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Textes / La situation dans certains établissements du groupe Orpea

rapport d'information déposé en application de l'article 145 du règlement, par la commission des affaires sociales en conclusion de ses travaux sur la situation dans certains établissements du groupe Orpea

Rapport d'information · tel quel · 09/03/2022 · 1 542 831 caractères · HTML sur assemblee-nationale.fr

Sommaire (58)
  1. avant-propos de la présidente
  2. Mission « flash » sur les conditions de travail et la gestion des ressources humaines dans les EHPAD
  3. I. communication
  4. II. Liste des personnes auditionnées par les rapporteurs
  5. III. Liste des contributions reçues
  6. IV. synthÈse
  7. Mission « flash » sur la gestion financière des EHPAD
  8. I. communication
  9. II. LISTE DES PERSONNES AUDITIONNÉES PAR LES RAPPORTEURS
  10. III. Liste des contributions reçues
  11. IV. synthÈse
  12. Mission « flash » sur la place et le rôle des proches des rÉsidents en EHPAD
  13. I. communication
  14. II. LISTE DES PERSONNES AUDITIONNÉES PAR LES RAPPORTEURES
  15. III. Liste des contributions reçues
  16. IV. synthÈse
  17. Mission « flash » « l’EHPAD de demain : quels modèles ? »
  18. I. communication
  19. II. LISTE DES PERSONNES AUDITIONNÉES PAR LES RAPPORTEURES
  20. III. Liste des contributions reçues
  21. IV. SynthÈse
  22. contributions des groupes politiques
  23. I. Groupe La RÉpublique En Marche
  24. II. Groupe Socialistes et apparentÉs
  25. III. Groupe Agir ensemble
  26. IV. Groupe UDI et IndÉpendants
  27. V. Groupe LibertÉs et Territoires
  28. Travaux de la commission
  29. mercredi 2 février 2022
  30. Audition de M. Philippe Charrier, président-directeur général du groupe Orpea, et de M. Jean-Christophe Romersi, directeur général France
  31. mercredi 9 février 2022
  32. 1. Audition de Mme Amélie Verdier, directrice générale de l’agence régionale de santé Île-de-France
  33. 2. Audition de M. Victor Castanet, auteur de l’ouvrage Les Fossoyeurs
  34. mardi 15 février 2022
  35. 1. Audition de Mme Élodie Marchat, directrice générale adjointe du pôle Solidarités du conseil départemental des Hauts-de-Seine
  36. 2. Audition de M. Jean Claude Brdenk, ancien directeur général délégué en charge de l’exploitation et du développement du groupe Orpea
  37. mercredi 16 février 2022
  38. Audition de Mme Sophie Boissard, directrice générale du groupe Korian, et de M. Nicolas Mérigot, directeur général France
  39. jeudi 17 février 2022
  40. 1. Table ronde avec des familles de résidents en établissement : Mme Sophie Mayer, M. Lionel Sajovic et Mme Isabelle Schwartz
  41. 2. Table ronde : M. Lucien Legay, vice-président de la Fédération française des associations et familles de personnes âgées, à domicile...
  42. 3. Audition de Me Sarah Saldmann et de Me Fabien Arakelian, avocats de familles de résidents
  43. mardi 22 février 2022
  44. 1. Audition de M. Camille Colnat, ancien directeur d’établissement du groupe Orpea, et de M. Laurent Garcia, cadre infirmier
  45. 2. Audition conjointe : Association des directeurs au service des personnes âgées (AD-PA) : M. Pascal Champvert, président ; Fédération...
  46. mercredi 23 février 2022
  47. 1. Table ronde des organisations syndicales de salariés
  48. 2. Audition conjointe : Fédération française des associations de médecins coordonnateurs en EHPAD (FFAMCO) : Dr Pascal Meyvaert,...
  49. 3. Audition du Dr Jean-Claude Marian, président d’honneur du groupe Orpea
  50. mercredi 2 mars 2022
  51. 1. Communication de Mmes Gisèle Biémouret, Agnès Firmin Le Bodo et Valérie Six, rapporteures de la mission « flash » sur le rôle des...
  52. 2. Communication de Mmes Véronique Hammerer, Isabelle Valentin et Caroline Fiat, rapporteures de la mission « flash » « L’EHPAD de...
  53. MARDI 8 mars 2022
  54. 1. Communication de Mme Caroline Janvier, Mme Jeanine Dubié et M. Pierre Dharréville, rapporteurs de la mission « flash » relative à la...
  55. 2. Communication de M. Didier Martin, Mme Marine Brenier et M. Cyrille Isaac-Sibille, rapporteurs de la mission « flash » relative aux...
  56. 3. Audition de Mme Brigitte Bourguignon, ministre déléguée auprès du ministre des solidarités et de la santé, chargée de l’autonomie
  57. MERCREDI 9 mars 2022
  58. Audition de M. Yves Le Masne, ancien directeur général du groupe Orpea

N° 5152


ASSEMBLÉE NATIONALE

CONSTITUTION DU 4 OCTOBRE 1958

QUINZIÈME LÉGISLATURE

Enregistré à la Présidence de l’Assemblée nationale le 9 mars 2022.

RAPPORT D’INFORMATION

DÉPOSÉ

en application de l’article 145 du Règlement

PAR LA COMMISSION DES AFFAIRES SOCIALES

en conclusion de ses travaux sur

la situation dans certains établissements du groupe Orpea,

ET PRÉSENTÉ PAR

Mme Fadila Khattabi,

Présidente,

et

Mme GisÈle BiÉmouret, Mme Marine Brenier, M. Pierre DharrÉville, Mme Jeanine DubiÉ, Mme Caroline Fiat, Mme AgnÈs Firmin Le Bodo, Mme VÉronique Hammerer, M. Cyrille Isaac-Sibille, Mme Caroline Janvier, M. Didier Martin, Mme ValÉrie Six

et Mme Isabelle Valentin,

Députés.


SOMMAIRE


Pages

  1. avant-propos de la présidente
  2. Mission « flash » sur les conditions de travail et la gestion des ressources humaines dans les EHPAD
  3. I. communication
  4. II. Liste des personnes auditionnées par les rapporteurs
  5. III. Liste des contributions reçues
  6. IV. synthÈse
  7. Mission « flash » sur la gestion financière des EHPAD
  8. I. communication
  9. II. LISTE DES PERSONNES AUDITIONNÉES PAR LES RAPPORTEURS
  10. III. Liste des contributions reçues
  11. IV. synthÈse
  12. Mission « flash » sur la place et le rôle des proches des rÉsidents en EHPAD
  13. I. communication
  14. II. LISTE DES PERSONNES AUDITIONNÉES PAR LES RAPPORTEURES
  15. III. Liste des contributions reçues
  16. IV. synthÈse
  17. Mission « flash » « l’EHPAD de demain : quels modèles ? »
  18. I. communication
  19. II. LISTE DES PERSONNES AUDITIONNÉES PAR LES RAPPORTEURES
  20. III. Liste des contributions reçues
  21. IV. SynthÈse
  22. contributions des groupes politiques
  23. I. Groupe La RÉpublique En Marche
  24. II. Groupe Socialistes et apparentÉs
  25. III. Groupe Agir ensemble
  26. IV. Groupe UDI et IndÉpendants
  27. V. Groupe LibertÉs et Territoires
  28. Travaux de la commission
  29. mercredi 2 février 2022
  30. Audition de M. Philippe Charrier, président-directeur général du groupe Orpea, et de M. Jean-Christophe Romersi, directeur général France
  31. mercredi 9 février 2022
  32. 1. Audition de Mme Amélie Verdier, directrice générale de l’agence régionale de santé Île-de-France
  33. 2. Audition de M. Victor Castanet, auteur de l’ouvrage Les Fossoyeurs
  34. mardi 15 février 2022
  35. 1. Audition de Mme Élodie Marchat, directrice générale adjointe du pôle Solidarités du conseil départemental des Hauts-de-Seine
  36. 2. Audition de M. Jean Claude Brdenk, ancien directeur général délégué en charge de l’exploitation et du développement du groupe Orpea
  37. mercredi 16 février 2022
  38. Audition de Mme Sophie Boissard, directrice générale du groupe Korian, et de M. Nicolas Mérigot, directeur général France
  39. jeudi 17 février 2022
  40. 1. Table ronde avec des familles de résidents en établissement : Mme Sophie Mayer, M. Lionel Sajovic et Mme Isabelle Schwartz
  41. 2. Table ronde : M. Lucien Legay, vice-président de la Fédération française des associations et familles de personnes âgées, à domicile ou en établissement (FNAPAEF), M. Pierre Czernichow, président de la Plateforme 3977, et M. Patrick Collardot, président de l’association TouchePasMesVieux, pour la plateforme de demandes « Pour des Résidents toujours citoyens en Ehpad »
  42. 3. Audition de Me Sarah Saldmann et de Me Fabien Arakelian, avocats de familles de résidents
  43. mardi 22 février 2022
  44. 1. Audition de M. Camille Colnat, ancien directeur d’établissement du groupe Orpea, et de M. Laurent Garcia, cadre infirmier
  45. 2. Audition conjointe : Association des directeurs au service des personnes âgées (AD-PA) : M. Pascal Champvert, président ; Fédération nationale des associations de directeurs d’établissements et services pour personnes âgées (FNADEPA) : M. Jean-Pierre Riso, président, et Mme Annabelle Vêques, directrice
  46. mercredi 23 février 2022
  47. 1. Table ronde des organisations syndicales de salariés
  48. 2. Audition conjointe : Fédération française des associations de médecins coordonnateurs en EHPAD (FFAMCO) : Dr Pascal Meyvaert, vice-président ; Association nationale des médecins coordonnateurs et du secteur médico-social (Mcoor) : Dr Odile Reynaud-Levy, vice-présidente
  49. 3. Audition du Dr Jean-Claude Marian, président d’honneur du groupe Orpea
  50. mercredi 2 mars 2022
  51. 1. Communication de Mmes Gisèle Biémouret, Agnès Firmin Le Bodo et Valérie Six, rapporteures de la mission « flash » sur le rôle des proches dans la vie des EHPAD
  52. 2. Communication de Mmes Véronique Hammerer, Isabelle Valentin et Caroline Fiat, rapporteures de la mission « flash » « L’EHPAD de demain : quels modèles ? »
  53. MARDI 8 mars 2022
  54. 1. Communication de Mme Caroline Janvier, Mme Jeanine Dubié et M. Pierre Dharréville, rapporteurs de la mission « flash » relative à la gestion financière des EHPAD
  55. 2. Communication de M. Didier Martin, Mme Marine Brenier et M. Cyrille Isaac-Sibille, rapporteurs de la mission « flash » relative aux conditions de travail et la gestion des ressources humaines en EHPAD
  56. 3. Audition de Mme Brigitte Bourguignon, ministre déléguée auprès du ministre des solidarités et de la santé, chargée de l’autonomie
  57. MERCREDI 9 mars 2022
  58. Audition de M. Yves Le Masne, ancien directeur général du groupe Orpea

avant-propos de la présidente

Devant l’onde de choc déclenchée par la publication du livre de Victor Castanet, Les Fossoyeurs, la Commission des Affaires Sociales ne pouvait rester sans réaction. La gravité des faits relatés appelait à faire très vite toute la lumière sur la situation dans certains établissements du groupe Orpea et, au-delà, de prolonger nos réflexions sur l’autonomie et le grand âge, afin d’apporter à nos concitoyens la transparence et les réponses qu’ils sont en droit d’attendre.

Pour autant, il m’a paru important et ce, dès le début de nos travaux, de préciser que cette démarche ne consistait en aucun cas à jeter l’opprobre sur tous les établissements, et encore moins sur les personnels qui œuvrent dans ce secteur avec dévouement et professionnalisme pour accompagner nos aînés au quotidien ; un état d’esprit unanimement partagé par l’ensemble des membres de la commission.

Ainsi, la Commission des Affaires Sociales a su jouer pleinement son rôle pour comprendre les mécanismes et les causes qui ont pu mener aux faits relatés par cette enquête journalistique mais aussi pour apporter des solutions afin que de tels scandales ne puissent jamais se reproduire dans notre pays.

Dans cette perspective, j’ai donc immédiatement pris l’initiative de lancer dès le 2 février dernier un cycle d’auditions. Au cours des plus de 30 heures de réunions qu’elle a comptabilisées, la Commission a pu entendre en premier lieu les principaux dirigeants, anciens ou actuels, des groupes Orpea et Korian, mais aussi les familles des résidents, leurs avocats, les représentants de tous ceux qui travaillent dans les établissements d’hébergement pour personnes âgées dépendantes (EHPAD) sans oublier les autorités publiques que représentent les agences régionales de santé (ARS) et les départements, des maillons ô combien essentiels qui contrôlent à la fois la qualité de service mais également la bonne gestion financière de ces structures.

Il est nécessaire de préciser que les auditions des dirigeants du groupe Orpea se sont révélées très décevantes. Les réponses apportées à nos questions n’ont fait qu’accentuer notre inquiétude et notre volonté d’élucider cette affaire. En revanche, les témoignages des familles de résidents d’établissements du groupe Orpea, comme ceux d’anciens salariés du groupe, ont constitué des moments très forts et très éclairants. De ces échanges, nous avons d’abord pu obtenir la confirmation de certains faits rapportés dans l’ouvrage, mais nous en avons aussi appris bien davantage, en particulier sur les conditions du dialogue social, souvent difficiles dans les EHPAD du groupe mis en cause. Ce cycle d’auditions a donc été à la fois très large et très instructif, même si des interrogations sont restées en suspens.

Aussi, afin d’approfondir les nombreuses problématiques soulevées par cette affaire, le bureau de la Commission des Affaires Sociales, réuni le 9 février dernier, a décidé de lancer parallèlement au cycle d’auditions quatre missions « flash », chacune confiée à trois rapporteurs issus de tous les groupes politiques. Ces missions ont ainsi permis de compléter les travaux déjà très riches menés au cours de la législature sur ce sujet, dont le rapport présenté en 2018 par Monique Iborra et Caroline Fiat.

Compte tenu des délais très courts dont nous disposions pour faire aboutir ces quatre missions, je tiens ici à remercier tous les groupes politiques et les douze rapporteurs pour leur mobilisation et leurs travaux constructifs. Les thèmes choisis pour ces missions « flash » ont en effet permis d’apporter des éclairages sur des aspects que nos précédents travaux n’avaient jusqu’alors pas explorés. En quelques jours, les rapporteurs ont rencontré près de cent quarante personnes. Les préconisations formulées par chacune de ces quatre missions constituent un apport majeur et je me réjouis qu’un grand nombre d’entre elles aient pu nourrir les récentes mesures en faveur du « bien vieillir à domicile et en établissement » annoncées le 8 mars dernier par le Ministre des Solidarités et de la Santé et la Ministre déléguée en charge de l’Autonomie.

Ces annonces et l’écho qu’elles représentent pour nos travaux sont donc aussi la preuve que notre commission a fait le bon choix en réagissant rapidement et en menant des travaux certes contraints par le temps mais dont l’utilité est indéniable. Contrairement au Sénat qui a opté pour une commission d’enquête dont les travaux à l’heure d’aujourd’hui n’ont pas encore démarré et dont le périmètre de réflexion consacré à l’unique question des contrôles ne permettra certainement pas d’explorer la problématique des EHPAD dans toute sa complexité, la Commission des Affaires Sociales de l’Assemblée nationale a quant à elle choisi de faire primer l’efficacité tout en ne cédant ni à la tentation médiatique ni à celle de l’instrumentalisation politique.

Aussi, je crois que notre commission a conclu cette législature de manière à la fois efficace, pertinente et utile à l’ensemble des députés, au Gouvernement mais aussi et surtout à nos concitoyens. C’est à eux que je dédie ce rapport, à tous nos aînés, à leurs familles, ainsi qu’à l’ensemble des personnels qui prennent soin de nos anciens.

Enfin, je ne peux conclure cet avant-propos sans formuler le vœu que nos travaux permettront de construire les premières marches d’une réforme du grand âge et de l’autonomie tant attendue et dont l’urgence n’est plus à démontrer.

Fadila KHATTABI

Mission « flash » sur les conditions de travail et la gestion des ressources humaines dans les EHPAD

I. communication

Madame la présidente, chers collègues,

La parution de l’ouvrage de Victor Castanet, Les Fossoyeurs, a provoqué une véritable onde de choc dans notre pays. Au-delà de la gravité des faits qu’il dénonce, qui ont conduit la ministre déléguée chargée de l’autonomie à lancer une double enquête confiée à l’Inspection générale des finances et à l’Inspection générale des affaires sociales, il met en lumière le caractère dégradé des conditions de travail d’un personnel trop peu nombreux, encore insuffisamment rémunéré, sans véritable perspective d’évolution professionnelle.

Voilà plusieurs années que les métiers du « grand âge » en général et le secteur des EHPAD en particulier connaissent une situation difficile. Effectifs insuffisants, absentéisme, turnover élevé, les EHPAD, dans lesquels résident quelque 600 000 personnes aujourd’hui, font face, pour beaucoup d’entre eux, à de nombreuses difficultés et peinent à garantir aux personnes âgées un accompagnement adapté à leurs besoins.

Face à cette situation, le Gouvernement a pris des mesures fortes aux fins d’accroître l’attractivité des métiers : créations de postes, hausse des rémunérations – de la prime « Grand âge » aux revalorisations salariales décidées à l’occasion du Ségur de la santé –, ouverture de nouveaux parcours de formation, déploiement d’un programme de lutte contre la sinistralité et d’amélioration de la qualité de vie au travail, investissements massifs dans la rénovation des établissements pour un montant d’1,5 milliard d’euros, etc.

Ces avancées indispensables n’ont pas réglé tous les problèmes et, de l’avis de tous, la gestion des ressources humaines doit encore progresser dans les EHPAD. Notre mission formule treize propositions à cette fin, guidées par le souci d’améliorer à la fois les conditions de travail des professionnels et la qualité de la prise en charge des résidents.

I. DES CONDITIONS DE TRAVAIL DÉGRADÉES

A. Des résidents plus dépendants, une charge de travail plus lourde pour les personnels

On ne peut aborder la question des conditions de travail sans dire un mot, au préalable, de l’évolution du profil des résidents des EHPAD. Toutes les études l’indiquent, tous nos interlocuteurs nous l’ont confirmé, ces résidents sont non seulement de plus en plus nombreux mais également de plus en plus âgés et de plus en plus dépendants. Et cette tendance se poursuivra à l’avenir puisque le nombre de personnes en perte d’autonomie devrait continuer de croître en France.

On le sait, une part significative des résidents souffrent de pathologies lourdes : 70 % à 80 % d’entre eux seraient atteints de troubles cognitifs et près de 60 % seraient touchés par des maladies neurodégénératives.

Cette situation a un impact très direct sur la charge de travail des personnels. Les soins, les gestes techniques, les toilettes, et les tâches répétitives qu’ils impliquent, prennent une place toujours plus importante dans les missions des soignants, au détriment de l’accompagnement et du maintien des capacités des pensionnaires. Les soignants le regrettent, ils en souffrent même parfois, et nous l’ont fait savoir.

Au demeurant, le raccourcissement de la durée des séjours alourdit davantage encore la charge qui pèse sur les équipes, l’accueil et la fin de vie des personnes hébergées se trouvant être les étapes les plus consommatrices en temps de travail.

B. Des professionnels éprouvés

La modification du profil des résidents n’explique toutefois pas à elle seule la détérioration du cadre de travail propre aux EHPAD. Elle aggrave en réalité une situation déjà dégradée, sur laquelle les acteurs de terrain donnent l’alerte depuis un moment.

Médecins coordonnateurs, infirmiers, aides-soignants le disent sans détour : c’est dans l’insuffisance des moyens humains pour répondre aux besoins et aux attentes des personnes âgées que réside, à l’heure actuelle, la principale difficulté.

Résultat, les personnels sont trop souvent soumis à des rythmes harassants, à des cadences intenables, la « pression de la pendule » faisant perdre son sens à l’action de femmes et d’hommes soucieux du bien-être de nos aînés.

Que le travail soit accompli de façon continue – sur une durée pouvant aller jusqu’à 12 heures par jour – ou non, les deux schémas présentant des avantages et des inconvénients, il s’avère générateur d’une fatigue et d’un stress de plus en plus prégnants.

Conséquence immédiate du manque d’effectifs, le taux d’encadrement des résidents s’avère trop faible, dans le secteur privé commercial plus que dans le secteur public, pour garantir une prise en charge de qualité.

La situation dans les EHPAD est d’autant plus compliquée que l’absentéisme pour raisons de santé y est particulièrement fort. On sait d’ailleurs que les métiers du « grand âge » présentent parmi les taux les plus élevés d’accidents du travail et de maladies professionnelles (AT-MP) dans notre pays. C’est un point sur lequel il nous faut agir avec détermination. À cet égard, il faut se féliciter de la mise en œuvre par l’assurance maladie, à compter de cette année, d’un programme de lutte contre la sinistralité spécifique au secteur. Il faut aussi saluer la montée en puissance des actions en matière de qualité de vie au travail organisées depuis plusieurs années.

En définitive, il apparaît que la situation actuelle conduit trop souvent à une forme de « maltraitance institutionnelle », selon l’expression des professionnels eux-mêmes, nombre d’établissements n’ayant pas les moyens de faire face à leurs obligations, nombre d’équipes n’étant pas en capacité de s’occuper dignement des résidents.

Dans ces conditions, il n’est pas surprenant que les EHPAD soient confrontés à un turnover élevé, l’instabilité des équipes rendant difficile la formation et la montée en compétence des personnels, et à de sérieuses difficultés de recrutement.

Les constats que fait notre mission sont connus. Ils appellent des réponses fortes, concrètes, dans la lignée de celles apportées par l’actuelle majorité présidentielle.

La première consiste sans doute dans le prolongement de l’effort en faveur des recrutements. Sous le quinquennat qui s’achève, ce sont 10 000 postes de soignants qui ont été créés dans les EHPAD et 10 000 postes supplémentaires qui ont été budgétés d’ici 2024. De plus, pour faire face aux effets de la crise sanitaire, le Gouvernement a lancé une campagne de recrutement d’urgence qui aura concerné près de 40 000 professionnels entre octobre 2020 et septembre 2021. Cet effort devra être poursuivi dans les années à venir (proposition n° 1).

Au-delà, il nous semble nécessaire, ainsi que d’autres l’ont suggéré par le passé, que soit défini un ratio minimal opposable de personnels « au chevet » (infirmiers et aides-soignants) des personnes âgées. Il y a là une condition sine qua non à l’amélioration de la qualité de leur prise en charge de jour comme de nuit (proposition n° 2). Dans le même ordre d’idées, il importe que soit garantie une présence de personnels en nombre suffisant aux moments clés de la journée (lever, toilettes, repas, coucher) (proposition n° 3).

Rendre les métiers du « grand âge » plus attractifs suppose la prolongation, voire l’accentuation, des efforts réalisés jusqu’à présent.

Ainsi, nous appelons de nos vœux la poursuite du processus de hausse des rémunérations des personnels, enclenché au début de l’année 2020, afin que leur engagement au service de l’accompagnement des personnes âgées soit plus justement récompensé (proposition n° 4).

En complément de cette dernière proposition, il nous semble qu’un certain nombre de mesures pourraient utilement venir donner un « coup de pouce » financier supplémentaire aux personnels en question. Cela pourrait notamment concerner l’aide au logement et prendre la forme, suivant les cas, d’une attribution facilitée de logements sociaux à proximité du lieu de travail ou d’une augmentation des indemnités de résidence (proposition n° 5).

En outre, il nous paraît indispensable que les actions de prévention des AT-MP soient renforcées, en cohérence avec le programme de lutte contre la sinistralité et d’amélioration de la qualité de vie au travail dans le secteur du « grand âge » (proposition n° 6).

Nous aurions souhaité pouvoir aborder beaucoup d’autres sujets dans le cadre de nos travaux. Parmi eux, celui du dialogue social dans les EHPAD figure en bonne place. Pour résumer les choses, il nous apparaît trop peu développé aujourd’hui, en particulier dans le secteur privé lucratif. Or, cela n’est pas sans conséquence sur les conditions de travail. En effet, on peut soutenir l’idée suivant laquelle leur amélioration suppose, en plus de ce qui a été dit, l’existence d’un dialogue social structuré et dynamique entre employeurs et représentants des salariés. C’est un sujet sur lequel il conviendra de travailler plus en profondeur à l’avenir.

II. MODERNISER LA GESTION DES RESSOURCES HUMAINES DANS LES EHPAD

Des difficultés de ressources humaines bien identifiées par corps de métier

Concernant la gestion des ressources humaines, le constat est unanime : il existe une vraie faiblesse autour de la définition même de la fonction de directeur d’EHPAD. S’il y a encore une dizaine d’années, le certificat d’aptitude aux fonctions de directeur d’établissement (CAFDES) et la formation de « directeur d’établissement sanitaire, social et médico-social » (D3S) de l’École des hautes études en santé publique régnaient en situation de monopole dans la formation des directeurs d’établissements privés d’une part, et publics d’autre part, il n’en est plus rien aujourd’hui. Être diplômé d’un master 2 dans n’importe quel domaine est désormais une condition suffisante pour devenir directeur d’un établissement privé. Cette situation n’est pas satisfaisante car elle conduit à une vision gestionnaire et managériale de cette fonction qui doit pourtant être tournée vers l’humain.

Il est impératif que la formation initiale des directeurs d’établissements comporte obligatoirement un volet médico-social (proposition n° 7) pour limiter le risque d’une dérive purement gestionnaire de la direction des EHPAD.

Le statut juridique des EHPAD, n’est évidemment pas sans influence sur la gestion des établissements. Le directeur d’un « petit » EHPAD associatif conserve nettement plus de marge de manœuvre dans la gestion de son établissement et l’organisation de la vie quotidienne des résidents que le directeur d’un EHPAD appartenant à grand groupe commercial. Les directeurs de ces établissements sont trop souvent privés de leur autonomie, contraints de suivre les « injonctions » du siège sans être associés à la prise de décision.

Partenaires des directeurs d’établissements, les médecins coordonnateurs souffrent aussi d’un manque de reconnaissance de leur fonction pourtant structurante au sein des EHPAD. Rappelons que près de 30 % des EHPAD déclarent ne disposer d’aucun médecin coordonnateur alors qu’il s’agit là d’une obligation légale. La prise de conscience du manque d’attractivité de la fonction est réelle et a déjà conduit le Gouvernement à agir en élargissant d’une part les missions dévolues aux médecins coordonnateurs et en revalorisant d’autre part la rémunération des médecins coordonnateurs au niveau de celle des praticiens hospitaliers.

Toutefois, il nous semble que les efforts doivent être poursuivis tout d’abord pour allonger le temps de travail des médecins coordonnateurs afin qu’ils puissent vivre de cette fonction. Il est également légitime de renforcer leur rôle dans le fonctionnement des EHPAD en rendant, par exemple, leur avis contraignant lors de l’admission de nouveaux résidents. Enfin, pour prévenir la pénurie de médecins coordonnateurs et permettre à ceux qui sont en exercice de s’absenter, nous préconisons d’ouvrir la possibilité d’un service de médecin coordonnateur d’astreinte qui permettrait de pallier l’absence du médecin de référence (proposition n° 8).

L’EHPAD est un lieu de vie avant d’être un lieu de soins. Il faut aujourd’hui recruter davantage de profils divers pour accompagner au mieux les résidents dans leur vie quotidienne : animateurs, professionnels du secteur socio-culturel, psychologues, psychomotriciens, ergothérapeutes... Ils sont nombreux à pouvoir accompagner nos aînés autrement que par le soin. Nous devons nous assurer de leur présence dans les établissements (proposition n° 9).

Nous savons, toutefois, que rien de tout cela ne sera possible si nous n’engageons pas une réflexion approfondie sur la nécessité d’introduire une nouvelle génération de contrats pluriannuels d’objectifs et de moyens (CPOM). Il ne s’agit pas ici d’aborder ces contrats en tant qu’outils de gestion financière mais bien de mesurer à quel point ils ont une influence sur la gestion des ressources humaines.

En effet, le développement des CPOM négociés avec les groupes et non établissement par établissement contribue largement à la déresponsabilisation des directeurs, qui ne sont pas impliqués dans la négociation de ces contrats. Plus largement, le mouvement de mutualisation des établissements, s’il présente des avantages, doit nous interpeler quant à l’organisation pyramidale qu’il fait naître. Les directeurs d’établissement ne sont plus considérés comme des cadres dirigeants dans une telle structure, ce qui a des répercussions sur l’organisation du quotidien des résidents.

Le manque de personnels accompagnant nos aînés aux côtés du personnel soignant est aussi le fait du cloisonnement des financements établis dans le cadre des CPOM. Ces contrats ne permettent pas d’assurer le recrutement pérenne de ces personnels dont les emplois sont financés par la section « hébergement » et une bonne répartition de ces ressources humaines. Et, même si cela n’est pas directement lié à ce qui précède, le contrôle de l’utilisation des fonds alloués aux établissements est extrêmement défaillant à l’heure actuelle.

C’est pourquoi, notre mission n’a pu faire l’économie d’une préconisation allant dans le sens d’une redéfinition des CPOM (proposition n° 10). Nous estimons que cette nouvelle génération de CPOM devra négocier de manière globale et simultanée les trois objectifs « hébergement », « dépendance », « soins » afin d’intégrer les postes de ressources humaines financés par la section « hébergement ». Le contrôle des objectifs et des moyens s’exercera, dès lors, sur l’ensemble des trois sections de financement et permettra d’adopter une vision transversale des ressources humaines.

L’absentéisme régulier de certains personnels, notamment pour raison de santé, et le turnover élevé conduisent à un glissement des tâches effectuées par les personnels restant en exercice et à une porosité croissante des fonctions entre les agents de service, les aides-soignants et les infirmiers.

Pour faire face au manque d’effectifs, certains salariés sont amenés à effectuer des tâches pour lesquelles ils ne sont pas formés, sans bénéficier de la compensation salariale correspondante. Concrètement, un aide-soignant va se trouver en situation d’administrer certains médicaments à la place de l’infirmier tandis que l’agent de service hospitalier procèdera à la toilette des résidents, mission pourtant dévolue à l’aide-soignant.

Ce glissement de tâches pose de grandes difficultés dans la mesure où ces personnels dits « faisant fonction » endossent une responsabilité qui ne devrait pas être la leur car ils n’ont pas les diplômes exigés et ne perçoivent pas une rémunération en adéquation avec les fonctions qu’ils remplissent. Cette délégation de tâches non encadrée juridiquement n’est acceptable ni pour les personnels car elle dégrade encore un peu plus leurs conditions de travail, ni pour les résidents qui ne jouissent pas de la qualité de soins qu’ils sont en droit d’attendre.

Il est impératif de mieux réglementer le glissement de fonctions en prévoyant explicitement les délégations de tâches autorisées et en introduisant une analyse globale des contrats de travail au sein d’un même établissement qui permettra de s’assurer de l’affectation exacte des ressources humaines, emploi par emploi, pour chaque section de financement (proposition n° 11).

Renforcer la formation initiale et continue des personnels des EHPAD

Nous savons que la pénurie de personnels est intrinsèquement liée au manque d’attractivité pour ces métiers du « grand âge ». L’engouement des étudiants n’est pas à la hauteur des besoins croissants de recrutement de personnels soignants et encadrants dans les EHPAD. Pour ne citer qu’un chiffre particulièrement significatif, les candidatures aux concours d’accès au métier d’aide-soignant ont chuté de 25 % en quelques années. Nous avons acquis la conviction qu’une grande campagne de communication nationale valorisant les métiers du « grand âge » et incitant à la mixité des recrutements pour diversifier le profil des personnels est un prérequis indispensable (proposition n° 12).

S’il faut attirer les personnels futurs dès la formation initiale, il est impératif de « fidéliser » les personnels déjà en place en renforçant la formation continue. Pour faire face à la recrudescence des personnels « faisant fonction », il faut fluidifier les passerelles entre les métiers afin d’offrir de vraies perspectives de carrière. Valoriser les savoir-faire du personnel soignant aura pour vertu de mieux considérer la technicité de leurs métiers, une reconnaissance qui fait souvent défaut à ces salariés. Une simplification du processus de validation des acquis de l’expérience (VAE) et la mise en place de passerelles entre formations contribueront à fluidifier la gestion des ressources humaines. Enfin, il fait largement consensus que nous ne pourrons pallier le manque d’effectifs sans augmenter significativement les formations d’aide-soignant et d’infirmier (proposition n° 13).

Voici les conclusions et les préconisations auxquelles la mission est parvenue et qu’elle souhaite au service d’améliorations concrètes.

II. Liste des personnes auditionnées par les rapporteurs

(par ordre chronologique)

➢ Fédération nationale des associations de directeurs d’établissements et services pour personnes âgées (FNADEPA) * – M. Jean-Pierre Riso, président

➢ Association des directeurs au service des personnes âgées (AD-PA) – M. Éric Fregona, directeur adjoint

➢ Table ronde de fédérations d’EHPAD :

– Syndicat national des établissements et résidences privés pour personnes âgées (SYNERPA) * – M. Justin de Bailliencourt, directeur des opérations et de la coordination, M. Gautier Amelot, responsable du pôle social, et Mme Diane-Sophie Laroche, conseillère affaires publiques

– Fédération hospitalière de France (FHF) * – M. Marc Bourquin, conseiller stratégique, M. Benjamin Caniard, responsable du pôle Autonomie-parcours, et Mme Amélie Roux, responsable du pôle ressources humaines

– Fédération des établissements hospitaliers et d’assistance privés à but non lucratif (FEHAP) * – M. Jean-Christian Sovrano, directeur de l’autonomie

– Croix-Rouge française * – M. Johan Girard, délégué national filière personnes âgées et domicile

– NEXEM (organisation professionnelle des employeurs du secteur social, médico-social et sanitaire privé à but non lucratif) * – Mme Marie Aboussa, directrice du pôle offre sociale et médico-sociale

➢ Table ronde d’organisations syndicales de salariés :

– Confédération française démocratique du travail (CFDT) Fédération Santé sociaux – M. Loïc Le Noc, secrétaire fédéral

– Confédération générale du travail (CGT) Santé Action Sociale – Mme Malika Belarbi, pilote du collectif personnes âgées, et M. Guillaume Gobet, membre du bureau de l’Union fédérale de la santé privé, pilote du collectif Orpea

– Fédération Force ouvrière des personnels des services publics et des services de santé (FOSPSS) – M. Didier Birig, secrétaire général, et M. Gilles Gadier, secrétaire fédéral

– Union nationale des syndicats autonomes (UNSA) Santé et Sociaux – M. Jean-Claude Stutz, conseiller technique national, et M. Éric Boucharel, secrétaire départemental Val-d’Oise

– Fédération SUD Santé sociaux – Mme Anissa Amini, secrétaire fédérale, référente grand-âge, et Mme Jessica Thivenard, trésorière de section

➢ Groupe VYV3 * – Mme Natacha Lecas, directrice nationale Personnes âgées

➢ Syndicat Arc-en-Ciel – Mme Isabelle Signori, secrétaire du comité social et économique, M. Émile Ayela, Mme Laetitia Collongues et M. Bernard Rousset, membres

➢ M. Laurent Garcia, cadre infirmier, ancien infirmier à l’EHPAD Les Bords de Seine (Orpea) à Neuilly-sur-Seine

➢ M. Georges Stany, directeur du Groupement d’employeurs pour l’insertion et la qualification (GEIQ) Silver Nouvelle-Aquitaine

➢ Audition commune de médecins coordonnateurs en EHPAD :

– Fédération française des associations de médecins coordonnateurs en EHPAD (FFAMCO) – Dr Nathalie Maubourguet, présidente

– Association nationale des médecins coordonnateurs et du secteur médico-social (Mcoor) – Dr Stéphan Meyer, vice-président

➢ Me Léa Talrich, avocate en droit du travail

➢ Cabinet de Mme Brigitte Bourguignon, ministre déléguée auprès du ministre des solidarités et de la santé, chargée de l’autonomie

➢ Audition commune :

– Mme Laura Nirello, économiste à l’Institut Mines-Télécom de Lille

– M. Cédric Barakat et M. Florent Jean, experts-comptables

➢ Audition commune :

– OPCO Santé – M. Jean-Pierre Mercier, vice-président

– École des hautes études en santé publique (EHESP) – Mme Elsa Boubert, responsable de la filière D3S (directeur d’établissement sanitaire, social et médico-social), coordinatrice du réseau CAFDES (certificat d’aptitude aux fonctions de directeur d’établissement ou de service d’intervention sociale)

➢ M. Gérard Brami, docteur en droit, ancien directeur d’EHPAD

* Ces représentants d’intérêts ont procédé à leur inscription sur le répertoire de la Haute Autorité pour la transparence de la vie publique, s’engageant ainsi dans une démarche de transparence et de respect du code de conduite établi par le Bureau de l’Assemblée nationale.

III. Liste des contributions reçues

➢ Confédération française démocratique du travail (CFDT) Santé sociaux

➢ Groupement d’employeurs pour l’insertion et la qualification hospitalisation privée (GEIQ) Silver Nouvelle-Aquitaine

➢ Conseil national de l’ordre des masseurs-kinésithérapeutes (CNOMK)

➢ Me Léa Talrich

➢ Mme Natacha Lecas, directrice nationale Personnes âgées du groupe VYV3

➢ Fédération nationale de la Mutualité française (FNMF)

➢ M. Matthieu Sibé

IV. synthÈse

La parution des Fossoyeurs, à la fin du mois de janvier de cette année, a provoqué une véritable onde de choc dans notre pays. Au-delà de la gravité des faits dénoncés, qui ont conduit la ministre déléguée chargée de l’autonomie à lancer une double enquête confiée à l’Inspection générale des finances et à l’Inspection générale des affaires sociales ainsi qu’une consultation des représentants des familles, des élus départementaux, des acteurs du secteur et des partenaires sociaux, l’ouvrage de Victor Castanet met en lumière le caractère dégradé des conditions de travail d’un personnel trop peu nombreux, pas suffisamment rémunéré, sans véritable perspective d’évolution professionnelle.

Voilà plusieurs années que les métiers du « grand âge » en général et le secteur des établissements d’hébergement pour personnes âgées dépendantes (EHPAD) en particulier connaissent une situation difficile. Effectifs insuffisants, absentéisme, turnover élevé, les EHPAD, dans lesquels résident quelque 600 000 personnes aujourd’hui, font face, pour beaucoup d’entre eux, à de nombreuses difficultés et peinent à garantir aux personnes âgées, dont le niveau de dépendance ne cesse de croître, un accompagnement adapté à leurs besoins.

Face à cette situation, le Gouvernement a pris un certain nombre de mesures destinées à accroître l’attractivité des métiers : créations de postes, hausse des rémunérations (prime « Grand âge », revalorisations salariales décidées à l’occasion du Ségur de la santé), ouverture de nouveaux parcours de formation, déploiement d’un programme de lutte contre la sinistralité et d’amélioration de la qualité de vie au travail (QVT), investissements massifs dans la rénovation des établissements, etc.

Nonobstant ces avancées incontestables, la gestion des ressources humaines doit encore progresser dans les EHPAD. Il y a même, aux dires de tous, urgence à agir. La mission avance quelques pistes pour y parvenir, guidées par le souci d’améliorer à la fois les conditions de travail des professionnels et la qualité de la prise en charge des résidents.

Les conditions de travail et la gestion des ressources humaines dans les EHPAD1

I. des conditions de travail dÉgradÉes

A. Des résidents plus dépendants, une charge de travail plus lourde pour les personnels

On ne peut aborder, même succinctement, la question des conditions de travail dans les EHPAD sans évoquer, en préambule, celle de l’évolution du profil de leurs résidents. Ce que l’on constate, à cet égard, c’est que ces derniers sont non seulement de plus en plus nombreux mais également de plus en plus âgés et dépendants. Depuis plusieurs années, en effet, la part des résidents les moins autonomes (GIR 1, 2, 3 et 4) augmente quand celle des moins dépendants (GIR 5 et 6) diminue ([1]). Et cette tendance se poursuivra vraisemblablement à l’avenir puisque le nombre de personnes en perte d’autonomie devrait continuer de croître en France ([2]).

Aujourd’hui, nombre de résidents souffrent de pathologies lourdes : 70 % à 80 % d’entre eux seraient atteints de troubles cognitifs, selon France Alzheimer, et près de 60 % seraient touchés par des maladies neurodégénératives, aux dires des professeurs Claude Jeandel et Olivier Guérin ([3]).

Cette situation a un impact très direct sur la charge de travail des personnels.

Les soins, les gestes techniques (les transferts par exemple), les toilettes, qui impliquent la réalisation de tâches répétitives et pénibles aux plans physique et psychologique (d’aucuns évoquent une « robotisation » croissante des tâches), occupent une place plus centrale qu’auparavant dans les missions des soignants et se font trop souvent, hélas, au détriment de l’accompagnement et du maintien des capacités des pensionnaires.

Du reste, le raccourcissement de la durée des séjours alourdit davantage encore la charge qui pèse sur les équipes, l’accueil et la fin de vie des personnes hébergées se trouvant être les étapes les plus consommatrices en temps de travail.

B. Des professionnels éprouvés

La modification du profil des résidents n’explique pas à elle seule la détérioration du cadre de travail propre aux EHPAD. En réalité, elle aggrave sensiblement une situation déjà dégradée, largement documentée et sur laquelle les acteurs de terrain donnent l’alerte depuis un moment.

De l’avis unanime des acteurs en question, médecins coordonnateurs, infirmiers, aides-soignants, c’est dans l’insuffisance des moyens humains pour répondre aux attentes, aux besoins, aux exigences légitimes des personnes âgées que réside la principale difficulté. Car, de cela, il résulte que les personnels sont bien souvent soumis à des rythmes harassants, à des cadences intenables. Ainsi la « pression de la pendule » fait-elle perdre son sens à l’action de femmes et d’hommes soucieux du bien-être de nos aînés.

Que le travail soit accompli de façon continue ou non, il est générateur d’une fatigue et d’un stress de plus en plus prégnants. Les rapporteurs observent d’ailleurs que le débat sur l’organisation optimale du temps de travail n’est pas tranché. La journée de 12 heures, par exemple, peut présenter des avantages pour les soignants mais ne répond pas nécessairement aux besoins des résidents et ne saurait, en tout état de cause, constituer une solution de long terme. Il appartient donc aux établissements de trouver le bon équilibre entre bien-être des résidents (qui suppose notamment la présence des personnels aux moments clés de la journée – lever, toilette, repas, coucher) et bien-être des équipes.

Conséquence immédiate de la pénurie d’effectifs, le taux d’encadrement des résidents s’avère trop faible, dans le secteur privé commercial plus que dans le secteur public, pour garantir une prise en charge de qualité (en 2018, le taux d’encadrement médian s’élevait à environ 63 équivalents temps plein (ETP) pour 100 résidents, d’après les données publiées par la Caisse nationale de solidarité pour l’autonomie ([4])).

La situation dans les EHPAD est d’autant plus compliquée que l’absentéisme pour raisons de santé y est particulièrement fort. Il convient de souligner que, d’une manière générale, les métiers du « grand âge » présentent parmi les taux les plus élevés d’accidents du travail et de maladies professionnelles (AT-MP) dans notre pays. La sinistralité AT-MP y est en effet trois fois supérieure à la moyenne nationale et dépasse d’un tiers celle du secteur du bâtiment et des travaux publics (BTP) ([5]).

De l’aveu des professionnels eux-mêmes, tout ceci conduit à une forme de « maltraitance institutionnelle », les établissements, aux prises avec d’importantes difficultés organisationnelles, n’ayant tout simplement pas les moyens de faire face à leurs obligations, les équipes de s’occuper dignement des résidents.

Sans surprise, ces établissements doivent composer avec un turnover élevé, la part du personnel disposant d’une faible ancienneté (moins d’un an) atteignant 15 % ([6]), et de sérieuses difficultés de recrutement, difficultés intimement liées à la pénibilité des conditions de travail mais aussi à la faiblesse des rémunérations proposées.

Ces constats ne sont pas nouveaux. Ils appellent des réponses fortes.

La première consiste sans doute dans le prolongement de l’effort en faveur des recrutements. Les rapporteurs n’ignorent pas que, sous le quinquennat qui s’achève, 10 000 postes de soignants dans les EHPAD ont été créés et que 10 000 postes supplémentaires ont été budgétés d’ici 2024. Ils savent aussi que, pour faire face aux effets de la crise sanitaire, le Gouvernement a lancé une campagne de recrutement d’urgence qui aura concerné près de 40 000 professionnels entre octobre 2020 et septembre 2021. Ils n’en restent pas moins persuadés que cet effort devra être poursuivi dans les années à venir.

Proposition n° 1. Prolonger l’effort en faveur des créations de postes de soignants dans les EHPAD.

Au-delà, les rapporteurs sont favorables, à l’instar de leurs collègues Monique Iborra et Caroline Fiat ([7]) et comme cela se fait dans certains États, à la définition d’un ratio minimal opposable de personnels « au chevet » (infirmiers et aides-soignants) des personnes âgées. Ils y voient une condition sine qua non à l’amélioration de la qualité de leur prise en charge de jour comme de nuit dans tous les EHPAD, indépendamment de leur statut juridique.

Proposition n° 2. Définir un ratio minimal opposable de personnels (exprimé en ETP) « au chevet » par résident.

Proposition n° 3. Veiller à ce que soit garantie la présence des personnels en nombre suffisant aux moments clés de la journée (lever, toilette, repas, coucher).

Les rapporteurs en sont convaincus, il existe de réelles marges de manœuvre pour renforcer l’attractivité des métiers du « grand âge ».

Cela passe notamment par la poursuite du processus de hausse des rémunérations des personnels, enclenché au début de l’année 2020 (création de la prime « Grand âge », revalorisations salariales décidées à l’occasion du Ségur de la santé : + 183 euros nets par mois pour les personnels exerçant au sein d’EHPAD publics et privés à but non lucratif ; + 160 euros nets par mois pour ceux exerçant dans les EHPAD commerciaux), afin qu’il soit mieux tenu compte des exigences inhérentes à leurs fonctions, afin que leur engagement au service de l’accompagnement des personnes âgées soit plus justement récompensé.

Proposition n° 4. Faire bénéficier les personnels des EHPAD d’une revalorisation salariale spécifique au « grand âge » dans le prolongement des actions engagées depuis 2020.

En complément de la hausse des rémunérations, pourraient être prises un certain nombre de mesures de nature à donner un « coup de pouce » financier supplémentaire aux personnels des EHPAD. Cela pourrait notamment concerner l’aide au logement et prendre la forme, suivant les cas, d’une attribution facilitée de logements sociaux à proximité du lieu de travail ou d’une augmentation des indemnités de résidence.

Proposition n° 5. Faire bénéficier les personnels des EHPAD de mesures d’aide au logement (attribution facilitée de logements sociaux à proximité du lieu de travail, augmentation des indemnités de résidence).

Rendre plus attractifs les métiers du « grand âge » passe aussi par le renforcement des actions de prévention des accidents du travail et des maladies professionnelles, en cohérence avec le programme de lutte contre la sinistralité et d’amélioration de la qualité de vie au travail (QVT).

Il conviendra d’ailleurs de veiller à la bonne application de la loi du 2 août 2021 ([8]) dans ce secteur et d’évaluer dans un futur proche les premiers effets du programme susmentionné.

Proposition n° 6. Renforcer les actions de prévention des accidents du travail et des maladies professionnelles dans le secteur du « grand âge ».

II. moderniser la gestion des ressources humaines dans les ehpad

Il ressort des travaux des rapporteurs que le manque d’attractivité des métiers du « grand âge » est pour une large part le fait d’une gestion des ressources humaines à la dérive qui jongle avec la précarité des contrats et le glissement des tâches entre les catégories de personnel.

D’une part, ce secteur a fréquemment recours aux contrats précaires (CDD, intérim). 40 % des salariés auraient conclu un contrat de cette nature et les vacataires sont régulièrement utilisés pour des remplacements ponctuels. Le recrutement en contrat court n’est pas dénoncé en tant que tel puisque la souplesse qu’il offre peut être recherchée par les salariés eux-mêmes. Toutefois, les pratiques d’Orpea, si elles sont avérées, ont bien mis en évidence les dérives et les abus auxquels la précarité de ces contrats peut mener.

D’autre part, les métiers des EHPAD souffrent d’un manque de lisibilité du rôle de chacun en raison d’un glissement de fonctions dénoncé par tous les acteurs entendus par la mission.

Des difficultés de ressources humaines bien identifiées par corps de métier

Les EHPAD sont d’abord, pour les personnes âgées, un lieu de vie qui nécessite animation et prévention ; un lieu de dépendance nécessitant des aides-soignants et des agents de service hospitalier ; un lieu de soins nécessitant des infirmiers et des médecins coordonnateurs, en lien avec le médecin traitant.

Des directeurs d’établissements trop souvent privés de responsabilités

Le profil des directeurs d’EHPAD a évolué ces vingt dernières années. Le certificat d’aptitude aux fonctions de directeur d’établissement ou de service d’intervention sociale (CAFDES) pour les directeurs exerçant dans les établissements privés et la formation de « directeur d’établissement sanitaire, social et médico-social » (D3S) à l’École des hautes études en santé publique (EHESP) pour les établissements publics ont longtemps régné en situation de monopole dans la formation initiale des directeurs. Aujourd’hui, nombre de directeurs d’établissements privés ne sont pas directement issus du monde du soin puisque l’obtention d’un diplôme de master 2 est une condition suffisante pour exercer une telle fonction.

L’évolution de ces profils a pu conduire à une vision plus « gestionnaire » et managériale de la fonction de directeur dans les établissements privés à but lucratif. Le statut juridique des EHPAD influe, en effet, fortement sur la gestion des établissements. Si les directeurs de petits EHPAD associatifs ou publics recrutent, par exemple, toujours directement le personnel en lien avec les cadres infirmiers, les directeurs d’EHPAD commerciaux appartenant à des groupes privés sont privés de cette fonction cruciale.

