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Textes / Commission d’enquête sur les effets psychologiques de TikTok sur les mineurs

rapport d'enquête sur les effets psychologiques de TikTok sur les mineurs — Comptes rendus des auditions

Rapport · d'enquête · tome ou annexe · 04/09/2025 · 3 056 374 caractères · HTML sur assemblee-nationale.fr

Parties du document (2)
Sommaire (69)
  1. Travaux de la commission
  2. 1. Audition de M. Yannick Carriou, président-directeur général de Médiamétrie (jeudi 3 avril 2025)
  3. 2. Audition de Mme Amélie Ébongué, experte en stratégie de contenus sur les réseaux sociaux, auteure du livre Génération TikTok : Un...
  4. 3. Audition de M. Mehdi Arfaoui, sociologue au Laboratoire d’innovation numérique de la Commission nationale de l’informatique et des...
  5. 4. Audition de Mme Rayna Stamboliyska, consultante, experte en gestion des risques, cyber-sécurité et affaires européennes, présidente...
  6. 5. Audition de Mme Océane Herrero, journaliste, auteure de l’ouvrage Le système TikTok. Comment la plateforme chinoise modèle nos vies...
  7. 6. Audition de M. Bruno Patino, président de Arte France et auteur des ouvrages La civilisation du poisson rouge, Tempête dans le bocal...
  8. 7. Audition de MM. Serge Abiteboul, informaticien, chercheur à l’École normale supérieure de Paris, directeur de recherche à l’Institut...
  9. 8. Audition de Mme Sophie Jehel, professeure en sciences de l’information et de la communication à l’Université Paris 8 Vincennes –...
  10. 9. Audition de MM. Mickaël Vallet et Claude Malhuret, sénateurs, président et rapporteur de la commission d’enquête sur l’utilisation du...
  11. 10. Audition de Mme Sihem Amer-Yahia, directrice de recherche CNRS, directrice adjointe du Laboratoire d’informatique de Grenoble, Mme...
  12. 11. Audition de M. Grégoire Borst, Professeur de psychologie du développement et de neurosciences cognitives de l’éducation à...
  13. 12. Audition de M. Jean-Marie Cavada, président de iDFrights (vendredi 2 mai 2025)
  14. 13. Audition de M. Michael Stora, psychologue et psychanalyste, co-fondateur de l’Observatoire des mondes numériques en sciences...
  15. 14. Audition de M. Donatien Le Vaillant, chef de la Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires...
  16. 15. Audition de M. Elie Andraos, psychologue clinicien et coordonnateur du projet Addict IEJ (Intoxication Ethylique Jeunes) au CHU...
  17. 16. Audition de Mmes Charlyne Buigues, infirmière et auteure de la pétition « #StopSkinnyTok », Carole Copti,...
  18. 17. Audition de Mmes Marie-Christine Cazaux, et Catherine Martin, éducatrices spécialisées, membres du collectif Mineurs, éthique et...
  19. 18. Audition de Mme Emmanuelle Piquet, thérapeute et maître de conférences à l’Université de Liège (Belgique), spécialiste des enjeux de...
  20. 19. Audition des associations familiales et de parents d’élèves, réunissant Mme Alixe Rivière, administratrice nationale de la...
  21. 20. Audition de MM. X et Y, et Mme Z (jeudi 15 mai 2025)
  22. 21. Audition de Maître Laure Boutron-Marmion, avocat au barreau de Paris, fondatrice du collectif Algos victima, et de plusieurs...
  23. 22. Audition de Mme Shanley Clemot McLaren, cofondatrice et co-presidente de l’association Stop Fisha, M. Tristan Duverné, doctorant à...
  24. 23. Audition de M. Bruno Gameliel, psychopédagogue, psychothérapeute (vendredi 16 mai 2025)
  25. 24. Audition du Professeur Amine Benyamina, addictologue et psychiatre, et du Docteur Servane Mouton, neurologue et neurophysiologiste,...
  26. 25. Audition de M. Mehdi Mazi, co-fondateur du collectif d’aide aux victimes d’influenceurs (AVI), et M. Jean-Baptiste Boisseau, membre...
  27. 26. Audition de M. Martin Ajdari, président de l’Autorité de régulation de la communication audiovisuelle et numérique (Arcom), M. Alban...
  28. 27. Audition de M. Arthur Melon, délégué général du Conseil français des associations pour les droits de l’enfant (COFRADE) ainsi que...
  29. 28. Audition de M. Cyril di Palma, délégué général de Génération numérique (jeudi 22 mai 2025)
  30. 29. Audition de Mme Alejandra Mariscal Lopez, directrice de Point de Contact, et M. Yann Lescop, responsable projets et études (jeudi 22...
  31. 30. Audition du Docteur Jean-Marcel Mourgues, vice-président du Conseil national de l’ordre des médecins (CNOM), et des médecins...
  32. 31. Audition de M. Antonin Atger, écrivain, doctorant chercheur, et Mme Audrey Chippaux, auteure de Derrière le filtre. Enquête sur le...
  33. 32. Audition de M. Guilhem Julia, maître de conférences en droit privé et sciences criminelles à l’université Sorbonne Paris-Nord,...
  34. 33. Audition de M. Bernard Basset, président de l’Association Addictions France, M. Franck Lecas, responsable du pôle projets politiques...
  35. 34. Audition de Mme Bérangère Couillard, présidente du Haut Conseil à l’Egalité entre les hommes et les femmes (mardi 27 mai 2025)
  36. 35. Audition de Mme Justine Atlan, directrice générale de l’association E-enfance, M. Samuel Comblez, directeur général adjoint, et Mme...
  37. 36. Audition de M. Thierry Breton, ancien commissaire européen au marché intérieur (mardi 27 mai 2025)
  38. 37. Audition de Mme Cécile Augeraud, commissaire divisionnaire, chef-adjoint à l’Office anti cybercriminalité (OFAC) (mardi 27 mai 2025)
  39. 38. Audition de M. Nicolas Deffieux, directeur du Pôle d’expertise de la régulation numérique (PEReN) (mardi 27 mai 2025)
  40. 39. Audition de Mme Karine de Leusse, psychologue spécialiste de l’addiction aux écrans, du Docteur Anne-Hélia Roure, médecin...
  41. 40. Audition de Mme Marietta Karamanli, députée, Mme Isabelle Rauch, députée, ancienne présidente de la commission des affaires...
  42. 41. Audition de Mme Anne Savinel-Barras, présidente de Amnesty international, et Mme Katia Roux, chargée de plaidoyer (mercredi 28 mai 2025)
  43. 42. Audition de Mme Marie-Laure Denis, présidente de la Commission nationale de l’informatique et des libertés (CNIL), M. Mathias...
  44. 43. Audition de M. Gilles Babinet, coprésident du Conseil national du numérique, et M. Jean Cattan, secrétaire général (lundi 2 juin 2025)
  45. 44. Audition de M. Miloude Baraka, co-fondateur de Live’up Agency (mardi 3 juin 2025)
  46. 45. Audition de M. Hugo Travers (mardi 3 juin 2025)
  47. 46. Audition de M. Mathieu Barrère, journaliste pour Envoyé spécial (France télévisions) (mardi 3 juin 2025)
  48. 47. Audition de M. Morgan Lechat (mardi 3 juin 2025)
  49. 48. Audition de Mme Anna Baldy (mardi 3 juin 2025)
  50. 49. Audition de M. Loïc Duflot, chef de service de l’économie numérique à la Direction générale des entreprises, et Mme Chantal Rubin,...
  51. 50. Audition de M. Marc Pelletier, chef de la sous-direction de l’innovation, de la formation et des ressources à la Direction générale...
  52. 51. Auditionde M. Thomas Rohmer, président de l’Observatoire de la Parentalité et de l’Éducation Numérique (OPEN), et Mme Angélique...
  53. 52. Audition de M. Isac Mayembo (mardi 10juin 2025)
  54. 53. Audition de M. Adrien Laurent (mardi 10 juin 2025)
  55. 54. Audition de Mme Manon Tanti et M. Julien Tanti (mardi 10 juin 2025)
  56. 55. Audition de M. Nasser Sari (mardi 10 juin 2025)
  57. 56. Audition de M. Mehdi Meghzifene, responsable lancement TikTok e-Commerce France, et M. Arnaud Cabanis, responsable de l’activité...
  58. 57. Audition de Mme Nicky Soo, responsable de la digital safety, Mme Brie Pegum, responsable des aspects techniques de la régulation, et...
  59. 58. Audition de Mme Marlène Masure, responsable du contenu États d’Europe, du Moyen-Orient et de l’Afrique, directrice exécutive du...
  60. 59. Audition de Mme Sarah Sauneron, directrice générale par intérim à la Direction générale de la santé, et M. Kerian Berose-Perez, chef...
  61. 60. Audition de M. Anton’Maria Battesti, directeur des affaires publiques France de Meta, et Mme Aurore Denimal, responsable des...
  62. 61. Audition de M. Simon Corsin, fondateur de Mindie (mardi 17 juin 2025)
  63. 62. Audition de M. Laurent Marcangeli, ministre de l'action et de la fonction publique et de la simplification (jeudi 19 juin 2025)
  64. 63. Audition de Mme Clara Chappaz, ministre déléguée auprès du ministre de l’Économie, des finances et de la souveraineté industrielle...
  65. 64. Audition de M. Léonard Brudieu, sous-directeur à la Direction générale de la concurrence, de la consommation et de la répression des...
  66. 65. Audition du Lieutenant-Colonel Cyril Colliou, chef par intérim de l’Office mineurs (Ofmin), Mme Agathe Boudin, commandant de police,...
  67. 66. Audition de Mme Sarah Bouchahoua, responsable des affaires publiques France de Snapchat (mardi 24 juin 2025)
  68. 67. Audition de M. Tristian Boursier, Docteur associé au Centre de recherches politiques (Cevipof), M. Hugo Micheron, enseignant...
  69. 68. Audition de M. X, ancien modérateur sur les réseaux sociaux (jeudi 26 juin 2025)

Les spécificités des réseaux, telles que leur disponibilité constante et la permanence du contenu publié, augmentent les risques de cyberharcèlement. La présence des smartphones dans les chambres des adolescents complique la tâche des parents, souvent dépassés par ces enjeux technologiques.

Les algorithmes et les filtres altèrent la perception de la réalité, contribuant à une idéalisation de la minceur et à une insatisfaction croissante de l’image corporelle. Des groupes promouvant des comportements dangereux, comme l’anorexie, prolifèrent sur des plateformes telles que TikTok, incitant les jeunes à des pratiques extrêmes de perte de poids.

Je souhaite aborder d’autres aspects cruciaux. Le sommeil, en particulier, revêt une importance capitale. Nous constatons que les enfants, qu’ils soient jeunes ou plus âgés, ne dorment pas suffisamment, restant éveillés toute la nuit. En moyenne, les jeunes ne dorment que sept heures par nuit, ce qui représente un déficit de sommeil significatif, s’aggravant au fil des années.

Contrairement à certaines opinions, je ne pense pas que la pandémie de Covid-19 soit la principale responsable de cette situation. J’estime que les réseaux sociaux, les jeux vidéo et l’accès à Internet durant la nuit sont les véritables causes de ces problèmes de sommeil. Or le manque de sommeil affecte négativement l’humeur, la concentration et la performance au travail. Cette réalité s’applique particulièrement aux adolescents qui, en raison de leur développement, ont tendance à se coucher tard, mais qui, de surcroît, restent actifs sur TikTok ou sur des jeux vidéo jusqu’à des heures avancées de la nuit. Une étude française de 2018 a porté sur cette problématique, deux ans après l’arrivée de TikTok en France. Cela souligne la nécessité de contextualiser les études que nous citons.

En matière de cyberharcèlement, une étude menée par Mme Patti Valkenburg en 2025 a suivi quotidiennement, durant cent jours, l’état émotionnel de cinq cents adolescents, leur utilisation des réseaux, leur bien-être, leur estime de soi et leur sentiment d’appartenance. Les résultats sont frappants : on observe une prédominance d’effets négatifs, particulièrement pour TikTok, avec très peu d’effets positifs constatés. Patti Valkenburg elle-même, initialement plus réservée dans ses conclusions, affirme désormais clairement l’existence d’effets négatifs tangibles et significatifs.

Des études expérimentales de sevrage, notamment menées en Australie, apportent des preuves supplémentaires (Dondzilo, Tiggemann, Hessel). Ces recherches, menées entre 2023 et 2024, démontrent une amélioration notable de divers aspects de la santé mentale lors de la réduction de l’utilisation des réseaux sociaux. Par exemple, une étude a révélé une diminution des symptômes de troubles du comportement alimentaire, une amélioration de l’image de soi et du bien-être émotionnel après seulement une semaine de réduction d’utilisation des réseaux sociaux.

Ces problématiques touchent également les plus jeunes. La cohorte ABCD, qui étudie des enfants de 9-10 ans, a déjà identifié des altérations du sommeil, une augmentation des pensées suicidaires, une hausse des troubles du comportement alimentaire et des conduites à risque, tous liés à l’utilisation des réseaux sociaux (travaux de M. Jason Nagata).

Nous ne devons pas négliger les risques pour la santé physique. La sédentarité induite par l’utilisation excessive des écrans entraîne des problèmes d’obésité, d’hypertension artérielle et de diabète. Les cardiologues et pédiatres s’inquiètent de la diminution des performances physiques des jeunes, ce qui pourrait avoir des conséquences à long terme sur leur santé respiratoire et cardiologique. De plus, la santé visuelle est également menacée, un problème de plus en plus reconnu, notamment en Asie.

L’Organisation mondiale de la santé a mis en lumière en 2024 l’impact des réseaux sociaux sur les troubles d’apprentissage et les choix de carrière, particulièrement chez les filles.

Pour conclure, il est impératif d’éduquer, mais aussi d’agir concrètement. Nous avons réussi à empêcher les jeunes d’accéder aux jeux d’argent en ligne grâce à des restrictions bancaires. Pourquoi ne pas appliquer une approche similaire pour les contenus pornographiques et les réseaux sociaux comme TikTok ? Je suggère d’envisager une vérification de l’âge via une empreinte de carte bancaire pour l’accès à ces plateformes. Face à la détresse croissante des enfants et aux études alarmantes, il est urgent d’agir.

Nous pourrions promouvoir des réseaux éthiques existants comme Mastodon. J’ai également expérimenté l’utilisation de téléphones basiques dans des écoles de mon quartier, qui distribuent des Nokia aux élèves de sixième, avec des résultats encourageants. Cette approche n’exclut pas l’apprentissage de l’utilisation d’Internet à l’école ou dans des espaces dédiés, potentiellement avec l’aide de conseillers numériques. L’urgence de la situation exige une action immédiate et concertée.

M. Serge Tisseron. Le mal-être des jeunes est un phénomène complexe et multifactoriel. De nombreuses études attestent de cette réalité, mais il serait réducteur d’en attribuer la cause uniquement aux réseaux sociaux. L’éco-anxiété, par exemple, joue un rôle considérable, particulièrement chez les jeunes filles. Il est crucial de ne pas simplifier excessivement cette problématique.

De plus, il convient de distinguer les études de corrélation des études de causalité. Les premières, comme celles de Pagani, Zimmermann et Christakis, menées entre 2000 et 2015 environ, ont souvent été critiquées pour leur caractère alarmiste. Aujourd’hui, les recherches intègrent davantage les facteurs sociaux et environnementaux. Ainsi, l’étude Elfe, notamment conduite par M. Jonathan Bernard, démontre que lorsqu’on isole la composante sociale, l’impact des écrans demeure minime.

L’étude de Madigan sur les moins de trois ans révèle une baisse de 0,5 à 0,7 point de quotient intellectuel pour chaque heure supplémentaire d’exposition aux écrans. L’interprétation de ces chiffres divise les experts, certains les jugeant négligeables, d’autres significatifs. Cette divergence d’opinions souligne l’importance des valeurs personnelles dans l’interprétation des données scientifiques.

Mme Sylvie Dieu-Osika. Il est important de préciser que l’étude Elfe porte sur 18 000 enfants français nés en 2011, âgés de deux à trois ans en 2013-2014. Nous ne disposons pas encore de données sur les adolescents, car cette partie de l’étude n’a pas été dépouillée. M. Jonathan Bernard est en attente de financements pour analyser les données concernant les enfants de dix à onze ans.

M. Serge Tisseron. L’étude de M. Jonathan Bernard évalue spécifiquement l’influence de la consommation télévisuelle. Il est important de noter que l’impact d’une heure supplémentaire ou d’une heure en moins de télévision reste constant, quelle que soit l’année considérée.

Par ailleurs, certains sociologues de la ville, comme Mme Valérie Goby, proposent une inversion de la causalité généralement admise entre l’isolement des jeunes, leur mal-être et leur consommation accrue de médias numériques. Selon Valérie Goby, c’est la disparition des espaces traditionnels de rencontre pour les jeunes qui les pousse vers une utilisation plus intensive des outils numériques. Les parents, considérant la chambre comme l’espace le plus sûr pour leurs enfants, y concentrent les équipements numériques, favorisant ainsi leur utilisation.

Aux États-Unis, on observe des initiatives visant à rétablir des espaces de jeux libres, permettant aux jeunes d’interagir sans surveillance adulte avant l’école. Cette approche part du constat que les enfants manquent aujourd’hui d’opportunités de se retrouver dans des espaces physiques.

Il est également crucial de comprendre que les réseaux sociaux remplissent une fonction spécifique. Leur utilisation ne peut être uniquement imputée aux algorithmes, bien que ceux-ci contribuent à retenir les utilisateurs. Un phénomène important à considérer est la « merdification » des réseaux sociaux : la qualité des services proposés se détériore au fil du temps. Cela pousse les nouvelles générations vers de nouveaux réseaux, souvent financés par du capital-risque, et qui cherchent à fidéliser les utilisateurs pour rentabiliser leur modèle. Cette dynamique explique pourquoi les plateformes populaires changent régulièrement, les jeunes étant attirés par des expériences nouvelles et spécifiques à leur génération.

La séance est suspendue seize minutes.

M. le président Arthur Delaporte. Cette audition met en lumière l’absence de consensus concernant la mesure scientifique des effets des réseaux sociaux sur les jeunes. Cette controverse est cruciale pour notre commission, notamment dans le cadre de l’administration de la preuve.

Bien que de nombreux professionnels de santé mentale, tels que des psychiatres et des psychologues, traitent des problématiques liées à l’usage des réseaux sociaux chez les enfants, il semble persister une absence de preuve scientifique irréfutable, comme le suggère M. Borst. Des études récentes ont été évoquées, mais leur interprétation reste sujette à débat.

M. Grégoire Borst. La difficulté ne réside pas dans l’existence d’un débat extrême ou d’une absence totale de consensus au sein de la communauté de recherche. Il est crucial de distinguer la simple lecture d’articles de la conduite effective de recherches, qui implique un niveau d’expertise bien supérieur.

Nous sommes unanimes sur le constat selon lequel les adolescents rencontrent des difficultés. De même, il est indéniable que les réseaux exploitent certaines vulnérabilités cérébrales, particulièrement chez les adolescents, les incitant à rester connectés plus longtemps. De plus, les preuves sont solides concernant l’impact négatif de l’exposition à la lumière artificielle des écrans sur le sommeil, avec des répercussions en cascade sur la santé physique et mentale. La question de la sédentarité ne fait pas non plus débat.

La complexité survient lorsqu’il s’agit d’identifier précisément la contribution de chaque facteur dans les mécanismes de vulnérabilité. Une simple énumération d’études, comme celle effectuée ici, ne suffit pas. Je peux citer une centaine d’études montrant des effets, mais également des études préenregistrées n’en démontrant aucun. Par exemple, pour Adolescent Brain and Cognitive Development, portant sur 13 000 préadolescents et adolescents, lorsque l’étude est préenregistrée, aucun effet n’est observé. Sur des échantillons plus larges, comme 300 000 adolescents, aucun effet significatif n’est constaté. Même lorsqu’une association est identifiée, elle n’explique que 0,4 % du bien-être adolescent lié au temps passé sur les réseaux sociaux.

Je ne nie pas l’existence potentielle d’effets, mais je souligne la difficulté de les mettre en évidence face à une population extrêmement hétérogène. Cela n’exclut pas l’existence de sous-groupes d’adolescents particulièrement vulnérables nécessitant une attention spécifique. En tant que décideur public, il est essentiel de considérer l’ampleur des effets. Un impact de 3 % sur la santé mentale des adolescents n’a pas les mêmes implications qu’un impact de 20 %. C’est cette nuance qui manque dans la présentation qui vous a été faite.

De plus, il convient de distinguer entre la population générale et celle reçue en consultation, qui représente un échantillon biaisé. Le biais peut également provenir de la manière dont les questions sont posées lors des consultations. En tant que professeur des universités spécialisé dans la recherche sur la population adolescente et l’exposition aux écrans, je peux affirmer qu’il est actuellement difficile de se prononcer de manière définitive sur ces données. Cela ne vous empêche pas d’appliquer un principe de précaution en tant que décideur public, mais il faut éviter d’instrumentaliser les données comme cela a été fait en partie lors de cette audition.

Pour obtenir des preuves solides, il convient de réaliser des méta-analyses, compilant l’ensemble des données de toutes les études pour évaluer l’effet réel. Concernant les réseaux sociaux, ces méta-analyses sont encore attendues. Il est important de reconnaître que le temps de la recherche diffère de celui de l’observation clinique. Les observations cliniques peuvent effectivement révéler des données alarmantes, justifiant certaines décisions politiques. Cependant, il faut être vigilant quant aux niveaux de preuve utilisés, qui peuvent varier considérablement.

Nous avons besoin de plus de recherches, notamment de cohortes françaises. Les données étrangères, comme celle de la cohorte ABCD aux États-Unis, ne peuvent pas être directement transposées à la réalité française. En effet, le développement neurocognitif est influencé par le milieu social d’origine. Or les systèmes de protection sociale diffèrent entre l’Europe et les États-Unis. Les études Eden et Elfe datant de 2011 nécessitent une mise à jour. Il est impératif de documenter les effets spécifiques à la population française à travers de nouvelles études.

M. le président Arthur Delaporte. Vos propos alimentent notre réflexion et soulignent la nécessité de soutenir la recherche. Vous avez raison de mettre en évidence que le temps de la recherche, particulièrement pour des études sur des cohortes importantes et sur le long terme, ne correspond pas au rythme de la politique. Je retiens notamment votre mention du principe de précaution, qui guide actuellement nos intuitions. Cependant, il est crucial, dans l’application de ce principe, d’évaluer soigneusement les effets potentiels des préconisations que nous formulons concernant les enfants.

M. Stéphane Vojetta (EPR). Bien que nous ne disposions pas de preuves scientifiques statistiquement démontrables, nous observons un lien apparent entre certains phénomènes. Dans le cadre de la loi sur les influenceurs, notre décision d’agir plus fermement sur la publicité pour la chirurgie esthétique découlait de la corrélation présumée entre l’abondance de contenus sur les réseaux sociaux traitant du corps féminin, particulièrement celui des adolescentes, et l’incitation financière que représentaient les revenus publicitaires pour les influenceuses abordant fréquemment les thèmes du corps et de la beauté physique.

C’est précisément pour cette raison que nous avions opté, initialement contre l’avis du gouvernement qui s’est finalement rallié à notre position, pour une interdiction pure et simple de ce type de publicité. Notre décision reposait en partie sur l’intuition, nourrie par des témoignages alarmants. Certains professionnels de santé nous avaient alertés sur une augmentation significative des consultations pour troubles alimentaires graves dans les centres hospitaliers universitaires (CHU) depuis la fin de la pandémie de covid-19. Ils rapportaient une multiplication par trois ou quatre de ces cas en seulement trois ans, touchant des jeunes filles de plus en plus précocement pour des problèmes tels que l’anorexie mentale.

Au sein de la communauté scolaire du lycée français de Madrid, que je connais bien, nous constatons des cas graves d’anorexie chez des élèves dès le cours moyen de deuxième année (CM2) ou la sixième, un phénomène qui n’existait pas auparavant. Ces constats soulèvent des questions cruciales : existe-t-il un lien avéré avec l’usage des réseaux sociaux ? Disposons-nous de statistiques probantes sur ces sujets ? Ces observations confirment-elles nos préoccupations quant à un impact potentiel sur la santé des jeunes, en particulier celle des jeunes filles ?

M. Grégoire Borst. Premièrement, des études ont tenté d’évaluer l’impact des réseaux sociaux et des nouveaux outils numériques. Je vous renvoie notamment aux travaux de Mme Amy Orben, qui démontrent l’absence d’augmentation significative de la prévalence des troubles évoqués. Cela ne signifie pas pour autant, encore une fois, que le problème n’existe pas. Je tiens à préciser que ma position n’est nullement une défense des réseaux sociaux, envers lesquels je reste extrêmement critique. Il est impératif de les responsabiliser, notamment en ce qui concerne l’accès des jeunes enfants à ces plateformes. Une vérification d’âge contraignante me semble indispensable.

