N° 1770
ASSEMBLÉE NATIONALE
CONSTITUTION DU 4 OCTOBRE 1958
DIX-SEPTIÈME LÉGISLATURE
Enregistré à la Présidence de l’Assemblée nationale le 4 septembre 2025.
RAPPORT
FAIT
AU NOM DE LA COMMISSION D’ENQUÊTE
sur les effets psychologiques de TikTok sur les mineurs,
Président
M. Arthur DELAPORTE
Rapporteure
Mme Laure MILLER
Députés
TOME II
COMPTES RENDUS DES AUDITIONS
Voir les numéros : 783, 1030 et T.A. 83.
La commission d’enquête sur les effets psychologiques de TikTok sur les mineurs est composée de : M. Arthur Delaporte, président ; Mme Laure Miller, rapporteure ; M. Pouria Amirshahi ; M. Rodrigo Arenas ; M. Belkhir Belhaddad ; Mme Nathalie Colin-Oesterlé ; Mme Josiane Corneloup ; Mme Christelle D'Intorni ; M. Emmanuel Fouquart ; Mme Anne Genetet ; M. Jonathan Gery ; M. Guillaume Gouffier Valente ; Mme Ayda Hadizadeh ; Mme Constance Le Grip ; M. René Lioret ; M. Frédéric Maillot ; Mme Claire Marais-Beuil ; M. Kévin Mauvieux ; Mme Caroline Parmentier ; Mme Constance de Pélichy ; M. Thierry Perez ; Mme Isabelle Rauch ; M. Arnaud Saint-Martin ; M. Thierry Sother ; Mme Anne Stambach-Terrenoir ; Mme Sophie Taillé-Polian ; M. Antoine Vermorel-Marques.
SOMMAIRE
Pages
- Travaux de la commission
- 1. Audition de M. Yannick Carriou, président-directeur général de Médiamétrie (jeudi 3 avril 2025)
- 2. Audition de Mme Amélie Ébongué, experte en stratégie de contenus sur les réseaux sociaux, auteure du livre Génération TikTok : Un nouvel eldorado pour les marques (2021) (jeudi 3 avril 2025)
- 3. Audition de M. Mehdi Arfaoui, sociologue au Laboratoire d’innovation numérique de la Commission nationale de l’informatique et des libertés (CNIL), Mme Jennifer Elbaz, chargée de mission éducation au numérique à la CNIL, Mme Laurence Allard, maîtresse de conférences en sciences de la communication, chercheuse à l’Université Paris Sorbonne Nouvelle-IRCAV, enseigne à l’Université de Lille, département études culturelles et médias, et M. Jérôme Pacouret, sociologue et postdoctorant associé à la chaire « Société algorithmique » de l’Institut MIAI (Multidisciplinary institute in artificial intelligence) Grenoble Alpes (Laboratoire Pacte et UGA) (jeudi 3 avril 2025)
- 4. Audition de Mme Rayna Stamboliyska, consultante, experte en gestion des risques, cyber-sécurité et affaires européennes, présidente de RS Strategy, auteure de l’ouvrage La face cachée d’Internet (mercredi 23 avril 2025)
- 5. Audition de Mme Océane Herrero, journaliste, auteure de l’ouvrage Le système TikTok. Comment la plateforme chinoise modèle nos vies (mercredi 23 avril 2025)
- 6. Audition de M. Bruno Patino, président de Arte France et auteur des ouvrages La civilisation du poisson rouge, Tempête dans le bocal et Submersion (mercredi 23 avril 2025)
- 7. Audition de MM. Serge Abiteboul, informaticien, chercheur à l’École normale supérieure de Paris, directeur de recherche à l’Institut national de recherches en sciences et technologies du numérique (Inria), et Gilles Dowek, informaticien et logicien, chercheur à l’Inria, co-auteurs de l’ouvrage Le temps des algorithmes (mercredi 23 avril 2025)
- 8. Audition de Mme Sophie Jehel, professeure en sciences de l’information et de la communication à l’Université Paris 8 Vincennes – Saint-Denis, auteure de l’ouvrage L’adolescence au cœur de l’économie numérique. Travail émotionnel et risques sociaux, Mme Murielle Popa-Fabre, ancienne chercheuse au Collège de France et à l’Inria, experte au Conseil de l’Europe, spécialiste de l’intelligence artificielle inclusive et responsable, Mme Elisa Jadot, journaliste, auteure et réalisatrice du documentaire Emprise numérique, 5 femmes contre les Big 5, et M. Stéphane Blocquaux, docteur et maître de conférence en sciences de l’information et de la communication, auteur de l’ouvrage Le biberon numérique : Le défi éducatif à l’heure des enfants hyper connectés (mercredi 23 avril 2025)
- 9. Audition de MM. Mickaël Vallet et Claude Malhuret, sénateurs, président et rapporteur de la commission d’enquête sur l’utilisation du réseau social TikTok, son exploitation des données, sa stratégie d’influence (Sénat, juillet 2023) (mardi 29 avril 2025)
- 10. Audition de Mme Sihem Amer-Yahia, directrice de recherche CNRS, directrice adjointe du Laboratoire d’informatique de Grenoble, Mme Lucile Coquelin, maître de conférences en sciences de l’information et de la communication, Laboratoire DyLIS, Inspé Normandie Rouen Le Havre, Sciences Po Paris, et M. Olivier Ertzscheid, chercheur en sciences de l’information et de la communication, maître de conférences à l’université de Nantes, auteur des ouvrages L’appétit des géants : pouvoir des algorithmes, ambitions des plateformes et Le monde selon Zuckerberg : portraits et préjudices (mardi 29 avril 2025)
- 11. Audition de M. Grégoire Borst, Professeur de psychologie du développement et de neurosciences cognitives de l’éducation à l’Université Paris Cité, et directeur du Laboratoire de psychologie du développement et de l’éducation de l’enfant (LaPsyDÉ - CNRS), Mme Sylvie Dieu Osika, pédiatre, et M. Serge Tisseron, psychiatre, docteur en psychologie, co responsable du diplôme universitaire de cyberpsychologie à l’université Paris Cité, membre de l’académie des technologies (mardi 29 avril 2025)
- 12. Audition de M. Jean-Marie Cavada, président de iDFrights (vendredi 2 mai 2025)
- 13. Audition de M. Michael Stora, psychologue et psychanalyste, co-fondateur de l’Observatoire des mondes numériques en sciences humaines (vendredi 2 mai 2025)
- 14. Audition de M. Donatien Le Vaillant, chef de la Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires (Miviludes) (mardi 6 mai 2025)
- 15. Audition de M. Elie Andraos, psychologue clinicien et coordonnateur du projet Addict IEJ (Intoxication Ethylique Jeunes) au CHU Amiens-Picardie, Mme Sabine Duflo, psychologue clinicienne, Mme Séverine Erhel, maître de conférences en psychologie cognitive et ergonomie à l’Université de Rennes 2, et Mme Vanessa Lalo, psychologue clinicienne (mardi 6 mai 2025)
- 16. Audition de Mmes Charlyne Buigues, infirmière et auteure de la pétition « #StopSkinnyTok », Carole Copti, diététicienne-nutritionniste, et Nathalie Godart, professeure des Universités en psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent (mardi 6 mai 2025)
- 17. Audition de Mmes Marie-Christine Cazaux, et Catherine Martin, éducatrices spécialisées, membres du collectif Mineurs, éthique et réseaux (Meer) (mardi 13 mai 2025)
- 18. Audition de Mme Emmanuelle Piquet, thérapeute et maître de conférences à l’Université de Liège (Belgique), spécialiste des enjeux de souffrances en milieu scolaire (mardi 13 mai 2025)
- 19. Audition des associations familiales et de parents d’élèves, réunissant Mme Alixe Rivière, administratrice nationale de la Fédération des conseils de parents d’élèves de l’enseignement public (FCPE), M. Laurent Zameckwovski, porte-parole de la Fédération des parents d’élèves de l’enseignement public (PEEP), M. Patrick Salaün, président, et Mme Virginie Gervaise, administratrice, de l’Union nationale des associations autonomes de parents d’élèves (UNAAPE), et Mme Karima Rochdi, administratrice en charge du numérique, et M. Olivier Andrieu-Gerard, coordonnateur du pôle Médias et usages numériques, de l’Union nationale des associations familiales (UNAF) (jeudi 15 mai 2025)
- 20. Audition de MM. X et Y, et Mme Z (jeudi 15 mai 2025)
- 21. Audition de Maître Laure Boutron-Marmion, avocat au barreau de Paris, fondatrice du collectif Algos victima, et de plusieurs familles (jeudi 15 mai 2025)
- 22. Audition de Mme Shanley Clemot McLaren, cofondatrice et co-presidente de l’association Stop Fisha, M. Tristan Duverné, doctorant à l’EHESS/ENS, Mme Pauline Ferrari, journaliste indépendante, et M. Pierre Gault, auteur, sur les contenus masculinistes et sexistes sur les réseaux sociaux (vendredi 16 mai 2025)
- 23. Audition de M. Bruno Gameliel, psychopédagogue, psychothérapeute (vendredi 16 mai 2025)
- 24. Audition du Professeur Amine Benyamina, addictologue et psychiatre, et du Docteur Servane Mouton, neurologue et neurophysiologiste, co-présidents de la commission d’experts sur l’impact de l’exposition des jeunes aux écrans (2024) (mardi 20 mai 2025)
- 25. Audition de M. Mehdi Mazi, co-fondateur du collectif d’aide aux victimes d’influenceurs (AVI), et M. Jean-Baptiste Boisseau, membre chargé des projets espaces de discussion en ligne, relations presse (mardi 20 mai 2025)
- 26. Audition de M. Martin Ajdari, président de l’Autorité de régulation de la communication audiovisuelle et numérique (Arcom), M. Alban de Nervaux, directeur général, Mme Lucile Petit, directrice des plateformes en ligne, et Mme Sara Cheyrouze, responsable du pôle relations médias et influence (mardi 20 mai 2025)
- 27. Audition de M. Arthur Melon, délégué général du Conseil français des associations pour les droits de l’enfant (COFRADE) ainsi que des associations membres : Mme Nathalie Hennequin, membre du Bureau national SNUASFP-FSU (Syndicat national unitaire des assistantes sociales de la Fonction Publique/Fédération Syndicale Unitaire), Mme Anne-Charlotte Gros, secrétaire générale de Respect Zone, Mme Socheata Sim, experte plaidoyer et ingénierie de l’action sociale de CAMELEON Association France, et Mme Marie-Françoise Wittrant, Association AISPAS (jeudi 22 mai 2025)
- 28. Audition de M. Cyril di Palma, délégué général de Génération numérique (jeudi 22 mai 2025)
- 29. Audition de Mme Alejandra Mariscal Lopez, directrice de Point de Contact, et M. Yann Lescop, responsable projets et études (jeudi 22 mai 2025)
- 30. Audition du Docteur Jean-Marcel Mourgues, vice-président du Conseil national de l’ordre des médecins (CNOM), et des médecins présents sur TikTok : Docteur Raphaël Dachicourt, président du collectif ReAGJIR), Docteure Nawale Hadouiri, praticien hospitalo-universitaire en médecine physique et réadaptation au centre hospitalier universitaire de Dijon, Mme Marion Joud, co-fondatrice de Elema Agency, M. Baptiste Carreira Mellier, psychologue et neuropsychologue, et Mme Sophia Rakrouki, sage-femme (jeudi 22 mai 2025)
- 31. Audition de M. Antonin Atger, écrivain, doctorant chercheur, et Mme Audrey Chippaux, auteure de Derrière le filtre. Enquête sur le système d’influence (2025) (lundi 26 mai 2025)
- 32. Audition de M. Guilhem Julia, maître de conférences en droit privé et sciences criminelles à l’université Sorbonne Paris-Nord, co-directeur du master « Droits des activités numériques », Mme Joëlle Toledano, Professeur émérite d’économie associée à la chaire « Gouvernance et régulation » de l’université Paris Dauphine - PSL, membre du Conseil national du numérique, et Mme Célia Zolynski, Professeur de droit privé à l’École de droit de la Sorbonne de l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, codirectrice du département de recherche en droit de l’immatériel de la Sorbonne (lundi 26 mai 2025)
- 33. Audition de M. Bernard Basset, président de l’Association Addictions France, M. Franck Lecas, responsable du pôle projets politiques publiques et Mme Louise Lefebvre-Lepetit, chargée de mission plaidoyer (lundi 26 mai 2025)
- 34. Audition de Mme Bérangère Couillard, présidente du Haut Conseil à l’Egalité entre les hommes et les femmes (mardi 27 mai 2025)
- 35. Audition de Mme Justine Atlan, directrice générale de l’association E-enfance, M. Samuel Comblez, directeur général adjoint, et Mme Inès Legendre, chargée de plaidoyer (mardi 27 mai 2025)
- 36. Audition de M. Thierry Breton, ancien commissaire européen au marché intérieur (mardi 27 mai 2025)
- 37. Audition de Mme Cécile Augeraud, commissaire divisionnaire, chef-adjoint à l’Office anti cybercriminalité (OFAC) (mardi 27 mai 2025)
- 38. Audition de M. Nicolas Deffieux, directeur du Pôle d’expertise de la régulation numérique (PEReN) (mardi 27 mai 2025)
- 39. Audition de Mme Karine de Leusse, psychologue spécialiste de l’addiction aux écrans, du Docteur Anne-Hélia Roure, médecin psychiatre, et du Docteur Philippe Babe, chef de service des urgences psychiatriques à l’Hôpital pédiatrique universitaire Lenval (mercredi 28 mai 2025)
- 40. Audition de Mme Marietta Karamanli, députée, Mme Isabelle Rauch, députée, ancienne présidente de la commission des affaires culturelles et de l’éducation, et M. Bruno Studer, ancien député, ancien président de la commission des affaires culturelles et de l’éducation (mercredi 28 mai 2025)
- 41. Audition de Mme Anne Savinel-Barras, présidente de Amnesty international, et Mme Katia Roux, chargée de plaidoyer (mercredi 28 mai 2025)
- 42. Audition de Mme Marie-Laure Denis, présidente de la Commission nationale de l’informatique et des libertés (CNIL), M. Mathias Moulin, secrétaire général adjoint, et Mme Chirine Berrichi, conseillère pour les questions parlementaires et institutionnelles (lundi 2 juin 2025)
- 43. Audition de M. Gilles Babinet, coprésident du Conseil national du numérique, et M. Jean Cattan, secrétaire général (lundi 2 juin 2025)
- 44. Audition de M. Miloude Baraka, co-fondateur de Live’up Agency (mardi 3 juin 2025)
- 45. Audition de M. Hugo Travers (mardi 3 juin 2025)
- 46. Audition de M. Mathieu Barrère, journaliste pour Envoyé spécial (France télévisions) (mardi 3 juin 2025)
- 47. Audition de M. Morgan Lechat (mardi 3 juin 2025)
- 48. Audition de Mme Anna Baldy (mardi 3 juin 2025)
- 49. Audition de M. Loïc Duflot, chef de service de l’économie numérique à la Direction générale des entreprises, et Mme Chantal Rubin, chef de pôle structurel numérique et affaires juridiques du Pôle Régulation des plates-formes numériques (REGPFN), M. Matthieu Couranjou, délégué à la régulation des plateformes numériques à la Direction générale des médias et des industries culturelles, et M. Sébastien Bakhouche, chef de service, adjoint à la directrice générale (jeudi 5 juin 2025)
- 50. Audition de M. Marc Pelletier, chef de la sous-direction de l’innovation, de la formation et des ressources à la Direction générale de l’enseignement scolaire (DGESCO), Mme Stéphanie Gutierrez, son adjointe, et Mme Claire Bey, cheffe du bureau de la santé et de l’action sociale, Mme Florence Biot, sous-directrice de la transformation numérique à la Direction du numérique pour l’éducation (DNE), et Mme Marie-Caroline Missir, directrice générale du Réseau Canopé et du Centre pour l’éducation aux médias et à l’information (Clemi) (jeudi 5 juin 2025)
- 51. Auditionde M. Thomas Rohmer, président de l’Observatoire de la Parentalité et de l’Éducation Numérique (OPEN), et Mme Angélique Gozlan, experte à l’Open, docteure en psychopathologie (mardi 10 juin 2025)
- 52. Audition de M. Isac Mayembo (mardi 10juin 2025)
- 53. Audition de M. Adrien Laurent (mardi 10 juin 2025)
- 54. Audition de Mme Manon Tanti et M. Julien Tanti (mardi 10 juin 2025)
- 55. Audition de M. Nasser Sari (mardi 10 juin 2025)
- 56. Audition de M. Mehdi Meghzifene, responsable lancement TikTok e-Commerce France, et M. Arnaud Cabanis, responsable de l’activité commerciale France & BeNeLux sur le commerce et la monétisation sur TikTok (jeudi 12 juin 2025)
- 57. Audition de Mme Nicky Soo, responsable de la digital safety, Mme Brie Pegum, responsable des aspects techniques de la régulation, et M. Vincent Mogniat Duclos, responsable France - Tiktok Live sur la modération TikTok (jeudi 12 juin 2025)
- 58. Audition de Mme Marlène Masure, responsable du contenu États d’Europe, du Moyen-Orient et de l’Afrique, directrice exécutive du développement commercial et marketing, et Mme Marie Hugon, responsable des enquêtes réglementaires européennes, responsables de TikTok France (jeudi 12 juin 2025)
- 59. Audition de Mme Sarah Sauneron, directrice générale par intérim à la Direction générale de la santé, et M. Kerian Berose-Perez, chef du bureau Santé mentale (lundi 16 juin 2025)
- 60. Audition de M. Anton’Maria Battesti, directeur des affaires publiques France de Meta, et Mme Aurore Denimal, responsable des affaires publiques France, Mme Claire Dilé, directrice des affaires publiques de X, et M. Thibault Guiroy, directeur des affaires publiques France et Europe du Sud de YouTube (mardi 17 juin 2025)
- 61. Audition de M. Simon Corsin, fondateur de Mindie (mardi 17 juin 2025)
- 62. Audition de M. Laurent Marcangeli, ministre de l'action et de la fonction publique et de la simplification (jeudi 19 juin 2025)
- 63. Audition de Mme Clara Chappaz, ministre déléguée auprès du ministre de l’Économie, des finances et de la souveraineté industrielle et numérique, chargée de l’intelligence artificielle et du numérique (jeudi 19 juin 2025)
- 64. Audition de M. Léonard Brudieu, sous-directeur à la Direction générale de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes (DGCCRF), M. Paul-Emmanuel Piel, chef de bureau, et Mme Marie Pique, adjointe au chef de bureau (jeudi 19 juin 2025)
- 65. Audition du Lieutenant-Colonel Cyril Colliou, chef par intérim de l’Office mineurs (Ofmin), Mme Agathe Boudin, commandant de police, cheffe par intérim du pôle stratégie, et Mme Typhaine Desbordes, cheffe du bureau des partenariats et de la communication (mardi 24 juin 2025)
- 66. Audition de Mme Sarah Bouchahoua, responsable des affaires publiques France de Snapchat (mardi 24 juin 2025)
- 67. Audition de M. Tristian Boursier, Docteur associé au Centre de recherches politiques (Cevipof), M. Hugo Micheron, enseignant chercheur en sciences politiques rattachées au Centre de recherches internationales (CERI), maître de conférence à Sciences Po, spécialiste du Moyen Orient, Mme Sophie Taïeb, responsable du pôle cybersécurité au Conseil représentatif des institutions juives de France (CRIF), et M. Valentin Petit, journaliste, agence CAPA (mardi 24 juin 2025)
- 68. Audition de M. X, ancien modérateur sur les réseaux sociaux (jeudi 26 juin 2025)
Travaux de la commission
1. Audition de M. Yannick Carriou, président-directeur général de Médiamétrie (jeudi 3 avril 2025)
La Commission auditionne M. Yannick Carriou, président-directeur général de Médiamétrie ([1]).
M. le président Arthur Delaporte. Nous débutons ce matin les auditions de la commission d’enquête sur les effets psychologiques de TikTok sur les mineurs. Ce n’est pas sans gravité que nous entamons nos travaux, tant les enjeux sont lourds pour la jeunesse et pour la société. Mme la rapporteure, Laure Miller, l’ensemble de nos collègues et moi-même sommes régulièrement sollicités par des parents ou par des vigies du numérique, qui nous contactent désemparés et nous demandent d’agir. Le législateur pouvant parfois se sentir impuissant, l’objet de la commission d’enquête est de proposer des outils législatifs et de montrer que le Parlement entend cette demande sociale.
Nous allons étudier en profondeur le modèle de TikTok pour mettre en lumière les aspects encore obscurs : le rapport du Sénat sur l’utilisation de TikTok, son exploitation des données, sa stratégie d’influence a montré que cette application recelait encore de nombreuses zones d’ombre. Nous allons nous concentrer sur les addictions à cette plateforme, même si ce terme n’est pas employé par tous les acteurs. Les études le montrent, les jeunes passent de plus en plus de temps devant leur écran. Nous allons, dès aujourd’hui, examiner les usages, puis nous nous pencherons sur les algorithmes, les flux ciblés, le design de l’application, les contenus, leur production et les intentions qui président à leur élaboration.
Ce n’est pas sans émotion que nous ouvrons les travaux de la commission d’enquête : nous pensons aux victimes des réseaux sociaux, notamment aux jeunes filles qui se mutilent, aux adolescents qui développent des troubles du comportement et qui perdent le sommeil, leur capacité de concentration et parfois de l’argent. Nous pensons tous aux familles aux côtés desquelles le Parlement doit se tenir.
Notre commission n’a pas pour objectif de se prononcer sur l’opportunité d’interdire ou non TikTok, elle cherchera plutôt à identifier les mécanismes à l’œuvre et à formuler des propositions. Ce n’est pas le Parlement français qui interdira TikTok, car cette question recèle une dimension européenne.
Aujourd’hui s’ouvre la phase du diagnostic, au cours de laquelle nous entendrons chercheurs et experts afin de disposer d’un panorama le plus large possible. Nous auditionnerons également des professionnels du numérique pour comprendre les mécanismes et le fonctionnement économique et technique de la plateforme. Nous accueillerons évidemment des membres de l’administration, de ministères et d’organes européens, mais aussi les victimes, leurs familles, les vigies, les citoyennes et les citoyens concernés par les effets néfastes de TikTok. Nous solliciterons enfin des créateurs de contenus sur la plateforme et, évidemment, des représentants de l’entreprise. Nous avons élaboré un premier programme d’auditions, qui court jusqu’au 15 juin.
Je tiens à vous remercier, madame la rapporteure, de promouvoir ce sujet et de l’avoir mis à l’ordre du jour de notre assemblée sous la forme d’une commission d’enquête. Le Parlement fabrique la loi, mais il doit également contribuer à l’émancipation collective, à l’éveil de l’esprit critique commun et à l’armement de la société face aux dangers du numérique.
Je souhaite la bienvenue à M. Yannick Carriou, président-directeur général de Médiamétrie. Je vous remercie d’avoir pris le temps de répondre favorablement à notre invitation dans un délai très court puisque la commission a tenu sa réunion constitutive la semaine dernière.
Je vous remercie également de nous déclarer tout intérêt public ou privé de nature à influencer vos déclarations et je vous informe que l’article 6 de l’ordonnance du 17 novembre 1958 relative au fonctionnement des assemblées parlementaires impose aux personnes auditionnées par une commission d’enquête de prêter serment de dire la vérité, toute la vérité, rien que la vérité.
(M. Yannick Carriou prête serment.)
M. Yannick Carriou, président-directeur général de Médiamétrie. Je vous remercie d’avoir invité Médiamétrie, surtout pour votre première audition. Nous resterons à votre disposition tout au long de vos travaux pour vous transmettre les données et les chiffres dont vous aurez besoin, à condition, évidemment, que nous les ayons. Il est opportun de commencer votre réflexion par l’étude d’éléments objectifs, car, dans ce domaine comme dans celui des médias en général, nous sommes parfois un peu victimes d’une sociologie de proximité et nous sommes enclins à tirer des conclusions à partir du comportement de nos enfants ou de nos voisins.
Médiamétrie est une entreprise qui appartient à son marché. Elle mesure l’audience des médias – chaînes de télévision, radios et une grande partie du secteur digital. Son objectif n’est pas de gagner de l’argent mais d’offrir aux acteurs une mesure indépendante et neutre. Elle fait une centaine de millions de chiffre d’affaires et affiche un résultat opérationnel compris entre 2 % et 4 % selon les années. Ce taux n’est pas très élevé, mais il est suffisant pour investir en permanence dans les technologies qui nous permettent d’améliorer et d’étendre nos instruments de mesure des usages de nos concitoyens.
Pour répondre à votre question sur mes intérêts ou ceux de l’entreprise, sachez que tous les acteurs du marché sont nos clients, mais la diversité de ceux-ci et le caractère très partagé de notre gouvernance garantissent qu’aucun client ne bénéficie du moindre droit spécifique. Le volume d’affaires entre Médiamétrie d’une part, TikTok et sa maison mère ByteDance de l’autre, est assez faible : la dernière commande de cette société date de 2020 et s’élevait à 18 000 euros. Notre gouvernance partagée garantit de toute façon notre neutralité, quel que soit le degré de notre relation commerciale avec une entreprise.
Le métier de Médiamétrie est de mesurer les usages, donc je m’abstiendrai de tout commentaire au-delà de cet aspect. Les experts que vous recevrez compléteront utilement mon diagnostic factuel et plat.
Je vais vous présenter des chiffres sur les usages des réseaux sociaux chez les jeunes. Votre commission d’enquête porte sur TikTok, mais il y a lieu d’adopter une approche en entonnoir et d’évoquer l’ensemble des réseaux sociaux, car l’usage de TikTok s’insère dans des usages cumulés.
Nous utilisons depuis très longtemps un instrument, Internet Global, qui est la référence en France de la mesure des sites internet et des applications. Je ne veux pas dénigrer les producteurs de certaines études qui circulent dans la presse, mais la mesure des usages et du temps passé devant un média est une tâche très complexe. Les approches purement déclaratives, consistant à demander aux gens combien de temps ils passent devant un média, donnent des résultats aléatoires et imprécis. Internet Global est un outil rigoureux : il se fonde sur un panel de 20 000 Français, équipés d’un téléphone mobile, d’une tablette et d’un ordinateur sur lesquels on installe des logiciels, nommés meters, qui récupèrent toute l’information. En ce qui concerne Médiamétrie, nous appliquons des conventions placées sous l’égide d’un comité : dans le cadre de notre gouvernance partagée, tous les acteurs discutent de la façon dont nous devons restituer les résultats. Nous mesurons l’activité sur les appareils et, si possible, celle des individus sur plusieurs dispositifs en même temps pour calculer la duplication et le cumul des usages.
La population choisie pour évaluer les usages d’internet et des applications est celle des Français âgés de 2 ans et plus. Nous recrutons des individus âgés d’au moins 16 ans et nous les équipons de dispositifs électroniques. Pour le recrutement des jeunes âgés de moins de 16 ans, nous recueillons évidemment l’autorisation des parents. Nous considérons qu’un panéliste âgé de 11 ans détient un appareil individuel, notamment un smartphone – l’idée commune veut que les parents acceptent que leur enfant possède leur premier téléphone individuel à l’entrée au collège. Avant l’âge de 11 ans, nous ne mesurons par l’utilisation de mobiles, car nous estimons que les enfants n’ont accès qu’à des dispositifs partagés – ordinateur du foyer ou tablette. Les personnes que nous suivons doivent entrer le nom de leur enfant et son âge lorsqu’elles lui ouvrent une session sur un dispositif partagé.
Nous vérifions que les données mesurées dans le panel sont cohérentes avec des big data : nous travaillons avec l’Alliance pour les chiffres de la presse et des médias (ACPM), structure dont la gouvernance est également partagée et qui nous fournit l’intégralité des logs de connexion aux grands sites et applications. Ces informations nous aident à réaligner notre panel sur les éléments fournis par les serveurs de données, afin de corriger les biais de comportement de la population que nous suivons. Notre système de mesure est donc très complet – et d’ailleurs assez coûteux.
Parmi les personnes âgées de 15 à 24 ans, 54 % regardent la télévision au moins une fois par jour. La durée d’écoute par téléspectateur, à savoir le temps passé devant la télévision, s’élève à une heure et vingt minutes. L’intégralité des personnes de cette tranche d’âge, à savoir ceux qui regardent la télévision et ceux qui ne l’allument pas, consacre quarante-trois minutes quotidiennes à ce média. Par ailleurs, 48 % des 15-24 ans écoutent la radio, pour une durée quotidienne moyenne d’une heure et quarante minutes. Quant à internet, 85 % de cette tranche d’âge y vont chaque jour, quel que soit l’appareil choisi, contre 75 % des 11-17 ans. Les adolescents de 11 à 17 ans qui surfent sur internet y restent quatre heures et trente-huit minutes par jour, soit environ trois fois plus que sur n’importe quel autre média : internet est sans rival chez les jeunes.
Les messageries – WhatsApp et Snapchat – et les réseaux sociaux sont associés dans nos analyses, ne serait-ce que parce que les derniers possèdent très souvent une fonction de messagerie : la frontière entre les deux types d’usage est ténue. Chaque jour, 70 % des 11-17 ans accèdent à une messagerie ou à un réseau social sur lesquels ils surfent en moyenne pendant trois heures et onze minutes. Le temps que les jeunes passent sur internet – quatre heures et trente-huit minutes – est très majoritairement, à hauteur de 64 %, consacré aux réseaux sociaux et aux messageries, alors que cette proportion n’atteint que 30 % chez les personnes âgées de 50 à 64 ans.
Entre 2020 et 2025, le temps passé sur les réseaux sociaux et les messageries a augmenté, particulièrement dans la population totale car les personnes âgées de plus de 50 ans se sont mises à les consommer. La cible des gens utilisant les réseaux sociaux s’est élargie : sans vouloir parler pour tout le monde, qui n’utilise pas Instagram aujourd’hui ?
M. le président Arthur Delaporte. Avez-vous des données sur les enfants âgés de 2 à 11 ans ?
M. Yannick Carriou. Nous aurons des éléments, mais ils n’engloberont pas la consommation sur les téléphones mobiles, car nous considérons que cette population n’en possède pas.
Même si la base s’élargit vers les générations les plus âgées, le temps passé par les 11-17 ans et par les 15-24 ans sur les réseaux sociaux et les messageries a tout de même augmenté respectivement de plus de 50 % et de près de 80 % entre 2020 et 2025.
À 21 h 27 a lieu le pic de consommation des réseaux sociaux et des messageries chez les 15-24 ans : à ce moment-là, 25 % de cette population surfe sur l’une de ces applications. La consommation croît doucement le matin à l’heure du réveil, un premier pic intervient autour de 10 heures, probablement durant la récréation ou la pause dans le cadre professionnel, puis un deuxième entre 12 heures et 12 h 30, enfin un plateau élevé se forme entre 18 heures et 23 heures avant que ces vieux mineurs ou ces jeunes adultes aillent se coucher.
Dans la population âgée de 15 à 24 ans, Snapchat est très utilisée, davantage d’ailleurs comme une plateforme de messagerie que comme un réseau social au sens où on l’entend communément. Cette application est encore plus sollicitée par les plus jeunes. Quant à Instagram et à Tiktok, elles jouissent d’une popularité comparable chez les 15-24 ans et sont utilisées tout au long de la journée.
M. Emmanuel Fouquart (RN). Si la consommation de réseaux sociaux et de messageries commence à 6 heures et se termine à 3 heures, comme le montrent vos courbes, cela signifie que le sommeil réel ne dépasse pas trois heures.
M. Yannick Carriou. Le graphique ne reflète pas la consommation d’un individu, même moyen. Un jeune âgé de 11 à 17 ans passe entre trois heures et trois heures trente, en moyenne quotidienne, sur les réseaux sociaux. Certains consomment plutôt le matin, d’autres plutôt le soir. Les trois heures que vous évoquez correspondent à une plage horaire pendant laquelle personne ne surfe sur les réseaux sociaux.
M. Emmanuel Fouquart (RN). Que la coupure totale ne dure que trois heures peut tout de même inquiéter.
M. le président Arthur Delaporte. Il ne s’agit pas d’une coupure de trois heures puisqu’un individu peut commencer à consommer à 10 heures, arrêter quelques minutes plus tard, puis reprendre à un autre moment de la journée. Le graphique ne porte pas sur un individu unique mais sur la moyenne de l’ensemble de la population.
M. Emmanuel Fouquart (RN). Un individu peut commencer à consommer à 6 heures et finir à 3 heures. La période sans consommation ne dure que trois heures, c’est impressionnant.
M. le président Arthur Delaporte. Cette configuration est possible, mais je ne suis pas certain que de nombreux utilisateurs uniques se trouvent dans cette situation. Médiamétrie pourrait peut-être lancer une recherche sur cet aspect.
M. Yannick Carriou. Je présenterai tout à l’heure quelques éléments sur la concentration de la consommation chez les individus qui utilisent le plus les réseaux sociaux et les messageries.
Chez les 11-17 ans, 72 % des individus ouvrent leur application Snapchat au moins une fois par mois. Ce chiffre de la couverture mensuelle est moins intéressant que celui de la couverture quotidienne : 60 % des 11-17 ans consomment Snapchat au moins une fois par jour – ou plutôt, comme le diraient mes équipes, dans une journée, 60 % en moyenne des jeunes âgés entre 11 et 17 ans accèdent au moins une fois à Snapchat. Chez les 15-24 ans, Snapchat est talonnée par Instagram – 74 % de couverture quotidienne contre 71 %. Les plus jeunes vont beaucoup sur Snapchat : la couverture quotidienne s’élève à 60 % chez les 11-17 ans contre 42 % pour Instagram, 41 % pour WhatsApp et 40 % pour TikTok. L’écart est beaucoup plus faible entre Snapchat et Instagram chez les 15-24 ans et TikTok progresse légèrement par rapport à la tranche d’âge plus jeune avec 47 % de couverture quotidienne. En vieillissant, les jeunes vont vers Instagram.
Entre 2020 et 2025, la croissance de l’utilisation des réseaux sociaux et des messageries a profité à toutes les plateformes. Instagram a doublé le nombre de ses visiteurs uniques quotidiens pendant cette période, TikTok a plus que quadruplé son audience et WhatsApp l’a presque triplée. Les plateformes ne connaissent pas le même rythme de développement depuis 2020, les écarts pouvant s’expliquer en partie par leur date d’implantation dans le paysage. TikTok enregistre la plus forte progression du nombre d’utilisateurs.
Un autre angle d’analyse est le temps passé sur chaque plateforme. Par exemple, les adolescents qui utilisent Snapchat y consacrent en moyenne une heure quarante-neuf par jour. TikTok se place en deuxième position avec une heure vingt-huit, contre quarante-six minutes pour Instagram : même si le nombre d’utilisateurs quotidiens des deux réseaux est comparable, les jeunes qui utilisent TikTok y restent près de deux fois plus longtemps. Cet écart se réduit pour les 15-24 ans, qui passent en moyenne une heure quarante-huit sur Snapchat, une heure dix-huit sur TikTok et quarante-neuf minutes sur Instagram. La durée d’utilisation de TikTok est donc supérieure à celle des autres plateformes du même type – Snapchat étant avant tout une application de messagerie, on peut en déduire que son usage est différent.
La plateforme qui déclenche le plus grand nombre d’ouvertures de session quotidiennes – c’est-à-dire le nombre de fois où l’utilisateur lance l’application sur son téléphone – est, là encore, Snapchat, avec treize connexions par jour chez les 15-24 ans, ce qui semble cohérent s’agissant d’une application de messagerie. L’axe vertical du graphique correspond à la proportion de personnes qui utilisent quotidiennement chaque plateforme – pour Snapchat, 74 %. Ainsi, l’application TikTok est utilisée chaque jour par environ 47 % des personnes âgées de 15 à 24 ans, en moyenne cinq fois au cours de la journée.
Enfin, les graphiques de duplication montrent qu’elle n’est pas utilisée isolément des autres plateformes : chez les 15-24 ans, 91 % des utilisateurs d’Instagram utilisent aussi TikTok ; quand 97 % des utilisateurs de TikTok ont aussi visité Instagram au cours du mois. L’utilisation de TikTok est donc un comportement qui duplique beaucoup, pour employer notre jargon : elle est associée à une forte consommation des autres plateformes, ce qui contribue à allonger le temps passé sur les réseaux sociaux.
Mme Laure Miller, rapporteure. Merci pour cette intervention très éclairante. Notre objectif, dans un premier temps, est d’objectiver les choses et d’établir un diagnostic, en nous appuyant non pas sur des impressions mais sur des données robustes.
Disposez-vous d’éléments précis sur le report des usages, notamment de la télévision vers le téléphone parmi les 11-17 ans ? Avez-vous observé des évolutions flagrantes en la matière pendant le covid ?
L’usage de TikTok est interdit avant 13 ans. Avez-vous recueilli des données quant à l’inscription d’enfants de moins de 13 ans sur cette plateforme ?
Enfin, avez-vous réalisé des études sur la part des parents ayant activé un contrôle sur le téléphone de leur enfant ?
M. Yannick Carriou. Je ne dispose d’aucune information concernant le contrôle parental.
Pour ce qui est des jeunes de 11 à 13 ans, nous pouvons extraire des données de consommation, mais celles-ci ne reflètent pas nécessairement les inscriptions sur une plateforme : un enfant peut tout à fait utiliser le compte TikTok d’un de ses parents, voire pirater un compte. Nous mesurons uniquement les usages, et non la nature de ces derniers.
Le mot « report » peut être compris comme manifestant une intention délibérée d’abandonner un média pour un autre. Je ne me risquerai pas sur ce terrain, mais il est certain qu’on constate, de façon historique, une érosion de la consommation de télévision chez les jeunes, concomitamment à l’accroissement de l’utilisation des réseaux sociaux et d’internet en général. Comme il existe une réalité physique à laquelle nul ne peut échapper – une journée ne dure que vingt-quatre heures –, on peut logiquement parler de report, même si certains souligneront la capacité des jeunes à faire deux ou trois choses en même temps, donc à dupliquer les usages. Indéniablement, on observe une baisse de l’attrait du public adolescent pour les médias traditionnels, qui se confirme d’année en année et qui a probablement bénéficié aux usages numériques.
Le covid a quant à lui accéléré les tendances. Si j’avais détaillé les évolutions d’usage pour la période 2020-2025, vous auriez effectivement constaté, en 2020 et en 2021, une forte progression, qui s’est d’ailleurs étendue à de nombreux autres phénomènes comme l’essor de la SVOD (vidéo à la demande par abonnement). Ayant tous été bloqués chez nous et, pour une part, oisifs, nous avons été exposés à l’intégralité des offres média disponibles, avec tout le temps nécessaire pour les tester. Or, parfois, « l’essayer, c’est l’adopter », pour reprendre un slogan célèbre. Le covid a donc effectivement contribué assez largement à l’accélération du phénomène, ce qui m’amène à penser que la croissance très spectaculaire que j’ai décrite pour la période 2020-2025 ne se reproduira probablement pas dans des proportions similaires dans les cinq prochaines années.
M. Pouria Amirshahi (EcoS). Au-delà de la question du temps passé sur TikTok, qui est importante car elle a des incidences réelles, nous n’avons pas forcément mesuré ni entamé la réflexion sur les effets neurocognitifs de certains usages, qui se transforment et que nous ne connaissons pas forcément.
Les meters installés sur les terminaux fournissent-ils également des éléments sur le type de contenus consultés sur chaque application ? Les plateformes peuvent donner lieu à des phénomènes de consommation très divers, y compris celles qui sont principalement utilisées comme messagerie – nous avons par exemple constaté, dans le cadre de l’examen de la proposition de loi visant à sortir la France du piège du narcotrafic, à quel point des mineurs pouvaient être aisément recrutés sur les réseaux sociaux. Disposez-vous d’informations sur la nature de ces flux ?
M. Yannick Carriou. Malheureusement, non, pour des raisons essentiellement techniques. D’abord, il n’existe pas, à ma connaissance, de nomenclature objective des types de contenus : chaque éditeur d’application a sa propre façon de les classer. Ensuite, nous recueillons deux types d’éléments : les URL, c’est-à-dire les adresses des serveurs internet, qui nous permettent de reconnaître la plateforme utilisée ; et les données des meters, ces logiciels implantés dans les terminaux grâce auxquels nous savons quelle application est utilisée en premier plan à un instant donné. Aucune de ces deux sources ne donne d’indications sur le contenu.
Les seuls qui seraient capables de fournir ces informations sont les éditeurs eux-mêmes. Encore faudrait-il, pour ce faire, qu’ils aient défini une nomenclature, qui serait de toute façon différente d’un éditeur à l’autre. C’est une vraie difficulté pour comprendre le phénomène.
M. Thierry Perez (RN). Connaissez-vous les écarts-types des différents jeux de données que vous nous avez présentés ? Ils nous seraient utiles pour quantifier le phénomène de surconsommation, c’est-à-dire le nombre de personnes qui consacrent énormément de temps aux plateformes. Savez-vous si certains jeunes sont susceptibles d’y passer six à huit heures par jour, par exemple ?
M. Yannick Carriou. Les délais impartis ne m’ont pas permis de décomposer ces chiffres par tranche d’âge, mais, pour vous donner un ordre d’idée, dans l’ensemble de la population, les 20 % d’utilisateurs qui passent le plus de temps sur Instagram et TikTok consomment environ deux fois plus que la moyenne. Je vous fournirai ce même calcul pour les plus jeunes.
Pour les applications de messagerie, le ratio semble un peu plus élevé et s’établirait plutôt à 2,5. Si ce phénomène se confirme pour les plus jeunes, il est possible que votre estimation intuitive soit juste et que certains passent cinq ou six heures par jour sur les réseaux sociaux.
M. Kévin Mauvieux (RN). Il serait effectivement intéressant de connaître le profil de consommation de TikTok par les 10 % ou 15 % de la population qui l’utilisent le plus, avec un découpage plus fin de la répartition par tranches d’âge. Il me semble en effet que, chez les mineurs, l’impact de la consultation des réseaux sociaux peut évoluer très fortement d’une année à l’autre : passer sept heures par jour sur TikTok n’aura peut-être pas les mêmes conséquences selon qu’un enfant a 8 ou 9 ans, une année pouvant suffire à gagner fortement en maturité.
M. Yannick Carriou. Nous ferons le maximum pour nourrir votre réflexion et vous fournir ces éléments.
J’appelle toutefois votre attention sur les graphiques de duplication : les personnes qui consultent TikTok ne le font pas dans un univers fermé, ils utilisent aussi d’autres plateformes. Vos travaux vous permettront probablement de déterminer si ces consommations sont équivalentes, substituables, additives ou soustractives. Nous nous efforcerons en tout cas de vous transmettre des profils complets, retraçant l’intégralité des usages numériques, car tous contribuent au temps passé à des activités de consommation qui semblent, au moins en partie, comparables.
Mme Claire Marais-Beuil (RN). Il serait aussi utile de connaître la répartition par sexe, l’influence des réseaux n’étant pas forcément la même sur les jeunes filles – qui sont plutôt susceptibles de s’exposer à des contenus promouvant l’anorexie ou la scarification – et sur les garçons. Peut-être disposerions-nous ainsi d’une vision plus fine des conséquences de TikTok sur la santé mentale des jeunes.
M. Yannick Carriou. Nous vous fournirons ces informations. Il est peu probable, cependant, qu’elles révèlent une grande différenciation par genre.
M. Thierry Perez (RN). Serait-il possible de connaître plus précisément les lieux d’utilisation des plateformes ? La loi interdit désormais les téléphones dans les écoles. Au vu de la courbe de consommation au cours de la journée que vous avez présentée, il semblerait qu’elle ne soit pas respectée.
M. Yannick Carriou. Nous ne relevons pas le lieu d’utilisation des plateformes. Sous réserve de vérification technique, il devrait en revanche être possible de relier l’heure d’utilisation avec le terminal, ce qui pourrait permettre d’inférer, par exemple, qu’un mobile utilisé par un enfant durant la journée ne l’a pas été à son domicile. En tout état de cause, l’information que vous demandez ne figure pas dans nos bases.
M. Stéphane Vojetta (EPR). Vous avez indiqué que l’application Snapchat était beaucoup utilisée comme messagerie. Disposez-vous d’informations chiffrées concernant la répartition d’utilisation entre les fonctionnalités messagerie et flux de vidéo de cette plateforme ?
M. Yannick Carriou. Non, malheureusement. C’est d’ailleurs pour cette raison que nous tendons à agréger les deux univers dans nos nomenclatures internes : nous ne savons pas distinguer les fonctionnalités utilisées. Au fond, notre travail permet de mesurer le nombre de fois où les gens entrent dans une maison au cours de la journée et combien de temps ils y restent, mais pas de savoir ce qu’il s’y passe. Dans d’autres domaines, comme celui des médias audiovisuels, nous parvenons à obtenir des informations plus précises, parce que les plateformes collaborent et nous donnent accès à des informations provenant de leurs propres systèmes.
M. Stéphane Vojetta (EPR). Votre constat concernant l’utilisation de Snapchat reposait donc plutôt sur votre intuition.
M. Yannick Carriou. Vous avez raison : j’ai peut-être manqué de rigueur scientifique. J’ai fait part de ma connaissance de l’application Snapchat, dont l’offre me semble de nature différente de celles de TikTok ou d’Instagram – elle propose notamment beaucoup moins de flux non sollicités –, mais cette remarque était effectivement plutôt intuitive.
M. Stéphane Vojetta (EPR). Avez-vous aussi pu tester l’usage de WhatsApp ?
M. Yannick Carriou. WhatsApp fait bien partie des applications que nous étudions, dans la catégorie des messageries. On constate d’ailleurs que son utilisation croît avec l’âge.
M. Stéphane Vojetta (EPR). Il semblerait que TikTok présente la particularité d’être toujours majoritairement utilisée pour le flux de vidéo, alors qu’Instagram, sur la base de ma connaissance empirique, serait de plus en plus utilisée comme une messagerie.
M. Yannick Carriou. Compte tenu du commentaire sur la sociologie de proximité que j’ai formulé en introduction, je me garderai d’être affirmatif sur ce point.
Mme Claire Marais-Beuil (RN). Pour tenter d’analyser les lieux d’utilisation, peut-être serait-il utile de décliner la courbe de consommation pour chaque jour de la semaine : en toute logique, les jeunes sont susceptibles de consulter leur téléphone à la maison le week-end, tandis que le fait de l’utiliser pendant la journée en semaine pourrait dénoter d’un usage en classe.
M. Yannick Carriou. Je prends note de cette demande.
M. Thierry Perez (RN). Seriez-vous capables de mettre en parallèle les courbes de l’évolution de la santé mentale des jeunes et celles de la consommation des réseaux sociaux ?
M. le président Arthur Delaporte. Je ne suis pas sûr que ce rôle revienne à Médiamétrie, qui conduit avant tout des analyses quantitatives : nous le ferons probablement nous-mêmes dans le cadre de nos travaux et nous pourrons solliciter des chercheurs sur ce point.
Merci, Monsieur Carriou, pour la qualité de nos échanges et pour le travail de préparation que vous avez fourni dans un délai contraint. Vous aurez compris que les attentes des membres de la commission sont nombreuses. Nous vous serons reconnaissants pour tout complément d’information que vous pourrez nous apporter, y compris par écrit.
2. Audition de Mme Amélie Ébongué, experte en stratégie de contenus sur les réseaux sociaux, auteure du livre Génération TikTok : Un nouvel eldorado pour les marques (2021) (jeudi 3 avril 2025)
La Commission auditionne Mme Amélie Ébongué, experte en stratégie de contenus sur les réseaux sociaux, auteure du livre Génération TikTok : Un nouvel eldorado pour les marques (2021) ([2]).
M. le président Arthur Delaporte. Madame Ebongué, merci d’avoir répondu à notre invitation dans un délai aussi court.
Je vous remercie de nous déclarer tout intérêt public ou privé de nature à influencer vos déclarations et vous rappelle que l’article 6 de l’ordonnance du 17 novembre 1958 relative au fonctionnement des assemblées parlementaires impose aux personnes auditionnées par une commission d’enquête de prêter serment de dire la vérité, toute la vérité, rien que la vérité.
(Mme Amélie Ebongué prête serment.)
Mme Amélie Ebongué, experte en stratégie de contenus sur les réseaux sociaux. TikTok, née en 2017, est la version internationale d’une application chinoise, Douyin, produite par ByteDance. Peu après son lancement, ByteDance a racheté Musical.ly, une plateforme de partage de vidéos courtes et de musique, et l’a fusionnée avec TikTok, qui connaîtra le succès planétaire que l’on sait. TikTok se définit moins comme un réseau social que comme une plateforme de divertissement. Les 800 millions d’inscrits de 2019 sont aujourd’hui plus de 1 milliard. TikTok séduit les marques, les institutions, les personnalités pour sa fluidité et son immédiateté interactionnelle.
C’est l’usage des réseaux sociaux de manière excessive et sans régulation qui altère le comportement et l’humeur des individus. L’expérience utilisateur et le design de TikTok montrent qu’elle est conçue pour susciter en nous un plaisir constant. Cette attention répétitive crée des habitudes régies par le collectif et sous son influence.
TikTok joue un rôle dans la construction identitaire de la génération alpha, née après 2010 et particulièrement technophile, puisque ces jeunes sont en effet les premiers à être nés dans un environnement où le numérique est omniprésent. Cette génération, qui connaît les vertus des réseaux sociaux, entrevoit son futur à travers le numérique, ce qui a des conséquences difficilement contrôlables. Je pense notamment aux inscriptions précoces sur le réseau, alors même que l’âge légal d’inscription en France est de 13 ans. Nombre d’enfants mentent pour avoir accès à TikTok.
