaires : j’ignore donc tout du montant cité par Aymeric Caron dans ce rapport.

Je travaille pour cette société comme salarié, sur des missions précises, en l’occurrence l’élaboration de documentaires, soit en tant que réalisateur soit en tant que journaliste. Voilà les seules informations que je peux vous donner.

Le marché a ses règles, les tarifs sont encadrés et tous les sujets proposés à France Télévisions par cette structure comme par les autres sont soumis à des règles simples, d’ordre éditorial comme financier. Vous l’imaginez bien, depuis dix-neuf ans, je ne participe aucunement à ces réunions. Je ne suis pas animateur-producteur : mon métier est d’être journaliste, réalisateur ou directeur artistique de collection. Ce sont les seules fonctions que j’ai toujours occupées au sein de ces différentes structures de production.

M. Jean-Michel Carpentier. Je précise qu’il n’y a eu à aucun moment de confusion avec les « 13 heures 15 ». En dix-neuf ans, nous avons réalisé près de 2 000 reportages du « 13 heures 15 » ; 3 l’ont été avec la société Magnéto Presse, soit 0,15 %.

M. Charles Alloncle, rapporteur. Dernière précision concernant la société Native Production : en êtes-vous actionnaire, dirigeant ou simple employé ?

M. Laurent Delahousse. Non, je suis journaliste ou réalisateur de documentaire.

M. Charles Alloncle, rapporteur. Lors de la création de cette société, M. Sitbon-Gomez occupait les fonctions de directeur des antennes et des programmes de France Télévisions. Depuis peu, il a récupéré aussi la direction de l’information : concrètement, vous êtes sous la responsabilité hiérarchique, même indirecte, de M. Sitbon-Gomez, au titre de l’information, tout en relevant aussi de son autorité pour les contrats passés avec ces sociétés de production dont vous dépendez. Voyez-vous là un risque éventuel de conflit d’intérêts, ou de mélange des genres, entre les indications, voire les injonctions, qu’il peut vous donner au titre de l’information, et la signature de contrats avec des sociétés de production pour lesquelles vous travaillez ?

M. Laurent Delahousse. Je dépends depuis toutes ces années de la direction de l’information et de la direction de la rédaction, à laquelle je suis rattaché. M. Sitbon-Gomez occupe, pour des raisons de stratégie, une nouvelle fonction qu’il ne m’appartient pas de commenter. J’ai une totale confiance dans la liberté éditoriale de notre rédaction, que j’ai vu s’exprimer au cours de ces longues années.

C’est M. Philippe Corbé qui est, depuis aujourd’hui, directeur de l’information et de la rédaction de France 2. J’ai pleinement confiance en lui.

Je ne crains donc pas ce conflit d’intérêts. Pour ma part, je ne participe à aucune négociation financière ou budgétaire pour les productions dont j’ai la charge. Je propose le développement d’un format ; j’en discute avec mon employeur, qui est la société de production. Mais ce que je propose, c’est un contenu éditorial. À plusieurs reprises, j’ai proposé des documentaires qui ont été refusés… J’ai appris brutalement, par la presse, lors d’une rentrée en septembre, l’arrêt d’« Un jour, un destin » : ce n’est certainement pas l’information la plus agréable que j’aie reçue. Mais cela montre aussi l’indépendance et la totale liberté des choix éditoriaux de France Télévisions.

M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Le rattachement de la direction de l’information à celle des programmes et des antennes est surprenant, quels que soient les bords politiques des uns et des autres. Dans les groupes privés, la direction de l’information est indépendante : M. Thuillier est rattaché directement au directeur général de TF1, et cela a été le cas à France Télévisions pendant des décennies. Quel est l’intérêt, la pertinence de ce rattachement ? Dans un débat aussi polarisé, aussi hystérisé que le nôtre, la direction de l’information ne devrait-elle pas au contraire être sacralisée, et donc ne pas répondre hiérarchiquement au directeur des antennes et des programmes ? Ma question n’est pas exactement la même que celle du rapporteur : je ne remets pas en cause la légitimité de la personne concernée, mais le lien hiérarchique.

M. Laurent Delahousse. À titre personnel, durant ces dix-neuf années, je n’ai jamais reçu la moindre pression de ma direction ou de mes supérieurs hiérarchiques. Jamais, jamais ! Je suis persuadé qu’il en ira de même avec Stéphane Sitbon-Gomez. Vous parlez de sacralisation : la direction de l’information et de la rédaction demeure sacralisée et je suis sûr qu’elle continuera de l’être à l’avenir.

M. Jean-Michel Carpentier. Je confirme qu’à aucun moment, au cours de ces dix-neuf ans ou même avant, nous n’avons été amenés à inviter ou à désinviter quiconque sur ordre de quiconque. Faites-nous le crédit de penser que nous ne l’aurions jamais accepté.

S’agissant de Stéphane Sitbon-Gomez, que vous le vouliez ou non, il est devenu un grand professionnel de l’audiovisuel. Il faut voir la réalité en face. Nous n’avons pas la moindre difficulté à travailler à ses côtés, à dialoguer avec lui. L’autonomie de l’information dépend du professionnalisme des équipes. Or nous sommes des professionnels, comme d’autres rédactions audiovisuelles.

M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Je ne remets en cause les compétences ou le professionnalisme de qui que ce soit. Si nous avions appris que la direction de l’information d’une chaîne privée allait être rattachée au directeur des antennes et des programmes, cela aurait suscité les mêmes interrogations. J’essaie d’être le plus impartial possible mais il me semble que c’est une question qui mérite réponse. Nous aurons l’occasion de reposer la question à Mme Ernotte pour comprendre le sens de ce choix stratégique et organisationnel.

M. Charles Alloncle, rapporteur. Selon vous, peut-on être parfaitement légitime en tant que patron des près de 2 600 journalistes du premier groupe audiovisuel de France quand on ne dispose pas soi-même d’une carte de presse ? C’est un fait inédit, je crois : les grands patrons de l’information de l’audiovisuel public ont toujours été des journalistes. Ils étaient ainsi parfaitement légitimes pour résister à d’éventuelles pressions politiques : la légitimité de M. Sitbon-Gomez vous paraît-elle totale, dans la mesure où il ne dispose pas d’une carte de presse ?

M. Laurent Delahousse. Le directeur de l’information et de la rédaction, c’est Philippe Corbé. Il a une carte de presse et c’est avec lui que j’aurai, au quotidien, avec les rédacteurs en chef, avec les chefs de service, la responsabilité de la fabrication du journal. Rien ne changera et Stéphane Sitbon-Gomez pourrait vous le confirmer – je crois qu’il l’a fait devant votre commission, d’ailleurs. Cette organisation a été décidée par la direction pour des raisons stratégiques. Mon directeur, je le redis, c’est Philippe Corbé.

M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Il faut que tout change pour que rien ne change ! Nous poserons la question à Mme Ernotte.

M. Philippe Ballard (RN). Je précise, comme je dois le faire, que j’ai été journaliste pendant près de quarante ans, dont six dans le service public. J’ai travaillé dans la même rédaction que Laurent Delahousse pendant quelques années – à une époque que je ne préciserai pas, car cela ne nous rajeunit pas.

Nous avons auditionné des syndicats de France Télévisions, notamment le Syndicat national des journalistes (SNJ). Je ne l’ai pas apporté aujourd’hui, mais je l’ai déjà montré à plusieurs reprises : dans un tract d’avril 2022, le SNJ écrivait qu’il fallait tout faire pour empêcher l’arrivée de Marine Le Pen à l’Élysée, et qu’il fallait plus généralement faire barrage à l’extrême droite. En tant que présentateur et rédacteur en chef du journal, êtes-vous serein quand vous confiez un reportage sur le Rassemblement national ou sur Marine Le Pen à des journalistes qui distribuent ces tracts – étant bien entendu que c’est leur droit le plus strict, comme d’avoir des opinions politiques ?

Nous avons bien compris que Philippe Corbé était votre supérieur hiérarchique, mais lui a bien un supérieur à son tour, M. Sitbon-Gomez, qui lui n’a pas de carte de presse. Pour avoir été journaliste pendant quarante ans, j’avoue que savoir que le supérieur de mon supérieur n’a pas de carte de presse mais qu’il pourrait me donner des consignes me ferait un peu tiquer.

Mme Céline Calvez (EPR). Comme on doit le faire, je précise au préalable que j’ai été membre du conseil d’administration de France Télévisions et de Radio France entre 2017 et 2024.

Notre commission d’enquête porte notamment sur la neutralité de l’audiovisuel public, notion à laquelle je préfère celle d’impartialité, spécifique à l’information sur l’audiovisuel public. L’audiovisuel public est-il à même, selon vous, de garantir cette impartialité dans le paysage médiatique actuel, qui privilégie la culture du clash, le registre de la radicalité et la polarisation ? Comment expliquez-vous que la couverture impartiale de l’information par l’audiovisuel public soit qualifiée de biaisée par des médias d’opinion – alors même que c’est sans doute le traitement de l’actualité par ces médias d’opinion qui est biaisé ? Comment se fait-il que l’impartialité de l’audiovisuel public soit présentée biaisée et mensongère ? Comment résister à ce phénomène et quel rôle doit jouer l’audiovisuel public au moment où il est attaqué ?

Mme Ersilia Soudais (LFI-NFP). Dans votre propos liminaire, vous avez insisté sur l’idée de retenue, d’équilibre. C’est peut-être pour cela que vous avez la réputation d’être plutôt lisse. Malgré tout, vous êtes ciblé par Acrimed, qui vous accuse de complaisance avec différentes personnalités politiques, François Baroin, Marine Le Pen ou Emmanuel Macron. En 2017, lors d’une interview avec Marine Le Pen, vous n’aviez posé aucune question sur son projet politique ; tout était centré sur son ressenti : « Depuis le début de cette campagne, quel a été le moment le plus intense ? », « Le doute ne fait jamais partie de votre logiciel ? »… Quant à votre interview d’Emmanuel Macron le soir du 29 avril 2018, Acrimed dit que vous avez sorti la brosse à reluire, que vous ne dites rien sur le fond. Que répondez-vous à ceux qui trouvent votre style d’interview complaisant et qui vous reprochent de dépolitiser la politique, quitte à donner le sentiment de promouvoir le pouvoir en place et de normaliser l’extrême droite ?

Mme Ayda Hadizadeh (SOC). Je commencerai par une remarque qui ira dans le sens de M. Carpentier : LCP, chaîne du service public, a gagné 15 % d’audience rien qu’en basculant sur le huitième canal de la TNT – même si je ne doute pas qu’une partie de cette hausse soit due à leur excellent travail. On pourrait dire avec malice qu’il faudrait faire basculer votre journal sur la 1 pour voir si son audience augmente !

Cela dit, je ne pense pas que l’audimat doive être l’alpha et l’oméga de la production de l’information. Pourriez-vous nous dire comment vous jugez avoir atteint vos objectifs en la matière ? Quels indicateurs vous donnez-vous ?

France Télévisions va subir des coupes budgétaires : quelles seront leurs conséquences sur la production d’information ? Y aura-t-il des licenciements, moins de correspondants à l’étranger ?

Mme Sophie Taillé-Polian (EcoS). Votre évocation de l’année 1986 nous rappelle qu’on raconte que M. Bouygues s’était roulé par terre pour avoir la Une, bien préférable d’un point de vue commercial. C’était M. Chirac qui avait pris la décision.

Le service public remplit ses missions grâce à l’engagement de ses personnels, et avec beaucoup de réussite. Ma question porte sur le choix de concentrer les émissions d’information sur un très petit nombre de personnalités, dont vous faites partie, monsieur Delahousse. Ces incarnations sont très fortes mais risquent d’occulter le travail collectif des équipes – que vous avez vous-même citées – et les nombreux talents qui s’exercent au sein de France Télévisions. Cela pourrait pourtant constituer une différence avec le privé, où c’est le nom de l’animateur qui finit presque par faire la marque. Cela me semble une dérive du service public, qui devrait plutôt à mon sens choisir une pluralité d’incarnations.

C’est sans doute aussi une très lourde responsabilité pour un seul individu.

M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Si j’étais malicieux, je vous demanderais quand vous allez céder votre place, monsieur Delahousse !

Mme Sophie Taillé-Polian (EcoS). Je parlais plutôt de la partager !

M. Emmanuel Maurel (GDR). Vous avez travaillé dans le privé comme dans le public, mais vous avez apparemment envie d’être fidèle au service public. Quelle est pour vous la singularité d’une chaîne de service public ? Que faudrait-il préserver, au-delà de la provocation de M. Le Lay sur le temps de cerveau disponible ?

Je m’interroge moi aussi sur les conséquences concrètes pour un journal télévisé des contraintes budgétaires fortes que vous subissez : les voit-on sur les reportages, sur les équipes, sur les services de documentation ou de réalisation ? Qu’en est-il pour la partie magazine ?

Dans un contexte où l’information est de plus en plus consommée en ligne, et où elle est d’une fiabilité toute relative, voire nulle, quelle est la stratégie de vos rédactions pour apporter au public, notamment aux jeunes, une information fiable et sourcée, tout en restant attractifs ?

M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Je prolonge la question : adaptez-vous la construction de votre journal en sachant qu’il sera regardé en partie sur les réseaux sociaux ?

Mme Caroline Parmentier (RN). Les Français se posent beaucoup de questions sur le service public, qui leur coûte 4 milliards par an – la plus grosse dépense du ministère de la culture. Beaucoup estiment que leurs opinions n’y sont pas suffisamment représentées.

Pouvez-vous me citer un exemple précis, récent, où vous avez volontairement modifié un choix éditorial, une invitation, une question, un angle afin de rééquilibrer un traitement dont vous estimiez qu’il manquait au pluralisme ou à l’impartialité ?

M. Laurent Delahousse. On me reproche ma collusion avec Marine Le Pen, avec François Baroin… Le spectre est assez large. Merci en tout cas d’avoir souligné que j’ai le même ton, la même bienveillance avec tous : je la revendique ! Ce n’est pas de la complicité, mais de l’écoute. Le ton calme est révélateur de beaucoup de choses dans une interview, je crois.

Monsieur Ballard, chaque jour, quand on fait un journal – vous en savez quelque chose –, on envoie des journalistes sur le terrain. Il y a un rédacteur en chef, un chef de service ; il y a une équipe qui va en salle de montage : elle observe un travail, une activité professionnelle, pas la couleur politique potentielle du journaliste. Nous essayons bien sûr d’être aussi rigoureux que possible. Je vous ai cité les éléments d’enquêtes d’opinion, derrière lesquelles nous sommes parfois bien obligés de nous ranger. Elles confirment que France Télévisions est la chaîne qui incarne le mieux l’impartialité, avec des taux qui atteignent 73 %. Bien sûr, tout est toujours fragile ; bien sûr, parfois des journalistes ont une opinion : vous en savez quelque chose, les uns et les autres. Vous le voyez sur les plateaux de télévision, vous avez vu les choses évoluer, notamment avec les chaînes d’information. Je disais que le journal de 20 heures est un totem : c’est en raison de cette résonance très particulière qu’il faut toujours être vigilant.

En ce qui concerne le ton que j’emploie dans mes interviews, je vous remercie de me poser la question. Je me suis souvent interrogé sur ces critiques : faut-il que je change ? Devrais-je être plus agressif ? Faudrait-il un tempérament différent du mien ? Cela fait dix-huit ans que je fais le journal, dix-huit ans que j’ai ce lien avec les Français. Parfois, dans la rue, les gens me disent que je suis trop de gauche, ou trop de droite, ou que je n’ai pas été sympathique avec untel, ou trop dur avec untel. J’en fais presque mon étendard, après toutes ces années – d’ailleurs, puisque vous m’interrogez sur le changement, une petite parenthèse : j’ai bien compris que vous ne demandiez pas que je quitte le journal demain matin, mais je vous rassure, je ne le ferai pas encore dix-huit ans. Je n’envisage aucune carrière de dictateur du journal de 20 heures ! Dans les années, peut-être dans les mois à venir, je changerai d’exercice. Mais je suis très heureux de travailler avec les équipes de la rédaction.

Par rapport à d’autres confrères ou consœurs, j’ai un ton différent, une autre manière d’aborder les choses. J’essaye aussi d’être rigoureux, je ne suis jamais complaisant, je ne fais aucune concession. Je n’ai jamais non plus de lien privilégié avec un responsable politique, en particulier avec les présidents de la République successifs – j’en ai croisé quelques-uns, de Nicolas Sarkozy à Emmanuel Macron en passant par François Hollande. J’ai résisté plus longtemps qu’eux aux tempêtes politiques : peut-être peut-on voir là une trace de justesse, un pôle d’équilibre que les Français aiment retrouver face aux débats permanents des chaînes d’information et à la fracturation de la société.

Je redis que je n’envisage pas une carrière trop longue à la tête du journal de 20 heures.

M. Jean-Michel Carpentier. Moi, j’espère que cette carrière sera encore très longue, car c’est un honneur et un bonheur de travailler aux côtés de Laurent Delahousse. Toute l’équipe que je représente ici vous dirait la même chose.

Madame Calvez, il y a peut-être une explication toute simple aux accusations de biais portées à l’encontre du service public. Comme nous sommes financés par les impôts, pour l’essentiel, et donc au service du public, un petit glissement s’est probablement fait au fil du temps chez les gens qui nous regardent : nous finançant, chacun pense que le service public lui appartient ; dès lors qu’il entend sur le service public une opinion qui n’est pas la sienne, le téléspectateur y voit une distorsion, se dit que nous sommes partisans. L’exercice est difficile : c’est quelque chose qui n’existe pas dans une chaîne privée – nous avons eu le grand honneur de travailler sur TF1. On n’est pas redevable de la même façon sur le service public. Nous sommes à la fois libres et responsables. Mais il faut que les Français comprennent qu’il existe une diversité de propos. Là où je vous rejoins tous, c’est pour dire qu’il faut évidemment que cette diversité soit respectée. Sinon, pour le coup, la règle du jeu serait biaisée. Mais ce n’est pas le cas.

Je sens que l’inquiétude à propos de M. Sitbon-Gomez n’a pas été apaisée. D’abord, je ne suis pas sûr que le supérieur hiérarchique de M. Thuillier à TF1 ait une carte de presse. Ensuite, il nous arrive aussi de discuter avec des gens qui n’ont pas de carte de presse et qui sont pourtant responsables et matures. C’est exactement le cas avec M. Sitbon-Gomez, qui ne nous donne jamais, jamais de consignes ou d’indications autoritaires. Nous ne sommes pas dans cet état d’esprit, je tiens à le souligner : nous sommes libres et responsables.

M. Laurent Delahousse. La différence entre le linéaire et le digital est essentielle, en effet. Nous avons vécu une révolution et nous en avons bien conscience. Le linéaire perd des téléspectateurs, et la consommation d’information se fait de plus en plus de façon digitale. C’est donc là un axe de développement important. En particulier, la plateforme de France Télévisions répond aux besoins : les sujets du journal télévisé y sont diffusés de façon individuelle, dans la continuité du journal, et y sont vus des millions de fois.

À titre personnel, je souhaite avoir la possibilité de parler de façon plus directe à un jeune public sur les réseaux sociaux.

M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Envisagez-vous de réaliser des podcasts ? Certains présentateurs le font pour interroger des politiques.

M. Laurent Delahousse. Nous travaillons, pour la prochaine campagne présidentielle, à un traitement différent de l’actualité politique, via des podcasts notamment, ou comme je le fais dans les « 20 heures 30 » en allant à la rencontre des Français. Nous voudrions aussi diffuser ce travail largement sur les réseaux sociaux.

M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Si j’étais journaliste, je dirais que nous tenons là un joli scoop !

M. Laurent Delahousse. Un début de scoop, disons !

M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Vous avez évoqué un éventuel départ : qu’est-ce qui vous ferait partir vers autre chose ? Est-ce que cela tient à vos envies propres, à une évolution de la société, à ce format du journal télévisé et des magazines ?

On connaît l’affaissement, la polarisation, l’hystérisation du débat public et du monde politique ; l’image que donne l’Assemblée nationale est parfois lamentable. Prenez-vous encore du plaisir à interroger des femmes et des hommes politiques ? Comment raconter la politique aujourd’hui ?

M. Laurent Delahousse. Je n’ai pas de date de fin de mandat, vous le savez. Mais je n’écarte pas l’idée d’aller vers une nouvelle aventure, dès lors que la passion serait là. Elle est là depuis dix-huit ans à France Télévisions : produire des formats, faire évoluer le journal, travailler avec l’équipe formidable avec laquelle j’ai la chance de travailler et avec une rédaction que j’aime. C’est un mot important : j’aime cette rédaction où je travaille depuis toutes ces années, le vendredi, le samedi, le dimanche. Six jours sur sept, l’information m’anime, et je pense que ce sera encore le cas durant les prochains mois.

Pour répondre à votre seconde question, il faudrait plusieurs heures… J’ai un jour pris la parole, au cours d’une soirée électorale, pour dire – ce qui m’a été reproché – que je commençais à comprendre la façon dont les Français s’exprimaient, et surtout dont ils ne s’exprimaient pas. Ce soir-là, à 20 h 02, l’ensemble des responsables politiques assis autour de moi s’accordaient la victoire alors que plus de 50 % des Français ne s’étaient pas exprimés ! Devant ce théâtre de la politique, j’étais sorti de cet équilibre que je citais, ce qui est assez rare chez moi. La vie politique a changé, c’est vrai, et vous en êtes tous témoins. Je revendique une forme d’équilibre et de pondération qui s’applique au journalisme et qui pourrait parfois s’appliquer dans l’enceinte même du Parlement.

M. le président Jérémie Patrier-Leitus. C’est ce que j’essaie de faire, modestement, dans cette commission, en garantissant des échanges vigoureux, vifs mais respectueux des autres. Cela commence par le respect des délais ; il reste donc quinze minutes à M. le rapporteur pour poser ses dernières questions.

M. Charles Alloncle, rapporteur. Je voudrais vous demander un éclaircissement sur la société de production Native Production. Vous avez expliqué que vous y êtes journaliste, mais je vous demandais votre statut et journaliste n’est pas un statut. Êtes-vous actionnaire, dirigeant ou employé de cette société ?

M. Laurent Delahousse. Je suis producteur exécutif. Je suis des formats de documentaire qui sont proposés par la structure de production à France Télévisions ; à partir de là, j’assure un suivi qui est celui d’un rédacteur en chef – écriture, direction artistique – et j’assure un rôle d’incarnation en tant que journaliste. Dans les trois documentaires que j’ai proposés via cette structure de production au cours des quatorze derniers mois, j’ai été rémunéré durant l’activité qui était liée à ces formats. Une fois le format livré, je ne suis plus rémunéré. Ma rémunération fait l’objet d’un contrat avec la structure de production, et non avec France Télévisions.

M. Jean-Michel Carpentier. J’ajoute qu’il n’y a aucune confusion avec les magazines « 13 heures 15 » et « 20 heures 30, » lesquels sont produits en interne par la rédaction de France Télévisions.

M. Charles Alloncle, rapporteur. Si je vous ai posé la question, c’est parce que le rapport de 2016 de la Cour des comptes soulignait en page 94 que « le domaine des achats de programmes présente de nombreux “facteurs de risque” : […] l’absence de contraintes législatives ou règlementaires dans la mesure où les règles de la commande publique ne s’appliquent pas aux programmes audiovisuels [et] la difficulté à mettre en place des procédures formalisées, transparentes, collégiales et “traçables” a posteriori. En outre, l’étroitesse du milieu professionnel de l’audiovisuel est un facteur potentiellement aggravant [dans la mesure où] les interlocuteurs de France Télévisions dans des sociétés de production peuvent être d’anciens salariés de l’entreprise ». Les contours que définit la Cour des comptes peuvent vous ressembler, même si vous n’êtes pas un ancien mais un actuel salarié de France Télévisions.

La Cour relève également que « ces pratiques critiquables – souvent connues à l’intérieur mais aussi à l’extérieur de France Télévisions – alimentent des rumeurs et des polémiques éminemment nuisibles à la réputation de l’entreprise. ». On connaît la polémique sur les animateurs-producteurs dans les années 1990. De votre point de vue, quelles sont les procédures de mise en concurrence et d’appel d’offres chez France Télévisions ? Comment fait-on pour obtenir un contrat quand on est à la tête ou employé d’une société d’une production ?

M. Laurent Delahousse. Dès que j’ai une idée, je la propose à une boîte de production qui va la soumettre à France Télévisions. Je n’ai pas d’activité de mandataire social ou de gérant ; je suis journaliste dans une structure de production. Si, demain, je voulais participer au développement d’une fiction, j’irais proposer mon projet à une structure de production de fiction ; cette structure le soumettrait ensuite à France Télévisions afin que les choses soient bien étanches et bien claires.

Le circuit de validation d’un documentaire à France Télévisions est l’un des plus rigoureux d’Europe. Il se compose de filtres successifs. Le coût d’achat d’un documentaire, lui, est déterminé par plusieurs éléments : le tarif Satev (Syndicat des agences de presse audiovisuelles), qui est un tarif de base applicable à tous ; la durée du documentaire – 52 minutes ou 90 minutes – et, parfois, la case de diffusion. Je vous en parle de manière distante car mon travail à moi est d’avoir des idées, d’être un créatif, un directeur artistique qui accompagne l’habillage, la création, l’écriture narrative du documentaire et parfois, mais pas toujours, se charge de l’incarner. Je pense sincèrement que tout ce système de validation est extrêmement rigoureux sur le tarif et sur la ligne éditoriale. Encore une fois, je ne participe pas à des discussions d’ordre financier avec les dirigeants de France Télévisions. Vous comprendrez pourquoi, puisque vous avez évoqué des risques de porosité. Il n’y en a aucune de mon côté.

M. Charles Alloncle, rapporteur. Ce n’est pas ce que semble indiquer le rapport de la Cour des comptes. Même si cela ne vous concerne pas, au vu des éléments que vous avez apportés, nous avons eu connaissance de plusieurs cas problématiques. Delphine Ernotte a d’ailleurs reconnu que le législateur devait se saisir du sujet lorsque nous l’avons interrogée.

Nathalie Darrigrand, ancienne directrice de France 5, puis directrice des programmes de France Télévisions, a passé plusieurs contrats avec la société Together Media au nom de France 5 ; après s’être fait licencier de France Télévisions et avoir empoché, selon les informations qui ont circulé, des centaines de milliers d’euros d’indemnités de licenciement, elle s’est retrouvée à la tête de cette société, et donc des émissions pour lesquelles elle avait passé contrat pour le compte de France Télévisions. M. Takis Candilis a fait la navette entre France Télévisions et Banijay, faisant probablement augmenter pour Banijay le montant des contrats passés avec France Télévisions.

Vous dites que le mode d’attribution des financements était l’un des plus rigoureux d’Europe. En vingt ans, vous avez pourtant dû voir nombre de dérives et de dysfonctionnements. Vous qui connaissez aussi bien les sociétés de production que l’audiovisuel public, pouvez-vous nous dire comment le législateur pourrait mieux encadrer ces pratiques qui s’apparentent clairement à une prise illégale d’intérêts ?

M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Les exemples cités par M. le rapporteur sont importants, mais il serait aussi intéressant de parler de votre situation personnelle, puisque vous aviez vous-même une société de production qui a été placée en liquidation judiciaire. C’est bien la preuve que France Télévisions ne vous a pas garanti de manière éternelle des contrats de production.