Proposition n° 7. Intégrer un volet médico-social obligatoire à la formation des directeurs d’établissements.

Le développement des contrats pluriannuels d’objectifs et de moyens (CPOM) négociés avec les groupes et non par les établissements contribue à cette déresponsabilisation des directeurs d’établissements qui sont privés des marges de manœuvre suffisantes pour assurer le bien-être des résidents.

Si la tendance au regroupement des établissements avec des CPOM multiples sur plusieurs établissements permet une simplification des échanges pour les ARS, les conseils départementaux mais aussi les groupes, il reste indispensable, pour que la gestion de l’EHPAD reste « artisanale », selon les mots de Gérard Brami ([9]), d’associer le directeur, qui doit avoir une responsabilité fonctionnelle.

Une pénurie de médecins coordonnateurs

Alors que la fonction de médecin coordonnateur est structurante dans la vie d’un EHPAD, en lien avec celle de directeur, près de 30 % des EHPAD déclarent ne disposer d’aucun médecin coordonnateur, contrevenant ainsi à une obligation légale ([10]).

Malgré une revalorisation de la rémunération des médecins coordonnateurs au niveau des praticiens hospitaliers et un élargissement récent de leurs missions ([11]), la fonction de médecin coordonnateur peine à attirer des candidats. D’une part, le temps de travail en EHPAD des médecins coordonnateurs reste trop court pour qu’ils puissent en vivre. D’autre part, les missions qui leur sont confiées sont limitées tant dans leur technicité que dans l’autonomie qu’elles confèrent aux médecins.

Proposition n° 8. Renforcer le rôle des médecins coordonnateurs en rendant leur avis contraignant lors de l’admission de nouveaux résidents ainsi qu’en créant un service de médecin coordonnateur d’astreinte.

Des personnels absents de la vie des EHPAD

Pour que l’EHPAD soit un lieu de vie et non un lieu de soins, le manque de professionnels accompagnant les aînés aux côtés du personnel soignant est aujourd’hui criant. Animateurs, professionnels du secteur socio-culturel, psychologues, psychomotriciens, ergothérapeutes..., la liste des besoins de métiers variés est longue.

L’absence de ces personnels est, en partie, due au cloisonnement des financements établis dans le cadre des CPOM, qui ne permettent pas d’assurer le recrutement pérenne de ces personnels et une bonne répartition de ces ressources humaines indispensables à la vie des résidents. Il convient d’ajouter, même si cela n’est pas directement lié à ce qui précède, que le contrôle de l’utilisation des fonds alloués aux établissements est bien trop peu développé à l’heure actuelle et que cela devra impérativement évoluer à l’avenir.

Proposition n° 9. Garantir la présence de métiers divers au sein des EHPAD pour accompagner les résidents dans leur vie quotidienne.

Proposition n° 10. Engager une nouvelle génération de CPOM au sein desquels les objectifs « hébergement, dépendance, soins » sont discutés de manière globale et simultanée afin d’intégrer les postes de ressources humaines financés par la section « hébergement » et permettre un contrôle des objectifs et des moyens sur l’ensemble de ces trois sections.

Un glissement de fonctions fragilisant les personnels soignants

Les difficultés de recrutement des personnels soignants conduisent à une forte porosité des fonctions entre les agents de service hospitalier (ASH), les aides-soignants (AS) et les infirmiers, largement dénoncée lors des auditions conduites par les rapporteurs.

Le manque d’effectifs conduit à ce que les personnels absents soient remplacés par des personnels « faisant fonction » qui accomplissent des tâches pour lesquelles ils ne sont pas formés et ne retirent pas la rémunération qui s’y attache en théorie. Concrètement, le glissement de fonctions conduit à ce que l’aide-soignant remplisse les fonctions de l’infirmier, en administrant par exemple des médicaments tandis que l’ASH assure les missions de l’AS.

Cette délégation de tâches non encadrée juridiquement n’est pas acceptable car elle dégrade les conditions de travail des personnels et par là même la qualité des soins octroyés aux résidents.

Proposition n° 11. Mieux réglementer le glissement de fonctions en prévoyant explicitement les délégations de tâches autorisées et en introduisant une analyse globale des contrats de travail au sein d’un même établissement pour chaque section de financement (soins, dépendance, hébergement).

B. Renforcer la formation initiale et continue des personnels des EHPAD

Il ressort des travaux de la mission que la formation initiale et continue des personnels des EHPAD fait aujourd’hui cruellement défaut.

L’engouement des étudiants pour les formations permettant d’accéder aux métiers du « grand âge » n’est pas à la hauteur des besoins croissants de recrutement de personnels soignants et encadrants dans les EHPAD. En quelques années, les candidatures aux concours d’accès au métier d’aide-soignant ont ainsi chuté de 25 % ([12]).

Proposition n° 12. Organiser une campagne nationale de communication valorisant les métiers du « grand âge » et incitant à la mixité des recrutements.

Pour faire face à la recrudescence des personnels « faisant fonction » qui n’ont pas les diplômes exigés pour accomplir les tâches qui leur sont assignées, il est impératif de fluidifier les passerelles entre les métiers afin d’offrir de vraies perspectives de carrière aux personnels soignants des EHPAD.

Une meilleure considération de la technicité des métiers exercés en EHPAD aura aussi pour vertu de fidéliser le personnel soignant.

Proposition n° 13. Simplifier le processus de validation des acquis de l’expérience (VAE) pour valoriser les métiers et les carrières, favoriser les passerelles entre formations et augmenter significativement les formations d’aide-soignant et d’infirmier.

*

Les rapporteurs auraient souhaité aborder plusieurs autres pans du sujet mais le format de l’exercice ne leur en a pas laissé la possibilité.

La question du dialogue social dans les EHPAD en est un. Aujourd’hui, celui-ci apparaît trop peu développé, en particulier dans le secteur privé lucratif. Or il est évident que l’amélioration des conditions de travail suppose aussi l’existence d’un dialogue social structuré et dynamique entre employeurs et représentants des salariés.

ANNEXE : 13 PROPOSITIONS POUR AMÉLIORER LES CONDITIONS DE TRAVAIL ET LA GESTION DES RESSOURCES HUMAINES

Proposition n° 1. Prolonger l’effort en faveur des créations de postes de soignants dans les EHPAD.

Proposition n° 2. Définir un ratio minimal opposable de personnels (exprimé en ETP) « au chevet » par résident.

Proposition n° 3. Veiller à ce que soit garantie la présence des personnels en nombre suffisant aux moments clés de la journée (lever, toilette, repas, coucher).

Proposition n° 4. Faire bénéficier les personnels des EHPAD d’une revalorisation salariale spécifique au « grand âge » dans le prolongement des actions engagées depuis 2020.

Proposition n° 5. Faire bénéficier les personnels des EHPAD de mesures d’aide au logement (attribution facilitée de logements sociaux à proximité du lieu de travail, augmentation des indemnités de résidence).

Proposition n° 6. Renforcer les actions de prévention des accidents du travail et des maladies professionnelles dans le secteur du « grand âge ».

Proposition n° 7. Intégrer un volet médico-social obligatoire à la formation des directeurs d’établissements.

Proposition n° 8. Renforcer le rôle des médecins coordonnateurs en rendant leur avis contraignant lors de l’admission de nouveaux résidents ainsi qu’en créant un service de médecin coordonnateur d’astreinte.

Proposition n° 9. Garantir la présence de métiers divers au sein des EHPAD pour accompagner les résidents dans leur vie quotidienne.

Proposition n° 10. Engager une nouvelle génération de CPOM au sein desquels les objectifs « hébergement, dépendance, soins » sont discutés de manière globale et simultanée afin d’intégrer les postes de ressources humaines financés par la section « hébergement » et permettre un contrôle des objectifs et des moyens sur l’ensemble de ces trois sections.

Proposition n° 11. Mieux réglementer le glissement de fonctions en prévoyant explicitement les délégations de tâches autorisées et en introduisant une analyse globale des contrats de travail au sein d’un même établissement pour chaque section de financement (soins, dépendance, hébergement).

Proposition n° 12. Organiser une campagne nationale de communication valorisant les métiers du « grand âge » et incitant à la mixité des recrutements.

Proposition n° 13. Simplifier le processus de validation des acquis de l’expérience (VAE) pour valoriser les métiers et les carrières, favoriser les passerelles entre formations et augmenter significativement les formations d’aide-soignant et d’infirmier.

Mission « flash » sur la gestion financière des EHPAD

I. communication

Madame la présidente,

Mes chers collègues,

En guise d’introduction à nos trois interventions liminaires, je voudrais simplement vous dire un mot sur les objectifs qui ont été les nôtres dans le cadre de cette mission « flash ». Dans le livre de Victor Castanet et à travers toutes les auditions que nous avons effectuées, nous voyons bien qu’il y a, dans le système des EHPAD dans son ensemble, des questions qui posent problème, des dynamiques préoccupantes, des zones grises.

Partant de ce constat, notre objectif a été de bien clarifier ce qui, dans la gestion financière des EHPAD, relève de problématiques générales sur le financement des EHPAD, et ce qui relève de failles imputables au système privé lucratif.

Notre objectif a aussi été d’aller fouiller un peu les zones grises que j’évoquais, pour déterminer précisément les mécanismes qui sont à réviser pour éviter que l’argent public ne soit employé à autre chose qu’à la bonne prise en charge des personnes âgées, quels contrôles sont à améliorer pour réussir à détecter ces dérives, etc.

Au terme de deux semaines de travaux, nous sommes parvenus à poser un diagnostic d’ensemble sur la question de la gestion financière des EHPAD, dont nous tirons 13 recommandations qui sont parfois des mesures très simples et très concrètes, parfois des pistes plus structurelles à explorer dans le cadre d’un futur projet de loi Grand Âge et autonomie.

Car c’est là un élément incontournable du décor, et nous parvenons tous aux mêmes conclusions dans le cadre des différentes missions « flash » : le secteur de la prise en charge des personnes âgées a besoin de réformes structurelles, de grande ampleur, pour pouvoir mieux accompagner nos aînés et faire face à l’immense défi démographique devant lequel nous nous trouvons.

Ces réformes sont indispensables s’agissant du financement des EHPAD, qui nous occupe plus particulièrement cet après-midi. Dans nos auditions, nous avons constaté, s’il en était besoin, que de nombreux problèmes sont communs à l’ensemble des EHPAD dans ce domaine.

I. UNE GESTION FINANCIÈRE SOUS FORTES CONTRAINTES

● C’est d’abord le problème de la complexité des financements, avec les interventions croisées des départements, de l’assurance maladie et des résidents, à travers le financement des forfaits soins, dépendance et hébergement.

Les enveloppes soins et dépendance, financées respectivement par les ARS et les départements, sont déterminées en fonction d’équations tarifaires fondées sur le niveau de dépendance et de santé moyen des résidents d’un EHPAD.

Ce faisant, ces enveloppes valorisent essentiellement des gestes techniques associés à la prise en charge des résidents, comme les toilettes. Cela pose problème, en conduisant à ne pas valoriser les actes de prévention de la perte d’autonomie, le temps d’échange avec les personnes âgées et leurs familles, etc.

Nous pensons donc que les modalités de ces financements sont à revoir ; nous plaidons en outre pour une simplification des circuits de financement et donc pour une fusion des enveloppes soins et dépendance.

Autre problème que nous avons identifié, et ce n’est pas une découverte : le taux d’encadrement en personnels soignants est, de manière générale, insuffisant. Si le taux d’encadrement, toutes catégories confondues (personnels administratifs compris), s’établit en moyenne à 63 ETP pour 100 résidents, le taux moyen d’encadrement des personnels soignants en EHPAD n’est que de 31 ETP pour 100 résidents !

Dans tous les EHPAD, nous identifions une « spirale négative » liée à cet encadrement insuffisant : glissements de tâches vers les fonctions du soin et généralisation du recours aux « faisant fonction », maltraitance et burn out du personnel en place, manque d’attractivité des métiers de l’accompagnement en EHPAD et difficultés à recruter, venant encore dégrader le taux d’accompagnement…

● Pour autant, de bonnes choses ont été entreprises.

Dans le cadre du Ségur de la Santé, il faut souligner qu’on a procédé à une revalorisation historique des métiers des EHPAD : tous les personnels des EHPAD publics et privés non lucratifs ont vu leur fiche de paie augmenter de 183 euros mensuels. Et on a lancé un plan d’investissement très massif, à hauteur de 2,1 milliards d’euros, dans la rénovation des EHPAD et le numérique en EHPAD.

Par ailleurs, en 2016, la loi ASV avait permis d’assouplir la gestion financière des EHPAD avec le passage des conventions tripartites aux contrats pluriannuels d’objectifs et de moyens, les CPOM. Conclus pour une durée de cinq ans entre l’ARS, le département et l’établissement concernés, le CPOM est un bon outil, qui donne de la visibilité et une souplesse de gestion aux établissements.

Nous ne pensons pas qu’il faille remettre en cause cet outil de pilotage qui a pu faire l’objet de critiques lors de nos auditions. Nous pensons plutôt qu’il vaut mieux en encadrer le fonctionnement afin que la souplesse accordée aux gestionnaires s’accorde avec une bonne utilisation des deniers publics.

II. UNE QUÊTE INSATIABLE DE RENTABILITÉ DANS LE SECTEUR COMMERCIAL

● En cette journée internationale de lutte pour les droits des femmes, je voudrais commencer en ayant une pensée pour ces femmes nombreuses qui prennent soin de nos anciens dans ces métiers de l’humain qui appellent une toute autre reconnaissance.

Nous sommes dans une situation critique.

Le financement de l’autonomie est insuffisant, c’est entendu. Ce fut d’ailleurs l’un des arguments pour ouvrir plus largement la porte au secteur privé à but lucratif. Et nous sommes aujourd’hui confrontés à une privatisation et une marchandisation croissantes du secteur des EHPAD, associées à un tarissement de l’offre publique. Dans certaines régions, l’offre privée lucrative, qui représente un peu plus de 20 % des EHPAD au niveau national, est désormais prépondérante : elle constitue ainsi 50 % de l’offre dans la région PACA !

La montée en puissance du secteur privé lucratif au détriment des autres modes d’accueil ne peut que nous interpeller, notamment en raison d’un reste à charge bien plus élevé pour les familles, alors que les places accessibles manquent, même s’il ne s’agit pas d’en rester au modèle d’accompagnement actuel. Pour rappel, le coût moyen d’un EHPAD privé commercial se situe autour de 2 700 euros par mois, contre environ 1 900 euros pour un EHPAD public, soit un écart de 40 %, alors que le taux d’encadrement est inférieur de près de 40 % dans le secteur lucratif ! C’est le monde à l’envers...

Ce développement du privé à but lucratif s’accompagne d’une financiarisation galopante du secteur. En France, cinq groupes (Orpea, Korian, DomusVi, Colisée et Domidep) se partagent désormais la moitié de l’offre commerciale, contre 10 en 2011. L’introduction de plusieurs groupes en bourse se traduit par le versement de montants très importants de dividendes. Comment ne pas s’interroger devant le gouffre qui s’est creusé depuis plusieurs années entre d’une part, les bénéfices générés par certains groupes et les rémunérations astronomiques de leurs dirigeants et, d’autre part, les rémunérations proposées à des personnels dont les conditions de travail sont de plus en plus difficiles ?

● Les auditions ont confirmé l’existence de « zones grises » entre les trois forfaits du budget des EHPAD, qui permettent à certains établissements de maximiser les dépenses prises en charge par les pouvoirs publics (forfaits soins et dépendance) afin de minimiser celles qui sont imputées sur le forfait hébergement, et par conséquent d’accroître les bénéfices des EHPAD. On pourrait citer le recours à des personnels, souvent non diplômés, qui font fonction d’aides-soignants bien souvent de manière permanente.

Nous plaidons donc a minima pour mieux encadrer l’imputation des dépenses de personnel sur les différentes sections tarifaires en fonction de leur finalité. La question est posée de ce découpage en trois sections, à commencer par celui qui sépare les soins de la dépendance, dont nous suggérons la fusion.

● Nos auditions ont aussi confirmé l’existence de remises de fin d’année (RFA), parfois très importantes, évoquées par Victor Castanet. Il n’est pas admissible que des groupes « privatisent » des remises obtenues sur des produits financés par des dotations publiques qui ont vocation à bénéficier directement à la prise en charge des résidents. Ce mode de fonctionnement peut conduire à la dégradation de la qualité des produits achetés alors même que les remises consenties devraient contribuer à améliorer la qualité de la prise en charge. Nous proposons donc de faire apparaître dans les comptes des EHPAD et de leurs groupes les remises sur les achats et les obliger à réinvestir ces remises dans l’amélioration de la prise en charge des résidents, à due concurrence des achats réalisés par chaque établissement.

De manière plus générale, nous souhaitons rendre transparente la totalité des comptes de tous les EHPAD (publics, associatifs et commerciaux) et, le cas échéant, des groupes auxquels ils appartiennent, sans que ceux-ci ne puissent faire valoir le secret des affaires.

● Les auditions ont permis de lever le voile sur des pratiques d’ingénierie financière et de spéculation sur le parc immobilier.

La revente d’établissements à des investisseurs en quête de rentabilité peut aboutir à augmenter de manière substantielle le montant des loyers et donc les prix de journée, tout en déconnectant les intérêts des bailleurs de l’entretien des locaux. Ces pratiques font appel à des montages financiers complexes, dans lesquels interviennent de plus en plus de sociétés de capital-investissement.

Ces constats appellent aujourd’hui à réfléchir de manière globale sur un certain nombre de ces sujets. Nous souhaitons que les modalités de gestion du parc immobilier des EHPAD soient passées en revue et évaluées afin que les coûts, et donc indirectement le tarif d’hébergement facturé aux résidents, soient mieux maîtrisés à l’avenir.

Il nous paraît également indispensable d’évaluer l’impact d’une régulation des tarifs d’hébergement, le cas échéant en fixant un tarif plafond. Il pourrait aussi être envisagé de demander aux EHPAD commerciaux le versement obligatoire d’une redevance en contrepartie de l’autorisation qui leur est délivrée en cas de maintien de la liberté tarifaire.

À notre sens, pour maintenir un minimum de maîtrise publique et être en position d’éviter les démarches spéculatives, le régime des autorisations des EHPAD doit être revu, en particulier en cas de revente de tout ou partie de ces établissements. Il faudrait au minimum que les ARS et les départements soient informés des changements de propriétaires quand un groupe revend des parts d’EHPAD à des particuliers par exemple.

Nous nous interrogeons aussi sur les dispositifs de défiscalisation qui encouragent à cette financiarisation.

Nous penchons à ce stade pour les supprimer. Il faudrait également regarder de plus près qui sont les actionnaires, parfois des fonds de pension, mais aussi des sociétés semi- publiques qui encouragent le système. Il faudrait encore investiguer sur les recours qui peuvent avoir lieu à des paradis fiscaux.

Enfin, la crise actuelle doit nous conduire à nous interroger sur la pertinence des EHPAD commerciaux pour notre société. La quête insatiable de profits de la part d’entreprises cotées en bourse, même régulées dans leur fonctionnement, est-elle réellement compatible avec la prise en charge de nos aînés les plus fragiles ? Quel est l’effet de cette réalité sur l’ensemble de l’écosystème ?

Si nous avons des avis différents sur cet enjeu, nous suggérons d’engager une réflexion approfondie sur la pertinence de maintenir des EHPAD privés lucratifs. Dans l’immédiat, il faut s’interroger sur l’opportunité de délivrer de nouvelles autorisations à des EHPAD commerciaux, au moins tant que toutes les leçons de la crise actuelle n’auront pas été tirées.

III. UN CONTRÔLE FINANCIER ET UNE ÉVALUATION DE LA QUALITÉ À RENFORCER RAPIDEMENT

● Les contrôles financiers des EHPAD reposent essentiellement sur des contrôles sur pièces par les départements et les ARS, dont les moyens sont contraints. En effet, les effectifs des ARS ont baissé de près de 20 % en 10 ans. Cette situation explique en partie pourquoi les contrôles sur place et inopinés demeurent trop peu fréquents, alors qu’ils sont les plus à même de détecter des anomalies. Au-delà du manque d’effectifs, les acteurs auditionnés ont également évoqué le manque d’expertise pour déceler les transferts entre forfaits et les manipulations budgétaires complexes de certains groupes.

C’est pourquoi nous proposons de renforcer le contrôle des EHPAD par les départements et les ARS en leur donnant davantage de moyens, financiers et humains, et en développant les collaborations avec les chambres régionales des comptes, qui peuvent déjà aujourd’hui contrôler des EHPAD. La Cour des comptes pourrait également jouer un rôle, comme l’a appelé de ses vœux son Premier président, Pierre Moscovici, lors de sa dernière intervention au Sénat.

● L’un des problèmes majeurs soulevés par Victor Castanet réside dans l’absence de vision d’ensemble des autorités sur les comptes des EHPAD privés lucratifs qui, étant la plupart du temps non habilités à l’aide sociale, ne sont tenus de transmettre que des états prévisionnels et réalisés des recettes et des dépenses (EPRD et ERRD) simplifiés. En d’autres termes, le forfait hébergement n’entre pas dans le champ de leur contrôle, qui porte uniquement sur les forfaits soins et dépendance.

Nous proposons donc de rendre obligatoire la transmission d’EPRD et ERRD complets, incluant le forfait hébergement, pour tous les EHPAD. Nous souhaitons aussi la mise en place au niveau des groupes d’EHPAD d’EPRD et ERRD consolidés, afin de disposer d’une vision globale de leurs comptes.

● Les CPOM - qui ont été mis en place progressivement depuis 2017 - ont donné plus d’autonomie et de liberté dans la gestion des EHPAD. Leur mise en place a entraîné la suppression de la transmission des tableaux d’effectifs pour les établissements commerciaux. Il revient désormais aux gestionnaires de constituer leurs propres équipes en fonction des moyens alloués, sans contrainte du respect d’un ratio minimal d’encadrement.

Ils ont donc toute latitude pour faire des économies sur les dépenses de personnel, par exemple en recrutant des personnels moins expérimentés et donc moins payés, ou en ne remplaçant pas de manière partielle des vacances de poste.

Dans la mesure où les excédents de résultats ne sont plus repris par les autorités de tarification depuis l’instauration des CPOM, les excédents dégagés sur la masse salariale, financée essentiellement par de l’argent public au titre des forfaits soins et dépendance, ne sont pas nécessairement réinvestis de manière à renforcer les effectifs, alors même qu’il serait certainement utile de le faire pour améliorer la prise en charge des résidents.

Nous souhaitons donc rendre obligatoire, pour les EHPAD commerciaux, le report à nouveau des excédents des budgets soins et dépendance.

● Le renforcement des contrôles doit ainsi permettre d’avoir une meilleure visibilité sur les comptes des EHPAD et conduire à une amélioration des prestations proposées aux résidents, mais aussi au respect de leurs droits au regard des textes en vigueur et des conditions qui régissent le contrat qui lie l’EHPAD au résident. C’est tout le sens des contrôles réalisés par les directions départementales de protection des populations, qui sont rattachées à la direction générale de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes (DGCCRF) que nous avons auditionnée. Ces contrôles, qui sont sans doute insuffisants, doivent être maintenus et multipliés autant que nécessaire.

● Enfin, la gestion financière des EHPAD doit s’inscrire dans une démarche qui ne soit pas uniquement comptable, mais qui garantisse aussi la qualité des prestations proposées.

Il sera donc nécessaire que le nouveau référentiel de qualité pour les établissements et services sociaux et médico-sociaux (ESSMS), défini par la Haute Autorité de santé (HAS), puisse être utilisé dans un cadre juridique sécurisé comme le prévoyait l’article 52 du projet de loi de financement de la sécurité sociale pour 2022, censuré comme « cavalier social » par le Conseil constitutionnel. Selon cet article, les organismes évaluateurs devaient être accrédités par le Comité français d’accréditation (Cofrac), qui est l’instance nationale d’accréditation, ou par tout organisme européen équivalent. Il faudra que cette mesure, qui va dans le bon sens, puisse être adoptée dès que possible.

II. LISTE DES PERSONNES AUDITIONNÉES PAR LES RAPPORTEURS

(par ordre chronologique)

➢ MM. Cédric Barakat et Florent Jean, experts-comptables

➢ Mme Ilona Delouette, chercheuse à l’université de Lille et auteure d’une thèse en économie sur le financement de la prise en charge de la dépendance

➢ Association nationale des directeurs d’action sociale et de santé des départements et métropoles (ANDASS) – Mme Anne Troadec, présidente, directrice générale adjointe pôle social au conseil départemental de la Savoie, et M. Cyril Carbonnel, directeur général adjoint en charge des solidarités au conseil départemental du Doubs

➢ Assemblée des départements de France (ADF) – M. Olivier Richefou, président du conseil départemental de la Mayenne

➢ Table ronde avec les agences régionales de santé (ARS) :

– ARS Provence-Alpes-Côte d’Azur – M. Philippe de Mester, directeur général

– ARS Occitanie – Mme Isabelle Rédini, directrice des territoires, des relations institutionnelles et du cabinet, et Mme Régine Martinet, directrice adjointe à la direction régionale de l’offre de soins et autonomie

– ARS Centre-Val de Loire – M. Laurent Habert, directeur général

➢ Audition commune :

– Ministère des solidarités et de la santé – Direction générale de la cohésion sociale (DGCS) – Mme Florence Allot, adjointe de la directrice générale, et M. Jean-François Bourdais, adjoint Affaires financières et de la modernisation

– Ministère des solidarités et de la santé – Direction de la sécurité sociale – M. Timothée Mantz, adjoint au directeur à la sous-direction du financement du système de soins, et M. Guillaume Bouillard, chef du bureau en charge des établissements de santé et des établissements médico-sociaux

➢ Ministère de l’économie, des finances et de la relance – Direction générale de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes (DGCCRF) – M. Ambroise Pascal, chef du bureau des produits et prestations de santé et des services à la personne (5B), et M. Romain Roussel, directeur de cabinet de la directrice générale

➢ Table ronde :

– Syndicat national des établissements et résidences privés pour personnes âgées (SYNERPA) (*) – M. Yann Reboulleau, président du groupe Philogeris, administrateur et membre de la commission tarification du SYNERPA, membre du Comité national de l’organisation sanitaire et sociale, et Mme Diane-Sophie Laroche, conseillère affaires publiques

– Fédération hospitalière de France (FHF) (*) – M. Marc Bourquin, conseiller stratégique, et M. Benjamin Caniard, responsable du pôle Autonomie-parcours

– Fédération des établissements hospitaliers et d’assistance privés à but non lucratif (FEHAP) (*) – M. Jean-Christian Sovrano, directeur de l’autonomie

– Croix-Rouge française (*) – M. Claudy Jarry, directeur général adjoint Exploitation

– NEXEM (organisation professionnelle des employeurs du secteur social, médico-social et sanitaire privé à but non lucratif) (*) – M. Sylvain Connangle, directeur général d’EHPAD – Association Sainte Marthe – La Madeleine (Bergerac), membre du bureau de Nexem et président de la commission sectorielle « Personnes âgées »

➢ Caisse nationale de solidarité pour l’autonomie (CNSA) – M. Stéphane Corbin, directeur général adjoint

(*) Ces représentants d’intérêts ont procédé à leur inscription sur le répertoire de la Haute Autorité pour la transparence de la vie publique, s’engageant ainsi dans une démarche de transparence et de respect du code de conduite établi par le Bureau de l’Assemblée nationale.

III. Liste des contributions reçues

➢ MM. Cédric Barakat et Florent Jean, experts-comptables

➢ Mme Ilona Delouette, chercheuse à l’université de Lille et auteure d’une thèse en économie sur le financement de la prise en charge de la dépendance

➢ Ministère de l’économie, des finances et de la relance – Direction générale de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes (DGCCRF)

➢ Syndicat national des établissements et résidences privés pour personnes âgées (SYNERPA)

➢ Fédération hospitalière de France (FHF)

➢ Fédération des établissements hospitaliers et d’assistance privés à but non lucratif (FEHAP)

➢ Fédération nationale Avenir et qualité de vie des personnes âgées (FNAQPA)

➢ Fédération nationale de la Mutualité française (FNMF)

IV. synthÈse

À la suite des révélations de Victor Castanet dans son livre Les Fossoyeurs sur le fonctionnement du groupe Orpea, la commission des affaires sociales a souhaité faire le bilan de la situation des établissements d’hébergement pour personnes âgées dépendantes (EHPAD) par le biais de quatre missions « flash », dont une consacrée spécifiquement à la gestion financière des EHPAD.

Les rapporteurs de cette mission, Caroline Janvier, Jeanine Dubié et Pierre Dharréville, ont procédé à une dizaine d’auditions d’acteurs ayant travaillé sur cette question, qu’il s’agisse d’acteurs institutionnels, d’experts comptables ou de spécialistes. Ces auditions ont mis en lumière les faiblesses du système actuel de tarification et de contrôle des dépenses des EHPAD qui ont permis le développement de pratiques financières contestables voire choquantes.

Le secteur privé lucratif, qui s’est financiarisé au cours de ces dernières décennies, a vu se creuser un gouffre entre, d’une part, les bénéfices générés par certains groupes et les rémunérations astronomiques de certains dirigeants et, d’autre part, la prise en charge des résidents et les conditions de travail des personnels des EHPAD, soumis à des exigences toujours croissantes. Une telle situation doit nous conduire à nous interroger collectivement sur le « modèle » des EHPAD privés lucratifs : la quête permanente de profits de la part d’entreprises cotées en bourse, même régulées dans leur fonctionnement, est-elle réellement compatible avec la prise en charge de nos aînés les plus fragiles ? Pouvons-nous continuer à accorder des autorisations à ces groupes privés qui occupent une place de plus en plus importante dans le secteur, ou bien, au contraire, devrions-nous plutôt emprunter la voie ouverte par des pays comme le Danemark, où les EHPAD sont presque exclusivement publics ?

La gestion financière des EHPAD1

I. UNE GESTION FINANCIÈRE SOUS FORTES CONTRAINTES

A. Un financement complexe

Le modèle actuel des 7 500 établissements d’hébergement pour personnes âgées dépendantes (EHPAD), qui accueillent aujourd’hui environ 600 000 personnes, est issu de la loi du 24 janvier 1997. La création de cette catégorie d’établissements a été assortie de nouvelles modalités de tarification qui conduisent à lier les financements publics aux personnes accueillies et non plus au statut des établissements (publics, privés lucratifs et non lucratifs).

Prévu par un décret du 26 avril 1999, le financement des EHPAD se compose de trois forfaits : un forfait « soins » financé par l’assurance maladie via les agences régionales de santé (ARS), qui sert à payer les salaires des personnels soignants et le matériel médical ; un forfait « dépendance » financé majoritairement par les conseils départementaux au titre de l’aide personnalisée à l’autonomie (APA) et en partie par les résidents, qui a vocation à régler les prestations d’aide et de surveillance des résidents ; un forfait « hébergement » pris en charge par les résidents et, pour les plus modestes, par les départements au titre de l’aide sociale à l’hébergement (ASH), qui finance les dépenses liées à l’hôtellerie, à la restauration, à l’entretien, à l’administration ou encore aux animations.

La tarification des enveloppes publiques dévolues aux EHPAD au titre des soins et de la dépendance, qui représentaient un peu plus de 11 milliards d’euros en 2019, repose sur des équations tarifaires. Le forfait dépendance dépend de l’état de dépendance moyen des résidents calculé à partir du GIR moyen pondéré (GMP), sur le base de la grille AGGIR. Le forfait soins dépend à la fois de ce GMP et des besoins en soins requis déterminés à partir du référentiel PATHOS.

La tarification de l’hébergement est encadrée par les départements s’agissant des EHPAD (partiellement) habilités à l’aide sociale (HAS), essentiellement des EHPAD publics et associatifs, tandis qu’elle est libre dans les EHPAD non habilités à l’aide sociale (NHAS) ou dans certains EHPAD partiellement habilités.

B. Un pilotage assoupli

Auparavant prévu dans le cadre de conventions tripartites conclues entre EHPAD, ARS et conseils départementaux, le financement des EHPAD doit désormais être organisé, depuis la loi du 28 décembre 2015 relative à l’adaptation de la société au vieillissement de la population, dans le cadre de contrats pluriannuels d’objectifs et de moyens (CPOM).

Conclu pour une durée de cinq ans entre les trois parties précitées, le CPOM laisse une marge de manœuvre bien plus importante aux gestionnaires pour organiser leur budget et ses différents forfaits (soins/dépendance/hébergement), ainsi que pour réaffecter les éventuels excédents d’une année sur l’autre, puisque ceux-ci ne sont pas repris par les autorités de tarification. La mise en œuvre des CPOM repose donc sur la confiance et la souplesse de gestion pour les établissements.

C. Des moyens financiers rationalisés

Les interlocuteurs auditionnés par la mission ont souligné les contraintes fortes pesant sur les financements publics des EHPAD au regard des besoins des publics accueillis, de plus en plus âgés et dépendants.

Les méthodes de calcul AGGIR et PATHOS conduisent à valoriser à hauteur variable l’ensemble des actes techniques (par exemple, les toilettes) associés à la prise en charge de la personne dépendante. Ce faisant, ils ne valorisent pas ou peu les actes de prévention de la perte d’autonomie ou les temps d’échange avec les résidents et leurs familles.

Ce contexte financier a un impact direct sur le personnel soignant. En effet, la masse salariale constitue le premier poste budgétaire des EHPAD, à hauteur de 90 % de la dotation soins. Ainsi, le taux d’encadrement en personnels soignants est insuffisant dans les EHPAD. Si le taux d’encadrement, toutes catégories confondues (personnels administratifs compris), s’établit en moyenne à 63 équivalents temps plein (ETP) pour 100 résidents, le taux moyen d’encadrement des personnels soignants en EHPAD ne s’élève qu’à 31 ETP pour 100 résidents[13].

Il s’ensuit une spirale négative, avec des « glissements de tâches » de nombreux personnels « faisant fonction » sans avoir le diplôme requis, une perte de sens du métier face à la trop forte rationalisation des tâches, une perte d’attractivité et des difficultés à recruter sur l’ensemble des métiers liés à la prise en charge en EHPAD.

Le Ségur de la santé a apporté une réponse bienvenue face à l’urgence de la situation des EHPAD, en procédant à une revalorisation salariale de 183 euros nets mensuels pour l’ensemble des personnels (160 euros dans les établissements privés lucratifs) et en lançant un plan d’investissements inédit, doté de 1,5 milliard d’euros sur cinq ans pour rénover ou créer des places en EHPAD et de 600 millions d’euros sur trois ans pour développer le numérique dans les EHPAD.

Les rapporteurs soulignent cependant le besoin persistant de mesures plus structurelles dans le financement des EHPAD, visant à mobiliser des financements pérennes à la hauteur des enjeux liés au vieillissement de la population. Il conviendra aussi de simplifier les modalités de tarification des EHPAD dans le cadre d’un projet de loi « Grand âge et autonomie » dont l’adoption devra être une priorité sous la prochaine législature.

Proposition n° 1 : Fusionner les forfaits soins et dépendance afin de simplifier la gestion financière des EHPAD.

II. UNE QUÊTE INSATIABLE DE RENTABILITÉ DANS LE SECTEUR COMMERCIAL

A. L’essor d’un secteur commercial de plus en plus financiarisé

Les rapporteurs ont été interpellés par la privatisation croissante du secteur des EHPAD. Si les EHPAD privés constituent aujourd’hui un peu plus de 20 % de l’offre au niveau national, cette part tend à croître en raison d’un tarissement de l’offre publique et de l’économie sociale. Dans certaines régions, le secteur lucratif est prépondérant : il représente 50 % de l’offre dans la région Provence-Alpes-Côte d’Azur !

Ce secteur se caractérise par une concentration de plus en plus importante autour de cinq groupes (Orpea, Korian DomusVi, Colisée et Domidep) contre dix en 2011. Les trois premiers d’entre eux font partie des géants européens et se sont fortement développés à l’international au cours des dernières années.

Ce développement va de pair avec une financiarisation croissante, comme en témoigne l’introduction en bourse d’Orpea et de Korian dans les années 2000 et le versement d’importants dividendes aux actionnaires. Cette financiarisation, qui se traduit par une place croissante des fonds de capital-investissement dans le secteur des EHPAD – trois des cinq premiers groupes français (DomusVI, Colisée et Domidep) sont détenus par des fonds d’investissement – a pour corollaire une quête de rentabilité incessante.

B. Une optimisation des dotations publiques

Les auditions ont mis en lumière l’existence de « zones grises » entre les trois forfaits du budget des EHPAD qui permettent à certains établissements de maximiser les dépenses prises en charge par les pouvoirs publics (forfaits soins et dépendance) afin de minimiser celles qui sont imputées sur le forfait hébergement et par conséquent d’accroître les bénéfices des EHPAD. Cela consiste par exemple à faire porter des dépenses de personnels du forfait hébergement aux forfaits soins et dépendance, à embaucher des personnels non diplômés, des accompagnants éducatifs et sociaux (AES), ou encore des agents de service hospitalier (ASH) « faisant fonction » d’aides-soignants de manière permanente, ce qui permet de réduire la masse salariale et d’optimiser les dotations publiques versées[14].

Proposition n° 2 : Mieux encadrer l’imputation des dépenses de personnel sur les différentes sections tarifaires en fonction de leur finalité.

Les auditions ont par ailleurs confirmé le constat dressé par Victor Castanet sur l’existence de remises de fin d’année (RFA) importantes des fournisseurs aux groupes d’EHPAD à l’occasion de l’achat groupé de produits comme des protections pour incontinence. Il n’est pas admissible que des groupes « privatisent » des remises obtenues sur des produits financés par des dotations publiques qui ont vocation à bénéficier directement à la prise en charge des résidents. Ce mode de fonctionnement peut conduire à la dégradation de la qualité des produits achetés alors même que les remises consenties devraient contribuer à améliorer la qualité de la prise en charge.

Proposition n° 3 : Faire apparaître dans les comptes des EHPAD et de leurs groupes les remises sur les achats et les obliger à réinvestir ces remises dans l’amélioration de la prise en charge des résidents, à due concurrence des achats réalisés par chaque établissement.

Proposition n° 4 : Rendre transparente la totalité des comptes de tous les EHPAD (publics, associatifs et commerciaux) et, le cas échéant, des groupes auxquels ils appartiennent, sans que ceux-ci ne puissent faire valoir le secret des affaires.

C. Une maximisation des recettes privées

La montée en puissance du secteur privé au détriment des autres modes d’accueil interpelle les rapporteurs, pour son coût et le reste à charge qu’il implique pour les résidents et leurs familles. Alors que la moyenne du prix de séjour tourne désormais autour de 2 000 euros par mois en France, celle-ci est d’environ 2 700 euros dans le secteur privé commercial, soit un écart de l’ordre de 40 % par rapport au secteur public (1 900 euros par mois et 2 000 euros dans le secteur privé non lucratif) !

Les coûts immobiliers expliquent en partie la variabilité des tarifs (par exemple la différence de prix journalier entre un EHPAD à Paris et un EHPAD en zone rurale) mais la dispersion est d’abord la conséquence de la liberté tarifaire laissée aux opérateurs non agréés à l’aide sociale à l’hébergement, pour lesquels le prix de journée hébergement est normalement la seule source de bénéfice.

Paradoxalement, ces prix plus élevés ne se traduisent pas par une meilleure prise en charge des résidents. Les taux d’encadrement sont ainsi plus faibles dans le secteur privé commercial (ils se situent en effet en 2018 à 52,3 ETP pour 100 places contre 72,1 pour les EHPAD publics autonomes, soit un écart de 38 %)[15]. Par ailleurs, les dépenses associées aux denrées alimentaires sont rationalisées, parfois à l’extrême, pour se situer entre 4 et 5 euros TTC par jour et par résident.

Comment expliquer une telle situation ? L’affaire Orpea a démontré que les bénéfices générés sur le forfait hébergement alimentent, au-delà des dépenses habituelles (dépenses de fonctionnement et d’investissement), des frais de siège et donc des rémunérations des cadres dirigeants qui atteignent des montants colossaux. Ils servent aussi à rémunérer le capital et donc les actionnaires, système qui implique par nature de générer toujours plus de profits.

Les auditions ont permis de lever le voile sur des pratiques d’ingénierie financière et de spéculation sur le parc immobilier. La revente d’établissements à des investisseurs en quête de rentabilité peut aboutir à augmenter de manière substantielle le montant des loyers et donc les prix de journée, tout en déconnectant les intérêts des bailleurs de l’entretien des locaux. Ces pratiques font appel à des montages financiers complexes, dans lesquels interviennent de plus en plus de sociétés de capital-investissement.

Proposition n° 5 : Étudier l’impact :

– d’une révision des modalités de gestion du parc immobilier des EHPAD, et plus largement dans le secteur médico-social, afin que les coûts, et donc indirectement le tarif hébergement facturé aux résidents, soient mieux maîtrisés ;

– d’une régulation des tarifs d’hébergement en tenant compte par exemple du niveau de vie des retraités ou de la localisation géographique, et le cas échéant en fixant un tarif plafond ;

– d’un versement obligatoire d’une redevance par les EHPAD commerciaux en cas de maintien de la liberté tarifaire.

Proposition n° 6 : Supprimer les dispositifs de défiscalisation pour les investissements dans les EHPAD.

Proposition n° 7 : Revoir le régime des autorisations d’EHPAD, en particulier en cas de revente de tout ou partie de ces établissements (a minima informer les ARS et les départements des changements de propriétaires).

Proposition n° 8 : Engager une réflexion approfondie sur :

– l’opportunité de suspendre la délivrance de nouvelles autorisations à des EHPAD commerciaux, au moins tant que toutes les leçons de la crise actuelle n’auront pas été tirées ;

– la pertinence du modèle des EHPAD commerciaux dans la prise en charge des personnes âgées.

III. UN CONTRÔLE FINANCIER ET UNE ÉVALUATION DE LA QUALITÉ À RENFORCER RAPIDEMENT

Un nécessaire renforcement du contrôle des EHPAD...

Les contrôles financiers des EHPAD reposent essentiellement sur des contrôles sur pièces par les départements et les ARS dont les effectifs ont fortement diminué ces dernières années (environ – 20% pour les ARS en dix ans). Cette situation explique en partie pourquoi les contrôles sur place et inopinés demeurent trop peu fréquents, alors qu’ils sont les plus à même de détecter des anomalies. Au-delà du manque d’effectifs, les acteurs auditionnés ont également évoqué le caractère éclaté de ces contrôles entre les différentes autorités compétentes et le manque d’expertise pour déceler les transferts entre forfaits et les manipulations budgétaires complexes face à des groupes souvent très bien organisés.

Proposition n° 9 : Renforcer le contrôle des EHPAD par les départements et les ARS en leur donnant davantage de moyens et en développant les collaborations avec les chambres régionales des comptes.

L’un des problèmes majeurs soulevés par Victor Castanet réside dans l’absence de vision d’ensemble des autorités sur les comptes des EHPAD privés lucratifs (non habilités à l’aide sociale) qui ne sont tenus de transmettre que des états prévisionnels et réalisés des recettes et des dépenses (EPRD et ERRD) simplifiés, ne comportant pas d’information sur les dépenses et recettes de la section hébergement.

Proposition n° 10 : Rendre obligatoire la transmission d’EPRD et ERRD complets, incluant la section hébergement, pour tous les EHPAD.

Proposition n° 11 : Mettre en place au niveau des groupes d’EHPAD des EPRD et ERRD consolidés afin de disposer d’une vision globale de leurs comptes.

En outre, les CPOM semblent avoir offert trop de liberté aux gestionnaires d’EHPAD. Tandis que la mise en place des CPOM a entraîné la suppression des tableaux d’effectifs, auparavant contrôlés à l’issue de chaque exercice comptable, il revient désormais aux gestionnaires de constituer leurs propres équipes en fonction des moyens alloués, sans avoir à respecter un ratio minimal d’encadrement.

Aussi ont-ils désormais toute latitude pour faire des économies sur les dépenses de personnel en jouant notamment sur « l’effet de noria », caractérisé par la baisse de la masse salariale lors du remplacement d’un salarié par un autre (recrutement de personnels avec une moindre ancienneté ou une autre qualification, vacances de postes). Dans la mesure où les excédents de résultat ne sont plus repris par les autorités de tarification depuis l’instauration des CPOM, pouvant ainsi alimenter d’autres postes de dépenses (provisions diverses, amortissements, etc.), les excédents dégagés sur la masse salariale, financée essentiellement par de l’argent public au titre des forfaits soins et dépendance, ne sont pas nécessairement réinvestis de manière à renforcer les effectifs, alors même qu’il serait certainement utile de le faire pour améliorer la prise en charge des résidents.

Proposition n° 12 : Rendre obligatoire, pour les EHPAD commerciaux, le report à nouveau des excédents réalisés sur les budgets soins et dépendance.

... et des prestations proposées aux résidents, qui doivent pouvoir être mieux évaluées

La gestion financière des EHPAD ne peut se faire au détriment des prestations proposées aux résidents. Les contrôles des directions départementales de la protection des populations, notamment, doivent être renforcés, en lien avec les autorités de tarification afin de préserver les intérêts des résidents. La gestion financière des EHPAD doit s’inscrire dans une démarche qui ne soit pas uniquement comptable, mais qui garantisse aussi la qualité des prestations proposées. À cet égard, il est nécessaire que le nouveau référentiel de qualité pour les établissements et services sociaux et médico-sociaux (ESSMS), défini par la Haute Autorité de santé (HAS), puisse être utilisé dans un cadre juridique sécurisé comme le prévoyait l’article 52 de la loi de financement de la sécurité sociale pour 2022, censuré par le Conseil constitutionnel comme « cavalier social ». Selon cet article, les organismes évaluateurs devaient être accrédités par le Comité français d’accréditation (Cofrac), qui est l’instance nationale d’accréditation, ou par tout organisme européen équivalent.

Proposition n° 13 : Mettre en œuvre le nouveau référentiel de qualité de la HAS pour les ESSMS dans un cadre juridique sécurisé.

La gestion financière des EHPAD1

ANNEXE : 13 PROPOSITIONS POUR AMÉLIORER LA GESTION FINANCIÈRE DES EHPAD

1/ Fusionner les forfaits soins et dépendance afin de simplifier la gestion financière des EHPAD.

2/ Mieux encadrer l’imputation des dépenses de personnel sur les différentes sections tarifaires en fonction de leur finalité.

3/ Faire apparaître dans les comptes des EHPAD et de leurs groupes les remises sur les achats et les obliger à réinvestir ces remises dans l’amélioration de la prise en charge des résidents, à due concurrence des achats réalisés par chaque établissement.

4/ Rendre transparente la totalité des comptes de tous les EHPAD (publics, associatifs et commerciaux) et, le cas échéant, des groupes auxquels ils appartiennent, sans que ceux-ci ne puissent faire valoir le secret des affaires.

5/ Étudier l’impact :

– d’une révision des modalités de gestion du parc immobilier des EHPAD, et plus largement dans le secteur médico-social, afin que les coûts, et donc indirectement le tarif hébergement facturé aux résidents, soient mieux maîtrisés ;

– d’une régulation des tarifs d’hébergement en tenant compte par exemple du niveau de vie des retraités ou de la localisation géographique, et le cas échéant en fixant un tarif plafond ;

– d’un versement obligatoire d’une redevance par les EHPAD commerciaux en cas de maintien de la liberté tarifaire.

6/ Supprimer les dispositifs de défiscalisation pour les investissements dans les EHPAD.

7/ Revoir le régime des autorisations d’EHPAD, en particulier en cas de revente de tout ou partie de ces établissements (a minima informer les ARS et les départements des changements de propriétaires).

8/ Engager une réflexion approfondie sur :

– l’opportunité de suspendre la délivrance de nouvelles autorisations à des EHPAD commerciaux, au moins tant que toutes les leçons de la crise actuelle n’auront pas été tirées ;

– la pertinence du modèle des EHPAD commerciaux dans la prise en charge des personnes âgées.

9/ Renforcer le contrôle des EHPAD par les départements et les ARS en leur donnant davantage de moyens et en développant les collaborations avec les chambres régionales des comptes.

10/ Rendre obligatoire la transmission d’EPRD et ERRD complets, incluant le forfait hébergement, pour tous les EHPAD.

11/ Mettre en place au niveau des groupes d’EHPAD des EPRD et ERRD consolidés afin de disposer d’une vision globale de leurs comptes.

12/ Rendre obligatoire, pour les EHPAD commerciaux, le report à nouveau des excédents des budgets soins et dépendance.

13/ Mettre en œuvre le nouveau référentiel de qualité de la HAS pour les ESSMS dans un cadre juridique sécurisé.

Mission « flash » sur la place et le rôle des proches des rÉsidents en EHPAD

I. communication

Madame la présidente,

Chers collègues,

À la suite des révélations de Victor Castanet dans son livre Les Fossoyeurs, et dans la lignée des travaux qu’elle a consacrés à ce sujet, la commission des affaires sociales nous a confié la mission « flash » concernant le rôle et la place des proches des résidents en EHPAD. Pour cette mission ont été auditionnées quarante-sept personnes lors de dix-neuf auditions et tables rondes. Ces personnes auditionnées ont été nombreuses et issues de divers horizons afin de représenter l’ensemble des acteurs pouvant graviter autour de ce que l’on pourrait appeler « le monde de l’EHPAD ».

Les éléments remontés lors des auditions ont conduit à travailler selon trois axes :

D’abord étudier la question de l’orientation vers un établissement et de l’entrée en EHPAD ;

Ensuite se pencher sur le rôle des proches pendant la vie de la personne âgée dans l’EHPAD ;

Enfin, traiter le sujet de la prévention des conflits entre les proches et l’EHPAD et de la gestion de ces soucis éventuels.

