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rapport d'enquête sur la neutralité, le fonctionnement et le financement de l'audiovisuel public — Comptes rendus des auditions (partie 1)

Rapport · d'enquête · tome ou annexe · 27/04/2026 · 3 613 875 caractères · HTML sur assemblee-nationale.fr

Parties du document (3)
Sommaire (35)
  1. Comptes rendus des auditions menées par la commission d’enquête
  2. Audition, ouverte à la presse, de M. Martin Ajdari, président de l’Autorité de régulation de la communication audiovisuelle et numérique...
  3. Audition conjointe, ouverte à la presse, de Mme Christine Albanel, présidente du comité d’éthique de France Télévisions, Mme Brigitte...
  4. Audition, ouverte à la presse, de M. Nacer Meddah, président de la 3ème chambre de la Cour des comptes, Mme Christine de Mazières,...
  5. Audition, ouverte à la presse, de juristes spécialisés dans le droit des médias : M. Arnaud Dimeglio, avocat au barreau de Montpellier,...
  6. Audition, ouverte à la presse, de Mme Delphine Ernotte Cunci, présidente de France Télévisions, et M. Christophe Tardieu, secrétaire...
  7. Audition, ouverte à la presse, de représentants d’écoles de journalisme : M. Pierre Savary, directeur général, et Mme Corinne Vanmerris,...
  8. Audition, ouverte à la presse, de M. Olivier Schrameck, ancien président du Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA), de Mmes Francine...
  9. Audition, ouverte à la presse, de M. Roch-Olivier Maistre, ancien président du Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA) puis de...
  10. Audition, ouverte à la presse, de Mme Sibyle Veil, présidente-directrice générale de Radio France, M. Charles-Emmanuel Bon, secrétaire...
  11. Audition, ouverte à la presse, des représentants de France Inter : Mme Adèle Van Reeth, directrice, M. Laurent Goumarre, directeur des...
  12. Audition, ouverte à la presse, de M. Stéphane Sitbon-Gomez, directeur des antennes et des programmes de France Télévisions, et M....
  13. Audition, ouverte à la presse, de M. Patrick Cohen, journaliste (18 décembre 2025)
  14. Audition, ouverte à la presse, de M. Thomas Legrand, journaliste (18 décembre 2025)
  15. Audition, ouverte à la presse, de Mme Françoise Benhamou, présidente du comité d’éthique de Radio France, et Mme Emmanuelle Daviet,...
  16. Audition, ouverte à la presse des représentants de Reporters sans frontières : M. Pierre Haski, président, M. Thibaut Bruttin, directeur...
  17. Audition, ouverte à la presse, de M. Laurent-Éric Le Lay, directeur des sports de France Télévisions, M. Pascal Golomer, directeur...
  18. Audition, ouverte à la presse, des représentants du Centre d’étude et d’analyse des techniques (CEDAET) : Mme Mickaëlle Lantin-Mallet et...
  19. Audition, ouverte à la presse, des représentants syndicaux de France Télévisions : Mme Yvonne Roehrig, déléguée syndicale centrale...
  20. Table-ronde, ouverte à la presse, consacrée à la stratégie éditoriale de France Télévisions : M. Manuel Alduy, directeur du cinéma, des...
  21. Audition, ouverte à la presse, des responsables de l’information de France Télévisions : M. Alexandre Kara, directeur de l’information,...
  22. Audition, ouverte à la presse, de Mme Léa Salamé, M. Hugo Plagnard, et M. Julien Duperray, rédacteurs en chef du journal de 20 heures de...
  23. Audition, ouverte à la presse, de M. Laurent Delahousse, et de M. Jean-Michel Carpentier, rédacteur en chef des « 13 h 15 » et des « 20...
  24. Audition, ouverte à la presse, de M. Gilles Bornstein (2 février 2026)
  25. Audition, ouverte à la presse, de représentants de la société des journalistes de France Télévisions : M. Valéry Lerouge, président de...
  26. Audition, ouverte à la presse, de Mme Aurélie Filippetti, M. Franck Riester, Mme Roselyne Bachelot, et Mme Rima Abdul-Malak, anciens...
  27. Audition, ouverte à la presse, d’anciens députés et sénateurs ayant mené des travaux sur l’audiovisuel public : Mme Sylvie Robert,...
  28. Audition, ouverte à la presse, de Mme Rachida Dati, ministre de la Culture (5 février 2026)
  29. Audition, ouverte à la presse, de Mme Laurence Bloch, ancienne directrice des antennes et de la stratégie éditoriale de Radio France,...
  30. Audition, ouverte à la presse, des auteurs du rapport sur la Réforme du financement de l’audiovisuel public (juin 2022) : MM. Guy...
  31. Audition, ouverte à la presse, de Mme Élise Lucet, M. Gilles Delbos, rédacteur en chef de l’émission « Envoyé spécial », et Mme Sophie...
  32. Audition, ouverte à la presse, de représentants des syndicats de Radio France : M. Lionel Thompson (CGT Radio France), M. Renaud Dalmar...
  33. Audition, ouverte à la presse, de M. Yannick Letranchant, directeur des opérations spéciales de France Télévisions, et M. Arnaud...
  34. Audition, ouverte à la presse, de M. Christian Vion, directeur général délégué en charge de la gestion, de la production et des moyens...
  35. Audition, ouverte à la presse, de M. Tristan Waleckx, présentateur et rédacteur en chef de l’émission « Complément d’enquête », Mme...

La forte visibilité de France Télévisions, supérieure à celle d’une chaîne du secteur privé, est un atout très fort sur lequel je compte pour conserver les droits sportifs. C’est ce que nous sommes parvenus à faire depuis mon arrivée il y a neuf ans. Bien entendu, si France Télévisions n’a plus d’argent, nous ne pourrons pas conserver l’ensemble de ces droits ; je n’obtiendrai pas gratuitement ceux du Tour de France ou de Roland-Garros.

M. Charles Alloncle, rapporteur. Quelles seraient les pistes d’économies prioritaires permettant d’assurer durablement la diffusion de ces compétitions ?

M. Laurent-Éric Le Lay. C’est à la direction générale qu’il appartient de rendre des arbitrages entre les différentes directions. En ce qui concerne le sport, il m’est difficile de dire que je privilégierais telle compétition plutôt qu’une autre. Lors de la renégociation de certains contrats, nous nous heurtons à des difficultés. Ainsi, pour la Coupe de France, nous avons proposé un montant inférieur à celui du contrat précédent, qui n’a d’ailleurs pas pu être validé par le conseil d’administration, dans l’incapacité de se réunir en raison du contexte. Bien entendu, cette proposition n’a pas été retenue par la Fédération française de football. Nous poursuivons les discussions afin de conserver notre partenariat, sachant que France Télévisions dispose d’un budget plus contraint pour financer ces droits. C’est aussi à la Fédération française de football de rendre ses propres arbitrages. La situation sera plus difficile qu’avant.

M. Charles Alloncle, rapporteur. Quelles compétitions sportives ont enregistré les plus faibles audiences ces dernières années ?

M. Laurent-Éric Le Lay. Je préférerais parler des succès… Il est évident que certains sports sont plus populaires que d’autres. Lorsqu’un sport bénéficie d’une faible audience, je préfère parler de « sport en développement ». Une discipline sportive ne se crée pas en un jour. Le football ou les sports olympiques ont pour la plupart près de 130 ans d’existence et sont en quelque sorte des enfants de la télévision, car c’est au lendemain de la Seconde guerre mondiale, grâce à leur diffusion télévisée, qu’ils sont devenus populaires.

Nous essayons de donner une forte visibilité à plusieurs compétitions en développement, notamment féminines. Lors du Tournoi des six nations féminin, les matchs de l’équipe de France étaient traditionnellement diffusés sur France 4, une chaîne moins puissante que France 2 ou France 3. Quand l’organisateur a décidé de décorréler le tournoi masculin du tournoi féminin, nous avons fait le pari de diffuser les matchs féminins sur France 2. Petit à petit, l’audience a crû, au point que nos concurrents privés se sont également intéressés à l’équipe de France féminine de rugby et ont fini par acquérir des droits de diffusion de la Coupe du monde féminine de rugby, que nous avions en partie diffusée l’année dernière. Nous jouons donc un rôle de précurseur.

Je ne veux pas citer tel ou tel sport qui génèrerait moins d’audience car ce serait désobligeant, mais il est vrai que certains sports sont plus confidentiels que d’autres. Je peux toutefois vous donner l’exemple d’un sport qu’on croit très populaire mais qui, en réalité, enregistre une faible audience : le basket. Depuis de nombreuses années, nous essayons – sans succès jusqu’à présent – de nouer un partenariat avec la Fédération française de basketball. On sait que ce sport est puissant aux États-Unis grâce à la NBA mais, en France, les matchs ne sont que peu regardés car ils sont diffusés la nuit, et l’audience peine à décoller lors des grandes compétitions internationales, comme le Mondial ou l’Euro, les grands joueurs français évoluant en NBA n’étant pas toujours libérés pour y participer. C’est dommage car ce sport a tous les atouts pour attirer un large public ; on le constate d’ailleurs en diffusant sur les chaînes locales des matchs de deuxième division, l’ancienne Pro B.

M. Charles Alloncle, rapporteur. Pourriez-vous nous préciser la ventilation, notamment par compétition, du budget dédié au sport ?

M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Je précise que l’État conclut avec France Télévisions un contrat d’objectifs et de moyens (COM) que la Représentation nationale examine et qui vous impose de couvrir un large éventail de disciplines ; autrement dit, vous n’avez pas l’ensemble des décisions à votre main.

M. Laurent-Éric Le Lay. Je ne répondrai pas publiquement en détail sur la ventilation budgétaire mais j’essaierai de vous transmettre ces informations par écrit.

Ce qui est sûr, c’est que plus l’événement est important, plus il est cher. Une part significative du budget sport est ainsi consacrée aux Jeux olympiques, au Tournoi des six nations, à Roland-Garros et au Tour de France. Nous diffusons de nombreux autres événements, moins coûteux mais très populaires : la Coupe de France, la finale du Top 14, la Coupe d’Europe de rugby. Le portefeuille est donc très large.

Notre ligne éditoriale s’articule autour de trois piliers – le rugby, le tennis et le cyclisme – auxquels s’ajoutent les Jeux olympiques. Nous construisons ensuite notre programmation autour de ces grandes compétitions. Par exemple, lors de la diffusion du Tour de France, nous mettons en avant d’autres courses, comme le Paris-Roubaix ou le Paris-Nice, et nous avons aidé à valoriser fortement le Tour de France féminin. Aux vingt et un jours de compétition masculine que nous diffusions déjà, nous avons ajouté les neuf jours de la compétition féminine sans coût supplémentaire puisque le prix convenu dans le contrat initial n’a pas augmenté. La performance de Pauline Ferrand-Prévot, qui a gagné le Tour de France Femmes en 2025, a ainsi passionné les Français.

De même, nous essayons de faire vivre le tennis auprès du grand public en dehors de Roland-Garros, en retransmettant par exemple les Internationaux féminins de Strasbourg ainsi que le Masters 1 000 de Paris organisé à la U Arena.

Les Jeux olympiques nous permettent de promouvoir d’autres disciplines très variées comme l’escalade, l’escrime ou le ski-alpinisme. Les Jeux paralympiques ont aussi un potentiel énorme. Un exemple : le cécifoot. Nous allons diffuser les matchs de l’équipe de France lors de l’Euro de l’été prochain, pour suivre son parcours après sa finale victorieuse contre l’Argentine au pied de la Tour Eiffel – ce fut d’ailleurs la meilleure audience des Jeux paralympiques hors cérémonies.

M. Charles Alloncle, rapporteur. Quels indicateurs clés utilisez-vous pour évaluer la pertinence des investissements ? Pourriez-vous par exemple comparer le coût pour 1 000 téléspectateurs de la retransmission d’un événement sportif par rapport à un jeu ou à une fiction ?

M. Laurent-Éric Le Lay. C’est une très bonne question ; je ne peux pas y répondre car je ne connais ni le coût des jeux, ni celui des fictions mais, pour faire ce calcul intéressant, il faudrait pondérer le coût en fonction de l’audience et de la durée du programme. Or un programme suivi par 10 millions de téléspectateurs – chose rare en télévision – vaut beaucoup plus que dix programmes suivis chacun par 1 million de personnes – une audience très courante –, y compris pour les annonceurs, qui paient plus cher un seul spot publicitaire dans le premier cas que dix spots dans le second. En clair, plus les téléspectateurs sont nombreux, plus la valeur est élevée : à chaque point d’audience gagné, le coût marginal augmente.

S’y ajoute la spécificité du sport : les droits sportifs n’ont de valeur que pour les retransmissions en direct, car une fois l’événement terminé et le résultat connu, l’intérêt diminue et la valeur s’effondre. Le sport se prête peu aux rediffusions, contrairement à la fiction : nous sommes nombreux à avoir regardé plusieurs fois certains classiques du cinéma français.

M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Je crois que la valeur globale des droits sportifs en France s’élève à environ à 1,5 milliard d’euros. Quel est le montant acquitté par France Télévisions ?

Existe-t-il un seuil budgétaire au-dessous duquel France Télévisions ne pourra plus assurer la mission de service public que lui confie l’État, à savoir la couverture de grands événements sportifs mais aussi de disciplines moins connues et de compétitions locales ?

Mme Céline Abisbor Abbo, directrice déléguée aux droits sportifs à France Télévisions. Le montant des droits est couvert par le secret des affaires mais nous vous communiquerons par écrit des chiffres précis si vous nous en faites la demande.

Les droits sportifs font naturellement l’objet d’une discussion avec notre direction générale. Ce qui est certains, c’est que la direction des sports se bat pour préserver son catalogue, et nous y sommes parvenus alors même que les budgets diminuent d’année en année.

M. Laurent-Éric Le Lay. Nous ne représentons qu’une petite part du montant total de 1,5 milliard – si j’en crois, par exemple, le montant versé par Canal + pour obtenir les droits de la Ligue des champions, tel qu’il a été rapporté par la presse. La manière dont les chaînes payantes valorisent un droit par rapport aux chaînes gratuites leur permet d’investir des sommes colossales, qui pourraient nous faire vivre plusieurs années…

Si nous n’avons plus les moyens de financer ces droits, nous ne pourrons plus assumer notre mission de service public. Le risque serait alors que ces compétitions ne soient plus diffusées sur des chaînes gratuites comme TF1 ou M6 mais sur des chaînes payantes. Notre concurrent pour Roland-Garros, par exemple, c’est Amazon Prime. Aux États-Unis, l’US Open est déjà diffusé par une chaîne payante.

M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Nous ne souhaitons pas vous mettre en difficulté vis-à-vis de votre direction mais comme nous votons le budget de France Télévisions, pouvez-vous nous indiquer – étant entendu que le budget de la direction des sports a diminué pour s’établir à 183 millions en 2026 – si vous seriez encore en mesure d’assumer votre mission de service public dans le cas où cette tendance à la baisse se poursuivrait, et en deçà de quel seuil vous ne le pourriez plus ?

M. Laurent-Éric Le Lay. La réponse est dans la question : si le budget baisse, nous n’y arriverons pas. Il ne faut surtout pas descendre pas au-dessous de notre budget moyen depuis dix ans, c’est-à-dire environ 200 millions d’euros.

L’évolution de notre budget montre que malgré l’inflation, nous parvenons à maintenir des moyens stables. Ce n’est pas le rôle du service public de surenchérir sur des droits, mais nous avons tout de même besoin d’un minimum de moyens pour pouvoir accomplir notre mission. Par ailleurs, les droits que nous acquittons sont généralement reversés aux fédérations sportives concernées.

On entend souvent que France Télévisions pourrait se contenter de diffuser les sports en développement. Mais attention : nous ne parviendrons pas à développer les petits sports si nous ne diffusons pas les grands événements sportifs qui leur sont associés !

M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Nous avons bien noté que le budget de 200 millions d’euros était important afin que vous puissiez assumer votre mission de service public.

M. Aurélien Saintoul (LFI-NFP). Le sport est révélateur de la situation globale du service public. Vous êtes soumis à une double injonction : d’une part, faire autant voire mieux avec moins – ce qui est impossible, chacun le comprend – et, d’autre part, rester compétitif sur un marché ouvert tout en répondant à des objectifs d’intérêt général. Même si depuis quelques années, la Représentation nationale ne vote plus le budget et n’adopte plus de COM, vous êtes tout de même tenus de respecter certains impératifs qui vous imposent des arbitrages, par exemple pour faire connaître des sports en développement – car il serait problématique que vous ne diffusiez plus des pratiques populaires comme l’escrime ou l’escalade. Il en va de même du sport féminin : en le diffusant, nous vous incitons à faire un choix – nous vous l’ordonnons, même – qui n’est pas neutre : celui de promouvoir l’égalité des sexes.

Mais dans le même temps, vous faites face à des acteurs qui ne sont soumis à aucune limite, ni financière, ni réglementaire. Le seul régulateur, c’est l’État. Il peut notamment classer certaines compétitions comme événement sportif d’importance majeure, ce qui impose leur diffusion en clair. Je pense en particulier au championnat de France de football. Le choix a été fait de ne pas le diffuser en clair, ni tout au long de l’année, ni même lors des derniers matchs de la saison. On en connaît bien les raisons : il fallait garantir une source de revenus à une chaîne par abonnement. Or les chaînes de ce type se multiplient, avec pour conséquence l’inflation des droits sportifs.

Que se passerait-il si le Gouvernement et le Parlement décidaient que le championnat de France devait dorénavant être diffusé en clair ? Les droits sportifs s’effondreraient-ils ? Serait-ce préjudiciable à la Fédération française de football ? Cela permettrait-il à France Télévisions de mieux s’implanter dans un sport qui, parce qu’il est le plus populaire de France, mérite sans doute d’être diffusé sur les chaînes du service public ?

Autre question : puisqu’il faut trouver des gisements d’économies, quels sont les investissements prévus dans l’ultra haute définition (UHD) ? Le niveau de précision de l’image auquel on est parvenu (jusqu’à discerner le poil des balles de tennis !) me laisse sceptique : est-ce prioritaire ? Il me semble qu’on pourrait faire mieux autrement.

M. Laurent-Éric Le Lay. Sur l’UHD, je suis tout à fait d’accord : plus la qualité de l’image augmente, plus les coûts sont élevés, notamment parce qu’il faut élargir les tuyaux de transmission, sans guère de bénéfice pour l’utilisateur. Qu’il s’agisse de l’UHD 4K ou 8K, cette course n’a plus guère de sens et doit cesser – au reste, c’est le choix que nous faisons, qui permet de réduire les dépenses.

La retransmission télévisée du championnat de France de football remonte à l’apparition des chaînes payantes, en l’occurrence Canal +. À l’époque, on craignait que la diffusion des matchs vide les stades, mais c’est l’inverse qui s’est produit. Toute une économie s’est ainsi créée en France, au Royaume-Uni et ailleurs : les chaînes payantes diffusaient les matchs en direct et les chaînes gratuites – la BBC, TF1 avec « Téléfoot » – en proposaient un résumé. Désormais, le prix des droits est tel – il se chiffre en centaines de millions – qu’il n’est plus possible aux chaînes gratuites, privées comme publiques, d’en acquérir tout ou partie.

Si la Ligue 1 entrait dans la catégorie des événements sportifs d’importance majeure, les prix des droits s’effondreraient. Tous les matchs n’ont pas la capacité d’un PSG-Marseille à générer de fortes audiences et beaucoup seraient diffusés non plus sur les chaînes principales, mais sur celles de la télévision numérique terrestre (TNT), si bien qu’en fin de compte, les montants que les chaînes en clair seraient en mesure d’investir seraient bien trop faibles car elles ne peuvent pas créer autant de valeur que les chaînes payantes. Je ne recommande donc pas de faire ce choix, même si je serais ravi de diffuser un PSG-Marseille.

La crise que traverse la Ligue 1 est structurelle. Elle doit renouer un partenariat puissant – comme elle l’a fait pendant de nombreuses années, chacun connaît l’histoire – et capable de la faire grandir. En attendant, elle a fait le choix très courageux de créer sa propre chaîne, avec des résultats déjà significatifs : le nombre d’abonnés n’est pas public mais a dépassé le million, et l’objectif est d’atteindre 2 millions afin de pouvoir générer des recettes suffisantes pour le football français. Quoi qu’il en soit, diffuser les matchs de Ligue 1 sur des chaînes gratuites ne règlera aucunement ce problème financier.

M. le président Jérémie Patrier-Leitus. La taxe Buffet sur les droits sportifs permet de financer le sport amateur mais l’évolution des usages et l’arrivée des plateformes pose la question de son rendement, qui baisse d’année en année.

M. le rapporteur Charles Alloncle. L’émission « L’Anneau » relève-t-elle de la direction des sports ?

M. Laurent-Éric Le Lay. Pas du tout ; elle relève de la direction des jeux et divertissements.

M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Quelle est l’évolution des droits sportifs et à quel niveau se situent-ils désormais ?

M. Laurent-Éric Le Lay. Les droits principaux étaient ceux de la Ligue 1 : à l’époque de Mediapro, leur potentiel s’élevait à plus de 800 millions d’euros et a même approché le milliard. Dans la situation actuelle, il faut ajouter à la somme versée par beIN ce que génère la chaîne Ligue 1, qui communiquera sans doute sur ce point.

Le groupe Canal + investit des sommes très élevées dans les droits de la Ligue des champions, qui finissent par revenir aux clubs français – dont le compte de résultat change considérablement s’ils parviennent à se qualifier pour cette compétition. Les droits de la Coupe du monde sont eux aussi très élevés.

Mais, globalement, les droits sportifs ont baissé en raison de la situation du championnat de France de football.

M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Existe-t-il un sport qui n’a jamais été diffusé sur l’audiovisuel public et que vous aimeriez montrer aux Français parce que vous estimez qu’il relève d’une mission de service public ?

M. Laurent-Éric Le Lay. Ne me posez pas cette question ! Je veux diffuser tous les sports ! Nous diffusons déjà du basket mais je veux davantage travailler sur cette discipline. Nous nous intéressons aussi à de nouvelles formes de sport pour préparer l’avenir. Non pas que je veuille forcément le diffuser, mais le GP Explorer est un format hybride dans lequel les jeunes se retrouvent. Nous avons récemment diffusé des matchs de la Kings League, un nouveau format de compétition de football.

Chaque événement sportif a un potentiel de développement. Notre rôle est de défricher ; c’est aussi d’être au service du sport français. Dans les arbitrages sur les créneaux de diffusion entre nos différentes chaînes, nous nous battons pour présenter chaque opportunité, parfois avec succès, parfois non.

M. le rapporteur Charles Alloncle. Selon l’Autorité de régulation de la communication audiovisuelle et numérique (Arcom), 71 % des retransmissions d’événements sportifs en 2023 étaient le fait de France Télévisions, contre 16 % pour le groupe M6 et 9 % pour le groupe TF1. C’est un volume important, étant entendu que vous honorez ainsi une mission de service public. Compte tenu de l’inflation des droits sportifs, pensez-vous que France Télévisions parviendra, d’ici dix ans, à conserver cette part ? Ou la moitié, voire encore moins ?

M. Laurent-Éric Le Lay. Tant que j’exercerai mes fonctions, je ferai tout pour conserver cette part, c’est-à-dire plus des deux tiers des retransmissions sportives. TF1 et M6 se concentrent beaucoup sur l’événementiel – la Coupe du monde, l’Euro, les matchs de l’équipe de France en général. TF1 s’intéresse désormais au rugby, un sport qui s’est beaucoup développé jusqu’à devenir puissant. Nous faisons aussi de l’événementiel, mais dans un champ plus large.

M. le rapporteur Charles Alloncle. L’audiovisuel public a vocation à rassembler les Français dans toute leur diversité. Quel est le profil des téléspectateurs qui regardent les événements sportifs ? Existe-t-il un profil type ou varie-t-il en fonction des sports ?

M. Laurent-Éric Le Lay. La télévision est un média grand public très regardé, notamment par les personnes âgées ; l’âge moyen des téléspectateurs est assez élevé. Point important : les événements sportifs présentant un profil mixte – auxquels participent des hommes et des femmes, comme Roland-Garros et les Jeux olympiques – sont plus nombreux qu’on ne le pense. Certains sports – le football, le rugby – attirent des spectateurs très jeunes et sont l’occasion pour nous de les faire revenir devant la télévision. Le public du GP Explorer est aussi très jeune. Celui du Tour de France est plus âgé – parce que cette compétition est surtout diffusée en semaine, à des horaires où les actifs ne regardent pas la télévision –, de même que celui du patinage, même si nous venons de faire une étude récente auprès des jeunes publics qui montre que ce sport est également très attendu chez les jeunes filles. En somme, les profils varient beaucoup selon les sports.

M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Merci pour ces réponses précises. Nous avons bien noté que 2026 serait une année sportive pour France Télévisions, qu’il s’agisse des droits sportifs, de la chaîne numérique ou des Jeux olympiques et paralympiques. Le sport doit rester un pilier de France Télévisions. On peut regretter la baisse de 30 millions d’euros du budget alloué au groupe ; je forme le vœu que le sport n’en soit pas affecté tant son rôle de ferment d’unité et de rassemblement est important. À travers vous, je tiens aussi à remercier tous les salariés de France Télévisions qui, en faisant vivre le sport sur vos chaînes, offrent aux Français ces moments de communion.

*


Audition, ouverte à la presse, des représentants syndicaux de France Télévisions : Mme Yvonne Roehrig, déléguée syndicale centrale SNME-CFDT à France Télévisions, et M. Christophe Pauly, coordonnateur Groupe France Télévisions pour la CFDT, Mme Eléonore Duplay, déléguée syndicale CGT au réseau France 3, membre du bureau national du SNJ-CGT, et M. Georges Pinol, journaliste à la rédaction nationale et DSC CGT, Mmes Mathilde Goupil et Anne Guillé pour le SNJ (syndicat national des journalistes de France Télévisions), M. Aldo Fogacci pour l’UNSA, et MM. Bertrand Chapeau, délégué syndical Central, et Renaud Bernard, coordonnateur syndical de groupe pour FO France Télévision (22 janvier 2026)

M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Mes chers collègues, soyez les bienvenus pour cette troisième audition de la journée au cours de laquelle nous allons auditionner les représentants des formations syndicales présentes au sein du groupe France Télévisions.

En préambule, je tiens à dire que l’audiovisuel public ne se résume pas à des structures, à des logos, à des identités abstraites. Ce sont des milliers de salariés, que vous représentez : des journalistes, des techniciens de l’image et du son, des monteurs, des réalisateurs, des documentalistes, des personnels administratifs, des agents de maintenance, des équipes numériques, des personnels de diffusion et d’antennes. Ce sont des hommes de lumière et des femmes de l’ombre ; des hommes de l’ombre et des femmes de lumière. C’est une diversité de métiers. Ce sont des femmes et des hommes qui, tous les matins, se lèvent pour informer les Français, les divertir, leur permettre d’avoir accès au sport, à la culture, à l’information. À travers vous, mesdames et messieurs les représentants syndicaux, je tenais à saluer l’ensemble de ces travailleurs.

À cet égard, j’ajoute très solennellement que si cette commission d’enquête vise à mettre en lumière les dysfonctionnements et les manquements, à contrôler l’utilisation de l’argent public, à s’interroger sur la manière dont peut fonctionner l’audiovisuel public, elle ne vise pas à démolir les salariés qui y travaillent, à les jeter en pâture ou à la vindicte publique.

Cette audition ne mettra donc pas en cause les salariés de l’audiovisuel public. Ils ne fixent pas les règles qui les concernent, ne définissent pas le code du travail, ni les décisions de leurs dirigeants. Le rapporteur a de nombreuses questions à vous poser mais je sais que, comme moi, il est attaché à ne pas jeter en pâture les hommes et les femmes qui portent l’audiovisuel public. Ce dernier est d’ailleurs encadré par la loi, dont nous sommes les représentants.

Je précise que nous accueillons les forces syndicales dans leur diversité, la commission d’enquête étant elle-même pluraliste. Seul un syndicat n’a pas répondu à notre invitation et n’est donc pas représenté. Les dernières élections professionnelles ont eu lieu en novembre et décembre 2025. Parmi les vingt-six sièges revenant aux syndicats au sein du conseil social et économique (CSE) de France Télévisions, dix sont désormais occupés par FO, cinq par la CGT et par la CGC, et trois par la CFDT et par le SNJ (Syndicat national des journalistes). Je remercie l’ensemble des responsables présents cet après-midi.

Vous l’avez compris, cette commission d’enquête travaille sur le fonctionnement et le financement de l’audiovisuel public. Je l’ai dit, les salariés du groupe en sont les acteurs principaux et exercent au quotidien des missions de service public.

Je rappelle que nous avons entendu ce matin les membres du Cedaet (Centre d’étude et d’analyse des techniques) qui ont rédigé le rapport sur les conditions de travail au sein de la rédaction nationale de France Télévisions. Je présume que le rapporteur aura des questions à ce sujet, afin de mieux comprendre la place occupée par les salariés au sein du groupe.

S’agissant de l’organisation de cette audition, dans la mesure où vous êtes nombreux, je souhaiterais que les différentes interventions liminaires ne dépassent pas les cinq minutes. Mon rôle, qui n’a rien d’évident, est aussi d’être le maître des horloges, sachant que vous aurez tout loisir de vous exprimer par la suite lors des échanges.

Avant de vous entendre, je vous demande, chacun à tour de rôle, de bien vouloir nous déclarer tout intérêt public ou privé – au-delà de vos fonctions syndicales – de nature à influencer vos déclarations. De plus, l’article 6 de l’ordonnance du 17 novembre 1958 relative au fonctionnement des assemblées parlementaires impose aux personnes auditionnées par une commission d’enquête de prêter le serment de dire la vérité, toute la vérité, rien que la vérité.

(M. Bertrand Chapeau, M. Renaud Bernard, Mme Yvonne Roehrig, M. Christophe Pauly, M. Georges Pinol, Mme Eléonore Duplay, Mme Mathilde Goupil, Mme Anne Guillé et M. Aldo Fogacci prêtent successivement serment.)

M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Je vous remercie tous et vous cède maintenant la parole pour un propos liminaire global de cinq minutes par syndicat si vous le voulez bien.

M. Bertrand Chapeau, délégué syndical central de Force ouvrière France Télévisions (FO FTV). Monsieur le président, je vous remercie tout d’abord pour vos propos à l’endroit des salariés de l’audiovisuel public.

France Télévisions manque-t-elle de neutralité ? Depuis plusieurs mois, la question est sur la table, raison pour laquelle cette commission d’enquête a été déclenchée. Nous estimons qu’il appartient à l’Arcom (Autorité de régulation de la communication audiovisuelle et numérique) d’avoir le courage d’y répondre.

Notre syndicat, FO, veille particulièrement à observer la plus grande neutralité ; nos statuts nous y obligent. FO est un syndicat libre et indépendant de toute influence, qu’elle soit politique, philosophique, religieuse, ou économique. C’est ce qui a conduit notre fondateur à être distingué du prix Nobel de la paix en 1951. Notre rôle consiste à défendre les intérêts moraux et matériels des salariés. C’est cela, le syndicalisme.

Nous avons négocié et signé un accord d’entreprise en fonction de l’activité de France Télévisions, qui fonctionne, je le rappelle, vingt-quatre heures sur vingt-quatre, sept jours sur sept, y compris en outre-mer.

Durant des années, nous avons réclamé aux gouvernements successifs l’internalisation de la production. Mais depuis le scandale des animateurs-producteurs, en 1994, rien n’a vraiment changé. Nous sommes conscients que de France Télévisions dépend le travail de milliers de personnes dans le cinéma et dans la production, mais nous voulons que soient revues les règles d’attribution des commandes, qu’elles soient plus transparentes et que les droits appartiennent à France Télévisions, comme c’est le cas à la BBC.

Les attaques dont l’audiovisuel public fait l’objet de la part de ceux qui nous insultent, qui veulent mener la révolution, ou qui exigent notre privatisation, sont inacceptables. Ces attaques posent question : qu’avons-nous fait pour les susciter ? Nous ne cessons d’y réfléchir.

Quand France Télévisions, en raison de l’externalisation massive de ses activités, ne contrôle pas la ligne éditoriale de dizaines d’heures de programme chaque semaine, par exemple tous les jours de 17 heures à 23 heures sur France 5, nous ne sommes pas en mesure de garantir la neutralité. Et par neutralité, nous n’entendons pas l’observation impuissante et silencieuse des débats.

Nous, audiovisuel public, sommes là pour garantir l’expression de tous les points de vue, de toutes les sensibilités, tant qu’elles s’inscrivent dans les règles de la République et, au premier chef, dans le cadre de la loi. Nous avons un devoir d’impartialité, d’expression plurielle, mais aussi de modération.

France Télévisions n’est pas une entité vague et éthérée qui manque de neutralité pour les raisons habituellement invoquées. Y travaillent des personnels qui, longtemps, ont porté en eux l’envie et la fierté de créer des programmes publics. Ce sont des salariés experts, compétents et capables, justement, de modérer des débats pluriels. Cette richesse et cette expertise, qui sont lentement mais sûrement déclassées par la politique d’externalisation menée par l’entreprise, FO appelle à les défendre.

Pour redonner de la neutralité à la télévision publique, la première solution consiste à assainir la gestion financière. Cela requiert, entre autres, de cesser les externalisations, c’est-à-dire la délégation de la responsabilité de l’antenne à des producteurs privés. Nous, personnels de France Télévisions, faisons mieux, plus impartial et pour moins cher. Ceux qui prétendent le contraire sont démentis par le bilan des dix dernières années d’externalisation, qui nous ont conduits dans une situation de quasi-faillite.

Nous nous battons pour refaire de la télévision à France Télévisions.

Mme Eléonore Duplay, déléguée syndicale CGT au réseau France 3 et membre du bureau national du SNJ-CGT. Nos organisations syndicales ont été informées ce matin de la limitation des interventions liminaires à cinq minutes, soit moitié moins que ce qui nous avait été annoncé. Le SNJ, la CFDT et l’Unsa ont accepté de nous transférer un peu de leur temps pour que nous puissions lire ce que la CGT avait préparé, et qui servira donc d’introduction aux propos des trois autres organisations, que nous remercions chaleureusement.

Historiquement, France Télévisions est d’abord un bouquet de chaînes hertziennes qui produisent et diffusent de la fiction, du sport, du divertissement, des émissions religieuses, de l’information, ou encore des programmes pour la jeunesse. C’est aussi devenu la première plateforme numérique de vidéos gratuites en France, où nous publions également des milliers d’articles sur l’actualité nationale, régionale et ultramarine. Cette offre s’est construite depuis vingt ans sans coûts supplémentaires pour le contribuable, preuve, s’il en était besoin, de notre capacité d’évolution.

Avec vingt-quatre antennes régionales et neuf chaînes de radio-télévision dans les outre-mer, notre maillage est unique en Europe et permet à la fois d’assurer une mission d’information quotidienne partout en France, mais aussi de produire des émissions patrimoniales, politiques, culturelles, ainsi que des documentaires régionaux.

Cet engagement se traduit dans nos audiences et par un niveau de confiance inégalé. Près de 60 millions de Français regardent France Télévisions au moins une fois par semaine, soit plus de 80 % de la population.

Sur le plan économique, le groupe représente près de 9 000 salariés et 62 000 emplois indirects. Nous ne sommes pas un coût, mais une richesse. Pour 1 euro d’argent public investi, France Télévisions en rapporte 2,40 à l’économie française.

Si nous rappelons ces chiffres, c’est parce que nous subissons depuis treize ans une baisse constante de notre financement alors même que les missions qui nous sont assignées sont identiques – elles ont même augmenté avec le développement du numérique. Ces gains de productivité, les salariés de France Télévisions les ont assumés avec succès, mais au prix d’une accumulation des tâches, qui rend souvent le travail plus difficile et moins soutenable à long terme. Avec la décision de notre direction de finir l’année 2026 à l’équilibre, au prix de 140 millions d’euros d’économies, l’adaptation devient même quasiment impossible. Avec un tel objectif, ce sont des pans entiers de notre activité que nous craignons de devoir abandonner.

Parmi les pistes évoquées par notre direction, l’émission « Dimanche en politique » pourrait s’arrêter ou ne plus être visible que sur internet, et certains émetteurs de proximité, qui permettent aux Français de recevoir leurs programmes régionaux, pourraient être supprimés. Nos craintes semblent confirmées par l’annonce, la semaine dernière, du nouveau grand projet de faire passer le streaming et les réseaux sociaux devant le linéaire. Dans une interview accordée au Figaro, Stéphane Sitbon-Gomez, directeur des antennes et des programmes, a en effet expliqué qu’une telle évolution permettrait de générer des économies et de faire face aux coupes budgétaires actuelles, mais aussi futures. Cette quête de nouvelles économies à tout prix augure selon nous des réformes d’une grande violence pour les travailleurs et les travailleurs de l’audiovisuel public.

Depuis treize ans, nous subissons déjà une baisse constante de nos moyens. Le nombre d’accidents de travail et de maladies professionnelles augmente d’année en année, le risque psychosocial, lié notamment aux réorganisations et à l’intensification du travail, en étant devenu la troisième cause. Depuis 2019, des dizaines d’alertes pour risques graves ont été lancées dans tous les établissements, pour des faits allant jusqu’à la tentative de suicide. Dernière illustration de ce phénomène, sur laquelle nous reviendrons : l’expertise menée au siège de France Télévisions.

Malgré cela, et pour revenir à la question du pluralisme et de l’équilibre des paroles politiques, je rappelle, en accord avec le SNJ, la CFDT et l’Unsa, combien le travail des équipes de notre entreprise est indispensable au débat public et à la démocratie. Lors de chaque élection, des municipales à la présidentielle, nos documentalistes effectuent un travail remarquable de décompte du temps de parole des partis politiques dans chacune de nos antennes. Partout en France, nos journalistes et nos équipes techniques organisent des débats, veillant à ce que toutes les formations politiques puissent exprimer leurs idées, en fonction de leur représentativité.

En 2024, nous avons su, en un temps record, réorganiser l’ensemble de notre activité pour assurer la couverture de la campagne législative éclair, en produisant des reportages, des articles en ligne et en organisant des débats pour informer sur les enjeux et sur les candidats dans chaque circonscription. La qualité de notre travail a d’ailleurs été saluée de manière unanime.

Rappelons aussi que l’activité de France Télévisions est déjà contrôlée à différents niveaux. L’Arcom publie un rapport annuel. L’État est présent au siège de l’entreprise par l’intermédiaire de fonctionnaires du ministère des finances. Plusieurs représentants des ministères de la culture et des finances siègent par ailleurs au conseil d’administration. Enfin, les commissions des affaires culturelles de l’Assemblée nationale et du Sénat, l’Inspection générale des finances (IGF) et la Cour des comptes opèrent également une supervision de l’entreprise. Que faudrait-il de plus ?

Cette commission d’enquête intervient après une longue histoire de fragilisation. Je pense à la suppression, en 2009, de la publicité après vingt heures, qui représentait 450 millions d’euros de recettes, et dont la compensation a progressivement disparu, ou encore à la suppression, en 2022, de la redevance, qui a été remplacée par une fraction du produit de la TVA dont le montant est rediscuté à la baisse chaque année. Et il y a maintenant cette séquence de suspicion généralisée envers l’audiovisuel public, qui a débuté en septembre dernier avec la diffusion tronquée d’une vidéo volée par un média d’extrême droite, laquelle a été reprise parfois à longueur d’antenne par des groupes de presse appartenant à la même mouvance…

Nous vivons les conséquences de ce climat de dénigrement général sur le terrain. Des journalistes nous rapportent des agressions verbales de la part de citoyens ou d’élus.

Cette détestation résulte aussi, selon nous, de la qualité du travail journalistique mené par nos équipes, tant au niveau local que national. Lors des dernières élections législatives, nos journalistes ont révélé les sorties racistes, les insuffisances ou les casseroles judiciaires de certains candidats du Rassemblement national. Citons aussi le numéro de juin 2025 de « Complément d’enquête », qui a mis en lumière les activités controversées de l’actuelle ministre de la culture – sachant que, deux mois plus tôt, ce même magazine d’information s’était intéressé au parcours politique de Jean-Luc Mélenchon.

M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Sans vouloir vous interrompre, je rappelle que M. Chapeau, de FO, n’a parlé que trois minutes, soit beaucoup moins que vous, madame Duplay, alors que son syndicat est davantage représentatif des salariés de France Télévisions. Attentif à l’équilibre du temps de parole – comme vous l’êtes au quotidien sur vos antennes –, je dois vous demander de conclure !

Mme Eléonore Duplay. Je conclus, Monsieur le président.

Nous constatons donc que peu importe le sujet traité, le journalisme pratiqué à France Télévisions respecte la fameuse formule d’Albert Londres : « porter la plume dans la plaie ».

Pour finir, et en accord avec le SNJ, la CFDT et l’Unsa, je souhaite vous interroger sur les conséquences qu’aurait l’affaiblissement, voire la disparition de l’audiovisuel public, y compris pour la démocratie. Le dernier rapport de la Fondation Jean-Jaurès met en effet en garde contre l’émergence de déserts médiatiques, rappelant qu’un tiers des Français ont constaté la disparition d’au moins un média local dans leur région au cours des dernières années.

Comment les citoyens peuvent-ils voter de manière éclairée s’il n’y a pas d’information ou de débat de qualité ? L’audiovisuel public garantit l’égalité de l’information, ce que soulignent l’ensemble des rapports de l’Arcom.

Quel serait aussi l’impact économique de la disparition ou de l’affaiblissement d’un groupe qui irrigue la création audiovisuelle française dans son ensemble, de la fiction télévisée au cinéma, tout en faisant vivre 70 000 personnes, emplois directs et indirects confondus ?

M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Veuillez conclure…

Mme Eléonore Duplay. Les déficits de l’audiovisuel public sont liés à un choix politique : celui de réduire nos moyens année après année. Je salue l’engagement de tous nos collègues, travailleuses et travailleurs qui, malgré tout, assurent l’ensemble de leurs missions.

M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Comme nous sommes dans un monde où tout est facilement déformé, voire travesti, je précise que si nous avons réduit la durée des propos liminaires, ce n’est pas pour limiter votre parole, mais uniquement parce que nous devrons probablement suspendre l’audition pour aller voter dans l’hémicycle, ce qui réduira la durée de nos échanges. Je vous prie de nous en excuser…

M. Christophe Pauly, coordonnateur de la CFDT pour le groupe France Télévisions. Tout d’abord, la CFDT de France Télévisions présente à la Représentation nationale ses vœux de santé, de prospérité, de démocratie et de solidarité.

Nous vous remercions pour votre invitation et si nous ne sommes pas en mesure de répondre immédiatement à l’une de vos questions, nous vous répondrons par écrit.

La CFDT de France Télévisions représente l’ensemble des catégories de personnel de l’entreprise. Elle défend les intérêts individuels et collectifs des salariés. À cet égard, nous tenons à vous alerter sur deux points.

Premièrement, nous constatons que les prolongements des auditions, qu’ils soient numériques, radiophoniques, télévisés ou écrits, créent une souffrance au travail inédite chez les salariés de l’audiovisuel public.

Deuxièmement, pour s’éclairer, la commission d’enquête a fait le choix de solliciter un très large panel d’invités. À cet égard, nous tenons à rappeler que le cœur battant de l’audiovisuel public, sa réalité quotidienne – tout ce qu’il s’y produit, tout ce qu’il s’y diffuse, jour après jour – est le fruit du travail des salariés, sur leur lieu de travail.

Mme Anne Guillé, déléguée syndicale du Syndicat national des journalistes (SNJ) de France Télévisions. Mon intervention ne sera pas plus longue qu’un reportage, soit deux minutes.

Le SNJ est un syndicat indépendant, créé il y a plus de cent ans. Il est à l’origine de toutes les grandes avancées de la profession, qu’il s’agisse de la charte d’éthique professionnelle des journalistes, du statut professionnel, de la carte de presse ou de la convention collective nationale de travail des journalistes.

Le SNJ est une organisation représentative dans l’ensemble du groupe, c’est-à-dire aussi bien au siège, à Paris, que dans les antennes régionales de France 3 et dans les stations en outre-mer. En comptant les personnes en CDD, c’est-à-dire les précaires,

près de 3 000 journalistes travaillent à France Télévisions, parmi lesquels

environ 2 600 disposent d’un CDI. Ils interviennent sur tous les supports : télévision, radio, numérique.

Le SNJ se bat en faveur de conditions de travail qui permettent une bonne pratique professionnelle, afin de produire une information juste et vérifiée, dans le respect de la déontologie journalistique, et pour préserver la santé de l’ensemble des salariés soumis aux aléas de l’actualité qui, par définition, ne se met jamais sur pause.

Or depuis dix ans, plus de 1 500 emplois ont été supprimés à France Télévisions. La charge de travail se reporte donc de fait sur les salariés de l’entreprise, dans toutes les antennes. Missions réduites, journées à rallonge : l’épuisement au travail n’est pas rare, avec parfois une perte de sens.

De plus, depuis quelques années, les journalistes, notamment du service public, rencontrent l’hostilité d’une partie – certes minoritaire – de la population. Cela se traduit très concrètement par des agressions physiques et verbales lors de manifestations ou d’événements tels que les procès ou les reportages agricoles. Nous avons des exemples récents.

Le projet de privatisation de France Télévisions, qui figure dans le programme de certaines formations politiques, constitue une autre forme de menace pour les salariés du groupe.

Dans ce climat dégradé, la création de cette commission d’enquête a été perçue comme une nouvelle manifestation d’une défiance que nous trouvons infondée et injuste. Nous aspirons à retrouver un climat serein pour l’exercice de notre métier, bien sûr au service du public.

M. le président Jérémie Patrier-Leitus. J’entends vos propos et je redis qu’en tant que président de cette commission d’enquête, je m’efforce de conduire nos travaux avec la plus grande impartialité – ce qui n’est pas évident – et de ne pas les transformer en entreprise de démolition de l’audiovisuel public, ni en tribunal politique.

En revanche, j’ai toujours rappelé que le travail mené par le rapporteur et les membres de cette instance relève de notre mission de parlementaires, chargés de contrôler l’État et donc les entreprises publiques. On ne saurait reprocher à la représentation nationale d’assumer sa mission de contrôle – ce qu’aucune personne auditionnée n’a fait.

Je le répète, notre mission est de contrôler l’utilisation de l’argent public. Et mon rôle est de veiller à ce que nos échanges se déroulent de manière impartiale et respectueuse.

M. Aldo Fogacci, secrétaire général de l’Union nationale des syndicats autonomes (Unsa). Je vous remercie de me donner la parole au nom de l’Unsa, des personnels de France Télévisions, des antennes régionales de France 3, de France 3 Corse ViaStella – entité à laquelle j’appartiens et où j’exerce des fonctions d’élu secrétaire – et des territoires d’outre-mer.

France Télévisions est le premier groupe audiovisuel public français. Chaque jour, ses salariés assurent une mission essentielle de service public : informer, cultiver, éduquer et divertir tous les publics, sur l’ensemble du territoire, dans le respect du pluralisme et de l’indépendance éditoriale.

L’audiovisuel public traverse une crise profonde, marquée par l’instabilité du financement, par des réorganisations à répétition et par une pression croissante sur les métiers et les contenus. La suppression de la contribution à l’audiovisuel public a placé le groupe dans une situation de dépendance à l’égard des arbitrages budgétaires annuels, ce qui empêche toute vision de long terme. Concrètement, cela se traduit par des gels de postes, des non-remplacements, une intensification du travail et une fragilisation de la production.

Cette instabilité pèse également sur l’indépendance éditoriale, sur laquelle influent le contexte budgétaire, la gouvernance et le climat de polémiques permanentes. L’indépendance ne se proclame pas : elle se garantit par des règles claires et des moyens stables.

Enfin, les conditions de travail se dégradent, les équipes sont sous tension, la polyvalence est souvent contrainte et la précarité demeure forte pour les personnes en CDD et les intermittents. À terme, c’est la qualité des programmes et la confiance du public qui sont en jeu.

Les personnels ne demandent pas des privilèges, mais des moyens à la hauteur des missions qui leur sont confiées, ainsi qu’un financement pérenne et de réelles garanties d’indépendance. Le renforcement de l’audiovisuel public ne serait pas une dépense de confort, mais un investissement en faveur de la démocratie. Les salariés sont prêts à assumer leurs missions, mais encore faut-il que la nation assume pleinement les siennes.

M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Comme nous devrons conclure l’audition à 16 heures 30, j’indique dès à présent que je donnerai la parole aux représentants des différents groupes après environ quarante-cinq minutes de questions du rapporteur. De cette manière, si nous devons suspendre pour aller voter dans l’hémicycle, tout le monde aura pu s’exprimer.

M. Charles Alloncle, rapporteur. Bonjour à tous ; je vous remercie à mon tour d’être tous ici présents.

Dans votre propos liminaire, monsieur Chapeau, vous avez expliqué que l’externalisation de certains programmes, notamment sur France 5 à partir de 17 heures, ne permettait pas d’assurer une totale neutralité, ou du moins une totale impartialité. J’imagine que vous avez fait référence à des émissions externalisées à des sociétés de production telles que Mediawan, dont certains actionnaires, comme M. Pigasse, assument de mobiliser des moyens, notamment médiatiques, pour lutter contre la droite radicale. Selon vous, l’attribution, pour plusieurs centaines de millions d’euros, de contrats à des sociétés privées constitue-t-elle une rupture avec le principe de neutralité ?

M. Renaud Bernard, coordonnateur syndical de groupe pour FO FTV. Je n’entrerai pas dans une telle analyse car Force ouvrière revendique comme principe fondateur de ne pas être politisée. Cela fait partie de notre ADN et me permet de rappeler que si notre syndicat est arrivé en tête lors des dernières élections au siège de France Télévisions, c’est parce que le personnel en a assez d’être considéré comme non neutre ou partial. C’est la raison pour laquelle ils nous ont fait confiance : ils savent que nous réservons la politique au secret de l’isoloir.

Je n’ai aucun commentaire à faire sur Mediawan ou sur M. Pigasse. En revanche, factuellement, il est vrai que tous les jours sur France 5, de 17 heures à 23 heures, nous n’avons pas le contrôle de la ligne éditoriale, des propos qui sont tenus, ni de la façon dont les émissions sont modérées. Les programmes ne relèvent pas du personnel de France Télévisions.

Je ne suis plus rédacteur en chef car je suis syndicaliste, mais personne occupant ces fonctions au sein de France Télévisions ne dispose d’un droit de regard sur la façon dont sont conduits les débats dans les émissions « C dans l’air », « C ce soir » et « C à vous ». Or, sauf erreur de ma part, « C à vous » a été rappelé à l’ordre par l’Arcom pour publicité déguisée, ou du moins pour soupçon de publicité déguisée. Et les émissions « C ce soir » et « C à vous » ont également suscité des polémiques parce que certains propos n’ont pas été modérés.

Je peux vous garantir que quand France Télévisions dispose du contrôle des éditions, des programmes, des magazines, nous garantissons la plus grande modération dans les débats.