L’addiction que l’application suscite, particulièrement auprès des plus jeunes, a des conséquences sociales. Or la clé de voûte de l’algorithme de TikTok reste un mystère. Il faut renforcer la prévention auprès des parents car c’est par leur biais que la régulation s’opère. Il faudra aussi mieux les écouter car beaucoup se sentent démunis face à l’usage qu’ont leurs enfants des plateformes sociales ou des jeux vidéo. Il est important que le système éducatif propose des programmes d’éducation civique au cours du cycle élémentaire et que le tissu préventif national soit activé grâce à des acteurs éducatifs volontaires, pour maintenir une cohésion d’ensemble. Les kiosques publics pourraient également proposer des outils adaptés et jouer un rôle dans cette acculturation au numérique.
Mme Laure Miller, rapporteure. De quels éléments disposez-vous pour affirmer qu’un grand nombre d’utilisateurs mentent sur leur âge ?
Pourriez-vous nous expliquer quelles sont les stratégies de captation de l’attention développées par les marques ? Savez-vous s’il existe des stratégies pour capter celle des moins de 13 ans ?
Enfin, quel est votre avis sur la modération et la régulation sur TikTok ?
Mme Amélie Ebongué. TikTok donne accès à sa plateforme dès l’âge de 13 ans, avec des fonctionnalités limitées : les jeunes utilisateurs ne peuvent pas envoyer ni recevoir de messages directs, lancer une vidéo en direct ou utiliser de l’argent. Qu’elles appartiennent au secteur de la culture, de la mode, de la beauté ou du sport, je n’ai pas vu de stratégie directe de la part des marques pour viser ce très jeune public.
TikTok cherche à prendre un virage éducatif, en proposant des contenus culturels, sportifs ou littéraires.
Mme Laure Miller, rapporteure. Pourriez-vous nous en dire plus sur ces intentions éducatives, qui échappent à première vue ?
Mme Amélie Ebongué. Le site de TikTok Business France présente les dernières tendances que la plateforme propose sur le marché. Ils peuvent ainsi inciter la communauté à aller vers des sujets spécifiques comme le hashtag #ApprendreSurTikTok, un hashtag vu des milliards de fois. Ils ont une ligne éditoriale spécifique par marché.
M. le président Arthur Delaporte. Quelle est votre expérience de TikTok en tant que consultante en communication stratégique ? Quels clients accompagnez-vous ? Que faites-vous précisément ?
Mme Amélie Ebongué. Je travaille sur la stratégie de contenus sur les différentes plateformes sociales, en recherchant des insights, des aperçus et des tendances prospectives liées au numérique. Il s’agit en réalité de comprendre le fonctionnement de la société au prisme des différentes tendances et de voir de quelle manière elles interagissent avec les comportements d’achat et la consommation. Je fais des revues de tendances, des conférences sur les sujets liés au numérique. Je réfléchis à l’évolution mondiale du numérique et ses répercussions sur la société.
M. le président Arthur Delaporte. Quelles sont les tendances actuelles ? Quels sont les hashtags qui marchent ?
Mme Amélie Ebongué. J’ai travaillé sur la manière dont les stratégies de contenus impactaient certaines sociétés, en Afrique notamment. J’accompagne différentes structures pour les aider à développer une stratégie numérique mondiale.
M. le président Arthur Delaporte. Quelles sont les tendances sur TikTok en France ? Comment cible-t-on plus particulièrement les mineurs ? Y a-t-il des marques qui vous le demandent ? Quels sont pour cela les hashtags à utiliser ?
Mme Amélie Ebongué. La plateforme a considérablement évolué, en s’ouvrant notamment au domaine de la culture. Pendant les Jeux olympiques, on a assisté à l’émergence de contenus sportifs pour inciter une partie des audiences à faire du sport et à produire des vidéos en ce sens. On voit apparaître de nouveaux secteurs qui, de prime abord, n’avaient pas d’intérêt à y être : le hashtag #BookTok témoigne de l’arrivée de l’industrie littéraire sur la plateforme. Des contenus sur les écogestes apparaissent également afin d’inciter une partie des consommateurs à être présents sur les réseaux sociaux. Cela permet à tout un chacun d’apprendre des choses.
M. le président Arthur Delaporte. Avez-vous déjà eu des liens avec les équipes de TikTok France ?
Mme Amélie Ebongué. Je n’ai jamais travaillé pour TikTok.
M. le président Arthur Delaporte. Avez-vous déjà été rémunérée par le biais de la plateforme ?
Mme Amélie Ebongué. Du tout ! Je n’ai jamais travaillé pour une quelconque plateforme sociale.
M. le président Arthur Delaporte. En revanche, vous travaillez pour des marques qui vous demandent de créer des stratégies d’influence.
Mme Amélie Ebongué. Oui : dans le domaine de la culture et dans l’industrie de la musique. De plus en plus d’artistes veulent être présents sur la plateforme pour accroître leur visibilité.
M. le président Arthur Delaporte. Que conseillez-vous aux artistes ?
Mme Amélie Ebongué. Je leur conseille d’avoir une stratégie cohérente et de ne pas capitaliser sur une seule plateforme. Ils ont souvent envie d’être très présents sur TikTok, ce qui n’est pas forcément le plus efficace pour générer des revenus. Les artistes se rémunèrent en effet de différentes manières, notamment par la vente de billets de concert et de produits dérivés, et pas uniquement grâce à la diffusion sur des plateformes comme Spotify. Les réseaux sociaux sont pour eux moins une source de revenus qu’un levier de vente.
M. le président Arthur Delaporte. Qu’est-ce qui va singulariser votre stratégie de conseil sur TikTok par rapport aux autres plateformes ?
Mme Amélie Ebongué. Le contenu y est immédiat, vertical et accessible. C’est l’une des premières plateformes à avoir proposé le partage en direct à l’intégralité du réseau.
M. Kévin Mauvieux (RN). Quels sont les styles de vidéo qui attirent les mineurs ? Ce ne sont sans doute pas les vidéos pédagogiques qui nuisent à leur santé mentale. Quelles sont les tendances de contenus que les enfants suivent et qui sont problématiques pour eux ?
On parle souvent d’hyperactivité, de haut potentiel intellectuel, d’une grande difficulté de concentration. Le fait de les habituer à des contenus très brefs ne réduit-il pas leur capacité de concentration, dans la mesure où ils obtiennent immédiatement ce qu’ils veulent ? Est-ce qu’ils ne perdent pas, sur cette plateforme, l’habitude de se concentrer ?
Mme Amélie Ebongué. TikTok développe une stratégie autour de contenus éducatifs par marché. Tout utilisateur est responsable de ce qu’il souhaite diffuser. TikTok a commencé avec un produit vidéo, une vidéo courte, dont la durée est passée de 15 secondes à 1 minute et va désormais jusqu’à 10 minutes. Différents formats existent. C’est le live qui attire particulièrement les mineurs. Il consiste à se filmer en direct, seul ou en invitant un ou plusieurs participants. Ce contenu attire beaucoup, parce qu’il permet au créateur d’émerger sur le réseau et d’être rémunéré par la plateforme, selon son classement mondial. C’est ce format qui a donné son assise commerciale à la plateforme, en cohérence avec sa stratégie autour des stories et des vidéos. Pour la publicité, il existe une grille tarifaire assez variable selon les marchés visés et la typologie que l’on souhaite développer.
S’agissant de votre deuxième question, je n’ai pas d’expertise médicale. Des études ont montré que la plateforme contribue à altérer le comportement de certains jeunes et qu’elle provoque des troubles anxieux qui peuvent aller jusqu’au suicide.
M. Kévin Mauvieux (RN). Donc même vous qui êtes une professionnelle de la création de contenus et de l’analyse des tendances, vous ne savez pas comment l’algorithme fonctionne.
Mme Amélie Ebongué. En effet. La formule précise n’a jamais été communiquée par l’entreprise. Celle-ci a toutefois mis en ligne des indications sur la manière dont les créateurs peuvent émerger sur la plateforme.
M. le président Arthur Delaporte. Vous évoquez des grilles tarifaires pour la vente de publicité. Pouvez-vous développer cet aspect ? Combien cela coûte-t-il, quels sont les critères qui font varier les prix ?
Mme Amélie Ebongué. La plateforme a des commerciaux par région. Les structures qui souhaitent proposer du contenu – marques ou institutions – et qui souhaitent bénéficier d’un type de format sur le réseau social doivent faire appel à ces commerciaux pour acheter de la publicité. Les coûts varient selon la durée de la diffusion, selon le format proposé… Il n’y a rien de figé.
M. le président Arthur Delaporte. Pouvez-vous donner un ordre de grandeur ?
Mme Amélie Ebongué. Je n’ai jamais fait appel à la publicité sur TikTok, donc je ne saurais pas vous répondre.
M. le président Arthur Delaporte. Vous n’êtes pas en rapport avec leurs commerciaux ?
Mme Amélie Ebongué. Non, je n’ai aucun lien avec eux. Je redis aussi que je n’ai jamais travaillé chez TikTok.
M. Stéphane Vojetta (EPR). Vous aidez les créateurs à préparer des contenus attractifs et qui atteignent leur cible. Peut-il arriver que des mineurs soient ciblés ?
Mme Amélie Ebongué. Lorsque vous créez un contenu, vous avez la possibilité de voir dans les paramètres qui sera touché par vos publications. Mais en aucun cas je ne travaille à cibler les mineurs.
M. Stéphane Vojetta (EPR). Vous êtes consciente que le Digital services act (DSA) interdit aux plateformes d’aider les annonceurs à cibler les mineurs spécifiquement, je suppose. Y a-t-il eu pour vous et pour les annonceurs un avant et un après-DSA ? Sont-ils devenus plus prudents ?
Mme Amélie Ebongué. Les annonceurs sont en effet vigilants à cet égard et suivent de près la diffusion de leurs messages sur les différentes plateformes. Beaucoup ne se servent pas encore de la plateforme publicitaire de TikTok : c’est un autre aspect, commercial, du réseau social.
Mme Ayda Hadizadeh (SOC). L’Australie a adopté une législation ferme qui interdit à tous les mineurs de moins de 16 ans l’accès aux réseaux sociaux. En tant qu’experte de TikTok, que pensez-vous de ce type d’interdiction, à la fois sous l’angle de la protection des mineurs et peut-être sous celui de la faisabilité technique ?
Mme Amélie Ebongué. C’est à mon avis une très bonne idée. Je parle ici plutôt comme mère que comme experte : j’aime beaucoup ce modèle. Cette loi peut paraître ferme, en effet, quand on a une pédagogie numérique et soi-même une forte présence sur les réseaux sociaux. Je ne sais pas à quel point c’est vraiment applicable, mais cela me paraît une très belle démarche.
Mme Ayda Hadizadeh (SOC). Merci de votre honnêteté. Étant mère moi aussi, c’est une question que je me pose.
Techniquement, une autorisation d’accès selon l’âge vous paraît-elle difficile à mettre en place ?
Mme Amélie Ebongué. Les équipes de recherche et développement (R&D) de la plateforme peuvent tout à fait renforcer la sécurité sur l’application. Est-ce dans leur intérêt ? Je n’ai pas la réponse. Cela me semble possible, puisqu’ils ont déjà restreint certaines fonctionnalités : ils doivent pouvoir aller beaucoup plus loin dans le développement de leur produit.
Mme Ayda Hadizadeh (SOC). Vous semble-t-il que nous ne sensibilisons pas suffisamment les parents aux dangers des réseaux sociaux ? Est-ce un problème de responsabilisation, ou bien les parents ont-ils peur de priver leurs enfants d’une forme de sociabilité qui leur paraît aller de soi ?
Mme Amélie Ebongué. Certains parents sont outillés pour accompagner leur enfant dans l’accès à la plateforme. Accepter une présence de l’enfant en ligne relève de la responsabilité des parents – les enfants influenceurs, dont les parents approuvent les contenus et amplifient même la présence, constituent une tendance naissante sur la plateforme.
Si le parent est responsable de ce que son enfant fait sur une plateforme sociale, il faut aussi une régulation, un cadre.
M. Pouria Amirshahi (EcoS). Merci de vos réponses. Il était d’autant plus intéressant de vous entendre que votre livre était la première réflexion en français sur TikTok.
Nous nous concentrons sur la santé mentale des mineurs. Vous avez évoqué les enfants influenceurs. Avez-vous étudié la dimension « usager », l’effet des publicités sur les mineurs et la dépendance psychologique qui peut être créée par TikTok ?
S’agissant des algorithmes, il est bien difficile de savoir de quoi il retourne : les plateformes ne sont pas tenues de les rendre publics. C’est un sujet technique, complexe, mal maîtrisé par les parlementaires qui votent pourtant des lois qui les autorisent…
Mme Amélie Ebongué. Du point de vue de l’expérience utilisateur, TikTok est une plateforme qui se renouvelle constamment. Il y a cinq ans, on voyait un fil d’actualité avec des propositions de contenus fondées sur les comptes auxquels on était abonné et des suggestions en fonction de nos centres d’intérêt et de ce qu’on aurait apprécié – en fonction des interactions, c’est-à-dire des commentaires, des partages, des likes… L’expérience dépend aussi de l’évolution : la R&D de l’entreprise ajoute progressivement de nouvelles fonctionnalités, comme les stickers, les nouvelles stories ou la diffusion de contenu dans un carrousel, afin de répondre aux attentes des utilisateurs.
M. Pouria Amirshahi (EcoS). Quand vous accompagnez des marques, savez-vous de quelle manière les mineurs reçoivent vos contenus ? Au-delà du conseil stratégique, évaluez-vous les effets directs des campagnes ? Savez-vous qui like, par exemple ?
Mme Amélie Ebongué. Il y a un reporting : dès lors qu’on publie un contenu, on sait quelles interactions il a entraînées, on connaît la manière dont il a été diffusé, à qui il a été diffusé… TikTok est une plateforme qui permet une exposition globale, en fonction des hashtags que l’on mentionne : la plateforme préconise d’en utiliser un peu moins d’une dizaine afin d’assurer une couverture sur des thématiques nouvelles, peu mises en lumière. Certaines sont en effet très couvertes, ce qui rend difficile d’être visible et limite d’autant l’impact.
Pour les petites structures, il est très difficile de dégager un budget alloué à la sponsorisation des contenus – autre dimension de la visibilité et de l’impact sur la plateforme.
S’agissant de la perception par l’utilisateur, tout dépend de la façon dont il interagit dans son fil.
Mme Claire Marais-Beuil (RN). Depuis lundi, TikTok Shop est disponible en France. Cette plateforme, qui utilise des micro- voire des nano-influenceurs, c’est-à-dire des comptes qui ont moins de 10 000 abonnés, rencontre déjà un succès considérable aux États-Unis. La stratégie des marques va-t-elle changer ? Ma question porte principalement sur les contrefaçons, par exemple de médicaments. Comment pourrons-nous lutter ? Avez-vous un regard sur cette nouvelle plateforme ?
Mme Amélie Ebongué. Cette nouvelle plateforme permet à tout utilisateur inscrit d’acheter un produit directement, sans avoir à sortir de l’application. Cela a été accepté dans d’autres pays européens, notamment l’Espagne, me semble-t-il.
En ce qui concerne les contrefaçons, nous n’avons encore aucune précision sur ce que les utilisateurs peuvent vendre. Aujourd’hui, c’est très accessible. L’expérience utilisateur est très proche de celle des autres sites d’e-commerce sur mobile. Il paraît évident que cela va encourager les gens à vendre des produits sur les réseaux sociaux, en parallèle de ce qui existe déjà. Mais, vous le disiez, c’est tout récent, nous n’avons encore aucun recul. Il faudra voir comment les créateurs vont s’approprier ce produit.
M. Kevin Mauvieux (RN). Avez-vous déjà été approchée, par une marque par exemple, pour l’aider à toucher des mineurs ?
Mme Amélie Ebongué. Non, pas du tout.
Mme Ayda Hadizadeh (SOC). Ce n’est pas une stratégie habituelle pour les marques ? Il doit arriver que des marques veuillent cibler les mineurs.
Mme Amélie Ebongué. Je n’ai jamais eu connaissance de cas de ce genre.
Mme Ayda Hadizadeh (SOC). Si cela devait arriver, comment s’y prendraient-elles ? Quelles pourraient être les stratégies commerciales à employer ?
Mme Amélie Ebongué. Je ne sais pas vous répondre. Ce n’est pas quelque chose dont j’ai eu écho et qui serait courant.
M. Stéphane Vojetta (EPR). Si l’on met de côté l’aspect commercial, admettons que vous ayez un client qui veuille s’adresser à des jeunes, pour leur proposer des contenus culturels ou pédagogiques. Comment l’aideriez-vous à orienter son contenu pour qu’il figure dans des flux vus par des mineurs ? C’est votre métier, je crois.
Mme Amélie Ebongué. Oui, mais je ne travaille pas pour proposer des contenus à des mineurs. Le but pour les marques est de proposer un contenu pédagogique qui réponde à leurs valeurs, qui ait une éthique, pas un contenu qui s’adresse particulièrement aux mineurs sur la plateforme.
M. Stéphane Vojetta (EPR). Je me permets d’insister : imaginez une marque qui veuille viser des adolescents, qui propose un contenu sur l’éducation à la vie affective. Comment fera-t-elle pour que son contenu soit vu par des gens qui ont 13, 14, 16 ans et que ceux-ci ne passent pas immédiatement à la vidéo suivante ?
Mme Amélie Ebongué. Je n’ai pas de réponse précise à vous apporter. La marque se reposera sur ses valeurs, elle ne ciblera pas tout de suite les mineurs, mais plutôt ses clients, qui ne sont pas nécessairement les mineurs.
Si l’on prend le secteur de la beauté, quand une marque cherche à vendre un mascara ou un rouge à lèvres par le biais d’un contenu vidéo sur TikTok, elle ne s’adresse pas d’abord aux mineurs. Le point de départ, c’est plutôt de définir une stratégie d’ensemble claire, qui corresponde à ses valeurs.
M. Stéphane Vojetta (EPR). Un député, un citoyen pourrait proposer un contenu pédagogique et vouloir s’adresser aux mineurs. Y a-t-il moyen, sur TikTok, d’éviter que ce contenu n’aille que sur le flux de personnes de 40 ou 50 ans ? Comment recommanderiez-vous à vos clients d’agir s’ils vous posaient cette question ?
Mme Amélie Ebongué. Si l’on souhaite un ciblage beaucoup plus spécifique, il faut avoir recours à la monétisation : l’achat d’espaces permet, sur TikTok, de cibler les centres d’intérêt et les âges. Seules certaines marques peuvent se permettre cette étape supplémentaire dans leur stratégie d’acquisition.
M. Kevin Mauvieux (RN). Si je vends des trousses pour l’école et que j’ai envie que ma trousse soit vendue à des enfants, il faudrait donc que je paie TikTok pour mettre en avant mon contenu auprès d’un public de 13 à 17 ans. Est-ce bien les grandes lignes de ce que vous expliquez ?
Mme Amélie Ebongué. Selon le budget investi, la plateforme valorisera votre contenu pendant une période plus ou moins longue et le poussera auprès des utilisateurs que vous avez choisi de cibler.
M. le président Arthur Delaporte. Merci de vous être livrée à ce jeu de questions et réponses. N’hésitez pas à compléter nos échanges par écrit.
3. Audition de M. Mehdi Arfaoui, sociologue au Laboratoire d’innovation numérique de la Commission nationale de l’informatique et des libertés (CNIL), Mme Jennifer Elbaz, chargée de mission éducation au numérique à la CNIL, Mme Laurence Allard, maîtresse de conférences en sciences de la communication, chercheuse à l’Université Paris Sorbonne Nouvelle-IRCAV, enseigne à l’Université de Lille, département études culturelles et médias, et M. Jérôme Pacouret, sociologue et postdoctorant associé à la chaire « Société algorithmique » de l’Institut MIAI (Multidisciplinary institute in artificial intelligence) Grenoble Alpes (Laboratoire Pacte et UGA) (jeudi 3 avril 2025)
Puis la Commission auditionne conjointement M. Mehdi Arfaoui, sociologue au Laboratoire d’innovation numérique de la Commission nationale de l’informatique et des libertés (CNIL), Mme Jennifer Elbaz, chargée de mission éducation au numérique à la CNIL, Mme Laurence Allard, maîtresse de conférences en sciences de la communication, chercheuse à l’Université Paris Sorbonne Nouvelle-IRCAV, enseigne à l’Université de Lille, département études culturelles et médias, et M. Jérôme Pacouret, sociologue et postdoctorant associé à la chaire « Société algorithmique » de l’Institut MIAI (Multidisciplinary institute in artificial intelligence) Grenoble Alpes (Laboratoire Pacte et UGA) ([3]).
M. le président Arthur Delaporte. Je vous remercie d’avoir accepté notre invitation dans un délai aussi court, la réunion constitutive de la commission ayant eu lieu la semaine dernière. Cette table ronde vise à établir un diagnostic quantitatif des usages de TikTok ; Mme Laurence Allard nous rejoindra en visioconférence de 15 heures 15 à 15 heures 45.
Je vous remercie de déclarer, en préambule à vos interventions liminaires, tout intérêt public ou privé de nature à influencer vos déclarations. Avant de vous donner la parole, je rappelle que l’article 6 de l’ordonnance du 17 novembre 1958 relative au fonctionnement des assemblées parlementaires impose aux personnes auditionnées par une commission d’enquête de prêter le serment de dire la vérité, toute la vérité, rien que la vérité.
(M. Mehdi Arfaoui, Mme Jennifer Elbaz et M. Jérôme Pacouret prêtent successivement serment.)
M. Mehdi Arfaoui, sociologue au laboratoire d’innovation numérique de la Cnil. Le laboratoire d’innovation numérique de la Commission nationale de l’informatique et des libertés (Cnil) est pluridisciplinaire : il associe sciences sociales, informatique et design afin d’anticiper, par la recherche et l’expérimentation, les enjeux liés au numérique en général et à la protection des données en particulier.
Mme Jennifer Elbaz, chargée de mission éducation au numérique à la Cnil. La direction des relations avec les publics de la Cnil, à laquelle est rattachée la mission d’éducation au numérique, va à la rencontre des publics et répond à leurs demandes par téléphone, courrier et messagerie électronique.
M. Mehdi Arfaoui. Nous avons publié en 2024 une enquête intitulée « Numérique adolescent et vie privée », reposant sur 130 entretiens effectués avec des collégiens, 600 questionnaires recueillis auprès de parents de collégiens et un important travail de revue de la littérature consacrée à ce sujet.
Si ce travail n’avait pas initialement pour but d’étudier spécifiquement les risques psychologiques auxquels sont exposés les adolescents ni d’analyser un réseau social en particulier, nous nous efforcerons de montrer que notre recherche peut informer cette commission et répondre à ses préoccupations.
Mme Jennifer Elbaz. Nos analyses reposent sur un travail et une présence sur le terrain au long cours. Depuis 2023, nous avons rencontré directement et sensibilisé 13 000 mineurs ou leurs adultes prescripteurs – médiateurs, enseignants, parents –, ainsi que 7 500 adultes. Chacun détenant les droits sur ses données personnelles dès sa naissance, nous intervenons dans les classes dès le CE2 et nous produisons des ressources pédagogiques adaptées aux personnes de 7 à 120 ans !
M. Mehdi Arfaoui. Le principal enseignement de nos travaux de terrain est le rôle essentiel que jouent les outils numériques et les réseaux sociaux pour de nombreux collégiens, tant pour s’intégrer et développer des liens sociaux que pour construire leur identité. Il nous semble donc que pour instaurer un encadrement de l’usage des réseaux sociaux efficace et intelligible, qui ne donnerait pas lieu à des contournements, il faut absolument prendre en considération l’immense valeur sociale qu’ils représentent pour de nombreux adolescents. Dans le même temps, il est nécessaire de reconnaître que tous les réseaux sociaux n’ont pas la même valeur sociale et ne présentent pas les mêmes risques.
Sur TikTok, contrairement à d’autres applications fréquemment utilisées par les adolescents – Snapchat, WhatsApp, Instagram –, la communication entre pairs, entre camarades, est secondaire. D’après les collégiens que nous avons rencontrés, la pratique la plus commune consiste en une consommation unilatérale de contenus. Le récent lancement de TikTok Shop, sa version de téléachat, illustre bien la dynamique consumériste qui caractérise cette application.
TikTok mêle une caractéristique traditionnelle de la télévision, un flux continu unilatéral non maîtrisé, et des caractéristiques de médias plus contemporains grâce à ses algorithmes fins et personnalisés, dont l’objectif consiste à faire rester l’utilisateur en alternant des contenus familiers, surprenants ou réconfortants.
Mme Jennifer Elbaz. Tout ceci constitue évidemment un enjeu immense pour la collecte des données puisque chaque interaction avec une vidéo, le temps passé, le nombre de répétitions, le swipe – l’action de passer à la vidéo suivante – ou encore les partages, sont intégrés au profilage de chaque utilisateur, c’est-à-dire au portrait qui est fait de lui et dont dépendent les vidéos proposées ensuite.
Dans notre enquête, nous avons pu montrer que les adolescents avaient une connaissance au moins superficielle du fonctionnement des algorithmes et des logiques d’influence des plateformes ; ils savent que sur TikTok, le contenu ne leur est pas présenté par hasard. Il faut profiter de cette connaissance des adolescents pour continuer à les sensibiliser ; ils ont l’intuition du fonctionnement de l’algorithme, mais ne se posent pas encore la question de leur identité numérique et ne formalisent pas le portrait qu’ils font d’eux-mêmes lorsqu’ils sont en ligne.
M. Mehdi Arfaoui. Notre enquête a également montré que l’appropriation du numérique par les adolescents ne suit pas un cours linéaire : elle est jalonnée d’étapes de désappropriation de certains outils, de certaines pratiques et de certains usages, progressivement jugés inintéressants, nocifs ou trop attentatoires à leur vie privée.
Nous avons constaté que les collégiens en classe de quatrième et de troisième étaient souvent très critiques de leurs pratiques passées, lorsqu’ils étaient en sixième ou en cinquième. Ils évoquent fréquemment des changements d’habitudes, la suppression de contenus et de certaines pratiques, voire la suppression de comptes sur des réseaux sociaux.
Interroger des élèves de troisième sur leur ressenti quant aux pratiques de leurs cadets est assez fascinant : nombre d’entre eux considèrent que leurs petits frères et sœurs ont un accès trop étendu aux réseaux sociaux et que les règles appliquées par les parents sont insuffisantes. Les adolescents valorisent le cadre proposé par les adultes de leur entourage, quand ils ne le réclament pas explicitement.
Notre enquête a permis de montrer que TikTok est une plateforme très stigmatisée aux yeux des adolescents et de leurs parents, souvent décrite comme une application chronophage dont ils aimeraient se défaire. Sans surprise, dans notre échantillon, TikTok apparaît comme la plateforme faisant le plus souvent l’objet de désappropriation par les adolescents et leurs familles ; de nombreux témoignages d’adolescents détaillent les étapes de « sevrage » avant de quitter TikTok. Ces stigmates, s’ils sont utilisés à bon escient, peuvent être un levier pour la régulation. Plus généralement, un encadrement de TikTok pour les mineurs aurait plus de succès s’il parvenait à s’appuyer sur ces étapes de désappropriation.
Nous pourrions nous en tenir là et considérer que la population étudiante est prête à diminuer ou à arrêter l’utilisation de TikTok, puisqu’elle demande de l’aide pour y parvenir. La véritable difficulté tient en réalité à la capacité à intégrer ces efforts individuels à un processus collectif. Une étude, menée par des chercheurs des universités de Chicago et de Berkeley, a demandé à des étudiants combien il faudrait les payer pour qu’ils cessent de consulter TikTok, individuellement, pendant un mois ; la réponse tournait autour de 50 dollars. Il leur a ensuite été demandé combien il faudrait les payer pour priver l’ensemble des étudiants de leur accès à TikTok pendant un mois ; la réponse a été surprenante, puisque les étudiants non seulement ne demandaient pas à être payés, mais étaient prêts à débourser eux-mêmes une somme d’argent pour obtenir ce résultat.
Ces résultats demeurent théoriques – il s’agit d’une étude économique et économétrique –, mais permettent de mettre l’accent sur le coût social que représente l’abandon d’une plateforme pour une personne seule. TikTok est pour les étudiants un outil de construction de liens, d’information et de partage. Toutefois, deux tiers des personnes interrogées dans cette enquête disent se sentir piégées et préféreraient utiliser d’autres plateformes pour effectuer les mêmes activités.
Si les usages d’une plateforme comme TikTok doivent être encadrés, il faut donc se demander comment procéder pour en faire un mouvement collectif plutôt qu’un choix individuel. Il faut également identifier des substituts permettant d’accéder à l’information ou de créer les liens sociaux.
Mme Jennifer Elbaz. La question des espaces de lien social et d’accès à l’information nous permet de soulever la question des inégalités sociales susceptibles de renforcer les inégalités face aux risques résultant de l’usage de TikTok.
La première inégalité concerne la médiation au numérique et à l’information. TikTok est une modalité d’accès à l’information, un espace non négligeable pour la majorité des enfants qui, sinon, n’auraient pas accès à autant d’éléments culturels. Toute velléité d’interdire doit donc s’accompagner d’une réflexion sur l’accès à l’information et aux médias en général.
Ensuite, les adolescents sont confrontés à l’inégalité d’accès aux activités extrascolaires et périscolaires. Pour ceux que nous avons interrogés, l’un des facteurs de consommation de TikTok est l’ennui. La plupart disent explicitement qu’ils préféreraient faire autre chose, mais tout le monde n’a pas la chance d’habiter un territoire proposant de nombreuses activités après l’école.
Enfin, l’inégalité de l’accompagnement parental est réelle. La règle en vigueur dans un collège ou une académie est difficile à appliquer lorsque les pratiques au sein même de la famille sont diamétralement opposées. Il n’est pas rare que des usages pratiqués à longueur de journée par des adultes soient interdits aux adolescents – l’utilisation du téléphone à table, par exemple.
Le numérique soulève des enjeux qui concernent la population tout entière. Il est judicieux de se préoccuper d’abord des plus jeunes, mais les risques que nous soulignons concernent aussi bien les adultes que les enfants.
M. le président Arthur Delaporte. Je vous remercie pour ces propos très percutants.
Madame Allard, je vous remercie de nous avoir rejoints, à distance. Avant de vous donner la parole, je vous rappelle que l’article 6 de l’ordonnance du 17 novembre 1958 relative au fonctionnement des assemblées parlementaires impose aux personnes auditionnées par une commission d’enquête de prêter le serment de dire la vérité, toute la vérité, rien que la vérité.
(Mme Laurence Allard prête serment.)
Mme Laurence Allard, maîtresse de conférences en sciences de la communication, chercheuse à l’université Paris Sorbonne Nouvelle-Institut de recherche sur le cinéma et l’audiovisuel, enseignante à l’université de Lille, département études culturelles et médias. Comme celle des premiers intervenants, mon approche est sociologique, mais aussi sémiologique, puisque les interactions sur les réseaux sociaux sont médiatisées par le visionnage ou la création de contenus. L’approche sociologique permet d’étudier les personnes qui consultent ces contenus, le contexte dans lequel elles le font et les effets qui en découlent. L’approche sémiologique concerne la nature des contenus eux-mêmes – format, nature du support et du discours –, leurs effets et le type de producteurs – amateurs ou professionnels, individus ou fermes de contenus à la production industrialisée.
Depuis de nombreuses années, j’étudie les liens entre numérique, culture et société. J’ai commencé vers 1995 sur les forums de discussion. Différentes générations de services d’expression se sont succédé depuis et nous en sommes à l’âge des réseaux sociaux, qui reposent en grande partie sur des contenus vidéo.
Mes travaux portent sur l’individuation et la socialisation qui s’accomplissent sur ces scènes numériques. Je me suis intéressée aux modes de production – professionnels ou amateurs –, mais aussi aux modes de réception et de consommation de ces contenus, autour desquels on se socialise et on s’individue – comme on dit en sociologie.
Je me suis intéressée à TikTok en 2015, lorsque ce service portait encore le nom de Musical.ly. Cette application était alors utilisée de manière collective, surtout à des fins chorégraphiques ; à cette époque, on pouvait observer dans la rue des groupes d’adolescents se filmer en train de danser. L’industrie musicale s’est très vite intéressée à cette application, qui était un vivier de création ; celle-ci a été rachetée en 2017 et a pris le nom de TikTok.
La pandémie a accéléré ce que j’ai appelé la « tiktokisation » des usages numériques. L’application de niche pour les usages chorégraphiques et musicaux d’un jeune public est alors devenue grand public et a atteint une forme de maturité : les parents l’ont découverte pendant leur cohabitation avec les plus jeunes, alors que les adolescents utilisateurs de Musical.ly avaient eux aussi grandi et mûri. Les contenus se sont diversifiés, des personnalités politiques ont ouvert leurs propres comptes – parmi lesquels le président Macron et M. Jean-Luc Mélenchon ; l’application elle-même a produit des contenus plus politiques.
C’est à cette époque que j’ai été approchée par TikTok France pour expertiser une enquête, en 2020. La politique de l’entreprise consistait alors à casser cette image d’application de chorégraphie pour jeunes adolescents et à promouvoir celle d’un nouveau YouTube. Puisqu’il s’agissait de favoriser les créateurs et de diversifier les contenus, il m’a semblé important de mener une sociologie de la production de contenus.
L’analyse formelle des vidéos TikTok montre que nous avons affaire à un format assez particulier, qui suppose d’être consommé sous la forme d’une grande boucle : non seulement les vidéos défilent à mesure que l’on scrolle, mais sans défilement chaque vidéo tourne plusieurs fois. Outre la présentation par défilement, les contenus peuvent être assez similaires, même si les vidéos sont différentes : le système favorise la répétition et le martèlement. Le fonctionnement s’apparente à celui d’un mégaphone qui se serait enrayé : le même slogan revient une fois, deux fois, trois fois, etc. Il est donc très aisé de propager des messages de propagande.
Par ailleurs, l’algorithme enferme l’utilisateur dans ses goûts, en lui proposant des contenus similaires à ceux qu’il apprécie. En raison de sa structure formelle répétitive et de cet algorithme enfermant, TikTok est doublement répétitif, très efficace pour exposer les utilisateurs au même type de messages. Développée après toutes les autres, c’est l’application la plus performante pour affirmer et réaffirmer des contenus.
Pour ce qui est de la réception de ces boucles de vidéos, notamment par les plus jeunes, l’algorithme peut être perçu comme enfermant, mais aussi comme sécurisant. Certains utilisateurs, toujours exposés au même type de contenus, considèrent qu’ils se trouvent dans un espace sécurisé, parfois appelé safe place. Évidemment, il arrive que les contenus ne soient pas très safe et soient même violents ou porteurs d’une idéologie, ce qui peut devenir très préoccupant.
Pour comprendre les usages des plus jeunes, leur façon de recevoir les contenus, mais aussi de jouer avec les fonctionnalités qui leur sont proposées, il est important de les écouter ; malheureusement, on leur donne assez peu la parole. Ici encore, nous sommes des adultes parlant de pratiques juvéniles, et il est difficile d’éviter ce phénomène de ventriloquie. J’ignore comment de jeunes utilisateurs pourraient être représentés, mais je regrette qu’ils discutent essentiellement dans des espaces numériques ayant tendance à monopoliser leur parole ; les instances dans lesquelles ils peuvent s’exprimer sur différents sujets sont finalement assez peu nombreuses.
Mon utopie serait de « détiktokiser » la parole juvénile, afin notamment que les discussions se tenant sur TikTok se déplacent dans d’autres cercles. La démocratisation de la parole des jeunes est un vaste chantier, dont la mise en œuvre pourrait constituer une réponse au mécanisme d’enfermement de cette application.
M. le président Arthur Delaporte. Je vous remercie. Vous avez raison, il faut donner la parole aux jeunes. Nous avons décidé d’inviter M. Arfaoui et Mme Elbaz précisément parce qu’ils ont recueilli celle de nombreux adolescents. Nous avons également le projet, avec Mme la rapporteure, de nous déplacer sur le terrain pour discuter avec des jeunes de leurs usages de TikTok, afin que leur parole ne soit pas uniquement médiatisée ou projetée.
Vous avez indiqué avoir mené une expertise pour TikTok France dans le cadre d’une enquête. Or il convient de déclarer à cette commission tout lien d’intérêt éventuel ; avez-vous été rémunérée par TikTok France pour ce travail ?
Mme Laurence Allard. J’ai participé à une table ronde avec des représentants de TikTok France.
M. le président Arthur Delaporte. Ma question porte sur une éventuelle rémunération en contrepartie de votre participation.
Mme Laurence Allard. J’ai été rémunérée, comme je le suis pour toute participation à une activité de ce type.
M. le président Arthur Delaporte. À des fins de transparence, je vous demande de bien vouloir nous confirmer cette information à l’issue de la réunion, et nous indiquer les éventuels intérêts qui vous lient à d’autres plateformes ou réseaux sociaux.
Monsieur Pacouret, vous avez la parole.
M. Jérôme Pacouret, sociologue, postdoctorant associé à la chaire Société algorithmique de l’institut MIAI Grenoble Alpes, docteur associé au Centre européen de sociologie et de science politique. Je vous présenterai les premiers résultats de l’enquête « Feeding Bias », financée par l’Agence nationale de la recherche (ANR), au cours de laquelle nous avons adressé un questionnaire à un échantillon représentatif de la population française de 18 ans et plus sur son usage des réseaux sociaux en vue de s’informer. L’étude s’est concentrée sur seize réseaux populaires utilisés pour suivre l’actualité. Si elle révèle un usage massif de TikTok par les jeunes, elle relativise certains risques : aucun jeune ne s’informe exclusivement sur cette plateforme. Les jeunes utilisateurs des réseaux sociaux sont certes exposés à des fake news ou à des discours de haine, mais ils sont aussi les plus disposés à s’en protéger.
La massification de l’usage des réseaux sociaux s’accompagne de fortes variations entre les générations, souvent articulées à des inégalités socio-économiques et de genre. Les jeunes générations ont des usages plus intensifs et diversifiés que leurs aînés : trois quarts des 18-24 ans consultent au moins six réseaux chaque semaine, et deux tiers en consultent au moins quatre. Alors que Facebook a commencé à décliner, Instagram, Snapchat et plus récemment TikTok ont été popularisés par les plus jeunes. Ces trois réseaux, auxquels il faut ajouter YouTube et WhatsApp, sont consultés chaque semaine par plus de deux tiers des 18-24 ans ; 74 % de cette classe d’âge a une utilisation hebdomadaire de TikTok et 59 % une utilisation quotidienne. Les plus jeunes sont également surreprésentés sur des réseaux moins populaires comme X – anciennement Twitter – Discord, Twitch, Telegram ou autres.
Les utilisateurs exclusifs de TikTok n’existent pas, ou presque : seuls 1 % des usagers quotidiens de TikTok ne se rendent pas sur un autre réseau chaque jour, tandis que 80 % en consultent au moins quatre.
Si les nouvelles générations fréquentent davantage de réseaux que leurs aînés, elles en ont aussi une utilisation plus variée, combinant des pratiques transgénérationnelles – se divertir, communiquer avec ses proches – avec des usages plus rares et distinctifs – suivre l’actualité, partager des idées, faire des rencontres, travailler. Les jeunes hommes surinvestissent les contenus politiques et professionnels, tandis que les jeunes femmes privilégient la culture et sont davantage assignées à l’entretien des relations familiales et amicales.
Dans ce contexte de diversification des usages, certains réseaux sociaux sont devenus centraux dans l’accès des jeunes à l’actualité, en particulier TikTok sur lequel 45 % des 18-24 ans suivent des médias ou des journalistes. En la matière, TikTok n’est dépassé que par Instagram et arrive assez loin devant YouTube et d’autres réseaux populaires.
Toutefois, TikTok ne révolutionne pas les manières de s’informer. Il n’est jamais la seule source d’information des jeunes : 80 % de ceux qui le consultent pour ce motif suivent également l’actualité sur d’autres réseaux, et seulement 2 % des 18-24 ans s’informent exclusivement sur les réseaux sociaux. Ils y sont fortement surexposés à des nouveaux médias populaires parmi leur classe d’âge, comme Brut ou Hugo décrypte, mais aussi à des médias traditionnels comme TF1, BFM ou Le Monde. Enfin, les moins diplômés sont les moins enclins à suivre l’actualité, sur les réseaux sociaux ou ailleurs.
Les différentes générations sont inégalement exposées aux risques liés aux réseaux sociaux, et sont plus ou moins aptes à s’en protéger. Du fait de leurs usages intensifs et diversifiés des applications, les jeunes sont surexposés aux fausses informations, aux discours offensants et discriminants ainsi qu’aux attaques personnelles pouvant aller jusqu’au harcèlement. Mais les 18-24 ans sont aussi ceux qui ont le plus souvent empêché un réseau social de collecter certaines de leurs données personnelles, passé leur compte en mode privé ou désactivé un algorithme de recommandation.
Les jeunes sont par ailleurs les plus conscients du fonctionnement des algorithmes. Ils sont plus nombreux à savoir ou à percevoir que ces derniers hiérarchisent les informations en fonction de leurs habitudes ou de celles de personnes qui leur ressemblent, mais aussi en fonction de l’engagement et du débat que suscitent certaines publications.
Sur le plan normatif, la popularité de TikTok et d’autres réseaux sociaux chez les jeunes, la diversité de leurs usages et leur centralité dans l’accès à l’information encouragent à ne pas céder aux paniques morales qui accompagnent souvent les nouvelles pratiques juvéniles, depuis l’émergence du cinéma jusqu’à internet. La volonté du gouvernement et du législateur de protéger les plus jeunes de certains risques, si elle est compréhensible, ne doit pas s’exercer au détriment de leur liberté de s’informer et de communiquer, sur TikTok ou sur d’autres réseaux, comme ce fut le cas récemment en Nouvelle-Calédonie. Protéger la liberté d’expression et de communication des jeunes n’exclut toutefois pas de lutter contre des discours et des interactions nuisibles. Cela peut passer par l’éducation, pour renforcer la prise de conscience du rôle des algorithmes et lutter contre les violences sexistes et racistes en ligne, ou par un renforcement des contrôles, des contraintes, des sanctions et des réparations imposés aux propriétaires des réseaux : interdiction d’utiliser des données sur les pratiques des mineurs, obligation d’adapter les algorithmes aux choix des utilisateurs.
Mme Claire Marais-Beuil (RN). Vous avez évoqué les 18-24 ans, mais qu’en est-il des plus jeunes ? Quelle influence négative peuvent avoir les contenus des réseaux sociaux sur des adolescents de 13 ou 15 ans ?
Mme Laurence Allard. Structurellement, TikTok expose à des contenus répétitifs qui, par leur récurrence, ont une grande force d’influence. C’est l’application la plus efficace pour enfermer l’utilisateur dans ses centres d’intérêt et ses opinions, et donc pour les renforcer. Le problème ne tient pas tant au contenu des messages qu’à la forme de l’interface : elle est conçue autour de trois boucles – le défilement, la répétition, l’algorithme – qui renforcent la possibilité d’être influencé, négativement ou positivement. Il faut en avoir une approche sémiotique, indépendamment des contenus et des publics, car ces mécanismes valent autant pour les adultes que pour les jeunes.
M. Arnaud Saint-Martin (LFI-NFP). Vous décrivez un algorithme absorbant et aliénant, qui fige l’utilisateur dans une forme de consommation quasi compulsive. Certains usages inventifs de TikTok sont-ils capables de subvertir cet algorithme ? L’utilisateur peut-il faire un pas de côté et sortir du cadre répétitif imposé par la plateforme ?
Mme Laurence Allard. C’est bien sûr possible. TikTok est aussi un lieu d’expression de la création amateur, notamment musicale, et d’une fan culture très inventive ; l’industrie du disque le considère d’ailleurs comme un vivier de talents. Ses contenus peuvent être extrêmement créatifs. On y retrouve aussi les grands débats de société, ce qui en fait une scène de politisation et de sensibilisation au monde. Il n’en reste pas moins que d’un point de vue formel, l’algorithme de TikTok est plus enfermant que celui d’autres applications. Il est difficile pour l’utilisateur de le corriger, de le forcer à s’ouvrir à d’autres centres d’intérêt, d’autres tendances et d’autres cercles de contacts. Étant le dernier arrivé sur le marché, TikTok s’est doté de la capacité à capter l’attention – ou « captologie » – la plus efficace en tirant les enseignements des applications plus anciennes. On peut y être créatif tout en étant pris dans une consommation compulsive qui vous ramène toujours vers les contenus que vous appréciez déjà, aussi inventifs soient-ils.
Mme Laure Miller, rapporteure. Nous pouvons nous demander si TikTok nourrit vraiment les centres d’intérêt des utilisateurs : il suffit de s’arrêter un peu plus longtemps que d’habitude sur une vidéo, y compris parce qu’elle vous choque, pour que l’algorithme vous en propose de similaires. Cela peut avoir un effet extrêmement nocif. Sur les autres réseaux sociaux, en revanche, l’utilisateur doit s’abonner volontairement à des comptes, ce qui revient à déclarer ses centres d’intérêt.
Mme Laurence Allard. C’est ce que j’appelle la « soupe » TikTok : le fil mélange les genres au gré des centres d’intérêt de l’utilisateur et de ses contacts – politique, divertissement, musique… –, mais certains contenus de marques ou d’influenceurs sont aussi mis en avant pour des raisons commerciales. L’éditorialisation de TikTok expose les utilisateurs à toutes sortes de contenus, y compris à ceux qu’ils n’ont nécessairement envie de voir, dans une boucle qui indifférencie les sources, fait passer du rire aux larmes et peut entretenir un scepticisme généralisé. À force de naviguer du tragique au comique de façon indifférenciée, on risque d’adopter un rapport de second degré vis-à-vis du monde. Ce n’est pas la voie d’une prise de conscience citoyenne.
Mme Laure Miller, rapporteure. Vous avez constaté que certains collégiens, à partir de la classe de quatrième, prenaient conscience des effets négatifs de leurs pratiques et les corrigeaient, voire se désabonnaient de TikTok. Quelle est leur proportion ? Pour me rendre dans des établissements scolaires, j’ai l’impression qu’ils ne sont qu’une infime minorité.
Par ailleurs, les jeunes ont-ils conscience du degré de fiabilité des informations diffusées sur les réseaux ?
Vous insistez sur la place qu’occupent les réseaux sociaux dans la vie des adolescents, et vous appelez à en tenir compte si nous voulons les encadrer : il ne faudrait pas retirer aux jeunes ce qui compte tant pour eux. C’est un parti pris, car si les réseaux ont gagné une telle importance, c’est aussi parce que nous avons laissé faire. À l’inverse, nous pouvons considérer que leur omniprésence est néfaste pour les générations à venir, et qu’ils doivent être encadrés. Il faudrait alors, selon vous, imaginer des substituts – la question se posant en particulier pour l’accès à l’information et les interactions sociales. Quelles sont les motivations des jeunes qui se rendent sur les réseaux sociaux, en particulier sur TikTok ? Est-ce pour y trouver de l’information ou du divertissement ? Si nous encadrions strictement l’accès des jeunes à ce réseau, devrions-nous vraiment réfléchir à ce qui pourrait combler ce vide dans leur quotidien, comme vous semblez le penser ? L’ennui peut avoir des effets positifs. Quand les réseaux sociaux n’existaient pas, les jeunes savaient s’occuper, lire, même s’ils n’avaient pas accès à des activités extrascolaires du fait de leur catégorie sociale !
M. Mehdi Arfaoui. Notre intention n’est pas de protéger la place que les réseaux sociaux occupent dans la vie de jeunes, mais de montrer qu’ils se sont substitués à un ensemble de pratiques sociales. Supprimer, contrôler ou encadrer les réseaux nécessite de savoir ce qui s’y substituera. Il faut en particulier protéger l’accès à l’information et la possibilité d’interagir avec des camarades. En tant qu’adultes – parents, enseignants, autorités de régulation comme la Cnil, législateur… –, nous avons la responsabilité de leur proposer des substituts.
Le modèle d’interface de TikTok rend la plateforme attractive et séduisante. Pour rechercher de l’information ou interagir avec un proche, un jeune sera attiré par l’outil qui se présente comme le plus facile et agréable. Il faut en tenir compte dans la réflexion sur l’encadrement des réseaux, pour ne pas laisser un terrain vide.
L’ennui a certes des qualités. Il faut se réserver des moments d’ennui – si tant est que ce soit possible dans notre monde hyperconnecté –, mais des enfants nous ont confié qu’ils avaient difficilement accès aux transports et à des activités, si bien qu’ils se retrouvaient sur TikTok le samedi après-midi, quand la pluie les empêchait d’aller jouer dans le jardin. Souvent, leurs parents sont en situation précaire et peu disponibles. Devons-nous nous en mêler ? Si nous y voyons un problème global, social, il nous revient de comprendre pourquoi un enfant peut être dénué d’activité un samedi à 16 heures.