Il est important de préciser d’abord qu’il existe des EHPAD, heureusement nombreux, où les choses se passent bien, et dont les personnels qui travaillent chaque jour aux côtés de nos aînés méritent d’être salués. Un second constat liminaire, qui figure également dans les documents publiés par la Cour des comptes cette semaine, est que les problématiques rencontrées dépassent largement le caractère public ou privé d’une structure. Dès lors, les présents constats et recommandations ne concernent ni uniquement les EHPAD privés ni uniquement les établissements publics : le sujet du bien-être de nos personnes âgées doit dépasser ce clivage.

I – L’orientation vers l’EHPAD : de la perte d’autonomie au choix d’un établissement adapté

1° La transition du domicile vers l’institution

La perspective d’une entrée en établissement est un sujet complexe à aborder, tant du point de vue émotionnel que pratique et financier. C’est pourquoi ce sujet est souvent évoqué trop tardivement : l’acceptation de la perte d’autonomie par la personne directement concernée et par son entourage n’est pas chose facile, et le sentiment de culpabilité de « placer son parent » est grand.

Pour que l’image de l’EHPAD ne fasse plus peur, pour qu’il ne soit plus associé à une fin ou à un deuil mais plutôt à une continuité de vie, une nouvelle étape, le monde de l’EHPAD ne doit plus être clos mais il doit s’ouvrir sur son environnement, et le monde extérieur doit pouvoir venir à sa rencontre.

À l’heure actuelle, l’entrée en EHPAD est très souvent brutale. Une transition plus douce est à penser, et pour cela, plusieurs moyens sont envisageables :

– en favorisant les contacts des personnes extérieures avec les EHPAD, par exemple par des activités se déroulant en leur sein ;

– en valorisant la possibilité de courts séjours en EHPAD : des solutions d’hébergement temporaire peuvent permettre aux proches de bénéficier de temps de répit lorsque l’implication des aidants au quotidien est très importante, mais peuvent aussi permettre à la personne âgée de se constituer des habitudes en dehors du domicile initial, et de poser un regard concret sur un établissement inconnu, pour une transition plus douce si une admission pérenne doit être un jour envisagée ;

– lorsque le maintien à domicile n’est plus possible, les résidences autonomie sont une alternative à favoriser, et des éléments issus du modèle de résidence autonomie pourraient être plus largement repris dans les EHPAD : à titre d’exemple, la possibilité de recevoir sa famille pour un repas dans un espace privatisé concourt au maintien du lien social et de l’intimité du résident ;

– afin de limiter le bouleversement que constitue l’entrée en institution, pourrait aussi être encouragée la continuité du suivi médical par les professionnels de santé qui assuraient les soins à domicile : c’est déjà le cas pour les médecins traitants, mais on pourrait aussi imaginer que les infirmiers, les kinésithérapeutes ou encore les dentistes suivent les personnes âgées après leur entrée en institution.

Il convient aussi d’accorder la plus grande vigilance à ce que les personnes âgées peu entourées ou ne disposant plus de famille bénéficient également de toute l’attention dont elles ont besoin. Les intervenants à domicile puis les professionnels au sein de l’EHPAD et les bénévoles jouent un rôle important dans l’accompagnement de ces personnes et dans la prévention de l’isolement.

En somme, tous les moyens permettant une transition plus douce et évitant de se sentir au pied du mur au moment de choisir un établissement sont à favoriser.

2° Choisir un EHPAD et bien vivre l’admission

Lors des auditions a aussi été entendue la difficile question du libre choix du lieu de vie par les résidents. Le choix de l’EHPAD est encore, dans une large part, réalisé par défaut ou dans l’urgence. La personne concernée n’est pas toujours au centre du processus de décision, et il n’est pas évident pour les proches de comparer les offres existantes proches de chez eux, le critère géographique restant le premier critère de choix.

La plateforme en ligne « pour-les-personnes-agées.fr », lancée en 2015 et qui comprend un annuaire des établissements et un simulateur de reste à charge, a amélioré la visibilité de l’offre et la transparence financière des solutions proposées. Toutefois, le faisceau d’indices permettant de trouver un EHPAD adapté aux besoins d’un parent doit encore être amélioré. Cette plateforme en ligne pourrait donc être complétée avec des indicateurs objectifs de qualité de la prise en charge.

Une fois l’établissement choisi, un véritable lien de confiance doit être instauré entre les proches et l’équipe médico-soignante. Les outils remis lors de l’admission doivent faire l’objet d’une meilleure appropriation, et de davantage de réciprocité : qu’il s’agisse du « contrat de séjour », de la « charte des droits et libertés » du résident ou du « projet d’accompagnement », tous ces outils ont besoin d’être expliqués et ne doivent pas rester lettre morte. Que contiennent les clauses du contrat, quels sont les droits de la personne âgée et ceux de ses proches, quelles sont les obligations à respecter pour permettre la vie en communauté ?

La co-construction d’un véritable « projet de vie » du résident est un élément essentiel pour appréhender l’EHPAD comme un lieu de vie de plein exercice et non seulement comme un établissement de soins : quelle est l’histoire de la personne âgée, de qui est constitué son entourage, quels sont ses loisirs, ses goûts… tout cela permet l’individualisation indispensable de son parcours au sein de l’établissement. L’organisation d’un entretien un mois après l’entrée d’une personne âgée en institution est également un moyen de faire le point avec elle et ses proches sur l’intégration dans la structure et les adaptations possibles pour qu’elle s’y sente mieux, pour qu’elle s’y sente vraiment chez elle.

« L’EHPAD, ça ressemble au mieux à un hôpital, au pire à une prison » : cette phrase a été prononcée en audition et ne doit plus être entendue à l’avenir.

II – Les familles dans l’EHPAD : accompagner le séjour du résident

1° Garantir les droits des résidents à une vie familiale normale

Selon les mots de Victor Castanet, « la prise en charge de nos aînés nous ramène à notre propre humanité ». Cette humanité a été mise à mal par les révélations faites ces derniers temps. Nous sommes tous plus ou moins vulnérables aux différentes périodes de la vie, et méritons l’accompagnement le plus adapté à chaque âge sans stigmatisation ni hiérarchisation.

Crise sanitaire oblige, de nombreux établissements ont dû se refermer afin de protéger leurs résidents. Si des restrictions se sont justifiées au plus fort de la crise, le problème porte surtout sur le maintien de contraintes injustifiées, telles que l’a notamment constaté la Défenseure des droits dans son rapport de mai 2021. Le choix des horaires de repas, les difficultés de personnels, ne sauraient justifier une restriction du droit de visite des résidents, qu’ils tiennent tant de la Constitution que du droit fondamental européen.

C’est pourquoi les principes de « liberté de recevoir des visites » et de « liberté de rendre visite » doivent être la règle. Cela est d’autant plus nécessaire qu’une augmentation du syndrome de glissement, difficile à quantifier, mais attestée par plusieurs rapports issus d’institutions de contrôle, a eu des effets concrets sur la mortalité au sein des établissements.

La liberté de recevoir des visites et la liberté de rendre visite sont en lien direct avec la conception de l’EHPAD comme une maison et non comme un hôpital. L’EHPAD doit être considéré comme le lieu de résidence de la personne âgée ; la « chambre » doit devenir « le logement », « le résident » doit devenir « l’habitant » et toutes les libertés qui ne portent pas atteinte au bon déroulement de la vie en communauté doivent pouvoir être pleinement exercées.

2° Lutter contre l’isolement quotidien

De plus, les familles qui accompagnent leurs proches au cours de leur séjour en EHPAD doivent pouvoir disposer de l’ensemble des informations dont elles ont besoin pour s’assurer de la qualité de séjour du résident.

Pour cela, il existe une institution qu’il faut profondément rénover, c’est le conseil de la vie sociale (CVS). Tous types d’établissement confondus, 1 CVS sur 50 fonctionne correctement. Ce qui était une obligation innovante dans la loi de 2002 est devenu trop souvent une coquille vide, quand il est mis en place.

S’agissant de sa composition, d’abord. Le CVS constitue déjà un espace dans lequel sont représentés les résidents et les familles. Cette composition pourrait être étendue à ceux que l’on n’entend plus dans les établissements : ces 10 à 20 % de résidents qui n’ont aucune famille proche. À ce titre, les associations de bénévoles, qui s’occupent de ces résidents, pourraient avoir leur place dans les CVS.

Pourrait même être envisagée la présence de représentants d’associations de quartier ou d’élus locaux chargés de la vie de la cité, afin d’encourager un lien entre les résidents et la vie locale. En ce qui concerne le personnel, si ceux-ci sont représentés, le renforcement du dialogue entre les familles et les soignants gagnerait à s’effectuer au sein du CVS. Pour ce faire, nous proposons que soit intégré nécessairement, dans chaque CVS, un représentant des soignants.

S’agissant du fonctionnement, ensuite, le CVS est aujourd’hui cantonné à un rôle consultatif. Sans sanction et sans contrôle, le CVS est rarement mis en place. Il importe que ces conseils deviennent des instances de concertation, comportant des points de discussion annuels obligatoires. Ces points peuvent porter sur le projet d’établissement, sur la lutte contre la maltraitance et la promotion de la bientraitance. Mais sur le modèle du conseil social et économique des entreprises, le CVS trouverait sa voix dans la gouvernance de l’établissement ; il serait également pertinent de permettre aux CVS d’allouer une part du budget de l’établissement à des activités culturelles, de stimulation intellectuelle ou de renforcement du lien social.

Ce rôle renforcé appelle enfin une modernisation de la formation et de l’information concernant le CVS. Aujourd’hui, le CVS est souvent découvert « par hasard », au cours des échanges entre les résidents et les familles. Il faut absolument informer de l’existence du CVS et ce, dès l’entrée en EHPAD. Des affiches pourraient en rappeler l’existence.

Mais le nouveau rôle des CVS appelle également une formation accrue des personnes qui vont y participer. Sur le modèle là encore de ce qui est prévu dans les CSE, des sessions de formation à destination des représentants des familles et du personnel pourraient leur rappeler le rôle du conseil, les droits fondamentaux dont disposent les résidents et leurs familles ainsi que leur droit à l’information sur ce qui se passe dans l’établissement.

Pour dessiner une perspective d’amélioration concrète de la vie des résidents, alors même que la sociabilité a été unanimement reconnue comme l’une de leurs principales sources de joie, nous avons repris à notre compte des propositions visant à lutter concrètement contre l’isolement. Cela passe par une réflexion nouvelle autour de l’EHPAD : les établissements doivent être ouverts sur leur environnement immédiat. Sur le modèle des « tiers-lieux » qu’a proposé la CNSA, des établissements pourraient accueillir des crèches ou intégrer des activités ouvertes aux personnes extérieures, autant de possibilités au service d’améliorations concrètes et immédiates, dans l’attente d’une réforme structurelle de la prise en charge de nos aînés.

III – La prévention et la gestion du conflit entre les proches des résidents et l’EHPAD

1° Identifier les maltraitances, alerter et informer les familles

Parallèlement à la question du respect des droits fondamentaux des personnes, il est essentiel d’interroger notre modèle car la France est un des pays d’Europe qui compte la proportion la plus importante de personnes en situation de dépendance accueillies en établissement.

La gestion des événements indésirables entre les proches des résidents et l’EHPAD ainsi que les difficultés, pour les proches, d’identifier les interlocuteurs ou les voies de recours, sont des enjeux que nous devons traiter.

Depuis quelques années, beaucoup d’instances, telles que le Haut Conseil de la famille, de l’enfance et de l’âge ou la Commission de lutte contre la malveillance et de promotion de la bientraitance, insistent de manière récurrente sur la nécessité de promouvoir la bientraitance. Or, les nombreuses auditions conduites par la présente mission ont mis en exergue le manque d’instances collégiales efficaces permettant d’établir un dialogue entre les établissements et les familles, dans un souci de transparence et de pédagogie face au risque de maltraitance, afin d’encourager à la bientraitance.

Ainsi il apparaît essentiel de reconnaître par la voie réglementaire des missions propres aux infirmières coordinatrices. Et, plus largement, de renforcer la formation des personnels à la bientraitance.

Toutefois, cette culture partagée de la bientraitance ne pourra s’ancrer, compte tenu des disparités territoriales, qu’à la condition que soit mis en place, comme le préconise la Défenseure des droits, un outil de mesure et d’information fiable et partagé par l’ensemble des autorités de régulation et de contrôle, au niveau national, qui permettrait d’évaluer et de référencer les différentes situations de maltraitance. Enfin, pour pallier les difficultés relatives à la communication entre les établissements et les familles, une commission de la bientraitance pourrait être utilement mise en place dans les établissements.

Dans le cadre de la refonte de la composition et du rôle des CVS, la création d’un « ambassadeur des familles » semble opportune. Sans préjudice de la mise en place éventuelle d’un « usager expert », ce référent des familles pourrait participer aux CVS ès qualités, être l’interlocuteur privilégié des familles et de ce fait recueillir les informations préoccupantes.

Enfin, il découle naturellement de l’ensemble des constats et propositions qu’une fois les personnels mieux formés au risque de maltraitance et que des instances de veille et d’enregistrement auront été mises en place pour mieux en appréhender la nature et procéder aux correctifs nécessaires, l’information des familles doit être une obligation absolue. Car il n’y a pas de meilleure prévention que la transparence, dès l’entrée en EHPAD, elles doivent connaître les outils qui sont à leur disposition si elles observent des manquements. L’obligation d’informer des familles, par l’affichage des numéros d’urgence – comme le 3977 – et des voies de recours au sein des établissements, est la clef de voûte de l’ensemble du dispositif. L’ensemble des EHPAD n’est pas dysfonctionnel et la plupart tente d’entretenir un lien entre les résidents et leurs familles en communiquant par exemple sur les chartes de signalement ou en indiquant les numéros utiles tel que celui de la plateforme 3977. Pourquoi ne pas s’inspirer de ce qui fonctionne et étendre à l’ensemble des établissements ces obligations d’affichage ?

2° Le conflit avec un EHPAD

S’ajoutent aux problématiques de méconnaissance de ce qui constitue un acte de maltraitance et à l’absence de sanction en cas de manquement à l’obligation de signalement une certaine complexité dans la procédure de signalement elle-même, qui mobilise une multitude d’acteurs potentiels, pas toujours connus des familles ou des résidents. Peuvent également interférer le conflit de loyauté, la crainte de représailles de la part de la hiérarchie ou des pairs, et la peur de perdre son emploi.

Les causes se cristallisent toutes autour du manque de formalisme ou de précision des protocoles et des outils destinés à traiter les événements indésirables. Ce constat est d’autant plus préoccupant que l’on constate une augmentation des signalements de maltraitance en établissement de 37 % en 2021 par rapport à 2020. En 2021, ils représentent 27 % de l’ensemble des signalements enregistrés par la Fédération 3977.

D’une manière générale, les signalements peuvent être effectués auprès du 3977, des ARS, des conseils départementaux et du Défenseur des droits, du procureur de la République ou du juge de la protection. Le traitement de ces signalements et, par conséquent, la visibilité globale du phénomène de la maltraitance sont obscurcis par l’absence d’instance centralisée des alertes. Il semble essentiel d’optimiser les conditions du signalement, ce qui peut passer par des mesures très simples, telles que la mise à disposition dans les EHPAD de recueils accessibles aux résidents, au personnels ou aux familles. Mais plus généralement c’est vers une institutionnalisation de l’enregistrement de ces alertes qu’il nous faut aller, avec la mise en place d’un réseau public national chargé de recueillir ces signalements. Cette première étape ne sera efficace que si elle est accompagnée du renforcement du contrôle des établissements via des audits flash, sur le modèle de ce que font les ARS avec les établissements de santé. Ceux-ci auraient le mérite de permettre une réaction immédiate et un accompagnement de l’établissement au sein duquel des difficultés sont observées.

À plus long terme, il serait utile de créer un organisme de contrôle indépendant afin de faire remonter les alertes et de créer des conseils d’établissement dans tous les EHPAD privés calqués sur le modèle des conseils d’administration des EHPAD publics. Enfin, alors qu’elles représentent 28 % des personnes résidentes des EHPAD, les plus fragiles des fragiles, les personnes placées sous tutelle – ne doivent pas être oubliées. En ce sens, les auditions conduites auprès des représentants des mandataires judiciaires libéraux ou auprès de Mme l’avocate générale Anne Caron-Déglise plaident pour un renforcement du rôle d’alerte des mandataires judiciaires. Il serait d’ailleurs opportun que ces derniers, lorsqu’ils l’estiment nécessaire, puissent être membres des CVS.

À force d’hésiter entre le modèle de l’hôtel ou celui de l’hôpital, l’EHPAD a finalement perdu toute identité positive, pour ne plus incarner que l’image d’un lieu d’enfermement et de fin de vie, où plus personne ne veut aller vivre ou travailler. C’est de cela qu’il faut nous saisir, changer le regard sur ces lieux qui ne soient plus ceux du maintien en vie, mais ceux du maintien dans la vie. L’EHPAD, dans la vie du résident, doit être considéré comme un domicile au sein duquel chacun trouve sa place.

Enfin, sans préjudice des constats et préconisations de la mission sur l’EHPAD de demain, rappelons l’observation de M. Luc Broussy, auditionné dans le cadre de cette mission : « Il est urgent de changer de paradigme. Lorsque l’on arrive en EHPAD la formule d’accueil ne doit plus être « bienvenue chez nous » mais plutôt « bienvenue chez vous ! ». » Pour accompagner la modification du regard porté sur les établissements et aider le public à ne plus penser l’EHPAD comme un hôpital mais véritablement comme un domicile, il faudrait certainement néanmoins en changer le nom. Mais n’oublions pas non plus de remettre les personnes au cœur de leurs choix et de leur permettre de se faire entendre au sein d’un Conseil national consultatif des personnes âgées.

Pour conclure, la force de cette mission réside dans le fait que la quasi-totalité des propositions émises sont basées sur l’amélioration des dispositifs existants et donc, ne nécessitent ni de mobiliser le législateur, ni d’engager de dépenses supplémentaires. Sur la base de l’existant, avec la force de nos recommandations portées par une multitude d’acteurs consciencieusement auditionnés, et en laissant évidemment la part belle aux initiatives individuelles au sein des EHPAD : tout est prêt pour que, avant l’EHPAD de demain, celui d’aujourd’hui soit véritablement le domicile de ceux qui ne peuvent plus se maintenir dans le leur.

II. LISTE DES PERSONNES AUDITIONNÉES PAR LES RAPPORTEURES

(par ordre chronologique)

➢ Mme Marie-Anne Montchamp, ancienne présidente du conseil de la Caisse nationale de solidarité pour l’autonomie (CNSA)

➢ Table ronde associations de familles

– Association française des aidants – Mme Gwenaëlle Thual, présidente, et Mme Évelyne Ducrocq, proche aidante, administratrice

– Le Cercle des proches aidants en EHPAD (CPAE) – Mme Sabrina Deliry, co-fondatrice du CPAE, et Mme Danielle Cabrera, administratrice

➢ Table ronde d’associations de bénévoles

– Les Petits Frères des pauvres – M. Alain Villez, président, et M. Yann Lasnier, délégué général

– Mobilisation nationale contre l’isolement des personnes âgées (Monalisa) – Dr Françoise Fromageau, présidente, et M. Fabrice Talandier, secrétaire

– Société de Saint-Vincent-de-Paul – M. Michel Rouzé, administrateur, chargé de mission auprès du président national

➢ Table ronde de représentants des directeurs d’EHPAD

– Fédération nationale des associations de directeurs d’établissements et services pour personnes âgées (FNADEPA) * – M. Jean-Pierre Riso, président, et Mme Annabelle Vêques, directrice

– Association des directeurs au service des personnes âgées (AD-PA) –M. Pascal Champvert, président

➢ Table ronde d’organisations syndicales

– Union nationale des syndicats autonomes (UNSA) Santé et sociaux public et privé – M. Yann Le Baron, secrétaire national, et M. Maxime Sorin-Robet, délégué

– Fédération SUD Santé sociaux – Mme Anissa Amini, secrétaire fédérale référente « Grand âge », et Mme Audrey Padelli, secrétaire adjointe de section

– Fédération Force ouvrière (FO) des personnels des services publics et des services de santé – M. Gilles Gadier, secrétaire fédéral branche Santé, et M. Johann Laurency, secrétaire fédéral branche Public

– Confédération générale du travail (CGT) Fédération Santé et action sociale – Mme Malika Belarbi, pilote du collectif Personnes âgées, M. Dominique Chave, secrétaire général de l’Union fédérale de la santé Privé, et M. Guillaume Gobet, membre du bureau de l’Union fédérale de la santé Privé, pilote du collectif Orpea

– Confédération française démocratique du travail (CFDT) Retraités –M. Jacques Rastoul, expert national des conseils de la vie sociale des EHPAD

➢ Commission pour la lutte contre la maltraitance et la promotion de la bientraitance – Mme Alice Casagrande, présidente

➢ Assemblée des départements de France – M. Olivier Richefou, président du département de la Mayenne, référent « Grand âge et autonomie »

➢ Fédération française des infirmières diplômées d’État coordinatrices (FFIDEC) – Mme Anne-Hélène Decosne, présidente

➢ Ministère des solidarités et de la santé – Direction générale de la cohésion sociale (DGCS) – M. Jérôme Jumel, chef de service, Mme Catherine Morin, adjointe à l’autonomie des personnes âgées, M. Nassim Larfa, chargé de mission EHPAD, et M. Jean-Régis Catta, adjoint au sous-directeur de l’enfance et de la famille

➢ Agences régionales de santé :

– ARS Bourgogne Franche-Comté – M. Pierre Pribile, directeur général

– ARS Corse – Mme Marie-Hélène Lecenne, directrice générale

– ARS La Réunion – Mme Martine Ladoucette, directrice générale

➢ Caisse nationale de solidarité pour l’autonomie (CNSA) – Mme Virginie Magnant, directrice générale

➢ Cabinet de Mme Brigitte Bourguignon, ministre déléguée auprès du ministre des solidarités et de la santé, chargée de l’autonomie – M. Antoine Meffre, directeur adjoint, Mme Laurène Dervieu, conseillère société, et M. Tarek Mahraoui, conseiller parlementaire

➢ Fédération nationale des associations d’aides-soignants (FNAAS) – Mme Arlette Schuhler, secrétaire

➢ Confédération des syndicats médicaux de France (CSMF) * – Dr Jean-Paul Ortiz, président, et Dr Pascal Meyvaert, président du Syndicat des médecins coordonnateurs EHPAD et autres structures, généralistes ou gériatres (SMCG-CSMF)

➢ Chambre nationale des mandataires judiciaires à la protection des majeurs (MJPM) – Mme Anne Gozard, présidente

➢ Fédération française des associations de médecins coordonnateurs en EHPAD (FFAMCO) – Dr Xavier Gervais, vice-président

➢ Table ronde des syndicats infirmiers libéraux

– Syndicat national des infirmières et infirmiers libéraux (SNIIL) – M. John Pinte, président

– Convergence Infirmière (CI) – Mme Ghislaine Sicre, présidente, et M. Judicaël Feigueux, premier vice-président

– Fédération nationale des infirmiers (FNI) – Mme Pascale Lejeune, secrétaire générale

➢ Mme Anne Caron-Déglise, avocate générale près la Cour de cassation

➢ EHPA Presse Conseil & Formation – M. Luc Broussy, directeur général

* Ces représentants d’intérêts ont procédé à leur inscription sur le répertoire de la Haute Autorité pour la transparence de la vie publique, s’engageant ainsi dans une démarche de transparence et de respect du code de conduite établi par le Bureau de l’Assemblée nationale.

III. Liste des contributions reçues

➢ Association des directeurs au service des personnes âgées (AD-PA)

➢ Commission pour la lutte contre la maltraitance et la promotion de la bientraitance

➢ Mme Laurence Tcheng, cofondatrice du Cercle des proches aidants en EHPAD

➢ Fédération nationale de la Mutualité française (FNMF)

➢ Fédération nationale Avenir et qualité de vie des personnes âgées (FNAQPA)

➢ Syndicat national des établissements et résidences privés pour personnes âgées (SYNERPA)

IV. synthÈse

À la suite des révélations de Victor Castanet dans son livre Les Fossoyeurs, et dans la lignée des nombreux travaux qu’elle a consacrés à ce sujet, la commission des affaires sociales a souhaité faire le bilan de la situation des établissements d’hébergement pour personnes âgées dépendantes (EHPAD) par le biais de quatre missions « flash ».

Pour la mission relative à la place et au rôle des proches dans les EHPAD, Gisèle Biémouret (groupe Socialistes et apparentés), Agnès Firmin Le Bodo (groupe Agir ensemble) et Valérie Six (groupe UDI et Indépendants) ont souhaité se concentrer sur les relations entre les familles de résidents et les EHPAD au moment de l’entrée d’une personne dans un établissement ; elles ont également voulu évaluer la place des familles dans les EHPAD au cours du séjour du résident ; elles ont enfin souhaité établir les modalités de prévention, mais aussi d’instruction et de résolution des conflits entre les familles et les résidents.

La place et le rôle des proches des résidents en EHPAD1

I – L’orientation vers l’EHPAD : de la perte d’autonomie au choix d’un établissement adapté

1° La transition du domicile vers l’institution

Les rapporteures ont pu constater lors des auditions que les difficultés rencontrées au moment de la perte d’autonomie d’un parent restent insuffisamment anticipées. L’avancée en âge nécessite la recherche de solutions telles que l’adaptation du logement ou la recherche d’un nouveau lieu de vie, dont la mise en place est souvent retardée en raison d’un manque d’accompagnement de la personne vieillissante ou encore en raison de considérations financières.[16]

➢ Encourager le diagnostic de l’adaptation du logement au vieillissement

Ainsi le sujet de l’entrée en établissement est-il souvent évoqué tardivement, menant à une admission impréparée. Les premiers contacts avec l’EHPAD sont alors réalisés seulement après le basculement d’une personne âgée dans une situation de dépendance. Des solutions d’hébergement temporaire pourraient être développées consistant en de courts séjours en EHPAD, permettant à la fois des temps de répit pour les aidants et une prise en charge plus graduelle.

➢ Valoriser l’hébergement temporaire et les courts séjours en EHPAD

Lorsque le maintien à domicile n’est plus possible, les « résidences autonomie » sont également une alternative à favoriser en ce qu’elles peuvent constituer une transition plus douce entre le domicile et l’EHPAD.

➢ Favoriser l’implantation de « résidences autonomie » et leurs liens avec les EHPAD

Afin de limiter le bouleversement que constitue l’entrée en institution pourrait aussi être encouragée la continuité du suivi médical par les professionnels de santé qui assuraient les soins à domicile.

➢ Permettre la continuité du suivi des résidents par les professionnels de santé, tels que les infirmiers, dentistes, kinésithérapeutes, qui intervenaient auprès de la personne âgée, comme c’est actuellement le cas pour les médecins traitants.

2° Choisir un EHPAD et bien vivre l’admission

Le libre choix du lieu de résidence des personnes âgées en perte d’autonomie se trouve remis en cause par l’insuffisance de l’offre adaptée. Il s’agit dans une large part d’un choix réalisé par défaut ou dans l’urgence. Si le coût de la prise en charge figure parmi les cinq premiers critères retenus par les familles, la proximité géographique avec le domicile des proches aidants est le premier.[17]

La plateforme en ligne « pour-les-personnes-agées.fr », lancée en juin 2015 et comprenant un annuaire des établissements et un simulateur de reste à charge, a amélioré la visibilité de l’offre et la transparence financière des solutions proposées. Il connaît une bonne appropriation avec 7,8 millions de visites en 2021, soit une hausse de 43 % par rapport à 2020.[18] Toutefois, les rapporteures proposent que le faisceau d’indices permettant de trouver un EHPAD adapté aux besoins spécifiques d’un parent soit amélioré.

➢ Compléter la plateforme « pour-les-personnes-agées.fr » avec des indicateurs objectifs de qualité de la prise en charge

Les rapporteures ont entendu que le manque d’explication et de communication lors de l’entrée en EHPAD engendre une méfiance de la part des familles. Pour restaurer un lien de confiance, l’appropriation des outils remis lors de l’admission et la co-construction du « projet de vie » du résident ou encore la mise en place de visites de suivi peu de temps après l’admission sont des éléments essentiels pour appréhender l’établissement comme un lieu de vie de plein exercice, comme une « maison ».

➢ Renforcer l’appropriation des outils remis à l’entrée en EHPAD (contrat de séjour – à expliquer et à faire signer par le résident et par ses proches, et charte des droits et libertés du résident)[19] ;

➢ Élaborer un véritable « projet de vie » sur la base du « projet d’accueil et d’accompagnement »[20], comprenant une participation du résident et de ses proches, opposable à l’établissement ;

➢ Organiser un entretien un mois après l’entrée en institution afin de faire le point sur l’intégration dans la structure.

II – Les familles dans l’EHPAD : accompagner le séjour du résident

1° Garantir les droits des résidents à une vie familiale normale

La crise sanitaire qui a débuté en mars 2020 a touché rapidement les EHPAD, en raison, ainsi que le démontre la Cour des comptes[21], de fragilités structurelles propres à ces établissements. 34 000 personnes sont mortes en EHPAD de la Covid-19 entre mars 2020 et mars 2021, dont 14 700 au cours de la première vague, soit la moitié de l’ensemble des décès sur le territoire français.

Face à l’épidémie, en application des consignes nationales mais aussi des agences régionales de santé (ARS), les établissements ont mis en œuvre des protocoles stricts, interdisant la visite des résidents par leurs familles.

Pour autant, ces restrictions ont eu des effets majeurs sur la santé mentale des résidents, dont les effets sont documentés par la Défenseure des droits[22].

➢ Maintenir la liberté de recevoir des visites et la liberté de rendre visite, qui sont la règle, y compris en cas de circonstances exceptionnelles.

2° Lutter contre l’isolement quotidien

Les conséquences néfastes de l’isolement au cours de la crise sanitaire ont suscité des réflexions plus larges sur la question des conséquences physiques de l’isolement. Les associations d’aidants et de familles de résidents ont ainsi sensibilisé les rapporteures à l’ampleur des « syndromes de glissement » auxquels ils ont dû faire face. Pour y remédier, un constat largement partagé insiste sur le « présentiel », à savoir la nécessité, outre le bien-être physique indispensable des résidents, de s’assurer qu’ils aient toujours la possibilité d’interagir avec des personnes à leur écoute.

Soucieuses de recueillir la parole des personnes isolées, qui représentent 12 % des personnes accueillies en EHPAD[23], les rapporteures ont constaté que l’idée selon laquelle une personne ne pouvait être isolée en établissement demeurait prégnante, alors même que la part des personnes dépressives y est majeure.

Dès lors, le conseil de la vie sociale (CVS) devrait, de l’avis des rapporteures, constituer un premier élément de réponse. Inscrits à l’article L. 311-6 du code de l’action sociale et des familles (CASF), la composition et le mode de fonctionnement des CVS ont été déclinés par la voie réglementaire[24]. Ces conseils, qui visent à associer les personnes bénéficiaires des prestations, ainsi que leurs familles, au fonctionnement de l’établissement, souffrent notoirement de graves insuffisances, comme l’ont estimé l’ensemble des personnes auditionnées. Un CVS sur cinquante fonctionnerait correctement : un tel constat est accablant.

Les rapporteures estiment dès lors que la revitalisation de la « démocratie en EHPAD » et de la place des familles devrait passer par le fait d’engager une réflexion accrue sur :

➢ La composition du CVS

Celui-ci pourrait en particulier intégrer :

a minima un représentant des soignants, afin de renforcer leurs relations avec les familles ;

un psychologue intervenant, le cas échéant, dans l’établissement ;

un « usager-expert » (cf. infra) ;

un « ambassadeur des familles » (cf. infra) ;

des personnes extérieures à l’établissement telles que des représentants d’associations ou des élus locaux chargés de la vie de la cité ;

des mandataires judiciaires.

Les rapporteures proposent en outre que les proches des résidents décédés puissent poursuivre leurs mandats au sein du CVS s’ils le souhaitent.

➢ Les pouvoirs du CVS

Si des personnes auditionnées ont estimé que donner un pouvoir décisoire au CVS créerait des difficultés pratiques, il conviendrait d’engager des concertations avec les CVS sur les décisions qui engagent la qualité de vie ou les droits fondamentaux des résidents et de leurs familles, allant éventuellement jusqu’à leur permettre d’allouer une part du budget de l’établissement au choix d’activités culturelles ou sociales.

➢ L’information et la formation des membres du CVS

Dans le cadre d’entretiens avec la famille et les résidents, ceux-ci doivent nécessairement être informés de l’existence des CVS, qui est encore trop souvent « découverte par hasard »[25]. En outre, les personnes siégeant au CVS devraient pouvoir être formées, le cas échéant par des référents « qualité et évaluation » (voir ci-après) afin de connaître l’ensemble des droits des résidents, de leurs familles ainsi que la manière d’améliorer la qualité de vie dans l’établissement.

Enfin, la lutte contre l’isolement des personnes âgées au quotidien pourrait utilement intégrer la création de « tiers-lieux », sur le modèle de ce que propose actuellement la Caisse nationale de solidarité pour l’autonomie (CNSA). En outre, l’examen annuel du « projet de vie » (cf. supra) doit permettre l’expression individuelle des envies des résidents.

➢ Favoriser la création de « tiers-lieux » et d’activités mixtes au sein des EHPAD ;

➢ Organiser un suivi annuel des « projets de vie » associant l’ensemble des personnes intervenant auprès du résident et, le cas échéant, la famille ;

➢ Garantir la possibilité pour les associations de bénévole d’entrer dans l’ensemble des établissements.

III – La prévention et la gestion du conflit entre les proches des résidents et l’EHPAD

1° Identifier les maltraitances, alerter et informer les familles

La maltraitance est le fruit de plusieurs facteurs, notamment la formation lacunaire des personnels soignants et les défauts d’encadrement face aux problématiques de maltraitance.

Quelle que soit la nature de la maltraitance, l’introduction récente de sa définition à l’article L. 119-1 du CASF[26] encourage la mise en place des outils de lutte contre ce phénomène par le biais de :

➢ La reconnaissance par la voie réglementaire de missions spécifiques pour les infirmières coordinatrices ;

➢ La formation des personnels au risque de maltraitance et à la promotion de la bientraitance.

Néanmoins, pour que ces dispositifs soient efficaces compte tenu des disparités territoriales et en cohérence avec les recommandations de la Défenseure des droits, les rapporteures insistent sur l’urgence de mettre en place :

➢ Un outil de mesure et d’information fiable et partagé par l’ensemble des autorités de régulation et de contrôle, au niveau national, permettant d’évaluer et de référencer les différentes situations de maltraitance[27].

À cela s’ajoutent la difficulté des établissements à promouvoir la bientraitance et la défaillance dans la communication et la concertation avec les familles, souvent mal informées et tenues à l’écart des difficultés rencontrées par leurs proches. Pour encourager des évolutions, les rapporteures proposent :

➢ La mise en place d’instances veillant à la promotion de la bientraitance dans l’établissement (commission de la bientraitance, groupe d’entraide mutuelle, cellule d’écoute) ;

➢ La création d’un « ambassadeur des familles », salarié de l’établissement, qui participerait aux CVS ès qualités, serait l’interlocuteur privilégié des familles et recueillerait les informations préoccupantes ;

➢ La formalisation d’un « usager-expert », sur le modèle de ce qui existe pour les établissements de santé ;

➢ La création d’un conseil d’établissement dans l’ensemble des EHPAD privés, comprenant un référent « qualité et évaluation » ;

➢ L’obligation d’informer des familles par voie d’affichage des numéros d’urgence et des voies de recours au sein des établissements.

2° Le conflit avec un EHPAD

La méconnaissance de ce qui constitue un acte de maltraitance, l’absence de sanction en cas de non-respect des obligations de signalement, la multitude d’acteurs concernés et leur manque de coordination constituent autant de freins à l’efficacité du signalement. Peuvent également interférer le conflit de loyauté, la crainte des représailles de la part de la hiérarchie ou des pairs, et la peur de perdre son emploi.

Les causes se cristallisent autour du manque de formalisme ou de précision des protocoles et des outils destinés à traiter les évènements indésirables. Ce constat s’inscrit en parallèle d’une augmentation des signalements de maltraitance en établissement de 37 % en 2021 par rapport à 2020. Les signalements peuvent être effectués auprès de la Fédération 3977[28], des ARS, des conseils départementaux, du Défenseur des droits, du procureur de la République ou du juge de la protection. Le traitement de ces signalements et, par conséquent, la visibilité globale du phénomène de la maltraitance sont obscurcis par l’absence d’instance centralisée des alertes. Les rapporteures proposent dès lors :

➢ L’institutionnalisation de l’enregistrement de ces alertes par la mise en place d’un réseau public national chargé du recueil de ces signalements ;

➢ Le renforcement du contrôle des établissements via des audits flash, sur le modèle de ce que font les ARS avec les établissements de santé ;

➢ La création d’un organisme de contrôle indépendant et d’un conseil national consultatif des personnes âgées sur le modèle du CNCPH[29] ;

➢ Le renforcement du rôle d’alerte des mandataires judiciaires pour ce qui concerne la grande dépendance et grande fragilité. Ils pourraient être membres de droit des CVS.

La place et le rôle des proches des résidents en EHPAD1

ANNEXE : 27 PROPOSITIONS POUR AMÉLIORER LA PLACE DES PROCHES DES RÉSIDENTS DANS L’EHPAD

À L’ENTRÉE DANS L’ÉTABLISSEMENT

1/ Encourager le diagnostic de l’adaptation du logement au vieillissement ;

2/ Valoriser l’hébergement temporaire et les courts séjours en EHPAD ;

3/ Favoriser l’implantation de « résidences autonomie » et leurs liens avec les EHPAD ;

4/ Permettre la continuité du suivi des résidents par les professionnels de santé, tels que les infirmiers, dentistes, kinésithérapeutes, qui intervenaient auprès de la personne âgée, comme c’est actuellement le cas pour les médecins traitants ;

5/ Compléter la plateforme « pour-les-personnes-agées.fr » avec des indicateurs objectifs de qualité de la prise en charge ;

6/ Renforcer l’appropriation des outils remis à l’entrée en EHPAD ;

7/ Élaborer un véritable « projet de vie » sur la base du « projet d’accueil et d’accompagnement », comprenant une participation du résident et de ses proches, opposable à l’établissement ;

8/ Organiser un entretien un mois après l’entrée en institution afin de faire le point sur l’intégration dans la structure.

AU COURS DU SÉJOUR DANS L’ÉTABLISSEMENT

9/ Maintenir la liberté de recevoir des visites et la liberté de rendre visite, qui sont la règle, y compris en cas de circonstances exceptionnelles ;

10/ Modifier la composition des conseils de la vie sociale par le biais d’une plus grande ouverture vers l’extérieur et permettre aux proches de résidents ayant quitté l’établissement de poursuivre leur mandat au sein du conseil ;

11/ Adjoindre aux conseils de la vie sociale un pouvoir de concertation à leur seul pouvoir actuel de consultation

12/ Informer les familles et les résidents de l’existence des conseils de la vie sociale et améliorer la formation de ses membres ;

13/ Favoriser la création de « tiers-lieux » et d’activités mixtes au sein des EHPAD ;

14/ Organiser un suivi annuel des « projets de vie » associant l’ensemble des personnes intervenant auprès du résident et, le cas échéant, la famille ;

15/ Garantir la possibilité pour les associations de bénévoles d’entrer dans l’ensemble des établissements.

PRÉVENTION ET GESTION DU CONFLIT AVEC L’ÉTABLISSEMENT

16/ Reconnaître par la voie réglementaire des missions spécifiques pour les infirmières coordinatrices ;

17/ Former les personnels au risque de maltraitance et à la promotion de la bientraitance ;

18/ Mettre en place un outil de mesure et d’information fiable et partagé par l’ensemble des autorités de régulation et de contrôle, au niveau national, permettant d’évaluer et de référencer les différentes situations de maltraitance ;

19/ Mettre en œuvre des instances veillant à la promotion de la bientraitance dans l’établissement ;

20/ Créer un « ambassadeur des familles », salarié de l’établissement, qui participerait aux conseils de la vie sociale ès qualités, serait l’interlocuteur privilégié des familles et recueillerait les informations préoccupantes ;

21/ Formaliser l’existence d’un « usager-expert » sur le modèle de ce qui existe pour les établissements de santé ;

22/ Créer un conseil d’établissement dans l’ensemble des EHPAD privés, comprenant un référent « qualité et évaluation » ;

23/ Obliger les établissements à informer les familles par voie d’affichage des numéros d’urgence et des voies de recours au sein des établissements ;

24/ Mettre en place un réseau public national chargé du recueil de ces signalements ;

25/ Renforcer le contrôle des établissements via des audits flash, sur le modèle de ce que font les ARS avec les établissements de santé ;

26/ Créer un organisme de contrôle indépendant et un conseil national consultatif des personnes âgées sur le modèle du Conseil national consultatif des personnes handicapées (CNCPH) pour les personnes handicapées ;

27/ Renforcer le rôle d’alerte des mandataires judiciaires pour ce qui concerne la grande dépendance et grande fragilité.

Mission « flash » « l’EHPAD de demain : quels modèles ? »

I. communication

Madame la présidente, chers collègues,

Nous allons vous présenter les résultats de la mission « flash » qui nous a été confiée sur le thème « L’EHPAD de demain : quels modèles ? ». Le scandale Orpea et tous les rapports qui l’ont précédé –notamment celui de Mmes Caroline Fiat et Monique Iborra de 2018, et le rapport sur l’âgisme de Mme Audrey Dufeu – nous obligent désormais à proposer ensemble un nouveau modèle pour les EHPAD.

Les EHPAD n’attirent plus ni les personnels, ni les familles, ni les résidents : c’est un choix parfois subi. Nous ne pouvons plus nous contenter de cette situation. La France compte aujourd’hui environ 7 000 EHPAD (tous statuts confondus) qui accueillent plus de 600 000 résidents. Demain, la génération du baby-boom atteindra 85 ans en 2030, soit 108 000 seniors de plus en EHPAD si les pratiques restent inchangées. En 2050, ce seront plus de 25 millions de personnes qui atteindront 60 ans et plus, dont 4 millions en perte d’autonomie. Il y a donc urgence à agir pour assurer la bientraitance et le bien-vieillir de nos aînés !

Nous avons mené de nombreuses auditions pour entendre le maximum d’acteurs : directeurs d’EHPAD, syndicats, gériatres, Caisse nationale de solidarité pour l’autonomie (CNSA), agences régionales de santé (ARS), ministère des solidarités et de la santé, notamment sa direction générale de la cohésion sociale, départements et associations engagées sur cette question.

Il en ressort à chaque fois qu’un changement de modèle s’impose à nous aujourd’hui, en lien avec un changement de regard sur nos aînés. Pour tenter de dessiner ce que pourrait être l’EHPAD de demain, nous avons choisi de définir des axes de travail à court, moyen et long termes. En tous les cas, il n’y a pas un unique modèle d’EHPAD à privilégier. Il faut de la souplesse. Le vieillissement de la population affecte différemment les territoires. Les départements peu denses accueillent une forte proportion de populations âgées et l’enjeu est d’adapter les structures de prise en charge aux réalités des territoires.

Ainsi, face au scandale qui a été révélé, des actions immédiates doivent être entreprises. Les constats sont connus et le temps est maintenant à l’action.

I. À COURT TERME : PLUS DE PERSONNELS, DE FINANCEMENTS, DE CONTRÔLES ET DE TEMPS

A. Plus de personnels, mieux rémunérés et mieux valorisés

L’EHPAD de demain doit d’abord remettre l’humain au centre de son fonctionnement. Sans surprise, notre première préconisation est de définir un ratio minimum obligatoire de personnels soignants « au chevet » des résidents, ce qui revient à doubler sans délai le personnel soignant dans nos EHPAD. Ce n’est qu’ainsi que nous mettrons fin à la maltraitance pour les résidents comme pour les personnels qui sont les victimes collatérales.

Remettre l’humain au centre, c’est aussi maintenir autant que possible l’autonomie des résidents. La bientraitance ne se traduit pas par un nombre de protections mais par le fait d’avoir le temps, tout simplement, d’accompagner le résident aux toilettes chaque fois qu’il en a besoin.

Il faut aussi recruter, dans l’EHPAD de demain, un certain nombre de professionnels qui manquent cruellement dans les structures actuelles, à savoir notamment des aides médico-psychologiques, des orthophonistes et des ergothérapeutes. Sans doute faut-il augmenter les capacités de formation dans chacun de ces métiers.

Toujours sur le sujet de la formation, il importe d’insister sur la nécessité de faire évoluer celle des directeurs d’EHPAD. Nous l’avons bien vu avec le scandale Orpea : les directeurs d’EHPAD sont souvent de très bons gestionnaires, mais très peu d’entre eux viennent du médico-social. Or, on ne demande pas uniquement à un directeur d’EHPAD de savoir bien gérer et administrer un établissement. Les formations de directeur doivent évoluer pour permettre à ces derniers d’être beaucoup plus sensibilisés aux dimensions humaines éthiques et relationnelles de leur métier.

B. Renforcer les financements et créer une politique de prévention

Bien traiter nos résidents d’EHPAD, c’est bien évidemment s’en donner les moyens budgétaires. Compte tenu de la maltraitance actuelle et des évolutions démographiques, 1 point de PIB supplémentaire est indispensable. D’autres pays mettent même davantage.

Il faut également mentionner, en ce qui concerne le financement de l’EHPAD de demain, la question centrale du reste à charge. Vous le savez, le coût des EHPAD est de plus en plus important pour des retraités qui disposent souvent de faibles revenus, notamment dans les territoires ruraux. La hausse de la contribution sociale généralisée (CSG) a d’ailleurs aggravé cette situation. La question cruciale est la suivante : qui va pouvoir payer l’EHPAD de demain, lequel nécessitera des investissements importants ? Le groupe Les Républicains avait déposé il y a quelques années une proposition de loi sur le sujet pour permettre aux familles, qui financent en partie l’EHPAD de leurs parents, d’obtenir un crédit d’impôt. Nous n’avons pas eu le temps de creuser ce sujet dans le cadre de cette mission « flash » mais c’est un sujet essentiel qu’il nous faudra traiter.

En parallèle, l’EHPAD de demain, qui doit être un véritable lieu de vie pour chacun des résidents, ne pourra advenir que si nous renforçons notre politique de prévention. Certes, des dispositifs ont été mis en place, à l’instar des conférences des financeurs de la prévention de la perte d’autonomie des personnes âgées. Mais ces dispositifs sont grandement insuffisants. La prévention devrait mobiliser toute la société, de l’entreprise à l’ensemble des politiques publiques. Or, aujourd’hui, la prévention n’est pas suffisamment intégrée dans les politiques de l’autonomie ou de l’habitat, les rares actions de prévention sont difficilement lisibles et peu évaluées et les acteurs ne sont pas coordonnés. Pourtant, dans de nombreuses auditions, nous l’avons entendu : il faut déployer en France, et notamment en EHPAD, l’approche de surveillance des fonctions dite Icope (Integrated Care for Older People) conçue par l’Organisation mondiale de la santé et qui vise à maintenir les cinq fonctions essentielles : la locomotion, la cognition, le sensoriel (audition, vision), le psycho-social et la vitalité (réserves, nutrition).

Il faut rappeler en outre qu’un renforcement de la prévention nous permettrait de réaliser des économies importantes (hospitalisations et consultations évitées, médicaments non consommés, etc.) qui pourraient être utilement redirigées vers le financement des EHPAD de demain. Il faut casser le fonctionnement en silo des professionnels du grand âge, qui ont tous un rôle à jouer en matière de prévention et il faut également réfléchir à de nouvelles modalités de financement de la prévention, notamment en EHPAD, à travers une réforme de la tarification.

C. Renforcer les contrôles

La gouvernance locale des EHPAD est aujourd’hui partagée entre les ARS (pour l’aspect « soins ») et les conseils départementaux (pour une partie de l’aspect « dépendance » et « hébergement »). Cette gestion duale pose d’immenses problèmes de coordination entre les acteurs. Il faut donc plus de clarification.

Dans notre rapport, nous ne tranchons pas sur le fait de savoir s’il faut confier la gestion des EHPAD à une seule entité. Ce que nous croyons, c’est qu’à l’heure actuelle, les acteurs ne se parlent pas suffisamment, voire pas du tout sur certains territoires. Il est urgent que la notion de transversalité en France devienne la règle.

Cette gestion a des conséquences sur les contrôles : ils doivent théoriquement être réalisés par les ARS et les départements, mais nous avons bien vu qu’aujourd’hui, ils ne sont pas forcément efficients. Dans certains cas, ces contrôles sont annoncés à l’avance et se concentrent la plupart du temps sur des aspects comptables par établissement. Sur les aspects purement techniques, les ARS ne disposent pas suffisamment de compétences pour contrôler correctement les groupes privés. C’est pourquoi il faut revoir cette notion de contrôle.

Il faut bannir les contrôles prévus à l’avance. Il est impératif de généraliser les contrôles inopinés, seuls à même de révéler la situation réelle des établissements. Ensuite, il faut que ces contrôles se concentrent aussi et surtout sur les aspects humains ! La bienveillance et la bientraitance doivent en être les indicateurs incontournables.

Il faut également que nous nous demandions qui doit réaliser ces contrôles. Plusieurs solutions sont possibles. Les ARS et départements devraient organiser des programmes de contrôles communs, en harmonisant notamment leurs indicateurs. Il leur faut travailler sur la mutualisation des moyens, notamment en introduisant des équipes de contrôles pluridisciplinaires. Une intégration des professionnels comme les infirmiers et aides-soignantes serait judicieuse pour englober tous les aspects de la vie en EHPAD.