Je répète donc que non, factuellement, nous n’avons pas toujours le contrôle de la ligne éditoriale et que nous ne pouvons donc pas garantir la neutralité de ce qui se dit à l’antenne, sur France 5 et plus généralement dans les émissions externalisées. Si nous internalisions ces programmes, oui, nous pourrions apporter cette garantie.

M. Charles Alloncle, rapporteur. Ma prochaine question s’adressera à l’ensemble d’entre vous.

Vous dites qu’une plus grande neutralité pourrait être respectée si certains contenus et programmes étaient réinternalisés après avoir été délégués à des sociétés de production. À cet égard, le numéro 2 de France Télévisions, M. Sitbon-Gomez, a eu un parcours exclusivement militant avant de rejoindre le groupe en tant que directeur de cabinet de Delphine Ernotte. Il est désormais à la tête des programmes mais aussi, avons-nous appris il y a quelques semaines, à la tête de l’information dans la mesure où il est devenu le supérieur du directeur de l’information, ce qui fait de lui le manager des près de 3 000 journalistes de France Télévisions. Ce faisant, je crois que, pour la première fois de l’histoire de l’audiovisuel public, le vrai patron de l’info n’est pas un journaliste mais quelqu’un qui n’a jamais détenu de carte de presse – en plus, je le répète, d’avoir eu un parcours militant. Un tel profil à la tête de l’information n’est-il pas susceptible d’engendrer un soupçon ou une entorse au principe de neutralité ?

M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Avant de laisser nos invités répondre à cette question, j’aimerais, par souci de pluralisme, que les autres forces syndicales, et pas seulement FO, puissent s’exprimer sur le fait que l’externalisation de certains programmes puisse poser problème en matière de neutralité. Je rappelle en outre que nous avons déjà auditionné M. Sitbon-Gomez.

M. Georges Pinol, journaliste à la rédaction nationale et délégué syndical central CGT. S’agissant de la première question, l’argent versé à Mediawan, à Together Media et à Brut suscite des interrogations. Des dérives ont eu lieu au fil des ans. Ce n’est pas nouveau. Le fonctionnement en réseau avec certaines boîtes existait bien avant l’arrivée de M. Sitbon-Gomez et de la direction actuelle. C’est comme ça, c’est historique.

Parallèlement, on constate bien une chute de nos productions internes. Comme notre image dépend de ce qui est réalisé par ces maisons de production extérieures, c’est un problème.

Vous avez donné la solution, monsieur le rapporteur : il s’agit de réinternaliser de la production, ce qui implique évidemment d’avoir des moyens pour le faire. On en revient au financement, car réinternaliser implique de moderniser nos outils. C’est nécessaire car beaucoup n’ont pas été mis à niveau, au motif qu’ils n’étaient plus utilisés par nos personnels. Toute une chaîne doit être remise en ordre.

Je me permets de dire que la réorganisation en cours à France Télévisions ne correspond pas tout à fait à la description que vous en avez donnée, monsieur le rapporteur. On ne peut pas dire que M. Sitbon-Gomez va diriger l’information. Ce n’est pas possible, pour plusieurs raisons. Tout d’abord, ce n’est pas ce que prévoit l’organisation qui est en train d’être mise en place. Il est un peu difficile d’en parler car les élus du CSE central prennent actuellement connaissance de cette nouvelle organisation, qui affectera en effet la direction de l’information, et ils en discutent. La direction restera bien autonome : le directeur de l’information ne recevra pas d’ordres. De toute façon, les journalistes ne pourraient pas accepter une telle mainmise sur l’information.

M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Une réorganisation est en cours et Mme Ernotte a remplacé son directeur de l’information. Nous allons mener toutes les auditions nécessaires pour comprendre cette réorganisation, y compris en auditionnant de nouveau Mme Ernotte.

Comme nous ne savons pas quel sera exactement le périmètre des responsabilités de M. Sitbon-Gomez à l’issue du processus – ni s’il sera encore directeur de l’information dans quelques jours –, nous pourrions avancer et passer à une autre question, monsieur le rapporteur.

M. Charles Alloncle, rapporteur. La question suivante porte sur le climat social et sur les conditions de travail au sein de France Télévisions. La SDJ (société de journalistes) de France 3 a missionné la sociologue Danièle Linhart, qui était membre de l’Observatoire du stress et des mobilités forcées à France Télécom et qui a été entendue comme témoin lors du procès de l’affaire des suicides de France Télécom. Dans le rapport du Cedaet, dont des représentants ont été auditionnés ce matin, on lit : « Danièle Linhart n’hésite pas à comparer la brutalité du changement à la situation vécue chez France Télécom. »

Avez-vous le sentiment que France Télévisions et ses dirigeants ont importé certaines méthodes de France Télécom, et ce d’autant plus que la présidente de France Télévisions, Mme Delphine Ernotte, a travaillé chez France Télécom pendant près de trente ans ? Elle en était l’une des directrices lors de l’affaire des suicides dans les années 2000. Risque-t-on de faire face à des cas de souffrance au travail faisant suite à une méthode managériale importée d’une entreprise comme France Télécom ?

Mme Yvonne Roehrig, déléguée syndicale centrale SNME-CFDT. Sans dire que l’on va vers une crise de l’ampleur de celle ayant eu lieu à France Télécom, je vois des similitudes.

Parmi elles figure l’effacement de l’identité. À France Télécom, il y a eu le plan NExT (Nouvelle Expérience des Télécommunications), qui a conduit au changement du nom de l’entreprise. Chez nous, on a brutalement débaptisé le réseau régional. Du jour au lendemain, France 3 Alsace ou Aquitaine sont devenues Ici, sans que l’on nous explique pourquoi.

Autre similitude : la transformation permanente est érigée en modèle de management, ce qui perd les salariés et les fait souffrir car, sous prétexte d’agilité, l’entreprise se désorganise au fil des années.

S’il y a certainement des similitudes, je ne pense pas que l’on soit sur le point d’assister aux mêmes manifestations de désespoir que celles ayant eu lieu chez France Télécom, tout simplement parce que nous avons encore un corps social vivant, avec une cohésion des salariés. Même s’ils cherchent un sens à leur travail, ils en trouvent encore dans celui qu’ils réalisent.

J’en viens à la question sur les externalisations. Notre problème est que nous comptons en ETP (équivalents temps plein) et en masse salariale, et que l’injonction de les diminuer nous conduit forcément à ne plus pouvoir travailler sur tous les produits que nous devrions fabriquer. Donc on externalise, parce que ce n’est pas la même ligne budgétaire. Nous sommes en quelque sorte pris au piège de l’externalisation car, dans certains cas, nous ne pouvons plus fabriquer nous-mêmes.

M. le président Jérémie Patrier-Leitus. La position exprimée par FO n’est pas anodine. Les propos tenus sont assez graves puisqu’il a été dit que l’externalisation peut conduire à une rupture de la neutralité. Je souhaiterais que toutes les organisations syndicales s’expriment sur ce point, car leur opinion est importante pour notre commission, comme le sera l’éclairage d’autres acteurs que nous allons auditionner.

Mme Yvonne Roehrig. Je suis tout à fait d’accord avec les propos tenus par les représentants de FO sur la garantie de la neutralité.

M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Vous pensez donc que l’externalisation n’apporte pas les mêmes garanties que la production internalisée.

M. Charles Alloncle, rapporteur. Je vais préciser ma question pour les autres organisations syndicales. Alors qu’il était président du CSA (Conseil supérieur de l’audiovisuel), M. Schrameck avait été auditionné à l’Assemblée le 26 mai 2015 sur les modalités de désignation des présidents des sociétés de l’audiovisuel public. Il avait expliqué que les capacités managériales de Delphine Ernotte avaient fait l’objet de questions et que son engagement d’instaurer un dialogue social sain chez France Télévisions avait été fondamental dans la décision de la nommer.

Pourtant, on observe que la qualité de ce dialogue social s’est dégradée depuis plusieurs années. Le séminaire sur le métier de journaliste, organisé par la direction le 25 mars 2025, a été boycotté par les organisations syndicales, quelques semaines à peine avant la reconduction de Mme Ernotte. « Réconcilier », titre du dernier projet de Mme Ernotte, fait peut-être écho à ce climat social et de travail dégradé.

Dix ans après la première nomination de Delphine Ernotte, jugez-vous que son style de management et celui de la direction sont conformes à ses promesses d’instaurer des conditions de travail et un dialogue social sains ?

Mmes Mathilde Goupil, SNJ. Je vais répondre très rapidement aux questions précédentes sur la neutralité – terme qui peut faire l’objet de discussions. Pour être très précis, le cahier des charges qui s’impose à France Télévisions prévoit l’impartialité, l’indépendance et le pluralisme.

France Télévisions essaye de répondre le mieux possible à ces obligations. Nous vérifions en permanence sur les plateaux si les équilibres des temps de parole sont respectés entre les différentes couleurs politiques. S’y ajoute le fait que le pluralisme imposé par le cahier des charges suppose aussi de respecter la parité femmes-hommes. C’est cet ensemble de critères que l’Arcom est chargée de contrôler.

Nous déplorons l’externalisation de la production. Elle n’est pas aussi développée partout, nos confrères de Radio France ayant conservé davantage de maîtrise sur les programmes. France Télévisions dispose des journalistes et du savoir-faire. En tant que syndicat, nous regrettons que la production soit systématiquement externalisée.

Néanmoins, il faut souligner que le cahier des charges nous impose d’acheter des programmes à l’extérieur. France Télévisions n’est pas la seule responsable de sa dépendance vis-à-vis des sociétés de production, qui est aussi entretenue par le pouvoir politique. Il faut en tenir compte si l’on veut changer les choses.

Le rapport du Cedaet est assez clair et vous avez entendu ses auteurs ce matin. Il évoque la souffrance résultant de la fusion des rédactions de France 2 et France 3 pour les ex-journalistes de cette dernière. Nous avons pris connaissance de ce document et sommes d’accord avec les constats qui y figurent.

M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Pour résumer votre pensée, l’externalisation ne pose pas de problème en matière d’impartialité, de pluralisme et d’indépendance parce qu’un producteur extérieur doit se conformer à toutes les règles. Mais vous vous opposez à l’externalisation pour d’autres raisons.

Mmes Mathilde Goupil, SNJ. Oui, c’est ça !

Je ne connais pas les discussions entre les sociétés de production et France Télévisions. Vous pourrez vous pencher sur celles-ci dans le cadre de cette commission. Mais l’Arcom contrôle tout, y compris ce qui est produit à l’extérieur.

M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Et vous avez bien rappelé que si l’on veut faire évoluer le modèle ou le changer, il faudra que le politique prenne des décisions s’agissant du cahier des charges.

M. Aldo Fogacci. Aucune consigne politique n’est donnée aux rédactions. La neutralité repose sur le professionnalisme des équipes. Elle est fragilisée par des pressions indirectes, avec un financement instable, une gouvernance politisée et un climat de polémique permanente. Cela peut donner le sentiment d’une absence de neutralité, mais je pense que les rédactions respectent cette dernière grâce à leur professionnalisme.

M. Charles Alloncle, rapporteur. Vous indiquez qu’aucune consigne n’est donnée aux rédactions de France Télévisions en matière de pluralisme. Pourtant, lors de la campagne pour l’élection présidentielle de 2022, on a pu noter – et cela avait ému nombre de Français – que le présentateur Gilles Bornstein avait expliqué sur le plateau de France Info TV qu’« [Éric Zemmour] n’a pas le droit de venir ici. »

Qu’en pensez-vous ? Il s’agit en l’occurrence d’une affirmation ou d’une consigne donnée à la rédaction en rupture totale avec l’objectif de pluralisme inscrit dans la loi. Condamnez-vous ces propos ?

M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Je tiens à précise rici que j’ai « convoqué » – c’est le terme officiel – Gilles Bornstein, qui sera auditionné le lundi 2 février afin de répondre aux questions de la Représentation nationale.

M. Aldo Fogacci. Que dire, à part qu’il faut respecter le cahier des charges et l’obligation de neutralité ? Pour être franc, je n’ai pas vu ce qu’il s’est passé, donc je ne peux pas condamner.

Mme Yvonne Roehrig. Ce que M. Fogacci essaye de vous dire, c’est que le respect du pluralisme et de l’impartialité doit être la règle.

Les propos tenus en 2022 par Gilles Bornstein sur le plateau de France Info TV n’engagent que lui. Je ne pense pas qu’il s’agissait d’une consigne. C’est un accident industriel intervenu en direct. Cela ne devrait en effet pas arriver, car la loi nous enjoint de respecter l’impartialité.

M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Et le pluralisme !

M. Renaud Bernard. Gilles Bornstein est un grand professionnel ; c’est un confrère ; j’ai longtemps travaillé avec lui et je ne mets absolument pas en doute son impartialité ou sa neutralité.

En revanche – et il est très bien que vous l’interrogiez –, si Gilles faisait référence à des consignes, ou plutôt à des intentions latentes de la hiérarchie et de l’encadrement, car les consignes n’existent pas chez nous, nous les condamnerions sans ambiguïté.

Il est impossible de condamner Gilles Bornstein, non pas en soi, mais parce que c’est un très grand professionnel et qu’on peut avoir confiance dans sa probité. Toute la question est de savoir s’il faisait référence à un climat à l’intérieur de la chaîne France Info TV qui aurait conduit à ce qu’on évite d’inviter Untel ou Unetelle.

M. Charles Alloncle, rapporteur. M. Fogacci n’ayant pas vu la séquence dont nous parlons, je me permets de citer la phrase exacte prononcée par M. Bornstein sur un plateau de France Info TV, chaîne dont il est présentateur et journaliste. Il a dit qu’« [Éric Zemmour] n’a pas le droit de venir ici. », en parlant de cette chaîne. Cette séquence avait beaucoup tourné à l’époque parce qu’elle avait choqué. Le pluralisme est un objectif à valeur constitutionnelle.

Ceci ayant été rappelé, vous comprendrez que j’ai un peu de mal à entendre que vous ne condamnez pas ces propos. Puisqu’ils ont été cités, qu’avez-vous à dire sur cette injonction ?

M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Je note en tout cas que les deux premiers syndicats qui se sont exprimés ont rappelé leur attachement au pluralisme. Je laisse répondre la CGT.

Mme Eléonore Duplay. Il ne nous appartient pas de nous prononcer sur un extrait que nous n’avons pas visionné, puisque les questions ne nous ont pas été transmises préalablement.

Nous avons préparé cette audition en examinant les rapports de l’Arcom. On voit que le pluralisme est respecté à France Télévisions. Si quelqu’un n’avait pas droit de cité sur les antennes du groupe, l’Arcom l’aurait relevé depuis longtemps.

Je reviens sur la question du climat social et de la santé au travail à France Télévisions, qui nous intéresse beaucoup plus en tant qu’organisation syndicale.

Vous avez sans doute longuement évoqué la situation au sein du siège du groupe lors de l’audition des représentants du Cedaet ce matin. Mais, depuis les décrets Macron, on a constaté plus d’une trentaine de risques graves et de dangers imminents – dans la quasi-totalité des cas en raison de troubles psychosociaux – dans les vingt-quatre antennes de France 3 dans l’Hexagone et dans ses neuf chaînes de télévision outre-mer. Plusieurs tentatives de suicide ont eu lieu au sein du réseau depuis 2019. Le nombre d’accidents du travail reconnus augmente de manière considérable. On trouve principalement trois motifs dans les déclarations d’accident du travail : le risque routier, la chute de plain-pied, mais aussi les risques psychosociaux, qui sont passés de la quatrième à la troisième place.

À la CGT, nous relions ces évolutions à la conduite du changement. Nous soulignons régulièrement la responsabilité de la direction dans la manière dont ces changements sont réalisés. Dans leur immense majorité, ils ont découlé ces dernières années de problèmes de financement. C’est très largement le cas s’agissant par exemple de la fusion des rédactions de France 2 et de France 3. La disparition des éditions nationales de France 3, il y a deux ans, est selon nous également très fortement liée à la question du financement, même si ce n’est peut-être pas la seule raison. Depuis 2008, l’audiovisuel public a perdu 1,252 milliard, alors que nos missions ont augmenté. Le numérique n’existait pas ou quasiment pas à France Télévisions à cette date.

Quand on conduit le changement avec moins de moyens, quand on nous demande de faire plus avec moins, quand on fusionne des rédactions parce qu’on ne dispose plus du budget pour les faire fonctionner, cela induit forcément de la souffrance au travail, des maladies professionnelles et des accidents du travail. Le climat s’est dégradé, mais nous y voyons surtout l’effet d’une politique budgétaire qui ne dépend pas de la direction de France Télévisions, mais bien du politique.

M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Je vais de nouveau donner la parole au rapporteur, car vous venez d’aborder plusieurs sujets qui nous intéressent.

Je répète que nous auditionnerons M. Bornstein dans une dizaine de jours. Il pourra s’exprimer et répondre aux questions. La direction de la chaîne avait à l’époque déclaré qu’« En aucun cas Éric Zemmour et le courant de pensée qu’il représente ne sont interdits d’antenne à @FranceTele. Éric Zemmour sera bien évidemment invité […] ». Les dirigeants auront l’occasion de s’expliquer à la suite de M. Bornstein.

M. Charles Alloncle, rapporteur. Le rapport de la Cour des comptes – que vous avez probablement lu – a dressé un tableau sévère, notamment des nombreux avantages dont bénéficient certains cadres dirigeants de France Télévisions. Il est par exemple mentionné qu’une trentaine d’entre eux sont davantage payés que le Président de la République. Une cinquantaine de directeurs bénéficient d’une voiture de fonction…

On a appris dans le cadre de cette commission d’enquête qu’une prime de performance de près de 80 000 euros a été attribuée à Delphine Ernotte, alors que l’entreprise est au bord de la faillite. On a évoqué le séjour de près de dix dirigeants et de Delphine Ernotte dans des suites de l’hôtel Majestic, certaines étant facturées 1 700 euros la nuit.

Les syndicats de France Télévisions dénoncent-ils ces avantages dont bénéficient quelques cadres dirigeants ? L’utilisation de l’argent public est-elle totalement transparente ? Par exemple, un prix maximum est-il imposé aux salariés de France Télévisions s’agissant des nuits d’hôtel ? Comment ces dépenses sont-elles encadrées ?

M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Je précise que la présidente de France Télévisions a déjà répondu s’agissant des nuits d’hôtel, en indiquant que cela s’expliquait par un mécanisme de barter. Ne perdez pas de temps à le détailler et dites-nous directement si vous cautionnez ou pas.

M. Renaud Bernard. On peut avoir une opinion tranchée. Chacun est libre d’utiliser la sémantique de son choix, selon qu’il considère qu’il s’agit d’avantages ou d’éléments de rémunération.

Dans le monde de l’audiovisuel, même public, certaines rémunérations peuvent être très importantes. Il faudrait savoir si l’image et la réputation des personnes apportent de la valeur à l’entreprise et justifient de ce fait leur rémunération. Ni mon syndicat ni moi-même ne sommes qualifiés pour juger de manière générale s’il est mérité qu’une trentaine de personnes soient mieux rémunérées que le Président de la République.

En ce qui concerne les véhicules de fonction, je dois avouer qu’ils nous semblent quelque peu anachroniques après la décennie de serrage de ceinture à laquelle nous avons été collectivement soumis. Pour ceux qui travaillent sur le terrain, quelquefois au bout du monde ou dans des zones de guerre, elle s’est notamment traduite par la mise en place de procédures de plus en plus compliquées et restrictives pour se faire rembourser quelques frais de missions raisonnables. Savoir que certains, qui restent « au chaud », bénéficient d’un véhicule de fonction peut nous conduire à nous interroger.

Enfin, s’agissant du Majestic, tout est affaire de choix de gestion. Nous ne jugerons pas l’opération de bartering à laquelle vous avez fait référence et que nous connaissons. Mais nous pouvons aussi apporter des solutions dans le cadre du dialogue social. À FO, nous aurions plutôt conseillé à France Télévisions, très impliquée dans la création cinématographique et dans l’organisation du festival de Cannes, de louer un salon de cet hôtel pour y mener des discussions professionnelles, sans qu’il soit besoin d’y résider la nuit.

M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Merci pour votre réponse franche.

Pour être précis, selon le rapport de la Cour des comptes, cinquante-trois cadres de France Télévisions ont des véhicules de fonction.

Mme Yvonne Roehrig. Pour répondre à votre question sur la transparence, les seuls éléments dont nous disposons figurent dans l’index de l’égalité professionnelle de France Télévisions, qui mentionne le nombre de femmes parmi les dix personnes les mieux rémunérées et fournit une moyenne des dix plus hautes rémunérations. Nous n’avons aucune autre indication sur les rémunérations des cadres dirigeants de France Télévisions.

Il en est de même pour le nombre de voitures de fonction ; nous savons seulement quelle est la part des femmes parmi les chauffeurs.

Concernant la suite au Majestic, la question a été posée lors d’un CSE central. L’explication qui nous a été donnée vaut ce qu’elle vaut, la réponse étant invérifiable.

Nous interrogeons nos dirigeants pour obtenir des précisions sur des éléments dont nous disposons ou pour obtenir ceux que nous n’avons pas. Mais la transparence sur les plus hautes rémunérations n’existe pas plus à France Télévisions que dans les autres entreprises françaises.

M. le président Jérémie Patrier-Leitus. La loi impose de faire figurer dans l’index de l’égalité professionnelle la moyenne des dix rémunérations les plus élevées.

Mme Yvonne Roehrig. Sur une période de trois ans. On voit qu’elles augmentent.

M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Nous allons demander cette information et le rapporteur nous dira s’il l’a obtenue. À défaut, nous relancerons France Télévisions.

Mme Eléonore Duplay. La CGT a souvent dénoncé les écarts de rémunération entre les plus hauts salaires de France Télévisions et ceux des travailleuses et des travailleurs de base. Mais je rappelle que les rémunérations des cadres dirigeants de l’entreprise, et notamment celle de notre présidente, sont soumises au contrôle de l’État, qui les valide.

S’agissant de la question des notes de frais, je ne me prononcerai pas sur la chambre au Majestic, car je ne dispose pas d’éléments sur ce point. En revanche, je connais bien le réseau. J’observe que nos cadres dirigeants régionaux sont soumis à un encadrement très strict de leurs frais de missions. Quand ils se rendent à Paris, ils doivent respecter le même barème que tous les salariés de France Télévisions, soit 140 euros, petit-déjeuner compris. On est très loin du prix de la chambre au Majestic. Cette règle s’applique aussi bien aux simples journalistes, dont je fais partie, qu’aux directrices et directeurs des antennes régionales de France Télévisions, qui occupent les postes les plus élevés dans une antenne de France Télévisions.

Pour en revenir au rapport de la Cour des comptes, les charges d’exploitation ne sont qu’un des éléments examinés, le rapport soulignant également que la part des concours financiers publics n’a pas suffisamment augmenté pour compenser l’inflation ou les besoins de transformation de l’entreprise. Cela s’est aggravé depuis la suppression de la redevance. Ce rapport recommande évidemment de maîtriser les charges, mais également de stabiliser la ressource et d’établir un cadre budgétaire clair, afin d’éviter des arbitrages contradictoires et de renforcer la prévisibilité des financements publics.

Mme Mathilde Goupil. S’agissant de la transparence, nous connaissons le montant global des dix rémunérations les plus élevées par sexe, mais nous ne savons pas à quels métiers elles correspondent. Nous comprenons toutefois qu’il s’agit de top managers et de présentateurs, donc de gens dont le visage apparaît à l’antenne. Le SNJ ne fixe pas les salaires, évidemment, mais la question des écarts dans ce domaine nous importe aussi. Nous sommes favorables à un resserrement de celui entre les salaires les plus élevés et les plus faibles, et je pense que vous pouvez légiférer pour fixer un maximum en la matière, si vous le souhaitez. Les rémunérations en question sont bien sûr très éloignées de celles des salariés lambda : le salaire d’embauche d’un jeune journaliste, après cinq ans d’études et deux ans d’expérience professionnelle, par exemple, est à peu près de 2 300 euros net, d’après les informations que nous avons.

Pour ce qui est de la suite au Majestic, je rejoins ma consœur. Le tarif de base est effectivement de 140 euros, petit-déjeuner inclus, à Paris, qui est en zone tendue ; sinon, pour la majorité des villes, c’est 92 euros. Nous avons interrogé nos instances dirigeantes, car nous ne sommes pas favorables, a priori, à ce qu’elles séjournent dans des suites luxueuses quand elles se déplacent. La seule chose que nous ayons comprise est que France Télévisions n’a pas payé le montant indiqué.

M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Je remercie la CGT d’avoir précisé que c’est l’État qui décide de la rémunération de Mme Ernotte, dans le cadre de son contrat initial – lors de son embauche –, puis de sa prime de performance. Celle-ci est validée par le conseil d’administration – donc pas seulement par l’État. Nous auditionnerons prochainement la ministre de la culture, qui le représente. Ce n’est pas Mme Ernotte qui fixe elle-même son salaire ou ses primes ; nous entendrons donc ceux qui ont pris les décisions, afin qu’ils puissent les expliquer.

M. Charles Alloncle, rapporteur. J’en viens à un sujet vraiment important, celui des UCC (unités de compétences complémentaires), que nous avons découvert dans un rapport de l’IGF de 2024. Vous me direz si je me trompe, mais il apparaît à la lecture de ce rapport que beaucoup de monde est mobilisé à France Télévisions quand il faut faire un reportage sur le terrain : un reporter, qui pose les questions et prend des notes, un JRI (journaliste reporter d’images), c’est-à-dire un cameraman qui filme, un preneur de son, qui tient un micro ou une perche, et un monteur de permanence, souvent au siège, pour assurer le montage des rushes, ce qui fait au moins quatre personnes.

On a l’impression que c’est une spécialité de France Télévisions puisqu’on ne trouve rien de tel dans les autres médias. À BFM Régions, selon le rapport de l’IGF, « les journalistes non seulement filment seuls avec leur smartphone, mais montent également leur sujet ». Si je comprends bien, par ailleurs, quand on demande à un cameraman de France Télévisions de tenir aussi le micro, c’est-à-dire de prendre le son, il faut lui accorder une prime, puisque ce n’est pas dans sa fiche de poste. C’est d’ailleurs tout le sens des UCC, que la direction a un temps voulu dénoncer. Ce strict cloisonnement des compétences semble avoir été inscrit dans l’accord syndical, très discuté, de 2013.

Pensez-vous, en tant que syndicats de France Télévisions, que ce régime d’exception par rapport aux autres médias, privés ou non, doit perdurer à l’heure où l’entreprise est au bord de la faillite, ou qu’il faudrait le modifier pour permettre plus de multicompétence du côté des salariés de France Télévisions et s’aligner un peu plus sur d’autres pratiques, notamment celles des chaînes privées ?

Mme Yvonne Roehrig. Non, un cameraman, c’est-à-dire un journaliste reporter d’images, qui prend le son durant un reportage, n’a pas de prime : cela fait partie de sa fiche de poste. Par ailleurs, être monteur est un métier. L’image est importante à la télévision, elle veut dire quelque chose. Le regard du monteur est essentiel dans la construction d’un sujet. Nous en faisons qui vont du off de quarante secondes à des magazines de treize ou vingt-six minutes. Le monteur est là pour assurer la cohérence de la construction du reportage ou du magazine et il ne monte pas qu’un reportage dans la journée. En région, un monteur travaille sur deux, trois, voire quatre sujets dans la journée ; il n’est pas mobilisé pour un seul reportage. Ensuite, il n’existe pas de preneur de son dans une équipe de reportage en région et il y en a de moins en moins au siège. Les preneurs de son sont une profession en voie de disparition à France Télévisions. Donc, non, nous ne partons pas à trois en reportage, mais à deux.

En revanche, être journaliste rédacteur est un métier, ce sont des compétences, et être journaliste reporter d’images, ce sont d’autres compétences. Quand on est un JRI et qu’on fait aussi de la rédaction, on a acquis de nouvelles compétences. On a alors une prime de biqualification, parce qu’on exerce un autre métier en plus du sien. Tout cela suit une logique, même si elle peut paraître obsolète. Quant à BFM Régions, avec qui vous nous comparez, je rappelle que ses bureaux sont en train de fermer partout.

M. Charles Alloncle, rapporteur. Je cite le travail de l’IGF…

Mme Yvonne Roehrig. Oui, mais je ne crois pas qu’on puisse comparer le travail de BFM Régions avec celui des bureaux régionaux d’information de France 3. Nous ne faisons pas tout à fait la même chose. Nous ne produisons pas un flux d’info en continu mais des reportages longs, plus longs en tout cas que les sujets de BFM Régions. Nous avons une autre façon de travailler parce que le format est différent.

M. Georges Pinol. Monsieur le rapporteur, nous vous invitons à venir une journée sur le terrain avec nos équipes. Vous verrez comment cela se passe exactement.

Ce que vient de dire Yvonne est tout à fait exact. On ne part pas à trente-six mais, généralement, à un ou à deux – plutôt deux ; parfois, le JRI y va seul, pour chercher des images, voire faire un sonore ou en tout cas prendre le son d’une intervention. Par ailleurs, de moins en moins d’ingés son partent en reportage. Les seules fois où ils le font, devinez de quoi il s’agit ? Ce sont généralement des événements politiques, ou de la musique. Voilà la réalité.

Nous plaignons beaucoup les collègues de BFM en région car ils sont soumis à un régime assez terrible. Ils partent, très souvent bien avant la retraite, vers d’autres médias. Ce n’est pas propre à BFM, mais le mode de production que vous évoquez n’est pas anodin. Il peut faire gagner des sous, peut-être, mais il empêche de faire de la qualité et il a un impact sur la santé.

M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Les députés ruraux que nous sommes, quel que soit notre bord politique, savons pertinemment que France 3 et BFM sont complémentaires mais ne font pas exactement la même chose. Les missions ne sont pas différentes, car l’information est au cœur de l’activité dans les deux cas, mais il ne s’agit pas exactement de la même présence dans nos territoires ruraux – je suis, pour ma part, un représentant du Calvados.

M. Renaud Bernard. Il existe un constat, qui a été établi par la Cour des comptes. Elle a estimé que le système des unités de compétences complémentaires était inefficace et coûteux – c’est écrit dans le rapport. Deux mois plus tard, France Télévisions a pourtant décidé de reconduire ce système, parce que nous n’avons pas été capables de le réformer. Nous avions tenté de le faire à Force ouvrière, avec la direction, car nous estimons qu’il est trop rigide et probablement archaïque. Ce que nous prônons ne reviendrait pas, pour autant, à ultralibéraliser l’organisation de l’entreprise, mais à former des volontaires, qui seraient rémunérés. Nous sommes absolument ouverts à ce que les compétences se croisent, à ce que les frontières des corporatismes tombent et à ce qu’on fasse entrer France Télévisions, comme d’autres groupes audiovisuels, dans le XXIe siècle, qui n’est pas l’ère de l’homme-orchestre mais des compétences multiples, dont disposent les jeunes diplômés des écoles de journalisme. Ils savent monter, tourner, prendre du son, écrire, et même très bien, mais ils ne font pas tout en même temps, parce que ce n’est un gage de qualité dans aucune activité.

Nous avons été confrontés, avec la direction de France Télévisions, à des résistances. Je prends un exemple : il y a dix-huit mois, nous étions sur le point de réformer huit métiers, dont nous allions ouvrir les compétences, mais pas gratuitement – certaines professions devaient bénéficier d’une augmentation de 7 à 9 % par mois, ce qui n’est pas rien. Cela fait peut-être vingt ans que le commun des mortels, chez les salariés de France Télévisions, n’a pas bénéficié d’une augmentation de 8 %. Pourtant, ce n’est pas passé : une bronca a empêché la réforme. Il se dit que si notre PDG a dénoncé l’accord d’entreprise, le 10 juillet dernier, c’est notamment parce que nous n’étions pas parvenus à réformer ces métiers par la voie de la négociation.

Mme Yvonne Roehrig. Je précise tout de même qu’une signature est intervenue pour quatre de ces huit métiers. La transformation n’est donc pas impossible.

Mme Mathilde Goupil. Je rejoins un peu ce qui a été dit par d’autres organisations : les données de M. le rapporteur ne sont pas à jour. On part vraiment à deux, c’est la norme. J’ai 33 ans et je n’ai jamais vu de preneur de son. France Télévisions continue d’évoluer, se réforme, se modernise. On peut déplorer que le métier de preneur de son disparaisse – et la qualité aussi – mais c’est un état de fait : c’est en train de disparaître.

Il y a déjà des gens qui font à la fois de la télé, de la radio et du web dans nos stations d’outre-mer. Il a été question de multicompétence et des jeunes sortis d’école. Je suis relativement jeune mais je pense que les métiers ont un sens. Quand on fait tout en même temps, on ne fait rien de vraiment bien. Nos collègues d’outre-mer nous parlent souvent du stress et de la baisse de qualité quand on fait de la radio le matin, du web le midi et qu’on mélange toutes les compétences.

Le SNJ s’intéresse à ce que font les autres audiovisuels publics en Europe. Lors de notre assemblée générale annuelle, des salariés de la RTBF sont ainsi venus échanger avec nous. La RTBF a connu, il y a quelques années, une réforme allant dans le sens des polycompétences. Cette réforme a pu susciter un intérêt, notamment chez les jeunes salariés, du point de vue de la diversification des compétences, mais elle a aussi conduit à beaucoup de souffrance au travail et à des rédactions à deux vitesses, ce qui a des conséquences en matière de bonne entente et de fonctionnement, ainsi qu’à beaucoup d’absentéisme et d’accidents du travail. Je vous invite à regarder, vous aussi, ce qui a été fait à la RTBF.

M. Aldo Fogacci. Je rejoins mes camarades. Qu’il s’agisse de la rédaction ou de la production, il y a une organisation. Des planificateurs reçoivent des prévisionnels, qui sont également partagés avec l’ensemble des services techniques. À la sortie, on a un potentiel qui est lié à tous les tournages et aux différents modes de production.

Dans ma région, on ne part pas à plusieurs. Un JRI part avec un rédacteur, mais il n’y a pas de preneur de son, et le monteur est en station. Lors des sessions à l’Assemblée de Corse, un monteur se déplace parce qu’il faut monter sur place, mais les tournages, les productions ou d’autres événements ne se font pas en multipostes.

Mme Anne Guillé. Je suis reporter de terrain et cela fait vingt ans que je n’ai pas travaillé avec un ingénieur du son ou que je n’en ai pas vu un. Il est complètement erroné de faire de leur présence une généralité : dans les faits, il n’y a plus d’ingénieurs du son, ou très peu.

M. Charles Alloncle, rapporteur. J’aimerais vous parler d’un cas spécifique, celui d’une journaliste de France Télévisions qui s’appelle Claire Koç, dont le professionnalisme n’a jamais été remis en question. Elle a eu le malheur de publier sur le site de France 3 un article intitulé « On pense à ceux qui sont revenus, à ceux qui ne reviendront jamais et à ceux qu’on espère encore. Paris commémore les victimes du 7 octobre ». J’ai lu cet article, émouvant, qui a été publié le 7 octobre dernier. On y suit les pas de Monique, de Julie, d’Alain, d’anonymes mais aussi de personnalités, comme Anne Sinclair et Patrick Bruel, qui sont venus regarder des photographies de visages d’otages au cœur du pavillon mémoriel installé place des Vosges. Cet article a fait polémique du côté de la CGT, qui ne l’a pas jugé à son goût. Elle a immédiatement publié un communiqué dénonçant un article « communautariste » et contestant l’usage du mot « pogrom » pour qualifier ce qui s’est passé le 7 octobre. Claire Koç, d’après ce que j’ai pu lire, est aujourd’hui en arrêt de travail. Elle se trouve dans une situation et un état psychologique qui sont extrêmement préoccupants à la suite d’une vague de harcèlement suscitée par le communiqué interne de la CGT. Elle a contacté le SNJ, qui visiblement ne lui a pas répondu ou en tout cas ne l’a pas aidée.

Ma question, qui s’adresse à la CGT et au SNJ, est simple. Comment expliquer qu’en 2025, au sein du premier groupe audiovisuel de France, qui est, de plus, public, c’est-à-dire payé par nos impôts, un syndicat important, la CGT, puisse décider de lancer une campagne de harcèlement contre une journaliste, simplement parce qu’elle a osé rédiger un article qui relate des faits de recueillement, à Paris, concernant les événements du 7 octobre ? Je vous avoue que cela m’a particulièrement choqué, et j’aimerais donc vous entendre à ce sujet.

M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Cette question me permet de redire notre soutien à l’ensemble des journalistes et d’assurer à Mme Koç, si elle nous écoute, que nous lui apportons, bien entendu, le soutien de la représentation nationale.

Mme Eléonore Duplay. Je reviens très brièvement sur la question précédente. Les UCC ne concernent pas l’activité des journalistes, mais celle des techniciens qui réalisent d’autres tâches que celles figurant dans leur fiche de poste.

La CGT et les personnes qui exercent des mandats syndicaux à France Télévisions, comme ailleurs, ne sont pas payées par les impôts des Français. La communication syndicale en question n’est pas liée à l’activité journalistique que peuvent pratiquer, par ailleurs, les élus de France Télévisions dans le cadre de leur travail.

Nous adressons également toute notre compassion à cette consœur, qui n’a pas été victime d’une campagne de harcèlement. Il y a eu une communication syndicale à la suite d’un article dont le traitement de l’actualité n’apparaissait pas équilibré à notre syndicat, puisqu’il ne remettait pas les choses en perspective. Le tract a été, malheureusement, mal compris. La semaine suivante, quand nous avons vu l’émotion que suscitait cette communication syndicale, nous avons publié un autre communiqué, qui clarifiait un peu la situation. Il exprimait que nous ne souhaitions pas mettre une consœur en difficulté et la soumettre à la vindicte populaire, et précisait que notre organisation « se bat et continue à se battre contre toute forme de xénophobie et de discrimination. Nous ne saurions tolérer dans nos rangs et dans nos écrits ni antisémitisme ni aucune forme de racisme ». Nous avons donc clarifié les choses.

Quant à l’effet produit par cette communication sur une consœur, nous en sommes absolument désolés, car l’objectif des représentants du personnel n’est pas de mettre en péril la santé d’une salariée. Je tiens également à préciser qu’à la suite de ce communiqué, certains de nos élus, notamment le secrétaire général du SNRT-CGT, ont été victimes, eux, d’une vague de harcèlement sur les réseaux sociaux et d’appels à leur domicile – ils ont été traités de sales antisémites. La réalité est donc beaucoup plus nuancée, et nous avons regretté publiquement le communiqué.

M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Il faut être précis et je voudrais que le rapporteur obtienne une réponse à sa question. Vous avez reproché à cette journaliste, dans votre communiqué, d’avoir adopté le point de vue de la communauté juive et de relayer les thèses du Crif (Conseil représentatif des institutions juives de France). Il me semble que c’était écrit noir sur blanc, et ces propos ont ému une grande partie des Français. Vous représentez les salariés. Or les reproches formulés dans votre communiqué sont une accusation contre une de vos consœurs, ce qui conduit à s’interroger, notamment, sur la déontologie dans les relations entre les journalistes. Vous dites que vous êtes contre l’antisémitisme et le racisme, mais ce sont de toute manière des délits et j’espère que tout le monde ici est contre. La question du rapporteur était de savoir si vous maintenez ou non ces propos.

Mme Eléonore Duplay. Il était précisé que « l’article n’adopte qu’un seul point de vue, celui d’une communauté juive qui se sent légitimement meurtrie par ce massacre, mais sans jamais le resituer dans un conflit plus large. Il reprend pour une bonne part les thèses du Crif [...], qui prétend représenter l’ensemble des Juifs de France, ce qui est loin d’être le cas. »

M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Pensez-vous que le sentiment qu’on peut avoir au sujet des otages israéliens correspond à un point de vue différent selon qu’on appartient à la communauté juive, à la communauté musulmane ou à la communauté catholique ? Quand on parle des otages, on aurait un regard particulier quand on est un juif en France ? Dire qu’un reportage adopte le point de vue de la communauté juive parce qu’il parle d’otages israéliens me choque beaucoup.

Mme Eléonore Duplay. On n’a pas reproché à ce reportage d’adopter le point de vue de la communauté juive, mais de reprendre les thèses du Crif, qui ne représente qu’une partie de cette communauté.

M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Attendez, on ne peut pas dire n’importe quoi – je vois d’ailleurs M. Saintoul hausser les épaules. Le Crif ne représente pas la communauté juive de France, ce n’est pas son rôle ; il représente des organisations.

M. Aurélien Saintoul (LFI-NFP). Je n’ai pas ouvert la bouche ! N’essayez pas de me mettre dans la sauce en m’attribuant un point de vue !

M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Monsieur Saintoul, je vous donnerai la parole. Il se trouve que je me suis tourné vers vous et que je vous ai vu hausser les épaules. J’ai donc pensé qu’il fallait une clarification. Ce sont des sujets éminemment sensibles.

M. Charles Alloncle, rapporteur. Madame Duplay, je pense que vos regrets seront entendus par cette journaliste, qui a l’air d’être dans un état psychologique vraiment inquiétant. Je voudrais néanmoins préciser un point. Vous avez contesté dans le communiqué le mot pogrom. « Utilisé par certains interlocuteurs pour qualifier les massacres du 7 octobre, [il] permet certes d’en souligner l’horreur, mais il n’est pas approprié et il est critiqué par de nombreux historiens ». Selon le dictionnaire Larousse, ce terme désigne des émeutes sanglantes dirigées contre une minorité ethnique ou religieuse. La simple utilisation du terme pogrom pour qualifier les massacres du 7 octobre dérange-t-elle la CGT de France Télévisions au point de la pousser à publier un communiqué contre une consœur, qui est aujourd’hui en arrêt de travail et dans une situation de grande difficulté ? Ce terme est-il pour vous une ligne rouge ?

M. Georges Pinol. Pour nous, les massacres du 7 octobre sont évidemment un événement tout à fait extraordinaire, d’une violence inacceptable, qu’on ne peut pas soutenir ou légitimer. Ce tract comportait des erreurs, nous l’avons reconnu.

M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Vous le regrettez donc ?

M. Aurélien Saintoul (LFI-NFP). Mais ce n’est tout même pas l’inquisition ici !

M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Je pose une question.

M. Georges Pinol. Nous regrettons d’avoir créé, par ce tract, une polémique. Ce n’était pas notre but.

M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Nous prenons bonne note que vous le regrettez.

M. Georges Pinol. Toutes nos pensées vont à cette consœur. Notre déclaration a été mal comprise, et nous regrettons ce qui a été mal compris.

M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Merci d’avoir répondu avec franchise à la question.

M. Charles Alloncle, rapporteur. Ma question suivante concerne le pluralisme. J’ai eu connaissance d’un autre tract, ou communiqué, en date du 9 décembre 2025, qui est intitulé « Aucun compromis face à l’extrême droite ». Vous y écrivez ceci : « La CGT est déterminée à jouer son rôle dans cette instance, qui a plus que jamais besoin de clarté vis-à-vis des ennemis de l’audiovisuel public en général, et plus précisément face au risque de l’arrivée de l’extrême droite au pouvoir. » Vous reprochez, dans le même communiqué, à certains représentants syndicaux, notamment de FO, de s’être exprimés dans Le JDD, le JDNews ou dans Valeurs actuelles, et vous expliquez qu’un syndicat n’a pas à être politique.

Vous avez un peu participé, on peut le dire, à la cogestion de France Télévisions pendant dix ans, et ceux qui votent pour vous sont des salariés de l’audiovisuel public, qui ont des obligations en matière de respect du pluralisme, d’indépendance et d’honnêteté. Où est la frontière entre le syndicalisme, qui défend des conditions de travail, un cadre social et qui représente les salariés de l’entreprise France Télévisions, et une démarche profondément et éminemment politique, que vous assumez ? Pour vous, la CGT doit-elle être un rempart contre ce que vous qualifiez d’extrême droite ou au contraire un syndicat centré sur le cadre social et les conditions de travail des employés de France Télévisions ?

M. Georges Pinol. Imaginer que nous ayons le pouvoir d’être cogestionnaires, avec la direction de France Télévisions, c’est nous faire beaucoup d’honneur ! Si cela avait vraiment été le cas, je pense que nous aurions fait un peu différemment. J’ajoute que d’autres syndicats étaient présents dans les instances et les majorités.

Pour ce qui est de l’extrême droite, nous avons effectivement pris nos responsabilités en nous engageant. Nous ne sommes d’ailleurs pas les seuls : d’autres syndicats ont fait des déclarations et exprimé leur positionnement par rapport à l’extrême droite.

La première tâche de la CGT est évidemment de défendre les salariés, d’œuvrer pour leurs conditions de travail et leur santé et de porter leurs revendications. Historiquement, nous remplissons toutefois ce que nous appelons une double besogne : nous nous projetons aussi dans une société meilleure, qui défend des valeurs fondamentales comme la liberté, l’égalité et la fraternité. Or nous estimons que les projets de l’extrême droite pour la nation ne sont pas de nature à faire advenir cette société. Nous sommes donc obligés d’intervenir et de nous positionner, c’est ainsi. On peut qualifier ce positionnement de politique mais il est aussi éthique, et nous l’assumons.

Par ailleurs, l’extrême droite n’est pas l’alliée de France Télévisions. Ses responsables, dans leurs déclarations et leurs projets, affirment continument que l’audiovisuel public – en particulier France Télévisions et Radio France – n’a pas d’avenir. Nous ne pouvons pas ne pas réagir, d’où cette position que nous assumons complètement.

M. Charles Alloncle, rapporteur. Considérez-vous qu’il faudrait instaurer, comme en Belgique, un cordon sanitaire entre les médias publics et ce que vous appelez l’extrême droite – ce qui supposerait de changer la loi, car le pluralisme est un objectif à valeur constitutionnelle ? Les syndicats que nous avons auditionnés hier se sont montrés assez ambigus sur ce point, jugeant l’idée intéressante tout en soulignant que le cadre légal français ne le permettait pas. Quelle est la position de la CGT ?

M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Pour ma part, j’avais été interpellé par un tract de 2024 signé par plusieurs organisations syndicales présentes ici, à la fin duquel on pouvait lire : « Nous, journalistes, techniciens, administratifs, représentants syndicaux, n’accepterons ni de rester neutres, ni de rester impartiaux. » Même si je ne partage pas les idées politiques du rapporteur, il me semble que l’impartialité et le pluralisme constituent des obligations légales. Admettez que ce type de déclarations puisse légitimement susciter des interrogations. Pouvez-vous nous confirmer qu’il n’y avait là, dans votre esprit, aucun appel à ne pas respecter le pluralisme politique ? Refusez-vous que l’extrême droite soit invitée dans les médias publics, comme la loi le prévoit ?

Mme Eléonore Duplay. L’extrême droite vise tout de même à détruire l’audiovisuel public. M. Alloncle déclarait récemment sur Le Figaro TV qu’avec le budget total de l’audiovisuel public, l’État pourrait sauver 6 000 églises menacées de disparition. Cela signifie-t-il qu’on veut supprimer notre budget pour restaurer des églises ? Quand nous faisons part, dans le cadre d’une expression syndicale, de notre refus de rester les bras croisés devant la possibilité que les idées et le projet politique de l’extrême droite soient mis en œuvre, nous le faisons en tant que citoyens. Lorsque nous exerçons nos professions de techniciens ou de journalistes, nous respectons l’éthique professionnelle attachée à notre métier, notamment notre devoir de donner la parole à tous les courants politiques et de respecter une forme d’équilibre.

S’agissant du cordon sanitaire qui existe en Belgique, outre le fait qu’il ne serait pas possible en France, je rappelle qu’il ne consiste pas à ne pas donner la parole à l’extrême droite, mais à ne pas la lui accorder en direct – ce n’est pas tout à fait la même chose !

Mme Yvonne Roehrig. Sur le tract auquel vous avez fait référence, monsieur le président, je crois qu’il y a un malentendu : nous l’avons publié parce que certains de nos collègues se sont vus interdire de couvrir une campagne électorale pour avoir signé une tribune publiée par Mediapart. La direction de France Télévisions a expliqué avoir pris cette décision dans un souci d’impartialité. C’est pourquoi nous avons protesté contre cette mise à l’écart en expliquant que nous ne voulions pas de cette impartialité-là. Ce tract ne signifiait nullement que nous entendions exprimer nos opinions personnelles dans nos reportages.

M. le président Jérémie Patrier-Leitus. C’est parce qu’il est important que chacun comprenne ce que vous vouliez dire que nous vous donnons la possibilité de vous exprimer.

Mme Yvonne Roehrig. Il s’agissait d’un effet de style, de la part de journalistes.

M. Bertrand Chapeau. Comme je l’ai indiqué dans mon propos liminaire, les statuts de FO nous interdisent de faire de la politique. Je laisserai mon collègue développer ce point, mais je crois comprendre que ce qui nous a été reproché n’est pas tant nos propos dans Le JDD que le fait de nous être adressés à ce média.

M. Renaud Bernard. Je peux en parler d’autant plus facilement que je suis l’auteur de ces propos dans Le JDD et Valeurs actuelles – une consœur de L’Humanité était également présente mais cela ne m’a pas été reproché. Ces propos étaient purement syndicaux et absolument pas politiques : je me suis exprimé sur la stratégie de l’entreprise, les projets de réforme et la défense des salariés.

Cette question me donne l’occasion de préciser la position de Force ouvrière : nous n’avons pas oublié que nous sommes parvenus, depuis cinquante ans, à faire basculer l’audiovisuel public de la télévision d’État à la télévision publique. Parce ce que nous ne souhaitons pas revenir à la censure, nous ne l’appliquons à personne. Tant qu’un média se trouve dans l’arc républicain – et, jusqu’à preuve du contraire, c’est le cas du JDD, qui, comme L’Humanité, Libération ou Le Monde, participe au débat démocratique –, nous lui répondons.

M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Voilà qui permet de mesurer les différences qui existent au sein des forces syndicales de France Télévisions.

Nous en venons aux interventions des orateurs des groupes.

Mme Céline Calvez (EPR). Je précise avoir représenté l’Assemblée nationale aux conseils d’administration de France Télévisions – en 2023 et 2024 – et de Radio France – de 2017 à 2022.

Monsieur Bernard, vous avez indiqué que, sur France 5, de 17 heures à 23 heures, on ne contrôle rien, car ce sont des productions externes qui sont à l’antenne. Comment percevez-vous ce niveau d’externalisation ? Comment l’expliquer ? Répond-il à des obligations ?

Vise-t-il à faire des économies, à gagner en agilité, voire à contourner les revendications des syndicats ? Comment les salariés vivent-ils ces projets ? D’autres entités, comme Radio France, n’affichent pas un tel degré d’externalisation. Que pensez-vous de ces différences ? Quels défis posent-ils en matière de gouvernance de l’audiovisuel public ?

L’une d’entre vous a expliqué que les fusions visaient à faire des économies. Il me semble qu’elles peuvent aussi permettre de gagner en cohérence ou en puissance. Pensez-vous qu’elles puissent être compatibles avec les principes d’indépendance et d’honnêteté et, si oui, à quelles conditions ?