M. Laurent Delahousse. J’étais actionnaire minoritaire et non pas dirigeant de cette société, je n’avais aucun mandat social et n’ai jamais touché de dividendes. J’ai participé à sa création à l’époque où Patrick de Carolis, Patrice Duhamel et Arlette Chabot m’avaient proposé de développer le documentaire. J’ai ensuite assez vite laissé les choses avancer et me suis concentré sur l’activité éditoriale. Cela souligne une chose aussi : les difficultés des producteurs indépendants. Vous évoquez, monsieur le rapporteur, des structures de production extrêmement lourdes soutenues par des fonds d’investissement. Là, il est question d’une petite structure de production aux activités protéiformes, au sein de laquelle je m’occupais des documentaires destinés à « Un jour, un destin ».

La Cour des comptes, dans son rapport de 2024, salue au contraire un « contrôle éthique et déontologique renforcé » dans les programmes. J’entends vos préoccupations mais il n’est pas de mon domaine de compétences d’apporter des éléments plus précis sur ces questions-là. Différents producteurs auront, comme Jean-Michel Carpentier et moi, le plaisir de vous répondre, monsieur le rapporteur, lors de leurs auditions prochaines.

M. Charles Alloncle, rapporteur. Vous pouvez nous faire confiance pour leur poser ces questions car les liens entre les sociétés de production et France Télévisions sont l’un des sujets les importants pour cette commission d’enquête : l’audiovisuel public contractualise des centaines de millions avec des sociétés privées, en externalisant d’une certaine façon des missions de service public dans des conditions parfois floues.

J’ai une toute dernière question. Dans votre propos liminaire, vous avez mis en avant votre devoir de réserve, le peu d’interventions médiatiques que vous faites, la distance que vous prenez avec le monde politique. Léa Salamé a rappelé ce matin qu’elle n’acceptait aucun café avec des politiques alors qu’elle était très sollicitée, j’imagine que vous l’êtes aussi. Deux figures de l’audiovisuel public, Patrick Cohen et Thomas Legrand, se sont retrouvées dans un café avec des cadres du parti socialiste et l’on a appris que Thomas Legrand avait prononcé cette malheureuse phrase : « Nous, on fait ce qu’il faut pour Dati ». D’un point de vue déontologique, quel regard portez-vous sur ces pratiques ? Faut-il davantage encadrer les relations entre journalistes de l’audiovisuel public et personnalités politiques afin de garantir une plus grande imperméabilité ?

M. Laurent Delahousse. Le mot « encadrement » me fait parfois un petit peu peur quand il concerne la liberté de la presse. Vous avez reçu Patrick Cohen et Thomas Legrand que vous avez questionnés longuement : ils vous ont apporté, je crois, des éléments assez précis. Je n’ai pas plus de commentaires à faire sur cette séquence. C’est une étrange époque malgré tout qui s’ouvre. Pour moi, les journalistes doivent être libres de fréquenter qui ils l’entendent, à partir du moment où ils respectent bien évidemment les principes déontologiques que l’on connaît. Je ferai référence à un grand sage de la vie politique que vous connaissez tous, Alain Duhamel : selon lui, un journaliste politique qui ne fréquente pas les hommes et les femmes politiques n’est pas vraiment un journaliste politique.

Dans mon propos liminaire, j’ai rappelé que mon statut particulier m’avait imposé durant toutes ces années une forme de devoir de réserve et d’équilibre : je n’ai pas très souvent répondu aux questions de la presse car face aux sollicitations, on est toujours tenté de s’engager. Le journal de 20 heures est un totem qui appelle une incarnation. Je me rattraperai sans doute plus tard dans une autobiographie où je raconterai des choses ; vous serez peut-être alors surpris des opinions que j’ai sur ma profession, sur mon métier, sur la vie politique. En tout cas, j’ai toujours veillé à garder une certaine distance avec les hommes et les femmes politiques. Vous me parlez de rendez-vous, de rencontres : à titre personnel, j’en ai très peu. Même pour la préparation d’interviews présidentielles, je me souviens que lors des deux ou trois rendez-vous que nous avions à l’Élysée avec ma consœur ou mon confrère de TF1 et les conseillers du président, nous abordions avant tout la question du conducteur. Je sais qu’il y a des fantasmes selon lesquels les questions sont toutes connues d’avance par le Président de la République, mais ce n’est absolument pas le cas. Seulement, il arrive que les responsables politiques et les présidents de la République en particulier anticipent eux-mêmes certaines questions, soit qu’elles correspondent à une actualité chaude, soit qu’ils aient des qualités qui pourraient faire d’eux des éditorialistes ou des responsables journalistiques de première importance.

M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Vous êtes sans doute le seul Français qui sache depuis dix-neuf ans où il sera à 20 heures le vendredi, le samedi et le dimanche. Qu’est-ce qui vous donne envie de continuer à présenter ces journaux télévisés du service public ? Est-ce le lien avec votre équipe, dont vous avez beaucoup parlé ? Est-ce l’envie d’informer les Français et de leur raconter la France d’une certaine manière ?

M. Laurent Delahousse. Il y a effectivement ce lien particulier avec les Français, ce lien aussi avec la rédaction. Il y a aussi la chance, que de nombreux Français n’ont pas, d’exercer un métier de passion. Qui plus est, c’est un métier qui bouscule beaucoup de codes chaque semaine. Quand j’arrive le matin à la rédaction, je ne sais absolument pas quel journal nous ferons le soir car s’il est préparé en amont, une bonne partie est fabriquée le jour même. C’est aussi une chance. L’évolution du monde, extrêmement intense et enrichissante, aurait plutôt tendance à me pousser à continuer à exercer ce rôle, à cette place-là. Mais, je vous rassure, je réfléchis bien évidemment à autre chose qui sera probablement aussi un métier passionnant, même s’il ne me procurera pas la même dose d’adrénaline. Quand j’ai commencé, j’avais affirmé pouvoir m’arrêter quand je le voudrai et certains de mes prédécesseurs m’avaient prévenu : « tu verras, ça sera peut-être beaucoup plus compliqué de dire stop ». Aujourd’hui, je suis bien obligé de vous dire que c’est en effet plus compliqué que je le croyais.

M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Merci beaucoup pour cette audition approfondie et nourrie.

*


Audition, ouverte à la presse, de M. Gilles Bornstein (2 février 2026)

M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Mes chers collègues, nous en venons à notre troisième et dernière audition de la journée en accueillant maintenant Monsieur Gilles Bornstein.

Monsieur Bornstein, vous êtes, pour les Français, l’une des figures de l’information sur le service public audiovisuel. Votre présence s’inscrit dans le droit fil de cette journée d’auditions, puisque nous avons successivement entendu Léa Salamé et Laurent Delahousse avant vous. Vous êtes bien connu des téléspectateurs de France Info, où vous présentez une interview politique intitulée « L’instant politique », et de ceux de France 2, où vous menez l’entretien des « Quatre Vérités » dans l’émission « Télématin ». Vous avez également été rédacteur en chef de l’émission « Des Paroles et des actes » sur France 2.

En homme discret, vous n’exposez guère votre biographie ; vous pourrez cependant présenter le parcours qui vous a conduit aux fonctions que vous occupez aujourd’hui. En revanche, les critiques à votre endroit ne manquent pas, que ce soit sur les réseaux sociaux ou ailleurs. Ce ne sont certes pas toujours des sources d’information précieuses, mais cette audition sera aussi l’occasion, pour vous, de répondre aux attaques dont vous avez fait l’objet. On vous a tour à tour accusé d’être accommodant avec les puissants, de droite comme de gauche, de soutenir le camp libéral ou encore de vous montrer critique à l’égard du monde syndical. Peut-être l’exercice du métier de journaliste suscite-t-il davantage de réactions que par le passé ? Certains ont même épluché vos réseaux sociaux, notamment votre compte Twitter, afin d’y relever vos opinions. Je ne doute pas que le rapporteur reviendra sur certaines de vos déclarations, notamment une réponse à Ian Brossat qui avait suscité de vifs commentaires, ou encore une interview de Rima Hassan qui avait conduit le Conseil de déontologie journalistique et de médiation (CDJM) – que nous avons auditionné – à examiner votre cas.

Il nous semblait utile de vous recevoir pour définir, avec vous, ce qu’est aujourd’hui un journaliste politique, et pour distinguer ce métier de ceux d’éditorialiste ou d’intervieweur politique. Dans un monde où il faut comprendre d’où les gens parlent, cette commission doit cerner les nuances entre ces différentes fonctions qui, bien que traitant toutes de l’information, adoptent sans doute des angles et des regards spécifiques.

Avant de vous céder la parole, je vous remercie de nous déclarer tout intérêt, public ou privé, de nature à influencer vos déclarations. Par ailleurs, l’article 6 de l’ordonnance du 17 novembre 1958 relative au fonctionnement des assemblées parlementaires impose aux personnes auditionnées par une commission d’enquête de prêter serment de dire la vérité, toute la vérité, rien que la vérité.

(M. Gilles Bornstein prête serment.)

M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Je vous remercie et vous cède maintenant la parole.

M. Gilles Bornstein, éditorialiste politique. Je m’exprime devant votre commission en tant qu’éditorialiste politique et salarié du service public depuis vingt ans. Je précise « salarié » car je n’exerce aucune responsabilité de direction ni de fonction managériale ; je répondrai donc avec plaisir à vos questions sur l’exercice de mon métier, mais je ne saurais me prononcer sur des sujets qui excèdent ce cadre. Vous avez entendu de nombreux décideurs et responsables de l’audiovisuel public ; pour ma part, je m’efforcerai de vous apporter un éclairage de terrain.

Le terrain, pour moi, c’est le plateau : celui de « Télématin » mais aussi celui de France Info. Mon activité d’éditorialiste se décline en deux fonctions. Du lundi au jeudi, à 8 h 12 précisément, je conduis l’interview politique de « Télématin », sur France 2, qui s’intitule « Les Quatre vérités » ou « Les 4V ». Je n’ai rien inventé : ce rendez-vous existe depuis 1987 et fêtera bientôt ses quarante ans – je suis le neuvième titulaire du poste. L’après-midi, j’interviens régulièrement dans la tranche 18-20 heures de France Info, intitulée « Tout est politique ». J’en suis en outre le joker à la présentation, ce qui me conduit à remplacer régulièrement ma consœur Sonia Chironi lorsqu’elle-même assure le remplacement de Laurent Delahousse au journal de 20 heures.

Je me considère comme une sorte d’artisan qui, avec la rédaction, s’emploie à fabriquer et à animer des émissions certes plus modestes que les grandes éditions du soir – vous venez d’interviewer Léa Salamé et Laurent Delahousse –, mais qui, à plus petite échelle, concourent quotidiennement à l’information des Français. Je me suis rendu compte que nos activités suscitent de nombreuses interrogations : à la machine à café, on me demande souvent qui choisit les thèmes et les invités, qui contacte ces derniers, quel est le délai de programmation ou encore si les invités connaissent les questions à l’avance. Cette audition est donc l’occasion de lever le voile sur la fabrication de l’information, car c’est ce que je fais au quotidien.

J’aimerais donc vous exposer le processus de création de ces deux émissions auxquelles je contribue. Ce travail, que j’ai déjà qualifié d’artisanal, n’en demeure pas moins soumis à une grande rigueur et au respect de procédures précises. L’organisation des « 4V » est très simple : j’échange plusieurs fois par jour avec une programmatrice afin d’arrêter le choix des invités et des thèmes d’actualité que nous souhaitons traiter. Il arrive que la programmation soit fixée quelques jours à l’avance mais aussi qu’elle se décide le jour même. Par exemple, l’invité que je recevrai demain matin n’a été déterminé qu’il y a quelques heures.

Bien entendu, nos décisions et nos invitations respectent les règles qui nous sont imposées par l’Arcom, l’Autorité de régulation de la communication audiovisuelle et numérique. Si le régulateur impose à France Télévisions de présenter un bilan équilibré chaque trimestre, nous nous astreignons, de notre propre initiative, à des exigences plus strictes. Il est demandé à chaque intervieweur et à chaque rédacteur en chef d’émission politique de veiller, à son échelle, à cet équilibre. Je m’efforce donc de rendre, pour « Les 4V », la copie la plus équilibrée possible, afin que d’éventuels déséquilibres n’aient pas à être compensés par d’autres programmes. Alexandre Kara, qui était jusqu’à ce matin directeur de l’information de France Télévisions, a quant à lui souhaité que nous visions un équilibre mensuel. Dans cette perspective, la direction de la rédaction assure un suivi constant dont elle m’informe très régulièrement, afin que nous parvenions à tenir cet objectif mois après mois.

À ces règles, j’ai ajouté une contrainte personnelle : je refuse que « Les 4 V » soient monolithiques sur une semaine. Je me vois mal recevoir trois ministres une semaine, puis trois représentants du Rassemblement national la suivante et trois figures de la gauche celle d’après. Sur une semaine, nous recherchons un équilibre maximal en invitant successivement un membre de la majorité ou du gouvernement, un représentant de l’opposition de gauche et un représentant du Rassemblement national. Nous ouvrons également notre plateau aux forces vives de la nation ; nous recevions d’ailleurs ce matin Sophie Binet, la secrétaire générale de la CGT. Je m’attache donc, autant que faire se peut, à garantir une programmation équilibrée à l’échelle de la semaine.

En ce qui concerne « Les 4V », on me demande souvent – c’est une question qui vaut pour toute interview politique – si les invités connaissent les questions à l’avance. Ce n’est évidemment pas le cas. Toutefois, par souci de transparence, je précise qu’il est d’usage que la programmatrice de l’émission et les collaborateurs de nos invités échangent en amont quant aux thématiques qui seront abordées. Cette pratique me semble parfaitement normale : mon rôle n’est pas de tendre des pièges mais de permettre aux invités d’éclairer les Français sur les solutions qu’ils proposent pour diriger le pays. Il me paraît donc légitime de leur indiquer quels sujets seront abordés durant les quelques minutes qui nous sont imparties. Je ne communique en aucun cas l’intitulé exact des questions ; ces échanges préalables demeurent d’ailleurs purement indicatifs puisqu’une fois sur le plateau, je garde toute latitude pour poser les questions de mon choix, tandis que l’invité peut y répondre comme il l’entend.

L’après-midi, j’exerce une seconde activité au sein de l’émission « Tout est politique ». Le format est sensiblement différent : il s’agit d’un débat de deux heures sur l’actualité, où nous traitons généralement trois ou quatre thèmes, parfois seulement deux voire un seul, exceptionnellement, lorsque cela s’impose. La démarche est là aussi très collégiale. En concertation avec le rédacteur en chef et le directeur de la rédaction, nous communiquons via des groupes WhatsApp et tenons des conférences pour déterminer ce qui nous semble intéressant et comment faire progresser l’information. Nous composons le menu de l’émission comme le font les rédacteurs en chef du journal de 20 heures ou de la presse écrite.

Nous essayons de proposer aux téléspectateurs l’émission la plus équilibrée possible – un peu d’actualité étrangère, un peu de politique intérieure et un peu de sujets de société –, à moins qu’un thème spécifique ne domine tous les autres. Ce soir, par exemple, le choix s’est porté sur l’Iran, le budget et la future élection présidentielle. Nous veillons par ailleurs à ce que nos plateaux soient les plus pluralistes possible, afin que toutes les analyses et tous les points de vue susceptibles de nourrir le débat puissent être entendus.

Voilà ce que je voulais dire sur la fabrication des émissions auxquelles je participe. Je suis à votre disposition pour vous éclairer sur la production de l’information de service public, dans un cadre déontologique clair.

M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Merci pour ce propos liminaire concis qui nous permet de mieux appréhender vos méthodes de travail.

Ma première question concerne le respect du pluralisme politique. S’agissant de la répartition des temps de parole, dont les critères ont été fixés par l’Arcom, vous récemment déclaré ceci : « Le respect des temps de parole, un impératif que je comprends très bien, restreint temporairement notre liberté éditoriale. » Quels sont, selon vous, les inconvénients des critères qu’applique l’Arcom ? Engendrent-ils des déséquilibres temporaires dans la préservation du pluralisme ? Comment conciliez-vous le pluralisme politique, qui est une obligation légale, avec la liberté éditoriale que vous appelez de vos vœux ?

Cela m’amène à une question corollaire : quelle est votre réaction au fait que les émissions de France 5 « C à vous », « C ce soir » et « C politique » ne puissent plus, temporairement, accueillir d’invités politiques à l’approche des élections municipales ? Cette décision semble motivée par des difficultés liées au décompte des temps de parole. Je vous pose cette question car, en tant que présentateur d’émissions politiques, vous en garantissez à chaque instant le pluralisme. Si j’étais un peu brutal, je vous demanderais comment a-t-on pu en arriver là… Comment expliquer qu’à la suite d’une mise en garde de l’Arcom, on décide, de manière préventive et à la veille d’un scrutin, de ne plus inviter de responsables politiques dans des émissions dont l’objet est précisément de traiter de la politique ?

M. Gilles Bornstein. J’ai appris, en écoutant l’audition d’Alexandre Kara, que les émissions de France 5 ne recevraient plus d’invités politiques. En tant que salarié de France Télévisions, je suis loyal à ma direction et je n’ai pas à commenter plus avant cette décision de M. Kara ; j’ai néanmoins cru comprendre, à son argumentaire, qu’il lui semblait difficile de procéder autrement.

Vous me demandez ensuite si le respect des temps de parole imposé par l’Arcom induit des déséquilibres. La réponse est non, puisque nous les respectons. À de très rares exceptions près, l’Arcom nous a d’ailleurs toujours donné quitus. Nous nous conformons strictement à la réglementation et aux obligations qui nous sont imposées pour respecter ce pluralisme.

Vous m’avez aussi demandé s’il était parfois compliqué de se plier à ces contraintes : la réponse est oui, parce que l’actualité n’est pas linéaire. Hors période électorale, nous devons respecter l’équilibre de la vie politique française selon une règle claire : un tiers du temps de parole pour l’exécutif et deux tiers pour les partis politiques. S’agissant de ces deux derniers tiers, l’Arcom ne nous donne pas de recommandations précises ; il nous revient de déterminer comment cet équilibre doit être assuré. Nous devons respecter une clé de répartition qui permette à toutes les formations au nom desquelles vous avez été élus d’être représentées à due concurrence. Ce n’est donc pas toujours facile, car l’actualité met les uns et les autres successivement au premier plan. Nous pourrions être tentés, sur une période donnée, d’accorder davantage de temps de parole aux partis qui font la une. L’Arcom nous en empêche et j’y vois un bénéfice : cela nous force à ne pas nous contenter de surfer sur l’actualité quotidienne. Il n’en demeure pas moins que cette contrainte nous oblige parfois à faire des choix.

M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Dans l’interview que j’ai citée tout à l’heure, vous expliquez que « Les Quatre vérités » sont « en bout de chaîne » et qu’il vous appartient donc de « remettre les choses à niveau et [de] rattraper l’équilibre de la chaîne, parce que [vous avez] des invités tous les jours » et que « [votre] durée est relativement connue [et] prévisible ». Je comprends votre raisonnement mais cela pourrait aussi suggérer, suivant une autre interprétation, qu’il est plus compliqué de respecter le pluralisme sur d’autres émissions et d’autres tranches d’information de France 2. Voulez-vous dire que votre émission sert de variable d’ajustement pour compenser un déséquilibre global ? Je ne suis pas certain d’avoir bien saisi la portée de votre formule…

M. Gilles Bornstein. Je ne me souvenais pas avoir dit cela. J’ai partiellement répondu en précisant que, depuis quelques mois, il est demandé à chaque responsable d’émission d’équilibrer sa propre tranche, précisément pour que les émissions adjacentes – celle d’avant et celle d’après – n’aient pas à compenser d’éventuels déséquilibres.

Cela dit, lorsqu’une émission comme « L’événement » de Caroline Roux consacre, en première partie de soirée, trois quarts d’heure ou une heure de temps de parole à une seule formation politique, cela crée mécaniquement un déséquilibre qu’il est plus difficile de compenser. Il est de notre devoir de service public de proposer de la politique en prime time ; il appartient ensuite à chacun de s’organiser pour que le groupe France Télévisions rende à l’Arcom une copie équilibrée. Il serait malhonnête de ne pas l’admettre : « Les 4V » étant une émission régulière, programmée tous les jours, elle permet parfois de rééquilibrer les temps de parole. Mais ce qui importe, au bout du compte, c’est que le pluralisme soit respecté. Et si, de temps en temps – c’est de moins en moins souvent le cas –, notre émission permet d’atteindre cet objectif, c’est très bien. Elle ne s’arrête quasiment jamais, quinze jours à Noël et très peu l’été. Ce caractère quotidien nous permet d’inviter tout le monde, les parlementaires dont les partis siègent à l’Assemblée nationale mais aussi ceux qui n’y sont pas représentés. « Les 4V » nous permettent de donner la parole à chacun.

M. Charles Alloncle, rapporteur. Ma première question est assez générale : à observer les nombreuses faveurs dont la chaîne France Info a bénéficié, on a le sentiment qu’elle est à la fois le cancre et l’enfant chéri de la télévision numérique terrestre (TNT). Son budget a été multiplié par deux au cours des sept dernières années. L’Arcom lui a attribué depuis le 6 juin 2025 le canal 16, soit l’ancienne fréquence de CNews. Certains spécialistes espéraient alors que France Info décollerait, en tirant profit du report de téléspectateurs perdus par ce changement de numérotation. Force est de constater, quelques mois plus tard, qu’il n’en est rien puisqu’en 2025, France Info plafonnait toujours autour de 0,9 % de part d’audience.

Sur la même période, CNews atteignait 3,4 %, soit quatre fois plus, tandis que BFM TV s’établissait à 2,8 % et LCI à 2 %.

Quelle est votre analyse de la situation ? Selon vous, qu’est-ce qui ne fonctionne pas sur la chaîne France Info ? Comment expliquez-vous ce désamour ou du moins ce désintérêt manifeste des Français à l’égard de la quatrième chaîne d’information de la TNT ?

M. Gilles Bornstein. Je ne parlerais pas de désamour. Les chiffres confirment que nous sommes la quatrième chaîne d’information, mais vos données datent un peu : nous avons atteint 1 %, voire un peu plus. Depuis le début du mois de janvier, nous nous situons régulièrement entre 1,1 % et 1,2 %. Cela peut paraître infime, mais passer de 1 % à 1,1 % représente tout de même une progression de 10 % ; ce n’est donc pas anecdotique.

L’installation d’une chaîne d’information s’inscrit dans le temps long. Il ne vous a pas échappé que nous sommes la quatrième dans l’ordre chronologique ; les trois autres existaient déjà quand nous sommes arrivés sur le marché. Quant à la création du « bloc info » – le regroupement des chaînes sur les canaux 13, 14, 15 et 16 –, il nous a été profitable : depuis, nous avons gagné 0,2 point de part d’audience, ce qui représente pour nous une hausse considérable de 20 %.

Il faut également considérer le Reach – la couverture quotidienne –, dont Muriel Pleynet vous a déjà parlé : chaque jour, 7 millions de téléspectateurs nous regardent à un moment de la journée. Je préférerais que ce chiffre soit plus élevé et, de fait, d’autres font mieux, mais ce n’est pas ridicule. Si notre durée d’écoute est la plus faible – les gens nous regardent moins longtemps que les autres chaînes d’info –, c’est essentiellement parce que nous avons rétabli des journaux de quatre à douze minutes toutes les heures et des rappels des titres de deux minutes toutes les demi-heures. Nous considérons en effet qu’une chaîne d’information doit avant tout donner de l’information. Nous choisissons d’approfondir certains thèmes dans nos différentes émissions, mais le téléspectateur a aussi le droit d’avoir un panorama complet du reste de l’actualité. Nous assumons ce parti pris, mais il est vrai qu’il donne au téléspectateur ce que l’on appelle dans notre jargon une ODF, une occasion de fuir, en lui offrant le loisir de changer de chaîne. Plutôt que de désamour, je parlerais donc d’un amour naissant qui demande à être confirmé.

M. Charles Alloncle, rapporteur. Dans un rapport de 2024, l’Inspection générale des finances (IGF) propose quelques éléments d’explication. On y lit ceci : « Le canal 27 a des audiences faibles et sa ligne éditoriale n’est pas assez clairement définie. Une étude de janvier 2024 sur le positionnement de la chaîne souligne “une affinité avec des thèmes pas assez marquants pour construire un territoire éditorial fort” et “des incarnations et des invités pas aussi charismatiques et accrocheurs que sur les autres chaînes info” ».

Selon vous, que devrait faire France Info pour trouver des incarnations – des présentateurs – et des invités plus « charismatiques et accrocheurs », selon les termes du rapport de l’IGF, afin de concurrencer les autres chaînes ? Si, par exemple, France Info décidait d’accueillir une nouvelle journaliste comme Sonia Mabrouk, la rédaction s’en réjouirait-elle ? Et cela contribuerait-il, selon vous, à rehausser les audiences ?

M. Gilles Bornstein. Je suis moi-même l’une de ces incarnations. J’entends qu’elles puissent manquer de présence ou de force ; il m’arrive d’ailleurs, me concernant, de partager ce point de vue. Il n’en demeure pas moins que ce jugement vous appartient. La direction de l’information et celle de la chaîne ont estimé qu’il était opportun d’engager telle ou telle personne pour présenter les différentes tranches d’information. Ce n’est pas à moi de juger de la personnalité – suffisante ou insuffisante – de mes camarades ; quant à présumer de leur réaction face à une éventuelle arrivée, j’en serais bien incapable.

M. Charles Alloncle, rapporteur. J’en viens à une dernière question concernant l’identification et la différenciation de votre antenne. Quatre chaînes d’information, c’est beaucoup pour un pays comme la France ; or trois d’entre elles semblent très clairement identifiées par le public : CNews est la première chaîne pour les débats et la politique, BFM TV pour l’actualité de terrain et LCI pour le traitement de l’information internationale. Quant à France Info, je dois avouer qu’à la lecture de différentes études qualitatives, je peine à percevoir son positionnement, sa singularité et, finalement, la justification de son existence face à ses trois concurrents privés. Vous qui connaissez très bien la chaîne, pourriez-vous définir son positionnement par rapport à la concurrence ?

M. Gilles Bornstein. Vous êtes très exigeant quant à l’utilisation des fonds du service public et vous avez raison de l’être. En tant que chaîne d’information du service public, nous avons vocation à nous adresser à tout le monde. Vous n’avez donc pas tout à fait tort lorsque vous soulignez que nos trois concurrentes occupent chacune un territoire bien particulier.

LCI a fait le choix tout à fait respectable de se consacrer essentiellement à l’actualité internationale ; ce qu’ils font est très bien réalisé, mais il est logique, de notre côté, que nous ne nous limitions pas à ce seul domaine. Nous devons traiter de tout : ce que l’on gagne en généralité, on le perd nécessairement en spécialité. Il est exact qu’il est plus difficile de définir un territoire propre quand on a pour but d’être une chaîne généraliste.

Cela dit, nous sommes bien conscients qu’il a pu nous arriver, par le passé, de manquer d’identité. Sous l’impulsion de notre nouveau directeur de la rédaction, nous retravaillons les différentes tranches de la grille pour leur donner une identité plus affirmée. C’est dans ce cadre que se situe « Tout est politique », dont le titre a été adopté au début de la saison et que nous avons conçu comme une émission de débat d’actualité. Chaque jour, trois ou quatre thèmes de société sont traités sous tous les angles par des chroniqueurs généralistes et des spécialistes. Notre ambition est de faire de France Info la chaîne du débat d’actualité.

M. Charles Alloncle, rapporteur. Le rapport du Cedaet, le Centre d’étude et d’analyse des techniques, dont nous avons auditionné les représentants récemment, souligne l’existence d’une forme de hiérarchie entre les chaînes et les émissions au sein de France Télévisions, France 2 étant par exemple plus réputée que France 3. Le rapport relève ainsi, à la page 46, le témoignage suivant : « Il était admis, tacitement, que c’était plus prestigieux, quand on était journaliste, de travailler pour les éditions de France 2 que pour celles de France 3. » Ce constat est corroboré par le rapport de l’IGF de 2024, qui note à la page 27 que « France Info souffre d’un déficit […] d’attractivité au sein de France Télévisions », que « les vedettes vont aux journaux télévisés et dans les magazines d’information [et que] les actualités les plus chaudes sont réservées à France 2 ».