Une autre solution consisterait à mobiliser la Cour des comptes et les chambres régionales des comptes, totalement qualifiées pour cela, si des compétences supplémentaires leur sont accordées, notamment pour auditer les comptes des grands groupes.

Il convient également de protéger toutes les personnes, en particulier les familles, lorsqu’elles dénoncent les maltraitances. En tant que lanceurs d’alerte, elles ne doivent plus être seules face au pouvoir des grands groupes. Renforcer le pouvoir des conseils de la vie sociale apparaît, à ce titre, indispensable.

II. À MOYEN ET LONG TERMES : CHANGER DE MODÈLE, CHANGER DE REGARD

Faire de l’EHPAD un lieu de vie

L’EHPAD de demain doit être un lieu de vie où l’on est soigné et non un lieu de soin où l’on vit. Déjà en 2018, le rapport de Mmes Fiat et Iborra demandait à ce que soient généralisés des établissements « recréant véritablement la sensation d’être au domicile, et orientés vers le respect de la citoyenneté du résident ». Pourtant, les choses ne se sont pas véritablement améliorées sur le terrain. La gestion de la pandémie dans les EHPAD a donné lieu à des privations inhumaines de liberté et de contacts sociaux.

Le résident est un citoyen ! Il est un individu avec un parcours de vie, avec ses particularités. Dans l’EHPAD de demain, les résidents devront pouvoir choisir comment ils veulent vivre leurs dernières années de vie. Ils devront se sentir chez eux, avec par exemple des sonnettes à l’entrée des chambres, ou le choix des meubles, de la décoration, des objets, de l’aménagement etc.

Les personnels devront avoir le temps de s’intéresser à chaque résident, de connaître son histoire, ce qu’il aime et ce qu’il n’aime pas. Il faut donc remettre au centre l’humain, l’accompagnement et le concept d’« humanitude » plutôt que l’approche strictement médicale et médicamenteuse.

Enfin, le droit au beau existe. Cela commence dès la construction des EHPAD, pour que les résidents s’y sentent chez eux. Personne n’a envie d’habiter dans un endroit qui ressemble à un hôpital.

Nous n’oublions pas non plus le droit au bon. L’émission « Cash Investigation » vient de révéler le prix maximal par résident de la nourriture et des boissons chez Korian : 4,35 euros par jour. C’est inadmissible ! Bien manger, premier plaisir du quotidien, doit à nouveau être possible en EHPAD.

Le modèle néerlandais est souvent cité en exemple, notamment pour la prise en charge des personnes atteintes de la maladie d’Alzheimer qui seront 2 500 000 en France en 2050. À Hogeweyk, a été créé un vrai quartier, avec de petites maisons personnalisées, un restaurant, un théâtre, un supermarché. Les résidents participent au choix des menus. Il y a deux infirmiers ou aides-soignants pour chaque maison, c’est-à-dire pour six ou sept résidents. Et les résidents paient, en fonction de leurs revenus, entre 0 et 2 400 euros par mois.

Voilà un lieu où le résident se sent chez lui. Pour ce lieu, on pourrait d’ailleurs inventer un nouveau nom : « maisons collectives pour seniors », par exemple, comme le rapport de Mmes Fiat et Iborra l’avait déjà proposé.

Un lieu dans lequel l’accès aux soins et à l’accompagnement est assuré

S’il n’y a pas un unique modèle à privilégier, l’EHPAD de demain devra, où qu’il soit, être un EHPAD ouvert sur son environnement. Qu’est-ce que cela signifie ? On pourrait imaginer que tout EHPAD, demain, doive accueillir des projets à destination de la population environnante. De tels projets sont importants car ils permettent d’ouvrir les résidents des EHPAD à la vie sociale de leur territoire et de renforcer les solidarités entre générations. Ces projets peuvent être un vecteur de revitalisation de certains territoires, notamment ruraux. Aujourd’hui, quelques EHPAD hébergent déjà des salles communales ou de spectacles, voire des tiers-lieux tels que des microbrasseries ou des micro-crèches. Il faut désormais généraliser ces quelques expériences.

L’ouverture de l’EHPAD de demain passe également par un renforcement des liens avec les acteurs de la santé. Nous pouvons penser aux communautés professionnelles territoriales de santé (CPTS) mais également aux groupements hospitaliers de territoire (GHT). Tous les acteurs que nous avons auditionnés ont appelé de leurs vœux davantage de places d’hébergement temporaire en sortie d’hospitalisation dans les EHPAD. Nous l’avons fait pendant la crise donc nous savons que cela est possible, si nous nous en donnons les moyens.

L’EHPAD de demain doit également assurer un continuum avec les autres acteurs du grand âge. Il ne doit pas être « l’endroit où l’on va une fois que l’on a tout essayé » mais bien d’abord un lieu qui vient en soutien du maintien au domicile. L’hébergement temporaire, notamment l’EHPAD de nuit, doit être renforcé.

Quel statut pour l’EHPAD de demain ?

Enfin, le scandale Orpea pose clairement la question du statut des EHPAD. À l’heure actuelle, la France compte environ 27 % d’EHPAD privés lucratifs. Les autres sont soit publics (pour 40 % d’entre eux), soit privés non lucratifs (33 %). Durant nos auditions, il nous a été indiqué que les groupes cotés en bourse représentaient près de 10 % des établissements français.

La question qui se pose ici est de savoir ce que nous faisons de ces établissements privés lucratifs, notamment ceux issus de groupes cotés en bourse. Dans un premier temps, nous devons absolument harmoniser les obligations des EHPAD publics et privés. Aujourd’hui, en effet, les groupes privés n’ont pas les mêmes obligations devant les tutelles, notamment en termes de présentation de leurs comptes, ayant obtenu cette exception au titre du secret des affaires. Nous voyons bien désormais que cela n’est plus acceptable. La transparence, que nous devons à nos aînés et à leurs familles, doit impérativement être obligatoire et effective.

Ensuite, nous pouvons porter une réflexion sur le statut des établissements à but lucratif qui consisterait à obliger ces groupes à adopter un statut de société à mission créée par la loi « PACTE ». Si une entreprise se déclare « société à mission », elle doit notamment définir des objectifs sociaux, qui sont contrôlés par un « organisme tiers indépendant », dans les dix-huit mois et ensuite tous les deux ans, ce qui représenterait un contrôle complémentaire aux contrôles existants.

Certes, ce n’est pas la solution qui résoudra tous les problèmes mais simplement une piste de réflexion et un désaccord existe entre les rapporteures à ce sujet, Mme Fiat considérant que cela ne sera pas suffisant et qu’il importe désormais d’interdire aux groupes privés de réaliser des bénéfices sur l’« or gris », c’est-à-dire les personnes âgées.

II. LISTE DES PERSONNES AUDITIONNÉES PAR LES RAPPORTEURES

(par ordre chronologique)

➢ Audition conjointe :

– Pr Claude Jeandel et Pr Olivier Guérin, co-auteurs du rapport « Pour une prise en soin adaptée des patients et des résidents d’EHPAD et d’USLD »

➢ Agences régionales de santé (ARS) – Mme Martine Ladoucette, directrice générale d’ARS, référente médico-social pour l’outre-mer, Mme Marie Hélène Lecenne, directrice générale de l’ARS Corse, et M. Pierre Pribile, directeur général de l’ARS Bourgogne-Franche-Comté

➢ Mme Marie-Anne Montchamp, ancienne présidente de la Caisse nationale de solidarité pour l’autonomie (CNSA)

➢ GEIQ Silver Nouvelle-Aquitaine – M. Georges Stany, directeur, Mme Marlène Rivier, directrice des EHPAD Résidalya Le Temps de Vivre (33-Grignols) et Résidence des Graves (33-Illats), M. Raymond Godard, représentant les EHPAD Clairefontaine (33-Saint-Médard-en-Jalles) et Le Duc de Lorge (33-Saint-Jean-d’Illac), M. Guillaume Boucher, directeur de l’EHPAD Groupe Bordeaux Nord, Le Parc du Bequet (33-Bègles), M. Emmanuel Herent, directeur adjoint de l’association Foyer des aînés, et M. Erik Dermit, représentant de Logéa

➢ Collectif Vieux, debout ! – M. Alain Quibel, animateur du mouvement

➢ Table ronde d’associations d’usagers :

– France Assos Santé – Mme Claude Rambaud, vice-présidente, M. Marc Morel, directeur général, et M. Alain Laforêt, membre du bureau, représentant du collège des associations de défense des intérêts des personnes âgées et des retraités

– Fondation Médéric Alzheimer – Mme Hélène Jacquemont, présidente, et Mme Christine Tabuenca, directrice générale

– Fédération française des associations et familles de personnes âgées, à domicile ou en établissement (FNAPAEF) – Mme Claudette Brialix, présidente

➢ Caisse nationale de solidarité pour l’autonomie (CNSA) – Mme Virginie Magnant, directrice générale

➢ Laboratoire des solutions de demain – Mme Fany Cérèse, architecte, et M. Pierre Gouabault, directeur d’un EHPAD du Loir-et-Cher

➢ Conseil économique, social et environnemental (CESE) – Mme Marie-Odile Esch, rapporteure pour la commission des affaires sociales et de la santé de l’avis « Vieillir dans la dignité » du 24 avril 2018, et Mme Martine Vignau, vice-présidente du CESE, présidente du groupe UNSA, et membre de de la commission des affaires sociales et de la santé

➢ Table ronde d’organisations syndicales :

– Confédération française des travailleurs chrétiens (CFTC) Fédération Santé sociaux – M. Frédéric Fischbach, secrétaire général, et M. Guillaume Schoonheere, secrétaire général adjoint

– Confédération générale du travail (CGT) – Mme Mireille Carrot, membre de la direction confédérale, et Mme Malika Belarbi, membre de la Fédération de la santé et de l’action sociale

– Confédération française démocratique du travail (CFDT) – Mme Jocelyne Cabanal, secrétaire nationale

– Fédération Force ouvrière (FO) des personnels des services publics et des services de santé – M. Johann Laurency, secrétaire fédéral branche Public, et M. Gilles Gadier, secrétaire fédéral branche Santé

➢ Audition commune aux missions « flash » « L’EPHAD de demain : quels modèles ? », sur le rôle des proches dans la vie des EHPAD et relative à la gestion financière des EHPAD :

– Assemblée des départements de France (ADF) – M. Olivier Richefou, président du département de la Mayenne, élu référent « Grand âge et autonomie »

➢ Audition conjointe :

– Association des directeurs au service des personnes âgées (AD-PA) – M. Éric Fregona, directeur adjoint

– Fédération nationale des associations de directeurs d’établissements et services pour personnes âgées (FNADEPA)* – M. Jean-Pierre Riso, président, et Mme Annabelle Vêques, directrice

➢ Cabinet de Mme Brigitte Bourguignon, ministre déléguée auprès du ministre des solidarités et de la santé, chargée de l’autonomie – M. Vincent Léna, directeur, Mme Pauline Sassard, conseillère chargée de la transformation de l’offre et du virage domiciliaire, et M. Tarek Mahraoui, conseiller parlementaire

➢ Ministère des solidarités et de la santé – Direction générale de la cohésion sociale (DGCS) – M. Jérôme Jumel, chef de service, adjoint à la directrice générale, Mme Catherine Morin, adjointe à l’autonomie des personnes âgées, M. Nassim Larfa, chargé de mission EHPAD, Mme Diane Genet, cheffe de file sur les sujets accompagnement renforcé à domicile proposé par un EHPAD, et Mme Stéphanie Froger, adjointe de l’animation territoriale

* Ces représentants d’intérêts ont procédé à leur inscription sur le répertoire de la Haute Autorité pour la transparence de la vie publique, s’engageant ainsi dans une démarche de transparence et de respect du code de conduite établi par le Bureau de l’Assemblée nationale.

III. Liste des contributions reçues

➢ Fédération française des associations et familles de personnes âgées, à domicile ou en établissement (FNAPAEF)

➢ Laboratoire des solutions de demain

➢ Conseil national de l’ordre des masseurs-kinésithérapeutes (CNOMK)

➢ Fédération nationale de la Mutualité française (FNMF)

➢ CFTC Fédération Santé sociaux

➢ Conseil économique, social et environnemental (CESE)

IV. SynthÈse

COMMISSION DES AFFAIRES SOCIALES RÉPUBLIQUE FRANÇAISE

La publication du livre de Victor Castanet, Les Fossoyeurs, a mis en lumière des dysfonctionnements majeurs dans certains établissements d’hébergement pour personnes âgées dépendantes (EHPAD) du groupe privé Orpea. Toutefois, les constats étaient connus. Le rapport de Mmes Iborra et Fiat avait notamment fait l’unanimité lors de sa présentation à la commission des affaires sociales de l’Assemblée nationale en 2018.

Le modèle actuel connaît en effet une crise considérable depuis plusieurs années. Les 6 500 EHPAD français, qui accueillent plus de 600 000 résidents, ne correspondent plus à la population qui y vit désormais. Les personnes y entrent en effet de plus en plus âgées et dépendantes. La situation ne va pas s’améliorer d’elle-même : 2,5 millions de personnes seront atteintes de la maladie d’Alzheimer en 2050 et la génération du « baby-boom » atteindra 85 ans en 2030, début de « L’Alpe d’Huez » démographique. La crise des EHPAD s’illustre aussi par le fait qu’ils n’attirent plus ni les résidents, ni les personnels, ni les familles. Le choix de l’EHPAD est totalement subi et il y a donc urgence à réfléchir dès maintenant à l’EHPAD de demain.

La présente mission « flash » a donc pour objectif de faire le point sur les propositions et de les hiérarchiser. Des actions doivent être immédiatement entreprises, mais il importe également de définir les grands axes qui devront structurer les modèles de l’EHPAD de demain. Avant tout, les rapporteures veulent souligner la nécessité de ne pas appréhender l’EHPAD de manière isolée, mais en complémentarité avec les autres acteurs du grand âge et du soin, qu’il importe de renforcer dans leur ensemble (hôpital, médecine de ville, unité de soins de longue durée). Il est également important de ne pas dessiner un modèle unique d’EHPAD : il faut une certaine souplesse afin de s’adapter aux réalités des territoires.

L’EHPAD de demain : quels modèles ?1

I. À court terme : plus de personnels, de financements, de contrÔles et de temps

A. Plus de personnels, mieux rémunérés et mieux valorisés

L’EHPAD de demain est d’abord celui où les résidents sont bien traités et peuvent bien vieillir. À l’heure actuelle, faute de ressources humaines suffisantes, les personnels peuvent être maltraitants à leur corps défendant.

En 2018, le taux d’encadrement médian était de 63,4 ETP pour 100 résidents[30], avec de fortes variations. Les aides-soignantes, les aides médico-psychologiques et les accompagnants éducatifs et sociaux représentent 41,5 % des personnels et les infirmiers 11 %.

Pour l’EHPAD de demain, un ratio de personnels par résident s’impose et doit concerner l’encadrement « au chevet » du résident, c’est-à-dire les aides-soignants et infirmiers. Cela existe en Allemagne, dans des cantons suisses et des États américains[31].

Cette recommandation a été faite à de nombreuses reprises, variant de 0,6 ETP « au chevet » soit 0,93 ETP par résident[32] à 0,75[33].

À titre d’illustration, l’EHPAD idéal n’est pas celui où chaque résident dispose de dix protections mais plutôt celui où le personnel a le temps d’accompagner chaque résident aux toilettes autant que nécessaire.

Proposition n° 1. Définir un ratio minimum obligatoire de personnels soignants « au chevet » par établissement.

Dans l’EHPAD de demain, après les avancées du Ségur de la santé, il faut continuer à revaloriser les métiers du soin qui structurent les EHPAD, notamment les aides-soignants, dont le rôle doit être renforcé. Leur formation en IFAS[34] doit devenir gratuite. Les formations au concept d’« humanitude » (méthodologie Gineste-Marescotti) devraient également être généralisées. Il faut par ailleurs recruter des personnels qui manquent cruellement dans les EHPAD, tels que des aides médico-psychologiques, des orthophonistes et des ergothérapeutes. La complémentarité de ces professions est indispensable pour assurer la qualité du soin et de la vie des résidents. La formation des directeurs d’EHPAD doit aussi être élargie.

Proposition n° 2. Recruter plus d’orthophonistes, d’ergothérapeutes et d’aides médico-psychologiques, élargir la formation des directeurs d’EHPAD et rendre gratuite la formation des aides-soignants.

B. Renforcer les financements et créer une politique de prévention

L’EHPAD de demain ne pourra émerger qu’après une réforme profonde des financements et de la gouvernance. Sur le plan quantitatif tout d’abord, des moyens supplémentaires doivent être octroyés à nos EHPAD, tant pour renforcer l’encadrement en personnel, moderniser nos équipements, que pour réduire le reste à charge des résidents. L’EHPAD de demain doit être un EHPAD accessible aux concitoyens qui ont les revenus les moins élevés. S’il faut se féliciter des crédits supplémentaires que la dernière loi de financement de la sécurité sociale (LFSS) consacre aux EHPAD, un véritable changement de modèle nécessiterait de mobiliser au moins 1 point de PIB supplémentaire[35].

Le renforcement des financements doit permettre, notamment, de mettre en œuvre une véritable politique de prévention de la perte d’autonomie, dont nous manquons clairement aujourd’hui. Dans le cadre de la réforme de la tarification des EHPAD, que tous les acteurs appellent de leurs vœux, davantage de crédits devront être octroyés à la prévention, éventuellement à travers la création d’une dotation dédiée.

Proposition n° 3. Mobiliser 1 point de PIB supplémentaire pour le financement des EHPAD. Flécher une partie de ces financements vers la prévention.

C. Renforcer les contrôles

Les contrôles doivent permettre de protéger les résidents autant que les personnels, qui souffrent eux aussi des dysfonctionnements des EHPAD.

Il faut d’abord clarifier la finalité de ces contrôles. Les indicateurs sur la base desquels ils sont menés doivent évaluer avant tout le respect de la bienveillance et de la bientraitance, et non de normes sans lien avec la qualité de vie des résidents. Les actions de contrôle doivent être efficaces et suivies d’effets sans monopoliser le temps du personnel des EHPAD.

En ce qui concerne l’opérateur des contrôles, deux solutions sont possibles. La première consiste à confier à un interlocuteur public unique indépendant la responsabilité des contrôles. Cette mission d’évaluation externe pourrait revenir à la Cour des comptes. La seconde solution reposerait, comme aujourd’hui, sur des contrôles réalisés par les départements et les agences régionales de santé (ARS). Elle viserait néanmoins à clarifier les compétences de ces deux autorités et à créer les conditions d’un dialogue fructueux et d’une mutualisation efficace, indispensables à l’avènement de contrôles utiles.

Dans tous les cas, ces derniers doivent être effectués par des institutions disposant de suffisamment de moyens humains formés, notamment, aux montages financiers complexes. Ces contrôles devraient également permettre la participation active de soignants (infirmiers et aides-soignants notamment).

Lorsqu’ils sont menés sur place, les contrôles doivent l’être de manière inopinée. Il n’est plus concevable que les contrôles sur place soient annoncés à l’avance. Des contrôles au niveau des groupes, et non des seuls établissements, sont également nécessaires.

Enfin, les résidents et les familles doivent pouvoir se sentir libres de prendre la parole, notamment dans les conseils de la vie sociale (CVS). Des associations agréées d’usagers pourraient également intégrer ces conseils. Ceux qui dénoncent les graves dysfonctionnements de certains EHPAD, notamment les représentants des familles, doivent être protégés en tant que lanceurs d’alerte.

Proposition n° 4. Clarifier la finalité et la responsabilité des contrôles. Mutualiser la gouvernance et les contrôles entre ARS et départements. Faire des contrôles inopinés la règle. Mieux protéger les représentants des familles lanceurs d’alerte.

II. À moyen et long termes : changer de modÈle, changer de regard

Afin d’éviter que des scandales comme celui d’Orpea se reproduisent à l’avenir, une liste de critères minimaux que devront remplir les EHPAD de demain gagnerait à être établie, à la suite d’un débat public. Plus aucun EHPAD ne pourra sortir de terre s’il ne respecte pas l’ensemble de ces critères.

A. Faire de l’EHPAD un lieu de vie

L’EHPAD de demain est avant tout un lieu de vie où l’on soigne et non un lieu de soins où l’on vit. Des petites structures, à taille humaine, doivent être privilégiées, car elles favorisent l’accompagnement individualisé de chaque résident et l’exercice de sa pleine citoyenneté.

Ainsi, la chambre du résident doit redevenir son domicile, garant de son intimité, avec tous les droits qui y sont attachés. Chaque résident doit pouvoir choisir qui y entre, ce qui peut se matérialiser par l’installation d’une sonnette par exemple. Il doit pouvoir aménager ce lieu, suffisamment spacieux, pratique et confortable, selon son goût et ses besoins. Ce « droit au beau »[36] et au pratique doit également être pris en compte dans l’aménagement de l’EHPAD : outre l’ergonomie, l’architecture doit intégrer une exigence d’esthétisme pragmatique, permettant au résident de se sentir « chez lui ». Dans cet objectif, il est indispensable d’associer des spécialistes de la santé et des ergothérapeutes à la conception architecturale des EHPAD. Le cahier des charges sur la qualité de vie des résidents, datant de 1999, doit être révisé pour intégrer ces exigences, qui s’imposeront ainsi à tout nouvel EHPAD.

Ce « droit au beau » s’accompagne d’un « droit au bon », notamment dans la conception des repas, véritables plaisirs du quotidien pour les résidents.

Ceux-ci doivent également avoir, par principe, le droit d’aller et venir librement, dans l’EHPAD comme en dehors. L’emplacement de l’EHPAD et sa desserte par les réseaux de transport en commun doivent permettre un accès aux commerces et services. L’EHPAD doit être ouvert sur son territoire et accueillir des projets à destination de l’ensemble de la population. Certains EHPAD hébergent ainsi déjà des salles communales ou de spectacles, voire des tiers-lieux telle une microbrasserie.

Ces évolutions nécessitent une réelle révolution culturelle dans la manière d’appréhender le grand âge. Elles pourraient utilement s’incarner dans un changement de nom des EHPAD.

Proposition n° 5. Ne plus construire d’EHPAD qui ne soit pas un véritable lieu de vie, apprécié selon quatre critères : la taille, la situation géographique, le projet d’ouverture et l’architecture.

Renommer les EHPAD en « Maisons collectives pour seniors », comme le propose le rapport de Mmes Fiat et Iborra.

B. Un lieu dans lequel l’accès aux soins et à l’accompagnement est assuré

Dans l’EHPAD de demain, la question n’est pas tant celle d’une plus grande médicalisation que celle d’un meilleur accès aux soins et à l’accompagnement, lequel nécessite une plus grande ouverture des EHPAD sur l’extérieur. Au-delà de la terminologie – les termes d’EHPAD « plateforme » ou « hors les murs » sont désormais bien connus – des évolutions concrètes sont nécessaires. L’EHPAD de demain doit d’abord permettre de renforcer les liens avec les acteurs de la santé sur son territoire. Davantage de places d’hébergement temporaire en sortie d’hospitalisation doivent être prévues en EHPAD. L’EHPAD de demain devrait également avoir pour modèle les MARPA-écoles[37], dans le but de favoriser un véritable « vivre ensemble ».

L’EHPAD de demain doit également assurer un continuum avec les autres acteurs du grand âge. Il ne doit plus être un pis-aller, un lieu « où l’on n’entre que pour mourir », une fois que le maintien à domicile n’est plus possible. Les allers-retours entre structures d’accueil doivent être facilités et l’EHPAD de demain doit offrir un vaste bouquet de services accessibles tant aux personnes âgées vivant en établissement qu’à celles demeurant à domicile (accueil de nuit, accès à des professionnels soignants, accès aux soins par télémédecine, ateliers collectifs pour prévenir la perte d’autonomie et lutter contre l’isolement, soutien aux aidants, restauration, blanchisserie, etc.). Il faut aller plus loin que l’article 47 de la LFSS pour 2022, qui permet aux EHPAD de devenir des centres de ressources territoriaux, en obligeant chaque EHPAD à signer des conventions avec les acteurs du sanitaire, du social et du médico-social, en prévoyant des financements suffisants, voire en réfléchissant à un nouveau système d’autorisation pour que les partenariats se concrétisent plus facilement sur le terrain.

Si l’EHPAD de demain doit garantir l’accès aux soins, il doit avant tout éviter toute « surmédicalisation » et privilégier les approches thérapeutiques non médicamenteuses lorsque cela est possible.

Proposition n° 6. Ne plus agréer d’EHPAD qui n’ait pas signé de convention avec les acteurs du sanitaire, du social et du médico-social de son territoire et qui n’offre pas un bouquet de services largement accessibles, tant aux personnes âgées vivant en établissement qu’à celles demeurant à domicile.

C. Quel statut pour l’EHPAD de demain ?

En 2018, la France comptait 1 727 EHPAD privés commerciaux (130 000 places), 2 147 privés non lucratifs (164 000 places et 2 609 publics (253 000 places).

Le scandale Orpea a montré comment le modèle lucratif pouvait entraîner des dérives, par volonté d’optimisation économique. Il est d’ailleurs intéressant de noter[38] que les EHPAD publics affichent un taux d’encadrement[39] significativement supérieur à ceux constatés pour les autres statuts[40]. Le secteur privé lucratif se singularise par un niveau médian bas[41].

Les entreprises privées à but lucratif n’ont pas les mêmes obligations en termes de rendu de comptes que les autres, en raison de la préservation du secret des affaires. Cela doit être revu pour aligner les obligations.

Proposition n° 7. Renforcer la transparence des règles de rendu des comptes pour les EHPAD privés à but lucratif.

Trois solutions alternatives de plus long terme ont été évoquées pour l’EHPAD de demain. La première consisterait à interdire le statut des EHPAD privés à but lucratif, ce qui pose la question de la transformation des établissements existant aujourd’hui sous ce statut et de la baisse de la capacité d’investissement dans les futurs EHPAD.

Une deuxième solution serait d’imposer le statut de société à mission aux groupes privés gérant des EHPAD. Sous réserve de sa constitutionnalité, cette mesure, bien qu’elle ne constitue pas une solution miracle, permettrait une vérification par un organisme tiers indépendant de l’exécution des objectifs sociaux et environnementaux que la société se donne pour mission de poursuivre dans le cadre de son activité[42].

Enfin, une troisième voie consisterait à séparer la gestion immobilière, qui pourrait être assurée par des acteurs privés, de l’accompagnement du grand âge, dont la responsabilité relèverait uniquement du secteur public ou privé non lucratif. Cette option pose néanmoins la question d’une possible spéculation immobilière.

Proposition n° 8. Réfléchir à la réforme du statut des EHPAD, avec trois voies : l’interdiction des EHPAD privés lucratifs, l’obligation de les transformer en sociétés à mission ou la séparation entre la gestion immobilière et les activités d’accompagnement du grand âge.

L’EHPAD de demain : quels modèles ?1

ANNEXE : PROPOSITIONS POUR L’EHPAD DE DEMAIN

À COURT TERME : PLUS DE PERSONNELS, PLUS DE FINANCEMENTS, PLUS DE CONTRÔLES, PLUS DE TEMPS

1/ Définir un ratio minimum obligatoire de personnels soignants « au chevet » par établissement.

2/Recruter plus d’orthophonistes, d’ergothérapeutes et d’aides médico-psychologiques, élargir la formation des directeurs d’EHPAD et rendre gratuite la formation des aides-soignants.

3/ Mobiliser 1 point de PIB supplémentaire pour le financement des EHPAD. Flécher une partie de ces financements vers la prévention.

4/ Clarifier la finalité et la responsabilité des contrôles. Créer une véritable mutualisation de la gouvernance et des contrôles entre ARS et départements. Faire des contrôles inopinés la règle. Mieux protéger les représentants des familles lanceurs d’alerte.

À MOYEN ET LONG TERMES : CHANGER DE MODÈLE, CHANGER DE REGARD

5/ Ne plus construire d’EHPAD qui ne soit pas un véritable lieu de vie, apprécié selon quatre critères : la taille, la situation géographique, le projet d’ouverture et l’architecture.

6/ Ne plus agréer d’EHPAD qui n’ait pas signé de convention avec les acteurs du sanitaire, du social et du médico-social de son territoire et qui n’offre pas un bouquet de services largement accessibles, tant aux personnes âgées vivant en établissement qu’à celles demeurant à domicile.

7/ Renforcer la transparence des règles de rendu des comptes pour les EHPAD privés à but lucratif.

8/ Réfléchir à la réforme du statut des EHPAD, avec trois voies : l’interdiction des EHPAD privés lucratifs, l’obligation de les transformer en sociétés à mission ou la séparation entre la gestion immobilière (qui peut être assurée par un acteur privé) et les activités d’accompagnement du grand âge.

contributions des groupes politiques

I. Groupe La RÉpublique En Marche

Contribution du groupe LaREM sur ORPEA

Face aux nombreuses interrogations soulevées par diverses remontées d’information sur certaines pratiques du gestionnaire d’établissements d’hébergement pour personnes âgées dépendantes (EHPAD) ORPEA, la Présidente de la Commission des affaires sociales, Fadila Khattabi, et les députés du groupe LaREM ont souhaité une réponse à la fois rapide, adaptée et constructive. Elle s’est traduite, d’une part, par le lancement, dès la semaine suivant la parution du livre « Les fossoyeurs », d’un cycle d’auditions visant à faire toute la lumière sur la situation dans les établissements du groupe mis en cause ainsi que sur son fonctionnement et, d’autre part, par le lancement de quatre missions « flash » générales et prospectives sur le fonctionnement des EHPAD. Ces missions ont permis de réaliser plus d’une cinquantaine d’auditions et tables rondes supplémentaires.

Le cycle d’auditions a conduit à entendre différents acteurs à même de permettre aux députés de mieux comprendre le fonctionnement du groupe et de son environnement, et se faire une opinion sur la véracité des allégations de l’ouvrage. Les parlementaires ont posé des questions précises et sans concession aux dirigeants anciens et actuels du groupe ORPEA et du groupe KORIAN, à l’auteur de l’ouvrage, à certaines familles de résidents, aux associations ou avocats les représentant, aux autorités de tutelle, à d’anciens salariés, aux principaux syndicats, à des représentants de directeurs d’établissements et de médecins coordonnateurs en EHPAD, ainsi qu’à la Ministre déléguée chargée de l’autonomie, Brigitte Bourguignon.

Les témoignages des familles, des anciens salariés et des syndicats, ont permis très clairement de corroborer de nombreuses pratiques dénoncées dans l’ouvrage. Les députés du Groupe LaREM tiennent à exprimer leur indignation face aux faits rapportés, relatifs aux maltraitances de différentes natures sur les résidents, ainsi qu’aux conditions de travail détériorées des salariés du groupe et aux pressions et violences relatées par les familles et les professionnels entendus. Il appartiendra à la justice de déterminer les éventuelles responsabilités des auteurs de ces faits.

Les multiples auditions des dirigeants et anciens dirigeants du groupe ORPEA ont, à l’inverse, donné lieu à la négation d’une très large majorité de faits allégués dans l’ouvrage ou à leur requalification, notamment concernant les pratiques relatives aux financements publics et à l’application du droit du travail. Les députés du groupe LaREM ont, de façon générale, regretté l’insuffisance des réponses apportées par les personnes auditionnées, malgré une réitération des questions sur des faits précis. Pour déterminer la réalité de ces affirmations, ils attendent désormais les résultats des inspections de l’Inspection générale des finances (IGF), de l’Inspection générale des affaires sociales (IGAS), ainsi que de la série de contrôles diligentée par la Ministre déléguée chargée de l’autonomie.

Au regard de la gravité des faits allégués, de l’émotion légitime qu’ils ont suscitée et de la mobilisation générale qu’ils ont induite, cette « affaire ORPEA » a incontestablement agi comme un révélateur pour l’ensemble de la société. Depuis, les Français s’interrogent sur la qualité des soins et de l’accompagnement actuellement fournis dans notre pays aux personnes en perte d’autonomie. Ils veulent des réponses et aspirent à ce que de nouvelles garanties soient apportées par les établissements et services auxquels ils ont recours, mais également par les pouvoirs publics.

Il nous appartient de rétablir la confiance. Tout d’abord en rendant compte des nombreuses réformes engagées ces dernières années et en montrant de quelle manière elles répondent aux problématiques que cette affaire soulève. Ensuite en engageant un travail réflexif conduisant à réinterroger, à la lumière de cette affaire, le chemin entrepris et à déterminer si et comment il est possible de transformer encore davantage notre politique du grand âge. Enfin, en traduisant ces réflexions par de nouvelles mesures législatives.

C’est l’objet de l’ensemble des travaux accomplis ces dernières années par les députés du groupe LaREM, des quatre missions « flash » qui s’achèvent, et de la consultation des représentants des familles, des élus départementaux, des acteurs du secteur et des partenaires sociaux, lancée début février par le Gouvernement afin d’examiner les différents leviers permettant de prévenir à l’avenir des situations comparables. Au-delà des mesures urgentes qui pourront être prises par voie réglementaire, la détermination des parlementaires de la majorité à porter une grande loi pour le grand âge et l’autonomie reste également entière.

La politique menée relative au grand âge et à l’autonomie a en effet été une préoccupation constante des députés du groupe LaREM durant l’ensemble du quinquennat.

En témoignent les rapports de Monique Iborra[43], Charlotte Lecocq[44], Annie Vidal[45], Sophie Panonacle[46], Audrey Dufeu[47], Stéphanie Atger[48], Bruno Bonnel[49], Mireille Robert[50], et Véronique Hammerer[51].

En témoigne également l’ensemble des mesures votées en faveur du grand âge et de l’autonomie. On citera en particulier la création de la cinquième branche « Autonomie » de la sécurité sociale avec un financement supplémentaire de 2,4 milliards d’euros à partir de 2024, les investissements du Ségur à hauteur de 2,1 milliards d’euros sur cinq ans pour rénover les établissements, le financement de 20 000 postes de soignants supplémentaires depuis 2017, de plus de temps de présence de médecin coordonnateur dès 2022 et d’une infirmière de nuit dans chaque EHPAD d’ici 2023, la revalorisation sans précédent des salaires des personnels des établissements et des services destinés aux personnes âgées et handicapées, l’imposition d’un tarif plancher de vingt-deux euros par heure pour les services à domicile afin de rétablir l’équité territoriale, la redéfinition du régime d’évaluation des établissements et services médico-sociaux, l’octroi de nouveaux crédits pour accélérer le développement de l’habitat inclusif et alternatif, ou encore la consécration, dans la loi, d’une définition de la maltraitance suite à l’installation, en 2018, de la Commission pour la lutte contre la maltraitance et la promotion de la bientraitance.

Au-delà de ces mesures, les débats autour de cette affaire ont permis de conforter et de réaffirmer encore davantage la nécessité de concrétiser le changement de paradigme consistant à remettre la personne au cœur de la politique d’autonomie. Cette révolution culturelle est souhaitée par de nombreux acteurs du secteur et par les députés du groupe LaREM. C’est ce qu’attestent les auditions menées dans les quatre missions « flash » sur l’EHPAD de demain, la gestion financière, les conditions de travail et les ressources humaines, ainsi que sur le rôle des familles, rapportées respectivement, pour la majorité, par Véronique Hammerer, Caroline Janvier, Didier Martin, Cyrille Isaac-Sibille, et Agnès Firmin Le Bodo.

La question éthique, le respect de la citoyenneté, des droits des personnes résidentes, des familles, des aidants, mais également de l’ensemble des professionnels partageant leur quotidien est incontestablement au cœur des enjeux et des propositions de ces missions. L’organisation des soins et de l’accompagnement, la gouvernance et le financement, la gestion du matériel et des ressources humaines y sont questionnés et repensés pour garantir ces principes fondamentaux et répondre davantage aux besoins des personnes.

Les rapporteures de la mission sur la place et le rôle des proches ont notamment proposé l’élaboration avec chaque résident et ses proches d’un projet de vie évolutif, le fait de garantir la liberté de recevoir des visites et de rendre visite, y compris en cas de circonstances exceptionnelles, la mise en ligne de nouveaux indicateurs objectifs de qualité de la prise en charge pour mieux informer les familles, une réforme des conseils de vie sociale pour revitaliser la « démocratie en EHPAD », ou encore la mise en place d’un réseau public national chargé du recueil des signalements.

Les rapporteures de la mission sur l’EHPAD de demain ont mis l’accent sur la nécessité d’établir un ratio minimum obligatoire de personnels « au chevet » par résident, d’augmenter les financements, et de revoir les modalités et la finalité des contrôles en intégrant des indicateurs de qualité de vie des résidents et en mutualisant les moyens entre les Agences régionales de santé (ARS) et les départements. De nouveaux critères (relatifs à la taille, la situation géographique, le projet d’ouverture et l’architecture) garantissant la construction de lieux de vie permettant un meilleur accès aux soins devront aussi être imposés, et l’ouverture d’une réflexion sur les moyens de mieux encadrer les EHPAD privés lucratifs, notamment par leur transformation en « société à mission », est préconisée.

Spécifiquement axée sur le système de tarification et de contrôle des dépenses des EHPAD, les rapporteurs de la mission relative à la gestion financière ont confirmé l’existence de pratiques d’optimisation des dotations publiques et du parc immobilier par certains établissements du secteur commercial et ont proposé plusieurs pistes pour améliorer la transparence et le contrôle des comptes. Après avoir préconisé une fusion des forfaits soins et dépendance, ils ont notamment invité à engager une réflexion sur les modalités de gestion du parc immobilier et sur les dispositifs de défiscalisation des investissements en EHPAD, et à étudier l’impact d’une régulation des tarifs d’hébergement ou de l’imposition d’une redevance en cas de maintien de la liberté tarifaire. Les contrôles devront également être renforcés sur la base de nouvelles contraintes comptables et de la mise en œuvre du futur référentiel de qualité élaboré par la Haute Autorité de Santé (HAS).

Enfin, la mission sur les conditions de travail et la gestion des ressources humaines a confirmé les difficultés (manque d’effectifs, absentéisme, turnover élevé) auxquelles font actuellement face les EHPAD pour garantir aux personnes âgées, dont le niveau de dépendance ne cesse de croître, un accompagnement adapté à leurs besoins. Les efforts engagés pour améliorer l’attractivité des métiers du secteur doivent donc se poursuivre. Les rapporteurs préconisent ainsi la mise en place d’un ratio minimal de personnels "au chevet" par résident et la poursuite des revalorisations salariales spécifiques. Afin de limiter les éventuelles dérives, abus et maltraitances institutionnelles, plusieurs pistes sont envisagées pour améliorer la formation des directeurs d’établissements, renforcer le rôle des médecins coordonnateurs, et mieux réglementer le glissement des fonctions. Les postes financés par les trois sections soins, dépendance et hébergement devront également être discutés de manière globale et simultanée afin de permettre un contrôle sur l’ensemble de l’activité des établissements.

L’ensemble de ces travaux, qui s’ajoutent aux précédents et aux derniers rapports institutionnels[52], permettent d’éclairer utilement le débat public sur l’amélioration de la prise en charge des personnes âgées en établissements et, plus largement, sur leur place au sein de la société. Les députés du Groupe LaREM se réjouissent du fait que de nombreuses mesures proposées se trouvent d’ores et déjà satisfaites par les nouveaux engagements pris par le Gouvernement pour renforcer les contrôles, améliorer la qualité de l’accompagnement et la transparence dans les EHPAD[53]. C’est le cas de l’amélioration des capacités de contrôle des autorités et du lancement d’un vaste plan de contrôles des EHPAD mené sur deux ans. La publication de nouveaux indicateurs de qualité à destination des familles et la réforme des conseils de vie sociale se trouvent aussi confirmés. La publication du futur référentiel national d’évaluation des établissements en mars 2022 et le renforcement des règles comptables et budgétaires que les établissements – en particulier les groupes privés commerciaux – devront désormais respecter rejoignent également les préconisations des rapporteurs.

Au-delà de ces nouvelles mesures, ces quatre missions présentent des pistes législatives concrètes à moyen et long termes, qui devront impérativement être discutées dans le cadre d’une future loi sur le Grand âge et l’autonomie. La Présidente de la Commission des affaires sociales et les députés du Groupe LaREM réaffirment en ce sens leur volonté qu’une telle loi soit inscrite à l’ordre du jour de l’Assemblée nationale dans la prochaine législature. Il s’agit pour eux d’une priorité dans les réformes à mener pour la France.

II. Groupe Socialistes et apparentÉs

Contribution du groupe « Socialistes et apparentés » au rapport

faisant suite aux auditions de la commission des affaires sociales

dans le cadre de l’affaire « Orpéa »

Comme l’ensemble de la société française, les députés membres du groupe « Socialistes et apparentés » ont été profondément choqués par les révélations du livre « Les Fossoyeurs » de Victor Castanet. Un tel système industrialisé de réduction des coûts, s’il était avéré, serait tout simplement scandaleux.

Nous ne sommes néanmoins pas totalement surpris tant nous avons alerté le Gouvernement sur ce sujet depuis 2018, notamment par des questions au Gouvernement où nous lui avons demandé de diligenter des enquêtes, ou par notre demande, répétée chaque année, de construire et d’adopter une loi « grand âge ».

Dans l’urgence, et pour faire toute la lumière sur l’affaire et déterminer les réformes à mener, nous avons demandé une commission d’enquête parlementaire dans une tribune transpartisane parue dans le journal Le Monde, que la majorité nous a refusée.

Nous tenons tout-de-même ici à saluer les auditions menées tambour battant et les 4 missions « flash », qui ont produit dans un temps très limité des recommandations de grande qualité. Si nous reprenons la plupart des recommandations de ces missions flash, nous déplorons toutefois l’absence de vision globale sur ce que devrait être la politique du grand âge et de l’autonomie que met en œuvre notre société à destination de ses aînés. Si nous reconnaissons la complexité d’une réforme d’une politique aussi sensible, nous déplorons le report continu depuis 2017 de la loi Grand Âge et Autonomie promise par le Gouvernement, puis son pur et simple abandon.

En l’absence d’une telle vision globale, nous livrons ici la nôtre.

Celle-ci a le mérite de la clarté : nous devons refondre totalement cette politique (1), nous devons lui adjoindre les financements et les moyens humains associés (2) et in fine nous devons mieux la contrôler (3). Un nouveau pilotage national de cette politique renouvelée doit dès lors émerger (4).

*

(1) Tout d’abord, alors que le vieillissement démographique est encore devant nous, nous devons penser la société de la longévité, et non plus en subir les conséquences une fois que l’aîné qui nous est cher n’est plus autonome.

Largement inexistante, cette société de la longévité suppose tout d’abord de créer une vraie politique de prévention de la perte d’autonomie.

Toutes les politiques publiques - habitat, transports, lutte contre l’isolement, activités sportives et culturelles, participation citoyenne - doivent ainsi intégrer une dimension « bien vieillir ».

Concrètement, cela suppose de développer largement le sport-santé pour les personnes âgées, d’aider massivement l’adaptation des logements et la lutter contre les chutes évitables - via par exemple la création d’une prime au réaménagement du domicile de nos aînés. Cela suppose aussi de lutter contre l’isolement, qui est un grave accélérateur de détérioration de la santé mentale de nos aînés. Le droit au répit, le congé du proche aidant ont été créés par la gauche en 2015 et sont des solutions pertinentes, qui doivent être en parallèle profondément développées. Le modèle du baluchonnage canadien - grâce auquel un aidant peut quitter le foyer pendant qu’un professionnel le remplace pour une durée de quatre à quatorze jours - pourrait également nous inspirer. Toutes ces solutions occasionneront des dépenses supplémentaires pour les personnes âgées et leurs proches. Il faut donc revaloriser l’APA à domicile, créée par la gauche en 2001. Enfin, l’accompagnement d’une personne âgée en perte d’autonomie s’apparente trop souvent à un parcours du combattant. Toujours dans cette logique de prévention, un guichet unique - permettant à chaque personne âgée dans chaque territoire d’avoir accès à l’ensemble des accompagnements humains, techniques et financiers dont il ou elle a besoin - doit donc être créé.

Ensuite, nous proposons que les modes alternatifs de prise en charge de la perte d’autonomie soient développés. Pour les personnes dont la relative dépendance le permet, ces modes sont des solutions viables qui se distinguent de l’EHPAD. Les résidences autonomie, l’accueil familial, l’accueil temporaire, l’accueil de jour, ou encore l’habitat intergénérationnel et inclusif sont autant de solutions qu’il nous paraît crucial de développer pour offrir une prise en charge alternative aux personnes âgées à la perte d’autonomie « modérée ». Il faudra également développer les équipes mobiles de gériatrie et de psychiatrie de la personne âgée.

Enfin, le modèle de l’EHPAD doit être entièrement refondu selon le principe simple : la personne accueillie doit s’y sentir « chez soi ».

Pour ce faire, plusieurs pistes nous semblent pertinentes.

Tout d’abord, nous souscrivons ici totalement aux recommandations du rapport issu de la mission « flash » sur les proches dans les EHPAD visant à accroître leur rôle via notamment un droit de visite consacré comme règle, et non comme exception, un renforcement de la place du projet de vie et la revitalisation du Conseil de la Vie Sociale.

En outre, ces recommandations d’urgence ne doivent pas éclipser une révolution copernicienne à mener pour construire notre EHPAD du futur. Aujourd’hui, essentiellement lieu de passage, il doit se muer en lieu de vie et en lien ouvert sur son territoire. Cela suppose que chaque chambre puisse être sacralisée et repensée par son résident. Cela suppose aussi que chaque EHPAD s’ouvre sur les acteurs de son bassin de vie, que ce soit des acteurs sanitaires évidemment, mais aussi des acteurs sociaux, et culturels comme des associations, des écoles, etc. Autrement dit, nos EHPAD peuvent encore davantage s’ouvrir vers l’extérieur qu’ils ne le font déjà, offrir des services à la population de leur bassin de vie, et s’intégrer mieux aux structures d’accompagnement et de soin à domicile.

Surtout, l’EHPAD doit être un lieu d’accompagnement. Cela suppose de lancer un vaste plan de réarmement en personnels soignants et non-soignants travaillant dans les EHPAD pour tendre vers un ratio situé entre 0,8 et 1 agent par lit dans les EHPAD, et ce dès l’horizon 2026.

Quant à la place future des EHPAD privés à but lucratif, notre groupe note que trois scénarios ont été brossés dans le rapport de la mission « flash » sur « le modèle de l’EHPAD de demain ». Pour rappel, ces 3 scénarios sont :

• Scénario 1 : interdiction pure et simple des EHPAD privés à but lucratif,

• Scénario 2 : transformation de ces EHPAD en sociétés à mission,

• Scénario 3 : séparation de la gestion immobilière des EHPAD de l’accompagnement du grand âge.

Notre groupe tient dès lors à affirmer sans ambages sa position : la perte d’autonomie et, plus largement, la vieillesse, ne peut être une marchandise, sur laquelle des coûts sont comprimés, et des dividendes sont versés.

Notre groupe tient en outre à rappeler que dans le département des Landes, aucun EHPAD privé à but lucratif n’est autorisé, sans que cela ne remette en cause les capacités d’accueil ni l’accessibilité financière de places en EHPAD, au contraire.

(2) Cette profonde transformation de notre modèle de prise en charge de la perte d’autonomie nécessitera d’y associer des financements et des moyens humains conséquents.

En effet, l’ensemble de ces propositions ont un coût que nous estimons à 9 milliards d’euros par an[54]. Nous refusons que ce financement se fasse au détriment d’autres recettes affectées pour la sécurité sociale des Français. Autrement dit, nous refusons que les moyens d’une branche de la Sécurité sociale (Maladie, Retraites, etc.) soient réduits - comme l’a trop souvent fait le Gouvernement depuis 5 ans - pour augmenter ceux de la branche Autonomie.

Il faut donc une nouvelle source de financement. Depuis 2017, le groupe Socialistes et apparentés a fait de nombreuses propositions, en ce sens, toutes refusées par le Gouvernement : créer une contribution de 1 % assise sur les donations et les successions, augmenter la fiscalité sur les actions gratuites, augmenter le taux de la CSG sur les revenus du capital de 1,4 point, etc.

En clair, les sommes nécessaires existent, il a manqué jusqu’à maintenant le courage politique pour en organiser leur collecte.

Par ailleurs, la profonde transformation que nous appelons ne se fera pas sans (re)-mobiliser les ressources humaines nécessaires. Dans l’urgence, il faut aller bien au-delà du Ségur de la Santé, qui n’a que trop peu et trop tardivement, revalorisé les personnels du médico-social, tout en en oubliant une fraction.

A plus long terme, nous appelons à ce qu’un plan de formation et de recrutement pour les métiers du grand âge soit déployé. Il doit être construit sur 3 piliers : professionnalisation, valorisation salariale, reconnaissance. La clé d’une prise en charge digne de nos aînés, c’est que les personnels qui s’en occupent soient rémunérés correctement, suffisamment formés, et reconnus à la hauteur de la pénibilité de leur travail. Mettons-donc les moyens pour que ce soit le cas !

Enfin, notre groupe appelle à une profonde réforme de la prise en charge financière des coûts liés à la perte d’autonomie, afin que les personnes âgées aux revenus les plus modestes aient un reste à charge le plus faible possible. Or, les prestations sont aujourd’hui complexes, peu lisibles. En outre, le reste à charge demeure important en EHPAD.

Nous proposons donc de travailler à ce que les prestations, notamment les tarifs de l’APA, soient homogènes au niveau national, que la solidarité nationale - via l’assurance maladie - finance davantage les séjours de longue durée en EHPAD, et que les capacités contributives de chacun soient mieux prises en compte dans le calcul du reste à charge.