Il convient de rappeler l’existence d’une loi sur la vérification de l’âge pour les contenus pornographiques, bien que son application semble faire défaut. Ceci souligne la nécessité de concevoir des solutions réellement applicables. Vos décisions devront s’accompagner de recommandations et de mesures d’application réalistes, en gardant à l’esprit que la régulation des plateformes s’effectuera à l’échelle européenne. La commission d’experts sur l’impact de l’exposition des jeunes aux écrans, dans ses recommandations, a constamment intégré cette dimension de faisabilité.

Il est crucial de souligner la difficulté d’établir des conclusions uniquement sur la base de données scientifiques. Pour déterminer avec certitude une relation de causalité, il faudrait pouvoir observer les sujets bien avant leur première utilisation des réseaux sociaux, afin d’identifier d’éventuelles vulnérabilités préexistantes qui pourraient se manifester indépendamment de l’usage de ces plateformes. En effet, lors du développement, de petites perturbations peuvent, par des phénomènes d’amplification, avoir des répercussions considérables sur la santé mentale.

J’insiste sur le fait que la crise du Covid-19 aura des impacts sur la santé mentale des adolescents pour les dix prochaines années, sans lien direct avec les réseaux sociaux. L’ampleur de ces effets est sans commune mesure avec ceux observés actuellement pour les réseaux. Cela ne nie pas l’influence potentielle des réseaux sociaux, mais souligne la complexité des interactions entre différents facteurs.

Pour conclure, je recommande vivement que toute nouvelle proposition législative s’accompagne dès le départ d’une évaluation rigoureuse de ses effets réels. Il est primordial de mener une évaluation des politiques publiques dans ce domaine. Nous devons nous interroger : une mesure telle que la restriction de l’accès aux réseaux sociaux améliorera-t-elle effectivement la santé mentale des adolescents ?

M. Stéphane Vojetta (EPR). Une étude interne d’Instagram, qui a fait l’objet d’une fuite en 2022, reconnaissait que l’utilisation de sa plateforme avait altéré la perception corporelle d’une proportion significative d’adolescentes utilisatrices. Selon cette étude, entre 30 et 40 % des jeunes filles utilisant Instagram avaient constaté une dégradation de la perception de leur propre corps depuis qu’elles utilisaient l’application. Cette information me semble pertinente pour enrichir notre discussion sur l’impact des réseaux sociaux.

Mme Sylvie Dieu-Osika. Cette affirmation s’applique également à TikTok. Il est erroné de prétendre que l’augmentation des troubles du comportement alimentaire et de l’anorexie n’a pas été constatée. Les Pays-Bas font face à une recrudescence majeure des cas d’anorexie mentale, comme en témoignent les chiffres. Cette réalité est palpable pour quiconque côtoie les familles dans les hôpitaux. L’augmentation est indéniable, et il est légitime de s’interroger sur le rôle des réseaux sociaux dans ce phénomène.

Nous sommes conscients des critiques émanant de toutes parts, ce qui n’est ni nouveau ni surprenant. Notre seule préoccupation demeure le bien-être des enfants et des adolescents. Dans ma pratique quotidienne, je rencontre aussi bien des enfants en bonne santé que des enfants en difficulté. Il est crucial de prendre en compte la réalité actuelle de notre société. Observez ce qui se passe dans les parcs publics : les enfants sont absorbés par leurs portables, isolés les uns des autres.

J’ai présenté aujourd’hui de nombreuses études récentes, datant de 2023, 2024, et même 2025. Bien que la recherche prenne du temps et que nous manquions encore de données françaises ou européennes spécifiques sur les réseaux sociaux, les études actuelles montrent soit un effet neutre minime, soit, dans la majorité des cas, un impact négatif significatif.

Parallèlement, nous constatons une détérioration alarmante de la santé mentale des enfants et des adolescents, se manifestant par de l’anxiété, de la dépression, et des comportements d’automutilation. Ces derniers sont parfois encouragés et amplifiés sur des plateformes comme TikTok. Les tentatives de suicide augmentent chez les filles, surtout, et les garçons. L’anorexie mentale connaît une progression fulgurante. Nous assistons également à une objectification et une hypersexualisation des jeunes filles, phénomène que l’on retrouve aussi dans les jeux vidéo.

En médecine, nous évaluons constamment le rapport bénéfice-risque. Dans le cas présent, les risques sont considérables. Bien que l’on puisse débattre indéfiniment des détails méthodologiques des études, l’alarme est sérieuse et ne peut être ignorée. Les études mentionnées précédemment par mon voisin sont désormais obsolètes. Rappelons que TikTok n’existe en France que depuis 2016, ce qui explique que les études les plus pertinentes n’aient été publiées qu’à partir de 2022-2023.

Il est urgent de protéger nos enfants. Concernant la pornographie, malgré les promesses répétées, la mise en place d’un système de vérification par carte bancaire, similaire à celui utilisé pour les jeux d’argent en ligne, n’est toujours pas effective. Cette mesure simple et concrète serait pourtant d’une grande importance pour les familles.

Nous sommes conscients que ces propositions susciteront l’opposition des réseaux sociaux et des sites pornographiques, qui craignent de perdre l’accès aux jeunes enfants, certains âgés d’à peine cinq ou six ans, déjà présents sur des plateformes comme TikTok. Il est crucial de prendre en compte cette réalité quotidienne.

M. le président Arthur Delaporte. L’un des objectifs de cette commission d’enquête est précisément d’éclaircir ces questions. Aucun membre de cette commission ne peut être accusé de méconnaître la gravité des enjeux et l’impact potentiel sur les adolescents particulièrement vulnérables. Notre démarche vise à objectiver la situation, sans a priori moral, tout en étant pleinement conscients des effets plus larges du mal-être de la jeunesse, qui ne sont pas uniquement liés aux réseaux sociaux, et encore moins à TikTok en particulier. Nous avons choisi d’utiliser TikTok comme point de départ pour aborder des problématiques plus vastes et formuler des recommandations générales. Cette approche nous permet de poser à la société un certain nombre de questions cruciales.

Mme Sylvie Dieu-Osika. Les observations de terrain et les études récentes plaident en faveur du principe de précaution.

M. Serge Tisseron. Nous sommes confrontés à un choix : agir sur les réseaux sociaux, leur potentiel addictif, et en interdire certains aspects, ou bien nous concentrer sur d’autres facteurs, comme la réceptivité. Or j’ai d’emblée souligné l’importance des inégalités sociales en la matière. Lors de nos interventions dans les écoles, nous constatons que de nombreux enfants souffrent d’une estime de soi extrêmement fragile. Il faut également considérer leurs possibilités de faire des rencontres en personne et l’accès à l’aide dont ils pourraient avoir besoin, notamment dans un contexte où la pédopsychiatrie traverse une crise majeure.

Nous pouvons donc choisir d’agir sur les réseaux sociaux par des systèmes d’interdiction ou de balisage, ou bien nous pouvons agir sur la réceptivité des utilisateurs. Cette seconde approche offre de nombreuses possibilités sans nécessairement modifier les réseaux sociaux eux-mêmes. Je ne dis pas qu’il ne faut pas intervenir sur les réseaux sociaux, mais il faut se fixer des objectifs réalistes. L’Europe a déjà mis en place des réglementations comme le règlement (UE) 2022/1925 du Parlement européen et du Conseil du 14 septembre 2022 relatif aux marchés contestables et équitables dans le secteur numérique et modifiant les directives (UE) 2019/1937 et (UE) 2020/1828 dit Digital markets act (DMA), le DSA, le règlement (UE) 2024/1689 du Parlement européen et du Conseil du 13 juin 2024 établissant des règles harmonisées concernant l’intelligence artificielle et modifiant les règlements (CE) n° 300/2008, (UE) n° 167/2013, (UE) n° 168/2013, (UE) 2018/858, (UE) 2018/1139 et (UE) 2019/2144 et les directives 2014/90/UE, (UE) 2016/797 et (UE) 2020/1828 dit Artificial Intelligence Act (AI Act) mais ces plateformes restent des machines extrêmement puissantes, capables de contourner la plupart des interdictions.

Notre objectif devrait être de réduire la réceptivité des populations, en particulier des jeunes, face à l’impact des algorithmes pervers des réseaux sociaux. Des propositions intéressantes émergent, comme la possibilité du dégroupage, permettant aux utilisateurs de choisir spécifiquement les fonctionnalités qui les intéressent dans chaque réseau social, plutôt que d’être contraints d’accepter l’ensemble des propositions.

Beaucoup est aussi à faire en termes d’information des parents. L’Union nationale des associations familiales (Unaf) a montré que la moitié des parents s’estimaient insuffisamment informés sur les dangers des technologies numériques. Dans le cadre des études à mener, il serait pertinent de déterminer si l’autorisation excessive de l’utilisation des outils numériques par les parents est due à un manque d’information ou à d’autres facteurs. Cette clarification nous permettrait de mieux comprendre la situation et d’agir en conséquence.

Il est essentiel d’examiner l’impact de divers facteurs sur le comportement des jeunes en ligne, notamment l’information parentale, le milieu social, les jeux disponibles et les espaces de jeu physiques. Une compréhension approfondie de ces éléments permettrait à l’État et aux municipalités de mettre en œuvre des actions de prévention efficaces, non seulement contre les dangers actuels des réseaux sociaux, mais aussi contre les menaces futures encore inconnues.

Prenons l’exemple de TikTok, dont personne n’avait anticipé l’émergence. Il est évident que sa popularité décline, comme ce fut le cas pour Facebook et X, et que les utilisateurs attendent déjà la prochaine plateforme. C’est pourquoi, plutôt que de cibler spécifiquement les réseaux sociaux existants, il est crucial de renforcer la résilience des utilisateurs et d’agir sur les facteurs de protection. La pédopsychiatrie, l’éducation maternelle et les autres aspects évoqués par M. Borst offrent de nombreuses pistes d’action sans nécessairement intervenir directement sur les réseaux sociaux. Cela ne signifie pas qu’il faille s’abstenir de toute régulation, mais il est impératif de comprendre les fonctions de ces plateformes avant d’envisager des modifications.

M. le président Arthur Delaporte. Je vous remercie pour ces éléments qui s’inscrivent dans la lignée de notre réflexion. Permettez-moi toutefois d’apporter une nuance : notre objectif est double. Nous visons à la fois à aborder les grands enjeux et à renforcer les facteurs de protection, mais aussi à créer des mécanismes qui, quelle que soit la plateforme, limitent les risques. TikTok nous sert de cas d’étude pour réfléchir plus largement à la question de la limitation des risques.

M. Stéphane Vojetta a évoqué précédemment l’exemple de la loi sur les influenceurs. On aurait pu arguer que toute action était vaine en raison de la nature même des réseaux sociaux. Pourtant, le Parlement français a légiféré, et aujourd’hui, ce cadre français sert de base à l’élaboration d’un cadre européen. Nous pouvons donc nous inscrire dans un mouvement de pression sur les parlements et participer à un effort européen, voire mondial, de régulation des réseaux sociaux et de protection des mineurs. C’est l’un des objectifs de cette commission.

M. Serge Tisseron. Je n’ignore pas cet aspect, mais il est crucial de rappeler qu’Internet ne se limite pas aux réseaux sociaux. Je tiens à réitérer la règle du 3-6-9-12 : pas d’écran avant trois ans, des écrans éducatifs limités à une demi-heure ou une heure entre trois et six ans, pas d’Internet accompagné avant neuf ans, et pas d’Internet en autonomie avant treize ans. Dès 2008, j’ai donc préconisé l’absence de smartphone avant treize ans. À partir de cet âge, tous les smartphones devraient être vendus avec les réseaux sociaux bloqués, laissant aux parents la responsabilité de les débloquer après discussion avec leurs enfants. Cette approche inciterait les parents à consulter les ressources d’information proposées par le Gouvernement, les réintégrant ainsi dans le dispositif de protection. Sans responsabilisation parentale, nous passerons à côté du problème.

M. le président Arthur Delaporte. Vous évoquez la règle 3-6-9-12, voire 13. Dans certaines auditions que nous avons menées, l’âge de 15 ou 16 ans a été suggéré pour l’interdiction d’accès aux réseaux sociaux.

M. Serge Tisseron. Si les parents décident d’autoriser l’accès aux réseaux sociaux à leur enfant à 15 ans, pourquoi pas ? Cependant, l’État s’occupe déjà de trop de choses, et plus il intervient, plus les parents se désengagent de l’éducation de leurs enfants. Je pense que si les parents ont la responsabilité de débloquer les réseaux sociaux à partir de 13 ans, ils pourront le faire à 14, 15, 16 ou 18 ans, selon leur jugement. Je n’ai rien contre une interdiction avant 15 ans, mais cela devrait relever d’une décision parentale, pas étatique. En effet, vous ne pouvez pas interdire efficacement l’accès aux réseaux sociaux avant 15 ans, car la plupart des parents et des enfants contourneront cette interdiction. En revanche, en donnant aux parents la responsabilité du déblocage, vous les obligez à s’informer sur les réseaux sociaux.

J’ai travaillé avec Bouygues sur ce sujet. Nous avions obtenu que les vendeurs proposent aux parents de prendre le temps nécessaire pour programmer le smartphone de leur enfant selon leurs souhaits. Malheureusement, les parents ne savaient pas ce qu’ils voulaient pour leur enfant, ignorant même l’existence de certaines applications comme Instagram. Cela démontre le manque d’information des parents et leur désintérêt pour ces questions, puisqu’ils achètent des smartphones avec un accès illimité aux réseaux sociaux. Si les smartphones étaient vendus avec tous les réseaux sociaux bloqués, les parents seraient contraints de s’y intéresser lorsque leurs enfants demanderaient l’accès à ces plateformes.

M. le président Arthur Delaporte. Votre position est très claire et ne correspond pas nécessairement à certaines opinions exprimées aujourd’hui. Cela nous permet d’avoir une vision équilibrée des différents avis, ce qui est essentiel.

12. Audition de M. Jean-Marie Cavada, président de iDFrights (vendredi 2 mai 2025)

La commission auditionne M. Jean-Marie Cavada, président de iDFrights ([12]).

M. le président Arthur Delaporte. Nous recevons aujourd’hui M. Jean-Marie Cavada, ancien député européen, journaliste et président de iDFrights, l’Institut des droits fondamentaux du numérique.

Je vous remercie de nous déclarer tout intérêt public ou privé de nature à potentiellement influencer vos déclarations. Je vous rappelle également que cette séance est retransmise en direct sur le site internet de l’Assemblée nationale. L’enregistrement vidéo sera ensuite disponible à la demande. L’article 6 de l’ordonnance du 17 novembre 1958 relative au fonctionnement des assemblées parlementaires impose aux personnes auditionnées dans le cadre de travaux d’enquête de prêter le serment de dire la vérité, toute la vérité, rien que la vérité. Je vous invite donc à lever la main droite et à dire : « Je le jure ».

(M. Jean-Marie Cavada prête serment.)

M. Jean-Marie Cavada, président de iDFrights. Je n’ai aucun intérêt ni de près ni de loin avec les compagnies sur le sujet desquelles travaille cette commission d’enquête et, d’une façon générale, sur lesquelles l’Institut des droits fondamentaux du numérique, que je préside, travaille depuis maintenant cinq ans.

Nous entrons désormais dans une phase où la question de la maltraitance des mineurs, qu’elle soit physique, intellectuelle, émotionnelle ou liée à leur sécurité, est devenue un sujet largement compris et auquel un nombre croissant de personnes s’intéresse activement. Il était grand temps, en effet, que nous prenions à bras-le-corps ces dynamiques de destruction sociale, à commencer par celles qui frappent les enfants, lesquels ont été précipités dans ce flux technologique incontrôlé, bien plus rapide que ce que le régulateur, le législateur ou l’exécutif peuvent encadrer par nature. Il est donc légitime de constater le décalage entre le temps de la loi et la réalité des dommages subis par la population en général, et en particulier par les adolescents et les mineurs, qui sont au cœur de votre enquête. Il devient urgent de mobiliser les moyens nécessaires pour restaurer un équilibre et un ordre dont l’absence nuit gravement à l’ensemble de notre société.

Je souhaite élargir le regard à l’échelle internationale car la situation actuelle ne concerne pas uniquement le continent européen et ses enfants, mais s’étend à l’Afrique, à l’Australie, à l’Asie du Sud-Est et à l’ensemble de l’Asie, à l’exception notable de la Chine, ainsi qu’au Canada et à d’autres territoires. Le monde entier se trouve ainsi soumis à une extraterritorialité judiciaire qui a nourri une forme d’impérialisme numérique. Celui-ci trouve son origine dans un texte voté en 1996 sous l’administration du président Bill Clinton, dénommé la section 230. Ce dispositif, adopté pour des raisons qui n’étaient pas toutes innocentes, a permis aux fournisseurs de réseaux d’être exonérés de toute responsabilité quant au contenu qu’ils acheminent vers les utilisateurs. En conséquence, l’ensemble de la planète s’est retrouvée soumise à une loi américaine que seul le Congrès des États-Unis avait souhaitée, et qui s’applique pourtant à tous, puisque les réseaux irriguent désormais le monde entier sur la base de cette législation adoptée il y a près de trente ans. C’est là que se situe, selon moi, le cœur du mal actuel.

La logique aurait voulu que, dès cette époque, certaines grandes institutions, notamment européennes, se saisissent de cette problématique pour définir simplement la nature d’un réseau, qui est avant tout un instrument de communication publique. Dès lors, pourquoi un journal local, tel que Le Petit Bleu des Côtes d’Armor ou Le Quotidien du Calvados, se voit-il tenu juridiquement responsable s’il publie un contenu diffamatoire, infamant ou contraire à la loi, même avec un tirage limité à 10 000 exemplaires, alors que les plateformes numériques, qui touchent 1,5 à 1,6 milliard de consommateurs dans le monde, échappent à toute responsabilité juridique ? Ce déséquilibre est profondément problématique et il sera très difficile d’en corriger les effets. Tant que nous n’aurons pas appliqué aux instruments de communication numériques les mêmes règles de responsabilité que celles qui régissent les médias classiques, nous resterons condamnés à courir après les méfaits, les uns après les autres, sans jamais pouvoir les prévenir durablement.

Mme Laure Miller, rapporteure de la commission d’enquête sur les effets psychologiques de TikTok sur les mineurs. Comment expliquer, alors même que votre démonstration rend parfaitement évidente l’idée que les plateformes ne sauraient être neutres dans la diffusion de l’information, puisqu’elles l’orientent à travers leurs algorithmes, que nous n’ayons pas réussi, après tant d’années, à les rendre davantage responsables, tant au niveau européen que national ?

J’aimerais recueillir votre opinion sur le règlement (UE) 2022/2065 du Parlement européen et du Conseil du 19 octobre 2022 relatif à un marché unique des services numériques et modifiant la directive 2000/31/CE dit Digital services act (DSA). Considérez-vous que nous sommes allés assez loin ? Vous avez, par le passé, exprimé l’idée qu’il existait en réalité deux leviers principaux pour faire évoluer le comportement de ces plateformes, et en particulier celui de TikTok. Selon vos termes, il s’agit, d’une part, de les responsabiliser, en repensant leur statut juridique, en les qualifiant non plus comme de simples hébergeurs mais comme de véritables éditeurs de contenu et, d’autre part, de leur imposer des sanctions financières, à travers des amendes suffisamment dissuasives pour qu’elles soient réellement impactées. À vos yeux, les avancées opérées à l’échelon européen sont-elles suffisantes ou pensez-vous qu’il soit nécessaire d’aller plus loin ?

M. Jean-Marie Cavada. Le retard pris par l’Europe et la France en matière de régulation des technologies numériques s’explique, selon moi, par deux facteurs principaux. Le premier tient à la fascination que nous avons longtemps éprouvée pour l’utilité et l’efficacité du smartphone, au point de négliger d’en examiner avec la rigueur nécessaire les effets négatifs, en particulier sous un angle géopolitique. Le second réside dans la vitesse fulgurante des avancées technologiques, qui n’a cessé de devancer nos efforts législatifs, nous condamnant à un état de poursuite constante.

Mon expérience au Parlement européen, où j’ai eu l’honneur de présider plusieurs commissions, m’a permis d’observer ce décalage de manière concrète. Ce n’est qu’en 2016 que l’Union européenne a commencé à se saisir sérieusement de la question de la protection des données personnelles, avec le règlement (UE) 2016/679 du Parlement européen et du Conseil du 27 avril 2016 relatif à la protection des personnes physiques à l'égard du traitement des données à caractère personnel et à la libre circulation de ces données, et abrogeant la directive 95/46/CE dit règlement général sur la protection des données (RGPD), qui n’a finalement été adopté qu’en 2018.

Pendant ce temps, la question de la protection du droit d’auteur, entendue comme la répartition équitable de la richesse entre, d’un côté, les grandes plateformes et, de l’autre, les auteurs, demeurait largement négligée. Or la culture a besoin d’un socle économique pour prospérer. C’est d’ailleurs l’une des grandes spécificités de l’Europe que de disposer d’une économie culturelle particulièrement riche, laquelle constitue le fondement d’une création foisonnante et dynamique. Pourtant, la richesse générée par les réseaux, notamment par le biais de la publicité, échappait pour une large part à ceux qui en étaient pourtant les contributeurs essentiels. Les plateformes numériques n’hésitaient pas à reprendre des contenus issus de la presse d’information sans qu’aucun journaliste ne soit employé au sein de ces structures, et sans que la moindre rétribution ne soit versée aux ayants droit. La question du partage de cette richesse était donc non seulement absente, mais gravement menacée. C’est dans ce contexte que la loi sur le droit d’auteur et les droits voisins de la presse, dont j’ai eu l’honneur d’être l’un des initiateurs, a vu le jour.

L’émergence récente de l’intelligence artificielle illustre de manière emblématique ce phénomène de décalage. La proposition de règlement du Parlement européen et du Conseil établissant des règles harmonisées concernant l’intelligence artificielle (législation sur l’intelligence artificielle) et modifiant certains actes législatifs de l’union dite IA Act, formulée en 2022, s’est rapidement révélée insuffisante face à l’irruption de ChatGPT, venu bouleverser l’ensemble des repères établis. Cet outil, aussi prometteur qu’inquiétant, introduit une série de ruptures majeures. Il menace d’effacer une part substantielle des droits de propriété intellectuelle des créateurs, sans même aborder les risques qu’il fait peser sur la vérité, la désinformation ou encore l’amplification des fake news. Lorsque le texte de la Commission est arrivé sur le bureau des parlementaires européens, il était déjà en partie obsolète, puisqu’il reposait sur des principes fondamentaux, certes louables, mais sans disposer des moyens nécessaires à leur mise en œuvre effective. Par ailleurs, il ne traitait pas les bouleversements introduits par ChatGPT puisque, depuis l’émergence de ce dernier, d’innombrables déclinaisons ont vu le jour et l’intelligence artificielle s’est désormais immiscée dans de nombreux services proposés aux utilisateurs.

Il est ainsi évident que l’IA Act devrait être revu, renforcé, ou du moins adapté à cette nouvelle réalité. Cela prendra du temps, comme toujours, et, le temps que les lois prennent forme, que les décrets soient promulgués, les instruments d’application déployés et les dispositifs de contrôle mis en place, une nouvelle technologie aura surgi, susceptible d’engendrer d’autres bouleversements. Tel est le rythme contemporain.

Il faut cependant souligner que ce ne sont pas, à proprement parler, l’intelligence artificielle ou les contenus diffusés sur les réseaux sociaux qui posent un problème. Le véritable enjeu réside dans le cynisme absolu des monopoles mondiaux qui ont bâti leur fortune sur ces innovations. Je ne m’attarderai pas ici sur les chiffres d’affaires, les valorisations boursières ou les bénéfices trimestriels colossaux des géants du numérique, dits Gafam, mais il est clair que nous faisons aujourd’hui face à des structures monopolistiques. Il s’agit là du dernier avatar d’un péril que le sénateur américain John Sherman dénonçait déjà à la fin du XIXe siècle. Dans un texte d’une modernité remarquable, il mettait en garde contre les monopoles, qu’il qualifiait d’ennemis de la démocratie. Je recommande à quiconque s’intéresse à ces questions de relire ce texte, qui décrit avec précision comment les concentrations de puissance économique finissent par s’attaquer aux institutions dans le but de les dominer. Leur objectif premier consiste à générer toujours davantage de profits. Le second, plus inquiétant encore, vise à organiser des pans entiers de la société de manière à renforcer la domination de ces monopoles. Certains y voient les prémices d’un projet transhumaniste, qui ne serait pas totalement absent de l’imaginaire de certains dirigeants de ces groupes. Je n’ai, à ce stade, aucun élément concret permettant d’étayer cette hypothèse, mais elle mérite d’être posée.