Nous avons rencontré 130 collégiens, et Jennifer Elbaz passe ses semaines dans des collèges. Je ne saurais quantifier la part de jeunes qui corrigent volontairement leur usage des réseaux sociaux, mais nous constatons un désintérêt indéniable à l’égard d’un ensemble de pratiques entre la sixième et la troisième. J’ai parlé du stigmate de TikTok, application qui fait massivement l’objet d’une désappropriation. Dans une classe, 40 % à 50 % des élèves peuvent avoir arrêté de la consulter. Il me paraît intéressant de vous livrer des commentaires déposés sur des vidéos YouTube qui parlent de TikTok : « J’ai 15 ans et j’ai enlevé TikTok et Instagram il y a environ un mois. Je peux constater plusieurs choses : je prends plus de plaisir pour les petites choses qui me paraissent normales ; je suis de meilleure humeur ; je sors plus de chez moi ; je fais mieux mes devoirs. Conclusion : TikTok est un poison » ; « Quand j’avais 10 ans, je voulais avoir TikTok comme mes amis, mais mes parents me l’ont interdit. Maintenant que j’ai 14 ans, je les remercie infiniment de me l’avoir interdit » ; « Perso, j’ai 14 ans, ça fait à peu près deux ans que je n’ai plus TikTok, je l’ai désinstallé moi-même parce que j’y passais trop de temps sans que ça m’apporte quelque chose ; j’étais vraiment pas bien à cette époque-là, depuis que je l’ai désinstallé ça va beaucoup mieux » ; « J’ai 14 ans et même si je n’ai jamais trop abusé de TikTok, Insta, etc., j’ai tout supprimé de mon téléphone et ça change ma vie : plus de temps pour réfléchir, plus de temps pour lire, pour pratiquer du sport. Maintenant je n’arrive même plus à rester dix minutes en swipe sans me dire : “Mais pourquoi je fais ça ?” » Il s’agit d’un phénomène collectif qui concerne une proportion non négligeable des enfants.
Au-delà du fait de quitter la plateforme, les collégiens abandonnent certaines pratiques. Un grand nombre d’entre eux nous ont dit : « À l’époque, j’étais fou, je postais ma tête sur TikTok ou sur Instagram ! » Ils ont compris ce que signifiait dévoiler son intimité en ligne. Lorsqu’on sensibilise des élèves de sixième ou de cinquième à ces risques, il faut être conscient qu’ils sont inscrits dans un processus d’apprentissage qui les conduira à faire des essais et des erreurs, puis à moduler leurs pratiques. Comme dans l’éducation et la parentalité, il faut laisser une marge d’autonomie, de liberté et d’expérience qui permet à l’enfant de se tromper et de développer des stratégies de protection.
Mme Jennifer Elbaz. Les jeunes identifient-ils les fake news ? Oui et non. Certains processus visant à les atteindre sont très fins, et les fake news sont difficiles à débusquer. Ils y parviennent davantage quand ils ont reçu une éducation aux médias et à l’information, dans leur établissement scolaire ou à la maison – il y a donc une inégalité en la matière.
Quant à leurs motivations, la plupart vont sur TikTok pour regarder des flux de vidéos qui concernent leurs intérêts premiers. Le genre entre en ligne de compte : les garçons visionnent des contenus qui concernent le football et les jeux vidéo – astuces de jeu, joueurs en train de faire une partie… Garçons et filles se rendent aussi sur TikTok pour s’amuser : beaucoup de vidéos les font rire, alors qu’ils vivent dans un environnement angoissant. Cela leur permet de décompresser.
Par quoi pourrait-on remplacer TikTok si son accès était limité ? Nous manquons d’un espace de réflexion sur les pratiques numériques. Nos enfants ont une vie numérique mais personne n’en parle avec eux. Ils n’en parlent pas à l’école – il n’y a pas de temps prévu pour cela – et ce n’est pas un sujet de discussion à la maison. Les seuls endroits où la question peut être abordée sont les espaces périscolaires et de médiation, notamment ceux qui sont animés par les extraordinaires acteurs de l’éducation populaire. Je recommanderais donc de créer un espace et un temps de réflexion sur les pratiques numériques, où nous pourrions inciter les jeunes à faire autre chose que de compulser les réseaux et les aider à mieux appréhender leur identité numérique : ai-je envie d’être en ligne ? Qu’est-ce que je dis de moi ? Comment je m’adresse aux autres ?
M. Jérôme Pacouret. Je dispose de données moins précises que les autres intervenants sur TikTok, mais je vous soumettrai quelques hypothèses susceptibles de nuancer certains de leurs propos.
Mme Allard a insisté sur l’enfermement, voire l’addiction que provoqueraient l’algorithme et les différentes boucles de TikTok. Dans la perspective de réguler les plateformes numériques et les réseaux sociaux, il faut être conscient que les usagers fréquentent plusieurs applications, sans s’enfermer dans l’une d’entre elles. De plus, les entreprises qui commercialisent les réseaux sociaux tendent à imiter les algorithmes concurrents et à mettre en place des dispositifs techniques de fidélisation de leur public. Je ne suis donc pas certain que des interventions ciblées uniquement sur TikTok puissent freiner le développement général d’algorithmes et de plateformes misant sur la fidélisation. Twitter et Instagram encouragent de plus en plus à rester sur leur plateforme plutôt qu’à aller visiter des sites extérieurs, par exemple. Il faut le prendre en considération.
Notre enquête ne comporte pas de données très précises sur les différents usages de TikTok et des réseaux sociaux dans leur ensemble, notamment ceux utilisés pour s’informer – je pourrai vous communiquer plus d’informations en complément de cette audition. Nous savons néanmoins qu’une petite moitié des jeunes utilisateurs de TikTok suit des médias d’information et des journalistes sur cette plateforme, à des degrés très divers.
Les discours sur les réseaux sociaux ont tendance à homogénéiser la jeunesse et à parler des jeunes utilisateurs d’un réseau comme d’une entité homogène. Cependant, si l’on s’intéresse à la diversité des usages de TikTok d’un point de vue sociologique, on observe que les jeunes générations ont des pratiques très variées selon leur niveau d’étude, leur genre, leur lieu de résidence et d’autres caractéristiques sociales qui constituent des déterminants classiques des variations des pratiques culturelles – ce qui vaut aussi pour les mineurs.
Il a été beaucoup question des contenus nuisibles pour les jeunes. Mais les jeunes suivent aussi largement sur TikTok des comptes tels que celui du Monde ou d’autres médias très légitimes. Est-ce le cas également des mineurs ? Nous ne le savons pas. Cependant, selon le niveau d’études de leurs parents et selon leur propre niveau scolaire, ils ont plus ou moins de chances d’être exposés à des contenus légitimes, de savoir distinguer les fausses informations des vraies et de s’informer, tout simplement. Selon une étude de M. Julien Boyadjian, le principal clivage dans l’usage que font les jeunes générations des réseaux sociaux se situe entre les étudiants de filières d’élites, souvent issus de classes sociales aisées, qui ont plus tendance à s’informer et à consulter des sources diversifiées, et ceux qui étudient dans des filières techniques, qui utilisent plutôt les réseaux sociaux à d’autres fins, écartant les contenus plus légitimes socialement. C’est pourquoi j’insiste sur l’extrême diversité dans l’usage des réseaux sociaux, qui varie en fonction de mécanismes bien connus.
Enfin, s’agissant des opinions négatives que les jeunes ont de TikTok – addiction, perte de temps… –, s’il est important de les entendre, il faut garder à l’esprit que leur point de vue sur les réseaux sociaux et sur leurs pratiques, notamment en matière d’information, est aussi construit par les adultes : différents acteurs comme vous et moi, des éditorialistes, des journalistes ou autres diffusent, pour diverses raisons, des idées très négatives sur les réseaux sociaux et leur impact en matière de santé, d’éducation ou de politique. Ces discours sur les méfaits des réseaux sociaux s’observent dans des espaces sociaux très variés, qui vont des repas en famille à la télévision. Par conséquent, les jeunes intériorisent l’approche des adultes sur les réseaux sociaux. D’un point de vue méthodologique, on pourrait se demander si le fait que des adultes viennent dans une classe recueillir la parole de jeunes adolescents sur leur manière d’utiliser internet ne produit pas un rapport spécifique par lequel le statut d’observateur inciterait les bons élèves, en particulier, à tenir le discours que les adultes attendent d’eux. Je voulais rappeler ces précautions.
Je ne me prononcerai pas directement sur l’opportunité d’interdire les réseaux sociaux ou d’empêcher qu’ils prennent une place prépondérante dans les pratiques culturelles des jeunes. Je rappelle simplement qu’à d’autres époques, le cinéma ou les jeux vidéo ont pu être considérés comme une perte de temps ou des sous-loisirs, mais pas une manière de se cultiver. Il faut donc garder cette profondeur historique en tête, pour ne pas passer à côté du fait que certains usages des réseaux sociaux deviendront probablement légitimes – cela s’observe déjà. D’autant que, pour répondre à une question posée tout à l’heure, il existe des usages en matière d’expression politique, artistique ou culturelle propres à TikTok ou à d’autres réseaux sociaux, pour des générations plus jeunes que les nôtres, qui appartiendront sans doute, d’ici à quelques décennies, au répertoire des pratiques culturelles légitimes.
Mme Laure Miller, rapporteure. Je comprends le raisonnement qui consiste à dire qu’interdire les réseaux sociaux conduirait aussi à ignorer des pratiques pertinentes et légitimes. Cela suppose de réussir à réguler et à contrôler la manière dont TikTok, en particulier, exploite sa plateforme. J’aimerais donc vous entendre sur la raison d’être économique de ces plateformes, qui n’ont aucun intérêt à faciliter la régulation et la modération que nous serions légitimement en droit de leur demander eu égard aux problèmes que posent certains contenus. Quelle piste serait efficace pour protéger nos enfants, sachant que la modération est pour l’instant toute relative ? Il est très facile de tomber sur des contenus qui ne devraient pas être diffusés. Le contrôle de l’âge n’est pas effectif, puisqu’il suffit de donner une fausse date de naissance et une fausse photographie pour accéder à la plateforme, et les contrôles a posteriori sont rares. Par conséquent, n’est-il pas illusoire de vouloir réguler un réseau social qui ne le veut pas de toute évidence ?
M. Jérôme Pacouret. Malheureusement, j’ai moins d’imagination en tant que régulateur que de savoir-faire sociologique. Je suis bien conscient que les entreprises qui commercialisent les réseaux sociaux sont aussi des acteurs politiquement et économiquement très puissants, qui résistent à toutes formes de régulation, qu’elles soient nationales ou internationales.
Si mon intervention visait en partie à protéger la liberté d’expression et de communication des jeunes sur les réseaux sociaux, elle n’est pas incompatible avec des formes de régulation. Certaines d’entre elles ont déjà été instaurées au niveau européen, comme la possibilité de désactiver l’algorithme de recommandation – disposition qui s’applique aussi à TikTok, même si elle est sans doute moins utilisée. Au-delà des efforts de pédagogie à mener pour apprendre aux jeunes à utiliser cette fonctionnalité, d’autres contraintes pourraient peser sur les algorithmes – pas seulement des contraintes de transparence, qui constituent des formes de régulation un peu molles et qui ont peu d’effets pratiques. Puisque les plateformes sont capables techniquement de désactiver leurs algorithmes de recommandation, elles pourraient aussi les ajuster en fonction de différents critères choisis par l’utilisateur, ses parents ou d’autres acteurs sociaux. Nous pourrions par exemple imaginer d’interdire aux réseaux sociaux d’utiliser les données qu’ils collectent sur les pratiques des mineurs afin de générer des phénomènes de fidélisation ou de dépendance. Cette piste mérite d’être examinée. Théoriquement, il est possible d’interdire aux plateformes d’utiliser ou de recueillir certaines données ; pourquoi ne pas envisager de le faire spécifiquement dans le cas des mineurs ?
Mme Claire Marais-Beuil (RN). Nous n’avons jamais considéré que les réseaux sociaux étaient une perte de temps. Nous essayons de comprendre l’influence de TikTok et de l’ajuster, pour en limiter les dérives – même si j’ai bien noté qu’outre les fausses informations, certains jeunes y trouvent aussi de la culture et de l’information.
En novembre 2024, le collectif Algos Victima a porté plainte contre le réseau TikTok pour incitation au suicide ou à des tentatives de suicide auprès d’enfants de 15 ans, ce qui prouve bien que ce réseau a une influence négative sur certains publics.
Vous avez souligné, monsieur Arfaoui, que certains jeunes, en vieillissant, se forgent leur propre démarche intellectuelle. Cependant, on nous a expliqué ce matin que, depuis 2020, l’utilisation de TikTok a augmenté de 354 %. Nous devons donc chercher à mieux réguler la plateforme, puisque ce qui est fait actuellement est insuffisant. Il faut, certes, prêter attention au profil des utilisateurs et aux contenus auxquels ils ont accès, mais il faut aussi réguler davantage, puisque ces plateformes représentent une menace non seulement pour la santé mentale de nos enfants mais pour leur vie. Et si les réseaux sociaux permettent en effet une ouverture à la culture, notamment dans les territoires qui en sont dépourvus, j’ajouterai que de nombreuses communes et collectivités se battent pour offrir de la culture, sans compter les divers dispositifs qui existent tels que le pass culture ; il n’y a donc pas que les réseaux sociaux pour accéder à la culture.
Que pouvons-nous faire pour la petite proportion de jeunes qui ne disposent pas de suffisamment de recul pour analyser ce qu’ils regardent sur les réseaux et qui dérivent vers le suicide ou l’anorexie ? Nous avons pléthore d’exemples en la matière.
M. Jérôme Pacouret. Je ne connais pas tous les cas que vous évoquez, mais l’anorexie est un sujet intéressant, comme celui de la radicalisation politique. Des travaux sociologiques – je pense en particulier à ceux de Mme Muriel Darmon sur l’anorexie – tendent à relativiser l’effet propre des médias. En effet, ce n’est pas parce qu’ils servent de source d’information ou d’interactions pouvant participer d’une « carrière d’anorexie » – pour reprendre une formule employée en sociologie –, qu’ils sont la cause de ce processus, qui trouve bien d’autres déterminants sociaux ou familiaux. Cela ne veut pas dire non plus que l’État ne doit pas empêcher la diffusion de certains discours nuisibles ou restreindre leur dissémination. Les obligations de modération des contenus qui pèsent sur les plateformes peuvent sans doute être améliorées.
À cet égard, l’objectif de modérer 100 % des contenus des réseaux sociaux me semble illusoire, étant donné l’immense volume des discours et des vidéos qui y circulent. Néanmoins, compte tenu de l’échec des systèmes de modération et face aux dommages qu’entraîne la diffusion de certaines informations sur les réseaux sociaux, on pourrait envisager d’instaurer des mécanismes de réparation, pour que les plateformes soient tenues économiquement responsables des effets sociaux induits par la défaillance de la modération et financent ces réparations, selon des modalités fixées par l’État ou d’autres acteurs sociaux.
Mme Claire Marais-Beuil (RN). En tant que médecin, je ne pense pas que les médias ne soient en rien responsables. Dès lors que TikTok diffuse une vidéo qui explique comment se faire vomir, elle a une influence négative : en quelques minutes, les gamines savent comment faire, ce qui constitue un grave danger.
M. Mehdi Arfaoui. Je souhaite répondre rapidement à M. Pacouret sur la méthodologie. L’objectif de notre enquête était de rapporter les propos des adolescents. Nous intégrons bien sûr dans notre méthodologie les constats et les limites d’une telle démarche, y compris le rapport de subordination qui se crée forcément dans les interactions. C’est pourquoi, dans les extraits que j’ai lus, j’ai retenu des commentaires écrits spontanément par des enfants sur internet. Nous sommes conscients que les adolescents intègrent les discours des adultes sur les méfaits des réseaux sociaux, et qu’il existe de nombreuses inégalités au sein des jeunes – nous les documentons dans nos travaux. Ne laissons donc pas penser que nous serions passés à côté de ces énormes éléphants méthodologiques.
Nous n’affirmons pas non plus que tous les adolescents veulent quitter TikTok. En revanche, nous constatons que certaines populations expriment des velléités de désappropriation de certains réseaux sociaux. En tant qu’adultes qui réfléchissent auprès d’eux, nous pourrions nous appuyer sur ces étapes de désappropriation pour les y aider. Tel est l’objectif, même s’ils ne sont qu’une minorité.
Notre propos n’est pas d’interdire ou de réguler 100 % des contenus ; ce serait illusoire. Néanmoins, si on fait preuve d’un peu d’imagination, des outils de régulation sont possibles. De nombreux chercheurs, en particulier Mme Célia Zolynski, réfléchissent par exemple au droit au paramétrage : il s’agit de permettre à l’utilisateur d’intervenir sur les paramètres utilisés par l’algorithme pour lui proposer des contenus. Cela fait partie des idées très intéressantes, et je vous encourage à lire les travaux de Mme Zolynski à ce sujet.
Il convient d’évoquer également la manière dont certaines applications recourent à des techniques ludiques pour stimuler les interactions – on parle de gamification. Pour vous donner un exemple parlant, Snapchat utilise un système de flammes, c’est-à-dire de points qui augmentent en fonction du nombre d’interactions quotidiennes sur l’application. Si vous n’avez pas d’interactions pendant une journée, vos points diminuent drastiquement et vous devez payer pour les récupérer, en souscrivant à un compte Premium ou autre – je connais assez mal le modèle économique, mais vous comprenez l’idée. Par ce système, on incite donc à utiliser davantage la plateforme et à fournir des données personnelles – puisqu’une interaction constitue une donnée personnelle –, sous peine de perdre potentiellement des points. Snapchat est une application essentielle dans les interactions entre adolescents et je suis favorable à ce qu’ils conservent ce genre d’espaces pour s’exprimer et créer du lien. En revanche, l’application a-t-elle besoin d’être combinée à des modalités d’interaction très incitatives qui poussent à communiquer pour gagner des points ? Je n’en suis pas sûr et je pense qu’il y a là des marges de régulation – c’est une opinion personnelle et je ne parle pas ici au nom de la Cnil.
M. le président Arthur Delaporte. Nous sommes conscients des biais méthodologiques qui existent lorsqu’on s’adresse à des jeunes : leur parole est construite, tout comme celle des adultes ; nous sommes les uns et les autres le reflet de constructions sociales, y compris en fonction des partis politiques auxquels nous appartenons, qui ne partagent pas le même corpus et dont nous sommes imprégnés.
Cela étant dit, au-delà de l’idée d’interdire certains contenus, avez-vous cherché à savoir auprès des jeunes interrogés s’ils étaient exposés à des contenus choquants et, si oui, quels étaient ceux qui revenaient le plus souvent ? Citent-ils certains influenceurs en particulier ? Nous partageons le constat général sur le rôle de l’algorithme, mais nous souhaiterions entrer davantage dans le détail et savoir ce que vous avez remarqué concrètement.
Mme Jennifer Elbaz. Lorsque nous nous rendons dans une classe pour informer et sensibiliser les élèves, nous avançons une sorte de carte joker, puisque nous sommes des intervenants extérieurs ne connaissant pas directement les enfants ; nous ne sommes ni l’enseignant qu’ils côtoient tous les jours ni un membre de la famille. Cette carte nous permet d’installer très rapidement un climat de confiance, de poser des questions et d’interagir avec les enfants, qui nous répondent librement, même si l’enseignant est dans la pièce.
S’agissant de l’accès aux contenus choquants, quasiment 100 % des enfants qui consultent seuls des plateformes diffusant des vidéos – réseaux sociaux, sites de jeux vidéo sur lesquels ils sont identifiés… – ont été confrontés à des contenus choquants. Le souci est que très peu d’entre eux ont l’occasion d’en parler à quelqu’un, car ils n’ont pas la notion de l’adulte de confiance. Ils n’ont pas conscience qu’en tant qu’enfants, ils ont des droits, dont celui de grandir dans un environnement bienveillant et d’être exemptés de visionner ce genre d’images. De ce fait, ils n’ont pas la possibilité de réguler leurs émotions et gardent pour eux toute la colère ou toute la tristesse ressenties face à ces contenus, sans pouvoir les partager avec personne, ni avec des amis, ni avec la famille, ni avec le corps enseignant qui fait pourtant partie des adultes de confiance possibles.
Donc, oui, nos enfants ont accès massivement, dès qu’ils sont connectés, à des contenus choquants divers et variés : violences d’adultes à adultes, d’adultes à enfants, d’enfants ou d’adultes à animaux également. Évidemment, ces contenus les choquent et ils ont envie d’en parler.
M. Mehdi Arfaoui. La faculté pour les enfants de parler des contenus choquants qu’ils ont vus en ligne est très inégalement répartie socialement. J’expliquais tout à l’heure que les parents sont souvent sur une ligne de crête, notamment en matière de numérique : ils doivent à la fois laisser une marge d’autonomie et de liberté à leurs enfants et, dans le même temps, être présents ; ils doivent fixer des règles pour encadrer, tout en restant suffisamment souples pour en discuter. Élaborer avec l’enfant un cadre d’interactions aussi sain et subtil, qui laisse de la liberté et un canal ouvert, est très chronophage et nécessite du temps et des ressources. Or toutes les familles n’en sont pas dotées de la même manière. Si 100 % des enfants sont exposés à des contenus violents, certains bénéficient d’un cadre bienveillant pour en parler à la maison, livrer leurs émotions, comprendre qu’une telle exposition n’est pas normale et qu’elle peut être évitée en paramétrant son téléphone différemment, tandis que d’autres n’ont pas cette possibilité. Il faut être conscient de ces inégalités sociales.
M. Jérôme Pacouret. Dans le cadre de notre étude, nous n’avons pas posé de questions spécifiques sur les contenus violents, offensants ou autres. En revanche, nous avons constaté que les 18-24 ans étaient surexposés non seulement aux fausses informations mais aussi à des discours offensants ou discriminants à l’égard de personnes ou de groupes sociaux ; cela concerne près de la moitié des jeunes, sans qu’il y ait un effet propre à TikTok. C’est énorme. Autre chiffre préoccupant : 20 % des jeunes utilisateurs de TikTok interrogés ont été personnellement la cible de discours dévalorisants, discriminants, haineux ou ont été harcelés au moins une fois par mois lors d’une période récente.
Ces types de discours peuvent avoir des origines variées. Plutôt que de les considérer comme des phénomènes naturels émanant des utilisateurs de TikTok ou d’autres réseaux sociaux, il serait intéressant de réfléchir à la professionnalisation des discours de haine qui circulent sur les réseaux. Je n’ai pas étudié le cas spécifique de TikTok mais, dans le cadre d’une étude portant sur la chaîne YouTube du magazine Valeurs actuelles, j’ai été amené à consulter des contenus racistes, violents ou politiquement problématiques, dont certains auteurs ont été poursuivis en justice. On observe une forme de professionnalisation des discours de haine, de même qu’il y a une professionnalisation des youtubeurs et des tiktokeurs qui vendent leurs services et représentent souvent des sources importantes de fausses informations ou de discours néfastes. Réfléchir à la professionnalisation de ces idéologues pourrait permettre de mieux lutter contre ces mauvais discours.
Il faudrait peut-être penser la régulation des réseaux sociaux sur le modèle de la loi relative à la liberté de la presse, en vertu de laquelle les auteurs comme les éditeurs peuvent être poursuivis en cas de discours illégaux. Il faudrait réfléchir à une double responsabilisation des plateformes et des producteurs de contenus nuisibles et aux poursuites ou aux contraintes que nous pourrions leur imposer.
M. le président Arthur Delaporte. Cette responsabilisation existe déjà – la Cnil pourra éventuellement compléter vos propos sur ce point.
Vous avez évoqué, madame Elbaz, des contenus présentant des violences d’adultes à adultes, d’adultes à enfants ou encore d’adultes à animaux, mais vous n’avez pas mentionné les contenus à caractère pornographique ou pédopornographique. Constatez-vous une spécificité de l’exposition à certains types de contenus choquants sur TikTok, ou tous les réseaux sociaux sont-ils concernés ?
Mme Jennifer Elbaz. Malgré notre position d’intervenants extérieurs qui nous permet de gagner une forme de confiance, les enfants restent très mutiques quant aux contenus à caractère sexuel. Par ailleurs, les contenus violents leur parviennent depuis n’importe quelle plateforme et nous n’avons pas constaté de spécificité propre à TikTok. En revanche, TikTok sait très bien faire entrer de nouvelles idées dans l’esprit des enfants, ce qui n’est pas forcément le cas de toutes les plateformes. Typiquement, pour vous donner un exemple d’idée instillée par la plateforme, il y a celle qui consiste à démonter la lame de son taille-crayon pour se scarifier.
M. le président Arthur Delaporte. Cet exemple a-t-il été mentionné à plusieurs reprises ? Pouvez-vous nous en donner d’autres ?
Mme Jennifer Elbaz. Lorsque nous avons commencé l’étude, tous les enfants racontaient avoir vu sur TikTok la vidéo d’un chat passé au mixeur. La plupart du temps, ils n’en avaient jamais parlé avec qui que ce soit, pas même avec leurs camarades, et ils découvraient ensemble qu’ils avaient tous vu la même vidéo. Ce genre de contenus circule très bien parmi les enfants.
M. Mehdi Arfaoui. Nous ne manquons pas de textes de loi en matière de responsabilisation. Pour la Cnil, ce qui fait défaut, ce ne sont pas les textes juridiques ni les dispositifs, mais un cadre uniformisé offrant une plus grande cohérence et une meilleure lisibilité. Des modèles existent, notamment dans la presse, pour lutter contre le risque de diffusion de certains contenus. J’insiste aussi sur un point : les autorités judiciaires et administratives manquent davantage de moyens que de textes de loi. Mieux vaudrait donc accroître les moyens plutôt que de procéder à une inflation législative.
M. le président Arthur Delaporte. La question des moyens se posera bien évidemment à la fin de nos travaux. Nous nous intéressons d’abord aux constats et nous réfléchirons ensuite à la manière d’y répondre. Nous aurons donc l’occasion d’auditionner de nouveau la Cnil, notamment sur ces enjeux de moyens.
M. Arnaud Saint-Martin. Je vous remercie pour ce travail d’objectivation à froid. Nous mesurons bien l’apport des sciences sociales dans ce genre de débats, notamment sur les pratiques culturelles qui suscitent parfois une panique morale, avec une forme de surenchère rhétorique ou manipulatoire qui construit des problèmes publics. Il est donc nécessaire d’aller à la source, d’enquêter et de recueillir la parole de la jeunesse, des jeunesses même, qu’il faut aborder avec tact et prudence au vu de leur grande fragmentation – vous en avez fait preuve et c’est très important.
Je n’ai pas de question précise à poser, mais je voulais dire que j’ai beaucoup appris sur ces pratiques culturelles. J’ai eu l’occasion de rencontrer moi-même dans ma circonscription, pendant les vacances scolaires, des jeunes de plusieurs générations, dont des très jeunes qui zonaient et étaient clairement désœuvrés. Nous avons eu des interactions un peu bizarres, médiées par le téléphone, au cours desquelles ils m’ont montré des flux de contenus sur TikTok qui témoignaient aussi de leur mal-être : il y était question de violences policières, d’oisiveté, du sentiment de relégation ou encore du désœuvrement de la jeunesse. Cela raconte quelque chose de la manière dont ils construisent leur rapport à l’autre, sachant qu’ils étaient en vase clos et s’embêtaient lourdement. Nous avons eu une discussion complètement improvisée, qui est devenue une enquête sociologique sauvage. Cela en dit long sur la manière dont ils construisent leur rapport à l’extérieur, lui aussi médié par cet artefact qui les capte complètement – la notion de captologie évoquée par Mme Allard est, sur ce point, intéressante. Eux-mêmes m’observaient pendant que je les observais, car ils avaient bien compris que j’étais là pour recueillir quelque chose – nous sommes, nous aussi, le reflet d’une construction sociale, comme l’a rappelé M. Delaporte. Ce n’est pas un hasard si notre questionnement arrive maintenant ; nous sommes pleins de biais.
Il est donc important de poser les constats de façon raisonnée, en dégonflant les baudruches et en comparant les plateformes – je sais que je n’ai pas emporté décision sur ce point –, car les jeunes sont aspirés par plusieurs flux concomitants et sont hypersollicités. Je retiens ce qu’a souligné M. Arfaoui, qui est très important : il y a des moments où ils ne sont pas occupés et où ces plateformes les bouffent littéralement, les heurtent et les aspirent dans un flux permanent. Il est important de réfléchir aux modalités de collecte de leur parole et de les écouter, d’une façon ou d’une autre. Il faut davantage enclencher une sociologie de la jeunesse qu’une sociologie du numérique, en s’intéressant en particulier aux modes de socialisation – vous avez évoqué les travaux de M. Darmon à ce sujet. C’est important, parce que nous avons affaire à des enfants d’une grande variété sociale, culturelle et géographique, qui ont des pratiques culturelles différentes. C’est pourquoi le travail de constat que vous menez est très précieux et je voulais souligner l’importance d’écouter les chercheurs.
M. le président Arthur Delaporte. Nous partageons les propos de M. Saint-Martin qui est à la fois législateur et sociologue, ce qui permet d’ouvrir des perspectives. Même si l’objectif n’est pas de rédiger une thèse sur les effets sociologiques de TikTok, nous voulons partir des travaux des sociologues pour éclairer notre compréhension globale. C’est pourquoi il était important de commencer par réfléchir ensemble aux biais de perception que nous avons tous, adultes, enfants et parents. Je vous remercie pour ces échanges très précieux.
4. Audition de Mme Rayna Stamboliyska, consultante, experte en gestion des risques, cyber-sécurité et affaires européennes, présidente de RS Strategy, auteure de l’ouvrage La face cachée d’Internet (mercredi 23 avril 2025)
La Commission auditionne Mme Rayna Stamboliyska, consultante, experte en gestion des risques, cyber-sécurité et affaires européennes, présidente de RS Strategy, auteure de l’ouvrage La face cachée d’Internet ([4]).
M. le président Arthur Delaporte. Madame Stamboliyska, je vous remercie de prendre le temps de répondre à notre invitation.
Je vous remercie de nous déclarer tout intérêt public ou privé de nature à influencer vos déclarations et je vous rappelle que l’article 6 de l’ordonnance du 17 novembre 1958 relative au fonctionnement des assemblées parlementaires impose aux personnes auditionnées par une commission d’enquête de prêter serment de dire la vérité, toute la vérité, rien que la vérité.
(Mme Rayna Stamboliyska prête serment.)
Mme Rayna Stamboliyska, consultante, experte en gestion des risques, cybersécurité et affaires européennes, présidente de RS Strategy, auteure de La face cachée d’internet. Pour écarter d’emblée ce point, je n’ai aucun conflit d’intérêts à déclarer. Dans le cadre de mon activité professionnelle, je mets un point d’honneur à ne prendre aucun engagement avec des partenaires technologiques. Lorsque j’interviens auprès de différentes organisations en tant que consultante, le fait de n’entretenir aucun lien commercial avec des vendeurs de solutions technologiques me permet de m’exprimer librement, sans crainte d’être pénalisée par certaines prises de position.
Les efforts entrepris pour protéger les gens en ligne – les enfants et plus largement les mineurs n’étant qu’une partie de la population concernée – intègrent peu les dimensions de cybersécurité. Les organismes qui proposent du conseil, comme le mien, ne s’adressent pas aux particuliers. Les solutions technologiques qui existent ne leur sont pas non plus destinées. L’approche se concentre sur le volet organisationnel et laisse de côté le volet individuel, y compris lorsqu’il s’agit de l’usage personnel d’équipements professionnels. Des raisons juridiques l’expliquent, car un employeur ne peut pas tout contrôler lorsqu’il met un ordinateur à disposition d’un salarié par exemple. Néanmoins, la situation est également liée à l’absence d’outils dédiés aux particuliers et a fortiori aux personnes plus âgées ou mineures. Il existe certes le contrôle parental, mais l’ingénierie est peu mobilisée pour traduire des cadres juridiques tels que le règlement (UE) 2016/679 du Parlement européen et du Conseil du 27 avril 2016 relatif à la protection des personnes physiques à l'égard du traitement des données à caractère personnel et à la libre circulation de ces données, et abrogeant la directive 95/46/CE dit règlement général sur la protection des données (RGPD) au bénéfice des publics individuels.
Dans le cadre des cours que je donne à Sciences Po Paris, il est très difficile de concilier l’enseignement de cet aspect organisationnel avec les interrogations légitimes que les étudiants, dont la moyenne d’âge est comprise entre 20 et 24 ans, ont vis-à-vis de leurs propres pratiques.
Je salue votre initiative, d’autant plus qu’il s’agit d’une commission d’enquête et non d’une mission d’information. Peu de recherches sont menées sur les conséquences de la forte présence en ligne des jeunes publics. Je ne fais pas référence à des sujets polémiques ou controversés comme le temps d’exposition aux écrans. Mon propos concerne les effets et les risques psychosociaux liés au fait d’avoir une socialité majoritairement intermédiée par la technologie, en l’occurrence les réseaux sociaux et les messageries instantanées, même si ces dernières ressemblent de plus en plus à des réseaux sociaux, voire à des marketplaces.
Mme Laure Miller, rapporteure. Si les individus ont peu de solutions technologiques à leur disposition, considérez-vous que le rôle de la puissance publique – et donc potentiellement du législateur – soit de trouver les moyens de les protéger ?
Pensez-vous que les dispositifs actuels, comme le RGPD ou le règlement (UE) 2022/2065 du Parlement européen et du Conseil du 19 octobre 2022 relatif à un marché unique des services numériques et modifiant la directive 2000/31/CE dit Digital services act (DSA), sont suffisants pour protéger les individus ? Vous sembliez sous-entendre qu’ils n’ont pas été plus loin en raison d’une impossibilité technologique. Est-ce le cas ?
Mme Rayna Stamboliyska. Certains aspects sociaux et sociétaux sont difficiles à traduire dans la technologie, surtout qu’ils percutent de manière très forte et très rapide des sujets de libertés fondamentales. Néanmoins, les incitations à décliner le cadre réglementaire dans des outils technologiques restent très limitées.
Avec le RGPD, nous avons constaté l’apparition des technologies de renforcement de la vie privée (Privacy-Enhancing Technologies ou PETs). Si j’étais taquine, je dirais que les outils de gestion des cookies pourraient y être assimilés, mais il en existe d’autres. Ces technologies ont émergé pour répondre aux nouvelles exigences en matière de responsabilité et de redevabilité qui s’imposaient aux organisations traitant des données à caractère personnel. Tout cela reste cependant balbutiant et rien n’est fait pour encourager les fournisseurs de technologies à proposer des solutions plus performantes. Dans le discours dominant, la priorité est de trouver comment donner l’impression de respecter les règles.
Le problème est beaucoup plus profond que la technologie. En tant qu’écosystème, nous avons du mal à prendre conscience de l’importance d’avoir des règles de vie en commun et de les respecter. Tout le monde pense les appliquer, mais la plupart des gens ne sont pas capables de démontrer qu’ils le font vraiment. Cette dichotomie se retrouve dans l’absence de solutions technologiques adaptées. Il en existe pour les organisations, notamment pour la collecte et le traitement des données à caractère personnel dans le cadre du RGPD. La situation est plus délicate pour les particuliers. Des contraintes peuvent vous être imposées par votre employeur pour ce qui relève de votre activité professionnelle, mais vous faites ce que vous voulez dans votre vie privée.
Je regrette l’absence de débats concernant ces sujets, dont les acteurs commerciaux ne s’emparent pas non plus. Rien n’est fait pour étendre la prise en compte des exigences du cadre légal, de ses interdictions et de ses limites, à la sphère individuelle et ainsi en améliorer la protection, au-delà de l’installation d’un antivirus sur son ordinateur. Comme ces discussions restent rares et anecdotiques, de nombreuses personnes, dont des élus, veulent interdire et verrouiller ceci ou cela et les poncifs se multiplient sur le fait que tout est la faute d’internet ou des jeux vidéo. Il faudrait au contraire approfondir la réflexion et chercher de quoi la situation actuelle est le symptôme.
Sur TikTok, nous assistons par exemple à la résurgence des phénomènes « pro-ana », qui touchent en particulier les jeunes filles atteintes de troubles du comportement alimentaire. Des sites et des forums existaient toutefois depuis plus de dix ans. Des livres ont été écrits à ce sujet, notamment par les sociologues Antonio Casilli, de Mines-Télécom, et Paola Tubaro. Ils ont expliqué qu’il ne fallait pas interdire ces espaces, car ils représentaient un élément de socialité essentiel pour les jeunes qui ont des problèmes. Ils trouvent du soutien au sein de ces communautés, même si elles ont également des aspects négatifs comme l’effet d’entraînement. Tout n’est pas blanc ou noir. J’ai également retrouvé un article – que je pourrai vous envoyer – de chercheurs italiens qui ont étudié les interactions avec les réseaux sociaux de jeunes souffrant de troubles du comportement alimentaire, qui plus est en période de confinement. Ils soulignent également le soutien que ces plateformes, y compris TikTok, peuvent apporter à la guérison.
Comment concrétiser la volonté et la nécessité de protéger les personnes qui sont en ligne, en particulier les mineurs, qui sont extrêmement influençables et dont la psyché est en formation ? L’enjeu est d’identifier la manière de répondre à un problème de société grâce à la technologie. C’est la responsabilité des vendeurs de solutions, mais également celle d’autres acteurs, notamment de santé publique.
M. le président Arthur Delaporte. S’agissant de l’exposition à différents contenus, quelle part de responsabilité est imputable aux individus ou aux acteurs publics et quelle part est imputable à la plateforme ?
Par ailleurs, les échanges qui ont lieu sur la plateforme s’inscrivent-ils vraiment dans la continuité des forums qui existaient il y a une dizaine d’années ? Intuitivement, nous avons l’impression que ce ne sont pas les mêmes types d’interactions au sein des communautés. Quelles sont les différences qui peuvent être constatées et quels sont les risques qui en découlent ?
Mme Rayna Stamboliyska. Pour moi, la responsabilité est partagée. Les parents doivent échanger en permanence avec leurs enfants, mais, bien que ces interactions soient essentielles, nous ne pouvons pas tout déléguer aux familles ou aux enseignants. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle le législateur vote des lois qui s’appliquent aux différents acteurs.
La responsabilité des plateformes – et de la plateforme dont nous parlons en particulier –, est de mobiliser la technologie pour permettre, ou ne pas permettre, des effets d’entraînement ou certains types d’interactions qui ne devraient pas avoir lieu sans le contrôle d’un adulte par exemple. Elles agissent toutefois dans un cadre défini par le RGPD et le DSA.
Le RGPD est actuellement en révision. Le moment est donc opportun pour corriger ce qui dysfonctionne, comme l’obligation de passer par une autorité chef de file. Il s’agit pratiquement toujours de l’autorité irlandaise, puisque les grandes plateformes ont installé leur siège européen en Irlande. Or elle a tendance à se montrer conciliante à leur égard. Il devrait être possible de saisir l’autorité de protection des données à caractère personnel du pays dans lequel on réside, pour avoir des échanges dans une langue que l’on maîtrise. Il serait ainsi plus facile d’exercer ses droits fondamentaux garantis par le RGPD. En Grèce, des plaignants ont fait appel à des membres de la société civile, en l’occurrence l’association Noyb et Max Schrems, afin de saisir, par leur entremise, l’équivalent de la Commission nationale de l’informatique et des libertés (CNIL) irlandaise et de provoquer un contrôle de TikTok concernant le transfert de données à caractère personnel vers la Chine. Ce processus est très complexe, ce qui limite la capacité des individus à exercer leurs droits, pourtant garantis par le RGPD.
Sur le papier, le DSA est très intéressant. Il semble accorder beaucoup de latitude à la Commission européenne pour mener des investigations. La réalité est toutefois plus nuancée.
Le DSA définit les responsabilités des plateformes s’agissant de la diffusion de contenus problématiques en ligne. Cette catégorie est très large, puisqu’elle recouvre à la fois les contenus de nature terroriste ou les contenus relatifs à des abus sexuels sur mineurs par exemple. La Commission peut mener des investigations pour contrôler comment ces aspects sont gérés. Les plateformes doivent en outre produire des rapports de transparence et faire appel à des tiers indépendants, qui auditent, article par article, la manière dont elles se conforment aux exigences du DSA.
Le DSA étant applicable dans son intégralité depuis le 17 février 2024, les premiers rapports de transparence et d’audit ont été publiés à la fin de l’année dernière. Or parmi les grandes plateformes, seule Wikipédia a obtenu une note positive de la part d’auditeurs indépendants. X, Meta avec Instagram et Facebook, ou TikTok ont des notes négatives.
Compte tenu de mon travail, je lis ces rapports, mais ce n’est pas le cas de 99 % des gens. S’ils les lisaient, ils ne les comprendraient probablement pas et, de toute façon, n’en tireraient pas pour conséquence d’engager des actions vis-à-vis de ces plateformes. Nous sommes confrontés à une forme de plafond de verre. C’est bien de définir des règles, mais il faut aussi s’assurer qu’elles soient comprises par les principaux concernés et leur donner de véritables leviers pour les faire respecter. Selon moi, le sujet ne relève pas tant du législateur que des autorités de contrôle.
Le RGPD par exemple oblige les plateformes et les organismes qui traitent de données à caractère personnel à disposer de politiques de confidentialité compréhensibles par tout un chacun, et non seulement par des juristes. Un audit a-t-il déjà réalisé ? Les organisations qui continuent à avoir des politiques de confidentialité écrites en tout petits caractères, rédigées par des juristes pour des juristes, ont-elles été sanctionnées ? Non, ce n’est pas le cas.
Si les recommandations ne suffisent pas, il faut forcer ceux qui ne respectent pas la loi à s’y conformer. La loi n’est pas une option. J’ignore si la solution consiste à ce que le législateur renforce les sanctions. J’ai quelques idées à ce sujet, mais ce n’est peut-être pas le lieu pour les exprimer.
Mme Laure Miller, rapporteure. Au contraire, vos suggestions nous intéressent.
Un premier pas a été franchi avec diverses législations et réglementations qui permettent de mettre l’accent sur la responsabilité des plateformes. Toutefois, nous ne pouvons pas nous contenter de rapports et de recommandations. Nous devons peut-être passer un cap supplémentaire.
Vous considérez que la responsabilité est partagée et qu’elle incombe aussi aux parents notamment. De nombreux pays à travers le monde ont pris des mesures pour réguler, voire interdire, certaines plateformes. En France, nous avons constitué cette commission d’enquête à l’Assemble nationale, après une initiative similaire au Sénat. Diriez-vous que cette prise de conscience, que nous constatons au niveau des États, existe également chez nos concitoyens ? Perçoivent-ils les limites et les dangers des réseaux sociaux, précisément de TikTok ? Les pouvoirs publics devraient-ils renforcer la sensibilisation, afin de réussir à faire passer ce message dans tous les foyers français ?
Par ailleurs, établiriez-vous un lien de causalité direct entre l’utilisation de TikTok par un enfant ou un adolescent et la dégradation de sa santé mentale ?
Mme Rayna Stamboliyska. Cette prise de conscience existe. Néanmoins, des sensibilités différentes subsistent : ce qui est dangereux pour moi ne l’est pas nécessairement pour vous ou pour mes voisins, et inversement.
Quand j’ai reçu votre convocation, j’ai discuté avec mes étudiants et avec des parents d’adolescents et d’adolescentes. La prise de conscience existe, mais quels en sont les effets ? Mes étudiants ne cautionnent pas les comportements des plus jeunes. Ils essayent parfois de les aider, mais affichent surtout une forme de résignation. Je les ai également interrogés sur la réaction de leurs parents, dont la priorité semble être les études. Cette attitude se comprend. Les parents encouragent et aident leurs enfants à grandir et à se construire. En revanche, ils les laissent agir un peu comme ils le souhaitent sur leur temps libre, y compris par fatalisme.
Certaines actions pourraient être « sponsorisées » par les pouvoirs publics, tout en utilisant des canaux et des modes de communication que les publics cibles peuvent comprendre. Si les messages viennent de gens comme vous ou moi, nous n’aurons comme réponse qu’un « OK Boomer » qui n’apportera rien. Nous ne serons pas écoutés. Il faut que les messages viennent de gens qui sont reconnus et crus par les jeunes. Nous pouvons, en revanche, nous adresser aux parents, sans toutefois tenir un discours de victimisation ou de culpabilisation.
Vous m’avez interrogée sur les différences entre les forums d’il y a dix ans et les mouvements actuels, notamment dans le domaine « pro-ana ». La principale tient à la volumétrie et à la viralité des contenus, ainsi qu’à l’utilisation de l’image et de la vidéo, notamment sur TikTok. Par le passé, les échanges étaient principalement textuels et se déroulaient par l’intermédiaire de sites plus ou moins statiques. Ce changement n’est pas bénéfique, car l’impact de ce que l’on voit est beaucoup plus fort.
J’ai fait beaucoup de statistiques dans ma carrière et je suis assez réticente à parler de lien de causalité. Néanmoins, des études montrent que les représentations véhiculées par des contenus multimédias sur les réseaux sociaux affectent la perception que les personnes qui les reçoivent ont d’eux-mêmes. L’image de soi peut s’en trouver altérée.
Nous avons constaté un regain d’engouement pour la chirurgie plastique après que des influenceuses ont montré des photos de leur corps, notamment sur Instagram. Beaucoup d’études ont été publiées à ce sujet. Elles sont de plus en plus nombreuses, comme celles d’Amnesty International, à montrer que l’exposition à certains types de contenus diffusés sur TikTok entraîne une dépréciation de l’image que les jeunes ont d’eux-mêmes. Je pourrais vous envoyer les liens vers ces travaux après l’audition.
Nous ne devons pas oublier les jeunes garçons. Des études commencent à mettre en évidence les conséquences de l’exposition à des contenus émanant de la manosphère, qui véhiculent des images stéréotypées de la masculinité. Certains influenceurs, comme Andrew Tate et d’autres prônent en outre une vision très toxique des rapports entre les femmes et les hommes, des questions de genre et de la répartition des rôles sociaux.
M. le président Arthur Delaporte. Je vais laisser la parole aux députés qui souhaitent s’exprimer.
Vous pourrez nous envoyer à l’issue de l’audition les différents éléments que vous avez mentionnés, en particulier bibliographiques, pour alimenter notre réflexion. Si vous le souhaitez, vous pourrez également nous adresser des compléments sur des points que vous n’avez pas pu évoquer. Nous sommes notamment intéressés par ce qui concerne les solutions technologiques qui permettraient d’assurer la protection des usagers, en précisant éventuellement les différentes options législatives.
M. Thierry Sother (SOC). Vous avez évoqué le DSA et les avis émis par des tiers indépendants. Selon vous, quel serait l’impact d’une obligation d’affichage de la notation, dans l’esprit du nutri-score ou de la mention d’un âge minimum pour le visionnage de certains films ? Une telle mesure serait-elle perçue uniquement comme un outil de « boomer » ? Pourrait-elle avoir un effet ?
Mme Isabelle Rauch (HOR). Vous y avez déjà répondu en partie, mais l’impact des plateformes est-il différencié entre les jeunes filles et les jeunes garçons ? Est-il possible de le mesurer ? Le ciblage doit-il être différent selon le sexe et, le cas échéant, quelles adaptations seraient nécessaires ?
M. Thierry Perez (RN). Selon moi, TikTok est une catastrophe sociétale et psychologique. Néanmoins, l’application existe. Une solution technique, s’appuyant peut-être sur l’intelligence artificielle (IA), pourrait-elle au moins protéger les enfants de moins de 13 ans et les empêcher d’accéder à cette plateforme ? Nous constatons que des enfants de 8, 9 ou 10 ans en sont déjà des utilisateurs très actifs, ce qui les expose à des contenus qui ne sont pas du tout appropriés à leur âge.
Mme Rayna Stamboliyska. L’idée d’un mécanisme comme le nutri-score est intéressante. Néanmoins, lorsqu’un film est marqué comme réservé aux plus de 18 ans parce qu’il est trop violent, je le regarde quand même. Je mets juste ma main devant mes yeux pour ne pas voir certaines images. De la même façon, cessons-nous de consommer certains aliments parce qu’ils sont classés « D » ?
Faudrait-il dépasser l’incitation et faire en sorte que l’affichage soit véritablement respecté ? La solution serait-elle d’associer le marquage avec des moyens technologiques pour interdire le visionnage de certains contenus, par exemple aux moins de 13 ans ? Il n’est pas facile de savoir jusqu’où aller.
L’IA est à la mode, mais les pratiques ne sont pas toujours vertueuses, comme la prédation de contenus. Je serai donc assez prudente s’agissant de son utilisation. Nous disposons déjà de technologies, qui ne sont pas de l’IA générative comme ChatGPT, mais qui sont aussi de l’IA, et qui sont notamment utilisées dans les filtres antispam. La difficulté est, encore une fois, de parvenir à les imposer aux principaux concernés, en l’occurrence les plateformes. TikTok par exemple n’est pas très enclin à ce que des chercheurs accèdent aux données de la plateforme, alors que le DSA le prévoit. Donc, si nous fixons de nouvelles obligations, comment nous assurer qu’elles seront respectées ? C’est le véritable enjeu.
M. le président Arthur Delaporte. Je vous remercie.
5. Audition de Mme Océane Herrero, journaliste, auteure de l’ouvrage Le système TikTok. Comment la plateforme chinoise modèle nos vies (mercredi 23 avril 2025)
Puis la Commission auditionne Mme Océane Herrero, journaliste, auteure de l’ouvrage Le système TikTok. Comment la plateforme chinoise modèle nos vies ([5]).
M. le président Arthur Delaporte. Madame Herrero, je vous remercie de prendre le temps de répondre à notre invitation.
Avant de vous donner la parole pour une intervention liminaire qui précèdera notre échange, je vous prie de nous déclarer tout intérêt public ou privé de nature à influencer vos déclarations – par exemple si vous avez été rémunérée par une plateforme numérique – et je vous rappelle que l’article 6 de l’ordonnance du 17 novembre 1958 relative au fonctionnement des assemblées parlementaires impose aux personnes auditionnées par une commission d’enquête de prêter serment de dire la vérité, toute la vérité, rien que la vérité.