(3) La refondation de la politique de l’autonomie que nous appelons ne pourra pas se faire sans une politique de contrôle profondément renouvelée.

Parmi de nombreuses révélations, le livre « Les Fossoyeurs » de Victor Castanet met en lumière les limites de la puissance publique dans sa capacité à contrôler chaque euro versé aux acteurs publics, associatifs et privés au titre des dépenses liées à la perte d’autonomie. À la suite des auditions menées récemment à ce sujet par la commission des affaires sociales, notre groupe constate que le système de contrôle de la puissance publique - assuré essentiellement dans les faits par les ARS et les Conseils départementaux - est en effet siloté, doté de ressources insuffisantes, et dépourvu d’outils de sanction.

Nous proposons donc de répondre à chacune de ces limites. Il n’est plus possible que les ARS et les Départements mènent des contrôles distincts sur des dépenses pourtant apparemment fongibles, et ce à des temporalités distinctes, en prévenant dans la majorité des cas à l’avance la direction de l’EHPAD concernée de la réalisation de ces contrôles. A défaut de créer un corps unique de contrôle, il faut à tout le moins mutualiser ces contrôles au sein d’équipes qui travailleraient main dans la main, et qui interviendraient sans préavis. Nous avons également déposé une proposition de loi visant à créer les parlementaires un droit de visite - à tout moment et sans préavis - dans les établissements sociaux et médico-sociaux, comme ils le font déjà dans les lieux de privation de liberté.

La rareté des moyens humains dédiés à ces contrôles nous a également frappé. Nous en voulons pour preuve que, selon un rapport de l’IGAS, l’ensemble des ARS en France n’ont que 49 ETP[55] affectés à contrôler l’ensemble des 7 200 EHPAD existants en France[56]. Ces moyens doivent donc être largement accrus.

Enfin, il convient d’inscrire dans la loi de vraies possibilités de sanctions aux directions d’EHPAD qui ne respecteraient pas les injonctions et les recommandations des autorités de tutelle (ARS et Département). Ces sanctions pourraient être financières, administratives voire pénales.

(4) Enfin, une telle transformation de notre politique de l’autonomie nécessite un nouveau pilotage national.

A l’instar des autres branches de la sécurité sociale, les moyens alloués à la branche Autonomie sont définis aujourd’hui en loi de financement de la sécurité sociale avec une vision uniquement budgétaire, sans lien direct avec des objectifs stratégiques.

Nous proposons à l’inverse que notre politique en matière d’autonomie, comme celle pour l’ensemble de nos branches de sécurité sociale, soit construite de manière pluriannuelle, qu’elle soit fondée sur des objectifs stratégiques sanitaires et sociaux, déclinés ensuite en actions de mise en œuvre.

C’est seulement une fois définis ces objectifs stratégiques pluriannuels, que le Parlement définirait les moyens financiers correspondants à leur réalisation.

Par exemple, le Parlement pourrait définir un nombre maximum de chutes évitables par an, définir les actions permettant de ne pas dépasser ce nombre de chutes évitables, et enfin y associer des moyens financiers.

Comme cela se fait déjà pour la Défense, nous proposons que ces objectifs soient définis dans une véritable loi de programmation pluriannuelle 2022 - 2032, et qu’ils soient actualisés annuellement en loi de financement de la sécurité sociale. Nous avons fait toutes ces propositions au Gouvernement lors de l’examen de la proposition de loi organique « Mesnier ». Elles ont toutes été refusées.

Aujourd’hui aveuglé par une vision uniquement budgétaire, nous proposons de renverser la logique, et que le Parlement vote des crédits à destination de nos aînés uniquement après avoir débattu des objectifs clés à atteindre à leur destination.

*

Comme tout scandale, le livre « Les Fossoyeurs » a pour mérite d’ouvrir une fenêtre d’opportunité majeure pour réformer notre politique, ici à l’égard des personnes âgées. Nous leur devons. Faisons-le.

III. Groupe Agir ensemble

Contribution du groupe Agir ensemble – Rapport sur la situation des EHPAD

Les membres du groupe Agir ensemble expriment leur vive indignation face à la gravité des faits rapportés dans le livre-enquête Les Fossoyeurs du journaliste Victor Castanet. L’ouvrage dresse un constat accablant des méthodes de management et de gestion pratiquées dans certains établissements d’hébergement pour personnes âgées dépendantes (EHPAD) du groupe Orpéa. De sérieux dysfonctionnements répondant à une logique de profit déraisonnée qui conduirait à une situation de « maltraitance institutionnelle ».

Face à l’émoi suscité par la publication de ce livre, nous faisons part de notre compassion aux résidents des EHPAD concernés ainsi qu’à leurs familles. Ils sont les premières victimes d’un scandale généré par un système qui les dépasse. Nous témoignons aussi tout notre soutien et notre pleine reconnaissance aux personnels des EHPAD, fortement éprouvés lors de la crise sanitaire. Dans leur immense majorité, ils effectuent un travail exemplaire en dépit des difficultés auxquelles ils sont confrontés. Veillons à ce que les dérives de certains groupes peu scrupuleux ne jettent pas l’opprobre sur l’ensemble d’un secteur, et n’entachent pas l’intégrité et le professionnalisme des celles et ceux qui prennent dignement soin de nos aînés au quotidien.

Sans présager des suites données aux actions judiciaires en cours ou à venir, ni des conclusions des enquêtes administratives et financières actuellement diligentées par l’IGAS et l’IGF, il est essentiel que la représentation nationale puisse exercer ses prérogatives de contrôle au regard des situations de maltraitance et d’utilisation contestable de l’argent public dénoncées dans l’ouvrage Les Fossoyeurs.

Nous nous réjouissons ainsi que la Commission des affaires sociales se soit rapidement emparée du sujet : d’abord à travers l’organisation d’un cycle d’auditions ayant permis d’entendre l’ensemble des acteurs de la vie des établissements, puis en menant quatre missions « flash » parallèles visant à dresser le bilan de la situation des EHPAD dans notre pays.

Nous remercions l’ensemble des personnes ayant répondu favorablement aux invitations des rapporteurs et des commissaires. Leurs témoignages, parfois poignants, ont largement enrichi nos travaux. En revanche, nous ne pouvons que regretter l’attitude des principaux dirigeants d’Orpéa lors de leurs auditions. L’imprécision du discours, l’absence de réponse à de trop nombreuses questions, et la tonalité parfois condescendante de leurs propos, nous ont laissé un goût amer et ne nous ont pas permis d’éclaircir les points sur lesquels nous souhaitions recueillir leur témoignage. Le périmètre de nos travaux dépassant toutefois largement l’étude du cas Orpéa, nous n’avons que peu souffert de ces réponses lacunaires.

Car au-delà de l’ « affaire Orpéa », il s’agit en premier lieu de faire la lumière sur le fonctionnement des établissements du secteur privé lucratif, qui représentent 22 % des places en EHPAD dans notre pays et bénéficient d’importants financements publics.

Il en va aussi du rôle des parlementaires en matière de contrôle des lieux et des services de prise en charge du grand âge, alors que le vieillissement croissant de la population nous invite à repenser nos politiques publiques pour bâtir une véritable société de la longévité et du bien-vieillir.

Du fait de l’allongement de l’espérance de vie et du vieillissement des générations de baby-boomers, le grand âge constitue en effet un défi sociétal majeur pour les prochaines décennies. Alors que les plus de 60 ans représentent aujourd’hui 17,5 millions de Français, ils seront 20 millions en 2030 et 26 millions en 2070. D’ici 2060, le nombre de personnes âgées en perte d’autonomie augmentera de 70 %.

Tandis que nous abordons cette ascension démographique, une très large majorité de Français expriment leur souhait de vieillir le plus longtemps possible chez eux. Dans les faits, le maintien à domicile est déjà une réalité puisqu’il concerne 90 % des plus de 75 ans. L’entrée en EHPAD intervenant de plus en plus tardivement, lorsque la perte d’autonomie est devenue trop lourde.

La France figure pourtant dans le peloton de tête des pays au plus fort taux d’institutionnalisation, et seulement 6 % du parc de logements est adapté au bien-vieillir. Les EHPAD sont par ailleurs faiblement intégrés avec les autres acteurs de la santé et du médico-social de leurs territoires.

L’aspiration des Français à vieillir chez eux le plus longtemps possible doit donc nous inciter à concevoir l’EHPAD de demain « hors les murs », comme une plateforme de services et de ressources s’inscrivant dans un « continuum du bien-vieillir » avec les autres acteurs du grand âge. Nous souscrivons donc à la proposition consistant à ne plus agréer d’EHPAD qui n’ait pas signé de convention avec les acteurs du sanitaire, du social et du médico-social de son territoire, et qui n’offre pas un bouquet de services largement accessibles, tant aux personnes âgées vivant en établissement qu’à celles demeurant à domicile.

Elle doit aussi nous conduire à amplifier notre action en faveur de l’adaptation de l’habitat au vieillissement. Cela doit passer par un vaste plan de rénovation des logements, encouragé par la simplification et l’augmentation du niveau des aides existantes, sur le modèle de ce qui existe déjà dans le domaine de la rénovation énergétique. C’est une nécessité pour réussir le virage domiciliaire et prévenir les risques de chute et d’accident domestique.

Les « résidences autonomie » constituent également une alternative à l’EHPAD qu’il convient de développer, tout comme l’accueil de jour ou l’hébergement temporaire. Ces solutions médianes entre l’EHPAD et le domicile, qui facilitent le maintien du lien avec les proches, mériteraient d’être encouragées.

Si nous ne souhaitons pas interdire les EHPAD privés à but lucratif, nous considérons que le statut commercial des établissements doit évoluer vers des formes d’organisation de l’économie sociale et solidaire. Sans être la panacée, la transformation des groupes privés gestionnaires d’EHPAD en sociétés à mission, créées par la loi Pacte en 2019, permettrait une vérification par un organisme tiers indépendant de l’exécution des objectifs sociaux et environnementaux fixées dans les statuts.

Bien-vieillir c’est aussi conserver des liens sociaux et familiaux essentiels au bien-être psychique, alors que près de 20% des personnes âgées de plus de 60 ans sont ainsi atteintes d’un trouble de santé mentale ou neurologique. D’autant plus que ces pathologies sont parfois responsables de la perte d’autonomie, et nécessitent une prise en charge médicale accrue.

Il est donc essentiel de mieux prévenir les situations d’isolement en renforçant la place et le rôle des proche dans la vie des EHPAD. C’est le sens des préconisations de la mission « flash » co-rapportée par Agnès FIRMIN LE BODO, avec Valérie SIX et Gisèle BIÉMOURET.

Les membres du groupe Agir ensemble partagent l’ensemble de leurs recommandations, notamment concernant la sanctuarisation du droit de visite des résidents et la revitalisation des conseils de vie sociale, lieux privilégiés d’expression de la voie des familles et des résidents. Nous considérons également qu’il est nécessaire de repenser les outils de repérage et de signalement de la maltraitance en prévoyant par exemple un affichage systématique des numéros d’alerte, ou la nomination d’un référent « qualité et évaluation » dans chaque établissement.

Enfin, nous estimons qu’il est nécessaire d’assurer, lorsque cela est possible, la continuité du suivi des résidents par leurs professionnels de santé habituels (infirmiers, dentistes, kinésithérapeutes…), comme c’est actuellement le cas pour les médecins traitants.

Concernant le contrôle des établissements, le scandale Orpéa a démontré les failles d’un pilotage assuré par deux autorités distinctes : agences régionales de sante (ARS) et conseils départementaux. Les problèmes de coordination entre ces deux acteurs, le manque de moyens d’investigation mis à leur disposition, ainsi que les zones grises qui entourent leurs compétences respectives nuisent bien souvent à l’efficacité des inspections. Les auditions ont par ailleurs permis de constater la rareté des contrôles de terrain : en 2019 seules 49 inspections ont été menées dans les 350 EHPAD du groupe Orpéa. Ce chiffre tombe à 10 visites en 2021. À cela s’ajoute le fait que les établissements sont bien souvent informés en amont de la date des inspections. Autant d’éléments qui fragilisent les contrôles sur place et facilitent les stratégies de contournement, remettant sérieusement en cause leur efficacité.

Pour pallier ces dysfonctionnements structurels, nous appelons de nos vœux la création d’un organisme indépendant, qui pourrait être rattaché à la Cour des comptes, chargé de réaliser inopinément les contrôles. Il n’est en effet plus acceptable que les établissements soient prévenus plusieurs semaines à l’avance des inspections. De même, il nous semble important que les missions de contrôle ne soient plus assurées par les autorités de tutelle qui sont aussi les financeurs des établissements.

Les auditions nous ont aussi permis de soulever le problème du pantouflage et de la porosité entre grands groupes privés et cadres supérieurs des autorités de santé. Pour éviter que des relations de connivence ne s’installent entre hauts fonctionnaires et dirigeants de cliniques ou EHPAD privés, nous appelons les autorités de tutelle à une plus grande vigilance du respect des règles éthiques et de déontologie auxquelles sont astreints les agents du service public.

Ces travaux s’inscrivent dans un corpus de rapports et de textes adoptés par notre majorité tout au long de cette législature, au premier rang desquels figure la création de la cinquième branche de la Sécurité sociale consacrée au soutien à l’autonomie. Il s’agit d’une réforme historique visant à reconnaitre la perte d’autonomie comme un nouveau risque pris en charge de manière universelle et solidaire par la Sécurité sociale. C’est une avancée décisive, qu’il faudra amplifier en dotant cette nouvelle branche des budgets à la hauteur de ses ambitions.

Au cours de la pandémie, les EHPAD ont bénéficié de mesures conjoncturelles inédites financées par l’Assurance maladie. Le Ségur de la santé et le plan France relance sont ensuite venus pérenniser des financements sans précédents en faveur des EHPAD. Pour les quatre années à venir, une enveloppe de 2,1 milliards d’euros a ainsi été débloquée pour moderniser les établissements. Nous regrettons toutefois que le déploiement de ces moyens significatifs ne se soit pas accompagné d’une réforme plus structurelle nécessaire et fortement attendue par les acteurs du secteur.

La crise des vocations et les pénuries d’effectifs qui frappent aujourd’hui certaines professions du grand âge comme les médecins coordonnateurs, menacent par ailleurs sérieusement notre capacité à prendre durablement en charge nos ainés alors que la dépendance ne cesse de s’accroitre.

Face à ces difficultés, le Gouvernement et notre majorité ont agi pour accroitre l’attractivité de métiers trop longtemps délaissés, insuffisamment rémunérés et sans véritables perspectives d’évolution. En complément des revalorisations salariales appliquées dans le cadre des accords du Ségur à hauteur de 3 milliards d’euros par an dans ce secteur, un plan d’action national en faveur de l’attractivité des métiers du grand âge 2020-2024 a été lancé en septembre 2020 sur la base des préconisations des rapports Libault et El Khomri. Nous saluons cette trajectoire, qui s’ajoute aux 20 000 postes de soignants supplémentaires financés depuis 2017. Elle devra faire l’objet d’un suivi rigoureux afin de s’assurer que les objectifs soient atteints.

Le sujet de la formation des personnels doit par ailleurs occuper une place centrale dans la stratégie de gestion des ressources humaines des EHPAD. Il apparait essentiel de renforcer les modules de formation initiale et continue, notamment en matière de bientraitance, mais aussi de prévention des risques professionnels dans le secteur du grand âge. De même, nous soutenons la proposition d’intégrer un volet médico-social obligatoire à la formation des directeurs d’établissements.

Nous sommes enfin favorables à l’instauration d’un ratio opposable de personnels soignants « au chevet » des personnes âgées, indicateur plus pertinent que le taux d’encadrement. Cette mesure, qui figurait déjà dans le rapport de nos collègues Monique IBORRA et Caroline FIAT en 2018, permettrait de garantir un niveau d’accompagnement minimal des résidents alors que le taux d’encadrement varie fortement selon les établissements et les territoires.

Cette contribution non-exhaustive des membres du groupe Agir ensemble, se fondant sur la base des rapports des quatre missions « flash » figurant supra, vise à tracer les grandes orientations qui devront, selon nous, guider l’action des pouvoirs publics pour répondre aux défis majeurs de l’évolution de la pyramide des âges dans les années à venir. C’est un défi sociétal considérable, qui suscite l’intérêt croissant du grand public comme en atteste la déflagration provoquée par la publication du livre-enquête Les Fossoyeurs de Victor Castanet.

Sans céder à l’EHPAD-bashing, il est clair que le modèle actuel des établissements d’hébergement pour personnes âgées dépendantes doit se réinventer. Nous croyons à la pluralité des solutions comme à la capacité des acteurs du secteur à évoluer vers une offre de services davantage centrée sur les besoins du résident et des familles. Pour faire des EHPAD des lieux de vie ouverts sur l’extérieur, mieux médicalisés et capables d’accompagner la transition vers une société de la longévité et du bien-vieillir, en établissement comme à domicile.

En ce sens, les membres du groupe Agir ensemble accueillent très favorablement les nouvelles mesures de renforcement des contrôles, de l’évaluation et de la transparence des EHPAD, annoncées par le Gouvernement concomitamment à la présentation de nos travaux. Elles reprennent certaines recommandations qui en sont issues, et ouvrent à la voie à une réforme structurelle du secteur du grand âge que nous appelons vivement de nos vœux pour la prochaine législature.

IV. Groupe UDI et IndÉpendants

Contribution du groupe UDI et Indépendants aux missions « flash » relatives aux EHPAD

Sans vouloir entrer dans la distinction entre EHPAD publics et EHPAD privés, force est de constater depuis plusieurs années, une réelle problématique concernant la prise en charge de la personne âgée.

Beaucoup de départements se sont mobilisés pour le maintien à domicile afin que l’EHPAD devienne de plus en plus une réponse pour la fin de vie. Il suffit pour s’en convaincre de constater l’âge moyen d’entrée dans un établissement qui est de 86 ans. L’espérance de vie n’est en moyenne que de trois ans dans un EHPAD.

Quand on parle d’EHPAD, on parle désormais de dépendance et de personnes en situation difficile classées notamment GIR 1 et GIR 2.

Par ailleurs, les EHPAD accueillent de plus en plus des personnes atteintes des troubles d’Alzheimer et maladies apparentées, ce qui les conduit à se doter de « cantous » (Centres d’Activités Naturelles Tirées d’Occupations Utiles), qui sont des petites unités qui peuvent prendre en charge ces personnes.

Ces postulats posés, il est clair que le fonctionnement d’un EHPAD nécessite la présence d’une équipe professionnalisée : un directeur, des agents de service hospitaliers (ASH), des aides-soignants (AS), des aides médico-psychologiques (AMP), des infirmiers, un médecin, des personnels administratifs, d’entretien et de cuisine.

Le problème crucial que rencontrent les EHPAD aujourd’hui, exception faite des EHPAD commerciaux, concerne le prix de journée qui avoisine souvent 1600€ à 2000€ par mois. Cette somme doit intégrer à la fois l’hébergement, les soins et la dépendance.

Il est clair aujourd’hui qu’un directeur d’établissement est confronté à la fixation d’un prix raisonnable, car il est face à des familles qui n’ont pas forcément les moyens de prendre en charge le reste à charge.

Il y a donc aujourd’hui une inadéquation entre le prix journée et le coût réel d’un EHPAD dont la masse salariale avoisine souvent un taux de 76 %.

Beaucoup de gestionnaires tentent de limiter les coûts de fonctionnement en réduisant le nombre d’intervenants. Le taux d’encadrement moyen de 0,5 et médian de 0,63 est particulièrement faible et ne participe pas de la qualité de l’accueil.

Manque de personnes, manque d’animateurs, manque de psychothérapeutes, d’ergothérapeutes, économies sur l’ensemble du fonctionnement génèrent les problématiques que nous rencontrons aujourd’hui dans les EHPAD : absentéismes, burn-out, difficultés à recruter, etc.

Se pose de manière cruciale la question du financement de la dépendance et par-là, des EHPAD.

Une première piste serait de revenir au système assurantiel. Toute personne devrait s’assurer tout au long de sa vie pour anticiper un besoin de dépendance une fois âgée.

Une autre hypothèse repose sur la cinquième branche qui conduirait à considérer la vieillesse comme une maladie et donc une prise en charge par l’assurance maladie.

Les quatre missions « flash » réalisées par les députés consécutivement au « scandale Orpea » ont incontestablement permis de faire toute la lumière sur les enjeux que recouvre notre modèle des EHPAD, ses difficultés et les besoins urgents d’évolution de celui-ci.

Nous ne passerons pas aujourd’hui à côté de la réalisation d’un grand audit national des EHPAD publics, privés et commerciaux et d’un débat de société sur la dépendance et de comment mieux la prendre en charge et la financer entre l’État, les départements, les résidents, les familles et le secteur de l’assurance.

Pierre MOREL-À-L’HUISSIER

V. Groupe LibertÉs et Territoires

Travaux de la commission

mercredi 2 février 2022

Audition de M. Philippe Charrier, président-directeur général du groupe Orpea, et de M. Jean-Christophe Romersi, directeur général France

La commission auditionne M. Philippe Charrier, président-directeur général du groupe Orpea, et M. Jean-Christophe Romersi, directeur général France ([57]).

Mme la présidente Fadila Khattabi. Comme nombre d’entre vous, j’ai pris connaissance la semaine dernière de l’ouvrage Les Fossoyeurs, issu de l’enquête que le journaliste Victor Castanet a menée au sein des établissements d’hébergement pour personnes âgées dépendantes (EHPAD) du groupe Orpea. À la lecture d’extraits parus dans la presse, j’ai ressenti de l’écœurement et, surtout, de l’indignation.

Je tiens à exprimer toute ma compassion à l’endroit des résidents de ces établissements privés qui auraient été confrontés à des situations intolérables de maltraitance. Je pense également à leurs familles et aux souffrances qu’elles ont dû endurer.

Au sein de cette commission, nous partageons tous l’objectif d’une prise en charge et d’un accompagnement dignes de nos aînés. Face à la gravité des faits relatés, nous avons un rôle essentiel à jouer pour établir la vérité et faire toute la lumière sur le fonctionnement de ces établissements. En tant que représentants de la nation, nous devons à nos citoyens clarté et transparence dans le suivi de cette affaire.

C’est pourquoi j’ai souhaité engager le plus rapidement possible un cycle d’auditions en recevant tout d’abord les responsables du groupe Orpea, que je remercie d’avoir répondu favorablement à notre invitation. Vous l’aurez compris : il s’agit d’objectiver les faits et, le cas échéant, de mettre à jour les mécanismes qui les ont rendus possibles. Ce cycle d’auditions se poursuivra la semaine prochaine, notamment pour entendre M. Victor Castanet, l’auteur de cet ouvrage.

Je l’ai dit hier dans l’hémicycle : il ne s’agit bien évidemment pas de jeter l’opprobre sur les établissements accueillant les personnes âgées et dépendantes, ni sur leurs personnels, tant s’en faut. La très grande majorité d’entre eux accomplit avec professionnalisme, dévouement et humanité un travail considérable, rendu plus difficile encore par la crise sanitaire.

Cependant, nous devons entendre les différents acteurs afin de comprendre comment de tels faits – s’ils sont établis – ont pu se produire et, surtout, comment empêcher qu’ils se reproduisent.

La ministre déléguée chargée de l’autonomie, Mme Brigitte Bourguignon, a reçu hier matin la direction d’Orpea et n’a obtenu, nous a-t-elle dit, que peu d’explications. J’espère que nos échanges seront plus fructueux.

Nous recevons donc M. Philippe Charrier, qui a été nommé directeur général du groupe Orpea ce dimanche en remplacement de M. Yves Le Masne, démis de ses fonctions après avoir dirigé le groupe pendant près de onze ans. M. Charrier occupait jusqu’à présent la seule présidence non exécutive du conseil d’administration du groupe. Il est accompagné de M. Jean-Christophe Romersi, directeur général France, et de plusieurs responsables, notamment la directrice médicale du groupe, le docteur Linda Benattar, son directeur des ressources humaines, M. Bertrand Desriaux et la directrice qualité, Mme Laure Frères.

Nous souhaitons vous entendre sur les faits évoqués dans cet ouvrage, le manque structurel de personnels pour prendre soin des résidents, le recours abusif aux contrats à durée déterminée (CDD), les pratiques de rationnement des protections et des repas, l’organisation de marges arrières auprès de fournisseurs, financées par de l’argent public, le défaut de suivi médical et des négligences graves qui font aussi l’objet de plaintes par des familles.

Par un communiqué en date du 24 janvier, Orpea a formellement contesté l’ensemble de ces accusations, considérées comme « mensongères, outrageantes et préjudiciables ». Toutefois, le groupe a annoncé hier avoir mandaté deux cabinets pour mener des missions d’évaluation et d’audit à propos des allégations publiées.

M. Philippe Charrier, président-directeur général du groupe Orpea. Je vous remercie de nous accueillir et de vos propos liminaires. Croyez bien que l’ensemble des collaborateurs d’Orpea qui, en France, prennent soin des résidents et des familles, le mieux possible, en donnant le meilleur d’eux-mêmes, ont été bouleversés et meurtris par les allégations contenues dans cet ouvrage. Je vais essayer de parler en leur nom. Nous sommes très heureux que la représentation nationale veuille nous entendre tant nous avions le sentiment d’être condamnés avant d’avoir été entendus, ce qui n’est ni démocratique ni républicain.

Nous recevons de nombreux retours très positifs de la part de nos résidents et de leurs familles à propos des services que nous proposons mais il va de soi qu’une certaine imperfection est inévitable et que celle-ci est inhérente à l’idée même de suivi de la dépendance : la perfection est un but que l’on n’atteint que très progressivement.

Aujourd’hui, nous comptons 1,2 million de personnes âgées de plus de 85 ans ; selon certaines projections, elles seront 5,8 millions en 2060. L’enjeu sociétal est donc considérable. J’ajoute que 1,1 million de personnes, dont beaucoup vivent en établissement, souffrent de maladies neurodégénératives. Sur les 700 000 personnes accueillies en EHPAD, 28 000 le sont au sein de nos établissements.

Il faut que vous le sachiez, des événements indésirables se produisent dans tous les EHPAD – la perfection est impossible dans ce domaine. Lorsqu’ils surviennent dans nos établissements, nous les suivons de très près. Nous les rapportons aux autorités de santé, nous menons des investigations et nous corrigeons. Je serais le premier à venir présenter des excuses si certains cas étaient avérés. Quoi qu’il en soit, ils sont toujours en très petit nombre par rapport au nombre de résidents.

Des aides-soignantes, des auxiliaires de vie, des infirmières accomplissent un travail extraordinaire au sein de nos établissements. Certaines ont parfois une heure et demie de transport pour venir travailler ! Vous connaissez la pression psychique qui s’exerce sur quiconque accompagne des personnes en fin de vie. Imaginez donc le choc que cela représente pour elles lorsqu’elles écoutent les différents médias ! Il en va de même pour les résidents.

Nous sommes particulièrement meurtris par cette notion de « système Orpea », qui court à quarante-deux reprises dans l’ouvrage que vous avez mentionné, et qui consisterait à optimiser les profits en rognant et en rationnant nos prestations. Je vous l’affirme : un tel système n’existe pas.

Le vrai système Orpea, c’est qu’à tous les niveaux, nous essayons de prendre soin des personnes qui nous sont confiées. Tout manquement, quel qu’en soit le motif, ne peut être toléré.

Le vrai système Orpea, ce sont des centaines de milliers de familles qui, depuis trente ans, nous font confiance pour prendre soin de leurs aînés devenus dépendants.

Le vrai système Orpea, ce sont les 26 000 collaborateurs, tous admirables, qui accompagnent en France des dizaines de milliers de résidents. Voilà le vrai système Orpea ! Notre activité est profondément humaine. Notre métier, ce sont des services rendus par des êtres humains à d’autres êtres humains.

Un tel métier s’exerce 24 heures sur 24, 7 jours par semaine et 365 jours par an. Il est admirable mais difficile – être confronté au vieillissement, à la dépendance, à la fin de vie, cela touche – et ceux qui l’exercent doivent être animés par les valeurs qui sont les nôtres : la bienveillance, le professionnalisme, l’humilité, la loyauté. Certes, les marges de progrès sont réelles, nous y travaillons, mais les faits sont tels que je vous les décris.

Je suis un peu intimidé de me retrouver face à la représentation nationale puisque j’ai pris mes fonctions il y a moins de trois jours ; en tant que président du conseil d’administration, je n’avais pas de rôle exécutif. Mais j’assumerai mes responsabilités au mieux. M’accompagnent M. Jean-Christophe Romersi, directeur général France, Mme Laure Frères, responsable de tous nos systèmes de qualité – là, oui, nous pouvons parler d’un véritable système ! – et Mme Linda Benattar, qui a consacré toute sa vie à nos aînés, dont l’expérience est immense et qui est notre responsable médical. Tous les quatre, nous essaierons de répondre au mieux à vos questions.

M. Jean-Christophe Romersi, directeur général France du groupe Orpea. Certains parmi vous me connaissent puisque nous avons eu l’occasion de nous rencontrer lors de sessions de travail avec le Syndicat national des établissements et résidences privés pour personnes âgées (SYNERPA). Avant tout, je souhaite vous dire pourquoi des milliers de personnes, moi-même, faisons ce métier : pour des raisons intimes, familiales, et par conviction.

Je ne suis pas un directeur général issu d’une grande école. Je suis entré dans le groupe Orpea il y a plus de quinze ans en tant que directeur-adjoint dans un établissement, puis je suis devenu directeur, directeur de coordination et directeur régional. J’ai d’abord observé l’ensemble de nos métiers auprès de nos résidents, à qui nous devons respect et humanité.

Nous sommes certes très choqués par ce livre mais il s’agit d’abord de comprendre l’émoi des familles, des résidents, des salariés et de l’ensemble de la population. Ce qui y est décrit ne fait pas l’objet d’un « système ». Certaines choses ont pu se produire mais elles relèvent de l’« humain », de l’erreur. Il n’y a aucune volonté manifeste, aucun système organisé qui aboutiraient à un fonctionnement déshumanisé. Cela serait aux antipodes de ce que nous prônons depuis des années.

Nous sommes confrontés à un enjeu sociétal et démographique inédit auquel toute la collectivité, les pouvoirs publics, politiques, les autorités de réglementation compétentes, les différents acteurs doivent se préparer. Il s’agit d’accompagner le vieillissement de la population, la grande dépendance, des charges de soins de plus en plus importantes avec l’allongement de la durée de la vie mais, aussi, d’individualiser le plus possible la prise en charge, d’améliorer la prévention afin de maintenir le plus possible les personnes à domicile, d’accroître le contrôle et la transparence. Dès 2008, avant même les recommandations de l’Agence nationale de l’évaluation et de la qualité des établissements et services sociaux et médico-sociaux (ANESM), nous avons été volontaires pour certifier nos établissements à partir de référentiels externes. Nous avons suivi les préconisations de l’ANESM et, dans le cadre du travail engagé avec la Haute Autorité de santé (HAS), nous appelons de nos vœux la plus grande transparence ainsi que l’application de recommandations homogènes pour l’ensemble du secteur.

C’est l’« humain » qui compte et c’est lui qui me fait me lever, chaque matin, depuis quinze ans. On parle de « bénéficiaires à domicile », de « résidents en EHPAD », de « patients », mais il est d’abord question d’êtres humains et notre travail consiste à accompagner le parcours de chacun.

Nous sommes profondément investis pour répondre à toutes les interrogations, dans la plus grande transparence.

Nous avons fait part il y a deux jours du nom des cabinets chargés de l’évaluation et de l’audit mais nous avons annoncé nos intentions bien plus tôt. Nous avons rencontré Mme la ministre déléguée et nous sommes prêts à ouvrir grand nos portes, à expliquer clairement nos modes de fonctionnement. Nous avons une direction qualité et une direction médicale depuis 2001 qui ne participent pas de la ligne des opérations, précisément afin de maintenir un avis extérieur. Nous avons apporté plusieurs éléments de réponse au ministère, que nous tenons à votre disposition, mais ce n’est qu’un début.

M. Thomas Mesnier, rapporteur général. Votre présence est précieuse après l’émoi qu’a suscité la publication des Fossoyeurs, livre qui ne doit pas pour autant jeter l’opprobre sur l’ensemble d’un secteur et sur des professionnels engagés chaque jour. Je pense à eux, tout comme à nos aînés qui sont en EHPAD.

Patrick Métais, ancien cadre dirigeant d’Orpea, médecin responsable de l’information médicale, confie à l’auteur, à propos de la stratégie financière du groupe que « durant toutes ces années, le groupe est parvenu à encaisser encore plus d’argent public via quatre biais différents. 1 : en dépassant le nombre de lits dans des conditions obscures ; 2 : en réduisant le nombre de postes de soignants et médecins, pourtant réglementaire ; 3 : en maximisant le coût de chaque patient pour l’assurance maladie et les mutuelles ; 4 : en instaurant des remises de fin d’année (RFA) sur l’ensemble des produits médicaux payés par l’argent public. »

Les témoignages recueillis dans l’ouvrage montrent que l’augmentation du nombre de lits et la diminution du nombre de soignants et de médecins conduisent mécaniquement à des situations dramatiques de maltraitance.

L’optimisation du coût de chaque patient auprès de l’assurance maladie et des mutuelles supposait une surévaluation de la gravité de l’état de santé du résident : « Parfois, les équipes avaient pour ordre de retoucher les dossiers de patients pour construire les factures les plus avantageuses possible ».

Enfin, s’agissant des remises de fin d’année, qui s’élevaient chaque fois à plusieurs millions d’euros, il me semble qu’il est interdit de réaliser des marges à partir d’argent public...

Autant de points sur lesquels il me semble important de vous entendre.

Mme Monique Iborra (LaREM). Les députés de la commission des affaires sociales se sont particulièrement investis pendant cette législature sur la politique du grand âge à travers de nombreux rapports, des propositions de loi, des analyses étayées par des déplacements dans les EHPAD, dont les vôtres. Quel que soit le groupe politique auquel nous appartenons, nous connaissons donc parfaitement le sujet.

Au-delà des enquêtes administratives prévues par le Gouvernement, nous devons éclairer nos concitoyens sur les dysfonctionnements importants qui sont dénoncés dans Les Fossoyeurs et qui, bien au-delà de l’écume médiatique, suscitent des inquiétudes.

Dans un rapport de 2018 cosigné avec ma collègue Caroline Fiat, nous avons indiqué, après vérification, que le taux d’encadrement, notamment, des infirmières et des aides-soignantes est moindre dans le secteur privé commercial que dans le secteur public. Quel est le taux d’encadrement par ces personnels dans les EHPAD de votre groupe, étant entendu que vous recevez des subventions publiques de l’État et des conseils départementaux pour assurer les soins et traiter la dépendance ?

Tous les EHPAD de votre groupe disposent-ils de médecins coordonnateurs et d’infirmières d’astreinte ou en poste de nuit ?

Qu’est-ce qui justifie un reste à charge de 7 000 euros mensuels dans certains de vos établissements alors que les budgets soins et dépendance sont donc assurés par de l’argent public ?

Enfin, pourquoi votre prédécesseur a-t-il été limogé d’une manière aussi hâtive, en contradiction avec vos déclarations visant à nier ce qui est reproché au groupe ?

M. Bernard Perrut (LR). Nous connaissons le travail de l’ensemble de vos personnels. Nous avons une pensée pour eux, comme pour tous les résidents, mais nous sommes bouleversés par les révélations de cet ouvrage, qui fait état d’un système de rationnement des soins d’hygiène, de la prise en charge médicale, voire des repas des résidents par souci de rentabilité, ce qui relève de la maltraitance. Notre devoir est de faire toute la lumière sur ces accusations.

Le limogeage de votre directeur général est-il un désaveu de ses méthodes de direction et la reconnaissance d’une forme de culpabilité ?

Selon Mme Camille Lamarche, ex-juriste à Orpea, « la politique mise en place au sein des RH est une politique systémique et réfléchie qui permet de faire des économies au détriment des conditions de travail des salariés ». Que répondez-vous à cette accusation ?

Le phénomène de la maltraitance n’étant malheureusement pas nouveau, qu’avez-vous entrepris pour y remédier ?

Quelles dispositions prenez-vous lorsqu’un dysfonctionnement est signalé ?

Que la maltraitance provienne d’actes individuels, de carences de l’organisation ou d’une pénurie de personnels, qu’avez-vous prévu pour améliorer la qualité des soins ? Des indicateurs de qualité de soins devraient-ils être rendus publics et strictement contrôlés pour chaque établissement – dès lors que de l’argent public permet d’assurer le fonctionnement d’un établissement, il me semble en effet que le contrôle s’impose ?

Considérez-vous que vos obligations et les contraintes de vos tutelles sont suffisantes ? Ne doivent-elles pas être renforcées dès lors que des situations comme celles décrites dans le livre existent sans que nul n’en soit alerté ?

La crise sanitaire a révélé l’ampleur du phénomène de la maltraitance. Qu’avez-vous entrepris, depuis, pour le prévenir ?

L’EHPAD Orpea « Les Bords de Seine », à Neuilly-sur-Seine, fait l’objet depuis 2020 d’une enquête préliminaire ouverte par le parquet de Nanterre. Selon l’Agence France-Presse, vous n’en avez pas connaissance. Comment cela est-il possible ?

M. Cyrille Isaac-Sibille (Dem). C’est avec une vive émotion que nous avons tous pris connaissance des accusations de maltraitance dont auraient été victimes des résidents de certains EHPAD appartenant au groupe Orpea.

Je tiens tout d’abord à rendre hommage aux personnels de la très grande majorité des établissements publics, associatifs, caritatifs et privés qui, chaque jour et avec beaucoup d’humanité, assistent nos personnes âgées.

Depuis la création d’EHPAD privés, il y a une vingtaine d’années, le groupe Orpea, qui possède aujourd’hui 350 établissements en France, est devenu rapidement leader de ce marché. Au sein de votre groupe, la recherche de la rentabilité, à travers un rationnement des soins d’hygiène, de la prise en charge médicale et des repas, semble primer au détriment de la qualité et du service rendu.

Mes questions porteront sur l’année 2019, afin que la crise sanitaire ne puisse être un prétexte pour ne pas y répondre.

Dans une publicité parue aujourd’hui dans la presse, vous assurez que, dès que vous avez connaissance d’un dysfonctionnement, vous prenez toutes les dispositions pour y remédier. Vous évoquez des enquêtes faisant état de taux de satisfaction de 95 % mais combien de récriminations avez-vous reçues de la part des résidents ou de leurs familles en 2019 ? Qui les a traitées ? Sont-elles systématiquement remontées à votre siège ? Comment y avez-vous répondu ?

En 2019, combien d’établissements avez-vous contrôlés – je ne parle pas des contrôles financiers, qui sont réguliers et excellents, mais des contrôles de qualité ?

Vous avez déclaré à la presse que votre groupe est humaniste. Quelles en sont les preuves ? Pourquoi, avec plus de 350 établissements, ne disposez-vous pas d’un service de contrôle qualité interne permettant d’évaluer et de quantifier votre humanisme ?

En 2019, combien d’établissements de votre groupe ont-ils été contrôlés par les agences régionales de santé (ARS) et les conseils départementaux ? Comment et pourquoi, malgré ces contrôles, de tels dysfonctionnements peuvent-ils être constatés ?

J’attends de vous des réponses précises.

M. Boris Vallaud (SOC). Si nos interlocuteurs s’expriment aujourd’hui sans avoir prêté serment, il n’en serait pas de même devant une commission d’enquête où ils pourraient être, demain, convoqués ; je les invite donc d’ores et déjà à formuler des réponses précises.

Nous saluons l’engagement des personnels soignants. Ce n’est pas, en l’occurrence, le dévouement de vos salariés qui est en cause mais le fonctionnement d’un groupe prospère, dont les dividendes versés aux actionnaires ont été multipliés par vingt depuis 2008, et qui rémunère si bien ses dirigeants que l’on se demande comment un groupe si prospère peut traiter si mal un certain nombre de résidents – à moins qu’une telle prospérité ne résulte pour partie d’une telle maltraitance ?

Je ne reviens pas sur les atteintes à la dignité humaine : toilettes et soins d’hygiène non effectués, prises en charge médicale défaillantes, repas rationnés.

Victor Castanet fait état de rétrocessions de fin d’année, de marges arrières, comme on dit dans la grande distribution, réalisées au détriment des finances publiques à travers les forfaits dépendance et les forfaits soins. Quelles sont vos relations avec les groupes Hartmann et Bastide ?

Quid des allégations concernant le sur-remplissage de lits occupés par rapport au nombre de lits accordés par les ARS à travers la transformation de chambres simples en chambres doubles ?

Quid de la gestion en flux tendu des personnels soignants vous permettant de réaliser des économies par rapport au tableau des effectifs autorisés par les ARS ?

Quid de la maximisation des coûts facturés à l’assurance maladie ?

Vous n’avez pas répondu à ces questions posées par l’auteur. Je vous remercie d’apporter ici des réponses précises.

M. Paul Christophe (Agir ens). Au nom de mon groupe, je tiens à exprimer notre indignation face à la gravité des faits rapportés et toute ma compassion aux résidents et aux familles concernés. Je tiens également à avoir un mot pour les personnels des EHPAD qui, chaque jour, effectuent un travail remarquable pour prendre soin, dignement, de nos aînés. Ils sont les victimes collatérales d’un scandale résultant d’un système qui les dépasse.

Les accusations qui pèsent sur votre groupe sont graves et il est bon que vous puissiez vous en expliquer devant la représentation nationale.

Même si ce sont des structures privées, les EHPAD gérés par votre groupe bénéficient d’importants financements publics de la part de l’État et des collectivités. Nous ne sommes pas un tribunal, des enquêtes sont en cours et elles permettront de faire la lumière sur les faits rapportés mais, en tant que législateurs, il est de notre devoir de comprendre le fonctionnement de vos structures et d’identifier les failles qui peuvent conduire à des situations de maltraitance.

Qu’en est-il du modèle économique des EHPAD que vous gérez ? Comment évaluez-vous leur rentabilité par rapport aux services rendus aux résidents ?

Quel est le montant des dividendes versés à vos actionnaires ces dernières années ?

Nous avons appris que votre prédécesseur avait vendu près de 5 500 actions de votre entreprise après avoir été informé de l’enquête en cours, ce qui nous laisse un goût amer. Le saviez-vous ? Quel regard portez-vous sur ce comportement, qui semble un aveu ?

Estimez-vous que les autorités compétentes contrôlent rigoureusement et régulièrement vos établissements ? Êtes-vous systématiquement prévenus des visites ou sont-elles inopinées ? Êtes-vous assujettis à un référentiel particulier au regard de ces contrôles ?

Nous attendons des réponses précises. Je vous remercie par avance de votre contribution.

M. Michel Zumkeller (UDI-I). Je partage bien des propos qui ont été tenus.

Je m’interroge sur le fait que votre prédécesseur ait été remercié : soit ce livre est diffamatoire et M. Le Masne doit être réintégré, soit le problème est bien réel.

Vous avez évoqué des imperfections, terme un peu léger compte tenu de la situation. Vous avez parlé d’un enjeu sociétal : nous sommes tous persuadés que l’attention portée à nos aînés en est un ; j’espère que vous ne le découvrez pas aujourd’hui. Une société comme la vôtre, qui investit dans ce secteur, doit en être convaincue, sinon, ce serait dramatique.

Vous avez également évoqué des recommandations homogènes, souci que nous partageons. Nous savons que les droits fondamentaux des résidents s’inscrivent dans un cadre juridique contraignant – code civil, code de l’action sociale et des familles, charte – et c’est très bien ainsi. Manifestement, un certain nombre de problèmes se sont posés au sein de votre groupe en la matière. La Défenseure des droits s’est penchée sur cette question et a publié en avril 2021 un rapport faisant état d’un certain nombre de recommandations. J’imagine qu’un groupe comme le vôtre a été partie prenante. Comment envisagez-vous donc une évolution des établissements ?

Êtes-vous prêts à vous engager en faveur de l’instauration d’un ratio minimal de personnels travaillant en EHPAD ? Il nous semble en effet particulièrement important que vous puissiez disposer d’un cadre sur lequel il serait impossible de transiger.

Êtes-vous favorable à la présence d’un médiateur extérieur que les résidents et les familles pourraient contacter en cas de problème, la transparence étant fondamentale dans ce domaine ?

M. François Ruffin (FI). « Nous étions rationnés : c’était trois couches par jour maximum et pas une de plus. Peu importe que le résident soit malade, qu’il ait une gastro, qu’il y ait une épidémie, personne ne voulait rien savoir. » C’est une aide-soignante du groupe Orpea qui s’exprime ainsi. Manifestement, les repas étaient aussi rationnés, de même que les soins – moins de soignants et plus de patients – et, au final, l’« humain » même. D’un côté, le rationnement, mais de l’autre, le gavage : dividendes et bénéfices chiffrés en centaines de millions, des marges pouvant aller jusqu’à 25 %.

Tout cela est aujourd’hui dévoilé et dénoncé par vos soignants, par d’anciens cadres et des familles. Nous attendions au moins des excuses et, même, une remise en cause. Or, il n’en est rien. Je n’entends que du déni, des propos sur de regrettables incidents et d’éventuelles erreurs. Comme dirait Michel Audiard, « Faut pas prendre les enfants du bon Dieu pour des canards sauvages » ! J’ai le sentiment que, lorsque vous parlez d’humanisme, de bienveillance et de valeurs – surtout boursières, en fait –, qui plus est avec des trémolos dans la voix, vous vous fichez de nous.

Vous vous planquez derrière vos salariés – admirables, j’en suis certain – et vous récusez l’idée d’un « système » qui existe pourtant bel et bien et dont on peut d’ailleurs se demander s’il n’est pas celui de toutes les entreprises privées : il vise à aller chercher l’argent là où il se trouve pour le distribuer à des actionnaires, vos donneurs d’ordre. Que vous vous refusiez, aujourd’hui, à toute remise en cause me semble aussi grave que la persistance d’un tel système au sein de votre groupe. Le monstre demeure bien froid.

Doit-on encore laisser les personnes âgées entre les mains des financiers ? Vous pratiquez les marges arrières, vous connaissez les pratiques de la grande distribution : nos anciens sont-ils donc des produits alimentaires dans un supermarché ? Doit-on tirer des profits sur leur fin de vie ?

Mme Jeanine Dubié (LT). Je partage l’indignation et l’écœurement de mes collègues face aux actes révoltants et aux décisions méprisantes que décrit Victor Castanet dans Les Fossoyeurs. Ancienne directrice d’EHPAD privé à but non lucratif, j’ai pris connaissance avec beaucoup d’émotion des faits dénoncés. Ils relèvent du pénal, et je laisserai la justice se prononcer. Avant toute chose, je souhaite saluer l’ensemble des professionnels du secteur, qui font un travail considérable au quotidien, auprès de nos aînés. Les personnes employées dans vos établissements, comme celles qui travaillent dans le secteur public et associatif, ne doivent pas pâtir de la publication de cet ouvrage, ni de la situation dénoncée.

Le salaire annuel de l’ancien directeur général s’élevait à 1,3 million d’euros. Vous le savez, monsieur Romersi, puisque, comme moi, vous avez été directeur d’EHPAD : ce salaire, ainsi que tous les salaires des cadres, du personnel de direction et des frais de siège, est prélevé intégralement sur la section « hébergement », dont les recettes sont quasi-exclusivement issues du prix de journée d’hébergement. Cela signifie qu’avec un prix journalier situé entre 180 et 380 euros, les résidents paient la rémunération du directeur général, à hauteur de 1,3 million d’euros. J’en suis outrée.

En cas de révocation, hormis pour une faute lourde – elle n’a pas été démontrée pour l’instant –, le contrat du directeur général prévoit une indemnité égale à vingt-quatre mois de rémunération, soit 2,6 millions d’euros. Monsieur Romersi, monsieur Charrier, pouvez-vous prendre l’engagement devant notre commission que cette indemnité de départ sera prélevée non sur les recettes d’hébergement qu’acquittent les résidents, mais sur vos actionnaires ?

Pour que les prix journaliers diminuent et atteignent un montant raisonnable, vous engagez-vous à baisser les salaires annuels de vos dirigeants ?

M. Pierre Dharréville (GDR). Monsieur le président-directeur général, je ne suis même pas surpris de vos propos. Vous êtes comme le lapin pris dans les phares : quand vous prenez l’air étonné, j’ai l’impression que nous sommes dans un film. L’autonomie et les EHPAD posent un problème structurel plus large, mais, en effet, vous n’êtes ici que le représentant d’un système, que personne ne peut méconnaître. Votre groupe, à but lucratif, vise à faire un maximum de profits – c’est le capitalisme. En tant que président du conseil d’administration, vous en étiez garant et, il faut le reconnaître, vous avez poussé la machine à fond. Il est un peu indécent de vous entendre parler au nom des salariés, et, en même temps, leur mettre la faute sur le dos, en prétendant que des erreurs humaines ont été commises, et que vous n’y êtes pour rien.

Le 26 décembre 2017, après avoir rencontré le personnel d’un établissement de votre groupe dans ma circonscription, j’ai déposé une question écrite, donc publique. Les femmes que j’avais rencontrées faisaient état de leur grande fatigue morale, du caractère insupportable de leurs conditions de travail et des conséquences des choix de gestion sur les résidents. Elles expliquaient que vous y faisiez des économies sur tout, notamment sur le personnel, précarisé et maltraité – la nuit, pour quatre-vingts résidents, seules deux personnes travaillaient, dont aucune infirmière ; une auxiliaire de vie devait faire le ménage dans trente-trois chambres, après avoir servi tous les petits déjeuners. Pour ce qui concerne les prestations, elles rapportaient des draps souillés simplement retournés, des repas qui « font honte », et, s’agissant du matériel, de couverts en plastique et d’un manque de lessive, sans parler des protections.