Mme Laure Miller, rapporteure. Votre analyse laisse entendre que nous serons inéluctablement en retard dans la régulation des réseaux sociaux, puisque le rythme de nos processus démocratiques ne peut, par nature, rivaliser avec celui des grandes entreprises technologiques. Une telle asymétrie invite peut-être à envisager une approche plus radicale dans la manière de gérer ces plateformes, notamment lorsqu’il s’agit de la protection des mineurs, qui constitue le cœur des préoccupations de notre commission d’enquête.

Disposez-vous de recommandations concrètes en ce domaine ? À vos yeux, les États doivent-ils reconquérir une part de leur souveraineté numérique afin de retrouver une véritable autonomie dans la manière dont ils encadrent l’accès des jeunes à ces plateformes ? Et, dans cette perspective, quelles mesures spécifiques jugeriez-vous pertinentes pour améliorer la situation actuelle ?

M. Jean-Marie Cavada. Le législateur, en réalité, n’est pas en retard, mais il se trouve naturellement placé dans une position qui l’oblige à la fois à combler un certain écart avec les innovations passées et à anticiper celles à venir. Cette tension, loin d’être propre à la France, caractérise l’ensemble des démocraties contemporaines.

Divers exemples permettent d’illustrer cette dynamique. L’Australie, à la faveur d’un changement de gouvernement, a récemment durci sa législation. L’Italie a engagé des démarches en ce sens, même si les résultats ne sont pas encore pleinement satisfaisants. Le Royaume-Uni a lui aussi entrepris une évolution, bien que certaines critiques aient émergé quant à l’insuffisance des mesures prises par l’Office of communications (Ofcom), l’équivalent britannique de l’Autorité de régulation de la communication audiovisuelle et numérique (Arcom).

La régulation à l’échelle nationale joue ici un rôle fondamental. Elle permet aux parlements et gouvernements les plus audacieux d’initier un débat public, qui peut ensuite s’étendre à l’échelon européen. Il est en effet rare que ce type de discussion naisse spontanément au sein de la Commission européenne sans qu’une impulsion préalable ait été donnée par les États membres. Cette articulation entre les niveaux nationaux et européens constitue l’un des ressorts essentiels de la progression du droit dans ce domaine.

Cependant, l’efficacité de ces législations repose avant tout sur leur application concrète, ce qui demeure loin d’être systématique. Nous observons aujourd’hui que le règlement (UE) 2022/1925 du Parlement européen et du Conseil du 14 septembre 2022 relatif aux marchés contestables et équitables dans le secteur numérique et modifiant les directives (UE) 2019/1937 et (UE) 2020/1828 dit Digital markets act (DMA), pourtant conçu pour encadrer le marché numérique européen, fait déjà l’objet de remises en question jusque dans l’hémicycle du Parlement. Quant au règlement sur les services numériques (DSA), porté par le commissaire européen au marché intérieur Thierry Breton pour lutter contre les contenus illicites, il a sans doute permis certaines avancées, mais le chemin reste encore long.

Aussi, si je ne condamne nullement la nécessité de légiférer a posteriori, car elle est structurelle et inévitable dans toute démocratie, vous avez néanmoins raison d’insister sur l’urgence qu’il y a à anticiper davantage afin de prévenir de nouvelles dérives. Cette posture prospective n’est pas sans périls et j’ai moi-même été confronté à des pressions et à des menaces personnelles au moment des débats sur le droit d’auteur et les droits voisins.

Vous avez vous-même eu le courage d’initier ce travail, et je tiens à le saluer. Il ne s’agit pas là d’une tâche aisée. Je sais, pour l’avoir vécu personnellement lors de mon engagement en faveur des lois sur le droit d’auteur et les droits voisins, ce que représente l’expérience du lobbying et même les menaces qui l’accompagnent. Je sais quelles sont les difficultés auxquelles sont confrontés les parlementaires lorsqu’ils défendent des textes de régulation. Je connais également les formes d’intimidation, les pressions financières ou politiques qui pèsent parfois sur les gouvernements, et la tentation de céder. Mais tout cela ne doit pas nous paralyser face à la déferlante que représentent ces puissances économiques qui, par leur volonté ou parfois par le simple effet mécanique de leur action, risquent d’aboutir à une désintégration progressive de notre démocratie. Les domaines que vous explorez ici, à travers cette commission d’enquête, sont parmi les plus essentiels. Vous vous attaquez à l’un des enjeux les plus graves de notre temps que sont les atteintes à la santé mentale, l’addiction et parfois le suicide de mineurs.

Ma collègue maître Laure Boutron-Marmion, qui défend aujourd’hui douze familles, détient dans son portefeuille des témoignages accablants, dont ceux de deux familles dont les enfants se sont donné la mort. Ces suicides ne peuvent être dissociés de l’influence de contenus diffusés sur TikTok, où l’on constate une convergence de suggestions morbides, parfois à peine voilées. Les moyens de passer à l’acte y sont parfois évoqués de manière implicite et l’isolement dans lequel ces enfants se sont trouvés est effrayant.

Je pourrais tenir des propos similaires sur le sujet des données personnelles, car nous sommes en train de franchir les principes mêmes de l’Union européenne en matière de respect des droits fondamentaux, qui sont aujourd’hui bafoués. Non seulement alimentons-nous ces réseaux par nos propres données, mais celles-ci font ensuite l’objet d’un commerce massif, souvent dissimulé et parfois illégal. Elles sont extraites, croisées et revendues, le plus souvent sans aucun consentement explicite. Nous devons également mesurer la violence des attaques portées contre nos démocraties. Je ne parle même pas ici du négationnisme ou des discours de haine, bien qu’ils soient présents, mais d’un flot continu d’injures, d’insultes, de contestations du bon sens, de remise en cause de la loi et d’attaques directes contre nos institutions. Ces réseaux, qu’ils le veuillent ou non, franchissent des seuils interdits. En se posant en interlocuteurs directs, en face-à-face, avec les institutions démocratiques, ils minent peu à peu l’autorité républicaine.

Le chantier est donc immense, mais je suis convaincu que l’on ne perd que les batailles que l’on refuse d’engager. Ce combat sera long, il sera difficile, parfois rude, mais nous ne pouvons pas laisser un outil nous détruire.

Une grande part de cette responsabilité est désormais entre vos mains, ainsi que dans celles du Gouvernement, qui devra tirer les enseignements de vos travaux. Il ne saurait y répondre par des mesures légères. Nous avons besoin d’une réponse forte et claire.

Je me permets ici de citer l’exemple australien, qui a pris la décision d’interdire l’usage du smartphone pour les mineurs de moins de seize ans. À ceux qui estimeront que les parents pourraient permettre cet usage, je réponds que cette interdiction s’accompagne d’une recommandation complémentaire, celle d’offrir à ces jeunes un appareil limité aux appels téléphoniques, sans accès à internet ni aux réseaux sociaux. Il s’agit ici de préserver la santé mentale des enfants, de protéger leur discernement, leur jugement et leur rapport au monde. Il ne s’agit pas d’une mesure symbolique mais d’une nécessité face à une réalité qui, si nous ne la régulons pas, continuera d’oblitérer leur développement, leur esprit critique et leur avenir. Nous le constatons déjà, dans l’érosion de la cohésion sociale, dans la montée des extrêmes, et dans la fragilisation des institutions.

Votre travail se concentre, à juste titre, sur TikTok, puisqu’il s’agit aujourd’hui du réseau qui rencontre le plus grand succès auprès de la jeunesse. Cependant, au regard de mon expérience en matière de contrôle et des échanges que je peux avoir avec des chercheurs spécialisés sur ces questions, je tiens à souligner que Snapchat n’est en rien moins préoccupant. Si TikTok et Snapchat venaient à être efficacement régulés sur le territoire européen, d’autres réseaux ne manqueront pas de prendre le relais, selon une dynamique bien connue.

Pour prendre toute la mesure de l’enjeu et trouver en nous la lucidité et le courage d’y faire face, une simple question suffit : pourquoi les enfants chinois qui consultent TikTok ne sont-ils pas exposés aux contenus dégradants, vulgaires ou toxiques destinés aux enfants occidentaux ? Cette question mérite d’être posée, et la réponse qu’elle appelle est, en elle-même, profondément révélatrice.

M. le président Arthur Delaporte. Des discussions ont effectivement eu lieu pour déterminer s’il convenait ou non de restreindre le champ d’investigation de notre commission d’enquête à la seule plateforme TikTok. Compte tenu de la durée limitée des travaux, fixée à six mois, et de l’ampleur des dérives que nous avons d’ores et déjà identifiées, nous avons collectivement fait le choix de concentrer nos efforts principalement sur cette plateforme, tout en veillant à ne pas nous y limiter exclusivement. Nous prévoyons ainsi d’auditionner, dans la phase finale de nos travaux, l’ensemble des grandes plateformes, notamment Meta et Snapchat. Il nous paraît en effet évident que les réseaux sociaux forment un écosystème interconnecté et que les dérives que nous observons ne se cantonnent pas à une seule entité. Toutefois, TikTok, en raison de sa popularité écrasante auprès du jeune public et de la particulière visibilité de ses dérives algorithmiques, constituera le socle de notre analyse.

Les recommandations que nous formulerons à l’issue de nos travaux seront, nous l’espérons, transposables à l’ensemble des plateformes. Cette méthode nous permettra d’optimiser le temps imparti tout en conservant une approche globale et cohérente de la problématique.

M. Jean-Marie Cavada. Votre travail dépasse le cadre national et s’inscrit dans une problématique de portée internationale. Permettez-moi d’évoquer deux cas tragiques qui illustrent, de manière poignante, l’ampleur du phénomène. Aux États-Unis, le jeune Sewell, âgé d’environ quinze ans, s’est donné la mort après être tombé amoureux d’un avatar rencontré en ligne. Au Royaume-Uni, en 2017, Molly Russell, une adolescente de treize ou quatorze ans, a connu le même destin tragique, victime de l’addiction, de l’isolement et du mal-être engendrés par une exposition prolongée aux écrans. Depuis ce drame, son père, M. Ian Russell, s’est engagé avec une grande dignité en créant une fondation dédiée à la mémoire de sa fille et à la prévention de ces dérives. J’espère d’ailleurs pouvoir l’inviter prochainement en France, aux côtés de familles françaises également concernées, afin qu’ils puissent témoigner ensemble publiquement de ces réalités bouleversantes.

Mme Anne Genetet (EPR). En Australie, l’interdiction d’accès à certaines plateformes pour les jeunes de moins de seize ans n’est pas encore entrée en vigueur. Elle prendra effet à la fin de l’année, conformément au délai d’un an prévu après l’adoption du principe par les autorités. Il convient toutefois de préciser que certaines plateformes, telles que YouTube, seront exemptées de cette interdiction, alors même que leur algorithme présente lui aussi des problématiques sérieuses.

M. Jean-Marie Cavada. Je partage entièrement l’avis de Mme la députée.

M. le président Arthur Delaporte. Je précise que Mme Anne Genetet est députée des Français de l’étranger pour la circonscription incluant l’Australie et en profite pour informer l’ensemble de nos collègues que nous consacrerons une demi-journée spécifique à l’étude des expériences étrangères, parmi lesquelles le cas australien occupera une place importante.

Je m’adresse à présent à l’ancien parlementaire européen que vous êtes, et dont l’engagement en faveur de la régulation du numérique et de la protection des droits d’auteur est bien connu. Nous avons, un peu plus tôt, évoqué la question du lobbying. Pourriez-vous nous décrire les formes d’approche dont vous avez personnellement fait l’objet de la part des acteurs concernés ? À titre personnel, je précise que je n’ai pas encore eu le sentiment d’être exposée à un quelconque lobbying de la part de TikTok depuis le lancement de notre mission.

M. Jean-Marie Cavada. Les tentatives de lobbying ne sauraient tarder, à moins qu’elles ne soient déjà à l’œuvre de manière plus insidieuse dans l’entourage immédiat des décideurs. J’ai personnellement été exposé à ces pratiques, comme plusieurs de mes collègues siégeant au sein de la commission des affaires juridiques du Parlement européen. Lors de l’élaboration des textes relatifs au droit d’auteur et aux droits voisins, nous avons été confrontés à un déploiement de moyens financiers considérable, puisque plusieurs dizaines de millions d’euros ont été investis dans des cabinets de conseil et d’avocats, non seulement pour rémunérer les opérations de lobbying ponctuel mais également avec la promesse implicite ou explicite de futurs contrats.

À cela se sont ajoutées des tentatives de manipulation d’événements politiques, notamment en Allemagne, où de jeunes militants ont été incités à manifester avec des pancartes aux slogans simplistes tels que « Vote against copyright ». Bien que je n’aie jamais pu établir avec certitude les modalités de cette incitation, il est difficile de croire qu’il ne s’agissait que de simples élans spontanés.

Nous avons également été confrontés à des actions de saturation visuelle organisées autour des institutions européennes. Des camions publicitaires, arborant de larges placards, étaient loués pour tourner autour du Parlement européen les jours mêmes où se tenaient les votes, que ce soit en commission ou en séance plénière. Cette pression constante témoignait d’une volonté manifeste de peser sur la décision législative.

Une attaque informatique ciblée a également frappé les ordinateurs de plusieurs députés, avec des robots mobilisés pour inonder les boîtes de messagerie d’appels au rejet de la loi. Ce qui pourrait apparaître comme un épisode annexe relève en réalité d’une stratégie globale visant à prendre le contrôle de tout ce qui peut générer du profit à partir du travail intellectuel et créatif. Car nous ne devons pas oublier que la culture est un secteur économique d’une valeur considérable. En 2014, une étude estimait son poids à plusieurs centaines de milliards d’euros par an, représentant plus de 7 millions d’emplois, soit davantage que les secteurs des télécommunications et de l’automobile réunis. Il n’est donc guère étonnant que certains acteurs aient déployé des moyens considérables pour tenter d’en capter une part maximale.

Lorsque je parle d’impérialisme pour désigner l’attitude des grandes plateformes américaines, je pèse mes mots. Et je n’hésiterai pas, dès que les données seront plus claires, à employer le même terme pour qualifier les ambitions de la Chine, tant certaines dynamiques commencent à émerger de façon visible. Je souhaite souligner ici le caractère profondément problématique de l’exportation de lois conçues à l’origine pour un usage strictement domestique, en l’occurrence américain. Ces textes, qui n’auraient jamais dû franchir les frontières, se sont imposés faute de réponse adéquate des continents utilisateurs tels que l’Europe. De même, en matière de services numériques, l’Europe souffre de ne pas disposer d’instruments équivalents, ni de réseaux, ni de groupes industriels capables de rivaliser avec les géants étrangers. Il est révélateur de constater que le marché européen représente aujourd’hui plus de 25 % du chiffre d’affaires des Gafam un chiffre considérable pour un continent de 460 millions d’habitants répartis dans vingt-sept membres. Que penser alors de ce que deviendrait ce phénomène si un accès massif était ouvert à la Chine, à l’Asie du Sud-Est ou à l’Amérique du Sud ?

Ce que nous observons, c’est bien la superposition d’un appétit financier colossal à une exception juridique qui nous a été imposée faute de disposer des moyens nécessaires pour y résister.

M. Thierry Perez (RN). Nous, membres de cette commission d’enquête, avons grandi dans un monde dépourvu de réseaux sociaux et de smartphones. Je crains aujourd’hui que le pire soit à venir car une génération entière vient au monde avec un écran entre les mains. Notre marge de manœuvre pour influencer de manière significative les algorithmes de ces plateformes, à commencer par TikTok, me paraît particulièrement restreinte. Dès lors, ne devrions-nous pas envisager une approche plus ferme, à l’image de celle que nous avons collectivement adoptée en matière de sécurité routière ? Il serait impensable et socialement inacceptable de laisser un enfant de huit ans prendre le volant d’une voiture. Pourquoi, alors, acceptons-nous qu’un enfant du même âge puisse passer quotidiennement cinq heures sur TikTok, exposé à des contenus dont la nature est souvent inappropriée ? Ne serait-il pas temps d’envisager une interdiction pure et simple des réseaux sociaux pour les mineurs ? Une telle mesure s’appliquerait non seulement à TikTok, mais également à Snapchat et à l’ensemble des plateformes similaires

M. Jean-Marie Cavada. Il est en effet impératif de consolider, à l’échelle du continent européen, les règles encadrant l’usage des réseaux sociaux, y compris les règles relatives au fonctionnement du marché, afin de contenir les dérives des monopoles existants. Nous nous heurtons toutefois à un danger immédiat puisque le Parlement européen envisage lui-même, dans certains cas, un assouplissement de la réglementation. Cette tendance, que nous observons régulièrement lorsqu’il s’agit d’éviter des frictions, est particulièrement préoccupante.

Votre proposition d’interdire l’accès aux réseaux sociaux pour les mineurs de moins de quinze ans trouve un écho dans de nombreux pays et une telle mesure pourrait offrir un appui aux parents, souvent tiraillés entre la pression sociale, les exigences de leur quotidien et la praticité apparente des smartphones. Il demeure néanmoins essentiel de rappeler que la responsabilité parentale constitue une composante centrale de cette problématique. L’éducation des enfants ne saurait reposer exclusivement sur les épaules du législateur. Les familles, tout comme le système éducatif, doivent également assumer leur part.

Certaines nations ont déjà entrepris des démarches significatives. L’Italie, notamment, a promu l’usage de téléphones basiques à neuf touches, limités aux seules fonctions d’appel, et dépourvus d’accès aux réseaux sociaux. Ces approches méritent d’être étudiées avec attention et pourraient inspirer nos réflexions.

Il est profondément paradoxal que notre société investisse massivement dans la santé mentale des enfants tout en autorisant, voire en finançant indirectement, l’usage d’outils susceptibles de compromettre leur équilibre et leur développement. Cette contradiction doit être affrontée de manière frontale. La tâche est certes de longue haleine, mais elle est essentielle pour les générations à venir.

La situation actuelle est alarmante. Comment imaginer que nous permettions, sans la moindre restriction, d’acheter un smartphone à un enfant de six ans, alors que nul n’imaginerait vendre un scooter à un mineur de douze ans sans encadrement préalable ni autorisation spécifique. Cette disparité, à elle seule, devrait nous alerter. Elle est d’autant plus préoccupante que le temps passé par les jeunes sur les écrans dépasse largement celui consacré à d’autres activités structurantes, avec des conséquences graves sur le sommeil, le développement émotionnel et les fonctions cognitives.

L’ampleur de ce phénomène est comparable à celle d’une pandémie et appelle une réponse à la hauteur de cette urgence. Bien que ces technologies aient offert à notre société des opportunités inédites, elles ont également introduit des menaces insidieuses, qui pèsent sur son intégrité. Il est temps d’agir avec lucidité et détermination pour protéger nos enfants et, ce faisant, préserver les fondements de notre avenir collectif.

M. le président Arthur Delaporte. Je pense que nous partageons, indépendamment de nos affiliations politiques, un grand nombre des points que vous avez soulevés.

Mme Anne Genetet (EPR). Un parent peut acheter un scooter en son nom et autoriser son enfant à le conduire. Cela souligne la nécessité non seulement d’interdire l’accès aux réseaux sociaux pour les mineurs, mais également d’imposer des sanctions sévères aux parents qui permettraient un tel usage.

M. Jean-Marie Cavada. Il convient de rappeler que nos échanges, dans le cadre de cette commission d’enquête, se concentrent principalement sur les dispositifs de régulation. Or ces mesures ne représentent qu’une partie du travail qu’un État, ou une communauté d’États comme l’Union européenne, doit impérativement engager. Nous devons également investir massivement dans le développement de grandes entreprises numériques européennes. Faute de cette volonté stratégique, la demande demeurera forte et nous n’aurons rien à proposer en contrepartie. Dans cette configuration, nous continuerons à consommer les produits issus de monopoles hégémoniques, qui imposent leurs règles et dominent sans partage l’ensemble du marché.

Si vous m’y autorisez, je souhaiterais formuler une requête plus personnelle. Je serais reconnaissant à la cheffe de secrétariat de votre commission d’enquête de bien vouloir transmettre mes coordonnées téléphoniques à Mme Genetet afin de recueillir son point de vue sur ces enjeux, qui me semblent majeurs.

M. le président Arthur Delaporte. Je souhaite élargir notre perspective en abordant la question de la révision de la Charte des droits fondamentaux de l’Union européenne. Pourriez-vous nous indiquer quelles sont les pistes d’amélioration que vous suggérez et que vous défendez dans votre plaidoyer pour la révision de ce texte ?

M. Jean-Marie Cavada. Notre institut, iDFrights, déploie son action à la fois au niveau national, principalement en France, ainsi qu’à Bruxelles. Nous collaborons étroitement avec l’Institut de la souveraineté numérique (ISN), dirigé par monsieur Bernard Benhamou, qui siège également au sein de notre conseil d’orientation.

Notre équipe de juristes suit avec la plus grande attention les évolutions juridiques et législatives à Bruxelles, qu’il s’agisse de directives appelant à une transposition dans les droits nationaux, ou de règlements directement applicables dans l’ensemble des vingt-sept États membres. Notre objectif est de faire en sorte que les nouvelles régulations européennes s’inscrivent, autant que possible, dans la continuité du cadre juridique traditionnel qui fonde nos démocraties, et dont la Charte des droits fondamentaux constitue aujourd’hui l’expression la plus aboutie.

Il nous semble toutefois nécessaire d’enrichir cette Charte afin qu’elle prenne mieux en compte les réalités nouvelles qui affectent le fonctionnement même de nos démocraties. Parmi ces menaces figurent les cyberattaques, mais également les effets délétères de certains services numériques sur les consommateurs, en particulier lorsqu’il s’agit des enfants. Bien que l’adoption du RGPD ait constitué une première avancée importante, son application demeure trop souvent partielle. Les autorités de contrôle, telles que la Commission nationale de l’informatique et des libertés (CNIL) en France, disposent de moyens et de pouvoirs encore insuffisants pour remplir pleinement leurs missions.

Nous plaidons donc pour une mise à jour de la Charte des droits fondamentaux, qui permettrait de renforcer la protection face aux nouvelles formes de menace qui pèsent sur les fondements mêmes de la démocratie. Il est crucial de mieux encadrer l’exploitation des données personnelles, lesquelles font toujours l’objet d’un commerce massif, malgré les règles en vigueur relatives au consentement. Les risques sont particulièrement préoccupants lorsqu’il s’agit de données identitaires ou de santé, susceptibles d’être utilisées à des fins discriminatoires, notamment dans le secteur des assurances.

Nous appelons de nos vœux une réflexion politique de fond, nourrie par l’esprit d’Alexis de Tocqueville, afin de donner une perspective plus large et plus ambitieuse aux travaux en cours. Il est essentiel que les parlementaires incitent les gouvernements à agir avec une détermination accrue sur ces enjeux cruciaux.

M. Thierry Perez (RN). Au cours de votre parcours et des travaux que vous avez menés sur la question des réseaux sociaux au sein du Parlement européen, avez-vous eu l’occasion de rencontrer des personnes défendant l’idée que ces plateformes pouvaient exercer une influence positive sur les mineurs ? Depuis le début des auditions menées par notre commission d’enquête, aucun argument en ce sens n’a été porté à notre connaissance.

M. Jean-Marie Cavada. Permettez-moi, tout d’abord, de préciser que je ne suis pas dans une posture de diabolisation du numérique en tant que tel. Ce que je dénonce, ce sont les pratiques des monopoles mondiaux qui tirent profit de ce domaine à travers des mécanismes commerciaux à la fois licites et illicites. Le danger ne réside pas dans le numérique lui-même, mais bien dans la puissance excessive de ces monopoles, qui menacent les équilibres individuels et sociétaux.

Pour répondre directement à votre question, je n’ai jamais rencontré de personne défendant explicitement les bienfaits des réseaux sociaux pour les mineurs. Cela étant, je tiens à rappeler que le numérique présente des aspects indéniablement positifs, notamment dans le domaine médical, où l’intelligence artificielle a permis des avancées remarquables en matière d’observation, de synthèse et d’analyse, au bénéfice des professionnels de santé et des chercheurs.

Le véritable problème tient à l’usage abusif de ces outils et surtout à l’enrichissement illicite qui peut en découler. C’est sans doute l’une des raisons pour lesquelles les parents sont peu nombreux à revendiquer ouvertement l’usage des réseaux sociaux par leurs enfants. Le numérique n’est qu’un outil et, comme tout outil entre les mains d’un mineur, il appelle un encadrement strict. La question se pose en particulier au sein des collèges, s’agissant de la pertinence même de ces outils numériques en milieu scolaire. Le Gouvernement a d’ailleurs évoqué la possibilité d’interdire les réseaux sociaux, et donc l’usage des smartphones, dans les établissements scolaires. Cela constituerait une première mesure concrète.

Il faut également reconnaître que les parents peuvent, parfois, se rendre complices, par action ou par omission, de l’usage excessif du numérique par leurs enfants. Il s’agit parfois d’un moyen de se décharger, en partie, de leur propre responsabilité éducative. Ce phénomène n’est pas nouveau puisque, dès les années 1970 en France, nous avons pu observer une tendance à transférer au ministère de l’Éducation nationale, non seulement la mission d’instruire, mais également celle d’éduquer les enfants. À mon sens, il est nécessaire de rétablir une distinction claire entre l’instruction, l’éducation civique et l’éducation au sens large, cette dernière ne devant en aucun cas reposer uniquement sur les épaules des enseignants, déjà fortement sollicités.