Ressentez-vous un certain dédain, de la part de la rédaction de France Télévisions, envers la chaîne France Info ? Et trouvez-vous normal que des figures comme Léa Salamé ou Laurent Delahousse n’interviennent jamais sur cette antenne ? Ne serait-ce pas là un levier efficace, à l’avenir, pour rehausser l’audience de la chaîne ?

M. Gilles Bornstein. Encore une fois, en tant que salarié, il ne m’appartient pas de définir la stratégie de la chaîne. Certes, on aurait pu choisir de mobiliser les personnalités les plus connues du groupe sur France Info, mais ce n’est pas l’orientation qui a été retenue. Il existe cependant déjà une certaine porosité entre les deux antennes : Jean-Baptiste Marteau, qui anime notre matinale, est le joker de Léa Salamé sur France 2 ; de même, Sonia Chironi, dont je suis moi-même le joker, assure les remplacements de Laurent Delahousse lors des journaux du week-end. Vous appeliez de vos vœux une identité plus affirmée pour France Info, mais pour qu’elle existe par elle-même, le meilleur moyen est sans doute qu’elle ait ses propres incarnations, plutôt que d’emprunter les visages de notre grande sœur. Nous devons nous efforcer de faire émerger les nôtres. Cela prend du temps, c’est vrai, mais plusieurs de nos figures sont déjà bien identifiées par le public.

Quant à la hiérarchie entre les chaînes, elle tient d’abord à l’histoire : France 2 et France 3 sont les aînées du groupe, alors que France Info est une création récente – nous sommes la petite sœur. Elle tient aussi à la réalité des audiences : le 20 heures de France 2 mobilise un public bien plus large que les émissions auxquelles je collabore. Certains préfèrent peut-être travailler pour les grandes chaînes, mais je n’ai pour ma part jamais ressenti le dédain que vous évoquez.

M. Charles Alloncle, rapporteur. Vous dites ne l’avoir jamais ressenti, mais deux rapports successifs – celui du Cedaet et celui de l’IGF – l’ont souligné, mentionnant même des cas de souffrance au travail. D’où viennent ces signaux d’alerte concernant la hiérarchisation des rédactions et le dédain exprimé à l’égard de France Info ? Vous qui connaissez parfaitement la chaîne, avez-vous le sentiment qu’elle fait l’objet d’une forme de mépris par rapport à la rédaction nationale ou même à France 3 ?

M. Gilles Bornstein. Non, je n’ai pas l’impression qu’il existe un quelconque mépris à l’égard de France Info. Quant à la souffrance au travail, je dois dire que je ne l’ai, pour ma part, jamais ressentie. Il est vrai que nous travaillons tous beaucoup, dans des conditions parfois difficiles ; il peut exister, comme partout ailleurs, une certaine pression professionnelle. Toutefois, je n’ai jamais été témoin de situations que j’assimilerais à de la souffrance au travail.

M. Charles Alloncle, rapporteur. Jeudi dernier, le 29 janvier, à peine quelques minutes après la fin de l’audition de l’ancienne directrice de France Info, Mme Muriel Pleynet, un rapport interne la mettant en cause pour de graves dérives managériales a été rendu public. Vous admettrez qu’une telle chronologie puisse interpeller, d’autant que ce rapport aurait été remis à la direction de l’information de France Télévisions dès le 6 juin dernier.

Ce document s’ajoute à un contexte déjà pesant. La gestion des ressources humaines, à la direction de l’information et particulièrement chez France Info, se trouve incriminée dans plusieurs rapports et plusieurs cas de souffrance au travail sont notamment recensés.

Selon vous, existe-t-il sur cette chaîne un problème de pression, de climat professionnel et peut-être de souffrance au travail ? C’est ce que semblent suggérer le rapport interne que je viens d’évoquer, celui du Cedaet et certains passages du rapport de l’IGF.

M. Gilles Bornstein. Vous évoquez les événements du 29 janvier. Je vous ferai une confidence, bien que cela soit secondaire : c’était le jour de mon anniversaire et, à l’heure à laquelle vous faites allusion, j’étais en famille. Je n’ai pas eu accès au rapport dont vous parlez puisque je n’occupe aucune fonction de direction ni de management. En ce qui me concerne, je n’ai jamais été témoin de telles dérives et personne ne m’a rapporté de situations semblables à celles que vous décrivez.

M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Vous évacuez un peu vite la question du rapporteur ! Ce rapport n’est pas anodin ; les témoignages de salariés rapportés par la presse évoquent des dérives managériales sérieuses. S’il ne nous appartient pas d’en juger ici, vous êtes l’une des figures de la chaîne France Info qui, après tout, n’est pas une multinationale : les effectifs n’y sont pas démesurés. Le contenu de ce document vous a-t-il surpris ? Que pouvez-vous en dire ? C’était peut-être votre anniversaire ce soir-là, mais vous avez sans doute pris connaissance des articles de presse le lendemain ; en les découvrant, quelle a été votre réaction ?

M. Gilles Bornstein. Je suis sous serment et je ne vous mentirai pas : j’avais entendu parler de ce rapport. Cependant, son contenu m’a surpris, notamment l’emploi de termes tels que celui de « souffrance au travail ». Pour ma part, je n’ai jamais été témoin ni victime de situations qui pourraient être qualifiées de management toxique. Vous avez raison, nous ne sommes pas une multinationale et nous nous connaissons tous. Or ma pratique quotidienne de la chaîne ne correspond pas du tout à ce que relaterait ce rapport, que je n’ai – encore une fois – pas lu.

M. Charles Alloncle, rapporteur. Sur un autre sujet, à l’antenne – vous vous en réjouissez et vous le revendiquez –, France Info incarne le canal de la transparence ; on peut d’ailleurs apercevoir la rédaction travailler derrière votre plateau. En revanche, en ce qui concerne les comptes de la chaîne, la situation semble nettement moins transparente. Le rapport de la Cour des comptes évalue le coût de France Info à 28 millions d’euros, montant qui a doublé en sept ans ; la présidente Delphine Ernotte a quant à elle reconnu, lors de son audition, qu’il atteindrait en réalité près de 40 millions d’euros. Vous conviendrez qu’un tel écart, constaté en l’espace de quelques mois, puisse interpeller. Par ailleurs, des spécialistes des chaînes d’information en continu estiment qu’il est difficile de faire fonctionner un tel média avec moins de 100 millions d’euros.

En tant que journaliste, votre mission est d’informer les Français. Avez-vous déjà cherché à connaître le coût exact du fonctionnement de votre chaîne ? Pourquoi un tel mystère entoure-t-il ces chiffres ? Pourquoi entend-on 28 millions par-ci, 40 millions par-là, voire 100 millions selon certains experts ? En définitive, combien la chaîne France Info coûte-t-elle au contribuable ?

M. Gilles Bornstein. Je crains que ma réponse ne vous déçoive : encore une fois, je ne suis ni directeur général ni directeur financier de la chaîne. Au risque de vous paraître manquer de curiosité, je ne me suis jamais interrogé sur le coût global de notre grille de programmes.

Ce que je peux vous dire, en revanche, c’est que nous évoluons dans un environnement financier contraint. Vous demandiez tout à l’heure à Jean-Michel Carpentier s’il prenait en considération le coût des reportages ; il vous a répondu que ce n’était pas notre préoccupation première, mais que nous ne pouvions ignorer la réalité budgétaire. Travaillant chaque jour à la rédaction de France Info et participant à ses émissions, je constate que cette contrainte est bien réelle : on nous refuse parfois certains moyens pour des raisons budgétaires. En tant que praticien, je ressens donc cette pression financière au quotidien, mais j’avoue ne m’être jamais intéressé au budget global de la chaîne.

M. Charles Alloncle, rapporteur. En ce qui concerne les pistes d’optimisation, on sait que la situation financière de France Télévisions est périlleuse, pour ne pas dire critique. Un risque de dissolution se présente et la présidente du groupe a d’ailleurs annoncé un plan d’économie de plusieurs dizaines de millions d’euros qui doit être déployé rapidement.

Pourtant, à la lecture des rapports de l’IGF, de la Cour des comptes et même de l’Arcom, on s’aperçoit que si France Info TV existe depuis près de dix ans, il n’existe aucune véritable synergie ni aucune mutualisation d’ampleur des coûts avec France Info Radio.

Le rapport de l’IGF, dont je cite la page 25, est sans appel : « On est loin des ambitions initiales » et « le rapprochement de la radio et de la télévision reste embryonnaire. »

En février 2023, Delphine Ernotte et Sibyle Veil annonçaient pourtant dans un document conjoint un acte II de France Info. Force est de constater que, trois ans plus tard, il ne s’est rien passé.

Comment expliquez-vous une telle inertie et cette logique de silo ? Pourquoi est-il si difficile, pour France Info TV et France Info Radio, de travailler ensemble, alors que 500 mètres seulement séparent la Maison de la radio du siège de France Télévisions ?

M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Pour compléter la question du rapporteur, êtes-vous favorable à la création d’un média global « France Info » qui rapprocherait la télévision et la radio ? Je suis, aux côtés de Virginie Duby-Muller, rapporteur de la proposition de loi relative à la réforme de l’audiovisuel public et à la souveraineté audiovisuelle, qui prévoit la création d’une holding. Notre ambition est précisément de faire émerger ce grand pôle France Info qui, comme vient de le souligner le rapporteur, n’a toujours pas vu le jour. Certes, des coopérations existent, mais nous sommes encore très loin d’un média global unifié intégrant la télévision, la radio et le numérique.

M. Gilles Bornstein. Vous comprendrez qu’il ne m’appartient pas de commenter le rapprochement des deux chaînes, radio et télé, de France Info, qui fait l’objet d’un projet de loi. J’observe que, tous les mercredis matin, je participe à l’émission « Les informés », produite par France Info Radio, tournée dans ses locaux et diffusée par les deux chaînes. Par conséquent, la synergie existe. Alexandre Kara vous a dit regretter qu’elle ne soit pas allée plus loin – je n’ai pas non plus à commenter ses propos. Mais, encore une fois, les synergies entre les entités de France Télévisions existent ; j’en suis l’exemple vivant puisqu’en application d’un seul contrat – preuve que nous sommes attentifs aux deniers du contribuable –, je travaille à la fois sur France 2, où je présente chaque matin « Les 4V », et sur France Info.

M. Charles Alloncle, rapporteur. Quelles synergies supplémentaires permettraient d’optimiser les coûts ?

M. Gilles Bornstein. Il ne m’appartient pas d’en juger. J’imagine que l’on peut toujours mutualiser davantage les dépenses. Je sais, pour le vivre au quotidien, que des efforts sont faits dans ce domaine. Lorsque je suis arrivé dans le groupe, il y a une vingtaine d’années, France 2 et France 3 collaboraient assez peu. Aujourd’hui, elles ont une rédaction commune : il y a un seul service politique, un seul service économique… Je ne sais même plus, parmi ceux qui ont été embauchés avant la fusion, qui vient de France 2 et qui vient de France 3. La réalité du rapprochement des deux chaînes n’est donc plus à prouver : il est total. Avec France Info, les choses avancent, rapidement. Peut-être est-ce moins le cas avec la radio – il ne m’appartient pas d’en juger. Mais tout cela progresse chaque mois.

M. Charles Alloncle, rapporteur. J’en viens à une question désormais récurrente au cours de nos auditions mais que je tournerai cette fois un peu différemment. Léa Salamé et Laurent Delahousse nous ont indiqué être soumis à des consignes strictes de la direction de France Télévisions, qui leur interdit de communiquer publiquement le montant de leur rémunération au nom du principe de concurrence ou du secret des affaires.

Nous sommes quelques-uns à nous étonner de tels motifs. D’une part, les dirigeants de France Télévisions expliquent eux-mêmes que les rémunérations versées par le service public sont par nature bien inférieures à celles du secteur privé ; d’autre part, j’ai du mal à comprendre en quoi la transparence des salaires d’animateurs financés par l’argent public et celle des rémunérations qu’ils se versent en tant que dirigeants de société pourraient concrètement nuire à la concurrence. Je suppose que si je vous demande de dévoiler votre salaire, vous me ferez la même réponse que les animateurs qui vous ont précédé. Mais, selon vous, en quoi la divulgation de ces salaires nuirait-elle concrètement à la concurrence ?

M. Gilles Bornstein. Je vous ferai effectivement la même réponse que ceux qui m’ont précédé à cette place. Si vous avez demandé à avoir connaissance de mon contrat de travail et de mon salaire, je suis certain qu’ils figurent dans la data room. Si ce n’est pas le cas et si cela vous intéresse – bien que cela n’ait rien de passionnant, je vous le garantis –, vous pouvez demander ces éléments, qui vont seront communiqués dans les plus brefs délais. Il est vrai que la direction de France Télévisions nous a demandé de ne pas dévoiler nos salaires pour des raisons liées au respect de la vie privée.

Quant à votre question sur le salaire des animateurs-producteurs, vous comprendrez que je ne suis pas en mesure d’y répondre car, si j’ai travaillé il y a longtemps pour une boîte de production, je suis désormais salarié du service public.

M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Sans révéler le montant de votre salaire, pouvez-vous nous dire si, en occupant les mêmes fonctions dans le privé, vous gagneriez deux, trois, quatre fois plus ?

M. Gilles Bornstein. J’ai prêté serment, je vais donc vous dire la vérité. J’ai entendu Léa Salamé répondre à cette question tout à l’heure. En ce qui concerne les animateurs stars, les différences sont immenses, en défaveur du service public. Je ne doute pas que, s’ils avaient fait le choix de travailler ailleurs, et Laurent et Léa auraient considérablement mieux gagné leur vie. Pour ce qui est des postes de cadre intermédiaire comme celui que j’occupe, je pense – je n’ai pas d’informations particulières à ce sujet – qu’à responsabilités égales, les différences sont moins importantes.

M. Charles Alloncle, rapporteur. S’agissant du pluralisme, de l’honnêteté et de l’indépendance de l’information, Mme Salamé et M. Delahousse nous ont expliqué prendre le plus de distance possible avec les politiques, vouloir appliquer un devoir de réserve total et limiter leurs interventions médiatiques. Quelles règles déontologiques vous appliquez-vous, en tant que figure de l’audiovisuel public, pour assurer une séparation entre les pressions politiques que vous pourriez subir, notamment des demandes de rendez-vous, et l’exercice de votre métier ?

M. Gilles Bornstein. Comme tout journaliste politique, je rencontre des politiques. Chaque journaliste doit chercher les informations dont il va rendre compte, décrypter, mettre en perspective. Un reporter de guerre se rend sur les théâtres d’opérations, un reporter qui traite de la médecine se rend dans les hôpitaux, rencontre des malades et des médecins… Pour moi, qui suis journaliste politique, chercher de l’info, c’est fréquenter les femmes et les hommes politiques, notamment déjeuner avec eux. Il s’agit de déjeuners professionnels au cours desquels je cherche de l’information. J’essaie de m’en servir le plus possible, mais ce n’est pas parce que je déjeune avec tel député que j’ai avec lui une relation de connivence. Il s’agit simplement d’aller chercher l’information dont j’ai besoin pour exercer le mieux possible mon métier.

M. Charles Alloncle, rapporteur. S’agissant de la connivence, je me

permets de vous poser une seule question sur ce que l’on a appelé l’affaire Cohen et

Legrand. Le 30 septembre 2025, l’INA – l’Institut national de l’audiovisuel – a publié un bilan du traitement médiatique de ladite affaire. Si CNews est la chaîne qui en a le plus parlé, France Info l’a presque invisibilisée. Ainsi, entre le 5 et le 19 septembre, les noms de Thomas Legrand et de Patrick Cohen ont été mentionnés vingt-quatre fois sur BFM TV, quarante fois sur LCI et seulement quatre fois sur France Info. Même LCI, qui est devenue une chaîne à vocation géopolitique et internationale, a parlé dix fois plus de cette affaire que France Info ! Il s’agissait pourtant d’un fait politique, qui était alors au cœur de l’actualité et qui a été beaucoup commenté. Pourquoi cette chaîne a-t-elle invisibilisé l’affaire Patrick Cohen et Thomas Legrand alors que la mission du service public est d’informer l’ensemble des Français ?

M. Gilles Bornstein. Vous utilisez le terme « invisibiliser ». Je ne peux pas répondre très précisément à cette question : je ne sais pas pourquoi il a été décidé de ne pas en parler. Vous m’apprenez ces chiffres. Ce que je peux vous garantir, c’est qu’il n’était pas question de dissimuler quoi que ce soit.

M. Charles Alloncle, rapporteur. Vous-même, avez-vous traité ce sujet sur France Info ?

M. Gilles Bornstein. Je n’ai pas le souvenir d’avoir posé précisément des questions à ce sujet. Il se trouve par ailleurs que j’étais en vacances fin décembre, au moment le plus important de l’affaire. Très honnêtement, je ne me souviens pas si j’ai eu l’occasion ou pas de poser des questions. Aux « 4V », non. On parle de beaucoup de choses dans un talk-show de deux heures, surtout quand on le fait régulièrement.

M. Charles Alloncle, rapporteur. J’aimerais votre avis sur le traitement qu’a réalisé France Info de deux événements relativement similaires. Cela pourrait être un cas pratique étudié dans les écoles de journalisme.

Ces derniers jours, France Info a parlé – et c’est bien normal – de la mort d’Alex Pretti aux États-Unis le 24 janvier, un drame largement couvert par les médias outre-Atlantique. Le lendemain, un reportage était déjà consacré à l’événement sur France Info.

En septembre dernier, les Français découvraient un autre drame survenu aux États-Unis, le meurtre d’Irina Zaroutska. Réfugiée ukrainienne, celle-ci se trouvait innocemment à une heure tardive dans un tramway lorsqu’en septembre 2025, elle a été lâchement assassinée à l’aveugle aux cris de « J’ai eu cette fille blanche, j’ai eu cette fille blanche ! » Il s’agit à l’évidence d’un meurtre à connotation raciste, qui a indigné la classe politique américaine. La vidéo de son assassinat a fait le tour du monde et le JDD a publié un article dès le lendemain, le 8 septembre.

France Info a pourtant attendu le 11 septembre, quatre jours après les faits, pour publier sur son site internet un article, dans lequel il est question d’une « polémique ». Comment expliquez-vous une telle différence dans le traitement de deux faits dont l’ampleur est similaire et qui ont suscité la même émotion ?

M. Gilles Bornstein. Avant de répondre à votre question, je voudrais revenir sur l’affaire Cohen car on vient de me communiquer des chiffres : en septembre, il y

a eu 49 occurrences des noms Legrand et Cohen sur France Info, 17 sur LCI – vous voyez que nous ne sommes pas les plus en retard – et 947 sur CNews, ce qui ne vous étonnera peut-être pas.

S’agissant des deux affaires auxquelles vous faites allusion, je ne sais pas vous dire pourquoi elles ont été traitées différemment. Ce que je peux vous dire, c’est que notre déontologie nous demande de traiter de la même manière des affaires comparables. Je sais, s’agissant du drame survenu à Minneapolis, qu’une équipe de France 2 a été envoyée relativement vite sur place et qu’elle a pu travailler pour France Info – vous parliez justement de synergie. Pourquoi les choses sont-elles allées moins vite dans l’autre cas ? Je ne peux pas vous le dire.

M. Charles Alloncle, rapporteur. Le 13 novembre dernier, une journaliste de votre service de fact checking, Linh-Lan Dao, présentait son livre à Toulouse dans le cadre d’une réunion publique aux côtés du député François Piquemal de La France insoumise ; on les voit ensemble sur une affiche arborant le logo du parti. Les dirigeants de France Info que j’ai interrogés m’ont expliqué que, pour n’avoir pas annoncé sa participation à cet événement, la journaliste avait reçu une sanction. Ils ont en revanche refusé de me répondre à ma question sur la nature de la sanction.

Force est de constater que cela suscite une suspicion : y a-t-il vraiment eu sanction ? Cette personne restera-t-elle à l’antenne et y conservera-t-elle son rôle ? Au regard de la responsabilité que cela implique et de l’éthique journalistique, comment la responsable du décryptage et du fact checking d’une antenne du service public peut-elle selon vous participer à une réunion publique avec un député, quel que soit le parti auquel celui-ci appartient ?

M. Gilles Bornstein. Je le répète : je n’ai aucune responsabilité managériale au sein de France Télévisions ni de France Info. Je vous avoue avoir découvert cette histoire en entendant votre échange avec Muriel Pleynet. Elle vous a très clairement indiqué que, pour toute collaboration ou activité extérieure, nous devions demander une autorisation – qui peut nous être accordée ou non. Il semblerait que Linh-Lan ne l’ait pas fait. Muriel a dit qu’elle avait été sanctionnée et n’a pas souhaité vous informer de la nature de la sanction. Je ne la connais pas moi-même mais, pour savoir comment cela se passe dans cette maison quand ce genre de choses arrive, je ne doute pas un seul instant de l’effectivité de la sanction.

M. Charles Alloncle, rapporteur. Ma dernière question portera sur l’honnêteté de l’information, qui est un objectif à valeur constitutionnelle. Le 13 octobre dernier, mon collègue le député UDR Pierre-Henri Carbonnel remportait une élection législative partielle dans le Tarn-et-Garonne. Vous avez commenté cette élection en soulignant que la candidate de la gauche n’était « pas une Insoumise, mais une socialiste à visage humain ».

Mes opinions politiques, vous le savez, sont à l’exact opposé de celles de La France insoumise. Il me semble néanmoins que, lorsque l’on défend le pluralisme, il faut défendre l’expression de tous les partis politiques. Nous vivons en démocratie ; La France insoumise a le droit de se présenter aux élections et d’être traitée de la même façon que les autres partis. Or en évoquant un socialisme « à visage humain », vous assumez une forme de déshumanisation d’un parti, qui soulève des questions : en quoi le ton de France Info est-il réellement plus apaisé que celui des autres chaînes d’information en continu ? Regrettez-vous ce propos qui ressemble davantage à une insinuation personnelle qu’à un commentaire objectif de journaliste ?

M. Gilles Bornstein. Le terme « socialiste à visage humain » renvoie à une notion historique que chacun ici connaît. Cette expression a beaucoup été utilisée au Parti socialiste, alors très puissant, lors des congrès de Rennes et de Metz, pendant lesquels les modérés du parti se définissaient ainsi pour se différencier de ceux qui appartenaient à une gauche plus radicale. Si les socialistes l’emploient, c’est parce qu’il s’agit d’une expression historique, créée, me semble-t-il, par Alexander Dubček pendant le Printemps de Prague pour qualifier sa tentative – dont on sait ce qu’il est advenu – d’instaurer une troisième voie, entre le stalinisme et le libéralisme.

J’ai effectivement qualifié un élu en faveur de qui Bruno Retailleau refusait d’appeler à voter de « socialiste à visage humain ». C’était une expression visant à signifier qu’il s’agissait d’un homme de gauche modéré. Nous devons être honnêtes et impartiaux ; notre cahier des charges ne nous impose pas d’être ennuyeux. Comme vous, politiques, nous avons le droit d’essayer de rendre plus vivante la matière que nous abordons et d’employer des images et des métaphores. Encore faut-il qu’elles ne soient pas blessantes ; si celle-là l’a été pour les Insoumis, je les prie de bien vouloir m’en excuser. Encore faut-il aussi qu’elles soient justes ; peut-être ne l’était-elle pas.

Je revendique que nous ayons, comme les politiques, le droit d’employer un langage imagé. Après tout, il est de notre responsabilité partagée d’intéresser nos concitoyens à la vie publique, ce qui autorise parfois un langage un peu moins soutenu. Encore faut-il, je le répète, que les comparaisons employées soient exactes et qu’elles ne soient pas blessantes. Si vous estimez que celle-là l’était, dont acte. Je le regrette et je ferai attention à l’avenir.

M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Nous en venons aux interventions des orateurs des groupes.

Mme Céline Calvez (EPR). À la notion de neutralité, qui est l’objet de notre commission d’enquête, on pourrait préférer celle d’impartialité, qui est spécifique à l’audiovisuel public – et vous l’avez dit, être impartial ne signifie pas être ennuyeux. Comment jugez-vous la capacité de l’audiovisuel public à garantir cette impartialité dans un paysage médiatique où la culture du clash, la radicalité, la polarisation sont privilégiés ? Comment expliquez-vous que des médias d’opinion qualifient la couverture impartiale de l’information par l’audiovisuel public de biaisée, alors même que c’est sans doute leur propre travail qui mériterait d’être qualifié ainsi ? Comment résister à ce glissement de référentiel ? Quel rôle, quelle posture l’audiovisuel public doit-il adopter à l’heure où il est attaqué ?

M. Gilles Bornstein. Je n’ai pas à qualifier les dires de ce que vous appelez les médias d’opinion. Ils nous jugent comme ils le souhaitent. Je n’ai évidemment pas le même sentiment qu’eux, mais ils sont libres de leurs commentaires, y compris sur nous.

Quant au rôle de l’audiovisuel public dans cet environnement, il n’en est que plus important : nous devons est très rigoureux, très pointilleux et nous garder de toute complaisance lorsqu’il s’agit de respecter nos obligations et notre cahier des charges, c’est-à-dire présenter la vérité et les faits sans aucune concession, de la façon la plus rigoureuse possible. C’est la meilleure réponse à apporter. Si nous y parvenons, les médias du service public auront plus que jamais une importance et seront le meilleur moyen de lutter contre les éléments de désinformation qui peuvent exister ailleurs – c’est vous qui le dîtes, pas moi.

M. Aurélien Saintoul (LFI-NFP). Merci pour ces éclairages historiques sur le socialisme à visage humain – ils sous-entendent que nous serions staliniens, alors que Jean-Luc Mélenchon, pour n’évoquer que lui, était trotskiste, mais j’apprécie l’humour avec lequel vous vous êtes défendu.

France Télévisions a diffusé récemment la part de temps de parole accordé aux différentes formations politiques sur ses antennes. Sur France Info comme sur les autres, les chiffres révèlent une surreprésentation de la droite macroniste et non macroniste – en mettant de côté les interventions de l’exécutif – ainsi que des anciens partis de gouvernement. LR s’est ainsi vu accorder 8,85 % du temps de parole et le PS 8,66 %, contre seulement 6,32 % pour LFI et 4,79 % pour les écologistes. Comment l’expliquez-vous, alors que France Télévisions affirme régulièrement qu’aucun problème de ce genre ne se pose sur ses chaînes ?

Dans le cadre de la commission d’enquête sur l’attribution, le contenu et le contrôle des autorisations de services de télévision à caractère national sur la TNT, nous avons auditionné les dirigeants de La Chaîne parlementaire et de Public Sénat. Ils expliquaient avoir, au vu de leurs petits moyens, opté pour un positionnement consistant à privilégier l’actualité tiède, ce qui leur avait garanti de bonnes audiences. À l’inverse, celles de France Info n’ont jamais décollé et la chaîne n’a pas réussi à imposer une ligne éditoriale singulière. Pourriez-vous envisager de basculer vers un modèle d’info tiède ou de qualifier plus précisément votre ligne éditoriale ?