M. Renaud Bernard. Pour être précis, j’ai dit que nous ne contrôlions pas la ligne ou le contenu éditorial de ces programmes, pas que nous ne contrôlions rien – même si certains pourraient considérer que cela revient au même.

Le budget de France Télévisions se divise en trois parts : un tiers pour la masse salariale – ce qui est la norme pour une entreprise de l’audiovisuel –, un tiers pour l’achat de programmes à l’extérieur et un tiers pour les frais de fonctionnement. Bien sûr, la loi nous impose de contribuer à la création, et nous sommes très fiers d’œuvrer ainsi à animer tout un pan de l’industrie française, car cela génère des emplois. Mais cela représente tout de même près de 1 milliard d’euros, sur un budget total de 3 milliards.

Sur cette somme, 450 millions sont alloués à la création culturelle – le cinéma, le spectacle vivant, les programmes culturels. Nous en sommes très fiers également, car nous considérons que cela fait partie de l’ADN de l’audiovisuel public : qui d’autre pourrait diffuser certains des programmes que nous finançons ?

Et puis nous avons tout de même consacré, en 2025, 509 millions d’euros à financer des programmes de flux. Cette question mérite d’être soulevée. Nous avons déjà produit en interne une émission équivalente à « C ce soir » : elle s’appelait « Ce soir (ou jamais !) », elle a duré près de dix ans et il s’y tenait des débats pluriels parfaitement modérés par Frédéric Taddeï. Cet exemple précis montre qu’il y a peut-être quelques millions d’euros investis à l’extérieur qui seraient bien plus productifs à l’intérieur.

Vous demandez pourquoi le groupe procède ainsi. La loi nous l’impose en partie, mais il me semble que nous le faisons de façon un peu excessive, probablement parce que cela permet de modérer la masse salariale ou encore de faire fonctionner tout un pan de l’industrie. Il doit y avoir de bonnes raisons qui expliquent que nous consacrions 1 milliard d’euros par an au financement de productions extérieures.

M. Aurélien Saintoul (LFI-NFP). Je suis navré, Mesdames et Messieurs, que vous soyez obligés de subir ce moment particulier – puisque, encore une fois, le rapporteur a décidé de transformer cette commission d’enquête en inquisition…

M. Charles Alloncle, rapporteur. Mais vous êtes arrivé à la fin !

M. Aurélien Saintoul (LFI-NFP). Je suis libre de mon intervention ! Grâce à mes équipes, je sais ce qu’il se passe dans cette salle, et vous ne m’empêcherez pas de parler.

M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Monsieur Saintoul, vous avez vous-même été rapporteur par le passé… Je crois que vous avez exercé votre mission comme vous l’entendiez. Je ne vous ai jamais jugé, pas plus que je ne juge M. Alloncle…

M. Aurélien Saintoul (LFI-NFP). Vous êtes libre de le faire, cela ne me pose aucun problème. En revanche, je dispose de deux minutes de temps de parole, pendant lesquelles je suis libre de qualifier le travail du rapporteur Alloncle comme il me chante. Je tiens à dire aux personnes auditionnées qu’elles ont subi un mauvais traitement et j’en ai parfaitement le droit. Ça commence à bien faire !

M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Je rappelle simplement que lorsque vous décidiez, en tant que rapporteur, de convoquer diverses personnes, personne ne vous a remis en cause. Vous n’allez tout de même pas reprocher à une commission d’enquête consacrée à l’audiovisuel public d’entendre des représentants syndicaux ! Qu’auriez-vous dit si nous ne les avions pas reçus ?

M. Aurélien Saintoul (LFI-NFP). Ce n’est absolument pas ce que j’ai fait : j’ai dit que le rapporteur leur avait fait souffrir un mauvais moment, un interrogatoire, ce qui n’est pas le but de cette commission d’enquête.

M. Charles Alloncle, rapporteur. De quel droit vous permettez-vous de donner des leçons ? Vous n’avez assisté qu’à vingt minutes d’audition !

M. Aurélien Saintoul (LFI-NFP). M. le rapporteur a manifestement un problème avec les libertés syndicales !

M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Un peu de calme, chers collègues ! Je vous prie de m’excuser, monsieur Saintoul : je croyais avoir compris que vous critiquiez le principe même de cette audition. Je vous demande néanmoins de ne pas mettre en cause le rapporteur et je vous invite maintenant à poser votre question.

M. Aurélien Saintoul (LFI-NFP). Je suis ravi, au contraire, d’entendre les syndicats, qui sont les meilleurs spécialistes de la vie de leur entreprise et dont la diversité est garante de la pluralité des opinions qui s’expriment sur les antennes.

En revanche, je note que le rapporteur fait preuve d’une méconnaissance totale des libertés syndicales et qu’il les digère même très mal, parce qu’il est membre de l’extrême droite – il est d’ailleurs parfaitement logique que des syndicalistes ne soient pas à l’aise avec l’idée que l’extrême droite puisse gouverner un jour, tant cette dernière en a après leurs libertés. Ses questions l’ont largement montré, puisqu’il a sous-entendu qu’il n’était pas possible pour des syndicats de s’exprimer sur le bien public. Fort heureusement, beaucoup ne partagent pas cette conception du syndicalisme. Plusieurs organisations syndicales se réfèrent d’ailleurs à la Charte d’Amiens, à laquelle le rapporteur pourra se reporter : cela l’instruira.

M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Vous n’êtes pas obligé, dans cette enceinte, de commenter l’attitude du rapporteur. Vous pourrez le faire sur vos réseaux sociaux.

M. Aurélien Saintoul (LFI-NFP). Je n’ai que deux minutes de temps de parole. Vous passez votre temps à commenter les questions et la pertinence des propos des uns et des autres. Laissez-moi m’exprimer !

M. le président Jérémie Patrier-Leitus. On m’a assez reproché de vouloir bâillonner le rapporteur ; je demande simplement qu’on respecte l’ensemble des intervenants. Posez votre question.

M. Aurélien Saintoul (LFI-NFP). J’ai dit ce que j’avais à dire sur la façon dont le rapporteur travestit les propos des personnes auditionnées.

Ma question porte sur le climat social qui règne à France Télévisions. Delphine Ernotte a dénoncé l’accord d’entreprise en vigueur. J’aimerais vous entendre sur ce point.

M. Charles Alloncle, rapporteur. J’ai déjà posé cette question… Seulement, vous n’étiez pas là !

M. Aurélien Saintoul (LFI-NFP). J’étais dans l’hémicycle où l’extrême droite tentait de faire avancer ses pions : j’ai fait ma part du travail en allant voter contre son texte.

M. Charles Alloncle, rapporteur. Avant de m’attaquer, écoutez mes questions !

M. Aurélien Saintoul (LFI-NFP). Je donne aux intervenants la possibilité de développer leur réponse.

M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Cette commission d’enquête n’est pas un tribunal politique mais elle n’est pas non plus une tribune. Je demande qu’on respecte non seulement les personnes auditionnées mais aussi le rapporteur. Je n’ai eu de cesse, quand vous étiez vous-même rapporteur d’une commission d’enquête, de demander que vous soyez respecté, même si je désapprouvais vos méthodes.

M. Aurélien Saintoul (LFI-NFP). Je me défendais alors tout seul, comme un grand garçon.

M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Ne remettez pas en cause le rapporteur ! Chacun sait pertinemment que LFI et l’UDR ne partagent pas les mêmes idées et que vous ne partirez pas en vacances ensemble.

M. Aurélien Saintoul (LFI-NFP). Ce n’est pas une question de vacances, mais de mise en cause des libertés syndicales !

M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Ce n’est pas une raison pour manquer de respect au rapporteur, d’autant que les échanges ont jusqu’à présent été très courtois – j’en suis le garant et je crois que les personnes auditionnées en conviendront. On peut remettre en question la pertinence de ses questions, mais il a respecté les forces syndicales, qui ont apporté des réponses approfondies. Terminons cette audition dans des conditions dignes et respectueuses.

Mme Eléonore Duplay. Pour en revenir au climat social, la CGT regrette évidemment – et a contesté – la manière dont s’est déroulée la dénonciation de l’accord collectif : elle a eu lieu à l’occasion d’un conseil d’administration sans avoir été mise à l’ordre du jour, à tel point qu’un membre qui n’était pas présent et votait par procuration a dû faire modifier son vote.

Nous regrettons d’autant plus cette méthode que l’accord collectif peut tout à fait évoluer. Une trentaine d’avenants ont d’ailleurs été adoptés depuis sa signature, permettant à l’entreprise et aux métiers d’évoluer. Les choses n’étaient donc pas bloquées. Ce que nous craignons, c’est que cette dénonciation conduise à une forme de réorganisation encore plus brutale que celles que nous avons connues ces dernières années.

Mme Calvez estime que les fusions peuvent parfois permettre de gagner en puissance. Ce n’est pas ce que l’on observe si l’on se réfère à celle des rédactions de France 2 et de France 3. Bien au contraire, cette opération a d’abord donné lieu à la disparition de « Soir 3 », une édition d’information nationale très suivie et appréciée des téléspectateurs, qui leur permettait de s’informer à 23 heures. Puis sont venus, dans le cadre de la réforme Tempo, la suppression des éditions nationales de France 3 et le lancement des éditions « Ici ». Les journaux nationaux de France 2 et de France 3 ont ainsi été remplacés par des sujets nationaux diffusés dans les antennes régionales, ces dernières étant censées avoir la main sur l’actualité nationale et internationale.

Nous avons compté le nombre de thématiques abordées dans chaque journal. Dans les éditions nationales du midi ou du soir de France 3, on en comptait entre dix et quinze. La ligne éditoriale était en outre différente de celle de France 2. Par exemple, lorsqu’il s’est agi de traiter du recyclage des emballages, France 2 avait produit un reportage très largement centré sur les chiffres, tandis que France 3 avait choisi de retracer le parcours d’un pot de yaourt : les deux approches étaient complémentaires. C’est ce qu’on appelle la pluralité éditoriale. Tout comme France Culture, France Inter et France Info proposent des journaux différents, dont personne ne conteste l’intérêt, France 2 et France 3 avaient des éditions différentes. Désormais, une édition régionale sur France 3 diffuse au maximum quatre ou cinq sujets relatifs à l’information nationale et internationale et le temps d’antenne consacré à l’actualité régionale a été réduit.

Instruits par cette expérience, nous ne voyons nullement dans les projets de fusions un gage de puissance accrue.

Mme Ayda Hadizadeh (SOC). Certains d’entre vous ont souligné la dégradation des conditions sociales et de travail, ajoutant que le climat d’attaques répétées contre l’audiovisuel public nourri par cette commission d’enquête, créait des souffrances au travail inédites. Pouvez-vous en dire un peu plus ? Ce constat est particulièrement navrant : une commission d’enquête n’a pas vocation à créer de la souffrance, mais à chercher une vérité. Si nous pouvons rectifier le tir, nous devons absolument le faire.

M. le président Jérémie Patrier-Leitus. J’ai effectivement rappelé, en introduction, que l’audiovisuel public ne regroupait pas des entités abstraites, mais des salariés, et que cette commission d’enquête, si elle devait conduire son travail jusqu’au bout, n’avait nullement vocation à démolir les salariés de l’audiovisuel public.

M. Christophe Pauly. Notre propos liminaire était très dense ; nous pourrions développer bien des sujets mais, malheureusement, cette audition semble toucher à sa fin sans que nous ayons pu traiter en profondeur de la question des conditions de travail des salariés.

Nous avons effectivement indiqué que les prolongements de cette commission créent, jour après jour, une souffrance chez des gens qui travaillent au quotidien pour l’audiovisuel public. Vous auditionnez de très nombreuses personnes, mais je vous invite à venir nous voir travailler et à découvrir la réalité. Sans doute n’est-ce pas votre volonté, mais tous les débats suscités par vos travaux atteignent les personnes concernées au quotidien.

Si cela ne durait qu’une journée, ce serait une chose mais c’est loin d’être le cas – et cela continue ! Nous sommes habitués qu’à chaque échéance électorale, des partis politiques ou des candidats aient leur projet pour l’audiovisuel public : nous vivons dans ce climat, à ce rythme, depuis trente ou quarante ans. Or cela n’est jamais abordé ni pris en considération. Si on essaye sans cesse de tirer des conclusions pour l’audiovisuel public sur la base d’un événement exceptionnel, il est un peu compliqué pour nous de répondre et d’être constructif.

M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Je profite de votre intervention pour rappeler la responsabilité qui incombe aux politiques : nous devons arbitrer et dire ce que nous voulons pour l’audiovisuel public. Tout salarié a besoin de visibilité sur l’avenir de son entreprise et de sa gouvernance. Que chaque candidat présente son projet pour l’audiovisuel public dans le cadre d’une campagne présidentielle me paraît tout à fait normal, car il s’agit d’un élément essentiel de notre démocratie. En revanche, il nous faut trancher sur les réformes en cours. Une proposition de loi, dont je suis le rapporteur, est en discussion depuis maintenant plusieurs mois. Il est temps que l’Assemblée nationale décide définitivement si, oui ou non, nous comptons créer une holding de l’audiovisuel public.

M. Aurélien Saintoul (LFI-NFP). Nous avons déjà repoussé ce texte en adoptant une motion de rejet préalable. N’insistez pas !

Mme Yvonne Roehrig. Je voulais compléter les propos de mon collègue sur le climat général. Il y a eu tous les débats sur la holding et la fusion. L’accord collectif a été dénoncé d’une façon très brutale. Les salariés ont très mal vécu la remise en cause de notre texte fondateur : toute notre vie professionnelle est contenue dans ces 350 pages, ce qui est très rare. Et maintenant une commission qui « convoque », qui « auditionne » – ce sont des mots durs pour les salariés. Sur le terrain, ils s’entendent dire qu’ils gagnent plus de 70 000 euros par an, qu’ils gagnent en moyenne 5 000 euros par mois ; on les interroge sur leur voiture de fonction. C’est extrêmement dur pour un salarié lambda de France Télévisions, qui ne gagne pas 70 000 euros par an. Pour ma part, je ne les gagne pas et j’ai trente-deux ans de maison. Alors, qui les gagne ? Être remis en cause en tant qu’individu qui a choisi le service public, en tant que professionnel qui veut bien faire son métier, cette petite musique de fond qui, depuis quelques années, nous enlève notre légitimité, c’est très dur.

Qui plus est, à cause des économies, nos conditions de travail se dégradent. Tout le monde est stressé en permanence, les encadrants sont sous pression – je ne voudrais pas être encadrant intermédiaire à France Télévisions. On sent que Delphine Ernotte elle-même est sous pression, puisqu’elle prend des décisions qu’elle n’aurait peut-être pas prises il y a six mois et qu’on ne comprend pas toujours. L’entreprise est en restructuration permanente depuis dix ans. Comprenez que le salarié lambda s’interroge sur son avenir. Jamais je n’ai entendu autant de gens me dire qu’ils étaient allés sur le site de la caisse de retraite pour voir quand ils pourraient partir et se demander si l’indemnité de départ à la retraite serait maintenue dans les prochaines années. Nous en sommes là. Des gens qui aimaient leur métier, qui l’ont choisi viennent nous voir pour savoir quand ils pourront partir, parce qu’ils n’en peuvent plus. Oui, c’est grave. Oui, il y a une responsabilité des politiques et de l’ensemble de la société, qui semble ne plus savoir quel trésor elle a entre les mains avec cet audiovisuel public.

Mme Éléonore Duplay. C’est pour toutes ces raisons que nous avions souhaité faire un long propos liminaire, que nous avons malheureusement dû raccourcir parce que nous l’avions calibré sur dix minutes.

M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Je vous ai laissé la parole huit minutes. Je vous laisse conclure aussi longtemps que vous le souhaitez.

Mme Éléonore Duplay. Nous voulions dans cette introduction rappeler à quel point France Télévisions est un service qu’utilisent tous les Français au quotidien, parfois même sans s’en rendre compte. Quand un enseignant se sert de la plateforme Lumni pour diffuser un contenu pédagogique en classe, c’est également France Télévisions. Il ne faut pas oublier non plus le financement du cinéma, celui de la création, de l’animation.

Le problème n’est pas tant l’existence de cette commission que ce qui s’en dit sur les réseaux sociaux ou dans une certaine presse. Quand on lit que ce serait bien de ne plus financer l’audiovisuel public pour réparer des églises, c’est extrêmement violent pour nous. Comme le disait Yvonne Roehrig, j’entends autour de moi des gens qui se demandent quand ils vont partir à la retraite ou qui s’interrogent sur leur avenir professionnel si France Télévisions devait ne plus être financée.

M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Il était important que vous puissiez expliquer à la représentation nationale que, quelles que soient les convictions politiques – de la privatisation au renforcement de l’audiovisuel public –, derrière, il y a des salariés qu’il faut entendre. Dans cette commission d’enquête, nous exerçons notre mission de député en contrôlant les entreprises publiques et leur utilisation de l’argent public. Mais nous devons, à chaque instant, prendre en compte le fait qu’il y a derrière cela des hommes et des femmes qui se lèvent le matin pour aller travailler et qui exercent une mission de service public.

Mme Mathilde Goupil. Je souscris à tout ce qui a été dit par mes confrères et mes consœurs sur l’inquiétude que suscite cette commission et, plus largement, le débat politique sur la place de l’audiovisuel public. Évidemment, c’est de l’argent public. Évidemment, nous devons être responsables et je pense, à cet égard, que tous les salariés de France Télévisions ont à cœur de l’être. Nous sommes parfois assez effarés d’entendre parler dans cette commission de nos prétendus avantages, qui sont très loin de notre réalité quotidienne.

Pour conclure, je voulais rappeler que France Télévisions, c’est une entreprise qui se modernise. J’ai travaillé dans le privé et cela a du sens pour une jeune journaliste comme moi de travailler pour le service public. J’ai l’impression que l’on fait parfois ici le portrait d’un mammouth qui ne saurait se réformer. Ce n’est pas le cas. Nous avons signé une trentaine d’accords collectifs…

M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Je vous demande de ne pas commenter la commission d’enquête, d’autant que le rapporteur a dû partir. Nous exerçons, comme je l’ai dit, notre mission de contrôle. Je n’ai cessé de rappeler que les questions devaient être posées dans un cadre digne et respectueux des personnes auditionnées, ce qui m’a d’ailleurs valu des accusations de censure. Lors de cette audition, il y a eu du respect, de l’écoute, un dialogue constructif. Je suis le garant du bon déroulement de la commission d’enquête. Essayons d’éviter de la commenter. Je l’ai demandé aux collègues députés, je l’ai demandé au rapporteur et je vous le demande aussi. Je veillerai à ce que cette commission aille jusqu’à son terme. Je ne censurerai ni ne bâillonnerai jamais le rapporteur. J’ai demandé que les propos ne soient ni instrumentalisés ni déformés, ni les miens, comme ça a été le cas récemment, ni ceux du rapporteur, ni les vôtres. Je veillerai à ce que les propos que vous avez tenus aujourd’hui ne le soient pas.

Mme Mathilde Goupil. Le but n’était pas de déformer vos propos, monsieur le président, mais de dire que nous avons tous ici fait le choix du service public et de France Télévisions. Nous représentons des salariés qui sont fiers de travailler pour France Télévisions. C’est une entreprise qui a toujours su se moderniser. Preuve en est la création d’un site internet il y a plus de dix ans, qui figure depuis des années sur le podium des sites d’information les plus lus en France. Preuve en est la création d’un service réseaux sociaux pour faire venir un nouveau public vers France Télévisions et l’information de service public. Preuve en est la création d’émissions spéciales d’information pour la jeunesse, « C quoi l’info ? » ou « Mission info », qui vient de battre un record d’audience – ça marche !

M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Je vous remercie tous pour cette audition approfondie et nourrie.

*


Table-ronde, ouverte à la presse, consacrée à la stratégie éditoriale de France Télévisions : M. Manuel Alduy, directeur du cinéma, des fictions internationales et jeunes adultes, Mme Alexandra Redde-Amiel, directrice des variétés, divertissements et jeux, M. Florent Dumont, directeur des magazines, M. Antonio Grigolini, directeur des documentaires, M. Philippe Martinetti, directeur délégué des antennes et des programmes, Mme Anne Holmes, directrice des programmes et de la fiction, M. Arnaud Lesaunier, directeur France TV Studio, France TV Distribution, et Mme Tiphaine de Raguenel, directrice des publics et de la stratégie éditoriale (27 janvier 2026)

M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Cette première audition de la semaine porte sur la stratégie éditoriale du groupe France Télévisions et accueille les dirigeants du groupe qui y participent. Les contraintes auxquelles nous sommes confrontés nous obligent à condenser les auditions ; j’ai bien conscience que vous représentez des champs du service public audiovisuel importants et très larges, et que les documentaires ne relèvent pas exactement des mêmes logiques que le cinéma ou les magazines, mais nous avons souhaité cette première table ronde afin d’avoir un aperçu de votre stratégie éditoriale. Des questions s’adresseront ensuite plus particulièrement à chacun d’entre vous ; nous aurons ainsi l’occasion de mesurer la diversité des programmes offerts par France Télévisions.

L’organisation de la stratégie éditoriale de votre groupe est assez pyramidale puisqu’elle est principalement assurée par le comité de stratégie éditoriale, qui a pour rôle de définir la feuille de route éditoriale et de valider les choix stratégiques de l’offre de programmes de France Télévisions sur l’ensemble des supports existants. Cette stratégie repose sur une formule claire – « informer, éduquer, divertir et rassembler » – et sur plusieurs directions dont vous êtes les représentants.

Monsieur Manuel Alduy, vous êtes à la tête de la direction du cinéma, des fictions internationales et jeunes adultes. Avant de prendre votre poste en avril 2022, vous avez travaillé successivement pour Canal+ et pour Walt Disney, de 2020 à 2021, avant d’être directeur du cinéma et du développement international pour la Ville de Paris de 2021 à 2022.

Madame Alexandra Redde-Amiel, vous êtes la directrice des variétés, des jeux et du divertissement depuis le mois de septembre 2019 ; auparavant, vous avez travaillé plusieurs années pour Endemol avant de passer notamment par M6 et Lagardère Studios.

Monsieur Florent Dumont, vous êtes le directeur des magazines depuis janvier 2025. Après un premier poste chez France 2 puis chez UGC Ciné Cité, vous avez été notamment directeur des antennes de France Télévisions de septembre 2020 à avril 2022 puis directeur adjoint des antennes et des programmes jusqu’en janvier 2025.

Monsieur Antonio Grigolini, vous êtes le directeur des documentaires. Entré il y a près de vingt ans à France Télévisions, vous avez été directeur des programmes et social TV, directeur de france.tv Slash puis directeur de la programmation et de l’éditorialisation des antennes non linéaires, avant de diriger les documentaires depuis avril 2023.

Monsieur Philippe Martinetti, vous représentez la direction des antennes et des programmes, dont vous êtes le directeur délégué. Nous vous avons déjà entendu aux côtés de Stéphane Sitbon-Gomez au mois de décembre dernier. Vous avez été spécialiste en communication marketing pour la Ville d’Ajaccio avant d’entrer chez France 3 en septembre 2011 ; vous êtes directeur délégué des antennes et des programmes depuis décembre 2023.

Madame Anne Holmes, vous êtes directrice des programmes et de la fiction depuis 2022. Avant d’intégrer France 3 en 2003, vous avez travaillé pour Hamster Production et JLA Productions ; depuis que vous occupez votre poste actuel, vous avez lancé des séries aussi connues qu’Un Village français ou Capitaine Marleau.

Monsieur Arnaud Lesaunier, vous êtes le directeur de France TV Studio et de France TV Distribution. Après avoir occupé plusieurs fonctions au sein de la Fédération des industries du cinéma, de l’audiovisuel et du multimédia (Ficam) et d’Euro Media France, vous entrez à France Télévisions en 2012 ; vous dirigez France TV Studio et France TV Distribution depuis septembre 2020.

Madame Tiphaine de Raguenel, vous êtes à la tête de la direction des publics et de la stratégie éditoriale depuis octobre 2020. Vous avez commencé votre carrière chez Aegis Media avant de travailler pour le groupe Lagardère, puis vous avez intégré France Télévisions en septembre 2012 ; vous avez notamment été directrice du département jeunesse pendant plus de huit ans.

Si l’on regarde l’évolution de la stratégie éditoriale de France Télévisions depuis quelques années, on peut déceler deux grandes tendances : l’accent est mis, d’une part, sur la jeunesse et, d’autre part, sur le numérique.

Les études montrent que 64 % de la consommation vidéo se fait encore à la télévision linéaire, en live, mais que 36 % se fait désormais à la demande – cette part ne cesse de croître et j’imagine que vous aurez l’occasion d’y revenir.

L’offre numérique est mise en avant sur les différentes plateformes de France Télévisions, notamment sur votre plateforme de streaming gratuit, qui attire 36 millions de visiteurs chaque mois. Pour la première fois, récemment, une série a davantage été visionnée sur france.tv que sur les postes de télévision proprement dits : la série Rivages a ainsi été consommée à 55 % sur la plateforme.

S’agissant de la dimension numérique, la présidente Delphine Ernotte a engagé la semaine dernière une profonde réorganisation de France Télévisions, dont l’objectif est de renforcer les compétences digitales du groupe.

Je vous propose de donner la parole pour dix minutes à M. Florent Dumont, qui se fera le porte-parole de l’ensemble des directeurs et directrices que nous avons le plaisir d’auditionner. Auparavant, je vous remercie de nous déclarer chacun et chacune tout autre intérêt public ou privé de nature à influencer vos déclarations.

L’article 6 de l’ordonnance du 17 novembre 1958 relative au fonctionnement des assemblées parlementaires impose aux personnes auditionnées par une commission d’enquête de prêter le serment de dire la vérité, toute la vérité, rien que la vérité.

(M. Antonio Grigolini, Mme Anne Holmes, M. Philippe Martinetti, M. Florent Dumont, Mme Alexandra Redde-Amiel, M. Arnaud Lesaunier, M. Manuel Alduy et Mme Tiphaine de Raguenel prêtent successivement serment.)

M. Florent Dumont, directeur des magazines de France Télévisions. Depuis le début de vos travaux, vous avez abordé des sujets essentiels qui touchent à la gouvernance, au financement et au fonctionnement de l’audiovisuel public. Je tiens à vous remercier de donner aux directeurs éditoriaux que nous sommes l’occasion de s’attarder sur ce qui constitue le cœur de métier de France Télévisions, à savoir les contenus, les programmes et la manière dont ils rencontrent les publics.

Lorsque les Français allument leur télévision, se rendent sur la plateforme france.tv ou regardent des extraits de nos programmes sur les réseaux sociaux, ils ne voient ni une organisation, ni un budget, ni une ligne comptable : ils voient « Secrets d’histoire » ou « Le monde de Jamy », « Fort Boyard » ou « 100 % Logique », « Rendez-vous en terre inconnue », « Des racines et des ailes » ou « Échappées belles », Alex Hugo ou Un si grand soleil, les éditions d’informations nationales et régionales, « Envoyé spécial », « Télématin », Okoo pour les plus jeunes d’entre eux, « Affaire conclue » ou « N’oubliez pas les paroles »… J’arrête là l’énumération des rendez-vous qui structurent l’offre de France Télévisions – vous les connaissez, tout comme les Français que vous représentez et dont plus de 50 millions nous regardent chaque semaine. Ces contenus font partie du quotidien des Français, de leur mémoire collective, de ces rendez-vous familiers qui accompagnent les moments de vie, les grandes émotions comme les jours ordinaires.

Le travail qui permet de les faire exister s’inscrit dans un cadre très clair : le cahier des charges de France Télévisions. Ce texte n’est pas une contrainte abstraite : c’est un projet de société. Il définit ce que la nation attend de son audiovisuel public : « La société nationale de programmes France Télévisions conçoit et diffuse des programmes qui répondent à des missions d’information, d’éducation, de culture, de divertissement et de cohésion sociale. » Tout est dit, ou presque. Les directeurs éditoriaux que vous auditionnez sont des professionnels de la télévision qui, depuis de nombreuses années, consacrent leur énergie à une mission simple à formuler mais exigeante à remplir : faire se rencontrer un contenu et un public chaque jour, partout en France. Une question traverse en permanence notre travail : si le service public ne le fait pas, alors qui le fera ? Qui proposera des programmes commémoratifs comme ceux consacrés au 13 novembre ou à l’entrée au Panthéon de Robert Badinter, qui ont fait l’objet de soirées spéciales sur nos antennes ? Qui mettra en valeur l’authenticité de nos territoires et la richesse de notre patrimoine à travers des collections de documentaires régionaux ? Qui fera rayonner la création française et les héros emblématiques que sont Astrid et Raphaëlle ou Capitaine Marleau ? Qui, enfin, lancera « Les rencontres du Papotin », deuxième format le plus adapté dans le monde en 2025 ?

La première mission qui nous est confiée est d’informer et d’aider les Français à comprendre le monde dans lequel ils vivent. Le cahier des charges le formule sans ambiguïté : « France Télévisions assure une émission d’information pluraliste, honnête et indépendante, contribuant à la compréhension de l’actualité et des enjeux contemporains. » Or l’information s’exerce aujourd’hui dans un environnement profondément fragilisé. La circulation accélérée de contenus non vérifiés, la montée de la désinformation, la fatigue informationnelle et la défiance à l’égard des médias constituent des défis majeurs. Je ne m’étendrai pas sur notre offre d’information car je sais qu’une audition lui sera consacrée demain. Il me paraît néanmoins important de souligner la force du rendez-vous, le plus souvent en direct. Le traitement de l’actualité dépasse largement les seuls journaux télévisés ; il se fait au travers de magazines de décryptage comme « C dans l’air », « C politique » ou « C ce soir », et de talk-shows quotidiens ou hebdomadaires comme « C à vous » ou « Quelle époque ! ». Dans ce contexte, la télévision linéaire reste centrale dans l’offre de France Télévisions pour une raison précise : sa capacité unique à rassembler massivement, au même moment, autour d’un même contenu. Là où les usages sont fragmentés, nous recréons du commun.

Le direct, en particulier, s’accompagne d’un devoir accru de vigilance et d’exemplarité. Il donne par ailleurs lieu à la diffusion de grands événements qui animent la vie de la nation, qu’il s’agisse des grandes commémorations nationales – cérémonie du 14 juillet, réouverture de Notre-Dame de Paris, grande soirée du 31 décembre – ou de grands rendez-vous sportifs – Tour de France et Jeux olympiques en point d’orgue. Ces moments sont pensés comme des temps de rassemblement, de mémoire, de partage collectif. Là encore, le service public joue un rôle que nul autre acteur ne peut assumer avec la même constance.

Comprendre le monde dans lequel nous vivons suppose enfin de s’inscrire dans le temps long ; c’est le rôle essentiel du documentaire et des grands formats de connaissances. Comprendre ne se limite pas à l’actualité immédiate mais passe par l’histoire, les sciences, la culture, la géopolitique, la société, la littérature. La série documentaire « Crimes contre l’humanité », qui traite par exemple des grands procès de Barbie, Papon et Touvier ; 13 novembre, le choix de Sonia ; les rendez-vous hebdomadaires « Science grand format », ou « Le monde en face », qui propose des documentaires consacrés aux grands enjeux internationaux ; ou encore « La grande librairie », magazine littéraire diffusé chaque semaine en première partie de soirée : ces programmes emblématiques offrent des clés de lecture durables, accessibles et exigeantes. C’est aussi la mission de Lumni, notre offre éducative, numérique, gratuite, qui aide les élèves de la maternelle à la terminale non seulement à réviser leurs cours mais aussi à s’éveiller au monde et à développer leur esprit critique et leur culture générale.

La deuxième mission qui nous est confiée est de divertir et d’accompagner les Français au quotidien et sur tous les supports. La création constitue l’un des piliers les plus visibles et les plus attendus de l’action du service audiovisuel public. Elle fait appel aux imaginaires, raconte des histoires, propose des récits dans lesquels les Français peuvent se reconnaître, réfléchir, rêver. De fait, alors que les plateformes américaines ont envahi le marché national, France Télévisions est le premier éditeur de fictions françaises qui, en mêlant héros populaires et audaces créatives, ont su rassembler et surprendre. De la collection des Meurtres à…, ancrée dans nos régions, à la série événement Des vivants, qui retrace le parcours de survivants du 13 novembre, de l’adaptation de La Peste de Camus à la série fantastique Anaon, bientôt diffusée sur nos antennes, la fiction renouvelle les écritures, met en avant le patrimoine historique et littéraire et s’inscrit en résonance avec les évolutions de la société contemporaine.

Le cinéma constitue également une contribution essentielle du service public à la diversité des récits, à la liberté de création et au rayonnement de la culture française. Ces dernières années, cet engagement s’est traduit par le soutien à des films qui ont rencontré à la fois le public et la reconnaissance critique : Anatomie d’une chute, Palme d’or à Cannes et multirécompensé à l’international, Le Règne animal, salué pour son ambition artistique et son succès public, ou encore Je verrai toujours vos visages, qui a profondément touché les spectateurs, illustrent la diversité des œuvres soutenues par France Télévisions.

Cette ambition s’exprime aussi dans l’animation, avec des œuvres exigeantes et singulières capables de toucher tous les publics. Des films comme Arco ou Amélie et la métaphysique des tubes, tous deux nommés aux Oscars 2026, illustrent cette capacité du service public à accompagner une animation française créative, audacieuse et reconnue à l’international. Elle s’exprime aussi très fortement dans le spectacle vivant, du registre classique aux formes les plus contemporaines. France Télévisions donne accès au plus grand nombre à des événements culturels majeurs, des Victoires de la musique aux grandes soirées de musique contemporaine, du concert de Gims aux captations de l’Opéra de Paris.

Enfin, le service public assume fièrement la mission d’accompagner les Français dans leur quotidien : il le fait d’abord grâce à son offre de jeux, véritable porte d’entrée dans la culture pour de nombreux téléspectateurs, du fauteuil de « Tout le monde veut prendre sa place » à la gymnastique intellectuelle de « Slam », deux créations originales françaises ; ensuite par l’intermédiaire de témoignages inspirants, qu’ils proviennent d’anonymes sur le plateau de « Ça commence aujourd’hui » ou de personnalités dans le grenier d’« Un dimanche à la campagne » ; et enfin en répondant aux questions que se posent les Français sur leur santé physique ou mentale dans « Le mag de la santé » et dans « Bel & bien », ou sur la famille et la parentalité dans « Les maternelles ». Ces programmes offrent des repères, de l’écoute, de l’utilité concrète. Ils donnent la parole aux Français de tous horizons. Ils permettent de s’identifier, de se comprendre, de dialoguer. Dans une société de plus en plus fragmentée, ils jouent un rôle essentiel : ils créent du lien, favorisent l’écoute mutuelle et rappellent ce qui rassemble. C’est bien en cela que réside la mission du service public : être présent dans les grands moments comme dans les moments ordinaires, divertir sans détourner du réel, accompagner et s’adresser à tous les Français, continuer à rassembler là où les modes de consommation contemporains poussent à la dispersion.

Je voudrais terminer, si vous me le permettez, sur une note plus personnelle. Issu d’un milieu populaire, en zone rurale, j’ai eu la chance de grandir entouré de personnes qui m’ont inculqué deux valeurs cardinales : l’importance de l’éducation et la nécessité de l’accès à la culture pour tous. La télévision publique a été pour moi une source d’ouverture sur le monde et un vecteur d’émancipation. De mon premier stage étudiant au sein de la direction des études de France 2, il y a vingt-cinq ans, aux responsabilités éditoriales et managériales qui sont les miennes aujourd’hui, j’ai toujours eu à cœur de défendre un audiovisuel public à la fois puissant et exigeant, populaire et de qualité, créatif et scrupuleusement respectueux de son cahier des charges. Ce parcours, c’est un parcours parmi ceux des huit professionnels qui sont devant vous ; un parcours parmi ceux des collaborateurs et des collaboratrices qui forment nos équipes. Nous sommes tous différents, tous singuliers mais animés par un dénominateur commun : un sens aigu de notre responsabilité dans l’exercice de nos missions et un attachement viscéral aux valeurs du service public.

M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Merci de vous être fait l’écho des huit directions que vous représentez. Avant de céder la parole au rapporteur, je veux vous poser trois questions. Ma première question a trait au virage numérique engagé par Delphine Ernotte qui a annoncé, à la suite de son audition devant cette commission, ce qui constitue sans doute la plus grande réforme de France Télévisions depuis plus de vingt ans. Elle a indiqué vouloir engager le groupe vers un modèle « streaming first », mettant donc l’accent sur le streaming. Comment cette orientation affecte-t-elle la manière dont vous pensez vos contenus, vos offres et vos programmes ?

Ma deuxième question concerne la stratégie que vous menez à la tête de la direction des documentaires. L’éviction de Mme Catherine Alvaresse, licenciée en mars 2023, a beaucoup fait parler à l’époque : son remplacement a suscité de l’émotion et des interrogations dans le milieu de la production. Selon certaines informations de presse – que je cite sous réserve –, il lui aurait notamment été reproché un recours jugé excessif à des producteurs indépendants, alors que la direction aurait préféré privilégier des productions internes, des animateurs-producteurs maison ou des agences de presse de plus grande envergure. Ma question va cependant au-delà de ce choix de personnes : quelle stratégie avez-vous déployée depuis votre arrivée et en quoi diffère-t-elle de celle qui prévalait auparavant ?

Enfin, ma troisième question porte sur un sujet d’actualité qui suscite l’émoi de la classe politique dans son ensemble et des Français. La direction de France Télévisions a pris la décision, il y a quelques semaines, d’interdire aux équipes des émissions « C à vous » et « C ce soir » de recevoir des invités politiques, qu’ils soient ministres, parlementaires ou élus locaux. Cette mesure ferait suite à une mise en garde de l’Arcom (Autorité de régulation de la communication audiovisuelle et numérique) concernant le non-respect des temps de parole et du pluralisme politique par France Télévisions dans ses émissions. À titre personnel, cette décision me semble funeste car le service public audiovisuel a toujours permis, lors des grands rendez-vous démocratiques, de donner la parole aux responsables politiques de tous bords ; on sait par exemple qu’au moment des élections législatives, France 3 joue un rôle essentiel en organisant des débats partout en France. Nous sommes donc surpris par cette décision.

Pouvez-vous nous confirmer que les responsables politiques sont désormais exclus de ces deux émissions importantes du débat public, ce qui traduirait l’incapacité de ces dernières à faire respecter le pluralisme ? Je m’appuie là sur une déclaration qui nous a tous surpris, quelle que soit notre sensibilité politique, et qui émane d’un syndicat de votre groupe : il nous a été expliqué que le recours à des producteurs privés pour des émissions consacrées à la politique ne permettait pas toujours à la direction de France Télévisions de garantir le respect du pluralisme. Si ce constat est bien à l’origine de la mise en garde de l’Arcom et du choix de suspendre les invitations de personnalités politiques, cela ne peut qu’interroger la représentation nationale et les Français. Je ne pouvais pas ne pas vous poser cette question d’actualité, qui me paraît essentielle dans le cadre de notre discussion.

Il y aura bien d’autres sujets à aborder, que ce soit sur le cinéma, les séries ou la fiction, et je sais que M. le rapporteur a de nombreuses questions à vous poser. Je vous laisse répondre à celles que je viens de poser avant de lui céder la parole.

Mme Tiphaine de Raguenel, directrice des publics et de la stratégie éditoriale. L’évolution envisagée de l’organisation de France Télévisions s’inscrit pleinement dans le projet de Delphine Ernotte-Cunci mais également dans la continuité des mouvements engagés ces cinq dernières années. Nous avons en effet opéré une mutation profonde de notre offre, qui s’est traduite par un basculement des chaînes traditionnelles – France 2, France 3, France 4 et France 5, ainsi que France Info – vers nos deux plateformes, france.tv et franceinfo.fr ; celles-ci sont devenues nos antennes principales.

Notre conviction est simple : pour continuer à assurer la pérennité du service public, nous devons nous adapter à l’évolution des usages de nos publics. Pour mettre ces changements en perspective, permettez-moi de citer quelques chiffres. Selon Médiamétrie, un Français de 4 ans et plus consomme en moyenne quatre heures quatorze de vidéo par jour. Si 61 % de cette consommation s’effectuent encore sur la télévision en live, les 39 % restants relèvent désormais d’offres à la demande, qu’il s’agisse de vidéos en ligne sur les réseaux sociaux ou sur des plateformes comme YouTube, ou encore de services de SVOD (vidéo à la demande par abonnement) et de BVOD (vidéo à la demande diffusée par les diffuseurs) – lesquels représentent à eux seuls 15 % de ce type de consommation. Cette tendance est inexorable : la part de la consommation à la demande a progressé de 3 points en un an – elle s’établissait autour de 36 % en 2024. Chez les moins de 50 ans, ce mode représente désormais plus de la moitié du temps global de consommation et chez les jeunes adultes, le live ne compte plus que pour moins de 20 % du temps passé à regarder des vidéos ; l’essentiel se fait en ligne – sur YouTube ou sur les réseaux sociaux – plutôt que sur les plateformes de SVOD et de BVOD, dont l’usage reste assez minoritaire chez les moins de 25 ans.

Dans ce contexte, il nous semble indispensable d’adapter nos offres. Nous devons d’abord le faire en matière de distribution : l’ensemble de nos œuvres doivent être disponibles sur notre plateforme france.tv, qui est distribuée dans tous les environnements dans lesquels les publics peuvent être amenés à consommer des programmes – écrans de télévision, mobiles, ordinateurs et tablettes. Nous devons aussi repenser nos contenus, et c’est sans doute là le cœur de notre nouvelle organisation. Nous devons affronter les défis à venir, notamment l’avènement de l’intelligence artificielle générative, qui va provoquer des changements considérables, en posant les bases susceptibles d’assurer la pérennité de l’audiovisuel public. Des outils comme ChatGPT ont été pris en main très rapidement par nos publics, notamment les plus jeunes, et font désormais partie de leur quotidien ; ils figurent aussi parmi les moyens de production utilisés par tous nos partenaires.

Ce monde du « à la demande » est aussi celui de la fragmentation des audiences, qui rend plus difficile de rassembler les publics. Si la télévision offre encore des opportunités de rassemblement, comme l’ont démontré les Jeux olympiques de Paris, en 2024, les consommations deviennent de plus en plus affinitaires ; elles se portent sur des programmes ou des créateurs de contenus, par exemple sur YouTube, qui se montrent capables de fédérer une partie du public, mais une partie seulement. Pour le service public, il y a là un vrai défi : comment concilier la volonté de rassembler le public et notre exigence de qualité avec ces logiques affinitaires ?

Ces évolutions des usages nous amènent aussi à repenser nos contenus pour les moderniser et répondre à ces nouveaux besoins. Nous nous fixons six objectifs forts, au premier rang desquels le renforcement de l’information de service public sur tous les points de contact. Les réseaux sociaux étant devenus la première source d’information des jeunes, nous nous devons d’y être présents : le service public doit produire de l’information de qualité dans ces environnements.

Par ailleurs, il est temps que l’expertise numérique, autrefois isolée dans une direction spécifique qui gérait notamment les produits france.tv et franceinfo.fr, soit présente au plus près de l’ensemble des métiers du groupe. C’est l’un des objectifs fondamentaux de notre réorganisation : nous avons réuni l’expertise technologique de la diffusion linéaire et celle liée à la construction de nos plateformes propriétaires au sein d’une direction unique.

Enfin, il s’agit plus spécifiquement, pour nos programmateurs, de repenser nos contenus. Le succès de france.tv, qui est la première plateforme de vidéos à la demande gratuite en France, avec plus de 39 millions de visiteurs uniques par mois en moyenne en 2025, s’est construit sur la diversification de notre offre de fictions. Alors qu’il y a dix ans, l’essentiel de cette offre reposait, en dehors de quelques séries, sur des unitaires de 90 minutes, nous sommes désormais en mesure de proposer des miniséries feuilletonnantes. Un tel format, qui était un cauchemar à programmer en linéaire, est devenu un pilier de notre offre éditoriale et nous permet de diversifier les arènes et les univers proposés à nos publics. La consommation à la demande représente plus de la moitié des contacts avec ce type de séries. Nous devons aussi nous employer à définir les contenus de service public que nous pouvons offrir sur les réseaux sociaux et sur les plateformes comme YouTube, ainsi que les cadres de partenariat qui nous permettront de travailler avec eux.

M. le président Jérémie Patrier-Leitus. J’ai ouvert un champ de réflexion très vaste et je vous sais gré d’avoir présenté tous ces enjeux avec autant de concision. Toutefois, avant de céder la parole à M. le rapporteur, j’aimerais obtenir une réponse – peut-être plus rapide – concernant la direction des documentaires. Pourriez-vous nous éclairer sur les raisons qui ont conduit à l’éviction que j’évoquais, mais surtout nous exposer la stratégie que vous mettez en œuvre dans ce secteur ?

M. Antonio Grigolini, directeur des documentaires. J’ai en effet l’honneur de diriger l’unité documentaire de France Télévisions depuis près de trois ans. L’offre documentaire est structurante pour nos antennes, pour nos missions et pour nos publics. Elle est riche – c’est probablement la plus riche d’Europe – et très variée : chaque année, nous finançons et diffusons plus de 1 000 films, en collaboration avec plus de 360 producteurs différents. À cet égard, l’article 12 du décret fixant notre cahier des charges est explicite : il mentionne la primauté de France Télévisions dans le secteur du documentaire et évoque même « l’écart avec les chaînes privées ». Nous assumons pleinement ce rôle en finançant plus de 50 % de la production documentaire audiovisuelle en France. Au-delà de l’obligation légale, c’est pour nous une source de grande fierté. Nous sommes fiers de proposer une diversité inégalée de formats et de thématiques, du documentaire d’auteur à la grande série de première partie de soirée, couvrant des champs aussi variés que l’histoire, la culture, la géopolitique ou les sciences. Pour illustrer cette ambition, je pourrais citer des œuvres récentes telles que 13 novembre, le choix de Sonia...

M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Permettez-moi de vous interrompre. Je vous avais proposé d’intervenir chacun succinctement, en trois minutes, pour présenter vos directions respectives ; or France Télévisions a choisi de désigner un porte-parole, M. Dumont, ce que je respecte. Je vais vous laisser terminer – je ne veux pas être désagréable – mais si chacun détaille ses missions, un autre format aurait sans doute été plus adapté. Essayez de vous prêter au jeu des questions-réponses, parce que c’est de cette manière que fonctionne notre commission d’enquête.

M. Antonio Grigolini. Je voulais en venir au rôle central de France Télévisions dans le documentaire français, qui est un pilier essentiel de notre exception culturelle. Les acteurs de cette filière sont très attentifs aux évolutions de notre groupe, qui en est en quelque sorte le poumon. Il est vrai qu’au printemps 2023, au moment de ma nomination, des craintes se sont exprimées – plusieurs articles de presse s’en sont fait l’écho. Elles portaient essentiellement sur une possible dénaturation de notre offre, sur une remise en cause de la place de la production indépendante et sur un certain désintérêt pour le documentaire de création. Dès ma prise de fonction, j’ai tenu à rencontrer les principaux acteurs du documentaire français – syndicats de producteurs et sociétés d’auteurs. Il était primordial d’instaurer un dialogue de confiance avec l’écosystème ; ces échanges ont permis d’y parvenir et se poursuivent aujourd’hui, dans une période pourtant difficile pour l’ensemble de la filière.

Je pense pouvoir affirmer sereinement que depuis, les faits sont venus dissiper ces craintes. La part de la production indépendante dans le financement de nos programmes reste très largement dominante ; elle n’a pas faibli. De même, le volume de documentaires de création aidés par le CNC (Centre national du cinéma et de l’image animée) est resté stable ; il a même légèrement progressé l’année dernière. Nous continuons de collaborer avec une grande variété d’auteurs, de réalisateurs et de producteurs indépendants, en explorant une grande diversité de formats et d’écritures.

Parallèlement, depuis le printemps 2023, nous avons accéléré les chantiers éditoriaux que décrivait précédemment Tiphaine de Raguenel. Leur objectif est de renforcer la capacité de nos documentaires à rayonner et à rencontrer leurs publics dans un environnement qui n’est pas celui pour lequel la télévision linéaire a été pensée à l’origine, en l’occurrence les plateformes numériques. Qu’est-ce que cela signifie concrètement ?

M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Ce que j’essaie de comprendre, c’est ce que le remplacement de cette personne – qui a ensuite été embauchée chez un producteur avec lequel France Télévisions travaille – vous a permis de faire. La commission d’enquête n’a pas pour objet de juger ce choix ; je vous pose la question parce qu’il a suscité des interrogations.

M. Antonio Grigolini. Je peux vous répondre en citant nos chantiers éditoriaux, les missions et la variété éditoriale que nous avons injectée depuis. La performance des documentaires sur france.tv a enregistré une progression de 30 % l’année dernière. Nous avons multiplié par deux le nombre de séries documentaires. Nous avons ouvert des territoires éditoriaux qui restaient à explorer : des séries sportives, des documentaires d’anticipation… Nous avons proposé la première série documentaire à destination des enfants, un public auquel le documentaire ne s’adressait pas encore directement ; il y en a beaucoup sur eux, dont certains sont magnifiques, mais très peu leur sont destinés. Nous avons mené ces chantiers avec l’unité documentaire avec laquelle nous travaillons tous les jours ; c’est une équipe formidable, reconnue en France et à l’international. Nous les avons aussi menés avec la filière.

M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Je vous remercie pour cette réponse. Il est vrai qu’un responsable documentaire licencié par France Télévisions puis recruté par un producteur avec lequel travaille France Télévisions représente l’un de ces allers-retours sur lesquels les Français s’interrogent. Je sais que M. le rapporteur explore le sujet dans son rapport ; il vous posera sans doute des questions plus précises.

Pourriez-vous revenir rapidement sur la question de l’arrêt des invités politiques et du pluralisme politique ?

M. Florent Dumont. J’ai lu des articles ces derniers jours dans la presse et je suis ravi de pouvoir présenter ce point devant la commission. Nous sommes extrêmement attachés au pluralisme politique. C’est la loi de 1986 qui nous le demande et c’est l’article 35 de notre cahier des charges qui l’organise. Les temps de parole politique sont un enjeu majeur qui fait l’objet d’échanges très réguliers entre les équipes de France Télévisions – le secrétariat général, la direction de la déontologie et du pluralisme – et l’Arcom.

Le premier trimestre 2026 est particulier puisque les élections municipales auront lieu les 15 et 22 mars prochains. Il nous faudra alors piloter non pas un, mais trois décomptes. Le premier est le décompte traditionnel que demande l’Arcom, celui du temps de parole politique national. Lorsque s’ouvrira la période de communication officielle de la campagne, du 2 février au 15 mars pour le premier tour, puis du 16 au 22 mars pour le second tour, il y aura deux nouveaux décomptes : un décompte national pour les municipales en général et un décompte par circonscription, pour garantir l’équité de temps de parole des candidats de la circonscription concernée.