Ce qui est remonté, c’est une grande capacité à aller chercher les aides publiques, mais une faible diligence à les utiliser à ce pour quoi elles sont destinées. J’ai une grande considération envers tous les salariés, qui agissent au quotidien auprès des résidents, mais il est établi que vous faites commerce de l’autonomie, voire, pour le dire moins élégamment, de la maltraitance institutionnelle. Vous alimentez donc une machine financière, comme en témoignent les jeux d’actionnaires auxquels se livrent les dirigeants de votre entreprise.

Qu’est-ce qui ne figure pas dans le livre, et que nous ne savons pas encore ?

Comment avez-vous pu échapper si longtemps aux contrôles, aux règles et aux injonctions ? En tant qu’expert, vous pourrez peut-être nous aider à améliorer l’action publique.

Comment rendrez-vous des comptes, et même l’argent aux résidents et au personnel, par des mesures immédiates ?

Sachant que vous ne pourrez pas supprimer l’objectif prioritaire de juteux dividendes, comment voyez-vous l’avenir de votre entreprise et de votre secteur ?

Mme la présidente Fadila Khattabi. Monsieur le président-directeur général, après cette première salve de questions, claires et pertinentes, je vous donne la parole pour des éléments de réponse qui, je l’espère, seront tout aussi clairs et pertinents.

M. Philippe Charrier. Notre objectif est de vous servir et de répondre le mieux possible à vos questions. Dans un premier temps, je vous propose de laisser la parole à Jean-Christophe Romersi et à Laure Frères, pour décrire brièvement nos systèmes de qualité. J’ai noté de nombreuses questions sur ce sujet.

Mme la présidente Fadila Khattabi. Monsieur le président-directeur général, les questions ont été claires, et la représentation nationale attend des réponses claires. Si vous commencez à détailler un cahier des charges « qualité », elle aura le sentiment de ne pas avoir reçu de réponses.

M. Philippe Charrier. Je répondrai donc aux questions les unes après les autres.

Tout d’abord, le taux d’encadrement était de 0,65 pour un résident en 2019, de 0,67 en 2020 et de 0,70 en 2021 – pardonnez-moi, ce sont des hommes et des femmes dont il est question, mais les chiffres ne sont pas des entiers.

Je laisse Jean-Christophe Romersi s’exprimer pour répondre à la question portant sur les infirmières d’astreinte et les médecins coordonnateurs.

M. Jean-Christophe Romersi. Les questions sont très nombreuses. Il importe de répondre à toutes.

Concernant les ratios d’encadrement, je comprends vos questions et votre émotion, mais on ne peut éviter un échange technique sur les modalités d’organisation des établissements, telles que des rapports et la réglementation les préconisent.

Les EHPAD bénéficient en effet de financements publics, par les ARS et les conseils départementaux. Depuis 2017, des contrats pluriannuels d’objectifs et de moyens (CPOM), d’une durée de cinq ans, sont signés. Auparavant, des conventions tripartites reliaient l’établissement, l’ARS et le conseil départemental dans une contractualisation.

J’essaierai d’être le moins technique possible. Au travers du GMP, le groupe iso-ressources moyen pondéré, une formule de calcul...

Mme Jeanine Dubié. Vous voulez parler du PATHOS.

M. Jean-Christophe Romersi. Avant le référentiel PATHOS, outil utilisé pour évaluer les soins requis par les personnes âgées, il n’y avait que le GMP. Le PATHOS moyen pondéré (PMP) est intervenu plus récemment : le mélange de PATHOS et de GIR a donné lieu au groupe iso-ressources moyen pondéré soins (GMPS). Je serai très précis, madame la députée, mais donnez-moi l’opportunité de répondre.

Mme la présidente Fadila Khattabi. Écoutons la réponse de M. le directeur général : si nous estimons qu’elle n’est pas suffisante, nous reviendrons sur le sujet. Soyez très explicite – les questions ont été très claires.

M. Jean-Christophe Romersi. Elles l’ont été, et vous avez raison de dire qu’il faut que je puisse répondre de manière explicite. Je dois expliquer comment cela fonctionne. (Exclamations.)

Lors de la signature d’une convention tripartite avec l’ARS et le conseil départemental, des modalités de calcul de financement, concernant les soins comme la dépendance, conduisaient à deux enveloppes. L’ARS finançait 100 % des postes de soignants – médecins, infirmiers – et 70 % des postes d’aides-soignants, ainsi que les dispositifs médicaux ; le conseil départemental était chargé de financer une partie des dépenses liées à la dépendance, notamment 30 % des postes d’aides-soignants et d’auxiliaires de vie, ainsi que les protections contre l’incontinence.

Depuis la réforme de la tarification et la fin des conventions tripartites, un dialogue s’instaure entre l’ARS et le conseil départemental, pour définir les modalités de calcul du GMP : le conseil départemental et l’ARS doivent utiliser l’enveloppe dans une projection budgétaire de postes alloués. Historiquement, ce sont donc eux qui ont fixé nos effectifs, tant pour ce qui concerne les soins que la dépendance. Lorsqu’une convention tripartite est appliquée dans un établissement, nous recrutons les personnels et, chaque année, par des comptes d’emploi, nous répondons aux autorités compétentes de l’utilisation des crédits qui ont été alloués. Il y a un dialogue de gestion entre l’ARS et le conseil départemental sur l’utilisation de ces moyens.

Vous avez évoqué les postes de nuit. Avant les CPOM, le nombre de personnels de nuit était fixé par les conventions tripartites : une auxiliaire de vie ; une aide-soignante. En l’absence d’autre financement, il n’y avait pas d’infirmière diplômée d’État (IDE) de nuit. Leur présence, relativement nouvelle, a fait l’objet d’expérimentations, puis de crédits non reconductibles, en lien avec la médicalisation.

Dès que cela a été possible, nous avons écrit aux autorités de tutelle pour demander une aide-soignante de nuit supplémentaire, notamment pour les unités de vie protégées (UVP), où certaines personnes présentent des risques de déambulation nocturne. Les ratios de personnel ont beaucoup fluctué selon les conventions.

Les CPOM sont une notion plus récente. Ils n’ont pas encore été signés par tous les établissements car il y a beaucoup de retard dans les contractualisations au sein des conseils départementaux et des ARS. Ces contrats répondent à une logique différente, celle d’un état des prévisions de recettes et de dépenses et d’un état réalisé de recettes et de dépenses. Depuis les CPOM, l’ensemble du secteur a une plus grande latitude pour répartir ses moyens dans un établissement ou entre plusieurs établissements. Les ratios de personnel étaient, et sont, fixés avec les autorités. Nous les justifions chaque année, dans des comptes d’emploi.

Je veux à présent vous donner le nombre de visites et de contrôles inopinés que nous avons reçus – nous avions préparé ces chiffres. Ces actions ont été menées par la direction générale de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes, par la caisse d’assurance retraite et de santé au travail, par l’ARS ou le conseil départemental. Nous avons eu 94 visites et contrôles inopinés en 2016, 75 en 2017, 55 en 2018, 49 en 2019, 18 en 2020 – sans doute en lien avec la crise sanitaire –, et 10 en 2021. (Exclamations.)

Mme Jeanine Dubié. Ça veut dire que ça va mal !

Mme la présidente Fadila Khattabi. Laissons le directeur général achever son propos. Nous avons encore dix-neuf questions. Il y a beaucoup d’insatisfaction, car nous n’avons pas les réponses attendues, monsieur le directeur général. Je vous prie de terminer sur ce sujet.

M. Jean-Christophe Romersi. M. Charrier vous a répondu sur les ratios de personnel. Pour donner un ordre d’idées, dans un établissement de 100 lits, le personnel compte 67 personnes, dont la direction, deux ou trois personnes occupant un poste administratif, trois cuisiniers, une personne pour l’entretien et la maintenance ; le reste appartient au personnel soignant et de soins – médecin, médecin coordonnateur, infirmiers, aides-soignants, auxiliaires de vie, psychologue, ergothérapeutes, psychomotriciens.

Il n’y a pas de médecin coordonnateur dans tous nos établissements car nous ne parvenons pas toujours à en recruter. Des médecins coordonnateurs régionaux suivent plusieurs établissements et se rendent là où une difficulté est constatée, notamment l’absence ponctuelle d’un médecin. Il y a une pénurie de médecins en France. Elle touche l’ensemble du secteur, quels que soient les statuts.

Je n’ai jamais travaillé avec le docteur Patrick Métais, que vous citez.

Nous apporterons toutes les réponses à vos questions.

Concernant le nombre des lits, nous avons des objectifs d’autorisations de capacité dans les établissements, que nous respectons. Nous mettrons à disposition tous les taux d’occupation annuels, que je ne connais pas pour tous les établissements et toutes les années.

Dans les EHPAD, nous ne transformons pas les chambres individuelles en chambres doubles.

Quant aux soins d’hygiène qui seraient liés à un souci de rentabilité, sachez que le tarif d’hébergement est fixé indépendamment des financements de l’ARS ou du conseil départemental pour la prise en charge des soins et de la dépendance. Il n’y a pas de notion de rentabilité pour ces deux domaines. Cela a toujours été ma conviction : les montants liés au soin doivent servir aux soins ; ceux relatifs à la dépendance, à la dépendance. Je le répète, nous avons des échanges avec les ARS ainsi qu’avec les conseils départementaux au travers des comptes d’emploi.

Le livre nécessite naturellement une inspection de l’Inspection générale des affaires sociales (IGAS) et de l’Inspection générale des finances (IGF), ainsi que l’intervention de cabinets externes. Il nous faudra beaucoup de temps pour apporter l’ensemble des explications, en toute transparence.

Nous pouvons produire des courriels que nous avons adressés aux ARS pour leur signaler qu’elles s’étaient trompées dans leur mode de calcul des financements – l’erreur est humaine.

M. Boris Vallaud. Oui, c’est ça... mais répondez donc aux questions !

M. Jean-Christophe Romersi. J’essaie de répondre à vos questions, du mieux possible. Je le répète, nous avons ce dialogue de gestion. Nous avons rassemblé ces courriels dans un document à l’attention de la ministre déléguée, Mme Bourguignon. Nous le tenons à la disposition de toutes les autorités.

Concernant les signalements et les actes de maltraitance, il y a des lois pour cela. Des obligations réglementaires régissent tout événement indésirable ou grave – deux procédures ont été définies – et toute suspicion d’acte de maltraitance. En pareil cas, nous signalons l’événement ou la suspicion de maltraitance aux ARS et aux conseils départementaux. Il est de notre devoir et de notre responsabilité d’écarter temporairement le salarié, dans le cadre d’une mise à pied à titre conservatoire, le temps de comprendre les éléments.

Les signalements s’effectuent par le biais de formulaires de déclaration très précis, qui répondent à des réglementations. Tous les établissements disposent de ces procédures de signalement et d’une organisation « qualité ». Il y est écrit, spécifiquement et depuis toujours, que tout événement indésirable doit être immédiatement signalé à la plateforme d’appel ou par courriel, dans les quarante-huit heures, par l’envoi du formulaire réglementaire. Nous investiguons ensuite l’événement et en informons les autorités.

Nous avons toujours communiqué – je l’espère de tout mon cœur, car je ne suis malheureusement pas dans chaque établissement – en toute transparence. Nous avons toujours eu la volonté de déclarer tous les événements indésirables.

En 2016, nous avons déclaré 149 événements indésirables, dont 12 suspicions de maltraitance ; en 2017, 289 événements indésirables, dont 35 suspicions de maltraitance ; en 2018, 256 événements indésirables, dont 19 suspicions de maltraitance ; en 2019, 421 événements indésirables, dont 29 suspicions de maltraitance ; en 2020, 292 événements indésirables, dont 24 suspicions de maltraitance. Enfin, en 2021, 391 événements indésirables, dont 36 suspicions de maltraitance ont été déclarés.

Ces événements indésirables et suspicions de maltraitance sont déclarés avant toute investigation : nous tenons les autorités informées au fur et à mesure de la procédure.

Quant à savoir s’il faut renforcer les contrôles, cela ne nous pose aucun problème. C’est notre devoir de nous justifier. J’ai vécu de nombreux contrôles, ce qui est normal. Ils ne sont pas tous connus à l’avance, certains sont inopinés.

Vous avez demandé de quelle manière l’inspection était diligentée, par exemple après la déclaration d’un événement ou après l’intervention d’une famille. Lors d’un contrôle inopiné, les représentants de l’ARS ou du conseil départemental, ou les deux, conjointement, se rendent dans l’établissement avec une lettre de mission qui leur donne accès à l’ensemble des documents qu’ils souhaitent, et nous interrogent. Pour évoquer l’utilisation des crédits, ils peuvent consulter les dossiers de soin – avec un médecin – ou l’ensemble des dossiers administratifs et des éléments concernant le personnel – registre unique du personnel, bulletins de paie, éléments de paie –, sur la journée, les semaines, les mois, les années précédents, en dehors des échanges déjà prévus chaque année.

S’agissant des CDD, j’ai dirigé un établissement où, lors d’une inspection, on m’a reproché d’avoir conclu trente-huit CDD en un an pour une même personne. Vous le savez, puisque vous êtes des spécialistes, ces métiers sont en tension et il y a grand besoin de les rendre attractifs, de former les personnes qui les exercent et de renforcer l’accompagnement. Sur un tel marché, certaines personnes ne souhaitent plus signer de contrat à durée indéterminée (CDI) car elles veulent gérer leur planning – travailler quinze jours d’affilée, puis ne plus travailler –, cumuler parfois, malheureusement, plusieurs postes, être rémunérées avec une prime de précarité de 10 % ou travailler en intérim.

Ces trente-huit CDD à une même personne dans une année résultaient non de ma volonté de ne pas l’embaucher mais du souhait de l’employé de ne pas travailler en CDI. Ma volonté était de stabiliser l’équipe, de travailler avec des personnes qui connaissaient l’établissement et les résidents. Si notre collaboration devait passer par un CDD, trente-huit fois au cours de l’année, je le faisais, pour avoir du monde auprès des résidents.

La ministre déléguée et vous tous savez qu’il manque du personnel soignant en France, qu’il en manquera encore plus demain, et qu’il est difficile d’en recruter. Des unités entières d’hôpitaux sont fermées pour cette raison. Pensez-vous que notre manque de personnel soignant résulte d’une volonté ? Ce n’est pas le cas et cela ne l’a jamais été, quel que soit mon poste dans cette entreprise. Il faut considérer les réalités. Nous ne nions pas qu’il peut y avoir des dysfonctionnements. Mais nous ne comprenons pas que la situation soit décrite comme une volonté. Cela ne l’est pas : nous sommes confrontés aux mêmes difficultés que tout le monde.

Le département qualité, que dirige Laure Frères, ici présente, existe depuis vingt ans, comme la direction médicale, menée par Linda Benattar, qui a été créée dans le groupe il y a vingt-cinq ans. J’ai été formé par ces personnes à la bientraitance et à la prévention de la maltraitance. Chaque année, nous dispensons des centaines de milliers d’heures de formation dans nos établissements, sur un ensemble de thèmes.

Quant aux contrôles internes, je veux décrire notre organisation, et laisser Mme Frères présenter la démarche qualité. Dans un établissement, nous avons une direction, un médecin coordonnateur, une infirmière coordinatrice. Une direction régionale supervise plusieurs établissements, avec un médecin coordonnateur régional, une référente régionale qualité, une infirmière coordinatrice régionale, qui interviennent sur la partie soins ; des référents travaux à l’échelon régional, pour la sécurité des biens et des personnes ; et des référents restauration. Nous avons des procédures pour la prise en charge, l’accompagnement, la déclaration d’événements indésirables, la constitution des dossiers médicaux, des dossiers de soins ou des dossiers administratifs, et pour la restauration. Le docteur Benattar pourra notamment évoquer les procédures de prise en charge de la dénutrition, et l’ensemble des obligations. Je pourrais vous en parler longtemps.

Ces procédures font toutes l’objet de vérifications, au travers de grilles. Nous demandons aux directions d’établissement d’effectuer un autocontrôle semestriel. Les directions régionales, avec le médecin coordonnateur, doivent aussi effectuer un contrôle semestriel de l’ensemble des points de fonctionnement. Les référents régionaux qualité se rendent dans les établissements pour vérifier la démarche qualité, la démarche d’accompagnement et la formation des équipes. Les directions régionales et les médecins coordonnateurs régionaux se rendent à côté des médecins et des équipes soignantes, pour évoquer ces sujets. Nous pourrons également vous communiquer le nombre de passages des référents travaux et des référents restauration dans les établissements.

L’ensemble des visites, qu’elles soient externes ou internes, font l’objet de rapports et de plans d’action. Nous avons un logiciel « plan d’action qualité », où l’ensemble des préconisations, qu’elles soient internes ou externes, et l’ensemble des rapports de visites des autorités sont intégrés dans un plan d’action, et suivis scrupuleusement par les directions et les personnes qui accompagnent.

Nous tentons de faire au mieux : l’erreur est humaine, il peut y avoir des écarts et des écueils. Je ne cherche qu’à évoquer le sérieux avec lequel nous essayons de répondre à tous nos engagements, parce que nous avons conscience de notre mission d’accueil.

Si vous le permettez, je donne la parole à Laure Frères pour répondre à la question sur le nombre de contrôles qualité.

Mme la présidente Fadila Khattabi. Il me revient de distribuer la parole. Vous décrivez un plan « qualité », il n’en demeure pas moins que des dérives ont été constatées. C’est sur ces problèmes que nous souhaitons recevoir des réponses. La parole est à la représentation nationale.

M. le rapporteur général. Vous avez évoqué des points intéressants s’agissant de la qualité. Vous avez enfin reconnu que nous connaissions le secteur. Je vous en remercie car c’est dans cette salle que, chaque année, est examiné le projet de loi de financement de la sécurité sociale (PLFSS), que tous les crédits que vous avez décrits sont adoptés et que la cinquième branche de la sécurité sociale a été créée. Si besoin, nous pouvons engager un débat technique.

Je note que vous avez répondu, mais nous pourrions y revenir, aux questions portant sur le nombre de lits par rapport aux autorisations et sur le taux d’encadrement.

Je vous interroge à nouveau : le groupe Orpea a-t-il instauré des systèmes de remises permettant de réaliser des marges sur l’argent public, dont nous examinons, ici même, chaque année l’emploi, dans le cadre du PLFSS ?

Mme Annie Vidal. Les faits révélés dans le livre de Victor Castanet sont glaçants : maltraitance sur les personnes âgées et sur les professionnels – au nom de la commission des affaires sociales, je les assure de mon profond respect –, mépris envers les familles, inhibition des managers de proximité.

On y découvre également un système de pilotage par les hauts directeurs, totalement déconnecté de ce que doit être un EHPAD – un lieu de vie, où l’on soigne. Ce pilotage à distance est fondé sur un reporting continu des directeurs d’établissement, une tour de contrôle, avec trois logiciels de contrôle – GMASS, NOP et bible Achats – et trois hommes, comme il est écrit page 124 : « le boss », « le financier », « l’exécuteur ».

Nombre de résidents, gestion à flux tendu, profits nets, taux d’occupation : ces indicateurs, en particulier le taux d’occupation dynamique, à transmettre tous les jours, me font davantage penser à une usine de production qu’à un établissement visant à accompagner de manière bienveillante des personnes vulnérables. Vous fixez un taux d’occupation cible à 95 % minimum. Le logiciel GMASS permet de calculer les projections sur la masse salariale pour chaque mois. Sur un mois, un taux d’occupation à 92 %, sur une capacité de 90 lits, vous conduit à supprimer 1,5 poste d’infirmier sur les 5,5 prévus et 0,5 poste de médecin sur 1,5. Au total, vous supprimez deux postes sur sept soit 28 % de l’effectif.

Comment évaluez-vous l’incidence de ces suppressions sur vos plannings, sur les résidents et sur vos salariés ?

Ces postes sont financés par de l’argent public : comment les intégrez-vous dans vos comptes d’emploi ? Comment peuvent-ils être des variables d’ajustement mensuelles et systématiques ?

Cette optimisation permanente de la masse salariale n’est-elle pas contraire aux exigences des ARS et des conseils départementaux, et, surtout, aux bonnes pratiques de prise en charge des personnes âgées et à la qualité de vie au travail des professionnels ? Ne fait-elle pas le lit de la maltraitance institutionnelle et systémique ?

Mme Isabelle Valentin. L’ouvrage Les Fossoyeurs a révélé certains faits qui, s’ils étaient exacts, mettraient en lumière un cas très grave de maltraitance des personnes âgées dans nos EHPAD. Ces révélations ne sont pas les premières. Elles nous rappellent que le mal est plus profond et que le sujet de la prise en charge du vieillissement dans notre pays n’est pas traité avec tout le sérieux et la responsabilité qui nous incombent.

En mars 2018, le rapport d’information de la mission « flash » sur les EHPAD, menée par Mme Monique Iborra et Mme Caroline Fiat, avait abouti à un constat unanime : dans l’ensemble des EHPAD publics et privés, la prise en charge est insuffisante. La charge est de plus en plus lourde, avec des résidents de plus en plus dépendants. Les effectifs de personnels sont insuffisants, avec de grandes difficultés de recrutement et des métiers en tension. Trente et une propositions avaient été votées, à l’unanimité, toutes tendances politiques confondues.

C’était en 2018, nous avions tous l’espoir d’une loi sur le grand âge et l’autonomie. Aujourd’hui, en janvier 2022, entre l’iniquité du Ségur de la santé et une loi « grand âge et autonomie », définitivement enterrée, le Gouvernement a échoué. Rien n’a été fait : aucun plan d’action pour rendre leur dignité à nos aînés, à nos anciens, à nos familles, et donner une place au vieillissement dans notre société. Les personnels et les équipes font le maximum, avec les moyens qui leur sont alloués.

Je n’ai pas de questions à vous poser, monsieur Charrier, monsieur Romersi. (Protestations.)

En revanche, je m’adresse à nous tous. Quelle place donnons-nous vraiment au traitement du vieillissement dans notre société ? Qu’a fait la commission des affaires sociales ? Quel gouvernement aura le courage de prendre ce dossier à bras-le-corps ?

M. Cyrille Isaac-Sibille. Vous voulez parler de Xavier Bertrand ?

Mme la présidente Fadila Khattabi. Madame la députée, revenons au sujet : nous n’examinons pas un projet de loi ou un PLFSS ; nous auditionnons les responsables du groupe Orpea, à la suite des révélations du livre Les Fossoyeurs. Nous ne sommes pas là pour faire de la polémique, mais pour obtenir des réponses claires, au nom des Français, résidents et familles.

Mme Perrine Goulet. Les Fossoyeurs jette l’opprobre sur toute une partie de la profession. Nombre d’établissements, qu’ils soient publics, privés ou associatifs, remplissent très bien leur mission, et c’est heureux. La maltraitance n’est pas liée au statut de l’établissement mais de la vision de la direction, souvent bien éloignée du terrain.

Monsieur le président-directeur général, j’entends parfaitement vos arguments et votre défense face aux injonctions de mes collègues. Mais les faits suscitent des interrogations. Orpea est une entreprise cotée en Bourse. En 2019, son résultat net par action s’élevait à 3,60 euros, sa marge opérationnelle était de 14 % et sa rentabilité financière de 7 %. En 2020, la crise a eu pour conséquence de faire chuter le résultat net par action à 2,46 euros, la marge opérationnelle se stabilisant à 11 % tandis que la rentabilité financière atteignait tout de même 4 %.

Il ressort de ces chiffres que votre résultat net par action est trois à six fois supérieur à celui de votre concurrent direct. Loin de moi l’idée de donner un blanc-seing à d’autres structures à but lucratif du secteur, mais je m’interroge sur un tel écart entre des structures comparables. Manifestement, la politique menée jusqu’à présent a bénéficié à vos actionnaires, certainement au détriment de vos résidents. Vous avez donc mis un prix sur la dignité des personnes âgées. Le 8 février, vous présenterez vos résultats pour l’année 2021 ; je ne doute pas qu’ils seront excellents, mais à quel prix !

Comment allez-vous conjuguer les exigences de vos actionnaires et le bien-être de vos résidents ? Ces deux objectifs semblent, à la lumière de votre passé, incompatibles.

Mme Valérie Rabault. Ma première question rejoint celle de Mme Goulet : comment pouvez-vous obtenir un résultat six à sept fois supérieur à celui de vos concurrents alors que vous percevez les mêmes remboursements qu’eux de la part des ARS et de la sécurité sociale ? Où avez-vous fait des économies ? Répondez-nous !

Deuxièmement, confirmez-vous qu’il n’existe aucun système de marges arrières vous permettant de percevoir des remboursements de la part de vos fournisseurs, notamment de protections ? Là encore, je vous demande de ne pas tourner autour du pot : répondez par oui ou par non. Si un tel système existe, les chiffres avancés – plusieurs dizaines de millions d’euros – sont-ils exacts ?

Troisièmement, une indemnité de départ de 2,6 millions d’euros a-t-elle été ou sera-t-elle versée au directeur général remercié dimanche dernier ? Derechef, je vous demande de me répondre par oui ou par non. Si cette indemnité a été versée, est-ce à dire qu’elle a été payée par les résidents ?

M. Guillaume Chiche. J’ai d’abord une pensée pour les personnes âgées, leurs familles et les professionnels des EHPAD, qui ne cessent de nous alerter sur les situations de maltraitance imposées par le manque de moyens. Face à une telle situation, nous ne pouvons que ressentir de la colère, car ce manque de moyens est général ; le projet de loi relatif à la dépendance avait pour objet d’y remédier, mais il a été abandonné.

Monsieur Charrier, il y a une forme d’hypocrisie à affirmer qu’il n’y a pas de problèmes systémiques, ou structurels, tout en limogeant le directeur général.

Je ne doute pas que le groupe Orpea emploie des professionnels, mais je ne doute pas non plus – hélas ! – qu’il existe des manques, des abandons, des maltraitances. De fait, en tant qu’acteur de marché, vous cherchez à rendre rentable la prise en charge de personnes âgées dépendantes. Je souhaiterais donc que vous nous indiquiez vos objectifs de rentabilité, par résident ou par établissement. Il faut que vous nous apportiez une réponse claire sur ce point pour que nous sachions si, oui ou non, votre marge est liée à des maltraitances – on parle bien d’une question systémique.

M. Didier Martin. Placer un parent dans un EHPAD privé à but lucratif coûte cher, plus cher que de le placer dans un EHPAD public. D’après la presse de ce jour, le surcoût moyen est estimé à 860 euros ; il peut largement excéder ce montant dans vos établissements. Les familles sont en droit de savoir comment leur parent en bénéficie.

Permet-il de mieux traiter les résidents ? Vous avez évoqué le taux d’encadrement dans vos établissements : manifestement, il se rapproche de celui du public. Toutefois, cela ne justifie pas un tel surcoût.

Celui-ci permet-il de financer des équipements nouveaux, des investissements immobiliers de grande qualité ? J’attends vos réponses sur ce point.

Permet-il de financer des frais généraux dispendieux, tels que ceux que Victor Castanet rapporte dans son livre, pages 344 et 345 : séminaires dans des stations de sports d’hiver – Courchevel, Megève, Gstaad –, hôtels luxueux et restaurants prisés, aides financières à des personnalités politiques influentes, par exemple dans le département de l’Aisne, terre d’élection de M. Xavier Bertrand, où sept nouveaux EHPAD Orpea ont été créés au début des années 1990 ?

Permet-il, enfin, de rémunérer très confortablement, pour ne pas dire de façon disproportionnée, les cadres de direction, à l’instar de M. Le Masne, dont la rémunération, d’un montant de 1 350 000 euros par an, a été dévoilée par Le Canard enchaîné ?

Les familles des résidents veulent savoir à quoi vous employez les millions d’euros qu’elles vous versent chaque mois, parfois au prix de sacrifices.

M. Jean-Pierre Door. En tant qu’ancien médecin et responsable, en ma qualité d’élu local, de quelques EHPAD, je n’ai eu qu’à me louer des services des professionnels de santé et de l’administration de ces établissements, qu’ils appartiennent au secteur public ou privé. Je suis donc étonné, et même écœuré, par les faits relatés dans le livre qui est à l’origine de votre audition. Nous avons besoin, et rapidement, de vérité et de transparence, car tout cela déteint sur l’ensemble des EHPAD de France.

Y a-t-il des dérives financières entre vos établissements et les institutions sociales, en particulier l’assurance maladie ? Un trafic a-t-il donné lieu à des gains financiers ? L’IGAS et l’IGF vont enquêter, et l’on peut se demander si une commission d’enquête parlementaire ne devrait pas être créée, voire si une procédure pénale ne devrait pas être lancée.

Monsieur Martin, ne jetez pas ainsi l’opprobre sur des personnalités ; dans les années 1990, Xavier Bertrand était conseiller municipal de sa commune ! Où étiez-vous alors ?

Mme Perrine Goulet. Moi, j’étais encore à l’école !

Mme Pascale Fontenel-Personne. Vous tentez de nous démontrer que vos établissements sont soumis à un contrôle de la qualité probant. En théorie, peut-être ; en pratique, je ne suis pas du tout certaine que ce soit le cas.

Quelles mesures avez-vous prises ces derniers jours pour garantir aux résidents et à leurs familles que les faits relatés dans le livre de Victor Castanet ne se reproduiront plus ?

Monsieur Romersi, il est insupportable de vous entendre expliquer que la moindre qualité du service pourrait s’expliquer par le fait que certains personnels enchaînent jusqu’à trente-huit CDD. Moi qui ai travaillé dans ce secteur, je peux vous dire que peu de personnes refusent un CDI de 35 heures ! Parmi les personnes travaillant actuellement dans le groupe Orpea, combien sont en CDD ?

Mme Michèle Peyron. Je veux tout d’abord exprimer à mon tour ma compassion et ma solidarité aux résidents, à leurs familles, mais aussi à l’ensemble du personnel du groupe Orpea ainsi qu’à celui des autres établissements, privés ou publics, recevant des personnes âgées : nous leur devons de faire toute la lumière sur ces allégations.

Est-il arrivé que des résidences de votre groupe refusent d’embaucher du personnel sur des postes financés par la Caisse nationale de l’assurance maladie ou les conseils départementaux afin de faire des économies ? Arrive-t-il que des personnels ne soient pas remplacés et, si oui, pour quelles raisons ? Est-il arrivé que des établissements fonctionnent avec moins de personnel soignant que le nombre fixé par les autorités sanitaires ? Enfin, est-il exact que le groupe a une politique d’embauche discriminatoire ?

Mme Annie Chapelier. J’attendais des explications plutôt que les actes de contrition que nous avons entendus jusqu’à présent ; je suis particulièrement choquée. Vous l’aurez constaté, plusieurs d’entre nous ont exercé, en tant que membres du personnel de direction ou en tant que soignants, une activité au sein d’EHPAD, publics ou privés, et connaissent donc très bien ce secteur.

J’ai travaillé dans un établissement où, le matin, au petit déjeuner, on donnait aux résidents le choix entre beurre et confiture... On mesure, à la lecture du livre, la mesquinerie dont on peut faire montre lorsqu’on cherche à faire des économies dérisoires. En réalité, vous voulez le beurre et l’argent du beurre, et c’est bien là que le bât blesse.

Vous décrivez la pénurie de personnels et les difficultés de recrutement, mais là n’est pas la question de fond. Celle-ci est simple : comment peut-on parier sur la rentabilité de cette activité ? Comment peut-on introduire en bourse, comme vous l’avez fait en 2002, un établissement pour personnes âgées financé en partie par de l’argent public ? Que répondez-vous à ceux qui estiment, comme c’est mon cas, que ce modèle doit être remis en question ?

Monsieur Romersi, vous vous levez chaque jour, avez-vous dit, en pensant au bien-être de vos pensionnaires. Comment conciliez-vous cette pensée matinale avec le management de la journée ?

M. Philippe Charrier. Je commencerai par répondre aux questions d’ordre financier. Les chiffres cités par Mme Goulet vous donnent l’ordre de grandeur de la profitabilité d’Orpea. En 2020, le retour sur capitaux propres investis était de 5,01 %. En 2021, il sera probablement légèrement supérieur – nous ne disposons pas encore des chiffres –, car les effets de la crise de la covid se sont moins fait sentir que l’année précédente. La profitabilité de notre groupe se situe entre 5 % et, les très bonnes années, 7 %. Mais les risques sont considérables : au vu des allégations, le métier n’est manifestement pas sans risques pour les investisseurs. (Exclamations.)

Qu’en est-il des dividendes ? En 2018, un actionnaire a reçu 1,20 euro par action ; en 2019, il n’a rien perçu et, au titre de 2020, il a reçu 90 centimes.

Si le cours de notre action en bourse est beaucoup plus élevé que celui de l’action de groupes comparables, c’est parce que notre groupe est celui qui a la dimension internationale la plus importante, dans le domaine qui est le nôtre – et qui ne se limite pas aux EHPAD. Plus de la moitié de nos établissements et de nos collaborateurs se situent hors de France ; nous sommes présents dans vingt-trois pays, de l’Amérique latine jusqu’à la Chine. Notre croissance est très vigoureuse car la qualité de nos services est jugée suffisante. Pour ce qui est de notre activité EHPAD, nous possédons 230 établissements en France, soit 3 % de l’ensemble des établissements de ce type implantés sur le territoire. Cette activité n’est pas la composante majeure de nos résultats ; nous avons d’autres activités, notamment des cliniques, qui ont fait l’objet d’un rapport très favorable de la Cour des comptes : lisez-le !

Par ailleurs, les résidents qui arrivent dans nos EHPAD sont, il faut le dire, de plus en plus désorientés. Là est, selon moi, l’enjeu essentiel : les personnes sont accueillies dans les établissements à l’âge de 85 ou 86 ans et ont besoin de plus en plus de soins.

J’en viens aux RFA. Nos fournisseurs achètent, s’ils le souhaitent, des prestations de services. Je pense, par exemple, à la capacité de sortir des frontières françaises : grâce à nous, ils peuvent s’internationaliser, et c’est un atout majeur pour notre pays. En 2020, nous avons eu un peu de remises de fin d’année, mais uniquement pour l’aspect résidentiel. Pour ce qui est des prestations de soins remboursées par le public, ce sont des prestations de service.

Eu égard aux allégations contenues dans le livre, j’ai voulu savoir à quel niveau se situait le coût d’une couche – pardon : d’une protection jetable – pour les organismes qui nous financent. Eh bien, le prix facturé, en quelque sorte, aux autorités de santé est inférieur de 45 % au meilleur prix trouvé sur internet. Par ailleurs, on nous reproche de limiter le nombre de couches à trois par jour. Non ! À Neuilly, par exemple, il était de 4,6 en 2020 et de 5,4 en 2019. Bien évidemment, on ne les compte pas. On n’a jamais refusé une commande de protections. Il est certain que si un fournisseur est en rupture de stock ou si la commande arrive dans l’après-midi plutôt que le matin, il peut exister de petits différentiels.

Beaucoup de questions concernent M. Yves Le Masne. Je serai très direct. Pourquoi n’est-il plus notre directeur général ? Le conseil d’administration a estimé que le livre, que nous avons reçu très tardivement, contenait tellement de choses que nous avions l’obligation fiduciaire de tout contrôler. Les pratiques, nous les connaissons : je me rends dans des EHPAD tous les jours. Prendre soin de personnes dépendantes – non pas pour de l’argent, mais à titre caritatif –, c’est l’engagement de toute ma vie. Néanmoins, nous avons souhaité que des enquêtes indépendantes soient menées et recruté à cette fin deux cabinets, parmi les meilleurs au monde. Or vous connaissez les prérogatives d’un directeur général : c’est le patron. Son maintien n’était pas compatible avec ces deux enquêtes que nous voulons totalement indépendantes. Mais cela ne présage en rien d’une éventuelle responsabilité de M. Le Masne : nous attendons les rapports, qui engagent de grandes signatures, et dont je m’engage à vous présenter le contenu.

J’en viens à la question des rémunérations. Dans une entreprise internationale comme la nôtre, dont les actionnaires sont très souvent internationaux, la gouvernance comporte un comité de rémunération et de nomination qui a pour responsabilité de fixer la rémunération du directeur général. Celle-ci dépend d’objectifs très précis – lesquels ne sont pas uniquement financiers : je pense à la responsabilité sociale et environnementale (RSE) et à des objectifs de qualité –, mesurés avec le plus grand soin et vérifiés par nos commissaires aux comptes. M. Le Masne percevra-t-il 2,6 millions d’euros ? Le conseil d’administration a décidé d’attendre le résultat des enquêtes extérieures avant de se prononcer sur sa rémunération.

Mme la présidente Fadila Khattabi. Permettez-moi de vous interrompre, monsieur le président-directeur général. Si M. Le Masne a été limogé, il n’en demeure pas moins qu’il avait pour mission d’appliquer une feuille de route approuvée par le conseil d’administration, lequel compte plusieurs membres. Il ne suffit pas de couper une tête pour que les choses changent ! Répondez donc à nos questions, qui portent sur la stratégie mise en œuvre depuis des années.

M. Philippe Charrier. Le conseil d’administration m’a nommé pour que je fasse toute la lumière sur les allégations contenues dans le livre – et ce n’est pas une sinécure. Nous irons jusqu’au bout.

Madame la présidente, la mission du directeur général est très large, car la stratégie d’un groupe comme le nôtre, présent dans vingt-trois pays, de la Chine à l’Amérique latine, inclut certes les EHPAD, mais ne se limite pas à ce seul métier.

Mme Monique Iborra. Justement, vous avez trop de métiers !

M. Philippe Charrier. S’agissant des EHPAD, la seule donnée dont je dispose est le classement des Échos : nous ne sommes pas les derniers de la classe.

Quant aux masques, nous avons été les premiers en France à en fournir à nos résidents et à nos collaborateurs – et ce grâce à l’un de nos établissements, situé en Chine – alors que leur coût était à l’époque cinq à dix fois supérieur à ce qu’il est habituellement. C’est parce que nous avons dépensé cet argent pour assurer la protection de nos résidents et de nos collaborateurs que nos profits ont beaucoup baissé en 2020.

M. Jean-Christophe Romersi. Tout d’abord, je vous présente mes excuses si vous estimez que mes réponses ne sont pas suffisamment précises ; je m’efforce d’être le plus précis possible en vous expliquant notre mode de fonctionnement.

Madame Iborra, je ne remets évidemment pas en question vos compétences et votre parfaite connaissance de ces questions, mais vous m’avez interrogé sur les ratios d’encadrement...

Mme Monique Iborra. Puisque vous revenez sur le sujet, ma question portait, non pas sur le taux général d’encadrement – qui, du reste, avant 2017, était fixé par le ministère de la santé –, mais sur les infirmières et les aides-soignantes qui travaillent auprès des résidents. Or, sur ce point, vous n’avez pas répondu. Certes, vous avez des médecins coordonnateurs et des cadres régionaux : ce modèle ne vous est pas propre. Mais, au regard des établissements du secteur public notamment, les personnels qui travaillent auprès des résidents dans vos EHPAD sont en nombre insuffisant. Pourtant, avec les bénéfices que vous réalisez – dans certains établissements, le reste à charge atteint 7 000 euros –, vous pourriez recruter !

M. Jean-Christophe Romersi. Madame Iborra, dans nos établissements, le ratio d’aides-soignants et d’IDE doit se situer entre 0,46 et 0,50 équivalents temps plein par résident. Je ne remets pas en question les conclusions de votre rapport, mais nous arrivons au bout du système de convergence tarifaire, dont je me permets de dire un mot rapide.

Dans le cadre de ce système, le montant alloué à un établissement est fonction du GMP et du PMP. Or les établissements privés commerciaux recevaient 70 % du financement qui, selon cette formule, devait leur être alloué pour la prise en charge des personnels soignants, par exemple. Et, tout au long de la convention tripartite, une dotation cible devait arriver à l’échéance de cinq ans. D’ailleurs, les soignants qui sont descendus dans la rue il y a quelques années, notamment au moment de la mise en œuvre de la convergence tarifaire, étaient ceux du public et non ceux du privé, car les établissements privés commerciaux recevaient des dotations inférieures de 30 % en moyenne aux besoins. C’est un fait. Désolé, ces formules technocratiques qui permettent de transformer un besoin en financement ne viennent pas de nous. Je ne suis pas un financier : je m’occupe de l’accompagnement des personnes.

S’agissant de l’hébergement, vous avez indiqué que, dans certains de nos établissements, le montant du reste à charge pouvait atteindre 7 000 euros par mois mais, dans la majorité des établissements de notre groupe, il s’élève à 2 000 euros ou 2 100 euros par mois. J’ajoute que rien de ce qui relève de l’hébergement n’est financé par le public : c’est l’entreprise qui finance, sur ses propres deniers, l’achat du terrain, la construction du bâtiment, l’amortissement. Ces coûts, qui varient en fonction notamment du prix du foncier – lequel n’est pas le même à Paris et en région – sont logiquement intégrés dans le tarif de l’hébergement.

On a beaucoup parlé de l’établissement de Neuilly-sur-Seine. Dans cet établissement comme dans d’autres, nous utilisons, faute d’un financement suffisant de la prise en charge, le prix de l’hébergement pour financer des soins, et ce à hauteur de plusieurs centaines de milliers d’euros chaque année.

Je ne vais pas nier, madame Vidal, que nous avons un logiciel qui s’appelle GMASS. Il sert, effectivement, à assurer un pilotage et des remontées d’information sur les charges, comme dans toutes les entreprises. Est-ce que je trouve normal de sacrifier la prise en charge pour des raisons financières ? Non, et cela n’a jamais été dans mes convictions. Jamais je ne demanderai cela. J’ai 43 ans, et je suis dans cette entreprise depuis quinze ans ; je ne suis pas arrivé en tant que directeur général. Je sais pourquoi je fais ce métier.

NOP existe-t-il ? Bien sûr. Comme dans toutes les entreprises, il y a des charges variables et des charges fixes.

Si de l’argent public n’est pas utilisé au travers des comptes d’emploi, du dialogue de gestion avec les autorités, d’une affectation à du matériel, à des formations ou à une amélioration des conditions de travail des personnels – c’est un sujet important, sur lequel il y a beaucoup à faire et nous y travaillons, comme nous le faisons concernant les résidents, qui sont les premières personnes auxquelles nous devons être attentifs –, cet argent est refléché dans le cadre de discussions avec les autorités ou il va sur des comptes de compensation, dont vous connaissez parfaitement les mécanismes.

S’agissant de la maltraitance, j’ai essayé de vous répondre tout à l’heure. Toute suspicion en la matière doit faire, chez nous, l’objet d’un signalement puis d’une investigation réelle, sérieuse et profonde.

Quand j’ai parlé de trente-huit CDD, c’était simplement pour dire que j’ai accepté de signer ces contrats successifs parce que la personne en question connaissait l’établissement et les résidents et que je voulais qu’elle soit fixe, quel que soit son choix en matière de statut. Mais je vous assure que tous les salariés ne veulent pas des CDI. Vous m’avez interrogé sur le nombre de CDD en cours dans l’entreprise. Leur part est de 18 %. Cela signifie que 82 % de nos salariés sont en CDI.

Concernant les discriminations à l’embauche, jamais, au grand jamais, je n’en pratiquerai, à l’encontre de qui que ce soit. Ce sont les valeurs de notre entreprise. Nous travaillons avec beaucoup d’associations pour l’insertion de jeunes femmes, quelle que soit leur origine, y compris sociale, et nous menons beaucoup d’autres actions en faveur de l’insertion à travers notre fondation. Je ne citerai pas le nom des associations avec lesquelles nous travaillons car ce n’est pas l’objet de cette réunion et je ne veux pas, par respect pour toutes ces personnes, faire de lien.

Quant à la question portant sur la différence de 860 euros, en moyenne, entre le public et le privé, je pense y avoir répondu, notamment lorsque j’ai évoqué la construction des EHPAD.

Madame Chapelier, qui a dit avoir travaillé dans un établissement où l’on demandait aux résidents de choisir entre le beurre et la confiture, est partie. Elle n’a pas indiqué si c’était chez nous – je voulais lui poser la question.

Jamais je ne demanderai de choisir entre le beurre et la confiture.

M. Didier Martin. Chez vous, ce n’est ni l’un ni l’autre !

M. Jean-Christophe Romersi. Non, s’il vous plaît...

Il y a beaucoup de questions et un fort déchaînement médiatique et émotionnel, car c’est un sujet extrêmement sensible. Nous sommes venus pour vous apporter le plus de réponses possible, pour vous donner les premiers éléments, mais nous ne pouvons pas répondre à tout, même à l’occasion d’une audition de deux heures. Pardonnez-moi, mais je n’ai pas l’habitude de répondre à autant de questions à la volée.

Nous surveillons la dénutrition. Entre 45 % et 50 % des personnes âgées qui entrent dans un de nos établissements sont dénutries. Nous faisons un suivi systématique, reposant sur l’albuminémie, l’indice de masse corporelle et l’évolution du poids, grâce à des pesées mensuelles. Six mois après leur entrée chez nous, 70 % des résidents dénutris ont recouvré un état nutritionnel normal, et le taux est encore de 67 % au bout d’un an.

Vous nous reprochez des propos technocratiques. Mais nous tenons à votre disposition les éléments en matière de prise en charge et d’accompagnement – notre mission première.

Par ailleurs, mesdames et messieurs les parlementaires, si vous voulez venir dans nos établissements, faites-le ! Venez voir le travail qui est réalisé, prenez le temps de regarder ce que nous faisons réellement.

Je ne dis pas que ce qui figure dans le livre n’est jamais arrivé ou n’existe nulle part – ce sont des métiers humains, et on peut se tromper – mais je voudrais revenir sur l’idée d’un système dans lequel tout serait organisé uniquement dans un but lucratif, au détriment de l’humain. Si un tel système existait dans l’entreprise, dans ce que nous faisons au quotidien auprès des résidents, je ne serais pas resté à Orpea.

Il y aura, bien sûr, des enquêtes, des ouvertures. Toute la lumière sera faite, comme nous nous y sommes engagés.

M. Philippe Charrier. Mme Peyron a parlé de « révélations » faites par le livre. Je suggère d’utiliser le terme, plus précis, d’« allégations ».

Permettez-moi d’ajouter deux choses. D’abord, venez dans nos EHPAD, où vous voulez et quand vous voulez.

Ensuite, nous faisons des investigations, et vous aurez tous les éléments. Vous avez, avec Orpea, un leader mondial dans un métier. La France n’en a pas beaucoup... La rentabilité sur capitaux propres était de 5 % en 2020, les dettes s’élèvent à environ 7 milliards d’euros. Nous avons une responsabilité très importante. C’est de l’avenir de notre société qu’il est question.

J’évolue dans le monde de l’entreprise depuis très longtemps, et je suis cadre dirigeant depuis plus de vingt-cinq ans : je peux vous dire que les plus belles entreprises sont fragiles. Soyons donc très prudents. On peut détruire une entreprise sur la base d’allégations. J’ajoute que nous prenons soin de 70 000 résidents dans le monde entier.

Mme la présidente Fadila Khattabi. Je tiens à vous rassurer : nous ne sommes pas là pour détruire des entreprises – nous les avons plutôt soutenues face à la crise –, mais pour veiller sur nos aînés, qui doivent être bien accompagnés jusqu’à la fin de leur vie. C’est la dignité qui importe avant tout.

Mme Michèle de Vaucouleurs. Pour comprendre comment les faits qui sont reprochés aux établissements d’Orpea ont pu se produire, il me semble important de vous interroger sur la politique de recrutement de votre groupe.

J’ai constaté sur votre site officiel que plus de 700 offres d’emploi, pour des postes d’aides-soignants et d’infirmiers, étaient actuellement proposées. Mais près de 700 annonces ont été mises en ligne depuis le 28 janvier, il y a six jours.

Ce déploiement massif d’offres d’emploi correspond-il à votre fonctionnement normal en matière de recrutements ? Peut-on l’expliquer par un important turnover dans les établissements, et quels sont les chiffres dans ce domaine ? Sinon, faut-il interpréter la multiplication des offres d’emploi comme une réaction à la polémique actuelle ?

S’agissant des salariés recrutés, je souhaite que vous nous donniez davantage d’indications quant à votre politique salariale. Dans ce secteur où la relation humaine est si importante, quelles mesures appliquez-vous pour fidéliser votre personnel et assurer une continuité de fonctionnement dans vos établissements ?

J’espère que vos réponses éclaireront l’Assemblée nationale.

Mme Mireille Robert. La lecture du livre de Victor Castanet interroge, sinon scandalise, par la mise au jour de certaines pratiques. Nous verrons s’il s’agit ou non d’allégations... Les cas décrits sont, je tiens à le dire, parfaitement ignobles. Rien ne peut justifier, par exemple, qu’on laisse dégénérer des escarres. C’est une torture infligée à une personne fragile. Je ne connais pas de personnel soignant qui laisserait cela se faire sans être lui-même maltraité, soumis à des conditions de travail et à des pressions indignes. La responsabilité systémique de l’entreprise est évidente. Nous devons vous interroger sur le fonctionnement d’un groupe très prospère, grâce à de l’argent public – dont il revient aux députés de contrôler l’usage.

Depuis 2017, vous étiez le président non exécutif du conseil d’administration d’Orpea. Selon le règlement intérieur, son rôle est de diriger les orientations et la politique générale du groupe, notamment à travers l’adoption ou la modification du budget annuel et du plan d’affaires. Vous aviez voix prépondérante, ce qui marque votre importance. Sans avoir de rôle exécutif, vous décidiez. En tant que membre du conseil d’administration, vous devez également consacrer vos meilleurs efforts à promouvoir en toutes circonstances les valeurs et l’image de la société. Parmi les comités d’études qui peuvent vous aider figure celui chargé de la RSE et de l’innovation. Mais je me demande à quoi sert ce dernier à la lecture du livre.