M. Gilles Bornstein. S’agissant des temps de parole, je suis surpris des chiffres que vous avancez. J’ai sous les yeux les analyses de l’Arcom pour le troisième trimestre 2025 ; le régulateur ne nous a pas signifié de surreprésentation de LR ou du bloc central, ni de sous-représentation de LFI. Je ne sais pas à quels chiffres vous faites référence. En tout cas, je suis soumis à des directives très précises, que je m’efforce de respecter. Il est impossible d’être au demi-pourcent près, car je ne peux pas vous couper en morceaux : dans certains cas, inviter le membre d’un parti fera que celui-ci sera un peu en avance dans son temps de parole, tandis que, si je ne l’invite pas, il sera un peu en retard. On ne peut pas être précis à la décimale près.

Ce que je sais, c’est que nous sommes extrêmement scrupuleux sur ce point. Ce n’est pas toujours facile, car l’Arcom juge a posteriori. Nous devons accorder deux tiers du temps d’intervention à l’ensemble des partis politiques, représentés au Parlement ou non ; à nous de nous débrouiller pour définir des clés de répartition. Il fut un temps, que vous n’avez pas connu car vous êtes un jeune homme, où la vie politique était très simple : il y avait la majorité et l’opposition – le RPR et l’UDF à droite, le PC et le PS à gauche. Désormais, les choses sont beaucoup plus compliquées : il y a des écologistes, des communistes, un bloc central dans lequel il faut aussi inclure Horizons et le Modem, puis il y a le Rassemblement national, le parti d’Éric Ciotti, mais aussi des partis non représentés, ou encore des figures qui participent à la vie politique sans appartenir à aucun parti. L’équilibre est donc très difficile à assurer. Ce n’est pas une raison pour ne pas nous y employer : il est de notre devoir de le faire et il est tout à fait normal que nous y soyons astreints. Nous faisons le plus d’efforts possible pour que vous soyez tous représentés. Je sais en tout cas que la formation politique à laquelle vous appartenez est très régulièrement invitée dans « Les 4V », où je reçois souvent Manuel Bompard, Mathilde Panot et les différents leaders Insoumis.

Pour répondre à votre deuxième question – même si je ne décide pas de la stratégie éditoriale de France Info –, nous appartenons au bloc info de la TNT. Je pense que nous devons rester une chaîne d’info chaude, ce qui ne veut pas dire que nous ne devons pas réfléchir ou qu’il faudrait s’engager dans une course de vitesse pour être le premier à donner une information : nous devons vérifier avant de diffuser, réfléchir à nos propos et aux thèmes traités. Il me semble toutefois que nous devons continuer à traiter l’information dont les Français parlent, qu’ils lisent dans les journaux, qu’ils entendent à la radio. Je ne trouve pas illogique que d’autres chaînes du service public – vous avez évoqué les chaînes parlementaires – traitent de l’information un peu moins chaude en parallèle : comme l’a souligné le rapporteur, chacun doit avoir son positionnement.

M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Ce dont manque France Info, n’est-ce pas d’incarnations très fortes ? Les autres chaînes proposent des tranches d’information occupées par des figures médiatiques. Vos parts d’audience ne révèlent-elles pas la difficulté à proposer une chaîne d’information en continu, publique ou privée, qui résiste à cette forme de starification du journalisme ?

M. Gilles Bornstein. Le rapporteur m’a posé la question tout à l’heure : oui, effectivement, des incarnations fortes, des stars, sont peut-être plus à même de faire de l’audience. J’ose espérer que les incarnations de France Info ne sont si faibles que cela. Ensuite, c’est à nous de le devenir, et de profiter de la chance qui nous est donnée d’être à l’antenne tous les jours pour essayer d’être des incarnations reconnues. Vous m’avez interrogé tout à l’heure sur les différences de salaire : faire venir des incarnations, ça coûte cher. On parle de gens qui sont souvent mieux payés ailleurs, et que nous avons du mal à faire venir.

À mon sens, France Info doit faire un peu de tout. C’est comme dans le foot : certains clubs achètent des vedettes et font aussi sortir des gens du centre de formation. La Masia est le centre de formation du FC Barcelone, qui est aussi l’un des meilleurs clubs d’Europe ; il y a des titis du PSG qui font le bonheur de l’équipe première, à côté des stars reconnues. Nous devons de la même façon former des gens mais aussi en faire venir, éventuellement de la concurrence. Certaines incarnations – Jean-Baptiste Marteau ou Sonia Chironi – se partagent entre France 2, France 3 et France Info.

Il me semble que nous devons trouver notre propre voie vers le succès – comme Alexander Dubček devait trouver la sienne vers le socialisme. Ce n’est pas facile, ça prend du temps, parce que nous sommes dans un univers très concurrentiel et que nous subissons une contrainte budgétaire forte.

Mme Sophie Taillé-Polian (EcoS). J’ai posé cette question des incarnations à M. Delahousse et à Mme Salamé et je suis frappée de constater qu’on emploie le même terme pour l’élection présidentielle : dans les médias comme dans le monde politique, il y a une personnalisation à outrance qui fait parfois passer le reste au second plan.

Ma question est tout à fait pratique : quelles sont les conséquences sur le terrain des réductions budgétaires de ces dernières années ? Avez-vous dû renoncer à envoyer des journalistes sur tel ou tel terrain ? Avez-vous dû faire des choix plus difficiles ? Y a-t-il des impacts sur le travail de la rédaction ? Craignez-vous qu’il y en ait à l’avenir ?

Il y a eu des échanges sur une évolution des formats de France Info, avec plus de plateaux, plus de personnalités dites expertes bien qu’elles ne le soient pas toujours, et moins de présence sur le terrain : l’avez-vous observée ? Est-elle liée à des questions budgétaires ? Il me semble qu’il y a eu un petit rétropédalage, notamment à la suite d’expériences malheureuses avec ces plateaux.

M. Gilles Bornstein. Nous sommes sous contrainte budgétaire, je vous le confirme, et ces contraintes – dans un budget de la nation comme dans celui d’une rédaction – finissent par se voir et se sentir. Bien sûr, nous journalistes voudrions toujours plus de reportages, plus d’explications : on voudrait toujours plus de tout, mais on ne peut pas tout avoir.

Au quotidien, dans « Tout est politique », que je présente parfois en remplacement, les journalistes disponibles pour fabriquer des sujets pour nous, que nous appelons des hubs, c’est-à-dire des journalistes qui sont devant l’écran de la rédaction et présentent par exemple des infographies, ne sont pas pléthore. Nous devons nous les partager. Il m’est arrivé de demander un éclairage sur tel ou tel sujet et que l’on me réponde que nous n’avions pas les moyens de le faire. Cela arrive à tout le monde. J’entendais mes camarades des journaux de 20 heures de la semaine et du week-end dire la même chose : oui, parfois, ils voudraient envoyer des gens en reportage quelque part, mais nous n’en avons pas les moyens. Je les ai aussi entendus dire que quand quelqu’un part en reportage, on lui demande de fabriquer plus de reportages pour mieux amortir son déplacement sur plusieurs émissions – le terme n’est pas joli, mais c’est le bon. Le reportage, ça coûte extrêmement cher : oui, les coupes budgétaires ont des conséquences.

En ce qui concerne les coûts des émissions, vous n’avez pas totalement tort : un talk-show coûte moins cher qu’une émission de reportage. Ce n’est pas gratuit pour autant : il faut faire venir les invités, souvent en taxi. Ce ne sont pas les mêmes montants, mais vous seriez surpris des frais de taxi payés chaque année par France Info. J’ai été sidéré, pour ma part.

De fait, nous allons peut-être nous diriger vers plus d’expertise dans la grille. On a le droit de se faire de la pub : la direction de la chaîne m’a demandé de créer une émission d’expertise où nous traiterons un thème. Elle va s’appeler « Le Tour de la question » et elle commence lundi, exactement à cette heure-ci. J’espère que ce seront bien de vrais experts et je peux vous dire que je mettrai beaucoup d’énergie, avec mon équipe, à les choisir pour leur compétence. En l’occurrence, c’est une émission que nous ne faisons pas pour faire des économies. Je conçois qu’il n’y a jamais d’experts neutres et je comprends que ce mot puisse être commenté ; mais l’expertise, ce n’est pas un gros mot.

Je n’ai pas besoin de vous convaincre que « C dans l’air » est une excellente émission mais il s’agit pour le coup uniquement d’une émission d’expertise. C’est aussi le rôle du service public.

M. Erwan Balanant (Dem). Il a été reproché tout à l’heure à France Info de ne pas avoir d’identité, comme l’information internationale pour LCI par exemple. C’est pourtant logique : cela correspond aux missions qui lui sont confiées par les textes que nous votons.

Il me semble en revanche que France Info est la seule chaîne de télévision à faire un journal quotidien sur les outre-mer, à être présente sur le terrain dans tous les territoires, à faire un vrai travail d’enquête approfondi – il n’existe pas d’enquêtes aussi approfondies sur BFM TV.

Les audiences de France Info ne sont pas les plus importantes, mais leur impact en ligne est énorme. Il y a peut-être une marge de progression pour mieux intégrer toute la force de frappe de l’audiovisuel public français. Comment peut-on améliorer encore votre présence dans les espaces numériques ? Comment mieux envisager une meilleure intégration des programmes ? Par exemple, certaines émissions de France Culture pourraient être mieux liées avec des informations que vous mettez vous-même en avant.

Ma deuxième question porte sur la difficulté à inviter des hommes et femmes politiques. N’y a-t-il pas un risque de voir disparaître l’invité politique, comme c’est déjà le cas pour « Les Informés » ? Je trouverais dommage de ne plus voir que des experts. La parole politique est loin d’être parfaite, mais nous incarnons des territoires, des gens, des sensibilités. Je précise que ce n’est pas une demande d’invitation, vous m’invitez suffisamment !

M. Gilles Bornstein. S’agissant des invités politiques, vous avez raison. Il me semble parfaitement normal que nous soyons sous la surveillance étroite de l’Arcom, parce que nous sommes comptables du pluralisme. Mais il est parfois si compliqué de répondre aux contraintes qui nous sont imposées – on l’a vu tout à l’heure avec les émissions de France 5 – que la tentation de ne plus inviter de responsables politiques peut exister. Jusqu’à présent, nous n’y avons jamais cédé. Comme vous pouvez le constater, nous invitons de nombreux politiques sur l’antenne de France Info. Dans l’émission quotidienne « Tout est politique », qui commence à 19 heures 30, un homme ou une femme politique est invité pendant vingt-cinq minutes, pendant le créneau qu’on appelle l’access prime time ; peu de chaînes d’info en font autant.

En fin de compte, c’est vous qui incarnez le suffrage des Français. C’est pour ou contre vous qu’ils votent. C’est vous, les politiques, qui avez la charge de la conduite du pays. Je trouve donc tout à fait normal qu’on vous donne la parole et je serais triste qu’on arrête de le faire. Je tiens cependant à vous rassurer : je n’ai pas entendu le moindre propos en ce sens sur France Télévisions. J’ignore si l’émission « Télématin », par exemple, peut être qualifiée d’infotainment, mais elle mélange de l’information en tant que telle dans les journaux télévisés et des rubriques plus récréatives. Depuis quarante ans, les directions de l’information successives ont toujours jugé très important d’y conserver une interview politique et je n’ai pas l’impression que cela soit appelé à changer.

Vous avez évoqué nos missions ; je ne peux que plussoyer, en en ajoutant une, le fact checking. L’émission « Vrai ou faux », présentée sur France Info par Julien Pain, est un véritable programme de vérification de l’information dont l’objet est de vérifier la véracité des dires de toutes les familles politiques.

M. Emmanuel Maurel (GDR). Vous avez fait l’essentiel de votre carrière dans l’audiovisuel public. Selon vous, en quoi le traitement de l’information y est-il spécifique ?

Autre question : vous vous présentez comme éditorialiste. C’est une notion difficile à cerner : un éditorialiste, c’est un journaliste politique mais qui adopte un ton personnel et donne une opinion. Comment concilier cela avec l’injonction d’impartialité ?

Enfin, l’information étant de plus en plus consommée en ligne et sur les réseaux sociaux, où elle n’est pas toujours très fiable, comment faites-vous pour attirer un public jeune et lui proposer des informations vérifiées ?

M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Il est vrai que le métier d’intervieweur politique et celui d’éditorialiste sont un peu différents. L’éditorialiste peut donner une opinion – c’est même ce qu’on lui demande ! Certains éditorialistes sont de gauche, d’autres de droite. Or vous faites cet exercice sur France Info, tout en étant par ailleurs un intervieweur totalement impartial – ou du moins est-ce ce qui vous est demandé – aux « 4V », dans l’émission « Télématin ». Comment concilie-t-on ces deux rôles ? S’agit-il de deux casquettes différentes ou la distinction est-elle ténue ?

M. Gilles Bornstein. Ce sont deux exercices différents. Un éditorialiste doit aller au-delà des faits bruts pour les décrypter et les mettre en perspective, ce qui implique en effet une part d’analyse personnelle – mais faire une analyse personnelle ne signifie pas qu’on est partial, encore moins partisan. La mise en perspective peut tout à fait se concilier avec l’impartialité, à condition que l’analyse s’exerce dans un cadre déontologique et qu’elle soit fondée sur des faits, non sur des impressions. Quand je suis éditorialiste, j’essaie de donner une analyse que je me force à baser sur des faits, et non sur ce que je pense.

Le mot « neutre » ne veut pas dire grand-chose. En revanche, je m’efforce d’être impartial. Dans mes fonctions d’éditorialiste comme d’intervieweur, je m’astreins à la plus grande impartialité possible. D’aucuns trouveront peut-être que je n’y arrive pas toujours, mais c’est ce que j’essaie de faire et, en tout état de cause, j’agis dans un cadre déontologique très ferme et clair qui m’y oblige.

Même réponse en ce qui concerne les spécificités du service public de l’audiovisuel : le cadre déontologique est très précis. Nous devons « débunker » les vérités alternatives et plus que jamais pourchasser les fake news. Plus les fake news se multiplient ailleurs, plus nous devons être rigoureux. Être intraitables en la matière est le meilleur moyen que nous avons pour attirer à nous un public jeune. Il est vrai que ce ne sont pas les plus jeunes qui regardent la télévision : les élèves du primaire et du secondaire ne sont évidemment pas majoritaires dans la structure de l’audience des émissions que je présente, que regardent plutôt des gens d’âge mûr. Si l’information de service public arrivait à reconquérir un public jeune, ce serait pas mal ; mais c’est compliqué.

Mme Ersilia Soudais (LFI-NFP). Vous venez de rappeler l’importance du cadre déontologique. Or, le 29 avril 2024, vous avez interviewé Mme Hassan, ce qui vous a valu de vous faire taper sur les doigts par le Conseil de déontologie journalistique, qui vous a reproché d’avoir employé des méthodes déloyales et de défendre votre propre opinion. Cet incident est loin d’être isolé : quelques années auparavant, Acrimed vous pointait déjà du doigt en signalant que vous aviez interviewé Alain Minc et Jean-Pierre Mercier de façon tout à fait inéquitable, en étant très complaisant avec le premier alors que vous aviez interrompu le second à dix reprises.

Depuis les remarques du CDJM, je n’ai pas l’impression que vous vous soyez remis en cause. Tout récemment, vous receviez Manuel Bompard aux « 4V », et j’ai eu le sentiment que vous instrumentalisiez cette interview pour faire valoir votre obsession contre Jean-Luc Mélenchon. J’entends que vous ne voulez pas être ennuyeux, mais quand comptez-vous faire preuve d’un minimum de déontologie ?

M. Gilles Bornstein. J’ignore si j’ai l’intention d’être ennuyeux, mais je constate que vous n’avez pas l’intention d’être impartiale ! Excusez-moi mais je ne vous autorise pas à parler, me concernant, d’une obsession anti-Jean-Luc Mélenchon ! Où avez-vous trouvé cela ? J’essaie d’exercer mes fonctions avec la plus grande impartialité. Il serait prétentieux de vous dire que j’y arrive tout le temps – je suis comme tout le monde. Depuis neuf ou dix ans que la chaîne France Info existe, il est vrai que j’ai fait de très nombreuses interviews et de très nombreuses heures d’antenne. Suis-je tout le temps parfait ? Non. Y a-t-il à redire à certains de mes propos ? Sans doute. Et vous avez parfaitement le droit de ne pas être d’accord avec moi.

J’ai vu la note du CDJM concernant mon interview de Rima Hassan – étant précisé que France Télévisions n’adhère pas à cet organisme. Il me reproche une absence de neutralité et le fait que le ton soit monté. Un mot sur le ton : il est vrai qu’un plateau de télévision ressemble davantage à la vie que ce qui se passe ici. On se parle normalement : après chacune de mes questions, vous ne me dites pas : « Merci, monsieur le journaliste, pour cette question à laquelle je vais essayer de répondre », et après vos réponses, je ne vous dis pas : « Merci, madame la députée, d’avoir répondu le plus complètement possible à ma question ». On discute, et comme dans toute discussion, le ton, sans même monter, est parfois un peu plus soutenu. En toute franchise, cela me paraît normal. La vie publique, c’est la vie. Ni les uns ni les autres nous n’avons intérêt à nous livrer à des exercices sous cloche. Nous représentons les Français ; les échanges entre journalistes et parlementaires sont des échanges normaux de la vie.

Quant à l’interview dont vous me parlez, il m’a semblé, à l’époque, que Rima Hassan usait de procédés dilatoires pour ne pas répondre à mes questions. Si j’ai donné l’impression d’être partial, j’en suis désolé, ce n’était pas du tout ma volonté. Encore une fois, j’exerce mon activité au quotidien dans un cadre déontologique qui me force à rechercher la plus grande impartialité possible.

M. Charles Alloncle, rapporteur. Ma question suivante est importante et des millions de Français se la posent. L’article 35 du cahier des charges de France Télévisions dispose que France Télévisions assure « l’expression pluraliste des courants de pensée et d’opinion ». Pourtant, le 7 octobre 2021, donc quelques mois avant l’élection présidentielle de 2022, vous avez reçu sur le plateau de France Info Ian Brossat, élu du Parti communiste à la mairie de Paris. Vous lui avez affirmé catégoriquement ceci, à l’antenne et en direct : « Éric Zemmour n’a pas le droit de venir ici. » Vous êtes revenu sur ces propos le lendemain, en expliquant vous être « mal exprimé », mais vous avez tout de même été convoqué par la direction pour un entretien disciplinaire.

Vous n’ignorez pas que le respect du pluralisme est une obligation légale et même un objectif à valeur constitutionnelle. Qui, monsieur Bornstein, n’a pas le droit de venir sur France Info ? Comment avez-vous pu rompre de manière aussi décomplexée et assumée avec l’obligation légale de respect du pluralisme ?

M. Gilles Bornstein. Merci, monsieur le rapporteur, de me donner l’occasion de revenir sur cet incident, qui a eu lieu dans une temporalité bien précise. Nous étions le 8 octobre 2021. Éric Zemmour n’était pas encore candidat à l’élection présidentielle ; il n’avait même pas créé son parti, Reconquête. Il se trouvait dans une zone grise : il avait quitté CNews le 13 septembre, c’est-à-dire quelques jours avant cette interview. Du point de vue du pluralisme, il était donc difficile d’appréhender le statut qu’il convenait de donner à Éric Zemmour avant l’élection présidentielle. Il a été candidat mais il aurait pu ne pas l’être.

Dans ce contexte, j’avais reçu – nous avions tous reçu – une consigne extrêmement claire du directeur de l’information de l’époque, Laurent Guimier : puisque nous ne savions pas ce qu’il en était et comment le comptabiliser, la consigne était de ne pas inviter Éric Zemmour dans les émissions politiques tant que sa situation n’était pas clarifiée.

C’est alors que se produit l’épisode dont vous me parlez, sur le plateau. J’interviewe en effet Ian Brossat, sénateur communiste, à qui je demande comment il interprète la montée d’Éric Zemmour, que nous sentions dans l’opinion. Ian Brossat me répond ceci : « C’est vous, les médias, qui faites monter Éric Zemmour ». Je lui réponds : « Ne me dites pas ça à moi, je n’ai pas le droit de l’inviter. »

Évidemment, la formule était malheureuse : il ne s’agissait pas de droit mais de respect des consignes qui m’avaient été données – consignes que je comprends tout à fait, car on ne savait pas quel était le statut d’Éric Zemmour. Il n’était absolument pas question de le priver de parole, mais, dans ce moment, il y avait une zone grise. Encore une fois, la formule était maladroite, et elle était trop lapidaire, car j’aurais dû rappeler le contexte comme je viens de le faire.

Vous me demandez comment j’ai pu à ce point méconnaître le pluralisme : je ne l’ai pas méconnu du tout, et France Télévisions pas davantage, puisqu’à l’instant même où Éric Zemmour s’est déclaré candidat à l’élection présidentielle, le 30 novembre, il a été invité sur les antennes de France Télévisions, dans les journaux et dans les grandes émissions politiques de la campagne. Il a été traité comme tous les autres candidats. Au reste, l’Arcom nous a donné quitus du respect des temps de parole pendant cette campagne électorale. Nous n’avons donc nui à aucun pluralisme. J’ajoute que depuis, les membres de Reconquête, désormais parti politique, sont invités tout à fait normalement sur nos antennes. J’ai moi-même reçu Éric Zemmour il y a quelques semaines aux « 4V », et je n’ai pas l’impression qu’il gardait le souvenir cuisant d’y avoir été privé d’antenne. Sarah Knafo est elle aussi régulièrement invitée.

M. Charles Alloncle, rapporteur. Je comprends que vous ne faites donc que relayer une consigne qui vous a été donnée par votre directeur de l’information de l’époque, Laurent Guimier. Mais qu’est-ce qui justifie qu’une personnalité politique, parce qu’elle ne serait pas encore candidate à l’élection présidentielle, soit interdite d’antenne sur France Info ? Ne receviez-vous à l’époque que des personnalités politiques qui s’étaient officiellement déclarées candidates à l’élection présidentielle ? Avez-vous interdit d’autres personnalités au motif qu’elles se seraient trouvées dans la même zone grise ?

M. Gilles Bornstein. Il ne m’appartient pas de discuter les consignes qui me sont données mais, en tant que salarié loyal à mon employeur, de les appliquer. Je les ai donc appliquées.

Néanmoins, je vais quand même les commenter. Avons-nous reçu d’autres personnalités politiques qui n’étaient pas candidates ? Bien sûr que oui. Mais à l’époque, Éric Zemmour n’était pas une personnalité politique. Aujourd’hui, il l’est. C’est un anachronisme de vouloir juger la situation de 2021 à la lumière de ce qu’on sait aujourd’hui. Éric Zemmour était au tout début de son arrivée en politique ; quelques jours avant l’interview en question, il était encore éditorialiste sur la chaîne qui s’appelait alors iTélé – il était mon confrère, en quelque sorte. Ce n’est donc pas un homme politique que nous avons refusé d’inviter dans des émissions politiques, mais une personne qui se trouvait dans une zone grise – encore une fois, il n’était pas candidat, il n’avait pas créé son parti, et nous étions dans l’incertitude quant à la façon de le traiter parce qu’on ne savait pas ce qu’il allait faire. Il n’a pas été lésé. Le temps de parole qu’il aurait eu avant, il ne l’aurait pas eu après. Je le répète, il n’a pas été lésé, et l’Arcom nous a donné quitus de notre gestion rigoureuse et normale des prises de parole d’Éric Zemmour pendant la campagne électorale.

M. Charles Alloncle, rapporteur. Cette interdiction d’inviter Éric Zemmour sur le plateau de France Info TV vous a-t-elle été donnée pour d’autres personnalités qui n’avaient pas encore déclaré leur candidature à l’élection présidentielle ? D’autres personnes ont-elles été traitées de la même manière à quelques mois de l’élection ?

M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Est-ce le fait qu’il ait été éditorialiste ou journaliste qui créait la zone grise en question, ou la même règle s’appliquait-elle à d’autres personnalités qui n’étaient pas encore candidates ?

M. Gilles Bornstein. Non. C’est le caractère incertain de son statut de l’époque. À l’époque, Éric Zemmour était éditorialiste. Il s’est lancé en politique – maintenant, on le sait. Pendant toute une période très claire, il n’était qu’éditorialiste, pendant une autre période très claire, il était devenu homme politique, mais il y a aussi eu une période grise pendant laquelle il était compliqué de le comptabiliser, sachant que nous sommes tenus de respecter les règles applicables aux temps de parole. Je suppose que pendant cette période, la direction de l’information a dû avoir une hésitation ; de cette hésitation est née la demande qui nous a été faite de ne pas le recevoir dans les émissions politiques tant qu’on ne savait pas exactement ce qu’il ferait. Encore une fois, aussitôt qu’il a été candidat, il a été reçu tout à fait normalement, et il est désormais à la tête d’un parti politique qui est traité normalement lui aussi, conformément au temps de parole qui lui revient.

M. Charles Alloncle, rapporteur. M. Matthieu Pigasse laisse entendre qu’il pourrait être candidat aux prochaines élections présidentielles. Est-ce que vous lui refuseriez également tout droit de cité dans vos émissions sur France Info au motif qu’il serait dans une zone grise, n’étant pas encore candidat déclaré à l’élection présidentielle ? Assumeriez-vous de ne pas l’inviter, comme M. Zemmour ?

M. Gilles Bornstein. Je vois bien le piège que vous me tendez : il ne m’a pas échappé que Matthieu Pigasse a été invité récemment à une émission politique et que la façon dont il a été présenté a suscité un débat. Je n’en sais rien ; je ne suis ni directeur de France Info, ni directeur de l’information, ni rédacteur en chef.

C’est une chose de participer à un talk-show comme il l’a fait, c’en est une autre de participer à une émission électorale. Si je devais faire un pronostic, je dirais que s’agissant d’une émission purement électorale, oui, nous attendrions que ses intentions soient plus claires avant d’inviter Matthieu Pigasse. La une de La Tribune d’hier sur les patrons qui veulent se lancer en politique ne vous a sans doute pas échappé ; je vous dirais la même chose de Michel-Édouard Leclerc, car s’il se lançait en politique, nous aurions des problèmes pour déterminer à quel moment il est chef d’entreprise et à quel moment il est politique. La matière que nous traitons est humaine. Tout est plus facile à dire a posteriori, une fois qu’on connaît l’histoire, mais sur le moment, c’est beaucoup plus compliqué, sachant que nous devons rendre des comptes. Vous avez raison, un certain nombre de personnalités dont la volonté de faire de la politique est de plus en plus manifeste pourrait susciter des questions quant à leur traitement.

M. Charles Alloncle, rapporteur. Je n’ai pas bien compris votre réponse. Si Éric Zemmour n’avait pas le droit de venir sur les plateaux de France Info, nous dites-vous, c’est parce qu’il n’avait pas encore déclaré sa candidature à l’élection présidentielle et qu’il n’était pas politique. M. Pigasse, en revanche, qui remplit à peu près les mêmes critères – il sous-entend qu’il pourrait être candidat à la prochaine élection présidentielle alors qu’il n’est pas politique –, est invité sur les antennes du service public. Comment justifiez-vous ce « deux poids, deux mesures » ?

M. Gilles Bornstein. Nous ne sommes pas dans la même temporalité. Nous étions alors à quelques mois de l’élection présidentielle – autrement dit, c’est comme si nous étions dans un an environ par rapport à la prochaine élection. Or le contexte politique dans un an ne sera pas tout à fait le même.

Je ne prétends pas que nous avons été parfaits. Je dis que des consignes m’avaient été données. Il ne m’appartient pas d’en juger. J’ai appliqué les consignes qui m’avaient été données. Nous devions décider comment traiter M. Zemmour. Aucun préjudice ne lui a été fait, ni à sa candidature. Il a été traité comme tous les autres candidats à l’élection présidentielle et l’Arcom nous en a donné acte.