(Mme Océane Herrero prête serment.)
Mme Océane Herrero, journaliste, auteure de Le système TikTok. Comment la plateforme chinoise modèle nos vies. Je n’ai pas de lien d’intérêt avec des entreprises ou plateformes dont il sera question. Je suis uniquement rémunérée par mon employeur, pour mon activité de journaliste.
J’avais commencé à m’intéresser à TikTok dans ma rédaction de l’époque et mon travail s’est poursuivi par la rédaction de ce livre, que j’ai débutée en 2022. Même si son audience se développait assez rapidement dans la société française, l’image de TikTok restait celle d’une application pour adolescents réalisant des chorégraphies. Ce n’était pas encore un sujet politique et mon thème de recherche était perçu comme un peu frivole par ceux qui suivaient de loin l’actualité des réseaux sociaux.
Trois ans plus tard, TikTok a connu une croissance exponentielle et, selon Médiamétrie, compte plus de 22,8 millions d’utilisateurs en France. Ils passent en moyenne une heure et quarante-sept minutes par jour sur l’application. Elle est devenue une plateforme où les utilisateurs se rendent pour se divertir, savoir quoi porter, quoi regarder, quoi manger et parfois même pour s’informer. C’est un espace de découverte et de formation d’identité avec un fort pouvoir prescripteur, qui concurrence la télévision, les sites d’information et les autres réseaux sociaux pour capter notre attention.
La situation politique de l’application a également évolué en trois ans, ce qui explique que nous cherchions aujourd’hui à évaluer son impact sur la jeunesse. Alors qu’elle est l’une des plus téléchargées par les adolescents, elle est également d’origine chinoise. De ce fait, elle est perçue par les autorités et les régulateurs comme représentant un enjeu à la fois de santé publique et de géopolitique, nécessitant des mesures spécifiques et souvent fortes.
TikTok tire son originalité de deux innovations principales, que sont un fil de vidéos verticales, immersif et sans fin, et un algorithme perfectionné qui trouve à tout instant la vidéo qui va plaire à l’utilisateur et l’inciter à rester plus longtemps sur l’application pour regarder toujours plus de contenus.
Au cours des dernières années, le modèle de TikTok a été largement copié et imité par ses concurrents. Il influence la manière dont nous consommons tous des contenus en ligne. Instagram et X proposent désormais l’équivalent du fil « Pour toi », avec le même type de sélection algorithmique. Ces plateformes ont mis en place des fils de vidéos verticales, comme l’ont également fait Facebook, Snapchat ou YouTube.
Nous pouvons choisir de ne pas installer TikTok, mais il est très difficile d’avoir une expérience des réseaux sociaux qui ne soit pas influencée par son modèle et par ce qu’il a pu apporter comme innovation en matière de consommation de contenus en ligne. Devons-nous nous en inquiéter ? En tout cas, les régulateurs et de nombreux professionnels de la santé mentale ou de la jeunesse se penchent sur cette question.
Au cours de la préparation de mon livre, j’ai échangé avec des utilisateurs, des psychologues et des responsables de la plateforme pour identifier les risques. Plusieurs éléments sont revenus assez régulièrement. Chez les utilisateurs, l’inquiétude la plus fréquente concerne l’impact de TikTok sur le temps d’attention. Dès qu’ils ont cinq minutes libres dans une journée, ils ont du mal à ne pas ouvrir l’application. Beaucoup indiquent que faire des tâches dans la longueur, comme lire un livre ou regarder un film, voire un épisode d’une série, devient un défi pour leur capacité de concentration. La manière dont TikTok parvient à créer une addiction est explorée par des professionnels et par la plateforme elle-même. L’application renforcerait en outre le cyberharcèlement et affecterait négativement l’image que les jeunes ont d’eux-mêmes, en particulier les jeunes filles.
Concernant la diffusion de contenus dangereux, des manquements assez manifestes de la part de la plateforme ont pu être documentés par des confrères en France et à l’étranger et par moi-même, à la fois par le biais d’observations et d’entretiens avec des modérateurs. Certains de ces manquements ressurgissent dans l’actualité, notamment à propos des contenus liés à l’image du corps et à la promotion des troubles du comportement alimentaire, comme la tendance SkinnyTok.
Ces problèmes qui persistent depuis plusieurs années portent atteinte à l’image de TikTok, qui a déployé des stratégies de communication et d’affaires publiques pour lever les inquiétudes et tenter d’améliorer son image auprès du grand public et des régulateurs. Elles nous éclairent sur les critiques que la plateforme souhaite contrer rapidement, comme ses liens avec la Chine. Elle a également noué des partenariats culturels, notamment avec le Salon du livre à Paris ou le Festival de Cannes, et mène des campagnes de publicité en faveur de sa communauté littéraire, appelée BookTok. La crainte d’être perçue comme ayant un impact négatif sur la jeunesse et de ne pas être un espace de culture et d’apprentissage l’a donc fait réagir.
La plateforme a par ailleurs multiplié les échanges et organisé des déplacements pour la presse dans les centres dédiés à la sécurité de l’application et à la modération. Elle a renforcé sa coopération avec les autorités, notamment françaises, pour normaliser sa position dans le paysage des réseaux sociaux.
Néanmoins, TikTok continue de faire face à une pression politique sans doute plus intense que d’autres plateformes. Les États-Unis ont menacé l’application d’interdiction et d’autres pays ont déjà mis cette menace à exécution, sur fond de conflits géopolitiques avec la Chine. Elle est également visée par plusieurs enquêtes au niveau européen.
M. le président Arthur Delaporte. J’ai été très intéressé par votre livre, qui a le mérite de mettre en lumière certains éléments sur lesquels je reviendrai après l’intervention de Mme la rapporteure.
Mme Laure Miller, rapporteure. En prenant un peu de recul, on s’aperçoit que TikTok n’a aucun intérêt à modifier son algorithme, voire à modérer certains contenus. Nos efforts pour encadrer ou réguler son activité ne sont-ils pas vains ? Le bras de fer n’est-il pas plus compliqué que nous pourrions d’emblée le penser ? Quel est votre point de vue à ce sujet ? La lecture de votre ouvrage permet de réaliser la puissance de cette plateforme, qui constitue un vrai de fait de société. Puisqu’elle n’a aucun intérêt à revoir ses pratiques, comment l’y contraindre ? La solution n’est-elle pas de prendre des décisions plus radicales ?
Par ailleurs, lorsque j’ai interrogé la personne que nous avons auditionnée avant vous sur l’existence d’un lien de causalité entre l’usage de TikTok et la dégradation de la santé mentale des jeunes, elle a globalement expliqué qu’un contenu pouvait être perçu comme problématique ou dangereux par certains parents, mais pas par d’autres. Sa réponse m’a fait penser à un possible parallèle avec l’alcool ou la cigarette. Il fut un temps où leur nocivité pour la santé n’était pas si évidente. Puisque le diagnostic n’était pas clairement posé, de jeunes gens pouvaient boire ou fumer sans que cela soulève de difficulté. Pour mieux sensibiliser les parents et accélérer la prise de conscience, ne faudrait-il pas poser un diagnostic objectif et incontestable sur la nocivité de TikTok pour la santé mentale des jeunes ?
Mme Océane Herrero. Concernant la volonté de TikTok de prendre en compte la sécurité des utilisateurs dans sa politique de modération, nous constatons que les plateformes ne sont pas immunisées par rapport à une dégradation de leur image publique. Lorsque X – ex-Twitter – a modifié ses règles de modération pour autoriser une liberté d’expression à l’américaine, cela lui a valu l’ouverture d’enquêtes au niveau européen, mais aussi le départ de certains annonceurs, qui ont décidé de se retirer de ce réseau social ou en tout cas d’y suspendre leur activité. Les annonceurs choisissent les espaces dans lesquels ils estiment que leurs contenus seront les plus valorisés. Comme ils sont à l’origine d’une part substantielle des revenus de TikTok, la plateforme a intérêt à préserver son image publique.
Ce levier financier est réel, même s’il ne signifie pas que la politique de modération de TikTok est parfaite, loin de là. Beaucoup de déclarations restent au niveau des intentions. La plateforme prétend modérer les contenus qui pourraient promouvoir les troubles du comportement alimentaire par exemple. Or il est très facile de les retrouver en explorant l’application.
S’agissant des décisions qui pourraient être prises à l’encontre de TikTok, la question est de savoir sur quelle base elles s’appuieraient. Pour les Américains, le problème principal était le lien de la plateforme avec la Chine. Dans cette logique, contraindre la vente de la solution technique et de l’algorithme constitue une solution pour supprimer le risque, bien qu’elle crispe évidemment la Chine. Si le sujet est l’impact de TikTok sur les mineurs, cette application devrait-elle être la seule concernée, alors que beaucoup d’autres se sont inspirées de son modèle, ont tenté d’imiter la finesse de son algorithme et repris le format vertical des vidéos qui produit des effets similaires chez les utilisateurs ?
Mme Laure Miller, rapporteure. Vous avez rencontré d’anciens modérateurs de TikTok. Comment travaillent-ils ? Leur méthode est-elle partiellement efficace ou pas du tout ?
Mme Océane Herrero. J’ai échangé avec plusieurs modérateurs qui opéraient pour le marché français. Ils avaient des fonctions différentes, car la modération est segmentée.
Une modératrice était par exemple spécialisée dans les vidéos diffusées en direct. Ces dernières n’étant accessibles qu’à des utilisateurs de plus de 18 ans, sa principale mission était de s’assurer que cette règle était respectée et que des mineurs n’apparaissaient pas dans ces publications, qui peuvent attirer des adultes mal intentionnés. Ce travail est très intense, puisqu’il suppose de visionner plus d’une dizaine de vidéos simultanément. Il faut également s’assurer que les contenus ne comportent pas de scènes de violence ou d’actes contraires aux règles d’utilisation de TikTok.
Ces postes connaissent un turnover important, car ils sont épuisants. Pour les modérateurs avec lesquels j’ai pu échanger, ils ne sont pas un projet de carrière. Ils font ça pendant un certain temps, avant de passer à autre chose.
Un autre modérateur avait pour mission de repérer des cigarettes ou de l’alcool dans les vidéos postées sur la plateforme, ces produits étant contraires aux règles d’utilisation de TikTok. Elles n’étaient pas diffusées en direct, mais il devait passer au crible environ une centaine de vidéos par heure.
M. le président Arthur Delaporte. Dans votre livre, vous faites une différence entre Facebook et Instagram, qui montreraient la vie extérieure et la manière dont chacun se met en scène, et TikTok, qui s’intéresserait à la vie intérieure. Cette dichotomie légitime les travaux de notre commission d’enquête, qui portent précisément sur les effets psychologiques de TikTok. Considérez-vous que les spécificités de l’application demeurent, même si l’imitation dont elle a été l’objet par d’autres plateformes rend les frontières plus floues ? Vous faites également référence à des mécanismes d’addiction, comparables à ceux des casinos. Pourriez-vous développer ce point ?
Par ailleurs, les chercheurs que nous avons auditionnés ont évoqué des phénomènes de désappropriation des usages. Vous avez indiqué que des jeunes – ou d’ailleurs des adultes – se sentaient impuissants et n’arrivaient pas à modérer leur utilisation de la plateforme. Comment agir sur ces pratiques, y compris dans un contexte de stigmatisation éventuelle du réseau ?
Quelles relations la plateforme entretient-elle avec les influenceurs ? Vous avez observé qu’elle avait contacté des tiktokeurs ou des influenceurs d’autres réseaux sociaux pour les attirer sur l’application, en échange de rémunération. À votre connaissance, ces pratiques perdurent-elles ? Les modalités de rémunération sont opaques et évoluent de manière constante. Pouvez-vous néanmoins essayer de dresser un état des lieux ?
Dans votre livre, vous montrez le modèle économique sous-jacent, qui incite les utilisateurs à publier un grand nombre de contenus et à privilégier les contenus polémiques – ou dangereux –, car ils génèrent des vues. Vous avez-vous-même constaté la présence de contenus pédopornographiques, voire zoophiles semble-t-il. Pouvez-vous être plus précises sur les pratiques choquantes que vous avez relevées ? Avez-vous effectué des signalements et, le cas échéant, les contenus ont-ils été supprimés ?
Enfin, s’agissant de la régulation internationale, vous mentionnez une étude de l’équivalent irlandais de la Commission nationale de l’informatique et des libertés (CNIL) lancée en 2023, mais dont les résultats n’étaient pas connus au moment de la publication de votre livre. Savez-vous s’ils l’ont été ? Quelles sont les différentes procédures engagées à l’encontre de TikTok à l’échelle européenne ?
Mme Océane Herrero. La dimension d’exploration de soi est l’un des principaux éléments qui m’ont interpellée quand j’ai commencé à m’intéresser à TikTok. On peut y voir des vidéos assez troublantes de personnes qui racontent, face à la caméra et parfois en pleurant, des évènements très intimes, comme une rupture, un deuil ou une déception professionnelle. On imagine mal ces contenus sur d’autres plateformes, comme Facebook, où ils seraient vus par leurs familles et leurs proches. L’espace semble moins s’y prêter.
Quand vous créez une vidéo, l’algorithme va la proposer aux « bonnes » personnes, c’est-à-dire à des personnes, généralement assez similaires à vous, qu’elle intéressera. Il y a un côté rassurant et réconfortant, car cela permet parfois d’obtenir une forme de soutien virtuel. Il peut néanmoins y avoir un effet boomerang, si elle est visionnée par des personnes qui ne sont pas sur la même longueur d’ondes et qui réagissent de manière agressive, pouvant éventuellement aller jusqu’au harcèlement.
Selon moi, TikTok reste une plateforme où les utilisateurs ont tendance à davantage se dévoiler que sur les autres, souvent sans en mesurer les conséquences et réaliser la puissance de l’algorithme. Quand vous postez une vidéo, vous ne savez jamais si elle va toucher 10, 10 000 ou 100 000 personnes. Pour un créateur de contenus qui s’inscrit dans une démarche professionnelle ou qui recherche activement une audience, un tel fonctionnement revient à jouer à la roulette. Il est possible d’obtenir une certaine célébrité du jour au lendemain, puis d’avoir un nombre de vues qui plafonne, apparemment sans raison. Les utilisateurs peuvent se retrouver désemparés, car ils ne savent pas pourquoi leurs contenus ne plaisent pas à la plateforme. Les influenceurs avec lesquels j’ai échangé m’ont expliqué qu’ils recherchaient des voies de contournement, en variant constamment la longueur de leurs vidéos ou la fréquence de leur publication. Certains postent jusqu’à dix vidéos par jour, en espérant que l’une d’elles rencontrera suffisamment de succès pour renforcer leur notoriété.
S’agissant de la rémunération des influenceurs, TikTok avait lancé un programme lors de son arrivée en France pour attirer des créateurs de contenus avec une audience relativement modeste. L’idée était de leur permettre d’accroître rapidement leur notoriété et de les rendre ainsi fidèles à la plateforme. J’ignore si cette démarche perdure, mais elle n’est plus forcément nécessaire, car TikTok a atteint une taille critique. De fait, elle est devenue la plateforme sur laquelle beaucoup d’utilisateurs postent leurs vidéos en premier, avant de les republier sur Instagram ou d’autres applications pour démultiplier leur audience. Il est plus rare de faire l’inverse, car TikTok a internalisé des outils de montage qui incitent les créateurs de contenus à rester dans cet écosystème de la création à la publication de leurs vidéos.
Je n’ai pas échangé récemment avec des créateurs de contenus au sujet de la rémunération proposée par TikTok en fonction du nombre de vues. Je préfère ne pas faire d’estimations qui pourraient se révéler fausses.
M. le président Arthur Delaporte. Pouvez-vous nous rappeler les chiffres que vous avez cités dans votre livre, pour que les membres de la commission disposent au moins d’un ordre de grandeur ?
Mme Océane Herrero. Au moment de la rédaction de ce livre, la rémunération était de 20 euros pour un million de vues. Elle peut ne pas paraître énorme, mais elle est à comparer avec celle proposée par les autres plateformes.
M. le président Arthur Delaporte. J’ai retrouvé un passage où vous indiquez que les créateurs de quelques pays, dont la France, pouvaient prétendre à une tarification d’environ 1 euro par tranche de 1 000 vues pour toutes les vidéos de plus d’une minute. Ces chiffres sont cohérents avec ceux qui nous ont été mentionnés il y a quelques semaines, mais il me semble que le système a été modifié. Nous interrogerons les tiktokeurs à ce sujet lorsque nous les auditionnerons.
Mme Océane Herrero. TikTok utilise sa politique de rémunération pour orienter les créateurs vers les contenus qu’elle souhaite voir se développer. En l’occurrence, elle proposait une rémunération plus importante pour encourager la publication de vidéos de plus d’une minute, qui sont un peu plus construites et considérées comme des vidéos longues à l’échelle de la plateforme.
Lorsque j’ai constaté des contenus problématiques, je n’ai pas effectué de signalement à proprement parler. Pendant l’écriture de mon livre, mes relations avec TikTok ont été compliquées. Malgré plusieurs relances, je n’ai obtenu que des réponses écrites et assez formatées à mes questions. Depuis cette époque, la situation a évolué, notamment compte tenu de la pression régulatrice en France et dans d’autres pays. TikTok a renforcé sa communication et échange davantage avec les journalistes. Il est désormais plus facile d’avoir des informations.
Concernant la CNIL irlandaise, la procédure ne semble pas achevée s’agissant du respect de la vie privée des enfants. En revanche, Bloomberg a annoncé la semaine dernière qu’une sanction devrait être prononcée au sujet du transfert de données vers la Chine. Les procédures en cours recouvrent plusieurs aspects, dont la protection de la vie privée, l’utilisation et le lieu de conservation des données des utilisateurs européens ou les pratiques de modération. Ces différents sujets sont examinés par la Commission européenne.
Mme Isabelle Rauch (HOR). Qu’en est-il de la modération quand la démarche de retrouver certains contenus est volontaire ? Qu’est-ce qui peut inciter un jeune à rechercher des contenus problématiques ? Y est-il encouragé par d’autres jeunes ? Quand il les visionne, est-il ensuite exposé à des contenus similaires ? Ces vidéos peuvent-elles se propager auprès d’autres utilisateurs ?
Mme Océane Herrero. TikTok modère les contenus qui évoquent le suicide par exemple. Un message de prévention s’affiche lorsque vous recherchez des vidéos traitant de ce sujet. Pour contourner cette politique, les utilisateurs ont recours à des mots détournés, comme unalive, dont la signification est « qui n’est plus en vie » en anglais. Aujourd’hui, le même message de prévention apparaît si vous tapez ce mot. En revanche, ce n’est pas le cas si vous changez l’une des lettres par un chiffre.
Les utilisateurs qui souhaitent parler de sujets sensibles comme le suicide jouent au chat et à la souris avec la plateforme. Leur objectif est parfois de faire de la prévention et non d’inciter à attenter à sa vie, mais tous les contenus sont mélangés. Lorsque vous regardez plusieurs vidéos sur le même thème, l’algorithme le prend en compte pour alimenter le fil « Pour toi », sans faire preuve du recul qui serait nécessaire compte tenu de la sensibilité de ces questions, notamment auprès d’un public d’adolescents.
M. Thierry Perez (RN). Des millions de jeunes de 9, 10 ou 12 ans ont une addiction à TikTok. Si la plateforme ne connaît pas d’évolutions majeures, pouvons-nous imaginer les conséquences sur le développement de leur cerveau et leurs comportements quand ils seront devenus adultes, qu’ils seront censés faire des études, puis travailler ? Ma propre vision est assez noire, compte des problèmes de concentration, de sommeil ou de socialisation auxquels ils risquent d’être confrontés, mais quelle est la vôtre ?
Mme Océane Herrero. N’étant pas psychologue, je laisserai les professionnels se livrer à un diagnostic prospectif. En revanche, vous pouvez vous référer à une étude interne à TikTok qui date de 2019. Elle a été révélée dans le cadre d’une enquête de la justice américaine, après la plainte de plusieurs États qui accusaient la plateforme de ne pas avoir pris de mesures suffisantes et de tromper les utilisateurs sur la sécurité de l’application. Certaines informations auraient dû être caviardées, mais le document a été publié tel quel.
Dans cette étude, TikTok évalue que le visionnage de 260 vidéos est nécessaire pour que l’utilisateur développe une habitude de consommation. Ce chiffre peut paraître élevé, mais il est rapidement atteint sur une plateforme de vidéos courtes. TikTok reconnaît par ailleurs qu’une utilisation compulsive de l’application est corrélée à une série d’effets négatifs sur la santé mentale, en altérant les capacités d’analyse, de mémorisation et de compréhension contextuelle, la qualité des échanges, l’empathie et en provoquant une augmentation de l’anxiété. Ces constats sont un peu anciens, puisqu’ils datent de 2019. Il serait intéressant de savoir si TikTok continue de mener ce type de travaux, sachant que ces sujets donnent également lieu à des recherches de la part de chercheurs et psychologues indépendants.
M. le président Arthur Delaporte. La commission d’enquête souhaite comparer la version mondiale, voire française, de TikTok à la version chinoise. Selon vous, qu’est-ce qui différencie TikTok et Douyin, notamment en matière de protection des mineurs ?
Mme Océane Herrero. Le fonctionnement de Douyin est régi par les règles définies par le gouvernement chinois pour les médias sociaux et les jeux vidéo. Le temps passé quotidiennement sur l’application est limité, ainsi que son usage la nuit. La modération est effectuée conformément aux principes de la censure chinoise. Il n’y a donc pas la même liberté d’échange que sur TikTok.
S’agissant de la protection des mineurs, Douyin promeut des contenus pédagogiques, avec l’objectif de rester un espace d’apprentissage. Pour m’être rendue en Chine l’an dernier et avoir vu des enfants interagir avec l’application, j’ai néanmoins constaté qu’ils pouvaient être exposés à des contenus violents. Par exemple, une petite fille d’environ 6 ans, qui n’était pas sous la surveillance de sa mère, regardait une vidéo en partie générée par l’IA sur les morts les plus violentes de l’histoire. La question de la modération constitue donc un enjeu global.
M. le président Arthur Delaporte. Vous venez de citer un exemple, mais quels types de vidéos choquantes, auxquelles les mineurs peuvent être exposés, avez-vous pu visionner sur TikTok ?
Mme Océane Herrero. Ces vidéos concernent tous les sujets que vous pouvez imaginer. Les jeunes sont généralement intéressés par les contenus qui testent les limites et TikTok n’apporte peut-être pas une réponse suffisante en matière de modération ou de sélection des vidéos promues auprès de ce public.
Lors de la rédaction de mon livre, je mettais habituellement de côté les contenus hypersexualisés ou violents auxquels j’étais confrontée et, au bout d’un certain temps, une partie d’entre eux disparaissait. Des signalements avaient probablement été effectués par des utilisateurs ou ces vidéos avaient été détectées par l’algorithme, qui scanne tous les contenus postés.
M. le président Arthur Delaporte. Souhaitez-vous nous faire part d’un dernier élément, qui vous semble essentiel et qui n’aurait pas encore été abordé ?
Mme Océane Herrero. Non. Si nécessaire, je pourrais vous envoyer une contribution ou des réponses écrites à votre questionnaire.
M. le président Arthur Delaporte. Je vous remercie.
6. Audition de M. Bruno Patino, président de Arte France et auteur des ouvrages La civilisation du poisson rouge, Tempête dans le bocal et Submersion (mercredi 23 avril 2025)
Enfin la Commission auditionne M. Bruno Patino, président de Arte France et auteur des ouvrages La civilisation du poisson rouge, Tempête dans le bocal et Submersion ([6]).
M. le président Arthur Delaporte. Monsieur Patino, je vous remercie de prendre le temps de répondre à notre invitation.
Avant de vous donner la parole pour une intervention liminaire qui précèdera notre échange, je vous prie de nous déclarer tout intérêt public ou privé de nature à influencer vos déclarations – par exemple si vous avez été rémunéré, directement ou indirectement, par une plateforme numérique – et je vous rappelle que l’article 6 de l’ordonnance du 17 novembre 1958 relative au fonctionnement des assemblées parlementaires impose aux personnes auditionnées par une commission d’enquête de prêter serment de dire la vérité, toute la vérité, rien que la vérité.
(M. Bruno Patino prête serment.)
M. Bruno Patino, président de Arte France et auteur de La civilisation du poisson rouge, Tempête dans le bocal et Submersion. Je n’ai jamais été rémunéré par une plateforme numérique. Il y a quelques années, j’ai siégé au comité d’experts de la Digital News Initiative de Google, qui était chargé d’évaluer les projets devant être technologiquement aidés dans le domaine de l’information. Cette mission était toutefois indépendante de Google et bénévole.
La question des réseaux sociaux – au sens large, mais aussi plus spécifiquement à propos de certains acteurs comme TikTok, qui connaît aujourd’hui la plus forte croissance – me semble fondamentale pour comprendre l’évolution de notre espace public. Tous les sociologues ont montré que ces applications étaient devenues, au cours des dernières années, des outils de socialisation, qui inspirent les rapports entre les individus, en particulier les plus jeunes. Elles sont par ailleurs des outils d’information, de divertissement et de culture, qui construisent l’environnement dans lequel évolue une part grandissante de nos contemporains.
Nous sommes face à un double phénomène.
Le premier aspect, à propos duquel j’ai beaucoup écrit, est lié au fait que ces réseaux ont tous été construits par des acteurs numériques qui se rémunèrent grâce à l’économie de l’attention, c’est-à-dire par de la publicité. Du point de vue économique, leur objectif est que nous y consacrions un temps sans cesse croissant.
Un réseau social comme Facebook aurait pu être payant sur abonnement. D’autres modèles économiques auraient pu être imaginés, en s’inspirant du modèle contributif en code source ouvert de Wikipédia par exemple. L’influence du contexte historique des années 2006-2007, marqué par le développement de l’économie de la donnée, a toutefois été déterminante.
Les acteurs ont mis en place à la fois des outils capables de procéder à l’extraction maximale des données des utilisateurs pour les monétiser d’un point de vue publicitaire et des outils de captologie permettant de développer une certaine forme d’assuétude aux écrans. Rien de tout cela n’est un accident. C’est la conséquence directe du modèle économique de ces réseaux sociaux.
Le second aspect, qui me semble souvent sous-estimé par les analystes et qui ne dépend pas de leur modèle économique, tient à l’absence de contexte. Au cours des derniers siècles, celui-ci normait toutes les conversations. Comme le disait le philosophe espagnol Ortega y Gasset, « je suis moi et ma circonstance ». À 15 ans, quand on me demandait de définir ce qu’était l’information, je répondais par le contexte. L’information, c’était ce que je lisais dans le journal, ce que j’écoutais au journal radiophonique le matin ou ce que je voyais au journal télévisé le soir. Nos conversations ne sont pas de même nature selon que nous sommes au bistrot, en audition parlementaire, avec des amis, etc. Notre société s’est construite en ayant des conversations différentes selon le contexte.
Le contexte posait le décor du type de conversations que nous devions avoir et la manière dont nous devions les interpréter. Si quelqu’un me dit quelque chose au bistrot, accoudé au zinc, je ne le prends pas forcément aussi au sérieux que quelqu’un qui s’exprime dans un amphithéâtre universitaire. Le contexte étant différent, ma perception de ce que j’entends ou de ce que je vois l’est également. Il existe un filtre contextuel.
Les réseaux sociaux ont la particularité de ne pas proposer de contexte, ou plutôt de laisser l’utilisateur comprendre lui-même la nature de la conversation à laquelle il assiste et la nature du message auquel il est soumis. Certes, vous prenez plus au sérieux ce qui émane du compte de l’Agence France-Presse (AFP) que de celui de Toto27, mais les études sociologiques montrent que le détenteur du compte a moins d’importance que la plateforme sur laquelle on se trouve.
Le modèle de l’économie de l’attention vise à rendre les utilisateurs de plus en plus dépendants. Le mélange des contextes, des cultures et de tous les types de messages entraîne en outre une perte de repères et sape la confiance.
Toutefois, les réseaux sociaux ne sont pas des espaces sans organisateur. D’après les dernières études qui ont été publiées, les utilisateurs ont pris conscience du rôle joué par l’algorithme et ont compris que ce qu’ils voyaient n’était pas dû au hasard. Ce qui leur est proposé est défini en fonction de leurs propres données et des « intérêts » de la plateforme. Il y a dix ans, cette perception n’était pas aussi claire. Beaucoup pensaient que le contenu était aléatoire, qu’il était lié à la chronologie ou qu’il dépendait de l’activité de leurs amis. Ils savent maintenant qu’il existe un organisateur caché.
Dans le modèle de l’attention, les messages sont organisés de façon à maximiser les revenus publicitaires. Ils sont classés selon leur efficience économique. L’objectif est que vous les regardiez, même si vous êtes occupés à autre chose, et que vous les partagiez le plus rapidement possible. L’un des principaux leviers est l’émotion, mais pas n’importe laquelle. La joie ou le rire ne provoquent pas autant de viralité que la colère et la rage.
Les motivations de l’organisateur peuvent être économiques, mais M. Elon Musk nous démontre que l’algorithme peut aussi être utilisé à des fins idéologiques. Nous le constatons depuis que Twitter est devenu X.
Aux États-Unis, les réseaux sociaux se sont construits à l’abri de la section 230 du Communications Decency Act, qui distingue les éditeurs et les hébergeurs. Elle a acté ce qui a été appelé « la neutralité du net ». Des tuyaux ne peuvent pas être responsables des flux qui y circulent, comme le facteur n’est pas responsable du contenu des lettres qu’il distribue. Néanmoins, puisqu’il existe un organisateur, ce ne sont pas de simples tuyaux.
Les plateformes ne sont pas des éditeurs, puisqu’elles ne créent pas les contenus qu’elles proposent. En revanche, elles en accélèrent la diffusion et en amplifient la portée. Sachant par ailleurs que les messages sont choisis en fonction de leur efficience économique – donc de leur degré émotionnel – ou de leur posture idéologique, il est difficile de considérer qu’elles n’ont pas de responsabilité, même si la nature de cette dernière n’a pas encore été définie.
Prétendre que la neutralité existe quand vous amplifiez des messages que vous choisissez et que vous accélérez leur diffusion est une vue de l’esprit, d’autant plus quand vous créez une forme de dépendance. La difficulté est cependant de qualifier cette responsabilité. Tout tourne autour de cela.
Une Nation – ou l’Europe – a besoin d’exercer une forme de souveraineté sur les outils qui mettent en relation les individus. Même si nous sommes dans le cadre d’une audition parlementaire, je vais faire un raccourci. Je suppose que si M. Elon Musk devenait propriétaire de La Poste, les Français considèreraient que ce n’est pas à lui de décider du courrier qui est distribué. Ils demanderaient des garanties quant au respect de règles de neutralité.
Pour des raisons technologiques et capitalistiques ou par manque de volonté, les Européens n’ont pas réussi à développer d’outils qui mettent en relation les individus au cours des deux dernières décennies. Ma conviction, qui est également celle du chercheur américain Ethan Zuckerman, ancien directeur du Center for Civic Media du Massachusetts Institute of Technology (MIT), est que tant que nous ne disposerons pas de solutions souveraines, nous aurons du mal à imposer une régulation, car le rapport de force ne nous sera pas forcément favorable.
Quelques pistes sont envisageables, mais elles ne constituent qu’un optimum de second rang par rapport au fait d’avoir nos propres outils. Pour M. Ethan Zuckerman, l’Europe devrait – comme elle l’a fait au lendemain de la seconde guerre mondiale en se dotant de fréquences permettant d’assurer sa souveraineté sur la télévision et la radio – disposer de services publics en matière de numérique. Je referme néanmoins cette parenthèse.
S’agissant de l’addiction, il faudrait promouvoir la responsabilité algorithmique. Il ne s’agit pas de transparence, parce que certains aspects sont couverts par le secret des affaires et que très peu de gens sont capables de comprendre l’évolution quotidienne d’un algorithme. L’enjeu est de pouvoir mesurer les impacts de ce dernier sur la santé mentale ou sur l’attention par exemple et d’en rendre responsables les sociétés concernées, en développant des mécanismes de prévention, d’alerte, puis d’interdiction, comme nous le ferions avec des industriels qui commercialiseraient de la nourriture empoisonnant les individus ou les rendant obèses.
La responsabilité algorithmique commence à se traduire dans la législation européenne, notamment dans le règlement (UE) 2022/2065 du Parlement européen et du Conseil du 19 octobre 2022 relatif à un marché unique des services numériques et modifiant la directive 2000/31/CE dit Digital services act (DSA). Avant l’élection du président américain Donald Trump, l’administration du président Joe Biden travaillait également sur cette piste, avec l’Algorithmic Accountability Act. Certains d’entre nous la défendent depuis assez longtemps. Elle était évoquée dans le rapport de Benoît Loutrel « Régulation des réseaux sociaux - expérimentation Facebook » il y a six ou sept ans. Je l’ai également mentionné dans un de mes livres il y a presque dix ans.
Lors des états généraux de l’information (EGI), nous avons évoqué le pluralisme des algorithmes. Le DSA contient des éléments qui permettraient une telle évolution à l’occasion de sa révision. Un procès a été intenté contre Google, parce que son outil publicitaire est totalement lié à son moteur de recherche, ce qui le place en situation de monopole. Or les algorithmes sont dans cette situation. Un réseau social devrait être contraint d’en proposer plusieurs. Cela peut paraître irréaliste, mais ce que nous avions en tête dans le groupe de travail des EGI, notamment avec M. Sébastien Soriano, c’était de permettre au Monde, au Figaro, à Libération ou à L’Humanité de proposer leur propre algorithme d’organisation du fil de X. Différents types de messages auraient ainsi été mis en avant et ils auraient pu être contextualisés.
Au-delà de la responsabilité algorithmique et du pluralisme des algorithmes, l’élément le plus important est toutefois l’éducation. Il est essentiel d’apprendre très tôt l’importance d’une connexion maîtrisée, à la fois dans le temps et dans l’espace. Certains moments doivent être consacrés à la lecture, à l’écriture ou au dialogue. Des lieux doivent aussi être préservés. Je suis partisan que ce soit le cas de l’école, voire de l’université. Ça l’est d’ailleurs parfois. À Stanford, au cœur de la Silicon Valley, de nombreux cours de master se déroulent sans connexion, afin de préserver l’attention. La situation évolue progressivement. Il est désormais interdit d’utiliser son portable au cinéma et c’est heureux !
Il faut maîtriser la connexion, mais aussi comprendre ce qu’est un algorithme et prendre conscience de l’existence d’un organisateur caché. Enfin, il est essentiel de développer la culture contextuelle et la culture du libre arbitre. Puisqu’il n’existe plus de filtres, toute une génération doit être formée à déterminer la nature et le contexte des messages.
En 2025, TikTok peut être considéré comme la version ultime des produits d’addictologie. Si on comparait les réseaux sociaux à une forme de drogue addictive, cette plateforme serait la formule parfaite. Elle vous met dans un rail de passivité sucrée. Vous pouvez visionner à l’infini des vidéos de formats courts, en accélérant et en passant ce qui ne vous convient pas. Je défie quiconque, quel que soit son âge, de ne pas entretenir ce type de relation avec TikTok.
Beaucoup de jeunes ont avec l’application un rapport qui s’apparente à la boulimie. Vous pensez regarder TikTok cinq minutes avant de vous endormir et vous y êtes toujours deux heures après, sans en avoir tiré une réelle satisfaction. Avec Arte, nous essayons d’établir des passerelles pour détourner les utilisateurs du rail dans lequel ils se trouvent, mais celui-ci est d’une efficacité absolue.
TikTok est un outil sur lequel la souveraineté nous échappe et un instrument d’addictologie majeur. En cinq ou six ans, il a provoqué une modification profonde des comportements. Ses effets sur la lecture, l’attention ou le rapport à l’autre sont inquiétants. Le fonctionnement de la plateforme s’appuie sur du calcul, avec des extractions de données qui permettent de mesurer la satisfaction en permanence, mais utilise tous les codes du jeu. La puissance du calcul et l’efficacité du jeu se combinent pour enfermer les utilisateurs dans un rail dont ils ne peuvent pas sortir.
Les réseaux à l’ancienne, comme Facebook ou Instagram, avaient accepté d’établir des codes de bonne conduite. Tant qu’ils ne mettaient pas en péril leur modèle économique, ils étaient plus ou moins respectés. Il y a un an et demi, TikTok a également proposé un dispositif de contrôle parental, etc. Toutefois, ces mécanismes sont tellement antinomiques par rapport à son modèle que j’aimerai connaître leur taux de pénétration.
Mes enfants sont grands et ne sont plus vraiment concernés, mais demander à un adolescent de vous montrer son fil TikTok est, à mon avis, l’une des questions les plus intrusives que vous pouvez lui poser. L’algorithme est tellement puissant qu’il est étroitement lié à votre intimité et donc d’une très grande efficacité pour créer une dépendance.
Mme Laure Miller, rapporteure. Vous avez souligné que les réseaux sociaux, dont TikTok, faisaient partie de nos vies, qu’ils étaient des outils de socialisation, d’information, de divertissement ou de culture. Nous reviendrons difficilement en arrière et il est vain de chercher à remettre en cause leur existence.
Notre commission s’est donc focalisée sur les mineurs et sur l’impact que ces réseaux sociaux, en particulier TikTok, peuvent avoir sur leur santé mentale. Pensez-vous que cette distinction entre le grand public et les plus fragiles d’entre nous soit pertinente pour atteindre notre objectif de régulation ou de contrôle de l’algorithme ?
Dans votre propos liminaire – comme dans La civilisation du poisson rouge –, vous avez évoqué les effets des réseaux sociaux sur la patience, la capacité de concentration et sur tout ce que les jeunes délaissent au profit des plateformes, que ce soit la lecture ou d’autres formes de divertissement et de culture. Ce propos est personnel, mais j’ai le sentiment que l’usage excessif des applications, et particulièrement de TikTok, est en train d’abîmer des générations entières. Quand nous allons dans des classes ou même quand nous nous promenons dans la rue, nous constatons que les comportements des jeunes et surtout des mineurs ont fortement évolué.
Nous pouvons nous appuyer sur le DSA et d’autres initiatives se préparent, mais est-ce que nous avançons assez vite par rapport à l’ampleur du phénomène ? Ne devrions-nous pas être plus volontaristes et plus radicaux pour les protéger ?
M. Bruno Patino. Il y a quelques jours, j’ai lu une étude – j’essayerai de la retrouver – qui expliquait que la puberté numérique était à 9 ans. En moyenne, c’est à cet âge que les enfants ont leur premier smartphone ou accès à un écran de façon régulière. C’est beaucoup trop tôt.
À l’arrivée des outils numériques, ma génération a dû apprendre la vitesse et la gestion simultanée de plusieurs tâches. Aujourd’hui, les jeunes grandissent dans cet environnement, qui ne laisse pas de place à la lenteur et à la concentration sur une seule tâche.
J’ai toujours été technophile et je m’intéresse au numérique depuis très longtemps. Néanmoins, je suis convaincu que l’école doit apprendre la connexion et ne pas devenir elle-même connectée.
Selon moi, donner accès à TikTok avant 16 ans produit des catastrophes. Il y a cinq, six ans ou peut-être un peu plus, Facebook avait envisagé de créer un réseau social pour les moins de 13 ans. Une grande partie de la communauté scientifique, et pas seulement elle, s’était élevée contre ce projet. Intuitivement, je dirais que nous avons besoin d’une surprotection pour les jeunes, en tout cas avant 15 ou 16 ans, mais de telles règles seraient-elles respectées ? Nous savons aussi que l’interdit est très attirant. Par conséquent, je ne sais pas ce qu’il faudrait faire. Une partie de moi est favorable à l’interdiction de TikTok avant 18 ans et une autre se dit qu’il serait souhaitable d’avoir un outil moins létal pour tout le monde. Heureusement, je ne suis pas législateur et je n’ai pas à prendre de décision dans ce domaine.
Nous sommes dépassés, principalement parce que nous n’avons pas la souveraineté sur les outils. De nombreuses personnes se mobilisent, notamment dans le cadre d’associations citoyennes. Des élus, comme vous, sont également sensibles à ces questions. Nous savons cependant que tout se passe au niveau européen. Lors des états généraux de l’information, nous avons évoqué la prochaine réforme du DSA, mais les évolutions seront difficiles à imposer. Il a déjà été compliqué de définir ce cadre, dans un contexte géopolitique qui était complètement différent.
Aujourd’hui, toute la Tech se rassemble derrière le pouvoir américain dans l’espoir d’obtenir une dérégulation totale, qui permettrait de maximiser les chiffres d’affaires – au prix d’un développement de l’addiction complètement dingue, dont nous ne pourrions même plus évaluer les effets, puisque des laboratoires de recherche d’universités sont fermés faute de budget –, et de faire voler en éclat le cadre européen.
Je suis désolé de ne pas pouvoir vous apporter une réponse plus claire. Une partie de moi pense que ce serait souhaitable d’interdire TikTok aux moins de 16 ou 17 ans, mais une autre se demande ce que donnerait une telle mesure.
Mme Laure Miller, rapporteure. Vous avez évoqué l’éducation, qui est un aspect fondamental. Nous sommes très sensibilisés au sujet. Nous connaissons les dérives et les effets d’un réseau social comme TikTok sur les individus. De ce point de vue, nous ne sommes sans doute pas représentatifs de la population française. J’ai récemment eu l’occasion de rencontrer une médecin et une assistante sociale d’un quartier défavorisé de Reims, ville qui se trouve dans ma circonscription. Elles m’expliquaient que les mamans avaient une forme de fierté à voir leurs enfants de 2, 3 ou 4 ans naviguer sur les réseaux sociaux et connaître certaines chorégraphies, certaines musiques ou certains influenceurs.
Ne nous manque-t-il pas un diagnostic scientifique du lien de causalité entre l’usage de TikTok et la dégradation de la santé mentale des jeunes ? Il nous permettrait d’objectiver notre message auprès du grand public, comme ce fut le cas pour la cigarette et l’alcool. Ces produits ont pu être interdits aux mineurs, parce qu’il était incontestable qu’ils étaient nocifs pour eux.
M. Bruno Patino. Quand j’ai publié La civilisation du poisson rouge en 2019, TikTok n’existait pas encore. Ce n’était pas prévu, mais j’ai été invité dans de nombreuses écoles primaires et pas seulement des collèges. Je me souviens d’être allé en Bourgogne, je crois, dans une classe de CE1 ou CE2, où l’institutrice avait organisé un atelier qui s’appelait « Ne soyons pas des poissons rouges ». J’avais été surpris – positivement – par le fait que les enfants se rendaient compte du mécanisme d’addiction auquel ils étaient exposés.
Je partage votre avis sur la nécessité d’un diagnostic clair, qui permettrait de poser des mots sur un ressenti général. Certains parents sont sans doute heureux de voir leurs enfants danser sur TikTok, mais beaucoup sentent quand même que quelque chose ne va pas. Je faisais référence à la boulimie tout à l’heure. On « s’empiffre » avec TikTok. Personne n’aurait l’image d’une nourriture équilibrée et saine.
Mon avis ne fera pas forcément plaisir, mais la volonté de faire entrer le numérique au sein de l’éducation nationale a créé une ambiguïté. Il est important d’apprendre à effectuer des recherches en ligne et à utiliser Google. YouTube apporte une aide essentielle aux professeurs et aux élèves, avec des contenus très intéressants. TikTok, c’est très différent. Pour le moment, le diagnostic concernant l’impact des réseaux sociaux est posé à l’initiative d’enseignants ou d’enseignantes, mais pas de manière claire à l’échelle de l’éducation nationale.
Il est peut-être utile de faire appel à des médecins, mais le ressenti est déjà très fort. Des institutrices ou des instituteurs parviennent très facilement à faire dire à leurs élèves qu’ils aimeraient passer moins de temps sur les réseaux sociaux, et se connecter juste pendant la récréation par exemple.
Lors des EGI, il a été question d’éducation aux médias, mais ce n’est pas le sujet. L’enjeu n’est pas d’apprendre à lire le journal. Il faut apprendre à contextualiser les messages et apprendre le discernement. Dans certains pays, comme la Finlande, cet enseignement est généralisé. En France, ce n’est qu’une activité pour des bénévoles, certes formidables, mais insuffisamment structurés.
M. Thierry Perez (RN). Je partage les propos de Mme la rapporteure. Si un enfant de 10 ans était assis à la terrasse d’un café en train de fumer une cigarette et de boire une vodka, nous trouverions ça absurde – outre le fait que c’est interdit. N’est-ce pas ce modèle que nous devons reproduire pour les réseaux sociaux et TikTok en particulier ? Aucun enfant de 4, 10 ou même 15 ans ne devrait pouvoir passer ses journées sur TikTok.
Nous avons identifié une piste pour renforcer la communication et l’éducation, mais elle prendra du temps pour faire changer les comportements. Ne faudrait-il pas tout simplement interdire les smartphones aux moins de 15 ans ?
M. Bruno Patino. Quand j’étais enfant, on nous faisait faire des cendriers en pâte à sel pour la fête des pères. Aujourd’hui, cela paraît absurde.
Ce n’est pas normal de passer trente-six heures par semaine sur les réseaux sociaux et seulement quinze minutes à lire. L’interdiction est peut-être une solution, mais je ferais davantage confiance au triptyque régulation-modération-éducation, surtout pour des raisons d’efficacité. La force de la technologie est telle que toute interdiction passe par son contournement. D’un point de vue politique et philosophique, l’interdiction de TikTok me semblerait logique. Je crains toutefois qu’elle se traduise par la création d’un autre TikTok, s’appuyant sur les mêmes modèles addictifs, et nous ne ferions que passer d’interdiction en interdiction.
S’agissant de l’interdiction des smartphones aux moins de 16 ans, je ne sais pas quoi vous dire. Il me semble difficile d’aller à rebours d’un mouvement qui a commencé en 2006 ou 2007. L’apparition de la connexion permanente a tout changé dans nos vies et, bien que technophile, je le regrette. L’invention du smartphone a surtout inventé le fait d’être connecté en permanence et de devenir – pardonnez mon obsession économique – un marché pour l’économie de l’attention.
Dans une société connectée en permanence, il me semble difficile de refuser l’accès à cet aspect-là de la société avant un certain âge. Je suis favorable à ne pas autoriser le smartphone à l’école, à le ranger avant d’aller dormir, etc. En revanche, je doute de l’efficacité d’une interdiction totale. Nous partageons le même objectif, mais je m’interroge sur la méthode permettant de l’atteindre.
M. le président Arthur Delaporte. Je vous remercie pour la qualité de cette audition et pour votre engagement en faveur d’un espace numérique plus sain. J’aurais encore eu beaucoup de questions à vous poser, au sujet de l’économie de l’attention, du soulagement de la délégation – que vous évoquez dans Submersion – ou des préconisations des états généraux de l’information. Vous nous avez toutefois livré beaucoup d’éléments pour alimenter notre réflexion.
Souhaitez-vous ajouter un dernier mot ?
M. Bruno Patino. Je vous transmettrai mes réponses écrites au questionnaire de Mme la rapporteure.
Le prochain sujet qui devra certainement nous occuper est lié au fait qu’une partie croissante des jeunes effectuent leurs recherches grâce à l’intelligence artificielle. Le rapport à la réalité va s’en trouver encore plus biaisé.
7. Audition de MM. Serge Abiteboul, informaticien, chercheur à l’École normale supérieure de Paris, directeur de recherche à l’Institut national de recherches en sciences et technologies du numérique (Inria), et Gilles Dowek, informaticien et logicien, chercheur à l’Inria, co-auteurs de l’ouvrage Le temps des algorithmes (mercredi 23 avril 2025)
La Commission auditionne conjointement MM. Serge Abiteboul, informaticien, chercheur à l’École normale supérieure de Paris, directeur de recherche à l’Institut national de recherches en sciences et technologies du numérique (Inria), et Gilles Dowek, informaticien et logicien, chercheur à l’Inria, co-auteurs de l’ouvrage Le temps des algorithmes ([7]).
M. le président Arthur Delaporte. Nous accueillons MM. Serge Abiteboul, informaticien, chercheur à l’École normale supérieure de Paris, directeur de recherche à l’Institut national de recherche en sciences et technologies du numérique (Inria), et Gilles Dowek, informaticien et logicien, chercheur à l’Inria, co-auteurs de l’ouvrage Le temps des algorithmes.
Avant de vous laisser la parole pour un court exposé liminaire, je vous remercie de déclarer tout intérêt public ou privé de nature à influencer vos déclarations.
L’article 6 de l’ordonnance du 17 novembre 1958 relative au fonctionnement des assemblées parlementaires impose aux personnes auditionnées par une commission d’enquête de prêter le serment de dire la vérité, toute la vérité et rien que la vérité.
(MM. Serge Abiteboul et Gilles Dowek prêtent successivement serment.)
M. Serge Abiteboul, informaticien, chercheur à l’École normale supérieure de Paris, directeur de recherche à l’Inria. En préambule, je n’ai pas de compte TikTok ni l’intention d’en créer un. Si j’en crois mes amis, cela me fait gagner plusieurs heures par jour car TikTok est extrêmement addictif. Le côté négatif, c’est que je suis exclu de certaines conversations – un peu comme l’étaient dans le temps les gens qui refusaient d’avoir la télévision.
J’ai présidé la mission « Régulation des réseaux sociaux - expérimentation Facebook » créée à la demande du secrétaire d’État chargé du numérique. Notre rapport, intitulé « Créer un cadre français de responsabilisation des réseaux sociaux : agir en France avec une ambition européenne », a été remis en 2019. D’une certaine façon, il a préfiguré le règlement (UE) 2022/2065 du Parlement européen et du Conseil du 19 octobre 2022 relatif à un marché unique des services numériques et modifiant la directive 2000/31/CE (règlement sur les services numériques) dit Digital services act (DSA). Avec M. Jean Cattan, secrétaire général du CNNUM (Conseil national du numérique), j’ai aussi écrit Nous sommes les réseaux sociaux, publié en 2022 chez Odile Jacob.