M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Vous avez raison de rappeler ces décomptes. Néanmoins, nous les connaissons, puisque nous faisons les lois.

M. Florent Dumont. Dans ce contexte, nous avons pris la décision de demander aux productions des magazines de France 5 de ne pas recevoir de personnel politique en ce début d’année. Ce n’est pas la première fois que cela arrive. Au premier trimestre 2020, la même mesure avait été appliquée expressément. Elle avait été levée le 16 mars 2020 en raison du confinement, qui avait reporté les élections municipales ; à partir du 17 mars 2020, on a donc retrouvé des invités politiques sur le plateau de « C à vous ». Mais, entre janvier et la mi-mars 2020, il n’y avait pas eu d’invité politique sur les plateaux de France 5.

Nous sommes en train d’élaborer le cadre de la campagne qui s’ouvrira à partir du 2 février. Pour le mois de janvier, nous avons adopté un principe de précaution concernant le temps de parole national – qui démarrait dès janvier – pour nous concentrer sur le traitement des municipales à partir de début février.

M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Ce n’est pas exactement ce qu’on m’a dit : l’Arcom vous aurait mis en garde parce que France Télévisions ne respectait pas totalement le pluralisme politique dans deux émissions de France 5. Vous nous expliquez, vous, que c’est une mesure préventive parce que le décompte du temps de parole n’est pas facile à assurer. Soyez précis ; vous êtes sous serment. Avez-vous pris cette décision à titre préventif ou en raison en raison de vos échanges avec l’Arcom ?

M. Florent Dumont. Je le répète, au premier trimestre 2020, qui était déjà un trimestre d’élections municipales, la même décision avait été prise. Pour bien traiter ces élections municipales-ci, nous avons pris cette décision pour les magazines de France 5.

M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Celle de ne pas avoir d’invité politique jusqu’à la fin des élections municipales ?

M. Florent Dumont. Non, jusqu’à l’ouverture de la campagne des municipales, c’est-à-dire lundi 2 février. Ensuite, nous reprendrons les invitations, avec les deux décomptes – celui de la campagne nationale et celui par circonscription.

M. Philippe Martinetti, directeur délégué des antennes et des programmes. Vous posez une question essentielle, celle qui anime nos discussions et nos échanges dans cette commission : la question du pluralisme. C’est notre responsabilité et, je dirai même plus, c’est l’éthique de la responsabilité. De Wallis-et-Futuna à Limoges, de Strasbourg à nos bureaux de Washington, nous sommes le premier producteur d’information en France. Vous avez évoqué la séquence des municipales qui s’ouvre et vous avez posé la question du dispositif déployé. J’ai dit à l’occasion d’une précédente audition que nous étions engagés, avec toutes nos équipes, dans une exigence de décentralisation, et même de déconcentration, puisque nous avons confié le pilotage de l’information de France 3 aux vingt-quatre rédactions régionales. Pour les municipales, nous allons proposer une centaine de débats avec autant d’invités politiques. Cela représente environ 180 duplex le soir des élections.

M. le président Jérémie Patrier-Leitus. L’Arcom a-t-elle considéré que le pluralisme n’était pas respecté sur les deux magazines de France 5, oui ou non ? C’est une question simple. Je voulais savoir si votre décision de ne pas avoir d’invités politiques pendant quelques semaines avait été prise de manière préventive.

M. Philippe Martinetti. Et en raison de l’ambition de faire porter par les antennes régionales la séquence des municipales.

M. Charles Alloncle, rapporteur. La première question que je souhaite vous poser est celle de votre stratégie éditoriale. L’indicateur clé pour juger de la performance de vos équipes est, vous en conviendrez, l’audience. Or la part d’audience de France Télévisions plafonne en 2025 à 29,4 %, en recul par rapport à l’année précédente, là où les chaînes privées concurrentes comme TF1, M6 et Canal+ sont en progression. Vous avez peu ou prou les mêmes audiences que le groupe TF1 mais votre budget de grille est deux fois plus élevé, vous avez deux fois plus de salariés – près de 9 000 –, vous n’avez pas de publicité après 20 heures et vous disposez de quatre chaînes sur les neuf premiers numéros, contre une seule pour TF1. Si l’on vous compare à vos concurrents européens, en Italie, la Rai avoisine les 40 %, et la télévision publique atteint les 50 % de part d’audience en Allemagne.

Ma question est simple : comment justifiez-vous qu’avec 2 milliards d’euros d’argent public, vous ayez à peu près les mêmes résultats que certaines chaînes privées commerciales et des résultats inférieurs à ceux des chaînes publiques européennes, alors que les montants qui vous sont alloués sont bien supérieurs ?

Mme Tiphaine de Raguenel. La part d’audience est un indicateur important. Nous avons en effet terminé l’année 2025 à 29,4 %. Nous étions à 29,8 % en 2024, une année qui revêtait un caractère exceptionnel du fait de la tenue en France des Jeux olympiques et paralympiques, qui ont largement contribué à l’augmentation des performances de France Télévisions. Avec 29,4 % de part d’audience, nous retrouvons le niveau de 2022. Il me semble qu’on ne peut pas parler d’un recul. Cette performance fait de nous le premier média de France.

Les comparaisons avec les acteurs internationaux sont toujours compliquées : en France, la première chaîne audiovisuelle a été privatisée, ce qui n’est pas le cas en Italie ou en Angleterre. Par ailleurs, le budget de l’audiovisuel public allemand est deux fois supérieur au budget français.

Il est important de préciser que nos objectifs concernent au moins autant le taux de couverture que la part d’audience. Ce qui importe le plus, dans un environnement où les usages évoluent, c’est le nombre de gens que nous touchons chaque mois ou chaque semaine. Chaque semaine, 80 % des Français regardent nos contenus au moins une fois, et 71 % des 15-24 ans, qui sont plus éloignés de la télévision. Il nous semble important de calculer l’âge moyen sur l’indicateur de couverture hebdomadaire, comme le font les autres médias – les médias numériques et la radio. Cet âge moyen est de 46 ans pour la télévision. L’âge moyen de France Télévisions est de 49 ans, quand celui de son principal concurrent, TF1, est à 47 ans.

Par ailleurs, France Télévisions a des missions qui n’incombent pas à ses principaux concurrents privés. Le réseau régional représente une part importante de nos salariés et nous sommes présents dans neuf territoires d’outre-mer. Ce réseau ultramarin ne figure d’ailleurs pas dans les audiences que je viens de mentionner, car Médiamétrie ne mesure l’audience qu’en métropole et en Corse.

M. Charles Alloncle, rapporteur. L’indicateur d’audience que vous évoquez, le reach, ou taux de couverture, comprend les gens qui auraient regardé vos contenus même dix secondes au cours du mois écoulé. Pensez-vous vraiment que cet indicateur, dont se prévaut régulièrement Mme Ernotte, soit la bonne manière de mesurer de votre audience ? Pour moi, l’indicateur clé est la part d’audience et il vous place à peu près au même niveau que TF1. Or, une fois retranchés les budgets locaux et ultra-marins, votre budget de grille est toujours supérieur à celui de TF1, votre nombre d’employés est toujours deux fois supérieur à celui de TF1, vous n’avez pas de publicité après 20 heures et vous disposez de quatre chaînes parmi les neuf premiers numéros, tandis que TF1 n’en a qu’une.

Pardon d’être insistant mais, au regard du montant public qui lui est alloué, comment expliquez-vous l’absence d’efficience et de performance – mesurée par la part d’audience – de France Télévisions par rapport aux chaînes privées commerciales ?

Mme Tiphaine de Raguenel. En tant que directrice de la stratégie éditoriale, je n’ai pas tous les éléments financiers et ne suis pas la mieux à même de vous répondre. En revanche, même si le reach n’est pas notre unique indicateur, il me semble que le rôle du service public est avant tout de rassembler les Français et d’avoir des contacts avec eux. Par ailleurs, on sait que la durée d’écoute de la télévision est globalement en baisse. Elle a été supprimée des communiqués de presse de Médiamétrie sur décision collégiale de l’ensemble du marché. Nous ne sommes donc pas le seul acteur à avoir changé nos indicateurs de référence.

Manuel Alduy pourra vous répondre plus clairement concernant la spécificité de France Télévisions dans le cinéma.

M. Manuel Alduy, directeur du cinéma, des fictions internationales et jeunes adultes. Je vous donnerai une différence immédiate et parlante avec TF1 : France Télévisions s’est interdit d’acheter des séries américaines. Cela reviendrait pourtant franchement moins cher que de coproduire de la fiction française car c’est plus efficace : il y a du stock et cela fait de l’audience. De même, avec les 60 millions dont nous disposons chaque année pour financer le cinéma français, France Télévisions s’est engagée à coproduire plus de soixante films par an. Nous aurions pu concentrer nos moyens – TF1 investit dans dix-neuf films par an pour environ 40 millions d’euros –, mais nous nous sommes engagés à investir dans des premiers et des deuxièmes films. Quand on a un cahier des charges différent, qui nous demande de travailler avec des publics différents et une filière différente, les résultats ne sont pas les mêmes. Et, pourtant, nous arrivons à de très bons scores et nous sommes fiers de diffuser devant des millions de personnes des programmes qui ne sont pas aussi commerciaux que ceux de nos concurrents privés. J’ai été pendant cinq ans vendeur de films américains auprès de TF1 et de M6 ; je vois très bien le type de machines qu’ils achètent pour satisfaire leurs objectifs de rentabilité publicitaire, qui sont tout à fait louables.

M. le président Jérémie Patrier-Leitus. France Télévisions est en effet l’un des principaux financeurs du cinéma français.

M. Charles Alloncle, rapporteur. Vous expliquez que France Télévisions ne produit et ne diffuse pas de programmes aussi commerciaux que ses concurrents privés. C’est tout à l’honneur du service public de l’audiovisuel, dont l’ADN est de se démarquer des programmes proposés par les chaînes privées commerciales.

J’appelle néanmoins votre attention sur un point, celui des jeux. Le mardi 27 janvier, on trouve sur la grille de France 2 un premier jeu, « Tout le monde veut prendre sa place », à 5 heures ; « Mot de passe : le duel », à 5 h 50 ; « Chacun son tour », à deux reprises, 10 h 50 et 11 h 25 ; « Tout le monde veut prendre sa place », à 11 h 55 ; « Tout le monde a son mot à dire », à 18 h 06 ; deux éditions de « N’oubliez pas les paroles » à 18 h 40 et 19 h 10 ; enfin, à nouveau, « Mot de passe : le duel » à 21 h 04. Cela fait neuf cases de jeu pour la seule journée d’aujourd’hui. Sur TF1, une chaîne privée commerciale, il y a un seul jeu : « Les Douze coups de midi ». Comment expliquez-vous que l’ADN du service public soit de proposer des jeux, autrement dit des programmes extrêmement commerciaux que d’autres chaînes pourraient produire et diffuser ? On attend probablement le service public de l’audiovisuel sur d’autres contenus.

Mme Alexandra Redde-Amiel, directrice des variétés, divertissements et jeux. Les jeux de France Télévisions sont un pilier historique du service public. Ils accompagnent les Français depuis ses origines, il y a plus de cinquante ans. Il y a sept ans, quand je suis arrivée à France Télévisions, j’ai ressenti à quel point les jeux étaient de véritables liens pour les Français. Quand on arrête un jeu, c’est toujours beaucoup d’émotion, ce n’est jamais un geste anodin. Nous avons pleinement conscience de ce que représentent les jeux pour les Français. Ce sont les créations les plus populaires : ils réunissent chaque jour 8 millions de Français de tous les âges, de tous les territoires, sur tous nos écrans. Ce sont des rendez-vous stables, identifiés, rassurants. Pourtant, ils ne représentent que 6 % de l’offre globale des antennes en volume horaire. Comme le rappellent les articles 18 et 20 de notre cahier des charges, les missions de France Télévisions sont de rassembler et de favoriser la création française. Les jeux permettent tout cela. En 2025, sur vingt marques de jeux, quatorze sont des créations françaises. France Télévisions soutient et développe l’industrie française du jeu avec des créations qui ont connu un véritable succès et qui se sont exportées.

Vous demandez, monsieur le rapporteur, quelle est notre différence. Le jeu est un accès à la culture pour de nombreux téléspectateurs qui ne regarderaient pas d’autre type d’émissions. Nous proposons des jeux qui portent la culture populaire, des jeux avec du sens, de la culture générale, du jeu de transmission, du jeu comme savoir, du jeu éducatif et du jeu de partage ; des jeux qui parlent à tous, partout, en reflétant la diversité de la société française, et qui permettent d’apprendre dans le plaisir. Plus que jamais, dans un monde qui ne va pas bien, dans un monde où tout est sombre, les jeux et les divertissements sont l’un des derniers endroits qui rassurent et qui rassemblent.

Vous dites que nous proposons beaucoup de jeux. Je peux vous dire que nos publics ne sont pas les mêmes à 11 heures, à 15 heures ou à 18 heures : une mère de famille et une personne seule chez elle ne regardent pas la télévision sur les mêmes créneaux. Tous ces jeux créent des rendez-vous fédérateurs et accessibles qui permettent d’installer des habitudes, des rendez-vous et de réunir des publics. Notre offre de jeux n’est pas une répétition de formats, c’est une diversité de moments qui permet à chacun de trouver sa place dans la grille. Ces jeux sont différents et complémentaires : « Chacun son tour » est le jeu le plus accessible en termes de culture ; « Tout le monde veut prendre sa place », c’est la culture générale ; « Tout le monde a son mot à dire » joue avec le langage et la grammaire ; « N’oubliez pas les paroles » joue avec la mémoire collective de la musique ; « Slam », avec le vocabulaire et les mots ; « Duels en familles », la transmission familiale autour de savoirs qui se complètent.

Les Français prouvent chaque jour leur attachement à ces jeux et ils sont de plus en plus nombreux à les regarder. « Tout le monde veut prendre sa place », avec Cyril Féraud, bat des records d’audience après vingt ans d’existence avec 1,7 million de téléspectateurs. C’est aussi cela, la force du service public : avoir des jeux qui existent depuis extrêmement longtemps. De la même façon, « Chacun son tour », avec Bruno Guillon, rassemble 1 million de téléspectateurs, et « N’oubliez pas les paroles », avec Nagui, est régulièrement leader avec 2,5 millions de téléspectateurs. « 100 % Logique » et « The Floor » réunissent 3 millions de téléspectateurs. Quand plusieurs millions de Français choisissent chaque jour ces programmes et qu’ils sont plus nombreux chaque année, ce n’est pas une contrainte : c’est une adhésion.

M. Charles Alloncle, rapporteur. Vous parlez d’audience et de moments qui rassemblent. Le seul jeu de TF1, « Les Douze coups de midi », rassemble 40 % de part d’audience chaque jour. Sur France 2, les meilleurs jeux ne dépassent pas les 20 %. Sur France 3, aucun jeu ne dépasse les 10 % et « Questions pour un champion », qui faisait l’un des meilleurs scores, à près de 15 %, a été déprogrammé en semaine et cantonné au week-end.

En tant que directrice des divertissements et des jeux, il est normal que vous défendiez votre pré carré. C’est pourquoi j’aimerais également entendre vos collègues sur le sujet. Ma question est à la fois simple et assez générale : est-ce vraiment la mission du service public de proposer neuf jeux, alors que son concurrent, une chaîne privée commerciale, n’en propose qu’un ? Ne pourrait-on pas s’attendre, avec plus de 2 milliards d’euros d’argent public versés par les Français chaque année, à ce que France Télévisions propose d’autres types de contenu plus intéressants et plus innovants, qui honorent davantage sa mission de service public ?

Mme Alexandra Redde-Amiel. Comme vous le dites, en tant que directrice des divertissements et des jeux, je défends mes convictions. Cela fait vingt-sept ans que je fais ce métier et il ne m’est pas tombé dessus : je l’ai choisi et je l’aime profondément.

Divertir a un sens. C’est une offre parmi tant d’autres dans un groupe de service public. Vous me demandez s’il n’y a pas trop de jeux et s’il ne devrait pas y avoir des choses différentes dans l’offre globale. Je vous répondrai qu’il faut de tout. Le divertissement et les jeux sont essentiels pour des gens qui n’ont pas toujours accès à la culture. Ils sont essentiels parce qu’ils réunissent. Quand on parle de rassembler, il n’y a pas que l’audience : il y a aussi la cohésion sociale. Les jeux sont l’un des derniers endroits en ce monde où il peut se passer des choses. Quand nous avons créé l’émission du 31 décembre, il y a quelques années, nous avons décidé de l’ancrer dans la notion de patrimoine. Nous incarnons le divertissement dans les régions françaises. Vous ne pouvez pas imaginer le nombre de téléspectateurs qui nous écrivent pour nous dire simplement : « Merci de ce moment, merci de ce partage, merci de cet ancrage, merci de nous réunir et de partager. » C’est aussi de l’inclusion.

Pourquoi en est-on arrivé à programmer des jeux le samedi soir ? Parce qu’ils rassemblent. « 100 % Logique » fait des scores énormes chez les jeunes : plus de 20 % chez les 15-34 ans. Les jeux du samedi soir sont devenus un endroit de réunion et de communion. Les journées sont complémentaires aux soirées et, au-delà de mon rôle professionnel, j’ai véritablement la conviction que les divertissements et les jeux ont un sens extrêmement important sur le service public.

M. Charles Alloncle, rapporteur. Vous justifiez la surreprésentation des jeux sur France Télévisions par le fait qu’ils permettent de réunir les Français. Je pense qu’il y a bien d’autres contenus, comme les fictions, les documentaires et les contenus pédagogiques, qui peuvent les rassembler.

Vous la justifiez aussi par un bon score d’audience en soirée. Le 1er janvier 2025, vous avez diffusé « Les Bravos d’or », une cérémonie animée par Nagui, qui en était également le producteur. Les audiences ont été catastrophiques : France 2 a réuni 6 % des téléspectateurs, contre 13 % pour M6 et 16 % pour TF1 au même moment. L’émission « The Artist » a réuni, au deuxième épisode, 5,6 % de part d’audience, loin derrière les 26 % de TF1. Là encore, il s’agissait d’une émission animée et produite par Nagui. Sur quels critères validez-vous ces émissions et ces jeux ? Pourquoi une telle surreprésentation sur France Télévisions ?

Enfin, j’ai appris dans la presse qu’une émission du type « Star Academy » allait bientôt être diffusée sur les antennes de France Télévisions. Je vous le demande à nouveau : est-ce la vocation de l’audiovisuel public que de copier-coller les formats des chaînes privées commerciales ? Nous sommes en droit d’attendre qu’il produise des contenus différenciants qui justifient l’ADN de l’audiovisuel public.

M. le président Jérémie Patrier-Leitus. En tant que directrice des jeux, vous proposez le nombre de jeux que l’on vous demande d’organiser ; je propose à M. le rapporteur d’auditionner une deuxième fois Delphine Ernotte pour lui poser directement la question. En revanche, quelle est votre stratégie pour vous démarquer de vos concurrents privés ?

Mme Alexandra Redde-Amiel. Vous avez parlé des « Bravos d’or » et de « The Artist ». Ces deux émissions mettent en valeur la création française, conformément à l’article 18 de notre cahier des charges. Nous avons au total quarante-neuf marques, dont trente-huit sont des créations françaises ; quoi qu’il arrive, dans tout ce que nous faisons, nous essayons de travailler avec la création française. « The Artist » et « Les Bravos d’or » ont été lancés dans une démarche de mise en avant des talents artistiques et il me semble que c’est aussi notre mission, à travers l’« Eurovision », à travers « Basique », à travers « Les Victoires de la musique ». Il y a des moments où les créations ne marchent pas ; il y en a où elles fonctionnent. Si nous ne prenons pas de risques, nous ne pourrons pas développer ce que notre cahier des charges nous demande. Il faut faire ce que nous appelons des post-mortem, pour comprendre ce qui n’a pas marché, mais si deux échecs ont pour conséquence d’arrêter la création française, nous ne sommes pas dans la bonne dynamique.

Notre singularité est de proposer un accès à la culture sous toutes ses formes, que ce soit par la musique ou par les jeux. Vous parlez beaucoup d’audience, monsieur le rapporteur, mais je vous parlerai aussi de l’impact sur le monde de demain, un monde qui bouge et qui se modifie. Je me rends compte que les divertissements et les jeux ne parlent plus au même public. J’ai trois petites filles qui ne savent plus vraiment communiquer avec le langage de la télévision. Or, dans tout ce que nous faisons, nous devons parler à tout le monde. Ce sera notre défi que de révolutionner le monde de demain.

M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Pour que celles et ceux qui sont nombreux à nous écouter comprennent bien, il faut donc distinguer les jeux qui sont conçus à l’étranger puis adaptés en France et ceux qui sont créés en France.

M. Charles Alloncle, rapporteur. S’agissant de la transparence dans l’attribution des programmes aux sociétés de production, la Cour des comptes formulait une recommandation importante dans son rapport de 2016 : créer un comité d’investissement des programmes chargé de se prononcer sur les contrats de production inférieurs à 10 millions d’euros – pour des montants supérieurs, il revient au comité des engagements, soit au conseil d’administration, de se prononcer. Aussi ai-je demandé à la direction de France Télévisions certains avis du comité d’investissement. Or ses dirigeants ont été incapables de me les fournir, affirmant que « ces documents n’existent pas ». À quoi cela sert-il d’avoir un comité chargé notamment de prévenir les conflits d’intérêts entre les producteurs et vous, directeurs des programmes, s’il n’y a pas de traces écrites de ses délibérations ? Où sont les avis de ce comité ?

M. Manuel Alduy. Chez France Télévisions, nous avons toutes sortes de comités. Il y a des comités éditoriaux, au sein desquels des projets sont présentés, sans forcément parler argent. On y arrive avec nos critères et nous débattons avec les antennes et la direction des antennes et des programmes. Chaque semaine, un comité d’investissement des programmes passe en revue tous les programmes diffusés en prime time ou ceux dont le coût dépasse un certain seuil. Quand il n’y a pas de comité d’investissement, nous avons un système informatique de validation de mandat de négociation, qui commence au premier euro et associe l’intégralité de la chaîne de décision et non pas simplement les unités de programmes. Pour le cinéma, nous avons un comité mensuel à part, au sein duquel sont présentés tous les projets de films qui ont vocation à être choisis éditorialement puis validés financièrement.

Pour la bonne marche de l’entreprise, des comptes rendus écrits sont communiqués par e-mail. Je ne sais pas quel directeur vous avez interrogé, mais chacun d’entre nous ici peut témoigner qu’il attend avec attention et parfois impatience le résultat de ces comités d’investissement, étant donné que nous sommes bloqués tant qu’ils n’ont pas eu lieu.

M. Charles Alloncle, rapporteur. S’il y a des comptes rendus écrits, pourquoi la direction de France Télévisions m’a-t-elle dit qu’ils n’existaient pas ?

M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Je vous confirme que l’on nous a expliqué que les procès-verbaux du comité de stratégie éditoriale n’existaient pas.

Êtes-vous membres des comités d’investissement ? Si ce n’est pas le cas, recevez-vous des comptes rendus de leur part ?

M. Tiphaine de Raguenel. En tant que membre du comité d’investissement, je reçois son ordre du jour ainsi que l’ensemble des dossiers qui y seront présentés. Je reçois également les comptes rendus. Il me semble que les décisions du comité d’engagement figurent dans les PV (procès-verbaux) du conseil d’administration qui vous ont été transmis, je pense. Concernant les critères appliqués par le comité de stratégie éditoriale, nous vous avons préparé une présentation de la méthode d’analyse des programmes, qui est la traduction opérationnelle du plan de stratégie éditoriale sous la forme d’une fiche d’aide à la décision pour les unités de programmes.

M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Puisque vous nous avez confirmé que les PV des comités de stratégie éditoriale et d’investissement existent, je vais saisir le secrétaire général de France Télévisions pour les obtenir.

M. Manuel Alduy. Je ne connais pas le terme exact, mais toujours est-il que nous avons un compte rendu écrit sur lequel apparaît ce qui a été validé et ce qui ne l’a pas été.

M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Qu’on l’appelle procès-verbal ou compte rendu écrit, nous parlons bien du relevé de décisions.

M. Charles Alloncle, rapporteur. La direction de France Télévisions m’a dit – je le répète – qu’elle ne disposait de ces documents pour aucun des deux comités. Je me réjouis que vous confirmiez leur existence et lui renouvelle donc ma demande. Il n’est pas normal que je doive attendre plus de trois mois des documents d’une telle importance.

M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Comme l’exige mon rôle de président d’une commission d’enquête, j’adresserai dès ce soir un courrier à la direction.

M. Charles Alloncle, rapporteur. Je souhaite revenir sur les liens qui peuvent exister entre des sociétés privées de production, qui bénéficient chaque année de centaines de millions d’euros d’argent public, et vous, qui êtes à la manœuvre. Comment sont signés les contrats ? Pour quelle durée ? Quels sont les garde-fous qui permettent d’éviter tout conflit d’intérêts ?

Mme Anne Holmes, directrice des programmes et de la fiction. En 2011, une charte a été conclue entre France Télévisions et l’Uspa (Union syndicale de la production audiovisuelle), le SPI (Syndicat des producteurs indépendants), la SACD (Société des auteurs et compositeurs dramatiques) et la Guilde des scénaristes. Je vais vous expliquer rapidement le processus. Le producteur doit impérativement venir nous voir à France Télévisions avec deux auteurs pour « pitcher » son projet. Les deux conseillers de programmes responsables du dossier peuvent, dès cette étape, le refuser en cas de doublon, de coût trop élevé ou de désaccord manifeste avec notre ligne éditoriale. Ce premier cap franchi, le producteur « repitche » son projet à deux autres conseillers de programmes. Ensuite, le dossier est présenté en réunion hebdomadaire pour évaluer le potentiel du synopsis. Le projet est alors relu par deux autres membres de l’équipe. En cas de désaccord, il sera lu par deux membres supplémentaires.

C’est à ce moment-là que j’interviens pour trancher en tant que directrice de la fiction. Si le projet est validé par l’ensemble de l’équipe fiction, il est mis à l’ordre du jour d’un comité éditorial composé d’un directeur des antennes, d’une directrice de la stratégie éditoriale, d’un directeur des moyens des antennes et des programmes, du directeur des programmes et des antennes. C’est seulement à partir de là que la mise en production est envisageable. Aucun programme n’est engagé en l’absence d’accord collectif. Je reçois 1 500 projets chaque année. La majeure partie de mon quotidien consiste à dire non. Nous produisons 125 films. Je vous laisse donc imaginer le nombre de personnes que l’on déçoit chaque jour – je dois être la personne qui déçoit le plus dans l’audiovisuel français. Évidemment, certains diront que l’on a favorisé Untel ou Untel, alors même que – vous l’avez vu – le processus empêche tout favoritisme.

Quand la mise en production est actée, le projet est évalué par la direction des moyens des programmes et par une administration de production. La suite ne nous regarde plus, nous, l’équipe éditoriale. Ils ont toute autorité pour financer le film et il leur appartient de négocier. Ils vérifient tous les montants : les cachets, les castings, les décors, la figuration, etc. Une fois que tout cela est réglé, le film est mis en production. Il ne me semble donc pas que l’on puisse nous reprocher une quelconque partialité.

M. Manuel Alduy. Je viens du privé. Quand une personne récemment arrivée à France Télévisions a un lien avec l’entreprise qui soumet le programme à validation, cet employé n’a pas le droit de participer au comité d’investissement. Il se déporte et ne peut donc ni retenir le projet ni le valider. Cette exclusion dure douze mois. Cela m’est arrivé il y a cinq ans. La même procédure existe dans l’autre sens, quand on fait des affaires avec une société qui a été rejointe récemment par un ancien salarié de France Télévisions. Cette procédure renforcée implique que cela remonte au contrôleur d’État.

M. Charles Alloncle, rapporteur. Quelles procédures avez-vous instaurées pour vous prémunir, vous et vos équipes, contre tout risque de conflit d’intérêts avec les sociétés de production ? Par exemple, madame Holmes, vous est-il arrivé de recevoir des propositions de voyage ou de vacances de la part de dirigeants de sociétés de production ? Dans ce cas, que faites-vous ? Comment garantissez-vous l’imperméabilité de votre direction, qui détient le budget le plus important de France Télévisions ?

Mme Anne Holmes. Il ne me semble pas que l’on m’ait proposé de voyages. Nous avons une plateforme de déclaration en ligne des cadeaux. Une boîte de chocolats doit y être déclarée et validée. Nous n’avons pas le droit de recevoir un cadeau d’une valeur supérieure à 150 euros.

M. Charles Alloncle, rapporteur. En tant que députés, nous devons déclarer tout cadeau d’une valeur de plus de 150 euros. Vous n’avez donc jamais passé de vacances chez le dirigeant d’une société de production ? Le cas échéant, vous l’auriez déclaré ?

Mme Anne Holmes. J’ai effectivement passé des vacances chez un dirigeant de société de production. Vous faites bien de m’en parler. C’est effectivement déclaré. J’entretiens une relation très amicale de longue date avec un dirigeant de groupe. Elle a été déclarée, comme il se doit, dans ma déclaration des liens d’intérêts, qui est mise à jour chaque année. De ce fait, je n’ai pas le droit de regarder les projets de ce producteur, qui sont regardés par mon n°+°1 et instruits par mon n - 1. Je ne suis pas informée de ses propositions. Tout est clair. Je sors de réunion, quand un de ses projets est abordé. Ces procédures me mettent à l’abri de tout conflit d’intérêts. Je remercie France Télévisions de m’avoir fait faire ça.

M. Charles Alloncle, rapporteur. De quelle société de production s’agit-il ?

Mme Anne Holmes. Je me demande si votre question n’est pas de l’ordre du privé.

M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Vous n’êtes pas obligée de répondre.

Mme Anne Holmes. Je ne vais pas répondre.

M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Que cela soit clair, vous êtes liée avec une personne, pas avec une société de production ?

Mme Anne Holmes. Je suis depuis quarante ans une amie d’un producteur. Je pars donc en vacances avec mes enfants, ses enfants. J’étais amie avec lui avant d’entrer à France Télévisions et je continue de l’être. Je pense que nous avons quand même le droit d’avoir des amis quand on entre à France Télévisions.

M. Charles Alloncle, rapporteur. Dans cette commission d’enquête, nous examinons de très près la question des conflits d’intérêts. Vous êtes à la tête d’un budget public très important. Il est donc pertinent de chercher à faire la transparence sur des liens existants entre des dirigeants de sociétés de production et des dirigeants de France Télévisions et de faire la lumière sur d’éventuelles compromissions qui pourraient être organisées, même à titre privé.

Pour conclure ce chapitre, quels sont les cadres imposés par la direction de France Télévisions pour que ce type de conflit d’intérêts personnel n’intervienne pas dans les décisions portant sur des contrats de plusieurs millions d’euros passés avec des sociétés de production ?

M. Manuel Alduy. Je vais vous citer différentes procédures, sans ordre hiérarchique particulier. Avant les comités d’investissement, il est demandé aux participants s’ils ont un lien d’intérêts avec les programmes présentés. Comme l’a rappelé Anne, nous devons faire une déclaration d’intérêts – ce qui ne veut pas dire qu’il y a un conflit – relative à nos périmètres opérationnels. Quand notre directeur des antennes et des programmes a été auditionné par votre commission, il a rappelé que la partie financière, la négociation avec les producteurs, la signature des contrats n’étaient pas du ressort de la direction éditoriale. Au cas où ce serait passé à l’as, je mentionne une nouvelle fois la procédure renforcée qui s’applique pendant douze mois pour toute personne ayant un lien économique récent avec une société privée, en entrée ou en sortie de France Télévisions. Enfin, notre devoir de déclaration s’impose pour le moindre chocolat et non pas à partir de 150 euros. Au-delà de 150 euros cumulés par an, un cadeau est automatiquement refusé.

M. Florent Dumont. Dans le cadre de la procédure renforcée, non seulement le collaborateur se déporte de la décision, mais la décision remonte directement à la présidente et au contrôleur d’État.

M. Charles Alloncle, rapporteur. J’en viens à France 5. Près de 80 % des émissions de flux sur cette chaîne sont produites par deux sociétés : Mediawan et Together Media. Je veux parler de « C dans l’air », « C dans l’air, l’invité », « C à vous », « C à vous la suite », « C ce soir », « En société », « C politique », « La Fabrique du mensonge » ou « En terre opposées ». Renaud Le Van Kim a été un militant assumé de la Ligue communiste révolutionnaire (LCR). Matthieu Pigasse, actionnaire de Mediawan, auquel on prête des ambitions présidentielles, a déclaré qu’il mettrait tous les moyens à sa disposition, y compris médiatiques, pour lutter contre la droite radicale.

Des représentants syndicaux que nous avons reçus nous ont fait part de leurs préoccupations quant au fait que l’externalisation des émissions de France 5 à des sociétés de production serait susceptible de porter atteinte aux principes d’honnêteté, de pluralisme et d’indépendance. Que pouvez-vous nous répondre à ce sujet ? En quoi ce phénomène d’hyperconcentration des sociétés de production sur des émissions de flux de France 5 pourrait-il influer sur la ligne éditoriale ? Enfin, pour quelles raisons les syndicats de France Télévisions s’inquiètent-ils d’un possible affaiblissement du principe de neutralité dans ce contexte ?

M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Nous allons auditionner des producteurs et des actionnaires. Il ne faut pas tout mélanger. À toutes fins utiles, je précise que la question du rapporteur découle de la remarque faite par un syndicat de France Télévisions lors d’une audition la semaine dernière.

M. Tiphaine de Raguenel. Pour mémoire, la grille de France 5, c’est environ 40 % de documentaires, 20 % d’animation et 30 % de magazines et de plateaux.

M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Le rapporteur a précisé qu’il parlait des émissions de flux. Confirmez-vous son chiffre ?

M. Tiphaine de Raguenel. Je n’ai pas le chiffre. En revanche, on peut rappeler ceux qui ont été donnés par Stéphane Sitbon-Gomez lors de son audition. Nous travaillons avec plus de 700 producteurs chaque année, dont la moitié sont des petits producteurs indépendants. Les cinq principaux producteurs français ne représentent que 30 % de l’investissement de France Télévisions et Mediawan, 11 ou 12 %.

M. le président Jérémie Patrier-Leitus. À quel périmètre appartiennent les émissions citées par le rapporteur ? Celui des magazines ?

M. Charles Alloncle, rapporteur. Je confirme que je parlais bien des émissions de flux. Comment justifiez-vous l’hyperconcentration de leur production, surtout quand leurs actionnaires ont un agenda politique assumé ? Des représentants syndicaux de France Télévisions nous ont dit que la délégation de la ligne éditoriale à ces sociétés de production risquait de nuire au principe de neutralité. Comment garantissez-vous son respect ? Alors que beaucoup s’émeuvent du risque de privatisation de l’audiovisuel public, n’avez-vous pas l’impression qu’en externalisant 80 % des émissions de flux à deux sociétés de production privées, une privatisation est déjà en cours chez France Télévisions ?

M. Florent Dumont. Nous avons des chartes déontologiques, notamment une charte des antennes, aux termes de laquelle les principes déontologiques auxquels France Télévisions est soumise en tant qu’éditeur s’appliquent aussi à toute émission produite ou acquise à l’extérieur. Nous avons donc la responsabilité éditoriale de ces programmes, sous le contrôle de l’Arcom.

Je tiens aussi à vous expliquer comment nous travaillons, au sein de la direction des magazines, pour concevoir ces émissions quotidiennes, en direct, diffusées tout au long de la saison, y compris l’été et pendant une partie des fêtes pour « C dans l’air ». Chaque matin, les rédacteurs en chef de ces émissions nous soumettent les thèmes qu’ils souhaitent aborder et la liste des invités. Cette liste est conçue selon trois critères : le pluralisme politique au sens des délibérations de l’Arcom ; le pluralisme d’opinion, au sens des nouvelles délibérations de l’Arcom du 17 juillet 2024 – nous cherchons à équilibrer le plateau sur le moyen-long terme ; la parité des experts, à laquelle s’est engagée notre présidente – nous sommes passés de 25 % d’expertes en 2015 à « C dans l’air » à une parité quasi parfaite sur l’ensemble de l’année.

M. Charles Alloncle, rapporteur. Selon l’Arcom, l’an dernier, France 5 n’avait pas respecté son obligation de pluralisme politique. Avec mes collaborateurs et l’aide de l’intelligence artificielle, j’ai analysé l’ensemble des invités sur les cinq dernières années des émissions phares de France 5, « C ce soir » et « C politique ». Nous avons trouvé qu’il y avait dix fois plus d’intervenants socialistes et progressistes que d’intervenants libéraux et conservateurs : 66 % contre 6 % pour « C politique » et 79 % contre 7 % pour « C ce soir ». Comment l’expliquez-vous ? L’hyperconcentration de la production est-elle une clé ?

M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Mon devoir d’impartialité m’impose de revenir sur votre méthodologie, monsieur le rapporteur : l’intelligence artificielle pouvant produire un effet de loupe, il vaut sans doute mieux éviter de poser des questions sur des résultats obtenus par ce biais. Cependant, monsieur le directeur, tout ne va pas bien à France 5 et vous refusez de répondre à nos questions. L’Arcom a épinglé France Télévisions pour un défaut de pluralisme politique sur France 5.

M. Florent Dumont. Nous avons reçu une mise en garde au deuxième trimestre 2024 et une autre en juin 2024, au moment des législatives – la période était très particulière.

M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Selon mes sources, il y a eu d’autres alertes récentes. J’essaie d’avoir une présidence impartiale. Quand le rapporteur cite des chiffres obtenus grâce à l’intelligence artificielle, je me permets de lui rappeler que sa méthodologie n’est pas tout à fait adaptée.

M. Charles Alloncle, rapporteur. « Selon mes sources » ne l’est pas beaucoup plus…

M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Fondons plutôt cet échange sur les décisions de l’Arcom, qui est le gendarme de l’audiovisuel et qui considère qu’il y a une difficulté à faire respecter le pluralisme sur France 5, malgré toutes vos procédures. Ce n’est pas un sujet que l’on peut balayer d’un revers de la main. Vous avez même dû suspendre pendant quelques semaines l’accueil d’invités politiques, ce qui n’est pas anodin. Où est-ce que ça pèche ?

M. Florent Dumont. Permettez-moi de rappeler que le pilotage des temps de parole se fait sur l’ensemble de la chaîne et non pas émission par émission. Par ailleurs, la décision de suspendre l’accueil d’invités politiques en ce premier trimestre 2026 n’est pas inédite, puisqu’elle s’était déjà appliquée au premier trimestre 2020. C’est un principe de précaution, avant l’ouverture de la couverture des campagnes municipales le 2 février, qui nous a conduits à faire cette demande aux producteurs.

M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Excusez-moi, je ne comprends pas la logique. Vous nous dites que c’est plus compliqué de piloter les temps de parole une fois que la campagne a commencé ?

M. Florent Dumont. Il y a trois décomptes de temps de parole : le temps de parole national et les deux autres qui sont liés aux municipales. Nous avons voulu faire démarrer les trois simultanément le 2 février. S’il n’y a pas d’invités politiques sur les plateaux, il y a en revanche de la parole politique dans les émissions et les reportages, soumise au contrôle de l’Arcom.

M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Je comprends : il s’agit de mettre les compteurs à zéro. Si vous en êtes d’accord, monsieur le rapporteur, il pourrait néanmoins être utile de réauditionner l’Arcom à ce sujet.

M. Charles Alloncle, rapporteur. Monsieur Alduy, c’est vous qui avez supervisé la création de la plateforme france.tv Slash. Dans une interview à Télérama datée du 20 septembre 2025, vous déclarez que chaque série diffusée sur Slash représente un coût d’environ 1,5 million d’euros. Vous précisez ensuite : « On va faire moins de sociétal. […] Il faut des séries plus divertissantes. […] Par exemple, on va lancer Phœnix, sur un groupe de jeunes militants écologistes qui kidnappent les enfants de riches dirigeants pollueurs. » Ces kidnappings existent, notamment dans le domaine de la cryptomonnaie. Ils choquent des millions de Français. Avez-vous l’impression que ce soit la vocation de l’audiovisuel public de financer ce type de contenu ? Pensez-vous que c’est comme cela que nous arriverons à rassembler des millions de Français ?

M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Je vous suggère de répondre rapidement, monsieur Alduy, dans la mesure où nous avons prévu toute une audition dédiée à Slash.

M. Manuel Alduy. La série Phœnix sera mise en ligne la semaine prochaine et, je vous rassure, elle ne fait pas l’apologie du kidnapping d’enfants. Proposée par un producteur privé indépendant auquel s’est adjoint ensuite un producteur appartenant au groupe Mediawan, elle a été cofinancée par huit autres diffuseurs européens. Ce n’est donc pas une série de France Télévisions uniquement : de mémoire, nous représentons 40 % des apports des diffuseurs, donc sans doute 30 % du devis total. Avec un moteur narratif de thriller et du suspense, la fiction permet d’aborder des problématiques et de poser des questions. Je vous invite à la regarder et à juger sur pièces. Elle est vraiment très bien et a été primée au festival de fiction de La Rochelle, en septembre dernier. Deux épisodes avaient alors été diffusés et elle était en accès libre pour celles et ceux qui se trouvaient dans la région.

Dans l’interview que vous avez évoquée, je souhaitais expliquer que nous sortions d’un cycle. Pendant sept ou huit ans, nous avions fait beaucoup de fictions sociétales qui tentaient de raconter les problématiques rencontrées par la jeunesse entre 18 et 30 ans. Mais depuis, il nous a semblé plus intéressant d’aller vers d’autres registres, plus divertissants. En effet, France Télévisions n’est pas un monopole : face à la concurrence des streamers, qui est forte, il faut que nous nous renouvelions. Voilà ce que je me suis efforcé d’expliquer dans l’interview que j’ai donnée à Télérama.

M. Charles Alloncle, rapporteur. Dans l’interview publiée par Télérama le 20 septembre 2025, vous expliquez : « On va lancer Phœnix, sur un groupe de jeunes militants écologistes qui kidnappent les enfants de riches dirigeants pollueurs. » Je pense que vous pouvez comprendre mes interrogations quant à la pertinence de la mise en scène, par le service public, de tels actes qui se produisent déjà dans les rues de Paris et qui choquent des millions de Français.

M. Manuel Alduy. Vous posez une question de fond, et je vous en remercie. Êtes-vous en train de nous demander si nous devrions nous interdire de cofinancer un film comme BAC Nord – l’un de nos plus gros investissements cinématographiques, à l’époque –, qui parle de trafic de drogue et de policiers à Marseille, et que nous avons rediffusé il y a quinze jours ?

En télévision comme au cinéma, la fiction traite de sujets parfois très difficiles, et nous ne sommes pas à l’origine des projets. Notre concurrent TF1 a réalisé un excellent score il y a deux jours avec un film américain que nous aurions aimé acheter – même si nous en achetons moins qu’eux, pour des raisons de différenciation. Ce film, Misanthrope, raconte l’histoire d’une jeune policière confrontée, dans une ville des États-Unis, à un tireur fou qui fait un carnage. C’est un très bon film, qui a rassemblé près de 4 millions de personnes dimanche soir – je suis désolé de faire la publicité de TF1 ! Il est très fréquent que les fictions traitent de sujets désagréables faisant écho à la réalité ; les gens les regardent parce qu’ils font la distinction avec ce qu’ils vivent.

J’en suis vraiment désolé, mais ma compréhension de votre question s’arrête là.

M. Charles Alloncle, rapporteur. Je pense que vous avez compris ma question. Est-ce le rôle du service public de mettre en scène des kidnappings d’enfants de dirigeants, alors que de tels actes se produisent déjà dans les rues de Paris en plein jour et qu’ils inquiètent des millions de Français ? Est-ce le type de contenu fédérateur que l’on attend ? Est-ce l’ADN du service public ?

Je me permets une autre question relative aux choix de France Télévisions en matière de financements. France Télévisions est en effet un soutien important à la création française. De nombreux films reçoivent de sa part des budgets significatifs mais se révèlent des échecs en matière d’audience ; je pense par exemple au film Toutes pour une, qui a reçu 2,6 millions d’euros de France Télévisions – sur un budget total de 10 millions – mais qui n’a réalisé que 20 000 entrées. D’autres, dont on pourrait qualifier l’orientation de progressiste, ont également connu des échecs commerciaux patents : Le Gang des amazones, Furcy né libre, Ma frère, Des preuves d’amour, Dossier 137 ou encore Les Braises.

D’autres projets, portant d’autres sensibilités, n’ont pas eu les mêmes chances en termes de financement, comme le film Sacré-Cœur. J’ai lu dans Le Monde que vous aviez été un militant trostkiste durant vos jeunes années. Au-delà de votre parcours politique, comment garantissez-vous la neutralité idéologique dans l’allocation des fonds publics à certains films ? Qu’est-ce qui fait que France Télévisions est aujourd’hui parfaitement neutre dans l’allocation des fonds des Français ?

M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Je préfère qu’il n’y ait pas de sous-entendus : posez votre question frontalement, monsieur le rapporteur.

M. Charles Alloncle, rapporteur. Je vais le faire, mais j’ai l’impression que vous avez plaisir à reformuler ou à entraver la moitié des questions que je pose directement aux personnes auditionnées ; vous avez le souci permanent d’interférer. Cela ralentit et embolise les débats, ce que je regrette.

M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Non, monsieur le rapporteur…

M. Charles Alloncle, rapporteur. Si vous souhaitez que je reformule ma question, je le ferai, mais elle était parfaitement claire.

M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Je crois au contraire avoir essayé de faire en sorte que vous obteniez des réponses à toutes vos questions. Je suis président, pas potiche. Je n’ai pas reformulé toutes vos questions et vous ai parfois soutenu. Celles et ceux qui nous écoutent pourront constater qu’il n’y a pas eu d’entrave. Vous remplissez votre rôle, les personnes auditionnées le leur. S’agissant de France 5, par exemple, il me semble que nous sommes allés au bout du sujet. Et lorsque vous avez posé de nombreuses questions sur les jeux, je ne vous ai pas interrompu. Je ne suis pas là pour vous entraver et je n’ai jamais censuré une seule question.

Je vous demande simplement d’être plus direct, comme vous l’aviez accepté en réunion de bureau. Quand on met en cause l’engagement politique d’une personne, autant poser la question directement. Personne ne connaît le parcours politique de M. Alduy. Si vous souhaitez l’interroger à ce sujet, faites-le de façon directe.

M. Charles Alloncle, rapporteur. Je pense que mes questions sont succinctes, précises et directes et qu’elles ne nécessitent pas de reformulation. On me le reproche suffisamment.

Monsieur Alduy, je pense que vous avez compris ma question. Vous avez un rôle significatif dans l’attribution de fonds publics destinés à financer des créations cinématographiques françaises. J’ai pu lire, notamment dans un article du Monde, que vous étiez un ancien militant trotskite. Je pense que vous l’assumerez, tout comme vous avez assumé votre engagement militant à gauche. En quoi le respect de la neutralité de France Télévisions, lorsqu’il s’agit de financer des films français, n’en est-il pas altéré ? J’observe que de nombreux films que France Télévisions a financés n’ont pas réalisé de bonnes audiences, alors que d’autres, qu’elle n’a pas financés, en ont réalisé de bien meilleures. Comment garantissez-vous le respect de la neutralité alors que votre profil a été, par le passé, connoté politiquement ?

M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Je vous remercie, monsieur le rapporteur. Au moins, la question est directe.

M. Manuel Alduy. Les fonctions que j’exerce aujourd’hui sont très similaires à celles que j’ai exercées pendant une dizaine d’années dans le groupe Canal+. Hier comme aujourd’hui, il y a à la fois une collégialité et une dépendance aux propositions des producteurs extérieurs. J’ai vu le film Sacré-Cœur et l’ai beaucoup aimé. Malheureusement, France Télévisions a l’interdiction formelle, en vertu de son cahier des charges, d’acquérir et de diffuser un film financé par une organisation politique, religieuse ou syndicale. Or le film Sacré-Cœur tombait sous le coup de cette interdiction : ce n’est donc pas par choix – ni de moi, ni de quiconque – que nous ne l’avons pas financé, c’est juste exclu par la loi.

Avant de vous parler de la sélection des films, je voudrais répondre rapidement à l’une de vos sous-questions : les chaînes de France Télévisions sont gratuites, comme le sont aussi TF1, M6 ou Arte. Nous jugeons l’efficacité et la rentabilité d’un film avec du recul. Les entrées en salle sont un paramètre, évidemment, mais nous nous sommes aperçus depuis le covid que celui-ci était de plus en plus désynchronisé des performances du film sur nos antennes – nous diffusons les films environ deux ans après leur sortie en salles.

Le film Pour la France de Rachid Ami – qui, de mémoire, avait fait 33 000 entrées – a réuni l’été dernier 2,3 millions de téléspectateurs. À quelques semaines d’intervalle, nous avons diffusé Je verrai toujours vos visages de Jeanne Herry, qui avait réalisé plus d’un million d’entrées en salle, il y a deux ans et demi, mais qui n’a attiré que 2 millions de téléspectateurs sur France 2. Ces deux exemples, pris dans le même contexte de programmation, la même année, sur la même chaîne, dans la même case et avec les mêmes efforts de promotion, illustrent le fait qu’il faut éviter de juger l’efficacité d’un film et l’accueil du public uniquement sur la sortie en salles, de surcroît sur le premier mercredi. Nous sommes, nous, sur le temps long.

J’en viens au sujet de la neutralité car c’est ce sur quoi porte votre question, je crois. Lorsque nous travaillons avec le cinéma, nous avons cinq contraintes à respecter. La première est le cahier des charges qui nous impose par exemple, en son article 37, de refléter la diversité du pays – dans une acception très large du terme – et, dans son article 9, de bien traiter notre patrimoine national et nos régions.

Nos engagements auprès de la filière constituent la deuxième contrainte : nous devons financer au moins soixante films français par an, et nous le faisons avec ce que le marché nous propose.

La concurrence est une troisième contrainte : nous ne sommes pas en situation de monopole. Nous avions coproduit un film sur le général de Gaulle diffusé en 2020, à l’occasion de l’un de ses anniversaires, et aurions aimé financer aussi le prochain diptyque à son sujet mais il était trop cher pour France Télévisions ; nous n’y sommes donc pas allés. Nous n’avons pas pu non plus cofinancer le diptyque Les trois mousquetaires, pour la même raison. À la place – petit clin d’œil –, nous avons préféré tenter une version au féminin ; elle n’a pas marché en salles et nous verrons ce qu’il en sera lorsque nous le diffuserons dans deux ans.

Le contexte économique est notre quatrième contrainte. France Télévisions n’est pas à l’initiative des films : ce n’est pas moi qui choisis d’écrire un scénario, ni personne dans mon équipe. Le contexte économique d’un film dépend du financement privé dont il bénéficie avant que nous décidions. Aucun long-métrage de France Télévisions n’est financé par France Télévisions s’il ne l’est pas par une chaîne payante – à une ou deux exceptions près, qui sont en général des documentaires pas chers. Tous les films que vous avez cités en exemple sont financés majoritairement et d’abord par le secteur privé. Les producteurs sont privés, les distributeurs aussi et les chaînes sont payantes. Historiquement, le groupe Canal+, du groupe Bolloré, a été à nos côtés pour tous les films que vous avez cités.