M. le président Arthur Delaporte. Je souhaiterais apporter une nuance à notre échange concernant les effets, positifs ou négatifs, des réseaux sociaux. En tant que président, j’adopte une posture que je qualifierais d’agnostique, dans la mesure où je m’efforce de ne pas céder à une forme de diabolisation excessive de ces plateformes. Les auditions que nous avons menées jusqu’à présent, notamment auprès de sociologues des usages, de représentants de la CNIL ou encore de spécialistes du rapport des jeunes aux écrans, ont permis de mettre en lumière des effets positifs réels en matière de socialisation et d’apprentissage. Les jeunes interrogés soulignent leur aptitude à rechercher de l’information et à développer certaines compétences grâce à ces outils numériques. Il me semble essentiel, malgré les dérives que nous nous attachons précisément à identifier, de ne pas occulter cette dimension.

Je tiens également à rappeler ce qui a été exprimé depuis le début de nos travaux, y compris lors de l’intervention de M. Serge Tisseron la semaine dernière. Les réseaux sociaux apparaissent également comme des espaces de construction relationnelle et d’affirmation sociale. Le véritable problème, à mes yeux, réside dans le modèle économique qui structure le fonctionnement de ces plateformes. C’est en ce sens que votre remarque prend toute sa pertinence : comment pourrions-nous concevoir des réseaux sociaux qui ne soient pas gouvernés par des logiques exclusivement mercantiles ?

Cette réflexion m’amène à évoquer l’existence de réseaux sociaux expérimentaux, qui cherchent à inventer d’autres formes de mise en relation numérique et que nous pourrions envisager d’auditionner, au-delà des plateformes dominantes. Dans ma circonscription, j’ai eu l’occasion d’observer, au sein d’un incubateur, des projets innovants qui s’interrogent sur les biais structurels du numérique et tentent de proposer des modèles alternatifs. Mastodon, par exemple, s’inscrit dans cette logique d’organisation décentralisée et communautaire. Il me paraissait important d’évoquer ces pistes, afin de nourrir une approche plus nuancée et plus prospective de notre travail.

M. Jean-Marie Cavada. Je partage pleinement votre analyse. Il semble important de rappeler que l’objectif premier de la commission d’enquête n’était pas d’évaluer les éventuels bienfaits de TikTok en particulier, ni ceux des réseaux sociaux dans leur ensemble, mais bien de réfléchir aux modalités de leur régulation, ce qui implique nécessairement un travail d’identification et de lutte contre les dérives qu’ils engendrent.

Je souscris entièrement aux propos que vous avez tenus et j’ai d’ailleurs eu l’occasion de souligner qu’il existe bel et bien un usage vertueux des réseaux sociaux, qui peut contribuer à l’ouverture d’esprit et offrir certains bénéfices, notamment en termes d’accès à l’information et de développement personnel. Il nous revient toutefois d’examiner avec rigueur tout ce qui relève de l’illicite et qui, de manière plus ou moins insidieuse, s’est introduit au sein de ces plateformes.

M. le président Arthur Delaporte. Nous vous transmettrons le rapport complet, incluant toutes les auditions.

M. Thierry Perez (RN). Nous sommes effectivement unanimes sur la nécessité de lutter contre les contenus illicites. Je souhaiterais toutefois attirer votre attention sur certains phénomènes particulièrement préoccupants qui, bien qu’ils ne soient pas formellement interdits par la loi, n’en sont pas moins d’une extrême dangerosité. J’ai récemment pris connaissance d’un article consacré à une tendance inquiétante circulant sur TikTok, qui incite de jeunes garçons à se frapper le visage à l’aide d’un marteau, dans le but de renforcer leurs traits masculins. Ce comportement, qui touche des enfants dès l’âge de huit ans, illustre à quel point certaines dérives peuvent s’enraciner précocement. Même si ces pratiques ne relèvent pas, à proprement parler, de l’illégalité, elles n’en demeurent pas moins profondément inquiétantes. Ces contenus insidieux, qui s’infiltrent dans l’imaginaire des enfants et des préadolescents, sont véritablement terrifiants.

Je suis convaincu que nous ne parviendrons pas à contenir de tels phénomènes par le seul levier algorithmique, ni en laissant les choses suivre leur cours. Face à cette instabilité constante et à cette viralité imprévisible, nous devons avoir le courage de reconnaître que nous ne pourrons jamais exercer un contrôle réellement efficace sur ces contenus, si ce n’est en interdisant l’accès aux réseaux sociaux aux mineurs.

M. Jean-Marie Cavada. Je comprends parfaitement l’inquiétude que vous exprimez. Je la partage pleinement.

Je souhaiterais, pour ma part, attirer votre attention sur un autre phénomène particulièrement alarmant, qui touche plus spécifiquement les jeunes filles : l’incitation à l’anorexie. Nous observons une pression croissante en faveur d’une maigreur extrême, présentée comme une condition d’attractivité et de popularité. Les conséquences de cette dérive sont tragiques puisqu’elles entraînent des troubles alimentaires graves, des accidents et, dans certains cas, des suicides. En France, j’ai pu recenser au moins huit cas de suicide directement liés à ce phénomène et il est fort probable que le chiffre réel soit bien plus élevé.

Il faut bien comprendre que, face à de tels drames, les parents se retrouvent souvent démunis, submergés par un sentiment de honte et d’impuissance. Pire encore, les dispositifs d’aide, qu’ils soient étatiques, départementaux ou nationaux, ont parfois tendance à minimiser ces situations ou à renvoyer la faute sur les familles elles-mêmes. Or les parents ne peuvent exercer une surveillance constante sur leurs enfants, d’autant plus lorsqu’ils doivent faire face à des contraintes professionnelles quotidiennes.

Il nous appartient, en tant que société, de nous interroger sur notre responsabilité collective dans la prolifération de ces contenus toxiques. À mes yeux, nous sommes confrontés à une forme contemporaine de non-assistance à personne en danger. Notre objectif doit être de rétablir un équilibre lucide et exigeant entre un usage éclairé des réseaux sociaux et l’interdiction formelle des pratiques dangereuses.

L’adoption de textes tels que le règlement sur les services numériques (DSA) au niveau européen constitue certes une avancée, mais leur application effective demeure un défi considérable. La mise en place de dispositifs tels que les signaleurs de confiance, censés alerter les autorités compétentes, va dans le bon sens, mais reste largement insuffisante au regard de l’ampleur du problème.

Je suis convaincu que nous devons rétablir la responsabilité juridique des éditeurs de contenus en ligne. Ce processus sera sans doute long, mais il est absolument indispensable si nous voulons enrayer la prolifération de contenus illicites ou dangereux, qui menacent non seulement la vie privée et la santé des enfants, mais également l’équilibre même de nos démocraties.

En conclusion, je tiens à remercier la commission d’enquête. Nous avons besoin de votre engagement et nous tenons à votre entière disposition pour vous accompagner dans vos travaux, que ce soit en vous faisant gagner du temps ou en mettant à votre service les moyens nécessaires à l’atteinte de vos objectifs.

13. Audition de M. Michael Stora, psychologue et psychanalyste, co-fondateur de l’Observatoire des mondes numériques en sciences humaines (vendredi 2 mai 2025)

Puis, la commission auditionne M. Michael Stora, psychologue et psychanalyste, co-fondateur de l’Observatoire des mondes numériques en sciences humaines ([13]).

M. le président Arthur Delaporte. Je vous remercie de nous déclarer tout intérêt public ou privé de nature à potentiellement influencer vos déclarations. Je vous rappelle également que cette séance est retransmise en direct sur le site internet de l’Assemblée nationale. L’enregistrement vidéo sera ensuite disponible à la demande. L’article 6 de l’ordonnance du 17 novembre 1958 relative au fonctionnement des assemblées parlementaires impose aux personnes auditionnées dans le cadre de travaux d’enquête de prêter le serment de dire la vérité, toute la vérité, rien que la vérité. Je vous invite donc à lever la main droite et à dire : « Je le jure ».

(M. Michael Stora prête serment.)

M. Michael Stora, psychologue et psychanalyste, co-fondateur de l’Observatoire des mondes numériques en sciences humaines. Je précise, en préambule, que je n’ai jamais travaillé pour aucune plateforme numérique, même si j’ai exercé par le passé en tant que consultant pour l’industrie du jeu vidéo. Mon dernier ouvrage, intitulé Les réseaux asociaux, publié aux éditions Larousse, expose pour la première fois de manière explicite ma position critique sur la toxicité des réseaux sociaux, ainsi que sur leur impact délétère sur la démocratie, la cohésion sociale et, plus particulièrement, sur la santé mentale des jeunes.

En tant que psychologue clinicien spécialisé dans l’accompagnement des adolescents et des jeunes adultes, je constate que TikTok amplifie aujourd’hui des phénomènes déjà observables sur d’autres plateformes, telles qu’Instagram et Facebook, ce dernier étant désormais considéré par les jeunes comme un réseau utilisé principalement par une population plus âgée.

Mon expertise sur les usages numériques remonte à plus de vingt-cinq ans. En 1998, j’ai fondé l’Observatoire des mondes numériques en sciences humaines, qui s’est d’abord consacré à l’étude des jeux vidéo avant d’étendre progressivement son champ d’analyse aux réseaux sociaux. J’ai notamment dirigé la modération psychologique de Skyblog, un réseau qui comptait alors 55 millions d’utilisateurs. Cette expérience m’a mis face à des problématiques graves telles que l’automutilation, les troubles des conduites alimentaires mais surtout le suicide chez les adolescents. Nous avons été confrontés à des situations dans lesquelles des jeunes exprimaient leur désir de mourir de manière directe ou incitaient d’autres à passer à l’acte.

À partir d’un certain moment, malheureusement, des adolescents sont passés à l’acte et ont mis fin à leurs jours. Ces suicides ont entraîné des conséquences dramatiques, non seulement pour les familles mais également en matière de responsabilité pour la plateforme Skyblog, qui était à l’époque un acteur majeur dans l’univers numérique des jeunes.

C’est dans ce contexte que j’ai été auditionné dans le cadre d’une commission consacrée à la sécurité des jeunes. À l’époque, je défendais, de manière un peu isolée, une certaine culture du blog. En tant que clinicien engagé en faveur de la cause des adolescents, j’estimais que cette forme d’expression pouvait, malgré ses dérives, présenter un intérêt. M. Pierre Bellanger, conscient de l’urgence d’agir, m’a alors sollicité pour diriger la cellule psychologique de Skyblog. Cette expérience m’a permis de développer une expertise inédite sur une forme de modération qui, à l’époque, n’existait nulle part ailleurs. Le service de modération m’alertait dès lors qu’un blog comportait des contenus préoccupants, qu’il s’agisse de messages évoquant le suicide, des troubles de l’image corporelle, de comportements d’automutilation ou d’autres formes de détresse psychique, particulièrement fréquentes à l’adolescence dans ce que nous appelons la clinique de l’agir. Je pouvais alors entrer directement en contact avec les jeunes concernés, les orienter vers des structures de soins ou engager un dialogue permettant d’évaluer la gravité de leur situation. J’ai d’ailleurs publié un article à ce sujet dans la revue professionnelle Enfances et Psy.

Cette expérience m’a également conduit à collaborer à plusieurs reprises avec le ministère de la santé, qui m’a régulièrement sollicité sur la question du suicide des adolescents car, vous le savez, ce drame perdure depuis trop longtemps et les chiffres ne cessent de croître.

Depuis lors, j’ai observé une évolution inquiétante dans les pratiques des réseaux sociaux. Pour des raisons purement économiques, la plupart d’entre eux ont mis en place des mécanismes de captation de l’attention particulièrement puissants dont l’objectif est de maintenir l’utilisateur, adolescent ou adulte, connecté le plus longtemps possible. Avec TikTok, un seuil supplémentaire a été franchi.

Je terminerai en précisant que j’ai été membre de la commission d’experts sur l’impact de l’exposition des jeunes aux écrans nommée par le président Macron. J’ai récemment été amené à réagir à certains faits divers ayant ravivé le débat sur les écrans. Je fais notamment référence aux déclarations de M. Gabriel Attal et de M. Marcel Rufo, qui ont proposé d’interdire l’accès aux réseaux sociaux avant quinze ans et l’usage des écrans avant six ans. Je me permets de souligner ici la complexité du sujet. S’en prendre uniquement à l’outil, qui est l’écran, revient à faire, une fois de plus, l’économie d’une réflexion bien plus vaste, qui doit inclure le contexte familial, les transformations sociétales et la place occupée par le jeune dans cet environnement. Cela dit, il est tout aussi fondamental de rester vigilant quant à la dimension toxique de certains mécanismes mis en œuvre par les plateformes.

Mme Laure Miller, rapporteure de la commission d’enquête sur les effets psychologiques de TikTok sur les mineurs. Ma question porte sur la réflexion menée depuis de nombreuses années sur l’impact des écrans, et plus particulièrement des réseaux sociaux, sur la santé des jeunes. Au cours de nos auditions précédentes, certains intervenants ont établi un parallèle entre les réseaux sociaux et d’autres substances reconnues comme nocives pour la santé physique des enfants, telles que le tabac ou l’alcool. Dans ces cas précis, la puissance publique a su imposer des interdictions claires, fondées sur des faits objectifs scientifiquement établis.

S’agissant des réseaux sociaux toutefois, et en particulier de TikTok, nous nous heurtons à la difficulté majeure qui est celle d’établir un lien direct et scientifiquement indiscutable entre leur usage et l’altération de la santé mentale des jeunes. Je m’interroge dès lors sur les raisons pour lesquelles la recherche actuelle ne permet pas encore d’aboutir à des conclusions objectives et incontestables sur la nocivité de ces plateformes. S’agit-il d’un problème méthodologique ? Existe-t-il un déficit de travaux scientifiques sur le sujet ou est-ce que la complexité de la santé mentale rend cette causalité particulièrement difficile à isoler, dans un environnement où d’autres facteurs peuvent également influer sur le bien-être psychique des jeunes ?

Vous avez par ailleurs évoqué, en conclusion de votre intervention, que retirer un téléphone portable à un enfant ne suffisait pas et revenait à éviter de s’attaquer aux véritables enjeux. Pourriez-vous développer cette idée ? Selon vous, s’agit-il d’un problème plus profond, lié à la parentalité dans nos sociétés contemporaines et qu’il conviendrait d’examiner avec davantage de lucidité et de profondeur ?

M. Michael Stora. La question des effets des écrans se pose depuis bien avant l’émergence des réseaux sociaux ou des écrans interactifs. Dès le début de ma carrière de psychologue, nous nous interrogions déjà sur l’impact de la télévision, notamment sur l’apprentissage de la lecture. Plus de 110 000 études ont été menées sur l’impact de la télévision. Puis, avec l’émergence des jeux vidéo et, plus récemment, des réseaux sociaux, d’autres travaux ont été engagés.

Vous établissez un parallèle avec l’alcool ou le tabac, qui me semble pertinent. Même s’il est vrai que ces substances ont un impact direct et objectivable sur la santé somatique, il serait réducteur de limiter l’analyse à cet aspect physiologique, puisque toute addiction cache un moteur profondément psychique. La consommation excessive, qui est rarement un phénomène isolé, traduit avant tout une tentative de régulation émotionnelle, souvent en réponse à une angoisse diffuse. L’addiction, dans cette perspective, devient un geste, une manière d’éviter la pensée, de canaliser une détresse intérieure par l’usage ritualisé d’un objet. Paradoxalement, elle s’apparente parfois à une tentative de soin et constitue une forme de lutte contre la dépression.

Je me suis d’abord intéressé au sujet des jeux vidéo, qui portait en lui un questionnement sur la possibilité d’une addiction. Il a fallu attendre que l’OMS, il y a environ deux ans et demi, reconnaisse officiellement le « trouble du jeu vidéo » (video game disorder) pour que le débat prenne un tour plus consensuel. Avec le docteur Marc Valleur, alors chef de service à l’hôpital Marmottan, nous étions déjà parvenus à une forme de consensus clinique selon lequel l’usage devient problématique dès lors qu’il engendre une rupture des liens sociaux. Or nous observons chez de nombreux jeunes une préférence marquée pour l’interaction avec les écrans au détriment des relations avec leurs proches. Progressivement, certains en viennent à se retirer presque totalement du monde réel, au point de ne vivre qu’à travers des univers numériques. Ce phénomène s’apparente fortement à ce que les Japonais désignent sous le terme hikikomori. Plus notre société devient anxiogène et incertaine, plus ces univers virtuels apparaissent comme des refuges, synonymes d’évitement du réel.

Il est dès lors difficile de concevoir des protocoles de recherche capables d’en saisir toutes les dimensions. Je rappelle que je suis psychologue psychanalyste et que je travaille selon une approche clinique fondée sur l’observation qualitative. Or notre époque valorise prioritairement les approches neurophysiologiques au détriment de l’écoute clinique. Les sujets sont placés dans des dispositifs expérimentaux et des corrélations sont mesurées mais des causalités sont rarement établies.

Je souhaite ici mentionner un chercheur remarquable, M. Jonathan Bernard, affilié à l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm) et au Centre national de la recherche scientifique (CNRS), qui a consacré plusieurs années à l’étude de la surexposition aux écrans, en adoptant une méthode qualitative de long terme, prenant en compte le contexte familial, le niveau socio-économique et d’autres facteurs structurels. Ses conclusions, édifiantes, démontrent que les effets délétères des écrans sont considérablement accrus dans les milieux où le dialogue parental est faible et où règne une précarité sociale ou relationnelle importante. À l’inverse, dans des familles où les parents sont disponibles, où les échanges sont fréquents et constructifs, ces effets sont nettement atténués. Il existe donc une forme d’injustice structurelle selon laquelle les réseaux sociaux ont un impact plus destructeur dans les contextes déjà fragilisés ou incertains. Ce constat, que je partage totalement après vingt-cinq ans de pratique, mériterait à lui seul une réflexion politique approfondie.

Les seules études véritablement éclairantes sont donc celles qui adoptent une approche qualitative. Les recherches quantitatives, qui traitent l’être humain comme une variable parmi d’autres, me semblent sans valeur. L’être humain est une entité variable, ambivalente et sensible à d’infinies nuances. Un test projectif passé aujourd’hui ne livrera pas les mêmes résultats dans deux semaines car, dans l’intervalle, un événement familial, un échec scolaire ou une simple remarque peuvent avoir modifié le paysage psychique du sujet. Cette complexité est telle que même les rats de laboratoire ne présentent pas des résultats constants, tant leurs états émotionnels influencent leur comportement. C’est dire à quel point les variables humaines exigent une approche nuancée et fondée sur la singularité.

C’est pourquoi, s’agissant de sujets aussi complexes que le suicide ou les troubles des conduites alimentaires, les approches cognitives ou neurobiologiques, aussi nécessaires soient-elles, ne sauraient suffire. Si elles permettent d’éclairer certains mécanismes, elles ne prennent pas en compte la profondeur des récits, la symbolique des actes, ni la construction du sujet.

À titre d’exemple, j’interviendrai prochainement sur France Inter à propos des SkinnyTok, phénomène complexe qui convoque la représentation des corps, l’image des femmes dans notre société, les processus adolescents et les parcours personnels. Ayant, dans ma pratique, rencontré de jeunes femmes souffrant d’anorexie, je sais que ces souffrances ne se réduisent pas à un désordre alimentaire mais sont l’expression d’un malaise plus profond, tissé d’exigences sociales, de vécus familiaux et de rapports à soi douloureux. C’est dans cette complexité que nous devons inscrire notre analyse.

Mme Laure Miller, rapporteure. Permettez-moi d’approfondir la réflexion en abordant un aspect susceptible de concerner l’ensemble des enfants, quels que soient leur milieu social ou leur environnement familial, qui est l’impact de la fréquentation des réseaux sociaux et plus particulièrement de TikTok. Au-delà des contenus spécifiques qui y circulent, c’est le fonctionnement même de ces plateformes, avec le recours à un algorithme structuré autour de vidéos très courtes, associées à un défilement rapide et continu, qui suscite des interrogations légitimes.

Quelles sont les conséquences concrètes de ce mode de consommation fragmentée sur la capacité de concentration de notre jeunesse ? Avez-vous eu l’occasion d’étudier ce phénomène de manière approfondie et d’en observer les effets tangibles sur les comportements, les capacités attentionnelles ou les rythmes cognitifs des jeunes que vous suivez ?

M. Michael Stora. Votre question met en lumière l’un des mécanismes les plus puissamment addictifs pour les jeunes utilisateurs.

Il est intéressant de rappeler que les recherches majeures sur la captation de l’attention ont été menées aux États-Unis bien avant leur appropriation et leur intensification par des plateformes comme TikTok. Cette dernière n’a fait que perfectionner des mécanismes déjà présents sur d’autres réseaux, notamment Instagram.

Le principe même de TikTok repose sur un algorithme d’une extrême sophistication, capable d’identifier très rapidement les préférences de l’utilisateur. Ce fonctionnement crée une bulle algorithmique dans laquelle l’individu est enfermé dans un flux de contenus similaires mais subtilement variés. Cette logique de répétition modulée rappelle, dans une certaine mesure, le phénomène d’accordage affectif que nous observons entre un nourrisson et sa mère où un enchaînement de stimuli, reconnaissables mais sans cesse réactualisés, créant une matrice virtuelle immersive.

Ce qui m’apparaît le plus préoccupant dans cette mécanique, c’est la libération répétée de dopamine qu’elle provoque à chaque visionnage de vidéo courte. Si la dopamine, hormone du circuit de la récompense, est libérée dans de nombreuses situations agréables du quotidien, l’intensité et la fréquence de ces décharges dopaminergiques sur TikTok excèdent toutefois de très loin ce que permet la réalité ordinaire. Ce décalage induit un effet de contraste brutal car, lorsqu’un utilisateur quitte l’application, le monde réel, avec ses frustrations, ses lenteurs et son absence de gratification immédiate, lui apparaît soudain fade, terne et peu valorisant. Ce déséquilibre entre un univers virtuel survalorisé et la réalité quotidienne entraîne des conséquences significatives sur l’équilibre psychique des jeunes car il peut altérer leur capacité à gérer la frustration, nuire à leur motivation dans les activités nécessitant un effort soutenu et influencer leur humeur générale.

Il serait, pour autant, caricatural de préconiser une déconnexion totale car les univers numériques peuvent également jouer un rôle de refuge temporaire ou d’échappatoire utile dans des contextes de souffrance. En tant que psychologue, je n’encourage donc pas une coupure radicale mais plutôt une recherche d’équilibre. Il s’agit de reconnaître le besoin, parfois légitime, d’évitement ou d’évasion, tout en gardant à l’esprit les risques associés à une surexposition.

Un autre aspect préoccupant tient à la brièveté des vidéos proposées par TikTok, qui semble affecter directement la capacité de concentration des jeunes. J’ai pu observer, chez certains patients, une difficulté croissante à maintenir leur attention sur des formats longs tels que les films, qu’ils perçoivent désormais comme excessivement lents. L’exemple de la série Adolescence, récemment diffusée, me paraît emblématique. Cette production remarquable propose un plan-séquence d’une heure, une prouesse technique et narrative saluée par la critique. Pourtant, certains spectateurs l’ont jugée trop longue, illustrant notre habituation croissante à des formats rapides et à une fragmentation permanente de l’attention.

Cette tendance au raccourcissement des plans ne date pas d’hier, puisqu’elle remonte notamment à des productions telles que Mad Max, dont le réalisateur fut l’un des premiers à accélérer radicalement le rythme du montage pour dynamiser l’action et renforcer l’immersion du spectateur. Progressivement, cette logique a conduit à une moindre tolérance des scènes contemplatives, introspectives ou lentes. Aujourd’hui, les jeunes générations jugeraient une série comme Albator, pourtant culte, profondément ennuyeuse.

Il serait cependant réducteur d’attribuer cette évolution uniquement à TikTok ou aux vidéos en ligne. D’ailleurs, YouTube propose désormais une option permettant d’accélérer la lecture des contenus, répondant à une demande croissante de rythme toujours plus soutenu. Fait paradoxal, nous observons dans le même temps un regain d’intérêt pour des activités manuelles et concrètes telles que la poterie ou la couture, ce qui peut traduire un besoin d’ancrage corporel dans un monde devenu excessivement virtuel.

Aussi, bien que les réseaux sociaux modifient incontestablement notre perception du temps, notre capacité d’attention et, au fond, notre capacité à accepter le monde tel qu’il est, il convient néanmoins de ne pas leur imputer l’intégralité de nos dysfonctionnements. Certaines vidéos et certains algorithmes ont certes un effet délétère, mais le phénomène est plus complexe.

