Monsieur Ballard, si j’ai bien compris, vous demandez si notre entreprise a été suffisamment réformée pour être efficace – s’il n’y a pas trop de personnel. Vous vous fondez sur ce que vous avez pu observer. En tant que député, vous avez pu venir à plusieurs reprises ces derniers mois, notamment pendant « Le téléphone sonne ». C’est une tranche pour laquelle nous gérons des appels d’auditeurs, des sons qui peuvent venir d’ailleurs. Comme pour les matinales, nous parlons de tranches complexes et dans ces tranches, il y a des équipes pour suivre les différents contenus sonores. « Le téléphone sonne » est la première émission pour laquelle nous avons mis en place ce que nous appelons un technicien chargé de réalisation. Autrefois, nous avions un technicien et un réalisateur ; aujourd’hui, un seul technicien exerce les deux fonctions. Cela illustre la réforme des modes de production que l’entreprise mène depuis une dizaine d’années.
Nous faisons évoluer nos métiers, nos organisations. Dans le cadre du plan de départ volontaire, de 2019 à 2022, ce sont 250 postes environ qui ont ainsi été supprimés. Donc les efforts d’efficience, nous les menons, y compris en faisant évoluer les métiers. Marie Message pourra au besoin entrer dans le détail : à l’époque, nous avons accompli une cinquantaine de réorganisations et nous continuons à faire évoluer les métiers et l’organisation de nos équipes. Nous ne cessons pas ; c’est un travail d’adaptation continue plutôt qu’un grand soir, mais il est efficace et on le retrouve dans la manière dont nous faisons de la radio. Avec des moyens dont j’ai rappelé qu’ils étaient en baisse, nous avons créé de nouvelles activités numériques et nous avons redéployé énormément de postes vers elles, de sorte que nous sommes un des premiers acteurs numériques de notre secteur. Nous y sommes parvenus en faisant évoluer la manière de faire de la radio.
Ensuite, vous m’avez interrogée sur le respect du plafond publicitaire. Nos recettes proviennent à la fois de la publicité hertzienne et de la publicité digitale. S’agissant des premières, nous transmettons annuellement les résultats au conseil d’administration. Nous le ferons vendredi puisque, pour la présentation du budget, nous lui adressons à la fois des prévisions et le résultat en exécution. Toutes ces dernières années, les résultats que nous avons présentés étaient en dessous du plafond de 42 millions. D’ailleurs, nous sommes plafonnés non seulement en valeur mais aussi en volume, avec une limite pour la matinale et une pour l’ensemble de la journée, qui sont exigeantes. Certaines chaînes ne sont pas pubées : Fip, que vous appréciez, monsieur le rapporteur, ne diffuse pas de publicité ; France Culture non plus.
La publicité digitale, en revanche, rapporte 18 millions d’euros de recettes ; sur ce créneau, nous sommes en concurrence avec les grands acteurs du numérique. D’ailleurs, l’Arcom a publié il n’y a pas longtemps une étude montrant que les deux tiers du marché seraient absorbés d’ici à 2030 par les grands acteurs digitaux qu’on appelle les Gafam, c’est-à-dire les grandes plateformes internationales. Donc, sur ce marché-là, nos principaux concurrents sont bien les acteurs digitaux. Pour cette raison, je pense que si nous devions plafonner ce type de recettes, ce serait autant d’argent que le contribuable donnerait directement aux acteurs étrangers du numérique.
Enfin, vous m’avez interrogée sur l’émission de Charline Vanhoenacker et il y a eu d’autres allusions à l’humour et à cette émission-là, qui a été supprimée, donc n’existe plus. Je ferai donc une réponse globale ; les différentes personnes qui ont parlé d’humour m’en excuseront.
Nous avons fait le calcul : l’humour représente à peu près 2,7 % du temps d’antenne de France Inter. L’humour, la satire politique ne sont pas quelque chose de nouveau, c’est une tradition ancienne dans notre pays – on peut penser aussi à Desproges. Elle demeure très vivace dans l’ensemble du paysage radiophonique. La jurisprudence donne à cet humour une liberté très large, puisqu’elle en fait l’un des éléments de la liberté d’expression. Elle reconnaît d’ailleurs un droit à l’excès, à l’outrance, y compris s’agissant de l’humour politique, tant que deux conditions sont réunies. D’abord, il faut qu’on soit dans un rendez-vous d’humour : le public qui écoute ne s’attend pas à du premier degré, il sait que ça va être du second degré, que les propos ne seront pas ceux qu’il entendra dans un autre rendez-vous. Ensuite, il faut que cela contribue à des débats d’intérêt général et que cela ne cible pas une personne, en tout cas qu’il n’y ait pas une intention personnelle derrière. Nous restons dans le cadre de cette législation. Cela veut dire qu’il y a énormément de billets d’humour – vous avez peut-être d’autres exemples – où c’est au second degré qu’il faut prendre les termes employés. Quand Charline Vanhoenacker dit que l’émission est anti-extrême droite, c’est une émission d’humour, donc ça veut dire que cette expression elle-même est du second degré.
Ce qu’on regarde, qu’on essaie d’apprécier, c’est la diversité des registres qu’il y a sur nos antennes. Sur France Inter, on compte une quarantaine d’humoristes qui interviennent à la saison, dans les différents rendez-vous – environ treize par jour, de trois minutes. Vous avez de l’humour politique, de l’humour sociétal ; ces dernières années, d’ailleurs, avec le renouvellement des générations d’humoristes, il y a de plus en plus d’humour sur la société, et beaucoup moins d’humour politique. Donc nous avons absolument de tout. Certains ont cité Sophia Aram, d’autres Charline Vanhoenacker, il y a aussi François Morel, Daniel Morin, Tanguy Pastureau… Il y a une très grande diversité d’humour sur nos antennes. Chaque séquence doit être prise pour ce qu’elle est, un billet d’humour au second degré. Nous avons très rarement été pris en défaut sur ce sujet. Il y a eu un seul exemple : le billet de Guillaume Meurice qui nous a valu une sanction de l’Arcom – j’y reviendrai.
Madame Calvez, la jeunesse a fait l’objet, ces dernières années, d’une politique très volontariste de Radio France. En effet, avec l’ensemble de mes équipes, j’ai la conviction que l’addiction aux écrans, l’excès d’écrans, est un enjeu sociétal – certains disent même que c’est un enjeu de santé publique. Nous avons très tôt été persuadés qu’il fallait donner aux familles une alternative, pour qu’elles puissent offrir à leurs enfants des contenus audios de qualité qui parlent de sciences, d’histoire, racontent des histoires écrites par des auteurs. Depuis 2018, année de ma prise de fonctions, nous avons développé des séries et collections destinées aux enfants : nous en sommes à 4 000 podcasts. L’application Radio France bénéficie d’un espace sécurisé pour les écouter : pour en sortir et accéder aux autres contenus, il faut faire une opération mathématique qui requiert d’avoir un certain âge.
Nous avons toujours essayé d’offrir aux enfants un espace qui soit le plus sécurisé possible. Cela nous a conduits à créer, avec le groupe Bayard, une joint-venture à laquelle participe la Caisse des dépôts (CDC), afin de développer une enceinte. Nous voulions que les parents puissent faire écouter nos contenus et ceux de Bayard en toute confiance, sans que les enfants risquent d’aller ensuite sur d’autres sites, comme c’est le cas avec le téléphone portable ou l’iPad du parent. Nous vous en avons apporté un exemplaire ; elle ressemble à un petit poste de radio. C’est un clin d’œil : nous voulons que nos contenus enfants permettent aux parents et aux enfants d’ouvrir un dialogue. L’écoute doit aussi être un moment de communication et de partage. Une chaîne comme France Inter, qui a produit la très grande majorité des collections pour enfants, est intergénérationnelle et familiale : parents et enfants écoutent les contenus en même temps.
Nous avons d’ailleurs lancé, à la rentrée, une initiative importante : une radio linéaire en direct, « Mon Petit France Inter », pour l’instant exclusivement numérique mais que nous aimerions pouvoir diffuser en DAB+, en radio numérique terrestre.
Je pourrais vous parler très longuement des projets d’IA, car c’est un sujet à la fois vaste et essentiel. Radio France a toujours été une entreprise innovante, et nous avons énormément innové ces dernières années – plusieurs d’entre vous l’ont rappelé.
Nous l’avons fait lors de la création de la plateforme Radio France, pour laquelle un algorithme de service public a été mis au point. Les innovations ont surtout concerné la distribution. Ce que l’IA apporte aujourd’hui, ce sont des innovations qui concernent la manière de produire nos contenus, et c’est cela la rupture – c’est quelque chose de très nouveau. Nous nous sommes emparés de l’IA, notamment, pour simplifier les activités de nos équipes. Par exemple, la retranscription en texte de tous les contenus qui passent sur nos antennes se fait maintenant d’une manière automatisée, pour alimenter les moteurs de recherche et les référencements. Certaines innovations, comme celle-ci, permettent d’améliorer le service rendu à notre public.
Un autre élément qui m’apparaît très important, c’est ce qu’on peut faire de l’IA dans les rédactions en matière d’information. Le risque, aujourd’hui, est que l’intelligence artificielle facilite la désinformation. Nous voulons en faire, au contraire, un outil au service de la lutte pour l’information – l’information de confiance. C’était d’ailleurs l’objet de votre question, Monsieur Iordanoff. Les innovations et l’IA ont une place très importante dans les efforts que nous faisons pour que ce que nous apportons aux citoyens en matière d’information soit le plus pointu, le plus innovant possible et permette de détecter la désinformation, qui prospère sur les réseaux sociaux et les plateformes. S’il y a une grande cause nationale derrière laquelle nous devrions tous nous rassembler, Mesdames et Messieurs les députés, c’est la lutte contre la désinformation permise par l’expansion des outils d’intelligence artificielle. Nous coopérons en la matière avec pas mal d’autres acteurs européens.
Madame Soudais, vous avez évoqué la question de l’humour et, notamment, le départ de Guillaume Meurice. Il a quitté l’antenne de France Inter en juin 2024. La saison suivante, de septembre 2024 à juin 2025, a été une saison historique, durant laquelle France Inter a connu ses audiences les plus hautes. Il n’y a donc pas de corrélation immédiate entre le départ de Guillaume Meurice et le nombre d’auditeurs. Je relève par ailleurs que M. Guillaume Meurice a aujourd’hui un public nombreux sur Nova, ce qui montre qu’il a toute sa place sur cette chaîne, maintenant qu’il n’en a plus sur l’audiovisuel public.
J’en viens aux conditions de son licenciement, sujet qui me paraît important et sur lequel Mme Hadizadeh m’a également interrogée. Je n’ai pas licencié M. Guillaume Meurice en raison de son billet d’humour, mais à cause de la déloyauté de son comportement à l’égard de l’entreprise. Je vais rapidement rappeler les faits.
Quelques semaines après les attentats du 7 octobre 2023, il a eu un trait d’humour qui a suscité – vous devez vous le rappeler, Monsieur le président, puisque vous étiez à l’époque membre de notre conseil d’administration – un émoi considérable parmi nos auditeurs. Souvenons-nous du contexte de l’époque : les attentats ont été suivis d’une hausse des actes antisémites en France et d’un climat de peur. Quand une chronique humoristique est ratée – elle est incomprise ou elle passe à côté de la légèreté, du second degré, de l’humour qu’elle devrait avoir –, on demande à l’humoriste de s’excuser, de prendre ses responsabilités et d’expliquer ce qu’il a voulu dire ou faire – expliquer, par exemple, que cette chronique n’avait rien d’antisémite. J’ai offert à M. Guillaume Meurice la possibilité de le faire – je le lui ai même demandé. Je relève qu’il est arrivé à Adèle Van Reeth de s’excuser auprès des auditeurs, comme à Charline Vanhoenacker. Le seul qui ait refusé de le faire, c’est M. Guillaume Meurice. J’ai donc pris à son encontre une sanction, qui était un avertissement.
L’Arcom a par ailleurs prononcé une mise en garde, ce qui est extrêmement rare s’agissant d’un billet d’humour. En effet, la doctrine du CSA et de l’Arcom a toujours été de considérer que les chroniques humoristiques sont une catégorie à part dans les programmes, bénéficiant d’une liberté qui les différencie très fortement de tout le reste.
Plutôt que d’apaiser les choses, dans le climat extrêmement tendu de l’automne 2023, M. Guillaume Meurice a écrit un livre et il est allé sur les plateaux télévisés. Partout, il a mis en cause l’indépendance de l’entreprise, qu’il n’a cessé de dénigrer, et déclaré que sa sanction avait été décidée dans des conditions qui n’étaient pas indépendantes. Quelques mois plus tard, il a rappelé sa blague à l’antenne, alors qu’elle avait fait l’objet d’une mise en garde de l’Arcom, et il a détourné les propos du procureur de la République, qui avait dit dans la décision classant sans suite le recours introduit pour déterminer si sa blague était une incitation à la haine que la recevabilité de la requête était fortement douteuse, c’est-à-dire qu’elle n’était pas recevable compte tenu des personnes qui l’avaient déposée, qu’il y avait par ailleurs de grands doutes, s’agissant de la qualification d’appel à la haine, que les conditions juridiques très strictes posées à cet égard soient réunies, mais que les propos qui avaient été tenus étaient de nature à nourrir la haine. M. Meurice a détourné à l’antenne les propos du procureur de la République. Il était alors normal qu’il fasse l’objet d’une sanction, qui devait être plus grave que la première. Il a donc été licencié.
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Madame la présidente, je vous remercie d’avoir répondu aussi précisément, car c’est un sujet important. Je vous propose, parce que cinq autres députés vous ont interrogée et qu’il y aura ensuite de nouvelles questions, du rapporteur et de députés présents, de faire des réponses très courtes, si mes collègues l’acceptent. Je sais que leurs questions étaient précises, mais vous pourrez renvoyer à des éléments ou à des discussions complémentaires. Ce n’est pas la seule fois, en effet, que notre assemblée vous auditionne : nous avons l’occasion de vous entendre également dans d’autres cadres. Je vous demande vraiment d’essayer de limiter vos réponses, ce qui permettra au rapporteur de vous interroger – il m’a dit qu’il avait dix questions à vous poser – et je donnerai ensuite la parole à quelques collègues de plus.
Mme Sibyle Veil. Je vais faire au plus vite.
Je remercie Mme Duby-Muller d’avoir souligné le satisfecit donné par la Cour des comptes au sujet de notre transformation numérique et plus généralement de toutes les innovations menées au cours des dernières années. La question qui m’a été posée porte sur la manière partiale dont seraient traités certains sujets, comme le climat, et sur les invitations dont Gabriel Zucman a bénéficié. Nos antennes font un travail d’équilibrage sur tous les sujets. Nous ne choisissons pas l’actualité que nous traitons : nous prenons ce qui arrive. Ainsi, ce n’est pas nous qui avons mis à l’ordre du jour la question de la taxe Zucman. Elle a fait l’objet d’un texte à l’occasion d’une niche parlementaire en début d’année, et la question est revenue dans le débat politique à la rentrée. Notre rôle, une fois qu’un sujet émerge dans l’actualité, est de le traiter de la manière la plus équilibrée possible.
Je ne vais pas vous faire la lecture de toutes les interventions dans lesquelles la proposition de M. Gabriel Zucman a été critiquée sur nos antennes, puisque nous n’en avons plus le temps, Monsieur le président. J’ai une liste extrêmement longue que je pourrai vous faire passer par écrit. Quand il est venu à l’antenne de France Inter, M. Zucman a été confronté à Dominique Carlac’h, vice-présidente du Medef. Il n’était pas seul : c’était un débat contradictoire. Quand il est venu sur France Culture, il avait M. Fourquet face à lui et nous avons invité deux jours plus tard le prix Nobel d’économie Jean Tirole, qui a défendu un point de vue contradictoire. Nous veillons en permanence à l’équilibre des points de vue en nous assurant que la programmation des invités permette de faire entendre toutes les voix, de manière à nourrir la réflexion de nos auditeurs. J’ai d’autres exemples, que je vous ferai parvenir par écrit.
S’agissant du climat, c’est la même chose. Depuis la rentrée, une trentaine d’interventions ont souligné la difficulté que pose le changement climatique et montré à quel point les mécanismes de marché devaient être privilégiés, la décroissance n’étant pas une solution facile. Sur ce sujet aussi, une diversité d’opinions s’est exprimée sur l’antenne de France Inter. Notre souci est en permanence d’alimenter la réflexion et la curiosité de nos auditeurs, grâce à un équilibre entre les points de vue. J’ai, là encore, une liste, que je vous ferai parvenir.
Tout l’intérêt du baromètre du pluralisme que je vous ai remis est de nous permettre de disposer d’un ensemble de données pour exercer un pilotage. Nous pouvons regarder, grâce à ce baromètre, s’il y a sur un thème une faille dans la diversité des intervenants. Pour un sujet donné, nous pouvons voir tous ceux qui sont intervenus et s’il y a un équilibre. Mon souci est d’objectiver les débats pour sortir d’une appréciation polarisée comme celle qu’on peut trouver dans la revue de presse que je vous ai transmise ou ailleurs dans le débat public.
Monsieur Iordanoff, je vous remercie de m’avoir interrogée sur les moyens de protéger l’information contre toutes les déstabilisations et ingérences étrangères. J’aurais bien aimé avoir plus de temps pour répondre à cette question, parce que c’est un enjeu crucial. Il était question dans notre pays, il y a quelques semaines, du retour de la guerre sur le continent européen. Je peux vous dire que la guerre de l’information est déjà là. Les déstabilisations orchestrées depuis l’étranger sont une réalité. L’agence Viginum a d’ailleurs reçu pour mission officielle de les rechercher. Nous collaborons avec cette agence pour pouvoir, lorsqu’une manœuvre commence à avoir une certaine amplitude, l’expliquer à nos auditeurs et au public. Comme je l’ai évoqué tout à l’heure, nos équipes de rédaction ont ainsi travaillé sur certains sujets de désinformation qui ont été poussés par la Russie, comme l’affaire des punaises de lit et celle des étoiles de David. Nous avons pu détecter et révéler, pour toute une série de sujets de ce type, l’existence d’une manipulation étrangère.
C’est un enjeu considérable pour l’équilibre de notre démocratie. Il faut faire en sorte que le climat, le contexte dans lequel vont se dérouler les prochaines élections d’importance dans notre pays ne soit pas perturbé par de telles manipulations. Dans une période où nous sommes exposés à ce danger, il est plus que jamais indispensable de s’appuyer sur un outil souverain et indépendant, tel que le service public de l’information. C’est précisément le moment de le défendre, parce que son rôle est d’apporter une information fiable, de se tenir à l’abri des soupçons d’ingérence, notamment étrangère, et de pouvoir s’appuyer sur toute une panoplie d’outils pour détecter ce qui peut se passer, en particulier les manipulations dont nous sommes l’objet.
Les radios locales sont un des éléments majeurs et distinctifs du service public. Notre réseau de radios locales nous permet de lutter contre un reproche qui a beaucoup été formulé par ceux qui manifestaient dans le cadre de ce qu’on a appelé les gilets jaunes, il y a quelques années, à savoir la déconnexion des médias vis-à-vis de ce qui se passe réellement sur le terrain et ce qui est ressenti par toute une partie de nos concitoyens. Les journalistes de nos quarante-quatre radios locales font leurs courses avec les gens qui habitent à côté de chez eux, ils mettent leurs enfants dans les mêmes écoles, ils connaissent le terrain. Par ailleurs, 25 % des journaux de nos antennes nationales sont alimentés par des contenus produits par les antennes locales, qu’il s’agisse des reportages ou des témoignages. Cela donne à nos antennes nationales la capacité de faire remonter tout ce qui se passe sur le terrain en France.
Nous avons développé ces dernières années un outil pour faire en sorte que les antennes locales fassent émerger des signaux faibles permettant de mieux comprendre ce qui se déroule dans le pays. Nous dévoilons aujourd’hui à l’antenne, lors d’une journée spéciale sur le réseau Ici, la consultation « Ma commune, mon maire & moi » sur les transports, que nous avons menée pour connaître toutes les questions et toutes les attentes de nos concitoyens dans ce domaine, partout sur le territoire, et qui a été présentée dans l’émission « Ma France » de Wendy Bouchard à 13 heures. Nos antennes se font ainsi le reflet de ce qui se passe en France et s’efforcent de remonter toutes les préoccupations de nos concitoyens. Nous sommes heureux d’avoir pu monter, dans le cadre de la préparation des élections municipales, le dispositif de consultation citoyenne « Ma commune, mon maire & moi », qui porte tous les mois sur des thèmes différents en lien avec le quotidien des Français.
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Merci, Madame la présidente. Les questions qui vous ont été posées sont larges et je comprends donc que vous fassiez des réponses à la fois larges et précises, mais nous sommes dans le cadre d’une commission d’enquête et non au sein de la commission des affaires culturelles. Par ailleurs, le rapporteur a encore des questions à vous poser et d’autres députés souhaitent aussi s’exprimer. Cette audition ne sera pas le seul moment où vous pourrez partager avec les députés toute l’action engagée par Radio France. Pourriez-vous répondre rapidement aux questions de M. Balanant et à celles des autres membres de la commission des affaires culturelles, qui auront d’autres occasions de vous interroger ? Vous pourriez répondre d’une phrase s’agissant du cas mis en exergue par Mme Bellamy. M. Maurel, quant à lui, a dû nous quitter. Vous pourrez peut-être échanger avec lui dans un autre cadre.
Mme Sibyle Veil. Monsieur Balanant, vous m’avez interrogée sur le traitement de l’information. Nous avons développé ces dernières années une organisation nous permettant de faire en sorte que l’information que nous produisons – nous ne faisons pas que recycler des dépêches – soit extrêmement vérifiée et certifiée : c’est le rôle de l’Agence Radio France, qui produit 20 000 dépêches par an pour alimenter nos différentes antennes – c’est un dispositif absolument unique dans le paysage audiovisuel et même médiatique en France. Nous avons, par ailleurs, tout un ensemble de dispositifs pour nous assurer de la fiabilité de ce qui est diffusé sur nos antennes et du pluralisme des invités. Nous le faisons grâce à des processus collectifs, notamment des réunions interchaînes, que vous connaissez, puisque vous avez assisté à leur présentation. J’invite, comme vous l’avez fait, tous les députés qui le souhaitent, de tous les groupes politiques, à venir à Radio France. Nos équipes seront très heureuses de vous expliquer l’ensemble des dispositifs que nous avons montés pour avoir une information de confiance, ce qui est notre priorité.
Vous m’avez également interrogée sur notre médiatrice. Je crois pouvoir dire qu’elle joue un rôle assez unique dans le paysage audiovisuel. Elle reçoit, en effet, près de 150 000 messages par an – je ne crois pas qu’un équivalent existe – et elle intervient à l’antenne. Nous diffusons en toute transparence les commentaires, positifs ou négatifs, de nos auditeurs, leurs critiques et leurs questions sur la hiérarchie de l’information, sur les sujets que nous aurions trop abordés ou au contraire pas assez et sur la manière dont nous les avons traités. Cette manière de procéder fait partie de l’autocontrôle et de l’évaluation que nous menons en permanence. Les médias, je l’ai dit, ne sont pas une science exacte. Il faut donc exercer une vigilance quotidienne, et le retour que nous fait la médiatrice y participe.
Mme Bellamy m’a posé une question sur l’émission « 50 nuances de cuir ». Nous avons pris la précaution d’avertir le public car nous savions que le sujet n’était pas pour les enfants. Nous l’avions également fait lors de la diffusion d’une enquête d’un service de Radio France sur le fléau de la prostitution des mineurs placés. Ces questions intéressent le débat public et nous estimons que c’est aussi notre rôle de les aborder, en prenant toutes les précautions nécessaires lorsqu’elles passent à l’antenne.
La réunion est suspendue de dix-huit heures à dix-huit heures quinze.
M. Charles Alloncle, rapporteur. J’avais encore beaucoup de questions à vous poser, mais j’en ai sélectionné dix, sur la suggestion du président. Mes questions seront courtes, rassurez-vous.
Le numéro deux de Radio France, M. Meslet, que nous auditionnerons également, a eu un long parcours au sein de l’audiovisuel public puisqu’il a été directeur à France Télévisions et à Arte. Dans un portrait brossé en 2015, des journalistes de Libération écrivaient ceci à son sujet : « Jeune homme, bien que passionné par la politique, il se dit que pour changer la société, il vaut mieux travailler à la télé qu’être élu. S’il avait pris l’autre voie, il aurait été socialiste. Il a toujours voté pour eux (“sauf une fois, écoloˮ). “Ma première copine m’a plaqué parce qu’elle me trouvait mou. Elle voulait que je vote [pour le communiste] Juquin […].ˮ » Je ne vous demande pas de commenter les tourments amoureux de votre numéro deux, nous ne sommes pas là pour ça, mais je relève qu’il explique être socialiste – il l’assume ou le revendique – et dit avoir choisi l’audiovisuel public pour changer la société parce que c’était plus efficace que d’être élu.
Lors des premières auditions que nous avons menées – j’imagine que vous les avez suivies –, nous avons appris que le président de l’Arcom avait travaillé dans des cabinets ministériels à 100 % socialistes, que son directeur général avait fait de même et que le président de la troisième chambre de la Cour des comptes, qui a mené un audit de France Télévisions, avait été très proche de François Hollande – il a été le secrétaire général d’une de ses campagnes électorales. Nous avons également appris que M. Legrand et M. Cohen s’étaient compromis à deux reprises dans des cafés avec des cadres du Parti socialiste, en compagnie desquels ils avaient envisagé une action en vue d’une élection, ou d’une campagne électorale, pour le Parti socialiste. On a par ailleurs appris ce matin, par des journalistes d’Europe 1, que l’ancienne directrice de France Inter avait conseillé à Patrick Cohen et à Thomas Legrand de prendre l’attache d’un député socialiste. Selon un portrait de Libération, votre numéro deux est lui aussi socialiste.
On a l’impression qu’il existe une hégémonie des socialistes, qui ont obtenu moins de 2 % des voix lors de la dernière élection présidentielle, sur l’audiovisuel public, de l’Arcom à Radio France et à France Télévisions. Comment l’expliquez-vous ? Ne pensez-vous pas qu’il vous faudrait veiller, en tant que garante du principe de neutralité à la tête de Radio France, à vous entourer de personnes faisant preuve d’un peu plus d’esprit d’indépendance vis-à-vis du pouvoir politique et des partis, quels qu’ils soient ?
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Je rappelle, Madame la présidente, que vous avez pour votre part travaillé au cabinet de Nicolas Sarkozy lorsqu’il était président de la République.
Mme Sibyle Veil. Il existe dans notre pays un principe de droit qui s’appelle la liberté de conscience. Lorsque nous recrutons quelqu’un, nous n’avons pas le droit de lui demander pour qui il vote. La seule chose que je contrôle, c’est le fait que les opinions politiques ou religieuses n’ont pas d’incidence sur ce qui se passe sur nos antennes. Un travail collectif est mené, je l’ai dit, pour faire en sorte qu’il y ait une forme d’équilibre. Le collectif y veille.
Quelles que soient les idées que peut avoir Vincent Meslet, je pense que comme tout grand professionnel des médias – je l’ai recruté parce que c’est un très grand professionnel des médias, respecté par beaucoup d’acteurs de ce secteur, notamment tous ceux avec qui il a travaillé –, il sait faire la part de ce qui relève de sa vie privée, ou de ses opinions personnelles, et de ses obligations professionnelles. Ce que je suis chargée de suivre, c’est la manière dont il remplit ces dernières ainsi que la ligne de nos antennes. Je m’y astreins, pour M. Meslet comme pour toutes les personnes dont je m’entoure.
Le premier critère sur la base duquel je recrute, c’est la compétence, le talent, la créativité. Personne n’est totalement neutre, et les médias ne sont pas faits par des robots. Chacun a des attachements et des liens – vous avez cité beaucoup d’exemples. Nous sommes tous des êtres ayant plusieurs vies professionnelles – vous avez évoqué la mienne, Monsieur le président –, mais nous avons tous des obligations professionnelles, auxquelles nous nous conformons. La première de ces obligations est de faire la part de sa vie personnelle et de sa vie professionnelle.
J’en profite, Monsieur le rapporteur, puisque vous avez mentionné l’ensemble des protagonistes, M. Legrand et les autres, pour dire que j’ai lu à l’occasion de la pause que nous venons d’avoir un tweet que vous avez publié il y a une vingtaine de minutes sur le fait que les propos tenus par M. Thomas Legrand seraient « d’une extrême gravité » et relèveraient d’un « possible détournement de fonds publics à des fins électorales ». J’aimerais pouvoir répondre à cette accusation qui est, elle-même, d’une certaine gravité. Je veux bien que vous me posiez la question qui sous-tend ce tweet, parce que je n’ai pas l’impression d’avoir eu l’occasion d’y répondre jusqu’à présent.
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Monsieur le rapporteur, je vous l’ai dit en aparté, mais puisque Mme la présidente en parle, je le répète : le rapporteur a le droit le plus absolu de tweeter au sujet de la commission d’enquête mais je lui demande instamment que ses équipes – si ce sont elles qui rédigent les tweets – ne transforment pas les propos tenus par les personnes auditionnées !
J’alerte sur un autre tweet où vous indiquez, Monsieur le rapporteur, que Sibyle Veil ne verrait « aucun problème à ce qu’un journaliste, sur ses antennes, qualifie le Hamas de “mouvement de libération” ou relaie des théories complotistes ». Mais ce n’est pas du tout ce qu’elle a dit !
M. Erwan Balanant (Dem). Jamais on n’a entendu ça ! C’est scandaleux !
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Je vous demande avec fermeté, Monsieur le rapporteur, d’être très précis dans la manière de retranscrire les propos des personnes qui vous répondent car notre commission d’enquête est suivie et peut être instrumentalisée.
M. Charles Alloncle, rapporteur. Vos accusations sont problématiques, Monsieur le président. Mon tweet est parfaitement vrai. À aucun moment, Madame la présidente, je ne vous ai entendue dire qu’il y avait le moindre problème à ce que ce journaliste soit invité à deux reprises, à vingt-quatre heures d’intervalle, sur France Culture et France Inter et expose des théories complotistes sur le 7 Octobre et sur le 11 Septembre. Je ne vous ai pas entendue dire : « Il y a un problème avec ces déclarations. » Que mon équipe sorte ma question et votre réponse en expliquant que vous ne dites pas qu’il y a un problème avec ces déclarations, c’est la vérité. Si vous aviez dit « il y a un problème, on ne l’invitera plus, il y a eu des suspicions de théories complotistes, infamantes et antisémites, cette personne ne mérite pas d’être accueillie à l’antenne », je n’aurais jamais commis un tel tweet. Mes propos sont donc parfaitement conformes à la réalité de vos réponses et on peut le vérifier.
Donc on va arrêter de faire de la politique. Je considère que communiquer au sujet de l’ensemble des auditions est un exercice de salubrité publique. Elles sont diffusées par LCP et par d’autres chaînes de télévision, sur les réseaux sociaux et sur YouTube. Je ne fais que relayer les questions que je vous pose et les réponses. On va arrêter de créer des polémiques bassement politiques. On va arrêter de donner un écho aux propos, parfaitement infamants et qui sortent du cadre, tenus par la présidente de l’Assemblée nationale ce matin sur une antenne du service public. Elle a commis ces propos sur le plateau de France Inter le jour même de l’audition de la présidente-directrice générale de Radio France, ce qui constitue une entorse flagrante et grave aux pouvoirs et à l’indépendance des commissions d’enquête et des députés qui les composent.
(M. le président coupe le micro du rapporteur.)
Vous ne pouvez pas me couper la parole, Monsieur le président ! J’étais en train de répondre !
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Vous fermiez la parenthèse et je voulais, avant que nous le fassions, préciser un élément important. Comme je l’ai dit tout à l’heure lors de la réunion du bureau – je ne vous prends pas en traître –, l’article 40 du code de procédure pénale dispose que « toute autorité constituée, tout officier public ou fonctionnaire qui, dans l’exercice de ses fonctions, acquiert la connaissance d’un crime ou d’un délit est tenu d’en donner avis sans délai au procureur de la République […] ».
Dans un tweet publié il y a trente minutes, vous avez estimé qu’il y avait des faits d’une extrême gravité, un possible détournement de fonds publics à des fins électorales. De la même manière, vous avez mis en cause un salarié de France Télévisions en estimant qu’il pouvait bénéficier d’un emploi fictif. C’est votre droit, mais on ne peut pas se contenter d’un tweet. Si vous soupçonnez de tels faits, je vous demande instamment de saisir la procureure de la République, comme la loi vous y oblige.
M. Charles Alloncle, rapporteur. Vous avez raison de rappeler que l’objet de cette commission d’enquête est de faire toute la lumière sur les entorses à la neutralité, les dysfonctionnements financiers et les conflits d’intérêts. Vous avez évoqué des suspicions sur un cas d’emploi fictif au sein de la hiérarchie de France Télévisions. En vertu de mes pouvoirs de contrôle sur pièces et sur place, j’ai demandé un certain nombre de documents pour vérifier la réalité et la matérialité des missions effectuées par la personne en question.
Je confirme que je saisirai le procureur conformément à l’article 40, pour ce fait comme pour d’autres faits de détournement d’argent public, de prise illégale d’intérêt ou commis dans le cadre d’un pacte de corruption concernant d’anciens dirigeants de l’audiovisuel public, qui se sont compromis avec des sociétés de production pour des montants de plusieurs millions d’euros. Selon moi, ces faits sont pénalement répréhensibles et vous pouvez avoir entièrement confiance dans ma détermination à les signaler au titre de l’article 40.
Je vous le confirme : je ne me contenterai pas de questions et d’un examen des pièces. J’irai plus loin et je saisirai le procureur à propos des nombreux sujets que j’expose publiquement et qui méritent d’être portés à la connaissance de millions de Français. Voilà la réponse que je voulais vous apporter.
La stratégie employée par la Présidente de l’Assemblée nationale et par d’autres a pour objectif de nous détourner de l’objectif principal de cette commission d’enquête. Madame Veil, je souhaite donc continuer à vous poser des questions – vous y répondez de manière très patiente depuis le début de cette audition, ce dont je vous remercie –, notamment en abordant un certain nombre de cas qui portent atteinte aux objectifs de pluralisme de Radio France.
Le fameux programme Égalité 360°, lancé en 2021, décrit votre feuille de route en matière de diversité. Il parle de diversité sexuelle, géographique et sociale. Ce sont des objectifs louables mais il n’est pas fait mention de la diversité d’opinion. Comment vous assurez-vous du respect de l’objectif de pluralisme lors des recrutements que vous effectuez à Radio France ? J’ai parlé du cas de M. Meslet mais on pourrait en évoquer bien d’autres.
Mme Sibyle Veil. Je vais compléter la réponse que j’ai donnée tout à l’heure sur Rami Abou Jamous. Lorsqu’il est passé sur France Culture, Guillaume Erner lui a dit : « n’allez pas devenir complotiste », « je n’accepterai pas la théorie du complot ». Une contradiction a bien été apportée en temps réel lors de cette interview, ce qui est le devoir de nos journalistes. Il est important que ce soit noté.
Puisqu’un lien est fait sur X entre les propos de Thomas Legrand et un possible qualificatif de détournement de fonds publics, je répète ce que j’ai dit précédemment. Les propos qu’il a tenus au sujet de la ministre de la culture étaient problématiques. Ils n’engagent pas Radio France, n’engagent pas les fonds publics de celle-ci dans une quelconque œuvre complotiste.
J’ai essayé de l’expliquer, je vais le réexpliquer. Ces derniers mois, M. Legrand n’a parlé à aucun moment à l’antenne des élections municipales à Paris. Par ailleurs, M. Legrand n’engage pas la rédaction de France Inter. J’irai même plus loin : il n’a aucune influence sur ce qui passe à l’antenne, à tel point qu’on pourrait même qualifier ce qu’il a dit de fanfaronnade – puisque vous n’avez visiblement pas apprécié le mot « maladresse ». Il n’a pas de pouvoir sur la ligne éditoriale de France Inter. Ne donnons pas à cette affaire une ampleur qui ne correspond pas aux faits. Je me permets de rappeler ces éléments compte tenu de la gravité de l’infraction que vous avez évoquée.
Dans le cahier des missions et des charges de Radio France, il nous est demandé de lutter contre les discriminations. Le programme Égalité 360° a pour objet de contribuer à cet objectif, par exemple par des dispositifs en matière de handicap ou des contrats en alternance pour diversifier la provenance de nos journalistes. Mais, encore une fois, je n’ai pas le droit de ficher les salariés qui travaillent dans mon entreprise en fonction de leurs opinions. La loi me l’interdit. Si vous regardez l’équipe qui m’entoure, vous verrez une diversité de parcours et d’origines. Regardez la liste des membres de mon comité exécutif, vous verrez qu’elle n’a rien d’homogène.
M. Charles Alloncle, rapporteur. Merci pour ces précisions.
Je vais prendre un cas concret, qui ne relève pas de votre entourage, ni de la direction.
Après l’assassinat de Charlie Kirk aux États-Unis, Guillaume Erner, ancien de Charlie Hebdo, a déclaré le 12 septembre sur France Culture : « Je suis Charlie, de Charlie Hebdo, et je suis aussi Charlie, de Charlie Kirk. » Il a ajouté qu’« il n’est pas possible d’être Charlie uniquement pour son Charlie à soi, autrement dit pour son opinion […] ». Malheureusement, il semble que ses confrères de Radio France ne soient pas aussi Charlie que lui, puisqu’à la suite d’un communiqué de la rédaction, Guillaume Erner a été contraint de présenter ses excuses.
Comment peut-on faire vivre la liberté d’expression sur les antennes de Radio France avec une rédaction qui, visiblement, ne tolère le pluralisme que quand il est de gauche ?
Mme Sibyle Veil. Sachez que j’ai personnellement appelé Guillaume Erner pour lui apporter tout mon soutien.
Nos antennes doivent faire réfléchir et apporter une diversité de points de vue. Les propos tenus par Guillaume Erner sur Charlie Kirk ont fait l’objet de nombreux courriers d’auditeurs et je pense que ce à quoi il se référait n’a pas été compris. Ça peut arriver. Il a donc apporté des explications. Il ne faut pas accorder à cela plus d’importance que ça en a. Il peut arriver que des interventions à l’antenne ne soient pas comprises et fassent l’objet de commentaires. Notre premier devoir est de les expliquer très clairement à nos auditeurs. C’est ce qu’a fait M. Guillaume Erner.
M. Charles Alloncle, rapporteur. Si je vous interroge au sujet de cet épisode, c’est en raison de la parution d’un communiqué de la rédaction de Radio France, ce qui est loin d’être anodin. Cette rédaction a été manifestement courroucée que l’on puisse dire « Je suis Charlie » à propos de Charlie Kirk, un influenceur de droite américain proche de Donald Trump et assassiné pour ses idées. Admettez que je m’interroge en tant que simple citoyen sur ce communiqué. J’ai entendu vos réponses et je vous remercie pour vos explications.
J’en viens à des questions sur la situation financière de Radio France, analysée notamment par le rapport de la Cour des comptes.
Un point a été largement débattu après avoir été sorti par un certain nombre de journalistes. Il s’agit des avantages sociaux qu’on pourrait qualifier d’exorbitants, notamment ceux des journalistes de Radio France : quatorze semaines de congés payés, contre douze pour le personnel non journaliste et même seize, a-t-on appris, pour certains salariés de France Info. Cela signifie que vos journalistes – comme peut-être vous-même – sont en vacances un jour sur trois. Les Français, eux, n’ont droit qu’à cinq semaines de congés payés, à peine plus si l’on prend en compte les RTT. Comment justifiez-vous de tels privilèges dans votre entreprise, alors que près d’un Français sur deux ne part pas en vacances et rêverait de bénéficier du dixième des avantages sociaux qu’ils payent à vos salariés ?
Mme Sibyle Veil. Je vous remercie pour cette question : elle me permet d’éclairer le débat sur un sujet qui a été mal compris – aucun journaliste de Radio France ne dispose de seize semaines de congés payés.
Le régime ordinaire des congés est de douze semaines par an pour les salariés. Les journalistes bénéficient de treize semaines, en incluant les RTT et congés divers, pour compenser le fait qu’ils travaillent les jours fériés. Lorsqu’ils ont acquis une certaine ancienneté, ils ont droit à une semaine de congé supplémentaire.
Le régime particulier auquel vous faites référence concerne seulement dix-huit salariés, qui disposent de 12,8 semaines de congé et ont en plus des temps de repos liés au fait qu’ils ont une activité cyclique avec des amplitudes horaires différentes de celles de leurs collègues.
Radio France est une entreprise qui travaille sept jours sur sept. Certaines activités se déroulent vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Ce qui est prévu en matière de congés par les accords est le reflet de cette organisation du travail atypique, notamment pour ceux qui travaillent la nuit. Par exemple, pour préparer la matinale de France Inter à laquelle vous avez participé lundi matin, des personnes sont venues à deux heures du matin. Nos horaires atypiques se traduisent par des temps de repos et de récupération. C’est lié à notre activité très particulière.
Sur France Info, l’information continue nécessite d’avoir des personnes sur place en permanence. Certains restent tard le soir, d’autres arrivent au petit matin pour faire en sorte que nos matinales bénéficient de l’information la plus complète et la plus travaillée possible.
Le régime des congés est simplement le reflet du caractère atypique de notre activité. Nous ne sommes pas une entreprise classique qui ferme ses bureaux le vendredi soir et les rouvre le lundi matin, ou qui s’arrête la nuit. Malheureusement, nos horaires engendrent des charges de travail particulières, donc des cycles de travail particuliers, et le temps de travail est adapté en conséquence.
M. Charles Alloncle, rapporteur. Vous expliquez que les journalistes bénéficient de treize semaines de congés payés, auxquelles s’ajoute une semaine de rattrapage, ce qui fait quatorze semaines, comme je l’indiquais dans ma question.
Vous justifiez cela par le caractère atypique de l’activité. Je n’ai pas l’impression qu’il y ait le même type d’avantages sociaux, c’est-à-dire quatorze semaines de congés payés, dans d’autres rédactions, notamment de chaînes privées concurrentes ou même d’autres chaînes publiques. Je n’ai pas non plus l’impression que nombre de Français qui se lèvent à l’aube – je pense aux boulangers, notamment, qui se réveillent à quatre heures et demie ou cinq heures du matin pour préparer le pain, ouvrent leur boutique à six heures et demie ou sept heures et la quittent à dix-neuf heures, voire vingt heures – bénéficient de quatorze semaines de congés payés. Pourtant, si l’on reprend vos propos, cela pourrait refléter le caractère atypique de l’exercice de leur profession.
Honnêtement, ne considérez-vous pas que quatorze semaines de congés payés par an, soit un jour sur trois, c’est beaucoup trop pour des salariés de Radio France ?
M. Charles-Emmanuel Bon, secrétaire général de Radio France. La convention nationale des journalistes, qui régit des radios publiques mais aussi des radios privées, prévoit douze semaines de congé. La durée des congés est certes un peu plus importante à Radio France du fait de la compensation des jours fériés mais elle n’est pas atypique.
M. Charles Alloncle, rapporteur. Le mot « atypique » n’est pas le mien : j’ai repris les termes de votre réponse, Madame la présidente. Vous justifiez ces avantages par le caractère atypique de l’exercice de leur profession.
Pour ma part, je les considère exorbitants, comme des millions de Français. Un jour de congé sur trois, c’est exorbitant. À titre personnel, ne trouvez-vous pas indécent de prendre quatorze semaines de congés payés quand on est salarié chez Radio France, même si on est journaliste et même si on se lève tôt ? Est-ce que ce n’est pas indécent ?
Mme Sibyle Veil. Je vous ai rappelé les conditions dans lesquelles certains journalistes sont amenés chaque jour à avoir des horaires de travail très décalés par rapport à un rythme de vie normal.
Pour qu’il n’y ait pas d’incompréhension et de malentendus, j’ajoute que, depuis la parution du rapport de la Cour des comptes, nous avons entrepris un certain nombre d’efforts. Durant l’été 2024, nous avons négocié une réforme des jours de congé, notamment pour limiter le nombre de ceux qui peuvent être épargnés chaque année.
Par ailleurs, nous négocions avec les organisations syndicales pour faire évoluer des pratiques liées à des accords très anciens afin de passer au forfait en jours pour une grande partie de nos journalistes et de racheter ainsi un certain nombre de jours de congé. Il est compliqué de mener ces négociations sans avoir de visibilité sur notre trajectoire financière. Il faudra que celle-ci nous permette de racheter des jours de congé.
C’est un sujet que nous avons bien à l’esprit et nous en discutons avec nos organisations syndicales.
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Nous les auditionnerons dans quelques semaines.
M. Charles Alloncle, rapporteur. Je lis entre les lignes que vous ne cautionnez pas ces accords, sur lesquels il faudra revenir, et que, même si vous ne voulez pas l’affirmer de façon parfaitement claire, ce ne sont pas des conditions normales. Mais n’hésitez pas à corriger mes propos s’ils travestissent votre réponse.
J’ai été stupéfait de lire à la page 96 du rapport de la Cour des comptes qu’« [e]n tout, soixante-cinq primes sont recensées, liées aux conditions de travail ou à la fonction, qui vont de la prime de coiffure à l’indemnité sortie moto […] ». Est-il normal que, parmi soixante-cinq primes accordées aux salariés, on trouve une prime de coiffure alors qu’on parle d’une radio ? Vous conviendrez que c’est la voix qui compte à la radio, pas tellement le visage et encore moins la coiffure.
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. En complément, je souhaiterais savoir quels sont les avantages particuliers dont bénéficient les salariés de Radio France par rapport à ceux de radios privées.
Mme Marie Message, directrice générale adjointe de Radio France. Le système de primes à Radio France est le fruit de l’histoire. Nous avons sept conventions collectives et sept catégories de personnels différentes. Beaucoup de primes spécifiques avaient été mises en place à une époque. Elles ont été profondément rationalisées et simplifiées entre 2015 et 2017. Depuis cette refonte, les accords collectifs en vigueur ne comprennent plus un tel nombre de primes.
Celles qui restent sont liées aux conditions et au temps de travail. Comme l’a indiqué la présidente, beaucoup de nos salariés travaillent la nuit, pour préparer les petites matinales ou les matinales, tard le soir ou les week-ends et les jours fériés. C’est d’ailleurs ce qui figure dans la réponse adressée au rapport de la Cour des comptes, qui a été publiée en même temps que ce dernier.
M. Charles Alloncle, rapporteur. Merci. Quel est le rapport avec la prime de coiffure ?
Vous dites qu’un gros travail de rationalisation et de simplification a été fait. Mais la Cour des comptes recense encore soixante-cinq primes, comme cela est précisé page 96 de son rapport. Je suppose que le travail de rationalisation peut se poursuivre.
Vous n’avez pas répondu à ma question sur la légitimité d’une prime de coiffure pour des personnes employées par une radio et dont l’essentiel du travail repose sur la voix et sur la qualité d’expression orale.
Mme Marie Message. Je ne dispose pas de la réponse sur la prime spécifique que vous évoquez ; nous vous la transmettrons bien sûr par écrit.
M. Charles Alloncle, rapporteur. Vous évoquez le travail de rationalisation et de simplification que vous avez fait lors des dernières années. Je m’étonne qu’il y ait encore soixante-cinq primes différentes. Je pense vraiment qu’il reste un gros travail de rationalisation à mener.
Le rapport de la Cour des comptes indique par ailleurs que les primes de performance « représentent […] seulement 1,1 % de la masse salariale brute des personnels permanents ». J’ai géré une entreprise au cours des huit dernières années et les primes de performance et la part variable de mes collaborateurs se situaient plutôt entre 15 et 20 % de la masse salariale brute.
Comment expliquez-vous un taux de rémunération en fonction des performances aussi faible par comparaison avec d’autres types de primes, comme les primes de coiffure ? Comment encouragez-vous la productivité au sein de Radio France ? Comment expliquez-vous que la part des primes variables soit aussi faible par rapport à l’ensemble de la masse salariale ?
Mme Marie Message. Comme je vous l’ai dit, la grande majorité des primes qui subsistent dans l’entreprise sont liées aux conditions et au temps de travail.
Nous avons effectivement quelques primes de performance, fixées à partir d’objectifs assignés lors d’entretiens, notamment pour un certain nombre de cadres. Elles sont extrêmement limitées et concentrées.
Pour les accroître, il faudrait augmenter la masse salariale. Or nous nous sommes tenus à une gestion extrêmement rigoureuse ces dernières années, avec une parfaite maîtrise de la masse salariale. L’ensemble des objectifs en la matière ont été respectés sur la période considérée et les comptes sont à l’équilibre. Par esprit de responsabilité, nous avons choisi de ne pas accroître les primes de performance pour les salariés, dans un contexte extrêmement contraint pour les finances publiques, pour notre entreprise publique comme pour l’ensemble des Français.
M. Charles Alloncle, rapporteur. Ça ne vous choque pas qu’il y ait soixante-cinq types différents de primes mais que les primes de performance comptent pour moins de 1,2 % de la masse salariale ? N’avez-vous pas l’impression qu’on accorde beaucoup de primes, mais qu’elles ne sont absolument pas corrélées à la performance des salariés de Radio France ?
Mme Marie Message. Il est logique que les primes correspondent avant tout à des sujétions particulières. C’est le cas lorsqu’elles sont liées aux contraintes du travail et à son caractère atypique – le week-end, en soirée, la nuit et les jours fériés. Ce type de prime est donc bien plus fréquent que les primes de performance.
Mme Sibyle Veil. La spécificité de Radio France, c’est que tous les contenus sont produits en interne. De ce fait, nous avons très peu de cadres et de managers mais nous avons des gens qui produisent des contenus. D’ailleurs nous n’avons en aucune circonstance recours à des producteurs privés pour nos contenus.
Nous employons par exemple des musiciens. La plupart de leurs primes sont liées à l’exercice de leur activité et reflètent des sujétions particulières, notamment du fait de l’enchaînement de concerts à un moment donné. C’est très différent de ce qui peut exister dans d’autres entreprises, où la part des cadres dans les effectifs est supérieure.
Par ailleurs, comme l’a très bien relevé Mme Message, le dernier accord collectif signé en 2017 prévoit justement que les primes soient orientées vers une incitation à la performance. Et, depuis cette date, notre trajectoire financière est extrêmement contrainte. Nous avons commencé à adapter nos dispositifs au cours d’une des périodes les plus contraintes du point de vue économique.
M. Charles-Emmanuel Bon. Pour répondre à la question de M. le président, nous n’avons pas forcément tous les éléments de comparaison avec les sociétés privées. Je peux seulement mentionner mon expérience personnelle dans les rédactions de RTL et d’Europe 1, pour lesquelles j’ai longuement travaillé et où la pratique était d’avoir douze semaines de congé.