M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Le rapporteur a encore une question à vous poser. Je donnerai ensuite la parole aux représentants des différents groupes politiques, après quoi il pourra vous interroger de nouveau. Je veux être très clair car les propos du rapporteur peuvent conduire les Français à s’interroger et à mettre en cause ma présidence. Or je n’entrave pas le rapporteur. Je le dis solennellement : si je souhaitais le faire, je pourrais organiser des auditions de deux heures comme cela se fait dans les autres commissions d’enquête. Cela fait déjà deux heures que celle-ci a commencé, et nous allons la poursuivre le temps qu’il faudra car vous êtes là, mesdames, messieurs, pour répondre à l’ensemble des questions du rapporteur – dont la liste est encore longue.

M. Charles Alloncle, rapporteur. Je vais sélectionner les questions parmi la longue liste que j’ai préparée et vous en poserai moins d’un tiers. Il est important en effet de donner la parole à tous les députés présents et je me soumets volontiers à cette règle de pluralisme, importante dans le cadre de nos travaux.

Puisque j’ai été mis en cause par le président, je vais citer l’article du Monde qui vous décrit, monsieur Alduy, comme un ancien militant trotskiste : « S’il a quitté les extrêmes, son engagement reste, sans ambiguïté soutient-il, ʺà gaucheʺ. »

J’ai une question très précise. Il semblerait que vous ayez, comme Mme Ernotte, séjourné pendant une dizaine de nuits, en 2023, dans le palace Le Majestic de Cannes, où certaines suites coûtent 1 700 euros la nuit. Comment conciliez-vous cela avec votre exigence professionnelle de directeur d’une entreprise financée par des fonds publics et par les Français, et avec votre engagement politique d’homme de gauche ?

M. Manuel Alduy. Je vous laisse vos commentaires sur mes opinions politiques, qui n’ont absolument rien à voir avec mon métier. Vous auriez dû préciser, monsieur le rapporteur, la date de l’article que vous mentionnez. Par ailleurs, l’engagement politique auquel vous faites référence doit remonter à une période où il n’y avait ni internet, ni téléphone portable.

S’agissant du Festival de Cannes, il s’agit de l’événement culturel le plus médiatisé au monde. L’année dernière, près de 1 800 médias différents et près de 5 000 journalistes du monde entier y ont été accrédités, d’après les chiffres du Festival lui-même. C’est aussi le premier festival de cinéma au monde. L’année dernière, à Cannes, il y a eu 250 000 tickets pour 372 séances ; 40 000 personnes étaient accréditées pour aller voir des films – parfois des citoyens du coin, mais aussi beaucoup de professionnels. Enfin, le Festival de Cannes est aussi le premier marché du film au monde. Le cumul de tous ces éléments, dans une ville comme Cannes – qui accueille par ailleurs de nombreux autres événements professionnels – aboutit clairement, comme l’a rappelé ma présidente, à une bulle inflationniste énorme. Cela soulève toutes sortes de difficultés, du fait des moyens contraints de France Télévisions.

Dans les années 1970, France Télévisions – qui ne s’appelait pas encore ainsi – était à Cannes : la cérémonie de clôture était commentée par Léon Zitrone, Henri Chapier faisait la montée des marches et ceux qui recevaient une Palme d’or passaient au journal télévisé. Le Festival a donc eu une longue histoire avec France Télévisions, avant que le groupe Canal+, dans lequel j’ai travaillé, ne prenne la main et ne devienne le partenaire exclusif à la fin des années 1980, début des années 1990. Quand France Télévisions est redevenue partenaire du Festival en 2022, et qu’ainsi le plus grand festival au monde en termes de médiatisation est revenu dans le giron de sa communication et de son traitement de l’actualité culturelle, c’était un peu un retour à la normale.

J’en viens à votre question. Il se trouve que, pendant près de vingt-cinq ans, France Télévisions a séjourné à l’hôtel Le Majestic. Le nombre de chambres était plus important avant 2013, puis il s’est réduit. Et depuis 2022, le groupe a trouvé une solution pour que nous puissions être sur place pendant le Festival et y faire notre travail sans que cela ne coûte 1 euro d’argent public. Je pense qu’elle vous a déjà été expliquée et que les documents vous ont été communiqués.

M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Je conteste parfois la façon dont le rapporteur rappelle des engagements politiques passés, car c’est leur impact sur les fonctions actuelles qui importe. Je le rejoins néanmoins sur un point : je considère personnellement que lorsqu’on est salarié de l’audiovisuel public, on est tenu d’être impartial et que l’on n’est pas obligé de faire part de sa sensibilité politique à l’occasion d’une interview.

M. Manuel Alduy. L’article date de 2009. Je suis à France Télévisions depuis le 1er février 2021. Pardon, mais je n’ai pas fait retirer d’internet l’intégralité de mes interventions publiques passées. C’était il y a plus de quinze ans. Je suis désolé, mais il faut demander au Monde !

M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Vous avez parfaitement raison, mais admettez que l’on puisse s’interroger sur le statut des contenus postés sur les réseaux sociaux par des journalistes de l’audiovisuel public qui, quelle que soit leur fonction, s’expriment sur des comptes twitter professionnels. Vous partagez vos convictions sur votre compte, ce qui est votre droit, mais pourquoi le faire avec le logo de France Télévisions et en affichant votre fonction ?

M. Manuel Alduy. Je respecte le code de bonne conduite de France Télévisions et la charte, mise à jour en 2020, qui s’applique aux salariés de l’audiovisuel public.

Il se trouve qu’un sujet très important a frappé notre filière, y compris sur les réseaux sociaux : MeToo. Au nom de France Télévisions, j’interviens sur les réseaux sociaux pour faire trois choses. D’abord, pour promouvoir nos programmes, surtout ceux dont je suis coresponsable. Ensuite, pour expliquer comment les choses fonctionnent – par exemple pourquoi nous avons choisi tel film, ou pourquoi tel autre ne peut pas encore être considéré comme un échec. Enfin, je réponds aux attaques et aux critiques dont nous sommes l’objet, lorsqu’elles me concernent.

En plus de cela, il y a le sujet MeToo, qui est professionnel. Apparu en 2017, il a connu un petit coup d’accélérateur en 2019, puis un grand coup début 2023 avec l’affaire Depardieu, avant d’être relancé il y a deux ans avec Judith Godrèche. À nous qui dépensons de l’argent public, le sujet MeToo pose des questions existentielles. Celles-ci portent sur les talents qui collaborent aux films, sur l’exposition de ceux-ci ou encore sur notre propre neutralité en tant que diffuseur. Devons-nous par exemple diffuser un film alors qu’une procédure est en cours ?

C’est sur ces sujets que portent mes propos, pour l’essentiel, lorsqu’ils ne relèvent pas des trois premières catégories. Si un message en particulier vous a choqué, je peux m’en expliquer lorsque vous le souhaiterez, ou bien par écrit.

M. Philippe Ballard (RN). Madame Redde-Amiel, vous avez employé le mot « culture » au sujet des jeux, et plus particulièrement de l’émission de Naguy, « N’oubliez pas les paroles ». Sans en critiquer le contenu, je considère que c’est plutôt une chaîne privée qui devrait diffuser une telle émission : en quoi est-elle culturelle ? L’un des objectifs de notre commission d’enquête consiste à faire la part des choses entre ce qui relève du public et ce qui relève du privé – or vous vous appropriez parfois des contenus qui sont du ressort du privé.

Mme Alexandra Redde-Amiel. Je vous remercie pour votre question, qui me permettra de préciser les chiffres précédemment cités. Nous avons cinq émissions quotidiennes de jeux sur France 2 et deux sur France 3, ce qui correspond à des temps d’antennes respectifs de deux heures et demie et d’une heure dix.

« N’oubliez pas les paroles » – un exemple parmi d’autres – est une émission de mémoire collective sur la chanson française, laquelle fait partie de notre patrimoine. Je ne suis pas certaine qu’une émission similaire sur TF1 ne diffuserait que de la chanson française. Cette émission a du sens sur le service public lorsqu’elle permet à de jeunes enfants de chanter « La maladie d’amour » de Michel Sardou, par exemple. C’est une émission de transmission de la chanson française. Oui, c’est une émission de patrimoine : nous le revendiquons. C’est pour les mêmes raisons que nous diffusons l’« Eurovision » ou « Les Victoires de la musique ». Je trouve intéressant que la chanson française soit proposée chaque jour à toutes les générations – « de 7 à 77 ans », comme on dit.

Mme Tiphaine de Raguenel. En 2025, les divertissements ont représenté 19 % des émissions diffusées par France 2 en première partie de soirée et 6 % de celles de France 3, contre 40 % sur M6 et 35 % sur TF1. Ces chiffres montrent qu’il y a une différence.

Je me permets par ailleurs de souligner que, lorsqu’il est interrogé sur la spécificité de l’offre du service public, le public voit très clairement une différence. Les chiffres montrent que sa satisfaction à son égard est bien plus élevée qu’à l’égard des chaînes privées, puisque plus de 72 % de Français se déclarent satisfaits de son offre. Les téléspectateurs considèrent par ailleurs qu’ils découvrent sur le service public des programmes différents de ce que proposent les autres chaînes de télévision dans une proportion beaucoup plus importante que sur les chaînes privées.

Mme Céline Calvez (EPR). Dans la mesure où nous devons rappeler, lors de chaque audition, nos liens avec les personnes auditionnées, je précise que j’ai été membre du conseil d’administration de France Télévisions en 2023 et en 2024.

Cette audition a permis de montrer le nombre et la variété des programmes de France Télévisions, qu’ils soient linéaires ou délinéarisés. Qu’on les apprécie ou pas, on peut au moins se réjouir que ces programmes soient disponibles.

Je voudrais revenir sur le fonctionnement de France Télévisions, plus particulièrement sur l’externalisation de la production. Comment la qualifieriez-vous ? Comment a-t-elle évolué ces dernières années ? Pourquoi y avez-vous recours, au-delà des obligations qui vous sont faites ? Y trouve-t-on de l’innovation, de l’agilité, de moindres coûts ? Quelles sont les raisons qui expliqueraient que l’on y ait davantage recours ? Comment valoriser les talents de l’extérieur mais aussi les équipes en interne, qui font la patte de l’audiovisuel public ?

Enfin, monsieur Lesaunier, pourriez-vous nous parler de France TV Studio ?

M. Arnaud Lesaunier, directeur de France TV Studio et de France TV Distribution. Merci de me donner l’occasion d’en parler. Vous avez dit que l’entreprise France Télévisions avait davantage recours à l’externalisation ; en réalité, ce n’est pas tout à fait juste…

Mme Céline Calvez (EPR). Ce n’est pas ce que j’ai dit.

M. Arnaud Lesaunier. J’ai dû mal comprendre. En tout cas, l’internalisation des programmes n’a jamais été aussi forte au sein de France TV Studio. Celle-ci est une entreprise d’environ 650 salariés en équivalent temps plein, dont environ 200 permanents. Son chiffre d’affaires, qui a connu une forte progression ces dernières années, s’établira cette année à 115 millions d’euros et son résultat net est positif. Je n’en communiquerai pas le montant de vive voix pour des raisons de confidentialité des affaires, mais je vous transmettrai évidemment les comptes de résultat si vous le souhaitez.

Les activités principales de la société peuvent être regroupées en trois chapitres. La production représente environ 80 % de son chiffre d’affaires. Nous produisons tous les genres : la fiction, le documentaire, le flux et les événements. Notre deuxième activité principale est ce que nous appelons dans notre jargon l’auto-promo, c’est-à-dire les programmes courts qui font la promotion des programmes avant leur diffusion sur les antennes. Cette activité, que nous avons récupérée il y a quelques années, représente aujourd’hui 10 % de notre chiffre d’affaires. L’accessibilité, enfin, comprend les activités de sous-titrage, d’audiodescription et de doublage ; elle représente 10 % de nos activités.

France TV Studio possède également des filiales : une agence de presse créée en 2021, une société d’effets spéciaux, Les Tontons Truqueurs, et une filiale d’animation, Dwarf, toutes deux basées à Montpellier. Nous inaugurerons le 10 février prochain, à Montpellier également, des studios de création, V Studios.

Comme Stéphane Sitbon-Gomez a eu l’occasion de le rappeler lors de son audition, France TV Studio est aujourd’hui le deuxième fournisseur du groupe, le premier producteur de flux et le troisième producteur de fictions en France.

Depuis 2013, l’activité a connu une croissance extrêmement soutenue, avec un chiffre d’affaires multiplié par près de quatre, pendant que le volume d’heures produites et les effectifs étaient multipliés par quatre. Cette montée en puissance s’est accompagnée d’un haut niveau d’exigence qualitative. France TV Studio est aujourd’hui leader en matière d’accessibilité et la seule société du secteur à être certifiée ISO 9001 pour le sous-titrage. Elle est aussi, à ma connaissance, la seule société productrice d’une fiction quotidienne labellisée Ecoprod trois étoiles, niveau d’excellence.

Lors d’une précédente audition, il a été rappelé que 11 % des commandes de France Télévisions sont passées auprès de France TV Studio. C’est un volume extrêmement important et un taux comparable à ceux de Mediawan ou de Banijay, à cette différence près que ces groupes fédèrent plusieurs sociétés de production alors que France TV Studio est unique. Ce taux est trois fois plus élevé que ceux de Newen, Federation Studios ou Satisfaction.

Cette dynamique est le résultat direct d’une ambition stratégique affirmée dès 2015 par la présidente, visant à capitaliser sur les actifs du groupe et à renforcer la production interne – une ambition que les équipes de France TV Studio ont su pleinement s’approprier et traduire sur le plan opérationnel.

M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Dans la mesure où la question de Mme Calvez implique d’autres directions, peut-être pourrais-je maintenant donner la parole à M. Martinetti ?

M. Arnaud Lesaunier. Je voudrais souligner pour finir que cette réussite est reconnue sans ambiguïté par la Cour des comptes : « En quelques années, la filiale a atteint son objectif de devenir le premier producteur de contenus du groupe, en créant un catalogue valorisable et en renforçant les actifs de France Télévisions. La réussite de cette stratégie de filialisation de la production est manifeste avec l’augmentation du nombre d’heures de programmes livrés, qui explique aussi la hausse des effectifs de la filiale […] ».

M. Philippe Martinetti. Le sujet de la production interne, évoqué par Mme Calvez, est au cœur de nos échanges. Je voudrais mentionner à ce sujet l’offre régionale. Nous avons confié aux rédactions régionales l’intégralité du pilotage de l’information de France 3 et nous avons des matinales communes avec Radio France – au nombre de quarante-quatre dans quelques semaines. En conséquence, nous avons souhaité conforter un pacte de décentralisation. Et, de fait, en intégrant les matinales communes avec Radio France, nous avons augmenté la production interne sur les antennes régionales. L’offre de France Télévisions se lit à l’aune de sa diversité, de toutes les antennes et de l’intégralité des offres.

L’offre régionale est importante. En 2020, lors du lancement de la régionalisation, nous étions à 18 000 heures d’antenne linéaires sur France 3 dédiées aux régions. Aujourd’hui, nous sommes aux alentours de 25 000 heures linéaires, en comptant les matinales – et en production interne.

Tout cela participe aussi de notre ambition et de notre volonté d’augmenter la production interne. Pardon d’insister – peut-être est-ce un tropisme régional –, mais celle-ci se lit à l’aune de l’ensemble des offres du groupe.

M. Aurélien Saintoul (LFI-NFP). On a entendu beaucoup de choses dans cette commission, souvent des balivernes, mais Renauld Le Van Kim trotskiste, cela ne figurait pas dans mon bingo du maccarthysme ! Il a produit la plupart des meetings de campagne de Nicolas Sarkozy, rappelons-le pour la mémoire de nos débats.

M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Pour que nos travaux soient constructifs – car, contrairement à ce dont certains m’accusent, je ne crée pas d’entraves –, je veille à éviter toute mise en cause personnelle. Je vous demanderai donc, monsieur Saintoul, de vous abstenir de commencer chacune de vos interventions par des attaques à l’encontre du rapporteur. Vous qui avez vous-même été rapporteur d’une commission d’enquête et avez à ce titre subi des attaques, vous devriez comprendre que c’est au président qu’il appartient d’intervenir s’il faut recadrer les débats.

M. Aurélien Saintoul (LFI-NFP). Monsieur le président, si vous voulez que cette table ronde soit constructive, ne laissez pas dire de telles balivernes. Le trotskisme de Renaud Le Van Kim sera sinon considéré comme un fait établi…

M. Charles Alloncle, rapporteur. Il l’assume, il était à la LCR !

M. Aurélien Saintoul (LFI-NFP). …et bientôt ce sera sa société de production, Together Media, qui apparaîtra comme une officine trotskiste.

Je relève des contradictions et, que cela vous plaise ou non, je considère que mon rôle est de les mettre en évidence. Tantôt il est reproché à l’audiovisuel public de ne pas faire assez d’audience, tantôt d’en faire trop – selon M. Ballard, il chercherait à s’approprier des pans entiers du divertissement – et d’aller sur les brisées du secteur privé.

Cela dit, le service public audiovisuel est loin d’être parfait : j’en viens à mes questions. Dans quelle stratégie s’est inscrite la fermeture de France Ô ? Nous l’avons vu, en matière de représentation des outre-mer, les objectifs n’ont pas été atteints. En matière de représentation des CSP -, terme un peu maladroit, ils ne l’ont pas été non plus. Vous devez vous conformer à des obligations relatives au pluralisme : quelle place faites-vous au courant de pensée libertaire ? Enfin, il est beaucoup question d’infotainment : l’émission « Quelle époque ! » relève-t-elle de la direction de l’information ou bien de la direction des divertissements ? Jordan Bardella en a été récemment l’invité : dans quelle catégorie rangez-vous son interview fleuve très complaisante ?

M. Philippe Martinetti. Les magazines d’actualité relèvent actuellement soit de la direction des magazines, soit de la direction de la culture, soit de la direction de l’information. Nous avons présenté il y a quelques jours devant le CSE (comité social et économique) central un projet de réorganisation dont l’enjeu, avant tout éditorial, concerne le récit et l’offre. Elle consiste à regrouper au sein d’une même direction la totalité des magazines du groupe, sous la responsabilité de la direction de l’information que cet élargissement viendra renforcer. Non seulement nous apporterons davantage de cohérence, qu’il s’agisse de notre engagement et de notre positionnement en matière éditoriale ou de la coordination de l’ensemble des personnes invitées – au nombre de 2 000 l’année dernière –, mais nous conforterons notre stratégie en matière de magazines d’information et d’actualité et la marque de service public qui leur est attachée.

Mme Tiphaine de Raguenel. La suppression de France°Ô est une décision du gouvernement d’Édouard Philippe qui s’est imposée à France Télévisions mais cela ne nous a pas empêchés de continuer à donner de l’importance aux outre-mer. Avant la fin de la diffusion de cette chaîne, nous avons signé un pacte pour la visibilité des outre-mer comprenant plusieurs engagements s’appliquant à tous les genres de programmes, à commencer par l’information. Les rendez-vous d’information nationale comportent ainsi des sujets consacrés aux outre-mer : loin de se limiter aux catastrophes ou aux événements extraordinaires qui touchent ces territoires, ils concernent le quotidien de leurs habitants. Citons également l’organisation, chaque année, d’une semaine dédiée aux outre-mer, Cœur outre-mer, opération au cours de laquelle sont diffusés sur les antennes de France Télévisions divers programmes – fictions, documentaires, divertissements – qui leur sont consacrés.

Dans le cadre des évolutions qui ont marqué l’ensemble des chaînes de France Télévisions, l’offre ultramarine a fait l’objet d’un rééquilibrage visant à renforcer sa présence numérique. Cela s’est traduit par la création d’un portail des outre-mer et par la mise à disposition de l’ensemble des contenus disponibles sur la plateforme france.tv, notamment à destination des publics de la diaspora présents dans l’Hexagone.

M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Qu’en est-il des CSP - ?

Mme Tiphaine de Raguenel. Nous considérons que l’un des rôles de la télévision est de toucher l’ensemble des publics. Parmi les programmes les plus consommés par les CSP - , citons l’édition de 13 heures du journal – les personnes habitant en province et rentrant déjeuner chez elles sont surreprésentées parmi ces catégories – et celle de 20 heures mais également les divertissements, avec lesquels les CSP + ont moins d’affinités.

Les magazines de journée ont une grande importance pour la visibilité des publics plus populaires, car ceux-ci sont invités sur nos plateaux. Pensons à « Ça commence aujourd’hui », émission de témoignages, ou à « Affaire conclue », qui relève plus du divertissement.

Je termine en précisant que les comptes rendus des comités d’investissement ont été versés à la data room. Il n’y a pas de procès-verbaux à proprement parler.

M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Quelles réponses avez-vous à apporter sur l’infotainment ?

M. Philippe Martinetti. Nous avons déjà expliqué qu’une fois la réorganisation effectuée, ce type d’émissions sera placé sous le pilotage de la direction de l’information.

M. Florent Dumont. Je souhaite préciser que depuis janvier 2025 est diffusé chaque jour sur France 5 un programme traitant des thématiques liées aux outre-mer et donnant la parole aux personnes qui vivent dans ces différents territoires. Au carrefour des magazines d’actualité, l’émission intitulée « C pas si loin », produite par Eden. et présentée par Karine Baste, rassemble des centaines de milliers de téléspectateurs. Elle est très valorisée par le comité de suivi du pacte pour la visibilité des outre-mer.

M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Sans vouloir entraver le rapporteur, je vous propose de faire des réponses courtes afin que nous puissions clore cette table ronde dans une trentaine de minutes, une durée totale de trois heures me paraissant adaptée pour aller au bout des sujets.

M. Charles Alloncle, rapporteur. Nous avons appris il y a quelques semaines que France Télévisions avait demandé aux sociétés de production de réduire de 5 % le montant des contrats. Ont-elles accepté dans leur totalité de le faire ? Si oui, est-ce à dire qu’elles pratiquaient auparavant une forme de surfacturation ?

M. Florent Dumont. En tant qu’équipes éditoriales, nous n’avons la responsabilité ni de mener des négociations avec les sociétés de producteurs, lesquelles dépendent de la direction de la production, ni d’établir des contrats avec elles, tâche qui incombe à la direction juridique. Nous pourrons vous transmettre des éléments par écrit mais nous n’avons pas les compétences pour vous répondre.

Mme Tiphaine de Raguenel. Précisons que ces réductions ne sont pas appliquées à volume constant d’émissions. Pendant les négociations, il y a, par exemple, eu beaucoup de discussions sur une émission quotidienne programmée sur quarante-deux semaines par an avec un recours plus important aux rediffusions.

M. Charles Alloncle, rapporteur. Pardonnez-moi d’insister sur ce point important mais j’aimerais savoir si vous observez une baisse effective des facturations des contrats des sociétés de production après l’annonce par Delphine Ernotte de cette réduction de 5 % ?

M. Florent Dumont. Je vous répète, monsieur le rapporteur, que la responsabilité des négociations avec les sociétés de production incombe à la direction de la production et non aux équipes éditoriales qui se tiennent devant vous.

M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Nous demanderons donc des réponses et des précisions à la direction de la production.

M. Charles Alloncle, rapporteur. Dans une interview du 25 septembre 2015 qui a fait couler beaucoup d’encre, Delphine Ernotte affirmait : « On a une télévision d’hommes blancs de plus de 50 ans et ça, il va falloir que ça change. » Cela a été l’un des premiers chantiers qu’elle a lancés après son arrivée à la tête de France Télévisions.

L’Arcom, dans un rapport intitulé « La représentation de la diversité de la société dans les médias – 2013-2023 » publié en 2024, a établi un décompte moyen de « personnes non blanches », selon ses propres termes, apparaissant à l’écran en s’appuyant sur des chiffres qui auraient été fournis par les sociétés audiovisuelles. Pouvez-vous nous dire si France Télévisions procède à de tels décomptes ?

Mme Tiphaine de Raguenel. Nous n’avons pas le droit de faire des comptages de ce type, c’est l’Arcom elle-même qui les effectue. Ils sont établis, si ma mémoire est bonne, à partir d’un corpus couvrant deux semaines de programmations diffusées sur l’ensemble des chaînes, observé chaque année à la même période. Nous accordons une attention particulière à la représentation de la diversité de la population française, conformément à notre cahier des charges qui nous incite, dans le respect des valeurs républicaines, à veiller dans notre offre de programmes à la lutte contre les exclusions et à la représentation de la société dans sa diversité.

M. Charles Alloncle, rapporteur. Vous confirmez, madame la directrice, que les différents travaux et documents de France Télévisions ne comportent pas de décomptes de personnes blanches ou non blanches.

Mme Tiphaine de Raguenel. Il n’y en a pas. Nous avons collaboré avec une équipe d’universitaires qui a mené une étude sur ce sujet mais ce sont eux qui ont analysé le corpus. Les fichiers qu’ils ont élaborés pour établir leurs résultats ne nous ont jamais été transmis. Il en va de même pour les travaux de l’Arcom.

Nous avons à un moment envisagé la possibilité de mesurer nous-mêmes la diversité et la parité mais, après discussions avec l’Arcom et la Cnil (Commission nationale de l’informatique et des libertés), il est apparu que la loi ne nous permettait pas de le faire.

M. Charles Alloncle, rapporteur. Pourriez-vous nous indiquer les marges moyennes d’un producteur de fictions, de documentaires, de jeux travaillant pour France Télévisions ? Il me semble que cette information intéresse les Français qui nous écoutent.

M. Manuel Alduy. Le cinéma présente une particularité par rapport aux autres genres : puisque nous ne passons pas nous-mêmes commande des films, ce sont les mêmes équipes qui s’occupent des aspects éditoriaux et économiques. Je peux donc vous apporter une réponse. Tous les devis de films dans la production desquels France Télévisions investit sont versés aux registres du cinéma et de l’audiovisuel (RCA) du CNC. Vous pouvez les consulter, leur accès est public. Je n’ai pas une idée précise des marges : en général, les imprévus et les frais généraux avoisinent 7 % dans les devis prévisionnels de production sur lesquels s’adosse le plan de financement, autrement dit la répartition des financements demandés aux divers partenaires dont nous faisons partie. Nous avons donc une transparence très en amont.

Pour les autres genres de programmes, d’autres directions se chargent de la négociation des devis, parfois dans le plus grand détail. Il faudra vous tourner vers elles.

M. Charles Alloncle, rapporteur. Pourriez-vous nous indiquer le coût pour France Télévisions d’émissions comme « C dans l’air » ou « C ce soir » ?

M. Florent Dumont. Je vous apporterai la même réponse : ces responsabilités n’appartiennent pas aux équipes éditoriales ici présentes. Nous veillons à ce que les programmes respectent les missions définies dans le cahier des charges et qu’ils rencontrent leurs publics mais nous ne traitons pas des éléments budgétaires.

M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Vous qui avez la direction des magazines, vous ne vous penchez jamais sur leurs coûts ?

M. Florent Dumont. J’échange bien sûr avec les équipes de la direction de la production, dans le cadre d’un pilotage collégial, mais cela ne relève pas de ma responsabilité éditoriale.

M. Charles Alloncle, rapporteur. Je m’étonne de votre réponse : vous êtes responsables des contenus que vous proposez. Sur quels indicateurs vous reposez-vous pour évaluer la pertinence de vos programmes ? J’imagine que vous mettez en regard leurs coûts, donc ce qui est financé par le contribuable, et la part d’audience qu’ils génèrent pour savoir s’il est pertinent de continuer à les diffuser au fil des saisons.

M. Florent Dumont. Les informations sur les coûts sont couvertes par le secret des affaires. Les équipes éditoriales travaillent main dans la main, dans un cadre collégial, avec celles des services financiers, de la direction de la production et celles de la direction des antennes, qui ont la responsabilité du coût de grille. Compte tenu des volumes d’heures de contenus inédits que nous diffusons chaque jour et chaque semaine, nous avons d’importantes responsabilités, parmi lesquelles figure celle de veiller à la rencontre des programmes avec les publics, dans le respect des missions inscrites dans le cahier des charges.

M. le président Jérémie Patrier-Leitus. J’imagine que la direction vous donne des budgets précis. Pour les documentaires, il me semble que le montant dépasse les cent millions d’euros. Qui a la responsabilité de ventiler ensuite ces sommes ?

Mme Alexandra Redde-Amiel. La direction financière donne à chaque unité un cadre dont elle ne doit pas sortir.

M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Le rapporteur vient d’ouvrir une discussion intéressante : vous ne ventilez pas votre budget ?

Mme Alexandra Redde-Amiel. Non.

Mme Tiphaine de Raguenel. L’ensemble des contrats ont été versés à la data room : la transparence est donc faite.

Pour juger du succès d’un programme, nous nous reposons sur plusieurs outils qui font l’objet d’un suivi précis. Nous disposons de mesures d’audience quotidiennes, qui donnent lieu à des discussions régulières avec l’ensemble des équipes éditoriales. Des alertes sont émises si un programme ne donne pas satisfaction. Un baromètre qualitatif nous permet d’avoir chaque jour le retour d’un échantillon de téléspectateurs sur l’intérêt des programmes. Trois critères ont été retenus : l’impact – recommandation faite à d’autres, souvenir laissé – ; la qualité éducative ; l’originalité. Pour les programmes ayant réuni plus d’un million de téléspectateurs, les unités de programme ont accès à ces informations. Elles peuvent même connaître avec un certain degré de détail les choses qui ont déplu. Lorsqu’un programme ne donne plus complète satisfaction ou que se pose la question de son renouvellement, nous interrogeons les téléspectateurs de manière plus précise, grâce à des dispositifs tant quantitatifs que qualitatifs.

L’émission « Questions pour un champion » a, par exemple, fait l’objet d’un suivi spécifique. Pendant les dix premières années de sa longue existence, elle réalisait plus de 50 % de parts de marché, ce qui en faisait l’un des rendez-vous emblématiques de la télévision. Toutefois, ces dernières années, son audience moyenne ne dépassait pas les 12 % de parts de marché. Indépendamment de l’intérêt de ce programme et de sa valeur, cela nous a conduits à nous interroger sur la possibilité d’arrêter sa diffusion quotidienne dans un contexte d’économies budgétaires. Voilà un exemple des réflexions difficiles que nous avons à mener avant d’arrêter un programme ou de réduire sa diffusion.

M. Charles Alloncle, rapporteur. Si vous ne nous donnez pas les coûts d’émissions comme « C dans l’air » ou « C ce soir », monsieur Dumont, est-ce parce que vous ne les connaissez pas ou parce que vous ne voulez pas mentionner cette information ?

M. Florent Dumont. Les directions d’unités de programmes, les directions éditoriales et la direction de la production reçoivent des notifications budgétaires : je connais donc le coût des programmes, qui relève du secret des affaires, mais je n’ai pas la responsabilité de mener des discussions financières, lesquelles ont lieu entre la direction de la production et les sociétés de production.

M. Charles Alloncle, rapporteur. Ne pensez-vous pas que les informations sur les coûts de telles émissions sont d’intérêt public ? Pourquoi les Français ne pourraient-ils pas les connaître ? Il s’agit de l’utilisation de leur argent, rappelons-le.

Pourquoi vous abritez-vous systématiquement derrière le secret des affaires ? Je ne suis pas sûr qu’un tel refus de répondre soit conforme au règlement de notre assemblée. Nous sommes dans le cadre d’une commission d’enquête et une question vous est posée.

M. Manuel Alduy. Tous les contrats ayant été déposés dans la data room, la commission d’enquête est informée.

M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Je vous remercie de cette précision mais cela ne répond pas à la question du rapporteur. Il peut en effet avoir connaissance de tous les éléments lui permettant d’apprécier le coût de production de ces émissions, France Télévisions n’ayant pas fait entrave. Ce qu’il veut savoir, me semble-t-il, c’est pourquoi vous ne voulez pas mentionner ces informations oralement ? Les Français qui nous écoutent peuvent vouloir comprendre en quoi le secret des affaires vous importe.

M. Arnaud Lesaunier. En tant que président de la société de production interne, je facture moi-même des programmes à France Télévisions et je ne voudrais pas que mes tarifs et mes marges soient connus de l’ensemble de la communauté des producteurs qui sont par ailleurs mes concurrents. Ces éléments vous ont été fournis. Si vous avez besoin d’informations complémentaires, nous serons ravis de vous les transmettre mais nous ne pouvons pas les communiquer devant cette commission, qui est très suivie, notamment par nos concurrents.

M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Je vous remercie pour cette réponse : il est important, si nous voulons éviter toute instrumentalisation, que les Français n’aient pas le sentiment qu’on leur cache des choses. Le rapporteur dispose des éléments nécessaires. L’ordonnance de 1958 prévoit que tous les renseignements de ce type doivent être communiqués au rapporteur mais elle n’oblige nullement les personnes auditionnées à les fournir oralement, lors d’une réunion.

M. Charles Alloncle, rapporteur. J’ai demandé à la direction de France Télévisions de me transmettre les coûts nets, ventilés par heure et par part d’audience, car ils me semblent constituer des indicateurs essentiels pour évaluer la pertinence d’un programme. Je n’ai pas encore reçu ces informations.

Vos critères semblent imperméables aux considérations de la direction financière. Quels sont selon vous les indicateurs clés pour estimer qu’un programme fonctionne ? La part d’audience, le coût par part d’audience ?

Mme Tiphaine de Raguenel. Il me semblait vous avoir répondu : nous disposons d’indicateurs quantitatifs, comme les parts d’audience, et d’indicateurs qualitatifs. Vous touchez du doigt ce qui fait la spécificité du service public : le ratio coût-audience n’est pas pour nous l’indicateur principal, contrairement à ce qui se passe dans le secteur privé. Comme l’a rappelé la présidente lors de son audition, si la rentabilité était notre seule boussole, nous n’organiserions pas le Téléthon et nous ne diffuserions pas du spectacle vivant en prime time. À maints égards, le fait que ces informations soient partagées entre équipes éditoriales et équipes dédiées aux moyens de production montre quelles précautions entourent la gestion de l’argent public.

M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Y a-t-il des programmes pour lesquels l’audience joue un rôle plus important ?

Mme Tiphaine de Raguenel. Oui. Lorsque nous commençons la diffusion de tel ou tel programme, nous précisons quels objectifs il doit atteindre : l’audience fait partie, à côté d’autres critères comme les publics visés, des indicateurs retenus. Il peut s’agir aussi d’avoir un impact ou simplement d’assurer une couverture très large des festivals de l’été.

Comme nos chaînes ne diffusent plus de publicités après 20 heures, le critère de l’audience est davantage pris en considération pour les programmes de journée, notamment durant la tranche de l’access prime time.

M. Charles Alloncle, rapporteur. Nous avons appris récemment dans les médias que des animateurs-producteurs, notamment d’émissions de jeux, pourraient réaliser des marges allant jusqu’à 70 %. Y en a-t-il chez France Télévisions ? Si oui, est-ce dans l’ADN du service public de permettre à ces personnes de dégager des marges aussi importantes ?

Mme Alexandra Redde-Amiel. Nous n’avons pas connaissance des marges des producteurs, qu’ils soient ou non animateurs. C’est la direction de la production qui gère cet aspect.

M. Charles Alloncle, rapporteur. La direction de France Télévisions signe-t-elle des contrats de production pluriannuels, notamment pour des émissions de jeux, ou bien les contrats peuvent-ils être rediscutés chaque année au regard du coût du programme, de son audience et du respect des obligations, notamment celles de la charte de France Télévisions ?

Mme Alexandra Redde-Amiel. Là encore, cela renvoie à la direction de la production. Les documents nécessaires vous seront envoyés. Toujours est-il que nous réfléchissons pour savoir si chaque émission doit ou non être reconduite.

M. Charles Alloncle, rapporteur. Vos réponses donnent l’impression que vous n’avez pas de responsabilités dans la décision de lancer ou de reconduire tel ou tel programme ou dans l’étude de leur coût et de leur impact. Vous renvoyez à chaque fois à la direction de la production et aux éléments qu’elle doit me communiquer. Je sais que des audits de production sont réalisés et qu’ils permettent de vérifier les marges dégagées par certaines émissions. Vous qui occupez d’importantes fonctions de direction, j’ai du mal à comprendre que vous n’ayez aucune autre réponse à me fournir.

Mme Alexandra Redde-Amiel. C’est aussi l’intérêt de notre organisation. Les directions éditoriales n’ayant pas la charge des questions financières, un contrôle peut s’exercer. C’est aussi rassurant pour le service public : la gestion ne repose pas sur une seule personne mais sur plusieurs.

Tous autant que nous sommes, nous nous réunissons avec des personnes chargées d’autres aspects, notamment lors des comités éditoriaux et des comités d’investissement. Chacun dans son rôle a l’occasion de donner sa position. Pour ma part, je me prononce sur la qualité de tel ou tel programme, sa conception, sa pertinence, sa place et son sens dans l’offre globale des divertissements et des jeux. De l’autre côté, les équipes chargées des finances se penchent sur les contrats, assurent une lisibilité parfaite pour tout ce qui concerne nos émissions et permettent leur contrôle.

Mme Anne Holmes. Chaque contrat comporte des clauses d’audience, évaluées par la direction des publics et de la stratégie éditoriale. Pour ce qui est de mon domaine, quand une fiction n’atteint pas tel niveau d’audience, elle n’est pas reconduite, principe qui vaut pour n’importe quel groupe audiovisuel. La même logique s’applique, je pense, pour le flux et les magazines.

M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Qu’en est-il des contrats pluriannuels, notamment pour ce qui concerne les émissions de jeux ?

Mme Alexandra Redde-Amiel. Il y a des contrats pluriannuels pour quelques jeux, souvent des marques emblématiques existant depuis longtemps, mais je ne saurai pas vous dire lesquels.

M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Vous êtes à la tête de la direction des divertissements et des jeux : on peut imaginer que vous avez quand même une idée des émissions pour lesquelles la question de la reconduction ne se pose pas chaque année.

Mme Alexandra Redde-Amiel. Non, car il peut y avoir des clauses d’audience dans les contrats pluriannuels.

M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Vous avez quand même la liste des émissions faisant l’objet d’un contrat pluriannuel ?

M. Florent Dumont. Tous les contrats que vous demandez seront versés dans la data room.

M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Je crois qu’on ne se comprend pas. La question n’est pas de savoir si les contrats nous seront transmis ou non : si nous ne les avons pas, je m’assurerai qu’on les obtienne puisque c’est une obligation légale. Pour bien comprendre votre rôle, nous voulons savoir comment vous gérez les aspects financiers et les contrats dans vos périmètres respectifs, notamment s’agissant des engagements pluriannuels.

M. Florent Dumont. Notre organisation repose sur un fonctionnement collégial. Différentes directions travaillent ensemble pour construire une offre de programmes à destination des publics, les unes avec des responsabilités éditoriales – vous les avez devant vous –, les autres avec des responsabilités dans le domaine de la publication – la direction des antennes – ou dans le domaine budgétaire – la direction de la production au sein de la direction financière. Évidemment, nous nous parlons tous les jours.

M. Arnaud Lesaunier. Cela renvoie à un principe assez simple d’organisation des administrations : la séparation entre ordonnateurs et comptables. Faire en sorte que ce ne soit pas la même personne qui ordonne un programme et qui décide de son coût est une sûreté apportée à l’entreprise.

M. Charles Alloncle, rapporteur. Je vous avoue avoir un peu de mal à comprendre vos réponses à des questions pourtant simples : existe-t-il oui ou non des contrats pluriannuels, notamment pour les jeux ? France Télévisions s’est-elle engagée sur plusieurs années sans pouvoir décider de mettre fin à certaines émissions, même si l’audience est en berne ? Pourquoi nous renvoyer à chaque fois à d’autres directions ?

Je pose donc une autre question : y a-t-il des appels d’offres chez France Télévisions ? Si demain « N’oubliez pas les paroles » ou « C à vous » disparaissaient, passeriez-vous par de telles procédures pour combler la case laissée vide ?

M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Il serait aussi intéressant de savoir si les émissions de jeux comportent des clauses d’audience.

Mme Alexandra Redde-Amiel. Oui, il y en a pour les jeux.

Mme Anne Holmes. Pour remplacer un programme qui s’arrête, nous publions un appel d’offres comportant un cahier des charges, quel que soit le type d’émission visé : magazine de santé, jeu reposant sur les connaissances, magazine politique et même sitcom, genre que j’ai souhaité promouvoir, estimant qu’il n’y avait pas assez de rires sur le service public. Une fois les réponses des producteurs reçues, nous nous réunissons entre directions pour évaluer le potentiel du projet et de la case, la cible à atteindre en termes de publics ainsi que les budgets. Le message que j’aimerais faire passer, c’est que notre choix se fait en fonction des programmes et non pas des gens. Nous prenons en compte de multiples critères dont certains sont difficiles à évaluer car ils sont de l’ordre de la sensation. Nous sommes dans un monde où il nous faut nous demander ce qui va plaire.

M. Charles Alloncle, rapporteur. Pourriez-vous en dire plus sur la procédure d’appel d’offres ? Une fois émis, y a-t-il un délai pour y répondre ? Comportent-ils un cahier des charges ? L’avis d’un comité est-il requis ? Des paliers de montants d’investissements sont-ils prévus, par exemple en dessous ou au-dessus de 10 millions d’euros ? Comment une société de production française pourrait-elle se positionner pour récupérer un créneau remis en concurrence par France Télévisions ? Nous avons l’habitude des marchés publics, qui sont parfaitement encadrés ; qu’en est-il pour les appels d’offres de France Télévisions ?

Mme Anne Holmes. Un cahier des charges est prévu, comme je vous l’ai indiqué. La dynamique n’est pas la même suivant les programmes, ce qui rend la réponse difficile. Les appels d’offres étant publics, toutes les sociétés de production peuvent y répondre. Chacune apporte ensuite son propre savoir-faire. La procédure est bien sûr encadrée. Des fiches d’évaluation doivent être remplies et les équipes de la stratégie éditoriale effectuent même des études pour certains programmes.

M. Charles Alloncle, rapporteur. Concrètement, qui décide de l’attribution d’une case de jeu sur France 2 ? Faut-il répondre à un appel d’offres ? En combien de temps la décision est-elle prise et par qui ? Est-elle transparente – en d’autres termes, puis-je y avoir accès en tant que rapporteur ?

Mme Tiphaine de Raguenel. Il y a différents process en fonction des besoins…

M. le président Jérémie Patrier-Leitus. J’imagine que ce n’est pas la même chose selon qu’il s’agit de cinéma, de fiction, de magazines ou de jeux. Prenons l’exemple du remplacement d’un jeu. Après l’arrêt de « Des chiffres et des lettres » ou la réduction de la diffusion de « Questions pour un champion », comment se met-on en recherche d’un nouveau jeu ?

Mme Tiphaine de Raguenel. Comme l’a rappelé Anne Holmes, nous passons plus de temps à refuser des projets qu’à les accepter car les producteurs viennent nous proposer des programmes, y compris quand il n’y a pas de case disponible. Nous traitons toutes ces demandes suivant des critères partagés. Ils sont liés à notre stratégie éditoriale, aux résultats d’audience, aux attentes du public et à notre analyse de ce qui est déjà disponible pour renforcer la diversité de notre offre.

Il y a également des rendez-vous en cours d’année avec les producteurs : Antonio Grigolini se rendra demain au Fipadoc (Festival international de programmes audiovisuels documentaires) pour présenter le line-up de France Télévisions ; il présentera par la même occasion les attentes de France Télévisions à l’ensemble des producteurs de documentaires. Ceux qui ne seront pas présents verront les recensions de son intervention dans la presse.

Ces rendez-vous ont lieu tout au long de l’année. Chaque semaine, les directeurs présents dans cette salle reçoivent une dizaine de producteurs pour échanger sur leur ligne éditoriale, sur leurs besoins et leurs attentes. Dans certains cas, il y a une consultation encadrée avec un brief et un délai de dépôt des dossiers ; un comité éditorial se réunit et la décision est partagée entre les producteurs ayant remis un dossier. Mais ce n’est pas systématique.

M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Concrètement, comment faites-vous quand il y a une case de jeu à remplir ? Faites-vous un choix parmi les propositions que vous recevez ? Y a-t-il une commission d’appel d’offres ?

M. Arnaud Lesaunier. Je peux vous répondre en tant que producteur qui a récemment réussi à placer un jeu de sa création sur les antennes de France Télévisions. C’était la première fois que cela arrivait.

Il y a deux flux qui se croisent. Le premier flux, tiré par les antennes, passe par des appels d’offres ou des réunions professionnelles durant lesquelles on fait savoir quel est le besoin – en le formalisant ou pas. Les producteurs proposent ensuite des productions en rapport avec le souhait exprimé par le diffuseur. Et il y a, quasi quotidiennement, un flux poussé par les producteurs qui mettent le pied dans la porte en disant : « J’ai ce projet, qu’est-ce que tu en penses ? ». C’est particulièrement le cas en matière de documentaires et de fictions ; c’est aussi le cas des magazines et des jeux. C’est ce que nous avons fait avec « Memory », le format que nous avons créé au sein de la filiale interne et que nous avons proposé aux équipes d’Alexandra Redde-Amiel. Il a été retenu pour un test. On trouve alors dans la grille l’espace qui permettra de tester le jeu sur une durée donnée ; en fonction de sa performance, il sera reconduit ou non.

Ces deux flux sont parallèles, continus et plus ou moins formalisés. Jusqu’à 2 millions d’euros d’engagements de programme y sont dévolus. Le contrôle général économique et financier, qui est le représentant de l’État au sein de l’entreprise, est informé et donne son avis sur le projet. Au-delà de 10 millions d’engagements, cela passe en comité des engagements.

M. Charles Alloncle, rapporteur. J’évoquerai un cas précis. Avant l’arrivée de Delphine Ernotte à la présidence de France Télévisions, en août 2015, la société Together n’existait pas ; elle a été créée en octobre 2015. Très rapidement, elle s’est retrouvée coproductrice de l’émission « C ce soir », qui était produite depuis vingt ans par le groupe Lagardère, avec un certain succès d’audience. Pouvez-vous nous dire pour quelles raisons et dans quelles conditions la société Together de Renaud Le Van Kim a été imposée en tant que coproductrice au groupe Lagardère ? Quel était le motif de la décision ? Qui l’a actée ?

Mme Anne Holmes. Aucun d’entre nous n’était là en 2015, ou pas à des fonctions qui nous permettent de vous répondre. M. Dumont est directeur des magazines depuis janvier 2025.

M. Florent Dumont. En 2015, j’étais directeur des études à France Télévisions ; ces responsabilités n’avaient rien à voir.

M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Je précise, afin qu’il n’y ait pas de malentendu sur les réseaux ou ailleurs, que vous n’étiez pas en poste au moment de cette décision. Nous poserons la question à Mme Ernotte.

M. Charles Alloncle, rapporteur. Mme Nathalie Darrigrand a-t-elle été décisionnaire dans le choix de coproduire l’émission avec la société Together ?

Mme Anne Holmes. Je crois que M. Sitbon-Gomez vous a déjà répondu. Mme Darrigrand était partie bien avant l’engagement de « C ce soir ». Elle n’a aucun intérêt avec cette émission. Quand on sait faire du magazine et qu’on sort de France Télévisions, on peut aller dans une société comme Together, mais elle aurait pu aller ailleurs.

M. Charles Alloncle, rapporteur. Mme Darrigrand a-t-elle été impliquée dans des signatures de contrats passés avec Together pour d’autres émissions, comme « C politique », avant de rejoindre cette société ?

Mme Anne Holmes. Je n’en ai pas connaissance. Je crois que non – je suis même sûre que non.

M. Charles Alloncle, rapporteur. Aucune émission ?

Mme Anne Holmes. En 2015, je n’étais pas directrice des programmes.

M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Vous n’êtes pas obligée de répondre, n’étant pas en poste à ce moment-là.

Mme Anne Holmes. Je n’étais pas en poste. Personne n’était en poste à ce moment-là.

M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Nous poserons la question aux cadres dirigeants de France Télévisions lors d’une prochaine audition.

M. Charles Alloncle, rapporteur. Mediawan, en capitalisant sur le carnet de commandes très fourni de France Télévisions, est devenu en dix ans le premier producteur de fictions françaises. Comment garantissez-vous, malgré cette hyperconcentration, l’émergence de nouveaux talents de production ?

Mme Anne Holmes. Je vais vous rappeler quelques chiffres très parlants relatifs à la répartition de la production de la fiction. En 2024, 42 % de nos œuvres ont été produites par des producteurs indépendants et 22 % par France TV Studio, notre filiale, qui est notre premier fournisseur de fictions. Les 36 % restants sont partagés entre Mediawan, Federation Studios, Newen, Elephant, Banijay et JLA. Chaque année, en fiction française, nous travaillons avec quelque soixante sociétés de production. À cet égard, il me paraît donc difficile de qualifier la situation d’hyperconcentration des contrats.

Les producteurs assurent avec leurs marges l’essentiel du développement de leurs projets. Il n’est donc pas incongru que les groupes en proposent plus que les producteurs indépendants. Nous sommes très attentifs au respect de la production indépendante.

M. Charles Alloncle, rapporteur. Selon le rapport de la Cour des comptes, entre 2017 et 2023, la part des dix principaux producteurs de programmes de France Télévisions a augmenté de près de 5 points pour représenter jusqu’à 41 % des achats de programmes. Comment veillez-vous, chacun à votre niveau, à éviter le phénomène d’hyperconcentration ? Par exemple, les activités du groupe Mediawan sont largement dépendantes du carnet de commandes de France Télévisions. D’après l’Arcom, en 2023, Mediawan France a réalisé 40 % de son volume horaire de programmes avec France Télévisions, ce qui équivalait à près de 110 millions d’euros d’achats. Comment défendez-vous les autres sociétés de production ? Quels sont vos critères de sélection ?

M. Philippe Martinetti. Je vais vous exposer la structuration d’un écosystème de production indépendante, notamment en région. J’ai déjà eu l’occasion de le dire ici : nous avons lancé, il y a quelques années, ce que nous avons appelé la stratégie de régionalisation sur les antennes de France 3 et nous avons augmenté le temps d’antenne dévolu aux programmes régionaux. Nous produisons 250 documentaires par an, ce qui est colossal et représente de très nombreux emplois associés. Il y a un an, nous avons augmenté notre apport dans le documentaire régional de plus de 50 %, ce qui ne s’était jamais fait ces onze dernières années. Cette seule action nous a permis de créer autour de 20 000 emplois. La structuration d’une filière de production indépendante relève aussi de notre mission de service public.