S’agissant de la capacité de concentration, il importe également d’adopter une lecture nuancée. Lors d’une conférence que j’ai récemment donnée devant des acteurs de l’éducation nationale des Hauts-de-Seine, j’ai insisté sur le fait que la concentration dépend, en amont, de la capacité à tolérer la frustration. Or cette aptitude se construit bien avant l’exposition aux écrans, dès les premières interactions entre le nourrisson et son environnement parental. Depuis deux à trois décennies, notre société tend vers une attention parentale accrue, parfois excessive, à l’égard du bien-être de l’enfant. Des études menées à l’hôpital Necker mettent en évidence une intolérance croissante à l’ennui et aux pleurs du nourrisson. Les réseaux sociaux, loin de créer ce phénomène, en amplifient donc les effets en fournissant un miroir grossissant de nos tendances culturelles.

L’inquiétude parentale, qui existe depuis toujours, trouve aujourd’hui de nouvelles expressions technologiques dont les dispositifs de géolocalisation des enfants sont une illustration frappante. Ils montrent comment certaines entreprises, dont l’éthique reste discutable, nourrissent des dynamiques déjà à l’œuvre dans notre société. En définitive, les réseaux sociaux agissent moins comme des instigateurs que comme des révélateurs et des amplificateurs de logiques sociales préexistantes.

Mme Laure Miller, rapporteure. En tant que professionnel accompagnant des jeunes confrontés à des difficultés liées ou amplifiées par l’usage des réseaux sociaux, ne pensez-vous pas qu’il serait opportun d’interpeller les pouvoirs publics en invoquant le principe de précaution ? Nous savons que ces plateformes, guidées par des logiques économiques, ne placent pas le bien-être des jeunes utilisateurs au centre de leurs priorités. La modération des contenus, en particulier sur TikTok, demeure notoirement insuffisante, laissant les adolescents exposés à des contenus potentiellement nocifs, à l’image du phénomène du SkinnyTok que vous avez évoqué.

Il est certes indéniable que les réseaux sociaux peuvent comporter certains aspects positifs et que tous les enfants ne sont pas égaux dans leur capacité à s’en protéger ou à les utiliser avec discernement. Toutefois, ne devrions-nous pas, dans l’incertitude, privilégier une posture de prudence et appliquer le principe de précaution ? Une telle orientation pourrait se traduire, par exemple, par l’instauration d’une limite d’âge plus stricte pour l’accès à ces plateformes.

M. Michael Stora. Je souscris pleinement à cette proposition, qui rejoint un combat que je mène depuis de nombreuses années. Il y a quinze ans, j’ai participé à une commission européenne intitulée Safer Internet France. À cette occasion, face à des représentants de réseaux sociaux alors émergents, tels que Facebook, j’ai défendu une position sans ambiguïté : « non à la modération entre pairs, oui au soutien entre pairs ». Cette distinction soulève la question fondamentale de la responsabilité en matière de modération des contenus.

Le débat actuel, qui tend à mobiliser l’État et, dans une certaine mesure, les parents comme relais éducatifs, passe trop souvent sous silence la responsabilité première des plateformes commerciales. Il est tout à fait incompréhensible que ces dernières ne soient pas davantage mises en cause. L’exemple d’Instagram est éclairant à cet égard car, peu avant la période de confinement, la plateforme avait annoncé la suppression des mentions like ainsi que de certains filtres esthétiques, reconnaissant de fait les effets délétères de ces fonctionnalités sur la santé mentale.

Au-delà des problématiques les plus graves que sont le suicide ou les troubles alimentaires, il convient d’appréhender l’impact plus insidieux, mais non moins profond, que ces plateformes exercent sur la construction psychique des adolescents. Mme Frances Haugen, auditionnée par l’Assemblée nationale en tant que lanceuse d’alerte, a révélé que Facebook et Instagram disposaient de données internes attestant parfaitement des effets nocifs de leurs outils sur les jeunes utilisateurs.

Dans ma pratique, j’ai pu observer à quel point les influenceurs et influenceuses peuvent agir sur la psychologie adolescente. Il est essentiel d’analyser la nature spécifique du lien qui s’établit entre ces figures numériques et leur jeune public, un lien qui diffère profondément de l’admiration portée, autrefois, à des figures publiques comme des artistes ou des sportifs. Ces mécanismes peuvent conduire à une véritable forme de ravissement, dans laquelle l’adolescent se trouve placé sous influence permanente, en proie à un sentiment d’inadéquation récurrent. J’ai longuement travaillé sur la dysmorphophobie, ce trouble de l’image corporelle qui pousse l’individu à percevoir son apparence comme fondamentalement défectueuse. Il est aujourd’hui particulièrement alarmant de constater que les 18-30 ans sont devenus les principaux demandeurs de chirurgie esthétique, devant les plus de 50 ans. Cette évolution témoigne de l’importance démesurée prise par l’image de soi dans nos sociétés contemporaines, en particulier chez les jeunes, pour qui elle est devenue un vecteur central de reconnaissance et de validation sociale.

Cette obsession de l’image débouche sur une dépendance croissante à la validation numérique. Pour de nombreux jeunes, et même pour certains adultes, une expérience ne semble véritablement exister que si elle est photographiée, partagée et valorisée en ligne. Cette dynamique traduit une transformation profonde de notre rapport au réel, désormais médiatisé en permanence par l’interface des plateformes numériques. Le statut de l’image s’en trouve radicalement modifié, générant une situation inédite et préoccupante. Dans mon ouvrage Les réseaux asociaux, j’ai tenté de montrer que ces plateformes, bien qu’immatérielles, produisent des effets tangibles aux conséquences souvent inquiétantes. Certaines d’entre elles, à l’instar d’Instagram, ont adopté une philosophie de design émotionnel, pensée pour provoquer des réactions affectives fortes. Cette stratégie a causé des dommages considérables, en particulier chez les plus jeunes.

TikTok, bien que plus récent, s’est initialement présenté comme un espace plus inclusif, ouvert à la diversité des discours. Contrairement à Instagram, qui promouvait une représentation idéalisée du bonheur, de la beauté ou de la minceur, TikTok proposait des contenus plus hétérogènes, allant jusqu’à inclure des thématiques négatives ou marginales. Cette diversité initiale s’est toutefois peu à peu estompée en raison d’une modération insuffisante, fondée sur un filtrage de surface, incapable d’appréhender les effets psychiques plus subtils sur les mineurs, pourtant premières cibles de la plateforme.

L’influence exercée par TikTok ne se limite pas aux seuls contenus explicites mais s’étend à l’ensemble de la perception que l’utilisateur développe sur divers sujets, y compris politiques, sous l’effet d’un algorithme omniprésent. Ce conditionnement progressif, presque imperceptible, rend d’autant plus nécessaire le maintien d’un esprit critique rigoureux, sans lequel il devient extrêmement difficile de résister à la normalisation des représentations, des désirs et des comportements imposés par ces environnements numériques.

Mme Anne Genetet (EPR). Je n’ai pas clairement saisi votre position concernant la nécessité d’intervenir auprès des plateformes et des réseaux sociaux. Si j’ai bien compris que le rapport à l’écran et à l’image se construit très tôt, avant même que la plupart des jeunes n’aient un accès direct à ces technologies, j’ai également noté que la relation à l’autre se forge en amont et qu’il serait réducteur d’imputer tous les problèmes aux réseaux sociaux.

Cependant, quelle est précisément votre position sur la réponse que nous, en tant que législateurs, devrions apporter face à l’emprise de ces influenceurs ? Vous avez souligné que leur influence génère un sentiment d’infériorité et d’incapacité à atteindre les idéaux présentés, conduisant à une forme de mépris de soi. Quelle est votre opinion sur les possibilités de régulation dans ce contexte ?

M. Michael Stora. Il est impératif d’exiger des grandes plateformes, avec la plus grande fermeté, qu’elles investissent massivement dans des dispositifs de modération robustes et qu’elles fassent preuve d’une transparence totale quant à la suppression des contenus potentiellement nocifs pour les jeunes générations.

Il convient de distinguer avec rigueur l’évocation de sujets sensibles tels que le suicide, l’anorexie ou la boulimie, qui n’est pas problématique en soi. Ce qui l’est, en revanche, c’est la diffusion de contenus qui en font l’apologie ou qui présentent ces comportements comme des réponses acceptables, voire valorisées. De tels contenus sont inacceptables et dangereux, d’autant plus qu’ils s’adressent à un public adolescent, particulièrement vulnérable.

Sachant à quel point certaines vidéos peuvent exercer une influence délétère, il nous appartient d’exiger des principaux réseaux sociaux qu’ils démontrent leur capacité à modérer efficacement ces contenus. La modération entre pairs, encore trop souvent mise en avant, s’avère non seulement insuffisante, mais parfois contre-productive. Les commentaires observés sur les SkinnyTok en sont une illustration éloquente, où l’encouragement des comportements à risque l’emporte sur toute forme de prévention.

Fort de mes huit années d’expérience en tant que modérateur psychologique, je plaide en faveur de l’implication active de professionnels de santé mentale dans les processus de régulation des contenus. Il serait judicieux de créer des commissions spécialisées en modération psychologique, capables d’appréhender la complexité des problématiques rencontrées sur ces plateformes. Ainsi, lorsqu’un jeune exprime des pensées suicidaires, il est essentiel de faire la distinction entre idées suicidaires, tendances suicidaires et désir de mourir. Si les réseaux sociaux ne sont pas, à eux seuls, la cause de ces troubles, ils peuvent malheureusement les amplifier et présenter le suicide comme une échappatoire.

Nous faisons aujourd’hui face à une situation que je n’hésite pas à qualifier de non-assistance à personne en danger. Il y a quinze ans encore, internet était souvent perçu comme un espace de liberté d’expression absolue. Ce paradigme ne peut plus perdurer. Lorsqu’un adolescent verbalise publiquement son mal-être ou son désir d’en finir, les adultes ne peuvent plus détourner le regard et ont le devoir d’agir.

Cette responsabilité ne saurait reposer uniquement sur les épaules de l’État ou des parents. Les plateformes elles-mêmes doivent endosser une véritable responsabilité citoyenne, même si cela implique une réduction de leurs profits. Il en va de leur devoir moral et social.

M. le président Arthur Delaporte. Vous avez démontré avec clarté que les phénomènes préoccupants que nous observons aujourd’hui ne trouvent pas leur origine dans TikTok lui-même, et qu’ils ne sont pas non plus exclusivement imputables à cette plateforme. Cela étant, pourriez-vous préciser s’il existe, selon vous, des éléments propres à TikTok qui la rendent particulièrement problématique par rapport aux autres réseaux sociaux ? Ou bien considérez-vous que cette plateforme ne se distingue pas fondamentalement des autres en matière d’effets sur les jeunes utilisateurs ?

M. Michael Stora. Je souhaite porter à votre attention un exemple concret illustrant les techniques de captation de l’attention mises en œuvre par les réseaux sociaux, et plus particulièrement par Instagram et TikTok. Ces plateformes ont recours à des méthodes particulièrement perverses, destinées à maximiser le temps passé par l’utilisateur sur leur interface. L’une d’entre elles consiste, après cinq à dix minutes de navigation, à insérer délibérément une vidéo sans lien apparent avec les préférences habituelles de l’utilisateur, souvent anxiogène ou dissonante. Cette rupture cognitive suscite un sentiment de manque, incitant l’utilisateur à relancer frénétiquement le défilement, dans l’espoir de retrouver un contenu plus gratifiant.

Si ces stratégies sont relativement aisées à repérer sur Instagram, elles se révèlent plus insidieuses sur TikTok. Bien que je ne sois pas spécialiste en algorithmes issus de l’intelligence artificielle, je constate que TikTok dispose aujourd’hui d’un flux de vidéos plus important encore que celui d’Instagram et s’adresse à une audience plus diversifiée, tant en âge qu’en origine géographique et en milieu socioculturel. Cette particularité confère à TikTok une double dimension, en faisant à la fois une plateforme d’une grande richesse expressive et un vecteur de risques accrus, notamment pour les plus jeunes. Dans le cadre d’une intervention médiatique à venir, j’ai mené une recherche approfondie sur le phénomène SkinnyTok. Les résultats que j’ai obtenus sont alarmants, tant par leur volume que par la nature des contenus consultables. Cette tendance s’avère particulièrement préoccupante à l’adolescence, une période marquée par une fragilité identitaire et une grande instabilité de l’image de soi. Les jeunes filles, en proie aux bouleversements corporels de la puberté, se trouvent souvent enfermées dans des idéaux de beauté inaccessibles, amplifiés de manière virale par ces plateformes.

TikTok dépasse désormais Instagram en termes d’audience, notamment auprès des plus jeunes, occupant aujourd’hui une place centrale dans leur univers. Or l’adolescence est précisément une période où la parole parentale tend à être rejetée et où l’on accorde plus volontiers sa confiance à ses pairs, se construisant dans le regard de l’autre, en dehors du cadre familial. Si cette dynamique se jouait autrefois dans la cour du lycée, elle se déploie aujourd’hui dans l’espace numérique, sur ces réseaux où l’image de soi se fabrique, s’expose et se confronte à celle des autres. À cet égard, je vous recommande vivement le film Men, Women and Children de M. Jason Reitman, qui illustre avec une grande justesse les dynamiques psychiques en jeu.

Il est également essentiel de s’interroger sur la psychologie des influenceurs eux-mêmes. Nombre d’entre eux finissent par se confondre avec l’image virtuelle qu’ils ont construite, créant une dissociation profonde entre le moi authentique et le moi numérique. Ce processus peut être extrêmement destructeur, tant pour les créateurs de contenu que pour les jeunes qui les suivent.

Face à de tels constats, une action déterminée s’impose. J’émets de sérieux doutes quant à l’efficacité de l’éducation au numérique actuellement dispensée dans les établissements scolaires qui ne me semble pas, en l’état, suffisante pour préserver la santé mentale des jeunes.

M. le président Arthur Delaporte. J’ai, ce matin même, accompagné Mme la secrétaire d’État chargée du numérique à Bercy, à l’occasion d’une rencontre avec Mme Charlyne Buigues, cette infirmière grenobloise à l’initiative d’une pétition dénonçant l’existence et la diffusion du hashtag #SkinnyTok. Par cette mobilisation citoyenne, qui a d’ores et déjà recueilli près de 27 000 signatures, Mme Buigues appelle le Gouvernement à une action concrète en matière de régulation des contenus et exprime également le souhait d’être entendue par notre commission d’enquête. En réponse à cette demande, nous l’avons invitée à participer à notre prochaine séance, mardi prochain à 17 heures 30, consacrée aux troubles du comportement alimentaire, afin d’approfondir ce sujet crucial.

Mme la secrétaire d’État doit par ailleurs se rendre en Irlande la semaine prochaine et abordera notamment cette question avec TikTok.

Ces actions démontrent la capacité de notre commission d’enquête à se faire l’écho des préoccupations sociétales actuelles. Nous avons le devoir de répondre à ces attentes

M. Michael Stora. Bien que je salue l’initiative d’aborder ces sujets dans un cadre politique, il serait souhaitable que le ministre de la santé s’exprime également sur ces questions.

M. le président Arthur Delaporte. Il s’agit en effet d’un sujet transversal et nous aurons l’occasion d’auditionner l’ensemble des ministères concernés dans la suite de nos travaux.

Mme Anne Genetet (EPR). Je souhaite demander à M. Stora s’il a visionné la série britannique Adolescence. Quel est son avis sur cette série et sur l’obligation de la diffuser dans les collèges anglais ? Que penserait-il de sa diffusion dans les établissements français ?

M. Michael Stora. Cette question me semble particulièrement appropriée pour conclure nos échanges. J’ai effectivement visionné la série Adolescence et je l’ai trouvée tout à fait pertinente dans sa manière d’aborder les enjeux actuels auxquels sont confrontés les jeunes. Il me semblerait judicieux de diffuser ce type de production au sein des collèges et lycées, en l’accompagnant de groupes de réflexion construits sur un mode plus horizontal, à l’image de l’écosystème numérique dans lequel évoluent aujourd’hui les adolescents. Il est fondamental de s’adresser à leur intelligence car ils sont pleinement capables de s’approprier ces thématiques et de participer activement aux réflexions, voire aux décisions.

S’agissant du phénomène SkinnyTok, pourquoi ne pas envisager l’utilisation de ces contenus, aussi problématiques soient-ils, comme support de discussion dans les établissements scolaires ? L’éducation au numérique telle qu’elle est actuellement dispensée se concentre essentiellement sur les risques liés au cyberharcèlement ou à la présence de prédateurs en ligne. Ces enjeux, bien qu’ils soient importants, masquent des menaces plus insidieuses et plus diffuses, qui mériteraient une approche pédagogique davantage approfondie et nuancée.

Je suis convaincu que l’intégration de séries telles qu’Adolescence, ainsi que d’autres outils innovants, pourrait contribuer à former une génération de citoyens lucides et capables de porter un regard critique sur leurs usages numériques. Pour ma part, je suis tout à fait disposé à m’impliquer dans l’élaboration de tels programmes éducatifs.

M. le président Arthur Delaporte. N’hésitez pas à nous transmettre tout élément complémentaire en réponse au questionnaire qui vous a été envoyé, ainsi que tout autre document que vous jugeriez utile.

14. Audition de M. Donatien Le Vaillant, chef de la Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires (Miviludes) (mardi 6 mai 2025)

La commission auditionne M. Donatien Le Vaillant, chef de la Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires (Miviludes) ([14]).

M. le président Arthur Delaporte. Je vous souhaite la bienvenue M. Le Vaillant et vous remercie de bien vouloir nous déclarer tout intérêt public ou privé de nature à potentiellement influencer vos déclarations. Je vous rappelle également que cette séance est retransmise en direct sur le site internet de l’Assemblée nationale. L’enregistrement vidéo sera ensuite disponible à la demande. L’article 6 de l’ordonnance du 17 novembre 1958 relative au fonctionnement des assemblées parlementaires impose aux personnes auditionnées dans le cadre de travaux d’enquête de prêter le serment de dire la vérité, toute la vérité, rien que la vérité. Je vous invite donc à lever la main droite et à dire : « Je le jure ».

(M. Donatien Le Vaillant prête serment.)

M. Donatien Le Vaillant, chef de la mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires (Miviludes). La Miviludes a récemment publié un rapport d’activité et d’analyse des dérives sectaires, dans lequel une attention particulière est portée aux menaces liées au numérique, en particulier celles visant les mineurs. Bien que le numérique offre des opportunités indéniables, je me concentrerai aujourd’hui sur les difficultés relevées, notamment certains phénomènes complexes à identifier et à combattre, qui ne relèvent pas toujours du champ pénal mais suscitent de vives inquiétudes quant à la santé des mineurs.

Nous assistons à l’apparition de nouveaux métiers exercés par des personnes dépourvues de tout diplôme reconnu par l’État ou de compétences vérifiables dans leur domaine d’activité, mais qui exercent néanmoins une influence considérable sur la vie de ces mineurs. Il s’agit notamment d’influenceurs se revendiquant spirituels, de coachs de vie ou encore de spécialistes autoproclamés du développement personnel, dont les compétences apparaissent souvent aléatoires.

La constitution de communautés en ligne constitue un phénomène encore récent, pour lequel nous ne disposons pas à ce jour de dispositifs réellement efficaces permettant d’anticiper ou de prévenir les dérives. Le droit pénal, à juste titre, encadre strictement certaines infractions, telles que la provocation directe au suicide. Pourtant, au sein de ces communautés virtuelles, la pression du groupe peut prendre une forme insidieuse et s’avérer particulièrement préoccupante, surtout lorsqu’elle s’exerce sur des publics mineurs.

Les réseaux sociaux ont ceci de spécifique qu’ils pénètrent l’espace privé des mineurs, souvent sans que les parents, insuffisamment armés sur le plan technique, soient en mesure de paramétrer ou de sécuriser les contenus diffusés. Cette intrusion dans l’intimité familiale constitue un défi d’une nature inédite.

Le nombre de nos signalements adressés au parquet a connu une progression significative, passant de 33 en 2021-2022 à 80 en 2023-2024, tous âges et thématiques confondus. La dimension numérique est désormais presque toujours présente, bien qu’elle soit fréquemment articulée à des interactions physiques. Nous constatons l’implication d’une diversité d’acteurs, souvent dépourvus de qualifications reconnues, intervenant dans des domaines tels que le bien-être, la santé mentale, les sciences occultes, l’astrologie, le coaching de vie pour mineurs, le sport, ou encore les cryptoactifs et les conseils en placements financiers. Ces influenceurs prétendent également traiter des sujets d’ordre intime, tels que les traumatismes, le harcèlement, les souffrances affectives ou les difficultés relationnelles, induisant ainsi des formes de dépendance chez les mineurs.

Au-delà des escroqueries numériques, nous faisons face à la prolifération des fake news et des discours complotistes, lesquels tendent à saper la légitimité des savoirs constitués et remettent en cause les fondements mêmes de la science, de la médecine ou des institutions publiques. Ces nouvelles menaces exigent des réponses audacieuses, en particulier une vulgarisation scientifique approfondie, mobilisant l’expertise des professionnels du savoir.

Nous constatons également un usage détourné des règles des plateformes sociales, notamment à travers la monétisation de contenus sur YouTube ou le recours aux micro-dons sur TikTok, ce qui instaure un climat de spectacle dont les effets peuvent s’avérer délétères pour un jeune public.

L’intelligence artificielle, quant à elle, représente à la fois une ressource et une source de préoccupations. Si elle peut, en effet, contribuer à détecter certains comportements à risque, elle génère également de nouveaux dangers.

Quant au métaverse, il ouvre la voie à des expériences immersives subjectives, susceptibles de favoriser des formes inédites de manipulation, particulièrement inquiétantes lorsqu’elles s’adressent à des mineurs.

La Miviludes enregistre un nombre croissant de demandes d’information et de signalements, qui sont passés de 1 160 à 4 570 en 2024. Pour faire face à cette progression, le Gouvernement a annoncé en novembre 2023 une stratégie nationale de lutte contre les dérives sectaires pour la période 2024-2027, incluant un axe spécifiquement consacré au numérique. Nous mettons en œuvre cette stratégie en partenariat avec plusieurs acteurs publics tels que la plateforme d’harmonisation, d’analyse, de recoupement et d’orientation des signalements (Pharos), le service de vigilance et de protection contre les ingérences numériques étrangères (Viginum), l’Autorité de régulation de la communication audiovisuelle et numérique (Arcom), mais également avec des associations telles que e-Enfance ou Génération Numérique.

Mme Laure Miller, rapporteure de la commission d’enquête sur les effets psychologiques de TikTok sur les mineurs. Pour commencer, pourriez-vous approfondir le lien entre la vulnérabilité psychologique des individus et les mécanismes qui conduisent à des phénomènes de dérive sectaire ?

Par ailleurs, en ce qui concerne les réseaux sociaux, identifiez-vous un phénomène de contagion sociale qui leur serait spécifiquement associé ? Observez-vous, plus précisément, certaines spécificités propres à TikTok en matière d’amplification de ces phénomènes ?

Enfin, quel regard portez-vous sur la réglementation en vigueur, notamment le règlement (UE) 2022/2065 du Parlement européen et du Conseil du 19 octobre 2022 relatif à un marché unique des services numériques et modifiant la directive 2000/31/CE dit Digital services act (DSA), et ses modalités d’application ? Vous semble-t-elle suffisante ou conviendrait-il, selon vous, de la renforcer afin de mieux lutter contre les dérives sectaires, en particulier sur TikTok et les réseaux sociaux dans leur ensemble ?

M. Donatien Le Vaillant. L’emprise mentale, qui constitue le cœur du travail mené par la Miviludes, peut être analysée à travers plusieurs phases distinctes, même si le concept reste l’objet de débats parmi les experts.

La première phase est celle de la séduction, au cours de laquelle l’individu est valorisé, parfois présenté comme porteur de qualités exceptionnelles, voire désigné comme un être élu. Cette valorisation initie un processus d’adhésion progressive. Elle est suivie d’une phase d’endoctrinement, durant laquelle les repères antérieurs s’estompent ou disparaissent sous l’effet de pressions diverses, d’intimidations ou de l’influence du groupe, particulièrement redoutable lorsqu’il s’exerce sur des publics mineurs.

La troisième phase implique l’adoption de règles de vie nouvelles, souvent en rupture avec l’environnement habituel, ce qui tend à provoquer un isolement progressif. Ce retrait découle de la divergence croissante entre les convictions de l’individu et celles de son entourage, pouvant générer un conflit de croyances, voire une véritable rupture relationnelle. Dans ce contexte, il demeure essentiel de préserver le lien avec la personne concernée, quelles que soient la nature ou l’ampleur des croyances adoptées, aussi déroutantes ou préoccupantes qu’elles puissent paraître.

L’isolement favorise alors l’installation d’une phase de dépendance psychologique, susceptible d’induire des choix que la personne n’aurait pas faits en pleine possession de ses moyens. Cette dépendance peut même la conduire à commettre des actes répréhensibles ou à adopter des comportements dommageables. Un tel schéma se retrouve fréquemment dans les dérives sectaires, où tous les membres, à l’exception du leader, reproduisent le modèle d’emprise qu’ils subissent, tout en en demeurant eux-mêmes victimes.