M. Charles Alloncle, rapporteur. Vous avez indiqué, Madame la présidente, que vous avez décidé depuis 2017 d’orienter les primes vers une incitation à la performance.
Les rapporteurs de la Cour des comptes écrivent : « À cet égard, il est surprenant d’observer qu’un directeur licencié en 2023 pour insuffisance professionnelle en raison d’objectifs non atteints depuis plusieurs années s’est tout de même vu attribuer 100 % de sa prime d’objectif en 2022 au titre de 2021 et encore deux primes d’objectif de 50 % et de 36 % du montant plafond l’année de son licenciement au titre de 2022 et 2023. »
Vous voyez bien que votre orientation stratégique des primes vers la performance est contredite par le rapport de la Cour des comptes, qui explique que des directeurs n’atteignant pas leurs objectifs depuis plusieurs années en raison d’insuffisances professionnelles se voient attribuer 100 % de leur prime d’objectif avant d’être licenciés.
Comment expliquez-vous cela ?
Mme Sibyle Veil. Nous allons examiner le cas auquel vous vous référez.
Beaucoup de primes sont liées automatiquement à certains indicateurs, comme l’audience. Elles peuvent donc être versées même si la personne commet des erreurs dans l’exercice de ses fonctions. Je n’en dirai pas plus et je vais m’en tenir à cette considération générale, parce que nous allons étudier le cas particulier dont il est question. Nous vous transmettrons des éléments à ce sujet si nécessaire.
M. Charles Alloncle, rapporteur. Je précise qu’il ne s’agit pas d’un cas particulier, puisque le rapport de la Cour des comptes souligne que « […] la modulation de cette part variable n’apparaît que très faiblement utilisée et cette prime [d’objectif] est le plus souvent liquidée à son montant plafond ».
Je vous laisserai répondre si vous le voulez, mais j’ai l’impression que ce système sert peut-être à acheter la paix sociale ou à mettre dehors certains directeurs un peu gênants en leur accordant leurs primes d’objectif à 100 % alors qu’ils n’atteignent pas leurs objectifs depuis plusieurs années.
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Monsieur le rapporteur, vous avez mis des propos dans la bouche de la présidente, elle souhaite vous répondre rapidement.
Mme Sibyle Veil. C’est la deuxième fois. Il n’est pas nécessaire de reformuler mes propos. J’essaie de donner des réponses de la manière la plus précise possible.
Au vu de la performance de Radio France, de ses antennes, de la qualité de sa gestion et de l’innovation, qui est saluée dans différents rapports, je pense que les primes que nous versons sont en adéquation avec les résultats enregistrés depuis dix ans. Je peux citer le rapport de la Cour des comptes : « La situation de Radio France en 2023 montre que ce redressement de la gestion, engagé depuis une dizaine d’années, a été poursuivi dans le cadre d’une stratégie claire, conduite avec une grande stabilité de la gouvernance. » Il y est également mentionné que « [c]ette performance a été rendue possible par une grande continuité de la stratégie numérique […] valorisée par l’Arcom dans ses rapports et avis […] ». Le rapport de l’Inspection générale des finances montre la même chose.
Monsieur le rapporteur, vous me concéderez qu’il est normal que les primes de performance accordées aux salariés qui contribuent à ces résultats reflètent les succès que nous avons enregistrés pendant cette période.
M. Charles Alloncle, rapporteur. Encore une fois, ce n’est pas ma perception personnelle. Je me contente de citer le rapport de la Cour des comptes, que j’ai étudié et où il est expliqué que des directeurs licenciés pour insuffisance professionnelle parce qu’ils n’ont pas atteint leurs objectifs depuis plusieurs années se sont vu attribuer 100 % de leur prime d’objectif. Vous dites que les primes versées par Radio France sont en adéquation avec ses résultats ; c’est contradictoire avec ce que la Cour des comptes a mentionné dans son dernier rapport. C’est public et je pourrai vous transmettre les extraits en question.
Un autre élément de ce rapport, figurant page 104, m’a également bien surpris : il est indiqué qu’« […] alors qu’en 2020 l’un des salariés de l’entreprise s’est vu contraint de rembourser des frais de déplacement indus à la demande du contrôleur général économique et financier, le contrôle de ses notes de frais n’a pas été renforcé et ses frais d’hôtel ont continué de présenter régulièrement des montants excédant les barèmes en vigueur, sans que ces dépassements n’apparaissent justifiés ni rigoureusement contrôlés ».
J’imagine que vous avez écouté l’audition de votre homologue, Mme Delphine Ernotte, qui s’est justifiée à propos de son séjour de dix jours au Majestic avec des nuitées à 1 700 euros. J’ai l’impression qu’on retrouve dans cet extrait du rapport de la Cour des comptes la suspicion du même type de faits à propos de Radio France.
Comprenez-vous que la Représentation nationale soit choquée d’apprendre, à la lecture de ce rapport, que certains salariés de l’audiovisuel public dépassent allègrement les plafonds autorisés et ne sont pas sanctionnés pour cela ?
Mme Marie Message. Tout salarié qui dépasse malencontreusement le plafond de dépenses autorisées – c’est ce que vous évoquez à propos du salarié en question – est amené à rembourser sur ses deniers personnels. C’est systématique.
La Cour nous a invités à compléter et à parfaire nos dispositifs de contrôle des notes de frais en ajoutant une validation systématique par le responsable hiérarchique, en plus de celle du responsable financier. Cette double validation n’existait pas partout et nous y avons évidemment remédié depuis.
Il convient aussi de noter qu’aucune irrégularité dans la gestion des notes de frais n’a été relevée par la Cour dans son rapport. Comme vous l’avez lu avec attention, je ne doute pas que vous l’avez bien en tête.
M. Charles Alloncle, rapporteur. Je ne fais que lire le rapport, page 104 ; ce n’est même pas une interprétation de ma part. Vous me dites que la Cour des comptes n’a jamais émis le moindre signalement sur des dépassements de notes de frais. Pourtant, il est stipulé que le contrôle des notes de frais de ce salarié n’a pas été renforcé et que ses frais d’hôtel ont continué de présenter régulièrement des montants excédant les barèmes en vigueur. Je ne fais que lire le rapport de la Cour des comptes. Donc, s’il vous plaît, ne m’accusez pas d’inventer des choses.
Vous dites que le remboursement et le contrôle des notes de frais sont automatiques à Radio France. Le rapport de la Cour des comptes indique l’inverse page 104 : en dépit du signalement qui a été fait, il n’y a eu ni contrôle, ni renforcement des obligations, et encore moins sanction. Comment l’expliquez-vous ?
Mme Marie Message. Je vais reprendre ce que je vous ai exposé.
La Cour indique qu’il y a eu un dépassement du plafond de dépenses autorisées. Dans ce cas, les salariés doivent rembourser les montants sur leurs deniers personnels. J’ai sous les yeux le même rapport que vous, monsieur le rapporteur. La Cour nous a invités à renforcer le contrôle des notes de frais en prévoyant la validation d’un supérieur hiérarchique. Elle nous a ainsi permis de compléter notre dispositif, puisque c’est ce que nous avons fait depuis.
M. Charles Alloncle, rapporteur. Madame la directrice générale adjointe, je vous prie vraiment de ne pas voir des suspicions ou des propos inventés quand je lis le rapport de la Cour des comptes. Il y est stipulé que le contrôle des notes de frais de la personne en question n’a pas été renforcé ; vous me dites que cela a été fait et que la question n’a plus lieu d’être. Il est parfaitement légitime que je m’interroge sur votre réponse.
Mme Sibyle Veil. Pour conclure sur ce point, nous avons lu avec la plus grande attention les recommandations et conclusions du rapport de la Cour des comptes. Bien entendu, nous les suivons. Mme Message vous en a donné une illustration. Nous améliorons constamment nos processus et nos règles internes.
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Le rapporteur m’indique qu’il a encore trois questions. Je vous demande de faire des réponses courtes, Madame la présidente, parce que six autres députés souhaitent vous interroger.
M. Charles Alloncle, rapporteur. Je voudrais évoquer le poids de la bureaucratie à Radio France. Toujours dans le rapport de la Cour des comptes, on apprend page 62 que les journalistes ne représentent que 19 % de vos effectifs alors que la part des personnels techniques et administratifs – dont les managers – s’élève à 63 %. Comment expliquez-vous ce ratio de trois administratifs et encadrants pour un seul journaliste ?
M. Erwan Balanant (Dem). Une radio, ce ne sont pas seulement des journalistes ! Il faut des techniciens pour la faire fonctionner.
Mme Marie Message. En effet, le cœur de métier de la radio ne se réduit pas aux journalistes. Tous les personnels de production font la radio, tous les jours. Il y a bien sûr ceux que l’on voit au micro, Monsieur le rapporteur, mais il y a aussi tous ceux qui sont derrière.
Parmi nos personnels de production et techniques, nous avons des techniciens supérieurs du son, des réalisateurs radio, des attachés de production, des chargés de programme, des chargés d’accueil et de relations avec les auditeurs dans les radios locales et des personnels qui se déplacent pour enregistrer dans les festivals culturels et musicaux afin de rendre compte de ce qu’on sait proposer de mieux en matière de culture en France. Tous ces personnels participent au cœur du métier, de même que ceux qui s’occupent de l’édition numérique de nos contenus, de leur distribution et d’assurer la sécurité de la diffusion. Cela vaut également pour les musiciens de nos quatre formations musicales.
Il ne faut donc pas prendre en compte seulement les journalistes. Il faut aussi s’intéresser aux aspects relatifs à la production au sein de la radio et à nos formations musicales.
M. Charles Alloncle, rapporteur. Je vais préciser ma question.
Vous mentionnez des personnels techniques et des personnels qui ont pour mission de sécuriser la diffusion ou de travailler sur l’édition numérique. Le rapport de la Cour des comptes indique que Radio France emploie 1 200 personnels administratifs et managers – qui ne sont pas des personnels techniques et de diffusion – pour près de 900 journalistes. Les premiers sont donc beaucoup plus nombreux que les seconds.
Il me semble qu’il s’agit d’une exception : j’ai fait quelques comparaisons avec des chaînes privées et, normalement, il y a plus de journalistes que de managers et de personnels administratifs. Comment l’expliquez-vous ?
Mme Marie Message. L’entreprise compte 35 % de personnels techniques et de production et 800 journalistes. Quant aux personnels administratifs, ils étaient, en incluant les cadres, au nombre de 524 en 2024, soit 12 % des effectifs. Ils assurent les fameuses fonctions support et transverses ainsi que l’encadrement qui permettent d’assurer de manière responsable la gestion des ressources humaines et financières, le contrôle des notes de frais, ainsi que le développement et le suivi de nos ressources propres. Ces directions sont donc tout à fait essentielles à la bonne marche de l’entreprise, notamment pour assurer l’accueil du public, sa sécurité et celle du bâtiment.
M. Charles Alloncle, rapporteur. J’ai appris, en analysant le tableau de la Cour des comptes, qu’à Fip – vous l’avez compris, c’est ma radio de cœur, je l’écoute presque tous les jours et j’y suis, sachez-le, très attaché –, le taux d’absentéisme a atteint 19,5 % en 2019 et 14,5 % en 2020. Pour les années suivantes, les données sont manquantes. Pourquoi avoir cessé de les communiquer ? Comment justifiez-vous un tel absentéisme ?
Mme Marie Message. Sur ce sujet précis, nous regarderons ce qu’il en est afin de vous apporter des éléments de réponse concernant ces personnels. Le taux d’absentéisme à Radio France est tout à fait classique. Il peut cependant varier dans le temps, notamment en raison de longues maladies, qui peuvent expliquer, s’agissant d’effectifs modestes comme ceux de Fip, les ratios que vous avez évoqués.
J’en profite pour vous apporter une précision concernant la prime de coiffure, qui vous intéressait particulièrement : elle n’existe qu’à la direction de la musique et de la création et n’a été versée qu’à deux personnes au cours de l’année 2024.
M. Charles Alloncle, rapporteur. Il ne s’agit que d’une des soixante-cinq primes en vigueur à Radio France mais je vous remercie pour ces précisions. Je suppose que vous détaillerez par écrit les éléments qui justifient ces primes – je pense en particulier à la fameuse indemnité moto.
Comme le temps presse, je souhaite vous poser une dernière question, madame la présidente. La ministre de la culture soutient des projets de synergie entre France Télévisions et Radio France. Pouvez-vous nous indiquer où en est le rapprochement de ces deux structures ? Comment décririez-vous vos relations avec Delphine Ernotte ? Avez-vous des échanges fréquents avec elle et quelle est la nature de ces échanges ?
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Je précise que nous entendrons la ministre de la culture début février, puisque le ministère de la culture exerce la tutelle sur les entreprises de l’audiovisuel public et qu’il est représenté au conseil d’administration de Radio France.
Dans le prolongement de la question du rapporteur, pouvez-vous nous indiquer quelle est votre vision de l’évolution de la gouvernance de l’audiovisuel public ? La proposition de loi de Laurent Lafon vise à créer une holding ; certains évoquent plutôt une fusion quand d’autres souhaitent le statu quo.
Mme Sybile Veil. Je vais m’efforcer de répondre brièvement à ces questions importantes. S’agissant de l’avancée des coopérations entre Radio France et France Télévisions, le projet de COM (contrat d’objectifs et de moyens) pour la période 2024-2028, qui n’a pas vu le jour, stipulait l’approfondissement de différents projets, concernant notamment France Info et le réseau Ici, moyennant l’allocation des moyens financiers correspondants. Du fait de l’absence de contrat d’objectifs et de moyens et de la baisse de la trajectoire financière, certains projets de coopération n’ont pas pu être mis en œuvre.
Un projet de gouvernance commune, holding ou fusion, est coûteux. Je citerai un simple exemple. La rémunération annuelle moyenne des salariés de Radio France, qui est de 56 000 euros, est inférieure de près de 20 000 euros à celle des salariés de France Télévisions. Une fusion aurait donc un coût substantiel car il faudrait dénoncer les accords collectifs et aligner dans la durée les avantages et rémunérations. La baisse de nos budgets – pour Radio France, celui qui est prévu dans le projet de loi de finances pour 2026 est inférieur de 20 millions à celui de 2024 – nous impose de définir des priorités. Dès lors que, comme toute réforme, celle de la gouvernance a un coût, il faut choisir le moment de la mettre en œuvre.
Je ne me prononcerai pas davantage sur cette question, car ce sont les conditions de réussite de notre audiovisuel public qui m’intéressent. Dans les dix-huit mois qui nous séparent de l’élection présidentielle, il convient de ne pas déstabiliser nos entreprises pour qu’elles soient en mesure de jouer leur rôle dans une période où une information fiable, de confiance et pluraliste est un enjeu particulièrement important. Ces questions se poseront à nouveau plus tard ; il faut être attentif au calendrier des réformes et à leur faisabilité.
Les coopérations sont un succès. La plateforme France Info arrive au premier rang des sources d’information consultées par les Français. Lundi matin, nous avons inauguré la quarante et unième matinale filmée – celle d’Ici Lorraine. Un site d’information commun à Ici est en cours de déploiement. Nous continuons donc d’avancer. Nous consentons beaucoup d’efforts dans le cadre des relations très saines et professionnelles qu’entretiennent nos différentes équipes, qui doivent accomplir au quotidien un important travail commun compte tenu de l’ampleur de ces projets.
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Qu’en est-il de vos relations avec Mme Ernotte ?
Mme Sybile Veil. Pour ce qui est du ressort de votre commission d’enquête, c’est-à-dire la gestion de nos entreprises et la conduite de nos stratégies, je peux vous assurer que nous entretenons des relations professionnelles suivies et que nos équipes se parlent très régulièrement.
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. En ce qui concerne la gouvernance de l’audiovisuel public, je précise que la proposition de loi relative à la réforme de l’audiovisuel public et à la souveraineté audiovisuelle doit à présent être inscrite à l’ordre du jour de notre assemblée pour son examen en deuxième lecture. Il appartiendra donc au législateur de statuer sur cette question. En attendant, la situation n’est pas tout à fait satisfaisante puisque Radio France et France Télévisions ont chacune un directeur chargé des coopérations.
Mme Caroline Parmentier (RN). Après le nutri-score de l’information en 2023 – qu’est-il devenu ? –, voilà le baromètre du pluralisme ! Ces gadgets pour gogos ne changent rien à la perception des Français ni aux faits.
Je souhaite revenir sur l’affaire Cohen-Legrand, qui a choqué les Français, lesquels, rappelons-le, financent l’audiovisuel public avec leurs impôts sans en avoir le choix. Vous nous dites que, lors de cette réunion stratégique entre Patrick Cohen, Thomas Legrand et deux responsables du Parti socialiste, Thomas Legrand n’était pas sous contrat avec France Inter. Or son contrat a été suspendu en août 2025. Il était donc bien sous contrat avec France Inter le 7 juillet 2025, date de la rencontre avec les deux responsables du PS.
Puis vous indiquez que Patrick Cohen n’a rien dit. Faux ! D’une part, lorsque Thomas Legrand le prend nommément à partie et l’implique dans cette phrase aux conséquences graves : « Nous, on fait ce qu’il faut pour Dati, Patrick et moi », il ne nie pas, il ne dit pas « mais qu’est-ce que tu racontes ? ». D’autre part et surtout, il prend bien la parole dans le cadre de sa contribution au retour de la gauche au pouvoir en 2027. À propos de Glucksmann, il indique : « Oui, mais avec un score tout mouillé de 32-33 %. » Et il poursuit : « Le RN, ils ont tout faux. Retailleau, Dati, ils sont dans le faux. » Enfin, il préconise la nomination de Laurent Berger à Matignon. Il parle, il acquiesce, il participe. Ni moi ni les Français ne sommes dupes. Pouvez-vous me répondre précisément à ce sujet ?
Mme Sybile Veil. De mémoire, la vidéo a été enregistrée le 7 juillet. Je vais rappeler ce que j’ai dit antérieurement. Les journalistes de Radio France sont en CDI. M. Legrand n’étant plus journaliste, il n’a pas de CDI. Il a des contrats de grille. Donc, juridiquement, le 7 juillet, il n’avait aucun contrat à Radio France.
Mme Caroline Parmentier (RN). Juridiquement !
Mme Sybile Veil. Vous me posez une question, je vous réponds de manière très précise : son contrat s’est arrêté à la fin de la grille. Par conséquent, le jour où la vidéo a été tournée, il n’avait pas de contrat. Pour quelle raison ? Parce que, n’étant pas journaliste sur notre antenne, il n’est pas en CDI et, son émission d’histoire des idées politiques étant achevée, il n’avait plus de contrat à ce titre.
Quant à ses interventions ponctuelles sur l’antenne, comment peut-on faire croire aux Français – c’est l’objet de la polémique telle qu’elle a été montée ces dernières semaines – que quatre minutes une fois par semaine auraient pu lui permettre de modifier le résultat d’une élection en utilisant France Inter, à supposer que le débat qu’il devait organiser à la rentrée ait été maintenu – ce qui n’a même pas été le cas ?
Mme Caroline Parmentier (RN). De toute façon, c’est inacceptable !
Mme Sybile Veil. M. Legrand, je le répète, ne peut pas avoir une influence sur la ligne éditoriale de France Inter. Et il ne s’est rendu pas à ce rendez-vous en tant que journaliste de France Inter, ce qu’il n’était plus.
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Merci.
Mme Caroline Parmentier (RN). Et M. Cohen ?
Mme Sibyle Veil. S’agissant de M. Cohen, nous avons examiné l’ensemble de ses chroniques. Vous en avez cité certaines, mais on pourrait en citer d’autres – je n’ai pas la liste sous les yeux. Plus précisément, vous avez cité des éditoriaux politiques dans le cadre de la matinale de France Inter…
Mme Caroline Parmentier (RN). Pas du tout ! J’ai cité ses propos lors de la rencontre qui a été filmée !
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Madame Parmentier, Madame Veil a déjà répondu tout à l’heure à cette question qu’avait posée le rapporteur. Madame la présidente, vous avez dit que, pour vous, le silence valait acceptation.
Mme Caroline Parmentier (RN). Mais surtout, Patrick Cohen parle !
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Voulez-vous répondre de façon un peu plus détaillée à la question de Mme Parmentier, qui indique que M. Cohen parle dans la vidéo ?
Mme Sibyle Veil. Le silence ne vaut pas acceptation, justement. Or les propos qui posent problème concernent l’élection municipale…
Mme Caroline Parmentier (RN). Et l’arrivée de la gauche au pouvoir !
Mme Sibyle Veil. …et, sur ce sujet-là, Patrick Cohen ne s’exprime pas. Dans certaines de ses chroniques, il se montre même très positif à l’égard de la ministre de la culture, qui est candidate à cette élection. Il n’y a donc pas de question.
Mme Caroline Parmentier (RN). Et sur Laurent Berger à Matignon ?
Mme Sibyle Veil. Les autres propos n’ont pas été tenus à l’antenne.
Je le répète, nous avons examiné toutes ses chroniques. Il n’y a pas d’instrumentalisation. Puisque vous l’auditionnerez demain, vous pourrez l’interroger sur ses propos – en tout cas, ils ne se réfèrent pas à des éditoriaux diffusés sur France Inter.
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Effectivement, nous auditionnerons M. Cohen demain. Vous aurez donc tout le loisir de l’interroger, Madame Parmentier : je vous donnerai la parole autant que vous le souhaiterez.
Mme Sophie Mette (Dem). Je vous remercie, Mesdames, Monsieur, pour la précision de vos réponses.
À la suite de l’émission « Questions politiques » du 9 novembre dernier, la médiatrice de Radio France a reconnu plusieurs erreurs factuelles et rappelé les procédures de vérification et de correction appliquées par la rédaction. Dans un contexte de défiance croissante envers les médias, pouvez-vous expliquer comment Radio France met en œuvre concrètement ces mécanismes de contrôle déontologique, en particulier dans le cadre d’émissions coproduites avec d’autres médias, et quelles leçons organisationnelles vous avez tirées de ces erreurs pour renforcer la rigueur de la neutralité du service public ?
Mme Sibyle Veil. À Radio France, nous avons effectivement des règles de déontologie extrêmement précises, qui ont fait l’objet d’une charte d’engagement intitulée « Pour une information de confiance », que nous avons rendue publique et que nous allons vous distribuer. Il y est expressément indiqué qu’une erreur à l’antenne doit être rectifiée. C’est ce que nous faisons lorsque cette situation se produit – c’est heureusement rare –, que ce soit dans les questions posées par un journaliste à l’occasion d’une interview ou dans les faits présentés dans un journal. Nous sommes donc extrêmement vigilants, et quand une erreur est commise, cela donne généralement lieu à des dépêches ou à des rappels à l’ensemble des rédactions pour éviter qu’elle ne se reproduise.
M. Aurélien Saintoul (LFI-NFP). Notre rapporteur a déploré avec beaucoup de démagogie que le service public soit un employeur mieux-disant. Pour ma part, j’aurais préféré connaître la part de contrats atypiques et l’évolution du nombre de ces emplois au cours des dernières années. Je crains en réalité que la précarité ne sévisse aussi sur le service public.
J’aimerais aussi savoir ce qui a conduit à l’abandon des programmes spécifiques à la radio de nuit, qui relevaient de la mission de service public de Radio France.
Ma troisième question porte sur les éditorialistes. Pour contrebalancer le cas de M. Legrand, vous avez cité les noms de M. Devecchio et de M. Bock-Côté, en disant qu’ils n’étaient certainement pas de gauche. C’est en effet ce que je crois, mais j’aimerais que vous nous expliquiez comment vous parvenez à positionner ces éditorialistes, car l’Arcom, elle, a du mal à le faire. D’ailleurs, pourquoi ne faites-vous pas le choix de bon sens de renoncer à donner la parole à des éditorialistes, puisque vous n’arriverez pas à avoir un éditorialiste anarchiste, écologiste ou, horresco referens, mélenchoniste ? La solution la plus simple serait de vous contenter d’avoir des journalistes. Sur les antennes de Radio France, il n’y a qu’une seule ligne éditoriale : vous n’avez donc pas besoin d’avoir plusieurs éditorialistes !
Mme Sibyle Veil. Il faut distinguer les éditorialistes en contrat avec notre rédaction, qui s’expriment tous les jours sur nos antennes, comme Patrick Cohen, et les représentants d’autres journaux, qui interviennent ponctuellement, dans le cadre de débats, au même titre que les experts que nous invitons pour évoquer tout un tas de sujets. Je l’ai expliqué tout à l’heure, c’est dans ce cadre que Thomas Legrand est intervenu dans un débat contradictoire, en tant que journaliste de Libération, comme le font les journalistes du Figaro que vous avez cités, Françoise Fressoz, du Monde, et les représentants de bien d’autres journaux. Ainsi, dans le rendez-vous « Les informés de France Info », chaque soir, des journalistes de différents médias apportent un éclairage sur l’actualité avec l’appréciation et l’expertise que leur confèrent leurs fonctions respectives.
S’agissant du personnel non permanent, je laisse Marie Message vous apporter une réponse précise.
Mme Marie Message. Le recours à du personnel non permanent a fortement diminué ces dernières années ; depuis 2021, le nombre de CDD a diminué de 15 %.
Mme Sibyle Veil. Vous m’avez aussi interrogée sur l’abandon des programmes de nuit. Auxquels pensez-vous ?
M. Aurélien Saintoul (LFI-NFP). Je n’ai pas en tête un programme en particulier, mais il semblerait que les programmes originaux de la nuit, c’est-à-dire les créations spécifiquement destinées à ce créneau, aient été largement réduits et remplacés par des rediffusions.
Mme Sibyle Veil. C’est très juste : nous avons effectivement remplacé certaines émissions en direct par des rediffusions. La raison en est simple : nous avons dû réaliser d’importantes économies depuis dix ans. Une première partie d’entre elles a été permise par des réorganisations, car 70 % des efforts ont pesé sur les fonctions support, mais cette politique a atteint ses limites ces dernières années, et nous avons dû modifier l’allocation de nos moyens et affecter des équipes à la production de podcasts natifs, dont la qualité a d’ailleurs été saluée tout à l’heure. Autrement dit, il a fallu revoir nos priorités et orienter nos équipes et nos moyens vers le développement de ces podcasts plutôt que vers des programmes nocturnes dont l’audience est bien moindre à la radio qu’à la télévision.
M. Christian Girard (RN). Madame la présidente, vous vous félicitez de votre gestion mais la Cour des comptes note que le plan de départ volontaire, financé par un chèque exceptionnel du contribuable de 15 millions, n’a servi à rien. Votre masse salariale est plus élevée aujourd’hui qu’avant les départs. On a payé des gens pour partir, pour en réembaucher d’autres plus chers.
Reconnaissez-vous que Radio France est une structure structurellement incapable de faire des économies, quel que soit l’effort demandé aux Français, alors même que l’État demande des efforts à toutes les administrations et que le pouvoir d’achat est une préoccupation majeure des Français ? Comment justifiez-vous que votre masse salariale continue de progresser, y compris par le biais de primes, sans que cela soit clairement relié à la performance ou aux priorités des services publics ?
Mme Marie Message. Concernant la maîtrise de la masse salariale, Radio France a parfaitement respecté ses objectifs, qui lui ont été fixés dans le cadre du contrat d’objectifs et de moyens pour la période 2019-2022, prolongé par avenant en 2023, puis dans le cadre de ses budgets pour 2024 et pour 2025, votés par son conseil d’administration.
Le plan de départ volontaire que vous évoquez, qui a fait l’objet d’une rupture conventionnelle collective, y a largement contribué, ainsi qu’à l’équilibre des comptes de l’entreprise. Sans lui, notre masse salariale aurait crû de 18 millions supplémentaires, en raison du glissement vieillesse technicité (GVT) qui existe à Radio France comme il existe ailleurs, fonction publique comprise.
Mme Sibyle Veil. Dans le contexte d’économies importantes des dernières années, nous avons présenté des budgets en équilibre et des comptes clôturés également à l’équilibre. Ce vendredi, nous présenterons à notre conseil d’administration un projet de budget en équilibre, alors même qu’il intègre des économies importantes.
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Notre commission d’enquête étant tweetée en temps réel, je constate, Madame la présidente, que certains vous prêtent et me prêtent des propos mettant en cause les journalistes d’Europe 1. Je vais être très clair : je n’ai jamais mis en cause les journalistes d’Europe 1 ni entendu dans votre bouche une mise en cause des journalistes d’Europe 1. Je veux que les choses soient claires !
J’ai dit à plusieurs reprises que cette commission d’enquête n’est pas le lieu de la guerre entre l’audiovisuel privé et l’audiovisuel public. Nous avons la chance, dans notre pays, d’avoir une complémentarité entre les deux.
Je ne veux pas que des propos tenus ici soient instrumentalisés, tronqués ou détournés : je n’ai entendu personne mettre en cause le travail des journalistes d’Europe 1. Quand on est attaché à l’audiovisuel et à l’État de droit, on respecte tous les journalistes quel que soit le média dans lequel ils travaillent.
Madame la présidente, je vous remercie de la précision de vos réponses. Vous n’avez esquivé – je pense que le rapporteur en conviendra – aucune question et vous y avez apporté des réponses précises. Je tiens à vous en remercier, ainsi que M. le secrétaire général et Mme la directrice adjointe.
*
Audition, ouverte à la presse, des représentants de France Inter : Mme Adèle Van Reeth, directrice, M. Laurent Goumarre, directeur des programmes, M. Philippe Corbé, directeur de l’information, et M. Betrand Rutily, directeur des antennes et de la production (18 décembre 2025)
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Mes chers collègues, je vous souhaite la bienvenue pour cette première audition de la journée mais, avant de la débuter, je souhaiterais revenir sur l’incident grave qui s’est déroulé hier. Une députée, membre de notre commission, a qualifié les chroniques et l’humour de Mme Sophia Aram, humoriste et chroniqueuse sur France Inter et pour l’hebdomadaire Le Point, de « racistes ». C’est une qualification très lourde car, je le rappelle, le racisme n’est pas une opinion : c’est un délit pénal. Accuser publiquement une personne d’être raciste, fût-ce dans le cadre d’une commission d’enquête parlementaire, est un acte particulièrement grave. Je le dis ici avec la plus grande fermeté, de la manière la plus solennelle : en tant que président de cette commission d’enquête, je n’autoriserai pas que de tels propos y soient tenus. En effet, un député ne parle jamais seulement en son nom. Chaque mot qu’il prononce engage notre commission et, plus largement, le Parlement. Être député est un immense privilège, mais qui implique une responsabilité et des devoirs considérables, à commencer par le respect de tous nos concitoyens, que nous n’avons pas à jeter en pâture, et par la dignité de nos expressions publiques.
Il y a des mots qui sont des armes, des bombes à retardement, des mots qui ne sont pas des opinions mais des cibles que l’on vient planter dans le dos de nos concitoyens. Il y a des Français qui sont assassinés à cause d’un adjectif, des humoristes, des dessinateurs de presse tués à bout portant à cause d’un qualificatif qui leur est jeté à la figure : « raciste », « islamophobe », « antisémite »…
Sophia Aram a vécu sous protection policière et ses spectacles font l’objet d’une sécurité renforcée en France, dans notre démocratie, aujourd’hui en 2025. Alors, comme président de cette commission d’enquête, je tiens à dire que, certes, je garantirai à chacun la liberté d’expression, le droit d’exprimer la pluralité des points de vue, la vigueur des débats, mais je ne laisserai jamais les mots devenir des armes et mettre quiconque en danger. C’est la condition pour que nos travaux conservent leur crédibilité, leur utilité et leur dignité républicaine. Cette commission d’enquête tente de mener un travail sérieux, important, exigeant, de contrôle de l’audiovisuel public ; elle n’est pas le lieu où chacun vient régler ses comptes idéologiques ou porter des accusations graves sur des salariés de l’audiovisuel public.
Madame la directrice, je veux donc vous dire, et à travers vous, à Mme Aram, que je regrette vivement que de tels propos aient été tenus dans cette enceinte et qu’ils n’engagent ni cette commission, ni ses membres, encore moins l’Assemblée nationale.
Nous pouvons à présent commencer l’audition et, si vous le voulez bien, je vais tout d’abord vous présenter brièvement nos invités.
Madame Adèle Van Reeth, après des études de philosophie, vous avez commencé à travailler à la radio en 2008, comme assistante sur France Culture. De 2010 à 2012, vous avez travaillé pour le journal Philosophie magazine, avant de devenir, à partir de 2011, de nouveau sur France Culture, animatrice et productrice d’une émission quotidienne consacrée à la philosophie, « Les nouveaux chemins de la connaissance ». Vous avez également travaillé pour la télévision, avant de devenir directrice de France Inter en septembre 2022.
Monsieur Laurent Goumarre, entré à Radio France en 1999, vous avez été producteur sur France Culture avant d’intégrer France Inter en 2015, pour animer le magazine de débats de société « Le nouveau rendez-vous » puis, depuis 2021, « Côté club », consacré à la scène musicale française. Vous avez été nommé directeur des programmes de France Inter en juin dernier.
Monsieur Philippe Corbé, vous avez passé plusieurs années au sein de la radio RTL, notamment comme correspondant aux États-Unis, avant de devenir chef du service politique de BFMTV. Depuis avril dernier, vous êtes directeur de l’information de France Inter.
Monsieur Bertrand Rutily, vous avez travaillé plus de treize ans sur Oüi FM avant de devenir directeur adjoint de l’antenne et des programmes d’Europe 1. Vous êtes directeur des antennes et de la production de France Inter depuis le mois de novembre 2024.
Nous sommes très heureux de vous recevoir car, au sein de Radio France, et même du paysage audiovisuel français, France Inter fait figure de station emblématique, voire historique. Qui ne se souvient pas, même si ce n’est pas de sa génération, du « Tribunal des flagrants délires », de « Rien à cirer », de la mythique « Là-bas si j’y suis » et du non moins célèbre « Allô Macha » de Macha Béranger ? Autant d’émissions qui ont contribué, à leur façon, à forger une culture nationale commune, au même titre que « Les grosses têtes » sur RTL ou les histoires en tous genres racontées par Pierre Bellemare sur Europe 1.
France Inter est sans doute la station la plus représentative de Radio France. Première radio de France, elle bénéficie d’une audience cumulée de 11,9 %, soit plus de 6,7 millions d’auditeurs quotidiens.
Nous reviendrons sur quelques manquements récents et sur les polémiques auxquelles vous avez dû faire face. Le climat actuel est particulier et je signale dès à présent que nous auditionnerons les syndicats de Radio France qui ont contesté certaines décisions que vous avez pu prendre, notamment celle de licencier Guillaume Meurice.
Avant de vous donner la parole, et puisque nous vous entendons dans le cadre d’une commission d’enquête, je vais vous demander de nous déclarer tout intérêt, public ou privé, de nature à influencer vos déclarations.
L’article 6 de l’ordonnance du 17 novembre 1958 relative au fonctionnement des assemblées parlementaires impose aux personnes auditionnées par une commission d’enquête de prêter le serment de dire la vérité, toute la vérité, rien que la vérité. Je vais donc vous demander, à tour de rôle, de bien vouloir lever la main droite et de dire « je le jure ».
(Mme Adèle Van Reeth, M. Philippe Corbé, M. Bertrand Rutily et M. Laurent Goumarre prêtent successivement serment.)
Je précise pour ma part que je suis membre du conseil d’administration de France Médias Monde depuis le mois d’octobre 2024, que j’ai été membre du conseil d’administration de Radio France de 2022 à 2024 et que j’ai été, avec ma collègue Virginie Duby-Muller, corapporteur de la proposition de loi relative à la réforme de l’audiovisuel public. Madame la directrice, je vous cède immédiatement la parole pour un propos liminaire d’une dizaine de minutes.
M. Philippe Corbé, directeur de l’information de France Inter. Si vous me le permettez, Monsieur le président, vous avez récemment auditionné les dirigeants de l’école de journalisme de Sciences Po. Je tiens à préciser que j’y ai été chargé d’enseignement pendant environ douze ans, quand j’étais journaliste à RTL puis à BFM. Je n’y enseigne plus depuis que je suis entré à France Inter, en avril dernier mais je reste membre du conseil stratégique de l’école, sachant que c’est une activité non rémunérée.
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Je vous remercie pour cette précision. Madame Van Reeth, vous avez la parole.
Mme Adèle Van Reeth, directrice de France Inter. Merci Monsieur le président. Mesdames, Messieurs, cela fait plus de soixante ans que France Inter fait partie de l’histoire de notre pays, six décennies qui ont vu des émissions, parfois nées avant France Inter, devenir patrimoniales – « 100 000 francs par jour », que vous connaissez sans doute aujourd’hui sous le titre « Le jeu des 1 000 euros » ou « Le masque et la plume », dont nous célébrons cette année le 70e anniversaire –.
Pendant ces six décennies, nous avons accompagné beaucoup de Français dans les grands moments de notre histoire collective comme dans les moments les plus intimes de leur vie. Aujourd’hui, près de 5 millions de Français se réveillent chaque jour en écoutant notre matinale. La plus écoutée du pays, elle rassemble à elle seule, en quelques heures, autant d’auditeurs que la plupart des autres radios dans toute une journée. Aujourd’hui, nombreux sont les grands-parents qui écoutent « Le jeu des 1 000 euros », le mercredi midi, avec leurs petits-enfants. Aujourd’hui, les trajets en voiture des familles sont plus agréables, grâce à « Mon Petit France Inter », la nouvelle radio d’histoires, d’aventures et de musique que nous avons lancée en octobre dernier à l’attention des enfants de 6 ans et plus, ainsi que de leurs parents. Aujourd’hui, des centaines d’auditeurs nous appellent chaque jour pour poser des questions et pour donner leur avis dans des émissions comme « Grand bien vous fasse ! » ou « Le téléphone sonne ».
Cela fait six décennies, donc, que France Inter joue son rôle de média de service public et de chaîne généraliste. Son identité repose sur trois piliers : l’information, la culture et le divertissement. Elle a pour but d’œuvrer à la cohésion sociale, en reflétant la pluralité et la diversité des opinions, des goûts et des profils de tous les Français.
Mais à 60 ans passés, France Inter est toujours aussi jeune. Elle est chaque année plus populaire et plus moderne. Plus populaire : chaque jour, en moyenne, elle réunit plus de 7 millions d’auditeurs ce qui en fait, je le rappelle, la radio la plus écoutée du pays.
Qui sont nos auditeurs ? Une chose est sûre : ils ne ressemblent pas à la caricature qu’en font nos détracteurs. On dit que nous ne nous adresserions qu’aux plus âgés, mais nos auditeurs sont de tous les âges, dès 2 ans, puisque nous produisons des podcasts pour les tout-petits. J’entends qu’on ne s’adresserait qu’aux Parisiens, mais 80 % de nos auditeurs, soit plus de 5 millions d’entre eux, vivent en dehors de l’Île-de-France. Ils seraient forcément citadins, mais près de la moitié vivent dans une agglomération de moins de 20 000 habitants. On nous reproche d’être trop élitistes, mais jamais aucune radio n’a rassemblé autant de monde, de toutes les professions et de toute la France.
Si France Inter est populaire, c’est parce que ses rendez-vous à l’antenne le sont. Les émissions qui ont connu la plus forte progression ces dernières saisons sont celles qui sillonnent la France tous les jours : « Carnets de campagne » et « Le jeu des 1 000 euros ». Pour les avoir accompagnés sur des tournages, notamment à Groix, petite île bretonne bien connue, je peux vous que l’engouement que suscite ce jeu mythique dans les villages où il passe n’a absolument pas d’équivalent.
Pour être populaire, France Inter n’en est pas moins moderne. Elle a engagé, il y a plusieurs années, sa révolution numérique pour surmonter le bouleversement à l’œuvre dans le monde de la radio – le téléphone portable qui, petit à petit, remplace le bon vieux transistor posé sur la table de la cuisine. Ainsi, France Inter est aujourd’hui la radio la plus podcastée de France : plus de 46 millions de téléchargements pour le seul mois de novembre ! Certains d’entre vous ont peut-être écouté les séries historiques consacrées à Léon Blum, à Alfred Dreyfus, aux résistantes françaises ou à Philippe Pétain, pour ne citer que ceux-là. Dépassant les 40 millions de téléchargements, ils témoignent du goût des Français pour l’Histoire et pour les contenus que nous leur proposons. Leur appétence se manifeste aussi dans notre offre jeunesse : avec plus de 170 millions de téléchargements, nos podcasts pour enfants (« Oli », « Les Instrus »…) rencontrent un succès inégalé. Ces outils qui éveillent l’imaginaire représentent la meilleure alternative aux écrans, ainsi qu’un levier pédagogique pour les enseignants et tous ceux qui veulent nourrir la curiosité des plus petits.
Chaque jour, France Inter compte 1 million d’auditeurs de moins de 34 ans – je suis particulièrement fière de ce chiffre. Le fait est qu’elle est la troisième radio la plus écoutée par les moins de 25 ans.
Ces résultats, nous les devons au travail des 380 personnes qui constituent la radio : une centaine de journalistes ; une quarantaine de producteurs – nous appelons « producteurs » les animateurs des émissions – ; une quarantaine de chroniqueurs ; des attachés de production et des chargés de programmes, qui préparent les émissions ; des réalisateurs ; des techniciens ; des programmateurs musicaux ; du personnel administratif, du numérique et de la communication. Par ailleurs, toutes ces personnes sont à l’image du pays : issues des quatre coins de la France et de l’Europe et de toutes les origines sociales, elles partagent un point commun essentiel, qui est leur engagement pour le service public pour lequel elles travaillent au quotidien, souvent depuis de nombreuses années. Je profite de ma présence devant la Représentation nationale pour les en remercier.
En effet, c’est le sens de l’intérêt général qui nous anime chaque jour et qui rend si passionnante notre mission de service public, celle d’être utile aux Français. Être utile, c’est jouer le rôle que la démocratie nous a confié en proposant notamment une information vérifiée, plurielle et indépendante. C’est faire entendre toutes les voix du monde, de Labastide-Rouairoux, petit village au cœur de la forêt du Tarn, où nous avons récemment délocalisé notre antenne, jusqu’à Damas, où nos équipes étaient présentes, il y a dix jours encore, pour fournir aux auditeurs deux heures de direct à l’occasion du premier anniversaire de la chute du régime de Bachar el-Assad.
Être utile, c’est refléter la société dans son ensemble, en créant des espaces de débats où chaque opinion peut s’exprimer, où, à l’heure où chacun dénonce une fragmentation du pays et où la polarisation fait redouter une rupture définitive entre tous ceux qui ne pensent pas pareil, la nuance l’emporte toujours sur le clash et où les débats sont apaisés tout en étant contradictoires, afin que le dialogue ne s’arrête jamais. Refléter la France, c’est défendre toutes les cultures pour tous les publics, à une époque où les référentiels communs se font de plus en plus rares, et permettre à notre société tout entière de se rencontrer à l’antenne. Si l’on mettait une caméra dans l’espace où nous accueillons les invités avant qu’ils entrent en studio, on verrait que le monde entier y a sa place. On y croiserait un ministre, un élu local, un responsable associatif, une infirmière en centre hospitalier, Olivier Giroud, Patrick Sébastien, un prix Nobel d’économie et le patron de la DGSE (direction générale de la sécurité extérieure).
Être utile, c’est également offrir un espace de plaisir et de détente à ceux qui nous écoutent, grâce à la musique qui rassemble ou à l’humour qui joue le rôle de soupape indispensable pour affronter le désordre du monde – et qui, depuis toujours, dérange –.
Être utile, enfin, c’est se saisir des sujets qui traversent la société. Je pense à la question de la santé mentale, dont nous nous sommes emparés il y a plus d’un an maintenant, ce qui a grandement contribué à libérer la parole dans tout le pays.
En effet, être un média public, ce n’est pas simplement ressembler au public. Le service public doit être une valeur ajoutée dans la vie de chaque citoyen. L’école enseigne ; l’hôpital soigne ; les médias publics informent, éclairent et donnent des clés de compréhension pour s’orienter dans un monde qui change. En cela, nous pouvons dire que France Inter joue un rôle essentiel pour faire vivre le débat public et contribuer à la cohésion sociale. C’est aussi pourquoi notre station de radio ne laisse jamais indifférent et noue un lien unique, souvent passionné, avec celles et ceux qui l’écoutent – comme avec celles et ceux qui ne l’écoutent pas d’ailleurs –.
Si nous sommes fiers du travail que nous réalisons chaque jour au service des Français, nous avons bien entendu également conscience que nul n’est infaillible et que cela vaut pour nous. Nous commettons des erreurs, des approximations, des fautes, mais quand cela arrive, nous tâchons toujours de les reconnaître et de les corriger.
L’exigence des citoyens envers tout service public qu’il finance se transforme souvent en intransigeance. Celle-ci est légitime, comme le sont les critiques et reproches que nous adressent quotidiennement les auditeurs. Nous distinguerons toujours les critiques de ceux qui veulent que l’on s’améliore de l’outrance de ceux qui veulent que nous disparaissions.
Il est normal et sain d’exiger des comptes de ceux qui travaillent au service de l’intérêt général. Nous vous remercions donc, Mesdames et Messieurs les députés, de nous permettre de rendre compte de notre action aux Françaises et aux Français. Nous nous tenons maintenant à votre disposition pour répondre à vos questions.
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Merci Madame la présidente. Ma première question concerne le licenciement pour faute grave de M. Guillaume Meurice en 2023. Alors administrateur de Radio France, j’avais alors écrit à Sibyle Veil. Je suis profondément attaché à la liberté de la presse ainsi qu’à celles d’opinion et d’expression. Je défends le droit de rire de tout, de rire à tout – comme le soulignait Pierre Desproges, le rire est une arme importante en démocratie –. Les seuls propos que l’humoriste a tenus, dans une émission, ne sauraient être condamnables en tant que tels. Cependant, les journalistes et les humoristes expriment des opinions politiques et relaient des contenus partisans sur les réseaux sociaux ; d’une certaine manière, ils prolongent ainsi leurs prises de parole sur vos antennes. Guillaume Meurice alimentait ainsi un compte Twitter dans lequel il commentait, par exemple, le bon et le mauvais fascisme, dans lequel il relayait des contenus partisans et exprimait des opinions politiques, comme tout citoyen a le droit de le faire. Sauf qu’il le faisait en utilisant le logo de France Inter et en se présentant comme chroniqueur de la station. Dans une société polarisée médiatiquement, fracturée politiquement, comment traitez-vous la question des réseaux sociaux, où vos intervenants publient des contenus qui, d’une certaine manière, engagent votre ligne éditoriale et peuvent porter atteinte à votre neutralité ?
Ma deuxième question concerne l’affaire Legrand-Cohen – que, je le rappelle, nous auditionnerons successivement cet après-midi –. Lorsqu’elle est survenue, j’ai écrit une tribune dans Le Figaro expliquant qu’un journaliste du service public ne devait pas dire ça : il doit, à chaque instant, respecter une exigence d’impartialité. Sachant que le rapporteur reviendra sans doute assez longuement sur cette affaire, ma question sera plus large. Hier, la présidente-directrice générale de Radio France a clairement affirmé que France Inter n’était ni de droite, ni de gauche. Pourtant, une partie des Français, comme de la classe politique, estime qu’il s’agit d’une station de gauche, voire qu’elle en est l’archétype – il y a là un paradoxe –. Comment percevez-vous cet état de fait ? Considérez-vous que leur perception est le fruit d’une instrumentalisation, de manquements sur les antennes, de contenus spécifiques, notamment l’humour, d’une ligne éditoriale dont les humoristes seraient l’écho, et qui colorierait la station tout entière ?
Mme Adèle Van Reeth. Je tiens à rappeler que Guillaume Meurice a été licencié non pour des propos tenus à l’antenne mais pour déloyauté à l’égard de son entreprise, parce qu’il a dénigré la chaîne et le travail de ses collègues. Pour ceux qui n’auraient pas l’affaire en tête, je rappellerai les faits. Ils concernent une chronique publiée à l’antenne le 29 octobre 2023, trois semaines après les attaques terroristes du 7 octobre. L’Arcom (Autorité de régulation de la communication audiovisuelle et numérique) a sanctionné Radio France en raison des propos qu’il y avait tenus ; elle avait alors estimé que la chronique avait « porté atteinte au bon exercice par Radio France de ses missions et à la relation de confiance qu’elle se doit d’entretenir avec l’ensemble de ses auditeurs ».
À la suite de cette chronique et des réactions intenses qu’elle a suscitées en interne comme dans tout le pays, j’ai soutenu Guillaume Meurice. J’ai même pris la parole dans la presse pour dire qu’« on ne vire pas un humoriste pour une mauvaise blague faite à un mauvais moment ». Dans les fonctions que j’occupe, il me paraît indispensable de défendre la liberté d’expression. France Inter donne la parole à beaucoup d’humoristes, plus de trente par semaine ; s’ils ne sont pas les seuls à devoir en bénéficier, cette liberté est particulièrement importante en ce qui les concerne, parce que leur parole est facilement polémique. La décision prise à l’encontre de Guillaume Meurice a été provoquée par son attitude au cours des mois qui ont suivi. En effet, après avertissement, il a fait le choix de répéter ses propos, ceux-là même pour lesquels Radio France avait été sanctionnée. Il a publié un livre dans lequel il dénigrait ses équipes. C’est finalement l’ensemble de son attitude qui a donc conduit à cette décision.
Pour répondre précisément à votre question, Monsieur le président, les propos qu’il tenait sur les réseaux sociaux, qui n’engageaient que lui, ainsi que les propos qu’il tient dans son livre, ne relèvent pas de la responsabilité de Radio France. Je suis responsable et garante des seuls propos tenus à l’antenne, non de ce que chaque producteur, chaque journaliste, chaque chroniqueur qui s’exprime sur notre antenne pense dans son for intérieur ou peut dire dans un cadre privé ou dans un espace autre que devant le micro.
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. S’ils affichent le logo de France Inter et se présentent comme journalistes de la station, leur demandez-vous de renoncer au logo et de ne pas faire état de leur fonction, ou considérez-vous que ce n’est pas de votre responsabilité ?
Mme Adèle Van Reeth. La question est déterminante et la position a évolué au fil des années. Il est vrai que l’affaire Guillaume Meurice a eu pour conséquence d’accroître notre vigilance quant à la manière qu’ont les personnes qui sont à l’antenne de s’exprimer sur les réseaux sociaux, surtout lorsqu’elles se revendiquent de leur appartenance à France Inter ou d’une filiation. Chacun sait que, lorsqu’il s’exprime sur les réseaux en tant que journaliste, chroniqueur ou producteur, il peut engager toute la chaîne derrière lui. Lorsque nous estimons que certains propos peuvent contredire notre ligne éditoriale, nous discutons avec leur auteur qui, généralement, comprend tout à fait l’intérêt de défendre la chaîne et sa ligne éditoriale et ça en reste là.