M. Arnaud Lesaunier. Je peux, pour ma part, parler du tissu de production parisien. Comme je l’ai dit tout à l’heure, Mediawan, c’est une fédération de vingt-huit ex-indépendants, dont certains travaillaient avec France Télévisions avant d’être rachetés. Au sein de France TV Studio, nous travaillons très régulièrement en coproduction avec des sociétés indépendantes, qui ont souvent des projets très créatifs sans avoir forcément les moyens de les mener à leur terme. Mais le mouvement d’intégration est tel que les indépendants d’aujourd’hui sont potentiellement les intégrés de demain. C’est ce qui rend cet exercice de soutien à la production indépendante pas toujours aussi aisé que nous le souhaiterions.

M. Charles Alloncle, rapporteur. Si je m’étonne aussi du fait que Mediawan bénéficie de 110 millions d’euros de contrats par an, c’est parce que nombre de ses émissions ont réalisé des scores d’audience catastrophiques. « Le grand échiquier » n’a réuni que 5 % des téléspectateurs en moyenne ; « Beau geste », 4 % ; « Bons baisers d’Europe » et « Hôtel du temps » ont dû être arrêtées faute d’audience. En dépit de ces échecs répétés, France Télévisions a semblé insister, puisque vous avez signé une nouvelle émission sur France 3, « Animalement vôtre », animée par Bernard Montiel et produite par Électron libre productions, une société du groupe Mediawan. Elle aussi a été un échec, puisqu’elle n’a réuni que 5 % de parts d’audience en moyenne depuis sa première diffusion le 9 novembre 2025. C’est un exemple parmi d’autres. Pourquoi continuer à accorder ce type d’émissions à une société, alors qu’il y a bien d’autres talents en France et que le groupe est détenu capitalistiquement par un fonds d’investissement américain – KKR ? N’y a-t-il pas d’autres critères qui motivent la signature des contrats ?

M. Manuel Alduy. On choisit des programmes, pas des producteurs. Certains sont indépendants. Dans le domaine de la fiction internationale, il y a trois ans, nous avions trois séries en développement mises en production – vous avez peut-être eu le plaisir de regarder la série « Kaboul », il y a un peu moins d’un an. Les trois sociétés ont été rachetées au cours de la production par Mediawan. Nous n’allions pas abandonner les projets.

L’analyse des échecs se fait programme par programme. De surcroît, les évaluations de programmes sont différentes d’un genre à l’autre, tout comme sont différents d’un genre à l’autre les modes d’interaction entre les unités de programmes et les producteurs. Il n’y a pas de réponse précise, simple et rapide à votre question. En réalité, le phénomène de concentration des producteurs audiovisuels, qui est un peu moins vrai dans le cinéma, est européen. Les dirigeants de la Rai notamment se plaignent d’avoir affaire à un nombre restreint de groupes, sans beaucoup de producteurs indépendants.

Enfin, les obligations d’indépendance qui nous incombent dans les investissements, que ce soit pour les œuvres cinématographiques ou audiovisuelles, concernent uniquement notre propre rapport avec les producteurs et la nature des droits que nous prenons sur ces producteurs, non pas la taille des intervenants privés avec lesquels nous traitons. Quand nous traitons avec France TV Studio, c’est une dépense dépendante de France Télévisions. Mais l’organisation du secteur au sein d’une économie capitalistique concurrentielle n’est pas de notre ressort.

M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Est-ce que France Télévisions pourrait davantage produire en interne ? Plaidez-vous en ce sens dans le groupe ?

M. Arnaud Lesaunier. Je n’ai pas besoin de plaider car cela fait partie intégrante de la stratégie industrielle mise en place par Delphine Ernotte-Cunci à son arrivée en 2015. Cette ambition demeure et la croissance que nous avons connue jusqu’à présent a vocation à se poursuivre. Cela correspond d’ailleurs à notre plan d’affaires pour la période 2025-2030, dont je ne donnerai pas les chiffres mais qui prévoit une poursuite du développement des activités de production au sein de l’entreprise.

M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Y a-t-il un secteur en particulier où la production interne pourrait croître ?

Mme Alexandra Redde-Amiel. Les jeux, les divertissements…

M. Arnaud Lesaunier. Tous les genres sont concernés. Nous progressons sur le documentaire ; sur la fiction aussi mais c’est plus compliqué car la gestation des projets est beaucoup plus longue. Nous sommes très présents sur les magazines et les divertissements d’une façon générale et nous souhaitons continuer à l’être.

Dans l’objectif de contribuer à des ressources financières complémentaires pour France Télévisions, nous nous tournons aussi vers le hors groupe : le développement de ces activités, en France ou à l’international, est l’un de nos objectifs pour les années à venir, et nous y sommes encouragés par la Cour des comptes. Cela fait partie de notre plan de charge.

M. Charles Alloncle, rapporteur. J’ai une dernière question, au sujet des conflits d’intérêts.

Monsieur Alduy, vous êtes l’un des plus éminents directeurs de France Télévisions. Le 27 novembre dernier, l’émission « Complément d’enquête » – qui n’est pas de votre ressort – consacrait un numéro à CNews, au cours duquel deux témoignages à charge ont été diffusés : celui d’un journaliste de France Télévisions et celui d’une experte en sémiologie, Mme Cécile Alduy – votre sœur, je crois. Étiez-vous informé de son témoignage ? Avez-vous suggéré sa participation à cette émission à la direction de France Télévisions ou au producteur et animateur de « Complément d’enquête » ? N’y voyez-vous pas une sorte de conflit d’intérêts ?

M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Les frères et sœurs peuvent avoir des opinions publiques différentes. Mon frère est de gauche, par exemple – je suis désolé de le dire, il va m’en vouloir !

M. Charles Alloncle, rapporteur. Si je me permets de vous poser cette question, monsieur Alduy, c’est aussi parce que vous avez pris position contre la chaîne CNews et le groupe Bolloré à treize ou quatorze reprises récemment, sur votre compte X.

M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Je savais que cette question allait arriver, et je m’efforce de préparer nos auditions : je voudrais donc préciser que Cécile Alduy n’est pas n’importe qui. Ancienne élève de l’École normale supérieure, elle a travaillé à l’université de Stanford et à Sciences Po : son parcours disciplinaire permet de la considérer de façon autonome.

J’admets, sur ce point, avoir repris le rapporteur, car je tiens à souligner que l’on peut, au sein d’une fratrie, avoir ses propres convictions politiques et mener sa carrière en toute indépendance.

M. Manuel Alduy. D’abord, je déclare mes intérêts. Le processus interne que nous vous avons rappelé tout à l’heure nous oblige en effet à déclarer chaque année l’ensemble des intérêts qui sont en rapport avec nos fonctions – dans mon cas, le cinéma et les fictions internationales d’une part, pour jeunes adultes d’autre part. Mes fonctions ne recouvrent donc ni l’information ni les magazines : je n’ai aucun rôle à France Télévisions dans ce domaine et ne suis pas informé de quoi que ce soit. J’adore « Complément d’enquête », comme beaucoup d’autres émissions d’investigation, mais elle n’est pas dans ma partie. Je n’ai donc pas à déclarer ma cartographie familiale.

Pour tout vous dire, s’agissant de ce numéro en particulier, je l’ai appris la veille de la diffusion par un journaliste externe à France Télévisions. Je me suis donc mis devant le poste le lendemain soir pour découvrir l’émission, à laquelle je n’avais pas eu accès avant.

Pour devancer l’une de vos interrogations, j’ajoute qu’il m’est arrivé très récemment de recevoir, dans l’exercice de mes fonctions à France Télévisions, un projet de documentaire long-métrage dont le thème était proche des sujets d’analyse sur lesquels travaille la personne que vous avez citée. J’ai décidé de m’en déporter, même si elle n’était pas mentionnée, considérant de moi-même que je n’avais pas envie d’entrer dans le sujet. Ce sont d’autres collègues qui ont analysé le projet et je ne sais pas si le film se fera ou pas.

S’agissant enfin de CNews, y a-t-il dans mes propos au sujet de cette chaîne, ou d’autres, un message que vous souhaiteriez signaler en particulier ? Il ne vous a pas échappé en tout cas que France Télévisions est assez souvent critiquée sur CNews. Or, comme je vous l’ai indiqué tout à l’heure, quand il y a des critiques concernant ce que je fais à France Télévisions, j’y réponds. Quand elles viennent de CNews, je réponds.

M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Je le redis, car il faut être prudent lorsque l’on évoque les questions personnelles : votre sœur étant professeure à Stanford et chercheuse à Sciences Po Paris, elle est sans doute reconnue dans son secteur d’activité.

Dans quelques semaines, nous auditionnerons des présentateurs de magazines. Alors que certains de ces magazines sont d’information, ils ne relèvent cependant pas du périmètre de la direction de l’information mais sont sous votre responsabilité, monsieur Dumont. Comment travaillez-vous avec cette direction sur ces sujets ? Ces programmes suscitent parfois de l’émoi ou des interrogations, et sont tenus eux aussi au respect du pluralisme et du contradictoire.

L’information étant un bien public essentiel, et compte tenu de l’importance – voire du caractère inflammable, aujourd’hui – des critères de pluralisme, d’indépendance et d’honnêteté, y aurait-il du sens, selon vous, à faire entrer les magazines d’information de France 2 et de France 5 dans le périmètre de la direction de l’information ?

M. Florent Dumont. Historiquement, l’organisation était structurée par chaîne et chacune avait la responsabilité de ses contenus : les magazines de France 5 dépendaient de la direction des magazines de France 5. Depuis 2019, l’organisation est transverse et la direction des magazines couvre un spectre très large, pour toutes les chaînes. Les magazines de France Télévisions, qu’ils soient d’actualité, d’accompagnement ou de témoignages, représentent 3 000 heures de programmes par an et plus de 8 heures inédites par jour – je ne parle pas des rediffusions.

Notre rigueur est la même pour tous les magazines, qu’ils soient d’actualité ou qu’ils traitent de la parentalité, de la santé ou de la société.

Philippe Martinetti l’a dit : un projet de nouvelle organisation se profile et les magazines dits d’actualité dépendront désormais de la direction de l’information. L’objectif est que l’ensemble de l’offre d’information puisse être piloté de façon globale. Je trouve cela très cohérent d’un point de vue stratégique pour le groupe France Télévisions.

M. le président Jérémie Patrier-Leitus. L’un des syndicats ayant fait une mise en cause assez sérieuse, il me semblait important que vous puissiez répondre sur ce point ; les propos tenus n’étaient pas anodins.

Diriez-vous qu’il est plus compliqué de garantir le pluralisme politique et l’indépendance de l’information lorsque l’on fait appel à des producteurs extérieurs que lorsque l’on produit en interne, avec ses propres salariés ?

M. Philippe Martinetti. Que les magazines soient produits en interne ou en externe, nous avons en tout cas la même ambition et la même exigence.

Il existe des dispositifs éditoriaux, comme l’a rappelé Florent Dumont. Chaque magazine d’actualité produit par une société de production externe fait l’objet d’échanges et donne lieu à des conférences de rédaction au cours desquelles les sujets sont débattus. Pour chaque émission, il y a des rédacteurs en chef en régie. Je vais vous donner un exemple très personnel : avec les équipes, j’ai moi-même piloté en régie une émission produite par une société externe à France Télévisions.

Nos dispositifs éditoriaux sont essentiels et nous permettent de ne pas laisser produire en externe des émissions qui n’auraient pas la patte « magazine du service public » de France Télévisions.

Je reviens enfin sur la réorganisation en cours, qui a été présentée la semaine dernière en CSE central : nous avons effectivement décidé d’intégrer l’ensemble des magazines dits d’actualité en production externe et l’ensemble des magazines d’information sous le pilotage et la responsabilité de la direction de l’information. L’objectif est de conforter la stratégie de pluralisme et de mieux coordonner les invitations, afin d’être encore plus performants sur le plan éditorial.

M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Je remercie chacun d’entre vous d’avoir répondu en transparence à nos questions pendant près de quatre heures.

Le rapporteur et moi-même avons reçu un e-mail de la part de France Télévisions pendant l’audition, au sujet des comptes rendus des comités d’investissement.

M. Charles Alloncle, rapporteur. On m’avait indiqué jusqu’alors qu’ils ne me seraient pas envoyés puisqu’ils n’existaient pas. Puis j’ai reçu, au cours de notre audition, un e-mail du secrétaire général de France Télévisions m’indiquant qu’ils me seraient envoyés. Preuve que cette audition porte ses fruits, ce dont je vous remercie.

M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Je précise qu’il ne s’agit pas de procès-verbaux écrits mais de comptes rendus sous forme de tableaux.

*


Audition, ouverte à la presse, des responsables de l’information de France Télévisions : M. Alexandre Kara, directeur de l’information, Mme Muriel Pleynet, directrice adjointe de l’information et directrice de France Info TV, et Mme Nathalie Saint-Cricq, éditorialiste politique (28 janvier 2026)

M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Mes chers collègues, je vous souhaite la bienvenue pour cette audition qui va porter sur l’information au sein du groupe France Télévisions. L’information est au cœur du travail de notre commission d’enquête. À l’heure de la guerre de l’information, de la polarisation du débat public et des menaces que fait peser la désinformation sur les fondements mêmes de notre démocratie, le pluralisme, l’indépendance et l’honnêteté de l’information sont plus que jamais des principes qu’il nous faut défendre et renforcer. Ils ne sont pas négociables. Ces exigences ne sont pas symboliques ou morales, mais elles relèvent d’une obligation légale fondée sur la rigueur déontologique absolue, aux termes de la loi du 30 septembre 1986 relative à la liberté de communication. Le secteur public de la communication audiovisuelle a pour mission de garantir l’honnêteté, l’indépendance et le pluralisme de l’information, des principes qui garantissent la confiance de nos concitoyens à l’égard de l’audiovisuel public et que l’Arcom, l’Autorité de régulation de la communication audiovisuelle et numérique, est chargée de faire respecter.

Être journaliste au sein d’un média de service public n’est pas un métier comme un autre : c’est une fonction qui engage, un pouvoir qui oblige, au nom même du financement public. Cette charge, au sens le plus noble du terme, implique une exigence absolue d’impartialité. Elle impose d’éviter à chaque instant la confusion des rôles et de savoir précisément d’où les gens parlent. L’audiovisuel public est un bien public, un espace d’information, d’analyse, de débat et de compréhension commun à tous les citoyens, quels que soient leurs choix politiques et leurs opinions. L’audiovisuel public est un acteur majeur de l’information des Français. Notre audition nous permettra de mesurer la manière dont France Télévisions en garantit à chaque instant l’honnêteté, l’indépendance et le pluralisme.

Certaines erreurs, certains incidents au cours des 3 000 heures d’informations que diffuse chaque mois France Télévisions ont suscité l’émoi des Français. Je pense au bandeau de France Info qui évoquait des « otages palestiniens », à la confusion dans un journal télévisé dans les conditions tragiques du décès de Dominique Bernard et de Samuel Paty ou, le 10 novembre, dans l’émission « Tout est politique », à la représentation graphique erronée des intentions de votes pour l’élection présidentielle de 2027.

Pour approfondir ce sujet majeur, nous allons auditionner trois piliers de l’information de France Télévisions.

Monsieur Kara, vous avez commencé votre carrière de journaliste à Europe 1, puis vous avez rejoint Paris Match, avant d’intégrer France Télévisions en 1997. Après quatre ans comme chef du service politique d’Europe 1, vous revenez à France Télévisions en 2016, d’abord comme directeur de la rédaction, puis comme directeur de France Info et directeur des programmes, avant de devenir directeur de l’information en octobre 2022. La semaine dernière, vous avez annoncé votre départ. Mme Delphine Ernotte, présidente de France Télévisions, a ensuite confirmé votre remplacement par M. Philippe Corbé. Malgré votre départ, j’ai souhaité maintenir votre audition, car vous avez été responsable de l’information pendant plus de trois ans.

Madame Pleynet, après avoir fait des études d’économie et être passée par le Celsa, l’École des hautes études en sciences de l’information et de la communication, vous avez commencé votre carrière de journaliste à LCP avant de travailler à iTélé, à RMC et au Parisien. Vous avez rejoint France Télévisions en septembre 2019 et vous êtes directrice adjointe de l’information depuis le mois de mars 2025 ; vous êtes également directrice de France Info TV.

Madame Saint-Cricq, vous êtes une figure de l’information de France Télévisions. Vous avez une riche carrière de journaliste derrière vous, notamment à France Télévisions, où vous êtes entrée en 1992. Vous y avez occupé plusieurs postes importants, notamment rédactrice en chef, responsable du service politique de France 2, avant d’être nommée directrice des rédactions nationales de France Télévisions en mars 2025. Vous êtes aujourd’hui une éditorialiste politique reconnue sur France 2.

Avant de vous donner la parole, je vous remercie de nous déclarer tout autre intérêt public ou privé de nature à influencer vos déclarations et je vous rappelle que l’article 6 de l’ordonnance du 17 novembre 1958 relative au fonctionnement des assemblées parlementaires impose aux personnes auditionnées par une commission d’enquête de prêter serment de dire la vérité, toute la vérité, rien que la vérité.

Mme Nathalie Saint-Cricq, éditorialiste politique. Je précise que Patrice Duhamel, mon mari, a été directeur général de France Télévisions – il y est entré après moi –, que mon beau-frère, Alain Duhamel, est chroniqueur, que mon fils, Benjamin Duhamel, est journaliste à France Inter et que mon frère, Olivier Saint-Cricq, est directeur d’un journal.

(M. Alexandre Kara, Mme Muriel Pleynet et Mme Nathalie Saint-Cricq prêtent successivement serment.)

M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Avant de vous entendre, monsieur Kara, je tiens à préciser un point de méthode et d’organisation. L’ordonnance de 1958 prévoit que le président et le rapporteur peuvent poser toutes les questions qu’ils souhaitent. Il n’est pas écrit que le président d’une commission d’enquête est un passe-plat ou un figurant. Dorénavant, je poserai deux ou trois questions préliminaires, étant entendu que votre propos introductif ne pourra pas excéder dix minutes. Si certains contestaient cette interprétation, ils pourraient se référer au fonctionnement de la commission d’enquête sur les effets psychologiques de TikTok sur les mineurs, au cours de laquelle le président posait beaucoup plus de questions que moi ! Par respect pour M. le rapporteur, je lui laisserai quarante-cinq minutes pour une première série de questions. Je donnerai ensuite la parole aux députés des différents groupes politiques, afin que le pluralisme de notre assemblée trouve à s’exprimer dans cette commission. Je redonnerai enfin autant de temps qu’il le souhaitera à M. le rapporteur pour des questions complémentaires.

M. Alexandre Kara, directeur de l’information de France Télévisions. Monsieur le président, monsieur le rapporteur, mesdames et messieurs les représentants de la nation, je voudrais d’abord vous remercier de nous avoir convoqués. Au risque d’en surprendre certains, nous sommes très heureux d’être ici. Il n’est pas si fréquent pour des journalistes de pouvoir défendre leur métier et leurs convictions devant la représentation nationale. Pour ma part, c’est bien en tant que journaliste que je veux me présenter cet après-midi devant vous, pour vous parler d’abord d’un immense défi, mais surtout d’une immense responsabilité qui est la vôtre, qui est la mienne : défendre l’information et le pluralisme en France.

Jamais les médias n’ont connu de tels bouleversements en un temps si court. La presse traditionnelle, qu’elle soit écrite ou audiovisuelle, est en grave danger. Elle est en danger économique, comme l’a montré l’excellente étude publiée par l’Arcom – la moitié des médias français sont déficitaires ; en danger éditorial également. Chaque jour, des médias disparaissent. Il est de notre responsabilité collective de défendre l’information, de défendre le pluralisme, donc de défendre la démocratie.

Quand j’étais gamin, j’écoutais Europe 1 en cachette. Ma mère jugeait à l’époque cette radio trop progressiste et préférait s’informer sur les stations du service public. Puis étudiant, j’ai fréquenté un café où la presse était librement à disposition. Chaque jour, je me jetais ainsi sur Le Parisien, Le Figaro, Libération, Le Monde et évidemment L’Équipe. Aujourd’hui, je parcours quotidiennement l’ensemble de la presse, de Valeurs actuelles à L’Humanité, du Point au Nouvel Obs, car je crois viscéralement que c’est du débat, du contradictoire que naît la richesse.

La France est forte d’un extraordinaire éventail informationnel. Il faut à tout prix le défendre. Je sais qu’aujourd’hui la montée des positions radicales, de la dictature du ressenti ou des bulles informationnelles voudrait nous faire croire que l’on pourrait se passer de cette richesse. Pour ma part, elle me semble indispensable à la fabrique du citoyen et à la bonne marche démocratique de notre pays. Il faut défendre les médias traditionnels pour lutter contre la post-vérité et la manipulation de l’information. Peut-être certains d’entre vous me répondront-ils avec fatalisme que, avec le changement des usages médiatiques, il s’agit d’une évolution naturelle et que nous ne pouvons pas y faire grand-chose. Je ne le crois pas.

Ce n’est pas le changement des usages, des formats ou des interfaces d’information qui change ce que doit être la nature même de l’info. Lire un journal de papier ou consulter un smartphone, écouter la radio ou un podcast, regarder le « 20 heures » ou s’informer sur les réseaux sociaux, en fait, peu importe. L’essentiel est d’avoir toujours accès à une information de confiance, pluraliste et contradictoire. C’est cet appel que je vous lance aujourd’hui, à vous, mesdames et messieurs les députés : aidez-nous à sauver l’extraordinaire richesse de l’information de ce pays, aidez-nous à défendre le débat démocratique !

Il était important pour moi de vous présenter ce contexte avant de vous parler de la spécificité de l’information de service public. Depuis quelque temps, un certain nombre de polémiques et d’attaques aidant, une partie des Français s’interrogent, légitimement. Ils se demandent à quoi sert l’information de service public. C’est à cette question que je voudrais maintenant tenter de répondre. D’abord, sans l’information de service public, c’est toute une partie de l’information qui disparaîtrait de notre paysage informationnel. C’est en effet son devoir d’être là où le privé n’est pas. Soyons clairs : il ne s’agit pas d’opposer public et privé, mais simplement de rappeler que les responsabilités du service public – vous l’avez dit, monsieur le président – sont plus larges que celles du privé. Que ce soit sur l’international, la proximité, l’outre-mer, la culture, la politique, la société ou l’économie, beaucoup de sujets ne sont traités que sur des chaînes publiques. C’est la responsabilité du service public d’assurer la continuité territoriale de l’information. C’est le devoir du service public d’assurer la pluralité de l’information.

L’information de service public, c’est aussi le dernier bastion de magazines réguliers sur la politique, l’Europe, la culture, à des heures de grande écoute. Parmi nos missions, il y a aussi l’investigation : des magazines qui permettent d’éclairer les Français sur des sujets complexes, au même titre d’ailleurs que votre commission. L’information de service public n’a pas d’agenda marketing et doit éviter à tout prix le racolage informationnel. Notre plus grande fierté, c’est de permettre la pluralité de l’information, mais aussi le pluralisme des opinions. L’info de service public, c’est près de 3 000 invités politiques par an, mais surtout près de 12 000 invités dans tous les domaines d’expertise, une diversité inégalée dans le paysage médiatique français.

Pour bien remplir ses missions, l’information de service public doit rester une information indépendante – indépendante du pouvoir politique, du pouvoir économique, du pouvoir religieux et de toute pression extérieure. L’information de service public est une information vérifiée et transparente. Vous l’avez précisé également, il y a parfois des erreurs. Le zéro défaut n’existe pas quand on produit près d’une centaine d’heures d’info par jour, tous supports confondus. Mais ces erreurs, nous les reconnaissons, nous les corrigeons et nous les expliquons. Depuis deux ans maintenant, nous avons une page « Transparence », qui permet à chacun de vérifier nos temps de parole, nos invités, nos thématiques et d’expliquer aussi la manière dont nous travaillons. Pour y accéder, il suffit de scanner le QR code présent dans nos journaux. C’est un modèle unique au monde dont la BBC a décidé de s’inspirer.

Une autre des missions de l’information de service public, c’est l’accessibilité. Nous devons mener cette bataille quotidiennement pour récupérer les décrocheurs et les oubliés de l’information.

Notre mission enfin – et c’est peut-être l’enjeu majeur des prochaines années –, c’est la lutte contre la désinformation et les ingérences informationnelles. Plus que jamais, le service public doit en être le bras armé. Nous avons noué un partenariat avec Viginum, le service de l’État chargé de la lutte contre les ingérences numériques, pour lutter ensemble contre celles qui ne manqueront pas de se produire à l’occasion des prochains rendez-vous électoraux.

Cette bataille, nous pouvons la gagner ensemble. L’information de service public est une information au service de tous. Son universalité doit faire l’objet d’un consensus national. Je le rappelle encore une fois : l’information n’est pas un contenu comme un autre. Il faut réaffirmer les moyens de son indépendance éditoriale, sanctuariser son financement et, pourquoi pas, mieux l’accompagner. L’information est la nécessaire expression du questionnement démocratique. En tant qu’outil magnifique pour enrichir, défendre, vulgariser l’information, notre démocratie mérite mieux que des oukases à l’emporte-pièce. Il faut sanctuariser cette information.

Comme dans tous les médias, l’information de France Télévisions n’est pas parfaite, elle doit poursuivre sa transformation. Mais la richesse de notre écosystème d’information vient, comme souvent en France, de la mixité public-privé. Il ne faut pas les opposer. L’information privée et l’information de service public, je l’ai dit, sont complémentaires.

Avant de conclure, je voudrais rappeler ici que, contrairement à certaines idées reçues, l’information de service public sait parfaitement qu’elle est responsable de l’argent public. Nous sommes comptables de l’utilisation de l’argent public. Nous ne devons jamais oublier que tous les Français sont les copropriétaires de cette information. En une décennie, nous avons réalisé des économies, nous nous sommes réformés, nous avons augmenté la productivité. Ces efforts ont été ceux de milliers d’hommes et de femmes qui, chaque jour, travaillent avec passion à informer, à éclairer, à rassembler et à consolider notre idéal démocratique dans tous les territoires de la nation. Ce chemin, nous devons le poursuivre pour nous transformer encore, nous améliorer. Nous le devons aux Français. Aussi, j’en appelle à vous, mesdames et messieurs les députés, pour préserver le débat démocratique, pour assurer la liberté d’expression et d’information, pour renforcer notre cohésion nationale. Nous devons à tout prix, ensemble, défendre ce bien commun qu’est l’information de service public, ce bien commun qui doit être et rester celui de tous les Français.

M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Je vous remercie pour cette introduction et je vous poserai immédiatement une première question. Monsieur Kara, vous êtes le quatrième directeur de l’information depuis l’arrivée de Delphine Ernotte. Si j’étais journaliste, je formulerais ainsi ma question : « Directeur de l’information : mission impossible ? » Comment expliquez-vous cette importante rotation à la tête de l’information de France Télévisions ?

Le rapprochement entre France Info TV et France Info radio est souhaité depuis des années, afin de faire émerger un acteur unique de l’information du service public audiovisuel. Qu’en pensez-vous ?

Enfin, l’Arcom a mis en garde France Télévisions quant au respect du pluralisme politique sur France 5. Delphine Ernotte a pris la décision, qui nous a été expliquée hier par Florent Dumont, le directeur des magazines, de ne plus inviter de responsables politiques pendant quelques semaines. Au même moment, elle a également décidé d’unifier le pilotage de l’information, en donnant la responsabilité des magazines d’information au directeur de l’information. Autrement dit, les tranches d’information de France Télévisions et les magazines d’information seront demain, si nous avons bien compris, sous la responsabilité du directeur de l’information. Comment analysez-vous cette décision ? Pensez-vous qu’il soit essentiel que toutes les tranches d’information de France Télévisions, quels que soient leurs formats, soient sous la houlette du directeur de l’information ? Enfin, pour vous, le directeur de l’information doit-il impérativement disposer d’une carte de presse ?

M. Alexandre Kara. Je vais essayer d’être relativement succinct. Et je vous invite, si vous avez le sentiment que j’utilise la langue parlée parfois pas loin d’ici, la langue de bois, à me le signaler, afin que je sois le plus clair possible…

Une telle succession des directeurs de l’information n’est pas vraiment nouvelle. Le service public a connu et connaît, contrairement à certaines structures privées, un turn over un peu plus important aux postes de responsabilité. Pour ma part, je serai resté 1 205 jours à la tête de l’information de France Télévisions ; c’est une longévité assez raisonnable qui m’a permis de m’attaquer à un certain nombre de problèmes, d’effectuer un certain nombre de transformations et de prendre le temps de la stabilité et de la réflexion. Ce n’est pas à moi de commenter les précédents choix de la présidente, mais je pense que nous avons besoin de stabilité. En effet, nous sommes à un moment de bouleversement très important de l’information : il faut être capable de travailler sur la longueur pour s’adapter. Notre problème principal, c’est de nous adapter à un écosystème extrêmement mouvant. Le service public est parfois caricaturé pour sa lenteur ou son immobilisme, alors que, en réalité, il peut s’adapter comme n’importe quelle autre structure ; il faut juste lui laisser le temps. Si vous me demandez si je pense que la stabilité à la tête de l’information est quelque chose d’important, la réponse est oui. Si vous me demandez si, parfois, un directeur de l’information est comptable aussi des soubresauts de l’information ou des organisations intérieures, c’est également vrai.

C’est l’un de mes regrets de ne pas avoir été personnellement capable de provoquer le rapprochement de France Info TV et radio. Même si ce n’est pas ce que l’on entend régulièrement, France Info est bien le premier média français, d’une puissance extraordinaire : la chaîne de télévision représente quotidiennement près de 7 millions de téléspectateurs ; la radio près de 5 millions d’auditeurs ; le site plus de 4 millions de lecteurs. Mais il est très difficile de rapprocher les structures, comme l’a relevé la rue de Valois. Une fois n’est pas coutume, je vais vous donner mon opinion personnelle, qui est aussi une opinion professionnelle : je suis personnellement favorable au rapprochement des entités de service public, parce que nous avons besoin d’être plus forts, plus efficaces pour relever les défis à venir. Je pense que nous devons poursuivre le rapprochement de France Info. Ce sera meilleur pour tout le monde, notamment pour les journalistes, qui pourront avoir plus de moyens pour faire en sorte que l’éditorial soit plus riche et plus clair ; en outre, l’ensemble sera plus économe en deniers publics.

À France Télévisions, on dissocie les magazines d’information ou de para-information produits en externe des productions en interne. Traditionnellement, les maisons de production ont affaire à la direction des programmes et des antennes et non pas à la direction de l’information, ce qui pose des problèmes. À titre d’exemple, la décision a été prise de ne pas accueillir d’invités politiques dans les magazines de France 5, en raison de la complexité, pour un acteur extérieur, de réagir immédiatement aux contraintes de l’accompagnement éditorial. À l’approche d’échéances électorales, il est inutile de préciser que tout retard ou toute erreur d’appréciation dans le calcul du temps de parole peut rapidement entraîner des rappels à l’ordre de notre régulateur, ce qui est normal. Il n’en demeure pas moins que, compte tenu du volume très important d’info produite, la gestion du temps de parole peut être complexe. Quant à savoir s’il est pertinent de rapprocher ces productions externes de la production interne, j’y suis depuis longtemps favorable. Je pense que c’est une très bonne chose, qui permettra, je l’espère, d’harmoniser l’éditorial de l’ensemble des offres d’information de France Télévisions.

Quant à la carte de presse, je vous remercie de me poser cette question piège.

M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Vous-même, vous l’avez, vous êtes journaliste.

M. Alexandre Kara. Je suis journaliste, effectivement. Je pense qu’une directrice ou un directeur de l’information doit avoir une carte de presse et une expérience journalistique. J’ai une chance formidable : j’ai travaillé dans la presse écrite, dans la radio et dans la télé. J’ai fait de la transformation numérique. Surtout, j’ai fait à peu près tous les métiers de journaliste et je connais à peu près tous les métiers techniques aussi de cette profession. J’en tire un grand avantage : savoir où sont les leviers de la transformation, où seront les leviers de l’accompagnement et comprendre les uns et les autres. Au-delà, la carte de presse est importante, non pas parce que l’on peut entrer gratuitement dans les musées, mais parce qu’elle nous donne à tous des devoirs. En réalité, un journaliste a plus de devoirs que de droits. La carte de presse nous oblige à faire ce métier en âme et conscience. Toute personne qui aurait dévoyé sa carte de presse au sein de France Télévisions et aurait eu affaire à moi n’aurait pas eu sa place dans le groupe. La carte de presse nous engage. J’ai des principes et je pense qu’ils sont partagés par la très grande majorité des journalistes. Nous devons répondre à un nombre de critères et de règles déontologiques.

M. Charles Alloncle, rapporteur. Bonjour Monsieur, bonjour Mesdames : merci d’être là et de bien vouloir répondre à nos questions. On ne présente plus le directeur des antennes et des programmes, le véritable numéro 2 du premier groupe d’audiovisuel de France, M. Sitbon Gomez. Nous avons appris qu’il avait notamment récupéré la tutelle de la direction de l’information. Lorsqu’il a été recruté par France Télévisions, M. Sitbon Gomez n’avait travaillé que pour Europe Écologie-Les Verts. Jusqu’à l’été dernier, lorsque l’on cherchait son nom sur Google et sur Wikipédia, il était identifié comme « activiste politique ». Désormais, il est à la tête d’une rédaction de 2 600 journalistes, sans avoir jamais disposé de la moindre carte de presse. Estimez-vous que cette situation soit satisfaisante ? Pourquoi, selon vous, M. Sitbon Gomez a-t-il été nommé à la tête de la direction de l’information ? Pensez-vous que les journalistes de France Télévisions auraient accepté une telle situation si leur manager indirect n’avait pas été journaliste et qu’il avait travaillé exclusivement pour le Rassemblement national, par exemple ?

M. Alexandre Kara. Je vais essayer de répondre à cette question qui comporte quelques pièges. Je suis professionnel et, en tant que professionnel, je n’ai pas à juger des décisions de ma présidente. Je vais encore une fois vous parler de mon expérience. Cela fait un peu moins de trois ans et demi que j’ai pris la tête de la direction de l’information de France Télévisions. Pendant tout ce temps, j’ai toujours été totalement indépendant. Toutes les décisions difficiles qui ont dû être prises à l’information, c’est moi qui les ai prises. Toutes les responsabilités qui ont dû être assumées, c’est moi qui les ai assumées. Je n’ai subi aucune pression, aucune demande, aucun ordre éditorial ni de la part de la présidente, ni de celle de Stéphane Sitbon Gomez. Je veux être très clair là-dessus. J’ai été totalement libre dans mes fonctions, ce qui fait de moi le responsable de l’ensemble de ce bilan. J’ai beaucoup travaillé avec Stéphane Sitbon Gomez, qui est depuis longtemps à la tête de la direction de l’information régionale, qui représente à peu près 2 400 journalistes, 2 400 cartes de presse. Je n’ai jamais pu constater une ingérence éditoriale de sa part.

La réorganisation en cours à France Télé a été décidée par la présidente. Je n’ai pas à juger de sa pertinence, puisque je ne pense pas être assez compétent pour cela. Je sais qu’elle a vocation à permettre à France Télévisions d’être plus efficace, plus économe et d’affronter un certain nombre de défis.

M. Charles Alloncle, rapporteur. Vous avez expliqué qu’un directeur de l’information doit avoir une carte de presse, une expérience journalistique. Force est de constater que le supérieur hiérarchique du directeur de l’information chez France Télévisions n’en dispose pas. Comment le justifiez-vous ? Pour quelles raisons, selon vous, a-t-il été nommé ?

M. Alexandre Kara. Mon objectif, vous l’avez compris, n’est pas de vous contredire, loin de là. Le poste de directeur de l’information n’est pas supprimé. Je connais même le nom de mon successeur, que je salue, Philippe Corbé. Il sera aux commandes dès lundi prochain. Ce sera désormais à lui de montrer qu’il est le garant de l’indépendance éditoriale de l’information de France Télévisions.

M. Charles Alloncle, rapporteur. À quoi sert-il d’avoir la tutelle de l’information pour celui qui est numéro 2 ? N’aurait-il pas mieux valu que le directeur de l’information soit directement sous la tutelle de la présidence ou de la direction générale de France Télévisions ?

M. Alexandre Kara. Là encore, vous me demandez une position personnelle. Je ne veux pas afficher mes opinions devant vous. Cela fait trente-deux ans que j’ai une carte de presse. Je mets au défi quiconque dans cette salle de trouver le moindre engagement partisan de ma part, quel qu’il soit. J’ai volontairement choisi de défendre un certain nombre de valeurs auxquelles je crois. L’une d’entre elles, c’est la loyauté à l’entreprise qui m’emploie. Je n’ai pas à juger de cette réforme. J’imagine qu’elle vise à améliorer les choses, mais je n’ai pas à juger du nouvel organigramme.

M. Charles Alloncle, rapporteur. Vous avez évoqué l’absence d’ingérence de la part de M. Sitbon Gomez ; ma question concernait plutôt sa compétence. Estimez-vous légitime que le supérieur hiérarchique d’un directeur de l’information, qui est le manager de près de 3 000 journalistes, soit à un tel poste sans carte de presse ?

M. Alexandre Kara. Je ne veux pas éluder votre question, mais je vous ai déjà répondu. Je vais essayer de faire une comparaison. Pour avoir été journaliste politique pendant quelque temps, j’ai rencontré beaucoup de ministres qui occupaient un poste dans un domaine dont ils n’étaient pas forcément des spécialistes – santé, travail et même économie. Mais je sais qu’ils étaient entourés de spécialistes, qui géraient pour eux un certain nombre de choses. Cela ne les empêchait pas de donner l’impulsion, sans s’ériger eux-mêmes en spécialistes.

M. Charles Alloncle, rapporteur. Madame Pleynet, dans son dernier rapport, la Cour des comptes souligne que les charges de France Info TV ont doublé en sept ans, passant

de 14 à 28 millions d’euros en 2024. Lors de son audition, Delphine Ernotte a admis que le coût réel de France Info serait d’environ 40 millions d’euros par an. Pourtant, la part d’audience de France Info TV n’excède pas les 1 %, loin derrière les 3,4 % de CNews, les 2,8 % de BFM TV ou les 2 % de LCI. Dans un communiqué de presse publié le 12 novembre dernier et intitulé « France Info entre fake news et faux tableau », le syndicat CGT France Télévisions ironisait sur les mauvais résultats de la chaîne : « À la traîne des chaînes info en continu, franceinfo se réinvente grâce au dérapage en continu ! Comme une valse à trois temps : “On a dérapé, on dérape, on va déraper.” » Comment expliquez-vous que l’augmentation continue du budget de France Info TV n’ait pas d’impact sur ses performances d’audience ? Reconnaissez-vous une part de responsabilité dans cet échec, qui pourrait d’ailleurs être imputé à la qualité de l’information proposée ?

Mme Muriel Pleynet, directrice adjointe de l’information et directrice de France Info TV. Cette question me permet de faire le point sur les audiences de France Info TV, chaîne que je dirige seulement depuis mars 2025 et dont le budget est stable depuis cette date.

Comme vous le savez, les canaux des chaînes d’information ont été regroupés en juin dernier, si bien que France Info TV, qui occupait le canal 27, détient désormais le canal 16. Depuis, d’après l’indicateur Reach, son audience a progressé de 40 %. Selon les semaines, entre 6,6 et 7 millions de téléspectateurs regardent cette chaîne, ce qui représente une part d’audience supérieure à 1 %. Est-ce suffisant, me demanderez-vous ? Lorsque Delphine Ernotte m’a nommée à la tête de France Info TV, elle m’a fixé pour objectif d’atteindre 7 millions de téléspectateurs. Mission accomplie, aurais-je donc envie de répondre.

Notre objectif, à France Télévisions, et pas seulement à France Info, est de parler au plus grand nombre. Vous le savez peut-être, la part d’audience est calculée en fonction de la durée d’écoute. Si cette dernière est inférieure sur France Info TV à ce qu’elle peut être sur les autres chaînes d’information, cela s’explique par notre offre différente. Depuis juin dernier, nous avons choisi de réintroduire des journaux d’information toutes les heures et des rappels de titres toutes les demi-heures, partant du principe que la vocation première d’une chaîne d’information est d’abord d’offrir aux téléspectateurs qui zappent chez nous un résumé de l’info du jour, et seulement après des développements et des décryptages.

Ce choix de réintroduire des journaux d’information et des rappels de titres fait que, contrairement à certains de nos concurrents, notre grille est plus séquencée, ce qui induit de fait une moindre durée d’écoute car, pour utiliser notre jargon, les points de sortie sont plus fréquents. Une fois que le téléspectateur a suivi un journal de dix ou quinze minutes, il peut considérer qu’il est informé. Je le redis, cela explique pour partie le différentiel d’audience. Il n’empêche que nous sommes en progression et que nous ne comptons pas en rester là.

Quant à la CGT, elle est libre de ses propos. Oui, des erreurs ont pu être commises sur France Info TV : je ne doute pas que nous y reviendrons. Elles ont été rectifiées. Qui n’en commet pas ? Nous sommes en direct dix-huit heures par jour. Et quand on produit de l’info pendant une telle durée, l’erreur est humaine.

M. Charles Alloncle, rapporteur. Vous dites que la mission que Delphine Ernotte vous a confiée est accomplie et que votre objectif est de parler au plus grand nombre ; ce sont vos termes. Les audiences de France Info TV sont néanmoins très inférieures à celles des trois autres chaînes d’information en continu. Était-il nécessaire de créer une autre chaîne d’information publique, sachant que France 24 existait déjà et que trois chaînes d’information avaient déjà trouvé leur audience ? Dit autrement, la mission est-elle vraiment accomplie ?

Mme Muriel Pleynet. J’ai indiqué qu’il s’agissait d’une première étape, qui en appelait d’autres. Nous ne pouvons pas nous satisfaire de ce que nous sommes aujourd’hui.

Une chaîne d’information publique était-elle nécessaire ? Ma réponse est oui. Notre offre est différente de celle de nos confrères et de celle de France 24. La nôtre est sans doute plus généraliste et pluraliste : nous traitons de sujets qu’on ne verra pas sur d’autres chaînes d’information. De ce point de vue, il me semble donc justifié d’avoir une chaîne d’information du service public.

Quant aux audiences, nous y sommes évidemment sensibles. Tous les jours à 11 heures, quand elles tombent, je me jette dessus pour voir quelle a été l’audience de la veille. Hier, nous étions à 1,3 % ; ce n’est pas si mal. Et sur certains créneaux, France Info TV n’est pas quatrième, mais troisième, voire deuxième.

M. Charles Alloncle, rapporteur. Si je comprends bien, France Info TV se différencie des chaînes privées commerciales par son caractère pluraliste ; là encore, c’est le terme que vous avez employé. Cependant, à plusieurs reprises, l’Arcom a alerté France Info TV au sujet de la sous-représentation chronique de certains partis, à l’instar de La France insoumise ou du Rassemblement national.

Les données de l’Arcom indiquent par exemple que lors de la campagne pour les élections européennes de 2024, un moment politique important, France Info TV est la chaîne d’information qui a donné le moins de temps d’antenne aux partis de la droite nationale, avec 24 % de temps de parole, contre 36 % sur LCI. Quelques semaines plus tard, le bloc de droite nationale a recueilli 37 % des suffrages à ces élections.

Comment justifiez-vous cette sous-représentation chronique, notamment du Rassemblement national ? Quelles mesures avez-vous prises pour corriger cette entorse au pluralisme ?

M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Je rappelle simplement que Mme Pleynet n’était pas encore directrice de France Info TV lors de la campagne pour les élections européennes. Cette question s’adresse donc peut-être surtout à M. Kara.

M. Alexandre Kara. Je rebondis d’abord sur la précédente question, qui est très importante. J’ai dit dans mon propos liminaire combien je suis attaché à la richesse de l’information en France. Y a-t-il une chaîne de trop ? Je me pose cette question depuis très longtemps. Nous ne sommes pas un pays comme les autres. Certains jours, 12 à 13 % des téléspectateurs regardent les chaînes d’information : c’est un chiffre inégalé en Europe et dans le monde, une exception française. Je vous laisse réfléchir aux raisons ; pour ma part, je pense que les Français sont un peuple très politique et passionné par l’information, capable de suivre des moments importants avec un extraordinaire appétit. Nous l’avons encore constaté ces derniers temps.

Or les tonalités des différentes chaînes d’information permettent justement leur expression dans le paysage audiovisuel. J’estime qu’il peut exister, dans le paysage médiatique, des chaînes d’opinion ou d’infopinion. Cela ne me pose aucun problème ; cela s’appelle le pluralisme, la liberté, l’expression du débat, et c’est très bien. Les chaînes privées ont la liberté de choisir leur éditorial.

Pour prendre un exemple auquel vous ne vous attendez peut-être pas, LCI a choisi, depuis le début de la guerre en Ukraine, de beaucoup consacrer son éditorial à l’international, intervenant moins sur d’autres sujets. Cela donne de l’espace à France Info TV pour s’intéresser à des questions moins traitées. Par exemple, nous diffusons plusieurs journaux ultramarins par jour. Vous verrez également des sujets internationaux qui ne sont couverts nulle part ailleurs. Des questions ne sont soulevées que sur notre chaîne et nous sommes les seuls à inviter certaines personnes.

Ainsi, eu égard au très fort appétit des Français pour les chaînes d’information et à leur complémentarité informationnelle, je réponds que oui, France Info TV a sa place.

S’agissant des audiences, Muriel Pleynet l’a bien expliqué, il existe deux moyens de les mesurer. Il y a une mesure moyenne, réalisée par Médiamétrie, mais aussi ce qu’on appelle en bon français le Reach, c’est-à-dire la couverture, un mode de calcul issu du numérique. Le score Médiamétrie de France Info TV se situe autour de 1,1 ou 1,2 % de part d’audience, contre 3,6 voire 3,8 % pour CNews, qui atteint d’excellents résultats. Il y a donc bien une différence. Cela étant, en couverture, près de 7 millions de personnes passent chaque jour sur notre chaîne, contre un peu plus de 9 millions sur CNews. Vous voyez donc qu’on peut faire dire beaucoup de choses aux chiffres.

M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Le rapporteur vous avait également demandé comment vous garantissez le pluralisme, eu égard, notamment, aux mises en garde de l’Arcom.

M. Charles Alloncle, rapporteur. Je précise que nous avons déjà discuté des indicateurs d’audience au cours de nos auditions. Le Reach comptabilise le nombre de personnes exposées à un contenu pendant environ dix secondes au cours du dernier mois : je ne suis donc pas certain qu’il s’agisse du meilleur outil. La part d’audience demeure l’indicateur clé : c’est à celui-ci que je me référais.

Quant au respect du pluralisme, l’Arcom a en effet indiqué que France Info TV y avait dérogé lors de la dernière campagne pour les élections européennes. Quelles mesures concrètes avez-vous donc prises depuis pour y remédier ?

M. Alexandre Kara. Comme vous le savez, nous sommes très attachés au pluralisme politique. Nous sommes scrutés par l’Arcom, ce qui est normal, ainsi que par nos concitoyens. Nous avons effectivement constaté qu’il était compliqué, avec notre offre d’information, d’atteindre un parfait pluralisme, d’autant que, je me permets aussi de le dire, les soubresauts politiques ne favorisent pas la sérénité dans les comptages.

Des mesures très claires ont été prises. Nous y reviendrons, mais j’ai décidé de la publication régulière des temps de parole sur la page de transparence que nous avons créée. J’ai également nommé un responsable des temps de parole pour l’ensemble des chaînes et des supports du groupe, afin de vérifier et de publier les décomptes mois après mois – alors que l’Arcom le demande tous les trimestres.

J’ajoute qu’une chaîne d’information est totalement soumise à l’actualité. Quand un parti est soudainement très exposé, il est sur-représenté. À l’inverse, quand un parti décide de faire une diète médiatique, ce qui arrive, il est difficile de rattraper son temps de parole en quinze jours. J’ai d’ailleurs renforcé certaines règles. À une époque, pour faire du rattrapage, il nous arrivait de diffuser des émissions ou des interviews très tard le soir ou très tôt le matin. C’est désormais interdit sur nos antennes : il faut une exposition comparable, ce qui accentue donc nos difficultés. Mais je vous garantis que nous avons instauré des garde-fous, qui me rendent très confiant pour la suite des événements.

M. Charles Alloncle, rapporteur. J’en viens à une autre question importante. Comme vous le savez, à France Télévisions, le salaire moyen dépasse les 72 000 euros par an, situant les salariés du groupe parmi les 9 % des Français les mieux rémunérés. Une trentaine de cadres gagnent davantage que le président de la République, tandis que la présidente du groupe, Delphine Ernotte, percevra cette année une prime de performance proche des 80 000 euros, alors même que les indicateurs sont au rouge et que l’entreprise est au bord de la faillite, comme l’indique un rapport de la Cour des comptes.

Nous avons interrogé le SNJ (Syndicat national des journalistes) de France Télévisions sur cette politique salariale qu’on peut qualifier de particulièrement généreuse. Ce syndicat a dénoncé des écarts de rémunération majeurs, notamment entre les pigistes et certains journalistes, qu’il juge particulièrement choquants, allant jusqu’à décrire une fracture salariale profonde. Le SNJ note qu’il existe, d’un côté, un petit nombre de rémunérations très élevées, probablement celles des cadres dirigeants, et, de l’autre côté, une grande majorité de journalistes maintenus dans la précarité.

En tant que cadres et responsables de l’information au sein de France Télévisions, comment justifiez-vous de tels écarts ? Je sais par exemple que Mme Saint-Cricq s’est émue des écarts importants qui peuvent exister entre les pigistes, les journalistes et les cadres dirigeants.

Enfin, pourriez-vous nous communiquer, monsieur Kara, le montant du salaire que vous percevez pour vos fonctions de directeur ?

M. Alexandre Kara. J’essaierai d’être clair et concis, mais la question est très compliquée.

D’abord, je tiens à dire que les gens qui travaillent à France Télévisions n’ont pas à se plaindre ; nous avons un devoir de vérité envers les Français.

Ensuite, je rappelle que France Télévisions est très contrôlée. Il y a des règles : les salaires sont encadrés et correspondent à des fonctions. S’il nous venait l’idée d’y déroger, le contrôleur de l’État interviendrait ; il lui revient de valider l’ensemble des rémunérations dépassant un certain seuil. C’est un élément très important.

J’ai parfois échoué à recruter des gens car les règles du groupe m’en empêchaient : je ne pouvais pas leur donner le salaire qu’ils réclamaient. Il m’est également arrivé, au cours des trois dernières années, d’embaucher des gens parce qu’ils avaient renoncé à une partie de leur rémunération pour rejoindre le service public. C’est une réalité. N’y voyez aucune complainte de ma part : j’indique simplement que les écarts de salaire entre France Télévisions et le privé sont tels qu’il nous est parfois très difficile d’être attractifs.

Les écarts salariaux sont un problème important. Nous avons essayé de les réduire au maximum. Dès que j’ai pris mes fonctions, je me suis efforcé d’atteindre l’égalité hommes-femmes, en remontant la rémunération des femmes quand il y avait des disparités. Nous avons aussi prêté attention aux écarts supposés entre les journalistes de France 2 et ceux de France 3, les rédactions ayant fusionné. C’était une demande des syndicats, mais contrairement à l’idée reçue, certains salaires sur France 3 étaient plus élevés que sur France 2. N’oublions pas non plus que l’âge moyen, au sein de nos rédactions, est assez élevé. Or quelqu’un qui a trente ans de carrière est mieux payé qu’un professionnel qui débute. Quant aux précaires, il y avait environ quatre-vingt-dix non-permanents quand je suis arrivé : au dernier recensement, ils ne sont plus que quarante-six.