Ce mécanisme se transpose aujourd’hui dans l’univers numérique, parfois avec une efficacité redoutable. Nous avons ainsi été saisis d’au moins deux signalements portant exclusivement sur des situations survenues dans la sphère numérique, même si elles ne concernaient pas la plateforme TikTok. Le premier cas, que nous avons transmis à l’autorité judiciaire, portait sur une provocation au suicide. Le second concernait un dispositif de coaching destiné à des entrepreneurs, mettant en œuvre des pratiques particulièrement inquiétantes, incluant l’usage de stupéfiants, avec une emprise manifeste et des enjeux financiers considérables.

S’agissant de TikTok, la possibilité offerte aux utilisateurs de verser des micro-dons instaure une dynamique singulière, particulièrement préoccupante dès lors qu’elle concerne des mineurs. Bien qu’une réglementation existe, celle-ci demeure aisément contournable. Ce qui nous alarme tout particulièrement, c’est l’impact direct sur les jeunes utilisateurs. Nous avons ainsi reçu un signalement impliquant des mineurs, dont certains étaient âgés de moins de quinze ans. La conjonction entre les fonctionnalités propres à un réseau social et l’émergence d’un phénomène de célébrité peut générer une forme marquée de dépendance, certains mineurs se retrouvant dans une attente permanente de réactions ou d’interventions émanant de la figure centrale du groupe. Cet état d’hypervigilance peut altérer la qualité de leur sommeil, bouleverser leurs habitudes de vie et provoquer une détresse émotionnelle profonde.

À cet égard, nous avons été sollicités par un gendarme qui nous a signalé une tentative de suicide concernant une jeune fille de moins de quinze ans, consécutive au comportement d’une influenceuse. Il nous interrogeait sur l’éventualité que nous ayons déjà instruit un dossier relatif à cette situation spécifique.

M. le président Arthur Delaporte. Pourriez-vous développer cet exemple ?

M. Donatien Le Vaillant. Un gendarme nous a récemment sollicités à propos d’une tentative de suicide impliquant une enfant de treize ans, décrite comme « addicte » à une influenceuse. Toutes les relations de cette jeune fille s’articulaient autour de la communauté animée par cette figure numérique, qu’elle percevait comme une véritable « grande sœur virtuelle », et qui semblait avoir exercé sur elle une forme d’endoctrinement.

Nous avons également identifié d’autres situations dans lesquelles l’évocation du passage à l’acte suicidaire, bien qu’indirecte, suscite une vive inquiétude. Ainsi, une jeune fille exprimait sa détresse en l’absence prolongée de l’influenceuse, déclarant : « Je pense ne plus rester. Je n’aurai pas la force. Elle m’a aidée. J’espère qu’elle reviendra en bonne forme. Je suis en pleurs depuis ce matin. Je ne vais pas bien en ce moment ».

D’autres cas illustrent l’intensité émotionnelle propre à ces dynamiques communautaires, comme cette adolescente qui a affirmé ne plus vouloir s’alimenter après que l’influenceuse a désactivé son compte, allant jusqu’à évoquer l’hypothèse de son suicide. Une autre a écrit : « Si elle le fait, je le fais ».

Ces situations, bien qu’elles n’entrent pas dans le champ du droit pénal, témoignent d’un phénomène de désarroi pouvant frôler la panique et affectant profondément l’équilibre psychologique des jeunes concernés. Ces sentiments sont probablement amplifiés par les interactions au sein même de la communauté, qui alimentent une forme de surenchère émotionnelle, particulièrement marquée chez de très jeunes filles.

Il convient de rappeler que si la loi n° 2023-566 du 7 juillet 2023 visant à instaurer une majorité numérique et à lutter contre la haine en ligne, récemment adoptée par l’Assemblée, était pleinement appliquée, nous ne serions probablement pas confrontés à de telles situations. Nous devons désormais approfondir notre travail de prévention face à ces phénomènes car le recours au droit pénal n’apparaît pas, en l’état, comme l’outil le plus pertinent.

S’agissant de la réglementation, il est fondamental de veiller, en premier lieu, à l’application rigoureuse des dispositions existantes avant d’envisager leur évolution. Le DSA, qui nous permet, en France, de nous adresser à l’Autorité de régulation de la communication audiovisuelle et numérique (Arcom), impose une définition précise et une documentation rigoureuse des risques systémiques. Il apparaît cependant que les agents de l’État, y compris au sein de notre propre service, ne disposent pas encore de la formation nécessaire pour mettre pleinement en œuvre cette réglementation. Bien que nous soyons en mesure d’identifier des risques systémiques manifestes pour la population, nous devons encore perfectionner la méthodologie permettant de les qualifier et de les étayer de manière formelle. L’outil Pharos s’avère aujourd’hui particulièrement bien adapté pour traiter les questions relevant de la sécurité des personnes et du droit pénal dans le cadre des risques systémiques. Toutefois, l’application du DSA exige l’adoption de nouvelles approches analytiques. Avant toute réforme, il est donc indispensable de garantir une mise en œuvre efficace et exigeante de ce cadre réglementaire récent.

Nous avons, de notre côté, mis en place une adresse électronique dédiée ([email protected]) dont la diffusion reste volontairement restreinte, compte tenu de la taille réduite de notre service, qui ne regroupe que quinze personnes. Il nous faut en effet assurer le traitement d’un nombre croissant de signalements et de demandes d’information, tout en évitant un engorgement de nos capacités.

Il nous semble impératif d’améliorer notre capacité à analyser les risques systémiques, car ce sont précisément ces éléments qui, s’ils sont négligés, peuvent conduire à des sanctions pour absence de réponse adaptée. Une telle amélioration constitue sans doute la voie la plus prometteuse pour optimiser l’application du règlement.

Par ailleurs, des avancées notables peuvent être accomplies en matière de prévention et d’information du public, sans qu’il soit nécessaire d’adopter de nouveaux textes législatifs. L’étude récemment publiée par la Fondation Descartes sur l’information en santé souligne l’existence d’un lien entre le niveau de connaissance médicale des usagers et leur recours aux réseaux sociaux pour obtenir des conseils. Face à cette tendance croissante, il est essentiel de renforcer la vulgarisation scientifique et médicale afin de rendre accessibles, sur ces plateformes, des contenus fiables et pédagogiques, y compris sur TikTok.

Bien que nous ne soyons pas une autorité sanitaire, nous pourrions jouer un rôle de facilitateur dans les échanges avec des institutions telles que l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm) ou la Haute Autorité de santé (HAS) et contribuer à la production de contenus adaptés, sous la forme de fiches synthétiques relatives à certaines pratiques médicales. L’exemple du jeûne, qui s’est développé parfois au détriment de la santé des individus, y compris des mineurs, illustre avec acuité ce besoin accru d’information claire et rigoureuse. La mise en œuvre de ces initiatives visant la diffusion d’informations ne nécessite pas l’édiction de nouvelles normes, mais plutôt une meilleure coordination entre les différents acteurs concernés que sont les institutions scientifiques, les grands réseaux sociaux et les associations spécialisées. Cela implique toutefois de disposer de ressources humaines adaptées et d’identifier un service dédié pour assurer cette fonction d’interface. Le ministre de la santé a formulé plusieurs annonces à la suite des assises de lutte contre la désinformation médicale. C’est précisément ce type de mesures qu’il conviendrait de renforcer.

Quant à l’avenir de TikTok en Europe, je n’émets pas de position tranchée sur ce point, cette décision relevant de la représentation nationale. Il est toutefois intéressant d’observer que certains États, comme l’Espagne, mobilisent efficacement cette plateforme à des fins de communication policière.

Dans le champ de l’information et de la prévention, nous pourrions sans doute mieux tirer parti de ces outils, tout en demeurant attentifs à leurs usages. Une réflexion approfondie s’impose, car il serait incohérent de dénoncer les effets négatifs de ces plateformes sans chercher à exploiter leur potentiel positif. Il nous faut dès lors opérer des choix stratégiques clairs et valoriser davantage les actions de vulgarisation scientifique menées par des professionnels de santé sur ces réseaux.

Mme Laure Miller, rapporteure. Face à la prolifération de fake news et d’informations médicalement dangereuses, particulièrement accessibles aux mineurs qui ne devraient pas être présents sur ces réseaux sociaux, la stratégie actuelle semble insuffisante. Nous avons l’impression de devoir constamment lutter pour rétablir un équilibre face à un flux massif de désinformation, en envisageant la création de comptes officiels pour contrecarrer ces fausses informations. Il est légitime de s’interroger sur la responsabilité des plateformes comme TikTok, qui adoptent une attitude attentiste et n’assument pas les conséquences de leur algorithme.

Dans ce contexte, pourriez-vous nous en dire plus sur le cas de l’influenceuse Ophenya, pour lequel vous avez saisi le procureur de la République ?

M. Donatien Le Vaillant. Je précise tout d’abord que la Miviludes ne communique en principe pas publiquement sur les signalements transmis à la justice, afin de ne pas compromettre le bon déroulement des enquêtes. Dans le cas présent, c’est le parquet de Paris qui a choisi de rendre cette information publique, ce qui m’autorise aujourd’hui à en évoquer les contours.

Nous avons été alertés par le collectif Meer (Mineurs, éthique et réseaux) de l’existence d’un volume important d’informations relatives à l’influenceuse Ophenya. L’exploitation de ces données, qui se présentaient principalement sous la forme de captures d’écran, s’est révélée complexe. Il convient de rappeler que les captures d’écran ne constituent pas des preuves recevables en justice, contrairement aux liens internet, à condition que leur mise en ligne effective puisse être démontrée. À cet égard, la plateforme Pharos joue un rôle déterminant puisqu’elle enregistre systématiquement les liens qui lui sont signalés, évitant ainsi le recours à un constat de commissaire de justice.

À l’issue d’une analyse approfondie des informations recueillies, j’ai signé un signalement adressé à la procureure de Paris, dans lequel plusieurs faits préoccupants ont été exposés. Certains d’entre eux ont d’ailleurs déjà été évoqués, notamment les idées suicidaires exprimées par de jeunes internautes, ainsi que l’affaire signalée par un gendarme dans le cadre d’une tentative de suicide.

J’ai, en premier lieu, signalé les propos à caractère suicidaire tenus par plusieurs jeunes internautes. La communauté désignée par Ophenya sous le nom de « BGnya » semble en effet majoritairement composée d’adolescentes, dont certaines sont manifestement très jeunes. Bien que la majorité des comptes TikTok ne mentionnent pas l’âge de leurs utilisateurs, l’analyse de plusieurs profils a permis d’identifier des mineures de moins de quinze ans, information d’ailleurs relayée par certains médias.

L’examen des comptes TikTok et Instagram d’Ophenya met en lumière une activité numérique soutenue, accompagnée de nombreuses interactions directes avec sa communauté. Celles-ci prennent la forme de commentaires, de likes, de diffusions en direct ou encore de notifications ciblées. Si ces pratiques restent, à ce stade, parfaitement légales, elles soulèvent néanmoins des interrogations dès lors qu’elles impliquent des mineurs.

Les échanges électroniques témoignent d’une forte adhésion émotionnelle aux états d’âme de l’influenceuse. Ce phénomène d’amplification interne au groupe est particulièrement inquiétant, certains membres allant jusqu’à proférer des insultes, voire des menaces de mort à l’encontre des personnes critiques à son égard. Bien que nous n’ayons pas procédé à une analyse exhaustive de ces interactions, nous avons pu recenser plusieurs occurrences de ce type de comportements.

Certains éléments isolés, mais significatifs, ont également retenu notre attention. Il s’agit notamment de la promotion présumée d’activités illicites, telles que l’usage d’un taser ou le fait de se filmer au volant d’un véhicule roulant à grande vitesse sans ceinture de sécurité. Nous avons également relevé des allégations de cyberharcèlement, de violences, ainsi que des propos à connotation sexuelle. Ces éléments demeurent juridiquement sensibles à qualifier, la notion de corruption de mineur supposant la démonstration d’éléments intentionnels.

Le comportement mimétique, parfois empreint de ferveur quasi fanatique, observé chez certaines jeunes filles, constitue un motif supplémentaire de préoccupation. En réaction aux contrariétés exprimées par Ophenya, certaines ont publié des photographies montrant des cicatrices de scarification ou des blessures, tandis que d’autres annonçaient entamer une grève de la faim ou évoquaient un projet de suicide.

Compte tenu de la gravité des faits relatés et de leur dépassement manifeste du champ de compétences de la Miviludes, j’ai transmis un signalement au procureur de la République sur le fondement de l’article 40 du code de procédure pénale, qui oblige tout fonctionnaire à transmettre des faits de nature délictuelle au procureur. Ce signalement couvre l’ensemble des éléments mentionnés, bien que, n’étant pas habilités à diligenter des enquêtes judiciaires, nous n’ayons pu ni vérifier ces allégations ni approfondir les investigations relatives au compte de l’influenceuse Ophenya.

M. Antoine Vermorel-Marques (DR). Bien que cela puisse dépasser le strict cadre de cette commission d’enquête, j’aimerais aborder un point qui me semble néanmoins pertinent. Pouvez-vous nous indiquer si l’impact de TikTok en termes d’addictions est plus prononcé chez les mineurs que chez les majeurs ? En d’autres termes, d’après les signalements que vous recevez ou les enquêtes que vous menez, les mineurs sont-ils spécifiquement ciblés par l’application, ou s’agit-il d’un phénomène généralisé touchant l’ensemble de la population ?

M. Donatien Le Vaillant. La Miviludes a reçu à ce jour 135 signalements relatifs à la plateforme TikTok, dont 17 concernaient expressément des mineurs, principalement en lien avec l’influenceuse mentionnée précédemment. Dans les autres dossiers, la présence de mineurs ne peut être exclue, bien qu’elle n’ait pas été identifiée de manière explicite.

Nous ne disposons donc pas, à ce stade, d’éléments d’analyse permettant d’établir un ciblage intentionnel et spécifique des mineurs. Toutefois, l’usage des technologies numériques telles que TikTok, conjugué à la forte proportion de mineurs parmi les audiences concernées, suscite de réelles préoccupations. Celles-ci portent en particulier sur la facilité de prise de contact et les effets de groupe que j’ai précédemment décrits. Le phénomène d’homophilie, c’est-à-dire la propension des individus à se regrouper au sein de communautés homogènes et à adopter les comportements majoritaires, représente un risque accru pour les mineurs. Des fillettes âgées de dix ou douze ans peuvent ainsi être conduites à imiter le comportement de leurs pairs, parfois dans une logique de surenchère, notamment lorsqu’il est question de thèmes sensibles tels que le harcèlement, la mort ou les blessures intimes.

Il est donc indispensable de renforcer les actions de prévention, tout en rendant accessibles aux familles des outils réellement efficaces leur permettant de contrôler l’accès à ces plateformes. En Chine, par exemple, le recours à la reconnaissance faciale a été instauré à cette fin. Une telle approche pourrait cependant soulever, dans le contexte français, des objections légitimes au regard de la protection des libertés publiques. Il appartient dès lors au Parlement de déterminer le juste équilibre entre l’impératif de protection des mineurs et le respect des droits fondamentaux.

L’usage de technologies comme TikTok soulève des problématiques qui excèdent le champ d’analyse classique du droit pénal. Nous sommes confrontés à un phénomène collectif, rapide et difficilement maîtrisable, au sein duquel les mineurs peuvent évoluer sans encadrement parental. Ce constat invite à une réflexion approfondie sur les formes de régulation les plus adaptées à cette nouvelle réalité.

M. Stéphane Vojetta (EPR). Je souhaite rebondir sur votre mention des cryptomonnaies et leur présence sur les réseaux sociaux, notamment TikTok. Nous constatons parfois une certaine dérive, avec la formation de communautés autour des cryptomonnaies, présentées comme un moyen d’accéder facilement à la richesse. Ce phénomène se limite-t-il aux cryptomonnaies ou avez-vous identifié d’autres sujets financiers, potentiellement assimilables à des structures pyramidales, qui se développent grâce aux réseaux sociaux ?

Pensez-vous par ailleurs que le rôle joué par les réseaux sociaux dans la promotion de ces prétendus chemins vers la richesse puisse influencer la société au sens large, notamment en termes de valeurs, opposant le sens de l’effort à la quête d’argent facile ? Je m’interroge particulièrement au vu de l’actualité récente, qui met en lumière une recrudescence d’incidents violents, s’apparentant au grand banditisme, ciblant des personnalités connues du monde des cryptomonnaies. Pensez-vous qu’il puisse exister un lien entre ces phénomènes ?

M. Donatien Le Vaillant. Je reconnais ne pas avoir suffisamment développé la question du coaching et les menaces qu’il peut représenter, en particulier à l’égard des adolescents sur les réseaux sociaux. Vous avez eu raison de souligner cet angle, d’autant que, si j’avais effectivement évoqué les cryptoactifs, je n’avais pas mis en évidence la manière dont les dérives sectaires peuvent se manifester dans le domaine du coaching. Or ce phénomène s’y retrouve de manière saisissante.

Le risque principal tient à la rupture avec l’environnement familial, qui constitue bien souvent le premier signe d’une emprise sectaire. Dans la majorité des cas, ce sont les familles elles-mêmes qui nous saisissent, inquiètes d’avoir perdu tout contact avec un proche ayant rejoint un mouvement perçu comme suspect. Le culte de l’argent facile exerce un attrait puissant, en particulier sur les adolescents et les jeunes adultes. Certaines structures imposent une pression importante à leurs membres afin qu’ils atteignent des objectifs commerciaux ambitieux et qu’ils recrutent de nouveaux clients. Les systèmes de vente pyramidale, que vous avez mentionnés, se retrouvent effectivement dans ce contexte, de manière très explicite. La dynamique de groupe renforce encore cette pression, les objectifs imposés aux nouveaux arrivants étant systématiquement revus à la hausse.

Nous avons identifié ces pratiques et, pour certains cas, procédé à des signalements auprès de la justice. Il faut toutefois reconnaître que l’attrait pour une richesse immédiate, véhiculée par certains influenceurs installés à Dubaï ou ailleurs, conjuguée à une représentation valorisante d’un mode de vie fondé sur l’image et le paraître, exerce une influence pesante sur l’état d’esprit général. Tous les jeunes n’ont pas les ressources nécessaires pour prendre du recul face à ces injonctions.

Les menaces dans ce domaine sont donc bien réelles. Nous observons d’ailleurs un brouillage des repères, dans lequel le coaching se mêle parfois à des références spirituelles ou à des conseils en matière de santé et de bien-être. Cette hybridation séduit car elle repose sur une logique d’expérience personnelle, souvent perçue comme plus légitime que les qualifications académiques ou les garanties institutionnelles traditionnelles.

M. le président Arthur Delaporte. Avez-vous déjà reçu des témoignages concernant des jeunes qui dépensent de l’argent sur TikTok ?

M. Donatien Le Vaillant. Nous avons effectivement reçu des signalements à ce sujet.

M. le président Arthur Delaporte. Avez-vous eu connaissance de jeunes qui gagnent de l’argent sur TikTok ?

M. Donatien Le Vaillant. Ce type de cas n’a pas été porté à ma connaissance.

M. le président Arthur Delaporte. Avez-vous mené des investigations approfondies sur les mécanismes liés au commerce ou aux pratiques de dépenses des jeunes ?

M. Donatien Le Vaillant. Nous n’avons pas encore pu approfondir ces aspects, faute de temps. Notre priorité demeure la réponse aux signalements et aux demandes d’information qui nous sont adressés, conformément aux missions qui nous sont fixées par décret. Nous aimerions toutefois pouvoir élargir notre champ de compétences afin d’explorer plus en profondeur ces problématiques émergentes.

M. le président Arthur Delaporte. Quels sont aujourd’hui les effectifs de la Miviludes ?

M. Donatien Le Vaillant. Notre service se compose actuellement de quatre agents recrutés sous contrat et de dix agents mis à disposition par d’autres ministères, auquel s’ajoute un alternant, ce qui représente un total de quinze personnes.

M. le président Arthur Delaporte. Estimez-vous disposer des moyens suffisants pour mener à bien votre mission ?

M. Donatien Le Vaillant. La réponse à cette question dépend étroitement de ce qui nous est demandé. Il convient néanmoins de souligner que le volume des signalements a doublé depuis 2015 et que, selon les membres de mon équipe, leur gravité s’est notablement intensifiée.

M. le président Arthur Delaporte. Comment ont évolué les effectifs de la Miviludes depuis 2015 ?

M. Donatien Le Vaillant. Ils sont restés stables.

M. le président Arthur Delaporte. Rencontrez-vous parfois des difficultés à saisir la justice dans des délais courts en cas d’urgence, ou êtes-vous en mesure de traiter ces situations rapidement ?

M. Donatien Le Vaillant. Bien que nous traitions toujours les urgences en priorité, les phénomènes de manipulation mentale nécessitent souvent un travail approfondi et prolongé pour être démontrés. Nous devons également maintenir notre capacité à mener des actions de prévention, notamment à travers notre rapport d’activité. Notre défi consiste à concilier ces différentes contraintes.

M. le président Arthur Delaporte. Je tiens à vous remercier pour votre participation et, plus largement, pour votre engagement au service de l’intérêt général.

15. Audition de M. Elie Andraos, psychologue clinicien et coordonnateur du projet Addict IEJ (Intoxication Ethylique Jeunes) au CHU Amiens-Picardie, Mme Sabine Duflo, psychologue clinicienne, Mme Séverine Erhel, maître de conférences en psychologie cognitive et ergonomie à l’Université de Rennes 2, et Mme Vanessa Lalo, psychologue clinicienne (mardi 6 mai 2025)

Puis, la commission auditionne conjointement M. Elie Andraos, psychologue clinicien et coordonnateur du projet Addict IEJ (Intoxication Ethylique Jeunes) au CHU Amiens-Picardie, Mme Sabine Duflo, psychologue clinicienne, Mme Séverine Erhel, maître de conférences en psychologie cognitive et ergonomie à l’Université de Rennes 2, et Mme Vanessa Lalo, psychologue clinicienne ([15]).

M. le président Arthur Delaporte. Je vous remercie d’avoir répondu favorablement à notre invitation. Je vous prie, avant votre intervention, de déclarer tout intérêt public ou privé de nature à influencer vos déclarations.

L’article 6 de l’ordonnance du 17 novembre 1958 relative au fonctionnement des assemblées parlementaires impose aux personnes auditionnées par une commission d’enquête de prêter le serment de dire la vérité, toute la vérité, rien que la vérité.

(M. Elie Andraos, Mme Séverine Erhel, Mme Vanessa Lalo et Mme Sabine Duflo prêtent successivement serment.)

M. Elie Andraos, psychologue clinicien et coordonnateur du projet Addict IEJ (Intoxication éthylique jeunes) au centre hospitalier universitaire (CHU) Amiens-Picardie. Je suis psychologue clinicien ; depuis un an et demi, je coordonne un projet relatif à l’intoxication éthylique aiguë chez les jeunes. Plus exactement, puisque le terme « jeunes » ne veut rien dire, nous nous occupons de personnes âgées de 15 à 24 ans qui arrivent aux urgences en souffrant d’une intoxication à l’alcool. Certains souffrent de troubles de l’usage ou d’addiction aux réseaux sociaux.

Au cours de mon master, j’ai effectué deux recherches sur la peur de passer à côté, le fear of missing out (Fomo), respectivement dans le cadre des jeux vidéo et dans celui des réseaux sociaux, notamment TikTok. La seconde tendait à valider en français une échelle élaborée en 2013 par Andrew M. Przybylski, professeur à Oxford, ensuite développée dans plusieurs autres langues. M. Pierluigi Graziani, M. Jonathan Del Monte et moi avons publié la validation dans L’Encéphale en mars 2025.

La peur de passer à côté se manifeste par la sensation que les autres personnes, comme les amis et l’entourage, vivent des expériences plus enrichissantes que nous, ce qui nous donne l’envie de faire plus de choses et, parfois, d’être davantage sur les réseaux sociaux. Le questionnaire pour la mesurer contient des items comme : « Je crains que mes amis vivent des expériences plus enrichissantes que moi. » ; « Ça m’embête de rater une rencontre avec les amis. » ; « Je deviens anxieux quand je ne sais pas ce que font mes amis. » Nous avons déterminé, avec une bonne validité convergente, une corrélation positive – qui s’exerce dans les deux sens – entre la peur de passer à côté et l’usage problématique des réseaux sociaux, évalué avec l’IAT-RS, le test de dépendance à internet adapté aux réseaux sociaux, ou l’addiction au smartphone, mesurée avec le SAS-SV, l’échelle de dépendance au smartphone, version courte. Autrement dit, les personnes qui ressentent le plus fortement la peur de passer à côté utilisent davantage leur écran, plus spécifiquement les réseaux sociaux. Les résultats que nous avons obtenus sont presque identiques à ceux des autres pays, notamment ceux de la littérature de langue anglaise. En étudiant la médiation, nous avons montré que chez des sujets présentant des vulnérabilités spécifiques, comme l’anxiété et la dépression, la peur de passer à côté influence l’usage des smartphones et des réseaux sociaux. Cette donnée, importante, confirme les résultats d’études menées dans plusieurs langues. Les personnes que vous avez auditionnées ont longuement parlé des réseaux sociaux mais ont rarement soulevé la question de savoir qui était plus susceptible de développer des usages problématiques. Nos patients le confirment : lorsque des personnes sont vulnérables, le risque est plus élevé. L’anxiété et la dépression sont des facteurs de vulnérabilité, comme le trauma, l’impulsivité, la recherche de sensation et l’adolescence. Lors d’une audition, un intervenant a souligné que les profils des adolescents étaient hétérogènes ; j’ajoute que tous ne sont pas aussi vulnérables.