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. S’agissant de l’affaire Legrand-Cohen, le rapporteur y viendra et vous pourrez répondre en bloc. Puisque certains me qualifient de « biaisé », je précise que je n’ai pas attendu le rapporteur et ses questions pour saisir l’Arcom quand il le fallait. Ainsi, j’ai fait partie des députés qui l’ont saisie pour qu’elle puisse dire clairement ce qu’elle pensait de ce qui s’était passé.
Pourriez-vous répondre à la question sur la perception de la ligne éditoriale ?
Mme Adèle Van Reeth. En tant que directrice d’une radio publique, il n’est pas de mon ressort de donner une dimension politique, idéologique ou morale à France Inter. Mon rôle consiste à créer un espace où chaque opinion puisse venir s’exprimer, dans le respect et avec la garantie d’une contradiction. Le respect et la contradiction sont les deux conditions nécessaires au dialogue, serein dans la mesure du possible, en tout cas fécond. Cet espace est exactement ce dont nous avons besoin, dans une société qui se polarise de plus en plus et qui semble aller tout droit vers la fin du dialogue entre personnes qui ne pensent pas de la même façon. Cette fin serait délétère pour le fonctionnement de la démocratie ; or, France Inter a précisément la mission de faire vivre ces espaces de dialogue.
Vous parlez de « perception ». Peut-être en raison de ma formation de philosophe, j’aime distinguer les faits des interprétations. Les faits, c’est le travail que nous produisons chaque jour sur France Inter : des centaines de contenus par jour, des centaines de personnes qui s’expriment chaque jour. Ces dernières ont des profils différents ; certaines émettent des avis divers ; il y a aussi des journalistes qui proposent une information fiable, vérifiée, indépendante et dont le rôle n’est pas d’exprimer un avis, ni une opinion.
Je remarque que, depuis quelque temps, à vrai dire cela avait commencé avant que je prenne mes fonctions, disons depuis que France Inter est devenue première radio de France, la chaîne est sans cesse sous les feux des critiques. Croissantes depuis quelques années, celles-ci se sont décuplées ces derniers mois. Cela témoigne de l’attachement très fort des Français pour France Inter mais aussi sans doute d’un fantasme qu’elle suscite. Je remarque également que cette image est de plus en plus instrumentalisée par ceux qui veulent nous nuire – à France Inter en particulier et à l’audiovisuel public en général –. Pour ce faire, il suffit d’essayer de polariser encore davantage ; sachez que nous ne contribuons pas à polariser la société et que, au contraire, nous faisons tout pour participer à la dépolariser !
Aussi, toute accusation idéologique est absolument contestable et ne repose sur aucun fait. Il suffit pour le savoir d’écouter l’antenne, de ne pas partir d’une chronique ou d’un propos entendu à un instant T, mais de les inscrire dans le contexte de la journée tout entière : vous verrez alors que ce que vous avez perçu comme l’expression d’une idéologie n’est que celle d’un moment, d’une personne à un moment donné, et ne reflète pas une ligne éditoriale générale.
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Je vous remercie et je laisse maintenant la parole au rapporteur.
M. Charles Alloncle, rapporteur. Le 13 novembre, Médiamétrie a publié des chiffres. Contestés en interne par les salariés de France Inter, ils font état d’une forte baisse de ses audiences : en un an, votre station a perdu 458 000 auditeurs. On peut difficilement l’expliquer par un intérêt plus faible pour la radio puisque des chaînes concurrentes (RTL et Europe 1 notamment) ont au contraire gagné des auditeurs. Comment l’expliquez-vous ? Vous venez de dire que : « Toute accusation idéologique est absolument contestable et ne repose sur aucun fait. » N’avez-vous pas l’impression que la perte d’un demi-million d’auditeurs soit liée à un biais idéologique, que certains auditeurs vous reprochent ? J’ai écouté « Le téléphone sonne » il y a quelques semaines : ils étaient nombreux, pourtant attachés depuis des années à France Inter, à se déporter précisément pour cette raison.
Mme Adèle Van Reeth. Il est vrai que, pour la première fois depuis de nombreuses saisons, les chiffres Médiamétrie de novembre ont montré une baisse du nombre d’auditeurs. Jusque-là, nous avions la chance d’être très bien lotis : leur nombre allait croissant de saison en saison. Depuis que j’ai pris mes fonctions, en février 2022, chaque vague était plus haute que la précédente, à l’exception je crois d’une saison, pendant laquelle nous avions connu une faible perte. Les évolutions apportées à la grille depuis près de quatre ans n’ont pas empêché ces augmentations. Si la baisse devait être imputée à un changement idéologique, comme vous le laissez entendre en rapportant les propos que certains auditeurs auraient tenus au « téléphone sonne », elle aurait dû avoir lieu bien avant cette rentrée, qui n’a pas connu de changement notable ni d’inflexion particulière. Et pour cause : la ligne éditoriale de France Inter n’est pas une ligne idéologique.
Je me permets de préciser que cette baisse est toujours à comparer. Une vague Médiamétrie – les résultats de Médiamétrie se composent par vagues – se juge par rapport à la vague précédente et à l’année précédente. Or l’année 2024-2025 a été une saison historique : France Inter a alors connu une hausse sans précédent. Tout au long de la saison, nos résultats ont été véritablement stratosphériques – nous ne pensions pas pouvoir aller aussi haut –. La vague de novembre-décembre 2024 indiquait que nous avions gagné près de 300 000 auditeurs, ce qui est considérable. Que six mois après, nous perdions 480 000 auditeurs est donc à mettre en perspective avec cette augmentation significative survenue quelques mois auparavant. Le nombre d’auditeurs fluctue : il faut attendre la fin de la saison avant de pouvoir tirer des conclusions. Nous verrons quels résultats la seconde vague nous apportera.
M. Charles Alloncle, rapporteur. Vous expliquez qu’il n’y a pas eu de changement au cours des derniers mois, pourtant j’en vois un, qui a été l’un des facteurs de la création de cette commission d’enquête, approuvée par l’ensemble des groupes parlementaires…
Mme Sophie Taillé-Polian (EcoS) et M. Erwan Balanant (Dem). C’est faux ! Certains groupes politiques ont voté contre la création de cette commission d’enquête !
M. Charles Alloncle, rapporteur. … à savoir l’affaire qui a touché l’été dernier deux grandes voix de l’audiovisuel public, Patrick Cohen et Thomas Legrand. Madame la directrice, vous avez affirmé le 28 mars 2024, dans un entretien au Figaro : « Les faits, c’est que nous sommes une radio progressiste, et nous l’assumons. » Or le progressisme est une identification politique, au même titre que le conservatisme. J’ai interrogé hier la présidente de Radio France et je vous pose la même question : n’avez-vous pas l’impression, en tant que directrice de la première chaîne de radio publique, de vous être mise hors la loi par rapport à votre obligation d’indépendance, d’honnêteté et de pluralisme, dont je rappelle qu’ils sont des objectifs à valeur constitutionnelle énoncés par la loi Léotard de 1986 ?
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Certains collègues l’ont dit, cette commission d’enquête résulte du droit de tirage du groupe Union des droites pour la République (UDR) : chaque groupe politique peut demander, à chaque session ordinaire, la création d’une commission d’enquête ou d’une mission d’information. Certains groupes de cette assemblée n’ont pas approuvé la création de cette commission d’enquête mais le groupe UDR a exercé librement son droit de tirage et la commission a donc été créée tout à fait normalement.
Mme Adèle Van Reeth. Aucun élément ne permet de dresser un lien entre l’affaire dite « Thomas Legrand et Patrick Cohen » et la baisse de nos audiences. Comme je vous le disais, France Inter est sans cesse secouée par de très nombreuses polémiques. L’affaire Meurice, par exemple, n’a eu aucun impact sur nos auditeurs ; il ne me semble donc pas possible de corréler les polémiques affectant ou ayant affecté France Inter et l’audience de la station.
Comme l’emploi du mot « progressisme » a suscité de nombreux malentendus, je vous remercie, Monsieur le rapporteur, de soulever la question. En opposant progressisme à conservatisme, vous entendez le terme dans un sens très politique. En tant que directrice d’une radio publique, ce n’est pas mon rôle de donner une ligne politique, idéologique ou morale à France Inter. Ce n’est pas dans ce sens-là que j’entendais le mot « progressisme », lequel a derrière lui une riche histoire culturelle et intellectuelle. Ses significations varient selon les pays : l’une de ses sources surgit pendant le siècle des Lumières au cours duquel des penseurs libéraux, de droite comme de gauche, l’employaient pour caractériser la croyance en la capacité de l’homme à sortir d’un état de barbarie pour aller vers la civilisation. Il me semble qu’une telle acception n’est pas politiquement orientée.
Nous ne sommes pas là pour dire aux gens ce qu’ils doivent penser, ni pour influencer leurs opinions. J’ai utilisé le terme « progressisme » dans un sens, non pas partisan, militant ou politique, mais bien culturel : le service public se doit d’être attentif aux évolutions de la société et aux débats contemporains. Cette ligne n’est pas idéologique mais éditoriale : elle est fidèle à ce que nous devons être.
L’emploi du mot « progressisme » renvoie à une méthode et non à une idéologie : nous avons vocation à accompagner les évolutions de la société. Vous me direz qu’il y a dans « progressisme » une connotation politique que l’on ne peut ignorer mais je faisais référence au progrès des savoirs, que nous devons accompagner. En effet, nous devons donner accès aux connaissances scientifiques, économiques et historiques les plus récentes : notre mission est d’éclairer les débats par les faits et par l’expertise.
Nous devons également adapter nos formats, nos supports et nos modes de narration à un public qui évolue, sans jamais renoncer à nos exigences. Nous devons être accessibles et ambitieux, à l’image de nos formats numériques qui rencontrent un grand succès.
Le progressisme peut, enfin, renvoyer, il est vrai, à un progrès social au sens républicain. C’est notre rôle de donner la parole à toutes les composantes de la société, notamment celles qui l’ont le moins. Nous devons permettre aux citoyens de comprendre le monde dans lequel ils vivent et de se forger ainsi une opinion en connaissance de cause. Cette mission est d’ailleurs inscrite dans notre cahier des charges, je vous le rappelle. Notre rôle est d’œuvrer à la cohésion sociale : c’est en ce sens, et en ce sens seulement, que j’ai employé le terme « progressisme ».
M. Charles Alloncle, rapporteur. Vous ne m’enlèverez pas de l’idée que le progressisme est une philosophie politique favorable aux réformes sociales, qui s’oppose en cela au conservatisme : on peut lire cette définition dans les dictionnaires ! Si le directeur de France Inter avait dit que cette radio était conservatrice, il aurait été démis de ses fonctions en moins de vingt-quatre heures pour rupture du principe de neutralité ! Votre déclaration, Madame la directrice, a choqué de nombreux Français. Vous n’y voyez aucun lien avec la perte d’un demi-million d’auditeurs au cours de la dernière année – vous avez raison de dire que ces évolutions sont difficilement quantifiables – et ce jugement peut se défendre mais permettez-moi de voir dans cette chute d’audience une origine politique assez évidente, notamment en écoutant et en lisant les remarques de certains auditeurs.
Concernant votre exigence de pluralisme, vous avez supprimé à la dernière rentrée la chronique hebdomadaire que tenait Dominique Reynié, l’un des rares intervenants présentés comme de droite sur votre radio. Le retour d’expérience de M. Reynié n’est pas positif : il décrit France Inter comme « un univers replié sur lui-même avec un sentiment d’être menacé, qui produit des crispations. Le slogan frontiste " On est chez nous " leur irait très bien. » Il estime que son émission, « En toute subjectivité », a été supprimée pour des raisons politiques et idéologiques. Sur France Inter, la subjectivité est-elle réservée à la gauche ?
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Je rappelle que Dominique Reynié est un politologue français, qui a été candidat en Occitanie sur une liste de droite. Il est notamment directeur général de la Fondation pour l’innovation politique (Fondapol).
Mme Adèle Van Reeth. Soyons précis : Dominique Reynié n’animait pas une émission sur France Inter, il tenait une chronique hebdomadaire ; à 7 h 20 chaque matin, il y avait une chronique qui était incarnée par un profil différent. Cette ligne de chroniques a été créée pour faire entendre des sensibilités et des opinions diverses. Elle s’inscrivait dans notre volonté d’assurer le pluralisme sur France Inter. Nous avons à cœur de faire entendre les différentes opinions, les différents avis et les différentes perspectives politiques.
« En toute subjectivité » était une ligne de chroniques créée il y a quelques années, avant mon arrivée sur France Inter. Elle présentait l’avantage de faire entendre chaque jour des personnes qui ne travaillaient pas sur France Inter, qui évoluaient dans un média ou un organisme extérieur et qui exprimaient une position sur un sujet d’actualité. Outre Dominique Reynié, Alexandre Devecchio a tenu cette chronique pendant une saison ainsi, entre autres, que Guillaume Roquette l’année précédente. Il n’y a pas eu d’incident particulier l’année où Dominique Reynié a tenu une chronique : j’échangeais régulièrement avec lui et il ne semblait pas particulièrement malheureux de parler au micro chaque semaine.
Nous n’avons pas mis un terme à la chronique de Dominique Reynié : nous avons interrompu la programmation de la ligne « En toute subjectivité », qui m’a paru caduque. Lorsque j’ai pris mes fonctions en 2022, nous avons en effet inauguré un rendez-vous de débat dans la matinale, plus long que les chroniques puisqu’il dure quinze minutes. Il me paraissait pertinent de donner davantage de temps à la confrontation d’opinions, en choisissant un format dans lequel les idées peuvent s’exprimer de manière contradictoire. Cet espace de débat s’est très bien installé au sein de la matinale ; les chiffres d’audience montrent qu’il y a une appétence pour cet espace de dialogue : on peut entendre deux personnes aux opinions très divergentes échanger avec respect et civilité des arguments pendant quinze minutes : je tiens énormément à cette valeur ajoutée du service public. Plusieurs intervenants viennent plus ou moins régulièrement à l’antenne : mardi dernier, vous avez pu entendre Mathieu Bock-Côté débattre avec Gilles Gressani. Ces débats font entendre avec succès différentes opinions, sur un mode contradictoire qui me paraît plus fécond.
M. Charles Alloncle, rapporteur. Pour justifier son retrait de l’antenne, vous avez dit à Dominique Reynié qu’il n’y avait plus de problème de pluralisme sur France Inter. Or, en juin 2024, Le Figaro a publié une étude de l’Institut Thomas More qui montre qu’il y a de sérieux problèmes de pluralisme sur votre antenne. Cet institut a ainsi passé au crible l’ensemble des intervenants sur France Inter : 7 % se qualifient ou peuvent être qualifiés de libéraux et conservateurs, 27 % de libéraux et progressistes et 32 % de socialistes et progressistes. Le 28 novembre, Le Figaro a publié une nouvelle étude du même Institut, qui indique que 66 % des chroniques de France Inter seraient orientées à gauche et 6 % à droite, soit un rapport d’un à dix.
À la lecture de ces nombreuses enquêtes – outre l’Institut Thomas More, l’Ifop en a également réalisé une –, ne convenez-vous pas qu’il y a un biais de gauche sur votre antenne, notamment dans les chroniques, lequel entrave donc le pluralisme auquel vous êtes en principe astreint ?
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Pour ceux qui ne le sauraient pas, je rappelle que l’Institut Thomas More est un think tank qui se présente comme libéral et de droite, ce qui n’est ni un défaut, ni un problème mais il vaut mieux le savoir. La présidente de Radio France a expliqué hier que la méthodologie utilisée par cet Institut reposait sur l’intelligence artificielle. Les membres de l’Assemblée nationale, quel que soit leur bord politique, sont attentifs à la manière dont l’intelligence artificielle peut être instrumentalisée et utilisée à des fins politiques, même si je ne dis pas que c’est ce qu’a fait l’Institut Thomas More. Néanmoins, ce dernier classe tout de même le bulletin météo comme étant une chronique de gauche…
Mme Adèle Van Reeth. Il est difficile de connaître le crédit que nous pouvons accorder à un sondage entièrement fondé sur l’intelligence artificielle, comme l’a rappelé hier la présidente Sibyle Veil. Il classe en effet la météo à gauche car le dérèglement climatique y est mis en avant pour expliquer la survenue de certains phénomènes météorologiques. Ces biais d’interprétation ne sont pas fidèles aux faits : or, comme je l’ai déjà indiqué, j’accorde une grande importance à la distinction entre les faits et les interprétations. Lorsque l’on parle de pluralisme, il convient toujours d’en revenir aux faits. Nous sommes soumis à un examen très scrupuleux et constant de l’Arcom sur les temps de parole que nous accordons aux personnalités politiques ; dans les faits, nous respectons donc évidemment le pluralisme.
M. Philippe Corbé. Nous sommes effectivement tenus par la loi – cette exigence n’est pas liée à notre statut de service public, j’effectuais le même travail lorsque je dirigeais la rédaction de BFMTV –, qui nous oblige à respecter des règles assez strictes de pluralisme dans les temps de parole. Nous devons ainsi en accorder 33 % à l’exécutif, formé du Gouvernement et du Président de la République quand il parle de politique nationale. Les deux tiers du temps de parole restants doivent être répartis en fonction du résultat obtenu aux précédentes élections législatives.
Par le passé, l’Arcom nous a signalé des déséquilibres et nous a invités à produire davantage d’efforts. C’est ce que nous faisons : depuis mon arrivée à la tête de l’information de France Inter en avril, je consacre beaucoup de temps à veiller à l’équilibre des temps de parole.
Depuis la rentrée, il se trouve que le parti le plus invité dans la matinale de France Inter est le Rassemblement national, parce qu’il occupe une place importante dans la vie politique française et que nous devons lui accorder environ 20 % du temps de parole. Ce taux n’est pas fixé par la loi mais il reflète le vote des Français lors des dernières élections législatives.
Vous mélangez une étude de l’institut Thomas-More réalisée avec de l’intelligence artificielle et un sondage de l’Ifop qui portait sur les sensibilités politiques des auditeurs de France Inter. Une intervenante de l’émission « Le téléphone sonne », dont vous avez parlé hier, a expliqué qu’elle écoutait France Inter toute la journée mais qu’elle était parfois agacée par certaines chroniques humoristiques, par exemple des blagues sur Michel Sardou, qui heurtaient sa sensibilité de centre droit. Je la comprends et je trouve parfois certaines chroniques à l’antenne surprenantes, mais cette auditrice nous écoute toute la journée : or nous travaillons d’abord pour les auditeurs.
Lors de son dernier passage à la matinale, en octobre, Marine Le Pen a pu entendre l’intervention de l’un de ses électeurs, qui s’étonnait de certaines de ses opinions : il y va de notre responsabilité et de notre honneur journalistique d’offrir un espace dans lequel des responsables politiques de tous les partis peuvent échanger avec des Français devant plus de 2 millions de témoins.
M. Charles Alloncle, rapporteur. Le Rassemblement national est le mouvement qui a rassemblé le plus de voix lors des dernières élections législatives : vous semblez vous féliciter qu’il soit le parti le plus invité dans la matinale de France Inter mais une présence de 20 % à l’antenne pour un score de 30 % dans les urnes s’apparente à une sous-représentation chronique. Celle-ci défie le cadre légal puisque l’Arcom se fonde sur le résultat des dernières élections, sur des sondages et sur la représentation au Parlement : avec près d’un tiers des voix aux législatives et un poids comparable à l’Assemblée, les membres de ce parti devraient compter pour 33 % des invités de la matinale.
M. Erwan Balanant (Dem). Mais c’est un tiers de deux tiers, puisqu’il y a la part de l’exécutif ! Le rapporteur raconte n’importe quoi, il faut lui rentrer dedans !
Mme Caroline Parmentier (RN). Taisez-vous et cessez vos provocations ! (M. Erwan Balanant se lève pour aller parler à Mme Caroline Parmentier.)
M. Charles Alloncle, rapporteur. Vous contestez la méthode employée par vos confrères du Figaro dans plusieurs enquêtes, mais vous contesterez sans doute moins les travaux de l’autorité administrative indépendante qu’est l’Arcom.
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Monsieur Balanant, retournez à votre place !
M. Charles Alloncle, rapporteur. Lors des trois premiers trimestres de l’année 2023, le Rassemblement national a été systématiquement sous-représenté.
Mme Caroline Parmentier (RN). Retournez à votre place et laissez-moi tranquille, vous n’avez pas à venir m’intimider, monsieur Balanant !
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Excusez-moi, monsieur le rapporteur de vous interrompre…
M. Charles Alloncle, rapporteur. Je suis en train de poser mes questions !
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Madame Parmentier et Monsieur Balanant, le rapporteur pose des questions importantes auxquelles les personnes auditionnées répondent avec la plus grande précision possible. Je vous demande de vous rasseoir et de vous calmer.
Mme Caroline Parmentier (RN). Je ne cesse d’entendre M. Balanant dire qu’il faut défoncer le rapporteur !
M. Erwan Balanant (Dem). C’est faux, c’est de la manipulation !
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Chacun ici a des convictions très fortes : vous aurez tous rapidement la parole.
M. Charles Alloncle, rapporteur. Je n’en suis qu’à ma quatrième question…
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Respectez-vous les uns les autres !
M. Charles Alloncle, rapporteur. M. Balanant passe son temps à nous interrompre…
M. Erwan Balanant (Dem). Vous êtes ridicule !
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Taisez-vous ou je suspends l’audition !
M. Charles Alloncle, rapporteur. Vous m’avez interrompu, Monsieur le président.
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Oui, parce que certains députés ne vous écoutaient pas. Les membres de la commission d’enquête doivent vous respecter ; je vous ai interrompu seulement pour que vous puissiez intervenir dans les meilleures conditions possibles !
Mme Caroline Parmentier (RN). M. Balanant ne cesse de dire à propos du rapporteur qu’il « faut lui rentrer dedans ».
M. Charles Alloncle, rapporteur. Certains députés, qui n’assistent d’ailleurs pas à l’intégralité de nos travaux, ne se fixent comme objectif que de les perturber quand ils sont là : je pense à Monsieur Balanant, qui se fait pour profession de discréditer notre commission d’enquête…
M. Erwan Balanant (Dem). Ce propos est inadmissible, j’assiste à toutes les auditions. Vous ridiculisez la Représentation nationale, Monsieur Alloncle, c’est scandaleux. Vous n’avez pas à me prendre à partie, cela augure de votre comportement quand vous serez au pouvoir.
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Je suspends l’audition pendant cinq minutes !
(L’audition est suspendue de dix heures à dix heures cinq.)
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Mes chers collègues, je rappelle à chaque membre de la commission d’enquête que les Français nous regardent et que nos travaux sont très suivis. Je ne permettrai pas que des incidents comme celui qui vient de se produire contribuent à alimenter la défiance qui existe entre les Français et les politiques. Nous ne pouvons pas nous permettre de renvoyer une image lamentable de l’Assemblée nationale et des députés. Je demande donc du calme, du respect et de la dignité dans nos échanges ; sachez par ailleurs que je garantirai évidemment l’expression de l’ensemble des groupes politiques. Monsieur le rapporteur, vous avez la parole.
M. Charles Alloncle, rapporteur. J’ai été interrompu dans ma quatrième question par des députés récidivistes en la matière. Ceux-ci entravent l’action du rapporteur et nos débats : je souhaite aller au bout de mes questions, d’autant que je n’abuse pas de mon temps de parole. Tous les députés peuvent intervenir, mais chacun à son tour.
Je vous pardonne, monsieur le président, pour ces incidents, indépendants de notre volonté, à vous et à moi.
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Je vous remercie, monsieur le rapporteur. Mon rôle est de veiller à ce que vous ne soyez jamais mis en cause, pas plus qu’aucun autre député. Je ne vous interromps pas pour le plaisir, mais je n’ai pas souhaité que vos questions soient couvertes par un brouhaha. Lorsque l’on vous a qualifié hier d’intervenant régulier sur CNews, j’ai pris la parole pour demander que l’on ne vous mette pas en cause ; je n’accepte aucune attaque contre un membre de la commission.
M. Charles Alloncle, rapporteur. Je vous remercie pour ce rappel.
Madame et Messieurs de France Inter, vous avez contesté la méthode des enquêtes publiées à deux reprises par Le Figaro, lesquelles mettaient en lumière l’absence de pluralisme sur l’antenne de France Inter. Quant aux études de l’Arcom, qui semblent relativement incontestables, elles montrent que le Rassemblement national était sous-représenté au premier, au deuxième et au troisième trimestre de l’année 2023 – nous ne disposons pas de données plus récentes –.
Monsieur Corbé, vous semblez donc vous féliciter que 20 % des invités de la matinale de France Inter soient membres du Rassemblement national mais ce parti a recueilli plus de 30 % des voix lors des dernières législatives ! Les règles de l’Arcom sont précises et stipulent que pour apprécier le temps d’antenne d’un mouvement, il faut prendre en compte les sondages, le résultat des dernières élections et la représentation au Parlement. Je vous le dis avec d’autant plus d’objectivité que je ne suis pas membre de ce parti, les députés du Rassemblement national représentent plus de 30 % des membres de l’Assemblée nationale. Pourquoi ce parti souffre-t-il d’une sous-représentation chronique – et relativement assumée, à vous entendre – sur votre antenne ?
M. Philippe Corbé. La loi nous oblige à accorder 33 % du temps de parole à l’exécutif. Les deux tiers restants sont répartis en fonction du résultat des dernières élections législatives. Le Rassemblement national a, certes, recueilli un tiers des voix en 2024, mais il n’y a pas de sens à considérer qu’il devrait obtenir un tiers du temps de parole, puisque la répartition se fait non pas sur 100 % du temps mais sur 67 %.
Il est normal et naturel que le Rassemblement national soit le parti le plus invité dans la matinale depuis la dernière rentrée. En agissant ainsi, nous ne nous conformons pas seulement aux règles de l’Arcom ; nous respectons l’exigence journalistique de juste organisation du débat politique.
Je n’étais pas salarié de France Inter en 2023 mais l’Arcom avait en effet constaté une sous-représentation régulière de certains partis. Depuis mon arrivée à la tête de l’information de France Inter, le 22 avril dernier, je fournis quotidiennement des efforts pour atteindre les équilibres nécessaires.
Le hasard fait que l’analyse de l’Arcom concernant les temps de parole sur France Inter nous est parvenue pendant la suspension. En voici les termes : « L’Arcom constate une sous-exposition des écologistes, du Parti communiste français, du Parti socialiste et de l’Union des droites pour la République » – le parti dont vous êtes membre –. Depuis que je suis arrivé à France Inter, nous avons lancé beaucoup d’invitations à M. Ciotti. Ainsi, depuis la rentrée, les équipes de la matinale de France Inter et celles de M. Ciotti ont eu plus d’une vingtaine d’échanges, soit par texto, soit par téléphone, afin de convenir de la date où il serait invité. Il est semble-t-il très occupé par la campagne municipale à Nice, si bien que nous n’avons pas pu trouver une date, pour l’instant en tout cas. Je le regrette et je ne me félicite pas des résultats constatés par l’Arcom.
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Monsieur le rapporteur était l’invité de la matinale de France Inter en début de semaine. J’imagine que les députés ici présents qui appartiennent à des groupes politiques sous-représentés sur France Inter seront très heureux de venir sur votre antenne pour rééquilibrer les temps de parole.
M. Charles Alloncle, rapporteur. Monsieur Rutily, pourriez-vous nous présenter vos responsabilités chez France Inter ?
M. Bertrand Rutily, directeur des antennes et de la production de France Inter. Après que les impulsions éditoriales ont été fixées par Philippe Corbé, pour l’information, et Laurent Goumarre, pour les programmes, il me revient, en tant que directeur des antennes et de la production, de les mettre en forme. Je suis chargé de la rythmique d’antenne, de la mécanique d’antenne, de l’habillage, et de la bonne organisation de la fabrication de nos contenus radiophoniques, qu’il s’agisse de l’antenne ou de nos podcasts natifs. Les réalisateurs sont donc rattachés à ma direction.
M. Charles Alloncle, rapporteur. Le périmètre de la présente commission d’enquête inclut les entorses au principe de neutralité, les dysfonctionnements financiers et les conflits d’intérêts. Or j’ai constaté que vous avez été conseiller municipal Europe Écologie-Les Verts à Boulogne-Billancourt jusqu’en 2023.
Les millions de Français qui nous suivent constatent, depuis le début des auditions, une forme de surreprésentation de cadres de partis de gauche parmi les dirigeants de l’audiovisuel public. Tous les cabinets ministériels par lesquels le président et le directeur général de l’Arcom sont passés étaient socialistes. Le numéro 2 de France Télévisions, que nous auditionnerons juste après vous est un militant d’Europe Écologie-Les Verts, c’est même l’ancien directeur de campagne de Cécile Duflot et d’Eva Joly. Le numéro 2 de Radio France, M. Vincent Meslet, se définit comme un activiste socialiste et a reconnu dans les colonnes de Libération avoir toujours voté socialiste, à une exception près – c’était pour voter pour Europe-Écologie-Les Verts –.
Mme Sophie Taillé-Polian (EcoS). Et Madame Veil qui a travaillé pour le président Sarkozy ! Et Monsieur Tardieu, qui a été au cabinet de la ministre Christine Albanel ! Ils étaient également de gauche ?
M. Charles Alloncle, rapporteur. À l’inverse, parmi les cadres qui déterminent la ligne éditoriale des chaînes de l’audiovisuel public, nous n’en avons pas rencontré un seul qui ait exercé un mandat à droite. Comment l’expliquez-vous ? Comment conciliez-vous votre mandat de conseiller municipal Europe Écologie-Les Verts avec l’exigence d’impartialité, d’honnêteté et de pluralisme à laquelle le directeur des antennes de France Inter doit se soumettre ?
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Le rapporteur a le droit de poser les questions qu’il souhaite mais, disons que pour prolonger la question, pourquoi, si tous les cadres de France Inter sont écologistes, l’Arcom vient-elle d’indiquer une sous-exposition des écologistes sur cette radio ?
Le rapporteur a néanmoins raison sur un point : j’ai demandé que chacune des personnes auditionnées indique ses intérêts publics et privés à la commission d’enquête. Je vous demande donc solennellement de le faire, Monsieur Rutily, en indiquant notamment vos éventuels engagements politiques, conformément aux obligations prévues par la loi. Sinon, cela crée une forme de suspicion.
M. Bertrand Rutily. C’est un malentendu. J’ai en effet exercé un mandat local pendant quelques années à Boulogne-Billancourt, la commune où je réside, à l’époque où je travaillais pour Europe 1 – cela n’a d’ailleurs pas posé de problème à mon employeur de l’époque –. Toutefois, je n’ai jamais été ni encarté, ni élu Europe Écologie-Les Verts. La liste que j’ai présentée était une liste citoyenne, qui ne disposait pas du soutien de ce parti. J’ai été élu sans étiquette.
Toutefois, puisque le règlement du conseil municipal de Boulogne-Billancourt prévoyait au minimum quatre élus par groupe, que nous n’étions que deux élus issus de ma liste, et qu’il n’y avait que deux élus écologistes, nous avons décidé de constituer un groupe commun avec les élus écologistes. Ce groupe a donc été constitué pour des raisons techniques et ne correspondait pas à un engagement politique. Je n’ai donc pas cru bon de signaler cet engagement local, qui était de toute manière terminé avant que j’arrive à Radio France.
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Vous n’êtes plus élu actuellement ?
M. Bertrand Rutily. Non.
Mme Adèle Van Reeth. Monsieur le rapporteur, je ne suis pas très à l’aise avec le principe du listage des salariés selon leurs opinions politiques. Je ne suis pas responsable des embauches en dehors de la chaîne de France Inter et, lorsque j’embauche quelqu’un ou que je lui confie un temps d’antenne, je m’assure qu’il est tout à son engagement professionnel et qu’il défend comme il convient les valeurs du service public. Mon rôle n’est pas de savoir pour qui les gens qui travaillent sur cette antenne votent, ni leurs opinions politiques ; je ne sonde ni les cœurs ni les reins.
M. Charles Alloncle, rapporteur. Monsieur Rutily, vous êtes directeur des antennes de France Inter. Cette lourde charge vous impose notamment de respecter les principes d’honnêteté, d’indépendance et de pluralisme de l’information, comme le prévoit la loi Léotard de 1986.
Vous indiquez ne pas avoir d’engagement politique mais j’ai analysé votre compte Twitter, qui est public. Le 2 janvier 2022, vous tweetiez « Après avoir couru après l’extrême droite, [Valérie] Pécresse accusée de courir après l’extrême droite ». Le 19 avril 2022, vous mentionniez, à propos de Mme Le Pen, un « amateurisme érigé au rang d’art ». Le 8 janvier 2022, vous écriviez « la jeunesse emmerde le Front National ». Enfin, le 30 juin 2022, à la suite de la nomination de deux vice-présidents RN à l’Assemblée nationale – qui est conforme au règlement de l’Assemblée – vous écriviez : « Idée bizarre de confier deux vice-présidences à des ennemis de la démocratie ». Comment pouvez-vous donc prétendre ne pas avoir d’engagement politique ?
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Plus largement, madame la directrice, je note tout de même que des salariés de France Inter mentionnent leurs fonctions sur leurs comptes Twitter sans préciser qu’il s’agit d’un compte personnel et que le contenu qu’ils postent n’engage qu’eux. C’est le cas du compte de M. Rutily, qui donne l’impression d’être un compte officiel.
Le rapporteur devra proposer des mesures pour ce type de cas. Les salariés de France Inter ont le droit d’avoir des engagements politiques et citoyens et de s’exprimer à ce propos, mais pas en tant que salariés du service public.
M. Bertrand Rutily. Monsieur le rapporteur, je signale que les tweets que vous citez précèdent tous mon arrivée à Radio France. Ils ne pouvaient donc pas engager cette institution quand je les ai publiés. Par ailleurs, permettez-moi de vous dire que vous avez fait une sélection très orientée…
Quand j’étais élu local – j’ai dit que je n’avais pas d’engagement politique, en désignant par-là l’absence d’engagement partisan –, ce sont mes remarques acerbes concernant la gauche qui m’ont causé le plus de soucis, notamment avec les élus écologistes avec lesquels je siégeais. Si vous analysez mes publications dans leur totalité, elles ne sont pas spécialement orientées politiquement.
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Pourquoi mentionnez-vous vos fonctions sur votre compte Twitter, sans préciser qu’il s’agit d’un compte personnel et que son contenu n’engage que vous ?
M. Bertrand Rutily. Les tweets visés ont précédé mon arrivée à Radio France, mais c’est vrai que j’aurais pu ne pas signaler mes nouvelles fonctions sur mon compte. En tout cas, depuis mon arrivée à Radio France, le compte n’est plus actif ou, du moins, pas un seul de mes tweets ne concerne l’actualité politique !
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. En effet.
M. Charles Alloncle, rapporteur. Vous nous expliquez que votre engagement municipal n’était pas un engagement politique, que vous n’avez pas eu d’engagement politique, mais alors, pourquoi écrivez-vous que « la jeunesse emmerde le Front national » ? C’est une forme d’engagement politique parfaitement assumée et décomplexée.
Vous êtes responsable de la chaîne France Inter, qui est l’une des plus écoutées en France. Estimez-vous que l’UDR et les députés du Rassemblement national ici présents sont des ennemis de la démocratie ?
M. Bertrand Rutily. Comme je l’ai indiqué, je suis directeur des antennes et de la production, c’est-à-dire que je n’ai pas de responsabilité éditoriale. Mes convictions personnelles n’ont pas de rapport avec mes fonctions. Vous pouvez croire à mon intégrité professionnelle : l’opinion que je peux avoir des uns ou des autres n’a jamais eu d’influence sur mon travail.
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Même si vous n’avez pas de responsabilité éditoriale, même si vous n’avez pas tweeté depuis votre arrivée à France Inter, je pense que les salariés de l’audiovisuel public, quand ils s’expriment sur les réseaux sociaux, devraient le faire en tant que citoyen, en présentant leur compte comme un compte personnel, qui n’engage qu’eux. De telles précautions permettraient d’éviter toute suspicion à l’avenir.
M. Charles Alloncle, rapporteur. Alors que nous avons déjà mené 20 % des auditions prévues, je m’étonne qu’aucun des responsables de l’audiovisuel public n’ait partagé de convictions de droite sur ses réseaux sociaux, à titre personnel. Vous partagez tous des convictions de gauche, que ce soient celles du Parti socialiste, d’Europe Écologie-Les Verts, ou de l’extrême gauche. Je ne dispose d’aucun contre-exemple !
Le 23 juin 2024, à une semaine du premier tour des élections législatives, en pleine campagne officielle, alors que l’ensemble des candidats et des groupes étaient soumis à une stricte égalité de temps de parole, pas moins de dix chroniqueurs de France Inter ont chanté à l’antenne ce qu’ils appelaient « la chanson des gauchos », dont les paroles vont ainsi « Car demain si c’est Bardella / C’est fini pour moi, fini pour toi / Il y a encore un peu d’espoir / si l’on se rend à l’isoloir / Pour glisser un bulletin dans l’urne / Contre la vague, la vague brune/ […] Ils osent nous annoncer que la France revient / En se gardant de dire que c’est la France de Pétain ». Cette même chanson qualifiait de racistes les employés du groupe Bolloré. Tant pis pour les fausses notes et le manque d’humour… Comment expliquer qu’à une semaine des élections législatives, une dizaine de chroniqueurs de l’une des radios les plus écoutées du service public commettent un tel plaidoyer anti-Rassemblement National ? Votre directeur évoquait des convictions personnelles, mais enfin…
Mme Adèle Van Reeth. Monsieur le rapporteur, vous avez affirmé n’avoir jamais rencontré de salarié de l’audiovisuel public qui ne votait pas à gauche. Je ne sais pas sur quoi vous vous fondez. Je vous invite à rencontrer d’autres personnes au sein de la chaîne, pour dézoomer votre point de vue et passer ainsi de quelques cas particuliers à une vision plus générale.
Par ailleurs, je ne sais pas ce qui vous permet de penser que vous connaissez les votes de M. Philippe Corbé, M. Laurent Goumarre ou les miens... Ces insinuations ne sont pas les bienvenues et je vous propose d’en rester aux faits, conformément à l’objet de cette commission d’enquête.
Enfin, ne mélangeons pas les différents profils qui s’expriment à l’antenne. Les propos de certains humoristes sembleront conforter votre conviction que la ligne éditoriale de France Inter est trop à gauche ; d’autres la contrediraient. Pour formuler les conclusions les plus impartiales et objectives possibles, je vous propose de regarder l’ensemble des contenus diffusés sur France Inter au cours de la totalité d’une saison.
Enfin, au vu de la date que vous mentionnez, je pense que vous faites référence à une chanson qui est passée à l’antenne à l’occasion de la dernière édition d’une émission humoristique qui avait lieu en public, « Le grand dimanche soir », à laquelle participait Guillaume Meurice. Nous sommes déjà revenus sur cet épisode. Cette émission s’inscrivait dans un registre humoristique, en jouant sur les degrés. Les intervenants y maniaient toutes les formes d’humour, noir ou non, y compris sous forme de chanson. Ils s’inscrivaient ainsi dans une tradition française ancienne de chansonniers. D’une telle chanson, qui n’a représenté que quelques minutes de temps d’antenne, vous ne pouvez pas déduire la ligne éditoriale de France Inter !
M. Charles Alloncle, rapporteur. Madame la directrice, vous m’accusez d’être partial ou de travestir les faits, mais le directeur des antennes de France Inter indique sur son compte Twitter…
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Avant d’être salarié de France Inter, il l’a précisé !
M. Charles Alloncle, rapporteur. …qu’il trouve bizarre de confier des vice-présidences de l’Assemblée à des élus du RN et que la jeunesse emmerde le Front national. J’ai étudié l’ensemble de vos comptes Twitter, sans trouver un seul tweet favorable à la droite. Quand j’ai constaté des entorses au principe de pluralisme, c’était toujours en faveur d’un candidat de gauche ou alors c’étaient des attaques contre la droite et le Rassemblement national.
Selon vous, la chronique que j’évoquais, et qui a été diffusée à une semaine du premier tour des élections législatives de 2024, s’inscrit dans la tradition française des chansonniers. Mais bizarrement, aucun chroniqueur n’invoque cette tradition pour appeler à faire barrage à Jean-Luc Mélenchon ou à la gauche. Je vous mets au défi de me montrer le contraire.
Par ailleurs, le 28 mars 2024, lors d’un débat organisé par Médiapart intitulé « Comment lutter contre l’extrême droite ? », l’une des chroniqueuses qui a son rond de serviette chez vous, Mme Mahaut Drama a incité les activistes d’ultragauche à prendre les armes et à mener une « révolution » en cas de victoire de Marine Le Pen. Vous me conseillez d’en rester aux faits, très bien : les faits sont très graves ! Comment qualifiez-vous ce dérapage ? Ne donnez-vous pas une tribune à des personnes qui n’ont que faire des obligations de neutralité, d’impartialité et d’indépendance du service public ?
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Je rappelle aux députés qu’ils peuvent saisir l’Arcom, s’ils considèrent que des propos ne respectent pas les exigences d’indépendance, d’honnêteté et de pluralisme. Il m’est arrivé de le faire à plusieurs reprises mais je ne suis pas certain que ce soit le cas de beaucoup de députés, alors qu’il existe d’autres outils que la présente commission d’enquête. L’Arcom est le gendarme de l’audiovisuel public, mais pour qu’elle puisse se prononcer, il faut la saisir.
Mme Adèle Van Reeth. Monsieur le rapporteur, je ne vous accuse de rien. Je me contente de répondre à vos questions. Par ailleurs, je ne partage pas votre constat. Prenons acte du fait que ni Philippe Corbé, ni Laurent Goumarre, ni moi-même n’avons utilisé nos comptes Twitter pour quelque expression politique que ce soit, en faveur de la gauche ou de la droite. C’est d’ailleurs bien normal. Votre propos est donc pour le moins étonnant.
Je le répète : en tant que dirigeants d’une radio publique, nous n’avons pas vocation à faire de la politique, de l’idéologie ou de la morale.
Quant aux propos de Mahaut Drama que vous mentionnez, ils n’ont pas été tenus à l’antenne. Or je ne suis pas garante des propos que tiennent les chroniqueurs en dehors des quelques minutes de temps d’antenne qui leur sont dévolus. Mon travail est de faire en sorte que les propos tenus à l’antenne soient fidèles aux valeurs de service public. Chacun des humoristes qui prennent la parole à l’antenne dispose d’une liberté d’expression totale, dans le respect de la loi, et le sait.
Si la question est de savoir si France Inter appelle à la violence, à prendre les armes, la réponse est évidemment non.
M. Charles Alloncle, rapporteur. J’ai du mal à admettre que vous ne jugiez vos chroniqueurs que sur les propos qu’ils tiennent à l’antenne. Mahaut Drama est une chroniqueuse régulière de France Inter. Le 28 mars 2024, elle a publiquement appelé à prendre les armes et à mener une révolution en cas de victoire de Marine Le Pen. Ses propos n’ont été ni déformés, ni tronqués. Or, malgré leur gravité, vous continuez à l’inviter systématiquement.
Si demain je tenais des propos complotistes, pénalement répréhensibles, je ne pense pas que vous m’inviteriez sur les antennes de France Inter – et ce refus serait tout à votre honneur –.
Le 26 novembre, dans sa chronique pour l’émission « Zoom zoom zen », Jessé expliquait que « la mixophobie, c’est une peur de blancs », et, s’adressant à un personnage imaginaire de femme blanche nommée Karen, lui expliquait qu’elle mériterait de « prendre sa pétée avec un Antillais ». Trouvez-vous drôle et convenable qu’un humoriste appelle à des viols, à des violences contre des femmes, sous prétexte qu’elles sont blanches ?
Mme Adèle Van Reeth. Ne mélangeons pas tout : Mahaut Drama est une chroniqueuse, c’est-à-dire qu’elle a des rendez-vous réguliers à l’antenne. C’est un statut très différent de celui des invités, à qui nous choisissons de donner la parole par souci de refléter les différentes opinions qui traversent le pays.
Je rappelle que les propos de Mahaut Drama que vous citez n’ont pas été tenus à l’antenne. En outre, en zoomant sur une chronique, qui ne représente que trois minutes sur dix mille minutes de programme par semaine, vous créez un effet d’optique qui me semble délétère.
Enfin, rappelons que le registre de l’humour implique une tonalité différente de celui de l’information ou de la culture. Nous ne pouvons pas analyser les propos d’un humoriste avec les mêmes critères que ceux utilisés pour un producteur ou un journaliste.
M. Laurent Goumarre, directeur des programmes de France Inter. Monsieur le rapporteur, l’humoriste que vous citez ne vous a pas fait rire ; mais personne n’est obligé de rire aux mêmes blagues que les autres. L’humour peut rassembler mais aussi provoquer. L’outrance et la caricature des propos appartiennent à l’histoire de l’humour – songeons aux caricatures de Daumier – et font partie de la liberté d’expression, que nous nous devons de défendre sur le service public.
L’irrévérence et la provocation ont tout à fait leur place sur le service public. La seule limite qu’on peut leur opposer est celle du droit.
M. Charles Alloncle, rapporteur. Face à un appel au viol et aux violences contre les femmes, j’ai vraiment du mal à comprendre que vous vous réfugiiez derrière l’histoire de l’humour, en appelant à sanctifier ou à sanctuariser l’irrévérence sur les antennes de France Inter. Quand un humoriste explique que des femmes blanches doivent prendre leur « pétée » avec un Antillais, est-ce vraiment de l’humour, de l’irrévérence ? N’est-ce pas tout simplement la culture du viol ? Honnêtement, qu’en pensez-vous ?
M. Laurent Goumarre. En tant que directeur des programmes, mon rôle est de donner la parole à une profusion d’humoristes, quels que soient leur âge, leur sexe et leurs opinions. Cette pluralité s’exprime à l’antenne, avec des humoristes de toutes les générations. Certains choisissent un humour traditionnel, du côté de l’absurde, tels que David Castello-Lopes ; d’autres sont du côté de la politique, telles que Charline Vanhoenacker ou Sophia Aram ; d’autres s’appuient sur des personnages, comme Thomas Poitevin, qui incarne une médiatrice de France Inter ; d’autres travaillent les sujets de société, comme Jessé. Si vous connaissiez son parcours, vous sauriez que c’est le chroniqueur le plus enclin à dénoncer la culture du viol et les violences faites aux femmes.
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Le droit à l’humour est un principe fondamental, qui a été consacré à plusieurs reprises par la jurisprudence du Conseil d’État. Aucun humoriste, dans notre pays, n’a été condamné pour des propos tenus dans le cadre de sketches ou de chroniques humoristiques. Dieudonné, par exemple, n’a jamais été condamné pour des propos tenus en tant qu’humoriste.
Si les membres de cette commission contestent ce cadre juridique clair, il leur faut changer la loi. Jusqu’à preuve du contraire, le droit à l’humour est absolu, dans notre pays.
Ensuite, il ne me semble pas opportun d’appeler aux armes en cas de victoire d’une candidate à la présidentielle. Mais cela n’a pas été dit à l’antenne.
Oui, les humoristes ont un droit absolu à l’humour et ils peuvent servir leurs convictions, porter des thématiques, des lignes particulières mais, implicitement, la question du rapporteur portait sur le pluralisme : comment élargir la palette de tonalités et de sensibilités humoristiques représentées à l’antenne ? C’est un combat plus intéressant que la condamnation de sketches précis.
Je donne maintenant la parole aux députés présents.
Mme Caroline Parmentier (RN). En juin 2024, en pleine période d’élections législatives, Charline Vanhoenacker organisait une émission d’une heure sur France Inter, dans « Le grand dimanche soir », annonçant : « l’extrême droite va peut-être gagner, on va faire une émission entièrement anti-extrême droite ce soir ». Rappelons que, comme elle le raconte dans Le Monde du 12 juillet 2024, elle avait conseillé à Guillaume Meurice de ne pas exprimer de regrets après sa phrase très choquante sur Netanyahou – ce qui constitue, à vous entendre, une marque de déloyauté –.
Charline Vanhoenacker a toujours une chronique matinale et une émission le samedi sur France Inter, auxquelles s’ajoutent les publications très engagées à gauche qu’elle poste sur les réseaux sociaux en utilisant le logo de la radio. Elle est également productrice. Tout cela, c’est de l’humour, me direz-vous ! Voilà douze ans que Charline Vanhoenacker et sa bande pratiquent l’humour à sens unique, l’humour à gauche toute, sur France Inter.
Seulement, voici ce que Charline Vanhoenacker déclarait dans Le Monde : « France Inter, parce qu’elle est la première radio de France, est aujourd’hui un lieu de pouvoir. J’ai décidé de résister de l’intérieur. […] Au moment où l’Assemblée nationale compte plus de 140 députés RN, j’ai d’autant plus envie de prendre le micro. La direction m’a donné carte blanche. » Est-ce de l’humour ou du militantisme politique payé avec les impôts des Français ? Lui avez-vous effectivement donné carte blanche ?
Mme Adèle Van Reeth. Les humoristes qui s’expriment sur France Inter savent qu’ils ont une liberté d’expression totale, dans la limite du respect du droit. Cela s’applique à tous les humoristes : il ne s’agit pas d’une carte blanche que j’aurais donnée en particulier à Mme Charline Vanhoenacker dans ce contexte, mais de la liberté d’expression dont elle dispose chaque jour à l’antenne, comme tous les autres humoristes. Nous sommes garants de cette liberté, qui me semble indispensable dans la société actuelle.
M. Laurent Goumarre. Cela fait en effet douze ans que Charline Vanhoenacker est à France Inter. Elle est devenue une figure emblématique de la satire politique et bénéficie d’une liberté de parole garantie par le CSA (Conseil supérieur de l’audiovisuel) lui-même, qui, à l’époque, avait estimé que « les propos tenus ne peuvent être regardés comme excédant les limites de la liberté d’expression ».
Comme vous le rappelez également, Charline Vanhoenacker intervient depuis 2024 comme chroniqueuse dans la matinale, à 9 h 46 – son billet s’intitule « Charline explose les faits » –, et elle anime, en tant qu’humoriste et journaliste, l’émission « Bistroscopie », qui passe à 19 h 17 le week-end. L’exemple de « Bistroscopie » est intéressant parce qu’il montre comment elle assure la variété, la pluralité des intervenants depuis la rentrée.
Mme Caroline Parmentier (RN). Comment réagissez-vous à ses propos militants dans Le Monde ?
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Monsieur Goumarre, je vous invite à répondre précisément à la question de Madame Parmentier : si l’humour est un droit absolu, quel est votre point de vue sur le fait qu’une humoriste s’exprime aussi sur les réseaux sociaux ou dans les médias ?