M. Charles Alloncle, rapporteur. Consigne vous a donc été donnée de ne pas inviter M. Zemmour pour les motifs que vous avez expliqués. Pourtant, vous dites aussi que vous avez une forme d’indépendance dans le choix de vos invités et dans la conduite de vos émissions et entretiens. N’y a-t-il pas là une contradiction ? Comment pouvez-vous exercer librement votre métier d’éditorialiste ? Recevez-vous des consignes de la part de la direction de France Télévisions d’inviter telle ou telle personnalité, politique ou non ?

M. le président Jérémie Patrier-Leitus. En vous écoutant répondre sur Éric Zemmour et Matthieu Pigasse, on a le sentiment que les critères sont assez flous, imprécis, qu’on tâtonne, que chacun fait comme il le sent – je n’irai pas jusqu’à parler d’arbitraire. Faut-il que l’Arcom précise les critères ? Dans l’état de confusion généralisée et compte tenu de la méfiance des Français à l’égard de la classe politique et des journalistes, nous devons être clairs sur l’endroit d’où chacun parle. Le respect des exigences de pluralisme politique doit s’appuyer sur des critères objectifs, factuels. Or les cas de Matthieu Pigasse et d’Éric Zemmour montrent que nous sommes dans des zones grises où chacun essaie de trouver les règles les plus pertinentes. Vous avez une longue expérience et vous êtes attaché au pluralisme politique ; vous savez qu’il est parfois difficile de le mettre en œuvre. Quelles règles pourrions-nous préconiser pour garantir ce pluralisme ? Faut-il renforcer les règles actuelles, par exemple classer dans une catégorie particulière les personnes qui sont potentiellement candidates à une élection ? Faut-il au contraire maintenir ces zones grises, ces tâtonnements, pour préserver la liberté éditoriale ?

M. Gilles Bornstein. M. le rapporteur a cru voir une contradiction entre les libertés dont je bénéficie et les consignes qui me sont données ; il n’y en a aucune. Un chef est fait pour cheffer, comme vous le savez. Il arrive en effet qu’on nous donne des indications ; c’est le rôle d’un directeur de l’information, lorsqu’il existe une zone grise et qu’il faut décider, de demander de faire ceci ou cela.

Oui, je reçois des consignes tous les jours. Ma boîte mail est pleine de messages envoyés par les différentes personnes qui s’occupent de la déontologie à France Télévisions, par exemple pour m’indiquer où en sont les temps de parole de telle et telle formation politique, et pour demander d’inviter en priorité des membres de l’une ou l’autre d’entre elles. J’ai des consignes et j’essaie d’y obéir. En revanche, j’ai aussi une liberté : si on me demande d’inviter des représentants du Modem, personne ne me dira qu’il faut inviter M. Balanant plutôt que M. Mattei. S’il m’est demandé de donner du temps de parole au groupe EPR et que c’est Mme Calvez que je veux inviter, j’invite Mme Calvez. Il n’y a donc pas de contradiction entre la liberté éditoriale dont je bénéficie quant au choix des personnalités que je reçois et le respect des consignes. Tout salarié est soumis à des consignes ; c’est parfaitement normal.

Quant à l’arbitraire, monsieur le président, nous sommes hors période électorale. Dans ce cas, l’Arcom nous donne une règle : un tiers de temps de parole à l’exécutif et deux tiers aux partis politiques. À l’intérieur de ces deux tiers, on se débrouille. L’Arcom ne nous donne aucune clé et nous demande de répartir les temps de parole comme nous le jugeons le plus pertinent au vu de quatre critères : les résultats aux élections passées, le nombreux d’élus, parlementaires ou dans les collectivités locales, les sondages et, enfin, la capacité à animer le débat politique.

Ce dernier critère nous permet voire nous impose d’inviter certaines personnes. Dominique de Villepin, par exemple, a en ce moment une capacité à animer le débat politique, même s’il ne remplit pas les deux premiers critères et qu’il ne remplit qu’éventuellement le troisième. Et nous devons nous débrouiller pour trouver la bonne clé de répartition afin d’attribuer ou non du temps de parole à Dominique de Villepin.

Je ne dirais pas pour autant que cela laisse la place à l’arbitraire, mais plutôt à l’interprétation et aux choix que font les rédactions. Nous avons essayé de définir, en pourcentage, le temps de parole des uns et des autres en combinant ces critères. Est-ce une science exacte ? Non, évidemment. Faudrait-il des critères plus stricts ? Faudrait-il que l’Arcom soit plus directive ? Ce n’est pas à moi de le dire. J’ai une réponse évidente : cela nuirait à notre liberté d’information. D’un autre côté, cela nous simplifierait parfois la tâche. Quoi qu’il en soit, ce n’est pas à moi de dire comment l’Arcom doit nous demander de respecter le pluralisme ; je me contente de le respecter.

M. le président Jérémie Patrier-Leitus. D’où le problème suivant : certains petits partis politiques comme l’UDR ou Horizons ont peu de temps de parole, tandis que le temps de parole d’une personnalité comme Dominique de Villepin n’est pas décompté.

M. Gilles Bornstein. En effet. J’ai reçu aux « 4V » Éric Ciotti, mais pas Dominique de Villepin.

M. Charles Alloncle, rapporteur. Autre question : vous avez été conseiller du producteur Jean-Luc Delarue pendant près de dix ans. Vous étiez très proches ; vous aviez son oreillette, comme on dit : vous étiez son rédacteur en chef, mais aussi sa « petite voix » lorsqu’il présentait l’émission « Ça se discute ». Vous aviez d’ailleurs rejoint la société de production Réservoir Prod en 1995. Pouvez-vous nous en dire davantage sur cette expérience ? Quel était votre rôle précis auprès de M. Delarue ?

M. Gilles Bornstein. J’ignorais que l’objet de cette commission soit d’enquêter sur ma carrière ! Mais je vais vous répondre…

Jean-Luc Delarue avait l’habitude de dire qu’il produisait les émissions qu’il n’animait pas mais qu’il ne produisait pas les émissions qu’il animait. J’étais donc le producteur de « Ça se discute ». En télévision – nous quittons le domaine de l’information à proprement parler –, le producteur est, dit-on, celui qui répond aux questions en dernier ressort, celles auxquelles personne n’est parvenu à répondre avant. C’est moi qui avais le final cut. Sur les dix années que j’ai passées à Réservoir Prod, j’ai produit « Ça se discute » pendant sept ans. J’étais en effet l’oreillette – je parlais à Jean-Luc Delarue à l’antenne. Pour le reste, j’étais salarié de sa société de production.

Que dire d’autre, sinon que l’émission « Ça se discute » a fait les beaux jours du service public ? Elle marchait très bien. La télévision à la première personne n’existait pas encore beaucoup ; seules les institutions avaient le droit de s’exprimer. On invitait des chefs de partis politiques, des présidents d’association mais on donnait rarement la parole à la première personne. « Ça se discute » a justement permis de faire entrer dans le salon des Français des gens qui s’exprimaient à la première personne. C’était une forme de catharsis pour ceux qui parlaient, et le public très nombreux qui nous écoutait découvrait des faits de société, des pathologies et diverses réalités de la société française.

M. Charles Alloncle, rapporteur. Si je vous pose la question, c’est parce que nous nous intéressons de près aux liens entre les sociétés de production privées et l’audiovisuel public. Vous vous souvenez certainement de l’affaire importante – et accablante – des animateurs-producteurs en 1996. Le scandale a été tel qu’il a conduit à la démission du président de France Télévisions, Jean-Pierre Elkabbach. Pour concurrencer TF1 sur le terrain du divertissement, France Télévisions avait recruté de jeunes animateurs-producteurs : Arthur, Nagui et surtout Jean-Luc Delarue, dont vous étiez, vous l’avez reconnu, le conseiller.

À l’époque, un rapport parlementaire du député Alain Griotteray a dévoilé des faits accablants : le trio Arthur-Nagui-Delarue consommait à lui seul près d’un quart du budget des programmes de France 2. Près d’un quart – l’équivalent de 250 millions par an aujourd’hui ! On apprend également dans ce rapport que l’année suivant sa création, la société de production de votre ancien mentor a perçu 135 millions de francs via des contrats opaques avec France 2. Les trois quarts du chiffre d’affaires de cette société venaient du service public et les marges avoisinaient 40 %. Celui qui résume le mieux cette affaire est un journaliste du Monde, dans un article du 24 août 2012 : « Avec Nagui et Arthur, Jean-Luc Delarue devient alors le symbole de cette débauche d’argent public finançant des sociétés de production privées. »

Ma question est simple : vous qui étiez proche de Jean-Luc Delarue et qui travailliez pour lui, étiez-vous au courant de ces contrats, du niveau des marges, et des pratiques courantes de surfacturation qui ont choqué des millions de Français à la fin des années 1990 ?

M. Gilles Bornstein. Il me semblait que l’objet de cette commission d’enquête était le pluralisme dans l’audiovisuel public…

M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Pas seulement. La commission d’enquête porte sur le pluralisme de l’information mais aussi sur le fonctionnement de l’audiovisuel public. La bonne compréhension des relations contractuelles entre les producteurs et France Télévisions nous intéresse, et le rapporteur a demandé des documents en ce sens. Nous auditionnerons quant à nous les dirigeants des sociétés de production encore existantes – Jean-Luc Delarue étant décédé.

M. Erwan Balanant (Dem). Qu’est-ce que ça veut dire ? Pourquoi ces questions ? C’est lamentable !

M. Charles Alloncle, rapporteur. C’est la dernière grande affaire dans l’audiovisuel public ! Que voulez-vous couvrir ? Qu’est-ce qui vous gêne dans cette question ?

M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Je suspends l’audition.

La réunion est suspendue à dix-huit heures quarante et reprise après quelques instants.

M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Reprenons : le rapporteur faisait référence à un rapport parlementaire important, établi il y a trente ans par le député Griotteray, qui avait mis en lumière de graves dysfonctionnements dans les contrats passés entre France Télévisions et des sociétés de production, dont celle de Jean-Luc Delarue. Celui-ci étant décédé et sa société de production étant fermée, il sera difficile de la contrôler. En revanche, puisque vous travailliez à l’époque avec Jean-Luc Delarue, peut-être pouvez-vous nous éclairer sur ce qui a entraîné le départ de Jean-Pierre Elkabbach.

M. Gilles Bornstein. Plusieurs points. D’abord, je n’étais pas le conseiller de Jean-Luc Delarue ; j’étais son salarié. J’avais un contrat de droit privé tout à fait normal, aux termes duquel je n’étais pas conseiller mais chargé de fabriquer des émissions – de même que je fabrique encore aujourd’hui des émissions. Je ne participais donc en rien – j’y insiste, en rien – à la négociation des contrats.

Oui, je savais – comme tout le monde – que faire de la télé était pour Jean-Luc Delarue une activité rémunératrice. Mais à quel point ? Je n’en savais rien et je ne me suis jamais posé la question. Ce n’était pas mon problème ; j’essayais de construire des émissions.

De mémoire, je suis arrivé à Réservoir Prod en septembre 1996, alors que les contrats en question avaient déjà été signés. Je n’ai donc pas participé à la création de cette société. Je comprends bien que ce qui vous intéresse, ce n’est pas ma présence à Réservoir Prod, mais les contrats que cette société a passés avec l’audiovisuel public. Encore une fois, de même que je n’exerce aujourd’hui aucune fonction de direction à France Info, je n’avais aucune fonction de direction à Réservoir Prod.

En revanche, je voudrais vous répondre sur un point : je n’ai pas le moindre doute quant à la mission de service public des émissions que produisait Réservoir Prod. C’était il y a vingt-cinq ans mais j’essaie de me souvenir de certains sujets : nous faisions par exemple deux heures d’émission sur des malades atteints de myopathie, sur les addictions, sur la vie en prison et les difficultés rencontrées après la sortie de prison. Je n’ai pas le moindre doute – et je recevais de nombreux témoignages de Français en ce sens – quant au fait que l’émission « Ça se discute » remplissait une mission de service public et a beaucoup aidé des Français au quotidien, ceux qui y participaient comme ceux qui la regardaient.

M. Charles Alloncle, rapporteur. Le scandale impliquant M. Delarue a été révélé en 1996. Pourquoi avez-vous continué de travailler pour sa société jusqu’en 2005 ? Estimez-vous que les leçons de ces contrats opaques et surfacturés entre l’audiovisuel public et certains animateurs-producteurs ont été retenues ?

M. Gilles Bornstein. J’avoue ne pas très bien comprendre votre première question. J’étais salarié de Réservoir Prod, je fabriquais une émission, « Ça se discute », dont j’étais extrêmement fier – et je reste fier d’y avoir participé. Mais encore une fois, je ne participais pas à la rédaction des contrats. J’étais salarié de Réservoir Prod, dans de bonnes conditions, mais qui n’avaient absolument rien d’exorbitant. Je n’avais donc pas la moindre raison de quitter cette entreprise pour laquelle je faisais un travail qui me passionnait.

Quant aux leçons qui en ont été tirées, je n’en sais rien. Je ne suis pas salarié d’une boîte de production mais salarié d’une chaîne, salarié de l’audiovisuel public. Oui, j’ai travaillé pendant dix ans dans une société de production. Je sais que le service public fait appel à des sociétés de production. La seule chose que je peux dire, c’est qu’elles font très bien leur métier. « C à vous », « C dans l’air », « C ce soir » de Karim Rissouli sont d’excellentes émissions – il se trouve que ce sont elles que je regarde, car ce sont des émissions d’information, tant et si bien qu’elles sont désormais dans le giron du nouveau directeur de l’information, Philippe Corbé. Mon avis est éditorial : ces émissions sont très bien faites, montées, produites, présentées. En revanche, je n’ai pas d’avis sur les contrats qui lient les sociétés qui les produisent au service public, pour la bonne et simple raison que je ne les connais pas.

M. Charles Alloncle, rapporteur. Nous avons reçu la semaine dernière les représentants syndicaux de France Télévisions. Certains, notamment Force ouvrière, dénonçaient l’externalisation de la ligne éditoriale et de nombreuses émissions du service public à des sociétés de production, citant notamment les émissions produites par Mediawan que vous avez mentionnées. Selon vous, le fait de confier un tel nombre d’émissions importantes du service public à des sociétés de production privées présente-t-il un risque pour le respect des obligations de neutralité ?

M. Gilles Bornstein. Non, je ne crois pas que ce soit l’externalisation qui présente des risques. Je ne connais pas précisément la réglementation – je suis journaliste, non juriste – mais je suppose que les sociétés en question sont soumises aux mêmes obligations que nous. Le fait que ces émissions répondent à la même direction au sein de l’audiovisuel public me semble de nature à vous rassurer.

M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Je vous remercie. La séance est levée.

*


Audition, ouverte à la presse, de représentants de la société des journalistes de France Télévisions : M. Valéry Lerouge, président de la SDJ France TV rédaction nationale, M. Alexandre Peyrout, membre du bureau de la SDJ France TV rédaction nationale, M. Christophe Gascard, président de la SDJ France Info TV, et M. Pierre Godon, président de France Info numérique (3 février 2026)

Mme la présidente Sophie Mette. Soyez les bienvenus pour cette audition qui va nous permettre d’entendre plusieurs représentants de la Société des journalistes de France Télévisions.

Monsieur Valéry Lerouge, vous avez toujours voulu être journaliste... Lorsque vous étiez lycéen, vous aviez paraît-il déjà lancé une émission de radio hebdomadaire sur Radio Manche. Vous avez véritablement commencé votre carrière à la radio, sur France Info, avant d’intégrer France Télévisions en septembre 2007, où vous étiez grand reporter. Vous êtes un visage connu de l’information, puisque vous avez notamment couvert l’actualité européenne en tant que correspondant à Bruxelles de 2015 à 2020, avant de rejoindre le service Enquête et reportage de France 2. Vous êtes par ailleurs et à ce titre ici aujourd’hui président de la Société des journalistes de France Télévisions, rédaction nationale.

Monsieur Alexandre Peyrout, vous êtes membre du bureau de la Société des journalistes de France Télévisions, rédaction nationale. Vous êtes journaliste depuis 2015, après plusieurs stages à Sud-Ouest, LCP ou Ouest France. Vous êtes entré chez France Télévisions en janvier 2018, où vous êtes aujourd’hui journaliste politique.

Monsieur Christophe Gascard, vous êtes président de la Société des journalistes de France Info TV, où vous êtes également présentateur et journaliste de terrain. Vous avez notamment couvert l’élection américaine de 2020, qui a vu la victoire de Joe Biden contre Donald Trump. Vous avez également couvert les Jeux olympiques de Paris 2024. Vous resterez sans doute dans l’histoire de France Télévisions comme ayant été le dernier présentateur du 19/20, le journal télévisé national de France 3.

Monsieur Pierre Godon, vous êtes président de France Info numérique. Alors que vous étiez étudiant à Sciences Po Paris, vous effectuiez déjà des stages pour La Voix du Nord, France Football ou Radio France. Vous êtes entré chez France Télévisions en 2011, où vous êtes notamment journaliste sportif.

Messieurs, je vous remercie d’être venus tous les quatre pour nous parler de votre métier de journaliste à France Télévisions et surtout des conditions dans lesquelles celui-ci est exercé. En effet, depuis plusieurs années, et plus encore depuis l’arrêt des journaux télévisés nationaux de France 3 en 2023, de nombreux journalistes expérimentés se sont retrouvés, semble-t-il, réduits à l’inactivité et relégués à des tâches sans rapport avec leurs qualifications réelles. Le rapport du Centre d’études et d’analyses des techniques (Ceadet), rendu en septembre dernier sur les conditions de travail au sein de la rédaction nationale de France Télévisions, a mis en évidence de la souffrance au travail et un management assez rude, dans lequel France 2 s’impose largement à l’égard de France 3, qui subit plus que jamais ces nouvelles méthodes.

Mais, avant de vous donner la parole, je vous remercie tout d’abord de nous déclarer tout autre intérêt public ou privé de nature à influencer vos déclarations.

S’agissant d’une commission d’enquête, il me revient, conformément aux dispositions de l’article 6 de l’ordonnance du 17 novembre 1958 relative au fonctionnement des assemblées parlementaires, de vous demander de prêter serment, de dire la vérité, toute la vérité, rien que la vérité. Je vais donc vous inviter chacun à lever la main droite et à dire « je le jure ».

MM. Valéry Lerouge, Alexandre Peyrout, Christophe Gascard et Pierre Godon prêtent successivement serment.

Mme la présidente Sophie Mette précise qu’elle s’abstiendra de poser ses questions, afin de laisser davantage de temps à celles des autres participants.

M. Valéry Lerouge, président de la SDJ France TV rédaction nationale. Madame la présidente, monsieur le rapporteur, mesdames et messieurs les députés, vous avez souhaité auditionner les sociétés de journalistes de France Télévisions et nous vous en remercions. Pour rappel, les sociétés des journalistes (SDJ) sont des associations régies par la loi de 1901, dont l’objectif est de défendre les intérêts et les devoirs déontologiques des journalistes. À la différence des syndicats, notre activité porte exclusivement sur l’éditorial et les contenus de l’information, et non sur les conditions de travail en tant que telles, les négociations salariales ou les questions de ressources humaines. Nous ne siégeons d’ailleurs dans aucune instance de France Télévisions. Toutefois, comme les syndicats, nous sommes élus par nos pairs : rédacteurs, journalistes reporters d’images, responsables d’édition, présentateurs, chefs de service, rédacteurs en chef, correspondants à l’étranger et en région, soit tous les journalistes qui travaillent à produire les journaux télévisés nationaux matin, midi et soir, 365 jours par an, ainsi qu’à fabriquer des magazines d’information, une chaîne d’information en continu et un site internet.

Même si nous appartenons au même groupe, nos trois SDJ représentent trois rédactions distinctes qui travaillent main dans la main, mais avec des processus et des problématiques bien spécifiques. Nous sommes d’autant plus ravis d’être reçus ici que nous partageons les mêmes préoccupations que vous, madame la présidente, monsieur le rapporteur. Nos SDJ veillent au pluralisme des idées, à la diversité des sujets, à la pertinence et à la variété des angles retenus, ainsi qu’à la diversité des invités. Tout comme votre commission d’enquête l’évoque dans sa présentation, nous veillons, nous aussi, à ce qu’il n’y ait ni collusion, ni pression politique, ni levier d’influence dans la fabrication de nos journaux télévisés, de nos magazines ou de nos publications sur le web. C’est notre raison d’être. Concrètement, dès que surviennent des inquiétudes en matière de déontologie, des manquements ou des erreurs éditoriales, nous rencontrons la présidente, le directeur de l’information, la directrice de la rédaction ou les équipes de rédaction en chef et les présentateurs pour en discuter, obtenir des clarifications ou faire évoluer la situation. En somme, notre seul but est d’être des vigies et de veiller à l’indépendance éditoriale de nos rédactions.

De fait, nous sommes plutôt fiers de ce que les journalistes de France Télévisions offrent chaque jour aux Français en matière d’information. Le journal de 20 heures, par exemple, dont certains prédisaient la mort il y a dix ans, qu’il s’agisse du nôtre ou de celui de nos concurrents, est encore suivi par près de 4 millions de téléspectateurs en moyenne sur France 2. Pourtant, il est exigeant, dense et long, avec une durée de 51 minutes chaque soir. Ce 20 heures fait la part belle à l’actualité étrangère, avec des pages audacieuses de 15 à 20 minutes que vous ne verrez pas ailleurs, par exemple sur le Soudan, l’Iran ou, la semaine prochaine, sur la Birmanie. Il propose des sujets de société pointus, comme une immersion en soins palliatifs, ou des enquêtes au long cours, tel le suivi d’un enfant autiste et de sa famille depuis seize ans. Ces reportages nécessitent du temps et des moyens financiers, et les téléspectateurs nous suivent, attendant de nous ce traitement rigoureux, varié et le plus complet possible.

Notre rédaction est aussi la seule à produire en interne des magazines d’information chaque semaine : Complément d’enquête pour l’investigation, Envoyé spécial, 13h15 pour le grand reportage, Nous, les Européens qui, comme son nom l’indique, offre un regard sur l’Europe, L’événement du dimanche pour la politique, ainsi que des soirées électorales pour faire vivre la politique sur nos antennes tout au long de l’année, et pas seulement en période de campagne. Tout cela est réalisé avec un niveau élevé de vérification, de recoupement des informations, de relectures multiples avant diffusion et une soif de vérité démontrée quotidiennement par les journalistes.

Il y a également France Info TV, qui assure 18 heures d’antenne par jour en assumant le choix de traiter moins de faits divers qu’ailleurs, et de consacrer plus de place au décryptage, à l’outre-mer, à l’Europe et à l’étranger en général que les chaînes concurrentes privées. France Info propose aussi des émissions qui, à nos yeux, sont d’utilité publique, comme celle consacrée au décryptage des fake news. La chaîne, qui est sans aucune publicité, nous le rappelons, s’est donné un mot d’ordre devenu slogan : « L’information n’est pas une opinion », ce qui n’empêche pas les opinions, diverses et divergentes, de débattre et de s’exprimer sur son antenne.

Enfin, la plateforme numérique de France Info s’est imposée dans le peloton de tête de l’information en France, avec 4 millions de visiteurs quotidiens en 2023, un record du nombre de vidéos vues et le succès indéniable des offres jeunesse comme Mission Info ou C quoi l’info ? C’est une offre à 360 degrés, avec l’ambition de s’adresser à tous, en proposant gratuitement des articles fouillés et des sujets souvent complémentaires aux magazines d’information comme Complément d’enquête ou L’Œil du 20 heures.

Nous n’oublions pas, même si nous ne les représentons pas directement, les éditions régionales de France 3. Elles rencontrent un succès jamais démenti, avec 2 millions de téléspectateurs chaque soir pour le 19/20 et 24 journaux distincts, midi et soir, pour couvrir l’actualité des territoires. C’est plus utile que jamais à nos yeux, alors que le dernier groupe privé qui a voulu se positionner sur ce marché vient d’annoncer la fermeture de ses antennes locales, en raison de l’absence de rentabilité. En effet, l’information indépendante et de qualité a un prix. Le même constat s’applique à nos confrères d’outre-mer. Nous connaissons le travail essentiel réalisé par les rédactions de La 1ère au cœur des territoires ultramarins, que seul l’audiovisuel public peut assurer et assumer.

Les Français nous demandent toujours plus de transparence sur notre travail, ce qui est on ne peut plus légitime, et nous pensons que France Télévisions y répond autant que faire se peut. Par exemple, l’outil « nosSources » permet de connaître les pedigrees des personnes interrogées dans les sujets du journal télévisé. Y sont aussi indiqués les documents et les rapports dans lesquels nous puisons les chiffres ou les données cités à l’antenne. Dans ce même souci de transparence, nous publions la liste exhaustive des invités politiques ou experts en plateau, ce qui représente une cinquantaine de personnes chaque jour.

Nous devons tous veiller à préserver ces succès, cette qualité et cette exigence. Nous sommes lucides : tout n’est pas parfait. Des erreurs surviennent. Comme vous, nous les déplorons et nous travaillons pour qu’elles ne se reproduisent pas. Mais elles ne doivent surtout pas entacher le travail acharné de nos rédactions, l’implication, l’honnêteté intellectuelle et la rigueur de chacun des journalistes de France Télévisions.

M. Charles Alloncle, rapporteur. Le métier de journaliste est probablement l’un des plus beaux métiers du monde, mais il s’exerce dans des conditions souvent contraintes, avec des rémunérations très variables et des moyens matériels limités, particulièrement en début de carrière. Vous contribuez à informer avec exigence les Français qui sont, comme a pu le dire M. Kara, l’un des peuples les plus politiques au monde.

Une certaine défiance grandit à l’égard des journalistes. Une enquête de l’Ifop de décembre 2024 rapporte que seulement 25 % des Français font confiance à la profession de journaliste. Étant homme politique, je ne vais pas vous accabler, car je crois que les politiques et les élus sont encore plus déclassés dans ces sondages, avec 16 % de confiance. Cependant, je pense que vous ne pouvez pas vous satisfaire d’un tel niveau de défiance. En tant que corps de profession, vous êtes très loin derrière les enseignants, les médecins ou les forces de l’ordre, qui bénéficient d’une confiance quasiment aveugle de la part des Français. Nous avons vu, notamment lors de la crise des Gilets jaunes il y a quelques années, cette défiance s’accentuer. Un certain nombre de rédactions sur le terrain étaient obligées d’enlever les bonnettes de leurs microphones lors des reportages pour éviter de s’attirer les foudres des manifestants.

Selon vous, comment expliquer cette défiance croissante des Français à l’égard de votre profession ? Qu’avez-vous appris de cet épisode des Gilets jaunes et quelles mesures pourriez-vous suggérer à la représentation nationale pour que, demain, le législateur vous aide à restaurer et à retisser ce lien de confiance ?

M. Valéry Lerouge. Effectivement, cette défiance nous préoccupe. C’est un constat malheureusement assez généralisé en Europe, partagé par tous nos confrères, du moins au sein de l’Union européenne. Il me semble d’ailleurs que cette défiance est un peu moins marquée en France mais cela ne saurait évidemment nous suffire ! Il me semble aussi que France Télévisions reste le média en lequel les Français ont le plus confiance. J’ai en mémoire un chiffre de 61 %, ce qui m’incite à me focaliser sur l’aspect positif.

Pour autant, cette défiance existe : nous la constatons sur le terrain. La plupart d’entre nous sommes encore protégés par deux personnes lorsque nous couvrons des manifestations, ce qui nous paraît fortement dommageable. La confiance constitue ce que nous avons de plus précieux : il nous appartient de l’entretenir et d’apporter de nouveaux outils. Je citais « nosSources », la page transparence sur le site de France Info. C’est un travail collectif que nous devons mener avec notre direction ; nous dialoguons beaucoup sur ce sujet et recherchons des solutions. Actuellement, nous travaillons à créer une cellule de « débunkage » des fausses informations, ce qui est quasiment un travail à temps plein. Mais je ne peux prétendre que nous ayons la solution miracle, sans quoi nous l’aurions déjà mise en application.