Les données doivent être considérées avec prudence. Celles que je vous présente sont issues d’une seule recherche : ce n’est pas rien mais, en science, c’est peu. Nous disposons en français d’un faible nombre de recherches sur la peur de passer à côté – peut-être une seule – et de quelques autres sur les addictions et les réseaux sociaux. Or certains discours laissent penser qu’on en sait beaucoup plus. Par exemple, on entend souvent dire que nous sommes capables de 8 secondes d’attention, contre 9 pour un poisson rouge, et que Microsoft a mené une étude montrant que dans les années 2000, notre attention pouvait durer 12 secondes, mais qu’en 2013, elle avait chuté à 8. M. Pete Etchells, professeur de psychologie et de science de la communication à l’université de Bath Spa en Angleterre, explique que cette donnée ne repose sur rien de vrai : il n’y a pas d’étude menée par Microsoft, il n’a pas été démontré que notre capacité d’attention était de 12 secondes en 2000, ni de 8 secondes en 2013 ; quant aux 9 secondes d’attention des poissons rouges, c’est une donnée falsifiée. On voit ainsi citer de nombreuses données chiffrées – nous n’utilisons que 10 % de notre cerveau, par exemple –, qui ne sont que des statistiques zombies : leur existence persiste dans nos croyances et dans les discours populaires, alors qu’elles ne reposent sur aucune donnée scientifique. Je vais donc vous parler de ce que nous savons vraiment.

Au cours de vos auditions, vous avez entendu parler de dépendance, d’addiction, de troubles d’usage et de comportements boulimiques ; on vous a dit que les jeunes étaient dépendants. Je vous encourage à lire un article du professeur Joël Billieux de l’université de Lausanne, publié en 2015, sur la surpathologisation des activités quotidiennes. Il donne l’exemple de l’addiction au tango argentin : quand on applique les critères de définition des troubles d’usage ou d’addiction comportementale aux activités de tous les jours, on conclut à une dépendance, alors qu’il ne s’agit pas vraiment d’addiction. Les items du questionnaire chargé d’évaluer la dépendance au smartphone permettent de comprendre comment on aboutit à des faux positifs : « J’utilise mon smartphone de telle manière que cela a un impact négatif sur ma productivité ou mon travail. » ; « Je ne supporte pas le fait de ne pas avoir mon smartphone. » ; « J’ai du mal à me concentrer en classe, durant mes devoirs ou durant le travail, à cause du smartphone. » ; « Mes proches me disent que j’utilise trop mon smartphone. » ; « Je ressens des douleurs aux poignets ou dans le cou quand j’utilise mon smartphone. » Selon ces critères, plus de la moitié d’entre nous seraient sans doute concernés par l’addiction. En effet, dans le domaine des addictions comportementales, on peut être confronté à des biais de construction : ici, on crée une échelle relative à une addiction présumée alors que cette dernière n’est encore entrée ni dans le DSM, le Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux, ni dans la CIM, la classification internationale des maladies. C’est le cas de l’addiction aux réseaux sociaux.

Que savons-nous de TikTok ? Nos connaissances pour le comprendre datent des modèles de conditionnement opérant et de psychologie comportementale que Burrhus Frederic Skinner a développés au XXe siècle. Quand on va sur l’application, toutes les vidéos ne nous intéressant pas, on les fait défiler – on scrolle –, jusqu’à tomber sur la bonne, comme celle qui nous fait rire ou nous émeut : le plaisir va renforcer notre comportement. Or le renforcement à intervalle variable est le plus puissant des systèmes : c’est celui des machines à sous. Le casino veut notre argent ; TikTok veut notre temps. Comme on tire sur le bras de la machine, on fait glisser notre doigt jusqu’à trouver la bonne vidéo, ce qui renforce notre comportement. Le système existe depuis des décennies.

On parle beaucoup de l’algorithme mais son rôle n’est pas non plus inédit. Quand vous entrez dans un magasin, un employé vient vous poser des questions pour personnaliser votre expérience. Mais le vendeur, à un moment donné, s’éloignera pour vous laisser choisir tranquillement ou, s’il est trop insistant, sera congédié. L’algorithme, lui, est un vendeur 2.0 : toujours présent, il vous observe en permanence, sait combien de fois vous cliquez, likez, regardez. Il personnalise votre expérience à tel point qu’on peut parler de focalisation par répétition. Quand on télécharge TikTok, il nous propose différents contenus ; si je clique à plusieurs reprises sur des vidéos associées à un même thème, par exemple SkinnyTok parce que j’ai des problèmes d’alimentation, j’en aurai de plus en plus, comme celles d’influenceuses expliquant que si mon ventre gargouille quand j’ai faim, c’est pour m’applaudir parce que je vais maigrir, ou de personnes plus directes qui disent : « Tu n’es pas moche, tu es juste grosse » – des vidéos pro-ana, qui favorisent l’anorexie. C’est vrai aussi de la misogynie. La dernière étape, ce sont les wormholes : pour nous encourager à utiliser davantage l’application, TikTok favorise la répétition jusqu’à offrir non une navigation libre, mais des contenus tous de même nature – je suis presque matrixé.

La misogynie et la culture de la minceur ne datent pas de TikTok. Mme Rayna Stamboliyska a évoqué devant vous les sites web pro-ana : ils existent depuis plus de vingt ans. Les réseaux sociaux sont un miroir ; s’ils montrent des vidéos promouvant la minceur ou la misogynie, c’est parce qu’ils représentent notre culture. Nos jeunes sont influencés : ce peut être par un ami de l’école, par un adulte ou par TikTok. Il faut anticiper. Au lieu d’attendre qu’un homme accusé de trafic d’êtres humains leur parle des rapports entre les hommes et les femmes ou qu’ils apprennent la sexualité avec la pornographie, nous pouvons créer des contenus positifs. Il en existe sur TikTok : Santé publique France a publié des vidéos incitant à réduire la consommation d’alcool. Nous devons les encourager et les promouvoir, et mieux contrôler les contenus malsains, comme SkinnyTok et les vidéos misogynes.

Mme Séverine Erhel, maître de conférences en psychologie cognitive et ergonomie à l’université de Rennes 2. Je parlerai de la santé mentale, de l’éducation aux médias et de la régulation numérique, en particulier concernant la vulnérabilité des adolescents : en plein développement, ceux-ci sont plus exposés à certains risques liés aux réseaux sociaux.

La santé mentale des jeunes est multidimensionnelle : les réseaux sociaux peuvent l’affecter, en particulier en cas de cyberharcèlement, mais d’autres éléments interviennent, comme le montre l’enquête Enclass (enquête nationale en collèges et en lycées chez les adolescents sur la santé et les substances) : si certains individus se sentent en bonne santé, 14 % des collégiens et 15 % des lycéens interrogés déclarent souffrir de symptômes dépressifs. Les liens entre les réseaux sociaux et la santé mentale des jeunes sont complexes ; les recherches sont encore insuffisamment étayées, notamment sur TikTok. Les études existent mais elles sont surtout corrélationnelles, c’est-à-dire qu’elles évaluent des associations ; certaines, longitudinales, parviennent à démontrer des causalités, mais elles sont peu nombreuses. On a plutôt affaire à des analyses bivariées qui examinent les liens entre, par exemple, des symptômes de dépression ou d’anxiété et l’utilisation des réseaux sociaux : des individus ayant des vulnérabilités arrivent sur les réseaux sociaux où les algorithmes, notamment, les exposent à des contenus qui aggravent leurs difficultés et leurs symptômes. S’agissant du cyberharcèlement, on peut commencer à parler de causalité. Subir un cyberharcèlement sur les réseaux sociaux, par exemple sur TikTok, cause une détresse psychologique et des symptômes pouvant aller jusqu’au syndrome de stress post-traumatique (SSPT). De plus, quelques études concluent que la consultation tardive des réseaux sociaux et la lumière émise décalent l’endormissement, nuisant au sommeil. Or d’autres études montrent que la qualité du sommeil des adolescents est un excellent prédicteur de leur santé mentale : un bon sommeil favorise une bonne santé mentale.

Plutôt que d’addiction aux réseaux sociaux, je parlerais d’usage problématique. Ni le DSM ni la CIM ne répertorient de troubles liés aux réseaux sociaux. Il existe une prévalence mais tous les chercheurs ne sont pas d’accord. Les études que j’ai menées montrent que les adolescents qui les utilisent beaucoup sont vulnérables : il est possible que les réseaux servent de refuge en cas de difficultés psychologiques ou intrafamiliales. Pris dans des spirales de contenus qui font écho à leurs symptômes dépressifs, les jeunes concernés tendent à y rester enfermés.

À mon sens, il ne faut pas faire des réseaux sociaux la cause unique des difficultés mais les considérer comme un environnement propice à alimenter ces dernières. Comment résoudre le problème ? En premier lieu, il faut s’occuper des algorithmes. Celui de TikTok continue à promouvoir des contenus qui mettent les individus en difficulté. Ensuite, il faut apprendre aux adolescents à réagir au Fomo, en particulier aux notifications qui leur font craindre de manquer des événements importants. Il est donc essentiel de limiter les conceptions fondées sur la captation intentionnelle, c’est-à-dire d’appliquer le règlement (UE) 2022/2065 du Parlement européen et du Conseil du 19 octobre 2022 relatif à un marché unique des services numériques et modifiant la directive 2000/31/CE dit Digital services act (DSA). Sur les adolescents en difficulté, les algorithmes peuvent avoir un effet de spirale qui aggrave leur situation : il faut encadrer les recommandations personnalisées. Nous devons également favoriser la transparence des plateformes et le contrôle des algorithmes, par le paramétrage. Par ailleurs, le problème dépasse le seul cas de TikTok ; il concerne plus largement les réseaux sociaux – très visuels, leur fil est infini. Instagram par exemple met à disposition une intelligence artificielle qui propose des reels, sans le consentement des adultes ni celui des adolescents. À quoi servira-t-elle ? Comment protégerons-nous les mineurs ? Cela contrevient aux dispositions du règlement (UE) 2016/679 du Parlement européen et du Conseil du 27 avril 2016 relatif à la protection des personnes physiques à l’égard du traitement des données à caractère personnel et à la libre circulation de ces données, et abrogeant la directive 95/46/CE dit règlement général sur la protection des données (RGPD), qui interdit l’accès aux données des adolescents de moins de 13 ans et soumet celui des plus de 13 ans à l’accord parental.

Une deuxième piste consiste à travailler sur l’éducation aux médias. Les jeunes sont lucides : ils se rendent compte qu’ils passent parfois trop de temps sur les réseaux sociaux – c’est aussi l’image que les adultes leur renvoient souvent. S’ils comprennent très bien le fonctionnement des trends, par exemple, ils n’ont pas toujours connaissance du modèle économique ni des externalités négatives. L’éducation aux médias existe mais elle est noyée : le cycle 4 prévoit qu’on y consacre dix-huit heures par an, mais avec d’autres sujets, comme le développement durable. Or il est essentiel de former les jeunes à ces questions, afin de créer des espaces numériques sécurisés pour tous – les majeurs aussi en ont besoin. Cela nécessite une régulation plus solide, donc des instruments juridiques européens à même de nous permettre d’intervenir auprès des plateformes, par exemple pour repérer les contenus problématiques.

Mme Vanessa Lalo, psychologue clinicienne. Vous nous avez demandé de déclarer d’éventuels liens d’intérêt. J’ai participé à deux tables rondes avec des équipes de TikTok. La première, en 2021, était consacrée à un état des lieux des changements des pratiques numériques liés à la pandémie ; la seconde, à la question de savoir si l’on peut apprendre avec les réseaux sociaux. On ne m’a jamais demandé de tenir des propos spécifiques ; je n’ai jamais abondé dans le sens de TikTok en raison de ces participations ; si la société a offert des cadeaux aux créateurs de contenus, je n’en ai pas reçu.

M. le président Arthur Delaporte. Avez-vous été rémunérée pour vos participations ?

Mme Vanessa Lalo. Oui, j’ai été rémunérée, par leur agence de presse. J’ajoute que je n’avais pas rencontré les agents de TikTok avant les tables rondes. La première ayant été organisée en visioconférence, je ne les ai rencontrés que lors de la seconde. Celle-ci a eu lieu juste après l’attaque du Hamas en octobre 2023 : j’en ai profité pour leur demander comment ils luttaient contre la présence sur leur application d’enfants trop jeunes – de moins de 13 ans. Ils m’ont répondu que ce n’était pas un problème car ils utilisaient des intelligences artificielles très bien faites. J’ai également évoqué les trends relatifs aux attaques et aux violences au Proche-Orient, trop mis en avant : pour eux, ce n’était pas non plus un problème. La question de l’opportunité d’interdire les réseaux sociaux avant 15 ans était alors très présente dans le débat public. Je leur ai demandé ce qu’ils comptaient faire à ce sujet ; ils m’ont répondu qu’ils ne mettraient rien en œuvre tant que la France n’aurait pas établi de cahier des charges et que, de toute façon, l’Europe retoquerait cette décision, qu’ils n’auraient donc rien à faire. Je n’ai eu à leur égard aucune complaisance.

TikTok est l’application la plus téléchargée au monde. En tant que clinicienne, je n’ai pas d’autre choix que d’accompagner les pratiques de ceux qui viennent me consulter, des parents en difficulté avec cet outil et des jeunes, massivement présents sur les réseaux. Trois possibilités s’offrent à nous : faire avec ; lutter contre ; inventer autre chose. Aucune ne me paraît satisfaisante ou envisageable. Peut-être faut-il coconstruire des solutions qui mêlent les trois.

On ne peut se concentrer sur TikTok uniquement : il faut observer les effets de tous les réseaux sociaux et plateformes sur la jeunesse et sur la population en général. La captation des données, celle de l’attention et l’exposition à des contenus anxiogènes ou inadaptés en particulier constituent des aspects critiques. C’est également le cas de l’amplification ou de la révélation des troubles de santé mentale : la recherche ne montre pas que l’usage des réseaux sociaux crée des troubles mais, en cas de vulnérabilité, il faut faire très attention. Finalement, ce qui manque le plus cruellement, c’est l’accompagnement éducatif : on laisse les jeunes et les extrêmes prendre possession des réseaux, parce que la masse des individus ne produit pas de contenus de nature à contrecarrer ceux ainsi proposés. On a l’impression de voir toujours les mêmes publications délétères, alors qu’il en existe de magnifiques, sur TikTok comme ailleurs ; malheureusement, quand on va sur TikTok pour la première fois comme quand on l’utilise depuis longtemps, celles que propose l’onglet « pour vous » ne correspondent ni à nos envies ni à rien de positif, parce que l’algorithme nous teste. C’est bien ce qui est problématique.

Il faut mettre des bibliothèques de ressources numériques à la disposition des utilisateurs. C’est un exemple un peu élitiste, mais si on veut que les enfants lisent Stendhal, ses livres doivent être dans notre bibliothèque. De la même façon – et je le dis aux professionnels comme aux parents –, il faut proposer le Stendhal du numérique pour que les jeunes qui passent du temps en ligne puissent bénéficier de contenus de qualité et en discuter. TikTok peut être une source d’enrichissement : on y trouve toutes sortes de tutoriels et des contenus éducatifs vraiment chouettes. Il faut toutefois bien chercher pour y avoir accès et, souvent, ni les parents ni les enfants ne connaissent leur existence.

Je ne dis pas qu’il faut laisser faire et baisser les bras face au temps excessif passé devant les écrans. Il n’est pas normal d’y passer des heures. Je dis simplement que, puisque les adolescents sont tous sur TikTok, autant essayer d’en faire quelque chose de positif qui serve à la construction des adolescents, d’un point de vue pédagogique, culturel, artistique et citoyen et éviter ainsi d’en faire des espaces qui ne font que renforcer les problèmes.

J’ignore si cette initiative s’est concrétisée, mais Pinterest avait proposé de lutter contre les contenus délétères grâce à des réponses automatiques bienveillantes à des requêtes portant par exemple sur les scarifications et les états suicidaires. Le développement personnel et le coaching sont critiquables, mais ces réponses n’enfoncent pas la personne dans ses problèmes. J’aimerais promouvoir cette idée positive.

Travaillons donc tous ensemble pour voir ce qu’il est possible de faire avec ces algorithmes totalement opaques. Les recommandations de contenus « Pour toi » dans TikTok ne reflètent pas ceux auquel l’usager est abonné. Cela pose un vrai problème.

Les réseaux offrent des leviers éducatifs et de sensibilisation aux compétences psychosociales, notamment à l’école, ainsi qu’y incite le plan France 2030. La méditation est critiquée, mais on peut retenir l’esprit critique, la gestion des émotions, la confiance en soi, la coopération, l’empathie ou encore la résolution de problèmes de façon créative. Les jeunes, parce qu’ils sont très connectés, ont des compétences qui ne sont pas formellement valorisées, ni à l’école ni par les adultes.

La question de l’éducation des parents au numérique n’a pas été beaucoup abordée. Cet enjeu fondamental requiert des financements. Beaucoup de parents sont démunis, soit qu’ils ne maîtrisent pas suffisamment le numérique en général, soit qu’ils ne comprennent pas comment fonctionnent les différents réseaux. Leur usage est tellement différent de celui de leurs enfants qu’ils passent à côté de certains problèmes.

On a trop tendance à voir les influenceurs de façon négative alors que certains créateurs de contenus peuvent apporter des éléments positifs. Quand on demande à des parents quels sont les influenceurs et les stars que leurs enfants suivent, ils répondent qu’ils s’en fichent alors que, en réalité, ils ont peur de se rendre compte qu’ils passent à côté de ce qu’aiment leurs enfants ou ils ont peur du numérique, qu’ils ne comprennent pas. Je constate que certains adolescents regardent des contenus qui ne sont pas du tout en adéquation avec les valeurs politiques ou religieuses de la famille. Ne pas faire attention à ce que consomment les enfants fait courir le risque de passer à côté de certains pans de leur éducation.

Les réseaux sociaux et le numérique en général doivent être intégrés à toutes les phases de l’éducation afin d’éviter les clivages. Quand des parents viennent me demander des réponses en tant qu’experte du numérique, je leur dis qu’ils les ont déjà. Ce sont eux qui connaissent leurs enfants et les valeurs singulières de leur foyer. Je ne peux pas décider à leur place de l’âge à partir duquel ils doivent donner accès aux écrans, du nombre d’heures autorisé ou des contenus suivis. Notre rôle n’est pas de nous ingérer dans la vie des familles. Il est plutôt de les informer sur les besoins psycho-affectifs et neurologiques nécessaires au développement de leurs enfants, afin qu’ils puissent trouver la juste place à donner aux écrans.

On constate une préoccupation croissante autour de la fragilité psychologique et de la santé mentale, qui sont d’abord des révélateurs. Pourquoi n’existe-t-il pas de prévention systématique ? L’intelligence artificielle (IA) permet pourtant de faire remonter des signalements sur des requêtes problématiques à partir desquels des actions pourraient être menées, par exemple avec le service d’écoute du 3018 ou avec le dispositif des Promeneurs du net. Celui-ci s’appuie sur des professionnels de la jeunesse qui accompagnent les jeunes sur les réseaux sociaux pour faire de la veille éducative et de la prévention. Je crois beaucoup à ce genre d’actions, qui permettent de combler les fossés intergénérationnels.

Je me demande souvent si nous nous posons les bonnes questions. La fuite des données personnelles vers la Chine – je rappelle que l’Union européenne a récemment infligé à TikTok une amende d’un montant historique –, les stratégies géopolitiques et les guerres informationnelles ne constitueraient-elles pas les enjeux les plus importants, au-delà de ceux d’éducation et d’accompagnement ?

Mme Sabine Duflo, psychologue clinicienne. J’ai écouté avec attention les trois précédents invités et je suis d’accord avec plusieurs de leurs propos.

M. Andraos a présenté l’adolescence comme une période à risque. L’adolescent est un être en construction, en particulier en ce qui concerne les fonctions exécutives, c’est-à-dire les capacités à planifier, à dire non, à se limiter face à la tentation, à se restreindre. Chez l’adolescent, ces capacités ne sont pas encore matures. Les plateformes, qui connaissent très bien les fragilités des usagers pour mieux capter leur attention avant de vendre leurs données aux annonceurs, représentent donc un risque pour tous les enfants et adolescents.

Mme Ehrel a souligné que TikTok n’était pas le seul réseau en cause : Snapchat et Instagram reposent sur le même modèle. Je constate d’ailleurs dans ma clinique que ces trois réseaux sont ceux qui sont le plus utilisés, surtout par les filles.

Je suis psychologue clinicienne et j’ai été formée à la thérapie familiale systémique. Cette approche considère qu’une personne est le résultat d’une interaction avec son environnement. Il faut donc s’y intéresser pour comprendre l’enfant ou l’adolescent et c’est en agissant dessus qu’on peut modifier des comportements perturbés.

J’ai pu constater dans ma clinique – et le livre formidable de M. Jonathan Haidt paru en français sous le titre Génération anxieuse le confirme – une évolution de l’environnement des enfants et des adolescents à partir du moment où les écrans sont devenus nomades, dans les années 2010. Les temps d’exposition ont alors explosé et leur environnement classique de développement – la famille pour les enfants, les pairs pour les adolescents – a disparu. Le numérique, sous la forme du smartphone, de l’ordinateur portable et de la console, a alors pris le relais.

Aujourd’hui, les adolescents passent six à huit heures par jour devant les écrans et jusqu’à quinze ou vingt heures pour les adolescents en addiction que je reçois. Ce temps grignote celui du sommeil. Depuis que je pratique – cela fait maintenant vingt-six ans –, je commence toujours par demander à l’enfant ou à l’adolescent de me décrire sa journée quotidienne, du matin au soir. Je constate lors de mes consultations, tant dans un centre médico-psychologique en région parisienne que dans le cadre d’une consultation spécialisée un jour par semaine en secteur public dans le Loiret, que les adolescents consacrent entre un tiers et deux tiers de leur journée aux écrans, réseaux sociaux sur smartphone pour les filles, consoles pour les garçons.

Je ne suis pas chercheuse, je suis psychologue et, quand les parents viennent me voir, c’est parce que leur enfant ne va pas bien. Il ne dort pas, il ne va plus au collège depuis plusieurs mois, voire plusieurs années. Les parents ne sont pas idiots : avant de venir me voir, ils ont réfléchi, essayé plusieurs solutions et consulté d’autres spécialistes. Ils attendent de moi que j’aide leur enfant à aller mieux. C’est mon seul objectif et c’est de cela dont je veux vous parler.

Dans le cadre de la consultation ouverte une journée par semaine, j’ai reçu, depuis le début de l’année, vingt-six adolescents – dix-sept garçons et neuf filles –, dont la moyenne d’âge est de 14 ans. Les garçons présentent une addiction aux consoles et les filles aux réseaux sociaux ou aux séries.

La démarche de guérison, quand je réussis à les sortir de là, est toujours la même, pour les garçons comme pour les filles.

L’ensemble de la famille, parents, frères et sœurs, est toujours présente lors de la première séance. Il me faut quatre ou cinq séances pour aider l’adolescent à sortir de son enfermement. On peut l’appeler addiction ou usage problématique. Peu importe : ce que veulent les parents, c’est que leur enfant retourne à l’école et ce que veut l’adolescent, c’est ne plus avoir d’idées noires qui lui donnent envie d’en finir avec la vie.

Lors de la première séance, je demande à l’adolescent de me raconter sa journée du lever au coucher, en semaine et le week-end. J’ai ainsi une première idée de l’usage des écrans dans la famille. Une télévision est-elle présente dans chaque pièce, notamment dans la chambre de l’adolescent ? Est-elle allumée en permanence ? Je rappelle que les télévisions sont aujourd’hui connectées à internet et que les adolescents peuvent y regarder YouTube ou Netflix.