Nous pourrons revenir sur les algorithmes des réseaux sociaux, et en particulier ceux de recommandation et de modération qui vous intéressent probablement le plus – même si d’autres algorithmes sont utilisés pour la publicité. Mais, avant cela, il est plus intéressant de s’attarder un peu sur la particularité de TikTok.
TikTok est basé sur des échanges de vidéos. En général assez courtes – quelques secondes, parfois plus –, elles sont proposées par les utilisateurs, auxquels la plateforme fournit des outils pour les éditer. Au départ, c’était plutôt une plateforme de divertissement entre amis. Désormais, on y partage de plus en plus des vidéos avec le monde entier et c’est devenu une plateforme d’information et de médias. On y trouve des entreprises et des personnalités politiques.
Pour beaucoup de jeunes – mais pas seulement –, elle est devenue l’un des premiers moyens d’information. Elle est aussi utilisée comme moteur de recherche. Je connais des jeunes qui regardent des vidéos sur TikTok pour préparer leurs voyages. C’est un outil d’accès à la connaissance et à l’information qui est vraiment primordial, surtout pour les jeunes.
TikTok est un réseau social un peu comme les autres, qui suit de très près les modèles dominants américains tels que Facebook et Instagram, et qui fait un tabac. C’est déjà un point intéressant, car il taille des croupières aux grands réseaux américains.
Cependant, il présente deux différences principales.
Tout d’abord, ce n’est pas un réseau social étasunien. Pour les États-Unis, il représente la perte d’un monopole critique qu’ils détenaient en Occident. La très grande majorité des réseaux étaient jusque-là américains. Pour les Européens, cela signifie que la masse des données personnelles mises par les utilisateurs sur les réseaux – nous pourrons revenir sur ce point si vous le voulez – passe sous le contrôle d’un pays qui n’est pas forcément ami. Les lois en Chine permettent au gouvernement d’accéder à toutes ces données. Personne n’a vraiment de doute à ce sujet. Cela étant, depuis le Clarifying lawful overseas use of data act ou Cloud Act (H.R. 4943) américain de 2018, il ne faut pas se faire d’illusions : toutes les données recueillies par le biais des réseaux sociaux américains, tels que Facebook ou Instagram, ainsi que par l’intermédiaire de Google peuvent être utilisées par un pays dont on peut se demander s’il est encore un ami.
TikTok est au cœur d’un véritable conflit commercial, avec toutes les plateformes américaines, mais aussi géopolitique. On pourrait donc se dire qu’il n’est pas juste que TikTok ne soit pas autorisé dans certains pays et que les États-Unis veuillent le bloquer sur leur territoire. Mais il faut aussi constater que le marché chinois est extrêmement fermé et n’a pas laissé des entreprises comme Google et Facebook s’y installer.
Du point de vue européen et de la souveraineté numérique, il n’est pas forcément mauvais de disposer d’une alternative aux réseaux américains. D’un autre côté, on peut se dire que, si on ne peut pas vivre sans les systèmes d’exploitation des téléphones, sans les logiciels du cloud et sans l’IA (intelligence artificielle), on pourrait vivre sans les réseaux sociaux. Ce n’est pas d’une importance stratégique.
La deuxième différence, plus difficile à cerner, c’est que TikTok est le réseau social le plus populaire chez les jeunes – enfants et jeunes adolescents. Il y a de nombreuses raisons à cela. Tout d’abord, les vidéos sont des choses qui leur plaisent. Ensuite, ils ont voulu s’inscrire sur un autre réseau qu’Instagram ou Facebook, où se trouvent leurs parents. Les jeunes sont d’ailleurs en train d’amener leurs parents vers TikTok.
Le fait d’être un réseau très populaire chez les enfants donne une énorme responsabilité, parce que c’est le moment où se forment un caractère et une identité. Le faire en passant beaucoup de temps sur TikTok peut poser quelques problèmes et avoir des effets psychologiques, quels qu’ils soient. Je ne suis pas du tout un spécialiste en la matière et je pense qu’il faudrait des études plus poussées.
M. le président Arthur Delaporte. Nous auditionnerons des psychologues et des psychiatres.
M. Serge Abiteboul. Je me contenterai de dire qu’il y a des effets négatifs, qu’on mesure mal. On sait grâce à Mme Francs Haugen et aux Facebook Files que les réseaux sociaux n’ont pas naturellement tendance à laver leur linge sale.
Je termine par les algorithmes de recommandation. Ils permettent de choisir parmi les millions d’informations et de contenus publiés sur le réseau ceux que l’on va présenter à l’utilisateur. C’est critique et c’est à ce niveau que les réseaux ont un rôle d’édition, puisqu’ils choisissent ce que l’utilisateur va voir. Et ils le choisissent d’abord pour que ça lui plaise, pour le fidéliser et pour pouvoir monnayer son attention. Ils privilégient donc les informations récentes, celles qui concernent son cercle d’amis, celles qui entraînent le plus de réactions, les sujets qui l’intéressent, etc.
Suivant quels critères ? On ne sait pas car c’est un secret industriel. C’est en outre quelque chose de très peu stable. On sait que la recette du Coca-Cola ne bouge pas, mais les algorithmes de recommandation des réseaux sociaux peuvent être modifiés presque au jour le jour.
Les biais de recommandation sont destinés à bénéficier à l’utilisateur, mais ils finissent par être des choix éditoriaux, commerciaux, voire politiques, de la plateforme. L’effet de bulle est une conséquence des algorithmes. Il confine l’utilisateur dans des domaines qu’il apprécie plutôt que de l’ouvrir à des contenus qui pourraient l’enrichir. C’est un biais naturel, mais il est extrêmement renforcé avec les réseaux sociaux.
Je suis obnubilé par un problème. Lorsque l’on choisit un journal, on sait qu’il présente une vision biaisée, ou en tout cas politique, de la situation dans le monde. Devant un réseau social, on a l’impression qu’on vous présente quelque chose d’universel, puisqu’il y a plus de 1 milliard d’utilisateurs. Or ce n’est pas du tout le cas, car la vision qui vous est proposée est vraiment biaisée selon vos goûts et vos choix sur la plateforme. Si vous avez tendance à croire que la Terre est plate, ou si simplement vous vous posez la question, vous allez d’un seul coup être inondé de vidéos « platistes » qui vont vous maintenir dans l’erreur – et sans que vous en ayez conscience.
Quelles sont les spécificités propres à TikTok ? Encore une fois, son modèle est très classique. Il existe des modèles de réseaux sociaux qui ne sont pas dominants et qui sont très intéressants, mais celui de TikTok est finalement très classique.
Son algorithme de recommandation est réputé être extrêmement bon et il arrive à bien cerner les goûts à partir du comportement de l’utilisateur, de ses interactions, de ses recherches et de sa manière de regarder une vidéo. La valeur de TikTok – et je suis obligé d’utiliser le conditionnel – tiendrait à cet algorithme. ByteDance, la maison mère, serait réticente à vendre TikTok à une société étasunienne car elle risquerait de perdre l’avantage que lui donne son algorithme de recommandation.
Ce dernier encourage les nudges, peut être encore plus que les autres réseaux, afin que l’utilisateur reste connecté le plus longtemps possible. On parle d’addiction. Je ne sais pas si c’est le cas, mais mes amis disent que lorsqu’on est sur TikTok on a envie d’y rester.
Se pose aussi la question de la manipulation politique. Dans le passé, TikTok a bloqué des contenus désapprouvés par les autorités chinoises – par exemple des vidéos de soutien aux Ouïghours. TikTok a fait marche arrière devant la levée de boucliers, mais il est très probable qu’au minimum il limite la propagation de tels contenus. C’est une façon de les éditorialiser.
Plus perturbant encore, ByteDance a développé en Chine un système de notation sociale. Il n’est évidemment pas proposé en Europe ou aux États-Unis, parce que ce serait interdit – en tout cas, c’est illégal en Europe en vertu du règlement sur l’intelligence artificielle. Cependant, il faut bien mesurer que cette même entreprise qui possède TikTok propose cela en Chine.
M. Gilles Dowek, informaticien et logicien, chercheur à l’Inria. Je vais commencer par déclarer que je ne possède pas d’actions TikTok ni de compte sur ce réseau – je vais expliquer pourquoi.
Une remarque au préalable sur la formulation étrange d’une question qui nous a été posée par écrit et qui porte sur les effets psychologiques de TikTok sur les mineurs : il est peu vraisemblable que ce réseau ait des effets que n’auraient pas d’autres plateformes de présentation de vidéos. Je me suis donc dit que la question concernait plutôt les effets psychologiques sur les mineurs des plateformes de diffusion de vidéos.
Ces dernières ne sont qu’un des éléments du paysage, avec les réseaux sociaux et les plateformes de microblogage. On a tendance à tout désigner sous l’appellation de réseaux sociaux, mais, dans une acception plus restreinte, ces derniers sont constitués par les plateformes qui permettent aux utilisateurs d’organiser leur vie sociale, hors ligne et en ligne.
Les plateformes de microblogage – comme X, Truth Social ou Mastondon – nous aident à transmettre des messages à destination du monde entier, et pas seulement de nos amis, connaissances ou collègues.
Enfin, les plateformes de diffusion de vidéos – comme TikTok ou YouTube – sont un peu du même type que celles de microblogage, mais elles s’appuient sur des vidéos amateurs et non sur du texte.
L’ensemble de ces structures forme le web symétrique, ou web 2.0. C’est une rupture avec l’ensemble des moyens de communication utilisés lors de la période de 5 000 ans qui débute avec l’invention de l’écriture et se termine avec le premier web.
Les moyens de communication étaient alors limités. Le premier web permettait certes à ceux qui avaient une certaine connaissance technique d’envoyer des messages universels, mais eux seuls le pouvaient. Ce n’était pas à la portée de tout le monde, car il fallait pouvoir créer son site. De très nombreuses personnes se connectaient à des sites, notamment pour lire la presse, mais peu y écrivaient. Il y avait donc encore une dissymétrie entre le récepteur du message et son émetteur, lequel était soit savant soit puissant – M. Bernard Arnault ne sait pas créer un site web, mais des gens dans son entreprise savent le faire.
Tout cela a complètement changé avec le web symétrique. Désormais, tout le monde peut parler et tout le monde peut entendre ce que tout le monde dit – et n’importe quand. C’est un changement radical des moyens de communication et il entraîne un certain nombre de transformations qui sont assez visibles.
Cela a tout d’abord permis un échange des connaissances sans précédent. Nous connaissons tous Wikipédia, mais il ne faut pas oublier que cette encyclopédie comprend 9 millions d’entrées dans l’ensemble des langues du monde, soit un contenu cent fois plus important que celui de l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert ou de l’Encyclopædia Britannica. Grâce aux contributions que chacun peut apporter à Wikipédia, on assiste à un changement de la nature même du partage de la connaissance.
Cette situation bouleverse également les institutions politiques, parce qu’il est difficile de concevoir une démocratie, à savoir un régime dans lequel le peuple gouverne, sans que celui-ci puisse parler. Entre le XVIIe et le XXe siècle, des compromis ont été trouvés pour pallier l’impossibilité de donner la parole publique à chacun, dont l’un des plus vertueux fut la démocratie représentative, appelée initialement « régime représentatif ». Ce système arrive à bout de souffle puisque tout le monde peut dorénavant prendre la parole pour donner son avis sur les questions politiques. Cette nouvelle configuration, qui n’en est qu’à ses débuts, transforme profondément le rôle du représentant politique.
Le premier internet exigeait de posséder certaines connaissances pour pouvoir s’y exprimer, ce qui n’est pas le cas du web 2.0, celui-ci intéressant par conséquent moins les informaticiens. Je n’ai aucun compte TikTok ou Facebook, en revanche, j’administre un site web et peux m’y exprimer sans utiliser les services des réseaux sociaux.
Le web symétrique présente deux avantages principaux : le partage de connaissances et la démocratisation. Néanmoins, tout progrès technique emporte des effets secondaires négatifs. Parmi ceux-ci figure le changement du statut de l’injure, évolution qui appelle une réflexion éthique et un contrôle des citoyens et des institutions. Jusqu’à récemment, il n’était pas possible pour tout un chacun de s’adresser à la foule entière. Ce privilège était réservé à trois catégories : les hommes politiques, les enseignants et les hommes d’Église. Les premiers prononcent des discours, dont certains sont parvenus jusqu’à nous, que l’on songe à ceux de Danton ou de Robespierre ; les seconds parlent publiquement dans des amphithéâtres de plusieurs centaines d’étudiants ; quant aux troisièmes, ils prennent la parole devant plusieurs dizaines de fidèles. Le changement tient au fait que, depuis vingt ou trente ans, les gens qui s’énervaient dans un café en injuriant d’autres clients ont eu accès à la parole publique : seules deux ou trois personnes assistaient autrefois à ces débordements, dorénavant, grâce au web symétrique, le monde entier est témoin des injures ou des accusations lancées sans preuve. Cette nouveauté modifie totalement le statut de l’injure, à tel point que certaines personnes estiment que l’action judiciaire est devenue inutile. Si quelqu’un vous nuit, il suffit de l’injurier ou de l’incriminer publiquement : la sanction sera alors prononcée par le peuple, non par la justice. Nous devons nous montrer vigilants sur cette évolution.
L’un des autres problèmes tient à l’absence de contrôle des messages passés. L’un de mes amis a posté, à l’âge de 16 ans, une vidéo dans laquelle il mangeait du Nutella en public : plusieurs années plus tard, la première question qu’on lui posait à chaque entretien d’embauche portait sur le Nutella. Il a voulu supprimer la publication, mais il n’y est parvenu qu’après plusieurs années d’efforts car toutes les vidéos sont copiées et republiées dans d’autres applications et sur d’autres sites internet.
Le troisième risque a trait à la logorrhée. Jean Racine a consacré sa vie au théâtre, mais il n’a écrit qu’une douzaine de pièces ; en revanche, il a très longuement ciselé chaque alexandrin. Sur les réseaux sociaux, l’approche est exactement inverse : on peut publier une heure de vidéo chaque jour et produire ainsi en douze jours autant que ne l’a fait Racine dans toute sa carrière. En 1975, Jacques Besnard a réalisé un film au titre prophétique, Ce n’est pas parce qu’on a rien à dire qu’il faut fermer sa gueule. Film oubliable, mais dont le titre illustre parfaitement le fonctionnement du microblogage et des plateformes de vidéos. Lorsque l’on n’a pas grand-chose à dire, l’une des facilités consiste à parler de soi : certains auteurs de vidéos sur TikTok, YouTube ou d’autres plateformes parlent de sciences, d’histoire ou d’arts, d’autres racontent les fictions qu’ils ont créées, mais la plupart d’entre eux racontent leur vie. Ces vidéos ne présentent aucun intérêt, mais elles sont devenues un mode d’expression à la première personne, qui prend le pas sur tout le reste. D’ailleurs, au-delà d’internet, de nombreuses œuvres littéraires contemporaines ne sont rien d’autre que des témoignages de scènes vécues.
Le dernier risque résulte de la captation de données personnelles. Contrairement au premier web, géré par une instance publique internationale, le World Wide Web Consortium (W3C), le web symétrique est géré par des entreprises privées : pour les réseaux sociaux, Facebook, pour le microblogage, X, Mastodon, Truth Social, et pour les plateformes de diffusion de vidéos, Instagram, TikTok, YouTube, etc. Ces entreprises ont pour but de générer des profits, qu’elles tirent de l’exploitation des données personnelles de leurs utilisateurs. La plupart de ces derniers n’imaginent pas la quantité de données qu’ils transmettent sur eux. Un adolescent qui publie une vidéo dans laquelle il annonce redoubler sa terminale fera penser à la plupart des personnes qui la regarderont qu’il est paresseux. Le public déduira d’une vidéo d’une personne évoquant ses angines à répétition qu’elle fume, d’une autre visitant la cathédrale de Chartres qu’elle est catholique, d’une autre qui a une entorse à la cheville qu’elle pratique le volley-ball, ou d’une autre aimant Émile Zola qu’elle est socialiste : ces conclusions peuvent être individuellement erronées, mais elles sont statistiquement probables. Ces éléments, qui semblent anecdotiques, constituent des informations pleines d’intérêt.
M. le président Arthur Delaporte. Ma collègue Laure Miller, rapporteure de la commission d’enquête, a lu Émile Zola mais elle n’est pas socialiste.
M. Gilles Dowek. Cela peut arriver en effet ! L’algorithme n’a pas raison à l’échelle individuelle, mais il a raison statistiquement. Il fonctionne aussi sur le croisement d’informations : si une personne a lu Zola et Karl Marx, la probabilité qu’elle soit socialiste augmente.
M. Serge Abiteboul. Des études, réalisées à partir de Facebook et non de TikTok, montrent que l’on peut détecter, avec un taux de réussite très élevé, proche de 100 %, les positions politiques, les croyances religieuses et l’orientation sexuelle des personnes très actives sur la plateforme. On y parvient en croisant les informations et en regardant les préférences, par exemple politiques, des membres de leur réseau.
M. Gilles Dowek. Si une personne compte une majorité d’amis socialistes, elle donne en effet une indication sur ses propres idées.
Ces informations sont très utiles aux recruteurs, qui veulent savoir si vous êtes paresseux, aux vendeurs de cigarettes, qui souhaitent savoir si vous êtes fumeur, mais aussi aux églises, aux vendeurs de ballons de volley-ball, aux partis politiques, etc. Toutes ces structures sont prêtes à acheter ces informations à un prix élevé : la vente de ces éléments rapporte de l’argent aux plateformes comme TikTok. Le montant total du chiffre d’affaires ainsi constitué rapporté au nombre d’inscrits actifs donne le revenu moyen généré par chaque utilisateur de la plateforme. Il s’élève à quelques euros. Par conséquent, faire payer un abonnement mensuel de 5 euros ou de 10 euros à chaque utilisateur apporterait le même revenu aux plateformes sans que celles-ci revendent les données personnelles. Certaines structures ont choisi ce modèle et affirment, probablement sans mentir, qu’elles ne revendent pas les données qu’elles collectent. Il n’y a donc aucune fatalité à la revente des données des utilisateurs.
Le risque d’être injurié ou accusé sans preuve, la difficulté de contrôler son image, l’écueil de trop parler de soi, l’exposition à une avalanche de messages commerciaux ou politiques constituent le revers de la médaille de la libre parole. La notion de pudeur a évolué, puisque de nombreuses personnes font part d’éléments intimes sans comprendre les problèmes que ce dévoilement peut poser. Les utilisateurs des plateformes doivent conduire une réflexion éthique. En outre, l’exacerbation de ces travers peut créer un risque psychologique. La mise en évidence de ces dangers doit faire l’objet d’un travail scientifique solide. Serge Abiteboul a dit que les utilisateurs de TikTok aimaient rester longtemps sur l’application, mais j’aime aussi rester dans mon bain sans que cela soit addictif : cet adjectif doit être employé avec rigueur et ne doit pas relever de l’expression d’une simple opinion. Des études pseudo-scientifiques ont été publiées : l’une d’entre elles dressait un lien entre les écrans et l’autisme, mais elle a été retirée à cause de biais méthodologiques qui traduisaient un objectif idéologique. Il faut éviter ce type d’études et privilégier celles qui parviendraient à montrer scientifiquement l’existence de difficultés psychologiques.
Mme Laure Miller, rapporteure. Nous n’avons plus que le mot « algorithme » à la bouche, mais est-ce que nous l’employons de manière pertinente ? Pourriez-vous nous donner une définition concrète et simple de ce terme ?
Quelles données personnelles sont utilisées par l’algorithme des réseaux sociaux ? Les pouvoirs publics peuvent-ils encadrer la captation effectuée par l’algorithme ou limiter le partage des données personnelles afin de mieux protéger ces dernières ?
M. Serge Abiteboul. Dans les réponses écrites au questionnaire que je vous transmettrai, je vous donnerai des éléments détaillés sur cette question. Il n’y a pas un seul algorithme, il y en a beaucoup : dans la perspective des travaux de votre commission d’enquête, les algorithmes les plus importants sont, dans un réseau social comme TikTok, ceux de recommandation et de modération. Les premiers sont dirigés vers les utilisateurs et les seconds servent à la plateforme pour bloquer des contenus illégaux ou opposés aux orientations de celle-ci. D’autres algorithmes existent, par exemple ceux qui sélectionnent la publicité que les utilisateurs reçoivent.
Les utilisateurs ne se rendent pas compte des données qu’ils partagent avec la plateforme : nom, prénom, âge, genre, date de naissance, courriel, numéro de téléphone, photos et vidéos personnelles. Très importants sont les éléments relatifs au comportement de l’utilisateur – vidéos visionnées, aimées, cherchées –, mais également à la localisation et aux connexions. Même si l’utilisateur cache certaines informations comme son orientation sexuelle, la plateforme pourra très probablement les découvrir.
Il ne me semble pas que TikTok collecte des données différentes de celles captées par les autres plateformes : Instagram récupère le même genre de données que TikTok. Petite différence, TikTok recueille des données comportementales relatives à la façon dont les utilisateurs visionnent les vidéos : l’algorithme d’analyse des comportements va assez loin dans l’identification des émotions des utilisateurs.
La question est de savoir ce que TikTok peut faire de ces données qui, à mon avis, ne sont pas celles qui se vendent le mieux – mais je peux me tromper. On peut penser qu’il les exploite de manière exhaustive pour mieux capter l’attention des utilisateurs et les garder le plus possible au sein du réseau. À part cela, TikTok présente les mêmes caractéristiques que les autres réseaux sociaux.
M. Gilles Dowek. La formulation de la question – « Quelle est votre définition de ce qu’est un algorithme ? » – m’a mis un peu mal à l’aise car je n’ai pas de définition personnelle à proposer, pas plus que je n’ai d’opinion personnelle sur le fait que deux et deux font quatre. Tous les dictionnaires définissent l’algorithme. Il s’agit, selon celui de l’Académie française, d’une « méthode de calcul qui indique la démarche à suivre pour résoudre une série de problèmes équivalents en appliquant, dans un ordre précis, une suite finie de règles » ; l’Académie cite l’exemple de l’algorithme de la multiplication de nombres à plusieurs chiffres. Le mot me paraît bien employé, dans le débat public, par ceux qui ont lu sa définition mais, en règle générale, il est très mal utilisé et, comme tous les mots techniques, peut servir d’injure. Ainsi, le 19 octobre 2024, Le Monde titrait sur la généralisation de la vidéosurveillance « algorithmique », ce dernier terme étant supposé faire peur. Je n’ai aucune idée de ce que cette expression signifie.
Mme Laure Miller, rapporteure. Je reviens sur votre remarque relative au périmètre de la commission d’enquête. Il ne nous a évidemment pas échappé que les autres réseaux sociaux exerçaient un impact sur la santé mentale des jeunes mais, eu égard au temps limité dont nous disposons, il m’a semblé pertinent – après en avoir débattu avec les autres membres de la commission – que nous nous focalisions sur le réseau social qui est à l’heure actuelle le plus problématique et le plus utilisé par les mineurs. Les recommandations que nous formulerons pourront être appliquées à d’autres réseaux sociaux.
M. Gilles Dowek. Ma remarque était donc sans objet.
M. le président Arthur Delaporte. J’ai moi aussi émis quelques réserves, au départ, sur le fait que nos travaux soient circonscrits à TikTok et aux mineurs, mais il était nécessaire que nous concentrions notre enquête sur un objet précis. Cela étant, nos propositions pourront être mises à profit pour réguler les autres réseaux ; en outre, elles sont susceptibles de concerner également les majeurs.
Mme Isabelle Rauch (HOR). À quel moment peut-il y avoir une intervention humaine sur l’algorithme ? Pourrait-on exercer, grâce à cela, une forme de régulation ?
M. Serge Abiteboul. Commençons par rappeler que l’algorithme est écrit par l’homme. Dans les algorithmes de décision, très souvent, on demande une validation par un humain. Par exemple, chez Facebook – je suppose qu’il en va de même chez TikTok –, l’algorithme ne peut pas décider de fermer un compte : il ne peut que le proposer, la décision revenant à une personne. En outre, les humains peuvent vérifier et modifier les algorithmes. Si vous souhaitez légiférer en la matière, il faudra tenir compte du fait que les algorithmes de modération et de recommandation sont instables, dans la mesure où ils sont modifiés, quasiment en permanence, par des programmeurs. D’une certaine façon, cela complique le travail des chercheurs car, aussi sérieuses soient-elles, les mesures qu’ils réalisent – je pense à l’étude en boîte noire des logiciels – ne seront peut-être plus vraies trois mois après.
Les algorithmes peuvent faire des choix par eux-mêmes, sans que les humains les contrôlent, si ces derniers leur en ont laissé la possibilité. À ma connaissance, les algorithmes des réseaux sociaux sont toujours programmés par des humains. Leur comportement peut évoluer, soit parce qu’ils dépendent de paramètres dont la valeur change, soit parce qu’ils sont soumis à un phénomène d’apprentissage – qui n’est pas, en général, un apprentissage en ligne. Le risque principal vient des modifications que l’homme apporte à l’algorithme car il est compliqué de vérifier ce que fait l’algorithme en temps réel. Aussi est-il impératif de pouvoir vérifier les effets des lois que vous élaborez dans l’objectif de réguler les réseaux sociaux. Si le DSA contient de nombreuses dispositions satisfaisantes, son application m’inquiète. Je ne vois pas, en effet, comment on parviendra, sans monter considérablement en compétences, à contrôler ce que font les plateformes.
Mme Isabelle Rauch (HOR). On a le sentiment que les algorithmes, les réseaux nous échappent complètement, mais il y a beaucoup d’humain derrière.
M. Gilles Dowek. Je ne comprends pas l’opposition que vous suggérez entre humain et algorithme : l’homme se distingue de la machine, de l’ordinateur, qui n’ont rien à voir avec l’algorithme. On emploie des algorithmes depuis 5 000 ans ; le mot existe, en français, depuis le XIIIe siècle. La question est de savoir si l’on pourrait remplacer les ordinateurs par des humains. Cela ne paraît pas possible car, pour prendre le seul exemple de TikTok, seul un ordinateur est en mesure de contrôler l’ensemble des vidéos – dont le nombre doit s’élever à 1 million, au bas mot – qui sont postées, quotidiennement, sur la plateforme, afin de censurer celles qui, par exemple, contiennent des injures.
Mme Isabelle Rauch (HOR). Il est important de rappeler que des humains programment les algorithmes et peuvent les contrôler et les modifier car le grand public a le sentiment que les machines sont autonomes.
M. Gilles Dowek. C’est une confusion qui a cours au sein du grand public.
Mme Isabelle Rauch (HOR). Je souhaitais que cela soit précisé pour toutes les personnes qui suivent nos travaux.
M. le président Arthur Delaporte. Vous écrivez, dans Le Temps des algorithmes : « La responsabilité des actes d’un algorithme incombe à ceux qui le conçoivent et l’utilisent », ce qui montre bien la place qu’occupe l’humain en ce domaine.
Monsieur Abiteboul, dans votre rapport de 2019 – antérieur, donc, à l’adoption du DSA –, vous proposiez des pistes de régulation. Comment analysez-vous la situation aujourd’hui, alors que le DSA montre ses premiers effets, notamment en matière de transparence ? Pourriez-vous faire des préconisations supplémentaires concernant les moyens de contrôle et d’analyse ? Vos recommandations de 2019 sont-elles toujours pertinentes et sont-elles applicables à TikTok ?
M. Serge Abiteboul. La situation est différente car nous avons le DSA alors qu’à l’époque, il n’y avait rien. On doit se réjouir de l’existence de ce texte ; on aimerait que des normes similaires se propagent dans le monde, comme c’est le cas, par exemple, pour le règlement (UE) 2016/679 du Parlement européen et du Conseil du 27 avril 2016 relatif à la protection des personnes physiques à l’égard du traitement des données à caractère personnel et à la libre circulation de ces données, et abrogeant la directive 95/46/CE dit RGPD (règlement général sur la protection des données). La question est de savoir si le DSA est suffisant. Ce texte m’inspire plusieurs réserves, la principale d’entre elles concernant son application. Dans la vision de la Commission européenne, tout doit être fait à Bruxelles, y compris le contrôle de la mise en œuvre du règlement. Je n’y crois pas une seconde : à moins d’instituer un groupe pléthorique de contrôleurs, on n’y parviendra pas.
Le texte n’accorde pas aux États la possibilité d’intervenir plus directement car la Commission n’a pas souhaité aller dans ce sens. Surtout, cette dernière a maintenu le critère de l’État d’origine, ce qui revient à faire peser la responsabilité exclusive, en la matière, sur l’Irlande. Cette solution n’est pas acceptable. Les pays de destination, où les effets induits par les réseaux sont les plus notables, devraient être beaucoup plus impliqués dans la recherche de la vérité et l’étude de ces plateformes. Je ne crois pas que l’Irlande et la Commission puissent régler le problème, dans le cadre de ce dispositif trop centralisé. Les grands États, eux, peuvent y parvenir.
Le rôle des régulateurs est d’obliger les plateformes à adopter un comportement responsable ; à cet égard, le DSA n’est qu’une première étape.
Une erreur fondamentale consiste à croire que les réseaux sociaux ne peuvent reposer que sur le modèle américain – symbolisé par des entreprises comme Facebook, Instagram ou YouTube –, lequel a été reproduit quasiment à l’identique par TikTok – vous trouverez des développements à ce sujet dans le livre que Jean Cattan et moi-même avons consacré aux réseaux sociaux. C’est un problème majeur dans la mesure où l’utilisateur de ces plateformes ne se voit offrir aucun choix en matière de modération et de recommandation : il est peu ou prou considéré comme une marchandise. Cette situation, qui résulte de la volonté des plateformes, pourrait très bien être évitée. Il est essentiel de redonner aux utilisateurs, au moins partiellement, le contrôle de leur destin, autrement dit de leur proposer un choix s’agissant de la modération et de la recommandation. La tâche, il est vrai, n’est pas aisée ; Jean Cattan et moi-même proposons, dans notre ouvrage, des pistes pour y parvenir.
Il me paraît également fondamental que l’on remédie à la très forte concentration des pouvoirs dans les mains de quelques entreprises fonctionnant en silos. À l’origine, internet était distribué entre une multitude d’acteurs ; cela fonctionnait bien. Il en allait de même du courriel, qui était interopérable. Le modèle actuellement imposé par les plateformes ne comporte plus la moindre interopérabilité : ainsi, on doit se rendre sur TikTok pour parler à quelqu’un qui y est inscrit. Cela entraîne un effet de concentration, des groupes se rassemblant au sein d’un réseau, avant de migrer vers une autre plateforme. Pour remédier à cet écueil, il existe des solutions techniques telles qu’ActivityPub, qui permet à des réseaux sociaux d’échanger des informations. Le rôle du législateur pourrait être d’encourager l’usage de ces moyens techniques.
M. le président Arthur Delaporte. Messieurs, je vous remercie pour votre participation aux travaux de la commission d’enquête. Vous pouvez nous communiquer toute information complémentaire que vous jugerez utile.
N’hésitez pas à faire connaître, au sein de vos réseaux, la consultation citoyenne que nous lançons sur le site de l’Assemblée nationale. Tout témoignage de nature à alimenter notre réflexion peut nous être adressé à l’adresse : [email protected].
8. Audition de Mme Sophie Jehel, professeure en sciences de l’information et de la communication à l’Université Paris 8 Vincennes – Saint-Denis, auteure de l’ouvrage L’adolescence au cœur de l’économie numérique. Travail émotionnel et risques sociaux, Mme Murielle Popa-Fabre, ancienne chercheuse au Collège de France et à l’Inria, experte au Conseil de l’Europe, spécialiste de l’intelligence artificielle inclusive et responsable, Mme Elisa Jadot, journaliste, auteure et réalisatrice du documentaire Emprise numérique, 5 femmes contre les Big 5, et M. Stéphane Blocquaux, docteur et maître de conférence en sciences de l’information et de la communication, auteur de l’ouvrage Le biberon numérique : Le défi éducatif à l’heure des enfants hyper connectés (mercredi 23 avril 2025)
Puis, la Commission auditionne conjointement, Mme Sophie Jehel, professeure en sciences de l’information et de la communication à l’Université Paris 8 Vincennes – Saint-Denis, auteure de l’ouvrage L’adolescence au cœur de l’économie numérique. Travail émotionnel et risques sociaux, Mme Murielle Popa-Fabre, ancienne chercheuse au Collège de France et à l’Inria, experte au Conseil de l’Europe, spécialiste de l’intelligence artificielle inclusive et responsable, Mme Elisa Jadot, journaliste, auteure et réalisatrice du documentaire Emprise numérique, 5 femmes contre les Big 5, et M. Stéphane Blocquaux, docteur et maître de conférence en sciences de l’information et de la communication, auteur de l’ouvrage Le biberon numérique : Le défi éducatif à l’heure des enfants hyper-connectés ([8]).
M. le président Arthur Delaporte. Je vous remercie d’avoir accepté notre invitation. Avant de vous céder la parole, je vous demanderai de déclarer tout intérêt public ou privé de nature à influencer vos déclarations. Par ailleurs, l’article 6 de l’ordonnance du 17 novembre 1958 relative au fonctionnement des assemblées parlementaires impose aux personnes auditionnées par une commission d’enquête de prêter le serment de dire la vérité, toute la vérité, rien que la vérité.
(M. Stéphane Blocquaux, Mme Elisa Jadot, Mme Sophie Jehel et Mme Murielle Popa-Fabre prêtent successivement serment.)
M. Stéphane Blocquaux, docteur et maître de conférences en sciences de l’information et de la communication. Je travaille depuis près de vingt ans sur les natifs du numérique – catégorisation qui suscite quelques controverses. Depuis 2006, je m’intéresse plus particulièrement aux addictions liées aux réseaux sociaux ainsi qu’aux frontières entre l’intimité et l’extimité et à l’exposition à la cyberpornographie, à laquelle j’ai consacré un ouvrage en octobre dernier.
J’interviens sur le terrain, puisque je dispense des conférences devant des auditoires de 250 à 400 élèves de cinquième, quatrième et troisième. Ces collégiens, en particulier ceux de quatrième, se trouvent à un moment charnière où les questions liées à la gestion des réseaux sociaux, à l’intimité et à l’accès aux images pornographiques explosent. C’est aussi un moment charnière pour les parents : après avoir résisté aux demandes incessantes de leur enfant qui s’estime marginalisé parce qu’il ne possède pas de téléphone portable, ils cèdent, par lassitude. Or le smartphone est la principale porte d’entrée vers les réseaux sociaux. Voilà dix ans que je préconise de réguler l’accès des collégiens à cet outil – je propose des pistes à ce sujet dans mon livre Le Biberon numérique.
J’ai rencontré des centaines de milliers de jeunes depuis une quinzaine d’années, en France mais aussi en Belgique et en Suisse. J’étais ce matin même devant 250 collégiens de troisième d’un établissement rennais, et j’interviendrai jeudi et vendredi devant près de 1 000 élèves de quatre établissements du Mans ; autant dire que je peux faire des statistiques en temps réel. Ma conférence, conçue comme un outil pédagogique, se décompose en trois parties. J’invite d’abord les enfants à compter le temps qu’ils passent sur les réseaux sociaux afin d’apprendre à le gérer eux-mêmes. Je les sensibilise ensuite à la protection de leurs données et de leur intimité : je simule une effraction dans un compte Instagram pour évoquer les conséquences de la rupture d’un barrage qu’ils considèrent comme solide, le mot de passe. Nous réfléchissons enfin à leur image intime et à leur facilité à consommer, voire à produire des images personnelles en pensant qu’elles sont à l’abri, malgré les nombreux conseils et mises en garde qui leur sont fréquemment adressés.
M. le président Arthur Delaporte. Avant de vous céder la parole, madame Jadot, je précise que votre documentaire Emprise numérique, 5 femmes contre les Big 5 a inspiré la création de cette commission d’enquête, puisqu’il donne à voir des extraits d’auditions de plateformes devant le Congrès américain.
Mme Elisa Jadot, journaliste, auteure et réalisatrice. Je me réjouis de la création de cette commission. Instagram a été lancé en 2010 ; cela fait donc quinze ans que les plateformes de médias sociaux agissent en toute liberté, protégées par leur statut d’hébergeuses de contenus. Alors que l’âge minimum pour s’inscrire sur un réseau social est de 13 ans, 87 % des enfants de 11 à 12 ans y sont présents en France ; l’âge moyen de la première connexion est de 8 ans, et un tiers des enfants de 5 à 7 ans y naviguent sans aucune surveillance.
Sous le couvert d’une connexion au monde, les réseaux sociaux isolent les jeunes, réduisent les interactions réelles et modèlent une génération incapable d’exprimer ses émotions autrement que par écran interposé. Résultat : en dix ans, le nombre de jeunes souffrant de dépression a explosé, et la prévalence des pensées suicidaires a doublé. J’enquête sur ces sujets depuis 2019 – je leur ai consacré trois documentaires – et j’ai eu des centaines d’échanges avec des adolescents. Leurs témoignages sont très clairs : les réseaux ne sont pas seulement un terrain de jeu, mais aussi un terrain de danger.
Lorsque je réalisais mon documentaire sur l’emprise numérique, qui a été diffusé sur France Télévisions, des adolescents m’ont dit être tombés dans une spirale infernale après avoir été confrontés à des contenus faisant l’apologie de l’anorexie, de l’automutilation et du suicide. J’ai donc décidé de créer un faux profil d’adolescente de 13 ans – aucune vérification de mon âge ne m’a été demandée. Pour mener cette enquête de la façon la plus rigoureuse possible, j’ai utilisé un téléphone neuf et une nouvelle connexion internet, et je me suis abstenue de toute recherche ou interaction initiale pour ne pas influencer les algorithmes.
Dans un premier temps, l’algorithme d’Instagram m’a proposé des vidéos de jeunes femmes racontant leur chagrin d’amour. Plus j’ai cliqué sur ces contenus, plus je me suis retrouvée noyée sous des vidéos d’adolescentes en larmes, de plus en plus sombres. Très vite, en vingt minutes à peine, je me suis vu proposer un flot continu de sang, de vampirisme, de scènes sexualisées, de scènes d’automutilation où les plaies étaient fraîches et encore bien profondes.
Sur TikTok, dont l’algorithme est le plus puissant de tous les réseaux sociaux, ce fut encore plus rapide : après avoir scrollé moins de cinq minutes – quatre minutes quarante-cinq, exactement –, j’ai fini par tomber sur des vidéos qui valorisaient le suicide. J’y ai appris les meilleures façons de me scarifier, avec la lame de mon taille-crayon, un stylo et des glaçons. L’on m’a expliqué comment cacher mes blessures à mes parents et l’on m’a suggéré des vidéos tutorielles pour faire un nœud coulant en vue de me pendre dans ma chambre.
Tous les réseaux sociaux fonctionnent de la même manière. L’algorithme n’est pas fabriqué pour nous montrer ce que nous voulons voir, mais pour nous faire rester le plus longtemps possible.
La dépression est un thème central dans l’univers adolescent ; les plateformes l’identifient comme un sujet stratégique et la mettent automatiquement en avant dans les contenus suggérés. Comme si cela ne suffisait pas, l’accès des enfants à la pornographie et à la pédopornographie n’a jamais été aussi facile, car les réseaux sociaux ont transformé la pédocriminalité en général : l’on peut y effectuer des repérages, se livrer à des manipulations et partager des contenus très facilement, sans aucune modération. Des documents internes aux plateformes révèlent que les algorithmes jouent même les entremetteurs, puisque 75 % des contacts inappropriés entre adultes et mineurs proviennent de suggestions d’amis faites par le réseau social.
Sur mon faux profil d’adolescente de 13 ans, j’ai été repérée en quelques jours par un bon nombre d’hommes. Ils ont eu le droit de me contacter – certains avaient des pseudonymes très explicites, comme Grosse bite dure – et de m’envoyer des photos à caractère sexuel. D’autres ont essayé de me manipuler par la méthode du grooming, ou pédopiégeage, consistant à dissimuler son identité pour installer une forme de confiance et soutirer à l’enfant des photos sexuelles afin de le soumettre à un chantage – ou sextorsion – ou de le rencontrer. Une adolescente victime de sextorsion m’a raconté que pour éviter que ses photos ne soient dévoilées à ses parents ou à ses camarades de collège, elle a été contrainte de se filmer en train de se lacérer les jambes, de boire son urine et de lécher ses excréments. J’ai également recueilli l’histoire de frères de 7 et 9 ans, présents sur un réseau social à l’insu de leurs parents, qu’un prédateur a manipulés et obligés à réaliser une fellation l’un sur l’autre. Tous deux ont donc été agresseur et agressé.
En l’absence de modération et de censure, les pédocriminels sont parvenus à structurer leur communauté sur les réseaux sociaux. Ils emploient des mots-clés ou des acronymes pour se reconnaître. Sous les photos d’utilisateurs mineurs, ils publient des commentaires dans lesquels ils s’échangent des contacts et des liens vers des sites pédopornographiques où chacun peut acheter ou vendre des vidéos. J’ai ainsi reçu un lien sur mon faux profil qui m’a fait directement atterrir sur la vidéo du viol d’un bébé.
Il peut être très difficile de réparer les enfants victimes de ces actes, d’autant que le monde virtuel connaît le même phénomène de reproduction que la vie réelle : un enfant qui a été confronté à ces images peut être attiré à son tour par des contenus similaires. Le nombre de pédocriminels a explosé depuis l’avènement des réseaux sociaux, et ils sont de plus en plus jeunes : l’on a vu des enfants de moins de 13 ans rechercher activement ce type de vidéos.
Les réseaux sociaux ne protègent pas les enfants, mais au contraire les monétisent : pour Instagram, un adolescent vaut en moyenne 270 dollars. Sachant que plus de 1 milliard d’adolescents sont connectés aux plateformes, cette catégorie représente une cible économique et stratégique majeure. Certaines réalisent jusqu’à 41 % de leurs revenus grâce aux mineurs. Elles ont tout à gagner à capter l’attention des plus jeunes, dont le cerveau, encore en construction, est malléable – il n’est mature qu’à 25 ans.
Pour continuer à grossir, les plateformes doivent s’assurer que les générations suivantes seront autant, voire plus accros que les précédentes. Cela passe par l’instauration précoce d’habitudes de connexion et par l’évitement de toute forme d’autorégulation chez les jeunes. Des documents internes révélés par des lanceurs d’alerte prouvent que ces entreprises analysent les vulnérabilités cognitives des jeunes pour maximiser leur engagement. Le modèle des plateformes repose donc sur un double levier : la vulnérabilité des jeunes et l’ignorance ou l’absence de réaction des adultes face à la puissance des algorithmes. Les entreprises minimisent ces risques et choisissent de ne pas agir. Elles consacrent des budgets ridicules à la modération : 2 milliards de dollars chez TikTok pour 85 milliards de revenus annuels, 5 milliards chez Meta pour 140 milliards de revenus. Elles n’emploient que 40 000 modérateurs pour 3,5 milliards d’utilisateurs.
J’attends beaucoup de votre commission d’enquête, car les plateformes bloquent depuis longtemps toute tentative sérieuse de régulation et n’ont jamais autant dépensé en lobbying. L’industrie technologique est désormais le premier lobby auprès de l’Union européenne, devant les industries pharmaceutique et pétrolière. Elle reprend les stratégies de l’industrie du tabac, conjuguant mensonges, doutes entretenus et absence de responsabilité légale, pour protéger son modèle et s’abstenir de protéger les enfants.
J’estime qu’il ne revient pas aux enfants de se défendre ni aux parents de porter seuls le poids de la régulation ; c’est à la société d’agir dans son ensemble et aux États d’être plus interventionnistes. Il doit en aller des réseaux sociaux comme des produits vendus en supermarché : lorsqu’ils s’avèrent dangereux, on impose qu’ils soient modifiés ou retirés.
Comme de nombreuses victimes et leurs familles, j’attends avec impatience le résultat de vos travaux. Je sais que vous auditionnerez des représentants du collectif Algos victima, et vous faites bien : ils ne théorisent pas ces sujets mais les vivent dans leur chair jour après jour.
Mme Sophie Jehel, professeure en sciences de l’information et de la communication à l’université Paris 8 Vincennes-Saint-Denis. Je me réjouis moi aussi du lancement de cette commission d’enquête. Au début de ma carrière, j’ai travaillé sur les questions de protection de l’enfance au Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA). Entre ce qui était négociable à l’époque avec les chaînes de télévision et ce qui l’est aujourd’hui avec les plateformes numériques, le fossé est surprenant. Je ne pensais pas que nous attendrions aussi longtemps pour installer des systèmes de contrôle parental un tant soit peu efficaces afin de protéger les jeunes de la pornographie à la télévision. Ils sont quoi qu’il en soit insuffisants depuis que les réseaux sociaux numériques donnent accès à des contenus pornographiques très crus – de ce point de vue, X porte bien son nouveau nom.
Mon approche relève de la sociologie des usages. J’étudie la réception des contenus et les usages des dispositifs numériques en m’attachant à leur ancrage social. Cette dimension sociale des pratiques numériques explique que votre travail soit si compliqué : une régulation qui passerait par des interdictions radicales ne serait ni pertinente ni réaliste, car l’économie nationale, les sociabilités et les relations affectives des jeunes et des moins jeunes sont traversées dans leur ensemble par ces usages.
La création de comptes sur les réseaux sociaux numériques participe de la carrière sociale et de la vie ordinaire des adolescents depuis au moins dix ans, voire davantage puisque Facebook a été créé en 2004. Les parents et les médiations adultes jouent un rôle majeur dans la manière dont les adolescents et les enfants se comportent sur les plateformes. Par ailleurs, nous ne pouvons comprendre et interpréter ces usages sans tenir compte de la socio-économie des plateformes et du fait qu’elles considèrent les jeunes comme une cible stratégique.
La grille d’interprétation que j’ai développée cherche à articuler ces modèles socio-économiques avec l’instrumentation des émotions opérée par les plateformes. La politique émotionnelle de ces dernières repose sur trois piliers, à commencer par l’injonction à la publication : ces entreprises n’existent que si les usagers postent des contenus, qui constituent autant d’informations sur leurs centres d’intérêt. Cette injonction à publier répond aussi à une disposition des individus des sociétés contemporaines, appelée individualisme expressif, faite d’un désir d’extension de soi, de prolonger son identité par des créations, des productions, des publications.
Le deuxième pilier, que certains collègues appellent le web affectif, réside dans l’instrumentalisation des émotions des usagers au profit d’affects qui seront captés par le design des plateformes en vue de calculer des comportements. Concrètement, le web affectif se manifeste dans les émojis, les fonctions de partage et d’enregistrement, les likes, etc. Ce qui importe aux plateformes n’est pas la nature des émotions, mais la possibilité de les calculer et de les revendre.
Le troisième pilier est la surveillance panoptique des comportements. Le profil que les plateformes construisent pour chaque usager dépend non seulement de ses actions volontaires, mais aussi de calculs fondés sur l’activité de ses contacts. Nous savons depuis 2013, grâce à M. Edward Snowden, que les données issues de cette surveillance sont récupérées par les États, en particulier les États-Unis. À cette surveillance par les plateformes s’ajoute une surveillance par les pairs : chacun peut être épié par ses contacts plus ou moins proches – les jeunes le comprennent dès qu’ils mettent un pied dans les réseaux.
Tout ceci s’inscrit dans un contexte de très faible régulation publique.
Mes recherches sont à la fois quantitatives et qualitatives. Sur le plan quantitatif, j’ai la chance, grâce aux centres d’entraînement aux méthodes d’éducation active (Ceméa) et à la région Normandie, de disposer des réponses à un questionnaire administré depuis dix ans à plusieurs milliers d’adolescents de 15 et 16 ans. Mon collègue Jean-Marc Meunier m’aide depuis deux ans à traiter ces données. Le dernier rapport que nous avons produit pour l’Observatoire des pratiques numériques des jeunes en Normandie vient d’être publié sur le site Éducation aux écrans de la région et sur HAL.
Sur le plan qualitatif, je mène des entretiens semi-directifs individuels ou en petits groupes, le cas échéant en utilisant des images. Dans le cadre de ma recherche sur la réception des images violentes sexuelles et haineuses, j’ai rencontré 200 adolescents en couplant des entretiens collectifs et individuels. Pour le projet Adoprivacy, dont les résultats seront publiés prochainement, nous avons constitué des focus groups afin de comprendre comment les adolescents percevaient les enjeux de la protection de la vie privée sur les plateformes numériques.
Nous avons aussi échangé avec des enseignants sur leur perception de ces enjeux et leur rôle dans la transmission des connaissances en la matière et organisé des ateliers avec des adolescents pour qu’ils expliquent leur compréhension du fonctionnement des plateformes et réfléchissent aux problèmes qu’elles posent ; je mène également ces réflexions avec mes étudiants en licence et en master.
Néanmoins, nous manquons de connaissances sur le fonctionnement exact des algorithmes, notamment s’agissant de TikTok – pour ce qui est de Facebook, nous avons bénéficié des déclarations de Mme Francs Haugen. Avec les chercheurs du laboratoire du Centre d’études sur les médias, les technologies et l’internationalisation (Cemti) auquel j’appartiens, nous espérons accéder, grâce à l’article 40 du règlement (UE) 2022/2065 du Parlement européen et du Conseil du 19 octobre 2022 relatif à un marché unique des services numériques et modifiant la directive 2000/31/CE (règlement sur les services numériques) dit Digital services act (DSA), à des données plus précises sur les critères utilisés par les algorithmes.