M. Laurent Goumarre. En tant que directeur des programmes, ce qui m’importe, ce à quoi je suis vigilant, ce sont les propos tenus à l’antenne, et non à l’extérieur. Une humoriste, un artiste – qui que ce soit, en fait – a le droit d’avoir des convictions citoyennes.
Mme Céline Calvez (EPR). Madame la directrice, vous avez fait l’éloge de la nuance et de la discussion comme moyens de résister à la polarisation. Cette commission d’enquête illustre parfaitement combien nous en avons besoin. Je regrette que nous en venions, au fil de ses différents soubresauts, à alimenter cette polarisation.
Le rapporteur se désole de ne pas entendre de membres de l’audiovisuel public classés à droite. D’abord, pourquoi raisonner systématiquement en ces termes ? Ensuite, peut-être faut-il inverser le raisonnement : ne pourrait-on pas en conclure que les personnes de droite ne s’engagent pas assez dans l’audiovisuel public et au service du public ? Par ailleurs, on s’attache à disséquer quelques exemples, alors que 10 000 minutes de programmes sont diffusées chaque semaine. Peut-être faudrait-il se concentrer sur le système plutôt que sur des détails.
Vous avez souligné combien il pouvait être difficile d’être pluraliste quand certains invités refusent de s’exprimer – M. Corbé a évoqué le cas d’Éric Ciotti –. Parmi les voix qu’on entend sur France Inter, il y a aussi celles du public. Combien de temps d’antenne consacrez-vous à l’expression des auditeurs et des auditrices ? Dans quelle mesure leurs prises de parole sont-elles comptabilisées comme contribuant au pluralisme ?
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Avant d’entendre la réponse des intervenants, pouvez-vous rappeler vos intérêts dans l’audiovisuel public ?
Mme Céline Calvez (EPR). Oui, bien sûr Monsieur le Président : j’ai siégé au conseil d’administration de Radio France de 2017 à 2022, en tant que représentante de l’Assemblée nationale.
Mme Adèle Van Reeth. Vous avez raison : l’interactivité – le fait que les auditeurs puissent participer directement à l’antenne en appelant, en envoyant un message ou en allant sur les réseaux sociaux – est une des caractéristiques les plus fortes de France Inter. Nous investissons encore plus cette dimension puisque, désormais, l’émission « Grand bien vous fasse ! », diffusée de 10 h à 11 h, repose presque intégralement sur l’interactivité, en permettant aux auditeurs de poser des questions au spécialiste en studio ce jour-là.
Je laisserai Philippe Corbé présenter le processus qui conduit à la diffusion de la question d’un auditeur à l’antenne – on peut effectivement se demander comment les questions sont filtrées, si ceux qui les posent sont choisis, comment les processus de validation opèrent – mais pour vous répondre, je précise que les auditeurs peuvent intervenir dans le grand entretien de 8 h 20 pendant la matinale, dans « Grand bien vous fasse ! », dans le 13/14 et dans « Le téléphone sonne ». Dans beaucoup d’autres émissions, notamment « Zoom zoom zen », ils peuvent laisser des messages qui sont ensuite relayés à l’antenne.
J’y vois là un atout à notre disposition pour être encore plus proches de nos auditeurs et relayer la diversité des opinions, des profils et des goûts des Français qui nous écoutent.
M. Philippe Corbé. Un des membres de la commission d’enquête, Philippe Ballard, a raconté que son premier métier a été de travailler pour « Le téléphone sonne » de France Inter, où il s’occupait du standard. Il y a d’ailleurs participé comme invité voilà quelques semaines…
La sélection des appels d’auditeurs, notamment dans la matinale, le 13/14 et « Le téléphone sonne », est un choix journalistique. Nous recevons parfois quelques appels, parfois des dizaines – il y en avait par exemple beaucoup hier à l’intention du président de la FNSEA (Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles) –. Ce n’est pas une antenne ouverte : nous choisissons la question qui nous semble la plus pertinente. Parfois, nous faisons en sorte que la remarque retenue introduise une nuance par rapport à ce qui est dit par l’invité ou à ce qui a été développé par ailleurs. D’une certaine manière, en permettant ainsi aux auditeurs d’intervenir, nous ouvrons les fenêtres, nous enrichissons l’antenne. C’est pour cela que nous sommes très fiers de le faire tous les jours – et depuis des décennies, dans le cas de « Le téléphone sonne » – et que nous avons décidé d’y consacrer une plus large place dans la matinale, notamment dans le grand entretien, en prenant davantage d’appels, plus tôt dans l’émission. Parmi les meilleurs moments des entretiens politiques réalisés ces dernières semaines figurent des échanges entre les auditeurs et les invités ; j’en ai mentionné un qui concernait Marine Le Pen, mais je pourrais en citer d’autres.
Mme Sophie Taillé-Polian (EcoS). Je redoutais que cette commission d’enquête ne soit pas consacrée à l’audiovisuel public, mais dirigée contre lui. Les faits me donnent clairement raison... C’est la raison pour laquelle je m’étais opposée à ce que le groupe UDR utilise ainsi son droit de tirage, malgré la grande attention que je porte au respect des droits de l’opposition. Je le répète : nous, députés, par définition éminemment partisans et partiaux, ne sommes pas en mesure de juger de l’impartialité du service public de l’audiovisuel. Les questions très nombreuses et chronophages du rapporteur le démontrent puisqu’elles sont totalement partiales.
Mme Caroline Parmentier (RN). Mais non, enfin !
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Peut-être n’est-il pas utile que vous passiez une minute à commenter les propos du rapporteur, chère collègue. Ne nous mettons pas en cause mutuellement.
M. Charles Alloncle, rapporteur. Quelle est votre question, que nous puissions avancer ?
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Poursuivez, madame la députée. Je suis sûr qu’au vu de votre connaissance fine de l’audiovisuel public, vous avez de nombreuses questions à poser. Nous aimerions les entendre.
Mme Sophie Taillé-Polian (EcoS). Pardon, mais il est profondément choquant d’entendre le rapporteur expliquer qu’il a épluché les fils Twitter des uns et des autres pour voir s’ils avaient ou non posté des messages de droite !
Madame Van Reeth, ces dernières années, plus que par le passé, les annonces des grilles des programmes ont suscité des polémiques. Comment faire pour que ces choix de programmation fassent l’objet d’une plus grande concertation avec les salariés et avec les usagers, afin que les évolutions éditoriales, à défaut d’être consensuelles – car il est normal que le débat provoque autre chose qu’un consensus mou –, créent moins de polémiques ?
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Je rappelle que cette commission d’enquête n’est pas dirigée contre l’audiovisuel public !
Mme Sophie Taillé-Polian (EcoS). Si, elle l’est ! Je le regrette, mais c’est ainsi.
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Chacun ici se fait l’écho des questions que se posent légitimement les Français – la preuve en est que vous en avez vous-même posé une sur la grille des programmes et les choix éditoriaux –.
Mme Sophie Taillé-Polian (EcoS). J’ai pu m’exprimer deux minutes, quand le rapporteur l’a fait pendant plus d’une heure ! J’ai parfaitement le droit de donner mon avis sur le déroulement de la commission.
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. J’ai quant à moi le droit de dire que la commission que je préside n’est pas dirigée contre l’audiovisuel public. Elle relaye simplement les questions des Français.
Mme Adèle Van Reeth. Merci pour cette question qui me tient particulièrement à cœur. En effet, lorsqu’on dirige une radio, il est de sa responsabilité de faire en sorte que l’offre éditoriale s’adapte aux évolutions de la société, donc de faire évoluer la grille des programmes en créant de nouveaux rendez-vous, en donnant la parole à des personnes qui n’étaient pas forcément à l’antenne auparavant et qui peuvent incarner une partie de la société qui n’était pas assez représentée.
En même temps, il est tout autant de ma responsabilité de faire en sorte que ces choix suscitent l’adhésion des équipes, donc qu’ils soient présentés avec pédagogie, de façon suffisamment anticipée et en étant assortis d’explications qui facilitent leur accueil et permettent que la saison se déroule le mieux possible. J’y suis très attentive. Dans la mesure du possible, j’y associe les équipes et j’essaie d’annoncer les changements directement auprès des salariés. Malheureusement, nous sommes, au moment d’annoncer nos choix, tenus à de multiples contraintes. Très souvent, les décisions sont alors déjà connues de journalistes médias qui veulent sortir l’information avant nous, si bien que s’opère une sorte de course contre la montre que nous perdons souvent, je le reconnais très humblement. Cela contribue à tendre les équipes en interne, je le comprends tout à fait.
Je n’ai pas encore trouvé la solution pour faire en sorte que les personnes qui connaissent les changements à venir n’en parlent pas – car c’est souvent par bouche-à-oreille que l’information tombe dans les mains d’un journaliste externe spécialisé dans les médias, qui n’attend que cela pour pouvoir révéler un scoop. Cette situation a très souvent contribué à tendre les équipes en interne.
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Sans vouloir polémiquer, je ne peux pas laisser dire que le rapporteur monopolise la parole.
Mme Sophie Taillé-Polian (EcoS). Je n’ai pas dit cela : j’ai dit qu’il était partial, ce qui, pour une commission d’enquête censée se pencher sur la neutralité de l’audiovisuel public, est pour le moins cocasse…
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Deux groupes de gauche ne sont pas représentés aujourd’hui. S’ils l’avaient été, je leur aurais bien volontiers donné la parole, ce qui aurait permis de renforcer encore davantage le caractère pluraliste de nos travaux. Si nos collègues Socialistes et de la Gauche démocrate et républicaine nous écoutent, ils sont les bienvenus.
Mme Sophie Taillé-Polian (EcoS). Peut-être devriez-vous vous demander pourquoi ils ne viennent pas…
Mme Ersilia Soudais (LFI-NFP). Madame la directrice, vous l’avez reconnu vous-même, France Inter a perdu 500 000 auditeurs en un an. Vous avez relativisé ce chiffre mais, un an avant sa révélation, vous subissiez une motion de défiance dans laquelle vos salariés évoquaient une confusion éditoriale, un management brutal, la crainte que la radio perde son âme et l’impossibilité de vous faire confiance pour continuer à la diriger.
En parallèle, une véritable purge idéologique sévissait à France Inter avec le licenciement de Guillaume Meurice puis la suppression de l’émission de Charline Vanhoenacker, qui a d’ailleurs déclaré à l’occasion du dernier numéro : « On s’y attendait tous : depuis deux mois, on perd un chroniqueur par semaine. »
Vous aviez aussi braqué la rédaction en mettant à l’écart le chef du service politique au profit de Patrick Cohen, qui avait repris l’édito politique de la matinale. Depuis, il y a eu l’affaire Cohen-Legrand. Pourtant, Patrick Cohen est toujours là ! On nous a expliqué que c’était parce qu’il n’avait pas pris la parole pendant les échanges filmés à son insu, mais il était bien présent. Or qui ne dit mot consent. Vous avez continué sur votre lancée en confiant la présentation de la matinale à Benjamin Duhamel, qui n’a que des éléments de langage pour évoquer tout ce qui se rapproche de la gauche.
Vous vous défendez en assurant que toute accusation idéologique ne repose sur aucun fait. Dans ce cas, comment expliquez-vous cette purge et la défiance des salariés ? Pourquoi préférez-vous des émissions réactionnaires réalisant de faibles audiences à des émissions de gauche à succès ?
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Je reconnais bien là l’esprit de modération, de nuance et de finesse qui vous caractérise – je le dis avec le plus grand respect – .
Mme Adèle Van Reeth. Votre question ouvre beaucoup de sujets, que je n’aurai pas le temps de tous traiter.
La motion de défiance que vous évoquez n’a rien à voir avec les audiences, puisqu’il n’y avait aucune baisse particulière à ce moment-là. Ce n’est pas non plus à cette occasion que les salariés se sont interrogés sur la ligne éditoriale : ils l’ont fait dans un autre texte, un peu plus tard. La motion de défiance m’a été adressée au mois de juillet 2024, à la toute fin de la saison, à l’issue de la crise survenue autour de Guillaume Meurice, qui avait créé un contexte particulièrement éprouvant pour tous les salariés. Ce qui m’a été reproché ne fut pas tant le choix de Patrick Cohen que le fait d’en avoir informé Yaël Goosz, alors chef du service politique et auteur de l’édito politique, très tardivement. Cela, je ne peux pas le contester. Je l’ai d’ailleurs reconnu et je suis allée devant la rédaction pour lui en faire part. J’y suis retournée après l’été pour dire aux salariés que je m’y étais sans doute mal prise en annonçant cette décision aussi tard. Il faut savoir reconnaître ses torts ; la méthode aurait en effet pu être différente.
Je précise par ailleurs que Yaël Goosz est toujours salarié de France Inter et qu’il y a toujours un édito politique, à 6 h 45.
Quant aux accusations idéologiques, je rappelle, comme je l’ai fait à plusieurs reprises ce matin, que ce n’est pas mon rôle que de donner une ligne politique, idéologique ou morale à France Inter. Les décisions que je prends ne sont jamais dictées par l’idéologie, la politique ou la morale, mais par un souci éditorial tenant compte des contraintes budgétaires. Les personnes dont j’arrête un rendez-vous se voient toujours expliquer les raisons de cette décision. Jusqu’à présent, et je doute que cela change à l’avenir, je n’ai jamais avancé un motif politique pour faire évoluer un rendez-vous ou le remplacer par un autre.
M. Erwan Balanant (Dem). Pour ma part, je n’ai d’autre intérêt à déclarer que la fierté de vivre dans un pays où existe une telle radio ! Je le dis en tant que petit garçon de la province où, à la maison, mes parents écoutaient France Inter tous les jours, que ce soit « Le téléphone sonne » ou les matchs de football commentés par Jacques Vendroux. Je suis un enfant de la radio et nous sommes des millions à pouvoir être fiers de cet outil et de son histoire forte, qui a formé notre pays dès la Seconde guerre mondiale, puis avec la création de la Maison de la Radio. « Le téléphone sonne », « La tête au carré », les « Black sessions » de Lenoir, « Allô Macha » sont autant de grands moments de l’histoire française. Je suis fier qu’il existe une radio d’une telle puissance en France !
Pour que cela continue, il faut effectivement savoir se poser des questions. C’est ce que nous faisons.
Comment vous organisez-vous face à l’intelligence artificielle (IA) et à la possibilité désormais ouverte à tous de créer de fausses informations très rapidement ?
Enfin, pour revenir sur la force des programmes de Radio France, j’encourage M. Alloncle à écouter un formidable numéro de « Concordance des temps » consacré au maccarthysme et à la façon dont cette volonté de mener une chasse aux sorcières s’est transformée en fiasco idéologique et historique.
Mme Adèle Van Reeth. Je partage le constat selon lequel la préservation d’un audiovisuel public fort est toujours le signe d’une démocratie en bonne santé.
Sur l’intelligence artificielle, qui mériterait presque toute une journée d’échanges, je laisserai la parole à Philippe Corbé mais c’est effectivement un point très délicat, car il n’est pas question que la machine se substitue à l’humain, surtout quand on fabrique de l’information. Nous y avons parfois recours pour aider les personnes qui travaillent sur le numérique ou pour faire du traitement de texte mais l’IA ne se substitue à aucun moment à un producteur ou à un journaliste.
M. Philippe Corbé. L’IA est en effet une préoccupation quotidienne qui nourrit des discussions permanentes, pour des raisons techniques et technologiques, mais aussi éditoriales. Nous y travaillons au sein de Radio France sous la responsabilité de la direction de l’information ; nous échangeons aussi avec nos partenaires, notamment les radios de l’audiovisuel public européen, sur les différentes pratiques ou tentatives qui peuvent exister. Par exemple, nous ne sommes pas prêts à aller aussi loin que la Radio suisse, tandis que nos échanges avec la BBC ou la RAI montrent que nous sommes confrontés à des problèmes similaires.
Nous ne voulons pas utiliser l’IA pour produire de l’information : ce n’est pas le cas aujourd’hui et ce ne le sera pas demain. En revanche, il serait idiot de ne pas réfléchir aux outils que nous pourrions mobiliser pour rassembler de l’information, notamment pour exploiter notre fonds d’archives. Vous indiquez avoir beaucoup écouté Radio France quand vous étiez jeune. Étant fils de routier, j’ai moi aussi beaucoup écouté la radio avec mon père quand j’étais petit... À titre d’exemple, nous avons décidé de consacrer une chronique à l’histoire des routiers et à leur sociabilité. Grâce à l’IA, nous avons pu retrouver dans notre fonds d’archives des documents très variés – des appels d’auditeurs routiers, des reportages –. Certains remontaient à plusieurs décennies, d’autres étaient beaucoup plus récents, comme ce portrait, diffusé dans la matinale il y a trois mois, d’un routier qui racontait que la radio était la voix qui l’accompagnait tout au long des cinq à sept départements qu’il traversait chaque jour.
Voilà, concrètement, à quoi sert l’IA. N’imaginez pas qu’elle puisse produire demain un bulletin d’information sur France Inter.
Mme Caroline Yadan (EPR). Vous l’avez rappelé : une chaîne de radio publique telle que France Inter se doit de faire montre d’objectivité dans le traitement de l’information et dans l’exercice de la liberté d’expression, tout en respectant la diversité.
Mme Nora Hamadi est actuellement chargée de la revue de presse sur votre antenne. Or cette journaliste a, deux semaines seulement après le pogrom du 7 octobre 2023, publié un tweet directement lié à France Inter, élogieux et militant en soutien à Rima Hassan, accompagné d’un poing levé. Ce soutien a été réitéré à de nombreuses reprises sur les réseaux sociaux lors de plusieurs événements publics au cours desquels elle a offert une visibilité médiatique à celle qui est devenue la porte-parole du Hamas au Parlement européen.
Ces faits posent une question simple : comment garantir l’équilibre et l’impartialité d’une revue de presse quotidienne quand celle qui l’assure revendique vouloir mener une guerre culturelle, assume des positions aussi radicales, et affiche un soutien aussi affirmé à une personnalité qui fait l’objet de multiples poursuites pour apologie du terrorisme, incitation à la haine et antisémitisme ? Son rôle de responsable de la revue de presse sur France Inter est-il compatible avec l’exigence de neutralité du service public ?
M. Philippe Corbé. Nora Hamadi ne travaille pour France Inter que depuis la fin de l’été 2025 ; jusqu’alors, elle officiait sur France Culture. Elle a travaillé pendant plusieurs années pour Arte où elle présentait des émissions sur les questions européennes. Je dois aussi préciser, puisque j’ai été directeur de la rédaction de BFMTV, qu’elle participait régulièrement à des débats sur cette chaîne, en y étant rémunérée. C’est parce que je connais Nora Hamadi et que c’est une personnalité singulière que j’ai justement choisi de lui proposer d’assurer la revue de presse sur France Inter.
Le tweet en question, que j’ai découvert il y a quelques semaines, est daté du 28 octobre 2023 – effectivement, quelques semaines après le pogrom du 7 octobre –. Il s’agit en fait du retweet d’un portrait de Rima Hassan publié dans un quotidien, accompagné d’un « émoji ». À cette date, Rima Hassan n’était ni députée européenne, ni candidate aux élections européennes, et n’était pas associée à un quelconque parti politique. Il n’était d’ailleurs pas fait mention, dans ce portrait que j’ai relu récemment, d’une quelconque affiliation politique : c’était le portrait d’une avocate franco-palestinienne, faisant état de son regard sur la situation au Proche-Orient. Ce tweet ne fait donc aucunement de Nora Hamadi le soutien d’un parti politique ou la tenante de telle ou telle position politique concernant le Proche-Orient.
Le traitement de sujets aussi complexes dans la revue de presse ne nous pose pas de problème. J’ai relu l’ensemble des chroniques de Nora Hamadi depuis qu’elle a commencé sur France Inter. Les journaux qu’elle cite le plus sont – et dans cet ordre – Le Monde, Le Figaro et Le Parisien-Aujourd’hui en France, ce qui correspond à la diffusion de la presse nationale. Viennent ensuite La Voix du Nord, Ouest-France, La Dépêche du Midi, La Provence, Libération, Le Télégramme, Sud-Ouest et Les Dernières Nouvelles d’Alsace.
M. Charles Alloncle, rapporteur. J’ai moi aussi été particulièrement choqué que vous chargiez Mme Hamadi de la revue de presse sur France Inter. Il s’agit d’un exercice parfaitement objectif, consistant à sélectionner différents articles pour donner chaque matin aux auditeurs un point de vue relativement complet sur l’actualité et les faits de société qu’elle dessine.
Or plusieurs éléments montrent que Mme Nora Hamadi n’est pas objective. Le premier est effectivement le retweet évoqué par ma collègue, qu’on peut lire comme un soutien à la cause palestinienne mais aussi, de façon déguisée, comme un soutien à celle du Hamas. Ce tweet a scandalisé des millions de Français. Mme Hamadi s’est aussi vautrée dans une participation au harcèlement en ligne visant l’imam de Drancy, M. Chalghoumi. Des articles parus à ce sujet font état de plusieurs dizaines de tweets !
Lors de sa première revue de presse sur vos antennes, elle a certes cité un certain nombre de médias mais elle a parlé essentiellement du conflit à Gaza, en mentionnant notamment des journaux parfaitement partisans et partiaux, comme Libération et le quotidien communiste L’Humanité. J’ai l’impression qu’elle sélectionne en grande partie des journaux comme Médiapart, Le Nouvel Obs, Libération et même StreetPress.
Pourquoi avoir confié à cette personne l’exercice si difficile de la revue de presse, qui ne devrait souffrir d’aucune contestation en matière d’impartialité ?
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Plus largement, et sans m’en tenir au cas de Madame Hamadi, comment garantir l’impartialité d’une revue de presse ? Contrairement au rapporteur, il me semble en effet qu’elle apporte nécessairement un regard subjectif sur l’actualité puisqu’elle impose de faire un tri parmi les articles et analyses publiés chaque jour.
M. Philippe Corbé. Vous avez raison : la revue de presse est un exercice délicat, difficile et très particulier. Ce n’est pas un « compte rendu ChatGPT » de l’ensemble des titres parus dans la presse, mais un regard. Nous avons d’ailleurs voulu clarifier ce point auprès de nos auditeurs en cette rentrée, en intitulant la rubrique « Dans l’œil de Nora Hamadi », afin de souligner que nous chargions une personnalité – en l’occurrence, Nora Hamadi, mais ce pourrait être quelqu’un d’autre – d’apporter chaque jour un regard sur l’actualité. Nous nous sommes notamment inspirés de la décision qu’avait prise Europe 1 de confier sa revue de presse à Natacha Polony – dont il se trouve qu’elle intervient aussi régulièrement sur France Inter –. Il nous a semblé que c’était un choix original que de proposer une revue de presse assumant, justement, une forme de subjectivité. C’est ce que nous avons voulu faire avec Nora Hamadi.
Si je l’ai choisie, ce n’est pas pour de quelconques engagements politiques mais parce que, outre le fait que je la connaissais depuis l’époque où je la faisais venir sur BFMTV, elle animait ces dernières années sur France Culture l’émission « Douce France », dans laquelle elle s’efforçait de décrire les fractures qui traversent notre société et créent des tensions, et de raconter comment, malgré ces fractures – cette « archipélisation » dirait Jérôme Fourquet –, ce qui nous rassemble est plus fort que ce qui nous divise. Je vous invite par exemple à écouter le numéro qu’elle a consacré l’année dernière au dilemme de beaucoup d’adolescents de 17 ans vivant dans des zones rurales, qui se demandent s’ils doivent quitter l’endroit où ils ont grandi pour faire des études ou trouver du travail et, d’une certaine manière, choisir le déracinement avant même d’être majeurs. Je pourrais donner beaucoup d’autres exemples… Voilà ce que nous sommes allés chercher chez Nora Hamadi : un regard sur la société française, sur le fait que ce pays, malgré ses divisions et ses fractures, est plus fort que les forces qui poussent à la polarisation entre ses citoyens. Ce sont, je n’ai pas peur de le dire, les valeurs non seulement du service public mais aussi de beaucoup de journalistes d’autres médias – Ouest-France, TF1, ou encore RTL, où j’ai longtemps travaillé –.
Comme je l’ai dit, le 28 octobre 2023, elle a retweeté un portrait réalisé par un quotidien en l’accompagnant d’un « émoji ». Elle n’a pas exprimé de soutien politique. Quant à l’imam Chalghoumi, les tweets auxquels vous faites référence datent de 2012 et 2013. À l’époque, Nora Hamadi n’était pas journaliste à Radio France. Il s’agissait en outre de live tweets : elle reprenait en direct des propos de l’imam Chalghoumi au moment où ils étaient prononcés – au cours, me semble-t-il, d’une émission de Laurent Ruquier sur France 2 et peut-être d’une interview dans une matinale –.
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Dans un contexte de polarisation politique et de fracture médiatique, à l’heure où les Français sont de plus en plus méfiants à l’égard des responsables politiques, des médias et des journalistes, peut-être pouvons-nous convenir que les expressions personnelles sur les réseaux sociaux ou dans des interviews, même si vous n’en êtes pas responsables, donnent matière à réfléchir, dès lors qu’elles engagent d’une manière ou d’une autre le service public audiovisuel.
M. Charles Alloncle, rapporteur. Les tweets de Nora Hamadi sont accablants et nombreux. J’ai donc du mal à vous entendre excuser cette dame, qui a participé au harcèlement en ligne d’une personnalité publique. Ce qui nous rassemble est plus fort que ce qui nous divise, dites-vous : je comprends mal comment le fait de poster, quelques jours seulement après un drame qui a bouleversé des milliards de personnes, un retweet avec un poing levé qui appelle à une mobilisation hostile à l’égard de ceux qui veulent simplement pleurer leurs morts, contribue à tisser des liens et à recréer du commun entre les Français.
Je tiens à vous interroger sur l’affaire impliquant Patrick Cohen et Thomas Legrand. L’un de vos chroniqueurs stars, M. François Morel, a attaqué sur votre antenne les journalistes qui ont diffusé les extraits vidéos, les traitant de « fils de pute » et d’« enculés ». Peut-être était-ce une forme d’humour – à vous de me le dire –. Messieurs Cohen et Legrand, de leur côté, ont porté plainte pour diffusion de fausses informations de nature à troubler la paix publique. Un constat d’huissier atteste pourtant que l’ensemble des informations révélées par ces enregistrements ont été vérifiées et il n’y a eu aucun montage ou trucage.
Que comptez-vous faire vis-à-vis de François Morel ?
Mme Adèle Van Reeth. François Morel travaille sur France Inter depuis des années. Il est sans doute l’humoriste – et je le dis avec tout le respect que je dois aux autres – qui manie le mieux le langage et la langue française : il fait preuve d’un esprit de finesse et d’un sens de la rhétorique assez uniques. Lorsqu’il emploie ces mots-là, il sait donc très bien ce qu’il fait. Vous l’avez dit et vous le savez, François Morel est un humoriste. Ce n’est pas un journaliste de la rédaction, ni un producteur de France Inter. C’est un humoriste qui, tous les vendredis matin, depuis des années, propose un billet dans lequel il livre une interprétation personnelle d’un fait de société ou d’un mot, puisque c’est un amoureux de la langue.
Ce jour-là – et je vous invite à réécouter la chronique parce que c’est très intéressant –, avant d’utiliser ces termes, il ne dit même pas bonjour : le premier mot qu’il emploie est une insulte. En face de lui, Ali Baddou et Marion L’Hour sont d’ailleurs tout à fait désarçonnés, parce qu’ils pensent que ce sont eux qui sont visés. À aucun moment ces insultes ne sont adressées aux détracteurs en question. Dans mon souvenir, François Morel emploie le conditionnel. En tout cas, il formule les choses de telle façon qu’à aucun moment ces mots ne puissent être perçus comme une insulte directement adressée aux personnes que vous mentionnez.
C’est le propre d’une chronique humoristique que de relever non seulement de la liberté d’expression, mais aussi de la liberté de manier le langage avec subtilité. Ces insultes-là sont des caricatures. Elles sont employées à dessein pour secouer et provoquer, ce que fait l’humour qui, traditionnellement, dérange. Réécoutez la chronique : vous verrez qu’elles ne sont pas directement adressées aux personnes que vous évoquez.
Mme Caroline Yadan (EPR). Le tweet de Nora Hamadi n’est pas un retweet mais bien un tweet de soutien formel à Rima Hassan, intitulé « Rima Hassan, la Palestine à cœur et à cris », avec un poing levé. Il a d’ailleurs été suivi de prises de position en faveur de Rima Hassan.
Mme Céline Calvez (EPR). En fait, ce tweet reprend l’article de Libération. Retweeter le tweet de Libération sur cet article ou citer directement l’article revient un peu au même.
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Dans tous les cas, se pose la question de l’expression des journalistes, humoristes et chroniqueurs dans les médias et sur les réseaux sociaux. Les salariés de l’audiovisuel public ont une responsabilité particulière, parce que leurs prises de parole peuvent engager l’ensemble du service public de l’audiovisuel, donc se heurter aux exigences d’impartialité et de pluralisme.
M. Philippe Corbé. Le terme « retweet » était peut-être ambigu. Pour être très précis, Nora Hamadi a posté un lien vers l’article, ce qui a généré automatiquement la formule qui était le titre du portrait, c’est-à-dire « Rima Hassan, la Palestine à cœur et à cris ». Elle n’a fait qu’y ajouter un « émoji ».
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Chacun se fera son opinion.
Merci très sincèrement Madame, Messieurs, d’avoir répondu de façon transparente et précise à nos questions.
*
Audition, ouverte à la presse, de M. Stéphane Sitbon-Gomez, directeur des antennes et des programmes de France Télévisions, et M. Philippe Martinetti, directeur délégué des antennes et des programmes (18 décembre 2025)
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Mes chers collègues, pour cette deuxième audition de la journée, nous recevons M. Stéphane Sitbon-Gomez, directeur des antennes et des programmes de France Télévisions, ainsi que M. Philippe Martinetti, directeur délégué des antennes et des programmes, que je remercie d’avoir déféré à notre convocation car je sais qu’ils devaient participer à un conseil d’administration de France Télévisions qui se tient ce matin même.
Monsieur Sitbon-Gomez, vous avez commencé votre vie active en travaillant pour Europe Écologie-Les Verts au conseil régional d’Île-de-France, avant de devenir conseiller spécial de Cécile Duflot, lorsqu’elle était ministre de l’égalité des territoires et du logement, de 2012 à 2014. En août 2015, vous entrez à France Télévisions comme directeur de cabinet de la présidente Delphine Ernotte. En octobre 2019, vous devenez directeur général de France Télévisions. Vous êtes, depuis septembre 2020, directeur des antennes et des programmes. Je précise qu’en octobre dernier, Mme Ernotte a décidé de rattacher à votre direction celle de l’information, que vous pilotez donc désormais aussi.
Je rappelle que France Télévisions comptait environ 8 825 salariés en 2023 – un chiffre en baisse de 10 % par rapport à 2017 –, parmi lesquels notamment 2 742 journalistes.
Avant de vous céder la parole et que vous puissiez échanger avec les députés ici présents, je vous prie de déclarer tout intérêt public ou privé de nature à influencer vos déclarations. De plus, l’article 6 de l’ordonnance du 17 novembre 1958 relative au fonctionnement des assemblées parlementaires impose aux personnes auditionnées par une commission d’enquête de prêter serment de dire la vérité, toute la vérité, rien que la vérité. Je vais donc vous demander de lever la main droite et de dire « je le jure ».
(MM. Stéphane Sitbon-Gomez et Philippe Martinetti prêtent successivement serment.)
Pour ma part, je rappelle que je suis membre du conseil d’administration de France Médias Monde depuis octobre 2024, que j’ai représenté l’Assemblée nationale au conseil d’administration de Radio France de 2022 à 2024 et que j’ai été corapporteur, avec Virginie Duby-Muller, de la proposition de loi relative à la réforme de l’audiovisuel public et à la souveraineté audiovisuelle. Je vous laisse la parole.
M. Stéphane Sitbon-Gomez, directeur des antennes et des programmes de France Télévisions. Monsieur le président, Monsieur le rapporteur, Mesdames, Messieurs, je vous remercie pour cette audition, qui nous donne l’occasion de rendre compte à la Représentation nationale de notre action.
Nous sommes profondément attachés à ce devoir de transparence. À mes yeux, deux valeurs cardinales constituent le socle des missions qui nous sont confiées. La première, qui est notre fierté et qui correspond à notre idée même du service public, est l’excellence pour tous. La seconde est le respect absolu du devoir de transparence, de pluralisme et d’impartialité, qui incombe à tout média de service public. Ce devoir est le socle de la confiance que les Français placent en nous. Il engage chaque dirigeant, chaque rédacteur, chaque journaliste, chaque programme diffusé sur nos antennes. Je sais que vous souhaitez m’interpeller à ce sujet : je répondrai évidemment à vos questions.
Je vous remercie également de me donner l’occasion de rappeler ce qui guide notre action depuis dix ans à France Télévisions : le plein accomplissement de nos missions de service public et la réussite de nos audiences. Nous sommes le média de la Nation, c’est-à-dire l’un de ses maillons. Vouloir vivre ensemble, cela commence par voir ensemble. Ce n’est pas la rentabilité qui détermine nos choix éditoriaux mais le succès populaire, comme nous y invite d’ailleurs notre cahier des charges, en son article 20.
Depuis qu’il m’a été confié, en 2020, la responsabilité des antennes et des programmes, nous avons dynamisé les audiences de toutes nos chaînes : France 2, France 3, France 4, France 5. L’ensemble du groupe est au plus haut depuis 2016, alors même que les Français regardent de moins en moins la télévision. Notre plateforme, France.tv, bat quant à elle tous les records d’audience, notamment par rapport à nos concurrents directs. C’était l’objectif ambitieux que nous avait assigné notre présidente : faire de France.tv la première antenne du groupe, en doublant ses audiences. Nous y sommes parvenus.
Le bilan exhaustif de l’Arcom (Autorité de régulation de la communication audiovisuelle et numérique) sur les résultats du groupe pour les années 2020-2024 en témoigne : « Malgré un contexte concurrentiel décuplé, France Télévisions rencontre toujours un fort succès public et atteint des audiences jamais enregistrées auparavant. Elle continue d’être un média puissant et fédérateur sur le linéaire – près de 30 % de parts d’audience – et est devenue une des plateformes de télévision les plus regardées sur le numérique en France. »
Cette puissance de nos audiences va de pair avec notre capacité de résonance. L’année 2024 témoigne à elle seule de la force de la télévision publique. Au total, 60 millions de Français ont regardé les Jeux olympiques et paralympiques sur nos antennes, soit 96 % de la population. La cérémonie d’ouverture a battu le record français d’audience, tandis que le dispositif des Jeux paralympiques, inédit dans le monde eu égard à la place que nous leur avons accordée, a touché deux Français sur trois. Ces résultats sont bien sûr ceux des Jeux eux-mêmes, du comité d’organisation, des athlètes et de l’engouement national, mais c’est aussi le fruit du travail acharné du groupe, commencé plus d’un an à l’avance, avec une émission quotidienne, le suivi inédit du parcours de la flamme, ou encore des concerts événementiels.
Quelques mois plus tard, France Télévisions a retransmis la cérémonie de réouverture de Notre-Dame grâce à un partenariat unique conclu avec l’archevêché de Paris. Cet événement, qui a réuni des chefs d’État du monde entier, a été l’occasion de mettre en lumière le travail de nos équipes en matière d’émissions religieuses, parmi lesquelles figure la plus ancienne de nos émissions : « Le Jour du Seigneur ».
De même, nous répondons présents lors des grands événements qui unissent la Nation, comme lors des panthéonisations du couple Manouchian ou de Robert Badinter. Lorsque nous rediffusons Shoah en prime time ou la série des procès pour crime contre l’humanité de Klaus Barbie, de Maurice Papon et de Paul Touvier, nous regardons toujours l’Histoire en face. Et lorsque la blessure est plus vive dans nos mémoires, nous ne détournons pas le regard, comme ce fut le cas lors de la commémoration des attentats de 2015 avec la série de fiction Des vivants ou le documentaire 13 novembre, le choix de Sonia.
La télévision publique est un creuset qui unit les Français par-delà leurs différences d’opinions, de religion, de goûts ou d’idées ; c’est une force de rassemblement. Cette mission passe aussi par la juste représentation de la société française, l’article 37 de notre cahier des charges traitant de la place que nous devons accorder à la diversité.
Le meilleur exemple est sans doute celui des « Rencontres du Papotin », une émission assurée par des journalistes atteints de troubles du spectre autistique. C’est une surprise éditoriale, un succès d’audience et désormais une réussite commerciale, puisque la BBC vient d’acheter le format, ce qui n’était pas arrivé depuis longtemps, et que d’autres chaînes étrangères l’ont également préemptée. Comment ne pas mentionner aussi l’aventure avec Théo Curin qui, après une carrière d’athlète paralympique, nous a rejoints en tant que comédien, avant de participer à la préparation des Jeux olympiques avec « Théo le Taxi », puis d’animer un jeu quotidien l’après-midi sur France 3.
Pour rassembler dans la durée, nous nous sommes constamment renouvelés. Nous avons fait évoluer les voix, les visages. Nous avons créé de nouveaux formats. Nous avons innové en lançant de grands succès populaires comme « 100 % logique » ou « The Floor, à la conquête du sol », des jeux qui s’inscrivent pleinement dans la tradition du service public. Ce sont des formats de culture générale, accessibles à tous, fondés sur l’intelligence collective, la transmission des savoirs et le plaisir d’apprendre ensemble.
Nous sommes aussi résolument tournés vers la jeunesse, grâce à des partenariats avec des créateurs de contenus tels que Squeezie, avec le GP Explorer 3, ou « HugoDécrypte ». Il y a cinq ans, nous touchions chaque mois 75 % des 15-24 ans ; désormais c’est 98 % de cette catégorie d’âge qui nous regarde. Les moins de 35 ans représentent un tiers de l’audience de notre plateforme.
Cet engagement au service de la Nation, nous le portons également en tant que moteur de l’exception culturelle. En dépit de la baisse des concours publics et des plans d’économie successifs qu’il a fallu mener, nous avons augmenté les investissements, tant en faveur des créations audiovisuelles que du cinéma français et européen. Alors que les plateformes américaines ont envahi le marché national, France Télévisions est le premier éditeur de fictions françaises, mêlant patrimoine et audace populaire. Notre fiction rassemble et surprend. Depuis les téléfilms Meurtre à…, qui sont ancrés dans nos régions, jusqu’à la série Kaboul, qui raconte la prise de la ville par les talibans, la fiction française brille et ouvre tous les horizons. Ces héros populaires sont aussi les compagnons des Français, d’Astrid et Raphaëlle au capitaine Marleau.
De même, avec plus de 1 000 documentaires par an, notre offre popularise les savoirs, en couvrant une grande diversité de sujets, depuis le succès de Notre-Dame Résurrection, qui a réuni 3,2 millions de Français, jusqu’à celui des Fossoyeurs, au cœur du scandale des Ehpad, vu par 2,5 millions de téléspectateurs. Le service public sait parfaitement concilier exigence et audience. Toutes les semaines, nous proposons une offre documentaire inédite dans le domaine des sciences, de la géopolitique, de l’histoire, ou encore des arts et de la culture.
C’est également avec nous que 37,5 millions de Français ont pu assister à tous les grands festivals de l’été, qu’il s’agisse du Festival interceltique de Lorient, ou des Francofolies de La Rochelle.
C’est enfin sur France Télévisions qu’ont été diffusées cette année les dix heures de représentation du Soulier de satin, pièce mise en scène par Éric Ruf à la Comédie française. Nous n’opposons jamais répertoire classique et créations contemporaines : chez nous, un concert de Gims va de pair avec le violon d’Ivry Gitlis, aujourd’hui entre les mains de Daniel Lozakovich.
Nous sommes depuis plus de trente ans le premier partenaire de l’animation française, l’une des plus reconnues au monde, et le deuxième financeur du cinéma français. Cela a permis de voir des films d’auteur comme Anatomie d’une chute, de Justine Triet, ou Emilia Pérez, de Jacques Audiard, représenter la France aux Oscars, mais aussi à des surprises d’éclore en salle, comme Vingt Dieux, sans oublier les succès populaires de BAC Nord ou de L’Amour ouf.
C’est une grande fierté, pour les équipes du groupe et moi-même, que France Télévisions donne accès à la culture au plus grand nombre ; nous touchons d’ailleurs davantage les classes populaires que les classes supérieures. Ce sont en effet 87 % des actifs CSP - qui nous regardent toutes les semaines. Nos créations et nos producteurs sont ancrés dans les territoires ; ils sont présents dans toutes les régions. Les audiences le montrent aussi, nous sommes le groupe audiovisuel le plus enraciné aussi bien en métropole qu’en outre-mer.
Par ailleurs, dans un contexte de polarisation croissante, France Télévisions assume une responsabilité particulière dans la garantie d’un débat démocratique pluraliste et équilibré. Cette dernière passe par une obligation d’impartialité à laquelle sont astreints ceux et celles qui organisent et animent ce débat au nom du service public. Cette exigence vaut naturellement pour l’institution dans son ensemble, mais elle s’impose avec une rigueur particulière à celles et ceux qui en exercent la direction.
Vous avez mentionné mon parcours, Monsieur le président. J’ai effectivement eu, dans ma jeunesse, de 13 à 25 ans, un engagement écologiste. J’ai eu l’honneur de servir la République comme conseiller de cabinet au ministère du logement. Mon parcours est public et assumé. Je n’ai jamais voulu être élu, ni faire une carrière politique.
Depuis mon entrée à France Télévisions il y a plus de dix ans, je me suis strictement conformé aux règles de neutralité qui encadrent l’action du service public audiovisuel, telles qu’elles sont définies par notre règlement intérieur. J’ai rejoint le groupe en 2015, d’abord en tant que directeur de cabinet de la présidente. En 2018, j’ai été nommé directeur de la transformation, intégrant ainsi le comité exécutif. À ce titre, on m’a donné la responsabilité de coordonner le plan d’économies de 400 millions d’euros brut – également appelé « CAP 2022 » –, fixé par le premier ministre Édouard Philippe. J’ai renégocié les accords avec les producteurs, j’ai négocié le plan de départ de plus de 900 salariés, j’ai accompagné la réorganisation de l’entreprise, en la faisant évoluer d’une collection de chaînes à un groupe numérique. En 2019, j’ai été nommé PDG de France.tv studio, notre filiale de production ; en deux ans, son chiffre d’affaires est passé de 65 à 114 millions d’euros. Enfin, depuis 2020, je dirige les antennes et les programmes du groupe.
Dans mes fonctions, je n’ai été guidé que par une logique professionnelle : faire réussir nos antennes, garantir la qualité de nos programmes et le pluralisme de notre offre d’information. L’impartialité ne se proclame pas : elle se vérifie dans la durée, dans la collégialité des décisions, dans les choix éditoriaux opérés, dans la capacité à corriger les erreurs et dans les résultats observables.
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Veuillez conclure, monsieur Sitbon-Gomez. Je ne doute pas que le rapporteur vous interrogera sur votre vie passée…
M. Stéphane Sitbon-Gomez. Je conclus, Monsieur le président. Je souhaite préciser que nous avons évidemment un devoir de pluralisme. Avec quatre-vingts heures d’information par jour, France Télévisions est le premier producteur d’information du pays. De Wallis-et-Futuna à Poitiers, nos journalistes sont mobilisés partout. Notre offre de magazines d’actualité est sans équivalent dans le paysage français, avec une large part faite aux émissions de décryptage et de pédagogie. Avec plus de 2 000 invités en 2025, dont plus de 200 personnalités politiques, nous offrons le premier espace de débat public.
Comme vous l’a indiqué notre présidente, l’exercice de cette mission n’est pas exempt de critiques. Parfois même, il comporte des erreurs qui doivent être corrigées. Néanmoins, cette offre sans équivalent dans notre pays touche 49,2 millions de Français chaque mois, bénéficie d’un taux de confiance massif et constitue un trésor auquel nos concitoyens sont particulièrement attachés.
Sélectionner des programmes, les proposer, leur faire rencontrer un public, c’est un travail de fourmi qui requiert un engagement collégial et collectif. C’est aussi le risque de passer à côté d’une pépite ou, au contraire, de miser sur le mauvais projet. C’est un métier d’autant plus exigeant qu’il est sanctionné dès le lendemain par un seul juge de paix : l’audience. Mais c’est un honneur et une joie que de l’accomplir chaque jour, en étant investis d’une seule mission : être au service du public.
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Pour gagner du temps, je n’interviendrai qu’à la fin de l’audition et ne vous poserai pas de questions à ce stade. J’indique simplement que votre audition se tient dans un contexte particulier et ambivalent. Un récent sondage indique que les Français sont attachés à France Télévisions et qu’il s’agit pour eux d’une présence quotidienne, d’une voix, d’un lien. Cependant, certains incidents, manquements et polémiques ont pu nous questionner et nous heurter. C’est le sens de cette audition. La Représentation nationale exerce un contrôle exigeant, que je souhaite honnête, juste et équilibré. Je laisse tout de suite la parole au rapporteur.
M. Charles Alloncle, rapporteur. Le président l’a évoqué, votre parcours peut intriguer, monsieur Sitbon-Gomez.
Vous avez été nommé à 27 ans directeur de cabinet de Delphine Ernotte, présidente d’un groupe qui représente plusieurs milliards d’euros de chiffre d’affaires et de contributions publiques. Or vous n’aviez jusqu’alors été employé que par Europe Écologie-Les Verts, d’abord comme assistant parlementaire au Parlement européen, ensuite comme directeur de cabinet de groupe au conseil régional d’Île-de-France, avant d’être nommé directeur de campagne d’Eva Joly lors de l’élection présidentielle de 2012, puis conseiller spécial de Cécile Duflot jusqu’en 2014. C’est après cela que vous avez été embauché par Delphine Ernotte.
Quelques années après ce recrutement, vous devenez numéro 2 de France Télévisions. Vous n’avez jamais travaillé dans l’audiovisuel mais vous agencez chaque année près de 9 000 heures de programmes. Vous n’avez jamais été journaliste, ni détenu une carte de presse mais, depuis quelques semaines, vous êtes à la tête de plus de 3 000 journalistes de l’audiovisuel public. Vous n’avez jamais travaillé dans une société de production ; pourtant, vous signez chaque année des contrats de production pour plusieurs centaines de millions d’euros.
Comment êtes-vous devenu le numéro 2 de la plus grande entreprise audiovisuelle française – et l’une des plus grandes d’Europe – sans avoir aucune expérience dans ce domaine ?
M. Stéphane Sitbon-Gomez. J’ai moi-même évoqué de manière très précise et explicite mon parcours au sein de France Télévisions au cours de mon propos liminaire.
Depuis que j’ai signé mon contrat, le 22 août 2015, j’ai strictement respecté toutes les obligations de neutralité qui figurent dans le règlement intérieur du groupe. Je me suis conformé à toutes les règles et mon travail, comme je l’ai détaillé documents à l’appui, s’est traduit par des résultats que tout le monde peut constater. Je crois au travail et aux résultats. Et je crois que ce qui fait un dirigeant est sa capacité à conduire des actions et à obtenir des résultats sur lesquels le juger.
Dans le domaine de la télévision, les résultats tombent d’ailleurs tous les jours. Vous ne trouverez pas beaucoup de métiers sanctionnés quotidiennement. À 9h03 très précisément, les résultats d’audience tombent. Vous devez alors interroger la qualité de votre travail et vous demander s’il a réussi à rencontrer le public. C’est cela, la science de la télévision. Et mes résultats sont là !
Ce ne sont pas seulement les miens mais ceux des équipes des antennes et des programmes. Vous n’avez pas souhaité, monsieur le rapporteur, que je vienne avec Cyril Giraudbit, directeur des antennes, ni avec Anne Holmes, directrice des programmes. Ils auraient pu témoigner de ce travail collectif.
M. Charles Alloncle, rapporteur. Nous les entendrons ultérieurement…
M. Stéphane Sitbon-Gomez. Je dirige néanmoins une équipe composée de nombreux cadres, lesquels participent quotidiennement à cette action.
Enfin, quand bien même aurais-je eu une carte de presse, compte tenu de mes fonctions, j’aurais dû y renoncer, selon les règles prévues par le ministère de l’économie et des finances et la commission de la carte d’identité des journalistes professionnels. Les cartes de presse reviennent aux journalistes en exercice ou qui en encadrent d’autres journalistes directement : certaines personnes ici présentes en ont eu une. Pour ma part, j’encadre des encadrants, qui participent à la stratégie éditoriale. Si donc j’avais une carte de presse, je l’usurperais.
M. Charles Alloncle, rapporteur. Je vous remercie mais je vous demande de véritablement répondre à mes questions. Je le répète : vous signez des contrats de production représentant des centaines de millions d’euros mais vous n’avez jamais travaillé dans une société de production. Vous dirigez plus de 3 000 journalistes mais vous ne l’avez jamais été vous-même.
Depuis ma nomination en tant que rapporteur de cette commission d’enquête, beaucoup de journalistes de France Télévisions sont venus me voir, en off, évoquant une forme de pression et me demandant de ne pas révéler leurs noms. Alors qu’ils ont eu comme patrons de l’info Arlette Chabot, Olivier Mazerolle ou encore Thierry Thuillier, tous anciens journalistes, qui faisaient preuve d’imperméabilité vis-à-vis du pouvoir politique et qu’on ne pouvait accuser de connivence avec le moindre parti, ils s’étonnent de votre profil de militant ou d’activiste. Que leur répondez-vous ? Quelles garanties apportez-vous quant au principe de neutralité ?
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Bon, on va essayer de partir sur des principes simples… Dans le cadre d’une commission d’enquête, chaque Français ayant de près ou de loin un intérêt avec son objet, en l’occurrence l’audiovisuel public, peut et doit être convoqué. Monsieur le rapporteur, je vais donc être très clair : si vous estimez que certaines des personnes avec lesquelles vous échangez ont des choses à dire, faites m’en part et je les convoquerai ! Nous ne refuserons l’audition d’aucun salarié qui aurait à nous communiquer des éléments caractéristiques d’une infraction ou d’un délit.
Cela étant rappelé, arrêtons de relayer des suspicions ou d’éventuels e-mails ! Je vous engage donc Monsieur le rapporteur à me communiquer les documents et éléments que des salariés vous ont transmis, s’ils existent, et je les porterai à la connaissance de la commission d’enquête. Faisons un travail de transparence jusqu’au bout !
Je vous laisse éventuellement répondre, monsieur le rapporteur, et reprendre l’audition. Vous avez rappelé à M. Sitbon-Gomez qu’il n’a pas eu d’expérience au sein d’une société de production, ce qui est vrai, mais j’imagine que si tel avait été le cas, vous auriez au contraire crié au conflit d’intérêts…
M. Charles Alloncle, rapporteur. Je m’étonne d’un point, Monsieur le président. Vous dites que vous m’accorderez toutes les auditions que je demanderai, mais vous refusez – la presse et vous-même en ayant fait état – celle d’anciennes personnalités, qui réunissaient des millions de téléspectateurs sur les chaînes de l’audiovisuel public et qui ont été licenciées au nom d’une politique assumée par les nouvelles présidence et direction de France Télévisions. Je vous prends donc au mot : je vous ai envoyé une liste de personnes qu’il convient d’entendre. Moi aussi, je suis pour auditionner tout le monde.