Sur ce dernier point, je rappelle que les spécificités de nos métiers nous obligent à jouer sur les non-permanents. Nous sommes soumis à des injonctions contradictoires. Il faut veiller au budget, car il s’agit d’argent public. Il faut être souple dans les programmations, car les émissions spéciales ne peuvent pas nécessairement être faites grâce à des permanents rémunérés toute l’année. Et, je l’ai dit, l’État nous impose des restrictions en matière d’embauches. Pour toutes ces raisons, nous employons des non-permanents parce que nous ne pouvons pas recruter en CDI. En somme, la situation est bien plus complexe qu’il n’y paraît.

Enfin, vous m’avez interrogé sur mon salaire. Il est totalement respectable, mais je ne le communiquerai pas ici pour ne pas contrevenir aux règles de protection de la vie privée. J’ajoute que vous y avez de toute façon accès en tant que rapporteur de cette commission d’enquête. Le montant de mon salaire figure parmi les données et documents mis à votre disposition dans la « data room » ; j’ai vérifié que c’était bien le cas. Je précise enfin qu’à poste équivalent, je suis beaucoup moins bien payé que mes homologues du privé. Je répète que je ne m’en plains pas : j’ai choisi le service public par adhésion et par conviction.

M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Je précise que la « data room » est la plateforme numérique qui contient tous les éléments mis à la disposition du rapporteur par France Télévisions.

M. Charles Alloncle, rapporteur. Monsieur Kara, vous avez dit que les écarts de salaires entre France Télévisions et les entreprises privées étaient tels qu’il est difficile à l’audiovisuel public d’être attractif. Je rappelle les chiffres du secteur : 72 000 euros de salaire moyen chez France Télévisions, contre 67 000 euros dans l’audiovisuel privé et 48 000 euros dans le milieu de la culture, qu’il s’agisse du public ou du privé. Ces éléments me semblent donc contredire vos arguments.

Madame Pleynet, madame Saint-Cricq, pouvez-vous communiquer vos salaires, et nous faire part de votre vision des écarts de rémunération – que dénoncent les syndicats – entre les pigistes précaires et les cadres dirigeants ?

M. le président Jérémie Patrier-Leitus. J’insiste sur le fait que les chiffres donnés par le rapporteur sont des moyennes.

Par ailleurs, à votre connaissance, monsieur Kara, dans quelle mesure la rémunération des directeurs de l’information de CNews ou de BFM est-elle plus importante que la vôtre ? Gagnent-ils trois, quatre, cinq fois plus que vous ?

M. Alexandre Kara. Ce que je peux dire, c’est que les salaires vont du simple au double entre nos figures de l’antenne et celles qui travaillent à l’extérieur.

Je ne conteste pas vos chiffres, monsieur le rapporteur, mais je suis prêt à vous communiquer le détail de toutes les négociations salariales que nous avons conduites depuis trois ans et, de manière confidentielle, la liste de toutes les personnes qui ne sont pas venues sur nos antennes pour des raisons de rémunération – elles sont nombreuses. Tout comme je tiens à votre disposition la liste des personnes qui ont renoncé à une partie de leur salaire pour nous rejoindre.

Je ne suis pas en train de dire que c’est la misère sur le service public : il ne faudrait surtout pas caricaturer. Je dis simplement que face aux chaînes comparables, c’est-à-dire TF1 ou M6 en ce qui concerne France 2, nous ne sommes pas compétitifs pour attirer certains talents. Je ne dis rien d’autre.

Enfin, c’est vrai, chez nous comme ailleurs, quelqu’un qui débute dans le métier est payé un peu plus de 2 000 euros net par mois.

Mme Nathalie Saint-Cricq, éditorialiste politique. Qu’il y ait des écarts, c’est certain. Qu’il n’y ait pas une totale transparence, c’est également vrai. Pour ce qui me concerne, je m’alignerai sur la décision de France Télévisions et de mes collègues qui consiste à rappeler que nos salaires sont pleinement disponibles sur la « data room ». J’ai d’ailleurs dû donner le mien sur certaines antennes.

J’en profite pour rappeler que j’ai travaillé pendant dix ans à « Questions politiques », une émission dominicale de France Inter qui impose de travailler un peu le samedi et beaucoup le dimanche. Je l’ai fait à titre totalement bénévole, sans même la moindre cotisation pour la retraite. Je ne crois donc pas que ce soit l’appât du gain qui nous fasse travailler dans le service public.

Par ailleurs, j’irai dans le même sens que mon camarade Alexandre Kara : quand je dirigeais le service politique et que s’ouvrait le mercato, en mai, il m’était très difficile de proposer une prime ou une augmentation aux journalistes qu’on essayait de nous piquer parce qu’ils étaient plutôt bons. Tout cela est très contrôlé par les syndicats, de manière tout à fait paritaire. J’y insiste, c’est extrêmement supervisé. Et même si cela a pu déranger, il m’est arrivé de déplorer de ne pouvoir jouer ni sur le mérite, ni sur la quantité de travail réalisé.

Qu’il y ait une fracture entre les pigistes et les permanents, c’est souvent le cas. C’est d’ailleurs aussi parce que nous devons tenir les cordons de la bourse que nous recourons aux pigistes, quoique le moins possible.

Enfin, je précise que le contrôle va jusqu’aux notes de frais. On va jusqu’à nous demander pourquoi nous avons pris un taxi plutôt que le métro pour aller au ministère de la défense. Comme mes camarades, je ne me plains pas du tout, mais pour connaître de nombreuses personnes, membres de ma famille ou non, qui travaillent dans le privé, j’ai une vague idée de l’échelle des salaires qui y est pratiquée. Pour ma part, j’ai choisi d’être libre, même si je suis moins payée.

M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Excusez-moi d’intervenir mais on vient de me confirmer que les salaires sont bien à la disposition du rapporteur, qui pourra donc les comparer avec ceux de l’audiovisuel privé.

M. Charles Alloncle, rapporteur. Je vous remercie pour vos différentes réponses, même si je m’étonne de ce refus, qui nous a déjà été opposé lors de précédentes auditions, de révéler certains détails, en l’occurrence le montant de votre salaire, payé par l’impôt des Français.

Le salaire des députés, par exemple, est public. Plus encore : nous devons transmettre à la Haute Autorité pour la transparence de la vie publique (HATVP) le détail de nos rémunérations, sur les cinq années précédant notre mandat. Ces éléments sont ensuite accessibles à tous. Tous les Français savent combien j’ai gagné lors des cinq dernières années, alors même qu’il s’agissait d’une rémunération versée à titre privé et non par de l’argent public.

M. Erwan Balanant (Dem). Vous n’êtes pas journaliste !

Mme Virginie Duby-Muller (DR). Il ne fallait pas se présenter pour devenir député ! Il faut arrêter le voyeurisme !

Mme Caroline Parmentier (RN). C’est l’argent de nos impôts !

M. Charles Alloncle, rapporteur. Pourquoi êtes-vous donc si réticents à communiquer votre salaire, payé, je le redis, à 100 % par l’argent des Français ?

Certains députés interpellent le rapporteur.

M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Chers collègues, veuillez laisser le rapporteur poser ses questions.

Je rappelle que si les députés remplissent une déclaration d’intérêts et divulguent leurs salaires passés et leur patrimoine, c’est parce que la loi les y oblige. C’est le cadre légal, qui vaut pour l’ensemble des parlementaires, ou encore pour les ministres.

J’ajoute que les commissions d’enquête sont régies par l’ordonnance de 1958 que j’ai citée en préambule. Ce texte prévoit que le rapporteur doit obtenir toutes les informations qu’il juge utiles, ce qui est le cas s’agissant de vos salaires : cela vient de m’être confirmé par les services de l’Assemblée. Il pourra donc faire un comparatif et, le cas échéant, indiquer dans son rapport si ces rémunérations lui semblent anormales. Vous n’êtes donc pas tenus de révéler cette information, mais peut-être pouvez-vous dire pourquoi vous ne le souhaitez pas ?

Mme Muriel Pleynet. Nous ne répondons pas à cette question parce que, cela a été dit, vous avez déjà accès à nos salaires. Cette audition est publique et nous estimons ne pas avoir à publiquement dévoiler nos salaires – surtout, je le redis, qu’ils sont déjà en votre possession. Nous avons beau être rémunérés par de l’argent public, nous ne sommes pas élus de la République.

S’agissant des inégalités salariales supposées à France Télévisions, je précise que lors des négociations annuelles, nous passons en revue, avec la direction des ressources humaines, les salaires et rémunérations de chaque collaborateur. C’est un exercice fastidieux mais nécessaire, car c’est l’occasion de corriger les écarts lorsque nous constatons que certains salaires se situent en deçà de la médiane.

M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Aux Français qui nous écoutent et qui pourraient être frustrés de ne pas avoir ces éléments, je répète une nouvelle fois que le rapporteur en dispose. Le connaissant, je ne doute pas qu’il le signifiera dans son rapport s’il considère que certains salaires sont anormaux.

Mme Nathalie Saint-Cricq. J’indique qu’il s’agit d’une décision collective. Il n’y a pas des gens qui souhaitent communiquer leur salaire et d’autres qui ne le souhaitent pas. Comme tout vous est de toute façon transmis, il a été décidé que nous ne communiquerions pas individuellement nos niveaux de rémunération.

M. Charles Alloncle, rapporteur. Autre point important, je voudrais revenir sur deux incidents éditoriaux qui ont suscité un fort émoi au sein de votre rédaction et qui ont conduit l’ancien directeur de France Info TV, Laurent Delpech, à se mettre en retrait. La chaîne a diffusé, le 25 janvier 2025, un bandeau disant « 200 otages palestiniens retrouvent la liberté », alors qu’il s’agissait en réalité de détenus palestiniens qui avaient été condamnés pour des crimes terroristes et antisémites. Puis, le 5 février suivant, dans la soirée, une séquence évoquant la transformation de Gaza en Côte d’Azur, à la suite d’une déclaration de Donald Trump, a provoqué un malaise profond sur le plateau.

La société des journalistes de France Info TV a dénoncé deux atteintes graves à la crédibilité de la chaîne en l’espace de quinze jours et a voté à 87 % en faveur d’une motion de défiance à l’encontre de Laurent Delpech, réclamant son départ immédiat et pointant ses méthodes managériales discutables, sa gestion de crise jugée défaillante, ainsi que la dégradation de l’image de la chaîne.

C’est à la suite de cette contestation massive que vous avez été nommée, madame Pleynet, à la tête de France Info TV. Laurent Delpech, quant à lui, a été nommé directeur de l’innovation, au sein de la direction de l’information de France Télévisions.

Ma question sera simple. Lorsqu’un dirigeant est aussi largement désavoué par l’ensemble d’une rédaction, que ses compétences sont publiquement critiquées, au point de fragiliser la crédibilité même d’une chaîne du service public, est-il normal de lui ouvrir un nouveau poste et de lui attribuer de nouvelles fonctions éminentes au sein du même groupe ? Pour quelles qualités professionnelles a-t-il été nommé à ce poste ? Imaginez-vous sérieusement que, dans une entreprise privée, un directeur désavoué et fortement critiqué puisse retrouver un poste équivalent, voire accéder à des fonctions plus importantes ?

Mme Muriel Pleynet. Nous avons déjà eu l’occasion de nous exprimer longuement sur ces deux épisodes survenus à France Info TV.

Le bandeau sur les otages palestiniens était clairement une erreur humaine, qui a été rectifiée dès qu’elle a été constatée. J’en profite pour rappeler que nous suivons de stricts processus de vérification. Tout sujet, tout bandeau, tout liner, tout titre doit faire l’objet d’une double validation. Depuis ces deux épisodes, nous avons encore renforcé ces processus. Depuis ma nomination et l’arrivée de Romain Messy comme directeur de la rédaction, nous avons largement réorganisé les choses de sorte qu’il y ait désormais un pôle « news » qui gère les journaux télévisés et un pôle « talk » qui gère les tranches. Ces pôles sont dotés de rédacteurs en chef et de responsables d’édition, si bien que nous avons multiplié les possibilités de vérification et, je l’espère, encore limité le risque d’erreur.

Comme je l’ai dit plus tôt, nous sommes à l’antenne dix-huit heures par jour. Le débat sur « Gaza Riviera », revenons-y également, était pour le moins mal à propos. Nous n’aurions pas dû l’avoir sur notre antenne, ou du moins pas de la manière dont il a eu lieu, avec les invités que nous avions sollicités.

Par ailleurs, encore faut-il que nos processus de vérification renforcés soient respectés. Sur une chaîne d’information, parfois, ça va vite. Nous répétons nos règles régulièrement, c’est le propre de la pédagogie, car au quotidien il peut être tentant de s’affranchir de cette double vérification, ne serait-ce que parce qu’on n’a pas le temps. Or il faut le prendre, quitte à mettre l’information à l’antenne une demi-heure après la concurrence si nous n’avons pas pu la vérifier correctement. Nous avons moins encore que n’importe qui le droit à l’erreur. Nous sommes le service public. Le taux de confiance que nous accordent les téléspectateurs est élevé ; il nous honore et nous engage. Ces processus, nous devons les respecter.

J’ajoute que lorsque Delphine Ernotte m’a demandé de reprendre la direction de France Info TV à la suite du départ de Laurent Delpech, je lui ai clairement dit que je n’étais pas une garantie de zéro défaut ni de zéro erreur ; qu’avec lui ou moi, une erreur pouvait arriver. Aucun directeur d’aucune chaîne d’information ne peut regarder son antenne pendant dix-huit heures non-stop, en direct. Personne ne peut tout contrôler, tout vérifier. Bien sûr, à ce poste, quand il y a des erreurs, on les assume, on en tire les conséquences, parfois pour les autres. C’est normal, c’est le job, c’est notre responsabilité : nous devons faire en sorte que les processus de vérification existent et soient respectés.

M. Alexandre Kara. Finalement, vous demandez s’il ne faudrait pas virer ceux qui font l’objet d’une motion de défiance ! Dans beaucoup de médias, la personne concernée reste en place. Il se trouve que Laurent Delpech avait lui-même choisi, dès avant la motion, de se mettre en retrait de la direction et d’assumer ses responsabilités. Je le dis parce que j’ai l’expérience de nombreuses motions de défiance : dans ma carrière, j’en ai vu au moins une quinzaine, peut-être une vingtaine, y compris à France Télévisions. Je peux vous assurer que les gens visés ne se sont pas tous mis en retrait pour autant.

Ensuite, vous nous dites que Laurent Delpech a désormais un autre job. Que je sache, ce n’est pas lui qui était à l’origine du bandeau, ni qui a fait le choix éditorial « Gaza Riviera ». Il a assumé ses responsabilités mais je ne crois pas que cela vaille un licenciement. Un poste se libérait à ce moment-là, en raison d’un départ à la retraite, et j’étais chargé de le pourvoir. Il se trouve que Laurent Delpech, qui avait travaillé sur des ajustements et des transformations techniques dans la direction de l’information, remplissait les critères du poste. Il l’occupe pleinement depuis.

Il faut faire attention. Je ne dis pas que les motions de défiance arrivent toujours pour de mauvaises raisons, mais si vous vous mettez en permanence dans la main de certains acteurs – je pense aux syndicats avec lesquels j’ai connu beaucoup d’affrontements parce que j’ai fait pas mal de transformations ces dernières années –, vous ne faites plus rien. Je suis d’accord pour le dialogue, je pense qu’il est important de travailler ensemble, mais il faut veiller à ne pas tomber dans une cogestion qui deviendrait un facteur de paralysie. Je ne pense pas que ce soit positif.

M. Charles Alloncle, rapporteur. Il y a quelques jours, nous avons appris – c’était le sens du propos liminaire du président – que vous avez été écarté du poste de directeur de l’information, au profit de Philippe Corbé, pourtant nommé il y a à peine neuf mois au même poste, à France Inter.

Or Delphine Ernotte affirmait il y a encore quelques jours dans Le Figaro : « On me demande toujours la tête de quelqu’un chaque fois qu’il y a un problème. Nous changeons les process et la manière dont on pilote les choses, pas les gens. » Elle a visiblement changé d’avis.

Vous devenez son conseiller sur la transformation de l’information. Est-il normal qu’un dirigeant du service public, désavoué dans ses fonctions, soit immédiatement affecté à un nouveau poste, créé spécialement pour lui au sein de la même direction ? Imaginez-vous sérieusement de telles pratiques dans une entreprise privée ?

M. le président Jérémie Patrier-Leitus. À titre personnel, il me semble que c’est à Mme Ernotte, que nous auditionnerons de nouveau à la fin de nos travaux, de répondre à cette question, par ailleurs importante.

M. Alexandre Kara. Je l’ai dit, j’ai l’intention d’être le plus transparent possible. Ce n’est évidemment pas à moi de commenter les décisions de la présidente. En revanche, puisque c’est le sens de votre question, je peux vous éclairer sur la suite de ma carrière.

J’ai engagé la transformation numérique au sein de la rédaction et j’y travaille depuis des années. J’espère que vous nous interrogerez aussi sur ce sujet, parce que cela fait partie de nos succès. Cette transformation doit se poursuivre, notamment parce que, vous le savez tous, l’intelligence artificielle (IA) va venir la percuter. C’est un moment important. J’ai donc proposé à Delphine Ernotte d’élaborer des préconisations en vue de poursuivre la transformation de l’info, et de les lui remettre rapidement – c’est une question de semaines, non de mois. Vous l’avez compris, il ne s’agit pas d’un poste pérenne. À l’issue de cette mission, Delphine Ernotte et moi déciderons ensemble de mon avenir.

Je vais ajouter quelque chose parce que, derrière votre question, il y a une petite suspicion. Cela fait dix ans que je suis revenu à France Télévisions. À l’information, il n’y a plus un placard. Vous pouvez chercher : j’ai vidé tous les placards. Ce n’est pas pour m’y mettre et attendre tranquillement que le temps passe. Il est hors de question pour moi d’avoir recours à ce type d’arrangements.

Je vous le dis, je vais faire un travail effectif et, quand il sera achevé, ma présidente et moi déciderons ensemble de mon avenir.

M. Charles Alloncle, rapporteur. Le 10 novembre dernier, le directeur général de la BBC, Tim Davie, et la directrice de l’information, Deborah Turness, ont démissionné à la suite de la diffusion d’un montage trompeur d’un discours de Donald Trump.

France Télévisions a commis des erreurs répétées, des atteintes au principe de neutralité et des manquements à la vérité de l’information. En apparence, la direction de l’information change : elle a connu sept directeurs en dix ans, contre un seul pour le groupe TF1 – celui-là même que Delphine Ernotte avait remercié en arrivant à la tête de France Télévisions. Cependant, on a l’impression que ces responsables sont à chaque fois recasés dans d’autres fonctions, comme M. Delpech ou vous-même, monsieur Kara.

Comment expliquez-vous un tel écart de responsabilité avec vos homologues britanniques, qui ont démissionné sans être élevés à un autre grade, après une seule atteinte à l’honnêteté de l’information ?

M. Alexandre Kara. Je vais être très clair : j’assume totalement mes responsabilités. D’ailleurs, dans les quarante-huit heures qui ont suivi la malheureuse affaire Paty-Bernard, j’ai proposé ma démission à Delphine Ernotte. Ce n’est pas sorti dans la presse et je n’en ai pas fait état, mais je la lui ai proposée. Elle l’a refusée.

Ensuite, je le redis : je n’ai pas l’intention de prendre un emploi fictif. Cela n’arrivera pas. Mes propos sont clairs ; je les tiens sous serment, devant la représentation nationale et devant les Français.

S’agissant de la BBC, il faut prendre un peu de distance vis-à-vis de cette affaire de montage et se rendre compte que Tim Davie était en fait sur la sellette depuis des mois. En effet, en réalité, beaucoup de problèmes se sont succédé, il n’est pas parti au premier couac, ça ne s’est pas passé comme ça. J’ai eu des discussions avec eux. Imaginez-vous en effet que la BBC, que nous avons souvent tendance, de ce côté de la Manche, à citer en exemple, est comme nous : à certains moments, elle commet des erreurs, parce qu’elle aussi est une immense machine qui fait énormément d’information. On ne peut pas être derrière chaque salarié, chaque technicien. Je le dis une fois de plus, il faut garder en tête que ce sont souvent des erreurs collectives et parfois des erreurs techniques – pas seulement des erreurs humaines. Donc, vous le voyez, ce n’est pas si simple.

Une dernière chose. On a beaucoup parlé de nos erreurs. Il y a quelques jours, certains médias ont confondu le cercueil d’une victime de Crans-Montana et celui de Brigitte Bardot. Si le service public avait fait ça, on en aurait entendu parler. Ce n’est pas le service public qui l’a fait et je ne crois pas que beaucoup de gens en aient entendu parler.

M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Je vous remercie et je passe maintenant la parole aux représentants des groupes politiques en commençant par M. Philippe Ballard.

M. Philippe Ballard (RN). Je vous remercie Monsieur le président ; je précise que j’ai été journaliste pendant quarante ans, dont six dans le service public.

Ma première question concerne France Info. Je passe sur le rapport de la Cour des comptes, assez critique. Vous avez abordé la ligne éditoriale, qui peut expliquer que l’indice d’écoute se monte à 1 %. Votre grille est-elle assez lisible ? LCI fait de l’international ; BFM TV, c’est plutôt place au direct ; CNews, c’est identifié. Vous, on a un peu de mal à s’y retrouver. Vous nous avez dit que vous faisiez des journaux à l’heure et des rappels de titres à la demi-heure. Il y a vingt ans, cela pouvait se concevoir mais, en 2026, à l’ère des réseaux sociaux, est-ce encore utile ?

Ma deuxième question devrait plutôt s’adresser à Philippe Corbé, puisqu’elle concerne l’avenir. Le directeur de l’information aura désormais un droit de regard – je vais appeler ça comme ça – sur les magazines d’information. Qu’est-ce que cela changera ? Je pense à France 5 et aux émissions produites par Together ou Mediawan, par exemple « C à vous » et « C dans l’air ». Avez-vous un avis ? Dans vos anciennes responsabilités, auriez-vous décidé de ne pas diffuser certains numéros de « Complément d’enquête » ou « Envoyé spécial » – ce sont des exemples pris au hasard ?

Jeudi dernier, nous avons auditionné les représentants syndicaux de France Télévisions, notamment ceux du SNJ, qui a rassemblé 47 % des voix lors des élections à la commission de la carte d’identité des journalistes professionnels (CCIJP). Le 15 avril 2022, pendant l’élection présidentielle, ce puissant syndicat a fait un tract intitulé : « Contre l’extrême droite et ses idées, pas de Marine Le Pen à l’Élysée ! », qu’ils assument – soit, je n’ai rien à en dire. Toutefois, lorsqu’on confie un reportage, sur le Rassemblement national ou Marine Le Pen, à un journaliste qui a distribué ce tract, peut-on être sûr que le résultat sera objectif, sincère, honnête ?

Mme Muriel Pleynet. Je peux partager votre constat sur le manque de lisibilité dont souffrait peut-être notre grille. C’est pourquoi, depuis le mois de juin dernier, nous essayons d’avoir des tranches d’info plus et mieux identifiées. C’est le cas par exemple de notre tranche de 18 à 20 heures en semaine et le week-end, intitulée « Tout est politique ». Tous les sujets le sont – on n’y traite pas que de politique. L’émission de Loïc de La Mornais, « Sur le terrain », diffusée à 21 heures, propose plutôt du grand reportage, en reprenant beaucoup de sujets du 20 heures. Nous avons beaucoup retravaillé la grille.

Vous nous interrogez également sur l’utilité des journaux sur une chaîne info. Nos journaux à l’heure et à la demi-heure marchent plutôt pas mal. Sans vouloir heurter personne avec cette comparaison, « Le 23 heures » est un peu le nouveau « Soir 3 », puisque c’est un JT, or il constitue régulièrement le pic d’audience quotidien de France Info. Donc oui, même sur une chaîne info, il y a de l’appétence pour les JT.

M. Alexandre Kara. Vous avez raison, monsieur le député, je ne serai plus en place quand les magazines produits en externe seront rapatriés sous la houlette de l’information. Je pense que c’est une très bonne chose, pour de nombreuses raisons. Le regard éditorial sera beaucoup plus homogène et complet. Cela permettra non de mieux contrôler – le mot serait trop fort – mais de renforcer l’accompagnement éditorial de ces offres magazines.

J’ai beaucoup de respect pour ce que font Mediawan, Together et les nombreuses autres maisons de production qui travaillent pour nous, mais il faut peut-être homogénéiser les process et offrir un accompagnement éditorial. En cela, je me réjouis que ces magazines fassent désormais partie de la famille de l’information de France Télé – je militais en ce sens depuis longtemps.

Sur le tract du SNJ, je vais encore vous parler de mon expérience. Lors des élections européennes de 2024, certains salariés de France Télévisions ont signé une pétition appelant à faire obstacle, ou barrage – appelons ça comme on veut – à un parti. J’ai décidé de demander à ces salariés non d’arrêter – je ne les ai pas suspendus, soyons clairs, j’ai beaucoup de respect pour la liberté syndicale, ce n’est pas la question –, mais de se déporter, de ne pas couvrir ces sujets, parce que cela me semble important. Je laisse à mes équipes une totale liberté d’expression. J’ai beaucoup de respect pour les organisations syndicales, qui ne me l’ont pas toujours rendu. En revanche, je pense que nous sommes là pour assurer le pluralisme et pour rendre des comptes à tous les Français. Quand on ne se sent pas à l’aise pour couvrir un sujet, je le respecte, cela ne me pose pas de problème, mais notre antenne, nos rédactions, ne doivent pas devenir des tribunes politiques. À mon sens, c’est clair.

Mme Céline Calvez (EPR). Pour information, j’ai été membre du conseil d’administration de France Télévisions en 2023 et 2024.

Vous considérez l’information comme un bien commun qui doit être disponible pour tous les Français. Ces dernières années, la part qui lui est dévolue dans l’offre de France Télévisions a-t-elle augmenté, ou diminué pour laisser la place à d’autres éléments relevant de vos missions, comme l’exposition de la création, la culture et l’éducation ?

L’an dernier, vous avez développé le projet ambitieux de proposer un journal télévisé plus long. Quel en est le bilan ?

L’investissement financier dans l’information, que ce soit sur les antennes nationales, sur les antennes locales ou dans le numérique, a-t-il augmenté proportionnellement à l’ensemble ou s’est-il affaibli ?

Une plus grande harmonisation avec les autres entités de l’audiovisuel public est-elle possible ? Pourriez-vous évoquer le travail accompli en commun, par exemple l’offre d’Ici, qui ne se voit pas forcément sur France Info, mais qui participe à la qualité de l’information ?

Quelle est l’offre d’information pour les plus jeunes et dans quel sens devrait-elle aller ?

M. Alexandre Kara. Pour l’information, nous avons eu la chance que Delphine Ernotte nous ait permis, ces trois dernières années, de rester à peu près à budget constant. Nous avons fait des économies dans nos process, dans nos méthodes et nous avons proposé des évolutions à certains salariés. En revanche, nous avons pu augmenter l’offre d’information et être encore plus présents – je m’en réjouis.

L’allongement du 20 heures nous tenait à cœur et nous en sommes très fiers : c’est une offre qui s’est installée, alors que ce n’était pas évident. Elle fait, selon les jours, entre 51 et 54 minutes et propose des deuxièmes parties très exigeantes, qui approfondissent des sujets pour en donner une vision complète. Hier, nous avons abordé la désertification et les difficultés des centres-villes dans les territoires ; avant-hier, la question de savoir comment l’Europe devait réagir face à la pression américaine. Nous avons été les premiers à proposer de très longs développements sur l’Iran. Nous en avons aussi consacré un au grand âge. Je ne vais pas multiplier les exemples, mais vous voyez que ce sont des sujets exigeants, or ils réunissent chaque jour environ 4 millions téléspectateurs. Pour que tout le monde en ait conscience, je précise qu’une partie d’entre eux ne regardaient pas l’info. Vous allez me dire que nous avons profité de la publicité de TF1 pour capter des gens : oui, nous en avons profité, pour les capter vers l’information, et j’en suis très fier. Je suis très fier des équipes, parce que nous l’avons fait à budget et à nombre de salariés constants : c’est leur productivité et leur engagement qui ont permis ce résultat. Donc, pour vous répondre clairement : pas plus d’argent mais mieux utilisé, du moins je le crois – voilà notre bilan.

S’agissant de France Info, je l’ai dit tout à l’heure, je le répète et je continuerai de le clamer : on peut faire plus. On fait déjà beaucoup de choses. On a rapproché le numérique et la télé, mais on peut faire encore davantage avec la radio. J’en ai encore parlé l’autre jour avec Agnès Vahramian, la patronne de France Info radio. Nous avons des émissions, des reportages et des spéciales en commun, mais je pense qu’il faut aller plus loin. Selon moi, et ce n’est pas un avis personnel seulement, je prône depuis déjà quelque temps la désignation d’un patron ou d’une patronne commune à France Info. Il faut qu’on aille plus loin, et plus fort, et plus vite.

Votre dernière question concernait l’offre jeunesse. Vous l’avez tous constaté : on ne garde pas un jeune devant un 20 heures. Lui dire qu’il devra être là à 19h59 et regarder le journal, ça fait longtemps que ça ne marche plus. Nous avons donc créé une direction de l’info jeunesse. Pendant longtemps, la jeunesse était l’apanage de la direction des programmes ; pour la première fois, nous avons décidé de confier à des journalistes la mission de proposer une info jeunesse.

Nous avons ainsi créé deux grands formats numériques. « C’est quoi l’info ? », diffusé depuis deux ans, s’adresse plutôt aux jeunes de 12 à 18 ans. Nous avons commencé à partir de rien et nous sommes désormais à 400 millions de vues annuelles : ça marche super bien. Nous avons donc récupéré une partie de la jeunesse, qui nous avait désertés.

L’an dernier, nous avons posé la deuxième brique, « Mission info », pour les 7-11 ans. Évidemment, nous n’encourageons pas les enfants à aller sur les réseaux sociaux, mais les parents sont prescripteurs. De plus, l’émission est aussi diffusée sur le linéaire. Il y a quelques jours, elle a atteint sa meilleure audience depuis sa création : c’est encore une offre qui marche bien, et dont nous sommes collectivement très fiers.

M. Aurélien Saintoul (LFI-NFP). Monsieur Kara, vous avez dit comme une évidence que vous aviez « vidé tous les placards ». Pourriez-vous préciser qui se trouvait dans ces placards et pourquoi ? À mon sens, les placards ne sont pas une pratique normale.

La fusion des rédactions de l’information de France 2 et de France 3 a causé beaucoup de souffrance au travail. Vous avez souligné que vous aviez largement transformé, parfois dans la douleur. J’aimerais que vous reveniez sur ces transformations, sur le bilan que vous en faites, sur les décisions que vous avez prises pour soulager les souffrances et remédier aux éventuels problèmes de fond que ces transformations ont provoqués.

On distingue facilement l’audiovisuel public du privé en matière de création, de divertissement, de documentaires et d’éducation. En revanche, on peine à voir la différence dans le domaine de l’information, surtout celle en continu. Par exemple, je vois très bien la différence entre France 24 et le privé ou entre LCP et le privé, mais pas entre France Info et le privé. S’il s’agit d’une impression subjective, le recrutement de M. Corbé, issu de BFM TV, est de nature à la conforter.

Mme Ernotte nous a expliqué que CNews et le service public ne faisaient pas le même travail, pourtant vous avez recruté MM. Devers et Melun, qui y travaillaient. Il est troublant de devoir supporter l’évocation, sur le service public, du « grand remplacement » ou de « l’islamophilie clientéliste » supposée de Jean-Luc Mélenchon, selon les termes de M. Melun.

Quelles suites avez-vous données à l’interview – ou, plutôt, à l’interrogatoire – de Manuel Bompard par Mme Bouilhaguet ?

M. Alexandre Kara. S’agissant des placards, je vais recontextualiser. Je suis arrivé à la direction de la rédaction de France Télévisions en 2016, à l’appel de Delphine Ernotte, qui venait de commencer son mandat, et j’avais pour mission de fusionner les rédactions de France 2 et de France 3. J’ai constaté qu’il y avait encore un certain nombre de gens qui n’étaient pas occupés comme ils auraient dû l’être. J’ai donc essayé de régler ces situations le plus vite possible. Vous comprendrez que je ne donne pas d’exemple ici, mais il existe des documents à même d’objectiver mes propos.

La fusion était très importante pour moi. Nous avons choisi, à ce moment-là, de créer la rédaction de France Télévisions. Et, c’est vrai, la transformation est souvent douloureuse. En réalité, on transforme rarement juste pour le plaisir de transformer. On le fait parce que l’évolution d’un écosystème, d’une organisation, de la technologie ou les contraintes budgétaires nous y obligent. À ce moment-là, nous avons choisi de réunir ces deux entités car il nous semblait plus cohérent pour l’avenir de créer une grande rédaction de France Télévisions. Je le rappelle, nous étions souvent accusés d’avoir des doublons, donc de mal utiliser l’argent public. Il s’agissait de supprimer la majorité des redondances et de mieux utiliser l’argent public.

Vous dites qu’il y a eu de la souffrance ; je le confirme. J’ai beaucoup transformé : je ne connais pas de transformation qui, à un moment ou à un autre, ne cause pas de souffrance. Je le regrette – je ne suis pas là pour faire souffrir qui que ce soit, ce n’est pas mon intention. Nous avons essayé d’accompagner, au cas par cas, chaque personne qui se retrouvait en difficulté. Car, oui, un certain nombre de gens se sont retrouvés en difficulté. Je précise que, contrairement à d’autres, quand nous transformons, nous ne licencions pas. Il n’y a pas de licenciements, c’est important de le savoir. Systématiquement, nous essayons de trouver des solutions pour chaque salarié. Que pour certains salariés, ce soit plus compliqué que pour d’autres, c’est une évidence, comme il est vrai que certains ont du mal à s’adapter aux nouvelles normes et au nouvel écosystème. Mais je peux vous assurer que nous avons systématiquement cherché des solutions au cas par cas. D’ailleurs, je rends hommage à l’ensemble des équipes de la direction des ressources humaines de l’information.

Mme Muriel Pleynet. Alix Bouilhaguet a interviewé Manuel Bompard dans l’émission du dimanche midi, que nous codiffusons avec France Inter. Il y a eu, incontestablement, des maladresses dans ses questions, des imprécisions et une erreur factuelle, qu’elle a reconnues.

Elle s’en est excusée le dimanche suivant, à l’antenne : « Lors de l’interview, il y a eu des formules imprécises et parfois inexactes. Si j’ai pu heurter […], je m’en excuse, mais il n’y a eu de ma part aucune intention partisane, aucune volonté de déformer les faits sur des questions qui sont […] extrêmement complexes. »

Par ailleurs, Philippe Corbé, directeur de la rédaction de France Inter, et moi-même avons, le lendemain de cette interview, décidé conjointement d’apporter des précisions sur nos sites internet respectifs – précisions qui auraient dû être données au cours de cette interview. Oui, encore une fois, il y a eu des imprécisions et une erreur factuelle, qui ont été rectifiées, et pour lesquelles Alix Bouilhaguet s’est excusée.

Au passage, je veux lui réitérer mon soutien. En effet, à la suite de cette interview, elle a été victime d’un harcèlement sur les réseaux sociaux tel qu’on en a rarement connu à France Télévisions, d’une violence inouïe, avec des menaces caractérisées, y compris contre ses enfants – des menaces parfaitement inadmissibles. Encore une fois, on peut se tromper, on peut être imprécise, mais ça ne méritait certainement pas ça.

M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Cette commission soutient les journalistes, qu’on ne saurait jeter en pâture ou désigner à la vindicte publique.

Je donne la parole à Mme Virginie Duby-Muller, avec qui j’ai le plaisir de co-rapporter la proposition de loi relative à la réforme de l’audiovisuel – rappel qui me permet de révéler vos intérêts, madame la députée.

Mme Virginie Duby-Muller (DR). Alexandre Kara, pouvez-vous confirmer que vous êtes bien en train de négocier votre départ, donc que vous avez refusé de prendre le poste de conseiller sur l’intelligence artificielle qui était considéré comme un placard ? Si oui, quel est le montant de votre chèque de départ, et qui s’occupera de l’intelligence artificielle ?

Madame Pleynet, confirmez-vous que vous étiez en régie à 13 heures et à 20 heures quand l’erreur sur Dominique Bernard a été commise, et que vous auriez dit : « C’est pas grave, ça passe crème » ?

Quelles sont les fonctions réelles de Laurent Delpech, depuis qu’il a été démis de celles de directeur de France Info ?

Madame Saint-Cricq, est-il vrai que vous allez embaucher à l’extérieur un ou une cheffe du service politique ?

M. Alexandre Kara. Au moins, on ne pourra pas dire que vos questions ne sont pas cash – c’est très bien.

Je ne sais pas de quoi l’avenir est fait. Peut-être quitterai-je le service public dans quelques mois² ; je l’ignore.

Depuis des années, j’essaie de transformer. Nous connaissons une réussite extraordinaire avec le numérique. Alors qu’il n’existait quasiment pas dans les JT de France Télé, le compte Le20h a réalisé 1 milliard de vues au cours de l’année écoulée. À l’info, nous avons réussi à faire 4 milliards de vues sur l’ensemble de nos contenus en l’espace d’un an, soit l’équivalent du tiers du résultat de France Télévisions. Donc, oui, je suis très impliqué. Je le suis aussi dans d’autres domaines, comme l’IA, qui doit selon moi devenir un outil important – j’ai édicté certaines règles, en particulier celle selon laquelle il doit y avoir un homme ou une femme au départ comme à l’arrivée –, un outil qui nous permette d’être meilleurs.

Je n’ai pas totalement terminé ma tâche : il me reste certaines choses à finir de mettre en place pour continuer ce que j’ai entrepris de faire à l’information. Je l’ai dit : sur le poste que j’occupe, le travail prendra probablement quelques semaines. Ensuite, je ne sais pas. Ce que je peux vous dire, c’est que je n’ai pas négocié mon départ et que ce n’est pas encore à l’ordre du jour. Mais peut-être que ça viendra.

J’en viens à Laurent Delpech, car je ne veux pas éluder la question. Au moment où il s’est retrouvé sans fonctions, Éric Scherer, patron de la transformation qui représentait France Télévisions à l’UER (Union européenne de radiotélévision), est parti à la retraite. Comme il était à la manœuvre pour le design et la construction du nouveau plateau de France 2 l’année précédente et qu’il avait une vraie expertise technique, je lui ai proposé de reprendre le MediaLab, qui regroupe tous les process que vous allez découvrir dans les mois et les années à venir. Je lui ai aussi donné le dossier de l’intelligence artificielle : je peux vous assurer que, même si j’ai une certaine vision, je ne peux m’en occuper tous les jours car cela exige beaucoup de travail, notamment parce que cela implique de réfléchir à l’impact humain et organisationnel. Je ne pense pas qu’on puisse considérer ces dossiers comme fictifs.

Mme Muriel Pleynet. Un grand merci pour votre question, madame la députée, qui va me permettre de mettre les points sur les i et les barres sur les t. J’ai pu lire sur certains tracts, qui me veulent sans doute du bien, qu’en régie pour les éditions de 13 heures et de 20 heures des journaux télévisés, j’aurais considéré que ce dont vous parlez ne méritait pas de rectificatifs. Au passage, l’expression « Ça passe crème » ne fait pas du tout partie de mon langage, je tiens à vous le préciser. S’il est vrai qu’il y a toujours un directeur ou un directeur-adjoint de la direction de l’information et de la rédaction présent en régie pour ces journaux, ce jour-là, je n’étais en charge du suivi ni du 13 heures, ni du 20 heures. En effet, j’accueillais dans leurs loges François Hollande et Philippe Aghion, nouveau prix Nobel d’économie, invités du journal de 20 heures, et c’est après les faits que je suis arrivée en régie. C’est moi-même qui, dans la soirée, ai rédigé un tweet pour présenter nos excuses à la famille de Samuel Paty et à nos téléspectateurs.

Mme Nathalie Saint Cricq. Je serai encore plus rapide. Je suis éditorialiste sur France Info et France 2. Je ne suis pas aux responsabilités, la désignation d’un chef du service politique n’est pas de mon ressort. C’est à Philippe Corbé ou à quiconque en aura la charge de s’en occuper.

Mme Sophie Taillé-Polian (EcoS). Le rapporteur demandait s’il y avait une chaîne d’information de trop : je partage cette interrogation. Pour savoir laquelle, il me semblerait intéressant d’utiliser le critère du respect de la déontologie. Cela nous permettrait, je crois, d’avoir un système audiovisuel en meilleure santé.

Vous avez évoqué les nombreuses réorganisations et les enjeux budgétaires, soulignant que vous faisiez mieux avec autant, voire moins si on prend en compte l’inflation. Les organisations syndicales et les personnels nous disent voir à l’œuvre une pressurisation très forte. Vous avez aussi évoqué l’engagement : il est vrai que les personnels des services publics s’efforcent de pallier le manque d’argent public, au détriment de leur santé. Selon vous, quelles répercussions aura sur l’information la nouvelle cure d’austérité décidée par le gouvernement avec le plan de 180 millions d’économies supplémentaires ?

S’agissant plus particulièrement de France Info TV, on a pu avoir l’impression que du fait de réductions budgétaires moins de place était accordée aux enquêtes et aux contenus élaborés par la rédaction et qu’il y avait davantage de temps dédié aux plateaux, ce qui coûte moins cher, les invités, souvent ravis d’être conviés, intervenant gratuitement. Avez-vous pris cette orientation en raison de considérations financières ? Quel bilan en avez-vous tiré ?

M. Alexandre Kara. Les contraintes budgétaires, ce n’est pas simple, effectivement. Depuis que je suis directeur de l’information, j’ai eu la chance de pouvoir sanctuariser notre budget, mais hors inflation, vous avez raison d’y faire référence. Nous avons, malgré tout, fait des économies et c’est à effectifs et budgets constants, ou à peu près, que nous avons développé l’offre jeunesse, amélioré la transparence et allongé la durée du journal de 20 heures.

Nous sommes peut-être arrivés à un moment clé. Tout le monde travaille beaucoup, la productivité est très forte. Comment, avec de telles contraintes, continuer à rendre supportable le travail pour les salariés ? Je dirai même plus que supportable car ce sont des gens qui aiment infiniment leur métier, sinon ils ne se donneraient pas avec autant d’engagement. Nous sommes arrivés à un point où nous allons devoir nous demander s’il ne faut pas abandonner une partie de nos missions. La question budgétaire implique potentiellement des choix douloureux et difficiles.

Mme Muriel Pleynet. France Info TV a sa propre rédaction et produit des contenus spécifiques mais, dans une logique de transversalité, nous nous appuyons énormément sur les contenus fournis par la rédaction nationale et les magazines d’information. Nous récupérons ainsi des enquêtes du 20 heures, des sujets de « L’Œil du 20 heures » ou d’« Envoyé spécial », ce qui nous permet d’avoir des reportages qu’on ne verrait pas forcément ailleurs.

M. Erwan Balanant (Dem). Je tenais à vous remercier pour cette audition : vous nous avez montré votre probité et votre loyauté à l’égard d’un système de l’information, qui est celui de notre pays, ainsi qu’au code déontologique des journalistes.

J’ai bien noté l’émotion qu’a suscitée chez le rapporteur le cas de M. Delpech et son insistance sur les démissions faisant suite à des erreurs éditoriales. J’espère qu’il aura la même attitude face aux cas d’animateurs de chaînes privées maintenus à l’antenne alors qu’ils ont fait l’objet de condamnations pénales.

Vous avez souligné que certaines informations n’existeraient pas si l’audiovisuel public n’était pas là, position que je partage. Vous avez une mission de lutte contre la désinformation et j’aimerais vous interroger sur l’ingérence informationnelle. L’audiovisuel public dispose d’une considérable force de frappe éditoriale entre France Télévisions, France Culture, France Inter, le réseau Ici. Sans que cela implique, bien sûr, une harmonisation éditoriale, comment mobiliser cette force pour prendre d’assaut le numérique et contrer les fausses informations et les ingérences étrangères ? Il me semble que cela relève du rôle d’un audiovisuel public puissant.

M. Alexandre Kara. Nous sommes nous-mêmes confrontés à ces ingérences informationnelles tous les jours. Il y a quelques semaines, France Info a subi un problème de trafic provoqué par une ingérence venue des États-Unis dont nous ne connaissons pas la source. Nous travaillons avec Viginum. C’est en collaboration avec ce service que « Complément d’enquête » a retracé le parcours des personnes venues de l’Est pour peindre des étoiles de David dans Paris. Contre ces ingérences informationnelles, je le dis, je le redis, nous devons nous battre comme nous devons lutter contre la manipulation de l’information et la désinformation. « La guerre de l’info », magazine que j’ai créé, se consacre à ces enjeux. Cela fait partie des choses que le service public doit absolument faire, c’est indéniable.

Dans un autre registre, l’investigation reste quelque chose d’important. Vous avez vu ou entendu parler de l’enquête sur Capgemini, diffusée avant-hier sur nos antennes, qui montre que cette entreprise a mis une partie de sa force de frappe au service de l’ICE aux États-Unis. Il s’agit de questions qu’il est nécessaire de faire entrer dans le débat public. L’aide de Viginum ne suffit pas et il nous faut continuer à développer des moyens et des outils pour se protéger les uns les autres.

Vous avez soulevé une autre question : le rapprochement des rédactions du service public. Qu’on ne s’y trompe pas : je suis favorable à une BBC à la française mais pas à une convergence éditoriale. Je ne prêche bien sûr pas pour une absence de pluralisme : il faut au contraire maintenir une pluralité des voix. En revanche, je peux vous dire que si, demain, les forces étaient jointes autour de certains process, cela faciliterait les choses. Prenons le développement de l’IA : aujourd’hui, chacun dans son coin s’y consacre et je ne pense pas que ce soit une bonne idée ; mieux vaudrait nous rassembler.

Mme Caroline Parmentier (RN). « Complément d’enquête » a consacré un documentaire assassin à Gérard Depardieu, où il est filmé en compagnie de Yann Moix lors d’un voyage en Corée du Nord : on le voit tenir des propos à connotations sexuelles au sujet d’une petite fille faisant de l’équitation. Depardieu, sa famille et Yann Moix ont dénoncé un montage frauduleux. France Télévisions a communiqué en produisant un constat d’huissier concluant à l’absence de manipulation. Or une expertise judiciaire indépendante ordonnée par le tribunal a établi que les propos en question n’avaient pas été prononcés dans le plan montré à l’antenne par France 2 et a conclu à l’existence d’un montage illicite. Comment expliquez-vous cet écart entre l’expertise judiciaire et la communication de France Télévisions ? Ce n’est pas la première fois que « Complément d’enquête » est mise en cause et que sa rédaction doit rectifier de fausses affirmations. Pensons à l’enquête consacrée à CNews qui a dû être coupée en urgence juste avant sa diffusion.

Quelles garanties mettez-vous en place pour éviter toute manipulation des images ? Le cas que j’ai cité a contribué à la mise à mort d’un acteur dans les médias, au sein de sa profession et dans l’opinion, rappelons-le.

M. Alexandre Kara. L’action judiciaire étant loin d’être terminée, il est compliqué pour moi de commenter. Ce que je peux vous dire, c’est que j’ai totalement confiance en mes équipes : la manière dont les process ont été mis en place et dont les contrôles ont été faits me laisse penser qu’il n’y a pas eu d’erreur méthodologique journalistique. Vous savez par ailleurs, je ne vous l’apprends pas, que c’est un autre agenda judiciaire qui est plus préjudiciable à Gérard Depardieu.

Depuis mon arrivée, l’émission « Complément d’enquête » n’a jamais été condamnée devant un tribunal. Pourtant, beaucoup ont voulu nous poursuivre, à la suite de nos investigations. L’investigation, ça ne fait jamais plaisir à personne. Lorsque je travaillais il y a longtemps à Europe 1, Jean-Luc Lagardère, patron formidable, avait l’habitude de dire de cette station : « c’est 1 % de mes actifs, 99 % de mes emmerdes ». Pour le paraphraser, je pourrais dire la même chose de l’investigation, compte tenu du poids des pressions qui s’exercent et du nombre d’appels que je reçois.

Quant au reportage de « Complément d’enquête » sur CNews, pourquoi l’ai-je accepté ? Là encore, je vais être transparent avec vous. On m’a d’abord proposé un reportage sur Pascal Praud, ce qui ne me paraissait pas être une bonne idée, j’ai donc suggéré un élargissement au phénomène CNews, qui est devenue la première chaîne d’info continue. Cela me semblait mériter un sujet, d’autant que nous avions consacré d’autres numéros aux médias – à Lagardère et à Courbis, par exemple. Quelques heures avant la diffusion, à 18 heures, nous avons reçu un communiqué de l’Arcom. Vous connaissez les contraintes techniques : comme je ne pouvais pas ajouter du contradictoire dans le reportage, j’ai donc décidé de couper une séquence. Autrement dit, nous avons-nous-mêmes choisi d’éviter de nous retrouver en porte-à-faux, dans une position qui ne nous aurait pas permis de respecter ce que je pense être la déontologie journalistique.

Mme Ersilia Soudais (LFI-NFP). Grands défenseurs du service public, contrairement au Rassemblement national, nous n’attendons pas des journalistes qu’ils nous soient favorables, nous voulons simplement qu’ils soient honnêtes et respectueux. Certes, madame Pleynet, ils peuvent commettre des erreurs, mais je ne peux vous laisser dire que les propos de Mme Bouilhaguet face à M. Bompard étaient des maladresses et des imprécisions : c’était clairement une avalanche de fake news. Vous dites qu’elle l’a reconnu mais ses excuses n’étaient absolument pas à la hauteur de la situation. Fermer ainsi les yeux favorise la répétition de tels incidents. Mme Saint-Cricq ici présente en sait quelque chose puisqu’elle est spécialiste en ce domaine : je pense à la pancarte où elle a écrit « JLM, 1 problème » ou à ce qu’elle a dit sur le vote musulman.

M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Madame Soudais, je pensais avoir été clair après l’audition de Mme Sophia Aram. Un peu de respect ! Vous n’êtes pas obligée de dire à Mme Saint-Cricq qui se trouve juste en face de vous qu’elle est « spécialiste de » !

M. Aurélien Saintoul (LFI-NFP). Ça suffit !

M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Monsieur Saintoul, vous pouvez quitter cette salle si la manière dont je préside ne vous convient pas !

M. Aurélien Saintoul (LFI-NFP). C’est toujours les mêmes personnes que vous stigmatisez ! Mme Saint-Cricq est capable de répondre !