J’ajoute qu’une étude transversale de l’Observatoire des pratiques numériques des jeunes en Normandie a démontré que le nombre de comptes ouverts par les adolescents sur les plateformes numériques ne cesse d’augmenter – un jeune de 15-16 ans en a sept en moyenne – et la crise du covid a accéléré l’importance de TikTok et d’autres plateformes, telles que Pinterest, Discord ou Twitch.
Sur le plan de la santé mentale, il est important de comprendre le fonctionnement des réseaux sociaux, qui mettent les usagers en concurrence les uns par rapport aux autres, dans une conception très néolibérale, où chacun doit se penser comme une entreprise et rentabiliser son capital de likes, quelles que soient ses vulnérabilités, puisque tous les éléments de la vie personnelle, les liens amicaux, etc., peuvent faire l’objet d’une marchandisation, sans aucune limite. C’est cette extension des règles du marché économique aux relations sociales qui produit de l’anxiété.
Si TikTok pose des problèmes particuliers, son algorithme étant moins régulé que les autres, Snapchat en pose également de nombreux en matière d’intrusion dans la vie privée et dans la manière dont les adolescents construisent leur propre représentation de leurs amitiés, puisque la plateforme est en mesure de mesurer les interactions et d’inciter les jeunes à publier du contenu.
Par ailleurs, les réseaux sociaux soulèvent aussi la question du sexisme et de la propagande masculiniste. Je participe à la rédaction d’un rapport qui sera publié prochainement par France Stratégie sur les stéréotypes : nous pensions que, grâce au numérique, la représentation des femmes serait améliorée ; or nous constatons au contraire une aggravation de celle-ci, même s’il existe quelques niches dans lesquelles les pensées féministes peuvent s’exprimer.
M. Stéphane Blocquaux. Permettez-moi de revenir sur le smartphone, qui constitue le principal canal d’accès aux réseaux sociaux. J’ai participé à de nombreuses commissions sur le sujet, notamment à la première, lancée par la ministre d’alors Laurence Rossignol, sous la présidence de François Hollande : nous avions conclu à l’impossibilité de réguler les contenus, au motif qu’il était difficile de vérifier l’identité des utilisateurs dans un système démocratique. En effet, à l’époque, il était plutôt question de pornographie : interdire l’accès des mineurs à ce type de contenus impliquait d’identifier les adultes autorisés à se connecter. Quelques idées brillantes avaient été avancées pour ce faire, comme utiliser FranceConnect. Ce fut un échec. Pendant quinze ans, plusieurs commissions successives se sont heurtées à cette question – notamment celle de M. Adrien Taquet et de M. Cédric O –, tout comme des pays étrangers : la Grande-Bretagne a mobilisé les meilleurs experts pour tenter de réguler l’accès aux réseaux sociaux et à leurs contenus, en particulier pornographiques.
Il aura toutefois fallu attendre 2020 pour comprendre enfin que l’explosion du smartphone chez les mineurs constitue la porte d’entrée des réseaux sociaux : il faudrait donc protéger, en priorité, la tranche d’âge des collégiens de son utilisation. Par conséquent, si votre commission d’enquête doit déboucher sur la recommandation de mesures nouvelles, cette piste mérite réflexion – plutôt que des mesures uniquement coercitives. Je me suis radicalisé sur le plan scientifique : si j’ai longtemps pensé qu’il fallait éduquer au virtuel et accompagner les parents, je m’aperçois, après quinze ans de recherches, que cette stratégie est un échec cuisant puisque, pour reprendre l’exemple de la pornographie, 96 % des mineurs ont eu accès à ce type de contenus avant leur majorité, malgré l’interdiction faite aux moins de 18 ans.
La seule solution consisterait à interdire aux mineurs la possession d’un smartphone – je ne parle pas, bien sûr, du téléphone à neuf touches. Il suffirait de légiférer, comme cela a été fait pour le scooter, qui a été jugé dangereux et interdit aux jeunes de moins de 14 ans. Nous sommes capables de protéger les mineurs des risques physiques mais pas des risques psychiques, au motif qu’une telle interdiction serait liberticide et constituerait une intrusion dans la vie des foyers. C’est pourtant ce que nous avons fait s’agissant du scooter : ceux qui habitent à la campagne et sont éloignés du réseau scolaire rêveraient de laisser leur enfant de 12 ans partir seul à l’école sur un scooter. À quand une réflexion sur le smartphone, qui est aussi un outil dangereux pour les mineurs ? Cela impliquerait que les constructeurs et les vendeurs de téléphones s’assurent de l’âge de l’utilisateur pour qui le smartphone est acheté. Cette mesure radicale consistant à imposer aux collégiens la détention d’un téléphone à touches – les talkies-walkies comme ils les appellent – aurait des effets bien plus bénéfiques que la seule régulation des plateformes. Il s’agit d’une véritable piste de travail, rarement évoquée par les politiques – Emmanuel Macron l’avait proposée pendant la campagne pour les élections législatives.
Mme Murielle Popa-Fabre, ancienne chercheuse au Collège de France et à l’Inria, experte au Conseil de l’Europe, spécialiste de l’intelligence artificielle inclusive et responsable. J’articulerai mon propos liminaire en trois grandes parties : les algorithmes de recommandation, avec une comparaison entre Twitter et TikTok ; les effets cognitifs induits sur les mineurs ; et la gouvernance. Je vous propose de l’illustrer à l’aide de diapositives, dont les données sont issues d’une étude publiée en mars dernier par une équipe de l’université de Columbia.
La première partie vise à en finir avec l’idée selon laquelle les algorithmes seraient des immenses boîtes noires et à optimiser la compréhension des décideurs sur le sujet. Pour mieux comprendre la fonction de l’algorithme, on peut la diviser en trois parties : l’une dédiée aux contenus candidats, l’autre à la sélection par priorités et la troisième liée aux stratégies d’engagement et de business des réseaux sociaux. Procéder de cette manière permet de mesurer plus efficacement l’impact des politiques publiques sur telle ou telle partie, notamment sur le plan économique ou en matière de modération des contenus, en particulier s’agissant de la sélection des priorités.
Sur X – anciennement Twitter –, réseau le plus connu, les contenus émanent pour moitié de personnes avec lesquelles l’utilisateur est directement ou indirectement connecté et pour moitié de personnes qu’il ne connaît pas. Ce point est important pour comprendre les dynamiques qui entrent en jeu dans les phases de l’algorithme. Sur ce réseau social, le comportement de l’utilisateur sur la plateforme n’est pas une priorité, ce qui est moins vrai sur TikTok et qui explique en partie l’expérience décrite par Mme Jadot. Sur le losange multicolore présenté à l’écran, on constate que l’algorithme prend en compte quatre éléments fondamentaux : la spécificité du contenu par rapport à vos centres d’intérêt, l’intensité de l’usage qui en est fait, la nouveauté et sa date de péremption, cette dernière étant plus courte sur X que sur les autres réseaux sociaux.
Sur TikTok, la sélection des contenus est très différente puisque ceux-ci émanent majoritairement de personnes avec lesquelles l’utilisateur n’est pas connecté ; de plus, leur caractère récent est moins important, ce qui explique que le réseau soit utilisé par les jeunes générations pour rechercher de l’information, même si une récompense très forte est donnée à la nouveauté. Son algorithme permet de hiérarchiser les priorités par catégorie et place en deuxième position le comportement de l’utilisateur sur la plateforme : celui-ci est pris en compte grâce aux vidéos que l’usager visionne en boucle et auxquelles il s’intéresse tant qu’il ne fait pas défiler les images – le fameux swipe. La plateforme recueille ainsi une quantité incroyable d’informations sur ses centres d’intérêt. C’est ce qui explique que Mme Jadot se soit retrouvée en quelques minutes prise dans une spirale infernale, liée au nombre de visionnage de certaines vidéos.
Depuis l’entrée en vigueur en 2023 de la réglementation européenne sur les services numériques (DSA), quelques études ont été menées sur la modération des contenus : le graphique projeté à l’écran présente toutes les décisions de modération prises par les plateformes Facebook, Instagram, LinkedIn, Pinterest, Snapchat, TikTok, X et YouTube en une journée – celle du 5 novembre 2023. Il s’agit majoritairement de décisions d’effacement des contenus, liées à leur nature – caractère illégal ou violent – et non à l’âge des utilisateurs. Il est important de comprendre et de comparer les décisions prises par les plateformes car la façon de catégoriser les contenus est révélatrice du type d’informations qui y seront diffusées. Un autre élément important, et qui changera radicalement avec l’arrivée de l’IA générative, c’est la manière dont la modération de contenus est opérée : en 2023, elle était déjà pratiquement entièrement automatisée chez TikTok – c’est la plateforme qui automatise le plus.
Je voulais également vous présenter une étude publiée cet automne concernant la plateforme de commerce en ligne Alibaba, qui démontre à quel point il est possible de prédire avec une très grande précision les actions d’achat d’un utilisateur à partir des images qu’il a visionnées, grâce à des modèles multicomportementaux – les grands modèles de langage (LLM) – qui analysent des données multimodales de différentes catégories. Pour être plus précise, si l’usager consulte des casques de vélo de couleur rose, violet, etc., avant d’acheter finalement un casque qui ne correspond pas forcément à ce qu’il vient de regarder, l’algorithme sera en mesure d’analyser les données liées à son comportement sur la plateforme et de prévoir qu’il achètera un shorty d’un certain type. Autrement dit, l’analyse de son comportement, qui est connu grâce aux traceurs, à ses achats précédents et à son expérience de visionnage permet d’obtenir des résultats bien meilleurs pour prédire ses achats que les simples algorithmes de recommandation. Il en va de même du gamer, présenté en figure b du tableau, dont on peut prédire qu’après avoir consulté des tours de gaming, il achètera une carte graphique. Il est possible de retracer si celui-ci s’est intéressé ou non aux spécifications techniques de la tour de gaming, ainsi qu’une multitude d’autres activités, y compris le mouvement de la souris sur la plateforme, et de fusionner l’ensemble des données dans une vision à 360 degrés pour déterminer des prédictions optimales d’achat et proposer des recommandations multicomportementales.
La deuxième partie de mon expertise porte sur les effets des réseaux sociaux sur les mineurs. Je voudrais mettre en avant quelques éléments en particulier : d’une part, l’impact de l’activité sur TikTok, lié au nombre d’heures qui y sont consacrées, et le fait que les jeunes effectuent souvent d’autres tâches en même temps qu’ils consultent les réseaux sociaux – ce qu’on appelle le digital multitasking. Des études ont montré que cette habitude avait une incidence importante sur la capacité de mémorisation des jeunes. Et, d’autre part, l’impact lié à tout ce que le mineur ne fait pas lorsqu’il reste devant les écrans et sur les réseaux sociaux, avec des répercussions en termes de sédentarité, de perte de motricité fine, d’obésité – ce point a beaucoup préoccupé la Chine – ou encore de socialisation. Enfin, il ne faut pas oublier l’impact du phénomène addictif, dans une phase du développement très importante.
Sachez qu’un marché de la détox existe, non seulement grâce à des livres best-sellers mais aussi à des applications qui visent à vous désintoxiquer et à faire remonter votre taux de dopamine pour éviter que vous n’alliez la chercher sur les réseaux sociaux. La diapositive présente deux exemples de sites proposant une détox et des actions de phone fasting.
M. le président Arthur Delaporte. Cela fonctionne-t-il ?
Mme Murielle Popa-Fabre. Il est trop tôt pour évaluer ces méthodes qui sont récentes. Nous disposons davantage de témoignages et de données de terrain que d’études menées à grande échelle, mais il serait intéressant que la science se concentre sur cette question, car il est évident que l’action de scroller a une incidence sur le système dopaminergique.
M. le président Arthur Delaporte. Ce n’est donc pas scientifiquement prouvé à ce stade.
Mme Sophie Jehel. Je me permets d’ajouter que, d’après mes étudiants, les contenus sur la tristesse ou la dépression s’accompagnent de publicités pour des antidépresseurs.
M. le président Arthur Delaporte. On crée un marché, en quelque sorte.
Mme Murielle Popa-Fabre. Le marché de la détox présenté à l’écran n’est pas disponible sur les réseaux sociaux : ce sont des personnes spécialement formées qui ont lancé leurs start-up pour proposer ce genre d’activités.
La troisième partie de ma présentation porte sur la gouvernance. Je m’attarderai plus longuement sur le cas de la Chine, que je connais bien, mais je commencerai par le Royaume-Uni, qui a été le premier pays à adopter, dès 2021, un code de bonnes pratiques à l’intention des réseaux sociaux, code qui a essaimé à travers le monde, notamment aux États-Unis, jusqu’à aboutir à l’adoption d’une loi par l’État de Californie. L’objectif était de renforcer la protection des données des mineurs, par exemple en désactivant la géolocalisation pour éviter tout risque de prédation. Ensuite, en décembre dernier, l’Australie a décidé d’opérer un choix radical en fixant un âge minimum – 16 ans – d’accès aux réseaux sociaux. Elle a aussi décidé de créer, d’ici à la fin de l’année, un poste de commissaire pour la sécurité en ligne. Des discussions sont donc en cours avec les grandes plateformes numériques, afin d’appliquer un contrôle de l’identité et de l’âge des utilisateurs – comme quoi, lorsqu’on arrête une stratégie, il est possible de trouver le chemin pour la faire aboutir.
J’en viens à la Chine et aux restrictions progressivement instaurées en matière d’utilisation des réseaux sociaux : l’épidémie de jeux vidéo a conduit ce pays à réduire le temps d’usage des jeux en ligne de quatre-vingt-dix minutes en 2019 à soixante en 2021 et à le limiter aux vendredis, aux week-ends et aux vacances. En 2023, la Chine a arrêté quelques grandes lignes directrices, entrées en vigueur au 1er janvier 2024 : interdiction d’accéder aux réseaux sociaux et aux plateformes de jeux en ligne entre 22 heures et 6 heures du matin, pour résoudre le problème de la dette chronique de sommeil ; limitation de l’utilisation d’internet à deux heures par jour pour les jeunes âgés de 16 à 18 ans, une heure par jour pour ceux âgés de 8 à 15 ans et seulement quarante minutes pour les enfants de moins de 8 ans.
Je me suis plongée dans le texte de loi adopté par la Chine et j’ai noté que le terme d’addiction était mentionné six fois, dès le premier article. L’objectif est de guider les mineurs pour qu’ils utilisent internet « de manière scientifique, civilisée, sûre et raisonnable », et de prévenir et réduire la dépendance des mineurs à internet. La stratégie consiste à exercer un contrôle depuis le logiciel lui-même et le smartphone – téléphone ou montre connectée –, sur lesquels le mode « mineur » est activé.
La grosse différence entre le réseau TikTok déployé en Chine et celui utilisé en Europe, c’est que le premier constitue une plateforme commerciale inouïe : en 2022, 33 % du chiffre d’affaires étaient liés à des utilisateurs de moins de 25 ans. Les décisions automatisées de marketing commercial à destination des mineurs ont donc été interdites. La loi précise que « les produits et services susceptibles de provoquer une dépendance […] ne doivent pas être fournis aux mineurs » et prévoit qu’un rapport sera publié annuellement sur les mesures anti-addiction prises, pour que le public se rende compte des efforts déployés pour limiter les phénomènes addictifs sur les plateformes et sur internet.
Mme Laure Miller, rapporteure. Alors que de plus en plus de voix se font entendre, en France et à l’international, pour dénoncer les effets des réseaux sociaux sur la santé mentale de nos jeunes et déplorer une modération insatisfaisante, nous ne protégeons toujours pas nos enfants. Comme vos exposés très éclairants en témoignent – en particulier le documentaire de Mme Jadot –, nous ne pouvons pas nous contenter d’une position attentiste ou modérée, car il y a urgence : les réseaux sociaux ont des conséquences psychologiques importantes et sont en train d’abîmer des générations d’enfants. Il faut absolument trouver des solutions les plus efficaces et directes possibles pour endiguer ce phénomène.
Je retiens de vos interventions que les réseaux sociaux, singulièrement TikTok, n’ont pas intérêt à protéger nos enfants, car c’est contraire à leur modèle économique – à cet égard, pourrez-vous nous préciser la source de vos données sur la valeur monétaire des enfants pour les réseaux ? Partant, il sera très difficile de leur imposer des règles visant à limiter l’accès des enfants à certains contenus ou à faire mieux respecter l’âge minimum requis pour créer un compte sur les plateformes.
Nous ne disposons d’aucun diagnostic clair sur les conséquences directes de l’utilisation des réseaux sociaux sur la santé mentale des jeunes. Selon vous, celui-ci ne permettrait-il pas de sensibiliser davantage les parents, les enfants eux-mêmes, et d’inciter le législateur et les pouvoirs publics à interdire leur utilisation ou, à tout le moins, à les réguler davantage, comme cela a été le cas pour d’autres produits à la nocivité démontrée pour les enfants – scooter, cigarette, alcool, certains produits alimentaires ? L’usage des réseaux sociaux altère-t-il uniquement la santé mentale de jeunes déjà fragiles, ou les conséquences touchent-elles tous les enfants de manière générale ?
Mme Elisa Jadot. Mes données proviennent de l’Insee, d’études britanniques ou américaines, ou encore de l’association Génération numérique pour ce qui concerne, par exemple, le pourcentage d’enfants de 11-12 ans connectés aux réseaux. Je vous transmettrai la liste des sources.
S’agissant de la valeur monétaire d’un enfant pour les plateformes, mes chiffres proviennent de documents internes, notamment ceux de Meta et de TikTok. Dévoilés récemment, les « TikTok papers » montrent à quel point le réseau travaille en coulisse pour rendre nos enfants vulnérables et les capter sur la toile. Beaucoup d’employés s’interrogent sur leur responsabilité et la nécessité de modérer les contenus pour protéger davantage les enfants, mais de telles suggestions ne sont jamais suivies d’effet, car le manque à gagner serait beaucoup trop important pour les plateformes, certaines réalisant jusqu’à 40 % de leur chiffre d’affaires grâce aux mineurs.
Depuis vingt ans, les plateformes affirment publiquement – notamment devant le Sénat américain – qu’il n’existe aucune étude établissant un lien de causalité direct entre les réseaux sociaux et la santé mentale des mineurs, voire présentent des contre-études qui prouveraient que ce sont des outils formidables pour les enfants. Cet enjeu est au cœur de leur stratégie de communication. Pourtant, leurs propres études internes montrent combien ces réseaux sont catastrophiques pour la santé mentale des mineurs : selon une étude de Meta dévoilée en 2021 grâce à une lanceuse d’alerte, l’utilisation d’Instagram est une véritable tempête, qui augmente le mal-être d’un adolescent sur trois, et la modération automatique des contenus ne fonctionne pas, si tant est qu’elle existe. Par exemple, la plupart des contenus mortifères en lien avec la dépression – le troisième thème le plus recherché par les adolescents – ou les tentatives de suicide, sont suggérés par les plateformes. Notons également que les centres d’addictologie, qui reçoivent traditionnellement des personnes dépendantes des drogues dures, comme l’héroïne, de l’alcool ou du tabac, accueillent de plus en plus de jeunes accros aux réseaux sociaux et qui ont du mal à s’en sortir.
Cela a été souligné, il existe aussi un problème dans la prise en charge de la santé mentale des adolescents. Aux États-Unis, en Espagne, en Angleterre ou en France, toutes les familles que j’ai rencontrées m’ont raconté la même chose : lorsqu’un enfant a tenté de se suicider ou se scarifie, le lien avec l’usage des réseaux sociaux est rarement fait ; on propose aux parents de placer l’enfant sous antidépresseurs ou de lui prescrire un traitement contre la bipolarité ou la schizophrénie. À en croire certains médecins et psychiatres, la moitié de nos adolescents souffriraient de tels troubles ! Certains parents, à qui on avait refusé l’hospitalisation de leur enfant – « il faut bien que jeunesse se fasse », « si on devait hospitaliser tous les enfants qui se scarifient, les hôpitaux seraient pleins » – se sont retrouvés complètement démunis, à l’image de cette mère qui a eu le courage d’accompagner son enfant dans ses scarifications – elle lui donnait les lames, l’attendait derrière la porte et entrait pour le consoler une fois qu’il avait terminé. Or cet enfant, pendant qu’il se scarifiait, regardait des vidéos sur TikTok. Les liens de causalité entre l’usage des réseaux sociaux et la santé mentale des jeunes ont donc bien été étudiés, établis dans des documents internes des plateformes et confirmés par les témoignages des adolescents eux-mêmes.
Quant aux conséquences des réseaux, elles touchent tous les jeunes : certains, déjà dans une bulle sombre – les victimes de harcèlement, par exemple –, sont évidemment plus fragiles que les autres, mais, par définition, tous les adolescents sont vulnérables, puisque le cerveau n’est mature qu’à 25 ans. Ils ne peuvent donc pas se protéger eux-mêmes face à des contenus mortifères et très violents ou à des pédocriminels surentraînés : c’est aux plateformes, et à nous tous, d’être vigilants.
Mme Murielle Popa-Fabre. Pour ma part, j’ai cité des chiffres de 2022 sur le nombre d’utilisateurs de moins de 25 ans sur la plateforme Douyin, la version chinoise de TikTok. Mais notre estimation de la valeur monétaire des mineurs pour Tiktok sera très vite caduque, car le réseau prévoit le lancement à l’international de sa plateforme de social commerce, où des influenceurs organisent des réunions de groupe – des lifestream –, dans lesquelles les jeunes chinois semblent particulièrement enclins à dépenser de l’argent.
M. le président Arthur Delaporte. Disposez-vous de données particulières sur ce phénomène ? Savez-vous combien les jeunes dépensent en moyenne ?
Mme Murielle Popa-Fabre. D’après les données de e-marketing chinoises – aucune fonction sur notre version de TikTok ne permet de disposer des mêmes données à notre échelle –, en 2022, les moins de 25 ans ont dépensé 1,5 trillion de renminbi, soit environ 175 milliards d’euros, ce qui correspond à 33 % des gains de la plateforme.
Être présent dans un groupe est une chose ; réaliser des achats en groupe relève d’un engagement totalement différent : le e-commerce sur les réseaux comporte une dimension sociale, et cette dynamique est vouée à se développer fortement dans le futur.
M. le président Arthur Delaporte. Vous parlez des lives sur TikTok Shop, mais qu’en est-il des sommes dépensées par les mineurs en cadeaux virtuels lors des matchs entre deux influenceurs ? On y retrouve une dynamique collective. Nous manquons d’éléments sur les lives, n’hésitez pas à nous en faire parvenir si obtenez davantage d’informations auprès des jeunes.
Mme Murielle Popa-Fabre. Je ne me suis pas intéressée aux basic lives individuels, en « one to one », animés par une seule personne ; je me suis concentrée sur les lives de groupe comme ceux qui existent sur la plateforme chinoise de Bytedance, et qui ont un impact beaucoup plus important.
Quant à un éventuel diagnostic, peut-on vraiment l’établir ? C’est une question sur laquelle on m’interroge en permanence s’agissant de l’IA, notamment générative. Nous ne sommes plus dans la même situation qu’il y a vingt ou vingt-cinq ans : le temps de la technique est beaucoup plus rapide que celui de la science, en particulier sur les questions de santé mentale. La multiplicité des facteurs en jeu est source de difficultés pour les chercheurs et empêche les études d’être totalement conclusives. Par exemple, on sait que lorsqu’il excède trente minutes, le temps d’écran d’un enfant entre 3 et 5 ans est corrélé à des déficits cognitifs. Mais certains facteurs, comme le niveau de social de la famille, peuvent amoindrir ces déficits. Pour avoir une vision plus globale et mieux appréhender les réalités, il faut sortir d’une lecture binaire et adopter une approche davantage multifactorielle, qui conjugue les témoignages de terrains et les statistiques à grande échelle, puisque c’est celle des algorithmes de l’IA. C’est un des défis.
Mme Sophie Jehel. Je ne savais pas que la Chine associait réseaux sociaux et jeux vidéo – merci de me l’avoir appris, madame Popa-Fabre. Justement, je ne comprends pas pourquoi nous nous focalisons à ce point sur les réseaux sociaux numériques, car les plateformes de jeux en ligne posent des problèmes assez similaires. Leur fonctionnement et leur éthique devraient susciter les mêmes inquiétudes, et nous aurions tout intérêt à adopter une approche plus large incluant à la fois les premiers et les seconds.
L’interdiction semble la solution la plus rapide, mais cette démarche me fait peur, car l’usage des réseaux sociaux est massif : 99 % des adolescents de 15 ans ont des comptes sur plusieurs réseaux sociaux, et ils y sont attachés. Si on leur interdisait d’y accéder, ils trouveraient d’autres moyens pour perpétuer les pratiques sociales que ces plateformes leur offrent. Les réseaux proposent aux jeunes un accès très facilité à l’information et au divertissement pour les jeunes, et des modalités d’expression qui n’existent pas ailleurs. Cela explique d’ailleurs pourquoi le modèle économique des médias sociaux est différent de celui des médias traditionnels, qui se sont beaucoup moins intéressés aux adolescents.
Par ailleurs, il ne faut pas oublier qu’il existe de fortes disparités sociales dans l’usage des réseaux, notamment selon que les parents peuvent retarder ou non l’accès aux plateformes numériques.
Enfin, il ne faudrait pas qu’une éventuelle interdiction des réseaux sociaux pénalise en priorité les établissements scolaires et tous les dispositifs d’éducation aux médias et au numérique – un risque important, déjà identifié dans le rapport Enfants et écrans. À la recherche du temps perdu, remis en 2024. Attention, l’éducation ne remplace pas la régulation, et la menace d’une interdiction peut être un levier pour renforcer une régulation encore trop peu efficace, notamment en matière de modération des contenus. Mais il faut veiller à ce que cette volonté de protection, aussi bien intentionnée soit-elle, n’affaiblisse pas le travail d’éducation aux médias et au numérique – un travail qui doit être poursuivi et soutenu, mais dont les moyens restent très insuffisants en France.
Je suis très engagée sur ces sujets : l’université Paris 8 s’apprête à ouvrir un diplôme universitaire en éducation critique aux médias et à l’information, et je dirige un groupe de travail portant sur la sensibilisation aux enjeux émotionnels des plateformes numériques, dans le cadre des travaux de la direction du numérique pour l’éducation. Je suis donc bien placée pour connaître les moyens disponibles et les lacunes actuelles, et je mesure l’importance d’accompagner les établissements scolaires face à ces enjeux.
M. Stéphane Blocquaux. Au risque de passer pour un chercheur obsessionnel, je ne vois ni pourquoi, ni comment le gouvernement parviendrait aujourd’hui à réguler les plateformes et à les mettre au pas, alors que ça fait quinze ans que cette stratégie est un échec. Il n’est pas possible de couper brutalement le flux des réseaux : comme l’a souligné Mme Jehel, les pratiques sont installées et les jeunes iront voir ailleurs. Le problème, c’est le nomadisme lié au téléphone portable – le « tout, tout le temps ».
J’ai rencontré dernièrement des CM2 : sur 108 élèves, 48 avaient un smartphone connecté au net, et 22 un iPhone. On marche sur la tête ! J’anime des conférences sur les dangers des réseaux à destination des parents : à la fin, ils me demandent comment empêcher leur enfant d’utiliser les fonctionnalités d’un produit qu’ils leur ont eux-mêmes acheté. Ils voudraient une baguette magique pour que l’iPhone ne puisse plus filmer, ni accéder au réseau, car cela permet d’avoir accès à la pornographie, etc. C’est de la folie !
Dans les années 1990, un enfant de 10 ans partait-il à l’école avec un téléphone ? Admettons que c’est une évolution sociétale. Le téléphone, très bien, mais aurait-on toléré que le collégien parte avec un caméscope ? L’appareil photo reflex familial ? Aurait-on accepté de laisser partir un enfant avec une Game Boy, pour qu’il puisse jouer à des jeux vidéo n’importe où, à n’importe quel moment, sans aucune régulation ? Et je ne parle pas d’une télévision, alors qu’il est aujourd’hui possible d’accéder au flux télévisuel par le net, ou d’un studio de télé, alors que les smartphones sont un outil permettant d’enregistrer, monter et diffuser du contenu à des milliards de personnes sans passer par l’Arcom (Autorité de régulation de la communication audiovisuelle et numérique). En trente ans, tout cela est devenu possible, et on demande maintenant aux chercheurs comment faire pour réguler ces usages aux effets si délétères – car nous sommes tous bien d’accord sur ce point. Si les enfants de 11 ou 12 ans – et j’insiste sur le terme d’enfant, car on assimile les adolescents à des adultes beaucoup trop tôt – n’avaient pas dans leur poche un smartphone multifonctions en partant au collège, les effets néfastes des réseaux seraient beaucoup moins importants.
Au risque de me répéter, il y a donc une urgence sanitaire – psychique – à réguler ces outils. Je ne suis pas le seul à le dire, mais je suis de ceux qui l’ont dit le plus fort et le plus tôt, il y a déjà fort longtemps, dès la fin du quinquennat du président Nicolas Sarkozy et le début de celui de François Hollande.
Mme Elisa Jadot. J’ajoute que les plateformes ne sont considérées que comme des hébergeurs de contenus, et non des éditeurs ; elles se retranchent derrière ce statut pour s’exonérer de toute responsabilité sur les contenus diffusés. L’industrie technologique ne peut pas être attaquée pour négligence : c’est la seule au monde à bénéficier d’une telle protection, et cette dernière n’est peut-être plus justifiée. Si les réseaux étaient assimilés à des produits non meubles – dont la définition n’a pas été révisée depuis 1996 et l’extension à l’électricité –, ils pourraient être considérés comme défaillants : c’est une piste.
Il paraît compliqué d’interdire totalement les réseaux ou d’en modérer réellement les contenus. Pour ne pas que tout repose sur les parents, il faut surtout réussir à inverser la pression sociale afin que l’enfant différent ne soit plus celui qui n’a pas de téléphone mais, au contraire, celui qui en possède un. Cela aiderait les parents à ne pas céder à ce réflexe d’offrir un téléphone portable à leur enfant à l’entrée au collège, quand ce n’est pas avant.
Mme Josiane Corneloup (DR). Effectivement, pourquoi offrir un portable à un enfant de 11 ans ? Ce n’est pas une nécessité absolue. De nombreux parents sont démunis et se disent incapables de ne pas acheter de smartphone à leur enfant. Que préconisez-vous pour renforcer la sensibilisation ?
Mme Murielle Popa-Fabre. Une possibilité serait de mettre les parents dans la boucle informationnelle en leur fournissant une copie du feed de leurs enfants, pour leur permettre de prendre conscience de ce qui est visionné et de l’impact des contenus. Cela éclairerait leur décision.
Une autre piste, très soutenue au niveau européen, consiste à travailler sur la définition du produit pour faire des plateformes des éditeurs de contenus. L’objet technologique est volontairement présenté comme une grande boîte noire : je propose de sectionner l’algorithme en trois blocs, et de considérer la dernière partie, le fil – c’est-à-dire l’enchaînement de contenus montré aux internautes – comme un produit consommé. Matérialiser cet objet qui reste trop évanescent offrirait des leviers d’action.
Mme Elisa Jadot. Attention tout de même à ne pas faire reposer toute la stratégie sur le contrôle parental. Les enfants ont souvent plusieurs comptes : un compte officiel, montré aux parents, et des comptes cachés, anonymes, utilisés en toute discrétion par les jeunes pour consulter à peu près ce qu’ils veulent – sur Instagram, par exemple, cela s’appelle des Finsta, pour fake instagram. Il existe aussi aujourd’hui des applications qui masquent l’existence d’un réseau social sur le téléphone en remplaçant l’icône de l’application par un autre symbole, comme celui d’une calculatrice. Ces profils cachés échappent totalement à la vigilance des parents et ne seraient pas concernés par le dispositif de contrôle du fil.
Mme Murielle Popa-Fabre. Dans une optique de renforcement de la vérification de l’âge, cela ne poserait pas de problème, car l’identité serait également vérifiée.
M. le président Arthur Delaporte. Merci à tous pour toutes ces informations. N’hésitez pas à nous faire parvenir tout élément complémentaire.
J’en profite pour vous informer que nous venons de lancer sur le site de l’Assemblée une consultation citoyenne visant à recueillir des témoignages et éléments d’information sur les pratiques et usages des réseaux sociaux, ainsi que les dangers repérés par les utilisateurs. Elle est ouverte jusqu’au 31 mai. Il est également possible de nous joindre à l’adresse [email protected].
9. Audition de MM. Mickaël Vallet et Claude Malhuret, sénateurs, président et rapporteur de la commission d’enquête sur l’utilisation du réseau social TikTok, son exploitation des données, sa stratégie d’influence (Sénat, juillet 2023) (mardi 29 avril 2025)
La commission auditionne MM. Mickaël Vallet et Claude Malhuret, sénateurs, président et rapporteur de la commission d’enquête sur l’utilisation du réseau social TikTok, son exploitation des données, sa stratégie d’influence (Sénat, juillet 2023) ([9]).
M. le président Arthur Delaporte. Messieurs les sénateurs, vous avez été respectivement président et rapporteur de la commission d’enquête sur l’utilisation du réseau social TikTok, son exploitation des données et sa stratégie d’influence, dont le rapport a été publié en juillet 2023. Je vous remercie d’avoir pris le temps de répondre à notre invitation.
Nous aurions souhaité, par courtoisie républicaine, vous entendre en ouverture de notre propre commission d’enquête. En effet, il nous paraît important d’insister sur le caractère cumulatif des travaux menés par le Parlement et de partir de votre rapport, de très grande qualité, qui nous a servi pour lancer notre commission, en particulier pour repérer certaines personnes à auditionner et pour avoir une vue d’ensemble des enjeux liés au réseau social TikTok. Nous avons choisi de nous focaliser sur ses effets psychologiques pour les mineurs, sujet que vous avez également traité mais d’une façon plus restreinte. Nous tenons à montrer que nous pouvons, sénateurs et députés, travailler main dans la main pour nous saisir des enjeux du siècle.
Je vous remercie de déclarer au préalable tout intérêt public ou privé qui serait de nature à influencer vos déclarations. Par ailleurs, l’article 6 de l’ordonnance du 17 novembre 1958 relative au fonctionnement des assemblées parlementaires impose aux personnes auditionnées par une commission d’enquête de prêter serment de dire la vérité, toute la vérité, rien que la vérité.
(MM. Mickaël Vallet et Claude Malhuret prêtent successivement serment.)
M. Claude Malhuret, sénateur, ancien rapporteur de la commission d’enquête sur l’utilisation du réseau social TikTok, son exploitation des données, sa stratégie d’influence. Je vous remercie pour votre invitation et ne peux que corroborer vos propos concernant la continuité et la complémentarité des travaux des deux chambres du Parlement, lesquels vont probablement se prolonger car les questions portant sur TikTok et l’ensemble des réseaux sociaux ne sont pas près d’être derrière nous, en France comme dans d’autres pays.
Votre commission s’attache essentiellement aux effets psychologiques sur les mineurs, ce que je trouve tout à fait bienvenu. Ce prisme réduit toutefois la contribution que nous pouvons apporter à vos travaux puisque ce sujet était certes inclus dans notre rapport mais il n’en constituait pas la pièce essentielle : nous nous sommes davantage focalisés sur les problèmes d’influence externe, notamment sur le plan politique, compte tenu de la nature chinoise de la société mère de TikTok.
Deuxième bémol, les études menées par différents instituts et spécialistes de pédiatrie, de pédopsychologie ou tout simplement de psychologie étaient beaucoup moins abondantes en 2023 – on avance à toute vitesse dans ce domaine, comme dans celui de l’intelligence artificielle et de la tech en général. Les travaux étaient très peu nombreux et fragmentaires. Depuis – mais vous avez sans doute déjà analysé cette question –, bon nombre d’études qui étaient en cours se sont conclues et d’autres ont été lancées. On dispose sans doute aujourd’hui de davantage d’éléments.
Je vous souhaite, par ailleurs, bon courage : notre rapport commençait par ce titre « La tactique TikTok : opacité, addiction et ombres chinoises ». Le terme « opacité » ne qualifiait pas tellement le contenu de l’application mais plutôt la coopération des représentants de TikTok en France. Nous n’en avons pas obtenu grand-chose, malgré des questions à répétition. Nous avons eu l’impression, et nous l’avons dit dans le rapport, d’être confrontés à de la langue de bois, et d’un bois particulièrement dur. À part la présidente de TikTok, que nous avons fini par débusquer – son nom ne figurait pas dans les documents communiqués par l’entreprise – et dont les dirigeants de la société se sont probablement aperçus qu’elle ne donnait peut-être pas la meilleure image possible dans le tableau d’ensemble, puisqu’elle était chinoise et par conséquent soumise à la loi chinoise, même si elle n’habitait pas alors, à notre connaissance, en Chine –, les principaux responsables n’ont pas changé. En ce qui la concerne, un toilettage a sans doute paru opportun aux dirigeants de TikTok, mais je suppose que vous entendrez les mêmes responsables et que vous vous attendez déjà aux mêmes réticences face aux tentatives de pénétrer à l’intérieur du système.
Autre élément qui ne facilite pas le travail, mais c’est peut-être moins important pour les questions psychologiques que pour les relations avec la Chine ou les problèmes de modération, TikTok France n’est pas grand-chose. L’activité menée dans notre pays concerne les rapports avec les pouvoirs publics, la publicité et des affaires commerciales. Le système européen de TikTok est basé, essentiellement, en Grande-Bretagne et en Irlande. TikTok avait promis de rapatrier l’application et l’essentiel de ce qui se passe en Europe, y compris en France, en Irlande, qui est dans l’Union européenne, et en Norvège. Néanmoins, l’essentiel, notamment la partie charnière qu’est l’application, est centré en Chine. Quant au business et à l’actionnariat, c’est aux Îles Caïmans que tout se joue. Les États-Unis ont obtenu que l’application américaine soit gérée dans leur pays, mais ils n’ont pas eu gain de cause pour leur deuxième demande et ils sont d’ailleurs en train de changer d’avis, puisque le président Trump exige maintenant le contraire de ce qui était demandé il y a un an ou deux. Tout cela rend encore plus difficile de décortiquer cette plateforme. Un certain nombre d’éléments sont certes spécifiques à TikTok, mais ça ne l’est pas vraiment par rapport à d’autres plateformes.
M. Mickaël Vallet, sénateur, ancien président de la commission d’enquête du Sénat. Je rejoins Claude Malhuret, dont le rapport a été adopté à l’unanimité par notre commission d’enquête. Nous sommes tombés assez facilement d’accord sur l’ensemble des analyses, des propositions et des termes du rapport à la suite de nos auditions, qui n’ont pas été de même nature selon que nous entendions des personnes qui travaillaient sérieusement, suivant une approche scientifique, et qui ont pu nous éclairer sur les questions relatives au journalisme ou à la mésinformation, ou bien j’allais dire les principaux responsables de TikTok mais ce n’était pas le cas – disons les seuls responsables que nous avons pu auditionner. Nous avons assez vite touché du doigt le fait que nous avions en face de nous des gens qui savaient très bien jouer des procédures pour éviter d’avoir à répondre aux questions aussi concrètement que si nous avions traité un sujet ayant une dimension purement nationale. Nous devons y réfléchir : ce ne sera probablement pas la dernière fois que nous aurons à nous interroger sur les limites des travaux menés dans le cadre des commissions d’enquête des parlements nationaux.
J’en viens à une réflexion plus personnelle. Lorsque la question a été évoquée au Sénat, sur proposition de Claude Malhuret, j’ai pensé qu’il était nécessairement intéressant, de manière globale, de travailler sur l’un des Gafam et autres géants du numérique dans l’époque que nous vivions – c’était il y a deux ans, dans le vrai « ancien monde », avant que les choses basculent. J’ai alors dit à mon collègue que je pensais la même chose de Facebook, de Twitter et de tout ce qui pouvait ressembler à des algorithmes ne visant pas spontanément le bien public ou un intérêt public, mais un des grands intérêts du rapport est d’avoir montré qu’on ne pouvait pas aborder tous ces acteurs de la même façon, ce qui n’enlève rien aux autres questions que l’on peut se poser au sujet des Gafam, X faisant suffisamment réfléchir en ce moment. TikTok présente une très forte spécificité du fait de sa proximité avec le pouvoir chinois. Certains spécialistes de géopolitique que nous avons auditionnés au début de nos travaux ont souligné que, selon des documents publics de doctrine, rédigés en chinois et qui ont mis très longtemps à être traduits en anglais ou dans d’autres langues occidentales – ce qui fait qu’on passe parfois à côté d’informations qu’on a pourtant sous la main – le pouvoir chinois s’est fixé un objectif clair en matière de guerre cognitive. Même si vous vous focalisez, avec raison, sur les jeunes et la santé publique, la question de la guerre cognitive ne sera probablement pas absente de votre travail. On peut notamment se demander quelle jeunesse sera la mieux armée dans le monde qui va advenir.
Je pense aussi que vous retomberez sur des questions auxquelles notre commission n’a pas pu répondre intégralement pour les raisons que j’ai évoquées. Qui commande vraiment l’algorithme ? Nous avons écrit, en creux, que TikTok n’avait jamais pu nous dire qui appuyait sur le bouton – s’agissant de X, en revanche, on le voit à peu près. Au-delà de ce que dit TikTok, qu’on est prié de croire sur parole, vous vous poserez certainement la question des moyens de contrôle et de modération et vous vous interrogerez probablement sur les limites des pouvoirs ou des moyens d’action dont disposent la CNIL (Commission nationale de l’informatique et des libertés) et l’Arcom (Autorité de régulation de la communication audiovisuelle et numérique), selon les sujets et en fonction des législations nationales, ainsi que sur le travail de contrôle que peuvent effectuer les parlementaires.
Par ailleurs, j’appelle de mes vœux un approfondissement de la réflexion sur les questions de dépendance, d’addiction ou d’abrutissement – nous avons suivi une approche beaucoup plus transversale que vous. Comment peut-on définir des objectifs de santé publique par rapport à ce type d’application ? Je crois qu’il est possible de faire œuvre utile en la matière.
Enfin, il m’est apparu au fil de nos auditions que s’attaquer aux questions posées par TikTok était effectivement fondamental si l’on voulait travailler sur les enjeux de santé publique mais qu’il existait un second aspect, indépendant de TikTok et des autres acteurs, qui est l’éducation à la parentalité. Nous devons renforcer les politiques publiques en la matière, les modeler différemment, les financer et les faire partager, grâce à une prise de conscience.
M. le président Arthur Delaporte. Je vous remercie pour vos propos liminaires et vos pistes de réflexion, qui font en effet partie du champ de notre commission d’enquête.
Mme Laure Miller, rapporteure. Merci pour votre disponibilité et surtout pour l’énorme travail que vous avez réalisé il y a deux ans. Vous n’étiez sans doute pas totalement des précurseurs, car beaucoup s’étaient déjà interrogés sur ces questions dans le monde, mais c’était en tout cas le premier rapport dans ce domaine en France. Il nous a permis, à l’Assemblée, de faire évoluer notre propre réflexion. L’objectif de la présente commission est de se focaliser sur l’un des points que vous avez abordés, la santé mentale des jeunes et l’impact que peut avoir TikTok sur eux.
On voit bien l’opacité que vous avez évoquée, monsieur Malhuret. Avez-vous eu des contacts avec TikTok à la fin de vos travaux ? A-t-on cherché à établir un lien direct avec vous lorsque vous élaboriez vos recommandations ? Par ailleurs, comment le rapport a-t-il été accueilli par les ministres de l’époque ? Certaines de vos recommandations ont-elles attiré en particulier leur attention ?
Deux ans plus tard, quel est votre sentiment ? Vous aviez fait des propositions très concrètes compte tenu de l’attitude de TikTok – vous envisagiez même une interdiction en l’absence d’évolution des pratiques. Diriez-vous que la situation a empiré ou en tout cas que TikTok n’a pas respecté les engagements qu’il donnait le sentiment de vouloir prendre ? Quel regard portez-vous, d’une façon peut-être plus personnelle, sur la situation actuelle et sur l’opportunité d’aller plus vite et plus loin sur ce sujet ?
Votre rapport montre que TikTok nous balade, pour parler un peu franchement, qu’il s’agisse du contrôle de l’âge, de la modération, de la politique du prétendu bien-être numérique, qui paraît avoir assez peu de contenu, ou même de la description de l’application. M. Éric Garandeau, alors directeur des affaires publiques de TikTok France, a ainsi nié lors de son audition qu’on pouvait être enfermé dans une bulle de filtres. Au-delà des positions que l’on peut adopter dans le débat public au sujet de la régulation ou des incitations à plus de modération, faudrait-il aller plus loin et mener une politique beaucoup plus interventionniste pour agir de manière positive pour la santé des jeunes ?
Si nous n’arrivons pas nécessairement à atteindre nos cibles dans ce domaine, notamment en matière de sensibilisation des jeunes publics et de leurs parents, c’est peut-être parce qu’un lien de causalité n’a pas été assez clairement établi entre l’usage de TikTok, ou plus largement des réseaux sociaux, et la détérioration de la santé mentale des jeunes. Vous avez un peu évoqué la question dans votre rapport : pensez-vous qu’il manque un diagnostic plus clair concernant l’impact de l’usage de TikTok sur la santé mentale des mineurs dans notre pays ?
M. Claude Malhuret. Les questions que vous avez posées ouvrent une perspective extrêmement vaste.
Vous avez notamment demandé quelles ont été les réactions des pouvoirs publics français. Le premier constat, qui pose lui-même une question – je le dis d’une manière un peu crue, mais telle est la réalité, au-delà des apparences –, c’est que les pays européens ont aujourd’hui presque entièrement délégué leurs responsabilités, le contrôle et la réglementation, à la Commission européenne en ce qui concerne les plateformes. C’est moins vrai dans d’autres domaines, comme l’audiovisuel, dont l’Arcom s’occupe essentiellement. Deuxième réflexion, le règlement (UE) 2022/1925 du Parlement européen et du Conseil du 14 septembre 2022 relatif aux marchés contestables et équitables dans le secteur numérique et modifiant les directives (UE) 2019/1937 et (UE) 2020/1828 dit Digital markets act, DMA et le règlement (UE) 2022/2065 du Parlement européen et du Conseil du 19 octobre 2022 relatif à un marché unique des services numériques et modifiant la directive 2000/31/CE dit Digital services act (DSA) étaient en voie d’élaboration lors de nos travaux. Nous ne savions donc pas ce qui allait rester au niveau national. Je n’ai rien contre la Commission – je suis tout à fait pro-européen – mais ses moyens en matière de contrôle des plateformes ont eux-mêmes été largement délégués à la CNIL irlandaise.
Le premier problème est que l’Irlande est le paradis des plateformes : elles s’y sont toutes installées pour des raisons fiscales. Sans vouloir mettre en cause l’impartialité de la CNIL irlandaise, je rappelle que même si elle a été renforcée depuis quelque temps, elle n’est pas en mesure, à mon avis, de mener des enquêtes sur l’ensemble des plateformes dans tous les pays européens. Autre problème, le Gouvernement irlandais n’a pas intérêt à renforcer les moyens de ses autorités de régulation puisque les plateformes sont, avec d’autres entreprises, de véritables vaches à lait.
S’agissant de la politique, plus ou moins interventionniste, à mener, le DMA et le DSA représentent un progrès juridique par rapport au règlement (UE) 2016/679 du Parlement européen et du Conseil du 27 avril 2016 relatif à la protection des personnes physiques à l'égard du traitement des données à caractère personnel et à la libre circulation de ces données, et abrogeant la directive 95/46/CE dit règlement général sur la protection des données (RGPD). Depuis que ces textes existent, des enquêtes ont eu lieu et des sanctions commencent à être prononcées. Néanmoins, il faut avoir en tête le rythme des enquêtes de la Commission européenne sur les violations du DMA et du DSA, lesquelles sont quotidiennes de la part de toutes les plateformes, et la lenteur des décisions, qui doivent respecter toutes les normes juridiques européennes et peuvent faire l’objet d’un appel. Outre la longueur des enquêtes, les sanctions ou les conclusions doivent être soumises aux Vingt-Sept avant d’être entérinées par la Commission. Le combat est complètement déséquilibré en raison du rapport des forces en présence – les agents des plateformes d’un côté et ceux de la Commission européenne de l’autre – et de la façon dont fonctionnent les procédures. Celles-ci s’étalent sur des années alors qu’un algorithme change plusieurs fois par jour, en fonction de l’évolution des pratiques des internautes ou des desiderata des dirigeants de TikTok et des autres plateformes.
Quant à savoir si nous avons eu des contacts avec les représentants de TikTok, en parallèle de l’audition ou après la remise de notre rapport, la réponse est non. Ils ont simplement réagi par voie de presse, de façon assez neutre – ils avaient d’ailleurs tout à fait intérêt à banaliser la chose pour ne pas lui donner d’importance.
Enfin, si les liens de causalité entre l’usage des réseaux sociaux et la détérioration de la santé mentale des enfants ou des adolescents semblent établis dans certains domaines comme l’addiction, les troubles du sommeil et de l’attention, ou encore les difficultés d’apprentissage – ils étaient déjà largement documentés en 2023 et les études conduites depuis semblent le confirmer –, il me semble nécessaire de distinguer entre plusieurs sujets. Les problèmes de santé mentale, les difficultés d’apprentissage et les addictions ne sont pas exactement du même ordre et méritent de faire l’objet d’études séparées.