Par ailleurs, vous expliquez qu’il faut auditionner toutes les personnes pertinentes, mais je vous assure que parmi celles qui m’ont rapporté certains faits, toutes ne veulent pas être auditionnées car elles ont peur.
M. Erwan Balanant (Dem). Nous pouvons les auditionner à huis clos et garder leur nom secret !
M. Charles Alloncle, rapporteur. La numéro 1 du groupe, Mme Ernotte, a dit qu’il ne fallait pas représenter la France telle qu’elle est, mais telle qu’on voudrait qu’elle soit et a mis une cible dans le dos de journalistes, de confrères, d’une certaine chaîne d’information, en les accusant d’appartenir à l’extrême droite. Quant au numéro 2, sa seule expérience professionnelle préalable est d’avoir travaillé pour un parti politique. (Exclamation de plusieurs députés présents.) Or quand on est journaliste au sein d’une telle entreprise, dont les deux principaux dirigeants partagent les mêmes convictions politiques, on peut subir des pressions non pas quotidiennes – ce n’est pas ce que j’insinue –, mais indirectes.
M. Aurélien Saintoul (LFI-NFP). Ce sont des insinuations !
M. Charles Alloncle, rapporteur. Que répondez-vous à ces personnes, monsieur Sitbon-Gomez ? J’ai été interrompu par le président, mais ma question était simple : comment garantissez-vous le respect des principes de neutralité, d’impartialité et d’honnêteté de la part des 3 000 journalistes, alors que vous-même avez un profil d’activiste et d’ancien militant ?
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Avant de laisser répondre M. Sitbon-Gomez, mon rôle est de rappeler que nous pouvons auditionner des personnes à huis clos.
M. Erwan Balanant (Dem). Et en gardant le secret !
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. J’en suis le garant : ce n’est pas ici le lieu où l’on informe à moitié les membres de cette commission d’enquête !
M. Charles Alloncle, rapporteur. Ma question est légitime !
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Vos questions sont légitimes, Monsieur le rapporteur, et je veillerai à ce que vous obteniez des réponses, mais veuillez ne pas vous appuyer sur des conversations secrètes que vous avez eues car, sinon, je serai tenu de convoquer les personnes concernées. J’y insiste, pour que nos travaux se déroulent de manière sereine et totalement transparente pour ceux qui nous écoutent, je vous prie de ne pas faire référence à des éléments n’ayant pas été portés à la connaissance de l’ensemble des membres de la commission d’enquête – étant rappelé que vous avez aussi la possibilité de le faire lors des réunions de son bureau –.
M. Stéphane Sitbon-Gomez. Plus vos questions seront précises, Monsieur le rapporteur, plus j’essaierai d’y apporter des réponses précises. C’est mon but, en toute transparence.
Mon encadrement des journalistes, au sein de la direction des antennes et des programmes, depuis le rattachement de l’ensemble des journalistes du réseau France 3 régions, date de 2021 et les résultats sont là. À l’époque, j’avais nommé M. Martinetti, dont je vous remercie d’ailleurs d’avoir accepté la présence, journaliste de profession, en tant que directeur délégué chargé de l’encadrement de l’ensemble des équipes de ce réseau. Vous avez indiqué qu’en novembre dernier, la présidente de France Télévisions a souhaité procéder à une réorganisation en rapprochant l’information des antennes et des programmes. J’ai alors immédiatement confié à M. Martinetti l’élaboration d’un rapport visant à établir toutes les garanties afin que l’indépendance de la rédaction – mentionnée y compris dans le Préambule de la Constitution – de l’audiovisuel public et des journalistes soit pleinement assurée par notre organisation.
Je laisse le soin à M. Martinetti de vous détailler les procédures applicables.
M. Philippe Martinetti, directeur délégué des antennes et des programmes. Je reviens à votre question initiale, relative au rattachement de l’information à la direction des antennes et des programmes. Avant toute chose, pour la clarté de nos échanges, il importe de rappeler les objectifs que nous poursuivons au travers de cette organisation : renforcer la cohérence éditoriale de l’ensemble du groupe, poursuivre et amplifier l’indispensable transformation numérique et, M. Sitbon-Gomez l’a dit, assurer une gouvernance plus fluide entre les antennes et les plateformes.
L’indépendance de l’information tient avant tout aux garanties que nous mettons en place – garanties que nous souhaitons d’ailleurs conforter, amplifier, renforcer dans notre schéma organisationnel. Je rappelle que le directeur de l’information de France Télévisions est journaliste et membre du comité de direction. La chaîne éditoriale est claire tant au sein du groupe que de la direction de l’information, avec des rédacteurs en chef des éditions et des chefs de service. Enfin, et nous y reviendrons sans doute, des chartes éthiques, journalistiques et d’antenne nous engagent. Tout cela participe évidemment à l’indépendance de l’information et garantit l’autonomie des rédactions.
J’en profite pour préciser que France Télévisions emploie 2 589 journalistes en CDI et non 3 000 ou 4 000. Il est toujours utile de rappeler les faits.
La transformation que nous avons engagée a notamment pour but d’intégrer les rédactions régionales à la direction des antennes et des programmes, ce qui concerne 1 300 journalistes sur quatre ans. Nous avons par ailleurs développé l’information régionale et de proximité, en portant le temps d’antenne régionale de 20 000 à 45 000 heures.
En définitive, c’est une stratégie d’ensemble qui, je le certifie formellement, garantit l’indépendance et l’autonomie des rédactions.
M. Charles Alloncle, rapporteur. Monsieur Sitbon-Gomez, avant de devenir le numéro deux de France Télévisions, vos activités ont toutes concerné un unique parti politique. Vous nous dites qu’il existe des garanties et que les rédactions disposent d’une indépendance complète. Pourtant, vos comptes publics Twitter donnent, même implicitement, une forme de consigne à vos équipes. En 2011, vous vous demandiez à propos de François Hollande « comment en une semaine le socialiste le plus réac, nationaliste, pro-nucléaire a pu faire figure de nouvelle égérie de la gauche ». En 2014, vous jugiez « Wauquiez effrayant dans sa course à droite ». La même année, vous appeliez à une « déconstruction utile et urgente » face au « racisme d’État » qui toucherait les musulmans en France. Vous allez me dire que ces tweets ont été écrits avant votre nomination. Mais il y en a encore après 2020, notamment un récent où vous dénoncez « un tremblement de terre » populiste à la suite de la démission du patron de la BBC. Comment pouvez-vous garantir la neutralité parfaite du groupe, alors que vos tweets sont l’expression de partis pris politiques ?
M. Stéphane Sitbon-Gomez. Monsieur le rapporteur, depuis le 22 août 2015, je me suis astreint à un strict respect du devoir de neutralité. Je ne me souviens pas du tweet que vous mentionnez mais si je commente l’évolution de la BBC, c’est bien au titre de mes missions de responsable de l’audiovisuel public, étant donné que cette société en relève !
Mon passé est public. Je pourrais faire comme certains et effacer toutes mes publications. Je pourrais cacher des choses. Tout ce que j’ai fait depuis l’âge de 13 ans, c’est public. Il n’y a rien qui soit dissimulé. Je ne me suis jamais caché derrière mon petit doigt. J’ai décidé d’avoir une vie professionnelle, comme des millions de Français qui, à 25 ans, s’engagent dans une entreprise, qu’elle soit publique ou privée. Vous allez également retrouver des choses que j’ai écrites à 14 ans... En fonction, sachez que j’ai assuré le strict respect de mon devoir de neutralité.
M. Charles Alloncle, rapporteur. Si je vous pose cette question, comme je l’ai posée à d’autres personnes que nous avons auditionnées, c’est parce que, parmi les dirigeants de l’audiovisuel public ou de l’Arcom, nous ne retrouvons que des profils engagés à gauche. (Exclamations.)
Mme Ayda Hadizadeh (SOC). Vous mentez !
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Sibyle Veil, la présidente de Radio France, a été conseillère de Nicolas Sarkozy à l’Élysée !
M. Charles Alloncle, rapporteur. C’est l’exception qui confirme la règle ! Qu’il s’agisse du président de l’Arcom, des dirigeants de France Télévisions ou de directeurs d’école de journalisme, nous ne voyons défiler que des profils militants. J’entends ce que vous avez dit : vous distinguez l’époque où vous étiez salarié d’Europe Écologie-Les Verts de l’actuelle.
M. Stéphane Sitbon-Gomez. Vous me mettez en cause ?
M. Charles Alloncle, rapporteur. Mais non ! J’explique seulement que vous admettez la différence entre votre passé et votre activité professionnelle actuelle.
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Monsieur le rapporteur, vous avez qualifié M. le directeur d’activiste. Monsieur Sitbon-Gomez, êtes-vous encore engagé en politique ?
M. Stéphane Sitbon-Gomez. Non seulement, comme je l’ai précisé, je me suis astreint, depuis le 22 août 2015, à un strict devoir de neutralité mais je veux également rappeler que, parmi mes illustres prédécesseurs, M. Christopher Baldelli, ancien patron de France 2, grand patron de RTL et aujourd’hui patron de T18, était au cabinet de Nicolas Sarkozy. Mon collègue immédiat, que vous avez auditionné la semaine dernière, M. Christophe Tardieu, était directeur de cabinet adjoint de la ministre de la culture pendant le mandat de Nicolas Sarkozy. Étienne Mougeotte, vice-président directeur général de TF1, était l’ancien vice-président de l’Unef (Union nationale des étudiants de France). Vous trouverez, Monsieur le rapporteur, beaucoup de gens à droite comme à gauche qui ont eu un parcours public avant d’endosser des responsabilités dans les médias !
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Nous avons auditionné Christine Albanel, la présidente du comité d’éthique de France Télévisions, qui a été ministre de Jacques Chirac.
M. Charles Alloncle, rapporteur. Je serais ravi de rencontrer des grandes voix et des grands visages de l’audiovisuel public qui ont eu des engagements à droite. (Exclamations.)
M. Erwan Balanant (Dem). Mais ils viennent d’être nommés !
M. Charles Alloncle, rapporteur. Je n’ai pas l’impression que nous soyons des millions de Français à les connaître.
Le 23 septembre 2015, la présidente de France Télévisions affirmait : « On a une télévision d’hommes blancs de plus de 50 ans, et ça, il va falloir que cela change. » En novembre 2020, vous avez déclaré que c’était le premier chantier que vous aviez lancé à votre arrivée. Ce chantier a conduit à des licenciements et au versement d’indemnités de plusieurs centaines milliers d’euros. Ainsi, à l’issue de leur procès contre France Télévisions, les anciens présentateurs du jeu « Des chiffres et des lettres », Bertrand Renard et Arielle Boulin-Prat, ont récemment reçu 450 000 euros d’indemnités pour discrimination liée à l’âge. Combien a coûté, pendant plus de dix ans, votre politique sexiste, raciste et âgiste d’éviction des mâles blancs de plus de 50 ans ?
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Monsieur le rapporteur, permettez-moi de vous dire que je trouve dommage qu’au lieu de poser des questions, vous lanciez des accusations aussi graves, mais c’est votre droit. Bref, Monsieur le directeur, menez-vous une politique discriminatoire depuis dix ans ?
M. Stéphane Sitbon-Gomez. Aux termes de l’article 36 du cahier des charges de France Télévisions, fixé par le décret du 23 juin 2009 et élaboré lors de la réforme voulue par le président Sarkozy, France Télévisions « contribue, à travers ses programmes et son traitement de l’information et des problèmes de société, à la lutte contre les discriminations et les exclusions de toutes sortes ».
Nous avons l’obligation de renouveler nos programmes, de les moderniser et de tenir compte des succès d’audience. Monsieur le rapporteur, je comprends votre émotion, qui est également celle de nombreux Français, d’avoir vu le plus ancien programme de la télévision, « Des chiffres et des lettres », se faire remplacer après cinquante-deux ans d’antenne. J’ai effectivement pris cette décision, qui n’était pas aisée, car l’émission faisait partie du patrimoine audiovisuel français. Néanmoins, une grille de programmes est faite pour vivre et pour se transformer, parce qu’elle bat du même pouls que la société. Nous avons réduit le bloc jeux – de nombreux parlementaires m’ont d’ailleurs écrit au sujet de « Questions pour un champion » – et avons proposé en contrepartie deux créations françaises : « Duels en familles » avec Cyril Féraud, qui est l’un des animateurs préférés des Français, et « Slam » avec Théo Curin. Dans l’industrie du flux, ces formats français représentent un véritable enjeu stratégique.
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Je vous remercie pour ces précisions, car je voulais précisément comprendre vos choix de programmes : il s’agit donc d’une diversification.
M. Charles Alloncle, rapporteur. Je tiens désormais à aborder le sujet de la production chez France Télévisions, qui révèle des entraves à des règles ou à la déontologie. Mediawan, en tant que premier groupe de production fournisseur de France Télévisions, bénéficie de plus de 100 millions d’euros par an d’argent public. Or il bat pavillon américain, puisque le fonds d’investissement KKR, dont le manque d’éthique suscite des réprobations mondiales, détient le groupe à près de 80 %. L’un de ses actionnaires français, M. Pigasse, aurait des velléités présidentielles. Il n’a pas caché à Libération qu’il mettait tous les moyens qu’il avait à sa disposition, y compris médiatiques, dans la lutte contre la droite radicale. Pourriez-vous justifier l’hyperconcentration des contrats de production et l’assèchement du vivier des producteurs indépendants depuis l’arrivée de Delphine Ernotte ?
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Monsieur le rapporteur, je vous en prie : ne mettez pas en cause au détour d’une phrase des acteurs publics ou un fonds ! Posez des questions au lieu de commenter la situation de KKR, qui a investi en France et a donné 10 millions d’euros pour la restauration de Notre-Dame de Paris. Vous n’avez d’ailleurs pas demandé que nous l’auditionnions.
M. Stéphane Sitbon-Gomez. Monsieur le rapporteur, je vous remercie pour cette question extrêmement importante, qui m’offre l’occasion de rétablir la vérité des faits. France Télévisions est le premier partenaire de la production indépendante en France. Plus de 50 % de notre chiffre d’affaires se fait auprès de petits producteurs français. Nous travaillons avec plus de 700 sociétés de production. Aucun groupe audiovisuel ne travaille avec un tel tissu de producteurs ; c’est une mission que nous nous attribuons, qui consolide l’exception culturelle.
Les cinq plus grands groupes français – Mediawan, Banijay, Newen, Federation Studios et Satisfaction –, qui se sont constitués en rachetant des sociétés de production, représentent environ 30 % de nos commandes. Les filiales de grands groupes anglo-saxons – Warner, ITV Studios, BBC Studios – représentent, quant à elles, aux alentours de 5 % seulement. Nous travaillons pour 11 % de nos commandes avec France Télévisions Studios, notre filiale de production ; c’était moins de 2 % à mon arrivée. Pour entrer dans le détail, Mediawan représente 11 ou 12 %, Banijay 11 %, Newen 4 %, Federation Studios 3 % et Satisfaction 3 %. C’est très important que toute la lumière soit faite sur ces chiffres, pour éviter tout fantasme. En résumé, Monsieur le rapporteur, s’il y a bien un partenaire de la production indépendante dans notre pays, c’est France Télévisions.
M. Charles Alloncle, rapporteur. Pour éviter tout fantasme, pourriez-vous nous donner les pourcentages de contrats de France Télévisions attribués entre 2015 et aujourd’hui à Mediawan, à Banijay et à Together Media, une entreprise créée sous la présidence de Delphine Ernotte ?
M. Stéphane Sitbon-Gomez. Pour respecter le secret des affaires, les chiffres précis vous seront fournis par écrit. Mais je tiens à faire ici toute la transparence requise. En 2015, Mediawan n’existait pas. M. Capton avait une petite société de production, qui s’appelait « Troisième Œil Productions ». Notre premier fournisseur de programmes, à l’époque, était Lagardère Studios, en compétition avec Newen. Notre présidente vous l’a expliqué la semaine dernière : il y a eu des rachats, de la concentration et l’intervention de fonds d’investissement, qui ne sont que la marque de l’économie de marché.
Depuis 2020, la part des groupes est d’une relative stabilité. La Cour des comptes nous a d’ailleurs demandé ces chiffres. Même s’il y a eu une concentration – Mediawan regroupe vingt-huit sociétés de production avec lesquelles France Télévisions travaille –, la part des groupes a été stabilisée. Pour nous, le plus important, c’est de préserver la production indépendante. On peut ensuite s’interroger sur la meilleure stratégie industrielle. Avons-nous intérêt à ce que la production indépendante continue d’être constituée de petites sociétés émiettées, selon le modèle de la loi de 1986 de M. Léotard et des décrets de Mme Tasca, ministre de Michel Rocard ? Ce n’est pas une question de droite ou de gauche : tous les Gouvernements ont mené cette politique en faveur de l’exception culturelle française. Grâce à la constitution de ces groupes, cinq des dix plus gros producteurs audiovisuels européens sont aujourd’hui français ! La stratégie industrielle ne m’appartient pas ; nous exécutons le cahier des charges. Nous choisissons des projets, pas des producteurs ; nous choisissons des programmes, pas un actionnaire.
M. Charles Alloncle, rapporteur. À titre personnel, avez-vous le sentiment que c’est dans l’ADN du service public – et l’affectation naturelle de centaines de millions d’euros du contribuable – de financer comme premier contributeur de France Télévisions une entreprise détenue en majorité par un fonds d’investissement américain ? Ne pensez-vous pas que la priorité de France Télévisions devrait être de réallouer ces contrats à des producteurs indépendants français ?
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Monsieur le directeur, peut-être pourriez-vous revenir sur l’organisation de Mediawan ? Il me semble que le contrôle du groupe est français…
M. Stéphane Sitbon-Gomez. Monsieur le rapporteur, à titre personnel, vous n’entendrez pas un mot de ma part dans cette audition puisque, depuis le 22 août 2015, je me tiens à un strict devoir de neutralité. Mon avis personnel n’est pas très intéressant. Je peux en revanche vous donner l’avis de France Télévisions. Il est encadré par des règles très strictes, celles du Centre national du cinéma et de l’image animée (CNC), un organisme public qui référence les producteurs et définit leurs critères d’indépendance. Nous nous contentons d’exécuter la loi et le décret précité.
Si vous le permettez, M. Martinetti va vous parler du tissu de producteurs français qui s’étend sur tous les territoires que vous représentez.
M. Philippe Martinetti. Il est en effet important de rappeler la structuration de l’écosystème de production dans les régions. De manière déconcentrée et décentralisée, nous avons plus de 370 contractants répartis entre les vingt-quatre antennes régionales. Nous produisons 250 films, qui parlent des territoires, de la culture, du sport, du patrimoine, de toutes ces richesses qui font notre pays. Leur financement par France Télévisions a augmenté de 50 %, ce qui n’était pas arrivé depuis dix ans. Ce sont souvent des premiers emplois, des premiers films, des premiers auteurs. Nous accompagnons et structurons cet écosystème de la production indépendante : c’est notre mission de service public.
M. Charles Alloncle, rapporteur. À titre personnel ou professionnel, monsieur Sitbon-Gomez, je ne vous ai pas entendu justifier le fait que la première société à bénéficier des contrats de production à hauteur de plus de 100 millions d’euros par an avait un capital majoritairement américain. Je ne vous ai pas entendu non plus vous prononcer sur la nécessité de diversifier les sociétés de production auxquelles vous faites appel.
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Vous pourrez en effet nous expliquer, monsieur le directeur, pourquoi vous ne contractualisez pas avec Warner, Netflix, YouTube et pourquoi vous privilégiez des producteurs français.
M. Charles Alloncle, rapporteur. Monsieur le président, je vais démentir vos propos. Warner fait, je crois, partie des cinq ou six principales sociétés de production à bénéficier des contrats de France Télévisions ! Il y a donc de grandes sociétés américaines qui bénéficient des fonds publics et de l’impôt des contribuables français. Des millions de Français se demandent pourquoi leurs impôts servent à financer des sociétés qui battent pavillon américain, alors que les producteurs français comptent bien des talents.
Je souhaite maintenant aborder le cas de Nathalie Darrigrand, qui a dirigé les programmes de France Télévisions jusqu’en janvier 2020 et signé de nombreux contrats en faveur de la société de Renaud Le Van Kim, Together Media, pour les émissions « C ce soir » et « C politique ». Elle a été licenciée par France Télévisions. On me dit qu’elle a touché de généreuses indemnités – 300 000 ou 400 000 euros –. Pouvez-vous nous indiquer quelle a été son indemnité réelle ? Quelques mois après son licenciement, elle a été bien récompensée, puisqu’elle a été nommée directrice générale de Together Media, en faveur de laquelle elle avait précédemment signé des contrats juteux pour le compte de France Télévisions.
Je rappelle que la prise illégale d’intérêts est définie à l’article 432-12 du code pénal. Elle est passible de cinq ans d’emprisonnement et de 500 000 euros d’amende. Mme Ernotte en appelait au législateur pour mieux évaluer la loi voire la modifier, mais semblait condamner à titre personnel et moral ce type d’agissements qu’ont eus plusieurs anciens dirigeants de France Télévisions. M. Candilis, par exemple, a fait des navettes fréquentes entre Banijay et France Télévisions. Quels sont les garde-fous pour lutter contre ces pratiques qui pourraient être répréhensibles pénalement ?
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Une fois encore, Monsieur le rapporteur, si de telles pratiques sont effectivement répréhensibles, vous êtes tenu de saisir la procureure de la République de Paris au titre de l’article 40 du code pénal ! Si vous avez connaissance de délits graves caractérisés, il est de votre responsabilité d’agir. C’est une faute pénale de ne pas le faire. Ce matin, sur France Info, vous avez révélé les indemnités de départ de Mme Darrigrand, en violation de l’article 9 du code civil, qui prévoit le respect de la vie privée. Je vous le dis, avec tout mon respect : vous êtes dans votre rôle de rapporteur mais vous êtes également député de la Nation et c’est votre responsabilité de saisir la procureure de la République si vous avez connaissance d’une prise illégale d’intérêts ou d’emplois fictifs.
M. Charles Alloncle, rapporteur. Effectivement, le rôle de notre commission est d’enquêter sur d’éventuels détournements d’argent public et de veiller au bon usage des 4 milliards d’euros payés par le contribuable chaque année. Je l’assume : s’il y a des faits constitutifs de prise illégale d’intérêts ou de pacte de corruption qui concernent d’anciens dirigeants de France Télévisions, je saisirai la procureure de la République.
Monsieur le directeur, je vous le redemande : quel a été le montant de l’indemnité de licenciement de Mme Darrigrand ? Quels garde-fous avez-vous mis pour éviter ce qui peut s’apparenter à une prise illégale d’intérêts d’anciens dirigeants qui signent des contrats juteux de plusieurs centaines de millions d’euros avec une société de production, se font licencier aux frais du contribuable, puis basculent dans cette société ?
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Attendez, pourquoi passez-vous d’une affirmation à une hypothèse ? Soit vous avez des éléments, soit vous n’en avez pas.
M. Charles Alloncle, rapporteur. Le rapporteur d’une commission d’enquête dispose d’un pouvoir de contrôle sur pièces et sur place. J’ai réclamé un ensemble de pièces à la direction de France Télévisions et à d’autres entreprises de l’audiovisuel public. Elles me permettront d’effectuer un audit et probablement une poursuite, sur la base des faits que je vous ai exposés.
M. Stéphane Sitbon-Gomez. Votre question me permet de rappeler que nous avons les procédures les plus encadrées du paysage audiovisuel français à ce sujet. Après le rapport de la Cour des comptes de 2015, Mme Delphine Ernotte, nommée présidente directrice générale de France Télévisions, a institué une charte déontologique qui, à ma connaissance, n’existe pas dans le secteur privé. Beaucoup de règles ont été instaurées, notamment pour les responsables qui viennent de sociétés de production ou qui vont vers des sociétés de production. Nous avons créé une procédure renforcée qui a concerné, ces cinq dernières années, douze collaborateurs dans le strict respect de la loi.
Je ne peux pas vous répondre sur le sujet des indemnités pour deux raisons. D’abord, pour garantir le secret de la vie privée, nous ne répondrons à ce genre de questions que par écrit ; par ailleurs, je n’en ai pas connaissance, parce qu’elles ne sont pas du tout dans mon périmètre.
Je veux quand même rappeler qui sont les personnes que vous avez mentionnées, parce qu’elles ont aussi un honneur, un professionnalisme et une expérience. M. Candilis est l’une des grandes figures de la télévision française, dont les œuvres comptent parmi nos plus grands succès, notamment en matière de fiction, à TF1 ou dans des sociétés de production – « Navarro », c’est lui qui l’a produit par exemple –. Cela me prendrait toute la durée de l’audition de revenir sur sa carrière. Il a eu de nombreuses expériences professionnelles, dans différentes chaînes et sociétés de production. Pendant ses deux ans passés à France Télévisions, il nous a permis de faire un grand saut qualitatif dans notre exigence éditoriale.
Mme Darrigrand a été une grande dirigeante de l’audiovisuel public. Elle a participé à la création de La Cinquième, avec Jean-Marie Cavada ; elle a lancé « C dans l’air », « Le magazine de la santé », « Les pouvoirs extraordinaires du corps humain », « Les maternelles » et même « Cash investigation ». Elle a effectivement quitté l’entreprise en 2020, à la suite d’un désaccord éditorial et organisationnel au moment où l’on a supprimé des chaînes. Quant à l’émission « C ce soir », c’est moi qui ai signé le contrat, en décembre 2020. Mme Darrigrand n’est devenue directrice générale de Together Media qu’en septembre 2021, je crois.
En ce qui concerne M. Candilis, je n’ai pas connaissance de mouvements particuliers, mais si vous avez une question précise, je vous répondrai précisément.
M. Charles Alloncle, rapporteur. Votre réponse me laisse un peu sur ma faim car on peut être un grand dirigeant talentueux, avoir fait ses œuvres dans une entreprise, et se compromettre. Le talent n’est pas contradictoire avec une forme de compromission et je ne vous demande pas de juger la personnalité, ni le talent de ces personnes.
Je reviens au cas de M. Candilis : il a fait plusieurs fois la navette entre Banijay et France Télévisions. Pouvez-vous nous donner le montant des contrats attribués par France Télévisions à Banijay avant la première venue de M. Candilis dans cette société, et suite à son dernier retour au sein de France Télévisions ? Comment ce montant a-t-il évolué ?
Visiblement, je vous apprends que M. Candilis – que vous connaissez mieux que moi – a fait ces navettes. Tout le monde le sait pourtant au sein de France Télévisions !
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Je me permets de préciser votre question, Monsieur le rapporteur : ces allers et retours entre entreprises publiques et sociétés de production aboutissent-ils à des situations de favoritisme ? Si ce n’est pas le cas, quels sont les garde-fous ?
M. Stéphane Sitbon-Gomez. Monsieur Candilis a travaillé pour France Télévisions de 2018 à 2020. Sa participation était totalement encadrée par les règles dont il relève. Il est resté deux ans et la procédure renforcée dure une année. Il a quitté l’entreprise en août 2020 en faisant valoir ses droits à la retraite, après quoi un article du Figaro a annoncé qu’il occupait de nouvelles fonctions de conseiller éditorial auprès de Stéphane Courbit, président-directeur général de Banijay – fonctions que, je crois, il n’a pas exercées très longtemps –.
Lorsque je suis devenu directeur des antennes et des programmes, je n’ai pas le souvenir d’avoir vu M. Candilis traiter d’un quelconque sujet lié au groupe Banijay.
S’agissant de l’évolution du chiffre d’affaires, je n’étais pas en responsabilité entre 2018 et 2020. Je n’ai pas le souvenir de mouvements importants, mais nous vous transmettrons évidemment les chiffres. S’il devait y en avoir eu, ces mouvements auraient concerné une réalité éditoriale, un projet choisi. Par ailleurs, de février 2018 à février 2019, de mémoire – ces dates méritent à être précisées –, son passage a été strictement encadré par les règles existantes et par la procédure renforcée.
M. Charles Alloncle, rapporteur. Je m’étonne simplement de la différence entre votre avis et celui de votre présidente qui, devant la Représentation nationale, expliquait, il y a seulement une semaine sa distance, vis-à-vis de pratiques qu’elle ne soutient pas et même qu’elle condamne. Elle nous enjoignait même de légiférer pour éviter que cela ne se reproduise. Vous avez un rôle plus opérationnel qu’elle dans l’attribution des contrats de production. Je pensais vous entendre dénoncer ces navettes, qui pourraient s’apparenter à une forme de favoritisme. Je suis étonné de votre réponse mais vous propose que nous passions à un autre sujet.
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Madame Delphine Ernotte n’a jamais dit ici qu’elle désapprouvait ces pratiques ! Elle a dit qu’elles étaient légales, même si elles pouvaient poser question, et qu’il nous appartenait à nous, législateurs, de changer la loi si nous ne souhaitions pas que des salariés de l’audiovisuel public puissent avoir des responsabilités chez des producteurs privés, et vice versa. En l’occurrence, ces allers et retours sont autorisés. La loi autorise aussi les salariés de l’audiovisuel, public comme privé, à avoir un mandat politique. On peut contester et interroger ce principe – ce n’est pas ce que je fais –, mais la loi le permet.
M. Charles Alloncle, rapporteur. Le rôle d’une commission d’enquête consiste à proposer des pistes d’amélioration dans le rapport qu’elle commet à la fin. Ce n’est pas parce que la loi permet quelque chose qu’il ne faut pas la changer. Je rappelle simplement les propos tenus par Madame la présidente de France Télévisions, qui nous enjoint de le faire.
M. Stéphane Sitbon-Gomez. Je serai très bref. D’abord, je m’astreins depuis dix ans à un strict devoir de neutralité : vous n’entendrez donc pas mon opinion sur une évolution de la loi, ni sur un quelconque sujet.
Mon métier consiste à exécuter les missions qui me sont confiées par le cahier des charges et par ma présidente, que vous avez auditionnée la semaine dernière. Je le fais dans le cadre légal et réglementaire tel qu’il est défini par le législateur. Clairement, je n’ai pas à avoir un avis sur le sujet.
Ma présidente, qui est mandataire sociale de l’entreprise, est évidemment là, en revanche, pour animer le débat public sur la régulation et l’encadrement de notre entreprise.
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Elle ne nous a jamais enjoint quoi que ce soit. Elle n’a pas autorité pour dire aux députés ce qu’ils doivent faire !
M. Charles Alloncle, rapporteur. Elle nous a fortement conseillé de nous emparer du sujet. Je vous renvoie à l’audition, que l’on peut retrouver sur le site de LCP (La Chaîne parlementaire-Assemblée nationale).
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Je ne voudrais pas que nous passions une heure sur des questions sémantiques mais « enjoindre » n’est pas la même chose que « conseiller » ou « recommander », Monsieur le rapporteur…
M. Charles Alloncle, rapporteur. Monsieur le président, plutôt que d’interrompre chacune des questions que je pose, je vous propose d’avancer.
Je voudrais revenir sur une situation qui a ému nombre de Français. L’hebdomadaire Marianne a révélé, en 2023, les frais engagés par la direction et la présidence de France Télévisions pour des suites dans l’hôtel Le Majestic, à Cannes, à hauteur de 1 700 euros la nuit. Madame Ernotte était concernée, comme quelques autres dirigeants, pour un total de plus de 100 000 euros. Madame Ernotte nous a précisé la semaine dernière que ces frais avaient été financés par le secteur privé, au travers d’un système de bartering. Je me suis renseigné à ce sujet car je n’avais pas vraiment compris les explications de Mme Ernotte – personne ne les avait comprises, je crois –.
Le bartering est un échange d’espaces publicitaires qui sont certes invendus, comme elle nous l’a indiqué, mais qui ont une valeur marchande et qui sont des biens publics. Je rappelle qu’un spot publicitaire de trente secondes à 19 h 30 sur France 2 coûte environ 30 000 euros. Il y aurait eu un échange entre des espaces publicitaires et des suites au Majestic, le tout financé par des fonds privés, pour plus de 100 000 euros en 2023. Pouvez-vous nous le confirmer ?
M. Stéphane Sitbon-Gomez. À ma connaissance, pas un euro d’argent public n’a été dépensé pour ces frais d’hôtel à Cannes. Je ne vous cache pas qu’étant donné mes fonctions, ce n’est pas moi qui négocie les chambres d’hôtel ; ce n’est pas dans mes attributions, qui sont très claires.
En revanche, puisque vous m’interrogez en tant que professionnel des médias, je vais vous dire rapidement ce qu’est le bartering. On pourrait appeler cela une solderie et cela existe au sein de tous les groupes de publicité depuis quarante ans. Des sociétés spécialisées récupèrent les espaces publicitaires qui ne trouvent pas preneur et les échangent contre marchandises. Cela représente des sommes importantes et cela permet à France Télévisions, dans ses activités commerciales, de ne pas dépenser d’argent public et de faire ainsi des économies. C’est donc un bon usage.
Je voudrais par ailleurs vous dire, en tant que directeur des antennes et des programmes, ce que nous faisons à Cannes. France Télévisions y présente plus d’une vingtaine de films – trente, certaines années – pendant quatorze jours. Nous participons à des rendez-vous professionnels avec tous les acteurs, français et internationaux, de la production indépendante – cinéma ou audiovisuel – qui se déplacent à Cannes. Nous assurons aussi des fonctions de représentation auprès du CNC et de certains élus, lors de débats par exemple. La ministre de la culture fait une intervention chaque année. À Cannes, pendant dix jours, nous travaillons au moins quinze heures par jour.
Le Festival de Cannes est le plus grand moment de représentation de la culture française dans le monde. Je suis très fier que France Télévisions ait été capable, sous notre responsabilité depuis 2020, de renouer son partenariat avec le Festival et ainsi d’y donner l’accès à des millions de Français, gratuitement ! Ce n’était pas le cas auparavant, Monsieur le rapporteur. Je souhaite que l’on continue à valoriser le Festival de Cannes et le cinéma français dans le monde entier. Surtout, ne renoncez pas à ce trésor du patrimoine national.
M. Charles Alloncle, rapporteur. Vous expliquez que pas un centime d’euro d’argent public n’a été dépensé ; le président de la troisième chambre de la Cour des comptes nous l’a confirmé. Le fait que la location de suites dans un palace pendant dix jours pour des dirigeants de l’audiovisuel public, pour plus de 100 000 euros, soit financée par des fonds privés par le biais de mécanismes complexes a d’ailleurs suscité un certain malaise. À titre personnel, avez-vous bénéficié de ce mécanisme de bartering ?
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Pour qu’il puisse vous répondre, il faut que vous expliquiez à Monsieur Sitbon-Gomez ce que vous lui reprochez. Auriez-vous préféré que ces suites soient financées par de l’argent public, ou que Monsieur Sitbon-Gomez n’aille pas à Cannes ?
M. Charles Alloncle, rapporteur. Ma question était très précise et fermée : je demande au directeur s’il a, oui ou non, bénéficié de ce mécanisme. N’essayez pas d’interpréter chacune de mes questions, Monsieur le président, au risque d’emboliser nos débats.
M. Stéphane Sitbon-Gomez. Je le répète, Monsieur le rapporteur : pas un euro d’argent public n’a été dépensé pour payer les frais des dirigeants à Cannes. Par ailleurs, nous veillons scrupuleusement à réduire ce type de dépenses. Ce système existe depuis plus de vingt ans à France Télévisions, qui avait un partenariat historique avec Le Majestic : celles et ceux d’entre vous qui se sont déjà rendus au Festival de Cannes ont pu constater que, pendant plusieurs années, nous y avons disposé d’un espace de représentation. Quand nous sommes devenus partenaire officiel du Festival, nous avons mis fin au partenariat avec l’hôtel.
J’ai fait partie – c’est une information publique, qui a été mentionnée dans plusieurs articles – des dirigeants concernés par ce processus, et je ne me suis rendu à Cannes que pour des obligations professionnelles.
M. Charles Alloncle, rapporteur. Je voudrais maintenant aborder le sujet du pluralisme. D’après les données de l’Arcom, qui sont incontestables, France 5 a battu, au cours de la période électorale précédant les élections européennes de 2024, le record de la chaîne donnant le moins la parole aux partis de la droite nationale, avec seulement 20 % de temps de parole. Quelles garanties pouvez-vous nous apporter en matière de respect du pluralisme ?
M. Stéphane Sitbon-Gomez. Concernant le pluralisme, France Télévisions respecte scrupuleusement les règles en matière de temps de parole politique, sous le contrôle de l’Arcom. Vous avez tout à fait raison, Monsieur le rapporteur : il nous arrive parfois de constater des déséquilibres. C’est arrivé notamment en juin 2024. De mémoire, nous avons reçu une mise en garde de l’Arcom entre les élections européennes et la dissolution car, les choses s’étant précipitées, les temps de parole ont été déséquilibrés. Il nous arrive donc de ne pas être parfaits mais lorsqu’une mise en garde nous est adressée, nous veillons systématiquement et scrupuleusement à rectifier les choses et à rééquilibrer les temps de parole. C’est pour nous un impératif.
Nous publions en outre sur notre site internet les temps de parole de façon transparente, afin que l’ensemble des Français puissent les constater par eux-mêmes, par chaîne et pour l’ensemble du groupe, y compris quand nous sommes imparfaits. En matière de pluralisme et de déontologie, la transparence est la meilleure réponse que l’on puisse apporter.
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Je vais vous demander de conclure, Monsieur le rapporteur, pur que nous puissions passer aux représentants des groupes politiques…
M. Charles Alloncle, rapporteur. Deux dernières questions, Monsieur le président ? Je voudrais tout d’abord revenir sur le cas de Monsieur Ngatcha, le directeur des opérations spéciales, qui est sous votre contrôle hiérarchique je crois, et qui a fait l’objet d’un certain nombre d’articles et d’enquêtes. Rappelons qu’il existe aussi chez France Télévisions un directeur des opérations exceptionnelles : on peut d’ailleurs s’interroger sur leurs périmètres respectifs. Mme Ernotte, à ce sujet, nous a expliqué : « Arnaud Ngatcha a particulièrement pris en charge des émissions sur l’environnement, sur les arbres, sur les océans. C’est lui qui a fait l’émission qui a été délocalisée à Nice sur les océans. Je ne sais plus quand c’était ; si, c’était il y a six mois. »
J’imagine que ce n’est pas il y a six mois que M. Ngatcha, en tant que directeur des opérations spéciales, a commis sa dernière émission. Pourriez-vous détailler ses missions ? Quelles sont les preuves de l’effectivité et de la matérialité de son rôle au sein de France Télévisions ?
M. Stéphane Sitbon-Gomez. Monsieur Ngatcha est un cadre historique de France Télévisions, embauché autour de 2005 je crois par Patrick de Carolis, alors président du groupe. Il y a assumé de nombreuses responsabilités et a en effet été nommé par mon prédécesseur M. Candilis – en 2018 ou 2019, de mémoire – directeur des opérations spéciales.
À ma connaissance, il n’y a pas de directeur des opérations exceptionnelles à France Télévisions. Il y a une direction des opérations spéciales au sein de la rédaction nationale ; elle existe depuis vingt ans et couvre un certain nombre d’événements, au titre de missions de service public que nous sommes les seuls à assurer.
Mon prédécesseur a souhaité, en miroir, créer une direction des opérations spéciales au sein de la direction des programmes. Il a eu raison car l’événementialisation des antennes et le renforcement des opérations spéciales sont ce qui fonctionne le mieux ces dernières années. Pour éviter qu’il y ait deux silos, une coordination a été mise en place et, pour ne pas créer une poste en plus, elle a été confiée à l’équipe qui produisait déjà le Téléthon. En tout et pour tout, en comptant les assistantes, moins d’une dizaine de personnes travaillent sur les opérations spéciales à France Télévisions, alors que celles-ci représentent des dizaines d’heures de programmes. Aujourd’hui, cette équipe est particulièrement mobilisée.
Vous m’interrogez sur le cas spécifique de M. Ngatcha. Sous ma responsabilité, il a créé et développé un certain nombre de formats qui ont été mis à l’antenne : « L’émission pour la Terre », « Ensemble pour nos animaux », « Aux arbres citoyens », « Urgence océan ». Par ailleurs, il a aussi développé plusieurs projets d’opération spéciale avec des producteurs. Il est par exemple venu me voir il y a quelques jours pour me parler d’un projet concernant les quarante ans de la fondation Brigitte Bardot.
Par ailleurs, puisque vous êtes vous-même élu, je voudrais vous rappeler le cadre légal strict auquel est soumis l’employeur du salarié d’une entreprise publique ou privée, lorsque celui-ci devient élu local – l’article L. 1132-1 du code du travail, le code général des collectivités territoriales, le code électoral, ainsi que la toute récente loi du 8 décembre 2025 portant création d’un statut de l’élu local –. Le fait qu’il soit élu ne doit pas conduire à ce que l’activité d’un salarié soit davantage contrôlée. C’est une disposition légale : tous les élus, locaux notamment, sont protégés par les lois de la République.
M. Charles Alloncle, rapporteur. Je me faisais le relais de plusieurs articles de presse faisant état de suspicions quant au caractère fictif de l’emploi de cette personne qui est aussi l’adjoint d’Anne Hidalgo à la mairie de Paris. Ma question avait un but de clarification.
J’en viens à ma dernière question. En 2016, vous étiez déjà directeur de cabinet de Mme Ernotte depuis un peu plus d’un an. Nous avons appris que votre compagne avait bénéficié, pour la fondation dont elle était présidente, d’une subvention de plusieurs milliers d’euros de la part de France Télévisions. Quel a été votre rôle dans son attribution ?
M. Stéphane Sitbon-Gomez. Votre question me touche beaucoup, Monsieur le rapporteur, car la probité et l’intégrité sont ce que j’ai de plus cher. Ma maman m’a transmis ces valeurs et m’a appris que l’honneur d’un homme est ce qu’il a de plus précieux.
Mais je vais répondre très précisément à cette mise en cause de ma vie privée. Ma compagne dirige une fondation reconnue d’utilité publique par les services du Premier ministre, qui agit notamment dans le financement d’associations et de foyers pour les femmes victimes de violences. Nous séparons depuis très longtemps nos activités professionnelles. Elle fait un travail difficile et admirable qu’à titre personnel, je n’aurais pas le courage de faire.
J’ai été mis en cause en 2016 par un syndicat qui me reprochait un partenariat de 7 000 euros avec une association dans laquelle ma compagne était, à l’époque, bénévole. J’ignorais totalement l’existence de ce partenariat. Le syndicat m’a poursuivi au tribunal pendant deux ans et, le 5 décembre 2017, le tribunal de Paris a déclaré cette plainte complètement nulle.
Vous savez, Monsieur le rapporteur, j’attache une importance toute particulière à la lutte contre les conflits d’intérêts, ainsi qu’à l’éthique et à la transparence. Ce sont même les raisons d’être de mon action dans la sphère publique.
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Cela me permet de rappeler que, quel que soit leur groupe politique, les députés respectent – ou devraient respecter – les décisions de justice, en l’occurrence celle de la onzième chambre correctionnelle du tribunal de Paris.
M. Philippe Ballard (RN). Je précise que j’ai été journaliste pendant quarante ans, dont six passés dans le service public.
Vous sentez-vous responsable lorsque l’Arcom rappelle à l’ordre à plusieurs reprises, pour des manquements liés à l’honnêteté de l’information, au pluralisme ou à l’équilibre des points de vue, plusieurs de vos émissions ? Comment réagissez-vous ? On assiste parfois à des scènes assez étranges dans « C à vous » ou « C dans l’air », où la présentatrice ne tient pas son plateau. C’est une réflexion que j’ai entendue des centaines de fois dans l’oreillette, un présentateur ou une présentatrice ayant en effet un chef d’édition et un rédacteur en chef, en régie, qui peuvent réagir lorsque les choses dérapent sur le plateau.
Il est également étonnant que, lorsqu’elle reçoit Matthieu Pigasse – ce qui est son droit le plus strict –, Caroline Roux le présente comme chef d’entreprise alors qu’il est aussi son patron, puisqu’il est celui de Mediawan.
Je ne vous demande pas le montant des bénéfices de l’investisseur américain présent dans Mediawan mais je voudrais savoir si vous connaissez leur destination. C’est en effet de l’argent public qui les sécrète : s’ils repartent aux États-Unis, on est en droit de s’interroger. Je vous rappelle, à ce sujet, que vous avez prêté serment.
Enfin, il est normal que vous n’ayez pas de carte de presse aujourd’hui, compte tenu de votre fonction mais le fait est que vous n’en avez jamais eue. Lorsque j’étais journaliste, j’ai eu des directeurs de l’information comme Olivier Mazerolle ou Thierry Thuillier : c’étaient des professionnels reconnus, au profil neutre, qui connaissaient le travail des journalistes. Quant à vous, vous n’avez jamais été journaliste et vous assumez votre profil politique – je n’ai rien à y redire –. N’est-il pas un peu incongru cependant d’avoir à votre place, pour fabriquer de l’information, quelqu’un qui n’a jamais eu de carte de presse ? C’est quelque chose qui ne s’improvise pas.
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Monsieur le directeur a déjà répondu à cette question, qui avait été posée par Monsieur le rapporteur…
M. Guillaume Kasbarian (EPR). Je ne vous interrogerai par sur votre curriculum vitæ (CV), ni sur votre expérience professionnelle. Je ne suis pas sûr, d’ailleurs, que les responsables politiques soient toujours les mieux placés pour le faire. Certains d’entre eux aspirent même à la fonction suprême alors qu’ils n’ont jamais dirigé le moindre ministère, la moindre collectivité, le moindre service public, ni la moindre entreprise, jamais conquis le moindre client, jamais embauché le moindre salarié et jamais gagné le moindre euro de bénéfice. Pourtant, ils s’imaginent président de la République ! Que chacun regarde donc son CV avant de donner des leçons sur celui des autres !
M. Philippe Ballard (RN). Certains ont fait tout ça mais ont quand même planté le pays !
Guillaume Kasbarian (EPR). Je voudrais, Monsieur Sitbon-Gomez, vous parler du modèle économique de France Télévisions, qui affiche une ambition de rayonnement à l’international, dans un contexte de concurrence forte avec les groupes privés et les grandes plateformes mondiales.
Contrairement à des acteurs comme Canal + ou comme les grandes plateformes, France Télévisions dispose de marges très limitées en matière de croissance externe, d’acquisitions ou d’investissements internationaux. La Cour des comptes a pointé l’impasse financière dans laquelle vous êtes et votre présidente a reconnu l’inadéquation croissante entre vos missions et vos moyens. Pourtant, les réponses apportées semblent toujours converger vers une même solution implicite qui ne me satisfait pas vraiment : davantage de financements publics.
Le contraste est frappant avec nos voisins européens. La BBC génère près d’1 milliard d’euros de recettes commerciales sans publicité et la ZDF développe également des revenus propres significatifs, France Télévisions restant quant à elle très loin de ces niveaux. Quelles sont vos marges de manœuvre réelles sur le modèle économique ? Quels leviers – partenariats, coproductions, exportation de formats, valorisation des marques, exploitation de catalogues sur des plateformes numériques – actionnez-vous aujourd’hui pour que le modèle économique de France Télévisions ne repose pas sur l’augmentation de la dépense publique ? Quels sont les moyens humains, financiers et organisationnels que vous y consacrez ? Le cas échéant, qu’est-ce qui vous empêche de mobiliser ces leviers ?
M. Aurélien Saintoul (LFI-NFP). Je regrette que cette commission d’enquête tourne au ridicule du fait des insinuations et approximations systématiques du rapporteur, qui marie bizarrement la casuistique et le maccarthysme. Il vient de découvrir que les élites sont assez endogènes en France. C’est effectivement le cas, mais il ferait mieux d’étudier la sociologie : nous gagnerions du temps.
Pour ma part, je préfère m’en tenir aux faits sans vous reprocher votre parcours car nous ne l’avons pas fait pour d’autres auditionnés. Je voudrais signaler d’ailleurs que nous avons demandé l’audition de Gérard Larcher. Par ailleurs, si le rapporteur a des doutes quant à des emplois fictifs, il lui suffit de consulter les agendas et les procès-verbaux de France Télévisions. Il fera ainsi preuve de rigueur, et cela fera gagner du temps à tout le monde.
Ma première question porte sur une révélation du Canard enchaîné : l’interview de Monsieur Bardella par Madame Salamé dans l’émission « Quelle époque ! » a été réduite. Certains extraits prévus n’ont pas été diffusés et certaines questions ne lui ont pas été posées. C’est apparemment un choix de la production, et probablement un manquement aux obligations journalistiques. Quelle est votre appréciation de ce type de manquement ? Cherchez-vous à les comprendre ? Interrogez-vous la production à ce sujet ?
Pouvez-vous me dire, par ailleurs, si France Télévisions a bien reçu une première notification de l’Arcom qui la relaxerait, si je puis dire, concernant le numéro de « Complément d’enquête » consacré au Sénat ? Une deuxième notification est-elle ensuite arrivée ? Par ailleurs, a-t-il été envisagé de ne pas diffuser le numéro concernant CNews ? Pourquoi avez-vous décidé de le raccourcir ? Qui a participé à la décision ? Plus précisément, le secrétaire général y a-t-il pris part ?
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Merci pour vos conseils précieux, Monsieur Saintoul, vous qui avez été rapporteur d’une commission d’enquête qui concernait également l’audiovisuel… Quand on est rapporteur d’une commission portant sur des sujets complexes, on s’efforce d’être mesuré dans ses interventions et dans les critiques que l’on adresse aux uns et aux autres.
Mme Ayda Hadizadeh (SOC). Dans une commission d’enquête, les parlementaires sont censés enquêter – le rapporteur plus particulièrement, aidé du président – et chercher à établir des vérités pour améliorer les choses, au service du pays et du peuple.
J’ai le sentiment que, davantage que dans une commission d’enquête, nous sommes de plus en plus dans un tribunal, avec des procureurs qui ne veulent pas réformer mais tuer le service public. « Calomniez, calomniez, il en restera toujours quelque chose. » ! Des mensonges, aujourd’hui, il y en a eu un paquet. L’acte d’accusation est déjà écrit, le verdict presque déjà prononcé : France Télévision est trop chère, trop partiale et, en plus, elle est dirigée par des gens qui n’ont aucune compétence ! Je remercie mon collègue d’avoir souligné que ce commentaire est savoureux venant de personnes qui soutiennent, pour la magistrature suprême, des trentenaires n’ayant eu que des emplois quasiment fictifs – et appartenant, de surcroît, à des partis ayant détourné de l’argent public et ayant été condamnés en première instance pour cela – .