M. Charles Alloncle, rapporteur. Je pense que vous connaissez pertinemment, dans l’exercice de votre métier, les objectifs à valeur constitutionnelle incarnés par le respect de l’honnêteté, du pluralisme et de l’indépendance, qui vous incombent particulièrement en tant que journalistes de l’audiovisuel public. Un autre sondage du CSA, paru le 26 novembre 2025, indique que 60 % des Français répondent « non » à la question : « Selon vous, le service public de la télévision et de la radio est-il impartial ? ».

J’ai par exemple pris connaissance d’une tribune publiée en juin 2024, intitulée « Pour un front commun des médias contre l’extrême droite », et parmi la liste des 90 signataires figure la SDJ de France 3 édition nationale. Vous avez indiqué sur le réseau social X que « la SDJ de la rédaction nationale de France Télévisions, qui regroupe des journalistes de France 2 et de France 3 et est largement majoritaire, n’a pas signé cette tribune pour laquelle nous avons été sollicités ». Mais dans ce cas, pourquoi votre nom apparaît-il toujours aux côtés de la liste des signataires de cette tribune ? Avez-vous donné votre accord pour cosigner une tribune qui appelle à faire front commun contre l’extrême droite ?

M. Valéry Lerouge. De mémoire, la SDJ France Télévisions rédaction nationale n’a pas signé cette tribune. Je conçois que la situation puisse paraître complexe et relève de notre organisation interne, mais il subsiste à France Télévisions, en plus de nos trois SDJ ici représentées, la SDJ France 3. Pour simplifier, leur corps électoral se compose d’environ 50 ou 60 rédacteurs, alors que nous représentons 500 journalistes. Ces rédacteurs ont refusé la fusion des rédactions à l’époque. C’est une SDJ sûrement plus politisée que la nôtre, qui est totalement apolitique ; il n’y a aucun syndicaliste dans notre SDJ. La SDJ France 3 a choisi de cosigner cette tribune. Notre SDJ, même si je n’en étais pas le président, a fait le choix de ne pas la signer. Nous n’avons pas à appeler à faire front contre un parti ni à appeler à voter pour un autre. Cela relève des fondamentaux évidents de notre travail, à nos yeux en tout cas. Nous ne partageons pas l’approche de la SDJ France 3.

M. Charles Alloncle, rapporteur. Je porterai à votre attention la signature d’une convention entre France Télévisions et l’association L’Autre Cercle. Cette association mène ouvertement, sous couvert de lutter contre les discriminations, un combat politique contre les formations politiques de droite nationale, parmi lesquelles l’UDR, dont je fais partie. J’ai par exemple retrouvé une tribune lancée à l’initiative de cette association au moment des dernières élections législatives en 2024, qui était, je la cite, « un appel solennel à voter contre l’extrême droite et ses acolytes ».

Quelles sont pour vous les conséquences de la signature de cet accord entre cette association et France Télévisions ? Avez-vous reçu des formations dispensées par cette association ? D’un point de vue général, le fait que France Télévisions s’engage officiellement avec une telle association ne discrédite-t-il pas la qualité de votre travail et la perception du respect de l’obligation de neutralité ? N’est-ce pas cela qui mine la perception d’impartialité que les Français peuvent avoir à votre égard ?

M. Christophe Gascard, président de la SDJ France Info TV. Je vous remercie de nous permettre de nous exprimer aujourd’hui en tant que SDJ. Il est très important de donner la parole aux journalistes dans leur diversité, comme au sein de France Télévisions.

L’Autre Cercle est une association nationale de référence qui œuvre pour l’inclusion des personnes LGBT + dans le monde du travail. À titre personnel, je suis homosexuel, je ne l’ai jamais caché. Cette organisation que je connais bien accompagne les organisations publiques et privées dans la mise en place de politiques concrètes de prévention des discriminations et de promotion d’un environnement professionnel inclusif. Aucun lien direct n’est établi entre France Télévisions et des formations dispensées par L’Autre Cercle. La charte de L’Autre Cercle s’appuie sur l’égalité, l’inclusion, le respect, l’engagement et la responsabilité.

France Télévisions a signé cet engagement, comme l’a fait d’ailleurs TF1. Il faut rappeler que d’autres services publics ont également signé ces engagements avec L’Autre Cercle : la Ville de Paris, la SNCF, la RATP, La Poste, ainsi que plusieurs ministères et établissements publics. En aucun cas, ces engagements ne sont autre chose que des outils pour créer un environnement de travail inclusif et respectueux des personnes LGBT +, prévenir et sanctionner toute forme de discrimination ou de harcèlement, former et sensibiliser les managers et les équipes, et promouvoir l’égalité de traitement dans le parcours professionnel. Je suis persuadé, et en tout cas je l’espère, que la représentation nationale soutient ce genre d’engagement.

M. Charles Alloncle, rapporteur. France Télévisions a mis en place un partenariat « mécénat diversité » avec des écoles de journalisme, je cite, « afin de recruter des étudiants boursiers issus de la diversité ». Savez-vous sur quels critères se fonde France Télévisions pour déterminer si un étudiant est « issu de la diversité » ? Avez-vous connaissance de collègues qui ont été recrutés à ce titre ?

M. Christophe Gascard. En qualité de président de la SDJ de France Info TV, je ne dispose pas des informations pour vous répondre. Néanmoins, nous pouvons bien évidemment nous renseigner et vous fournir ces éléments d’appréciation.

M. Valéry Lerouge. C’est effectivement un sujet qui relève des ressources humaines et de la direction. D’après ce que nous avons pu observer dans nos services, il y a quinze ou vingt ans, le reproche était très souvent fait aux rédactions d’avoir une population de journalistes très homogène, issus souvent des mêmes écoles, des mêmes formations, et des mêmes milieux sociaux. Cela paraissait anormal. Un travail a donc été entrepris dans notre entreprise, comme dans beaucoup d’autres, pour tenter de diversifier l’origine sociale des journalistes. Cette évolution positive transparaît puisque les milieux sociaux sont beaucoup plus divers que lorsque je suis arrivé dans cette profession il y a vingt-huit ans.

M. Charles Alloncle, rapporteur. Cette diversité sociale, la promotion d’étudiants boursiers, est éminemment louable. Je rappelle toutefois des propos de la présidente de France Télévisions qui ont été abondamment commentés le 25 septembre 2015, juste après sa prise de fonctions. Elle affirmait, je la cite : « On a une télévision d’hommes blancs de plus de 50 ans. Et ça, il va falloir que cela change. » M. Sitbon-Gomez, le numéro deux de France Télévisions, déclarait quelque temps après à Télérama, je le cite : « C’est le premier chantier que j’ai lancé à mon arrivée », ce qui indique toute la priorité accordée par la direction de France Télévisions à cette politique de lutte contre les « hommes blancs de plus de 50 ans ».

Certains éléments des déclarations de l’Autorité de régulation de communication audiovisuelle et numérique (Arcom), publiées en 2024 dans son rapport sur la représentation de la diversité de la société française dans les médias, m’ont interpellé. L’Arcom dénombre une moyenne de 15 % de personnes « non blanches ». Figurent dans ce rapport un certain nombre de statistiques étonnantes. Par exemple, dans les programmes d’animation, les personnes « non blanches » représentent un tiers des personnes perçues comme positives, ou encore 35 % des personnes représentées dans une activité marginale ou illégale sont perçues comme non blanches. L’Arcom se réfère généralement à des statistiques et des indicateurs transmis par les chaînes, qu’elles soient privées ou publiques. Y a-t-il, à France Télévisions, dans cet objectif de favoriser la diversité, des indicateurs comme la représentation des personnes non blanches ?

M. Christophe Gascard. Je suis entré à France Télévisions en 2015. Auparavant, on ne l’a pas signalé, mais je travaillais dans le secteur privé. J’ai commencé ma carrière à TF1 en 1999, puis dans une société de production privée, avant de rejoindre France Télévisions en 2015, date à laquelle vous rapportez cette phrase de la présidente. J’ai 50 ans et j’ai fait une belle carrière aujourd’hui à France Télévisions. Je suis arrivé comme journaliste présentateur, l’un des visages de France Info. J’ai également présenté Télématin, ce qui était d’ailleurs ma première fonction à mon arrivée, car France Info n’était pas encore lancée. J’ai eu le plaisir ensuite de travailler au service politique de France 2 et France 3 pour couvrir l’élection présidentielle. J’ai pu exercer la fonction de rédacteur en chef. Je suis aujourd’hui également présentateur à France Info et, comme vous l’avez signalé, France Télévisions et Mme Ernotte m’ont fait confiance en me confiant pendant de longs mois la présentation des journaux nationaux de France 2 et France 3, le 19/20 et le 12/13. Je n’ai donc pas le sentiment, puisque je l’incarne, qu’il y ait eu une discrimination envers les hommes blancs de plus de 50 ans.

M. Alexandre Peyrout, membre du bureau de la SDJ France TV rédaction nationale. Tout ce qui concerne les programmes, notamment l’animation des programmes, ne relève pas de nos missions. Ces questions ne nous concernent donc pas dans nos missions au quotidien. Je vous rappelle que notre rôle, au sein des sociétés de journalistes, est de traiter des questions éditoriales et déontologiques.

M. Charles Alloncle, rapporteur. Au sujet de la dimension éditoriale et déontologique, selon vos propos liminaires, M. Lerouge, la vocation fondamentale de l’audiovisuel public est notamment de mettre en avant des reportages de qualité, intéressants, qui prennent le temps de décrypter l’actualité. C’est une question fondamentale, celle de la distinction entre les chaînes de l’audiovisuel public et les chaînes privées, notamment sur le traitement de l’information.

Dès lors, comment expliquez-vous, uniquement sur la partie information, que l’audiovisuel public, avec des moyens deux fois supérieurs à ceux d’une chaîne privée comme TF1, ait des résultats d’audience aussi inférieurs ? Par exemple, France Info TV est à un peu moins de 1 % de part d’audience, là où LCI, chaîne d’info du groupe TF1, réalise plus du double. De même, sur le journal de 20 heures, TF1 fait, je crois, 1,4 million de téléspectateurs de plus que France 2. Qu’est-ce qui explique qu’en dépit de votre volonté de montrer des reportages, des sujets et des documentaires de grande qualité, vous ne trouviez pas la même audience que les chaînes privées ?

M. Valéry Lerouge. Précisément parce que, parfois, les reportages longs, exigeants, voire très pointus, ne font pas d’audience. Ils ne sont pas synonymes d’attraction bien que nous essayions de les rendre les plus attractifs possible, évidemment.

Eu égard aux moyens et aux résultats, comparons ce qui est comparable.

Les 230 millions d’euros de budget que vous évoquez pour l’information nationale ne concernent pas du tout le même périmètre que celui de notre principal concurrent, TF1. Pour reprendre l’exemple du 20 heures, nous avons le même nombre de journaux par an, mais

notre JT est 30 % plus long que celui de TF1 : 51 minutes tous les soirs, contre 39 minutes pour nos concurrents, ce qui représente inévitablement un coût supérieur, et autant de reportages en plus à fabriquer. Le samedi midi et le dimanche midi, la durée du « 13 h 15 » est passée de 45 à 90 minutes ; cette émission n’a pas d’équivalent sur TF1. Je rappelle que TF1 ne produit pas un seul magazine d’information en interne !

Parmi d’autres exemples, nous comptons huit bureaux à l’étranger : Pékin, Washington, Londres, etc. Chaque bureau compte un ou deux journalistes, un ou deux caméramans, parfois un monteur, un producteur. Ces structures représentent un coût certain, mais génèrent également des reportages en plus : 36 % en plus en cinq ans ! J’ai moi-même géré le budget pendant cinq ans dans un bureau à l’étranger et je peux vous dire que cela représente un million d’euros par an, soit environ huit millions d’euros par an pour les huit bureaux. TF1 a fait le choix de fermer tous ses bureaux, y compris celui de Washington, et pourtant l’actualité y est importante. Mon collègue et confrère Christophe Gascard a été correspondant pour TF1 comme journaliste reporter d’images (JRI) et pourra vous le confirmer.

M. Christophe Gascard. Effectivement, j’ai eu la chance de travailler dans le secteur privé, un secteur que je connais bien, et je remercie aussi TF1 pour cette belle expérience qui m’a permis d’envisager une autre voie et de faire une comparaison avec le service public. Lorsque j’étais au bureau de Moscou, on m’a demandé de le fermer, et les autres bureaux ont également été fermés les uns après les autres. C’est aussi la raison pour laquelle j’ai décidé de démissionner car j’étais très attaché à l’actualité internationale. Lorsque la création de la chaîne France Info s’est concrétisée, j’ai été ravi de pouvoir rejoindre le service public car je savais qu’à ce moment-là, la fenêtre sur le monde s’ouvrirait et, encore plus en tout cas, qu’on ne la refermerait pas ! Au vu de l’actualité internationale, qui est extrêmement puissante et déstabilisante pour nos téléspectateurs, je pense que cette ouverture est une véritable mission de service public absolument fondamentale pour faire comprendre les enjeux et pour décrypter.

Vous évoquiez, monsieur le rapporteur, les audiences. Je fais partie de la présidence de la SDJ de France Info TV. Nous avons fait un point d’audience sur ces cinq dernières semaines : nous sommes suivis par une moyenne de 6,8 millions de téléspectateurs, soit une augmentation de 36 % par rapport au début de l’année. Nous sommes passés du canal 27 au canal 16. Et puisque vous faisiez la comparaison avec LCI, il faut également rappeler que nous sommes une chaîne trois fois plus jeune : LCI a plus de trente ans, nous n’avons même pas dix ans ! Il faut donc laisser le temps à cette chaîne de s’installer et de faire ainsi la différence.

L’audience ne peut pas et ne doit pas être le seul critère pour juger de l’action d’une chaîne d’information, et particulièrement de France Info. Les objectifs du service public diffèrent de ceux des chaînes privées. Une chaîne privée cherche d’abord à capter une attention, une audience, à la retenir, parfois même à la segmenter. Je suis convaincu que France Info, en tant que chaîne de service public, a une mission fondamentalement différente : elle a plutôt vocation à s’adresser au plus grand nombre, à rencontrer le public le plus large et le plus divers possible, et à traiter tous les sujets (je dis bien tous les sujets), y compris ceux qui sont complexes, éloignés ou moins audibles. La semaine dernière, nous avons par exemple abordé le sujet de la fin du devoir conjugal, un sujet de société ; il ne me semble pas que les autres chaînes l’aient évoqué. Mais cela fait partie des missions du service public. Nous présentons également l’actualité des outre-mer, c’est notre différence. Nous proposons une actualité régionale, nationale, internationale, et faisons le choix assumé de traiter de sujets parfois peu médiatisés ailleurs. Prenons l’exemple du Soudan ; je suis allé au Darfour il y a plusieurs années et, aujourd’hui, un journaliste de France Télévisions, Marc de Chalvron, s’est rendu sur place dans des conditions extrêmement difficiles et a pu rapporter ce qui s’y passe. Je pense qu’on ne peut pas mesurer la qualité d’une chaîne uniquement sur des points d’audience, mais aussi sur ce qu’elle contient.

M. Charles Alloncle, rapporteur. Merci pour ces éclairages, car c’est un point central pour cette commission d’enquête de parfaitement comprendre ce qui peut différencier l’audiovisuel public des chaînes privées en matière d’information. Vous m’avez répondu que votre chaîne était trois fois plus jeune que LCI et vous avancez l’hypothèse que la jeunesse de France Info par rapport à LCI pouvait expliquer ces écarts audiences significatifs. Cependant, LCI était cryptée jusqu’en 2016, date de création de France Info. Je pense que l’immense majorité des Français a découvert LCI en clair au même moment où France Info TV a été créée.

Vous évoquez aussi l’éclairage sur des sujets internationaux, ce qui, à titre personnel, me semble être une mission de l’audiovisuel public : braquer le projecteur sur une actualité internationale peut-être plus exigeante dans son décryptage. Or, c’est exactement le virage que LCI a pris, notamment lors de la guerre en Ukraine et maintenant avec l’Iran. LCI est devenue une référence des chaînes d’information en continu sur le traitement de l’information internationale. Je ne pense pas que, dans l’esprit des Français, France Info TV soit aujourd’hui considérée comme une référence équivalente. Pardon d’être insistant, mais encore une fois, qu’est-ce qui fait la différence dans le traitement de l’information et les sujets exposés entre une chaîne d’information publique comme France Info TV et une chaîne privée comme LCI ?

M. Christophe Gascard. La différence s’exprime d’une part dans le fait que nous sommes une chaîne sans publicité. C’est une différence majeure entre le privé et le public. Cette absence de publicité permet d’accéder à l’information à toute heure, avec un journal à chaque heure depuis notre passage sur le canal 16. Elle permet également que des débats aient lieu dans leur plus grande diversité ; notre objectif n’est pas de segmenter une audience, mais de nous adresser au plus grand nombre et de traiter de tous les sujets.

Au-delà des chiffres, un autre point me paraît bien plus essentiel : la confiance, qui reste mesurable. Selon les données de l’Ifop pour 2025, sachez qu’environ 70 % du public fait confiance à France Info ; ce taux tombe à environ 50 % en moyenne pour les trois autres chaînes d’information privées. Sur la question de l’impartialité, France Info est également la chaîne d’information perçue comme la plus impartiale, avec dix points d’avance sur tous ses concurrents. Cette confiance, bien évidemment, nous engage. En tout cas, elle montre une chose très claire : la pertinence du service public ne se mesure pas seulement en parts de marché, mais également par la confiance accordée par les citoyens.

M. Charles Alloncle, rapporteur. Vous expliquez que l’honneur d’une chaîne publique d’information est aussi de permettre le débat dans sa plus grande diversité. Dès lors, comment expliquez-vous que votre confrère, M. Bornstein, le 7 octobre 2021, sur le plateau de France Info TV, ait pu dire à l’antenne : « Éric Zemmour n’a pas le droit de venir ici » ? Est-ce là l’incarnation du débat dans sa plus grande diversité sur une chaîne d’information du service public ?

M. Christophe Gascard. Gilles Bornstein a eu l’occasion de vous répondre hier lorsque vous lui avez posé la question ; il en a notamment rappelé la temporalité. En ma qualité de rédacteur en chef et de présentateur, ce qui m’importe, et c’est le cas de tous les journalistes de cette rédaction, c’est de faire en sorte qu’il y ait un pluralisme des idées, que nous ne traitions pas d’un thème avec autour de la table uniquement des gens qui sont tous d’accord. C’est la raison pour laquelle les journalistes de France Info sont fiers d’exercer leur métier, malgré des conditions parfois compliquées, notamment sur le plan budgétaire – nous pourrons peut-être en parler.

M. Valéry Lerouge. Lorsque j’étais au service politique en 2021-2022, pendant la période pré-présidentielle, Éric Zemmour était invité sur France Télévisions ; encore aurait-il fallu qu’il accepte les invitations ! Déjà en 2021, nous suivions – et je faisais partie du binôme qui le suivait – tous ses déplacements, tous ses meetings, qui n’étaient pas encore des meetings puisqu’il n’était même pas officiellement candidat mais des réunions publiques autour de son livre. Nous n’avons clairement pas sous-traité ce sujet. D’ailleurs, il nous était même plutôt reproché l’inverse, sachant qu’il n’était pas candidat. Mais nous faisions le choix de le suivre, d’en faire un reportage ou non selon ce qui s’y disait, et nous interrogions déjà ses lecteurs avant même qu’il soit candidat. Honnêtement, d’expérience, il n’a jamais été question de le « blacklister » ou de passer sous silence sa pré-candidature ou sa candidature.

M. Charles Alloncle, rapporteur. Au moment où, comme des millions de Français, vous découvrez ces propos sur le plateau de Franceinfo TV, êtes-vous saisi du sujet ? En qualité de représentant très impliqué sur la question de la déontologie, avez-vous demandé des explications à M. Bornstein ? Ce dernier nous a expliqué hier que c’était une consigne de France Télévisions de ne pas inviter Éric Zemmour parce que des doutes planaient sur sa candidature à l’élection présidentielle. Quel a été votre rôle, une fois que ces propos ont été rapportés et ont suscité une polémique qui, je pense, était à l’époque plus que légitime ?

M. Christophe Gascard. Je n’étais pas président de la SDJ à cette époque puisque j’ai été élu le 15 décembre dernier ; j’étais alors détaché au service politique de France Télévisions. Je ne peux donc pas vous donner de réponse concernant une éventuelle consigne mais je pense que Gilles Bornstein vous a complètement répondu sur cette question.

M. Charles Alloncle, rapporteur. Relativement à l’ADN de l’audiovisuel public, vous expliquez que c’est aussi l’honneur du service public de proposer des contenus pointus qui, parfois, parce qu’ils sont justement extrêmement précis, ont une audience moindre que celle des chaînes privées commerciales. Il y a quelques décennies, des émissions culturelles très exigeantes étaient proposées, comme Bouillon de culture, animé par Bernard Pivot, qui, de plus, était diffusé en prime time et rencontraient une audience réelle et fidèle. Aujourd’hui, on constate que France 2 fait le choix de proposer neuf jeux par jour dont certains, comme des karaokés à une heure de grande écoute, n’ont pas une vocation de culture générale, alors que TF1 n’en propose qu’un. N’avez-vous pas l’impression qu’il y a une forme d’inversion des priorités, notamment culturelles, de France Télévisions ? Ne pensez-vous pas que proposer des contenus plus exigeants permettrait également de trouver une audience ?

M. Valéry Lerouge. Je ne me prononcerai pas sur les neuf jeux par jour, qui relèvent de la direction des programmes ; je pense d’ailleurs qu’il y a des rediffusions dans ce lot… Nous, nous nous concentrons sur l’information. Il se trouve que la place de l’information a augmenté ces dernières années, notamment avec le rallongement de 30 % de la durée du 20 heures : c’est ce qui nous importe.

À propos de l’exemple d’un reportage sur les soins palliatifs, bien entendu, cela n’attire pas beaucoup de monde car ces situations effraient. Pourtant, nous pensons qu’il est important d’en parler puisqu’il concerne de près un certain nombre de nos concitoyens. Il est avéré que de nombreux autres sujets de ce type ne seraient pas abordés par d’autres chaînes privées. Nous avons conscience que certains sujets ne font pas d’audience et font même presque fuir les téléspectateurs, l’Europe par exemple ; j’ai été cinq ans correspondant à Bruxelles et il n’est pas toujours évident de « vendre » des sujets sur l’Europe car la population ne se sent malheureusement que peu concernée. Et pourtant, nous avons à cœur de défendre ces sujets et nos rédacteurs en chef, dans un dialogue quotidien, acceptent de les programmer, même en sachant qu’ils ne feront pas venir les téléspectateurs.

M. Alexandre Peyrout. J’ajoute que, par ailleurs, il existe toujours des émissions culturelles sur France Télévisions, produites notamment par la direction de l’information. Vous avez reçu longuement hier Laurent Delahousse qui présente tous les dimanches soir, entre 20 h 30 et 21 heures, une émission intitulée 20h30 le dimanche, dans laquelle il reçoit notamment des artistes et des acteurs du monde culturel. Je peux aussi citer, le dimanche soir en deuxième partie de soirée, une émission sur le cinéma qui s’appelle Beau Geste ou encore La Grande Librairie sur France 5, entre autres…

M. Charles Alloncle, rapporteur. Concernant la direction de l’information de France Télévisions qui a été particulièrement remaniée ces dix dernières années, je crois qu’elle a connu pas moins de sept directeurs différents. Chez TF1, par exemple, il n’y en a qu’un depuis dix ans, Thierry Thuillier, qui a d’ailleurs lui-même été congédié à l’arrivée de Mme Ernotte. La qualité du traitement de l’information de cette chaîne est incontestable ; M. Kara, directeur de l’information de France Télévisions, l’a reconnu. Qu’est-ce qui explique, selon vous, cette valse des directeurs de l’information et cette incapacité de la direction de France Télévisions à trouver la bonne incarnation et la bonne gouvernance pour l’information dans votre groupe ?

M. Alexandre Peyrout. Tout d’abord, je rappelle que le choix des personnes qui occupent la direction de l’information relève de la présidence de France Télévisions et cela ne nous importe pas tant qu’elle n’entrave pas notre travail. Philippe Corbé a pris la tête de l’information seulement hier ; nous avons hâte de le rencontrer et d’échanger avec lui sur les suites et collaborations que nous pourrons entretenir et mettre en place dans le cadre de l’information sur France Télévisions.

M. Charles Alloncle, rapporteur. Je me permets de revenir sur une précédente question : en tant que représentants de la société des journalistes de France Télévisions, comment expliquez-vous ces changements récurrents à la tête de l’information ? Quels sont les problèmes fondamentaux, s’il y en a ? Et pourquoi la direction n’arrive-t-elle pas à trouver une direction stable qui, je pense, assurerait aussi de la visibilité et de la sécurité pour les 2 600 journalistes qui travaillent aujourd’hui chez France Télévisions ?

M. Valéry Lerouge. Nous ne nous satisfaisons pas d’un changement aussi fréquent de directeur de l’information mais mon approche sera plutôt positive. M. Kara est resté trois ans et demi, ce qui est presque un record sur ces dix dernières années. Nous avons eu un dialogue très facile et très fréquent avec lui, et il a mené plusieurs chantiers de front. Je pense que tous ces directeurs doivent suivre une feuille de route difficile, notamment en raison des contraintes budgétaires qui nous sont imposées en particulier par le législateur depuis plus de dix ans, ce qui complique évidemment la situation. D’ailleurs, le prédécesseur de M. Kara, M. Guimier, a été évincé par la présidence mais cela faisait également suite à une motion de défiance de la société des journalistes. Ce n’est donc pas uniquement lié aux décisions de la présidente. Quoiqu’il en soit, nous observions un malaise souvent lié aussi aux problèmes de moyens. Les directeurs ont leur vision, mais ils ont surtout des contraintes à tenir, ce qui ne facilite pas la stabilité à la tête de la direction de l’information.

M. Pierre Godon, président de France Info numérique. Le visage de l’information nationale a pu changer mais la directrice de l’information numérique est en place depuis presque plus de dix ans.

M. Charles Alloncle, rapporteur. Je pense que le rôle du directeur de l’information est fondamental pour le premier groupe audiovisuel de France, surtout au regard du nombre de journalistes qu’il emploie. Je voudrais vous faire réagir sur un point de réorganisation que l’on a appris il y a quelques semaines et qui a été abondamment commenté. Le numéro deux de France Télévisions, M. Stéphane Sitbon-Gomez, jusqu’à présent directeur des programmes, se voit désormais également confier la direction de l’information. Or, cette personne, qui au moment de son recrutement par France Télévisions n’avait travaillé que pour le parti politique Europe Écologie - Les Verts et était présentée comme un activiste politique, ne dispose pas de carte de presse. Quand nous avons interrogé M. Kara, directeur de l’information jusqu’à hier, sur ce sujet, il nous a expliqué en audition l’importance d’une carte de presse. Je cite ses propos : « La carte de presse est importante parce qu’elle nous donne à tous des devoirs. Le journaliste a plus de devoirs que de droits en réalité. La carte de presse nous oblige, elle nous oblige à faire ce métier en âme et conscience. La carte de presse est quelque chose qui nous engage. Nous devons répondre à un nombre de critères et de règles déontologiques. » Eu égard à ces propos, on peut lire en creux une critique du fait que M. Sitbon-Gomez, qui n’en dispose pas, ait récupéré cette responsabilité extrêmement importante. En tant que représentants de la société des journalistes de France Télévisions, comment avez-vous perçu cette réorganisation ? Est-il légitime qu’une personne qui n’est pas journaliste, et qui était de plus un activiste politique jusqu’à son arrivée chez France Télévisions, devienne votre patron ?