Les difficultés d’apprentissage, dont la lecture de divers indicateurs comme les classements Pisa (Programme international pour le suivi des acquis des élèves) suggère qu’elles deviennent un enjeu majeur en Europe et en France, touchent l’ensemble des mineurs qui utilisent TikTok. Les problèmes de santé mentale, quant à eux, ne concernent qu’une partie d’entre eux : les bulles de filtres accroissent surtout les symptômes de ceux qui en souffrent déjà. Le phénomène d’addiction est encore un troisième problème, qui peut avoir des incidences sur les deux précédents mais qui ne doit pas être confondu avec eux. Nous aurions donc intérêt à séparer ces différents aspects, qui ne relèvent pas tous du même paradigme.
M. Mickaël Vallet. Nous n’avons effectivement été contactés ni avant ni après nos travaux. Nous n’avons d’ailleurs pas eu non plus beaucoup d’interactions pendant les auditions, puisque nous avions affaire à des responsables des relations publiques dont le but était, à l’instar de certains joueurs de tennis, de renvoyer la balle sans prendre aucun risque. Ils ont ainsi passé trois ou quatre heures à en dire le moins possible sur le fond, tout en développant à loisir des considérations inintéressantes au dernier degré et plus ridicules les unes que les autres, sur le thème « nous sommes la nouvelle Nouvelle vague car nous subventionnons le Festival de Cannes ». Personnellement, j’ai souffert pour M. Garandeau : je me demandais quel niveau de salaire il faudrait me proposer pour me convaincre d’accepter un travail impliquant de s’exposer autant au ridicule. Visiblement, c’est un métier, puisqu’il semblerait que des gens soient recrutés pour cela.
Nous n’avons donc rien appris de la part des représentants de TikTok, qui nous ont seulement soumis à une sorte de publicité – assez mal faite, qui plus est – pour la plateforme.
Nous avons rencontré à Bruxelles plusieurs membres des cabinets des commissaires compétents, ainsi que des personnes chargées de l’organisation pratique et de l’interaction entre ces derniers au sein du cabinet de la présidente, ou encore des membres du Parlement européen, pour échanger sur leur décision d’interdire l’installation de l’application sur les terminaux des fonctionnaires de la Commission ainsi que son accès depuis les réseaux du Parlement européen. À cette occasion, j’ai été très marqué d’entendre ces décideurs expliquer que TikTok s’était abstenu de tout lobbying auprès d’eux, alors même que le DMA et le DSA entraient à l’époque dans leur phase d’application concrète. Je les crois néanmoins bien volontiers, d’abord parce qu’ils n’avaient aucune raison de mentir, mais aussi parce que j’ai compris par la suite que ces gens-là n’ont pas besoin de convaincre en amont : ils consacrent plutôt leur énergie à mener une politique d’évitement permanent et à jouer au chat et à la souris pour faire durer les procédures. Vous noterez d’ailleurs qu’à la différence des dirigeants d’autres réseaux sociaux, les responsables de TikTok ne protestent pas urbi et orbi contre les atteintes à la liberté d’expression en Europe ou que sais-je : ils font les choses différemment.
Pour ce qui est des suites données à nos recommandations, il faut effectivement se replacer dans le contexte de l’époque. Nous avons remis notre rapport au moment de l’adoption du projet de loi visant à sécuriser et à réguler l’espace numérique défendu par M. Jean-Noël Barrot alors ministre chargé de la Transition numérique et des Télécommunications. Les règlements européens ont commencé à entrer en application au mois d’août suivant. La période durant laquelle nous aurions pu déposer une proposition de loi transpartisane issue des travaux de notre commission a ensuite coïncidé avec le bras de fer opposant M. Thierry Breton, alors commissaire européen au marché intérieur, à M. Elon Musk. C’est la raison pour laquelle il me paraît tout à fait pertinent de continuer à creuser la question plus précise dont s’est emparée votre commission d’enquête : chacun voit bien combien les choses ont évolué en deux ans.
Quant à la prise en compte du sujet par les différents ministres, j’aurais tendance à renvoyer la question aux gouvernements successifs. Le président de la République a demandé en début d’année 2024 un rapport sur l’impact de l’exposition des jeunes aux écrans, qui dressait un constat assez éloquent, unanime et partagé. Qu’en a-t-on fait ? Avant de nous demander s’il est possible de contraindre ou de modérer les plateformes, peut-être devrions-nous nous interroger sur notre capacité à recueillir l’adhésion du plus grand nombre – en tout cas des parents –, alors même qu’on demande aux enfants, sitôt rentrés de l’école, de consulter sur un écran les devoirs à faire pour le lendemain. Les pratiques de ce type ne relèvent ni de la réglementation européenne, ni d’une discussion avec les plateformes, ni même de la loi : le ministère de l’Éducation nationale devrait être capable d’exiger, par le biais d’une circulaire, que les devoirs ne soient plus donnés sur Pronote ou Éducartable. De la même façon, pourquoi les enfants et les parents sont-ils incités à vérifier, de manière parfois compulsive, les notes qui tombent chaque jour sur ces logiciels ? Parce que personne n’a donné pour instruction de définir des plages où elles ne peuvent pas y apparaître, par exemple le dimanche, pendant les vacances ou les jours fériés. La France, cinquième puissance mondiale, devrait pourtant être en mesure de demander aux éditeurs de logiciel d’agir en ce sens. Commençons donc par balayer devant notre porte.
Claude Malhuret a assuré qu’il n’était pas anti-européen, ce que je peux confirmer. J’ajoute que je ne suis pas précisément un atlantiste de premier ordre. Néanmoins, nous sommes confrontés à une difficulté quant au bon niveau d’élaboration des règles. Le débat qui s’est instauré entre la Commission européenne et certains propriétaires de plateformes montre que ces dernières commencent à sentir le vent du boulet, depuis que Thierry Breton a doctement expliqué, à raison, qu’une plateforme qui ne respecte pas les règlements européens s’expose au risque juridique de voir ses accès coupés – sous réserve, bien entendu, que soient respectés les grands principes du droit ainsi que de nombreuses conditions cumulatives. Il faut rendre cette possibilité effective, car c’est seulement ainsi qu’on pourra inciter une plateforme à amender son fonctionnement. Or un tel régime de sanctions ne peut être défini qu’au niveau continental, ce qui pose d’autres difficultés. Le fait d’avoir confié ces compétences à la CNIL irlandaise pose ainsi un problème de coordination avec les autres CNIL nationales, tout comme le choix de centraliser les politiques relatives aux contenus auprès de la Commission européenne implique des enquêtes plus nourries, plus fournies, donc plus longues, même s’il peut être le gage d’une plus grande efficacité in fine.
Il faudrait réussir à séparer le bon grain de l’ivraie et à distinguer ce qui peut relever des États de ce qui revient exclusivement à la Commission européenne. Chacun a en tête ces vieux reportages des années 1950 dans lesquels on salue la fin de l’alcool à la cantine pour les enfants de moins de quatorze ans. Cette décision avait été prise dans le cadre d’une politique publique nationale. Pourquoi devrions-nous obligatoirement en passer par les réglementations européennes pour nous demander si, comme cela a été établi scientifiquement, le fait de priver des enfants – et même des adultes – de plusieurs heures de sommeil par jour n’est pas de nature à poser un énorme problème de santé publique, qui justifierait de brider les applications concernées ?
M. le président Arthur Delaporte. J’ai été stupéfait de vous entendre décrire le théâtre d’ombres chinoises et même le mépris auquel vous avez été confrontés, ainsi que la difficulté que vous avez eue à accéder à des documents. Je pense notamment à ce fameux organigramme, que M. Garandeau, qui avait pourtant prêté serment de dire toute la vérité, disait ne pas connaître : comment avez-vous pu l’obtenir, si ce n’est à travers la direction des affaires publiques de TikTok dont il était à la tête ? Existe-t-il d’autres voies permettant d’obtenir davantage d’informations ? Vous aviez également auditionné Mme Marlène Masure, qui est depuis devenue responsable de TikTok à l’échelle européenne et que nous convierons également à venir s’exprimer devant nous.
Pouvez-vous détailler la méthode que vous avez employée pour obtenir des informations, et dont nous pourrions éventuellement nous inspirer ?
M. Claude Malhuret. Nous avons obtenu l’organigramme après l’avoir demandé à plusieurs reprises – une bonne partie des questions ont d’ailleurs dû être posées plusieurs fois, par courrier puis par lettre recommandée. Ce document semblait assez facile à établir, l’équipe étant très réduite, et nous avait paru satisfaisant jusqu’au moment où nous avons songé à solliciter le tribunal de commerce. Nous nous sommes alors aperçus que la présidente de TikTok France, Mme Zhao Tian, ne figurait pas sur l’organigramme qui nous avait été fourni, alors même qu’elle était celle qui disposait de la faculté de signature et qui pouvait donc prendre toutes les décisions importantes, comme vendre l’application. Voilà le genre de pratiques auxquelles nous avons été confrontés. Certaines auraient sans doute pu, en effet, relever de la violation par les personnes auditionnées de leur engagement à livrer en toute bonne foi l’ensemble des renseignements dont elles disposaient, mais nous n’allions pas commencer à effectuer des dénonciations pénales pour parjure ou à faire des signalements au titre de l’article 40 du code de procédure pénale.
Mme la rapporteure m’a interrogé sur les engagements pris par nos interlocuteurs. Ils font partie intégrante de la stratégie de toutes les plateformes, et de TikTok en particulier. Chaque fois que leurs représentants sont convoqués chez un régulateur, européen ou national, ils suivent la même tactique. Ils essaient d’abord d’écarter toutes les questions qui peuvent être considérées comme étant à la limite de ce qui peut leur être reproché et d’atténuer autant que possible les accusations et les soupçons. Puis, à propos de la part incompressible, qu’ils ne peuvent pas nier, ils prennent des engagements. Les représentants de TikTok rappelaient ainsi qu’ils venaient tout juste de s’installer en France, contrairement à d’autres acteurs plus anciens, et assuraient qu’ils allaient s’adapter, ce dont les régulateurs se satisfaisaient généralement. Lorsqu’on s’aperçoit, un ou deux ans plus tard, qu’ils n’ont rien changé ou presque à leurs pratiques, c’est déjà autant de temps de gagné.
Ensuite, le contentieux, s’il a lieu, dure quelques années supplémentaires et se solde, dans le pire des cas, par une sanction financière qui, même élevée, ne fait qu’égratigner légèrement le budget de l’entreprise. Jamais aucune décision d’interdiction n’a été prise, si ce n’est en Nouvelle-Calédonie, dans des circonstances très particulières et pour des raisons qui tenaient à l’ordre public et non au respect du DMA ou du DSA. Entre-temps, cinq ans auront passé et tout aura changé. Il y a cinq ans, par exemple, personne ne parlait d’intégrer l’intelligence artificielle dans les systèmes des plateformes. Cette technologie n’en a pas moins complètement balayé les engagements pris en matière de modération des contenus.
Ces acteurs ont compris depuis le début – j’ai utilisé mon premier moteur de recherche en 1996 – que leurs manquements n’auraient aucune conséquence. La rapidité des progrès réalisés dans ce domaine dépasse de si loin les possibilités d’action des régulateurs que ces entreprises se savent intouchables.
M. Stéphane Vojetta (EPR). Merci pour vos travaux, que nous avons suivis avec intérêt – et qui semblent déjà dater d’une autre époque, tant le temps passe vite dans le monde des réseaux sociaux.
J’ai écouté avec beaucoup d’attention vos réflexions sur le choix que nous avons fait, volontairement ou inconsciemment, de déléguer une partie de notre capacité à réguler ce secteur à la Commission européenne plutôt que de maintenir notre souveraineté législative en la matière. Nous en subissons désormais les conséquences, puisque nous ne pouvons plus imposer d’actions ou de limitations aux plateformes, mais seulement espérer que Bruxelles voie la lumière et prenne les bonnes décisions. J’ignorais d’ailleurs combien l’infrastructure de surveillance et de contrôle de conformité européenne est affaiblie, notamment par le conflit d’intérêts auquel l’Irlande, qui est à la fois le gendarme et le premier bénéficiaire potentiel du crime, semble exposée de manière assez évidente.
Dans quelle mesure ce qui nous reste de prérogatives, à savoir notre capacité à imposer des restrictions à des entreprises de droit français, notamment les opérateurs télécoms, peut-elle nous permettre de pallier l’inaction ou l’inefficacité de Bruxelles ?
Vous avez évoqué la volonté stratégique de la Chine d’utiliser TikTok comme une arme politique d’influence et de manipulation de l’information, voire d’abrutissement des masses. Votre enquête vous a-t-elle permis de découvrir des preuves de l’existence d’une stratégie délibérée en ce sens ? À défaut, pensez-vous que ces preuves existent, ou s’agit-il simplement d’une intuition de votre part ?
M. Claude Malhuret. Il est bien évident que personne ne laisse traîner de telles preuves. Pour les trouver, il suffit cependant de comparer le fonctionnement de TikTok avec celui de Douyin, sa version chinoise, et de constater qu’une très grande partie des effets négatifs de TikTok sur les jeunesses du monde entier épargnent les utilisateurs de Douyin.
Une des mesures actuellement envisagées en France consiste à limiter le temps passé sur les écrans. J’y suis favorable, tant il est évident que la perte de sommeil cause des problèmes d’apprentissage. Or l’application Douyin est configurée de façon à s’arrêter automatiquement après soixante minutes. Ce n’est pas une question de censure ou de liberté d’expression – même si la censure existe évidemment sur Douyin –, mais de santé publique. La première preuve que les responsables chinois sont parfaitement conscients des effets négatifs de TikTok réside donc dans le fait qu’ils en protègent leurs enfants alors qu’ils en font délibérément usage ailleurs. Ceci s’inscrit dans la bataille cognitive évoquée par M. Vallet.
De la même façon, une bonne partie de l’application Douyin, au-delà de la censure qui y sévit comme dans l’ensemble des médias chinois, est consacrée à des contenus pédagogiques et scientifiques qui sont totalement absents de TikTok – sauf de façon anecdotique ou par des biais humoristiques. Les enfants chinois sont certes eux aussi confrontés à un algorithme très addictif, mais, contrairement aux autres, ils peuvent avoir accès à des contenus éducatifs.
Ces différences majeures entre les deux applications sont la preuve d’une volonté de protéger les mineurs chinois des conséquences psychologiques que subissent ceux du reste du monde.
Quant à la possibilité pour la France d’adopter une législation spécifique en matière de régulation des plateformes, le chemin est encore long. Le Conseil d’État a désavoué la décision du Gouvernement de bloquer, pour des raisons d’ordre public, l’accès à TikTok en Nouvelle-Calédonie durant quelques jours.
Plus généralement, les plateformes posent un problème aux pays démocratiques. Nous pâtissons du fait d’avoir poussé la réflexion, le vocabulaire et les intentions libéraux jusqu’au bout du libertarianisme. Les libertariens californiens, qui ont lancé le mouvement dans le monde entier, considèrent la moindre critique ou la moindre régulation comme une atteinte à la liberté d’expression. Nous avons confondu la liberté d’expression avec celle de dire n’importe quoi, licence renforcée par l’anonymat. Depuis la loi du 29 juillet 1881 sur la liberté de la presse, la liberté d’expression s’exerce dans un cadre juridique qui s’applique aux médias et aux personnes, notamment en matière de diffamation et d’injures, mais pas aux réseaux sociaux.
En 2018, j’ai demandé au secrétaire d’État chargé de la transition numérique et des communications électroniques, Cédric O, d’interdire en France Sputnik et Russia Today – RT. Levant les bras au ciel, il a dit que le Gouvernement ne supprimerait pas la liberté d’expression. Je lui ai répondu que ce n’était pas la liberté d’expression qui était en jeu mais plutôt la liberté de propagande de régimes hostiles à notre pays, ces deux organismes de propagande ayant été créés par les services de renseignement et de propagande russes.
Le 27 février 2022, quelques jours après l’invasion de l’Ukraine par la Russie, les Européens ont interdit RT et Sputnik. Nous sommes victimes de cette naïveté. Les parents et les acteurs du jeu démocratique se lamentent. La liberté d’expression est tellement importante dans nos sociétés libérales qu’il est compliqué de plaider pour une régulation, notamment en raison de l’influence du libertarianisme californien qui est devenu la norme. En 2020, dans un entretien à The Atlantic, Barack Obama a déclaré que « les réseaux sociaux [étaient] devenus l’une des principales menaces contre la démocratie ». Les Gafam dépensent des milliards d’euros en lobbying à Bruxelles pour protester en permanence contre les atteintes qui seraient portées à la liberté d’expression. Du reste, une majorité de personnes, qui ne comprennent rien au système, les croient.
Lors de l’examen du projet de loi confortant le respect des principes de la République, j’avais déposé un amendement visant à assimiler les plateformes qui effectuent de la recommandation algorithmique – sous forme de sélection de contenu – à des éditeurs, donc à les rendre responsables des informations qu’elles stockent. Il a été adopté à l’unanimité contre l’avis du Gouvernement. Tant qu’on considérera les plateformes comme des hébergeurs, elles ne seront pas tenues responsables de leur contenu ; c’est une grosse arnaque. Tout le monde se plaint de l’opacité des algorithmes, couverts par le secret des affaires, qui évoluent tout le temps et incitent à la violence et attisent la polémique.
Une plateforme qui met en exergue des contenus violents est un éditeur de contenus violents et non un hébergeur neutre. Aucun État n’autoriserait la commercialisation d’une voiture sans frein. Or les créateurs de plateformes, dont les algorithmes permettent de sélectionner les contenus qui font du buzz, donc du fric, ont bénéficié d’une impunité totale.
Tout le monde se plaint des impacts de ces plateformes sur les jeunes et, plus généralement, de la menace qu’elles font peser sur le débat démocratique. En notre qualité de législateur, nous sommes bien placés pour savoir la part de responsabilité qui incombe aux réseaux sociaux dans l’affaiblissement des démocraties.
Si l’amendement qui vise à assimiler les plateformes sélectionnant du contenu à des éditeurs était définitivement adopté par le Parlement – la mesure avait été supprimée en nouvelle lecture à l’Assemblée nationale –, les plateformes ne pourraient plus invoquer le secret des affaires pour refuser de communiquer les algorithmes. Du reste, certaines plateformes, comme X, acceptent de donner accès à leurs algorithmes. D’une part, on découvrirait des choses sur les plateformes qui feraient changer d’avis de nombreuses personnes ; d’autre part, les plateformes, à l’instar des médias depuis 1881, seraient responsables de leur contenu, ce qui ne porterait pas pour autant atteinte à la liberté d’expression.
Si cette mesure était définitivement adoptée, le Conseil constitutionnel pourrait la juger contraire aux règlements DSA et DMA. D’ailleurs, à l’époque, on m’avait demandé si j’étais contre la liberté d’expression. Il est bien plus facile de prétendre que je serais favorable à la censure.
M. le président Arthur Delaporte. Une ordonnance-balai a rectifié les dispositions de la loi du 9 juin 2023 visant à encadrer l’influence commerciale et à lutter contre les dérives des influenceurs sur les réseaux sociaux que la Commission européenne avait considérées inconventionnelles.
Tout en étant conscients de ces difficultés, nous devons avancer pour éviter que certaines plateformes ne se cachent derrière le statut d’hébergeur. Je vous rejoins : ce sont des éditeurs, donc ils ont, à ce titre, une responsabilité majeure. Il reviendra à cette commission d’enquête de le démontrer.
Mme Laure Miller, rapporteure. Mme Anne Genetet, qui suit cette audition à distance, m’a transmis ses questions.
Elle demande si vous avez évoqué avec la Commission européenne la possibilité d’interdire totalement TikTok. De quels moyens dispose-t-elle pour assurer le contrôle des contenus et de l’application des règles européennes ?
Vous proposez d’instaurer pour les mineurs un blocage de l’application au bout de soixante minutes d’utilisation – recommandation n° 20 de votre rapport. Comment pourrait s’appliquer concrètement cette mesure ?
M. Claude Malhuret. Douyin bloque déjà l’accès aux mineurs ; il est donc évident que cette fonctionnalité ne pose aucun problème technique. Du reste, à l’époque, M. Garandeau nous avait dit qu’il réfléchissait à proposer aux parents d’installer cette fonctionnalité sur TikTok, ce qu’il n’a pas fait. Les associations de parents que nous avions rencontrées y étaient favorables.
Le contrôle de l’âge est également un sujet consensuel mais son déploiement se heurte à une difficulté technique. Les réseaux sociaux sont d’accord pour contrôler l’âge des utilisateurs mais ils demandent aux régulateurs de proposer des systèmes de vérification, tandis que les autorités, notamment européennes, considèrent qu’il revient aux plateformes de proposer des outils. Ils se renvoient donc la balle. Le recours au tiers de confiance serait une solution mais personne ne semble vouloir avancer dans ce domaine. Néanmoins, ces deux mesures pourraient facilement être appliquées.
M. Mickaël Vallet. Gardons-nous de toute approche caricaturale en ce qui concerne le niveau européen. Il y a quinze ans, si on avait expliqué que la gestion des données deviendrait un enjeu de politique publique jusque dans la plus petite commune de France ou dans les plus petites associations, conscientes du fait qu’on n’exploite pas les adresses électroniques ou qu’on n’héberge pas certaines données relatives aux administrés, on aurait considéré que la marche était un peu haute. Or le règlement (UE) 2016/679 du Parlement européen et du Conseil du 27 avril 2016 relatif à la protection des personnes physiques à l'égard du traitement des données à caractère personnel et à la libre circulation de ces données, et abrogeant la directive 95/46/CE dit règlement général sur la protection des données (RGPD) est maintenant entré dans les mœurs.
Compte tenu des volumes de données collectées, des contentieux importants peuvent être engagés. Bien qu’elle ait récemment été améliorée, la procédure suivie par la CNIL irlandaise pose un problème. Elle consiste à soumettre un projet de décision à l’ensemble des autorités de protection de données européennes. Au bout du compte, nonobstant le temps passé et l’énergie dépensée, une norme européenne en matière de protection des données sera prise. Certains pays asiatiques s’inspirent du cadre européen pour élaborer leur législation nationale – cela mérite d’être souligné.
S’agissant du DMA et du DSA, le problème, c’est le temps. Le cadre juridique ne se construit pas assez vite alors que les plateformes et les Gafam avancent et essayent de gagner du temps. Les législations nationales permettraient d’avancer plus rapidement et de manière plus flexible ; néanmoins, l’impact ne serait pas le même. Vous avez dit que nous avions consciemment ou inconsciemment délégué ces compétences à Bruxelles. Cette délégation était tout à fait consciente : des responsables politiques nationaux prennent les décisions en la matière et ils doivent les assumer. Ce ne sont pas les Chinois qui ont décidé que Thierry Breton ne serait plus commissaire européen – du reste, cela aurait été très grave en plus d’être idiot –, alors qu’il commençait à taper dur sur les plateformes et que son travail sur ces questions commençait à être reconnu par l’opinion. Les responsables nationaux doivent faire avancer les choses dans le bon sens. On peut s’interroger sur la volonté de la présidente de la Commission européenne, qui a été à deux doigts de nommer une ancienne responsable d’Apple économiste en chef de la direction générale de la concurrence. En tout état de cause, un cadre existe ; il nous revient, dans le cadre des relations diplomatiques intra-européennes, d’avoir des exigences beaucoup plus concrètes en la matière.
S’agissant de la question de savoir s’il est faisable ou opportun de brider le temps d’utilisation d’une application, il existe deux aspects. Le premier est juridique : ce blocage ne doit pas contrevenir pas à certains grands principes de droit. Claude Malhuret a parlé de naïveté : nous ne pouvons être les seuls à le décider, nous devons converger vers cette solution au niveau européen, il y va de notre santé démocratique. Une vraie bataille doit être menée.
Le second aspect est technique. On dit parfois que tout ce qui est techniquement possible n’est pas politiquement souhaitable. Le splinternet – ou cyberbalkanisation – existe déjà : en Chine, on n’a pas accès aux mêmes contenus que dans l’Union européenne. De la même façon, certains contenus chinois ne sont pas accessibles dans l’Union européenne – et c’est heureux. Nos concitoyens ne comprendraient pas qu’on mette en avant des considérations techniques. Je prends un exemple local : la diffusion de musique à l’occasion d’une fête de village qui n’a pas été déclarée à la Sacem (Société des auteurs, compositeurs et éditeurs de musique) conduira à l’acquittement d’une amende pour non-respect des droits d’auteur. La Sacem lit la presse locale et vérifie si les événements annoncés ont été déclarés. Des règles analogues doivent s’appliquer aux réseaux sociaux.
Selon M. Paul Charon, directeur du domaine renseignement, anticipation et stratégies d’influence de l’Institut de recherche stratégique de l’École militaire (Irsem), la Chine mène, de manière assumée, une véritable guerre cognitive. Par ailleurs, je vous invite à consulter le rapport sénatorial de juillet 2024 « Lutte contre les influences étrangères malveillantes. Pour une mobilisation de toute la Nation face à la néo-guerre froide ». Dans l’Union européenne, notamment en Roumanie, TikTok a eu des effets sur l’opinion publique. Comment est-il possible que cette application ait une influence telle qu’elle entraîne des manifestations bien réelles et l’annulation d’un scrutin public ? Cet événement, qui donne le vertige, doit nous alerter.
Enfin, je nuancerai les propos de Claude Malhuret sur la Nouvelle-Calédonie. Le Conseil d’État a considéré que l’application avait été suspendue en dehors de tout cadre légal. Certes, il doit être possible de suspendre une application pour des considérations d’ordre public, mais cette décision doit s’inscrire dans un cadre juridique. Depuis la décision du Conseil d’État, le travail n’a pas été remis sur l’ouvrage. Nous devons avancer sur cette question.
M. le président Arthur Delaporte. Le Conseil d’État a jugé que la décision avait porté une atteinte disproportionnée aux droits et aux libertés.
M. Mickaël Vallet. Oui, il a jugé que la décision n’avait pas été prise dans les règles.
La question du cadre légal et la caractérisation des menaces réelles sont un élément fondamental. Se demander comment pourraient agir les pouvoirs publics, notamment en matière d’éducation à la parentalité, indépendamment des plateformes, est également essentiel.
M. le président Arthur Delaporte. Nous travaillons dans ce sens : nous auditionnerons les associations de parents et le Réseau Canopé, qui déploie des dispositifs d’accompagnement des jeunes et d’éducation à la citoyenneté à l’ère numérique, lesquels ne sont pas suffisamment soutenus par les pouvoirs publics. Enfin, nous recevrons la ministre de l’Éducation nationale, de l’enseignement supérieur et de la recherche, et le ministre chargé de la Santé et de l’accès aux soins.
10. Audition de Mme Sihem Amer-Yahia, directrice de recherche CNRS, directrice adjointe du Laboratoire d’informatique de Grenoble, Mme Lucile Coquelin, maître de conférences en sciences de l’information et de la communication, Laboratoire DyLIS, Inspé Normandie Rouen Le Havre, Sciences Po Paris, et M. Olivier Ertzscheid, chercheur en sciences de l’information et de la communication, maître de conférences à l’université de Nantes, auteur des ouvrages L’appétit des géants : pouvoir des algorithmes, ambitions des plateformes et Le monde selon Zuckerberg : portraits et préjudices (mardi 29 avril 2025)
Puis, la commission auditionne conjointement, Mme Sihem Amer-Yahia, directrice de recherche CNRS, directrice adjointe du Laboratoire d’informatique de Grenoble, Mme Lucile Coquelin, maître de conférences en sciences de l’information et de la communication, Laboratoire DyLIS, Inspé Normandie Rouen Le Havre, Sciences Po Paris, et M. Olivier Ertzscheid, chercheur en sciences de l’information et de la communication, maître de conférences à l’université de Nantes, auteur des ouvrages L’appétit des géants : pouvoir des algorithmes, ambitions des plateformes et Le monde selon Zuckerberg : portraits et préjudices ([10]).
M. le président Arthur Delaporte. Madame la rapporteure vous a communiqué préalablement un questionnaire, auquel vous pourrez apporter de plus amples réponses ultérieurement, par écrit. Je vous demanderai de déclarer tout intérêt public ou privé de nature à influencer vos déclarations.
L’article 6 de l’ordonnance du 17 novembre 1958 relative au fonctionnement des assemblées parlementaires impose aux personnes auditionnées par une commission d’enquête de prêter le serment de dire la vérité, toute la vérité, rien que la vérité. Je vous invite donc à lever la main droite et à dire : « Je le jure ».
(M. Marc Faddoul, Mme Lucile Coquelin, Mme Sihem Amer-Yahia et M. Olivier Ertzscheid prêtent serment.)
Mme Lucile Coquelin, maître de conférences en sciences de l’information et de la communication. Dans le cadre de mes travaux de recherche, je suis amenée à produire du contenu pour TikTok afin de comprendre l’interface de la plateforme, mais je n’en ai encore perçu aucun bénéfice financier. Il faudrait pour cela que des utilisateurs souscrivent à un abonnement à mon compte pour accéder à des contenus exclusifs.
M. Marc Faddoul, directeur et cofondateur d’AI Forensics. J’ai travaillé avec Facebook voici environ sept ans dans le cadre d’un partenariat de recherche avec l’université de Berkeley, mais je n’ai rien perçu à ce titre.
Mme Lucile Coquelin. Je tiens à vous exprimer ma gratitude pour la constitution de cette commission d’enquête, que j’appelais de mes vœux.
J’enseigne les épistémologies et les méthodologies de la recherche sur l’éducation aux médias, l’information et les cultures numériques. Je me présente devant vous, non pas en tant que psychologue ou informaticienne, mais comme sémio-anthropologue de la communication. Mes objets d’étude sont les signes, les mythes, les croyances, les récits par lesquels nos sociétés se racontent, se rêvent et, parfois, se trahissent. Ce sont dans les interstices du langage que se nichent nos croyances et que se tissent, selon moi, les véritables dynamiques du pouvoir. Voilà pourquoi, depuis bientôt dix ans, je questionne les mythologies produites par les productions audiovisuelles sérielles en circulation dans la sphère publique, notamment numérique.
Mes recherches m’ont conduite à explorer diverses plateformes telles qu’Instagram, YouTube, TikTok ou même Netflix, à travers plusieurs objets d’étude, dont les figures des influenceurs fitness ou les mobilisations autour du mouvement #MeTooInceste.
Depuis près de deux ans, je mène un projet de recherche visant à circonscrire, au moins partiellement, le modèle des plateformes Instagram et TikTok. Il s’agit pour moi de comprendre le ressort de la viralité des contenus et les dynamiques d’engagement des publics telles que les oriente une stratégie algorithmique propre à chaque dispositif. Mon approche vise à interroger ce que ces interfaces numériques nous donnent à voir, mais aussi ce qu’elles font à nos subjectivités. Il n’est question ni de céder aux enchantements faciles de la technique ni d’ériger TikTok en bouc émissaire commode des désordres de l’époque. Il n’importe pas seulement de comprendre TikTok de l’extérieur, mais de réfléchir à ce que ces dispositifs nous font éprouver, à la manière dont ils participent à façonner nos désirs, nos imaginaires et notre rapport à nous-mêmes. Nous devons interroger ce que ces outils font à notre manière d’habiter le monde, de nous dire et de nous percevoir.
Mon propos ne s’enfermera ni dans la dénonciation sommaire ni dans l’apologie ingénue de ces réseaux sociaux numériques, car je revendique, dans ma démarche, une lucidité, une vigilance, une foi raisonnable dans la capacité humaine à apprivoiser, sinon à dompter, les forces qu’elle déchaîne, en particulier sur les plus vulnérables. Si la jeunesse, naturellement avide d’expériences, est souvent désignée comme la première concernée, nul n’est à l’abri de cette fragilité, car toute ignorance des codes, tout éloignement des savoirs numériques rend chacun de nous vulnérable. La vulnérabilité numérique n’est pas propre à un âge ou à une génération. Elle est une contingence qui guette, à bas bruit, toutes les personnes impréparées, car celui qui manque de connaissances ou de compétences numériques, qu’il soit jeune ou non, peut se retrouver exposé à des environnements qu’il ne maîtrise pas. Cette vulnérabilité n’est toutefois en aucun cas permanente, mais évolutive et contextuelle. Elle ne constitue ni une fatalité ni une prison. Elle peut même receler des opportunités.
M. Marc Faddoul. Je félicite également l’initiative de cette commission. J’aimerais, dans mes propos liminaires, souligner le rôle de l’amplification algorithmique dans la distribution de l’information, aborder la crise de la souveraineté que nous traversons, vis-à-vis de nos infrastructures numériques, et formuler des recommandations au régulateur dans l’objectif de regagner plus de souveraineté, par le biais de l’interopérabilité.
Les algorithmes de recommandation sont devenus les gardiens de l’information en ligne. Je songe aussi bien aux systèmes de recommandation des réseaux sociaux qu’aux modèles de langages tels que ChatGPT. Il me semble nécessaire de se concentrer sur l’amplification algorithmique, plus que sur la modération de contenu, alors même que celle-ci tend à occuper une large place dans les débats, aussi bien autour du règlement (UE) 2022/2065 du Parlement européen et du Conseil du 19 octobre 2022 relatif à un marché unique des services numériques et modifiant la directive 2000/31/CE dit Digital services act (DSA) que sur la liberté d’expression aux États-Unis. L’expérience de l’utilisateur de TikTok est pensée pour et autour de l’algorithme, qu’il s’agisse du flux des recommandations ou du moteur de recherche intégré à l’application, à l’origine de suggestions personnalisées de contenu comme de recherche. La spécificité de l’algorithme de TikTok tient à sa capacité de recevoir un feedback rapide et abondant des utilisateurs. Ceci permet de raffiner le profil psychologique et d’intérêt de chacun. Un tel modèle algorithmique, fondé presque exclusivement sur la maximisation de l’engagement, entraîne les conséquences les plus dramatiques en termes d’addiction, d’amplification de contenus sensationnalistes, conspiratoires et polarisants, et d’exploitation des vulnérabilités. Ainsi, selon une étude d’AI Forensics, un utilisateur suivant du contenu lié à une rupture amoureuse se retrouve, en moins d’une demi-heure, exposé à du contenu lié aux dépressions, puis à des idées suicidaires. Ce phénomène inquiétant s’observe sur d’autres plateformes. Il convient de souligner la similitude dans la conception des algorithmes de recommandation d’Instagram, TikTok ou YouTube. En réalité, nous observons une convergence des fonctionnalités sur l’ensemble des plateformes, s’inspirant les unes, des autres. Aussi importe-t-il de s’en tenir à une approche systémique.
Nous affrontons aujourd’hui une crise de notre souveraineté numérique dans un contexte géopolitique adverse en reconstruction. Nous avons délégué notre infrastructure informationnelle à des plateformes qui obéissent à des intérêts étrangers, notamment gouvernementaux. Le parti communiste chinois a, de fait, infiltré la gouvernance de TikTok. Malgré l’absence de preuve d’ingérence à grande échelle de la plateforme elle-même, les mécanismes de séparation des pouvoirs mis en place n’apparaissent pas du tout convaincants. Aussi subsiste-t-il un risque. S’il ne s’est pas encore avéré, c’est sans nul doute grâce à l’intérêt des régulateurs américains et européens pour la plateforme. Car, si TikTok se livrait à de telles manipulations, elle s’exposerait au risque de devoir cesser son activité. D’autres plateformes américaines ne s’embarrassent pas de telles précautions. Ainsi, X, la plateforme dirigée par Elon Musk, s’est livrée à des manipulations algorithmiques visant à amplifier la portée des messages de son propriétaire ; celui-ci y partageant ses intérêts politiques et sa volonté d’influencer certaines élections, y compris en Europe. Certains techno-entrepreneurs nourrissent l’ambition explicite d’utiliser la domination technologique comme outil de conquête idéologique. Les mineurs font dès lors figure de cible privilégiée, bien qu’ils ne soient pas les seuls visés.
J’aimerais, pour finir, insister sur la nécessité d’une approche systémique des plateformes. Je recommanderais, dans cette perspective, l’approche d’un pluralisme algorithmique, recommandé notamment dans le cadre des états généraux de l’information. Les algorithmes de recommandation sont devenus les principaux canaux d’accès à l’information. Ils jouent même un rôle plus important encore que les médias dans la distribution de l’information. De même que la loi a inscrit le pluralisme des médias parmi les principes fondamentaux de la démocratie, il conviendrait d’imposer un pluralisme algorithmique, alors que les plateformes ne laissent justement aucun choix à l’utilisateur, de ce point de vue. Il me semblerait donc judicieux d’imposer aux plateformes des protocoles interopérables, sur le modèle de BlueSky, qui permet à ses utilisateurs de choisir leur propre algorithme et à des tiers de proposer des algorithmes ensuite intégrés à cette application. À titre d’exemple, TikTok pourrait proposer un algorithme de recommandation géré par la chaîne de télévision Arte. Ceci permettrait aussi bien aux utilisateurs qu’aux États de mieux contrôler les plateformes en luttant contre la centralisation des pouvoirs et des revenus au sein de certaines d’entre elles. Bien sûr, il serait préférable d’imposer de tels standards à l’échelle européenne, comme, par le passé, dans le domaine des télécommunications. Le règlement (UE) 2022/1925 du Parlement européen et du Conseil du 14 septembre 2022 relatif aux marchés contestables et équitables dans le secteur numérique et modifiant les directives (UE) 2019/1937 et (UE) 2020/1828 dit Digital markets act (DMA) a imposé l’interopérabilité des applications de messagerie. Le Digital Fairness Act en discussion pourrait offrir une opportunité d’introduire de telles exigences dans le droit européen. Quoi qu’il en soit, il ne suffit pas de réguler. Nous devons investir dans l’infrastructure si nous voulons surmonter proactivement la crise de la souveraineté que nous affrontons.
Mme Sihem Amer-Yahia, directrice de recherche au CNRS. Mon objet de recherche n’est autre que l’algorithme, en particulier de recommandation. J’en ai développé et j’étudie leur comportement, en particulier lorsqu’il s’agit d’agréger les informations d’un grand nombre d’utilisateurs et de leur servir du contenu. Les algorithmes des réseaux sociaux, et plus spécifiquement celui de TikTok, fonctionnent en agrégeant de nombreux signaux à la fois explicites, c’est-à-dire basés sur un comportement prenant la forme d’un like ou d’un post, et implicites, comme le temps passé à visionner un contenu ou le moment où l’utilisateur se connecte à la plateforme. Une fois déterminé le profil d’un utilisateur, les algorithmes lui recommandent du contenu, des personnes à suivre et des publicités personnalisées. Le modèle économique des réseaux sociaux est fortement axé sur la publicité personnalisée. Ceci influe sur le développement des algorithmes de recommandation, conçus pour maximiser l’engagement des utilisateurs afin de soutenir la diffusion des publicités ciblées. Le principal objectif consiste à maintenir l’utilisateur actif, de manière à ce qu’il consomme du contenu et envoie des signaux alimentant l’algorithme.
TikTok se distingue par sa capacité à analyser en temps réel l’activité de ses utilisateurs, enrichissant ainsi l’algorithme par des données relatives à leurs préférences, leurs pensées et sentiments. Ceci contribue à l’extraordinaire capacité de la plateforme de servir du contenu personnalisé et ciblé, en augmentant dans le même temps le danger qu’elle exerce un contrôle sur les individus qui s’y connectent. Des inquiétudes se font jour quant aux effets de ces algorithmes sur les mineurs, d’autant que celui de TikTok a été conçu pour rendre la plateforme addictive. Il risque ainsi de profondément impacter l’attention et le développement cognitif des mineurs. Il conviendrait d’étudier comment l’exposition continue à des vidéos courtes et engageantes affecte les capacités de concentration, de développement intellectuel et d’engagement dans d’autres activités.
J’ai songé à de nombreuses recommandations légales, techniques et sociétales à adresser aux régulateurs. Il me semble nécessaire que ces trois dimensions interagissent pour parvenir à des solutions durables à fort impact. Il importe d’étudier comment les mineurs s’informent sur les plateformes et les risques liés à la rencontre de contenu non fiable ou biaisé. Sans une évaluation de leur éducation aux médias, les jeunes utilisateurs ne seront pas à même de comprendre le fonctionnement d’une plateforme ni de s’en détacher. Laisser de côté les aspects techniques du problème, négliger l’apport de plateformes comme BlueSky autorisant la personnalisation du contenu, rendrait inutile un simple examen de ses aspects sociétaux. Les aspects techniques incluent l’étendue des pratiques de collecte de données ou encore les politiques de modération. D’un point de vue légal, il conviendrait de concevoir des outils capables de mesurer l’impact de TikTok sur ses utilisateurs.
Olivier Ertzscheid, chercheur en sciences de l’information et de la communication. Merci pour la tenue de cette commission. Je suis enseignant-chercheur en sciences de l’information et de la communication, mais je pourrais me définir comme médiologue, dans la mesure où j’examine, depuis vingt-cinq ans, le rapport à l’information que transforment les médias numériques, depuis les moteurs de recherche jusqu’aux réseaux sociaux. Si je devais résumer en une phrase ces vingt-cinq années de recherche, je dirais que tout est de la faute du modèle économique de ces plateformes. Pour paraphraser le titre d’une conférence de Zeynep Tufekci : nous avons construit une dystopie rien que pour obliger les gens à cliquer sur des publicités. Les algorithmes de TikTok soulèvent des enjeux relevant d’effets de publicitarisation, entendue ici comme la manière dont le modèle économique des plateformes et leurs formats éditoriaux réservent une part quasi exclusive à ce qui relève, si ce n’est directement de la publicité, du moins d’espaces investis par la publicité.
D’abord, il me paraît indispensable d’envisager les médias sociaux dans une continuité et dans un espace médiatique global. TikTok ne serait pas ce qu’elle est si divers contenus médiatiques n’étaient pas fabriqués par ailleurs pour y être diffusés.
Ensuite, la meilleure définition d’un algorithme me semble encore celle de Deleuze et Guattari dans leur essai de 1980, Mille plateaux, où il est question de ritournelles. Les trois aspects qui les caractérisent valent aussi pour les algorithmes. Les ritournelles rassurent par une forme de régularité attendue. Elles installent une organisation qui semble familière dans un espace public susceptible d’être investi de manière intime. Elles sont aussi des chants traversants, permettant de découvrir des ailleurs y compris dans des environnements fermés et normés.
Rappelons en outre que nous parlons ici d’outils numériques ayant fait exploser le cadre anthropologique de la communication. Nous pouvons y parler à des personnes absentes, y monologuer ou y dialoguer, parfois sous forme d’avatars, dans des espaces réels ou fantasmés. Il en résulte un bouleversement de nos représentations cognitives. L’hyperfragmentation des contenus sur TikTok permet à son algorithme d’être alimenté à une fréquence particulièrement élevée par des données provenant des utilisateurs, peu importe que ceux-ci interagissent ou non avec la plateforme.
Enfin, je reste convaincu que trois grands mensonges ont marqué l’ère postindustrielle, perpétrés par l’industrie du tabac, par celle du pétrole, et par les plateformes sociales, en réalité parfaitement au courant de leurs impacts sur la santé publique, mais qui n’en persistent pas moins dans un déni permanent, jusqu’à ce que des lanceurs d’alerte parviennent à documenter ce qu’il s’y passe.
Mme Laure Miller, rapporteure de la commission d’enquête sur les effets psychologiques de TikTok sur les mineurs. Vous dépeignez l’algorithme de TikTok comme extrêmement intrusif, car il capte des informations que les utilisateurs n’ont pas choisi de livrer. Un travail ne doit-il pas être mené auprès de ces utilisateurs pour les avertir, d’une part, du caractère intrusif de l’algorithme, et d’autre part, qu’ils évoluent dans une bulle ne correspondant pas à la réalité, puisque les autres ne voient pas forcément les mêmes vidéos qu’eux ? Autrement dit, ne conviendrait-il pas de les mettre en garde contre les effets de l’algorithme sur le contenu qu’ils visionnent et de les amener à réagir à la captation de leurs données ?
Vous avez évoqué la création d’un algorithme plus éthique. Ne pensez-vous pas que le travail de régulation des réseaux sociaux dans lequel nous sommes engagés est vain ? Ces réseaux obéissent en effet à une logique économique et non éthique. Ils conserveront toujours une longueur d’avance sur le régulateur.
Par ailleurs, avez-vous connaissance de législations en vigueur dans d’autres pays, dont nous pourrions nous inspirer pour mieux protéger la jeunesse des réseaux sociaux ?
Mme Lucile Coquelin. La formation des publics me concerne au premier chef, puisque je suis chargée de former des professeurs des écoles et des documentalistes à l’éducation aux médias, à l’information et aux cultures numériques. Je partage avec eux des outils pour qu’ils en fassent ensuite autant avec leurs apprenants. Je constate, depuis plusieurs années, que la plupart des publics connaissent des termes comme « algorithmes », « récolte » ou « surveillance de données », en se formant toutefois une idée très abstraite de ce à quoi ils renvoient concrètement. Beaucoup manquent de compétences techniques et de connaissance de ces thématiques, ce qui engendre en eux de la crainte. Le manque de confiance dans ces outils complique leur appropriation ainsi que, par ricochet, leur capacité à s’en départir.
J’aimerais partager mes propres doutes quant aux discours, constants dans l’espace public, de panique morale vis-à-vis de ces outils. Les journalistes tendent à se concentrer sur leurs dérives et leurs dangers potentiels en occultant leur apport en termes de construction identitaire ou de sentiment d’appartenance à une communauté. Il importe de sensibiliser les publics, en les alertant sur les dangers des plateformes, certes, mais aussi en leur apportant des compétences techniques et réflexives par rapport à ces outils. Nous développons pour ce faire avec un collectif de recherche, depuis plusieurs années, une méthode baptisée sémiotique sociale. Elle vise à naviguer en groupe sur des interfaces numériques afin d’en comprendre le fonctionnement et à s’engager dans une réflexivité sur ce que ces interfaces nous font. Je me tiens à la disposition des membres de la commission, au cas où ils souhaiteraient en savoir plus.
Concernant la question de l’éthique, particulièrement complexe, il convient de rappeler que l’éthique est située dans le temps et dans l’espace historiques. Oui, il semble possible de développer des algorithmes éthiques, mais éthiques de quel point de vue et au nom de quoi ? Certains de ceux que vous avez précédemment auditionnés recommandaient de s’inspirer de dispositifs de prévention similaires à ceux qui figurent sur les paquets de cigarettes ou les emballages alimentaires. Peut-être pourrions-nous demander aux plateformes d’indiquer, à intervalles réguliers, le temps que l’utilisateur y a déjà passé ou la quantité de données récoltées grâce à lui.
M. Olivier Ertzscheid. Un certain nombre de professionnels de l’éducation nationale, dont les professeurs documentalistes, ainsi que des organismes comme le CLEMI (Centre de Liaison de l’Enseignement et des Médias d’Information) sont des hérauts des questions de sensibilisation des utilisateurs – questions qu’ils portent auprès du public de manière continue. Ces organismes ont besoin de financements pérennes, d’autant que l’effectif qu’ils emploient s’est accru à proportion de l’urgence du débat sur ces questions.
J’échange beaucoup avec de jeunes étudiants à propos de ces problématiques dans le cadre de mes enseignements. Deux d’entre eux m’ont fait observer que nous voyons rarement des campagnes de prévention dans l’espace public touchant aux liens entre l’utilisation des réseaux sociaux et la santé mentale, alors même que les jeunes n’ont jamais autant insisté sur l’importance de la santé mentale. Un éminent enjeu touche dès lors au renforcement de la communication publique autour de ces sujets ; cette communication pouvant être doublée par des dispositifs d’alerte au sein des plateformes elles-mêmes.
Monsieur le président Arthur Delaporte. Nous auditionnerons plus tard des acteurs institutionnels, dont le CLEMI, ainsi que Santé Publique France et les services de communication du gouvernement afin d’évoquer avec eux différentes options.
M. Marc Faddoul. L’éducation aux médias joue en effet un rôle primordial. La régulation des systèmes algorithmiques n’est absolument pas vaine. Je la tiens au contraire pour essentielle. Quelques progrès ont déjà eu lieu dans le cadre du DSA. Ils peuvent sembler vains dans la mesure où ils n’impliquent pas un changement systémique. Ils consistent simplement à tenter d’analyser les risques systémiques que présentent les algorithmes. Il en a quand même résulté une plus grande transparence des interfaces des plateformes.
Un changement de paradigme n’interviendra qu’à condition d’imposer l’interopérabilité, seule à même de transformer complètement le profil de risque. Seulement, l’interopérabilité apparaît contraire au modèle économique de ces plateformes, qui repose sur les bénéfices qu’elles tirent de leur monopole sur l’information dans certains secteurs. Je songe ici au fait que certaines agences publiques ne publient plus d’informations que sur la plateforme X. Les citoyens qui souhaitent en prendre connaissance se retrouvent contraints de passer par l’algorithme de recherche et donc de recommandation de X. Le régulateur doit mettre fin à ce monopole. BlueSky fait figure d’exemple contredisant ce qu’ont longtemps prétendu les plateformes, à savoir que la mise en place d’un modèle interopérable se heurtait à une impossibilité technique. BlueSky a démontré qu’un tel modèle pouvait fonctionner à l’échelle en autorisant aussi bien les utilisateurs que les États souverains à mieux contrôler leur usage des plateformes.
Mme Sihem Amer-Yahia. D’un point de vue technique, la possibilité d’intégrer et de choisir des algorithmes de recommandation sur une plateforme a d’ores et déjà été prouvée. Bien entendu, une telle possibilité ne suffit pas à elle seule. Il conviendrait d’accompagner les algorithmes d’une explication accessible à tous. En appeler à une simple transparence des algorithmes sans clarifier les enjeux qu’elle recouvre ne suffit pas. Des exemples de fonctionnement des algorithmes seraient nécessaires.