On sait l’importance, dans les EHPAD, d’un personnel formé, compétent et dévoué. Compte tenu du turnover assez inquiétant mis en avant par Victor Castanet, avez-vous déclenché des enquêtes internes ?

Concernant les droits syndicaux, manifestement entravés, quelle est votre position ?

S’agissant des patients, est-il normal de ne pas avoir de stock suffisant de protections, d’en rationner l’usage, à l’encontre de toute prévention sanitaire, de manquer de matelas anti-escarres et enfin, malgré vos dires, d’avoir des taux de dénutrition affolants parmi vos résidents ?

M. Thierry Michels. Avant toute chose, je tiens à dire mon soutien entier aux résidents, à leurs proches et au personnel de terrain des établissements d’Orpea. J’ai une pensée particulière, en tant que député du Bas-Rhin, pour les trois établissements de mon département et, au-delà, pour tous nos aînés en France et pour les personnes qui s’engagent à leur service : tous sont choqués par les faits rapportés dans le cadre de l’enquête Les Fossoyeurs.

Ma première question concerne votre système qualité, à savoir le traitement des incidents « indésirables », dont M. Romersi a dit qu’il y en avait eu 391 en 2021. Ces incidents peuvent affecter d’une manière tragique la santé des patients. Je fais référence aux faits décrits à partir du chapitre VI, intitulé « Qui a tué Françoise Dorin ? » Comment la direction générale a-t-elle connaissance de ces incidents ? Quels sont votre plan d’action et votre suivi ?

Que faites-vous de l’allégation selon laquelle l’ancien directeur général délégué en charge de l’exploitation, M. Jean-Claude Brdenk, parti récemment, aurait balayé d’un revers de main, lors d’un comité exécutif, les indicateurs de qualité en matière de soins ? Êtes-vous prêts, dans l’esprit de transparence qui doit nous animer pour rassurer nos aînés et les familles, à rendre publics les documents correspondants ?

Que pouvez-vous nous dire des pratiques concernant les remises de fin d’année, décrites aux chapitres XV et XVI du livre ? Les protections jetables, comme les fournitures et prestations relatives à la dépendance, font l’objet de dotations de l’État et des conseils départementaux. Votre groupe négocierait des RFA très agressives, ayant pour conséquence une réduction de la qualité des produits au détriment du service apporté aux résidents, ce qui est une source de maltraitance mais aussi de profits supplémentaires. Monsieur Charrier, êtes-vous prêt à rendre publiques les informations qui permettraient de faire toute la transparence sur cette question et de tordre le cou à ce qui est reproché au groupe Orpea ?

Permettez-moi aussi, monsieur Romersi, de réagir à vos propos concernant les difficultés de recrutement que vous rencontrez au vu de la situation générale de l’emploi dans le secteur médico-social. On pourrait imaginer, compte tenu des résultats financiers excellents du groupe, que vous ayez une politique de recrutement attractive pour assurer le bien-être des résidents et la qualité de vie au travail.

M. Nicolas Turquois. La fin de vie nous préoccupe tous. Nous savons combien il est compliqué pour des enfants de placer leurs parents en EHPAD et que nous devons, en tant que pouvoirs publics, progresser sur ce sujet. Cela étant, j’avoue être outré par cette audition, par la qualité des réponses – ou leur absence – à certaines questions clairement posées.

J’ai entendu lors de vos interventions liminaires un discours creux au sujet des grands principes – « bienveillance », « loyauté », « primauté de l’humain »... Après la première série de questions, des arguments technico-administratifs et des chiffres nous ont été servis pour noyer le poisson.

À la suite de la deuxième série de questions, vous avez évoqué la facturation de prestations de services, ce qui correspond exactement aux pratiques des grandes surfaces que nous avons constatées en matière de marges arrières.

Vous avez parlé du risque de détruire de belles entreprises françaises : je suis le premier à être fier d’elles quand elles se caractérisent par leur excellence... mais ce n’est pas le terme qu’on imagine accoler au nom d’Orpea.

Il n’y a eu aucune excuse de votre part, seulement l’évocation d’« événements indésirables ». Comment peut-on débrancher un président-directeur général pour des « événements indésirables » ? Vous n’avez pas non plus parlé de la vente, par cette personne, de 5 000 actions, après l’annonce de la publication du livre, selon les révélations faites hier par Le Canard enchaîné.

Monsieur Charrier, comment pouvez-vous intervenir en regardant en permanence votre téléphone portable ? Comment pouvez-vous déclarer que votre rôle n’était pas de vous occuper du quotidien ? Un président est derrière les objectifs de long terme, la philosophie d’un groupe, il vérifie la cohérence entre les objectifs et ce qui est réalisé. Qu’avez-vous fait ? Si la qualité de l’accueil n’est pas au cœur de la philosophie du numéro 1 de la retraite, que faites-vous ?

Selon un article paru hier dans La Nouvelle République, dans mon département de la Vienne, une de vos résidentes est décédée après être tombée, en fauteuil roulant, dans un escalier non protégé. Sa fille s’était étonnée à plusieurs reprises de ses bleus et de ses lunettes cassées, sans avoir de réponse. Aujourd’hui, Le Journal de Saône-et-Loire indique que le directeur du seul établissement Orpea de ce département a été licencié quelques minutes après avoir reçu des journalistes.

Pouvez-vous commenter vos propres responsabilités au sein du groupe ?

Mme Charlotte Parmentier-Lecocq. Je voudrais également dire à quel point je suis outrée par la posture de MM. Charrier et Romersi qui, depuis deux heures, ne répondent pas à nos questions. Je salue la décision de la ministre déléguée d’avoir immédiatement lancé une enquête administrative et une enquête fiscale : force est de constater que nous n’aurons aucune réponse spontanée.

J’ai évidemment une pensée pour les résidents mais aussi pour les professionnels du grand âge. Tout cela jette l’opprobre sur l’ensemble d’entre eux, quel que soit leur statut, alors qu’une très grande majorité travaille auprès de nos aînés avec dévouement et bienveillance.

Comme l’a dit Mireille Robert, pour que ce type de pratiques – qui ne sont pas des actes isolés, comme vous le semblez le dire – aient cours, c’est qu’un système a été mis en place. Comment est-ce possible dans une entreprise telle que la vôtre ?

Une enquête réalisée par Mediapart en 2015 évoquait des pratiques d’espionnage des salariés, du chantage et des menaces. Le livre de Victor Castanet, Les Fossoyeurs, mentionne également la création d’un « syndicat maison », Arc-en-Ciel, poussé par la direction pour étouffer les organisations syndicales représentatives existantes, notamment FO, la CGT et la CFDT. Des fraudes aux élections professionnelles auraient eu lieu, de même que des négociations avec le « syndicat maison », pour étouffer les signalements et écarter les personnes qui dénonceraient le système. Mes questions sont très claires, mais je sais que vous n’y répondrez pas : ces méthodes sont-elles avérées ? Le conseil d’administration en avait-il connaissance ?

Comme Nicolas Turquois l’a souligné, il est tout à fait inadmissible que vous nous expliquiez que vous n’êtes pas certain de pouvoir nous répondre parce que le conseil d’administration ne s’occupe pas du quotidien. Ce sont des propos choquants : il est question de la manière dont sont traités, ou maltraités, vos résidents et vos personnels.

Mme Laëtitia Romeiro Dias. Beaucoup de questions précises ont été posées par mes collègues, dans l’intérêt des personnes âgées, des familles et des milliers de professionnels qui travaillent avec engagement et dévouement pour le bien-être de nos aînés – je leur adresse mes pensées.

J’espérais de votre part la transparence et l’humilité que vous devez aux contribuables français et aux familles. Honnêtement, quelle déception ! Nous assistons à une mascarade dans laquelle tantôt vous brandissez vos cahiers des charges et vos éléments de langage insipides, tantôt vous vous servez de vos collaborateurs comme bouclier. Et en plus, vous avez l’arrogance de nous expliquer le fonctionnement de la dépendance !

Les faits graves qui ont été dénoncés et votre comportement conduisent à s’interroger. Quand les familles vous versent entre 7 000 et 12 000 euros par mois, alors que la puissance publique vous a déjà payé une partie des soins, il me semble que vos résidents peuvent attendre des prestations d’excellence, voire un certain confort. À ce tarif, une prise en charge complète à domicile pourrait être organisée.

Compte tenu des profits astronomiques de votre groupe et des dénonciations effarantes dont vous faites l’objet – rationnement des couches, une atteinte à la dignité, dénutritions répétées, escarres négligées –, quelle est la plus-value de votre groupe dans l’accompagnement du grand âge ? A-t-il encore sa place auprès de nos personnes âgées ?

M. Jean-Louis Touraine. Vous avez indiqué, monsieur le président-directeur général, qu’Orpea est un groupe humaniste, dans lequel le profit importe moins que la qualité de l’accompagnement des résidents et la qualité de vie au travail du personnel. Le directeur général délégué en charge de l’exploitation et du développement a pourtant expliqué, avant de partir, qu’Orpea a un « marché » prévisible, se caractérisant par un nombre croissant de « clients » à accueillir dans les années à venir. Quant à votre prédécesseur, avec lequel vous travailliez depuis 2017, il n’a pas laissé une image d’humaniste – je ne parle pas de sa précipitation à vendre ses actions du groupe avant que leur cours ne s’effondre. Que prévoyez-vous donc de changer pour faire d’Orpea un groupe humaniste ?

Outre l’enquête de Victor Castanet, de nombreux témoignages existent, dont certains vont jusqu’à évoquer des maltraitances graves et des injections de produits létaux sans l’autorisation des malades ni l’information des proches. Vous contestez l’ensemble de ces propos. Tous ceux qui les ont tenus sont-ils donc des menteurs ?

M. Richard Ferrand, président de l’Assemblée nationale, et Mme Michèle Delaunay, ancienne ministre, disent l’un et l’autre que le concept même d’EHPAD privé à but lucratif est très discutable. Qu’en pensez-vous ?

M. Marc Delatte. À la clôture de la cotation, hier, l’action d’Orpea avait progressé de 3,35 %. On pourrait penser que tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes, monsieur le président-directeur général. À la lecture d’un journal satirique paraissant le mercredi, on pourrait aussi penser que le groupe a les moyens d’acheter des tas de biscottes et de protections pour les résidents de ses établissements.

Comment les pratiques managériales d’un système très lucratif – qui n’a pu être élaboré que sciemment – ont-elles conduit à des dérives affectant la dignité de personnes dépendantes ? Comment, au nom d’une performance toute financière, a-t-on pu nier l’objet du soin, la personne vulnérable – je cite un avis rendu en 2018 par le Comité consultatif national d’éthique pour les sciences de la vie et de la santé – mais aussi créer de la souffrance pour le personnel et les familles ?

Comme tous les parlementaires, j’ai visité les EHPAD de ma circonscription. J’y ai même travaillé bénévolement lors de la première vague du covid, aux côtés d’un personnel en souffrance que Brigitte Bourguignon a écouté, lors de ses déplacements, et qu’elle a soutenu. Nous avons créé une cinquième branche de la sécurité sociale et fait le Ségur de la santé afin d’apporter aux EHPAD une aide plus que substantielle.

Pouvez-vous affirmer que la nourriture et les protections n’ont jamais été rationnées dans certains de vos établissements ? Avez-vous élaboré, oui ou non, un système de rétrocessions et de marges arrières au niveau managérial ?

Le département de l’Aisne, dont je suis député, compte un nombre significatif de résidences d’Orpea. Comment ont-elles obtenu l’agrément à l’époque ? Ce sont des questions simples, issues du livre de Victor Castanet, auxquelles il est facile de répondre.

Mme Bénédicte Pételle. Les dysfonctionnements révélés dans ce livre font mal aux personnels des EHPAD et surtout aux familles et aux résidents. Sans céder à des généralités hâtives, je tiens à renouveler mon soutien à toutes les personnes, bénévoles et professionnels rencontrés dans ma circonscription, qui s’investissent avec humanité au service de nos aînés.

Les personnes que vous accueillez en EHPAD restent dix-huit mois en moyenne. La question de la fin de vie a donc une importance primordiale. Vous avez parlé d’une activité humaine, en disant que la bienveillance et l’humanité étaient vos valeurs. Pourtant, l’auteur des Fossoyeurs évoque une personne euthanasiée sans son contentement, ni celui de sa famille. Par ailleurs, plusieurs personnes sont décédées à cause de chocs septiques faisant suite à des escarres mal soignées, là aussi sans information des familles.

Profondément meurtrie, mais consciente de la complexité des situations, j’aimerais savoir quelles sont les orientations de votre entreprise concernant la place des familles, le rôle de la formation des soignants et non-soignants et la place des soins palliatifs pour accompagner avec humanité les personnes accueillies dans vos EHPAD jusqu’à leur dernier souffle.

Mme Marie Tamarelle-Verhaeghe. Je vous serais reconnaissante, messieurs, d’apporter des réponses claires et sobres, sans l’enrobage affectif auquel nous avons bien du mal à être sensibles. Vos propos confus ne nous rassurent pas quant aux accusations formulées par Victor Castanet et quant à votre volonté de transparence et de coopération.

À la suite de mes collègues, je tiens à souligner que les faits décrits, s’ils sont avérés, ne sont pas représentatifs de tous les EHPAD. Je peux en témoigner, moi aussi, s’agissant de ma circonscription.

Je souhaite vous interroger, comme Charlotte Parmentier-Lecocq, sur la situation des personnels d’Orpea. Pour pouvoir espérer que les résidents soient bien traités, encore faut-il que dans la société « humaniste » dont vous avez parlé, les salariés puissent être écoutés et représentés justement. Quelle représentation vous faites-vous de leurs droits ? Confirmez-vous les faits décrits à propos des salariés membres de la CGT, ou accompagnés d’un de ses représentants, et de l’indépendance syndicale d’Arc-en-Ciel ? Des moyens peuvent être mis à la disposition de l’ensemble des syndicats dans le cadre d’un accord ; le paiement de déplacements était-il octroyé seulement aux délégués du syndicat Arc-en-Ciel ?

Mme la présidente Fadila Khattabi. Je vous redonne la parole, messieurs Charrier et Romersi, pour des éléments de réponse que nous souhaitons les plus clairs possible.

M. Philippe Charrier. Monsieur Turquois, veuillez m’excuser de ne pas avoir dit d’emblée que j’utiliserais mon Smartphone comme tablette. Si vous me voyez pianoter, c’est que j’essaie de trouver une information pour répondre à vos questions. Il est assez difficile, de nos jours, de travailler sans le numérique... Je ne voudrais pas que vous imaginiez que j’étais en train d’envoyer des textos personnels au moment où vous me parliez.

Il a été dit que le cours en bourse a augmenté hier. Je pourrais répondre qu’il a baissé aujourd’hui – il n’est pas très affriolant.

Revenons à l’essentiel, notre métier, le soin pour nos résidents. Face à des allégations portant sur des cas particuliers, concernant des résidents et des familles, nous ne pouvons pas faire de commentaires publics, car cela touche à la vie privée. En revanche, nous avons des dossiers très précis qui seront évidemment communiqués dans le cadre des enquêtes diligentées par la ministre déléguée, laquelle aura tout loisir d’en tirer des conclusions. Nous avons examiné ces allégations très soigneusement. Chaque cas difficile est naturellement terrible pour les familles. Même s’il n’existait qu’un seul cas, ce serait horrible pour elles. Dès qu’on peut adapter, modifier, améliorer nos systèmes de soin, nous le faisons, bien sûr.

Si notre activité va grandissant, c’est pour une raison démographique très simple : de plus en plus de personnes atteignent l’âge de 85 ans, qui est l’âge moyen d’entrée en EHPAD. Cela entraîne naturellement un surcroît d’activité.

Vous avez dit que la situation était terrible pour les résidents. Je suis prêt à l’entendre, mais je voudrais partager avec vous une seule donnée, grâce à mon téléphone portable, qui concerne les entrées et les sorties, aujourd’hui. Ces allégations ont-elles entraîné une vague de départs de nos établissements ? Non, ce n’est pas le cas, il y a très peu de départs.

Mme Perrine Goulet. Il n’y a pas de places ailleurs !

M. Jean-Christophe Romersi. Une question portait sur la place des familles dans nos résidences. Vous connaissez les conseils de la vie sociale, qui se réunissent au moins trois fois par an, les commissions d’animation et les commissions de restauration, elles aussi importantes. Quand une personne entre chez nous, nous demandons la réalisation d’un bilan d’intégration à la fin du premier mois pour faire le point avec le résident et/ou la famille, sur la façon dont il s’adapte à la vie dans l’établissement. Un entretien a lieu avec la direction et, pour la partie médicale, avec le psychologue et le médecin coordonnateur.

Nous déclarons les événements indésirables aux autorités. Nous recevons aussi des courriers de réclamation, qui donnent lieu à des rendez-vous et à des retours aussi exhaustifs que possible.

Les situations décrites dans le livre, si elles sont avérées, sont inacceptables, évidemment. M. Charrier a invoqué le devoir de réserve, que nous devons respecter. Il y a également le secret médical. Nous ne pouvons pas nous exprimer sur certains dossiers, qui ne peuvent être examinés et analysés que par les personnes compétentes. Si les faits décrits dans le livre devaient être avérés, nous les reconnaîtrions et en discuterions en toute transparence ; car ils seraient inacceptables.

Toutes les familles en éprouvant le besoin peuvent solliciter un rendez-vous avec la direction de l’établissement. Ces entretiens sont mentionnés dans les dossiers administratifs.

Avant de passer la parole à M. Bertrand Desriaux, pour les questions de ressources humaines, je voudrais rappeler que nous avons versé en 2021 5,6 millions d’euros – soit 600 euros par salarié – dans le cadre de la prime exceptionnelle de pouvoir d’achat voulue par M. Macron. Outre les primes financées par l’État qui ont été versées aux salariés à l’issue de la première vague du covid, nous avons décidé d’attribuer, en fonction des mêmes critères – selon les départements, plus ou moins touchés –, des primes d’investissement, allant de 1 000 à 1 500 euros par personne – soit plus de 13 millions d’euros.

Après la première vague, nous avons mandaté un organisme indépendant pour mener une enquête auprès des familles et des résidents. Il s’agissait de connaître leur ressenti s’agissant des moyens humains et de communication déployés durant la crise. Nous avons également interrogé les salariés en juin 2020 pour savoir comment ils avaient vécu la crise sanitaire. Plusieurs enquêtes d’engagement ont été menées, par le cabinet Korn Ferry notamment ; l’une d’entre elles est en cours. Tout cela est très technique mais absolument nécessaire pour mesurer les choses d’une manière très précise – cela fait partie de nos obligations.

En ce qui concerne le nombre d’offres d’emploi publiées, les postes disponibles sont mis à jour régulièrement. Je ne crois pas que nous ayons augmenté le nombre de postes affichés sur notre site internet en lien avec la sortie du livre. Nous avons toujours des centaines de postes à pourvoir. Nous ferons, là aussi, toute la transparence : cela sera rendu public.

Je voudrais passer la parole à M. Bertand Desriaux pour les questions restantes.

Mme la présidente Fadila Khattabi. Je crois que nous allons en rester là. La représentation nationale, je vous le dis franchement, est déçue par la qualité de vos réponses – ou par leur absence. Je ne vous cache pas ma déception.

En revanche, je me réjouis de la double enquête de l’IGAS et de l’IGF lancée par la ministre : ses conclusions éclaireront sans nul doute la représentation nationale. Nous poursuivrons, par ailleurs, notre cycle d’auditions en entendant dès que possible Victor Castanet, l’ARS Île-de-France et les responsables du département des Hauts-de-Seine.

Je vous remercie.

mercredi 9 février 2022

1. Audition de Mme Amélie Verdier, directrice générale de l’agence régionale de santé Île-de-France

Dans le cadre des auditions sur la situation dans certains établissements du groupe Orpea, la commission auditionne Mme Amélie Verdier, directrice générale de l’agence régionale de santé Île-de-France ([58]).

Mme la présidente Fadila Khattabi. Nous poursuivons notre cycle d’auditions sur la situation dans certains établissements du groupe Orpea. La semaine dernière, la lecture de l’ouvrage Les Fossoyeurs, dont nous recevrons l’auteur cet après-midi même, a provoqué chez nous tous beaucoup d’émoi, d’écœurement, d’indignation, voire de colère.

J’ai immédiatement demandé aux dirigeants du groupe Orpea de venir s’expliquer devant notre commission. Mercredi dernier, à l’issue de cette audition de près de trois heures, notre émoi, notre écœurement et notre indignation n’avaient en rien diminué, bien au contraire : impréparation, voire désinvolture, tel est le sentiment donné par les réponses, dont la qualité, pour ne pas dire l’absence, nous a unanimement déçus.

Pour autant, il nous faut continuer d’entendre les différents acteurs sur les faits, très graves, dont il est question dans cet ouvrage, et qui suscitent, comme souvent en pareille occasion, de nombreuses réactions dont nous avons tous pu prendre connaissance ces derniers jours.

En effet, je ne doute pas que vous ayez tous été saisis de témoignages de familles, de résidents, de salariés des établissements mis en cause. Il va d’ailleurs de soi que je veillerai à ce que cette parole soit entendue au sein de notre commission et devant nos concitoyens.

Face à l’ampleur de ces questions, nous devons donc impérativement poursuivre notre travail d’investigation. Je réunirai d’ailleurs le bureau de notre commission dès 14 heures, cet après-midi, afin que nous décidions ensemble de la manière dont nos auditions doivent se poursuivre.

En tout état de cause, puisque l’enquête de Monsieur Castanet revient longuement sur les faits qui se seraient produits dans un établissement francilien, il nous appartient d’entendre les dirigeants de l’agence régionale de santé compétente. Je remercie donc Madame Amélie Verdier d’avoir rapidement répondu à notre invitation pour nous éclairer sur les règles, les procédures et les contrôles qui s’appliquent à ces établissements et à ces situations.

Madame la directrice générale, je vais maintenant vous donner la parole pour une durée de dix à quinze minutes. Les orateurs de groupe interviendront ensuite, avant les questions des députés.

Mme Amélie Verdier, directrice générale de l’agence régionale de santé Île-de-France. Merci, madame la présidente, mesdames et messieurs les députés. Je tenais tout d’abord à exprimer la très vive émotion que j’ai ressentie moi aussi à la lecture du livre de Victor Castanet, Les Fossoyeurs. Cette émotion est aussi celle de l’ensemble des agents de l’agence régionale de santé Ile-de-France et notamment de ceux dont le métier est, au quotidien, de définir le cadre de la prise en charge des personnes âgées dépendantes et de s’assurer des solutions les meilleures possible à apporter à ces personnes et à leurs besoins.

Les pratiques décrites dans cet ouvrage relèvent bien sûr de la maltraitance, voire, pour citer l’auteur, d’un système organisé tant pour les résidents que pour les personnels, et de cas de fraude grave, sur lesquels toute la lumière devra être faite. Comme l’a annoncé madame la ministre Brigitte Bourguignon, une inspection confiée à l’Inspection générale des affaires sociales (IGAS) et à l’Inspection générale des finances (IGF) est en cours. Toutes les ARS, y compris la mienne, y contribueront. L’un des objectifs aujourd’hui est de vous faire partager ce que l’on peut voir et comprendre d’une ARS et ce que nous avons appris dans ce livre, qui devra être précisé.

Ce livre interroge bien sûr le système actuel de supervision, de contrôle et d’inspection. Je reviendrai sur cette définition, puisque la manière dont une agence régionale de santé contrôle les établissements d’hébergement pour personnes âgées dépendantes (EHPAD) ne se limite pas aux inspections. L’ARS est un acteur essentiel de ce système de supervision, mais elle n’est pas le seul. Elle agit aux côtés des conseils départementaux, et souvent de manière partenariale avec eux.

J’ai souhaité structurer ce propos liminaire en quatre étapes, en respectant le temps qui m’est imparti. Je présenterai d’abord succinctement, mais précisément, la situation des EHPAD sur le territoire francilien, avec un focus sur ceux qui appartiennent au groupe Orpea. Je décrirai nos actions comme autorité de tutelle des EHPAD et notamment ce qui a été réalisé spécifiquement sur l’EHPAD des Bords de Seine avant la parution de ce livre. Je présenterai un premier bilan des mesures prises à la suite de cette parution, puis je conclurai par quelques perspectives d’amélioration.

Premièrement, pour donner quelques ordres de grandeur, les personnes âgées dépendantes peuvent être prises en charge en Ile-de-France dans le cadre de 63 000 places dans 707 établissements. Sur ce total, 340 sont à but lucratif ; ils représentent 45 % des places.

Le groupe Orpea quant à lui compte 58 EHPAD autorisés, dont un en travaux, pour 5 100 résidents, soit de l’ordre de 8 % des places. Ce groupe est présent dans tous les départements franciliens, à hauteur de quatre à onze établissements par département. Il est particulièrement présent dans les Hauts-de-Seine et dans le Val-d’Oise. Au titre de la dotation « soins », de manière consolidée en 2021, le groupe a reçu 102 millions d’euros de l’Assurance maladie, versés par l’Agence régionale de santé, 95 millions au titre des financements « classiques » et 7 millions au titre de la crise Covid, dont un peu moins de 4,5 millions de compensations au titre des pertes de recettes d’hébergement, en application des règles définies au niveau national. La gravité des patients accueillis dans ces établissements est comparable à ce que l’on constate au niveau régional. En termes de structuration de l’offre francilienne, la moitié des places totales en Ile-de-France, soit 32 000, sont habilitées à l’aide sociale. Sur ce chiffre de 32 000 places, 2 160 sont prises en charge par des EHPAD privés à but lucratif, dont 248 pour Orpea et aucune pour l’EHPAD Bords de Seine qui est l’objet du livre.

Je passe rapidement sur le système d’autorisation, que votre commission connaît certainement. Je pourrai y revenir dans les réponses. Pour l’essentiel, ces autorisations ont été délivrées avant 2002, et donc avant le changement de méthode. Les contrats pluriannuels d’objectifs et de moyens (CPOM) ont été initiés ; ils ne sont pas tous signés. En Ile-de-France, on compte un CPOM par département. Concernant Orpea, cinq CPOM sur huit sont signés, dont un CPOM pour les Hauts-de-Seine, incluant l’EHPAD de Neuilly. La négociation des nouveaux CPOM et la renégociation des actuels sont prévues dans la période à venir. Comme vous le savez, un certain retard a été pris lors de la crise sanitaire, assumé comme tel compte tenu des urgences qui étaient les nôtres dans cette période et du fait qu’il faut prendre le temps de bien négocier ces CPOM. Cela explique qu’ils ne soient pas tous signés à ce jour.

Le taux d’encadrement moyen d’Orpea est similaire aux taux régionaux et proche des taux nationaux : 62 équivalents temps plein (ETP) pour 100 patients pour ce qui est du taux d’encadrement global, 48 ETP pour 100 patients pour ce qui est du taux d’encadrement paramédical et agents de service hospitalier (ASH). Nous sommes donc dans les moyennes constatées au niveau national. Si nous nous intéressons de manière ciblée à ce qui distingue les établissements Orpea, les indicateurs de ressources humaines ressortent, avec un taux d’absentéisme et surtout de vacance de postes clairement plus élevé dans ces établissements que dans les médianes régionales. Le taux de vacance de poste atteint 7,3 % chez Orpea, contre 1,6 % en moyenne régionale. L’absentéisme est un peu plus élevé que la moyenne, à 15 %, contre 12,5 % en moyenne régionale. J’insiste sur le fait que l’absentéisme est un phénomène transversal, inter-structures et quel que soit le statut. Je n’aime guère ce terme, qui ne fait pas apparaître le motif de l’absence, mais l’on constate en tout état de cause un peu plus d’absentéisme et beaucoup plus de vacances de poste.

Je reviens sur les signalements et réclamations que nous avons enregistrés sur Orpea. Pour mémoire, nous sommes attentifs à deux types de signaux : les réclamations qui viennent des familles ou des hébergés et les signalements effectués par les établissements ou par les professionnels. Nous les encourageons d’ailleurs à le faire, puisque leur analyse est une manière de progresser dans la qualité des prises en charge.

En 2021, l’ARS a reçu 575 signalements des établissements dans le champ des EHPAD et des personnes âgées, soit un peu moins de 40 % des signalements que nous recevons. Tous ne concernent pas des faits de maltraitance : ils sont de multiples natures, y compris des conflits entre résidents, des vols et des sinistres. L’ARS encourage la déclaration de ces signalements et vérifie systématiquement la manière dont les établissements analysent les événements et en tirent des enseignements pour l’amélioration des prises en charge.

Toujours en 2021, nous avons reçu 290 réclamations émanant des personnes hébergées ou de leurs familles, soit à peu près 17 % en Ile-de-France du total des réclamations reçues, qui peuvent porter sur la totalité de l’offre sanitaire et médico-sociale. Je précise d’emblée que chaque réclamation adressée à l’ARS donne bien sûr lieu à une analyse et à une réponse écrite. Cette analyse est toujours produite en sollicitation de la structure, mais est réalisée de manière indépendante. Vous y avez fait allusion, madame la présidente, dans votre propos liminaire : nous sommes dans une période où beaucoup de réclamations remontent, certaines anonymes, ce qui rend la réponse difficile, mais qui sont tout de même analysées. D’autres sont très précises. J’y reviendrai. Elles méritent une analyse toujours circonstanciée et nécessitent une réponse individuelle, mais aussi une approche globale sur le faisceau d’indices qu’elles peuvent constituer sur des défauts de prise en charge.

S’agissant d’Orpea et depuis fin novembre 2020, date de mise en place d’un dispositif régionalisé de suivi, nous avons reçu 92 déclarations d’événements indésirables de la part des établissements, dix d’usagers et deux signalements transmis par des professionnels à titre privé. Je pourrai revenir, si vous le souhaitez, sur le détail des motifs : situations conflictuelles, maltraitance, problèmes de sécurité – assez nombreux – défaillances techniques et problèmes de ressources humaines, qui sont assez prégnants. Sur plus long terme, nous nous sommes également intéressés au taux de réclamation moyen par EHPAD. Nous avons relevé en moyenne, en Ile-de-France, 2,7 réclamations par établissement sur cinq ans. Il s’agit bien là des réclamations émanant des familles ou des hébergés. Le chiffre sur les EHPAD d’Orpea est très proche, à hauteur de 2,5 réclamations. Nous avons donc une moyenne, et l’on sait à quel point la moyenne peut être un chiffre sec, qui ne dit rien de la réalité des situations, et nous avons des cas. Nous en avons plus, ou nettement plus et il s’agit bien sûr de l’un des éléments qui président au choix de déclencher des inspections.

Seize inspections ont été réalisées dans quatorze des 57 EHPAD Orpea en Ile-de-France depuis 2011. Ces visites ont pu donner lieu à des recommandations, dont la mise en œuvre est facultative, et à des prescriptions, dont la réalisation est obligatoire et suivie par l’agence. Aucune de ces inspections n’a conduit l’agence à prononcer des injonctions, dont l’application fait ensuite l’objet d’une vérification lors d’une inspection supplémentaire, et, si elle n’est pas suivie d’effet, peut conduire à une mise sous administration provisoire ou à une mesure plus stricte.

J’en viens maintenant, dans un deuxième temps, à l’EHPAD des Bords de Seine. Je rappellerai d’abord dans quelle perspective globale l’ARS exerce son rôle de tutelle. L’ARS doit conseiller et appuyer méthodologiquement les établissements. Cela se fait dans le cadre du dialogue de gestion, comme cela a beaucoup été le cas pendant la crise du Covid sur les règles d’hygiène, la pédagogie à apporter sur la vaccination, etc. Je n’y reviens pas, mais le rôle des équipes est d’abord celui-là. Cette démarche est d’abord orientée vers l’accompagnement, en vue de la sécurisation et de l’amélioration du service rendu, bien sûr. Elle peut in fine, quand il y a lieu, aller vers la sanction ou la répression des opérateurs. Je redis à quel point cet ouvrage a été un choc : il met en évidence l’écart entre ce que l’agence essaie de faire et les pratiques constatées.

L’EHPAD des Bords de Seine est concerné par un CPOM signé entre l’ARS, le conseil départemental et Orpea fin 2017. Cet EHPAD est donc inclus dans un CPOM qui couvre la période 2018-2022. Il contractualise des objectifs stratégiques déclinés en objectifs opérationnels. Je n’insiste pas ; je pourrai y revenir lors des questions. J’ai été frappée en le reprenant de constater qu’il était déjà prévu des axes de qualité spécifiques sur la nécessité de réduire l’absentéisme, la vigilance sur le turn-over, la nécessité d’augmenter les projets de vie individualisés et de développer des partenariats avec l’extérieur dans le cadre de la politique générale, que vous connaissez, d’ouverture de nos EHPAD. Je reviendrai par la suite sur ce qui a pu être constaté dans les évaluations externes liées aux CPOM.

L’ARS a mené une inspection inopinée en août 2018 de cet EHPAD. Le rapport définitif a été transmis à l’établissement en juin 2019. Il n’y a pas eu d’inspection conjointe cette fois-ci, puisque le conseil départemental des Hauts-de-Seine avait réalisé une inspection en février 2018. Je précise d’emblée, puisque l’ouvrage laisse penser que l’ARS avait été sollicitée pour un contrôle conjoint, que nous n’en avons pas trouvé trace. En tout état de cause, nous travaillons en bonne intelligence maintenant avec le conseil départemental des Hauts-de-Seine et nous menons en ce moment même une inspection conjointe.

En 2018, les réclamations, telles qu’elles étaient connues de l’ARS, ne portaient pas sur des faits de maltraitance de l’ampleur et de la gravité de celles exposées par l’enquête du journaliste Victor Castanet. Nous avons depuis demandé à l’EHPAD de nous exposer certains cas, pour lesquels nous avons vérifié que nous n’avons pas eu de réclamation. C’est bien sûr quelque chose qui nous préoccupe ; j’y reviendrai sans doute en conclusion. Nous devons susciter beaucoup plus les réclamations et montrer que nous y apportons des réponses.

Ces inspections avaient notamment identifié un turn-over important des personnels et un manque d’encadrement, un temps d’intervention trop faible du médecin coordonnateur, notamment, et des conséquences en termes de dysfonctionnements dans la qualité des prises en charge, une absence de convention sur le champ d’intervention dit des dames de compagnie qui est bien exposé dans l’ouvrage, des projets personnalisés des résidents encore trop peu mis à jour et une gestion des risques insuffisamment travaillée.

Ainsi que je l’indiquais à madame la présidente, il me semblait important que vous soyez les premiers à avoir le détail des éléments de ce rapport et je pourrai bien sûr y revenir tout à l’heure. Je vous indique que j’entends rendre public ce rapport assez rapidement, mais je souhaitais vous en parler préalablement, y compris pour bien expliciter ce qu’on voit et ce que l’on ne voit pas dans une inspection de ce type.

À la demande de l’ARS, l’établissement a présenté en juillet 2019 un plan d’actions qui, globalement, semblait répondre aux recommandations et prescriptions. Un responsable et un échéancier étaient prévus pour chaque action. J’insiste sur ce qui a été le principal point de vigilance pour nous, à savoir la vérification qu’un médecin coordonnateur était bien présent. Je peux vous confirmer que cela est bien le cas, y compris en 2022. D’autres points, je n’y reviens pas, étaient en cours.

À partir de 2019, le nombre de réclamations reçues par l’ARS avait nettement diminué. Cet établissement avait été sélectionné pour une inspection inopinée au vu du volume de réclamations. Cet indicateur n’est pas le seul, mais il consiste à suivre l’évolution des plaintes. Neuf réclamations avaient été enregistrées entre 2016 et fin 2018-début 2019, d’où le déclenchement de ce contrôle. Elles n’étaient plus que trois entre 2019 et 2022.

Ce point ayant été rendu public, je reviens sur le fait que le Défenseur des droits avait attiré l’attention de l’ARS sur le cas d’une personne hébergée dans cet EHPAD, par courrier, le 30 décembre 2019, juste avant le début de la crise sanitaire. Une inspection inopinée de l’établissement était initialement programmée au cours de l’année 2020. La surveillance de la crise sanitaire a quelque peu bouleversé les plans de contrôle de l’ensemble des ARS, en tout cas de l’ARS Ile-de-France. Elle a imposé un plan de continuité d’activité et une mobilisation exceptionnelle des effectifs de l’agence, notamment de ceux de l’inspection régionale, qui a conduit à affecter ces agents en cellule de crise, en conseil et en accompagnement des EHPAD qui se trouvaient dans une situation très difficile, notamment en 2020.

J’insiste sur le fait que nous n’avons pas cessé de mener des inspections dans cette période. Le premier semestre en a vu nettement moins, mais le programme a ensuite été revu et a été ajusté pour se rendre d’abord là où il y avait le plus de signalements et de réclamations. Nous avions pour cet EHPAD un contrôle, un plan de mise en œuvre et moins de signalements. Le suivi a donc été fait, mais ne s’est pas traduit par une inspection inopinée jusqu’à janvier 2022.

Pour terminer sur ce point, j’ajoute qu’une plainte pour homicide involontaire a été déposée pour un décès survenu en 2020 au sein de cet EHPAD. Ce cas avait fait l’objet d’une réclamation à l’ARS. Les services avaient instruit ce dossier de manière très précise et apporté une réponse circonstanciée qui n’a pas convaincu la famille, laquelle a souhaité porter plainte. Cet élément est public, mais je le rappelle ici : une plainte pénale a été déposée par la même requérante, dont le parquet a annoncé la semaine dernière qu’il s’était saisi. Sur l’ensemble des cas décrits, celui-ci avait donc été analysé, contrairement à d’autres qui figurent dans le livre et dont nous n’avions pas connaissance.

Dès le lendemain de la parution du livre de Victor Castanet, les équipes de l’ARS ont conduit, avec celles du conseil départemental des Hauts-de-Seine, une inspection inopinée, dont on peut néanmoins imaginer qu’elle pouvait être anticipée. Nous l’avons prolongée le lendemain par un contrôle qui n’avait pas été annoncé la veille. L’inspection est toujours en cours. Il est important de prendre le temps de bien analyser tout ce qui aura été constaté.

Cette inspection a été axée d’une part sur la suite de ce qui avait été vu en 2019. Elle s’est aussi appuyée sur les premiers éléments que nous voyons dans l’ouvrage, en insistant sur ce qui pouvait être vu par la mission et ce qui serait renvoyé à la mission IGAS-IGF que j’ai mentionnée précédemment. Nous respecterons bien entendu nos standards d’exigence et le principe du contradictoire. Au-delà, la ministre l’a annoncé, nous avons un programme de contrôle spécifique, conduit en étroite collaboration avec les départements franciliens. Huit départements sur huit ont répondu favorablement à notre demande de mener ensemble l’analyse de risques, pour croiser tous les signaux, y compris ceux reçus au travers du numéro d’appel dédié, traités par les services des départements. Ces travaux déboucheront sur un programme d’inspection, dont vous comprendrez que je ne tiens pas à le détailler ici, afin d’en préserver l’efficacité.

Je terminerai, madame la présidente, mesdames et messieurs les députés, sur tout ce que ceci nous inspire et ce que nous devons modifier. Encore une fois, nul ne peut se satisfaire de la situation actuelle. Je souhaite insister sur le fait, comme cela a déjà été dit, qu’on ne peut jeter l’opprobre sur l’ensemble d’un secteur, crucial, et sur des professionnels qui sont engagés au quotidien au service de nos aînés. J’ai d’ailleurs été frappée, en lisant l’ouvrage, sur la distinction qui est bien opérée avec les professionnels des EHPAD de ce groupe, dont beaucoup d’entre eux témoignent de la manière dont ils essaient d’assurer au mieux leurs missions. Ce secteur connaît de très fortes tensions de ressources humaines et de recrutement. Nous devons donc nous positionner sur ces deux jambes, de renforcement de la qualité des prises en charge, des formations, de la réassurance à donner à ces personnels sur leur cadre d’exercice, et bien sûr sur l’élévation des standards demandés et des plans de contrôle.

Je voudrais insister sur le fait qu’en Ile-de-France, nous avons, au fur et à mesure des négociations des CPOM, essayé de durcir ce qui est déjà prévu par la réglementation, notamment pour définir un plafond de charge par soignant – infirmier ou aide-soignant – en dépendance et en soin à partir de la lourdeur des cas qui sont prévus et autorisés par EHPAD. Une disposition financière n’a pas encore trouvé à s’appliquer, parce qu’elle est très récente : elle oblige contractuellement à solliciter l’ARS sur l’affectation d’éventuels excédents et empêche qu’ils soient utilisés à quoi que ce soit d’autre qu’une action de service public. Nous prévoyons des dialogues de gestion plus intenses et plus rapprochés que ce qui est prévu par la réglementation. Même si ce cadre plus exigeant n’a pu s’appliquer du fait de la crise sanitaire, nous avions bien prévu de le faire cette année.

Je termine sur les actions de soutien à l’amélioration des prises en charge : plusieurs appels à candidatures ont été lancés depuis 2014, avec le déploiement d’astreintes de nuit d’infirmiers et une aide financière de l’ARS permettant d’avoir un dispositif couvrant plusieurs EHPAD d’un même territoire. Nous expérimentons des temps de médecins prescripteurs en EHPAD en tarif partiel, pour avoir un suivi médical plus régulier. Nous avons 54 équipes mobiles gériatriques en Ile-de-France, ainsi que des infirmières mobiles d’hygiène, rattachées aux hôpitaux, mais permettant une action d’ensemble. Jusqu’à la parution de ce livre, c’était l’un des éléments qui ont beaucoup marqué les EHPAD, quel que soit leur statut : ils sont beaucoup plus que précédemment inscrits dans des filières gériatriques d’ensemble qui permettent une prise en charge graduée.

En conclusion, au-delà du plan de contrôle qui est en train de se mettre en place à très court terme, il faudra bien sûr tirer toutes les conséquences de ce qui est mentionné dans ce livre, renforcer les contrôles inopinés. Je voudrais insister sur le fait que les contrôles sont parfois, effectivement, annoncés. Je pourrai y revenir et des questions porteront peut-être sur ce sujet. Trois raisons l’expliquent. D’abord, une inspection dans un EHPAD est très perturbante pour la prise en charge des hébergés. Quand nous contrôlons un EHPAD pour des soupçons de maltraitance, nous le faisons évidemment de manière inopinée. Quand les questions sont plus structurelles et que le contrôle porte par exemple sur les effectifs, nous n’avons pas de raison d’ajouter du désordre. Une question porte de manière évidente sur le délai de préavis. Nous pouvons également mener des inspections thématiques. Nous renforcerons le poids de l’inopiné par rapport au programmé, mais je souhaite expliquer pourquoi nous procédons de la sorte. Par exemple, une partie du contrôle ne peut être faite quand le directeur n’est pas sur place, or les directeurs supervisent parfois plusieurs établissements.

Deuxièmement, nous avons un plan global d’attractivité des métiers qui porte aussi sur la formation initiale continue, la coopération interprofessionnelle et la bonne collaboration entre les soignants et les équipes d’hébergement, point de difficulté particulièrement relevé dans le cas de cet EHPAD de Neuilly. Tel est également le cas dans d’autres. Le livre illustre d’ailleurs les difficultés des soignants à exercer un suivi d’ensemble de leurs prescriptions. Encore une fois, je veux vous redire notre engagement à faire cesser toute situation de ce type. La mobilisation est très forte. J’ai eu dès le lendemain des témoignages d’agents de l’ARS me demandant comment ils pouvaient aider. Je voudrais terminer sur ce point, madame la présidente, pour dire à quel point nous prenons tout cela très au sérieux.

Mme la présidente Fadila Khattabi. Merci, madame la directrice, pour votre intervention. Je souscris pleinement à ce que vous avez dit concernant les personnels : il ne s’agit pas, bien sûr, de jeter l’opprobre sur les professionnels de ce secteur. Le but de nos travaux est de faire la lumière sur l’affaire Orpea suite à la parution du livre et nullement de jeter l’anathème sur ces personnels qui font un travail remarquable, dévoué et s’investissent au quotidien pour accompagner nos aînés. Je voulais le souligner à nouveau.

M. Didier Martin (LaREM). Madame la directrice générale, je voudrais vous remercier d’avoir répondu à l’invitation de notre présidente pour témoigner devant la représentation nationale. De nombreuses questions sont devant nous et nous devons y apporter des réponses. Vous nous aidez à faire la lumière sur ce qui se passe, en toute transparence, dans les EHPAD français, dans les EHPAD d’Ile-de-France et singulièrement dans ceux du groupe Orpea.

Ce qui nous a bien sûr bouleversés et révoltés, ce sont les aspects de maltraitance, mais nous avons également été choqués par l’apparente impunité au regard des faits qui se déroulent et qui ne doivent pas se dérouler. Certes, des contrôles existent. Vous avez évoqué ces contrôles programmés et ces contrôles inopinés. Nous sommes particulièrement attentifs à l’aspect de la qualité des soins et aux aspects sanitaires, en complément de ce que fait le département pour la dépendance.

D’après l’ouvrage de Monsieur Castanet, ces contrôles sont, à l’évidence, trop rares. Ils sont souvent programmés et annoncés très en amont, ce qui laisse aux établissements le temps de s’y préparer. La qualité de ces contrôles est parfois peut-être insuffisante et cela permet que les sanctions et les mesures soient peut-être insuffisantes, elles aussi. Ce qui est aussi condamnable, c’est peut-être la façon dont, avant ces contrôles, les établissements peuvent modifier des plannings et déplacer des résidents pour passer sous le seuil de capacité autorisé. Je passerai sur d’éventuelles falsifications de contrats, etc.

Face à ces constats, mon questionnement est simple. Pouvez-vous nous indiquer encore plus précisément comment sont réalisés ces contrôles, quelle est leur réalité ? Vous avez déjà commencé à le faire dans votre intervention. Quelles sont les marges de manœuvre dont vous disposez pour impulser des changements de comportement ? Considérez-vous, comme M. Castanet, que la qualité des contrôles est largement perfectible ? Merci de répondre à ces questions.

Mme Marine Brenier (LR). Merci, madame la directrice générale, d’être venue aujourd’hui face aux députés de la commission des affaires sociales. Dans un premier temps, j’aimerais pouvoir, en ayant un proche résident dans un des EHPAD de ce groupe, redire à quel point le personnel soignant et les aides-soignants font un travail remarquable, dévoué, avec beaucoup de professionnalisme, mais dans des conditions de travail extrêmement difficiles.

J’ai trois questions à vous poser. La première concerne le grand plan d’accompagnement des EHPAD qui a été présenté à la fin du précédent quinquennat, avec des budgets supplémentaires alloués. Nous n’avons pas de retour sur l’organisation de ce plan ni sur la manière dont les budgets ont été alloués : est-ce une réussite ? Faut-il des plans supplémentaires pour mieux accompagner les EHPAD ?

Ma deuxième question porte sur la plainte pour homicide involontaire qui a été déposée. Vous avez fait l’historique des inspections qui ont été réalisées. Est-ce à dire que lorsqu’une plainte concernant des faits aussi graves de maltraitance est déposée, il n’y a pas automatiquement de contrôle mené de manière commune par les conseils départementaux et l’ARS ? Ce problème doit être mis en lumière.

Enfin, nous avions parlé dès le début de ce quinquennat d’une loi sur le grand âge et sur la dépendance, qui malheureusement n’a pas été présentée. Pensez-vous qu’une loi sur la dépendance offrirait des garde-fous supplémentaires pour vous accompagner et accompagner les professionnels de santé, pour signaler ce genre d’événements dramatiques et pour éviter qu’ils puissent se renouveler ? Je vous remercie.

Mme Michèle de Vaucouleurs (Dem). Parmi les missions de l’ARS, figurent la régulation de l’offre de soins et à ce titre, la mission d’assurer la qualité, la sécurité des prises en charge et l’efficacité au meilleur coût. Dans la tourmente des accusations portées à l’encontre d’un EHPAD du groupe Orpea, l’insuffisance des contrôles est, à juste titre, pointée du doigt. Bien évidemment, la responsabilité des contrôles n’est pas uniquement celle de l’ARS, qui n’a en charge que la partie sanitaire : elle revient également au département. Toutefois, selon la fédération UNSA Santé, les moyens propres à l’ARS pour effectuer ces contrôles auraient diminué de 26 % entre 2014 et 2020. Cette baisse atteindrait même 40 % pour les médecins inspecteurs. Dans les faits, en 2019, seuls 17 établissements sur 700 auraient été contrôlés en Ile-de-France, dont dix seulement sur la base de signalements.

Il semble par ailleurs qu’il existe une grande disparité dans l’exécution des contrôles selon les régions. Ainsi, selon le journal Libération, l’ARS de la région Aquitaine disposerait de 300 agents, soit entre vingt et trente ETP, chargés des contrôles. Ces derniers seraient tenus à un minimum de 25 journées de contrôle effectives et 121 contrôles auraient été effectués en 2019. Par ailleurs, je souhaite évoquer le palmarès des 250 maisons de retraite paru dans Les Echos en octobre 2020, qui incluait 239 EHPAD. Parmi ceux-ci, ne figuraient que dix établissements franciliens, contre 23 établissements de la région Nouvelle Aquitaine. S’il est difficile de déterminer l’impact des contrôles dans ce classement, il ne semble pas incongru de les mettre en relation.

Aussi, pouvez-vous détailler la politique de l’ARS Ile-de-France en matière de contrôle des EHPAD ? Combien de contrôles sont effectués chaque année ? Combien d’agents sont dédiés à cette mission en Ile-de-France ? Enfin, j’apprécierais que vous nous transmettiez quelques éléments qualitatifs concernant ces contrôles. Quels sont les critères qui vous permettent d’évaluer un établissement ? Le périmètre de contrôle se limite-t-il aux soins ? Inclut-il d’autres dimensions, telles que le bien-être des patients ? Je vous remercie.