M. Valéry Lerouge. Cette question nous a préoccupés. En l’occurrence, nous n’avons qu’un seul interlocuteur : la direction de l’information, représentée par le directeur ou la directrice de la rédaction, soit Alexandre Kara jusqu’à il y a peu, et désormais Philippe Corbé. Nous constatons que, malgré ce projet de réorganisation de la présidente, Delphine Ernotte a choisi comme nouveau directeur de l’information un professionnel reconnu, compétent, dont le parcours force le respect. J’imagine que si elle avait voulu un pantin sous les ordres de M. Sitbon-Gomez, elle aurait sans doute choisi un autre profil !

Pour autant, ce projet de réorganisation, que nous avions d’ailleurs appris indirectement dans Le Figaro, nous a interrogés. Nous avions aussitôt demandé à rencontrer la présidente de France Télévisions, qui nous a reçus, et nous avons pu lui poser de nombreuses questions sur ce que cette réorganisation allait permettre et quelle en serait la valeur ajoutée. Nous n’avons pas obtenu toutes nos réponses et celles que nous avons entendues étaient assez floues ; cependant, elle nous a apporté de réelles garanties, notamment quant à l’indépendance de la rédaction et de la direction de l’information. Nous avons demandé si le directeur de l’information siégerait toujours au comité de direction, ce à quoi il nous a été répondu que ce serait évidemment le cas. Elle nous a affirmé que seul un journaliste pouvait diriger une rédaction, ce qui nous satisfait, qu’il ait une carte de presse ou non. D’ailleurs, je vous indique que certains journalistes ne détiennent pas nécessairement la carte de presse ; ce n’est pas rédhibitoire.

S’il s’avérait que dans les semaines ou mois à venir – car cette réorganisation n’est pas encore effective, elle est discutée actuellement en CSE –, M. Sitbon-Gomez ou son successeur cherchait à intervenir directement sur la ligne éditoriale de nos journaux, notre SDJ, comme les autres à France Télévisions, réagira.

M. Charles Alloncle, rapporteur. Depuis que vous êtes journaliste chez France Télévisions, avez-vous déjà reçu des consignes, des pressions ou des injonctions de la part de la direction de France Télévisions ?

M. Valéry Lerouge. Absolument pas ! La fabrication d’un journal télévisé, contrairement à ce que l’on peut croire, est un processus assez collégial. C’est une équipe – un rédacteur en chef, des adjoints, des chefs de service – qui se réunit deux fois par jour, matin et après-midi, pour décider ensemble du contenu du conducteur. On modifie nos angles d’attaque sur les sujets, on modifie en fonction de l’actualité, de la faisabilité... autant d’éléments qui constituent des garde-fous pour assurer une bonne information. Et nous, les reporters, dernier maillon de la chaîne, sommes enfin en salle de montage. Le processus est collectif puisqu’il implique le reporter mais également son chef de service, et souvent un rédacteur en chef, ainsi que le présentateur ou la présentatrice.

M. Christophe Gascard. C’est une question que l’on peut légitimement se poser, et je pense qu’il est important que la Représentation nationale, mais également les téléspectateurs, se la posent. Du fait d’un début de carrière dans le secteur privé, j’avais peut-être aussi cette idée selon laquelle, dans le service public, les ordres viendraient d’en haut. Mais, sachez qu’en dix ans de carrière à France Télévisions, je peux vous assurer que je n’ai jamais reçu une seule injonction de quelque nature que ce soit, sur aucun sujet, de la part de qui que ce soit. Les décisions prises le sont toujours sous forme collégiale en faisant à la fois confiance à notre qualité de journalistes et à notre collaboration avec les rédacteurs en chef, lors des conférences de rédaction qui se tiennent chaque matin.

Monsieur Charles Alloncle. Pour conclure, vous expliquez que vous n’avez jamais eu la moindre injonction ou consigne de la part de la direction de France Télévisions. Pourtant, lors de son audition le 10 décembre dernier, Mme Ernotte nous a expliqué que la décision de couper des extraits du Complément d’enquête sur CNews avait été prise par elle-même dans un couloir de France Télévisions. Je cite le secrétaire général de France Télévisions, M. Tardieu : « Quatre personnes, dont la présidente et moi-même, ont pris une décision collective dans l’urgence. C’est une décision qui a été prise dans un couloir, car nous avions extrêmement peu de temps pour réagir. » Cela ne vient-il pas en contradiction avec le fait que vous n’ayez jamais eu d’injonction alors que Mme Ernotte et M. Tardieu nous expliquent que, dans un couloir, ils ont donné une consigne en urgence pour supprimer un extrait d’un magazine d’information ? Comment l’expliquez-vous ?

M. Valéry Lerouge. Ça n’a pas du tout été une consigne, de qui que ce soit : ça a été un dialogue dans l’urgence. Et je le sais car lorsque la dépêche est tombée et que nous avons vu que l’Arcom, dans le point repris en dépêche, contestait les chiffres qui devaient être diffusés le soir même dans l’émission, nous nous en sommes inquiétés. On se demande qui a commis une erreur ; on en discute très vite avec la responsable des magazines. Le rédacteur en chef et l’adjointe de Complément d’enquête, le présentateur, Alexandre Kara (le directeur de l’information) et l’autrice du reportage se sont alors retrouvés pour essayer de comprendre la position de l’Arcom. Dans l’urgence, ils se sont demandé s’il fallait ou non déprogrammer le numéro, ce que quelqu’un dans l’équipe dirigeante a suggéré. Ce n’est pas le choix en l’occurrence de la responsable des magazines d’information, ni d’Alexandre Kara. Les reporters ont essayé de voir comment modifier le reportage dans l’urgence, mais nous disposions alors de moins de deux heures entre le moment où l’information tombe et la diffusion prévue. Dans l’urgence, on me confie que la moins mauvaise des solutions consiste sans doute à retirer cette minute et ces quinze secondes sur une émission de 61 minutes faute d’avoir la place pour un échange contradictoire. On aurait peut-être voulu ajouter l’Arcom mais ils ont refusé l’interview pendant toute la durée de l’enquête. Par ailleurs, la question sur la différence d’appréciation entre l’Arcom et Reporters sans frontières qui figure dans ce sujet reste en suspens ; l’autrice du reportage et la directrice ont estimé à ce moment-là que c’était un moindre mal. Le reportage est diffusé pendant 59 minutes et 45 secondes pour aboutir finalement à la même démonstration. Cette partie intervenait en fin de reportage si vous l’avez bien regardé. Les deux personnes de Reporters sans frontières intervenant dans ce reportage ne constituaient donc qu’un petit chapitre de cette démonstration et, au final, tout cela nous a semblé être un bon compromis. A posteriori, était-ce la bonne solution ? Manifestement, non : il n’aurait sans doute pas fallu toucher au reportage. En tout cas, il a fallu cette réunion de crise à laquelle M. Sitbon-Gomez, la présidente Mme Ernotte, et le secrétaire général M. Tardieu, qui est en lien avec l’Arcom, pour qu’on discute de cette affaire au cours de laquelle est intervenue l’équipe à l’origine du reportage. Dans l’urgence, ils se sont dit que c’était la moins mauvaise des solutions ; ce n’était peut-être pas le cas, et ça a d’ailleurs été utilisé par les détracteurs de l’émission. En tout cas, les faits nous donnent raison aujourd’hui sur la différence d’approche : si l’Arcom affirmait que CNews respectait les temps de parole, RSF est allé plus loin en indiquant qu’ils les respectaient certes mais en diffusant certains propos politiques la nuit et d’autres le jour. Or, l’Arcom ne distinguait pas ces périodes de diffusion. Je pense que si à la SDJ, nous avions eu connaissance de ces éléments, nous aurions peut-être encouragé à ne rien modifier, mais ce fut le choix collectif, fait dans la précipitation en raison du timing.

Madame la présidente Sophie Mette. Nous poursuivons avec les questions des députés.

Mme Ersilia Soudais (LFI-NFP). Nous constatons que la Société des journalistes se concentre beaucoup sur la question du soutien à la profession, ce qui est compréhensible au regard du nombre d’agressions commises à l’encontre des journalistes, y compris par des puissants (je pense à l’agression dont certains journalistes ont fait l’objet de la part de Mme Dati). Je pense aussi au nombre de journalistes blessés, notamment à celui de France 2, qui a été blessé lors d’une manifestation à Lyon. Je pense également à tous les journalistes qui se trouvent dans de véritables situations de danger de mort, notamment ceux qui ont dû aller travailler à Gaza. Je pense également à tous ceux qui sont victimes de racisme ; j’ai lu notamment votre communiqué sur la situation de Karim Rissouli, qui avait reçu un énième courrier absolument abject à ce propos. Pour autant, je m’interroge sur l’absence de désolidarisation avec certains journalistes qui adoptent parfois des pratiques que vous-mêmes dénoncez dans le même temps. Sur la question du racisme, je déplore votre silence face à certaines paroles malheureuses. Par exemple, Mme Saint-Cricq ne m’a pas convaincue lors de son audition sur la question du « vote musulman ». Souvenez-vous de cette séquence où elle interviewait M. Corbière et tenait des propos qui faisaient, à mon sens, cet amalgame entre « musulmans » et « antisémitisme ». Je pense également aux propos de M. Bornstein sur France Info TV, adressés à Mme Rima Hassan, qui l’accusaient d’être instrumentalisée en raison de ses origines pour aller chercher les voix des quartiers. J’aimerais donc comprendre ce qui explique ce silence. Cela ne participe-t-il pas à banaliser ce que, pourtant, vous combattez ?

M. Christophe Gascard. Nous n’avons aucune volonté de banaliser quoi que ce soit. Nous traitons chaque jour une multitude de sujets. Nous faisons également confiance à chaque journaliste pour rectifier des propos qui auraient été mal interprétés. En tant que Société des journalistes (SDJ), nous représentons l’ensemble d’une rédaction et nous nous impliquons lorsqu’il y a des erreurs factuelles manifestes, ce qui a pu se produire et sur quoi nous pourrons revenir. Nous ne sommes pas parfaits ; quand des erreurs, des approximations techniques ou éditoriales surviennent, nous nous engageons à les reconnaître, à les corriger et à les analyser. Les deux personnes que vous avez mentionnées ont d’ailleurs eu l’occasion de s’exprimer. Il m’est difficile de parler en leur nom, puisque je représente une centaine de journalistes.

M. Alexandre Peyrout. Madame la députée, je vous remercie pour vos pensées à l’égard de nos collègues agressés et blessés, que ce soit en France ou partout dans le monde. Concernant les propos que vous rapportez, qu’il s’agisse de ceux de Nathalie Saint-Cricq ou de M. Bornstein, ils ont été tenus sur l’antenne de France Info sur lesquels nous n’avons pas été par nos collègues de la rédaction nationale. Néanmoins, lorsqu’il arrive que des propos tenus à l’antenne nous paraissent déplacés, hors du cadre éditorial, déontologique ou journalistique, nous faisons remonter nos préoccupations, et parfois notre colère, à la direction de l’information ainsi qu’aux principaux intéressés. Il est vrai que nous ne le faisons pas toujours de manière publique, car nous estimons que ce n’est pas toujours la méthode la plus efficace. Sachez toutefois que nous le faisons au quotidien. Notre travail consiste précisément à éviter que le labeur de toute une rédaction ne soit entaché par des propos qui pourraient être problématiques, voire qui tomberaient sous le coup de la loi.

M. Jérémie Iordanoff (EcoS). Je souhaite commenter les questions

de M. le rapporteur, qui ne s’embarrasse même pas des apparences de l’impartialité... Il se fait le défenseur de M. Zemmour, de l’extrême-droite et de la minorité prétendument la plus discriminée en France : les hommes blancs de plus de 50 ans. Je trouve cette posture très particulière. Je comprends, en réalité, celles et ceux qui signent aujourd’hui des tribunes et appellent à voter contre l’extrême-droite, quand celle-ci appelle à privatiser l’audiovisuel public pour rembourser le déficit du pays. Ce fut le cas de la candidate qui m’était opposée aux dernières élections législatives ; il y a donc un véritable enjeu pour la démocratie, le débat public et l’audiovisuel public. Je pense que l’ensemble des citoyens, et a fortiori ceux qui travaillent pour l’audiovisuel public, ont le droit d’avoir un avis sur ces questions.

Ma question porte sur la pérennité de votre travail dans un contexte de baisse budgétaire, déjà intervenue en 2025 et qui s’aggravera en 2026. Vous avez des formats d’information qui sont plus lourds à porter et à produire que ceux de la concurrence dans le privé ; vous disposez encore de bureaux internationaux… Avez-vous encore les moyens d’effectuer vos missions et comment comptez-vous faire face à ces contraintes financières à venir ?

M. Valéry Lerouge. Ces restrictions budgétaires nous inquiétaient et continuent de nous inquiéter. Aujourd’hui, l’enveloppe pour les reportages de l’information reste la même ; en revanche, celle de la production est largement augmentée. Des gains de productivité considérables ont été réalisés, ce qui nous a été salutaire. La direction de l’information a œuvré, ces dernières années, à maintenir le budget des reportages dans un contexte ultra-restreint. L’avenir apporte des inquiétudes, nous en avons conscience. Ce n’est pas un hasard si nous revendons aujourd’hui des droits, par exemple sur le rugby comme cela vous l’a déjà été indiqué. Nous ne savons pas ce qu’il adviendra de certaines émissions ou de certains magazines, ni si nous allons à nouveau réduire la durée du journal télévisé… Sincèrement, nous n’avons aucune visibilité. Je ne suis pas certain que la présidence elle-même en ait beaucoup plus, puisque le budget a été adopté assez tardivement, avec peu de visibilité pour nos dirigeants ! Nous sommes inquiets et nous serons très vigilants sur ce point. Nous pensons que si, jusqu’à présent, des gains de productivité ont été possibles, nous redoutons la suppression d’une émission ou la fermeture d’un bureau. Nous ne le souhaitons évidemment pas, mais nous craignons de devoir passer à la vitesse supérieure.

M. Alexandre Peyrout. Aujourd’hui, l’argent public destiné à France Télévisions est déjà orienté de la manière la plus efficace possible. Par exemple, pour la fabrication de nos journaux, de nos émissions ou de nos magazines, le nombre de jours de tournage est rationalisé, ce qui nous contraint parfois à effectuer des acrobaties assez significatives en termes d’amplitude horaire.

M. Pierre Godon. Il faut également noter qu’à budget restreint, nous devons toucher des publics de plus en plus larges, notamment la jeunesse. Nous avons développé à cet égard une offre pour les jeunes sur les réseaux sociaux qui connaît un succès considérable : Mission Info pour les très jeunes, à l’école primaire, et C quoi l’info ? pour les collégiens et lycéens. Il faut atteindre toujours plus de public sur des supports toujours plus différents avec moins de moyens. Nous faisons le maximum avec ce qui nous est alloué. Si un projet de toucher les grands adolescents et les jeunes avec un nouveau format émergeait, nous ne pourrions peut-être pas le mettre en œuvre…

M. Valéry Lerouge. Il faut que vous sachiez que dans la fabrication de nos journaux télévisés, chaque reportage fait l’objet d’un devis, comme dans toutes les entreprises privées, que nous partions en mission à Limoges, à Marseille, ou au bout du monde. Tout est budgétisé, y compris le nombre de jours de tournage ; nous devons d’ailleurs parfois renoncer à des missions car jugées trop onéreuses. C’est déjà le cas, et ce depuis plusieurs années ; il y a une comptabilité analytique (vous connaissez le milieu de l’entreprise, il en est de même à France Télévisions) qui fait que, dans le service public, tout est extrêmement observé et compté à l’euro près.

M. Christophe Gascard. Nous observons également une mutualisation des moyens pour éviter les doublons. Nous sommes bien évidemment comptables de l’argent public et nous faisons en sorte d’informer les Français en faisant attention à ces dépenses ; c’est ce qui explique que pour certains sujets, notamment ceux qui nécessitent des dépenses importantes pour des sujets tournés à l’étranger avec des envoyés spéciaux, le journaliste qui s’y rend va réaliser un reportage pour France 2, mais il interviendra également sur France Info toute la journée par exemple. C’est un surplus de travail assumé mais cela fait partie des contraintes auxquelles nous devons faire face pour réaliser un certain nombre d’économies.

Sur la forme, je rappelle que, depuis le lancement de la chaîne France Info, nous n’avons jamais changé de décor, simplement par souci d’économie. Nous appelons donc de nos vœux l’aide de la Représentation nationale sur ce point. Nous souhaiterions être le plus visible possible et, il faut le savoir, cela passe aussi par des changements de décor. Dans le secteur privé, vous avez pu remarquer que ces dernières années, les décors ont changé plusieurs fois à BFM ou CNews ; nous espérons également pouvoir le faire et la présidente a bon espoir de pouvoir faire en sorte que ce projet aboutisse.

Mme Ayda Hadizadeh (SOC). Ma première interrogation concerne la réforme de l’audiovisuel public qui prévoit, dans sa réorganisation, de créer un seul et unique poste de directeur de l’information. Je crois que vous avez pris publiquement la parole sur cette réorganisation. Peut-être pourriez-vous nous donner en détail votre avis sur ce projet de loi sur l’audiovisuel public, et plus spécifiquement sur la création de ce directeur de l’information unique.

Ma deuxième question est un peu piquante, et à dessein. Je n’étais pas présente quand le rapporteur a évoqué un certain émoi pour la disparition de l’homme blanc dans l’audiovisuel public. Je constate qu’il est très bien représenté parmi vous. Ma question est la suivante : pourquoi n’y a-t-il pas de femmes qui représentent la SDJ parmi vous ? Ne se présentent-elles pas aux postes à responsabilité ? Où sont les femmes à la SDJ ?

M. Valéry Lerouge. Sachez, Madame la députée, que j’ai deux vice-présidentes qui sont en tournage aujourd’hui. L’une est journaliste reporter d’images, l’autre est reporter pour les magazines, en l’occurrence pour Envoyé Spécial. Notre souhait au départ était de venir avec deux binômes mixtes, mais les contraintes de l’actualité et de leurs tournages ont fait que nous sommes arrivés entre « mâles blancs ».

M. Christophe Gascard. Je vous rassure également sur la composition de la SDJ de France Info, qui a été remaniée le 15 décembre dernier. Nous voulions une pluralité pour illustrer à la fois nos métiers et la réalité de cette représentation mixte. Ma vice-présidente, qui présente actuellement les journaux, n’a pas pu venir. En l’occurrence, une seule personne était demandée, d’où ma présence en tant que président. Sachez que sur un bureau de sept membres, il y a quatre femmes.

M. Alexandre Peyrout. Sur la réforme de l’audiovisuel public, c’est une réforme qui nous a interpellés, a minima, presque même inquiétés au sein de la rédaction nationale de France Télévisions. Nous avons beaucoup changé de projet, entre la holding et la fusion. La question du directeur de l’information unique de la holding nous a inquiétés. Je rappelle que l’objet de cette commission d’enquête porte notamment sur le pluralisme ; or, bénéficier d’une pluralité de rédactions, et donc de directions de l’information, nous paraît absolument essentiel pour assurer et garantir la bonne information de nos concitoyens. J’imagine, et j’espère, que vous écoutez tous les différentes antennes du service public. Vous n’entendez pas les mêmes informations dans la matinale de France Culture, dans celle de France Inter, dans celle de France Info, dans Télématin, dans la matinale de France Info télévisions ou sur le site internet franceinfo.fr… C’est peut-être cette pluralité de l’offre d’information qui fait qu’aujourd’hui, nous sommes attachés au modèle auquel nous appartenons.

Mme Ayda Hadizadeh (SOC). Pour bien comprendre, vous n’êtes donc pas inquiétés par cette réorganisation, même si l’on peut s’interroger sur son sens – et je fais partie de ceux qui s’interrogent –, qui consiste à rattacher le directeur de l’information de France Télévisions au directeur des programmes. Ce n’est pas de nature à vous inquiéter car le directeur des programmes n’est pas dans la salle où se décident les sujets sur lesquels vous travaillez. En revanche, vous tenez fortement à ce que chaque antenne, chaque rédaction ait sa propre direction de l’information. C’est bien ça ?

M. Alexandre Peyrout. À défaut d’avoir été inquiétés, nous avons en tout cas été interpellés par la réorganisation qui a été annoncée. C’est d’ailleurs pour cette raison, comme vous l’expliquait Valéry Lerouge, que nous avons demandé à rencontrer Mme la présidente Delphine Ernotte à ce sujet. Elle nous a donné des explications sur cette réorganisation. Nous avons ensuite déclaré, dans un communiqué, que nous étions pour le moins dubitatifs quant à l’intérêt de cette réorganisation. Quant à l’indépendance du directeur de l’information, nous y sommes extrêmement attachés ; nous l’avons d’ailleurs dit à Mme Ernotte lorsque nous l’avons rencontrée. Elle nous a rassurés en nous disant que cela ne changeait rien à l’indépendance de la rédaction. Par ailleurs, notre mission nous impose aujourd’hui, au sein de la rédaction, de rester vigilants à toute heure sur l’indépendance de l’information à France Télévisions, indépendamment de cette réorganisation.

M. Valéry Lerouge. J’indique également que M. Sitbon-Gomez est déjà responsable du réseau régional de France 3 depuis des années. Nous nous sommes renseignés auprès de nos confrères du réseau régional : personne ne nous a fait remonter une quelconque ingérence ou tentative pour influencer la ligne éditoriale du réseau régional de France 3. Il est évidemment présent, il décide de certains choix budgétaires ou autres mais il n’y a pas eu d’impact sur l’éditorial. S’il agit de la même manière en tant que directeur des contenus de France 2 également, cela nous conviendra mais nous resterons très vigilants.

M. Erwan Balanant (Dem). Au fil des auditions, Monsieur le rapporteur nous répète à l’envi que l’audiovisuel public dispose de plus de moyens que TF1 mais génère moins d’audience. Je me répèterai également. C’est l’un des sujets importants de notre commission : à quoi sert l’audiovisuel public ? J’invite monsieur le rapporteur à consulter le site franceinfo.fr et le site tf1info.fr. La différence ne se caractérise pas par la qualité. Nous avons la chance d’avoir une chaîne privée comme TF1 qui propose de l’information de très grande qualité ! La différence réside simplement dans le volume d’information, la diversité des sujets, la pluralité. France Info propose des sujets sur l’actualité chaude, mais aussi des enquêtes et une multitude de productions qu’on ne retrouve pas ailleurs.

La spécificité et l’utilité de l’audiovisuel public, c’est notamment de créer de l’information, du contenu contrôlé, avec une éthique, avec des journalistes qui ont une carte de presse, un parcours et qui sont des professionnels experts. L’audiovisuel public est au service de la démocratie. C’est de l’information qui sert aussi, à un deuxième niveau à d’autres producteurs d’information que sont les autres rédactions.

À quoi sert l’audiovisuel public dans un moment historique où le modèle d’information traditionnel est complètement bouleversé par les plateformes et par des ingérences étrangères qui veulent détruire notre modèle ? Depuis quelques années, un certain nombre de fake news ont été injectées dans les tuyaux de l’information et ont pu être vérifiées. Et à chaque fois, quasiment, cette vérification a été faite soit par une presse qui avait le temps d’effectuer des analyses, soit justement par l’audiovisuel public. Je vous remercie de faire ce travail, qui coûte plus cher que TF1, mais qui a une utilité démocratique. C’est pourquoi je me suis battu constamment pour que vos budgets ne soient pas rognés et que vous gardiez une marge de manœuvre.

Néanmoins, comment intégrer l’ensemble de ce contenu afin de le propulser sur les plateformes numériques ? Comment procéder pour que soyez plus performants à ce niveau, sachant que vous n’êtes pas mauvais puisque l’on reçoit des notifications de vos informations sur les réseaux sociaux. Comment fait-on pour concaténer tous ces contenus, y compris la radio, pour les diffuser sur les réseaux sociaux, pour être non pas du soft power, mais du hard power informationnel ?

M. Pierre Godon. Je rappellerai à monsieur le rapporteur, qui a cité des chiffres, qu’en comparaison avec le privé, France Info est dans le peloton de tête des sites d’information, avec une moyenne de 4 millions de visiteurs uniques ; nous étions dans les trois premiers. C’est justement tout le mérite du service public que de proposer des articles fouillés et gratuits. On trouve également une belle proposition d’information sur site TF1 Info, gratuit aussi.

Mme la présidente Sophie Mette. Je vous remercie et je donne de nouveau la parole au rapporteur.

M. Charles Alloncle, rapporteur. Merci Madame la présidente. Sur France Info, effectivement, il y a beaucoup de visiteurs et de contenus lus et regardés, et on peut s’en réjouir. Mais la grande différence, c’est que c’est un site totalement gratuit, où il n’y a pas de publicité. Je me rends assez régulièrement sur le site de TF1 et le fait d’être interrompu toutes les quelques minutes par une publicité n’encourage pas à rester. Cela pose la question de ce qui différencie le service public, au-delà de l’absence de publicité. Y a-t-il une différence de qualité au-delà de ce critère ? Car pour moi, l’absence de publicité n’est pas un critère de qualité.

M. Pierre Godon. Pour être tout à fait précis sur les publicités, lors du visionnage d’une vidéo sur notre site, au-delà de cinq ou dix minutes, vous avez ce qu’on appelle un pré-roll. Ceci étant dit, la majorité des vidéos proposées sur le site n’en présente pas. Quelle offre propose France Info ? En réalité, France Info est la copropriété du service public. Sur le site de France Info se trouvent au même endroit des sujets radio, des podcasts, des sujets vidéo, ce qu’on appelle des vidéos verticales pour les réseaux sociaux, et des articles d’approfondissement extrêmement fouillés. Nous disposons de beaucoup de temps pour les élaborer, d’un confort de travail que d’autres rédactions n’ont pas, et tout cela est proposé gratuitement. De même, nous proposons régulièrement de nombreux contenus culturels. Ils fonctionnent extrêmement bien et se classent dans le top 5 ou 10 des articles les plus lus. Il y a donc un accès à une information extrêmement pointue, gratuite, que nos concurrents payants de la presse écrite, comme Le Monde ou Le Figaro, proposent. Il en va de même pour les magazines d’information, qui sont proposés en intégralité et sans publicité. Il y a une richesse telle que, je suis d’accord avec M. Balanant, nous avons du mal à tout mettre en avant. Mais c’est un peu le modèle vers lequel nous devons tendre. Rassembler l’information du service public, cela fonctionne, le public suit, et le nombre de contenus proposés est considérable. La devise de France Télévisions est, je crois, « éduquer, informer, divertir » ; vous pouvez appliquer les trois sur France Info !

M. Alexandre Peyrout. Nous avons oublié de parler des magazines d’investigation. France Télévisions est encore le seul endroit dans le paysage audiovisuel français où l’on peut en trouver. Nous produisons aussi de très nombreuses émissions spéciales, qui peuvent vous toucher au premier chef, comme les soirées électorales, plus longues que celles de nos concurrents. Je peux vous rappeler également des émissions patrimoniales, comme lors de la réouverture de Notre-Dame de Paris, pour laquelle nous avons consacré une journée d’antenne complète, ou les différentes panthéonisations, que ce soit celle de Missak Manouchian ou encore de Robert Badinter dernièrement.

Sur l’intégration de nos contenus sur les réseaux sociaux et les plateformes numériques, la rédaction collabore de plus en plus fréquemment avec ces plateformes. Cela prend du temps car ce sont des usages qui changent. Nous sommes amenés à faire des vidéos explicatives sur les réseaux sociaux de France Info, par exemple au service politique, pour expliquer le rôle d’un maire ou informer de son train de vie. Nous sommes conscients que les usages changent et nous sommes tous prêts à nous mobiliser pour aller vers ces nouveaux usages.