Au niveau européen est déjà préconisée la mise à disposition d’un registre de publicités indiquant quelle entité a parrainé telle annonce et quels individus celle-ci a ciblés, pour telle ou telle raison. Des audits indépendants auraient intérêt à être conduits afin de réduire les risques, comme le préconise le DSA. Encore une fois, j’insiste sur l’importance d’une convergence entre les aspects technique et législatif de la question.
Mme Laure Miller, rapporteure. Vous convenez avec moi que la question de l’interopérabilité ne pourra que se régler à l’échelle européenne et non nationale.
M. Marc Faddoul. Je préconise en tout cas de s’atteler au problème à l’échelle de l’Union européenne. Seule la force du marché unique européen permettrait de faire plier les plateformes. Un bras de fer a déjà été remporté à propos des connecteurs USB-C. Je ne pense pas que la France, seule, parviendrait à un tel résultat, compte tenu de l’intensité du lobbying que ne manqueraient pas de mener les plateformes.
M. Le président Arthur Delaporte. J’aimerais, monsieur Faddoul, que vous précisiez les missions de votre organisation ainsi que vos recherches sur TikTok. Les impératifs de transparence imposés à l’échelle européenne aux plateformes par le biais du DSA ont contraint celles-ci à publier des bases de données. Or vous êtes impliqué dans un projet d’analyse de ces données. Qu’en avez-vous d’ores et déjà conclu ? TikTok respecte-t-elle ou non ses obligations de transparence ? Les données recueillies sont-elles utilisables ou non par la recherche ou par le grand public ? Permettent-elles ou non d’exercer un contrôle sur les plateformes ?
M. Marc Faddoul. IA Forensics est une association française de loi 1901 à but non lucratif. Sa mission consiste à analyser les algorithmes opaques et influents et leurs impacts sur la société. Nous avons mené de nombreux travaux sur les systèmes de recommandation des réseaux sociaux ou encore les algorithmes de ChatGPT et d’autres chatbots émergents. Ces dernières années, nos travaux ont servi d’appui à la Commission européenne dans la mise en place du Digital services act. Nous sommes parmi les premières organisations à avoir tiré parti de ses nouvelles obligations de transparence. Celles-ci ont permis aux chercheurs d’accéder à des données grâce auxquelles il est possible d’analyser les risques systémiques que présentent les plateformes. Certes, ces obligations ont des limites. Néanmoins, sans ces nouveaux mécanismes d’accès aux données, nous n’aurions pas pu mener à bien certaines de nos études les plus récentes.
La législation européenne a imposé la transparence sur les publicités diffusées par les plateformes dans l’Union européenne, puisque ces publicités sont désormais inscrites sur un registre. La législation impose par ailleurs, en théorie du moins, de laisser les chercheurs accéder aux bases de données ainsi collectées, de manière programmatique et à grande échelle. Le degré de respect de cette obligation varie toutefois d’une plateforme à l’autre. En la matière, TikTok ne fait partie ni des meilleurs élèves ni des cancres. Des limites sont à déplorer concernant la quantité et le type de données fournies par cette plateforme. De fait, les médias n’y sont pas faciles à télécharger ni leurs sous-titres à consulter, alors que l’algorithme analyse ces éléments.
Instagram et Facebook disposent des registres de publicités les mieux tenus. Ceci a permis de mettre en évidence que de nombreuses publicités vantent des produits prétendument thérapeutiques aux vertus en réalité non démontrées, présentant des risques pour la santé. À ce risque systémique pesant sur la santé publique s’en ajoute un autre d’intégrité électorale. Les registres de publicités nous ont en effet permis de prouver l’orchestration, par des groupes prorusses, de campagnes de propagande ayant touché plus de cent millions d’utilisateurs dans l’Union européenne, dans le cadre des élections parlementaires de juin dernier.
Nous avons étudié, toujours grâce au registre imposé par le DSA, les publicités politiques diffusées sur TikTok, notamment dans le cadre des récentes élections allemandes. TikTok s’en tient à une politique plus contraignante que d’autres plateformes comme Instagram ou Facebook en interdisant a priori toute publicité politique dans le sens où les annonceurs n’y sont pas autorisés à acheter du contenu faisant référence à des candidats. L’application de cette politique sur TikTok n’est certes pas parfaite, encore que les publicités politiques n’y soient présentes qu’à une échelle réduite. Pour autant, il demeure possible d’acheter de l’influence sur TikTok par d’autres moyens, en particulier à travers les influenceurs. Lors de récentes élections en Roumanie, certains ont été rémunérés hors de la plateforme pour relayer des messages politiques.
M. le président Arthur Delaporte. Si vous avez mis en évidence les risques que fait peser Instagram sur la santé publique, vous n’avez pas, en revanche, été en mesure de prouver l’absence d’infractions similaires de la part de TikTok, faute que la plateforme ait fourni des données d’assez bonne qualité.
M. Marc Faddoul. Tout à fait. Seule la qualité des métadonnées fournies par Facebook nous a permis de mener à bien plusieurs de nos études. TikTok ne nous donne toujours pas accès à des métadonnées assez riches pour que nous comprenions la sémantique des contenus à grande échelle. Les sous-titres des vidéos nous manquent encore pour mener des analyses sémantiques d’ampleur.
M. Thierry Sother (SOC). Je me suis rendu compte, dans le cadre des travaux que j’ai récemment menés, en lien avec une résolution européenne, de la défaillance des plateformes en matière d’accès à leurs données. Je songe notamment à X qui, depuis son rachat par Elon Musk, n’autorise plus les chercheurs à consulter ses données via un API (Application Programming Interface ou Interface de programmation d’application) spécifique.
Madame Coquelin, vous évoquiez, dans vos propos liminaires, une méconnaissance des codes, à l’origine de vulnérabilités. Quel serait, selon vous, le socle minimum de savoirs à enseigner, partager et transmettre pour réduire autant que faire se peut les vulnérabilités ?
Mme Lucile Coquelin. Dans le cadre de ma mission d’enseignement, je me suis aperçue que certains étudiants de vingt ans en sciences de l’information et de la communication ne savaient pas comment envoyer un e-mail. Il me semble dès lors important de débuter la sensibilisation des apprenants en leur montrant comment réaliser des tâches de base telles que la rédaction d’un courrier numérique ou la production d’un écrit à l’aide d’un traitement de texte. Dans le cadre de mes terrains où je produis du contenu sur TikTok dans l’idée de saisir ce qui rend tel contenu plus viral qu’un autre et la manière d’engager un public vis-à-vis d’un contenu, je constate que beaucoup d’utilisateurs ne possèdent pas les compétences essentielles en littéracie numérique. Par exemple, ils ne sont pas capables d’ouvrir un lien vers une page Web ou un fichier au format pdf. Une fois acquises les compétences fondamentales, il importe de mobiliser les outils numériques et de s’en servir. Beaucoup de chercheurs s’intéressent aux interfaces numériques sans eux-mêmes y publier du contenu. Je me demande s’ils ne restent pas trop à l’écart de ces outils pour les comprendre. J’inviterais donc tout un chacun à se saisir de ces outils pour les comprendre ; faute de quoi, il ne sera jamais possible de les déjouer. Le questionnaire qui nous a été adressé nous demandait comment empêcher les plateformes de capter nos données. D’abord, il convient de lire attentivement leurs conditions d’utilisation et de sélectionner les options pertinentes.
M. Olivier Ertzscheid. Un sujet d’accès aux corpus manipulés par les plateformes se pose pour la recherche publique. Je ne songe pas seulement aux corpus publicitaires. Le groupe Meta avait ouvert l’accès à une base de données relative aux affichages publicitaires sur Facebook lors d’une élection présidentielle aux États-Unis. La plupart des programmes partenariaux avec des universités ou des laboratoires publics se retrouvent à présent à l’arrêt, entravés ou soumis à des conditions inacceptables.
En outre, j’insisterai sur l’importance de comprendre les dynamiques algorithmiques et de viralité. Une expérience, déjà ancienne, portant sur l’amorçage, montre comment à partir d’un contenu à peu près neutre, un algorithme tend à amplifier et durcir les moindres tendances politiques, aussi bien vers la droite que vers la gauche. Ceci révèle des dynamiques sourdes et problématiques à l’œuvre sur les plateformes.
Enfin, s’il importe en effet de comprendre les algorithmes pour les détourner, leur contournement, dans la pratique, apparaît de plus en plus compliqué, ce qui a d’ailleurs lieu d’inquiéter, vis-à-vis de la démocratie. Voici assez longtemps, le bombardement de Google consistait à se coordonner pour rapidement contraindre l’algorithme du moteur de recherche à orienter ses utilisateurs vers tel contenu plutôt que tel autre, à propos d’un président de la République, par exemple.
M. Kévin Mauvieux (RN). J’aimerais revenir au cœur de notre sujet : la santé mentale des enfants. Madame Coquelin, je vous ai trouvée très optimiste à propos de TikTok, peut-être même un peu trop. Vous avez dit tout à l’heure que TikTok pouvait présenter un danger, mais qu’il était nécessaire de publier sur la plateforme pour la comprendre et qu’il valait mieux ne pas éveiller de la crainte chez ses utilisateurs, sous peine qu’ils ne se l’approprient jamais. Toujours selon vous, l’utilisation de la plateforme participe de la construction identitaire par la diffusion de contenu communautaire adapté à la personnalité de chacun. Estimez-vous plus dangereux de se construire seul sans TikTok ou de laisser l’algorithme de la plateforme guider son utilisateur vers des contenus l’exposant à des risques ? Un jeune confronté à une rupture amoureuse peut par exemple se voir orienté vers des contenus évoquant des envies suicidaires. De fait, des suicides ont bien eu lieu, ce qui nous a d’ailleurs donné la volonté de constituer cette commission d’enquête.
N’importe-t-il pas, plutôt que de laisser un enfant se retrouver happé par l’engrenage de l’algorithme, réguler TikTok d’entrée de jeu, quitte à ce que son jeune utilisateur en ait peur ? Je préfère que la peur dissuade un enfant d’utiliser la plateforme que de le voir happé vers une issue fatale, lorsque celle-ci aura exploité ses vulnérabilités.
Disposez-vous d’éléments relatifs à l’implication d’enfants dans des contenus communautaires, c’est-à-dire ayant trait à des communautés religieuses aussi bien que définies par une orientation sexuelle ou encore par un mode de vie distinct ? Le témoignage d’un garçon de onze ans m’est parvenu. S’interrogeant sur son attirance pour d’autres garçons, il s’est rendu sur TikTok pour chercher des contenus susceptibles de l’aider à se construire. Sa démarche est certes louable, d’autant qu’à un tel âge, il peut être difficile d’aborder le sujet de la sexualité avec des proches. Ce garçon s’est retrouvé, au bout de quelques jours, exposé à des contenus communautaires LGBTQIA+ l’incitant à des pratiques qui, en réalité, ne lui convenaient pas. Une étude a-t-elle porté sur l’impact de l’algorithme de TikTok sur la diffusion de contenus communautaires ?
M. le président Arthur Delaporte. Qu’entendez-vous par ce terme ?
M. Kévin Mauvieux (RN). Je songe dans le cas présent à des contenus à caractère sexuel, voire pornographique, mettant en scène des pratiques particulières et poussées, auxquelles se livrent des représentants de la communauté LGBTQIA+. Ces pratiques étaient présentées comme une voie de concrétisation d’une orientation sexuelle, alors que le jeune utilisateur de TikTok voulait simplement se renseigner sur son attirance pour un autre garçon.
Mme Lucile Coquelin. Je n’ai à aucun moment parlé d’enfant. Votre commission d’enquête s’intéresse aux effets de TikTok sur la jeunesse. Des enfants de dix ou onze ans ne sont pas censés utiliser TikTok. Cela dit, personne n’est dupe. Une de mes étudiantes s’est intéressée, dans son mémoire de recherche, à une productrice de contenu TikTok âgée de huit ans. Je n’incite en aucun cas des enfants à se rendre seuls sur TikTok.
De plus, je ne me considère pas comme optimiste, mais lucide. Je ne souhaite pas me concentrer uniquement sur les dangers des plateformes. Je tiens aussi à mettre en évidence les opportunités qu’elles offrent. Le rôle de Facebook dans le Printemps arabe est ainsi connu.
Quoi qu’il en soit, je refuse de m’en tenir à une posture de peur, car la peur n’évite pas le danger. La diabolisation d’outils numériques donne lieu à des utilisations risquées de ces outils. Je préfère quant à moi accompagner mes apprenants vers l’acquisition de confiance en eux afin qu’ils sachent faire preuve de discernement dans leur utilisation des outils numériques, et pas seulement de TikTok. Le constat a été établi qu’un public capable de se servir d’une interface développe des pratiques de lecture et d’écriture intuitives, dans le sens où de fortes similitudes s’observent entre les plateformes. TikTok comporte ainsi des fonctionnalités également disponibles sur Instagram, YouTube ou même Netflix. Les compétences acquises au titre de la littéracie numérique se révèlent donc transposables d’un outil à l’autre.
Pour en revenir à la construction identitaire, sachez que j’ai moi-même vécu dans un foyer où s’exerçaient des violences conjugales et beaucoup de maltraitance. Je me suis alors sentie très seule. Lorsque j’ai découvert Instagram, peu après mes vingt ans, je me suis intéressée à un compte intitulé Parents Toxiques, recueillant bénévolement des témoignages de victimes de maltraitance durant leur enfance. J’ai dès lors pris conscience que, loin d’être seule dans mon cas, je vivais une situation de violences domestiques somme toute assez banale. Pendant plusieurs années, j’ai ensuite soutenu la créatrice de ce compte en réalisant des contenus pour elle, notamment durant la pandémie de Covid-19. Les dispositifs numériques présentent donc des opportunités en termes de sensibilisation. N’oublions pas qu’un sentiment de solitude et d’incompréhension peut pousser des jeunes au suicide.
M. le président Arthur Delaporte. Pourriez-vous revenir sur le mémoire de votre étudiante, consacré à une TikTokeuse de huit ans ?
Mme Lucile Coquelin. Je pourrais même lui demander de vous le transmettre. À vrai dire, j’ai repris la direction de son mémoire après ma titularisation à l’université de Rouen, alors qu’il était déjà largement entamé. Dans le cas contraire, j’aurais refusé son sujet d’étude, qu’elle semblait traiter comme un rat de laboratoire et qui n’était autre que sa sœur cadette. Celle-ci s’épanouissait dans la production et le partage de contenus ; ce qui m’a beaucoup interpellée. Je suis moi-même parent. Concernée par les enjeux numériques, je n’ai jamais publié de contenu où le visage de mes enfants soit identifiable, consciente des risques, de détournement des images, que présente l’exposition en ligne des mineurs. Une vidéo d’un enfant peut ainsi devenir un gif ou circuler sur des réseaux pédocriminels. Voilà pourquoi, dans mon travail sur les outils numériques, je sensibilise aux violences faites aux enfants. Je classe pour ma part TikTok parmi les plateformes présentant le plus de danger qu’un enfant se retrouve une proie sexuelle.
M. le président Arthur Delaporte. Si je vous comprends bien, le mémoire de votre étudiante ambitionnait plus de décrire des pratiques que de mener une réflexion sur les modalités d’accès des mineurs aux réseaux sociaux ou l’encadrement de leur utilisation de ces plateformes. À votre connaissance, à aucun moment, TikTok n’a vérifié l’âge de cette influenceuse.
Mme Lucile Coquelin. Ceci démontre l’importance de produire du contenu pour saisir les mécanismes qui régissent la plateforme. TikTok a déjà vérifié mon âge, mais uniquement pour m’autoriser à diffuser du contenu en direct ou à le monétiser.
M. le président Arthur Delaporte. Nous approchons de la fin de cette audition. Je vous laisse la parole si vous souhaitez encore préciser certains points.
M. Olivier Ertzscheid. Il me semblait important de rappeler aujourd’hui ce qui est déjà documenté en sociologie comme en ingénierie algorithmique, à savoir la connaissance très fine qu’ont ces plateformes de leurs propres mécanismes de recommandation virale. Il importe d’arriver à les contraindre de rompre ces chaînes de contamination. À titre d’exemple, il a été prouvé, lors de l’élection d président Jair Bolsonaro au Brésil, que limiter le partage de certaines informations sur WhatsApp en contexte électoral permet de réduire par un facteur de deux ou trois la propagation de fausses nouvelles. L’ajout, sur ce qui portait à l’époque le nom de Twitter, d’une case à cocher certifiant qu’un Tweet avait été lu avant son partage avait, de même, réussi à limiter la propagation de fausses informations ou encore le doomscrolling, système d’enfermement dans des contenus de plus en plus anxiogènes et toxiques, même en l’absence d’amorçage préalable. Il arrive ainsi qu’une vidéo sur la guerre en Ukraine précède une recommandation d’images d’une violence croissante. J’enrage souvent à la pensée que les plateformes ont documenté ces effets pervers de leurs algorithmes, comme l’ont révélé l’affaire des Facebook files et l’alerte lancée par Mme Frances Haugen. Les plateformes campent dans le déni en prétendant officiellement ne pas être au courant de ces effets pervers, ou bien refusent de mettre en place des dispositifs correctifs qui menaceraient leur modèle économique reposant sur la viralité des contenus. Il importe de les contraindre, par la législation notamment, à appliquer les correctifs qu’elles sont en capacité d’appliquer.
Mme Sihem Amer-Yahia. J’aimerais revenir sur ce que les concepteurs des plateformes recherchent et sur l’intérêt économique ou de réputation des plateformes, soucieuses d’attirer toujours plus de trafic. Si le moyen leur était donné d’apparaître comme plus sociales, éthiques ou vertueuses que leurs concurrentes, elles se serviraient de cet argument pour attirer un public plus vaste. Un décalage m’apparaît entre la volonté ou le besoin de promulguer des textes de loi punitifs et la conception d’outils dans un esprit comparable à l’échelle Nutriscore, à même de créer une dynamique plus positive.
M. le président Arthur Delaporte. Quel score éthique attribueriez-vous à TikTok et aux plateformes concurrentes ?
Mme Sihem Amer-Yahia. Je donnerais à TikTok un score très bas si je devais noter la qualité des données fournies par la plateforme. L’algorithme de TikTok ne me paraît pas très sophistiqué. À ce propos, il n’est pas techniquement possible de créer un algorithme dépourvu du moindre biais. Toute donnée alimentant un algorithme amplifiera en effet le biais qu’elle est elle-même susceptible de contenir. Un outil a été créé afin de pouvoir dénoncer à la Commission européenne les violations du DSA par les plateformes. Une telle approche ne me semble pas très constructive vis-à-vis d’elles. Je trouverais plus pertinent de leur imposer un outil de mesure de leur respect de l’éthique.
M. Marc Faddoul. La question de l’interopérabilité renvoie à une question de souveraineté, mais aussi à la possibilité de rendre aux utilisateurs le contrôle de leur navigation sur les plateformes. Celles-ci se plaisent à répandre l’idée que restituer leur contrôle aux utilisateurs s’avérerait trop compliqué, voire que ces utilisateurs eux-mêmes ne le souhaiteraient pas. Une telle position me semble erronée. Chacun de nous dispose en réalité de plusieurs persona en ligne, selon ses centres d’intérêt. Or, à l’exception de BlueSky, les plateformes ne nous laissent pas le choix d’interagir avec elles à partir d’une persona plutôt que d’une autre. La création en ligne de communautés ne me paraît pas problématique en elle-même, tant que la possibilité reste offerte de sortir de ces bulles algorithmiques.
11. Audition de M. Grégoire Borst, Professeur de psychologie du développement et de neurosciences cognitives de l’éducation à l’Université Paris Cité, et directeur du Laboratoire de psychologie du développement et de l’éducation de l’enfant (LaPsyDÉ - CNRS), Mme Sylvie Dieu Osika, pédiatre, et M. Serge Tisseron, psychiatre, docteur en psychologie, co responsable du diplôme universitaire de cyberpsychologie à l’université Paris Cité, membre de l’académie des technologies (mardi 29 avril 2025)
Enfin, la commission auditionne conjointement M. Grégoire Borst, Professeur de psychologie du développement et de neurosciences cognitives de l’éducation à l’Université Paris Cité, et directeur du Laboratoire de psychologie du développement et de l’éducation de l’enfant (LaPsyDÉ - CNRS), Mme Sylvie Dieu-Osika, pédiatre, et M. Serge Tisseron, psychiatre, docteur en psychologie, co-responsable du diplôme universitaire de cyberpsychologie à l’université Paris Cité, membre de l’académie des technologies ([11]).
M. le président Arthur Delaporte. Madame, Messieurs, je vais vous donner la parole pour une intervention liminaire de cinq minutes chacun, qui précédera notre échange sous forme de questions et réponses, à commencer par celles de Madame la rapporteure.
Au préalable, je vous remercie de nous déclarer tout intérêt public ou privé (rémunération par un réseau social…) de nature à influencer vos déclarations.
Auparavant, je vous rappelle que l’article 6 de l’ordonnance du 17 novembre 1958, relative au fonctionnement des assemblées parlementaires, impose aux personnes auditionnées par une commission d’enquête de prêter serment de dire la vérité, toute la vérité, rien que la vérité.
Je vous invite donc, Madame, Messieurs, à lever la main droite et à dire : « Je le jure ».
(M. Grégoire Borst, Mme Sylvie Dieu-Osika et M. Serge Tisseron prêtent serment.)
M. Grégoire Borst, professeur de psychologie du développement et de neurosciences cognitives de l’éducation à l’Université Paris Cité, et directeur du Laboratoire de psychologie du développement et de l’éducation de l’enfant (LaPsyDÉ - CNRS). Il est crucial de souligner le manque actuel de données scientifiques probantes concernant l’impact des réseaux sociaux sur le développement cognitif et socio-émotionnel, notamment des adolescents. Les études existantes sont peu nombreuses et souvent de qualité insuffisante, particulièrement en ce qui concerne les études longitudinales nécessaires pour établir des liens de causalité entre l’exposition aux réseaux sociaux et leurs effets potentiels notamment sur la santé mentale. Cette situation complexifie considérablement l’élaboration de recommandations basées uniquement sur des preuves scientifiques solides. De fait, les données qui existent sont complexes et difficiles à interpréter, relevant plus d’associations que de liens de causalité.
Un autre défi majeur réside dans l’hétérogénéité de la population adolescente. Cette période de la vie est caractérisée par une variabilité interindividuelle exceptionnelle, notamment en raison du neurodéveloppement. Les différences de genre sont particulièrement marquées, avec des dynamiques de développement cérébral distinctes entre filles et garçons, engendrant des facteurs de vulnérabilité spécifiques à chaque sexe.
Les études actuelles révèlent des effets très faibles des réseaux sociaux sur la santé mentale en population générale adolescente. Cependant, cela ne signifie pas une absence totale d’impact. Des interactions complexes existent en fonction de l’âge et des vulnérabilités préexistantes. Une étude de 2024 met en lumière le développement différentiel de certains réseaux cérébraux, notamment ceux impliqués dans le traitement des récompenses sociales, comme facteur de risque d’une utilisation accrue des réseaux sociaux. Chez les filles, mais pas chez les garçons, on observe une augmentation des symptômes dépressifs sur le long terme. Les recommandations de la commission d’experts sur l’impact de l’exposition des jeunes aux écrans, dont j’ai fait partie, sont un peu complexes car les données sont peu probantes de ce point de vue.
Il est également important de considérer l’impact indirect des écrans, incluant les réseaux sociaux, sur la santé mentale via leur effet sur le sommeil. L’adolescence est une période critique en termes de déficit de sommeil, et l’exposition aux écrans altère significativement la qualité du sommeil, ce qui peut avoir des répercussions sur la santé physique et mentale. Ces relations sont indirectes et dépendent de vulnérabilités préexistantes et de particularités adolescentes.
Notons que l’adolescence débute généralement vers 10 ans. Or les enquêtes actuelles sur l’utilisation des réseaux sociaux incluent souvent les messageries instantanées comme WhatsApp, ce qui peut biaiser les résultats.
Enfin, il est crucial de souligner l’absence d’études spécifiques sur TikTok, ce qui constitue une lacune importante dans notre compréhension des effets de cette plateforme. En effet, nos recherches actuelles ne nous permettent pas de distinguer précisément l’usage d’un réseau social par rapport à un autre. Nous observons des parts d’utilisation relatives, mais en l’absence d’une mise en place complète du règlement (UE) 2022/2065 du Parlement européen et du Conseil du 19 octobre 2022 relatif à un marché unique des services numériques et modifiant la directive 2000/31/CE dit Digital services act (DSA), nous ne disposons pas encore de toutes les données des plateformes qui nous permettraient de différencier exactement l’utilisation de TikTok par rapport à celle d’Instagram.
Or il est important de noter que des effets de genre se manifestent dans ces usages. Chez les adolescents, nous constatons une utilisation différenciée d’Instagram et de TikTok selon le sexe. Les garçons tendent à utiliser davantage Instagram, tandis que les filles privilégient TikTok. Cependant, cette observation n’explique pas à elle seule les difficultés de santé mentale plus importantes chez les filles adolescentes. Indépendamment de l’utilisation des réseaux sociaux, nous observons un risque de dépression deux fois plus élevé chez les adolescentes que chez les adolescents, ce qui constitue un facteur de vulnérabilité spécifique.
Nous manquons donc de données scientifiques pour établir des recommandations s’appuyant sur des preuves scientifiques solides. Cela ne signifie pas que nous ne pouvons pas appliquer un principe de précaution. Néanmoins, il est crucial de ne pas instrumentaliser les données scientifiques existantes. C’est pourquoi l’une des recommandations formulées par la commission enfants et écrans précitée est la mise en place de cohortes longitudinales. Ces études nous permettraient d’évaluer de manière précise l’impact des réseaux sociaux sur la santé physique et mentale, notamment des adolescents.
Mme Sylvie Dieu-Osika, pédiatre. Je suis pédiatre, exerçant à la fois en libéral et en milieu hospitalier. Ma pratique couvre la prise en charge des enfants de 0 à 16 ans, ce qui inclut naturellement les adolescents, qu’ils soient en bonne santé ou en difficulté. Mon expérience hospitalière me confronte également à diverses situations de santé infantile. La prévention occupe une place importante dans mon activité. Je suis par ailleurs membre fondatrice du Collectif Surexposition écrans (CoSE), qui se consacre depuis 2017 à la problématique de la surexposition aux écrans. J’insiste sur mon statut de clinicienne de terrain, car je suis en contact direct avec des familles de tous horizons socio-économiques.
J’ai également publié un ouvrage intitulé L’enfant-écran : Comment échapper à la pandémie numérique, qui aborde la question des adolescents face à l’omniprésence de plateformes comme TikTok. Depuis 2019, j’ai mis en place une consultation spécialisée sur l’exposition aux écrans à l’hôpital Jean-Verdier de Bondy, au sein de l’assistance publique-hôpitaux de Paris (AP-HP). Cette expérience m’a permis de constater les effets alarmants d’une exposition précoce et intensive aux écrans chez les très jeunes enfants, dès l’âge de six mois. Ces enfants, qui arrivent en petite section de maternelle, présentent souvent des difficultés significatives. Il est crucial de prendre en compte cette problématique pour les générations futures.
Mon époux, également pédiatre, M. Éric Osika, contribue depuis plus de quatre ans à des travaux d’expertise sur ce sujet, notamment sur les réseaux sociaux. Dans un souci de transparence, je tiens à préciser que je n’ai aucun conflit d’intérêts, mon seul engagement étant le bien-être de l’enfant.
Concernant les réseaux sociaux et TikTok en particulier, il me semble important de souligner l’existence de nombreuses études, à la fois longitudinales et transversales, qui apportent des éclairages significatifs. Ces recherches, souvent récentes, prennent en compte divers facteurs tels que le sexe, le genre, et s’intéressent également à des groupes minoritaires. Des chercheurs renommés, comme Mme Jacqueline Nesi, ont exprimé des inquiétudes quant à l’impact de ces plateformes sur le bien-être des jeunes. Je souhaite également attirer votre attention sur les résultats concernant les troubles du comportement alimentaire, particulièrement préoccupants chez les jeunes filles.
Je voudrais vous sensibiliser à une réalité alarmante concernant l’accès des enfants à la pornographie. Aujourd’hui, l’âge moyen de la première exposition à ce contenu est de dix ans, contre quatorze ans auparavant. Cette situation est en partie due à la facilité d’accès via les moteurs de recherche et les réseaux sociaux. Il suffit de taper « porno » dans un moteur de recherche pour constater la faiblesse des barrières de protection. Cette réalité souligne l’importance d’une supervision attentive de l’utilisation d’Internet par les enfants et les adolescents.
Je souhaite également partager des données récentes issues d’une étude américaine menée par Common Sense Media auprès de 203 enfants âgés de 11 à 17 ans. Cette étude, basée sur le suivi de trackers placés dans les téléphones des adolescents avec leur consentement, offre des données factuelles sur leurs habitudes numériques. Les résultats montrent une prédominance de l’utilisation de TikTok, Snapchat et YouTube, devant le gaming. Ces informations sont cruciales pour comprendre les pratiques numériques actuelles des adolescents et leurs potentiels impacts.
Les données recueillies révèlent une utilisation préoccupante des réseaux sociaux, particulièrement TikTok, chez les enfants de 11-12 ans. Près de la moitié de cette tranche d’âge y est présente. Ces chiffres proviennent de mesures effectives du temps d’écran, et non de déclarations subjectives. L’analyse des habitudes nocturnes est particulièrement alarmante, avec une activité significative durant la nuit, s’intensifiant avec l’âge des utilisateurs. Bien que tous les adolescents n’adoptent pas ce comportement, nous sommes confrontés à des plateformes conçues pour être intrinsèquement addictives, point qui a dû être soulevé à plusieurs reprises au sein de cette commission.
Cette situation soulève de sérieuses inquiétudes quant à la qualité du sommeil de ces jeunes utilisateurs. Sur ce point précis, je rejoins l’avis de Monsieur Borst : les troubles du sommeil constituent un problème majeur, corroboré par l’ensemble des études sur le sujet. Les conséquences d’un sommeil perturbé sont vastes et affectent de nombreux aspects de la vie de ces jeunes. L’étude portant sur 200 enfants révèle des chiffres alarmants concernant le nombre de notifications reçues quotidiennement. Plus de 20 % des enfants reçoivent plus de 500 notifications par jour, tous réseaux confondus, alors que 100 notifications seraient déjà excessives. Ces chiffres s’étendent également à la période nocturne, ce qui montre l’ampleur du phénomène.
Cette période de la vie des adolescents est caractérisée par un déséquilibre extrêmement important. Leur réponse au stress et aux menaces est complexe, tandis que leur système de récompense est exacerbé. En parallèle, le cortex préfrontal, responsable de l’inhibition et du contrôle des impulsions, ne termine sa maturation que vers 25 ans. Ce déséquilibre rend les adolescents particulièrement vulnérables.
D’un point de vue médical, l’adolescence est une période critique pour l’apparition de nombreuses pathologies psychiatriques. On observe des pics d’incidence pour les troubles du comportement alimentaire vers 15 ans, potentiellement exacerbés par l’utilisation de réseaux comme TikTok qui valorisent certains standards corporels. S’y ajoutent les troubles obsessionnels compulsifs, les troubles anxieux, les addictions, les troubles de l’humeur, les troubles de la personnalité, et les premiers signes de schizophrénie. La vulnérabilité intrinsèque à l’adolescence s’étend de 10 à 25 ans, touchant tous les jeunes à des degrés divers, modulés par leur environnement familial.
Des études récentes, notamment celle d’Amy Orben et Blackmore portant sur 17 000 enfants, en 2022, ont mis en évidence une « fenêtre de sensibilité » aux réseaux sociaux. Cette étude montre une corrélation entre le temps passé sur les réseaux sociaux et la satisfaction de vie. Les filles de 11-13 ans et les garçons de 14-15 ans semblent particulièrement affectés, avec une nouvelle baisse significative pour les deux sexes entre 18 et 19 ans.
M. Serge Tisseron, psychiatre, docteur en psychologie, co-responsable du diplôme universitaire de cyberpsychologie à l’université Paris Cité, membre de l’académie des technologies. Je souhaite mettre en lumière la complexité des enjeux liés à la consommation des réseaux sociaux et leurs impacts sur les jeunes, voire sur l’ensemble des générations. En la matière, il est primordial de distinguer les études de corrélation, nombreuses, des études de causalité, plus rares, dans ce domaine.
Mon expérience de terrain, acquise notamment au sein de l’association 3-6-9-12+, m’a permis d’interagir avec un grand nombre de jeunes. Au cours du premier trimestre, nous avons visité 63 classes, touchant ainsi 1 640 élèves. Ces échanges directs nourrissent ma réflexion et mes observations.
Les jeunes affirment utiliser TikTok principalement pour combattre l’ennui, ce qui soulève la question de l’occupation de leur temps libre. Certains y trouvent un refuge apaisant face à un monde anxiogène, créant ce qu’ils appellent leur « safe place ». Paradoxalement, les boucles de vidéos, souvent critiquées à juste titre pour leurs effets néfastes potentiels, peuvent aussi jouer ce rôle rassurant. D’autres y cherchent du divertissement, de la détente, voire de l’information, suivant des médias et des journalistes sur la plateforme. Il convient de comprendre ce besoin d’information chez les jeunes et de proposer des alternatives crédibles si l’on envisage de restreindre l’accès à ces outils.
Les difficultés familiales liées à l’utilisation des réseaux sociaux ne se limitent pas à un simple décalage générationnel. Elles s’inscrivent dans un contexte plus large de dépendance matérielle croissante des jeunes envers leurs parents, créant un paradoxe avec leur autonomie numérique. Cette tension entre dépendance financière et indépendance numérique est au cœur des conflits familiaux actuels.
Les outils numériques, et particulièrement les réseaux sociaux, génèrent également des malentendus entre les jeunes. L’absence des signaux non verbaux traditionnels dans la communication en ligne favorise les quiproquos, pouvant mener à des situations de harcèlement. Une éducation spécifique à ces nouveaux modes de communication s’avère nécessaire. Le phénomène « Ils sont cons les sixièmes » illustre une évolution dans les relations entre les différentes tranches d’âge au collège, reflétant une aspiration précoce à la maturité et créant de nouvelles tensions intergénérationnelles.
Enfin, les questions liées aux réseaux sociaux sont indissociables des inégalités sociales. L’accompagnement parental face aux contenus choquants en ligne et l’accès aux activités extrascolaires varient considérablement selon les milieux sociaux. Pour lutter contre ces disparités, j’ai proposé d’ouvrir les cours de récréation et les gymnases des écoles le week-end, offrant ainsi des espaces de socialisation physique essentiels au développement des enfants.
En conclusion, toute approche législative de ces questions doit prendre en compte l’ensemble de ces aspects pour être véritablement efficace et pertinente.
Mme Laure Miller, rapporteure de la commission d’enquête sur les effets psychologiques de TikTok sur les mineurs. J’aimerais aborder un point soulevé lors de notre rencontre avec les sénateurs, notamment M. Malhuret, à l’origine du rapport sur TikTok. Ce rapport, bien que plus large, traitait déjà de l’impact de TikTok sur les jeunes. Une question cruciale concerne la nature de cet impact : s’agit-il d’une addiction, d’une dépendance, ou comme l’ont suggéré les sénateurs, d’un « abrutissement » ? En tant que professionnels, pourriez-vous nous éclairer sur le terme le plus approprié pour décrire cette situation ? Existe-t-il une distinction significative entre addiction et dépendance dans ce contexte ?
Mme Sylvie Dieu-Osika. Cette question, bien que fréquemment posée, risque de détourner l’attention des enjeux plus profonds si elle prend trop d’importance dans le débat. Je pense qu’il est pertinent de parler d’usage problématique ou excessif. Certains addictologues, comme M. Amine Benyamina qui a présidé la commission enfants et écrans l’année dernière, utilisent effectivement le terme d’addiction. Bien que je ne sois pas addictologue moi-même, je constate que nous sommes face à une situation qui présente plusieurs critères caractéristiques : sensation de bien-être lors de l’utilisation, besoin constant d’y recourir en cas de mal-être, augmentation du temps passé, conflits familiaux, difficultés et absentéisme dans d’autres domaines de la vie. Le débat sur la terminologie exacte à employer, bien qu’intéressant, ne devrait pas occulter l’analyse des problématiques concrètes liées à ces usages.
M. Serge Tisseron. Il est essentiel de rappeler les critères précis établis par l’Organisation mondiale de la santé concernant l’addiction aux jeux vidéo. Cette addiction comportementale se caractérise par une utilisation exclusive du jeu vidéo, entraînant une déscolarisation et une désocialisation complètes sur plus d’une année, généralement accompagnées de troubles mentaux.
La situation est bien différente pour les réseaux sociaux. Leur utilisation se caractérise par une grande diversité d’activités, ce qui rend difficile l’application du concept d’addiction. Les jeunes alternent entre le visionnage de vidéos, le partage de contenus avec leurs amis, et la recherche de nouvelles informations. Cette multiplicité d’usages ne correspond pas à la définition classique d’une addiction.
Il est important également de souligner que l’addiction aux jeux vidéo, ou gaming disorder, se distingue par deux critères spécifiques : l’absence de syndrome de sevrage lors de l’arrêt de la pratique et l’absence de risque de rechute. Cela explique pourquoi de nombreux adolescents passionnés de jeux vidéo deviennent des adultes capables de jouer de manière occasionnelle et équilibrée. L’intensité de la pratique des jeux vidéo à l’adolescence s’explique par des facteurs psychologiques propres à cette période de développement, comme l’a souligné M. Grégoire Borst. Les adolescents cherchent à s’émanciper de leur famille, et les mondes numériques offrent un refuge idéal, d’autant plus que les parents en ignorent souvent les subtilités. Cette fuite dans le virtuel peut aussi être une réponse aux restrictions parentales concernant les activités extérieures.
En conclusion, il serait inapproprié de parler d’addiction aux réseaux sociaux. Leur utilisation, bien que parfois intensive, ne correspond pas aux critères d’une addiction comportementale. Les jeunes naviguent entre différentes plateformes comme TikTok, Instagram, WhatsApp et YouTube, démontrant une variété d’usages incompatible avec la notion d’addiction telle qu’elle est définie pour des substances comme l’alcool, le tabac ou la morphine. Cette diversité des pratiques numériques ne permet pas, à l’heure actuelle, de les qualifier d’addictions.
M. Grégoire Borst. Il est primordial de laisser aux experts, notamment aux addictologues, le soin de déterminer si l’utilisation des réseaux sociaux peut être qualifiée d’addiction. À ce jour, l’Organisation mondiale de la santé n’a pas classifié cette utilisation comme telle. Si une telle classification devait intervenir, il serait alors nécessaire d’ajuster nos recommandations, notamment concernant l’âge d’accès à ces plateformes.
Dans le cadre de la commission enfants et écrans, le docteur Amine Benyamina, qui la présidait, a évoqué des algorithmes aux propriétés addictogènes, mais n’a pas qualifié l’usage des réseaux sociaux d’addiction en tant que telle. En tant que chercheurs et professeurs d’université, nous devons nous abstenir de porter des jugements sur des domaines cliniques qui ne relèvent pas de notre compétence, et vice versa.
La difficulté actuelle concernant les écrans réside dans la nécessité de conjuguer deux types de preuves : celles issues de la clinique, qui permettent d’élaborer des approches préventives et d’appliquer le principe de précaution, et celles provenant de la littérature scientifique. Par exemple, les graphiques présentés précédemment ne montrent pas simplement une baisse de la satisfaction de vie chez les filles, mais établissent une corrélation entre le temps passé sur les écrans et cette satisfaction de vie. Il est crucial que chacun reste dans son domaine d’expertise pour aborder efficacement ces questions complexes.
M. Serge Tisseron. En réalité, la distinction entre addiction et usage problématique ne change pas fondamentalement l’approche thérapeutique. Mon expérience de collaboration avec le docteur Marc Valleur au centre Marmottan de soins et d’accompagnement des pratiques addictives pendant deux décennies le démontre. Nous traitions de la même manière les cas d’usage excessif de jeux vidéo, bien que les réseaux sociaux n’étaient pas encore un sujet à l’époque.
La réticence de certains cliniciens à utiliser le terme d’addiction provient d’une volonté d’éviter une médicalisation excessive des comportements. En effet, cette tendance à la médicalisation risque de déresponsabiliser les parents, alors qu’il faudrait au contraire les impliquer davantage dans la gestion de ces problématiques.
Mme Sylvie Dieu-Osika. La responsabilisation des parents est certes cruciale, mais elle se heurte à un manque criant d’information. Les parents se trouvent confrontés à des technologies conçues pour capter l’attention, sans disposer des connaissances nécessaires pour y faire face. En tant que clinicienne, je constate quotidiennement leur désarroi.
La situation est d’autant plus préoccupante que l’accès aux smartphones intervient désormais dès l’école primaire, exposant les enfants à des contenus inappropriés, notamment pornographiques, et aux réseaux sociaux. L’utilisation de plateformes comme TikTok est particulièrement problématique, car elle est conçue pour encourager un défilement infini, orientant les utilisateurs vers des contenus potentiellement dangereux.
Le rapport d’Amnesty International met en lumière les risques liés à l’utilisation prolongée de TikTok, notamment l’exposition à des contenus relatifs à l’automutilation et aux tentatives de suicide.
M. Serge Tisseron. Il est important de noter une évolution dans l’utilisation des réseaux sociaux chez les adolescents. Nos interventions dans les établissements scolaires révèlent qu’à partir de la troisième et de la seconde, les jeunes commencent à prendre du recul par rapport à des plateformes comme TikTok. Ils développent un regard critique et conseillent même les plus jeunes sur les dangers associés.
Cependant, nous observons un décalage entre le discours vertueux que les adolescents peuvent tenir lors de nos interventions et leurs pratiques réelles. Ce décalage, bien que problématique, peut avoir un effet positif sur les générations suivantes. En effet, les messages de prévention, même s’ils ne sont pas toujours appliqués par ceux qui les entendent, peuvent bénéficier aux plus jeunes.
Notre espoir réside dans le fait que les nouvelles générations puissent recevoir ces messages de prévention avant leur première utilisation des réseaux, contrairement aux générations actuelles qui y ont été exposées sans préparation. Cette sensibilisation précoce pourrait conduire à des pratiques moins problématiques à l’avenir.
Mme Laure Miller, rapporteure. Je considère que l’enjeu fondamental de cette commission d’enquête est de déterminer comment transmettre efficacement les messages et solutions appropriés, afin que les générations futures soient mieux informées. En vous écoutant, j’ai le sentiment que la faiblesse actuelle de l’intervention des pouvoirs publics sur la question plus large des écrans pourrait s’expliquer par l’absence d’un lien de causalité direct entre l’utilisation de TikTok et des réseaux sociaux d’une part, et l’altération de la santé mentale des jeunes d’autre part. Contrairement à la cigarette, dont la nocivité pour la santé a été clairement établie, justifiant ainsi son interdiction aux mineurs, nous ne parvenons pas encore à démontrer un tel lien pour les réseaux sociaux, ce qui entrave potentiellement une action plus vigoureuse.
La création de cette commission d’enquête répond à un phénomène de société préoccupant : l’accès de plus en plus précoce des enfants aux téléphones portables et leur utilisation massive des réseaux sociaux. Ce défi s’intensifie, avec des contenus insuffisamment modérés exposant les jeunes à des images inappropriées telles que la pornographie, la violence, ou la promotion du suicide et de la scarification. L’impact de cette exposition sur nos enfants ne peut être négligé. De plus, le temps considérable consacré à ces activités, souvent plusieurs heures par jour, affecte inévitablement leur quotidien et leur développement.
Face à cette situation, nous constatons que de nombreux parents se trouvent dépassés ou ignorent les réalités derrière des applications comme TikTok. Parallèlement, l’État peine à définir des actions efficaces pour protéger les plus jeunes. Pendant ce temps, les plateformes continuent d’optimiser leurs algorithmes, accentuant le déséquilibre.
Dans ce contexte, je m’interroge sur votre perception de la situation. Estimez-vous que nous sommes dans l’impasse, incapables de réguler suffisamment pour protéger nos enfants ? Avez-vous identifié des pratiques prometteuses ailleurs dans le monde qui pourraient nous inspirer ? Pensez-vous qu’il faille envisager des solutions radicales ou privilégier l’information et la sensibilisation ?
M. Grégoire Borst. Je tiens à rappeler l’existence d’une commission d’experts sur l’impact de l’exposition des jeunes aux écrans qui a formulé 29 propositions, soulignant l’importance d’une approche holistique. Ces recommandations englobent l’éducation à la parentalité dès le plus jeune âge, abordant non seulement les problématiques du numérique mais aussi les fondamentaux du développement de l’enfant et de l’adolescent. Elles préconisent également une éducation scolaire renforcée sur ces sujets, reconnaissant que la compréhension de l’adolescence est tout aussi cruciale que la maîtrise du numérique.
Nos observations révèlent que de nombreux adolescents manquent de connaissances sur leur propre période de développement, pourtant particulièrement complexe à gérer. L’adolescence implique des changements morphologiques et psychologiques majeurs, désormais en interaction avec l’émergence des nouvelles technologies, créant une situation particulièrement délicate pour cette génération. De plus, la pandémie de covid-19 a exacerbé ces difficultés en imposant une exclusion sociale à un âge où les relations sont cruciales, provoquant une explosion des problèmes de santé mentale chez les adolescents.
Bien que la question des réseaux sociaux soit importante, l’urgence actuelle réside dans la mise en place d’un plan ambitieux pour la santé mentale des adolescents en France, sachant que 30 à 40 % de la population adolescente présente des symptômes dépressifs. Il est impératif d’augmenter le nombre de psychologues dans l’éducation nationale et d’investir massivement dans la pédopsychiatrie pour prendre en charge ces symptômes dépressifs.
Concernant l’approche à adopter, je préconise une stratégie globale. Bien que nous ayons beaucoup discuté du rôle des parents et des adolescents, la responsabilité première incombe aux plateformes. Lors de leur audition par la commission d’experts sur l’impact de l’exposition des jeunes aux écran, leur discours s’est révélé inacceptable, niant notamment la présence d’utilisateurs de moins de treize ans sur leurs réseaux sociaux sous prétexte de déclarations volontaires. Il est évident que des solutions de vérification d’âge plus efficaces pourraient être mises en place rapidement. Nous devons contraindre ces réseaux sociaux à assumer leurs responsabilités.
Parallèlement, l’éducation joue un rôle crucial. Elle doit débuter dès la maternelle, pour sensibiliser les enfants aux enjeux du numérique. Le parcours de parentalité devrait être étendu au-delà de la simple préparation à l’accouchement, incluant une formation approfondie sur le développement cognitif et socio-émotionnel des enfants et des adolescents. Cela permettrait aux parents de prendre des décisions éclairées. Bien que des recommandations comme l’absence d’écrans avant six ans soient louables, leur application pratique reste un défi considérable. Il est essentiel de proposer des solutions réalistes et applicables au quotidien.
Mme Sylvie Dieu-Osika. Les chiffres du premier trimestre 2025 révèlent une aggravation significative de la santé mentale des enfants et des adolescents, avec une augmentation de 26 % des gestes suicidaires chez les 0-17 ans. Cette détérioration ne peut être uniquement imputée à la pandémie de covid-19, désormais relativement éloignée. Les réseaux sociaux jouent un rôle prépondérant dans cette crise.
La littérature scientifique met en lumière l’impact considérable des réseaux sociaux sur la santé mentale des jeunes. Ces réseaux amplifient les vulnérabilités individuelles, perturbent les processus biologiques et émotionnels, notamment le sommeil et l’humeur, et renforcent des dynamiques sociales délétères telles que la comparaison sociale. Les effets varient selon les plateformes, contrairement à ce qui a été avancé précédemment.
De nombreuses études, tant transversales que longitudinales, ont été menées sur divers aspects : dépression, estime de soi, anxiété, bien-être, risques suicidaires, image corporelle, et troubles alimentaires. Un phénomène particulièrement inquiétant est l’anorexie mentale, exacerbée par des défis sur TikTok tels que le « skinny challenge » ou le « zizi challenge ». Globalement, il est important de noter qu’aucune étude n’a démontré d’effets positifs des réseaux sociaux sur le bien-être des enfants, dans aucun pays du monde.
Les recherches récentes adoptent une approche plus nuancée, prenant en compte non seulement le temps passé sur les réseaux, mais aussi les modes d’utilisation (passif ou actif), les motivations, et les comportements à risque comme le sexting ou le cyberharcèlement. Des chercheurs tels que Patti Valkenburg, à Amsterdam, Jacqueline Nesi, Edmund Sonuga-Barke et Sophia Choukas-Bradley ont mis en évidence la complexité et la bidirectionnalité des effets des réseaux sociaux sur la santé mentale des adolescents.
Ces plateformes présentent un double tranchant : d’un côté, elles offrent des effets positifs comme la connexion sociale, mais de l’autre, elles engendrent des conséquences négatives telles que la comparaison sociale excessive, le cyberharcèlement et la dépendance. Les mécanismes en jeu incluent l’amplification ou l’atténuation des réactions aux activités numériques à risque, les interactions basées sur la recherche de reconnaissance via les likes, particulièrement sur des plateformes comme TikTok.
Un schéma complexe se dessine, englobant la pression socioculturelle liée au genre, la survalorisation de l’apparence physique et l’hypersexualisation. Les adolescents, en particulier les jeunes filles, sont confrontés à une objectification croissante. La comparaison sociale permanente, facilitée par le caractère visuel et quantifiable des interactions sur les réseaux sociaux, a des répercussions importantes sur l’estime de soi et le bien-être mental.