M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Les règles de civilité, ça existe, monsieur Saintoul ! On ne parle pas des gens à la troisième personne lorsqu’ils sont présents. L’étiquette, le respect du protocole, c’est aussi ce qui fait la grandeur de notre pays : respectons les personnes auditionnées !

Mme Ersilia Soudais (LFI-NFP). Monsieur le président, si vous voulez bien vous calmer, j’aimerais pouvoir poser ma question. Tout à l’heure, monsieur Kara, vous avez affirmé que toute personne ayant dévoyé sa mission aurait eu affaire à vous. Que s’est-il passé concrètement pour que Mme Saint-Cricq continue à commettre ces erreurs et que d’autres personnes comme Mme Bouilhaguet se permettent aussi d’en faire ?

M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Pardon, mais je le dis quand même, madame Soudais, vous dénoncez à longueur de journée le sexisme mais vous venez de parler d’une femme qui se trouve devant vous et c’est vers son directeur que vous vous tournez pour lui poser une question. Je trouve cela totalement irrespectueux.

Mme Ersilia Soudais (LFI-NFP). Je n’ai pas de leçons à recevoir ! Vous faites du mansplaining !

M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Vous faites ce que vous voulez, vous êtes libre. Je ne suis pas là pour faire la police des pensées. Je le répète, je trouve très irrespectueux de parler de Mme Saint-Cricq à la troisième personne alors qu’elle est en face de vous.

M. Aurélien Saintoul (LFI-NFP). Arrêtez donc ce cirque ! Mme Saint-Cricq peut se défendre elle-même.

M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Le jour où vous présiderez une commission d’enquête, vous ferez comme bon vous semble, monsieur Saintoul.

Monsieur Kara, souhaitez-vous répondre à cette question ? Ou bien, madame Saint-Cricq ? Même si la question ne vous était pas adressée, vous pouvez en effet y répondre.

Mme Nathalie Saint-Cricq. Je vous remercie : je vais répondre très factuellement.

D’abord, sur la feuille où j’ai écrit « JLM, 1PB ». C’était la deuxième ou la troisième fois dans la soirée que j’avais recours à ce procédé. Je m’adressais à Anne-Sophie Lapix car je trouvais qu’il manquait quelques questions. Je voulais qu’elle pose celle-ci alors qu’était évoqué le problème ou la situation de Jean-Luc Mélenchon. Quand Sarah Knafo a dit qu’elle faisait des offres de services au Rassemblement national, j’ai écrit sur une feuille : « Est-ce que le RN accepte ? ». Si j’ai agi ainsi, ce n’est pas parce que je considérais qu’Anne-Sophie Lapix n’était pas en mesure de poser ces questions mais parce que, lorsqu’on anime une soirée électorale, on n’a pas toujours les idées très claires. Je suis spécialiste de ces papiers : quand je considère que telle ou telle question doit être posée par l’animateur – peut-être parce que je suis obsédée par les politiques –, je l’écris sur une feuille pour la lui faire passer.

Venons-en à mon islamophobie supposée. J’assume parfaitement ce que j’ai dit. Après que mes propos ont été publiés sur X sous une forme tronquée, j’ai posté sur ce réseau l’intégralité des échanges que j’ai eus avec Alexis Corbière sur le plateau de France Info TV. Les voici. « L’antisémitisme, ça existe dans ce pays », me dit Alexis Corbière ; je lui réponds : « la quête du vote musulman aussi ». Petite précision, ce sujet ne venait pas de nulle part. Je lui demandais si Jean-Luc Mélenchon avait raison de soutenir Julien Théry, professeur de Paris-II qui avait traité certaines personnes de génocidaires parce qu’elles avaient demandé à Emmanuel Macron de n’accepter de reconnaître la Palestine qu’à certaines conditions, dont la libération des otages. Alexis Corbière me demande : « Pourquoi faites-vous ce lien. Quel est le rapport ? Pensez-vous qu’il y a des gens qui soient antisémites pour aller chercher le vote musulman », ce à quoi je réponds : « Ah oui ! ». Et je précise : « Je n’ai pas ciblé ce que les musulmans pensaient. Ce ne sont pas les musulmans qui sont condamnables, ce sont ceux qui croient qu’en leur disant des propos antisémites, ça va pouvoir les rallier ». Et M. Corbière dit : « Si certains le font, c’est absolument détestable ».

Ces propos, je le répète, je les assume totalement. J’ai fait repasser cet extrait sur le plateau de France Info TV à la même heure un autre jour et le recteur de la grande mosquée de Paris, présent dans nos locaux, à qui j’ai montré l’intégralité de ces échanges, m’a dit : « Ce n’est pas du tout ce qu’on m’a montré ».

Présidence de Mme Sophie Mette, vice-présidente de la commission d’enquête.

M. Charles Alloncle, rapporteur. Nous en venons à une autre séquence de questions sur un sujet attendu : les journalistes qui partagent la vie de candidats potentiels à l’élection présidentielle, qui se comptent sur le doigt d’une main. Alors que les Français attendent plus que jamais, du service public qu’il démontre sa neutralité comme son impartialité, France Télévisions, pour incarner son principal rendez-vous d’information, le JT de vingt heures, a choisi une journaliste dont le compagnon n’est autre que Raphaël Glucksmann, candidat pressenti pour représenter le Parti socialiste à la prochaine élection présidentielle.

Delphine Ernotte a expliqué son choix en juin dernier sur le plateau de « Quotidien ». La temporalité interroge, car à ce moment-là, nous n’étions qu’à quelques semaines d’une élection majeure à laquelle Raphaël Glucksmann se présentait comme tête de liste et à dix-huit mois d’une élection présidentielle pour laquelle il pourrait se présenter en tant que candidat du Parti socialiste.

Personne, même dans cette commission d’enquête, ne porte de jugement sur les qualités journalistiques évidentes de Léa Salamé, qualités que partagent des dizaines voire des centaines d’autres journalistes parmi les près de 3 000 que compte France Télévisions. C’est sur le plan de la déontologie que nous nous plaçons. Considérant l’exigence et le caractère particulièrement sensible de son poste, eu égard aussi au rôle d’arbitre que doit tenir l’audiovisuel public à l’approche d’échéances électorales, pensez-vous sincèrement et rétrospectivement que ce choix était pertinent ?

M. Alexandre Kara. Je continue de penser que ce choix était extrêmement pertinent. Vous vous en doutez, je ne l’ai pas fait sur un coup de tête. Au cours de ma carrière, j’ai croisé Christine Ockrent, Anne Sinclair, Marie Drucker, Béatrice Schönberg, des femmes extraordinaires d’un point de vue professionnel qui avaient commis le « péché » de partager la vie d’un homme politique. Quand j’ai pensé à Léa Salamé, je ne me suis pas posé la question de savoir qui était son compagnon, je me suis demandé qui était la meilleure pour incarner le 20 heures.

J’ai apporté son CV avec moi. Elle a commencé à France 24, a poursuivi sa carrière à iTélé, a ensuite animé « L’Émission politique » avec David Pujadas puis Thomas Sotto. En 2020, elle a mené l’interview présidentielle du 14 juillet avec Gilles Bouleau, avec lequel elle a également animé le débat de l’entre-deux tours en 2022. Surtout, pendant huit ans, elle a été la principale intervieweuse de la matinale de France Inter, laquelle s’est imposée grâce à elle comme première matinale de France. À cette époque-là, on n’avait rien à lui reprocher. Je vous rappelle aussi qu’elle a commencé sa carrière journalistique bien avant que Raphaël Glucksmann ne devienne son compagnon.

Deuxième chose : je suis directeur de l’information d’un grand groupe de médias et je peux vous assurer que, contrairement à ce que vous laissez entendre, il n’y a pas des centaines de Léa Salamé, il n’y en a qu’une. Quand j’ai commencé à réfléchir au 20 heures, son nom s’est imposé. Et vous savez quoi ? Non seulement, je suis très fier de mon choix mais les faits me donnent raison, puisque la première semaine de janvier, le journal a enregistré la meilleure audience depuis treize mois.

Vous évoquez son compagnon. Lors des élections européennes, elle s’était retirée de l’antenne de France Inter pour éviter tout conflit.

M. Charles Alloncle, rapporteur. Pour les européennes de 2024, elle s’est maintenue au journal télévisé.

M. Alexandre Kara. Non, puisqu’elle a commencé à présenter le 20 heures en septembre 2025. Elle était sur France Inter au moment des européennes et avait choisi de prendre du recul.

Vous considérez que Léa Salamé devrait mettre sa carrière entre parenthèses pour favoriser son compagnon. Moi, je ne le pense pas. Nous sommes en 2026. La candidature de Raphaël Glucksmann, pardon de vous le dire, est hypothétique. Peut-être qu’il décidera de lui-même de se retirer pour laisser sa compagne continuer sa carrière. Je n’en sais rien, je n’ai pas la réponse. En revanche, ce que je peux vous dire, c’est que s’il était candidat à la présidentielle, il est évident que nous imposerions les règles déontologiques qui sont celles du service public : Léa Salamé devra se retirer de l’antenne.

M. Charles Alloncle, rapporteur. Certes, Léa Salamé n’était pas à la tête du 20 heures au moment des européennes mais Delphine Ernotte a pris sa décision à cette période-là.

Vous expliquez avoir choisi la meilleure. Le seul juge qui fait foi en matière de télévision, ce sont les audiences. De septembre à décembre 2025, Léa Salamé a attiré en moyenne 3,78 millions de téléspectateurs, soit une part d’audience de 19,7 %, autrement dit 230 000 téléspectateurs de moins qu’Anne-Sophie Lapix à la même période, l’année précédente. Plus étonnant, son joker, Jean-Baptiste Marteau, qui l’a remplacée à deux reprises pendant les vacances de la Toussaint ainsi qu’à Noël, a retrouvé le même niveau d’audience qu’Anne-Sophie Lapix en 2024, avec en moyenne 230 000 téléspectateurs de plus. Comment expliquez cette différence alors que généralement les jokers, moins bien identifiés par le public, font de moindres audiences ? Il n’y a pas des centaines de Léa Salamé, dites-vous, mais peut-être qu’il y en a des dizaines, dont Jean-Baptiste Marteau. Est-ce vraiment le critère de l’audience qui a guidé votre choix ?

M. Alexandre Kara. Je ne fais pas de politique parce que je pense que je ne serais pas compétent. En revanche, j’estime que je commence à connaître mon métier pour l’avoir pratiqué pendant quelques décennies. Les courbes d’audiences du 20 heures étaient descendantes depuis déjà plusieurs mois, voire plusieurs années. Sur la période que vous indiquez, vous avez raison, Anne-Sophie Lapix était un peu au-dessus de Léa Salamé mais il faut rappeler qu’il y a eu en l’espace d’un an un million de téléspectateurs en moins. Ils se sont évaporés. Par ailleurs, par rapport au dernier mois d’Anne-Sophie Lapix, Léa Salamé a nettement amélioré les scores.

À la télé, on dit toujours que les audiences descendent par l’ascenseur mais qu’elles montent par l’escalier. Il faut laisser s’installer les personnes. On ne peut pas juger de leurs résultats au bout de deux, trois, quatre mois, sauf peut-être dans le cas de certaines émissions de divertissement, mais presque jamais pour un JT. Lundi, nous étions à plus de 4 millions, soit plus de 20 % de parts de marché, seuil que nous avons aussi dépassé mardi. Les résultats de Léa Salamé sont bons.

Vous me parlez de Jean-Baptiste Marteau, excellent journaliste – je le sais, puisque c’est moi qui lui ai proposé d’être joker de Léa Salamé. Pendant les vacances, la configuration n’est pas la même. Le total des téléspectateurs du JT – programme qui ne s’interrompt jamais durant l’année – augmente car la plupart des talks des chaînes concurrentes sont suspendus pendant cette période. Le réservoir d’audience est donc beaucoup plus important. C’est pourquoi il arrive régulièrement que les jokers fassent plus d’audience que les titulaires pour la simple raison qu’ils sont confrontés à une concurrence moins forte. C’est mécanique.

M. Charles Alloncle, rapporteur. Vous avez fait référence à une jurisprudence qui a fait date, celle d’Anne Sinclair. Le 5 juin 1997, quand son mari, Dominique Strauss-Kahn, est entré au gouvernement, elle a quitté l’émission « Sept sur sept », simple magazine d’information, qui plus est, d’une chaîne privée, TF1. Marie Drucker, épouse de François Baroin, et Béatrice Schönberg, épouse de Jean Louis Borloo, ont appliqué cette règle : elles ont toutes deux renoncé à présenter le 20 heures de France 2 à la suite de la nomination de leur mari au gouvernement, respectivement en 2005 et 2007.

La jurisprudence Pulvar, elle, est née le 23 novembre 2010, jour où Arnaud Montebourg a annoncé sa candidature à l’élection présidentielle : Audrey Pulvar, qui était sa compagne, a été suspendue immédiatement de son émission politique sur iTélé, chaîne privée également. Il restait alors dix-sept mois avant la présidentielle ; quinze mois nous séparent de la prochaine élection présidentielle.

En tant qu’éditorialiste politique, madame Saint-Cricq, vous connaissez mieux que quiconque les ambitions présidentielles de M. Glucksmann. Pourquoi Léa Salamé, compagne d’un éventuel candidat assumé à l’élection présidentielle et donc en situation de conflit d’intérêts personnel, présente-t-elle toujours le premier JT de l’audiovisuel public ?

M. Alexandre Kara. Vous êtes certainement un bien plus fin analyste de la vie politique que moi, mais rien ne laisse penser aujourd’hui que Raphaël Glucksmann sera dans la course aux élections présidentielles.

M. Charles Alloncle, rapporteur. Tout le laisse penser.

M. Alexandre Kara. C’est ce que vous pensez. Excusez-moi, mais ces élections auront lieu dans plus d’un an. Tant que Raphaël Glucksmann n’est pas officiellement candidat, il n’y a aucune raison de demander à Léa Salamé de se retirer de l’antenne et de l’empêcher d’exercer son métier. Ce qui nous oppose, ce n’est pas le constat – s’il y avait un conflit d’intérêts, nous prendrions une décision –, c’est le calendrier.

Mme Nathalie Saint-Cricq. Elle en est absolument d’accord, nous en avons discuté. Elle en parle très facilement : ce n’est pas du tout quelque chose qui lui est imposé d’en haut. Elle est absolument persuadée que, quand les choses seront devenues déontologiquement impossibles, elle le fera et je pense qu’elle est capable de trouver le bon moment.

Mme Caroline Parmentier (RN). Autrement dit, elle pense qu’il se présentera...

Mme Nathalie Saint-Cricq. Je ne vais pas faire de spéculations. Je dis juste qu’il y a des hypothèses et que quand la situation deviendra problématique, les choses se feront dans les bonnes conditions.

Mme Muriel Pleynet. Lorsque Raphaël Glucksmann a été tête de liste aux élections européennes, Léa Salamé n’a eu besoin de personne : elle s’est retirée elle-même de la matinale de France Inter, contre l’avis de sa direction qui n’y était pas spécialement favorable. En responsabilité, elle prendra les décisions qu’elle a à prendre. Encore une fois, il y a des règles à France Télévisions.

Mme Sophie Mette, présidente. C’est après l’annonce de la candidature de leurs conjoints que les journalistes que vous avez citées, monsieur le rapporteur, ont fait un pas de côté. Le cas de Léa Salamé s’inscrit donc dans le cadre habituel.

M. Charles Alloncle, rapporteur. Si je comprends ce que vous dites, monsieur Kara, madame Saint-Cricq, Léa Salamé restera présentatrice du 20 heures de France 2 jusqu’à ce que Raphaël Glucksmann se déclare candidat, même si c’est seulement deux mois avant les élections présidentielles.

M. Alexandre Kara. Vous avez parfaitement compris. Je le dis sans aucune agressivité – je ne suis pas là juste pour vous contredire – mais les règles sont clairement établies. Léa Salamé m’a dit elle-même, qu’il était possible qu’elle ne puisse plus présenter le 20 heures à l’approche des élections présidentielles. C’est en mon âme et conscience que je l’ai choisie pour présenter le JT. Je ne sais pas si Raphaël Glucksmann sera candidat dans deux, cinq, douze mois ou jamais. On peut toujours faire de la politique fiction, mais je n’ai pas la réponse à cette question. Le moment venu, les règles déontologiques du service public seront appliquées, que ce soit par moi ou par mon successeur. N’ayez aucun doute là-dessus.

Mme Nadège Abomangoli (LFI-NFP). Lorsqu’en 2010, Mme Pulvar s’est retirée de l’antenne d’iTélé, Arnaud Montebourg était candidat non pas à l’élection présidentielle mais à la primaire socialiste : nous ne savions pas si sa candidature allait ou non être retenue. Se pose donc une question de temporalité. Si M. Glucksmann a bien indiqué qu’il ne participerait pas à une primaire, personne ne peut ignorer qu’il est l’un des acteurs essentiels du débat public politique à l’approche de l’élection présidentielle. Il ne s’en cache pas. Quels signaux attendriez-vous pour appliquer ces règles déontologiques que vous évoquez ? M. Glucksmann est un « impétrant », pour reprendre le mot d’Arnaud Montebourg, et cela pose question. S’il se déclare très tard, il aura le temps de participer aux débats sur le meilleur candidat ou la meilleure candidate à l’élection présidentielle pour le camp politique qu’il prétend représenter.

M. Alexandre Kara. Je crains de me répéter, mais je n’ai pas de véritable réponse à cela. Nous appliquerons les règles en fonction de la réalité politique. Je ne suis pas dans la tête de M. Glucksmann, donc je ne peux pas aller plus loin. Nous sommes bien évidemment très vigilants s’agissant des conflits d’intérêts. On fait de Léa Salamé une cible facile, mais les conflits d’intérêts peuvent arriver à d’autres niveaux. Nous avons des compagnons ou des compagnes, pour la plupart d’entre nous : nos vies professionnelles et personnelles se mélangent. C’est le cas aussi de Léa Salamé. Il se trouve par ailleurs qu’elle est excellente dans son domaine de compétence. C’est pour cela qu’elle a été choisie et nous avons décidé de ne pas la pénaliser à partir du moment où dès le départ, les règles étaient claires. Je ne suis pas devin, je ne sais pas quel sera le calendrier. Toujours est-il que les règles que nous nous sommes imposées et que Léa Salamé a elle-même réclamées seront appliquées.

Mme Nathalie Saint-Cricq. Il n’est pas pensable que Léa Salamé utilise un quelconque pouvoir pour inviter ou favoriser son compagnon. Cela déclencherait un tollé immédiat et cela ne lui viendrait même pas à l’esprit. France Télévisions est une maison extrêmement transparente et il est bien évident qu’il y a en son sein suffisamment d’humains responsables et dotés de bon sens pour dire dans quelle temporalité ce ne sera plus jouable. Je suis persuadée qu’elle s’en rendra compte même avant nous.

M. Charles Alloncle, rapporteur. Vous parlez, monsieur Kara, d’extrême vigilance et de règles déontologiques. Alors que M. Glucksmann laisse planer le doute quant à son intention d’être candidat à l’élection présidentielle, pourquoi ne pas appliquer un sain principe de précaution pour prévenir toute forme de conflit d’intérêts ?

M. Alexandre Kara. Au risque de me répéter, je ne suis pas juge. Ce n’est pas à moi de décider de la mort professionnelle de quelqu’un en raison de sa proximité avec une personne ou une autre. J’ai choisi Léa Salamé pour ses compétences professionnelles. Cela a été ma décision. J’ai eu avec elle un dialogue au cours duquel elle m’a immédiatement mis en garde contre un risque dont elle est totalement consciente. Nathalie Saint-Cricq a raison : elle devancera probablement l’appel, nous n’aurons pas besoin de le lui rappeler.

On ne peut pas conditionner la carrière de quelqu’un à celle de sa compagne ou de son compagnon. On doit le faire à partir du moment où l’on entre dans une zone grise – celle où la déontologie n’est plus respectée, où certaines règles ne sont plus appliquées et où le conflit d’intérêts apparaît. C’est une évidence. Mais je me refuse aujourd’hui à priver les Français et le 20 heures d’une journaliste aussi talentueuse.

M. Charles Alloncle, rapporteur. J’en viens au respect du pluralisme sur les chaînes du service public. Certains choix d’invités interrogent, au point que certains se demandent s’ils ne seraient pas guidés par des inclinations personnelles.

Je pense à M. Zucman, qui a été invité plus d’une dizaine de fois sur les antennes du service public à l’automne – rappelons qu’il a été l’un des rédacteurs du programme économique du Parti socialiste. Je pense aussi à M. Coquerel, membre de La France insoumise, qui, le 11 janvier, était invité pour la vingt-sixième fois en moins de douze mois sur le plateau de France Info TV. S’il s’agit de respecter le pluralisme, vous pourriez inviter d’autres membres du même parti comme Mme Soudais, M. Caron ou M. Saintoul.

Le 14 janvier dernier, sur ce même plateau, des millions de Français ont entendu une journaliste – identifiée comme Catherine Tricot par Libération – dire, pensant que son micro était coupé, « C’est le meilleur, Coquerel », ce à quoi une autre personne a immédiatement répondu « Oui, c’est vrai ». Ces propos contribuent au sentiment qu’il existe une connivence entre des journalistes et des personnalités politiques marquées à gauche, voire à l’extrême gauche.

Comment expliquez-vous que certains, comme M. Zucman ou M. Coquerel, bénéficient ainsi d’un statut de quasi-invité permanent sur les antennes du service public ?

Mme Sophie Mette, présidente. Je voudrais souligner que l’on était en période budgétaire, de telle sorte qu’il était assez logique que ces personnes aient été au cœur de l’actualité !

Mme Muriel Pleynet. Vous répondez presque à ma place, madame la présidente. Gabriel Zucman a été invité une fois au 20 heures, comme l’a été aussi le ministre de l’économie. Alors que l’Assemblée débattait de la taxe Zucman, il nous a paru parfaitement cohérent que le journal de France 2 le reçoive en plateau pour comprendre de quoi il était question, en quoi consistait cette taxe et qui il était. D’autres médias l’ont invité aussi. Il était un acteur de l’actualité à ce moment-là : je le répète, cela nous a paru parfaitement naturel.

Sur le plateau du 20 heures s’expriment des points de vue contradictoires. On y entend toutes les opinions. Depuis début septembre, Léa Salamé y a reçu soixante personnes : vous imaginez la diversité de leurs profils.

Quant à Éric Coquerel, il a, du fait de ses fonctions à l’Assemblée nationale, davantage de légitimité que d’autres à être invité en plein débat budgétaire. Vous vous en doutez, nous choisissons évidemment nos invités en fonction de l’actualité.

Enfin, si Mme Tricot trouve Éric Coquerel excellent, je la laisse libre de ses propos !

M. Charles Alloncle, rapporteur. Selon une enquête de l’émission « Arrêt sur images », confirmée par des informations qui me sont parvenues, un documentaire préparé par Geoffrey Livolsi en 2018 et ayant vocation à être diffusé dans l’émission phare de France 5, « Le Monde en face », a été refusé par la directrice de France 5 de l’époque, Nathalie Darrigrand, après avoir fait l’objet d’un refus de France 3 également. Ce documentaire portant sur le harcèlement moral à France Télécom coïncidait parfaitement avec l’actualité : l’entreprise, devenue Orange, était alors en plein procès. En 2019, elle a été condamnée pour harcèlement moral, après qu’une situation de souffrance au travail a causé trente-cinq suicides de salariés en 2008 et 2009. Mme Ernotte était à l’époque cadre exécutive de France Télécom, où elle a passé près de trente ans. Lors de la réunion de présentation du documentaire, Mme Darrigrand aurait justifié sa décision en disant qu’il n’était « pas bon d’enquêter sur l’ancienne boîte de la patronne ».

Après ce refus, Geoffrey Livolsi n’a plus jamais été contacté à ce sujet – ni par la société de production qui finançait le projet, ni par France Télévisions. Êtes-vous en mesure de nous dire si vous avez eu connaissance de cette situation ? Si oui, la condamnez-vous ? Vous est-il arrivé de censurer des magazines, documentaires ou lignes éditoriales pour ne pas déplaire à la direction de France Télévisions ?

M. Alexandre Kara. Je rappelle, car il est important que vous l’ayez tous en tête, que je parle sous serment. Je n’ai pas connaissance de cet épisode puisque, comme je l’ai expliqué tout à l’heure, ce programme n’est ni sous la responsabilité ni sous la tutelle de la direction de l’information – d’autant plus que je n’étais alors pas en poste.

Vous me posez ensuite une question fondamentale : Delphine Ernotte a-t-elle pu faire pression, d’une manière ou d’une autre, pour que nous ne parlions pas de l’affaire France Télécom sur nos antennes ? La réponse est qu’elle n’a jamais fait pression sur moi pour empêcher un quelconque reportage sur France Télécom. J’ajoute que nous avons suivi l’actualité de France Télécom et ses suites judiciaires au journal télévisé de 20 heures, au même titre – ni plus ni moins – que les autres acteurs médiatiques, et que nous l’avons fait sans aucun problème.

M. Charles Alloncle, rapporteur. J’en viens au sujet du fact checking et de la lutte contre les fake news, dans laquelle France 2 est très engagée. Le 10 janvier dernier, dans l’émission « Vrai ou faux » animée par Julien Pain sur France Info, était invité Christophe Ventura, présenté à l’antenne comme un spécialiste de l’Amérique latine. Il était là pour évoquer la capture de Nicolás Maduro, qu’il a d’ailleurs refusé de qualifier de dictateur. En faisant le travail de fact checking dont Julien Pain est présenté comme le spécialiste, j’ai constaté que, d’après les informations publiques disponibles, M. Ventura est un militant politique engagé à l’extrême gauche, ancien membre du Parti de gauche, et qu’il a même soutenu publiquement Nicolás Maduro : en 2013, il s’est rendu au Venezuela célébrer sa victoire à l’élection présidentielle aux côtés d’Éric Coquerel, premier intervenant politique invité sur l’antenne de France Info TV.

Le fait de présenter un militant favorable au régime dictatorial de Nicolás Maduro comme un expert, dans une émission censée faire du fact checking, ne pose-t-il pas un problème de crédibilité fondamental à France Télévisions et à l’ensemble de l’audiovisuel public ?

Mme Muriel Pleynet. Nos règles sont très claires. Tous nos intervenants en plateau, tous nos invités, doivent être présentés correctement et de façon complète. S’ils ont un engagement politique quel qu’il soit, il doit être mentionné. Si cela n’a pas été le cas pour M. Ventura, c’est effectivement une erreur. Je vérifierai ce point car je n’ai pas la certitude que nous l’ayons fait, ni que nous ne l’ayons pas fait. Quoi qu’il en soit, les règles sont claires : nous devons présenter les engagements politiques de nos invités.

M. Alexandre Kara. Je ne pense pas que l’information de France Télévisions puisse être soupçonnée d’être favorable, d’une façon ou d’une autre, au régime qui était en place au Venezuela. Nous avons diffusé un certain nombre de reportages ces dernières semaines. Nous avons régulièrement porté la contradiction sur ce sujet. Contrairement à ce que vous sous-entendez, nous n’avons pas la volonté de présenter une situation différente la réalité. Nous avons consacré une page complète au Venezuela dans la deuxième partie du 20 heures, en cherchant à être les plus pédagogiques possible sur le sujet.

Vous n’avez pas évoqué le fait que M. Pigasse ait été mal présenté sur nos antennes, ce dont je me suis ému. Je le regrette, en effet : nous devons toujours bien présenter nos invités, leurs engagements et les conflits d’intérêts. C’est une règle évidente, avec laquelle je n’ai pas de problème. Si M. Ventura a été mal présenté, c’est une erreur que nous regrettons ; nous allons vérifier.

Mais cela ne doit pas remettre en cause le fact checking et, plus généralement, la lutte contre la désinformation, qui est une œuvre collective. Nous devons regarder tous ensemble ce qui relève de l’information et ce qui relève du ressenti, de l’opinion – ou de la manipulation, qui arrive parfois et à laquelle il est fondamental que nous soyons vigilants. C’est le rôle du service public. Je le répète : nous ne sommes pas infaillibles, il nous arrive de faire des erreurs. Je ne sais pas si c’est le cas dans cette affaire, car je n’étais pas au courant. Nous vérifierons et, si c’est une erreur, je la regrette.

M. Charles Alloncle, rapporteur. Il y a, au sein de France Télévisions, une importante cellule de fact checking, censée incarner le plus haut niveau d’impartialité, d’indépendance et de neutralité de votre rédaction. Vous avez choisi de confier cette responsabilité lourde et exigeante à Mme Linh-Lan Dao, présentée comme une spécialiste du fact checking sur France Info et France 5. Or il ne m’a fallu que quelques clics pour retrouver cette « fact checkeuse » en chef du service public comme tête d’affiche d’une réunion politique de La France insoumise, organisée le 13 novembre dernier à Toulouse, aux côtés du député M. Piquemal. La réunion était intitulée « Vous, les Asiates. Enquête sur le racisme anti-asiatique en France ».

Considérez-vous qu’une journaliste aussi engagée publiquement aux côtés de La France insoumise dispose de la légitimité nécessaire pour exercer des fonctions de fact checking à la tête de France Télévisions ?

Mme Muriel Pleynet. Tout collaborateur de France Télévisions, lorsqu’il désire s’exprimer à l’extérieur, donner des cours en école de journalisme ou participer à une conférence, doit en faire la demande auprès de la direction de l’information et du comité compétent. Linh-Lan Dao ne l’a pas fait. Elle l’a reconnu : elle n’avait pas à participer à cet événement, encore moins sans nous en avoir avertis et sans l’avoir déclaré. Il y a donc eu sanction.

M. Charles Alloncle, rapporteur. Quelle a été la nature de cette sanction ?

Mme Muriel Pleynet. Je n’ai pas à préciser la nature de la sanction ; je me contenterai de vous dire qu’il y a eu sanction.

M. Charles Alloncle, rapporteur. Pourquoi ne souhaitez-vous pas la préciser ?

Mme Muriel Pleynet. Nous avons une règle, à France Télévisions : nous ne précisons jamais la nature des sanctions à l’encontre des collaborateurs. Cela relève de la seule relation que nous avons avec eux.

M. Charles Alloncle, rapporteur. Le 12 janvier dernier, dans l’émission « Sur le terrain », France Info a reçu Afchine Alavi. Il y a été présenté comme un simple opposant au régime iranien alors qu’il est en fait un membre actif de l’Organisation des moudjahidines du peuple iranien, une organisation islamiste impliquée dans plusieurs attentats et classée comme terroriste par l’Union européenne, les États-Unis et le Canada jusqu’en 2013. Elle ne bénéficie d’ailleurs d’aucun soutien significatif au sein de la population iranienne. Pourtant, M. Alavi s’est exprimé à l’antenne au nom du peuple iranien, en contestant certaines réalités des manifestations.

Je rappelle que vous aviez annoncé en février dernier, monsieur Kara, une remise à plat des processus de décision et de validation des sujets afin, précisément, de renforcer les garde-fous éditoriaux. Comment une telle négligence a-t-elle donc pu se produire sur un sujet éminemment sensible, alors que plus de 30 000 Iraniens ont été massacrés par le régime islamiste des mollahs en seulement quarante-huit heures ?

M. Alexandre Kara. Là encore, je ne suis pas au courant. Nous avons expliqué tout à l’heure que nous ne pouvions pas regarder en permanence toutes les antennes ; il nous faudrait des journées de cent heures.

Ensuite, les choses sont complexes. Nous avons des programmateurs très compétents mais, comme nous invitons cinquante personnes par jour, il peut arriver que quelqu’un échappe à leurs fourches caudines.

Sur l’Iran, nous avons été le premier média audiovisuel à parler. Sur l’Iran, nous avons fait, dans nos journaux télévisés, davantage de reportages que toutes les autres chaînes généralistes confondues. Sur l’Iran, nous avons fait une deuxième partie du 20 heures de vingt minutes ; nous étions les premiers à mettre en avant les massacres dont on ne connaît toujours pas l’ampleur.

Une information ne peut pas être jugée sur la base d’une approximation ou d’une erreur, mais à l’aune de sa globalité. C’est important. Vous pouvez en effet sous-entendre, en tenant les propos que vous tenez, que nous aurions une oreille compatissante vis-à-vis de gens au passé, au comportement ou aux propos douteux. Or ce n’est pas le cas. Jamais.

Mais si vous me dites que nous sommes parfois pris en défaut d’attention ou que nous n’avons pas mené une enquête assez poussée sur certains invités, je vous réponds que cela peut arriver. Vous me le signalez, je le note, je vais me renseigner dans les vingt-quatre heures et, s’il s’avère que c’est une personne à qui nous ne devons pas donner la parole, je peux vous assurer que vous ne la verrez plus sur l’antenne de France Info.

Mme Muriel Pleynet. Je me permets de préciser que, pour couvrir les événements en Iran, nous avons reçu beaucoup d’invités aux profils très divers et réalisé de nombreux sujets, y compris dans l’émission « Sur le terrain ».

Comme j’ai déjà eu l’occasion de vous le dire, nos invités en plateau doivent être présentés correctement. Si cela n’a pas été le cas, nous allons regarder. J’ajoute que nous avons effectivement renforcé la cellule programmation de France Info, désormais dotée d’une rédactrice en chef. C’est donc un appel à la vigilance.

M. Alexandre Kara. Il se trouve que mes équipes, elles, sont au courant de tout cela et me précisent qu’il y avait à ce moment-là quatre personnes en plateau : Afchine Alavi, que nous avons présenté comme membre du Conseil national de la résistance iranienne, Stéphanie Perez, grand reporter à France Télévisions, Adel Bakawan, directeur de l’Institut européen pour les études sur le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord, et Guillaume Ancel, ancien officier et chroniqueur. M. Alavi n’était donc pas invité en majesté mais participait à un plateau pluraliste, dans lequel la contradiction était portée. Nous étions bien dans un exercice d’information.

Je le redis néanmoins : s’il s’avère que le pedigree de cette personne la rend indésirable sur France Info, nous y veillerons.

M. Charles Alloncle, rapporteur. France Télévisions a invité, à deux reprises, le 12 janvier, Chirinne Ardakani dans les émissions « C dans l’air » et « C ce soir ». Elle y a été présentée comme une avocate franco-iranienne et une militante des droits humains. Mme Ardakani a été candidate à des élections sous l’étiquette du Parti radical de gauche. Elle s’est présentée, sur votre antenne, comme la porte-voix des Iraniens, en niant, au passage, certaines réalités des manifestations en Iran. Le 16 juin 2025, toujours sur le plateau de « C ce soir », elle affirmait : « Je ne vois aucune différence entre Netanyahou et Khamenei ». Hier, elle assurait, sur son compte X : « La théocratie iranienne et les milices fascisantes d’ICE, qui traquent, aux États-Unis, les étrangers, sont des forces d’extrême droite […]. » Elle établit donc un parallèle entre la police de l’immigration américaine, l’extrême droite et le régime des mollahs.

Je rappelle que Khamenei et son régime sont responsables du massacre de plus de 30 000 personnes en l’espace de quarante-huit heures, à l’aide d’armes de guerre, contre une population civile désarmée. Des rançons ont même été exigées des familles pour qu’elles puissent récupérer les corps. Des médecins, des chirurgiens, des blessés ont été abattus jusque dans les hôpitaux. Très peu de massacres ont revêtu, au XXIe siècle, une telle ampleur, une telle brutalité une telle cruauté.

Les rapprochements faits par Mme Ardakani, qui a son rond de serviette sur les antennes du service public, sont faux, très graves et très dangereux, en ce qu’ils constituent une manipulation de l’information. Comment ce type de personnes, présentées comme des experts sur les antennes du service public, peuvent continuer à être invitées ? Quels filtres appliquez-vous ? Vous renseignez-vous sur le pedigree de ces gens avant de les laisser parler devant des millions de Français ?

M. Alexandre Kara. Là encore, je vais essayer d’être clair et de ne pas éluder la question, car elle est primordiale. D’abord, « C dans l’air » et « C ce soir », comme vous le savez pertinemment, n’entrent pas dans le périmètre de l’information, donc ce n’est pas de notre responsabilité ni de notre ressort. Ensuite, je le redis, nous recevons près de 12 000 invités chaque année sur nos antennes, et il arrive qu’il y ait des erreurs. Celles-ci doivent survenir le moins fréquemment possible ; elles ne doivent pas se reproduire. Nous devons effectivement aux Français d’être très vigilants à cet égard. Cela étant, la plupart des gens que vous citez ne viennent pas seulement sur les plateaux du service public : on les retrouve assez régulièrement sur les antennes privées. Nous ne sommes pas les seuls, parfois, à nous faire abuser par le pedigree ou le curriculum vitæ de certaines personnes.

Vous avez décrit très précisément la situation en Iran ; peut-être avez-vous regardé le 20 heures d’hier, puisque c’est exactement la manière dont nous décrivions la situation iranienne, comme nous l’avons fait depuis le début de la crise. Celle-ci est peut-être la crise la plus grave, la plus meurtrière, la plus insensée que l’Iran ait vécue depuis très longtemps : je suis totalement d’accord avec vous sur ce point.

Nous sommes dans un moment où nous avons besoin de nous renforcer systématiquement. Nous avons commencé à le faire : France Info a renforcé sa cellule de programmation pour éviter ce genre d’erreurs ; nous avons renforcé la cellule transparence, pour mieux contrôler le profil des invités et savoir exactement qui nous invitons. Vous pouvez d’ailleurs trouver la liste complète de nos invités sur notre page Transparence. La vigilance doit aussi être citoyenne – des personnes ont certainement dû vous envoyer des messages. Même en regardant les CV ou internet, on ne connaît pas toujours tout d’une personne. Il y a des gens particulièrement bien renseignés : peut-être les gens qui vous ont informé sont-ils des citoyens iraniens, franco-iraniens ou spécialistes de l’Iran ; nos programmateurs, eux, ne sont pas spécialistes de tous les sujets que nous traitons.

Il faut faire mieux, vous avez raison – nous devons procéder à des vérifications en permanence – mais vous mesurez combien la tâche est ardue.

M. Charles Alloncle, rapporteur. Je voudrais citer un autre cas, qui a ému des millions de Français, au sujet duquel j’ai reçu des centaines de témoignages. Le 21 mai dernier, sur France 5, vous avez diffusé un documentaire de la série « La Fabrique du mensonge » intitulé « Affaire Lola : chronique d’une récupération ». J’ai regardé ce film qui, pendant quatre-vingt minutes, met en cause ce que vous appelez l’extrême droite. Il y est notamment affirmé « En quelques jours à peine, une opération d’influence et de manipulation a été orchestrée. Cette récupération n’a qu’un but : faire de la politique en s’emparant de l’affaire, en propageant fausses informations et théories du complot. Tout en profitant de l’émotion nationale. » Le documentaire va même jusqu’à évoquer « la crainte des services de l’État de voir se produire sur notre territoire un attentat terroriste d’extrême droite […]. »

Je vous rappelle les faits : Lola, 12 ans, a été assassinée à Paris en octobre 2022. Elle a été violée, torturée. Son corps a été dissimulé dans une malle. La principale mise en cause était une ressortissante algérienne qui est restée en France bien qu’elle ait fait l’objet d’une OQTF (obligation de quitter le territoire français). Pouvez-vous expliquer le choix éditorial qui a consisté, quelques mois après ce drame, à mettre en cause ce que vous appelez « l’extrême droite » ? Quelles sont, précisément, les fausses informations, les théories du complot qui, selon ce documentaire, ont été propagées ? Est-ce le fait de relayer massivement un drame qui a bouleversé des millions de Français ou de dire qu’il aurait pu être évité si les OQTF étaient effectivement exécutées en France ? Pour vous, qu’est-ce qu’une fake news, dans ce documentaire ?

M. Alexandre Kara. Je suis très embêté puisque, depuis le début, je vous ai dit que j’étais là pour vous répondre franchement ; or dans plusieurs questions, vous parlez d’un périmètre qui n’est pas le mien – ce que vous savez pertinemment puisque je l’ai précisé. Je ne sais pas quoi vous répondre – je ne peux pas répondre à ces questions, vous le savez fort bien. Ce documentaire n’est pas de mon ressort et ne relève pas de mon imprimatur éditorial. La seule chose que je peux vous dire est que, si nous avions été à l’origine de ce magazine, nous pourrions vous répondre puisque nous savons exactement quels sont nos process et comment nous fonctionnons. Je n’intenterai de procès d’intention à personne ; je n’ai pas vu, personnellement, ce documentaire. Je préférerais, si vous en étiez d’accord, que vous évitiez de me poser des questions sur un périmètre qui n’est pas le mien.

M. Charles Alloncle, rapporteur. À qui pourrais-je m’adresser pour obtenir une réponse ? Qui est, selon vous, le directeur responsable de ce documentaire et de sa ligne éditoriale ?

M. Alexandre Kara. L’organigramme de France Télévisions est très clair : vous l’avez. Il suffit de regarder qui s’occupe de ce magazine.

M. Charles Alloncle, rapporteur. Je reviens à votre périmètre d’activité pour évoquer l’éviction de David Pujadas du journal de 20 heures de France 2, le 17 mai 2017, après seize ans d’antenne. Ce qui m’a marqué, en reprenant les faits, c’est que David Pujadas obtenait de très bons résultats. Au moment où il a été remercié, il se rapprochait de plus en plus des audiences de TF1. Cette décision a été d’autant moins comprise par la rédaction qu’elle a été prise du jour au lendemain, visiblement : peut-être pourrez-vous nous donner plus d’informations à ce sujet. Elle a été prise un mois seulement après le second tour de la présidentielle. Comment est-ce que, rétrospectivement, vous justifiez cette décision ?

M. Alexandre Kara. David Pujadas est un excellent journaliste, qui a apporté beaucoup au service public. Il se trouve que j’ai la chance de le compter parmi mes amis. Je n’ai absolument aucun problème à parler de lui ici. Il est resté seize ans à la tête du JT de France Télévisions. Au cours de cette très longue période, il a pu, indéniablement, imprimer sa marque. Comme vous le savez – je suis bien placé pour en parler –, dans le service public comme ailleurs, à un moment, il y a du renouvellement. Les figures changent ; peut-être a-t-on besoin d’imprimer autre chose. Ce n’est pas moi qui ai pris la décision de nous séparer de David Pujadas – je n’ai donc pas à m’expliquer – mais la présidente de France Télévisions. Lorsque vous avez travaillé seize ans avec quelqu’un, cela peut provoquer une certaine émotion, c’est normal, mais, une fois de plus – cela prend un écho particulier pour moi aujourd’hui –, personne, dans le service public, n’est propriétaire de son siège, personne n’a de rente à vie, personne n’est au-dessus des choix de sa direction. David Pujadas est un immense journaliste. C’est quelqu’un pour qui j’ai de l’amitié et beaucoup de respect professionnel. Un choix a été fait à un moment : il s’agit, à mon sens, d’un choix professionnel et pas d’autre chose.

M. Charles Alloncle, rapporteur. J’ai recherché la justification de cette décision. J’ai retrouvé deux articles du Parisien datés du 18 mai et du 24 juillet 2017 où Delphine Ernotte, qui était déjà présidente de France Télévisions, explique : « Il faut changer. […] Il est inutile d’attendre que les choses aillent mal pour changer. » On y apprend qu’elle voulait une femme au 20 heures et qu’elle a réalisé des études d’empathie qui l’ont conduite à préférer Anne-Sophie Lapix à David Pujadas. Trouvez-vous justifié de licencier un journaliste reconnu pour son professionnalisme et qui a de bons résultats, non pas sur la base de ses audiences, qui étaient excellentes, mais parce qu’il n’est pas une femme et parce qu’il aurait obtenu un mauvais score à une enquête d’empathie – par ailleurs assez obscure ? On se souvient de la phrase qu’avait prononcée Delphine Ernotte le 25 septembre 2015 : « On a une télévision d’hommes blancs de plus de 50 ans et ça, il va falloir que cela change. » N’est-ce pas la preuve que beaucoup de décisions prises à France Télévisions le sont sur la base, non pas de résultats objectifs, mais d’un projet de société ou, pire encore, d’une triple discrimination ?

M. Alexandre Kara. En ce qui me concerne, je suis un mâle blanc de plus de 50 ans, et je suis resté quatre ans à la direction de l’information, en toute liberté. J’ai été choisi par Delphine Ernotte et j’ai été heureux d’y avoir une activité totalement indépendante. S’agissant de David Pujadas, les explications qu’a fournies Delphine Ernotte dans la presse corroborent celles qu’elle m’a données à l’époque, puisque nous avons échangé sur le départ de David Pujadas. Je le répète, c’était sa décision, pas la mienne ; c’était une volonté de renouvellement. Je ne veux pas entrer dans la polémique. Je n’ai, personnellement, aucune conviction sur le pedigree, le genre, la couleur de peau de la personne qui doit présenter le 20 heures.

Je l’ai dit tout à l’heure – j’ai livré un plaidoyer en ce sens : c’est la compétence qui importe. Il se trouve que, depuis le début des années 1980, les femmes se sont illustrées comme de formidables présentatrices des JT, que ce soit sur TF1, sur France 2 ou sur France 3. Lorsque quelqu’un est resté seize ans à son poste, le fait de se dire qu’à un moment, il peut être remplacé par une femme ne me paraît pas relever du dogmatisme. Moi-même, je cherche, depuis que je suis arrivé à la tête de l’information, à obtenir la parité la plus juste possible parmi les présentateurs, les intervenants. Comme vous le savez, nous devons nous conformer aux règles de l’Arcom en matière de parité, notamment concernant les interventions d’experts. En conséquence, nous essayons, autant que faire se peut, d’avoir une antenne qui ressemble le plus possible au monde réel. Il peut arriver, à un moment, que l’on se dise qu’il est nécessaire de changer simplement parce que l’époque a changé. Une fois de plus, je n’intenterai de procès d’intention à quiconque et ne parlerai pas de dogmatisme. Je pense simplement que, lorsque Delphine Ernotte a pris cette décision, la question était d’abord de se dire qu’il fallait changer quelqu’un qui est resté pendant seize ans à son siège de présentateur de JT.

M. Charles Alloncle, rapporteur. Vous expliquez que l’une des missions du service public de l’audiovisuel est de donner la parole à des personnes exprimant une grande variété de points de vue afin d’apporter un éclairage exhaustif sur un conflit aussi dramatique que celui qui a cours en Iran. Nous avons auditionné, la semaine dernière, la présidente du comité d’éthique et la médiatrice de Radio France, qui nous ont expliqué que Reza Pahlavi – qui ne s’est pas encore exprimé sur ses ondes – serait peut-être invité prochainement. Est-ce que ce sera aussi le cas sur les antennes de France Télévisions ?

M. Alexandre Kara. Est-ce une suggestion de votre part ? Là encore, comme j’ai décidé, depuis le début de cette audition, d’être extrêmement transparent, sachez que nous avons lancé plusieurs invitations à M. Pahlavi qui, pour l’instant, les a déclinées en nous expliquant que cela ne correspondait pas à son agenda médiatique et qu’il prendrait la parole le moment venu.

Mme Sophie Mette, présidente. Mesdames, monsieur, je vous remercie beaucoup pour vos réponses.

*


Audition, ouverte à la presse, de Mme Léa Salamé, M. Hugo Plagnard, et M. Julien Duperray, rédacteurs en chef du journal de 20 heures de France 2 (2 février 2026)

M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Mes chers collègues, je vous souhaite à tous la bienvenue. Avant de commencer cette audition, je souhaiterais rappeler que la présente commission d’enquête a été créée le 28 octobre 2025. Conformément à l’ordonnance de 1958, elle prendra fin après un délai légal de six mois, soit le 28 avril 2026. En raison des élections municipales, l’Assemblée nationale suspendra ses travaux du 2 au 20 mars. Nos auditions se dérouleront donc jusqu’au 28 février et reprendront le lundi 23 mars. Afin de pouvoir entendre toutes les personnes que cette commission d’enquête souhaite auditionner, j’ai proposé au rapporteur et au bureau d’organiser deux dernières semaines d’audition du 23 mars au 3 avril, ce qui laissera ensuite le temps nécessaire pour la rédaction du rapport.

Dès le début de la commission, j’ai décidé, avec l’accord du rapporteur et du bureau, d’organiser les auditions de manière thématique et structurée, afin de garantir la cohérence et la pertinence de nos travaux. Dès octobre dernier, il a été décidé, à l’unanimité des membres du bureau, de commencer les auditions avec les acteurs de l’audiovisuel public en fonction et de les terminer avec les anciens dirigeants, producteurs, animateurs et présentateurs ainsi que des grandes voix et des grandes figures. Je convoquerai donc ces derniers du lundi 23 mars au vendredi 3 avril. Une réunion de bureau sera organisée dans les prochains jours pour définir et valider ces dernières auditions.

Je vais être très clair : la commission d’enquête, et elle seule, décide des personnes qu’elle souhaite convoquer ; en tant que président, il m’appartient de fixer les dates des auditions, suivant l’organisation cohérente que j’ai rappelée. La commission est maîtresse de son calendrier et de son agenda ; ce ne sont pas nos concitoyens qui décident d’être convoqués, ni la date à laquelle ils souhaitent l’être.

Enfin, j’ai pris connaissance de déclarations qui portent contre l’audiovisuel public des accusations très graves – si les faits étaient avérés, ils pourraient même constituer des infractions pénales. Je rappelle que chaque citoyenne, chaque citoyen français peut me saisir officiellement et saisir officiellement cette commission d’enquête par e-mail ou par courrier, pour porter à notre connaissance des éléments d’information.

Cette commission d’enquête se déroule au sein de l’Assemblée nationale, selon une procédure encadrée par la Constitution et par l’ordonnance de 1958. Elle peut donner lieu à des poursuites et à des condamnations pénales lourdes. Elle ne se tient ni dans les médias ni sur les réseaux sociaux.

Une fois ce propos dit, nous allons pouvoir passer aux auditions de cette journée, qui vont nous permettre d’entendre des figures de l’information de France 2.

Madame Léa Salamé, vous êtes journaliste ; depuis la rentrée de septembre 2025, vous présentez le journal télévisé (JT) de 20 heures du lundi au jeudi et, depuis 2022, l’émission hebdomadaire « Quelle époque ! », que vous coproduisez avec votre société de production Marinca Prod.

Vous êtes sans doute l’une des voix et des figures les plus connues de l’audiovisuel public. Vous avez commencé votre carrière sur France 24 puis sur iTélé, avant d’être présentatrice de plusieurs émissions sur France 2, comme le magazine culturel « Stupéfiant ! », ou chroniqueuse, notamment, pendant deux ans, dans l’émission de Laurent Ruquier « On n’est pas couché », où vous côtoyiez par exemple Aymeric Caron et Yann Moix. À partir de septembre 2016, vous avez coprésenté « L’Émission politique » avec David Pujadas, toujours sur France 2, puis « Vous avez la parole », aux côtés de Thomas Sotto.

À la radio, on vous connaît surtout pour avoir coanimé la matinale de France Inter de 2014 à 2025 aux côtés de Nicolas Demorand, avec le succès d’audience que l’on sait.