M. Charles Alloncle, rapporteur. J’ai une question sur l’externalisation d’un nombre important de contenus opérés aujourd’hui par France Télévisions. Beaucoup de députés ici présents dénoncent des intentions de privatisation, mais force est de constater que le fait d’externaliser autant de programmes et de contenus importants à des sociétés de production privées met déjà à l’œuvre une forme de privatisation. J’en veux pour preuve le chiffre suivant : 80 % des émissions de flux sur France 5 sont externalisées à deux sociétés de production, Mediawan – détenue en majorité par un fonds d’investissement américain – et Together. C’est le cas des émissions C dans l’air, C dans l’air, l’invité, C à vous, C à vous le samedi, C ce soir, En société, C politique, La Fabrique du mensonge ou En terres opposées. Ce sont de plus des émissions qui n’ont pas une complexité telle que les 9 000 salariés de France Télévisions pourraient les produire par eux-mêmes, si l’on voulait faire évoluer le cadre réglementaire.

Quand nous avons interrogé les syndicats de France Télévisions il y a quelques jours, certains, notamment Force Ouvrière, nous ont fait part de leur inquiétude à propos de cette externalisation massive, notamment des magazines d’information produits par Mediawan ou Together. Je vais citer l’un des représentants syndicaux de FO : « De 17 heures à 23 heures sur France 5, nous n’avons pas le contrôle éditorial de la ligne de France 5. Donc nous ne pouvons pas garantir la neutralité de ce qui se dit à l’antenne sur France 5 et dans les émissions externalisées. Si nous l’internalisions, nous pourrions apporter cette garantie. » Ces propos sont extrêmement graves, car ils viennent de syndicalistes de France Télévisions qui expliquent que la neutralité objective, à valeur constitutionnelle, échappe à France Télévisions parce que ces émissions de débat sont produites par des sociétés privées, dont certaines sont détenues par des actionnaires et des dirigeants qui partagent un agenda politique, comme M. Matthieu Pigasse. Quand vous entendez cette inquiétude de la part des syndicalistes, que leur répondez-vous ? Comment peut-on, demain, garantir une neutralité parfaite et un contrôle sur les lignes éditoriales de ces émissions ?

M. Valéry Lerouge. Nous ne serons guère loquaces sur ce dossier, car ce ne sont pas des questions qui relèvent de la SDJ, d’autant plus qu’il s’agit de France 5, ce qui n’est plus du tout notre périmètre. Pour autant, notre confrère Renaud Bernard de Force Ouvrière a eu cette phrase. Nous serons peut-être un peu plus mesurés... Effectivement, plus il y a de magazines d’information produits en interne, mieux nous nous portons et plus il est facile de faire respecter nos règles. Pour autant, les producteurs et les rédacteurs en chef de ces émissions ne sont pas des électrons libres ; ils ont un cahier des charges et sont soumis aux mêmes règles de l’Arcom. Un conseiller des programmes de France Télévisions, salarié de l’entreprise, est présent en régie pour chacune de ces émissions. Ce n’est donc pas hors de tout contrôle.

Concernant ces magazines d’information comme C dans l’air ou C à vous, qui ne nous concernent pas directement, mais qui traitent d’information, nous notons que le nouvel organigramme dont nous parlions tout à l’heure a peut-être au moins cette vertu, même si le reste nous paraît un peu flou : il rapatrie ces émissions dans un même giron, celui des programmes d’information, sous l’égide d’un pilotage unifié. Si tant est que les inquiétudes sur la neutralité soient avérées, ce que je ne crois pas, il propose ainsi une direction à prendre appropriée.

M. Charles Alloncle, rapporteur. Un point m’a particulièrement marqué, celui des UCC, les « unités de compétences complémentaires ». Dans le rapport de l’inspection générale des finances (IGF) de 2024 sur France Télévisions, il est indiqué qu’un simple reportage de terrain mobiliserait un reporter chargé des questions et de la prise de notes, un caméraman pour l’image, un preneur de son pour le micro ou la perche, et enfin un monteur au siège pour assembler les rushs. Pourtant, toujours selon ce même rapport de l’IGF, chez BFM par exemple, je cite, « les journalistes non seulement filment au sol avec leur smartphone, mais montent également eux-mêmes leurs sujets ». On passerait donc de quatre personnes a minima chez France Télévisions à une ou peut-être deux personnes maximum chez une chaîne concurrente. J’ajoute avoir découvert dans ce rapport que si France Télévisions demande à un caméraman de prendre aussi le son, il y a une prime spécifique qui doit lui être versée au motif que cette tâche ne figure pas dans sa fiche de poste.

Nous avons interrogé les représentants syndicaux de France Télévisions, notamment ceux de Force Ouvrière, qui ont été très critiques sur ce sujet. Ils nous ont indiqué avoir tenté de faire évoluer ce système des UCC, « que la Cour des comptes elle-même juge inefficace et coûteux, avec pour objectif de croiser les compétences et de briser les corporatismes ». Ils ajoutent enfin être « confrontés, avec la direction de France Télévisions, à des résistances ». Comment expliquez-vous ces résistances, ce refus persistant de la direction à vouloir moderniser l’organisation du travail ? Pensez-vous qu’en 2026, un tel régime d’exception soit encore acceptable, alors que l’entreprise, payée par les impôts des Français, est au bord de la faillite et a déjà cumulé 81 millions d’euros de déficit depuis 2017 ?

M. Valéry Lerouge. Nous allons tout de même rétablir quelques faits car il y a beaucoup de fantasmes et même de légendes autour de ce sujet. Monsieur le rapporteur, en vingt ans de carrière ici, je n’ai pas vu une équipe de quatre personnes ! Cela a pu être le cas à une époque où il y avait même un éclairagiste, soit cinq personnes, mais c’était il y a trente ou quarante ans, avec des caméras différentes ! Personnellement, je n’ai pas dû partir avec un preneur de son depuis au moins dix ans. Il y en a toujours, et tant mieux, nous aimerions en avoir plus souvent, mais le choix a été fait il y a déjà plus de dix ans de les réserver uniquement aux magazines ou aux séquences où les ambiances sonores sont plus léchées. On les utilise par exemple lorsque nous tournons à l’Assemblée nationale, dans la salle des Quatre Colonnes, ou, en raison des cohues, dans les salles des pas perdus des tribunaux pour la même raison, ou encore au Salon de l’agriculture pour être sûr de réceptionner le son du président, du ministre ou du député que nous souhaitons entendre dans les allées. Mais la réalité est que notre quotidien, à 95 % et à 90 % pour le journal télévisé, se compose d’équipes de deux personnes : un rédacteur ou une rédactrice et un journaliste reporter d’images, que l’on appelle couramment un caméraman.

Quant à nos camarades de BFM, ils ne travaillent pas seuls ! BFM Île-de-France, qui a d’ailleurs fermé, a tenté d’utiliser ces modules iPhone où le journaliste part en scooter, très réactif et souple mais c’est un modèle qui n’a pas tenu. Nous avons beaucoup d’amis chez BFM, nous nous voyons sur le terrain : et il s’avère qu’ils sont au minimum deux personnes, et en général, ils multiplient les équipes de deux pour réussir à avoir une couverture assez diverse.

M. Alexandre Peyrout. La norme est effectivement d’être deux. Il arrive qu’on soit plus nombreux pour fabriquer un reportage mais c’est dans des cas d’information chaude, voire très chaude… Par exemple, pour réaliser un sujet sur le vote d’une motion de censure à l’Assemblée nationale, il y a une équipe à l’Assemblée qui récolte vos réactions, et un journaliste dans une salle de montage à la rédaction avec un monteur, afin de monter le reportage au plus près de l’information. Je pense que nos téléspectateurs, dont vous évoquiez les exigences vis-à-vis du service public, ont précisément l’exigence de l’information la plus récente, la plus fiable et la plus proche du direct possible. Par ailleurs, il me semble que vous êtes régulièrement interviewé par des journalistes de BFM TV, monsieur le rapporteur ; je doute qu’ils soient moins de deux pour vous interviewer ici, dans la salle des Quatre Colonnes…

M. Charles Alloncle, rapporteur. J’en viens à des chiffres qui ont fait débat et interpellé beaucoup de Français dans le cadre de cette commission d’enquête : les avantages dont bénéficient les journalistes. Chez France Télévisions, le salaire moyen est de 72 000 euros, ce qui place le salarié moyen de l’entreprise parmi les 9 % des Français les mieux rémunérés. Chez Radio France, les journalistes bénéficient de 14 semaines de congés payés, quand les Français en ont 5, hors RTT. Le CSE est très avantageux ; on a d’ailleurs parlé de la rénovation d’une piscine pour France Télévisions à près d’un million d’euros, alors que l’entreprise est au bord de la faillite.

En plus de ces avantages, vous, journalistes, bénéficiez d’un avantage fiscal particulièrement intéressant, qui fait débat chaque année à l’Assemblée nationale. Chaque titulaire d’une carte de presse peut déduire, en plus des 10 % de déduction pour frais professionnels, 7 650 euros de ses revenus éligibles à l’impôt sur le revenu. Par exemple, pour un revenu annuel de 93 000 euros, soit 7 000 euros par mois, ce qui est un revenu particulièrement confortable, vous pouvez économiser jusqu’à 2 200 euros d’impôt par an. Tous les Français souhaiteraient bénéficier d’un tel avantage, notamment ceux qui exercent des métiers à la pénibilité particulièrement importante ! Ma question est simple : qu’est-ce qui justifie aujourd’hui, en 2026, que les journalistes bénéficient d’un avantage fiscal aussi important ? N’avez-vous pas l’impression, à l’heure où l’on demande des efforts fiscaux supplémentaires aux Français chaque année, qu’il est temps que les journalistes prennent leur part à ce travail collectif ?

M. Valéry Lerouge. Cette question va nous permettre d’éclairer un peu le débat et de dissiper là encore quelques fantasmes. Beaucoup de choses que vous dites sont vraies, mais nécessitent tout de même des précisions.

Sur le nombre de jours de congés, vous parlez de quatorze semaines contre cinq ailleurs, sans les RTT. Pour nous, ces treize ou quatorze semaines (selon l’ancienneté) incluent les RTT et tous les jours fériés ! Je rappelle qu’il y en a onze en France, ce qui représente déjà deux semaines qui nous sont restituées parce que nous travaillons tous les jours fériés (jour de Noël, jour de l’An, 1er mai…). Certes, nous en sommes donc à treize semaines mais nous sommes là totalement dans la norme de la profession, publique ou privée ; mon confrère Christophe Gascard, qui était à TF1, disposait exactement du même nombre de jours quand il a signé son contrat chez TF1 il y a vingt ans ou chez France Télévisions il y a dix ans.

Sur le niveau des salaires, une précision s’impose aussi par rapport aux chiffres de la Cour des comptes, que nous ne remettons pas en cause en soi. Il faut savoir ce que ce chiffre de 72 000 euros par an inclut plusieurs choses. 72 000 euros, c’est la masse salariale au sens large, divisée par le nombre de collaborateurs, mais cela comprend également l’indexation outre-mer, qui ne touche donc pas tous les salariés, ainsi que les primes de départ. Je vous rappelle que nous avons fait partir 1 500 collaborateurs en dix ans, ce qui a un coût qui figure dans cette masse salariale et qui gonfle effectivement le chiffre final. Il faut savoir que le salaire d’embauche des jeunes journalistes aujourd’hui s’élève à 2 300 euros net par mois pour cinq ans d’études et une cinquantaine d’heures de travail par semaine ; honnêtement, je ne trouve pas cela indécent ! La DRH nous a fourni hier le chiffre du salaire moyen annuel brut des journalistes reporters, dont l’âge moyen est de 49 ans et l’ancienneté moyenne de 21 ans : il est de 63 000 euros. Nous sommes en dessous du chiffre que vous citez, pour une population déjà âgée et ayant un bagage moyen de cinq ans d’études.

M. Alexandre Peyrout. Sur l’avantage fiscal, il me semble que vous, députés, avez décidé de le modifier bien qu’il n’ait pas été voté. Pour le reste, sur cette question, c’est à vous, mesdames et messieurs les députés, de prendre cette décision... C’est à la Représentation nationale qu’appartient la décision ! En tant que représentants des questions éditoriales et déontologiques au sein de la rédaction, je ne sais pas si c’est une question très pertinente pour nous…

M. Charles Alloncle, rapporteur. Je pense que c’est une question que se posent des millions de Français ! Effectivement, nous la mettons sur la table à chaque débat budgétaire. Cette année encore, la gauche et la majorité présidentielle se sont opposées à la réduction de cette niche fiscale. Mais vous qui êtes les principaux concernés, ne considérez-vous pas qu’en 2026, au moment où l’on demande des efforts à l’ensemble des Français, bénéficier de milliers d’euros de réduction fiscale chaque année au seul motif qu’on est journaliste n’est absolument pas légitime ?

M. Valéry Lerouge. Je pense qu’il faut prendre un peu de recul et faire un petit retour en arrière. Du point de vue historique, cet avantage fiscal a été créé dans l’après-guerre pour favoriser le pluralisme de l’information – ce qui est bien le cœur de cette commission d’enquête – et pour faciliter l’embauche de journalistes, peut-être à un salaire moindre, dans des journaux de toutes obédiences, afin de favoriser et garantir un pluralisme de l’information. Et c’est le Gouvernement de l’époque qui a décidé d’attribuer cet avantage fiscal, permettant ainsi aux directeurs de rédaction d’embaucher un peu moins cher. À titre très personnel, et je n’engagerai pas la SDJ sur ce point, si l’on me dit demain que je renonce à l’avantage fiscal et que je suis augmenté en conséquence, ça m’ira bien mais je ne crois pas que le contexte budgétaire nous le permette.

M. Alexandre Peyrout. Par ailleurs, quand j’ai commencé ma carrière de journaliste, il y avait déjà eu des modifications de ce dispositif. À l’origine, il s’agissait d’un abattement de 30 %, sans plafonnement de montant ; celui-ci a été abaissé à 7 650 euros et, surtout, plafonné pour les revenus allant jusqu’à 93 000 euros. Cela veut dire que tous les hauts salaires ne bénéficient pas de cette exemption au-delà de cette limite. Je rappelle que cette limite a été fixée en 2019, et c’est vous, parlementaires, qui avez procédé à ces modifications.

M. Valéry Lerouge. Je crois même que le plafond a été baissé ; c’est à 76 510 euros, il me semble…

M. Charles Alloncle, rapporteur. Dernière question sur le sujet. C’est la première fois que nous l’abordons dans le cadre de cette commission d’enquête et je pense que c’est une question qui intéresse beaucoup de Français. Vous êtes des représentants des journalistes. À titre personnel, ne considérez-vous pas que cet avantage fiscal est anachronique au regard de la pénibilité de l’exercice du métier aujourd’hui ? Pourquoi n’y aurait-il pas bien d’autres corps de métier qui pourraient en bénéficier ? Alors qu’on demande des efforts à des millions de Français, seriez-vous prêt à dire : « C’est anachronique, il faut renoncer à cette réduction fiscale » ?

M. Alexandre Peyrout. Il se trouve que nous ne sommes pas ici à titre personnel mais en tant que représentants de nos rédactions. C’est une question que nous n’abordons pas avec nos collègues, avec qui nous parlons davantage d’éditorial et de déontologie. Nous n’allons donc pas vous donner ici une position personnelle, ni même celle de la SDJ dans la mesure où nous n’en avons jamais parlé entre nous.

M. Christophe Gascard. Pour être tout à fait précis, rappelons aussi par honnêteté intellectuelle que cela concerne tous les journalistes, du privé comme du public : ce ne sont pas uniquement les journalistes du public ! Si vous décidez de changer la règle, sachez qu’elle s’appliquera à tous les journalistes, que ce soit à CNews, à BFM ou à LCI.

M. Charles Alloncle, rapporteur. Effectivement, et c’est d’ailleurs une proposition de loi qui avait été formulée par un collègue du Rassemblement national lors des derniers débats budgétaires mais elle n’a pas été votée à la majorité.

Une autre question maintenant : Léa Salamé nous a appris lors de son audition hier que la direction de France Télévisions avait donné l’ordre à toutes les personnes auditionnées devant cette commission de ne pas dévoiler le montant de leur salaire. Tantôt, on nous explique que c’est pour le secret des affaires, ce qui ne tient pas formellement. D’autres arguments nous expliquent que c’est pour éviter des distorsions de concurrence, alors qu’on justifie que les salaires chez France Télévisions seraient inférieurs à ceux du privé. Donc, à nouveau, cet argument ne semble pas tenir la route. Selon vous, pourquoi la direction de France Télévisions a-t-elle donné pour injonction de ne pas révéler les salaires de certains cadres et de certains journalistes devant une commission d’enquête ? Qu’y a-t-il de si dérangeant à faire preuve de transparence, sachant que vous êtes payés à 100 % par l’impôt du contribuable ?

M. Valéry Lerouge. Il n’y a pas eu d’injonction, il y a eu un conseil car ce sont des éléments qui relèvent de la vie privée. Si, dans le futur, nous souhaitions rejoindre un concurrent, la publication de notre salaire sur internet pourrait nous pénaliser dans nos négociations face à notre futur directeur des ressources humaines... Néanmoins, je vous rappelle que ces chiffres, pour les dirigeants comme pour les présentateurs, vous ont été communiqués par France Télévisions et figurent dans la Data room. Si vous le souhaitez, nous pourrons également vous les communiquer par écrit dans le délai de trois semaines qui nous est imparti. Il n’y a aucun problème là-dessus mais nous ne souhaitons simplement pas le dévoiler publiquement.

M. Charles Alloncle, rapporteur. Eu égard au traitement de l’information et l’équilibre des sujets, j’ai une question sur la hiérarchisation de l’information concernant des pétitions signées par les Français. L’été dernier, deux grandes pétitions ont émergé à peu près au même moment. La première avait pour objet la suppression de la loi Duplomb. La deuxième appelait à un référendum sur l’immigration, à l’initiative de Philippe de Villiers. Ces deux pétitions ont réuni un nombre de signataires à peu près équivalent, autour de deux millions. Je me suis permis de comparer leur traitement médiatique, notamment par l’audiovisuel public, et je me suis rendu compte que la pétition contre la loi Duplomb avait bénéficié d’une couverture très favorable sur les antennes de France Télévisions. Le 19 juillet, alors qu’elle atteignait 500 000 signataires, elle avait déjà fait l’objet d’un reportage dans le journal de 20 heures de France 2. Ensuite, trois numéros de C dans l’air sur France 5 ont été consacrés à ce sujet. Même la médiatrice de Radio France a fait état de nombreux témoignages d’auditeurs déplorant le parti pris dans le traitement de l’information.

La pétition de Philippe de Villiers, quant à elle, n’a pas bénéficié de traitement favorable, ni même réellement de traitement, puisqu’elle a dû atteindre le seuil de 1,5 million de signatures avant d’être abordée pour la première et unique fois dans le journal de 20 heures de France 2, le 19 septembre dernier, qui plus est sous l’angle unique du fact-checking pour questionner sa légitimité. Vous qui êtes les représentants des rédactions de France Télévisions, que pensez-vous de cet écart de traitement entre deux pétitions qui ont recueilli à peu près le même nombre de signataires ? Pourquoi avoir braqué un tel projecteur sur l’une et pas sur l’autre ?

M. Alexandre Peyrout. Merci monsieur le rapporteur pour cette question à laquelle je vais vous répondre, et ce d’autant plus sérieusement que c’est moi qui ai réalisé le reportage dont vous parliez sur la pétition concernant la loi Duplomb. D’abord, nous avons face à nous deux exemples de pétitions qui, me semble-t-il, ne s’inscrivent pas dans le même cadre, sauf à considérer que l’institution dans laquelle vous êtes élus est moins sérieuse qu’une plateforme en ligne. Il me semble que la pétition sur le site de l’Assemblée nationale exigeait par exemple un contrôle d’identité, ce qui n’était pas le cas de la pétition de M. de Villiers. Par ailleurs, certains de nos collègues ont prouvé qu’il y avait des failles sur la plateforme de cette dernière, ce qui exigeait davantage de prudence pour la traiter.

Quant au traitement du sujet de la pétition contre la loi Duplomb, toutes les règles du contradictoire ont été respectées, puisque j’ai moi-même contacté M. Duplomb pour avoir sa réaction et son contrepoint vis-à-vis de cette pétition. Le traitement que nous en avons fait n’était pas, comme vous le dites, favorable, mais tout simplement un traitement équilibré d’une actualité importante, puisqu’il me semble que c’était la première fois qu’une pétition sur le site de l’Assemblée nationale dépassait les 500 000 signatures.

M. Charles Alloncle, rapporteur. Selon vous, il n’y a donc pas eu d’inégalité de traitement entre les deux pétitions, et la seule différence s’explique par le fait que l’une était sur le site de l’Assemblée et l’autre sur un autre site. Est-ce la raison fondamentale ? Aucune raison n’est liée au sujet de fond abordé par ces deux pétitions ?

M. Alexandre Peyrout. Je ne crois pas. Effectivement, il y a le sérieux d’une pétition sur le site de l’Assemblée nationale : pardonnez-nous de faire confiance à l’institution dans laquelle vous êtes élus ! Par ailleurs, il me semble que nous traitons régulièrement du sujet de l’immigration sur nos antennes, notamment au journal de 20 heures de France 2.

M. Charles Alloncle, rapporteur. Nous avons entendu d’autres représentants associatifs, notamment les représentants de Reporters sans frontières (RSF) il y a dix jours. Nous leur avons posé des questions sur la pertinence du « cordon sanitaire » appliqué en Belgique, notamment sur l’audiovisuel public, qui consiste à exclure des médias les représentants de partis politiques qualifiés d’extrême droite. Le représentant de RSF à qui j’ai posé la question nous a expliqué qu’il trouvait l’idée intéressante. Je vais donc vous poser la même question : est-ce qu’exclure les représentants politiques de partis qualifiés d’extrême droite est une idée « intéressante », même si elle n’est pas possible aujourd’hui en France ? Faudrait-il s’y intéresser ?

M. Valéry Lerouge. Je vais répondre aussi avec ma casquette d’ancien correspondant en Belgique, où je m’étais intéressé à cette question. Le cordon sanitaire, en l’occurrence, n’est pas juste une interdiction des partis d’extrême droite ; il s’agit en fait de ne pas mettre à l’antenne et en direct quelqu’un qui pourrait tenir des propos qui s’opposent aux valeurs républicaines. Pour autant, nous avons toujours regardé cela avec un certain étonnement… Je pense que ce n’est pas dans la culture française et cela n’a jamais été appliqué ; je pense que tout le monde peut et doit s’exprimer sur le service public. Ce n’est pas du tout un débat chez nous. Les Belges s’en sont accommodés, ce qui n’empêche d’ailleurs pas le Vlaams Belang ou d’autres partis de droite radicale d’exister. Ce n’est en tout cas pas un sujet que nous portons.

M. Erwan Balanant (Dem). Procédons à du fact-checking sur cette histoire de pétitions... D’un côté, on avait une pétition validée par FranceConnect, annoncée. De l’autre, nous avions à faire à une pétition bidon ! Je rappelle que, le premier jour, parmi les signataires, il y avait Barack Obama, Marion Cotillard, Emmanuel Macron et Xavier Dupont de Ligonnès ! Ce qui démontre bien la totale absence de sérieux de cette seconde pétition... Je comprends donc pourquoi les médias, à part ceux de M. Bolloré, n’ont pas vraiment traité cette pétition, sauf pour dénoncer – et peut-être pas suffisamment d’ailleurs – ce genre de pratiques d’un autre temps qui consistent à détourner des signatures.

Mme Ayda Hadizadeh (SOC). Votre métier va être touché, ou l’est peut-être déjà, par l’essor de l’intelligence artificielle. Comment voyez-vous cette apparition ? J’imagine que vous l’envisagez avec beaucoup d’inquiétude, et nous aussi, en tant que citoyens qui consommons de l’information. Quelles sont les répercussions sur la formation des journalistes ? Est-ce que cela va conduire à la disparition de certains postes dans la chaîne de production de l’information ? C’est un sujet dont nous n’avons pas du tout parlé, alors que nous sommes tous soucieux d’entrer dans des points de détail de l’audiovisuel public pour expliquer que vous coûtez cher et que le pays pourrait fonctionner sans vous. J’aimerais amener le débat sur ce sujet qui, personnellement, à titre politique et citoyen, me préoccupe énormément.

M. Pierre Godon. On peut aussi envisager ce sujet sous un angle positif et considérer que cela va créer de l’emploi. Sur les réseaux sociaux, on trouve par exemple nombre d’images générées par des applications de type Midjourney qui nécessitent d’être vérifiées. Il existe d’ailleurs au sein de France Télévisions, depuis septembre 2021, une cellule de vérification de l’image, « Les Révélateurs », qui travaille notamment avec les antennes et le numérique pour qu’on ne diffuse pas des publications non vérifiées. Au contraire, nous ferons face à un besoin croissant de base de références et de professionnels qui certifient l’authenticité d’une image, car aujourd’hui, on arrive à des niveaux de réalisme saisissants. Nous appliquons les mêmes procédures aux textes et à l’usage de l’IA, qui est également encadré chez nous. Pour l’instant, nous faisons preuve de prudence mais cela ne signifie pas que nous sommes arc-boutés. C’est un sujet tellement mouvant que ce qui est vrai en 2025 ne le sera plus en 2026 !

M. Valéry Lerouge. Nous avons effectivement d’ores et déjà recours à l’intelligence artificielle. Par exemple, pour la fabrication d’images, nous l’avons utilisée cette semaine dans un sujet sur les vols dans les maroquineries. Pour illustrer le modus operandi des cambrioleurs, nous aurions habituellement utilisé des images d’archives ou une animation 3D qui nécessite deux jours de fabrication. En moins d’une heure, nous avons ici obtenu des images assez significatives, qui sont par ailleurs estampillées, je le précise bien, « image générée par intelligence artificielle ». Nous avons bien conscience du danger que cela représente, de la boîte de Pandore que l’on ouvre un peu, mais nous ne pouvons pas faire comme si cela n’existait pas et être réfractaires à toutes les révolutions technologiques. Nous nous appuierons sur l’outil tout en structurant des garde-fous, et c’est déjà ce que nous faisons.

M. Pierre Godon. Dans nos articles du site de France Info, par exemple, nous positionnons souvent des illustrations. Nous n’avons jamais demandé à ChatGPT ou Midjourney de remplacer le travail d’un graphiste qui a une vraie patte artistique par une image un peu sans âme. C’est aussi un point sur lequel nous sommes assez vigilants, pour que cette technologie ne détruise pas l’emploi.

M. Charles Alloncle, rapporteur. Au sujet du cadre social chez France Télévisions. Fin novembre 2024, la SDJ de la rédaction nationale de France 3 a publié 35 témoignages de journalistes. Je cite le rapport du cabinet Cedaet, page 7, « les témoignages recueillis rendent compte de situations de souffrance au travail, parfois intenses et inscrites dans la longue durée. En matière de santé au travail, de nombreux facteurs de risques psychosociaux sont évoqués de manière préoccupante : sentiment de déclassement et de déqualification, perte de sens et d’intérêt, rapports sociaux et climat de travail dégradés dans certains services, perception de violences au travail ». Vous qui représentez les journalistes de la rédaction nationale, mais aussi d’une certaine façon l’ensemble des salariés du groupe, comment qualifieriez-vous la situation sociale chez France Télévisions ? Y a-t-il un climat de souffrance au travail, comme le révèlent ces différents rapports ?