M. Boris Vallaud (SOC). Merci, madame la directrice générale, pour cette présentation. Pour ce qui me concerne, j’ai quelques questions simples. Sur la prise en charge, quand il s’agit évidemment de personnes âgées dépendantes, il faut être à la fois exigeants et modestes. C’est une tâche difficile et le travail des personnels soignants est absolument considérable. Vous avez parlé vous-même d’un livre qui révélait un système. C’est sur ce système que je veux vous interroger, et sur la nature des contrôles. Vous avez évoqué quelques-uns de leurs aspects, mais lors des contrôles, avez-vous décelé des comportements suspects ? Des produits de santé facturés exactement au prix remboursé révélant peut-être des marges arrière, comme dans la grande distribution ? Des tableaux d’effectifs truqués pour optimiser les enveloppes attribuées par l’ARS ? Des tarifications à l’activité sensiblement plus élevées que dans d’autres établissements exerçant pourtant la même activité ? Plus généralement, au-delà des EHPAD, des cliniques d’Orpea ont-elles été contrôlées ?

En deuxième lieu, les alertes ont été nombreuses. Je voulais savoir de quelle manière le Gouvernement, interpellé par ma collègue Christine Pirès-Beaune, qui s’exprimera après moi, a donné ou non instruction aux ARS de renforcer les contrôles. Si j’en crois le directeur général d’Orpea, ils étaient de 96 en 2016, 75 en 2017, 55 en 2018, 49 en 2019, 18 en 2020, dix en 2021 – considérons que ces deux dernières années sont d’une nature particulière. Je voudrais que vous nous indiquiez quels sont les effectifs consacrés à ces inspections au sein de l’ARS Ile-de-France.

Mme Agnès Firmin Le Bodo (Agir ens). Madame la directrice, merci de venir échanger avec nous ce matin sur ce sujet si important. Tout d’abord, je souhaite intervenir sur un axe que vous n’avez pas abordé et qui est évoqué dans le livre : le pantouflage et les collusions entre ARS et Orpea. Vous venez de prendre vos fonctions au mois d’août 2021 à la tête de l’ARS. Je pense que nous devons aborder ce sujet, même si bien sûr, ce sont les enquêtes qui le démontreront.

« Vous n’imaginez pas à quel point le sentiment d’impunité est ancré dans ce groupe », page 288. « Orpea a entrepris de nouer des relations directes avec des membres de la haute administration directe de la santé et plus précisément avec des figures importantes des ARS », page 317. Quelles sont les conséquences de ces soi-disant pantouflages et collusions ? Des contrôles pourtant annoncés par l’ARS annulés à la dernière minute, des facilités dans l’octroi des agréments.

Madame la directrice, comment voyez-vous, en interne, le respect de ces règles éthiques et de déontologie auxquels sont astreints les agents de votre ARS ? Comment éviter ce système ? Quelles actions comptez-vous mener pour éviter, par exemple, que des relations de connivence ne s’installent entre les hauts fonctionnaires et les dirigeants de cliniques et EHPAD privés ? Selon vous, la législation en matière de pantouflage devrait-elle être renforcée ?

Sur les contrôles, « est-ce que les ARS ont les capacités et les moyens de contrôler des groupes comme Korian ou Orpea ? Est-ce qu’ils ont la puissance d’expertise pour le faire ? Aujourd’hui, clairement non. » Ce sont des propos de l’ancien directeur général adjoint de Korian, page 293. Pour avoir avec mon collègue, Jean-Carles Grelier, réalisé un rapport sur les ARS il y a quelques mois, tous les directeurs des ARS nous ont souligné ce point : ils n’ont pas les moyens nécessaires pour effectuer ces contrôles. L’ouvrage dénonce des « contrôles bidon », car trop rares, planifiés et donc préparés, et parfois défaillants.

Plusieurs questions peuvent se poser : sur l’ensemble des contrôles réalisés par vos services, quelle est la proportion de contrôles inopinés ? Disposez-vous de moyens humains et matériels suffisants pour réaliser de manière régulière et sérieuse ces contrôles ? Effectuez-vous systématiquement un contrôle lorsque vous recevez un signalement ? Comment travaillez-vous avec les services départementaux chargés du contrôle social ? Considérez-vous qu’il soit pertinent que deux autorités distinctes soient chargées de contrôler les mêmes établissements ? Privilégiez-vous les contrôles conjoints ?

Mme Valérie Six (UDI-I). Je voudrais d’abord remercier madame la directrice générale d’être venue aussi rapidement nous donner ces informations. J’ai bien conscience aussi que vous n’avez été nommée à la tête de l’ARS que cet été.

Nous avons toutes et tous été choqués par les allégations de maltraitance révélées la semaine dernière à l’encontre du groupe Orpea, mais également par le cynisme des réponses apportées par son PDG. Il nous appartient maintenant de faire la lumière sur les responsabilités sans doute partagées entre l’Etat, le département et l’entreprise. À ce titre, les dirigeants d’Orpea ont pointé du doigt la responsabilité des ARS et des départements sur les volets du soin et de la dépendance, qui rappelons-le, font l’objet d’un financement public.

Nous savons que le manque de personnel soignant est un élément majeur dans les situations de maltraitance. Le groupe UDI défend la mise en place d’un ratio minimal de personnes travaillant en EHPAD. Or c’est précisément le mode de calcul du ratio de personnel qui est dénoncé par Orpea, fixé par conventionnement entre l’ARS, le département et l’établissement. De quelle marge de manœuvre dispose l’ARS pour modifier l’attribution de personnels aux EHPAD ? Cette crise met également en avant la nécessité urgente de revoir les systèmes de contrôle de qualité en EHPAD. La fréquence et la qualité des contrôles sont notamment mises en cause, grandement liées à un manque de personnel d’inspection. Selon le directeur général d’Orpea, les contrôles inopinés seraient ainsi passés de 94 visites en 2016 à 55 en 2018. Dans son rapport relatif aux droits fondamentaux des personnes vivant en EHPAD, la Défenseure des droits déplorait le fait que ces contrôles aboutissent très rarement à la fermeture effective d’un service ou d’un établissement. Quels seraient les moyens de les optimiser ? Comment expliquez-vous le peu de moyens consacrés par les ARS à ces missions ? Je vous remercie.

Mme Caroline Fiat (FI). Merci, madame la directrice, d’être venue ce matin. Vous vous dites choquée, comme beaucoup de mes collègues, par les révélations récentes. Autant vous dire que, pour ma part, je n’ai été choquée en rien et je rappelle qu’ici même, au mois d’octobre dernier, sous les ricanements, j’avais détaillé les pratiques inhumaines des EHPAD privés lucratifs. Autant écouter quand il se passe des choses ici !

Les effectifs dans les ARS chargés de contrôler des milliers d’établissements relevant de leurs compétences n’ont cessé de fondre ces dernières années. Ainsi, les inspections dans les établissements pour personnes âgées sont principalement effectuées par un corps de fonctionnaires dont les effectifs ont chuté de 28 % en six ans, et même 40 % pour les médecins inspecteurs.

Pouvez-vous nous présenter avec précision l’évolution des effectifs d’inspecteurs pour les EHPAD de l’ARS Ile-de-France depuis 2017 ? Cette année-là, sur 700 établissements en Ile-de-France, seulement 17 ont été contrôlés. À ce rythme, un établissement est soumis à une inspection tous les 41 ans. Ces six dernières années, le Défenseur des droits a été saisi de quelque 720 réclamations afférentes aux droits des résidents d’EHPAD. Comment se fait-il que le nombre d’inspections par l’ARS Ile-de-France soit très significativement inférieur à ce chiffre ? Y a-t-il, oui ou non, une inspection à chaque signalement ? Y a-t-il, oui ou non, une inspection à chaque fiche d’événement indésirable remplie ? Recevez-vous d’ailleurs toutes les fiches d’événements indésirables ? Sur l’ensemble des inspections réalisées depuis 2017, pouvez-vous indiquer la proportion d’entre elles effectuées uniquement sur pièces, c’est-à-dire sans déplacement sur place ? Pouvez-vous nous indiquer la proportion de celles réalisées sans que l’EHPAD ait été prévenu à l’avance ? Je reprends vos mots : « inopiné, mais un peu anticipé ». Pour moi, dans ce cas, ce n’est pas inopiné. Pouvez-vous nous indiquer le nombre d’EHPAD d’Ile-de-France ayant reçu, depuis le début du quinquennat, une prescription obligatoire suite à une inspection ? Qu’en est-il du nombre d’EHPAD ayant reçu des injonctions du fait de problèmes graves ?

Mme Jeanine Dubié (LT). Merci, madame la directrice, pour votre présentation. Je prends en compte le fait que vous êtes arrivée seulement en juillet 2021 et que vous ne pouvez être comptable du fonctionnement de l’ARS antérieurement. Tout de même, dans le livre, il est écrit : « Ce mur, ce silence de l’administration, plusieurs témoins de mon enquête l’ont constaté, amers. » Des directeurs d’établissement, des personnels, dont des familles, ont tenté d’alerter les ARS ou la direction générale de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes (DGCCRF), sur la partie hébergement, sur les pratiques du groupe Orpea, en vain. Comment, madame la directrice, pouvez-vous expliquer ce manque de réaction de l’ARS ?

Vous nous dites que vous avez effectué un contrôle en août 2018, un contrôle inopiné si je comprends bien. Malgré tout, le conseil départemental, lui, l’a fait en février. Vous savez bien que pour avoir une évaluation complète de l’établissement, il fallait un contrôle conjoint entre département et ARS. Vous dites que vous ne le retrouvez pas. Le département dit que vous ne leur avez pas répondu. Nous n’allons pas être arbitres sur ce sujet, mais ce qui m’intéresse est de savoir, suite au contrôle du département, quand vous décidez de faire l’inspection en août 2018, ce qui déclenche ce contrôle inopiné ? Est-ce le département qui vous a apporté des éléments suite à son inspection du mois de février ou bien est-ce l’accumulation de déclarations de faits indésirables ? Le Défenseur des droits vous saisit sur un signalement ; une plainte pour homicide involontaire est déposée. Ces événements doivent interpeller l’administration et posent peut-être même la question du retrait de l’autorisation d’exercice.

Vous qui venez de prendre vos fonctions, je vous demande ce que vous comptez faire. Quels effets peut avoir ce livre sur le fonctionnement des ARS ? Comment comptez-vous désormais mettre en place les contrôles sur ces établissements ? Je vous remercie.

Mme la présidente Fadila Khattabi. Je passe la parole à madame la directrice générale dans un premier temps pour des éléments de réponse, sachant que je compte dix demandes d’intervention, c’est-à-dire une deuxième salve de dix questions au moins.

Mme Amélie Verdier. Je vous remercie. Je vais essayer de répondre de manière complète, même si bien évidemment beaucoup de sujets ont été soulevés.

Je voudrais revenir sur la manière dont nous déclenchons les contrôles et les inspections. Par « inopiné », je veux dire qu’ils sont vraiment inopinés : nous nous présentons le matin sans que personne ne soit prévenu, même la veille. Je ne voudrais pas qu’il y ait d’ambiguïté sur ce point. Madame Fiat a parfaitement raison : c’est un enjeu important, y compris quand on comprend, en lisant le livre, un certain nombre de sujets. Les contrôles véritablement « inopinés » représentent de l’ordre de 20 à 25 %, selon les années, des contrôles réalisés aujourd’hui dans l’ARS Ile-de-France pour les EHPAD. J’ai annoncé que je souhaitais augmenter cette part. S’agissant du délai de prévenance, ce peut être dans certains cas 24, 48 heures à l’avance, pour vérifier que le directeur sera là, ou qu’encore une fois, nous ne perturberons pas l’activité. Dans certains cas, le délai de prévenance est de deux ou trois semaines. Tel est notamment le cas quand il s’agit de mener à bien des axes de contrôles définis de manière nationale et thématiques, par exemple pour vérifier la bonne application et compréhension de référentiels sur la prescription médicamenteuse et pour lequel il est demandé à l’établissement de réunir de la documentation.

L’inspection n’est que la phase la plus visible du système de contrôle. Je ne reviens pas sur le contexte des autorisations, qui représente un premier niveau. Il faut citer le cadre des CPOM, du dialogue de gestion et des échanges réguliers. Vous m’interrogez à plusieurs reprises pour savoir s’il y a inspection à chaque fois qu’il y a réclamation. La réponse est non. À chaque réclamation, il y a un examen de la plainte, une confrontation des autres signaux que nous pouvons avoir et un examen de la réponse qui est apportée par la structure. Ce qui est certain – en tout cas dans les éléments qui m’ont été présentés, mais je n’ai pas de raison d’en douter –, c’est qu’il y a une réponse quand il y a une réclamation. Les inspections sont déclenchées sur la base d’un faisceau d’indices : quels sont les motifs des plaintes ? Quelle est la réponse apportée, encore une fois ? En cas de plainte d’usager, par exemple, comment se réunit le conseil de la vie sociale ? Quand il s’agit de faits plus graves, de réclamations qui questionnent la prise en charge, nous y allons évidemment, même si nous n’y allons pas forcément tout de suite. Je remercie les orateurs qui l’ont souligné, les années 2020 et 2021 sont quand même un peu particulières. J’insiste sur le fait que nous n’avons pas arrêté les inspections, mais elles ont été moins nombreuses, c’est tout à fait exact. Je ne reviens pas sur la mobilisation de nos équipes.

Vous m’avez demandé le nombre d’inspecteurs. J’ai bien vu l’interpellation de l’UNSA au niveau national sur ce point. Il est important de préciser la manière dont se déroulent les contrôles. L’inspection régionale de notre ARS compte vingt inspecteurs. Simplement, un contrôle mobilise plus que les inspecteurs du service d’inspection. En tant que tel, le potentiel d’« inspectants », si vous me permettez ce raccourci, est de 200 personnes au sein de l’Agence régionale de santé d’Ile-de-France. Comment passe-t-on de l’un à l’autre de ces chiffres ? Comme cela a été indiqué, il faut compter les médecins, les pharmaciens et les infirmiers inspecteurs. Il faut également citer les personnes formées pour être habilitées. Quand nous déclenchons un contrôle, certains personnels ont la formation de contrôle, si je puis dire, et d’autres ont une formation plus spécialisée, notamment des personnes du département autonomie – la directrice de l’autonomie est à mes côtés – ou de la direction départementale. En fonction du motif de déclenchement, nous pouvons mobiliser des médecins d’autres structures. Parmi les actions définies par la suite, figurera évidemment le renforcement de ce potentiel d’inspecteurs.

Notre rôle est de fermer un établissement quand cela est nécessaire, ou plutôt d’en transférer la gestion, car nous ne pouvons pas nous permettre de perdre des places. D’abord et avant tout, il s’agit d’accompagner ceux qui essaient de faire bien, et de mettre fin à l’existant quand il en est besoin.

J’ai bien examiné la question des surcapacités, que Monsieur Martin a pointée. Nous ne l’avons pas constatée à l’ARS Ile-de-France – mais je précise à nouveau que je ne suis là que depuis six mois. Cela n’implique pas que le phénomène n’existe pas, mais les contrôles effectués lors des années récentes n’ont pas donné lieu à suspicions. Le livre nous invite bien sûr à aller plus avant, au sens où nous constatons des capacités légèrement en deçà le jour du contrôle. Ce point devra évidemment être approfondi.

Vous vous interrogez, plus globalement, sur la réalité des contrôles. Certains points peuvent ne pas être forcément vus lors d’une inspection d’un EHPAD. C’est évidemment ce qui nous interpelle et qui nécessitera une approche plus structurelle et conjointe pour croiser les informations. Nous sommes frappés de la dénonciation de pratiques que nous n’avions pas vues. Pour avoir repris certains rapports, je ne sais toutefois pas très bien si nous pouvions les voir à partir du contrôle d’un EHPAD, d’où la nécessité aussi de regarder comment les différentes entités chargées des contrôles croisent leurs informations.

Madame Brenier, vos questions étaient peut-être plus générales et nationales. Je les entends parfaitement. Nous pourrons peut-être y revenir, si madame la présidente m’y autorise, postérieurement à cette audition, pour donner des chiffres précis sur les allocations de ressources supplémentaires depuis le plan de 2016 pour porter chaque EHPAD à sa dotation plafond, sur la base de l’équation tarifaire des revalorisations permettant d’augmenter le taux d’encadrement en soignants. Je me propose de vous transmettre ces éléments chiffrés ultérieurement. Il existe en soi une capacité de modulation entre les trois groupes fonctionnels à l’intérieur d’un plafond de ressources. Nous sommes, bien sûr, attentifs à la masse salariale allouée à la dotation soins et dépendance.

En réponse à une autre question, nous n’avons pas, dans les contrôles récents, constaté cette pratique, dite « à l’euro près », qui interpelle en effet. Je reste toutefois prudente : nous devrons reprendre ces contrôles de manière plus systématique que nous n’avons pu le faire dans le bref laps de temps qui nous sépare de la parution du livre.

À juste titre, vous m’interpellez sur la plainte pour homicide involontaire. Je me suis peut-être exprimée un peu rapidement tout à l’heure. Nous avons enregistré une réclamation de la famille sur les conditions du décès. Elle a fait l’objet d’un deuxième regard, notamment médical. Une plainte pour homicide involontaire a ensuite été déposée, dont nous n’avons pas eu connaissance immédiatement. Je ne voudrais pas laisser penser que nous nous sommes contentés de répondre à une plainte pour homicide involontaire par un petit écrit après analyse. Peut-être ai-je pu faire ce raccourci tout à l’heure, mais ce n’est pas le cas.

Je n’ai pas sous les yeux les effectifs des corps de contrôle et j’ignore si nous en disposons. De fait, nous avons observé une baisse. Il est important de distinguer les effectifs des personnels titulaires dans les différents corps qui constituent une ARS et la réalité des compétences mobilisées, c’est pourquoi j’ai beaucoup insisté sur les plans de formation des inspecteurs ou contrôleurs des agences régionales de santé (ICARS), c’est-à-dire des inspecteurs qui viennent en complément renforcer les effectifs. Il arrive que des postes publiés ne soient pas pourvus, ce qui renvoie à d’autres préoccupations sur l’attractivité des postes en Ile-de-France. Ce qui nous importe, ce sont aussi les capacités globales d’effectifs de contrôle, même si nous avons besoin de ces compétences. Nous veillons d’ailleurs à les répartir entre les directions départementales, pour disposer de compétences partout, au plus près du terrain.

L’agence régionale de santé avait procédé, sur décision de l’un de mes prédécesseurs, à la régionalisation du service de contrôle, ce que je pense être une bonne mesure, car les inspections sont réalisées en mobilisant les effectifs des directions départementales. Cela permet donc de consolider une expertise globale, tout en ayant ensuite, quand l’inspection se réalise, une association des différentes compétences. Madame de Vaucouleurs insiste sur les disparités entre agences régionales de santé. C’est tout à fait exact. Cela fait partie, je pense, des éléments qu’il faut harmoniser.

Même si le sujet est compliqué, je ne suis pas favorable à un objectif ciblé par catégorie de structures sur une année donnée. Un objectif minimum aurait du sens, mais nous avons à cœur, à chaque fois, de regarder l’analyse de risque et les réclamations existantes. L’ARS s’occupe aussi d’autres établissements, tant sanitaires que médico-sociaux. Les évolutions des volumes de contrôle sont aussi le résultat des retours que nous pouvons faire. J’ai bien conscience que ces résultats peuvent être insuffisants. Les axes que j’identifie pour l’avenir comprennent la nécessité de beaucoup mieux faire connaître les dispositifs de réclamation et les suites qui peuvent leur être données. En effet, nous ne les recevons manifestement pas toutes, comme nous le voyons depuis la parution du livre, avec de nouvelles réclamations, correspondant à des cas anciens, que nous n’avions pas eues. L’agence en tient un suivi très précis.

S’agissant de l’EHPAD des Bords de Seine, l’inspection inopinée, le plan de contrôle, le suivi d’actions et le nombre de plaintes en baisse constituaient un faisceau d’indices plutôt rassurants, qui nous a conduits à aller ailleurs. Il faudra le vérifier plus en détail dans la période qui vient, mais les cas signalés sont a priori contemporains à ceux qui ont donné lieu à l’enquête inopinée, plutôt que postérieurs. Je m’exprime avec prudence, car vous avez compris qu’un contrôle est en cours pour préciser ces éléments.

Le livre évoque un « système ». Nous ne pouvons le vérifier EHPAD par EHPAD. Cela fait partie des questionnements plus systématiques. J’ai souhaité insister dans ma déclaration liminaire sur le suivi des ressources humaines en tant que tel : vérification du bon volume d’interventions de médecins coordonnateurs, d’infirmiers coordonnateurs et de personnels aides-soignants. L’ARS Ile-de-France a souhaité instituer un plafond de « charge en soins » par catégorie de personnel soignant, ce qui est contraignant, mais représente une réassurance, même s’il faut ensuite vérifier ce qui se passe chaque jour et chaque nuit.

Je me permets devant cette assemblée de redire à quel point j’ai été, pour ma part, choquée d’entendre certains dirigeants d’Orpea dire que tout ceci est lié à une insuffisance des contrôles. À titre personnel, je n’attends pas d’être contrôlée pour faire ce pour quoi j’ai signé. Pardon de cette remarque personnelle. Cela ne signifie pas qu’il ne faut pas faire de contrôle : ce n’est pas le sens de ma remarque. Je le dis au nom de tous les professionnels de l’agence régionale de santé qui essaient tous les jours de bien faire.

Vous trouvez peut-être que j’insiste trop à ce sujet, mais je ne suis à la tête de cette agence que depuis six mois, donc je n’ai pas vécu la première partie de la crise du Covid, qui a été très dure, d’abord pour les personnels en EHPAD qui se sont largement retrouvés seuls. Je me suis rendue dans un certain nombre des 700 EHPAD de la région depuis mon arrivée. Ils ont désormais des référents gériatriques et savent que l’ARS leur répond, face aux besoins. Il faut aussi être, non pas juste, puisqu’il ne m’appartient pas de me situer dans un registre moral, mais précis sur ce qui peut être pris en défaut. Encore une fois, nous sommes là pour améliorer nos plans de contrôle. Des contrôles portent aussi sur les cliniques.

Je me permets de signaler que la chambre régionale des comptes a réalisé un contrôle sur Clinea. Cette information est publique. Une partie est d’ailleurs encore centralisée : quand on contrôle Clinea, des éléments relèvent du siège Orpea, ce qui montre la manière dont l’organisation du groupe est centralisée. Telle est la raison pour laquelle le Gouvernement déclenche une inspection globale. Les contrats précaires et les vacataires sont nombreux dans les EHPAD de ce groupe, ce qui doit aussi nous alerter.

Nous avons déjà renforcé les contrôles. Je ne souhaite pas être trop détaillée à ce sujet, mais je peux vous dire que les contrôles inopinés ont déjà commencé, suite aux instructions reçues du Gouvernement. Un plan global se met en place de manière coordonnée avec les services des départements.

Madame Firmin Le Bodo m’a interpellée à juste titre sur de potentielles collusions et des enjeux déontologiques. Premièrement, sur le cas concernant l’agence régionale de santé Ile-de-France qui est cité dans le livre, je pense que nous avons identifié la personne dont il s’agit. Je me permets simplement de dire qu’elle a quitté l’agence lors de la transformation des agences régionales d’hospitalisation (ARH) en ARS. Je dois encore terminer l’instruction pour vérifier dans quel cadre elle a quitté la structure, mais je comprends que votre question était plus générale, sur le cadre déontologique existant. D’une part, un large spectre des agents est soumis à déclaration publique d’intérêts et cette obligation est vérifiée. Toutefois, comme souvent en la matière, après l’institution des règles, remontent des difficultés liées à la situation antérieure. Cela ne signifie pas qu’il faille se contenter de la législation existante. Les actions menées sont un rappel des règles, pour s’assurer que nul ne les ignore.

S’agissant des agréments, j’ai vérifié très précisément ce qui est mentionné dans le livre. Sur la période récente, datant des ARS, aucun nouvel agrément n’a été demandé. Nous avons donc été peu confrontés à cette situation.

S’agissant du pantouflage, la législation est très claire. Les cas dans lesquels la commission de déontologie doit être saisie sont précis. Là encore, cela fait partie des éléments que nous rappellerons pour vérifier ce qui se passe, le cas échéant. Je pense notamment aux départs à la retraite, pour lesquels je ne suis pas certaine que les règles assurent une couverture complète. Je me permets, de manière personnelle, de vous redire mon entière détermination à ce qu’il ne puisse y avoir de soupçons en la matière, en interne comme en externe. Il me semble tout de même que la législation est claire de ce point de vue.

Je souhaite réagir sur l’expression de « contrôles bidon », employée par une des députées tout à l’heure. Le livre utilise effectivement ce terme, ce qui nous invite à réagir. Je demande que l’on trace à chaque fois dans quel contexte le contrôle a été réalisé et qui a été prévenu. Cet élément est très interpellant dans le livre. Il se trouve que je suis inspectrice de formation : je suis inspectrice générale des Finances. Certains éléments peuvent être retracés, et d’autres non.

Le livre met en avant une ambiance générale. Nous vérifierons de nouveau ce que donnera cette nouvelle inspection inopinée de l’EHPAD des Bords de Seine. Ce contrôle est inopiné au sens où nous n’avons pas prévenu de notre venue, ni même de notre retour le lendemain, mais ils devaient l’avoir anticipé, au vu des questions des journalistes. L’agence régionale de santé avait d’ailleurs transmis au journaliste, à son initiative, des éléments sur cet EHPAD, comme il l’explicite dans le livre : il se plaint que certaines données aient été anonymisées. Sur ce point, nous avions appliqué les recommandations de la Commission d’accès aux documents administratifs (CADA) sur le fait que certaines informations puissent être soumises au secret professionnel ou au secret des affaires. Le livre décrit donc une ambiance générale, une manière d’optimiser l’organisation qui suscitera, je pense, une réflexion sur nos guides de contrôle et sur la manière dont certains éléments doivent être systématisés.

Je ne crois pas disposer ici de la part des contrôles conjoints, mais ils sont importants. Entre 2018 et 2021, en Ile-de-France, 136 EHPAD ont été inspectés, c’est-à-dire ont fait l’objet d’une visite. Il ne s’agit donc pas de contrôles « du bureau », lesquels ont néanmoins leur valeur. Des contrôles sur pièces permettent de confronter différentes sources pour voir s’il y a lieu de déclencher une inspection inopinée ou non. Je ne reviens pas sur les moindres contrôles qui ont été réalisés en 2020-2021.

Sur les ratios de personnel, j’ai lu attentivement le rapport de Madame Fiat et de Madame Iborra. En moyenne, ils sont à peu près dans les ratios prescrits – je ne parle pas des ratios EHPAD par EHPAD, un jour donné. Si un contrôle relève un écart, une action est bien évidemment nécessaire. Comme le montre le livre, ils peuvent atteindre ces ratios avec des vacataires, des contrats courts, des remplacements de titulaires qui ne sont pas là, éléments sur lesquels l’agence régionale de santé n’a pas le plus de compétences, mais nous verrons comment renforcer les contrôles et la coopération des organismes chargés des contrôles sur ce point.

Vous évoquez le fait qu’il n’y a quasiment jamais de retrait d’autorisation. Des injonctions sont en revanche délivrées. Six ou huit EHPAD ont reçu des injonctions depuis 2018 suite à une inspection, dont deux ont fait l’objet de mises sous administration provisoire. Je vous laisse apprécier ces chiffres, qui montrent que le phénomène existe, même s’il n’est pas fréquent. Je redis que notre objectif final est de mettre fin à des pratiques telles que nous les voyons, mais aussi d’apporter des solutions pour les personnes hébergées.

Je parcours à nouveau les questions de Madame Dubié, qui utilise des termes très forts : « mur », « silence », etc. Des familles tentent d’alerter en vain. Nous creuserons ces éléments. Dans le cadre des contrôles en cours, nous avons non seulement entendu toutes les parties, mais suscité les manifestations d’expression et les prises de parole, notamment de l’EHPAD contrôlé. Il s’agit de la pratique générale : quand les inspecteurs arrivent, ils laissent un mot à l’accueil pour signaler leur présence et susciter la prise de parole. Encore une fois, il faut travailler sur les deux jambes et renforcer les obligations des EHPAD, quels qu’ils soient, à disposer d’un traitement clair des réclamations. Ce traitement doit également être transparent. L’un d’entre vous a fait allusion au classement des Echos. J’ignore s’il faut entrer dans ces classements « médiatiques », mais je suis très favorable à la transparence des contrôles, de leurs résultats et des modalités d’instruction des plaintes. Ils font partie des éléments que nous contrôlons, mais que nous devons susciter encore davantage.

Je reprends les questions de Madame Fiat. Nous vous transmettrons des chiffres précis sur les évolutions des effectifs. J’insiste sur le fait que le nombre d’inspections n’est pas le seul indicateur des modalités de contrôle d’un EHPAD. Nous nous interrogeons aussi sur les évaluations externes réalisées par des évaluateurs rémunérés par l’EHPAD, mais aussi certifiés par l’ARS. Cela fait partie de nos points de contrôle. Je ne suis pas sûre de disposer des chiffres de contrôle d’EHPAD depuis 2017, mais je les transmettrai, sachant encore une fois qu’il convient de distinguer l’inspection des autres éléments d’ensemble.

Mme la présidente Fadila Khattabi. Merci, madame la directrice, pour ces réponses. Je compte dix questions en plus de celles du rapporteur, à qui je donne tout de suite la parole.

M. le rapporteur général Thomas Mesnier. Merci, madame la directrice générale, d’être devant nous aujourd’hui. Merci pour la qualité de vos réponses. Nous aurions été collectivement beaucoup plus satisfaits si nous avions eu le même niveau de qualité, la semaine dernière, de la part des dirigeants d’Orpea.

Vous avez insisté sur ce qui est contrôlé et sur ce qui ne l’est pas, ce qui est très important. J’en profite pour souligner la qualité du travail des soignants dans les EHPAD, ainsi que des agents qui assurent les contrôles. Vous êtes largement revenue dans vos réponses sur le nombre d’agents assurant les contrôles et travaillant de manière générale dans le champ de l’ARS. J’ai quelques questions complémentaires.

D’abord, vous avez déclaré que les huit départements d’Ile-de-France avaient répondu favorablement à votre sollicitation. Voyez-vous, sur les huit départements, des différences de coopération, qui permettraient d’identifier des pistes d’amélioration pour le travail conjoint entre ARS et conseils départementaux, et donc la qualité des contrôles ? Sur ce qui est contrôlé, comment jugez-vous le cadre actuel des critères qualité ? Qu’en est-il du contrôle financier des établissements ? Jugez-vous qu’il serait opportun de revoir ce cadre dans nos prochains textes législatifs ? Enfin, recevez-vous en proportion plus de plaintes concernant les établissements privés par rapport aux autres établissements ? Y a-t-il, en proportion, plus de contrôles ou autant ? Surtout, diagnostiquez-vous des différences selon que l’EHPAD soit public, privé solidaire ou privé lucratif ? Je vous remercie.

Mme Annie Vidal. Merci, madame la directrice, de votre présence ce matin ici et de la qualité des réponses que vous avez d’ores et déjà apportées. Vous le savez, vous l’avez entendu : la commission des affaires sociales est très attachée à la recherche de la vérité sur les faits qui sont révélés. L’ARS peut nous y aider, puisqu’elle est chargée de contrôler le fonctionnement des établissements et services médico-sociaux ainsi que les pratiques professionnelles, par la programmation annuelle et par des contrôles inopinés.

Je voudrais toutefois vous dire que nous sommes beaucoup interpellés par des concitoyens qui ne comprennent pas ces contrôles ni comment les faits décrits, s’ils sont exacts, peuvent se produire et échapper à votre regard. Concernant précisément l’établissement des Bords de Seine mis en cause, pouvez-vous nous présenter le résultat du contrôle de 2018, ou nous le transmettre, puisque vous êtes arrivée récemment ? Que contenait le plan d’actions ? Quelles étaient les mesures proposées par l’établissement après ce contrôle ? Comment le suivi a-t-il été fait ? Des mesures ont-elles vraiment corrigé les actions ayant été relevées lors de ce contrôle ? Concernant les faux contrats évoqués, si tant est que cela soit vrai, pouvez-vous les déceler quand vous opérez des rapprochements de présences sur les plannings ? Je rappelle qu’elles doivent être signées et conservées avec le tableau nominatif des emplois. Enfin, quand on lit dans le livre que le coût des protections par jour et par résident se situe à 54 centimes, avec une rétrocession de 28 %, alors que la moyenne dans les autres établissements est de 1,15 euro, est-ce que cela n’est pas un signe prégnant d’alerte sur la non-qualité de la prise en charge ? Analysez-vous ces points ?

Mme Josiane Corneloup. Madame la directrice générale, chers collègues, la dénonciation du système Orpea dans le livre Les Fossoyeurs éclabousse le monde des EHPAD privés. Ce scandale questionne à nouveau la compatibilité du modèle économique lucratif, avec le secteur social et médico-social. Il rend urgent non seulement un meilleur encadrement par l’Etat, mais aussi une écoute renforcée des usagers et de leur famille.

Cependant, nous ne devons pas perdre de vue que la maltraitance n’est pas le seul fait des EHPAD sous gouvernance privée à but lucratif. Comme le souligne Madame la Défenseure des droits, parmi les 900 réclamations reçues, 45 % des dossiers concernent un EHPAD public, 30 % un EHPAD à but non lucratif et 25 % un EHPAD privé à but lucratif. Les sous-effectifs en personnel se retrouvent dans la plupart des établissements et imposent de réduire le temps passé avec chaque personne pour sa toilette, ses soins, ses repas. Ces conditions de travail conduisent à l’épuisement des professionnels et favorisent des manifestations de maltraitance qui commencent dès que l’on impose à une personne âgée un rythme qui n’est pas le sien. Ce dernier nécessite du temps, de l’attention, du respect simplement pour sa personne d’être humain à part entière, quel que soit son degré de dépendance.

Le second point visé par l’ouvrage concerne la défaillance de l’Etat et de ses services, en dépit des alertes lancées par les familles auprès notamment de l’ARS et des recommandations de la Défenseure des droits.

J’ai plusieurs questions. Y a-t-il eu des contrôles inopinés concernant les établissements cités dans l’ouvrage, mis en œuvre par l’ARS Ile-de-France avant la publication de l’ouvrage ? Sur quels critères ? Les effectifs en personnel sont-ils pris en compte ? Sur les aspects financiers, les remises arrière à hauteur de 28 % sur les protections peuvent-elles être décelées ? Avez-vous été saisie d’alertes concernant l’établissement des Bords de Seine de Neuilly-sur-Seine de la part des familles, en amont de la publication de l’ouvrage ? Comment les avez-vous traitées ? Enfin, quelles mesures pour garantir le respect des droits fondamentaux des résidents ? Je vous remercie.

M. Philippe Vigier. Madame la directrice, tous les collègues se sont exprimés pour témoigner de leur confiance envers les personnels travaillant dans ces établissements et pour souligner un sentiment partagé qu’ils sont pointés du doigt dans cette affaire grave. Il est donc important que la confiance soit restaurée.

Ne pensez-vous pas qu’il existe un parallèle entre la massification des très grands groupes et les pratiques constatées, dont on voit bien qu’elles sont au début vertueuses, puis qu’elles s’éloignent ensuite de la vertu ?

Deuxièmement, vous avez été une experte du budget. J’imagine que cette formation longue et couronnée de succès vous permettra de recourir à un certain nombre de critères analytiques. Je prends un exemple. Dans un EHPAD d’un département que je ne citerai pas, le prix de revient est de 5,25 euros par jour pour quatre repas. Quand on a eu la chance comme moi d’être maire pendant seize ans et qu’on a présidé un conseil d’administration, on sait de quoi on parle. J’ai analysé des budgets à plusieurs reprises et je me suis rendu compte d’un certain nombre de choses. Il existe des ratios à ce sujet.

Ne croyez-vous pas enfin que le recours à l’accréditation, comme le Comité français d’accréditation (COFRAC) a su le faire pour la biologie médicale, serait pour vous un outil important, avec la capacité à tout moment de lever l’accréditation, qui signifie la fin des remboursements ? Là, la sanction est brutale. Un restaurateur qui fait l’objet d’une descente de la direction départementale de la cohésion sociale et de la protection des populations (DDCSPP) le matin à 8 heures peut être fermé à 10 heures. L’Etat sait donc le faire. Je souhaite donc savoir si vous comptez emprunter ces pistes, sachant que vous n’avez pas les moyens de travailler à l’heure actuelle. Vous l’avez dit vous-mêmes : vous disposez de vingt contrôleurs en Ile-de-France. Je sais combien en compte ma région : un établissement sera contrôlé une fois tous les quinze ans. Tout cela n’a pas de sens quand il s’agit de prendre soin d’êtres humains, et compte tenu des dépenses considérables en jeu. Merci beaucoup.

M. Thierry Michels. Madame la directrice, merci pour vos explications complètes. Je voudrais poursuivre la réflexion sur les moyens que vous mettez en œuvre en matière d’inspection et sur les compétences nécessaires pour être plus efficace dans ce cadre. Je pense aux compétences informatiques et d’analyse de données. Nous voyons bien que vous êtes confrontée à des problèmes de personnel : vous parlez de vingt agents sur plus 200 personnes, ce qui se traduit par des difficultés à mener des inspections de manière systématique, voire à travailler au fil de l’eau. Nous voyons bien dans le cas d’Orpea, qui nous occupe, qu’il faut être plus efficaces face à des groupes qui, si les allégations sont vérifiées, manipulent les données. Cela suppose d’avoir des compétences pour déjouer ce type de pratiques.

Mon deuxième point concerne le partage des informations entre les ARS. Nous sommes là dans le cadre d’un groupe national, Orpea. Comment sont croisées les informations qui peuvent venir de différents endroits sur le territoire ? Je pense à la situation d’un EHPAD d’Orpea qui a connu des difficultés dans les années 2016 et auquel l’ouvrage fait référence. Je vous remercie.

Mme Christine Pirès-Beaune. Merci, madame la présidente, de m’accueillir au sein de votre commission. Merci aussi à madame la directrice générale pour ces éléments.

Nous sommes face à un système industrialisé qui vise à maximiser les profits à tous les étages, si vous me permettez, c’est-à-dire à rogner sur tout. C’est ce système industrialisé qui provoque la maltraitance des résidents, mais aussi des personnels : je vous rejoins sur ce point, les personnels sont aussi maltraités. C’est un système industrialisé, mais c’est aussi un système hypercentralisé, puisque les directeurs n’ont aucune autonomie chez Orpea. De ce fait, avez-vous diligenté des contrôles au siège, c’est-à-dire à Puteaux ?

Deuxième question, j’ai interrogé hier le ministre de la Santé sur la baisse du nombre de contrôles. Je ne parle pas de la période de crise. En 2016, 96 contrôles ont eu lieu, contre 49 en 2019. Le nombre de contrôles a été divisé par deux, avant crise. Le ministre me dit qu’il n’a pas donné de consignes. Pourquoi ces contrôles ont-ils autant diminué ?

Vous avez évoqué, madame la directrice générale, le taux de vacance et le taux d’absentéisme, beaucoup plus élevés que la moyenne régionale. Ne devrait-on pas obliger les EHPAD à communiquer ces taux aux familles avant admission des résidents ? Combien de contentieux relatif aux ressources humaines avez-vous décelés chez Orpea ces dernières années et notamment dans l’établissement des Bords de Seine ?

Vous êtes inspectrice des Finances, je fais donc appel à votre mémoire : il existe des réductions d’impôt quand on « investit » dans des places en EHPAD. Au-delà de l’immoralité d’une telle niche fiscale, savez-vous à peu près quelle somme représentent ces réductions d’impôt ?

Enfin, ma dernière question sera pour madame la présidente : comptez-vous auditionner le numéro 1, le numéro 2 et le numéro 3 qui sont cités dans le livre de Monsieur Castanet ? Je vous remercie.

M. Jean-Louis Touraine. Merci, madame la directrice générale. Je voudrais parler d’un autre problème, celui de la mortalité. La mortalité par Covid a été observée comme significativement plus élevée dans les établissements privés par rapport au public. Dans l’enquête de la direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques (DREES), il est ainsi observé que les événements critiques touchent de 11 à 13 % des établissements – 11,5 % pour les privés non lucratifs et 13 % pour les privés commerciaux. En revanche, dans les établissements publics, ce taux n’est que de 7 à 9 % selon qu’il s’agit du secteur public hospitalier ou non.

Cette différence a fait l’objet d’un calcul par la Fédération hospitalière de France, qui a démontré comment on aurait pu avoir, dans notre pays, 12 000 morts de moins dans les EHPAD si le système privé avait adopté les mêmes règles que le système public. Cela signifie donc qu’il y a eu 12 000 morts illégitimes du fait de ce système développé par les établissements privés pour accueillir les personnes âgées, ceci en dépit du fait que les établissements publics ont des charges plus importantes que le privé et en dépit du fait que ces établissements publics ont une rémunération par les résidents et leurs familles inférieure, bien sûr, au secteur privé.

L’explication n’est pas encore complètement établie. Avez-vous des données plus précises sur ce sujet et des facteurs explicatifs ? Les premiers qui viennent à l’esprit portent sur la présence médicale, encore plus insuffisante dans les établissements privés, et les effectifs en personnel, là aussi inférieurs dans ces établissements privés. Il y a partout une pénurie, mais elle est plus criante encore dans plusieurs établissements privés, pouvant en partie au moins être responsable de cette surmortalité. Je voudrais rappeler, d’ailleurs, que le phénomène n’est pas nouveau.

Je termine juste d’une phrase, pour rappeler que l’on observait déjà une surmortalité par la grippe depuis plusieurs années dans des établissements privés de différentes natures, qui avait été notée en corrélation avec un taux de vaccination bien inférieur des personnels comme des résidents dans ces établissements.

Mme Monique Iborra. Merci, madame la directrice générale, pour toutes ces informations, sachant évidemment que nous ne jugeons pas votre travail, dans la mesure où il dépend beaucoup de la politique que nous menons. C’est donc avec beaucoup d’intérêt que nous vous avons suivie.

Sur le partage des compétences entre conseil départemental et ARS, on nous dit que les inspections des conseils départementaux portent sur la prise en charge de la dépendance, alors que les inspections des ARS sont davantage axées sur la qualité des soins, comme si l’une était indépendante de l’autre. On nous montre donc que ces contrôles sont menés dans une démarche institutionnelle qui ne laisse pas beaucoup de place à la réalité des prestations fournies. Par exemple, le conseil de vie sociale, quand il existe, ce qui n’est pas le cas partout, n’est jamais interrogé, ce qui peut quand même nous poser un problème.

D’autre part, comment les financeurs que sont les départements et l’ARS peuvent-ils être à la fois juges et parties ? Nous avons un vrai problème à ce sujet. Le contrôle ne pourrait être, à mon sens, une évaluation objective qu’à partir du moment où il serait mené par une instance complètement indépendante. Si nous ne sortons pas de ce schéma, nous aurons toujours les résultats que l’on obtient aujourd’hui.

Enfin, l’aspect quantitatif est évalué. L’aspect qualitatif peut-il l’être alors qu’il n’existe en France aucune norme qualitative opposable ? Ce fait apparaît déjà dans le rapport de 2018, puis dans tous les rapports suivants, mais nous n’en avons toujours aucune en France aujourd’hui.

Mme Marie Tamarelle-Verhaeghe. Merci, madame la directrice, pour cet exercice qui n’est pas facile. Je voudrais revenir sur un point précis, qui préoccupe souvent les familles. Quand elles estiment ou qu’elles constatent un problème de mauvais traitement au sens large, il n’est parfois pas facile de le dire. Il n’est pas facile de le dire à l’établissement parce qu’on a peur de représailles ou qu’on craint que cela n’arrange pas la situation pour son parent.

Ce manque de facilité concerne aussi le système qui pourrait recueillir cette information préoccupante. En 2021, le 3977 a ouvert 1 892 dossiers pour des signalements en EHPAD, mais l’Organisation mondiale de la santé fait état d’un sous-signalement dû aux non-dits ou à une sous-estimation des faits. Avez-vous des éléments à nous donner pour mieux comprendre la politique de gestion de ces informations ? Quelle est la fluidité des parcours de signalement auprès de l’ARS ? Combien de signalements ont donné lieu à des inspections ? Vous disiez à juste titre qu’un signalement ne débouche pas forcément sur une inspection, mais sur quoi débouche-t-il ? Quelle est la coordination avec le département et en particulier le président du conseil départemental, responsable de la solidarité et du soutien aux personnes, avec les services de police et de gendarmerie le cas échéant, et avec le 3977 ? Comment tout cela s’articule-t-il ?

Mme la présidente Fadila Khattabi. Merci, mes chers collègues. Avant de donner la parole à madame la directrice générale, je vais répondre à Madame Pirès-Beaune, qui m’a interpellée. Nous avons, madame la députée, une réunion de bureau cet après-midi à 14 heures pour précisément discuter des éventuelles auditions à mener. Ce point figure donc à l’ordre du jour.

La commission des affaires sociales a été très réactive, puisque nous avons déjà auditionné le numéro 1 d’Orpea, Monsieur Charrier, et le directeur général France, M. Romersi. Je suis en train d’essayer de contacter l’ancien directeur général, Monsieur Yves Le Masne. Dès que j’aurai son adresse, je pourrai lui adresser l’invitation, pour ne pas dire la convocation.

Madame la directrice générale, vous avez la parole.

Mme Amélie Verdier. Merci beaucoup. Je vais essayer de répondre le plus qualitativement possible.

Monsieur Thomas Mesnier nous interrogeait notamment pour savoir s’il y a plus ou moins de plaintes et plus ou moins de contrôles selon les statuts des établissements. Sauf dans le contexte très particulier déclenché par le livre, notre grille d’analyse n’est pas par statut, mais porte d’abord sur les réclamations, les événements indésirables et les difficultés de tous ordres. Il me semble tout à fait normal qu’il en soit ainsi, même s’il en va un peu différemment dans cette période d’actualité.

Nous n’avons pas systématiquement plus ou moins de plaintes selon les statuts. Là encore, je pourrai partager avec votre commission des données plus détaillées. La situation dépend davantage des personnes, du directeur, de l’équipe soignante que du statut dans l’absolu. Je regardais encore hier les cas d’EHPAD que je citais tout à l’heure, auxquels nous avons fait des injonctions. Pour faire court, tous les statuts sont représentés.

Vous m’avez demandé s’il existe des différences de coopération et de pratiques entre départements. Il est un peu tôt pour moi pour y répondre. Je voulais simplement signaler que nous avons eu une réponse suite à ma sollicitation personnelle de la part des huit présidents départementaux pour renforcer la coopération. L’approche est différente, ce qui est normal : il existe des politiques d’ensemble différentes. Nous approfondirons ce point. De fait, la structure par statut n’est pas non plus la même par département, non plus que les pratiques de tarification ou le nombre de places d’aide sociale. En stricte application de la loi, il existe donc des différences entre départements.

Madame Vidal a insisté à juste titre sur le fait que les concitoyens ne comprennent pas comment on peut ne pas voir ce qui est décrit dans l’ouvrage. Il faut peut-être revenir, sans abuser de votre temps, sur les éléments du contrôle de 2018. Encore une fois, je transmettrai cette enquête à madame la présidente dès la fin de cette audition et je la rendrai publique. Sans relever tous les écarts constatés à cette époque, je mentionnerai la principale préoccupation de l’agence, qui était celle du temps du médecin coordonnateur. L’EHPAD a rapidement corrigé ce point et répondu aux prescriptions du CPOM. Des questions portaient sur les conditions d’intervention de médecin libéral au sein de l’EHPAD, ce qui fait écho à certains éléments lus dans le livre. Sans trop entrer dans le détail, je confirme avoir pris l’initiative de voir comment coordonner ces différents types de contrôle avec l’Assurance maladie. Ce n’est pas nouveau : cela nous arrive régulièrement. Nous le ferons donc en l’occurrence.

Des questions portaient sur le suivi du recueil de la parole et des plaintes. Nous avons également relevé la difficulté des équipes soignantes à faire face à l’ensemble des soins et donc la prise en charge par des auxiliaires de vie sociale d’actes qui ne relevaient pas forcément de leurs compétences. Ce point est très important. Sur ce sujet, les structures publiques ont une capacité plus large de mutualisation de l’ensemble des ressources, avec un meilleur usage des forces soignantes.

Sur le coût des protections, je pourrais répondre par une pirouette en disant que la partie dépendance relève des départements. Je ne le ferai pas, même si cela témoigne aussi de la complexité de nos systèmes. Le coût des protections peut effectivement être un signe d’alerte. De fait, les axes de contrôle ne sont pas toujours les mêmes quand nous réalisons un contrôle inopiné. Le chiffre de 28 % de marges arrière m’a moi aussi surprise quand je l’ai lu, mais cela ne fait pas partie des éléments que nous pouvons voir quand nous contrôlons un EHPAD.

Monsieur Vigier a fréquenté comme moi d’autres bancs, si je puis dire, et appelle à un renforcement de l’expertise financière, qui me semble très nécessaire. Je me permets de l’illustrer par le cas de l’EHPAD des Bords de Seine : le budget soins est de l’ordre de 1,8 million d’euros apportés par l’Assurance maladie et le budget dépendance de l’ordre de 700 000 euros. Il s’y ajoute une participation à l’hébergement dans certaines catégories, là encore de l’ordre de 700 000 euros. En face, figurent les montants payés par les résidents et leur famille, comme le livre l’indique, qui peuvent s’élever à 6 000 à 12 000 euros par mois. Je vous laisse le soin de faire le calcul. Encore une fois, nous ne contrôlons que la partie soins et dépendance en tant que telle, les repas relevant de la partie hébergement, ce qui pose la question des réponses que nous pouvons apporter.