La blague, ça suffit ! Le service public doit mieux fonctionner, avec davantage de transparence et d’éthique. Pouvez-vous nous éclairer sur le rôle des responsables de la déontologie et de l’éthique au sein du service public, et nous indiquer la façon dont vous allez les conforter, pour améliorer ces points ?
M. Charles Alloncle, rapporteur. Nous les avons auditionnés : il fallait venir !
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Le rapporteur a une responsabilité particulière, mais chaque groupe politique en a une également – plusieurs n’étaient pas représentés lors de la précédente audition –.
En tout état de cause, nous ferons de cette commission d’enquête ce que nous aurons décidé d’en faire.
M. François-Xavier Ceccoli (DR). Monsieur le directeur, permettez-moi d’aborder un sujet un peu moins politique.
Pour de nombreux Français – dont je fais partie –, l’attachement profond au service public audiovisuel, et à France Télévisions en particulier, se fonde sur le rôle irremplaçable des antennes régionales. En matière d’information de proximité, de valorisation des territoires, mais aussi de diffusion et de transmission des cultures et des langues régionales, France Télévisions apporte une plus-value réelle, que le secteur privé ne pourrait assumer avec le même niveau d’exigence et de qualité. Cette activité est sans doute déficitaire : le service public prend là tout son sens et se distingue clairement. Les chiffres de l’audimat sont les meilleures preuves de cet attachement : les parts de marché des journaux télévisés (JT) régionaux du soir frôlent les 20 %, alors que la concurrence est rude sur ce segment.
Dans un contexte budgétaire que chacun sait contraint, marqué notamment par la disparition il y a quelques années d’importantes recettes publicitaires, des choix et des arbitrages doivent être opérés. Existe-t-il, au niveau national, une volonté clairement affirmée de préserver les antennes régionales de France Télévisions ? En raison de leur utilité démocratique, culturelle et territoriale, et parce qu’elles incarnent l’ambition du service public pour les territoires, leur maintien se justifie peut-être davantage que celui d’autres programmes.
M. Erwan Balanant (Dem). Monsieur Sitbon-Gomez, vous avez rappelé le rôle important que joue France Télévisions dans la création audiovisuelle française.
Monsieur le rapporteur, vous semblez soudain vous y intéresser – ce qui est une bonne chose –. Permettez-moi de vous rappeler que d’après le droit commercial français et contrairement à ce que vous avez dit précédemment, la nationalité d’une entreprise est déterminée par son siège social et non par la composition de son capital. Mediawan est une société française, installée en France et y travaillant. Elle possède certes des capitaux étrangers, mais elle fait travailler plusieurs productions françaises. Nous devons nos succès internationaux – comme celui du loup de la publicité pour Intermarché, pour ne parler que du plus récent – à notre tissu de petits producteurs. Je tiens à rappeler l’importance de France Télévisions dans le secteur audiovisuel, que je connais un peu. Son écroulement signerait la disparition de la production audiovisuelle française ; en plus d’être un drame humain, ce serait un véritable drame économique.
Comment continuer à soutenir la production audiovisuelle française et le réseau des producteurs, répartis dans tout le territoire et fournissant un nombre considérable de reportages et de documentaires pour les antennes régionales de France 3 ? Au-delà des chiffres, que vous nous rappellerez, alors que la création culturelle est soumise à l’influence des Gafam, du numérique et de l’intelligence artificielle, comment conserver notre souveraineté intellectuelle et culturelle, qui nous permettra de soutenir notre souveraineté au sens large ?
M. Emmanuel Maurel (GDR). Avant tout, je tiens à rassurer M. Sitbon-Gomez : nous sommes nombreux à penser qu’il est plutôt rassurant de voir un homme jeune réussir par son travail dans un domaine professionnel dans lequel il n’avait pas d’expérience.
Par ailleurs, avoir été un militant politique ne doit pas être un handicap ou un motif de discrimination. Au contraire, il y a quelque chose de grand et d’enrichissant dans le militantisme politique, que l’on peut ensuite mettre au service d’une cause professionnelle. De plus, on a le droit d’avoir plusieurs vies professionnelles – certains de nos collègues nous en montrent l’exemple. Cette critique ne me semble guère pertinente.
Ma question est d’ordre budgétaire. Tout d’abord, contrairement à ce qui a été dit, il n’y a pas d’hypertrophie du service public audiovisuel : rapporté au nombre d’habitants, il coûte trois fois moins cher qu’en Suisse, 40 % moins cher qu’en Belgique et 30 % moins cher qu’au Royaume-Uni. Il y a néanmoins un problème budgétaire. En dix ans, les effectifs ont diminué de 12 %, ce qui n’est pas rien ; compte tenu des tensions budgétaires, j’aimerais avoir des précisions sur ce qui adviendra au cours des prochaines années.
Cependant, ma principale inquiétude concerne la création audiovisuelle : lorsque l’on voit ce que représente France Télévisions pour l’animation, les documentaires et la fiction, il y a de quoi se faire du souci. La régulation budgétaire risque de finir par entraver sérieusement le déploiement de la création audiovisuelle à laquelle nous tenons tant, dans un contexte de forte concurrence avec les majors américaines.
Nous n’avons pas parlé de financement et de budget, alors que c’est peut-être l’un des sujets les plus importants de cette commission d’enquête – bien plus que le CV de M. Sitbon-Gomez –.
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Nous en venons aux questions individuelles.
M. Christopher Weissberg (EPR). Monsieur le directeur, vous avez parlé de vivre ensemble et de voir ensemble comme autant de missions fondamentales du service public – on pourrait y ajouter entendre ensemble –.
Ma circonscription rassemble les Français installés au Canada et aux États-Unis. Au Canada, pays composé de plusieurs nations fortes, dont le Québec, l’audiovisuel public joue un rôle central de cohésion nationale. Radio-Canada, avec sa programmation bilingue et pluraliste, contribue à l’unité du pays ; lorsque ses budgets ont diminué, dans les années 1980-1990, le Québec a failli quitter la fédération. Depuis que le Canada a renforcé son audiovisuel public, les mouvements séparatistes ont reculé.
Aux États-Unis, il se passe exactement l’inverse : l’extrême droite trumpiste a fait du démantèlement du service public, PBS et NPR en tête, une obsession, allant jusqu’à mettre totalement fin à son financement. Parallèlement, Rupert Murdoch a bâti un empire médiatique structuré, imité aujourd’hui, monsieur l’inquisiteur – pardon, Monsieur le rapporteur –, par votre ami et allié Vincent Bolloré.
M. Charles Alloncle, rapporteur. Non, mais c’est n’importe quoi…
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Monsieur le député, vous êtes libre de vos paroles et je ne reviens pas sur le terme d’« inquisiteur » dont vous avez qualifié le rapporteur, mais vous ne pouvez le mettre personnellement en cause en le qualifiant d’ami de Vincent Bolloré.
M. Christopher Weissberg (EPR). Désolé, c’était un lapsus !
Ces deux exemples démontrent que l’audiovisuel public est un outil politique majeur, au sens noble du terme ; c’est un outil de cohésion, quand les médias privés sont souvent guidés par des logiques d’opinion et de polarisation. Dans ce contexte, comment exercez-vous vos missions ? Votre rôle dans le financement des productions audiovisuelles est central ; alors que votre fonctionnement s’apparente un peu à celui d’un guichet unique, comment parvenez-vous à garantir la collégialité des décisions et la pluralité des productions françaises ?
Mme Céline Calvez (EPR). Monsieur le directeur, la publicité a-t-elle sa place sur vos antennes et sur leurs extensions numériques ? Considérez-vous que l’expérience, notamment numérique, offerte par France Télévisions correspond à ce que l’on peut attendre de l’audiovisuel public ? Pouvez-vous affirmer que la maximisation des ventes de publicité n’a aucune influence sur le choix de la programmation de France Télévisions ?
Par ailleurs, avez-vous déjà constaté des interventions – la vôtre, celle de la présidence ou, plus largement, de la direction de France Télévisions – dans les choix éditoriaux des émissions et leurs prolongements sur les réseaux sociaux, qu’il s’agisse de productions internes à France Télévisions ou de magazines d’actualité produits par des sociétés de production indépendantes ?
Mme Ersilia Soudais (LFI-NFP). En tant que responsable de la qualité des programmes, j’aimerais vous interroger au sujet de « L’événement », présenté comme une émission de débat politique reprenant le modèle des débats présidentiels ; tous les partis n’y sont pas conviés, ce qui soulève des interrogations. Nous avions d’ailleurs demandé à France Télévisions pourquoi les représentants de La France insoumise, pourtant premier parti de gauche, n’y étaient pas invités, sans obtenir de réponse. Comment expliquez-vous cet oubli ?
À cette absence s’ajoutent les sondages truqués publiés par France Info, corrigés ensuite, mais présentant toujours des erreurs : le sort semble s’acharner sur les mêmes. À force, on a du mal à croire au hasard.
Par ailleurs, quel est votre avis sur Mediawan ? Ne craignez-vous pas que son quasi-monopole sur les programmes de France Télévisions constitue une forme de privatisation de l’audiovisuel public ?
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Monsieur le rapporteur, qui a quelques questions complémentaires je crois, et je vous laisserai ensuite répondre d’un bloc Monsieur Sitbon-Gomez.
M. Charles Alloncle, rapporteur. Pour répondre à quelques mises en cause, j’en conviens, on peut exercer une autre activité professionnelle après avoir milité dans un parti politique mais il est légitime de poser des questions sur l’expérience professionnelle du numéro 2 de France Télévisions, qui a eu comme unique employeur préalable un parti politique. Il est ici question d’une entreprise qui doit observer des principes de neutralité, d’impartialité, d’honnêteté et de pluralisme.
Le monde professionnel est vaste : les compétences acquises dans le militantisme politique permettent de travailler dans bien d’autres entreprises et ne conduisent pas nécessairement à être propulsé au poste de numéro 2 d’une entreprise garante de ces principes. Voilà la raison de mes premiers questionnements et je remercie Monsieur le directeur d’y avoir répondu.
Je voudrais vous interroger au sujet du climat social et des conditions de travail à France Télévisions, qui font l’objet de critiques. Un rapport, commandé par le CSE (comité social et économique) et publié en octobre 2025, décrit un climat de travail brutal, une organisation verticale, autoritaire et élitiste, des inégalités de traitement et de fortes tensions. Ainsi, lorsque le présentateur Samuel Étienne a exprimé sa déception à la suite de l’arrêt de l’émission « Questions pour un champion » en semaine, vous lui avez répondu, par articles de presse interposés, « Je trouve qu’il fait bien son travail d’animateur, mais je ne connais pas son talent en tant que directeur des programmes ». Il s’est ému de cette sortie, qui illustre peut-être cette organisation verticale, autoritaire et élitiste. Quel est votre sentiment quant au climat social à France Télévisions ? Quelles sont vos préconisations pour l’améliorer ?
M. Stéphane Sitbon-Gomez. Plusieurs d’entre vous m’ont interrogé sur le modèle économique de l’audiovisuel public. Ce sujet me tient particulièrement à cœur, au moment où France Télévisions est en train d’adopter son budget pour l’année 2026.
Le secteur audiovisuel génère une valeur ajoutée de 12 milliards et représente 500 000 emplois ; il pèse davantage que le secteur automobile. La télévision compte pour 175 000 emplois et une valeur ajoutée de 6 milliards. Dans ce secteur, France Télévisions joue un rôle considérable, trop souvent absent des débats budgétaires. Pour chaque euro de valeur ajoutée de France Télévisions, 2,40 euros additionnels sont injectés dans notre économie – un coefficient multiplicateur de 3,4 –. Un quart du PIB provient de la filière audiovisuelle et du cinéma, qui sont irrigués par France Télévisions – dont vous votez les crédits. On parle souvent des 8 932 ETP (équivalents temps plein) de France Télévisions – ils étaient plus de 10 000 lorsque j’ai intégré le groupe –, mais on parle moins des 62 000 ETP indirects ; chaque emploi direct en induit cinq autres en dehors du groupe, dans le secteur privé.
Par ailleurs, nous sommes le premier acteur de la décentralisation du paysage audiovisuel. Monsieur le rapporteur, la région de Vendargues nous tient tous les deux à cœur ; France Télévisions y a installé ses studios – j’avais été chargé des repérages –, qui sont désormais les meilleurs du pays. La chambre de commerce et d’industrie locale estime que cette installation a entraîné 70 millions d’euros de retombées économiques pour la région, sans compter les effets indirects – tourisme, restauration, etc. – Ces studios emploient plus de 3 000 collaborateurs et ont créé des emplois locaux, au bénéfice de toute la région – et ça continue –. Pour France Télévisions, ces studios et les milliers d’emplois créés sont une fierté.
Le rôle central que nous jouons dans la filière est menacé par la diminution de nos crédits. Lorsque Delphine Ernotte est arrivée à la tête de France Télévisions, l’engagement financier dans la création audiovisuelle s’élevait à 390 millions par an ; elle l’a porté à 440 millions, alors même que des économies nous étaient demandées. À la demande de l’État, le conseil d’administration s’apprête ce matin à abaisser ce montant à 400 ou 420 millions, ce qui aura d’énormes conséquences dans les territoires, pour les sociétés de production indépendantes et pour les emplois, au moment même où la vague de l’intelligence artificielle menace de détruire des milliers d’emplois créatifs. Les industries créatives et culturelles françaises sont l’une des plus grandes richesses de notre pays. Nous avons besoin de votre soutien pour que les étudiants des écoles de journalisme, de cinéma et d’animation puissent demain trouver du travail.
France Télévisions travaille avec un réseau de producteurs et je ne souhaite pas que l’un d’entre eux détienne un monopole. Mediawan représente 11 % de notre chiffre d’affaires : nous en sommes loin. Je souhaite qu’il soit encore possible, demain, de créer en France des sociétés de production indépendantes, qui pourront collaborer avec le service public ; c’est ce à quoi je m’engage quotidiennement.
Monsieur Weissberg, vous vous interrogez sur mon rôle : il consiste à faire travailler tout le monde de façon collégiale. Les conseillers des unités de programme sélectionnent les projets les plus intéressants parmi des milliers de propositions soumises par les producteurs. Les projets ainsi sélectionnés sont ensuite examinés par un comité éditorial composé de cinq directeurs. Une fois validés, ils sont transmis à la direction de la production – qui ne dépend pas de moi –, qui négocie les contrats. Si le budget dépasse 500 000 euros, le comité d’investissement des programmes (CIP) valide collégialement l’investissement. Au-delà de 2 millions d’euros, la signature de la présidente est nécessaire ; au-delà de 10 millions d’euros, le conseil d’administration est décisionnaire. Cette organisation a été instaurée à la suite du rapport de la Cour des comptes de 2015.
Madame Calvez, vous m’avez interrogé sur la place de la publicité. Je n’ai pas d’avis particulier à ce sujet, mais la réduction des crédits de 65 millions d’euros m’a amené à décider, il y a quelques semaines, d’augmenter de 50 % les recettes en matière de publicité numérique. Je préfère vous le dire clairement : la diminution de la subvention publique entraîne nécessairement une hausse des recettes commerciales ; certains téléspectateurs de France.tv seront moins satisfaits.
Cela m’amène à votre question, Monsieur Kasbarian. Je crois au développement des recettes commerciales, parce que je veux que France Télévisions soit plus forte dans la production. Le chiffre d’affaires de France.tv studio est passé de 30 millions d’euros à une centaine désormais. Nous devons travailler avec des start-up et des producteurs indépendants, mais nous sommes plus corsetés que ne l’est la BBC.
Monsieur Ballard, vous connaissez bien le métier de journaliste – je vous remercie d’ailleurs d’être venu sur le plateau de « Complément d’enquête » il y a quelques semaines –. Nos règles sont simples. Mon métier, ce n’est pas de fabriquer de l’information – je ne sais pas élaborer un sujet, un conducteur ou une émission –, c’est d’encadrer les professionnels avec lesquels je travaille. Je suis certain que lorsque vous étiez journaliste à la télévision, tous les encadrants n’étaient pas titulaires d’une carte de presse. À France Télévisions, certains journalistes sont de très bons managers et tous les managers ne sont pas journalistes.
Les mises en garde de l’Arcom sont essentielles, tout comme ses avis ; nous en tenons compte, quelle que soit l’erreur déontologique signalée. Quant à l’investigation, au sujet de laquelle vous m’avez interrogé, monsieur Saintoul, ma position est très claire : il faut respecter le contradictoire. Quand nous sommes saisis par l’Arcom d’une demande de respect du contradictoire quelques heures avant la diffusion d’un programme, nous demandons aux équipes de journalistes d’y répondre favorablement. Je ne saurais vous dire si Monsieur Tardieu était autour de la table ce jour-là, car j’étais au téléphone, chez moi, en train de préparer le dîner pour mes enfants. Il me semble normal que Monsieur Tardieu, en tant que secrétaire général, puisse intervenir dans cette discussion : il est responsable de la direction juridique et, à ce titre, des relations avec l’Arcom.
L’émission « Quelle époque ! » est enregistrée à l’avance et montée : on tourne plus de trois heures d’émission, mais on en diffuse moins de deux. Chaque semaine, des séquences sont coupées : c’est le principe même de ce type de format, inventé par Madame Barma et Monsieur Ardisson il y a de nombreuses années.
Madame Soudais, le programme « L’événement » relève de la responsabilité du chef du service politique. De manière générale, nous veillons à ce que tout le monde soit invité dans les émissions politiques ; Madame Guetté et Monsieur Mélenchon ont été invités, mais je vous laisse approfondir ce sujet avec la direction de l’information.
Madame Hadizadeh, vous m’avez interrogé sur les moyens relatifs à la déontologie et à l’éthique ; Monsieur Martinetti reviendra sur nos projets de consolidation. Depuis 2015, nous avons démultiplié nos chartes éthiques et déontologiques notamment en matière d’achats de programmes, dans le respect de la rédaction. Nous avons encore des défauts : nous ne communiquons pas assez auprès du public à propos de notre exigence de transparence et de la rectitude que nous attendons de nos collaborateurs. Pas un journaliste de France Télévisions n’ignore les règles – c’est notre mantra –. Nous n’expliquons pas suffisamment comment nous fabriquons l’information, nous manquons de transparence en la matière. Nous devons mobiliser suffisamment de moyens pour effectuer les contrôles.
Monsieur le rapporteur, je partage votre préoccupation s’agissant du climat social. En moins de dix-huit mois, l’entreprise a subi des coupes budgétaires de l’ordre de 200 millions. Lorsque Monsieur Candilis était responsable des programmes, son budget pour les programmes nationaux s’élevait à 1,75 milliard d’euros ; le budget qui vient d’être voté s’élève à 868 millions. Il n’y a pas beaucoup de chaînes de télévision, ni même d’entreprises en général, qui ont connu des coupes budgétaires de cette ampleur et qui ont dû réduire le nombre de postes dans cette proportion. Cette réalité économique pèse sur les effectifs, mais nous procédons toujours avec le plus grand respect pour les salariés.
Quant au « Complément d’enquête » consacré au Sénat, nous avons reçu une plainte du Sénat mais nous n’avons pas reçu de notification de l’Arcom. Celle-ci a publié une information sur son site internet, qui a été vue par l’un de nos collaborateurs, mais nous n’avons rien reçu avant la mise en garde de l’Arcom, il y a une dizaine de jours.
M. Philippe Martinetti. Le traitement de l’information de proximité est l’un des antidotes les plus puissants à la défiance. En 2020, France 3 a consacré 20 000 heures d’antenne aux programmes régionaux ; nous en sommes cette année à plus de 46 000 heures. L’augmentation du temps d’antenne pour les programmes régionaux conforte l’écosystème de production en région : celui-ci rassemble plus de 370 contractants et se décline en emplois et en compétences associées. Nous avons l’ambition de poursuivre et d’amplifier cette démarche. Nous produisons 250 films documentaires par an. Il y a un an, nous avons augmenté de 50 % le financement des documentaires régionaux, qui sont essentiels à la structuration de cet écosystème.
Vous avez évoqué les audiences des éditions d’information de proximité – « Ici 12/13 » et « Ici 19/20 » –. Ces éditions résultent d’une transformation majeure, éditoriale et culturelle, de l’information diffusée par France Télévisions. Il y a trois ans, sous l’impulsion de la présidente, nous avons inversé le modèle d’information : il y a désormais quarante-huit éditions d’information de proximité, intégralement pensées et pilotées par les vingt-quatre rédactions locales. Outre l’information de proximité, qui constitue le cœur de leur activité, ces éditions présentent des informations nationales et internationales. Les deux éditions touchent 4,7 millions de téléspectateurs par jour.
Nous allons conforter et renforcer ce mode de fonctionnement, parce qu’à l’heure des fausses informations et de l’irruption de l’intelligence artificielle dans le traitement de l’information, il nous semble que l’information de proximité, produite par des journalistes vivant aux côtés des citoyens, doit être une priorité.
Enfin, comme l’a annoncé la présidente Delphine Ernotte lors de son audition, nous allons créer une direction de la vérification, de l’éthique et de la transparence, dès le mois de janvier. Celle-ci pilotera la stratégie globale de vérification et de déontologie de l’entreprise. Elle a pour ambition de veiller à l’application stricte des différentes chartes et procédures existant au sein de France Télévisions. Il s’agit d’être réactif et aussi précis que possible en cas de controverse ou d’erreur. Afin d’appliquer ces principes d’éthique et de responsabilité avec encore plus de force, la création de cette direction, qui sera commune à l’ensemble des contenus du groupe, nous semble essentielle.
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Je vous remercie tous les deux pour votre venue et pour avoir ainsi répondu à nos questions. La séance est levée.
*
Audition, ouverte à la presse, de M. Patrick Cohen, journaliste (18 décembre 2025)
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Mes chers collègues, nous voici réunis pour la troisième audition de cette journée, qui va nous permettre d’auditionner Monsieur Patrick Cohen, que je remercie d’être présent devant notre commission. Je veux le dire d’emblée, vous n’êtes pas ici dans un tribunal, vous n’êtes pas devant des juges. Nous ne sommes pas là pour vous juger ou pour vous sanctionner, mais pour vous poser des questions, pour comprendre et certainement pas pour vous jeter en pâture. Ce n’est pas le rôle de cette commission. Nous devons préserver l’honneur des personnes que nous auditionnons.
Nous vous entendons notamment en raison d’une vidéo qui a été diffusée sur les réseaux sociaux. Je conteste la méthode, mais cette vidéo a suscité l’émoi des Français et d’une partie des responsables politiques, qui se posent des questions. Je ne doute pas que M. le rapporteur reviendra sur cette vidéo et que nos collègues membres de cette commission feront de même, mais je ne souhaite pas que ce soit l’unique thème du jour. Vous êtes un journaliste de télévision et de radio. Vous avez interviewé nombre de personnalités, y compris politiques, et c’est également sur votre conception du travail de journaliste et sur la mise en œuvre des exigences de pluralisme, d’impartialité et d’indépendance que nous souhaitons vous auditionner.
J’invite mes collègues à poser, bien entendu, toutes les questions qu’ils souhaitent, le moment venu, mais je pense qu’au vu de votre longue expérience de journaliste cette commission gagnerait à vous interroger aussi sur des sujets plus larges. Je rappelle que vous êtes passé par RTL, Europe 1 et France Inter. On vous connaît également comme chroniqueur à la télévision, notamment sur France 5 dans l’émission « C à vous », et vous aviez précédemment travaillé à France 2 et Canal +.
Je vais vous demander, comme à chaque personne auditionnée devant cette commission d’enquête et ainsi que les textes l’imposent, de déclarer tout autre intérêt public ou privé de nature à influencer vos déclarations.
Je rappelle aussi que l’article 6 de l’ordonnance du 17 novembre 1958 relative au fonctionnement des assemblées parlementaires impose aux personnes auditionnées par une commission d’enquête de prêter le serment de dire la vérité, toute la vérité, rien que la vérité. Je vais vous demander de lever la main droite et de dire « je le jure ».
(M. Patrick Cohen prête serment.)
M. Patrick Cohen, journaliste. Je n’ai pas d’autres liens d’intérêt que des collaborations passées avec certains ici, Aymeric Caron, dont j’ai été le collègue à Europe 1, mais je crois qu’il a dit qu’il quittait cette commission, et le député Philippe Ballard, avec qui j’ai travaillé pendant deux ans à France Info. J’espère que leur indulgence ne sera pas suspecte.
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Je précise pour ma part que je suis membre du conseil d’administration de France Médias Monde depuis le mois d’octobre 2024, que j’ai représenté l’Assemblée nationale au conseil d’administration de Radio France de 2022 à 2024 et que j’ai été corapporteur, avec ma collègue Virginie Duby-Muller, de la proposition de loi relative à la réforme de l’audiovisuel public.
Monsieur Cohen, je vous laisse la parole pour votre intervention liminaire.
M. Patrick Cohen. Je vais commencer, même si vous l’avez déjà fait, Monsieur le président, par une brève présentation. Je suis journaliste depuis près de quarante ans. J’ai fait l’essentiel de ma carrière à la radio, pour moitié dans le public et pour moitié dans le privé : treize ans à RTL, six ans à Europe 1 et une vingtaine d’années à RFI, France Info, France Inter, France Culture et, à la télévision, à France 5. J’ai pratiqué à peu près tous les métiers du journalisme : reportages, flashs, journaux, interviews, émissions médicales, émissions politiques, libre antenne, débats d’idées, présentation de tranches d’information, papiers d’analyse et éditoriaux. J’ai parfois exercé des responsabilités, mais sans jamais quitter l’antenne.
Encore aujourd’hui, toute mon activité professionnelle est tournée vers l’écriture et la diffusion de contenus, le matin sur France Inter, le soir dans l’émission « C à vous », sur France 5, et régulièrement sur LCP-AN (La Chaîne parlementaire-Assemblée nationale), dans l’émission Rembob’INA. Tout est public, tout est accessible. Vous pouvez retrouver sur les sites de Radio France, de France Télévisions et même d’Europe 1 des milliers d’heures de matinales, d’interviews et d’émissions en tout genre. Mais je sais par avance que vos interrogations, vous l’avez mentionné, porteront en priorité sur les quelques dizaines de secondes d’une vidéo tournée à mon insu et dans laquelle je ne dis rien, ou presque.
Bien que je considère qu’un journaliste n’est responsable et redevable que de ce qu’il dit, écrit et publie, bien que l’impartialité ne se mesure pas dans les bistrots ni dans les chambres à coucher, ou alors c’est qu’on a basculé dans un autre régime politique, et nonobstant le fait que ces vidéos font l’objet de trois procédures judiciaires distinctes, je répondrai à vos questions et à l’émotion, incontestable, suscitée par ces images. Émotion amplifiée par une opération de propagande sans limite, visant à dénigrer, à détruire le service public que je représente.
Deux chiffres à cet égard : l’affaire dite « Legrand-Cohen » a fait l’objet en deux semaines sur l’antenne de CNews, du 6 au 20 septembre dernier, de 853 séquences, et dans les trois premiers jours, entre le 6 et le 9 septembre, la vidéo a tourné 181 fois sur la même chaîne, dite d’information, qui ne s’est occupée de rien d’autre, tout cela sans une once de contradictoire et avec des bandeaux parfois mensongers, comme, le 8 septembre, « Legrand et Cohen veulent s’occuper de Dati », phrase qui a encore été répétée ces derniers jours sur les antennes d’Europe 1 et de CNews et hier, ici même, par M. le rapporteur lorsqu’il interrogeait la présidente de Radio France, mais qui n’a jamais été prononcée et ne figure pas dans ces vidéos ; c’est donc un mensonge.
Quel était l’objet de ce rendez-vous ? Mon métier est d’éclairer l’actualité, politique ou autre, et entre chaque intervention, puisque je parle à heures fixes, de nourrir mon information et ma réflexion en lisant, beaucoup, et en échangeant avec des élus, des responsables politiques, souvent au téléphone, parfois autour d’un café ou au cours d’un déjeuner, comme le font tous les journalistes politiques et tous les ministres et responsables politiques. Je ne vous apprends rien, mesdames et messieurs les députés, vous qui sortez peut-être, encore que vous n’ayez pas eu beaucoup de temps à la pause de midi, d’un café-presse. Mais aux citoyens, auditeurs ou téléspectateurs qui ont pu être surpris ou choqués par ces pratiques, je dis simplement ceci : imagine-t-on des spécialistes de la santé ne pas rencontrer des médecins, ou des journalistes chargés des crimes et délits ne pas voir des policiers ?
Ce jour-là, le 7 juillet, il s’agissait d’un café – 5,80 euros pour deux cafés, payés de ma poche –, à l’occasion d’un rendez-vous que nos deux interlocuteurs politiques avaient sollicité, pas tellement pour nous livrer des informations mais pour discuter d’un positionnement, d’une stratégie que nous avions l’un et l’autre assez vivement critiquée. Thomas Legrand, dans un édito de Libération, avait parlé de la « gauche Donut », du nom de ce beignet qui a un trou au milieu, comme image du vide politique que représente le PS (Parti socialiste) actuel. Pour ce qui me concerne, dans un édito du 25 avril sur France Inter, j’avais fait ce constat : « [L]es socialistes d’aujourd’hui ne se parlent qu’à eux-mêmes. […] Avez-vous déjà entendu le [PS] débattre du fond ? » Le 6 juin, après le vote des adhérents, la stratégie étant floue au PS et l’avenir incertain, je disais qu’Olivier Faure « peut […] se contenter d’être l’homme le plus riche du cimetière » ; puis, le 16 juin, « un congrès pour rien ? […] La gauche non mélenchoniste, qui ne sait pas où elle habite, n’ira pas toquer au Parti socialiste ». Vous conviendrez que, pour ce qui est de la collusion avec le PS, on peut sûrement faire plus et mieux, et moins fantasmatique.
Venons-en au contexte. Un peu plus de quinze jours avant ce rendez-vous, le 18 juin précisément, la ministre de la culture, Rachida Dati, m’avait sauté à la gorge dans un geste d’intimidation sans précédent de la part d’un membre du gouvernement, en direct sur le plateau de « C à vous », en me menaçant d’un article 40 – j’attends toujours – pour avoir eu le culot de l’interroger sur des paiements de 300 000 euros qu’elle aurait reçus de GDF Suez quand elle était eurodéputée. J’attends toujours la réponse mais la justice, semble-t-il, est en train de s’en occuper en ce moment même. Et je vous jure que Thomas Legrand et moi-même n’y sommes strictement pour rien ! À la suite de cet incident, Thomas Legrand avait signé un billet dans Libération disant « Dati fait du Trump ». Pour ma part, je me suis abstenu de faire le moindre commentaire, où que ce soit. Je n’avais d’ailleurs écrit aucun édito consacré à Rachida Dati depuis son retour au Gouvernement.
Je vous dis tout cela pour éclairer la phrase qui fait couler tant de salive et qui a joué un rôle quasiment constitutif pour votre commission d’enquête : « Patrick et moi, on fait ce qu’il faut pour Dati. » Thomas Legrand vous expliquera tout à l’heure ce qu’il a fait – du journalisme –. De mon côté, c’est la même chose. Je n’ai rien fait d’autre que mon métier, c’est-à-dire poser une question légitime sur les affaires judiciaires de la ministre, et je ne m’en suis pas « occupé », vous voyez que c’est plutôt l’inverse. Mais si on se perd sur cette phrase au point que, presque systématiquement, M. le rapporteur se sent obligé d’ajouter : on fait ce qu’il faut « pour la faire perdre » ou bien de dire : « on s’en occupe », c’est à cause du montage, qui signe la malhonnêteté de l’opération. Pourquoi, en effet, la vidéo s’arrête-t-elle net sur la dernière syllabe prononcée par Thomas Legrand ? Qu’est-ce qui se dit après, qui aurait pu donner le sens d’une phrase qui, en soi, ne veut rien dire ? On fait ce qu’il faut pour quoi donc ? Pour la faire élire, pour la faire rire, pour la faire battre, pour l’énerver ? Je ne sais pas. Et surtout, quelle est ma propre réaction à cette phrase dans laquelle je suis cité ? Est-ce que j’approuve, je proteste, j’argumente, je me lève indigné ? On ne le sait pas.
Via nos avocats, nous avons fait délivrer par voie d’huissier une sommation interpellative à L’Incorrect pour avoir accès à l’ensemble du matériel vidéo. Refus – ce qui n’est pas très correct –. M. de Watrigant, le directeur de L’Incorrect, a pourtant déclaré le 12 septembre au journal L’Opinion qu’il avait reçu de sa source quinze vidéos de notre conversation. Il en a publié trois. Mais alors, qu’y a-t-il dans les douze autres ? Pourquoi avoir seulement mis en ligne quelques dizaines de secondes d’un échange qui a duré à peu près une heure et demie et auquel j’ai, bien évidemment, participé ? Pourquoi avoir occulté mes propos ? Parce qu’ils ne collaient pas avec le scénario de la collusion, du complot avec les socialistes, parce qu’ils n’allaient pas dans le sens de cette manipulation ? Nous parlons d’un échange qui, je le répète, s’inscrivait dans un cadre informel et confidentiel. Mais je constate, hélas, avec la divulgation cette semaine par Europe 1 de bribes de phrase d’une conversation privée entre Thomas Legrand et Laurence Bloch, que l’espionnage déguisé en journalisme est appelé à prospérer sur les antennes du groupe Bolloré.
À la première vidéo, on pouvait croire au hasard. Là, on découvre un système, et des méthodes de barbouzes dont Pascal Praud s’est enorgueilli avant-hier en ouvrant son émission sur CNews. Je cite : « Tout ce qu’on a dit a été enregistré, bien sûr, mais on ne peut pas le passer parce que c’est interdit. » On ne peut pas le passer, mais on le répète quarante et une fois en deux jours sur Europe 1 et plusieurs fois hier, dans les questions de M. le rapporteur, ici même, à la présidente de Radio France.
Dois-je rappeler ici, à l’Assemblée nationale, temple de la République, que le droit au respect de la vie privée est un principe constitutionnel ? Dois-je rappeler l’article 12 de la Déclaration universelle des droits de l’homme : « Nul ne sera l’objet d’immixtions arbitraires dans sa vie privée, sa famille, son domicile ou sa correspondance […]. » ? Voilà un exemple de ce que j’ai fait hier et qui est au cœur de mon métier : relire de grands textes en vue de les partager, diffuser de la connaissance et des informations. Et une fois encore, tout ce que je dis ou écris est accessible. Tout est transparent. Je n’organise pas de campagne clandestine. Je ne manipule pas d’algorithme. Je n’écoute pas aux portes ni dans les cafés. Je ne cherche pas à dresser les uns contre les autres. Je ne tweete pas et je ne suis présent sur aucun réseau social. Je vérifie mes informations, je travaille honnêtement et devant vous, cet après-midi, je me tiens droit.
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Merci, Monsieur Cohen. Je l’ai dit hier et je le redis très clairement aujourd’hui, nous sommes attachés, en tant que députés, au respect absolu du droit à la vie privée. C’est un principe constitutionnel. Nous devons nous battre pour le respect de la vie privée de nos concitoyens et de leur intimité, ce qui ne remet pas en cause le travail des journalistes. Ils sont libres dans notre pays et ils utilisent les méthodes qu’ils souhaitent mais nous devons rappeler dans cette assemblée notre attachement absolu, qui ne souffre d’aucune limitation, au respect du droit de nos concitoyens à la vie privée. Si nous renonçons à ce combat et à cette exigence, nous contribuons à une évolution dangereuse de notre démocratie et de notre État de droit. Mais la vidéo en question a été rendue publique. Elle vous montre attablé, avec Thomas Legrand, dans un bistrot en compagnie de responsables du Parti socialiste et elle a suscité l’émoi d’une partie des Français, qui ont le sentiment d’une collusion, d’une connivence entre les journalistes en général et les politiques.
J’aimerais vous interroger sur la manière dont les journalistes politiques, dans une société polarisée médiatiquement et fracturée politiquement, peuvent mettre en œuvre à chaque instant les exigences d’impartialité et de pluralisme. La polarisation du débat public et la fracturation de la vie politique compliquent-elles l’exercice du journalisme politique ? Vous avez été chargé du suivi de nombreux groupes politiques, notamment le Front national, ce qui vous a amené à rencontrer des responsables politiques dans le cadre de votre travail. Sans penser à un parti en particulier, je serais intéressé de savoir comment vous traitez les mouvements politiques, dans quel cadre s’exerce ce travail – des déjeuners, des cafés ? –, très concrètement, afin que nos concitoyens puissent comprendre clairement ce que c’est que le travail d’un journaliste politique.
La présidente de Radio France a qualifié hier de « fanfaronnade » la manière dont Thomas Legrand aurait prétendu pouvoir, peut-être, influer sur la ligne éditoriale de France Inter. À supposer que ces propos traduisent une volonté de ce type – je ne suis pas là pour les commenter –, pensez-vous avoir la capacité d’influer sur la ligne éditoriale de France Inter ?
M. Patrick Cohen. Thomas Legrand ou moi-même pouvons-nous influer sur la ligne éditoriale de France Inter ? Non. Cela a été le cas les années où j’animais la matinale, où j’avais des responsabilités importantes, en ce qui concerne aussi bien les invités que l’éditorial de cette émission, alors suivie par plus de 4 millions d’auditeurs – c’est encore plus aujourd’hui – ; et aujourd’hui, je suis responsable de mes deux minutes quarante-cinq du matin, et c’est tout. Quant à Thomas Legrand, je crois que la présidente de Radio France vous a rappelé son statut, et par ailleurs vous l’interrogerez tout à l’heure.
S’agissant des contacts avec les responsables politiques, je peux témoigner de deux choses différentes dans ma vie de spécialiste politique, même si je ne me présente pas exclusivement comme un spécialiste politique puisque j’ai traité beaucoup d’autres sujets. Dans ma vie d’éditorialiste, je suis moins en contact avec des responsables politiques que j’ai pu l’être quand j’étais reporter politique, c’est-à-dire chargé du suivi d’un certain nombre de groupes politiques. Lorsque j’étais au service politique de RTL, entre 1997 et 2005 ou 2006, j’étais chargé du suivi – ces catégories vont vous paraître bizarres – des écologistes, des Verts, du Front national et de la Corse. Le Front national m’a beaucoup occupé. C’était une couverture intense, parce qu’à partir de 1998, la dissidence mégrétiste – de Bruno Mégret contre Jean-Marie Le Pen – a énormément occupé les écrans et les esprits. J’ai couvert cette scission et la campagne présidentielle de 2002 qui a vu, le 21 avril, le candidat du Front national, Jean-Marie Le Pen, accéder pour la première fois au second tour. J’ai vécu tout cela aux premières loges en fréquentant très assidûment les dirigeants du FN de l’époque.
Je le dis en souriant à ceux qui me reprochent un café avec des responsables socialistes : je peux dresser une cartographie précise de tous les restaurants parisiens disposant d’un salon privé qui, à l’époque, acceptaient la présence de Jean-Marie Le Pen pour les déjeuners que nous avions mensuellement avec lui, au sein du groupe qui suivait l’actualité du Front national, et j’ai souvent parlé de stratégie politique avec Jean-Marie Le Pen. J’ai d’ailleurs fait au sujet du 21 avril 2002 un livre qui comportait pas mal de révélations, notamment le coup de pouce de la droite chiraquienne à la candidature de Bruno Mégret, ce qui m’a valu d’être cité et à mon livre d’être brandi à la tribune du congrès du Front national à Nice en 2003. Je le dis pour rappeler que le journalisme n’est pas là pour servir une cause.
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Je vous remercie et je passe maintenant la parole au rapporteur.
M. Charles Alloncle, rapporteur. Merci, monsieur Cohen, de nous accorder un long moment pour répondre à toutes nos questions.
Je commence par rappeler le contexte et les faits. Le 7 juillet dernier, comme l’ont révélé les journalistes de L’Incorrect, Thomas Legrand et vous avez été filmés en train de discuter avec deux cadres du Parti socialiste dans un café parisien. Il ne s’agissait pas d’un simple échange informel entre journalistes et politiques, comme il en existe tous les jours, mais d’une rencontre à caractère politique visant à définir une ligne éditoriale dans le but de désavantager une candidate aux élections municipales. Les faits, et les vidéos, ont été révélés. Thomas Legrand a déclaré : « Nous, on fait ce qu’il faut pour Dati, Patrick [Cohen] et moi » au sujet des élections municipales à Paris. Puisque vous m’accusez de travestir vos propos, je me permets de les rappeler en introduction de notre échange.
Votre première réaction a été de contester la méthode en dénonçant une captation à votre insu, sans autorisation. Vous êtes allé jusqu’à dire à La Tribune Dimanche : « Tous les coups sont permis, c’est hallucinant. Il s’agit d’un vol de conversation privée. » J’écoute régulièrement vos interventions, qui m’intéressent beaucoup : vous ne vous êtes jamais offusqué publiquement des méthodes employées par certains de vos confrères, comme Élise Lucet et Tristan Waleckx, qui recourent régulièrement à des caméras cachées, à des conversations enregistrées à l’insu des gens, qu’on pourrait qualifier d’embuscades filmées, parfois même au domicile des intéressés. Au contraire, vous saluez régulièrement leur travail et son utilité dans le débat public. Je pourrais également citer les propos que vous avez tenus au sujet des méthodes employées pour enregistrer M. Wauquiez lors d’une de ses conférences à l’EM Lyon.
Monsieur Cohen, ma première question est simple. Pourquoi ces méthodes vous semblent-elles légitimes lorsqu’elles visent d’autres personnes, mais inacceptables lorsqu’elles vous visent, vous ?
M. Patrick Cohen. Je n’ai aucun souvenir d’interventions concernant les méthodes utilisées pour les émissions que vous citez. Quant à Laurent Wauquiez, il délivrait des cours, face à des étudiants. Un cadre universitaire vous semble-t-il de même nature qu’une conversation informelle autour d’un café ?
M. Charles Alloncle, rapporteur. Vous savez qu’il existe des cours magistraux et d’autres qui ne sont pas enregistrés. Le cours dispensé par M. Wauquiez, je le dis avec d’autant plus d’objectivité que j’ai un passif avec lui – je ne le porte pas personnellement dans mon cœur – et que je n’appartiens pas au même parti, était un cours confidentiel, qui n’était pas filmé.
M. Erwan Balanant (Dem) et Mme Sophie Mette (Dem). Ça n’existe pas, ça !
M. Patrick Cohen. M. Wauquiez, le jour même de ces révélations, a annoncé un dépôt de plainte, qui n’a jamais eu lieu. Nous avons annoncé, Thomas Legrand et moi – vous venez de citer mes propos dans La Tribune Dimanche –, un dépôt de plainte. Elle a prospéré. Le responsable de la vidéo a été entendu et le Parquet est chargé de l’enquête.
M. Charles Alloncle, rapporteur. Merci, monsieur Cohen. Je reviens sur vos déclarations au sujet de la méthode qui avait conduit à révéler les propos confidentiels que M. Wauquiez avait tenus à l’EM Lyon devant ses étudiants. Vous avez dit : « Bien sûr, la loi dit qu’on ne doit pas enregistrer les gens à leur insu, mais il y a une démarche journalistique tout à fait légitime. » Vous évoquiez alors une « saine curiosité ». Qu’est-ce qui a changé depuis 2018, monsieur Cohen, pour que cette saine curiosité ne s’applique pas à vous ?
M. Patrick Cohen. Comment se fait-il que votre curiosité ne s’étende pas à l’ensemble de la conversation que nous avons eue ce jour-là avec des responsables socialistes, et non pas seulement à quelques dizaines de secondes ? Pardon, je vais le répéter tout au long de cette discussion : je maintiens que les accusations que vous relayez résultent d’une manipulation, voire d’une falsification, et nous en ferons justice.
M. Charles Alloncle, rapporteur. Monsieur Cohen, j’entends que vous réclamez l’intégralité des rushs. C’est une invitation à l’égard de vos confrères de L’Incorrect – j’imagine qu’ils vous entendent et qu’ils les publieront probablement dans les prochains jours –. C’est votre droit. Mais vous ne m’avez pas répondu quant à la justification des méthodes de vos confrères qui ont révélé l’enregistrement visant Laurent Wauquiez. Pourquoi avez-vous changé d’avis depuis 2018 ? Est-ce lié à votre personne ?
Le 15 septembre dernier, sur le plateau de « C à vous », sur France 5, vous avez réagi pour la première fois à l’affaire vous concernant. Vous avez expliqué à propos de la vidéo, et vous le répétez devant la Représentation nationale : « ce n’est pas une preuve, c’est un montage ». Vous avez évoqué « dix points de montage visibles » et précisé avoir exigé l’intégralité des rushs en vue d’un constat d’huissier. Il y a eu un constat d’huissier, Monsieur Cohen. Il indique que la vidéo n’était ni truquée, ni falsifiée et que les dix points de troncage n’ont en rien altéré la véracité des propos de M. Legrand et de la séquence dans laquelle vous êtes filmé. Confirmez-vous ces accusations extrêmement graves ?
M. Patrick Cohen. Monsieur le rapporteur, vous me parlez d’un constat d’huissier. Je suppose que vous l’avez consulté ou que vous en disposez.
M. Charles Alloncle, rapporteur. Monsieur Cohen, je vous pose des questions et je me permets de vous demander de me répondre. Je répondrai à votre question, mais n’inversons pas les rôles. Cette fois-ci, devant la Représentation nationale, vous n’êtes pas un journaliste et éditorialiste qui interroge des invités politiques. Vous êtes devant les Français pour répondre aux questions des représentants du peuple.
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Nous commençons à nous connaître, Monsieur le rapporteur et moi : je suis obligé de redire que, dans le cadre d’une commission d’enquête, qui a un bureau, si Monsieur le rapporteur a des éléments importants, par exemple s’il a connaissance d’un constat d’huissier ou s’il a eu l’intégralité des rushs, il est tenu, et je l’en remercie par avance, d’en faire part à la commission d’enquête.
Monsieur Cohen, dans le cadre d’une commission d’enquête, Monsieur le rapporteur n’est effectivement pas tenu de vous répondre, mais en tant que président je suis tenu et je peux me permettre de demander au rapporteur, s’il a eu ce constat d’huissier et cette vidéo dans son intégralité, de les porter à la connaissance de notre commission. Cela permettra de faire œuvre de transparence à l’égard des Français qui nous écoutent et des collègues députés.
M. Charles Alloncle, rapporteur. Merci, Monsieur le président – cela va me permettre de répondre à votre question, Monsieur Cohen. Dans le cadre de mes pouvoirs de contrôle sur pièces et sur place, en tant que rapporteur, j’ai effectivement eu accès au constat d’huissier. C’était un élément important pour votre audition et je ne voulais pas transformer ou travestir la vérité des faits.
Je vais citer ce constat d’huissier, du 16 septembre, qui a été effectué à la demande de Monsieur de Watrigant : « j’atteste de la conformité des propos rapportés dans l’article publié le 5 septembre 2025 sur le site de la société requérante et intitulé “Révélation : ‘Patrick Cohen et moi, on fait ce qu’il faut pour Dati’ : quand le service public fait campagneˮ ». Le constat d’huissier atteste de la conformité des propos rapportés dans l’article. Comment pouvez-vous continuer à insinuer qu’il a pu y avoir une manipulation ?
M. Patrick Cohen. Monsieur le rapporteur, vous venez de faire la preuve d’un deuxième mensonge. Vous venez de dire qu’il n’y avait pas eu de montage.
M. Charles Alloncle, rapporteur. Je n’ai pas dit cela.
M. Patrick Cohen. Vous venez de dire : « il n’y a pas eu de montage, le constat d’huissier le prouve ». Or il n’y a pas le mot « montage » dans le constat d’huissier. Je l’ai, puisqu’il a été publié sur les réseaux sociaux, mais j’attendais que vous le citiez. « Je constate que les sous-titres précités sont conformes aux rushs qu’il m’a été donné de voir et d’entendre ce jour. » En clair, les sous-titres correspondent aux paroles, c’est tout. Il est donc inexact et mensonger de prétendre qu’il n’y a pas eu de montage et que la conversation du 7 juillet a été fidèlement retranscrite. C’est même pire qu’un montage : c’est une falsification, Monsieur le rapporteur.
M. Charles Alloncle, rapporteur. J’ai dit que le constat d’huissier révélait dix points de montage qui n’altéraient en rien la véracité des propos prêtés à Monsieur Legrand, ni celle de l’intégralité des propos issus de ce contexte. Ne me prêtez pas des phrases que je n’ai pas dites. Je vous repose la question : continuez-vous à contester la véracité des propos qui ont été révélés dans cette vidéo ? Continuez-vous à dire que celle-ci est fallacieuse ?
M. Patrick Cohen. Absolument, elle est fallacieuse. Je suis très étonné que la commission d’enquête n’ait pas usé de ses prérogatives pour réclamer la vidéo. Il y a une dizaine de jours, j’ai eu, je l’avoue, un grand espoir lorsque je vous ai entendu, Monsieur le rapporteur, partager avec le directeur de L’Incorrect, Monsieur de Watrigant, le micro de la matinale de Radio Courtoisie. C’était en effet l’occasion rêvée d’exercer vos prérogatives et de montrer que ce qui vous importe est la manifestation de la vérité. Allez-vous demander ces vidéos à L’Incorrect ?
M. Charles Alloncle, rapporteur. Je les demanderai, d’autant que j’ai découvert récemment, comme vous d’ailleurs, que le constat d’huissier atteste de la conformité des propos rapportés dans l’article que vous contestez.
Très honnêtement, je ne comprends pas : un constat d’huissier atteste de cette conformité et indique qu’il y a eu dix points de montage, mais qu’ils sont dérisoires parce qu’ils n’altèrent en rien la véracité des propos tenus ; comment pouvez-vous continuer à affirmer qu’il y a eu manipulation ? Le constat d’huissier indique précisément le contraire !
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Monsieur le rapporteur, Monsieur Cohen pourrait – c’est son droit – ne pas répondre à vos questions puisqu’une enquête judiciaire est en cours. Il accepte de le faire, et je l’en remercie car cela contribue à la clarté et à la transparence. Mais il faut désormais en venir au fond. On peut évoquer les propos qui ont été tenus, en discuter, se demander s’ils remettent en cause l’impartialité des personnes concernées, mais nous ne pouvons pas nous en tenir à des points de procédure, car notre commission n’est pas une cour de justice ou un tribunal. Au demeurant, je n’ai pas connaissance, en tant que président de la commission d’enquête, non plus que le bureau de ladite commission, de ce constat d’huissier.
Vous pouvez poser toutes les questions que vous voulez, sauf celles qu’un juge poserait dans un tribunal. Je précise, car je sais que certains vont instrumentaliser mes propos, que je ne dis pas que Monsieur Cohen n’a pas à répondre aux questions qui lui sont posées ; je dis simplement que la commission d’enquête, dès lors qu’elle n’a pas les éléments évoqués par le rapporteur et qu’une enquête judiciaire est en cours, doit s’en tenir au fond.
M. Charles Alloncle, rapporteur. Je souhaite simplement rappeler des éléments de contexte. Monsieur Cohen, vous procédez à une inversion accusatoire parfaitement scandaleuse. Votre rôle, ici, n’est pas de me poser des questions ; il est de répondre à celles du rapporteur et de l’ensemble de mes collègues. Nous représentons les Français, avons été élus et avons le pouvoir d’effectuer un contrôle sur pièces et sur place. Nous ne sommes pas sur un plateau de France 5 ou dans un studio de Radio France. Je vous demande donc de répondre à mes questions, sans m’en poser d’autres en retour. C’est ainsi que nous procédons ; nous avons mené jusqu’à présent une quinzaine d’auditions et elles se sont parfaitement déroulées. (Rires parmi les députés des groupes Socialistes et Écologiste et social.)
M. Patrick Cohen. Lorsque vos questions se fondent sur des documents qui n’existent pas ou dont je conteste l’authenticité…
M. Charles Alloncle, rapporteur. C’est un constat d’huissier !
M. Patrick Cohen. Ce constat d’huissier, je viens d’en lire une phrase : il ne fait que constater que les sous-titres correspondent aux paroles prononcées dans la vidéo. Et, de fait, il n’a pas été recouru à l’intelligence artificielle : les propos qui y sont tenus l’ont bien été par Thomas Legrand et moi-même. Ce que nous contestons, c’est le montage qui consiste à extraire des bribes de phrase, des morceaux de conversation, d’un échange d’une heure et demie, car il n’est pas représentatif de l’ambiance, du ton informel de la conversation qui s’est déroulée ce jour-là dans ce café. Imaginons – soyons fous – que vous extrayiez d’une audition de deux heures une de vos questions pour en faire un tweet en affirmant qu’il est représentatif de l’ensemble de cette audition : votre présentation serait, disons, trompeuse. Eh bien, c’est la même chose ! En l’occurrence, la manipulation résulte du montage. Par ailleurs, la coupe à la fin de la phrase qui concerne Rachida Dati est une malhonnêteté. Il est très curieux que nous ne puissions pas entendre la suite.
Vous avez cité divers exemples, notamment celui de Laurent Wauquiez. Pour que la captation de propos volés ou de conversations cachées présente éventuellement un intérêt général, il faut à tout le moins qu’elle soit diffusée dans la longueur. C’est l’une des règles que l’on se fixe car cela permet de comprendre le contexte, l’ambiance. En l’espèce, ce n’est pas du tout le cas. Dans les souvenirs que Thomas Legrand et moi-même pouvons avoir de cette conversation, la rencontre a débuté par une explication de gravure des responsables présents, qui n’étaient pas très contents de ce que nous avions écrit ou dit dans nos éditos respectifs.
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Monsieur le rapporteur, je vous propose que nous en venions au fond, car si nous poursuivons sur la forme, je convoquerai les responsables de L’Incorrect devant la commission d’enquête pour leur demander comment la vidéo vous a été transmise.
M. Erwan Balanant (Dem). Ce serait salvateur !
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Monsieur le rapporteur, vous n’avez pas le pouvoir de contrôler sur pièces et sur place un constat d’huissier. Ce pouvoir ne peut concerner que les administrations et, en l’espèce, les entreprises de l’audiovisuel public. Le constat d’huissier vous a peut-être été communiqué par des canaux parallèles – et c’est votre droit –, éventuellement autour d’un café, mais vous n’avez pas pu l’obtenir dans le cadre d’un contrôle sur pièces et sur place car celui-ci ne peut s’appliquer qu’à des administrations et entreprises publiques, en aucun cas à un huissier de la République.
Mais, encore une fois, je souhaite que nous abordions le fond et que M. Cohen réponde aux questions qui se posent sur les éventuelles collusions ou connivences dont peut témoigner cette vidéo. Si nous nous en tenons à des questions de procédure judiciaire, je convoquerai tous les acteurs, des responsables de L’Incorrect aux juges qui seront chargés de l’enquête et du jugement.
M. Charles Alloncle, rapporteur. Merci Monsieur le président. Je vous invite à convoquer les journalistes de L’Incorrect et l’ensemble des personnes concernées ; elles auront bien des choses à dire… Je m’étonne que vous vous indigniez que j’aie pu recevoir une pièce importante dans cette fameuse affaire qui, comme Monsieur Cohen l’a rappelé dans son propos liminaire, a fait l’objet de quelque 800 articles. Ce constat d’huissier, que vous avez d’ailleurs nié pendant des semaines, monsieur Cohen…
M. Patrick Cohen. Jamais !
M. Charles Alloncle, rapporteur. En tout cas, avant de l’avoir reçu, vous en avez nié les conclusions : vous mainteniez que la vidéo était fallacieuse, qu’il y avait eu un montage et que l’on ne pouvait donc pas vous prêter les propos qui y sont tenus.
Mais venons-en au fond, puisque Monsieur le président nous y invite. Hier, nous avons entendu la présidente de Radio France, Sibyle Veil, que nous avons interrogée notamment sur les propos tenus par Thomas Legrand. Elle les a qualifiés de « problématiques », estimant qu’il s’agissait d’une « maladresse ». Selon les informations de vos confrères d’Europe 1 – que vous avez lourdement chargés dans votre propos liminaire, dénonçant un « espionnage déguisé en journalisme » et, au sujet de Monsieur Praud, des « méthodes de barbouzes » –, Laurence Bloch, ancienne directrice de France Inter et ancienne dirigeante de Radio France, aurait dénoncé ces mêmes propos auprès de M. Thomas Legrand lui-même, dans ces termes : « Quand je t’entends dire, Thomas, “Dati, on s’en occupe”, en tant que citoyenne, ça me choque. » Êtes-vous, comme Laurence Bloch, choqué, en tant que citoyen, par de tels propos ?
M. Patrick Cohen. Je n’accorde aucune valeur à ces propos qui déshonorent le média qui les a diffusés ; je n’y répondrai pas.
M. Charles Alloncle, rapporteur. Dans ce cas, demandez-vous aux journalistes d’Europe 1 d’apporter la preuve que ces propos ont bien été tenus ?
M. Patrick Cohen. Non, je n’ai rien à demander. Je constate des pratiques, que je n’ose pas qualifier de journalistiques, absolument déplorables et désastreuses. On peut éventuellement discuter du statut de notre conversation avec des responsables politiques – cette discussion se tiendra devant la justice –, mais là, il s’agit véritablement d’une violation de la vie privée, dont je rappelle qu’elle est protégée par l’article 9 du code civil.
M. Charles Alloncle, rapporteur. Vous pourriez être un politique et vous trouver à notre place : vous avez un don absolument incroyable pour éviter de répondre à mes questions – en l’espèce, en évoquant la méthode des journalistes d’Europe 1 –. Je vous demande de me répondre : condamnez-vous, comme Laurence Bloch et des millions de Français, les propos tenus par votre confrère, M. Legrand, lorsqu’il déclare : « Nous, avec Patrick, on fait ce qu’il faut pour s’occuper de Rachida Dati » ?
M. Patrick Cohen. Non, je ne les condamne pas car je n’ai aucun doute sur les intentions et l’esprit de Thomas Legrand.
M. Charles Alloncle, rapporteur. Vous estimez donc qu’il n’a même pas commis une « maladresse » – pour reprendre le terme pudique employé par la présidente de Radio France – lors de cette conversation avec des cadres du Parti socialiste ?
M. Patrick Cohen. Elle donne l’impression d’une maladresse et j’ai reconnu, tout à l’heure, l’émotion incontestable suscitée par la diffusion de cette vidéo. Mais Thomas Legrand s’expliquera sur le sens de cette phrase, qui, encore une fois, a été isolée. Il ne suffit pas de dénoncer des propos tenus dans un café ; il faut prouver que les actes correspondent aux paroles. Or j’ai rappelé la teneur des écrits de Thomas Legrand et des miens sur le Parti socialiste et Rachida Dati. Donc, non, je ne condamne pas ces propos. Qu’essayez-vous de me faire dire ?
M. Charles Alloncle, rapporteur. Ma question est pourtant simple. Pour le dépositaire d’une mission de service public qui doit, aux termes de la loi de 1986, respecter les principes d’honnêteté, d’indépendance et de pluralisme, le fait de chercher à discréditer, avec les moyens du service public, une candidate à des élections municipales est-il condamnable sur le plan déontologique ?
M. Patrick Cohen. Je n’ai pas cherché à discréditer cette candidate ; c’est elle qui a cherché à ruiner ma réputation sur un plateau de télévision. N’inversez pas les rôles ! Je vous mets au défi de trouver un acte public par lequel j’aurais pu, dans l’exercice de mon métier, discréditer cette personnalité ou lui nuire
M. Charles Alloncle, rapporteur. Je ne vous mets pas en cause personnellement : je ne dis pas que vous avez tenu ces propos. Je vous demande simplement ce que vous pensez de votre confrère Thomas Legrand lorsqu’à côté de vous, devant des cadres du Parti socialiste, il déclare : « Avec Patrick, on s’occupe, on fait ce qu’il faut pour Dati » ?
M. Patrick Cohen. Vous avez récidivé, Monsieur le rapporteur. Vous avez dit « on s’en occupe ».
M. Charles Alloncle, rapporteur. Depuis le début de l’audition, j’ai cité précisément à cinq reprises…
M. Patrick Cohen. Non, vous n’avez pas cité précisément, et vous venez encore de vous tromper…
M. Charles Alloncle, rapporteur. Manifestement, cela vous fait plaisir de citer cette phrase. Je n’ai pas le sentiment d’avoir travesti les propos qui ont été tenus : je les ai cités à cinq reprises depuis le début de l’audition. Je vais donc le faire une sixième fois. Thomas Legrand a déclaré : « Nous, on fait ce qu’il faut pour Dati, Patrick et moi. » Vous semblez apprécier de faire diversion mais je vous repose ma question : condamnez-vous les propos de Thomas Legrand ?
M. Patrick Cohen. Non, je ne les condamne pas.
M. Charles Alloncle, rapporteur. Dans le premier édito que vous avez consacré à cette sortie, le 15 septembre, sur le plateau de « C à vous », vous avez affirmé : « Cette vidéo a été montée et volée dans le seul but de provoquer une interprétation biaisée et malhonnête pour nous nuire. » Pensez-vous que Thomas Legrand et vous-même avez été victimes d’un complot ?
M. Patrick Cohen. Je n’en ai pas la certitude, mais le degré de suspicion a fortement augmenté après l’opération d’Europe 1 concernant Laurence Bloch et Thomas Legrand.
M. Charles Alloncle, rapporteur. Hier, vos confrères d’Europe 1 – que vous serez libre d’attaquer puisque leur méthode, que je n’ai pas à juger, ne vous plaît pas – ont révélé que, lors d’un échange qui s’est tenu cette semaine entre Thomas Legrand et Laurence Bloch, il avait été fait état d’une sorte de scénario pour envisager de neutraliser les travaux de cette commission d’enquête, notamment votre audition et celle de M. Legrand. Laurence Bloch, ancienne directrice de France Inter, aurait adressé des recommandations précises à Thomas Legrand, lui indiquant par ailleurs avoir eu des échanges avec vous auparavant. Elle aurait notamment déclaré : « Laisse-le [Patrick Cohen] s’attaquer à l’extrême droite. Toi, n’y va pas, ne fais pas d’attaque ad hominem contre le Rassemblement national. »
Je rappelle que vous vous exprimez sous serment et que le délit de parjure est puni de plusieurs années d’emprisonnement et d’une amende de plusieurs centaines de milliers d’euros. Avez-vous eu, préalablement à cette rencontre, un échange avec Madame Bloch pour préparer votre audition ?
M. Patrick Cohen. Je n’ai pas eu d’échanges avec Laurence Bloch depuis deux ans et demi, et Thomas Legrand le sait parfaitement, ce qui signe le mensonge, la fausseté et la falsification de cette opération Europe 1.
M. Charles Alloncle, rapporteur. Merci pour cette réponse, dont j’apprécie la précision.
À la suite de ses révélations, vous avez déposé contre l’un de vos confrères, Monsieur Arthur de Watrigant, directeur de la rédaction de L’Incorrect, une plainte pour « atteinte à la vie privée », « atteinte à l’intimité » et « diffusion de fausses informations de nature à troubler la paix publique ». Cette plainte a-t-elle été déposée avant ou après le constat d’huissier ?
M. Patrick Cohen. Je crois qu’elle a été déposée après. Ce constat d’huissier a été diffusé sur les réseaux sociaux par Juliette Briens, journaliste à L’Incorrect, le 17 septembre à 19 heures. La phrase que j’ai citée tout à l’heure – mais vous aimez décidément beaucoup y revenir –, « je constate que les sous-titres sont conformes aux rushs », qui nous apprend donc que les sous-titres correspondent aux paroles prononcées, ne m’a pas semblé être une information aussi capitale qu’à vous. Elle ne change donc strictement rien au contenu des poursuites judiciaires que nous avons souhaité engager.
M. Charles Alloncle, rapporteur. Vous avez donc déposé la plainte après le constat d’huissier. Celui-ci, je le répète, « atteste de la conformité des propos rapportés dans l’article publié le 5 septembre 2025 sur le site de la société requérante et intitulé “Révélationˮ ». Maintenez-vous votre plainte pour diffusion de fausses informations de nature à troubler la paix publique alors qu’il existe un constat d’huissier – vous l’avez en votre possession – qui indique exactement le contraire puisqu’il nie le caractère faux de ces révélations ?
M. Patrick Cohen. On entre là dans le détail d’une procédure judiciaire que je ne maîtrise pas entièrement. Je suis venu sans avocat : je ne crois pas que l’usage soit d’être accompagné d’un avocat devant une commission d’enquête qui, normalement, n’a pas à examiner les procédures judiciaires en cours. Mais, à ma connaissance – je n’en ai pas la certitude –, nous n’avons déposé plainte que pour atteinte à l’intimité de la vie privée. Le motif que vous venez d’évoquer a été ajouté, je pense, à l’initiative du Parquet de Paris.
M. Charles Alloncle, rapporteur. Vous semblez vous émouvoir que l’on puisse évoquer certaines affaires judiciaires, et c’est votre droit. Mais, le 18 juin dernier, vous receviez Rachida Dati sur le plateau de « C à vous »…
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Monsieur le rapporteur, ça suffit maintenant ! M. Cohen ne s’émeut pas que l’on évoque des affaires judiciaires ! En France prévaut la séparation des pouvoirs – judiciaire, législatif et exécutif –, qui garantit l’État de droit. Notre commission d’enquête relève du pouvoir législatif. La justice – que vous respectez, je le sais – mène par ailleurs un travail important et complexe. Nous ne pouvons pas tout mélanger et aborder, ici, des procédures judiciaires en cours. Monsieur Cohen pourrait refuser de vous répondre.
M. Charles Alloncle, rapporteur. Laissez-moi poursuivre !
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Oui, mais posez des questions sur le fond – le métier de journaliste, les éventuelles collusions, les conflits d’intérêts… – pour que ces échanges soient constructifs et que les Français qui nous écoutent puissent obtenir des réponses aux interrogations qu’a suscitées cette vidéo. Oui, celle-ci a provoqué l’émoi et, tous, nous avons des questions à poser à M. Cohen, mais nous ne sommes pas dans un cadre judiciaire.
Continuez donc de poser vos questions en vous efforçant de ne pas distiller, ici et là, les éléments d’une procédure judiciaire en cours et venez-en au fond.
M. Charles Alloncle, rapporteur. Vous rappelez, comme Monsieur Cohen, que nous ne pouvons pas évoquer les procédures judiciaires en cours. Mais je ne faisais moi-même que rappeler ses propos en ce sens – que je respecte totalement – en préambule à ma question.
Donc, Monsieur Cohen, alors que vous rappelez, comme le président, qu’il ne faut pas évoquer de procédure judiciaire en cours, le 18 juin, sur le plateau de « C à vous », vous avez reçu Rachida Dati et – je le dis avec d’autant plus d’objectivité que je n’ai aucune collusion avec elle, nous n’appartenons pas au même parti et je ne l’ai jamais rencontrée – vous avez évoqué très clairement plusieurs affaires judiciaires en cours la concernant, sur un ton que l’on peut qualifier d’offensif, alors qu’elle bénéficie de la présomption d’innocence. Considérez-vous, d’une part, avoir fait ce qu’il faut ce jour-là, d’autre part, avoir respecté votre promesse, votre demande de ne pas évoquer les procédures judiciaires en cours ?
M. Patrick Cohen. Quand ai-je demandé à ne pas évoquer les procédures judiciaires en cours ? Pardon, mais je ne vous suis pas, Monsieur le rapporteur.
M. Charles Alloncle, rapporteur. À l’instant, avant que Monsieur le président ne m’interpelle pour m’expliquer que mon rôle n’était pas d’évoquer lesdites procédures à propos de la plainte que vous avez déposée contre Monsieur de Watrigant.
Je voudrais que nous revenions à la question que je vous ai posée au sujet des propos que vous avez tenus sur le plateau de « C à vous » en juin dernier. (Protestations.)
M. Patrick Cohen. Entendu…
Mme Sophie Taillé-Polian (EcoS). C’est n’importe quoi, il faut suspendre l’audition !
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Monsieur le rapporteur, beaucoup de questions se posent sur le fond. Je ne suis influencé par personne : je suis le garant de la bonne tenue et de la sérénité de nos débats, qui ne nous empêchent pas d’aller au fond des choses. N’interprétez pas ce que Monsieur Cohen et moi avons dit : personne ne vous interdit d’évoquer des procédures judiciaires. Nous avons simplement rappelé que vous ne pouviez pas interférer dans lesdites procédures en mêlant certains de leurs éléments à cette audition. Soyons précis.
Monsieur Cohen, répondez au rapporteur, je vous prie, puis nous aborderons, je suppose, d’autres questions et je donnerai la parole aux représentants des groupes.
M. Patrick Cohen. Monsieur le rapporteur, nous parlons depuis quarante minutes d’une affaire pour laquelle une procédure judiciaire est en cours. Ne dites donc pas que je refuse de l’évoquer. Pour le reste, je considère évidemment que j’ai fait mon métier en interrogeant Rachida Dati sur une révélation de presse qui était alors toute fraîche et à propos de laquelle elle ne s’était pas encore exprimée. Nous avons d’ailleurs appris ce midi que ces révélations font l’objet d’une enquête de la justice puisque des perquisitions sont en cours au domicile de Madame Dati.
M. Charles Alloncle, rapporteur. Cela ne fait que vingt minutes que je vous pose des questions. Avant de vous interroger sur d’autres sujets et de clore cette partie de votre audition consacrée à ce que l’on pourrait appeler l’affaire Patrick Cohen et Thomas Legrand, avez-vous quelque chose à ajouter à ce propos ?
M. Patrick Cohen. Non.
M. Charles Alloncle, rapporteur. J’en viens donc à un autre sujet, qui a également ému nombre de Français.
Journaliste depuis quarante-cinq ans – je vous écoute plusieurs fois par semaine et j’apprécie votre sens de l’analyse –, vous connaissez, je le dis très honnêtement, la signification du mot « déontologie » et je veux croire que vous avez à cœur de défendre un engagement sincère pour une information fiable, « sourcée » et de qualité dans un environnement bousculé. Je ne vous le retirerai pas. Vous savez donc également mieux que quiconque la signification de l’expression fake news.
Cela rend d’autant plus grave ceci : le 27 novembre 2023, sur le plateau de « C à vous », vous avez présenté, pour reprendre vos propres termes, non pas la réalité telle qu’elle est mais telle que certains voudraient qu’elle soit. Vous avez expliqué que l’assassinat du jeune Thomas Perotto, 16 ans, poignardé à mort lors d’un « bal tragique », serait le fruit d’une simple « altercation », causée par les sujets imprévisibles d’une chanson de Jul, « Tchikita », et d’une moquerie. Selon vous, les assaillants, couteaux de 20 à 25 centimètres à la main, étaient venus simplement pour « s’amuser, draguer des filles ». Les agresseurs, les meurtriers seraient des « offensés », eux qui, dépourvus d’invitation, avaient été refusés à l’entrée par le vigile.
Quand tous ont entendu ces mots : « On est là pour tuer des Blancs », vous, vous avez fait la sourde oreille. Vous avez affirmé avec certitude que « rien ne prouve qu’ils étaient venus pour casser du Blanc ». Il vous était, je crois, bien plus confortable de dénoncer le rassemblement, quelques jours après, des amis de Thomas, émus par la disparition de leur proche, que vous avez assimilés à des néonazis.
M. Patrick Cohen. Non !
M. Charles Alloncle, rapporteur. Il vous était plus aisé de taire le caractère prémédité, la motivation raciste des agresseurs, venus de loin spécialement pour en découdre, frapper et tuer.
Depuis le 27 novembre 2023, votre chronique a d’ailleurs fait l’objet d’un avertissement de l’Arcom…
M. Patrick Cohen. Non !
M. Charles Alloncle, rapporteur. …, que j’ai retrouvé sur son site. Reconnaissez-vous vous être trompé dans cette chronique ? N’avez-vous pas le sentiment d’avoir blessé, de façon peut-être indirecte ou involontaire, les proches et la famille de Thomas ?
M. Patrick Cohen. Je tiens à citer le nom de Thomas Perotto, car les polémiques autour de son meurtre, selon la qualification retenue par la justice – et non de son assassinat, Monsieur le rapporteur –, ont parfois occulté, c’est vrai, la victime, en l’instrumentalisant et même en insultant sa mémoire. Très vite après le crime, on a fait de Crépol un objet politique – comme vous venez de le faire, Monsieur le rapporteur, si je puis me permettre –, puisque l’idée a été propagée qu’il s’agissait d’un raid raciste – Marine Le Pen a parlé de « razzias » – planifié, organisé dans le but de tuer ou de commettre des violences. « C’est la preuve qu’une guerre ethnique sous-jacente est déjà à l’œuvre », a déclaré Marion Maréchal, « la preuve de l’impossibilité de vivre ensemble avec des gens d’origine différente », selon Pascal Praud.
J’ai consacré à cette affaire un papier, dont vous avez cité quelques extraits, d’ailleurs tronqués car je n’ai jamais qualifié les amis de Thomas de néonazis. J’ai parlé de militants d’ultradroite, une centaine, descendus en représailles à Romans-sur-Isère, cagoulés et armés de barres de fer.
M. Charles Alloncle, rapporteur. C’était des proches de Thomas.
Mme Ayda Hadizadeh (SOC). C’était pas des amis, c’était des nazis !
M. Patrick Cohen. C’était des proches de Thomas ?
M. Charles Alloncle, rapporteur. Il y en avait.
M. Patrick Cohen. Ce n’est pas possible enfin, écoutez !
Mme Ayda Hadizadeh (SOC). Vous défendez les néonazis, maintenant, Monsieur le rapporteur ?
M. Charles Alloncle, rapporteur. Et vous les avez qualifiés de néonazis !
M. Patrick Cohen. Dans mon papier, non, je ne crois pas : j’ai parlé d’une centaine de militants d’ultradroite, ce qui était la vérité. J’ai le texte sous les yeux et je n’y vois pas le mot « néonazis ».
Bref, j’ai fait ce papier, à l’époque, pour expliquer, sur le fondement des communiqués du procureur et de plusieurs enquêtes de presse dont les auteurs avaient eu accès au dossier judiciaire, que le déroulement de la soirée n’accréditait pas la thèse d’un raid prémédité et planifié mais qu’une provocation mineure, un prétexte idiot, avait suffi à mettre le feu aux poudres, comme le racontent de façon unanime les protagonistes et témoins de la scène.
Mme Caroline Parmentier (RN). Quelle honte !
M. Patrick Cohen. Quelle honte, madame Parmentier ? Je cite là Le Figaro…
Mme Caroline Parmentier (RN). Et alors ?
Mme Ayda Hadizadeh (SOC). Ce sont vos écrits qui sont honteux, Madame Parmentier, depuis trente ans !
M. Patrick Cohen. … un article paru en pleine page dans l’édition du 17 novembre 2025, signé Rozenn Morgat : « Crépol : deux ans après le meurtre de Thomas, le mobile raciste plane toujours sur l’enquête ». Permettez-moi de citer deux autres extraits de ce papier, que je vous recommande – le 22 septembre, le même journal avait consacré une pleine page au déroulement de l’enquête judiciaire en cours depuis deux ans.
« [L]es magistrats instructeurs, qui ont le pouvoir de requalifier tout au long de l’instruction, n’ont pas ajouté la circonstance de racisme aux chefs d’accusation. L’idée d’une “expédition programmée” des jeunes de La Monnaie sur le bal de Crépol a été progressivement écartée par la justice. » La seconde citation reproduit les propos de maître Denis Dreyfus, l’avocat de l’association des victimes du bal de Crépol, qui défend, dans ce dossier, une quarantaine de parties civiles : « [L]a question du racisme est passée au second plan dans cette affaire. Il y a des relents de racisme au moment de l’explosion de violence. Mais les insultes racistes ont accompagné les actes violents. Ces injures sont des éléments de compréhension et d’ambiance, que l’on retrouve des deux côtés de l’affrontement. » Encore une fois, ces propos sont ceux de l’avocat des victimes du bal de Crépol et non de celui des prévenus ou des suspects.
À la lumière de ce que l’on sait de l’enquête judiciaire – je ne vais pas résumer l’ensemble de l’article du Figaro –, j’ai relu mon édito, qui s’intitulait « La mécanique de la haine et du mensonge », et je n’ai pas une seule phrase à en retirer. Si vous estimez qu’il contient une fake news, une phrase fausse ou qui pose problème, je vous invite à la citer, Monsieur le rapporteur.
M. Charles Alloncle, rapporteur. Quand vous avez constaté, dans les jours qui ont suivi votre édito, l’émotion qu’il a suscitée, notamment chez les proches de Thomas, l’avez-vous regretté ?
M. Patrick Cohen. J’ai été effectivement impressionné par la somme de réactions – il faut dire que c’est le premier raid médiatique que j’ai subi, il y en a eu beaucoup d’autres depuis, de la part des médias Bolloré, notamment de CNews – dans ces médias et sur les réseaux sociaux. J’avais alors fait une petite vidéo, une interview, sur France Info, pour dire que j’aurais peut-être dû être plus prudent dans mon expression. Et je peux le redire aujourd’hui : j’aurais dû être plus prudent.
Cependant, encore une fois, à la lumière de l’enquête judiciaire et de ce que nous savons aujourd’hui, j’estime n’avoir fait qu’un récit à plat, sans inversion accusatoire. Les seules mentions un peu polémiques portaient sur les mensonges qui, à mon avis, envahissaient le débat politique. Mais pour ce qui est de ce récit à plat, vous en avez rapidement rappelé les éléments – l’incident qui a mis le feu aux poudres, la dernière chanson de la soirée, l’un des participants du bal qui tire les cheveux longs d’un des membres du groupe en le traitant de « tchikita » : tout cela est dans le dossier judiciaire et je n’ai rien à en retirer.
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Pour celles et ceux qui nous écoutent, j’indique que l’Arcom avait été saisie au sujet de votre éditorial…
M. Patrick Cohen. Oui, pardon : c’était un rappel à la loi.
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Dans son délibéré, l’Arcom rappelle que « lorsqu’une procédure judiciaire en cours est évoquée à l’antenne, l’éditeur doit veiller à ce que l’affaire soit traitée avec mesure, rigueur et honnêteté ». De plus, elle « a noté que les déclarations signalées s’inscrivaient dans le cadre d’un éditorial épousant un parti pris engagé et assumé, bénéficiant ainsi d’une liberté d’expression accrue ». « Pour autant », ajoute l’Arcom, « il ne peut être ignoré que l’enquête judiciaire est toujours en cours et que les faits ne sont pour l’heure pas établis ». Par conséquent, elle a considéré que « certains propos, dénués de précautions oratoires et énoncés sur un mode déclaratif, ne satisfaisaient pas aux exigences de mesure, de rigueur et d’honnêteté » et a « demandé à l’éditeur […] de faire preuve, à l’avenir, d’une vigilance accrue ». En résumé : liberté d’expression, d’une part ; respect de l’enquête judiciaire et prudence, d’autre part.
M. Patrick Cohen. Absolument. Je précise simplement qu’en raison de dysfonctionnements internes qu’il serait trop compliqué de détailler, je n’ai pas pu exposer moi-même d’argument de défense auprès de l’Arcom dans cette procédure. Je m’en suis vivement ému auprès de son président de l’époque, Roch-Olivier Maistre. Je n’ai pas de jugement à porter sur les décisions de l’Arcom qui, face à l’ampleur de la polémique, a envoyé une lettre de rappel à la loi pour ce que j’avais dit et en a également adressé une à Pascal Praud.
M. Charles Alloncle, rapporteur. Je vous remercie de ces précisions, mais je vous demanderai donc, Monsieur Cohen, de ne pas contester mes propos quand j’explique que l’Arcom vous a envoyé une lettre de rappel à la loi, ou en tout cas a démontré… Je vous demande de ne pas faire croire que je pourrais mentir à ce sujet, qui est quand même grave.
Par ailleurs, vous avez parlé de raid de la part de médias Bolloré. Pour ma part, ce ne sont pas du tout CNews ou des médias Bolloré que j’avais entendus mais une publication virale d’un proche ami de Thomas, membre, si je ne me trompe pas, de son club de rugby, et qui a été partagée des centaines de milliers de fois sur Facebook et Instagram – publication qui m’avait beaucoup ému et qui, en creux, parlait de vous. Je ne vois donc pas pourquoi vous ramenez cela aux médias Bolloré. Les proches de Thomas ont été les premiers à s’exprimer et à s’indigner de votre traitement très partial du sujet.
Enfin, je signale qu’alors que vous avez parlé de racisme ou de connotations racistes, notamment de la part des proches de Thomas, vous avez omis la phrase « on est là pour tuer des Blancs », qui a bien été prononcée, cela a été avéré. Je me demande pourquoi un journaliste de votre trempe a omis cette phrase dans un édito qui, vous le saviez, allait être écouté par des millions de Français.
M. Patrick Cohen. J’ai le texte sous les yeux. J’ai dit : « [D]es insultes racistes ont bien été entendues par neuf témoins lors de la bagarre, contre les “Blancs du village” […]. » Pardon, mais c’est dans mon texte.
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Je vous propose d’avancer : le texte peut être facilement retrouvé.
M. Patrick Cohen. Quant à l’émotion, je la comprends parfaitement. Encore récemment, l’association des victimes de Crépol, dont j’ai cité l’avocat, a publié un post Facebook évoquant le traitement médiatique parisien et me citant de nouveau. Des gens m’ont interpellé dans la rue sur ce que j’avais dit à l’époque. J’ai engagé le dialogue et demandé quelle phrase les avait choqués. Et vous savez quoi, Monsieur le rapporteur ? Ces personnes n’avaient jamais entendu aucune phrase de ma part. Elles avaient entendu ce qu’en avait dit CNews, où mes phrases n’étaient jamais citées, où des extraits de mon édito n’étaient jamais diffusés. Des dizaines et des dizaines de fois, j’ai entendu sur CNews des affirmations comme « Patrick Cohen considère que c’est une rixe » ou « Patrick Cohen considère que les rugbymen sont les coupables, que ce sont eux qui sont les accusés ». Voilà quels étaient les bandeaux de CNews. Forcément, au bout de quinze jours, cela finit par rentrer dans la tête des gens et vous vous faites agresser. Mais ce n’est pas ce que j’ai dit précisément qui a suscité cette première campagne de haine à mon égard.
M. Charles Alloncle, rapporteur. Si je vous ai interrogé à ce sujet, c’était aussi pour vous permettre de vous justifier puisque, vous l’avez dit vous-même, vous avez été interpellé de nombreuses fois depuis cet édito. Vous y avez quand même dit « rien ne prouve qu’ils étaient venus casser du Blanc », alors que la phrase « on est là pour tuer des Blancs » a bien été prononcée.
Mme Ayda Hadizadeh (SOC). Qu’est-ce que vous insinuez ?
M. Charles Alloncle, rapporteur. J’aimerais aussi vous interroger sur un entretien que vous avez accordé au Point le 19 avril 2012…
Mme Sophie Taillé-Polian (EcoS). C’est une commission d’enquête sur l’audiovisuel public, pas sur Patrick Cohen !
M. Charles Alloncle, rapporteur. … et dans lequel vous racontez la « mission » qui vous a été donnée par M. Philippe Val, alors directeur de France Inter : « de faire en sorte que nos propos, nos éditos ne soient jamais caricaturaux ou outranciers ». Et vous ajoutez : « Nous n’humilions ni les auditeurs de gauche ni ceux de droite. Certes, avec Marine Le Pen, c’est plus difficile… »
En quoi est-il plus difficile, selon vous, de ne pas humilier Marine Le Pen ?
M. Patrick Cohen. Je n’ai aucun souvenir de cette interview. Ce que je sais, ce que je peux vous dire, c’est que, depuis le début de ma carrière – c’est une leçon que j’ai retenue de mes années sur RTL –, j’essaie de parler à tout le monde : aux électeurs de tous âges, de toutes origines et de toutes opinions politiques. C’est le cadre que je continue de me fixer dans mes éditos et dans ma pratique professionnelle.
M. Charles Alloncle, rapporteur. Je vous enverrai cet entretien, car avoir la mémoire à géométrie variable est souvent pratique pour éviter de se justifier.
Mme Ayda Hadizadeh (SOC). Respectez Monsieur Cohen !
M. Charles Alloncle, rapporteur. Je répète vos propos, car j’aimerais vraiment vous entendre à ce sujet : « Nous n’humilions ni les auditeurs de gauche, ni ceux de droite. Certes, avec Marine Le Pen, c’est plus difficile… » Je vous assure que vous avez tenu ces propos. Avez-vous l’impression d’exercer votre rôle de journaliste, avec la déontologie que cela impose, s’agissant notamment des obligations d’impartialité, d’honnêteté, de pluralisme, de neutralité, avez-vous l’impression que vous respectez ces critères quand vous répondez au Point en ces termes ?
M. Patrick Cohen. Je voudrais que vous me jugiez sur ce que j’ai pu faire. Vous dites que l’interview est parue le 19 avril 2012 : c’est l’année où la matinale de France Inter est devenue numéro 1 en devançant RTL. C’est une de mes fiertés.
Mme Caroline Parmentier (RN). C’est encore pire !
M. Patrick Cohen. J’ai présenté pendant sept ans cette matinale et je voudrais que vous citiez des choses que j’ai produites de façon journalistique ou éditoriale pour cette matinale ou d’autres interviews, au lieu d’une citation d’une interview au Point qui ne veut rien dire : d’un côté, je parle des électeurs et, de l’autre, d’une personnalité politique ; pardon, mais je ne comprends pas le sens de cette phrase.
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Comme beaucoup de gens nous écoutent et que tous les députés ici présents n’ont pas nécessairement connaissance de cette interview, j’indique que la question posée était : « La progression de France Inter peut aussi s’expliquer par le fait qu’elle incarne la radio d’opposition qui a plutôt le vent en poupe… » Vous répondez : « Non, parce que cela supposerait que nos concurrents n’auraient pas correctement fait leur travail critique. Et je ne veux pas donner à penser qu’Alain Duhamel ou Jean-Michel Aphatie n’ont pas fait leur boulot. » Vous ajoutez ensuite : « Quand Thomas Legrand fait une chronique qui tape sur la droite, il essaie de se mettre dans la peau d’un électeur de droite. Et il fait en sorte que cette chronique ne soit pas insupportable à entendre. Même chose quand il tape sur la gauche. » Au fond, vous essayez d’expliquer comment on construit des éditoriaux impartiaux. Après, chacun peut se demander si ces derniers le sont ou non. Voilà pour l’interview, que chacun pourra retrouver – Le Point, 19 avril 2012, comme le rapporteur l’avait indiqué.
M. Charles Alloncle, rapporteur. Je vous remercie, Monsieur le président de rappeler la date, qui est importante : nous étions à deux jours du premier tour de l’élection présidentielle. Dans ce contexte, je pense que les propos tenus par des journalistes tels que vous, Monsieur Cohen, qui êtes l’une des grandes voix du journalisme français, sont particulièrement importants. C’est pourquoi j’estime utile d’être revenu sur cet entretien.
Pouvez-vous nous indiquer les contrats et les rémunérations que vous percevez à titre d’employé de France Télévisions et de Radio France ? Cela nous permettra de savoir si vous avez un contrat avec ces deux maisons.
M. Patrick Cohen. J’ai un contrat de saison avec France Inter et comme vous le savez, Monsieur le rapporteur, tous les salaires de l’audiovisuel public sont à la disposition du Parlement.
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Oui, c’est le contrôleur budgétaire et financier qui valide les salaires.
M. Patrick Cohen. Pour « C à vous », je n’ai pas de contrat avec France Télévisions, mais avec Mediawan. Il s’agit donc d’un contrat avec une entreprise privée.
M. Charles Alloncle, rapporteur. Vous ne voulez pas donner le montant de votre rémunération totale au titre du service public ?
M. Patrick Cohen. Elle n’est pas totale au titre du service public et non, je crois que je n’ai pas à vous donner le montant de ma rémunération, ni le détail de mon contrat avec Mediawan.
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Nous en venons aux interventions des orateurs des groupes.
Mme Anne Sicard (RN). Puisqu’il n’existe pas, sur le service public, d’éditorialistes de droite pour vous faire contrepoids, Monsieur Cohen, les Français sont en droit d’attendre de vous un minimum d’équilibre. Ce n’est pas seulement la députée qui vous interpelle, mais aussi l’abonnée contrainte que je suis.
Contrainte, oui, car à la différence de ce qui se passe pour les plateformes privées, je n’ai pas choisi de vous financer. Et comme des millions de Français, ce que je vois sur le service public me révolte. L’abonnée contrainte que je suis n’a pas supporté vos pamphlets camouflés derrière vos éditos à sens unique. « À quoi sert Philippe de Villiers ? », « L’extrême droite, une idée qui fait son chemin en Europe » : ce sont toujours les mêmes cibles. Monsieur Cohen, vous êtes payé pour informer, pas pour rééduquer.
L’abonnée contrainte que je suis n’a pas non plus oublié cet échange avec Jordan Bardella sur France 5 : il vous dit que vous avez du mal à dissimuler votre hostilité, vous lui répondez « ce n’est pas de l’hostilité, c’est ma connaissance du Front national ». Monsieur Cohen, 13 millions de Français ont voté pour Marine Le Pen. Le Rassemblement national est le premier parti de France. Mais, sur le service public, il est traité en ennemi. Ces 13 millions vous financent. Ils méritent des journalistes, non des procureurs.
L’abonnée contrainte que je suis n’a pas supporté votre traitement de Crépol. Thomas Perotto est mort, et pendant que des familles enterraient leur fils, vous qualifiiez les assassins de « jeunes (…) venus draguer des filles ». Ce n’était pas une simple rixe, monsieur Cohen : c’était du racisme anti-Blancs, et l’Arcom vous a rappelé à l’ordre.
M. Patrick Cohen. Je n’ai pas employé le mot « rixe ».
Mme Anne Sicard (RN). Mais cela ne vous a pas suffi, puisque l’abonnée contrainte que je suis a également vu cette vidéo où vous êtes attablé avec Thomas Legrand et des cadres du Parti socialiste et où on entend votre confrère dire : « On fait ce qu’il faut pour Dati, Patrick et moi. » Vous appellerez cela une coïncidence ; moi, j’appelle cela une collusion.
Ma question est simple : qui êtes-vous, monsieur Cohen ? Êtes-vous un journaliste du service public ou un militant politique payé avec l’argent des Français ?
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Essayons de rester mesuré dans nos propos. Vous dites que le service public traite le Rassemblement national en ennemi ; ce n’est pas l’impression que j’ai quand j’écoute Sébastien Chenu sur France Info ou Philippe Ballard sur France 2. Cela ne retire rien à vos questions, mais prenons garde aux généralisations.
M. Philippe Ballard (RN). « Complément d’enquête », c’était limite…
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Je n’ai pas dit que vous étiez accueilli en ami, Monsieur Ballard, mais en ennemi, c’est un peu fort. Faisons attention à ce que nous disons. Mais vous répondrez, Monsieur Cohen, aux questions de Madame Sicard.
Mme Céline Calvez (EPR). Vous l’avez rappelé, Monsieur Cohen, vous avez un parcours de reporter politique, d’éditorialiste. Vous avez suivi la vie politique, eu l’occasion d’échanger aussi bien avec des représentants de partis de gouvernement qu’avec des membres du Front national, tant dans des médias privés qu’au sein de l’audiovisuel public, où vous exercez à la fois à la radio et à la télévision.
Si certains vous invitent pour vous soumettre à un interrogatoire sur un moment dont la lecture a pu susciter l’émotion mais aussi la manipulation, j’aimerais, pour ma part, faire appel à votre expérience pour vous poser deux questions davantage en rapport avec l’objet de notre commission d’enquête.
Si le mot « neutralité » figure dans son intitulé, je me référerai plutôt à la notion d’impartialité, qui est une exigence spécifique à l’audiovisuel public. Quelle est votre appréciation sur la capacité de l’audiovisuel public à la cultiver et à la garantir dans un paysage médiatique où on privilégie sans doute trop le clash, la radicalité et la polarisation ? Comment expliquez-vous que la couverture impartiale de l’information par l’audiovisuel public soit qualifiée de biaisée par des médias d’opinion, alors même que c’est sans doute le traitement de l’actualité par ces mêmes médias qui est biaisé ? Comment le déplacement de la fenêtre d’Overton fait-il désormais passer l’impartialité pour du mensonge ?
Notre commission d’enquête doit aussi s’intéresser au fonctionnement de l’audiovisuel public. Vous qui travaillez dans deux de ses entités, parfois directement, parfois par l’intermédiaire d’une production indépendante, quelles similarités et quelles différences constatez-vous ? Des tentatives de réforme de la gouvernance ont été menées. Sur le fondement de votre expérience, quelle est à vos yeux la pertinence des différents scénarios évoqués, de holding ou de fusion ?
M. Aurélien Saintoul (LFI-NFP). Je suis heureux de souscrire pleinement à ce que vient de dire Céline Calvez sur la notion de neutralité. L’audiovisuel public n’a pas à être neutre ; la République elle-même ne l’est pas. C’est un régime qui affirme certaines choses, comme l’égalité entre les êtres humains, et l’audiovisuel public a aussi pour responsabilité de l’affirmer.
Par ailleurs, je note que le rapporteur a encore montré son goût pour la déformation et l’insinuation (Protestations parmi les députés du groupe Rassemblement national). Il a exhumé un propos vieux de treize ans, nous donnant d’ailleurs l’occasion de voir qu’en 2012, l’extrême-droite n’était pas considérée comme une formation politique comme les autres ; c’est un rappel et je crois que nous devrions tous en tirer une leçon.
Enfin, selon moi, il n’y a pas d’affaire Cohen-Legrand, mais plutôt une affaire Cohen-Legrand-Broussy-Jouvet. La vraie information que révèle cette vidéo est en effet donnée par Monsieur Jouvet, en l’occurrence que le Parti socialiste soutiendra quoi qu’il arrive et comme un seul homme Monsieur Glucksmann lors de la prochaine élection présidentielle. Le journaliste que vous êtes, monsieur Cohen, décroche ainsi un scoop. Je me demande donc pourquoi vous ne l’avez pas rendu public dans la foulée.
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. C’est vrai que vous auriez pu leur demander pourquoi ils n’allaient pas soutenir Jean-Luc Mélenchon. Cela aurait éclairé l’élection présidentielle à venir ! (Sourires.)
Mme Ayda Hadizadeh (SOC). Étant partie prenante dans cette affaire, je tiens à dire, puisqu’il faut faire une déclaration d’intérêts, que c’est la première fois que je vois Patrick Cohen en chair et en os…
Je ferai ensuite remarquer à Anne Sicard, abonnée forcée du service public, qu’elle est donc aussi une abonnée forcée de l’hôpital ou de l’école. Je lui suggère de se présenter de cette manière la prochaine fois qu’elle parlera de ces services publics.
Au fond, ce qui me frappe dans ce petit procès maccarthyste un peu au rabais, c’est que des dirigeants du Parti socialiste – et peut-être d’autres formations – vous appellent, Monsieur Cohen, pour vous reprocher d’être trop méchant avec eux. Si j’étais un peu taquine, je vous demanderais pourquoi vous êtes si méchant avec le Parti socialiste : qu’est-ce qu’on vous a fait ? Mais je préfère vous demander s’il s’agit d’une pratique courante, de la part de chefs de parti ou de cadres politiques, d’appeler pour vous dire que vous n’avez pas été gentil avec eux. Je crois qu’un de vos confrères a écrit qu’une personnalité politique de très haut rang, un ancien président de la République, Nicolas Sarkozy, pratique cet art avec beaucoup de férocité : à chaque fois qu’un papier lui déplaît, il décroche son téléphone pour incendier, voire injurier le journaliste qui en est l’auteur. Confirmez-vous cette pratique et qu’en pensez-vous ?
Avez-vous vu une différence dans les attaques contre les journalistes depuis la mainmise sur des médias privés d’un certain milliardaire, Vincent Bolloré ? La situation s’est-elle dégradée ? Constatez-vous une recrudescence des violences à l’égard des journalistes, qu’ils travaillent dans le privé ou le public ? Je suppose que vous en parlez entre confrères. Vous sentez-vous davantage menacé, au sein de l’audiovisuel public, depuis que Vincent Bolloré a mis tout son poids dans certains médias – CNews et Europe 1, pour ne citer qu’eux – , avec l’agenda politique que l’on connaît ?
M. François-Xavier Ceccoli (DR). Je vais être le seul, mais je vais prendre la défense de notre rapporteur. Il a tout de même le droit de poser les questions qu’il souhaite. Je suis le premier à ne pas être toujours d’accord avec lui, tant s’en faut, mais essayer d’édicter ce qui serait normal, entendable ou ce qui relèverait du mensonge reviendrait déjà à s’interdire certains débats. Dès lors que c’est fait avec respect, et je crois que sa manière de s’exprimer est respectueuse, mon avis est qu’il a le droit de poser toutes ses questions.
Monsieur Cohen, quand vous parlez du respect de la vie privée, cela me fait penser à l’arroseur arrosé. Rappelons-nous ce qui est arrivé à certaines personnalités politiques qui, a priori, ont les mêmes droits. Pensez-vous sérieusement que si une personnalité politique avait été surprise dans un café en train de tenir les mêmes propos, elle aurait bénéficié de l’indulgence que vous demandez ? Je n’en suis pas certain.
Pour aller dans votre sens, je regrette cette évolution de notre société. Pour être tout à fait clair, ce n’est pas que ce qui vous est arrivé est normal : ça ne l’est pas, mais ça arrive un peu à tout le monde. On ne peut plus discuter dans un café sans que, malheureusement, les médias – d’une manière générale – se jettent sur ces paroles, et cela fait des dégâts. C’est ce que vous avez subi.
Dès lors, ne regrettez-vous pas certains moments de votre longue et importante carrière en voyant le poids que prennent certains événements médiatiques sortis de leur contexte ? Je pense bien sûr à Laurent Wauquiez, même si, lui non plus, je ne suis pas là pour le défendre.
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Au cas où d’aucuns voudraient me faire dire ce que je n’ai pas dit – ce qui n’est pas votre cas, cher collègue Ceccoli –, je précise que le rapporteur peut bien sûr poser toutes les questions qu’il souhaite – c’est le principe d’une commission d’enquête –, mais que je suis ici garant de la séparation des pouvoirs, condition de l’État de droit. Des procédures judiciaires sont en cours, nous ne disposons pas de tous les éléments des dossiers et nous ne sommes pas des juges.
Mme Sophie Taillé-Polian (EcoS). Nous ne sommes jamais contents : de la façon dont est interviewé Monsieur Mélenchon ou Monsieur Bardella – selon les cas –, de la manière dont nos propos sont traités… J’ai eu une seule occasion d’échanger avec Monsieur Cohen, au lendemain de la motion de rejet préalable de la proposition de loi relative à la réforme de l’audiovisuel public ; le lendemain, à l’antenne, il donnait le point à Madame Dati, expliquant que c’était elle qui avait gagné cette manche. Je ne le crois pas ; d’ailleurs, ce texte n’a toujours pas été adopté.
Nous ne sommes jamais contents, mais cela nous donne-t-il le droit de faire le procès de Monsieur Cohen ? « Qui êtes-vous ? », lui a demandé Anne Sicard. Et nous, qui sommes-nous ? Des députés, non des procureurs.
Je demande une réunion en urgence du bureau de la commission d’enquête, car nous sommes complètement hors du cadre, du cadre juridique d’une commission d’enquête j’entends, comme de celui que le rapporteur a défini dans sa proposition de résolution tendant à créer la nôtre.
Si nous étions dans une commission d’enquête non pas contre mais sur l’audiovisuel public, voici ce que je vous demanderais, Monsieur Cohen, vous qui avez eu la responsabilité de la première matinale de France pendant plusieurs années. Comment gérer la question du pluralisme ? Comment fait-on pour que la représentation des opinions soit équilibrée, afin de garantir un débat vif, mais apaisé ?
Mme Sophie Mette (Dem). Dans un récent éditorial sur France Inter, vous êtes revenu sur le label Initiative pour la confiance dans le journalisme, créé par Reporters sans frontières et auquel Radio France adhère, en le présentant comme un outil de promotion des bonnes pratiques journalistiques face à la désinformation.
La polémique au sujet de cet outil montre une guerre de la vérité où chacun accuse l’autre de mentir. Dans ce contexte, comment garantir une égalité de traitement entre les citoyens face à l’information ? Certains médias se soumettent à des audits de vérification quand d’autres refusent toute régulation au nom de la liberté. Certains Français ont accès à des sources certifiées quand d’autres sont submergés de désinformation. L’audiovisuel public a-t-il un rôle spécifique à jouer pour rétablir cette égalité ? Faudrait-il imposer des standards communs de vérification pour tous les médias bénéficiant d’aides publiques, ou serait-ce une atteinte à la liberté de la presse ?
M. Emmanuel Maurel (GDR). Comme certains collègues, je suis mal à l’aise et, pour tout dire, navré. L’objet de cette commission d’enquête est très vaste et si je trouve normal d’auditionner les présidents de l’Arcom, de Radio France ou de France Télévisions, nous sommes en train de consacrer tout un après-midi à une microscopique affaire – qui n’en est pas vraiment une, comme cette audition permet de le constater.
Mme Caroline Parmentier (RN). Parlez-en aux Français !
M. Emmanuel Maurel (GDR). Elle part de la captation vidéo obtenue illégalement d’une conversation privée de gens qui, sans vouloir leur faire offense, n’ont pas de responsabilités managériales au sein de l’audiovisuel public. Et cette vidéo est censée révéler – excusez du peu ! – une collusion systémique entre ce dernier et le Parti socialiste. Franchement, ce n’est pas très sérieux.
Que va-t-il se passer ? Nous allons conclure qu’il n’y a pas d’affaire et qu’il n’y a pas vraiment d’enquête non plus. Il s’agit plutôt de dénigrement, qui contribue à l’agenda politique de certains collègues, mais aussi de certains groupes dont l’objectif, à terme, est de privatiser l’audiovisuel public. C’est bien, on sait maintenant que le métier de journaliste politique implique de rencontrer des politiques. Super scoop !
Monsieur Cohen, la frontière est ténue entre journaliste, chroniqueur et éditorialiste. Et si on conçoit bien la présence d’éditoriaux dans les médias d’opinion, sur le service public, c’est plus compliqué. Certains collègues expliquent en effet que c’est le seul média où on doit être factuel et impartial – ce qu’ils appellent la neutralité. Pour ma part, je ne crois pas que cela existe. Mais comment faire des éditoriaux sur le service public si on lui assigne une obligation de neutralité, étant donné qu’un éditorial exprime un point de vue ?
Enfin, il ne faudrait pas non plus exagérer les conséquences d’un éditorial. Pendant la campagne référendaire de 2005, tous les éditorialistes du service public étaient pour le oui ; cela n’a pas empêché les Français de voter non, et heureusement.
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Dans le cadre d’une commission d’enquête sur l’audiovisuel public, il est normal d’auditionner des acteurs de ce secteur. Cela étant, c’est à nous de décider de la portée de chacune de ces auditions et c’est bien dans ce but que je vous donne la parole, mes chers collègues.
Nous en venons d’ailleurs aux questions des autres députés.
Mme Caroline Parmentier (RN). Monsieur Cohen, votre rendez-vous stratégique avec Thomas Legrand et deux responsables du Parti socialiste…
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Veuillez m’excuser, Madame Parmentier : il vous faut déclarer les activités que vous avez eues dans la presse.
Mme Caroline Parmentier (RN). J’ai eu une carte de presse pendant trente ans.
Mme Sophie Taillé-Polian (EcoS). Dans quel média ?
Mme Caroline Parmentier (RN). Ce rendez-vous, vous en convenez vous-même, monsieur Cohen, a scandalisé les Français, qui financent l’audiovisuel public avec leurs impôts sans en avoir le choix. Il a alimenté leur défiance vis-à-vis de l’audiovisuel public.
S’agissant des méthodes de L’Incorrect, je vous signale que des cadres du FN et du RN ont plusieurs fois été enregistrés à leur insu dans un cadre privé pour les émissions « Complément d’enquête » ou « Envoyé spécial ».
Revenons sur cette phrase de Thomas Legrand, qui vous implique nommément : « Nous, on fait ce qu’il faut pour Dati, Patrick et moi. » Vous dites que les propos ont été coupés au montage, que vous avez répondu et réagi. Qu’avez-vous donc répondu ? Quelle a été votre réaction ?
Enfin, que vous refusiez de donner le montant de votre rémunération alors qu’il s’agit d’argent public me paraît un vrai problème.
Mme Nadège Abomangoli (LFI-NFP). Je n’ai absolument aucun problème, Monsieur Cohen, avec le fait que vous seriez proche du Parti socialiste ou de Raphaël Glucksmann. Le problème, c’est de laisser penser que le service public de l’audiovisuel, notamment France Inter, représente le pluralisme le plus absolu.
Ma question porte comme celle d’Emmanuel Maurel sur l’éditorialisme dans l’audiovisuel public. Il n’y a pas si longtemps, Madame Nathalie Saint-Cricq, directrice de l’information des antennes de France Télévisions, a insinué que La France insoumise souhaitait des gains électoraux parmi les personnes issues des quartiers populaires, expliquant que ces personnes étaient par essence antisémites. Ses fonctions au sein de France Télévisions sont-elles compatibles avec sa fonction d’éditorialiste ?
D’autres problèmes ont été soulevés, comme la présentation par une journaliste de propos attribués à Monsieur Mamdani lors d’une interview de Manuel Bompard, ou comme des graphiques tronqués. Les faits s’accumulent et laissent penser que certaines opinions politiques seraient délégitimées sur le service public de l’audiovisuel.
La neutralité n’existe probablement pas, mais la qualité du service public repose sur l’expression du pluralisme et la non-déformation des propos d’autrui. Comment peut-on résoudre ces difficultés ?
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Nous interrogerons Nathalie Saint-Cricq, ce qui permettra de restituer précisément ses propos – je crois qu’il ne s’agit pas exactement de ce que vous avez dit – .
M. Erwan Balanant (Dem). Madame Parmentier nous a dit qu’elle avait une carte de presse…
Mme Caroline Parmentier (RN). Oui, j’ai eu une carte de presse pendant trente et un ans. Je n’en ai plus.
M. Erwan Balanant (Dem). … mais il faudrait nous dire pour quel média vous avez travaillé. Toutes les personnes dans le même cas l’ont fait…
Mme Caroline Parmentier (RN). J’ai eu une carte de presse pour le quotidien Présent, qui a disparu depuis dix ans.
M. Erwan Balanant (Dem). C’était juste pour savoir et être précis.
Monsieur le rapporteur a indiqué avoir procédé à des contrôles sur pièces et sur place. Or, comme vous l’avez rappelé, Monsieur le président, de tels contrôles, dans le cadre d’une commission d’enquête, ne peuvent avoir lieu qu’au sein des administrations. J’aimerais donc savoir quel type de contrôle sur pièces et sur place vous êtes allé faire chez un huissier, Monsieur le rapporteur.
Mme Caroline Parmentier (RN). Ce n’est pas le rapporteur qu’on interroge !
M. François-Xavier Ceccoli (DR). C’est une question à poser en réunion de bureau de la commission d’enquête !
M. Erwan Balanant (Dem). Je la pose maintenant parce que les faits sont assez graves.
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. C’est une bonne question, Monsieur Balanant mais vous la poserez lors de la prochaine réunion du bureau.
M. Erwan Balanant (Dem). Une procédure judiciaire est en cours et le constat d’huissier est une pièce du dossier. Je pense donc qu’il s’agit d’une faute grave.
Mme Virginie Duby-Muller (DR). Monsieur Cohen, si les méthodes de captation et de diffusion des images vous mettant nommément en cause peuvent légitimement être contestées en ce qu’elles contreviennent à l’article 9 du code civil, ces images ont suscité une émotion réelle auprès des usagers du service public. Dans l’un des extraits, Monsieur Thomas Legrand déclare : « On fait ce qu’il faut pour Dati, Patrick et moi. » Et dans cet extrait, on constate une absence de réaction de votre part.
Avez-vous, à ce moment-là ou ultérieurement, contesté de vive voix cette affirmation ? Quelle signification donnez-vous à ces propos ? Enfin, question de fond relative à votre déontologie journalistique, un journaliste peut-il « faire ce qu’il faut », c’est-à-dire utiliser sa fonction pour influencer une élection et, en l’occurrence, soutenir le Parti socialiste contre une candidate qui est par ailleurs votre ministre de tutelle ?
M. Philippe Ballard (RN). En préambule, j’indique que j’ai été journaliste pendant quarante ans, dont six dans le service public, à France Info, où j’ai travaillé avec Patrick Cohen.
Je voudrais faire un droit de suite, comme on dit dans le journalisme, en revenant à deux de vos déclarations, Monsieur Cohen.
Vous avez déclaré ne pas avoir une phrase à retirer à ce vous avez dit à propos de Crépol. Pourtant, avant cela, Monsieur le président avait rappelé ce que l’Arcom vous avait reproché : des commentaires « dénués de précautions oratoires » ne satisfaisant pas « aux exigences de mesure, de rigueur et d’honnêteté ». De deux choses l’une : soit vous aviez oublié ce que l’Arcom avait dit, soit vous vous moquez de ses décisions.
Quant à la fameuse phrase « nous, on fait ce qu’il faut pour Dati, Patrick et moi », vous avez indiqué qu’il y avait une suite et qu’à cause du montage qui a été fait – il y en a effectivement eu un –, on ne l’entend pas. Nous sommes donc impatients de savoir ce qui a été dit ensuite.
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. J’indique que je demanderai à L’Incorrect l’intégralité de la vidéo au nom de la commission d’enquête. Il ne sera pas tenu de la communiquer, car il ne s’agira pas d’un contrôle sur pièces et sur place, mais nous serions heureux qu’il le fasse.
Mme Ersilia Soudais (LFI-NFP). Monsieur Cohen, ce qui me frappe, c’est que vous êtes passé entre les gouttes dans cette histoire : vous avez toujours votre édito politique. On nous explique que c’est parce que vous n’avez pas parlé en présence de la caméra, mais ne rien dire ne signifie pas ne pas être responsable.
Ce n’est pas la première fois que vous manquez à la déontologie. Et je ne parle pas de neutralité, car je n’y crois pas, mais d’honnêteté. J’ai en mémoire un autre incident qui, en 2019, vous a opposé à Sabrina Ali Benali, que vous aviez contribué à calomnier. L’association Acrimed vous avait d’ailleurs épinglé, parlant de « l’impunité » de certains « médiacrates » – ce sont leurs termes.
Est-ce que ça ne vous dérange pas d’être protégé par le système depuis toutes ces années ? En manquant de déontologie, vous contribuez largement à la montée de l’extrême droite, car vous lui donnez des armes.
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. J’aime bien finir par une question de Madame Soudais parce que cela me permet de mesurer l’importance de l’esprit de finesse, de modération et de tempérance, toujours important dans cette assemblée. (Protestations parmi les députés des groupes La France insoumise-Nouveau front populaire et Écologiste et social.)
Mme Sophie Taillé-Polian (EcoS). Ça recommence comme à chaque fois !
Mme Ersilia Soudais (LFI-NFP). Le mansplaining, ça va !
Mme Nadège Abomangoli (LFI-NFP). C’est du harcèlement !
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Pas à chaque fois, Madame Taillé-Polian : ce matin, je n’ai rien dit.
Mme Ersilia Soudais (LFI-NFP). Si !
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Hier, Madame Soudais, c’est vrai, je vous ai reprise quand vous avez qualifié Madame Aram de raciste car l’accusation était très grave. Et là, vous avez traité Monsieur Cohen de médiacrate.
Mme Ersilia Soudais (LFI-NFP). Je répète que j’ai caractérisé des propos, pas Madame Aram elle-même. Cessez de dire n’importe quoi à mon sujet !
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. D’accord, mais quand vous qualifiez quelqu’un de médiacrate, je peux tout de même me permettre de dire que ce n’est pas un propos très modéré.
Mme Ersilia Soudais (LFI-NFP). C’est le terme employé par Acrimed. C’est une citation !
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Ah, je n’avais pas compris. C’était donc une citation, Monsieur Cohen... Avant que je vous donne la parole pour répondre à toutes ces interventions, Monsieur le rapporteur a une dernière question.
M. Charles Alloncle, rapporteur. Monsieur Cohen, vous avez contesté ma citation de votre éditorial sur Crépol. Je cite vos mots, que j’ai vérifiés à trois reprises : « la presque centaine de militants d’ultradroite, souvent des néonazis ». C’est d’ailleurs la citation que vous avez utilisée pour me répondre, mais en tronquant les mots « souvent des néonazis ». Vous dénoncez des troncages, des montages, des trucages mais vous venez de faire exactement la même chose en tronquant la fin de cette phrase, qui en est la partie la plus choquante. Ce ne sont pas des méthodes, surtout devant une commission d’enquête, d’omettre une accusation extrêmement grave, qui, je pense, a été à l’origine de l’émotion légitime de tous les proches de Thomas.
M. Patrick Cohen. Je vais essayer de faire des réponses de fond.
Je pense que vous avez reçu des informations pendant nos échanges, Monsieur le rapporteur, dont la vidéo de mon édito. Moi aussi, voyez-vous, j’ai reçu des informations, et effectivement, une bonne part des manifestants descendus ce jour-là à Romans-sur-Isère étaient des militants néonazis. C’est ainsi qu’ils ont été qualifiés à l’époque par les autorités, et même par le ministre de l’Intérieur, je crois – mais je n’en suis pas certain –, dans plusieurs articles de presse, en tout cas. Il s’agissait de militants néonazis, mais je ne l’avais pas noté dans le script de mon éditorial, raison pour laquelle, de bonne foi, je vous ai dit que je ne croyais pas avoir prononcé ces mots. Mais en effet, je les ai prononcés dans ma chronique, parce que cet élément avait été rapporté – nous étions juste après le week-end où des incidents très violents avaient eu lieu : des manifestants, et il ne s’agissait pas d’une manifestation pacifique, des militants qui sont descendus cagoulés et armés de barres de fer pour punir le quartier de la Monnaie, d’où étaient originaires les agresseurs et le meurtrier de Thomas.
Mme Ayda Hadizadeh (SOC). Des militants nostalgiques du IIIe Reich !
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Monsieur Cohen, je vous invite maintenant à répondre à l’ensemble des questions qui vous ont été posées. Essayons d’accélérer par respect envers Monsieur Legrand, qui est arrivé, et pour l’organisation de nos débats.
M. Patrick Cohen. Madame Soudais, je me souviens de Sabrina Ali Benali, en effet. Nous l’avons reçue dans la matinale de France Inter : elle voulait dénoncer les conditions de travail à l’Assistance publique-Hôpitaux de Paris (AP-HP). Le matin même, j’ai été alerté par la direction de l’AP-HP parce que cette dame n’en était pas directement une salariée : elle travaillait dans une clinique qui dépendait de l’AP-HP mais n’était pas intégrée dans ce groupe. J’ai expliqué le lendemain que son témoignage était en partie mensonger, parce qu’il ne portait pas sur la réalité de ce qu’était l’AP-HP. Voilà l’histoire en question.
Je voudrais vous parler plus généralement de ma pratique professionnelle, celle des éditos et de mon métier, d’une façon plus large, pour répondre à Monsieur Maurel, à Madame Sicard et à Madame Taillé-Polian au sujet de la neutralité.
Madame Sicard, je vous assure que je ne suis l’ennemi de personne. Je ne crois pas me comporter en ennemi du Front national ; en tout cas, ce mot est inapproprié. Évidemment, je ne suis pas neutre ; personne ne l’est dans ce métier ; mais dans la construction de mes chroniques aujourd’hui, comme dans celle de mes matinales auparavant, je me fixe quelques principes.
Le premier est de parler à tout le monde. C’est une leçon que j’ai retenue de mes années à RTL, qui comptait 9 millions d’auditeurs à la fin des années 1990 – des auditeurs de tous âges, de toutes conditions, des villes et des champs, de gauche, de droite et d’extrême droite. Lors des événements du Front national que je couvrais comme reporter, je croisais souvent des auditeurs qui reconnaissaient ma voix et me saluaient avec sympathie, mais c’était peut-être une époque moins polarisée. Veiller à ce qu’aucun citoyen ne se sente exclu ou agressé, quelles que soient ses opinions politiques, c’est un principe auquel je tiens.
Ensuite, jamais de démonstration univoque : il faut toujours exposer les points de vue, même si c’est pour les réfuter, sans mépris. Vous trouverez dans la plupart de mes chroniques des arguments contraires à l’idée que j’essaie de défendre. J’ai même plusieurs fois goupillé – je le fais régulièrement – des éditos pile ou face où, sur une question controversée, je défends un point de vue puis son contraire, parce que je pense que la réalité n’est jamais noire ou blanche et que je n’ai pas d’opinion arrêtée sur tous les sujets. D’ailleurs, les auditeurs ou les téléspectateurs se fichent de mes opinions. Même si je sais bien que dans l’idée qu’on se fait de l’éditorialiste, il est celui qui donne son point de vue, je considère que mon métier n’est pas de donner mes opinions et encore moins, peut-être, d’avoir des opinions. En tout cas, je n’en ai pas sur tout. L’important, pour moi, est de livrer des informations, de faire progresser la connaissance, de donner des clefs de compréhension et, le plus souvent possible, de penser et de donner à penser contre soi-même.
Madame Sicard, vous avez cité, en me qualifiant d’ennemi de l’extrême droite, deux titres d’éditoriaux. Je pensais que vous pourriez éventuellement développer ou donner quelques phrases qui montreraient le caractère hostile de mon propos. Ces deux titres sont « L’extrême droite, une idée qui fait son chemin » – convenez qu’il y a plus agressif ou plus hostile – et « À quoi sert Philippe de Villiers ? », ce que je ne crois pas être particulièrement dénigrant pour ses électeurs. J’essaie d’expliquer. C’est le dernier principe que je me fixe pour mes éditos : ne jamais porter de jugement de valeur. Vous ne m’entendrez jamais dire « c’est une honte » ou « c’est un scandale », « c’est insupportable » ou « c’est mal ». Je ne suis jamais dans le registre de l’indignation ou du dénigrement. Quand on dénigre ou qu’on se met en colère, on ne réfléchit plus. Or j’essaie de faire réfléchir. Je ne suis pas neutre, j’ai quelques convictions républicaines chevillées au corps, mais je ne suis pas partisan, et ne pas être partisan, c’est d’une certaine façon la définition de l’impartialité. Je travaille avec ce regard-là.
Madame Calvez, je partage vos interrogations, mais je ne suis pas sûr de pouvoir y répondre. Il faudrait peut-être interroger d’autres interlocuteurs… Vous m’avez demandé, au fond, quelles étaient l’origine et les conséquences de la polarisation de la société et de l’univers médiatique. Je constate une polarisation croissante, évidemment. Elle a un impact sur nos métiers. D’une certaine façon, et c’est peut-être le seul élément positif, elle nous rend plus prudents, plus attentifs à ce que nous disons qu’il y a dix, quinze ou vingt ans, parce que nous savons que dans l’univers numérique qui est le nôtre, toutes les phrases, comme les miennes cet après-midi – je vois qu’elles circulent déjà : elles sont remontées, découpées et diffusées sur les réseaux –, peuvent être récupérées, transformées en bandeaux de chaîne d’information ou d’opinion. C’est encore plus vrai quand on est, comme vous, un acteur public, mais cela concerne aussi les journalistes un peu connus, et encore plus ceux de l’audiovisuel public. Nous sommes devenus, cela ne vous a pas échappé, une cible, un groupe et des sociétés à abattre. Nous savons donc que nous avons un devoir de prudence redoublé.
S’agissant de la fusion au sein d’une holding, j’ai fait un édito, qui résume à peu près ce que je pense, au moment de la publication du rapport de Laurence Bloch. J’ai cru, à un moment, que la fusion de Radio France et de France Télévisions pouvait donner de la force à l’ensemble et que, pour résister, il valait mieux être uni. Mais je pense que les conditions politiques – on le voit aujourd’hui – ne sont pas réunies et qu’il y a, par ailleurs, quelque chose de spécifique à la radio, à Radio France, et à la radio de service public. Je pense que ce n’est pas du tout pareil à France Télévisions, qui serait dans l’ensemble, et dans son corps social, assez ravi de pouvoir absorber la radio. En tout cas, cela poserait beaucoup moins de problèmes. Il y a une fierté radiophonique, si je puis dire, quelque chose de spécifique aux métiers de la radio, y compris dans l’accompagnement technique, le soin de production. Sibyle Veil a rappelé hier la richesse des produits radiophoniques qui sont offerts. C’est quelque chose d’absolument unique en France, et en Europe aussi. Nous avons un trésor qu’il ne faut pas dissoudre.
Mme Caroline Parmentier (RN). Et qu’avez-vous dit après « on fait ce qu’il faut pour Dati » ?
M. Patrick Cohen. Madame Parmentier, je suis un peu surpris par votre insistance sur ces échanges privés – enfin, non, je ne suis pas surpris –.
Je voudrais vous répondre par une citation toute récente qui concerne ce qu’on a appelé l’affaire Brigitte Macron. « Je n’ai pas à commenter un propos privé et je trouve qu’aller piéger des gens pour en faire une polémique me semble être très malsain. Si on met des micros partout, si on écoute les propos privés des journalistes, des politiques, des chefs d’entreprise, etc., on ne sera pas déçu du voyage, parce que ce que tout le monde se raconte dans la vie n’a rien à voir avec les formes qu’on met dans un propos public. » Ces propos, tenus sur l’antenne de RMC le 10 décembre, sont signés du président délégué de votre groupe, Sébastien Chenu. Je n’ai rien à ajouter.
Mme Caroline Parmentier (RN). Brigitte Macron ne verse pas dans la collusion politique !
M. Patrick Cohen. Mais qu’est-ce qui vous permet de parler d’une collusion politique ?
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Je vous propose de ne pas recommencer l’audition. Il reste encore quelques questions.
M. Patrick Cohen. Je regrette que ce point arrive en toute fin d’audition. Nous avons beaucoup parlé de la phrase sur Madame Dati et tout d’un coup on passe à la collusion politique avec le PS.
Mme Caroline Parmentier (RN). Pas avec le PS, avec la gauche ! « Qui on met au pouvoir en 2027 ? »
M. Patrick Cohen. Il est question, encore une fois, de bribes de phrase.
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Nous n’allons pas tout reprendre depuis le début, et ce n’est pas un dialogue entre vous deux. Finissez, Monsieur Cohen. D’autres collègues attendent des réponses. Nous terminerons dans quelques minutes pour pouvoir auditionner Monsieur Thomas Legrand.
M. Patrick Cohen. Madame Parmentier, votre thèse…
Mme Caroline Parmentier (RN). Ce n’est pas la mienne.
M. Patrick Cohen. … ne repose, encore une fois, que sur quelques bribes de phrase prononcées lors d’un échange d’une heure et demie.
Mme Caroline Parmentier (RN). Alors dites-nous ce que vous avez répondu.
M. Patrick Cohen. Je souhaite vivement que le reste des vidéos soit rendu public, ce qui permettra de voir qu’il n’y avait ni collusion, ni complicité, ni rien du tout. C’était la première fois de ma vie que je rencontrais Monsieur Pierre Jouvet, secrétaire général du parti socialiste. Quant à Luc Broussy…
Mme Caroline Parmentier (RN). C’était contre Dati !
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Ne recommençons pas l’audition chère collègue !
M. Philippe Ballard. Et ma question ? Je vous ai demandé ce que vous aviez dit après.
M. Patrick Cohen. Sur ce que j’ai dit après, si, par hypothèse, L’Incorrect avait fait un travail qui ne soit pas manipulatoire et avait pensé qu’il était dans l’intérêt général de diffuser ces vidéos, il l’aurait fait dans les jours qui ont suivi.
M. Philippe Ballard (RN). Qu’aurions-nous entendu si elles avaient été diffusées ?
M. Patrick Cohen. Deux mois après, je ne m’en souviens pas.
Mme Caroline Parmentier (RN). Donc on n’a pas de réponse, comme sur votre salaire.
M. Patrick Cohen. Ce dont je me souviens, en revanche, c’est que nous avons abondamment parlé de ce que l’on a appelé l’affaire Dati, c’est-à-dire l’incident qui m’avait opposé à la ministre de la culture sur le plateau de « C à vous » quinze jours plus tôt. Nous en avons parlé parce qu’il se retournait contre elle, au point, d’ailleurs, qu’il explique en partie le fait que Renaissance n’ait pas apporté son soutien à la candidature de Madame Dati à la mairie de Paris – je vous livre ici un petit élément politique.
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. J’indique que j’écrirai demain à l’éditeur, c’est-à-dire au directeur de la rédaction de L’Incorrect, pour lui demander de nous communiquer la vidéo entière afin que les membres de la commission puissent la consulter.
Je vous propose que nous avancions.
M. Patrick Cohen. Madame Duby-Muller, j’aurais aimé pouvoir vous répondre, mais je ne me souviens pas de la façon dont j’ai réagi. De toute façon, pour connaître ma pratique journalistique et celle de Thomas Legrand, je n’ai aucun doute : notre état d’esprit n’était pas complotiste et il ne s’agissait pas pour nous de peser d’une quelconque façon sur l’opinion pour faire échouer Madame Dati ou faire réussir le Parti socialiste. Les quelques écrits dont je vous ai donné lecture, qu’ils soient de Thomas Legrand ou de moi-même, montrent que la collusion et l’interférence dans l’opinion pour favoriser le Parti socialiste sont tout de même très légères.
Madame Hadizadeh, vous m’avez demandé s’il arrivait souvent que l’on me convoque pour m’engueuler – pardon pour ce résumé un peu brutal. Non, mais nous n’avions pas été convoqués pour cela ; les représentants du Parti socialiste estimaient que, Thomas Legrand et moi, nous ne comprenions pas certaines choses. Encore une fois, nous avons, avec ces responsables, des discussions à bâtons rompus comme nous pouvons en avoir avec les responsables de toute autre formation politique. Leur but n’était pas de nous réprimander ou de nous sanctionner.
Mme Ayda Hadizadeh (SOC). Vous arrive-t-il, de manière générale, de vous faire engueuler ?
M. Patrick Cohen. Non, très rarement.
Mme Sophie Taillé-Polian. À part par Rachida Dati en direct !
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Monsieur Saintoul vous a demandé pourquoi, alors que vous déteniez un scoop, vous n’en avez rien fait.
M. Patrick Cohen. D’abord, on aurait pu estimer qu’il s’agissait d’un scoop si l’information nous avait été donnée par des responsables se situant à un niveau supérieur dans la hiérarchie du Parti socialiste.
M. Aurélien Saintoul (LFI-NFP). C’est tout de même le bras droit du premier secrétaire !
M. Patrick Cohen. Dans mon souvenir, ce n’était pas aussi net. Par ailleurs, je n’étais plus à l’antenne : c’était le premier jour de mes congés.
Monsieur Ceccoli, je n’ai pas le même statut qu’une personnalité politique ou un élu. On peut être, sur un plan citoyen, plus exigeant vis-à-vis des responsables politiques que vis-à-vis des journalistes, même de l’audiovisuel public. Je ne dis pas que cela donne le droit de surveiller ou d’espionner les élus et les personnalités politiques, mais nous ne nous situons pas exactement sur le même plan. En tout cas, je n’ai pas choisi de faire ce métier pour être connu, pour être attaqué ou pour être interrogé par une commission d’enquête – je pensais que jamais cela ne m’arriverait.
M. François-Xavier Ceccoli (DR). On le voit bien, ces dérives sont à l’œuvre.
M. Patrick Cohen. Je vous l’accorde.
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Il vous reste encore à répondre aux questions de Mesdames Taillé-Polian, Abomangoli et Mette.
M. Patrick Cohen. Madame Taillé-Polian, s’agissant du pluralisme, la réponse est d’abord réglementaire et légale. Il a été rappelé au cours des auditions de cette commission d’enquête que nous sommes tenus au respect d’un équilibre strict. Cette contrainte pèse davantage encore sur « C à vous », diffusée par France 5, que sur France Inter, dont l’antenne compte de multiples fenêtres d’exposition politique. À « C à vous », il arrive ainsi que nous nous censurions, du moins que nous nous empêchions d’inviter des personnalités qui font l’actualité politique, pour cause de débord de temps de parole. C’est parfois un crève-cœur épouvantable. Le problème se pose à chaque fin de trimestre ; cette règle nous handicape considérablement. Pour ce qui est de l’impartialité, je vous ai indiqué la manière dont je concevais mon métier.
Madame Abomangoli, je serais en peine de vous répondre car les écarts que vous avez cités ont été commis par d’autres.
Mme Nadège Abomangoli (LFI-NFP). Vous pouvez avoir votre point de vue, mais ma question principale portait sur l’articulation entre éditorialiste et directeur de l’information.
M. Patrick Cohen. La fonction d’éditorialiste est une fonction particulière pour laquelle je n’avais pas de vocation précise. L’image qu’en a parfois le grand public est celle d’un journaliste qui donne son opinion. Or je vous ai indiqué tout à l’heure, d’une part, que cela ne correspond pas à ma conception du métier de journaliste, d’autre part, que je n’ai pas une opinion sur tout. C’est un métier particulier, qui permet d’exprimer un parti pris, à condition – c’est en tout cas la règle que je m’applique – qu’il soit particulièrement argumenté. Sinon, j’essaie toujours de respecter, dans mes analyses, un équilibre qui ménage différents points de vue et permet, en tout cas, à chacun de retrouver les arguments des autres.
La fonction de directeur de l’information est très importante dans une rédaction : il gère les effectifs, les recrutements, décide qui fait quoi… S’il est aussi directeur de la rédaction, il pilote les conférences de rédaction et détermine les menus d’actualité et, de façon collective, ceux des matinales, des journaux d’information. C’est une fonction très importante.
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Puisque Madame Abomangoli a cité une salariée de l’audiovisuel public, je tiens à préciser qu’elle est actuellement éditorialiste – c’est son seul statut – et qu’elle sera entendue par notre commission d’enquête.
Madame Hadizadeh vous a également interrogé sur la violence contre les journalistes. Observez-vous qu’elle croît dans le pays ?
Enfin, il vous reste à répondre à la question de Madame Parmentier…
Mme Caroline Parmentier (RN). J’ai demandé à Monsieur Cohen quelle est sa rémunération puisqu’il s’intéresse toujours à celle des politiques. Il s’agit d’argent public !
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Merci, Madame Parmentier…et à celle de Madame Mette.
M. Patrick Cohen. En ce qui concerne la violence, je vous ferai une réponse très personnelle. Je perçois un décalage entre la grande violence de l’univers médiatique et numérique et la vraie vie. Malgré les polémiques qui peuvent m’entourer, je continue de mener une vie à peu près normale, sans être agressé ou me sentir menacé à tous les coins de rue. Mais il est vrai que nous n’évoluons pas dans un univers aussi apaisé que celui que j’ai pu connaître au début de ma carrière.
Madame Mette, votre question portait sur le label – vous voulez vraiment m’attirer des ennuis ! (Sourires.) Vous avez cité un édito que j’ai fait au tout début de la polémique, quelques jours après qu’Emmanuel Macron a remis le sujet sur la table en répondant, lors d’une réunion rassemblant des lecteurs des quotidiens du groupe Ebra, à la présidente de ce groupe de presse, qui s’enorgueillissait que celui-ci ait été le premier à être labellisé. Je continue de penser que cette initiative est positive.
Mme Sophie Mette (Dem). Quel est le rôle de l’audiovisuel public dans ce domaine ?
M. Patrick Cohen. Il a un devoir d’exemplarité. On le voit ici : les questions qui lui sont posées sont plus acérées que celles adressées à tout autre média, ce qui me paraît normal dans la mesure où il est financé par de l’argent public. Dans la conversation publique et la fabrique de l’information, il est primordial qu’il reste un pôle de référence pour les citoyens lecteurs, auditeurs et téléspectateurs. Nous sommes ramenés en permanence à ces obligations.
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Vous avez indiqué ne pas vouloir répondre à la question de Madame Parmentier sur votre rémunération. Je suppose que vous n’avez pas changé d’avis.
M. Charles Alloncle, rapporteur. J’ai du mal à comprendre pourquoi vous refusez de répondre à cette question. Vous arguez du caractère privé du contrat qui vous lie à Mediawan, mais vous n’êtes pas sans savoir que cette société bénéficie des concours publics, de sorte que l’argent qu’elle vous verse est le produit des impôts des Français, plus précisément de la TVA qu’ils acquittent. Pourquoi ne voulez-vous pas nous indiquer le montant du salaire qui vous est versé au titre du service public ?
M. Patrick Cohen. Parce que c’est mon droit, Monsieur le rapporteur.
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Merci, Monsieur Cohen.
J’indique, puisque la question m’a été posée, que je convoquerai une réunion du bureau de la commission d’enquête au cours de la semaine du 5 janvier.
*
Audition, ouverte à la presse, de M. Thomas Legrand, journaliste (18 décembre 2025)
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Mes chers collègues, nous voici donc réunis pour notre dernière audition de la journée, et qui va nous permettre d’entendre Thomas Legrand. Monsieur Legrand, je l’ai dit à Patrick Cohen juste avant vous, je le répète et j’espère que cette fois-ci, ce sera entendu : vous n’êtes pas ici dans un tribunal ! Nous ne sommes pas là pour vous juger, ni pour vous sanctionner mais pour vous poser des questions et comprendre – certainement pas pour vous jeter en pâture –.
Nous vous auditionnons notamment en raison d’une vidéo diffusée sur les réseaux sociaux, dont je conteste la méthode, mais qui a néanmoins suscité l’émoi d’une partie des Français et de la classe politique. Dans cette vidéo, vous prononcez une phrase qui a suscité bien des interrogations et qui sera l’objet de nos échanges : « Nous on fait ce qu’il faut pour Dati. » Ce propos de bistrot, qui aurait pu être anodin ou banal, a été révélé au grand public et a légitimement suscité l’émoi. Cette phrase peut en effet laisser entendre que le service public ferait ce qu’il faut pour faire tomber un candidat, en soutenir un autre et, in fine, influencer des auditeurs, des téléspectateurs ou des lecteurs. Il pourrait laisser entendre – et je parle bien au conditionnel – que les ressources d’une radio publique pourraient tenter de façonner le choix électoral des Français, qu’un journaliste pourrait, dans l’ombre, non seulement informer, mais orchestrer, non seulement observer, mais militer, non seulement éclairer, mais influer sur des choix électoraux.
Hier, la présidente-directrice générale de Radio France a parlé de fanfaronnade, disant que, même si vous l’aviez souhaité – et je ne dis pas ce que c’est ce que vous avez dit –, vous n’auriez en aucun cas pu influer sur les antennes de France Inter parce que vous n’y occupiez que très peu de temps.
Je rappelle que vous avez commencé votre carrière journalistique sur RMC en 1988, avant de passer plusieurs années sur RTL, où vous avez été successivement chef du service étranger, puis du service politique, à partir de 2007. De 2008 à 2022, vous avez été journaliste sur France Inter, sans compter plusieurs collaborations sur des sites d’information ou dans la presse écrite, comme Libération. Je rappelle en outre que vous avez été à l’initiative d’une méthode de comptage des participants à une manifestation, indépendante des pouvoirs publics et des organisations revendicatrices, et utilisée aujourd’hui par une vingtaine de médias français pour déterminer avec la plus grande objectivité possible le nombre de personnes présentes à un rassemblement.
Avant de vous laisser la parole pour un propos liminaire de dix minutes, je vous remercie de nous déclarer tout intérêt public ou privé de nature à influencer vos déclarations.
Par ailleurs, l’article 6 de l’ordonnance du 17 novembre 1958 relative au fonctionnement des assemblées parlementaires impose aux personnes auditionnées par une commission d’enquête de prêter le serment de dire la vérité, toute la vérité, rien que la vérité. Je vais donc vous demander de lever la main droite et de dire « je le jure ».
(M. Thomas Legrand prête serment.)
Je précise encore que je suis membre du conseil d’administration de France Médias Monde depuis le mois d’octobre 2024, que j’ai été membre du conseil d’administration de Radio France de 2022 à 2024 et que j’ai été corapporteur, avec Virginie Duby-Muller, de la proposition de loi relative à la réforme de l’audiovisuel public.
M. Thomas Legrand, journaliste. Avant toute chose, je souhaite préciser que je suis éditorialiste au journal Libération. Je n’exerce plus aucune fonction à France Inter. Au moment où nous nous parlons, des dizaines de députés, des attachés parlementaires, peut-être même parmi les vôtres, discutent avec des journalistes autour d’un café. Ils sont au Bourbon, juste à côté de l’Assemblée nationale, au Concorde un peu plus loin, ou ailleurs en circonscription, parce qu’il est normal que les élus rencontrent de manière informelle des journalistes nationaux ou régionaux, des professionnels de l’information. Je pense qu’en dehors de toute connivence, nous avons besoin, vous comme nous, de ces moments qui n’ont pas vocation à être publics, de fluidité et d’un rapport où chacun reste à sa place. Nous cherchons à avoir des informations ; vous cherchez à nous faire comprendre votre action et vos projets. Parfois, quand un papier ou un édito vous a agacé, que vous l’avez trouvé injuste, vous nous demandez des explications, et c’est bien naturel. Nous échangeons parfois nos points de vue sur l’actualité, nous évoquons des anecdotes, la dernière bourde d’un ministre – ça ne manque pas –. Bref, nous parlons politique ! Après tout, la conversation politique est une passion bien française et nous avons la chance, vous comme nous, que ce soit aussi notre métier.
Je regrette d’ailleurs que Monsieur Ciotti, qui est, je crois, à l’origine de l’idée de cette commission d’enquête, ne soit pas là car j’aurais pu lui rappeler quelques discussions animées qu’il nous est arrivé d’avoir sur le trottoir devant la Maison de la Radio lorsqu’il était l’invité des matinales de France Inter, ou autour d’un café, et je mesure avec un certain effroi ce qu’aurait pu donner un savant montage à la manière de celui à cause duquel je suis ici, si notre conversation avait été filmée et diffusée après avoir été montée de façon malveillante. Nous y reviendrons, j’y compte bien, Monsieur le rapporteur. Nous serions apparus connivents, comploteurs. J’aurais été perçu comme conseiller de Monsieur Ciotti, et cela vous aurait chagriné, Monsieur le rapporteur – sachez que cela m’aurait chagriné moi aussi –.
Je vais devoir répondre à vos questions s’agissant d’extraits volés, montés et diffusés illégalement – trois minutes rendues publiques en dehors de toute éthique journalistique –. Nous avons, avec Patrick Cohen, saisi le parquet de Paris, qui a ouvert une enquête et pourrait prochainement demander un procès public, qui permettra de déterminer qui, ce jour-là, faisait vraiment du journalisme.
Puisque ce qui est questionné ici, c’est mon indépendance, je voudrais affirmer avec force que j’exerce ma profession en toute indépendance, ce qui ne veut pas dire que je n’ai aucune conviction ou que je suis un insensible politique mais tout simplement que je ne suis attaché à aucun parti, au service d’aucune personnalité ni d’aucune cause politique. Je suis éditorialiste à Libération, après avoir été reporter dans les services politiques, grand reporter à l’étranger et correspondant aux États-Unis. J’ai passé six ans à RMC, puis quinze ans à RTL, puis quatorze ans comme éditorialiste à France Inter, où j’ai été embauché par Jean-Paul Cluzel, à l’époque président de Radio France, qui m’avait entendu remplacer Alain Duhamel durant l’été 2008 sur RTL. J’ai ensuite présenté une émission d’histoire des idées politiques sur France Inter jusqu’en juin dernier. J’ai travaillé aux Inrocks, à Paris-Match et au magazine Lui – jugez de l’éclectisme ! –.
Jamais l’appartenance partisane d’un responsable politique ne m’a empêché de porter un regard critique ni d’enquêter. En 1990, un ministre a dû démissionner à la suite de mes révélations sur RMC : il s’agissait d’Olivier Stirn, dont les plus anciens se souviendront sans doute et qui était membre d’un Gouvernement socialiste dirigé par Michel Rocard. J’ai démontré que la quasi-totalité des militants et sympathisants présents au meeting inaugural de son petit parti étaient en réalité des figurants rémunérés. Olivier Stirn avait démissionné ; à l’époque, ça se faisait. Pourtant, Michel Rocard est sans doute l’homme politique pour lequel j’ai le plus de considération. Cela ne m’avait pas arrêté dans mon enquête. Encore une fois, convictions et éthique professionnelle sont deux choses distinctes, et on en parlera.
En 1994, j’ai écrit, avec Gilles Perez et Emmanuel Faux La Main droite de Dieu, une enquête qui montrait, entre autres, que François Mitterrand avait facilité l’ascension politique de Jean-Marie Le Pen dans les années 1980. C’était une thèse développée par le RPR et l’UDF mais qui n’était pas documentée. Nous avons commencé notre enquête sans en connaître les résultats. Nous avons voulu vérifier, et c’était vrai.
Pour me préserver de la connivence, je me suis fixé quelques règles, qui s’inspirent – mais cela n’a rien d’original – de la célèbre formule d’Hubert Beuve-Méry : le journalisme, c’est le contact et la distance. Je peux prendre des cafés ou déjeuner avec des hommes ou des femmes politiques, mais je le fais le plus souvent en compagnie de confrères et consœurs d’autres rédactions.
Je vous invite, Mesdames et Messieurs les députés, à vous remémorer votre dernier café avec des journalistes et à vous demander ce qu’aurait pu donner le fait qu’il soit filmé à votre insu et monté avec une intention de nuire, avant d’être livré à une chaîne de télévision qui en fera ses choux gras pendant plusieurs jours et le traitera comme un événement plus important que la nomination – c’était à ce moment-là – d’un nouveau Premier ministre ou l’attaque de bâtiments publics sur Kiev par l’aviation russe ! Je pense que cela peut vous aider à comprendre ce que Patrick Cohen et moi avons vécu.
Chacun d’entre nous fait ce qu’il peut avec cette exigence : contact et distance. Par exemple, je ne dîne pas avec des responsables politiques. Dîner, pour moi – c’est comme ça ! – , c’est prendre un risque de relations un peu trop personnelles, d’une amitié qui entamerait un peu mon indépendance. Ce sont mes règles. Elles valent ce qu’elles valent. La connivence est un biais qui participe à la perte de confiance des Français envers la politique et les médias. Cette question est importante mais ce n’est certainement pas à l’occasion d’une manipulation aussi grossière qu’on pourra traiter le sujet sereinement.
C’est aussi pour échapper à cet entre-soi que, dans ma carrière, j’ai voulu, pendant de longues années, couvrir d’autres domaines que la politique. Je suis avant tout un journaliste, pas un journaliste politique. J’ai été reporter au service étranger, correspondant aux États-Unis. Après dix ans loin de la politique, les événements, les besoins de ma rédaction d’alors, RTL, m’ont ramené vers ce domaine et j’ai repris mes règles, encore plus utiles depuis que je suis éditorialiste. Même si je trouve étrange de devoir tenter de démontrer mon indépendance devant des hommes et des femmes politiques, qui ne sont pas neutres à la fois par nature et par fonction – car c’est votre rôle –, je suis finalement assez satisfait de pouvoir enfin m’exprimer, après avoir subi pendant plus de trois mois, jusqu’à ces derniers jours, un déferlement de mensonges et avoir dû entendre sur les antennes du groupe Bolloré et lors des dernières séances de cette commission, jusqu’à tout à l’heure, tant d’interprétations fallacieuses de ce café pris par Patrick Cohen et moi avec deux responsables socialistes, à leur demande.
Venons-en aux vidéos volées sur lesquelles vous allez m’interroger. D’abord, elles ont été rendues publiques en dehors de toute règle journalistique. Monsieur le rapporteur, vous demandiez tout à l’heure à Patrick Cohen quelle était la différence entre ces vidéos volées et ce que peut faire, par exemple, « Cash investigation ». Je vais vous l’expliquer : un vrai journaliste aurait flouté sa source. Dans notre profession, il est inconcevable qu’un journaliste dévoile la source d’un autre journaliste. Un vrai journaliste aurait donné au lecteur la possibilité de visionner le document sans montage malhonnête et en en précisant le contexte, après avoir enquêté un minimum. Surtout, et c’est la base de notre métier, avant de produire un tel document, un vrai journaliste aurait pratiqué ce qu’on appelle « le contradictoire ». Dans notre profession, un rédacteur en chef qui se respecte n’aurait jamais laissé publier une telle vidéo sans demander aux journalistes de donner la parole aux personnes mises en cause. C’est ce qui se fait toujours, Monsieur le rapporteur, dans les vidéos qui sont publiées ou montrées dans les émissions que vous avez citées tout à l’heure. Or rien ne nous a été demandé, et quand une journaliste de L’Opinion s’est étonnée auprès de L’Incorrect de cette infraction manifeste à nos règles professionnelles, il lui a été répondu par la rédactrice en chef de L’Incorrect que la meilleure défense, c’était l’attaque. Voilà bien une phrase qui n’a absolument rien de journalistique !
Je voudrais souligner que l’émotion suscitée par la diffusion de ces extraits est d’abord et surtout due au temps que leur ont consacré CNews et Europe 1. Songez que, sur CNews, entre le 5 et le 12 septembre, mon nom et celui de Patrick Cohen ont été plus cités que celui de Sébastien Lecornu, pourtant nommé Premier ministre à ce moment-là. Les véritables chaînes généralistes ou d’information privées et les autres radios ont donné à l’événement la dimension qu’il méritait : elles n’en ont quasiment pas parlé.
Il me semble donc possible d’affirmer, au vu de ce matraquage, que l’intention du groupe Bolloré consistait à créer un clivage entre les médias privés et le service public. Cette opération a échoué. Elle n’a que souligné l’abîme entre, d’une part, les médias, privés ou publics, qui respectent les règles journalistiques et, d’autre part, les médias du groupe Bolloré, dont j’estime qu’ils sont une organisation politique dotée de studios dans un but de propagande. Il s’agit de méthodes qui s’apparentent à des barbouzeries.
J’en veux pour preuve la manipulation dont Laurence Bloch et moi-même avons été victimes pas plus tard que mardi dernier. J’ai pris un café avec mon ancienne patronne, avec qui j’ai travaillé pendant quinze ans. Je ressentais le besoin d’aller la voir et de lui parler de cette commission pour préparer l’audition avec elle. J’ai d’ailleurs vu beaucoup d’autres gens pour cela, comme tous ceux qui passent devant vous. C’était juste un rendez-vous privé entre deux amis. Notre discussion a été enregistrée à notre insu. Il s’agit d’une captation illégale, suivie d’une utilisation et d’une divulgation de contenus déformés de cette captation. Cela caractérise aussi, selon moi, la diffusion de fake news qui portent atteinte à l’ordre public. C’est, pour moi, un acte d’espionnage et d’intimidation. Europe 1 a tiré de ces enregistrements des interprétations mensongères : voilà le signe d’une dérive très préoccupante. Ne serait-il pas utile, Monsieur le président, d’auditionner les responsables de cette barbouzerie ? Avec l’intimidation des journalistes et de leurs familles, dont la mienne – j’y viendrai si vous me posez des questions, et je trouverai le moyen d’y revenir même si vous ne me les posez pas –, les fausses nouvelles répétées ad nauseam et, maintenant, l’espionnage des journalistes, nous sommes entrés en France, me semble-t-il, dans l’ère du trumpisme.
Monsieur le rapporteur, le commentaire que vous faisiez hier devant Sibyle Veil des « informations » d’Europe 1 était tiré et déformé d’enregistrement frauduleux. Le saviez-vous ? Je suis maintenant à votre disposition, Mesdames et Messieurs les députés.
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. Merci Monsieur Legrand. Je rappelle que nous sommes ici, par définition en tant que législateur, attachés à la loi, que l’article 9 du code civil dispose que chacun a droit au respect de sa vie privée et que les juges peuvent prescrire toutes les mesures qui permettent de la faire respecter.
Cette vidéo a été publiée. J’ai indiqué, Monsieur Legrand, qu’au nom de la commission d’enquête j’écrirai demain à L’Incorrect de nous en communiquer l’intégralité, s’ils l’acceptent – ils n’en ont pas l’obligation mais je le leur demanderai –.
Comme vous l’avez parfaitement dit, un éditorialiste peut porter une lecture du monde, exprimer des convictions personnelles et échanger avec des femmes et des hommes politiques, y compris de manière informelle et à bâtons rompus. Cela fait partie de la démocratie.
Le goût de la vérité n’exclut pas le parti pris, comme l’affirmait Albert Camus. La neutralité journalistique, comme l’objectivité absolue, n’existe pas et, depuis le début de la presse, les médias sont souvent identifiés à des courants politiques ou idéologiques. De L’Aurore à L’Humanité, en passant par Le Figaro et Libération, les étiquettes étaient visibles et assumées.
Mais admettez qu’on puisse interroger un journaliste du service public lorsqu’il dit « Nous on fait ce qu’il faut pour Rachida Dati », et que cela puisse susciter l’interrogation des Français et de la classe politique – même si, j’en conviens avec vous, nous n’avons pas vu la vidéo dans son intégralité, et si vos propos ont été tronqués : il y a eu un montage et nous verrons ce qu’il en est de la procédure et de la forme.
Je vous poserai une question simple, qui permettra de répondre aux interrogations des Français : qu’est-ce que vous sous-entendiez ou vouliez dire par : « Nous, on fait ce qu’il faut pour Rachida » ? Quel était le sens de cette phrase ? Cela vous permettra de vous expliquer et nous pourrons passer à des questions plus précises du rapporteur.
M. Thomas Legrand. C’était : « Nous on fait ce qu’il faut pour Rachida Dati », et non : « pour Rachida » – je n’ai pas cette familiarité –. Cette phrase, elle me choque et je comprends qu’elle choque mais elle me choque parce qu’elle est montée, sortie de son contexte.
Voilà ce qui s’est passé : cette phrase ne fait pas référence à mon travail à Radio France, car je n’étais plus à Radio France, mais à deux papiers que j’ai écrits dans Libération. Je vous rappelle que je suis éditorialiste dans ce journal pour lequel je produis quatre à cinq éditos ou billets par semaine – sur le site internet ou dans la version papier –. « On s’en occupe » s’entend journalistiquement parlant ; c’est un jargon journalistique, un jargon de la discussion. Ça vous fait rire, Madame Parmentier – vous avez été aussi journaliste : à Présent, je m’en souviens –…
M. le président Jérémie Patrier-Leitus. On vous laissera entre anciens journalistes et confrères !
M. Thomas Legrand. J’ai beaucoup de confrères ici, par exemple M. Ballard, avec qui j’étais à RTL et avec qui j’ai de bons souvenirs.
Je continue : « S’occuper » journalistiquement, donc, c’est dire qui est Mme Rachida Dati. Quelques semaines avant ce café, elle était venue à France Inter, où elle avait proféré quelques contrevérités sur l’auditoire de cette station. En tant qu’éditorialiste à Libération, et peut-être aussi en tant qu’ancien de France Inter – même si je ne l’étais pas encore au moment où elle est venue, puisque j’étais responsable d’une émission –, je m’étais dit qu’on ne pouvait pas laisser passer de telles sornettes et que j’allais donc faire un papier en mode fact checking – pardon pour l’anglicisme : en mode de vérification de propos de responsables politiques –. Rachida Dati avait dit ce matin-là que le service public de la radio, Radio France, ne touchait que des CSP + (catégories professionnelles supérieures). Je pense, Mesdames et Messieurs les députés, que si 14 millions de Français étaient CSP +, vous n’auriez pas pris tout ce temps pour faire le budget que vous essayez de faire et que vous n’avez d’ailleurs toujours pas fini ! Elle avait dit aussi que c’était du parisianisme. Or, comme vous l’a rappelé hier Madame Veil, 81 % des auditeurs de France Inter et de Radio France en général n’habitent pas l’Île-de-France, ce qui est un taux supérieur à celui des Français par rapport aux Franciliens. J’ai donc rétabli ces vérités dans un édito. « S’occuper » de Rachida Dati, c’est ça.