Il faut bien sûr s’intéresser aux contenus et je partage ce qui a été dit à ce sujet, mais il faut aussi prendre en compte le temps passé à les regarder. Quand un adolescent en est à quinze heures, voire dix-sept heures, par jour, son sommeil est affecté et des effets cognitifs concrets peuvent alors être observés. Je pose des questions simples et j’observe le délai de réponse. Comment t’appelles-tu ? La réponse est immédiate. Comment s’appellent tes parents ? J’observe alors un petit délai de réponse, mais celui-ci augmente quand je demande l’âge des parents ou leur travail. J’observe également que, avant qu’ils arrêtent d’aller au collège, ces adolescents avaient de bons résultats. Nous en sommes là ! L’impact sur le sommeil est à la fois qualitatif et quantitatif. La répétition sur plusieurs jours ou plusieurs mois est catastrophique.

Dès la première séance, ma stagiaire et moi-même laissons notre portable et je demande à chacun de faire de même. Après cette séance, j’ai une idée de l’usage moyen par semaine. Il est toujours le même : pour les filles, il est tourné vers les réseaux sociaux, avant le divertissement. La dernière que j’ai reçue avait passé lors de la semaine précédente 53 heures et 52 minutes sur les réseaux sociaux, alors qu’elle n’était pas venue me voir pour des problèmes d’écran. Pour les garçons, le temps d’écran est davantage consacré aux consoles. L’usage du smartphone, si le garçon ne l’utilise pas pour jouer, n’est donc pas le seul paramètre à prendre en considération. De la même façon, les adolescents ne sont pas tous sur TikTok. Un adolescent peut passer 53 heures et 52 minutes à regarder des vidéos courtes sur YouTube ou Instagram.

Il faut bien sûr expliquer ce que donner les deux tiers de sa vie à TikTok ou Snapchat fait au cerveau en plein développement d’un adolescent. Il faut éclairer les parents sur ce qu’il se passe sur les réseaux sociaux. Il faut montrer aux adolescentes – je n’ai jamais vu de garçon dépendant des réseaux sociaux – comment elles se font avoir par le modèle économique de ces applications et comment les algorithmes peuvent les entraîner à voir la scarification comme une solution. Il faut les inciter à se poser des questions sur leur bien-être et leur santé mentale.

Tout cela ne suffit toutefois pas. Il faut arrêter de prendre les gens pour des imbéciles. La prévention des Promeneurs du net et du Centre de liaison de l’enseignement et des médias d’information (Clemi) existe depuis plus de vingt ans, mais leur action n’a rien changé. Les parents ne sont pas idiots : ils lisent, ils se renseignent et ils connaissent TikTok. Le gamin lui-même, la plupart du temps, sait bien que les contenus qu’il consomme ne sont pas les plus intelligents et qu’ils sont particulièrement addictifs.

Pour les filles, l’addiction – ou l’usage problématique, peu importe le terme – commence en général en sixième ou en cinquième. Elles connaissent alors un changement radical dans leur vie, celui de l’acquisition du portable avec un forfait leur permettant d’accéder à internet à l’extérieur de la maison. Ce changement intervient à un moment où elles ont besoin de construire leur moi social, c’est-à-dire de prendre une place au sein d’un groupe de pairs plutôt que dans la famille, qui les intéresse de moins en moins. Aujourd’hui, cette construction se fait uniquement sur les réseaux sociaux au détriment des activités classiques, comme traîner avec des copains en dehors du collège. Le risque est que la construction du moi social ne se fasse plus ou qu’elle soit détricotée.

Les réseaux sociaux peuvent bien sûr apporter un complément à ce processus, mais ils ne pourront jamais remplacer la construction par le face-à-face, l’échange des regards et le partage d’expériences dans un groupe où un adulte peut, au départ, faire médiation. Les adolescents en souffrent profondément.

Prenons l’exemple d’une adolescente. Le même schéma se répète : elle avait des copines et pratiquait des activités en dehors de l’école, mais, à son arrivée en sixième, dans un établissement plus grand dont elle ne maîtrise pas les codes, elle se retrouve rapidement isolée. Elle déprime et développe un énorme besoin de se faire des amis. Elle se tourne alors vers les réseaux sociaux et y trouve rapidement d’autres adolescentes qui, comme elle, se sentent rejetées. Un groupe de pairs se constitue et la rassure, mais ce n’est pas un groupe positif. Elles y partagent les mêmes histoires de rejet et adoptent les mêmes solutions négatives de scarification ou d’automutilation. Une spirale d’enfermement se déclenche alors, puisqu’elle ne peut en parler avec ses parents, qui ne connaissent pas ce nouvel outil.

J’écoute ces adolescentes depuis des années : la seule solution qui émerge après quelques séances étalées sur un mois ou deux, c’est, pour les cas les plus extrêmes de plus de quinze heures d’écran par jour entraînant un long absentéisme scolaire, de supprimer l’usage du téléphone portable. Seule cette suppression permet à l’adolescente de sortir de sa chambre pour retourner au collège. Je n’ai pas trouvé d’autres solutions. L’information ou la régulation ne suffisent pas. J’invite ceux qui proposent d’autres pistes à les tester avec des familles dans mon cabinet.

Il faut bien sûr réfléchir à des contenus éducatifs, à l’information et à la prévention, mais il faut surtout limiter l’accès aux réseaux sociaux aux jeunes ayant déjà un moi social construit, c’est-à-dire aux adolescents âgés d’au moins 15 ans. C’est ce à quoi nous appelons avec le collectif Attention.

Mme Laure Miller, rapporteure. Je vous remercie pour votre présence et pour vos interventions très riches.

Il est difficile, vous l’avez d’ailleurs souligné, d’établir des liens de causalité solides entre l’usage des réseaux sociaux et la dégradation de la santé mentale, mais certains faits sont connus : enregistrement des données, captation de l’attention, impact sur le sommeil. Le manque de sommeil, tout comme certains contenus problématiques, ont bien sûr des conséquences négatives sur la santé mentale.

Le temps passé devant les écrans, peu importe l’usage qui en est fait, est prélevé sur d’autres activités. Existe-t-il des études démontrant que certains besoins physiologiques ou neurologiques d’un enfant ou d’un jeune sont entravés par l’usage des réseaux sociaux ? Celui-ci peut-il empêcher de pratiquer une activité sportive ou, tout simplement, de s’ennuyer ou de rêver ?

Il est prouvé que le visionnage de vidéos déclenche une décharge de dopamine toutes les cinq secondes, chez les jeunes comme chez les adultes. Dans de telles conditions, le monde hors du téléphone apparaît forcément comme moins agréable à vivre. Cela semble démontrer que l’usage des réseaux sociaux a un impact direct sur la santé mentale des jeunes.

Vous avez proposé de développer les contenus positifs. On nous a toutefois expliqué lors de précédentes auditions que les émotions négatives – peur, haine, colère – avaient un impact plus fort que les émotions positives. Face aux vulnérabilités, les réseaux sociaux peuvent apparaître comme un espace sûr aux yeux des adolescents, lesquels peuvent y rencontrer d’autres jeunes partageant les mêmes problèmes, par exemple alimentaires, et se retrouver ainsi dans une spirale nocive. Ne faut-il donc pas fortement relativiser le rôle que pourraient jouer les contenus positifs ? Même si une bibliothèque contient des livres de Stendhal, ceux-ci pourront être cachés par des piles de livres plus attrayants.

Notre société a considéré que l’alcool et le tabac, parmi d’autres « addictions » – j’entoure ce terme de guillemets car il est débattu –, devaient être interdits aux mineurs, ce qui ne nous empêche pas de mener des actions de prévention à destination des adultes. Ne pensez-vous pas que, compte tenu du mode de fonctionnement et du modèle économique des réseaux sociaux, il faudrait interdire purement et simplement leur accès aux jeunes, en dessous d’un âge qui serait à déterminer ? En effet, un jeune n’est pas en mesure de faire face à l’ensemble des contenus que l’on trouve sur les réseaux. De nombreux pays appliquent ce type de mesures. La Nouvelle-Zélande a annoncé vouloir interdire l’accès aux réseaux sociaux avant l’âge de 15 ans. Parallèlement, nous pourrions mener des actions de sensibilisation en direction de l’ensemble de la population.

M. Elie Andraos. Je dresserai un parallèle avec un célèbre débat qui a eu cours en addictologie entre les partisans de l’abstinence, d’une part, et les tenants de la réduction des risques et des dommages, d’autre part. Lorsque des structures comme les alcooliques anonymes ont commencé à développer la prévention et la prise en charge des problèmes liés à l’addiction, elles ont conduit des programmes reposant sur l’abstinence : il fallait cesser toute consommation pour être admis au sein de ces centres. Depuis quelques décennies, on s’efforce plutôt de réduire les risques et les dommages. Autrement dit, au lieu de demander au patient de mettre fin à sa consommation, on va l’interroger sur la relation qu’il entretient avec l’alcool et, sur cette base, réfléchir au travail que l’on peut engager pour diminuer les risques et les dommages. Cette méthode peut être transposée à l’addiction aux écrans.

À l’heure actuelle, on parle beaucoup des patients et des parents mais pas suffisamment des réseaux eux-mêmes. On ne demande pas aux développeurs de jeux vidéo et des réseaux sociaux, aux personnes qui nous vendent des applications de réduire la dangerosité et le caractère addictif des systèmes. J’ai écouté les propos tenus par deux psychiatres et un pédiatre lors d’une audition, il y a quelques jours : ils ont évoqué la nécessité de responsabiliser les structures et ont relevé que, parfois, celles-ci ne jouaient pas le jeu. C’est très bien de développer des mesures de prévention, des psychothérapies adaptées aux troubles liés à l’usage des écrans mais il faut aussi responsabiliser les acteurs qui développent ces outils. Les algorithmes sont parfois insistants : ils persistent à nous proposer des contenus qui peuvent être, par exemple, de nature suicidaire, sans nous demander notre consentement. Il me semble que l’on ne parle pas assez de TikTok, des réseaux, des jeux vidéo eux-mêmes. De la même façon que l’on peut consommer de l’alcool moins fort, on peut réduire les dangers et les dommages liés aux réseaux sociaux sans aller jusqu’à les bannir.

Mme Laure Miller, rapporteure. Les travaux de notre commission d’enquête sont centrés sur les mineurs. Or vous prenez l’exemple de l’alcool. Ne faut-il pas établir une distinction en fonction de l’âge ?

M. Elie Andraos. Personnellement, dans le cadre de la psychothérapie, je travaille de manière très similaire avec les mineurs et les adultes sur des addictions telles que l’alcool, la drogue, etc.

On trouve, sur TikTok, des contenus positifs ; de même, des études attestent l’existence d’effets positifs des jeux vidéo sur les jeunes, ce dont on ne parle pas assez. Il faut séparer le bon grain de l’ivraie, autrement dit valoriser les bons contenus et mieux contrôler les contenus dangereux. Au sein du CHU d’Amiens, dans le cadre du projet Addict IEJ, nous sommes en train de développer des vidéos – bien que le budget dédié aux vidéos soit très réduit, alors que les jeunes ne regardent que cela – pour accompagner et motiver les jeunes, travailler sur leur monde intérieur et les aider à mieux gérer leurs relations avec les différents types de consommation, qu’il s’agisse d’alcool, d’écrans, etc. Il est possible de proposer des contenus positifs. Ceux-ci ne sont pas nécessairement joyeux. Ils peuvent être percutants voire effrayants, mais ils délivrent un message sain ; ils font réfléchir le jeune à sa consommation et, de cette manière, peuvent l’aider.

Mme Séverine Erhel. J’irai dans le sens de mon collègue. Quelques études se sont efforcées d’estimer un temps d’écran idéal, notamment pour les enfants et les adolescents. L’idée n’est pas tant de formuler une recommandation que de voir à partir de quel moment la socialisation est affectée par l’utilisation du numérique. Les études montrent qu’il existe un temps idéal – c’est la théorie

« Boucle d’or » –, de l’ordre d’une à deux heures par jour, qui correspond à un usage raisonné. Au-delà de deux heures, on constate une inflexion des compétences émotionnelles et sociales des enfants et des adolescents. Au-delà de quatre à cinq heures, on observe des effets délétères sur les compétences psycho-sociales. Ces études corrélationnelles impliquent le jugement des parents, à qui on demande à partir de quel moment ils voient les compétences de leurs enfants se dégrader.

Il est donc possible de regarder les écrans pendant un temps raisonné, d’autant qu’on peut faire un usage bénéfique des réseaux sociaux, ce que l’on a tendance à oublier. Ces réseaux sont en effet des outils de socialisation, de pratique informationnelle et des endroits où des adolescents en détresse psychologique, par exemple, peuvent obtenir du soutien. Plusieurs études, parmi lesquelles celles de l’islandais Ingibjorg Thorisdottir, montrent que, lorsqu’on est atteint d’un symptôme dépressif, on peut retirer des bénéfices de l’usage actif des réseaux sociaux : on peut en effet y chercher de l’aide et se trouver engagé dans des interactions qui apportent un soutien. Tout n’est donc pas forcément à bannir sur les réseaux. Néanmoins, il faut parvenir à ramener les individus à un usage raisonné dans des environnements sécurisés – ce dernier point étant essentiel.

L’inconvénient d’interdire les réseaux sociaux en dessous d’un certain âge, par exemple, 15 ans, est que cela ne résout pas les problèmes de ceux qui en ont 16 ou 17 : la question est de savoir ce que l’on fait pour eux.

On regarde beaucoup les adolescents à travers le prisme des réseaux sociaux et on considère parfois ce qu’ils y font avec mépris. Or, en la matière, tout n’est pas nul : les BookToks, par exemple, sont très intéressants. Cela étant, je suis d’accord sur le fait que l’on doit en faire un usage raisonné.

La vraie question est de savoir quel type d’activités on propose aux adolescents comme alternative aux écrans. Si vous décidiez de leur interdire l’accès aux réseaux sociaux, les parents renonceraient-ils à leur donner des portables ? On peut se le demander car ces derniers sont un outil de contrôle parental permettant de savoir où se trouve son enfant et, en cas de besoin, de l’appeler. Lorsque l’adolescent se trouve dans sa chambre, on se dit qu’il est en sécurité, parfois à tort.

Dans le cadre des politiques territoriales, des mesures sont-elles prises pour favoriser les lieux de rencontre entre adolescents ? Propose-t-on suffisamment d’activités sportives à l’ensemble d’entre eux ? Ce sont des questions essentielles, qu’il faut traiter. On s’en sortira à partir du moment où l’on ne s’intéressera plus exclusivement aux écrans et aux réseaux sociaux, et que l’on accordera de l’importance à la dimension éducative incombant aux parents – qui doivent comprendre que l’adolescent n’est pas nécessairement en sécurité dans sa chambre – et à la politique territoriale, qui doit favoriser la création d’espaces sécurisés pour les adolescents et leur proposer des activités sportives, avec le soutien du tissu associatif.

Très peu d’études ont évalué le lien entre vidéo et dopamine. Je suis assez partagée sur cette question. Rappelons que nous sécrétons tous cette molécule quotidiennement. Au-delà de la dopamine, l’enjeu de la vidéo réside essentiellement dans la régulation des algorithmes. Contrairement à ce qui a été dit, les algorithmes de recommandation participent aussi à la construction du moi adolescent. En effet, ils proposent des recommandations personnalisées, liées aux centres d’intérêt de la personne. Ils comportent toutefois un effet pervers car, si vous vous sentez mal et que vous vous attardez sur une vidéo problématique pour la santé mentale, l’algorithme va pousser ce type de contenus.

C’est pourquoi il est essentiel de mener une action de régulation. Un algorithme ne devrait pas pousser des adolescents à consulter des contenus problématiques. En outre, on devrait les préserver de la captation et de l’exploitation de leurs données, comme le prévoit une disposition du DSA qui n’est absolument pas appliquée. Cela constitue un véritable problème.

La régulation pratiquée en Australie me paraît intéressante, quoiqu’on puisse évidemment en discuter. Elle présente l’avantage de mettre véritablement sur la table la question des données. L’idée de l’Australie n’est pas d’interdire les réseaux sociaux pour des questions liées à la santé mentale mais de faire en sorte que les réseaux soient adaptés aux jeunes, autrement dit qu’ils les protègent, mais aussi qu’ils préservent leurs données.

On peut créer des espaces sécurisés pour les adolescents, concernant, en particulier, l’exploitation de leurs données et de leur vulnérabilité, mais on peut également faire en sorte que chacun, quel que soit son âge, soit préservé des contenus violents. Même si l’on a 45 ans, le fait de voir des agressions sexuelles, des viols, des meurtres sur les réseaux sociaux constitue un véritable problème, qui appelle un réel effort de modération.

Mme Vanessa Lalo. On a tendance à tout mélanger lorsqu’on parle de la dopamine. Par exemple, lorsqu’on va prendre un carré de chocolat, on la sécrète en avance, mais la production de cette molécule n’est pas liée au fait de manger le chocolat. De même, ce n’est pas parce qu’on regarde une vidéo que l’on va forcément sécréter de la dopamine à ce moment-là : tout dépend de l’expérience passée. Un adolescent cyber-harcelé ne sécrétera pas de dopamine dans la mesure où il a une expérience négative des réseaux. Il faut faire preuve d’un peu de nuance : tous nos cerveaux ne sont pas faits exactement de la même façon. Si la nicotine et l’alcool agissent chez tout le monde de manière identique, ce n’est pas le cas de la dopamine, qui est une hormone liée à la motivation et non pas seulement un circuit de la récompense, comme on le dit trop souvent.

Une recherche récente a montré que le fait de fonder la prise en charge des difficultés liées aux jeux vidéo sur le temps passé rend tout le travail caduc : il faut plutôt prendre en compte les vulnérabilités, les pratiques réelles des personnes. Le temps passé à jouer peut avoir des vertus, comme celle de sortir quelqu’un de l’isolement : ainsi, un gamin en fauteuil roulant peut avoir besoin de ne pas se sentir jugé en fonction de son identité de personne handicapée et passer pour un utilisateur comme un autre. On peut aussi prendre l’exemple d’un élève qui a raté l’unique bus de ramassage scolaire et qui bénéficie, grâce au jeu, d’un espace de socialisation extérieure.

Comme l’a dit Mme Séverine Erhel, la question est de savoir ce que l’on peut faire pour que ce soit profitable, pour développer l’imaginaire et pour que les enfants se trouvent en des lieux sûrs et non en des endroits où ils peuvent tomber sur tout et n’importe quoi.

On a tendance à considérer que de nombreuses pratiques relèvent de l’addiction sans analyser les causes des comportements. Je constate que beaucoup de gamins souffrent d’anxiété, de troubles dépressifs et de phobies sociales : depuis le covid, on ne voit plus que cela, en tant que clinicien. On me dit parfois qu’un gamin a décroché de l’école à cause des jeux vidéo ou des réseaux sociaux. Or cela se révèle toujours faux. Un gamin harcelé à l’école va, par exemple, faire en sorte de jouer toute la nuit pour ne pas aller en classe. Un autre jeune, qui n’arrive pas à dormir du fait de son anxiété, va passer la nuit sur les réseaux sociaux ; la lumière bleue n’est pas en cause, c’est l’anxiété qui crée l’insomnie. Et peut-être, finalement, que cela l’arrangerait de ne pas aller à l’école le lendemain. Je pourrais multiplier les exemples en ce sens.

Si l’on mélange tout, que l’on ne voit dans ces problèmes que l’effet de l’addiction et que l’on cherche une espèce de pilule magique pour faire disparaître le mal-être des jeunes, on est sûrs de se tromper. Il faut entrer à chaque fois dans le détail, préciser la nature des troubles : s’agit-il d’anxiété, de dépression, de bipolarité ou d’autre chose ? Cela concerne moins les mineurs mais les bipolaires vont passer un temps considérable sur les écrans. Il est important, à chaque fois, d’identifier le mal-être initial qui est mis au jour par l’usage des écrans – l’écran n’étant en effet qu’un révélateur.

J’entends dire les parents, très souvent, que les enfants ne vont pas assez dehors, qu’ils sont rivés à leurs écrans. Or, dans le même temps, ils ne veulent pas que leurs enfants sortent. Les chiffres sont très significatifs, qui nous montrent qu’en 1919, alors qu’on sortait de la grippe espagnole et de la première guerre mondiale, les enfants avaient une autonomie de 10 kilomètres, laquelle n’était plus que de 300 mètres en 2007 – soit avant même BFM et les réseaux sociaux. Au sortir de la première guerre, les enfants pouvaient partir trois semaines, ce qui réjouissait presque les parents, qui avaient une bouche en moins à nourrir. Aujourd’hui, envoyer son enfant ne serait-ce qu’à la boulangerie fait peur, face à la succession de faits divers atroces. Au moins 60 % des parents géolocalisent leurs enfants. Ils leur achètent un portable pour les surveiller.

On aboutit à une injonction paradoxale. D’un côté, les parents craignent tout ce qui peut arriver à leurs enfants s’ils vont dehors, comme être victimes d’un prédateur, d’un kidnapping, d’actes de terrorisme, etc. D’un autre côté, s’ils restent à la maison, ils pourraient rencontrer sur internet d’autres prédateurs, tomber sur de mauvais contenus et devenir débiles. Faut-il alors placer les mineurs dans un bunker jusqu’à leur majorité ? Il faut faire au mieux, bien sûr, mais on ne peut pas protéger les enfants de tout, sous peine de les empêcher de vivre.

On a tendance à faire de la prévention négative, qui fait peur ; on ne la retient pas parce que notre cerveau n’a pas envie de mémoriser l’information. Pendant quarante ans, on a mené des études pour mesurer l’impact de la prévention ; on a constaté que la prévention négative était inopérante. Le temps est peut-être venu de réfléchir au déploiement d’une prévention positive, qui s’appuie sur les réalités des familles, des pratiques et éventuellement des réseaux, et qui a pour objet de compenser quelque chose. Rien ne sert, en effet, de dire aux jeunes de ne pas aller sur les réseaux. Si on leur interdit, demain, l’accès à TikTok, ils iront sur d’autres réseaux que l’on maîtrise encore moins et qui se révéleront peut-être plus nocifs. En effet, on sait ce qu’il en est de TikTok, même s’il règne une certaine opacité sur les algorithmes, mais si les jeunes se retrouvaient sur des réseaux comme Telegram, qui est assez obscur pour nous, il nous serait difficile de les accompagner ; nous ne verrions pas les contenus qu’ils partagent et nous ne pourrions pas discuter avec eux.

La prévention positive peut prendre la forme de la body positivity, qui met en avant l’acceptation de son corps et est susceptible de jouer un rôle de compensation pour des adolescentes qui souffrent de troubles du comportement alimentaire. On peut leur proposer des contenus de ce type en leur disant qu’elles trouveront toujours quelqu’un à qui s’identifier. De fait, contrairement à ma génération, où les mannequins étaient toutes des femmes anorexiques de 1 mètre 80, on trouve aujourd’hui toutes les formes corporelles et toutes les couleurs de peau : on peut donc toujours s’identifier à quelqu’un.

Nous avons des possibilités d’agir pour lever des tabous dans le domaine de la santé mentale et répondre à certaines problématiques. Nous pouvons accroître notre pouvoir d’agir, qui est essentiel car il permet de reprendre la main. J’ai fait des expériences sur TikTok : si je passe deux heures à regarder des lapins qui mangent des fraises, des pandas qui font de la luge et des défilés de chats, on ne me propose plus que cela ; en revanche, si je passe cinq heures – car il faut y consacrer nettement plus de temps – à regarder des contenus purement éducatifs, on ne me propose plus que cela également sur mon fil. C’est très chronophage, personne n’a envie de faire cela, mais on a des leviers à notre disposition si on veut vraiment lutter.

Mme Sabine Duflo. Il ne faut pas tout mélanger. Pour reprendre le parallèle avec l’alcool, personne ne se met à boire par goût de l’alcool : le déclencheur se trouve, par exemple, dans la perte d’un emploi ou le départ du conjoint. Toutefois, si le thérapeute se concentre uniquement sur les causes et que, par ailleurs, le patient continue à boire chaque jour trois litres de vodka, ce dernier ne pourra jamais retrouver un travail ni une compagne. C’est exactement la même chose avec les adolescents que je reçois, qui sont accros aux réseaux sociaux ou aux jeux vidéo.

Je ne néglige pas, bien entendu, ce qui vient de l’extérieur, je sais pertinemment qu’ils se sont retrouvés sur les écrans non pas parce qu’ils sont particulièrement accros mais parce qu’un événement, dans le monde réel, a joué un rôle de bascule. Mais si je me concentre uniquement sur leur histoire de vie, je ne vais pas pouvoir les aider. Il faut, à un moment donné, accomplir deux choses. D’abord, il convient de penser à des activités alternatives. Je soigne des adolescents en les réunissant, non pas dans des groupes de parole mais dans des groupes où l’on fabrique des choses, où l’on réalise des activités, où l’on rit ensemble, sans écran. C’est une manière de les socialiser. Ensuite, il faut évidemment interdire pour rendre les choses possibles. En matière de santé publique, aucune politique reposant uniquement sur la prévention n’a fonctionné, en particulier concernant les mineurs : il faut donc également légiférer. Pour l’alcool, c’est la même chose : la prévention est importante, mais ce qui a le plus protégé les mineurs, c’est l’interdiction de leur vendre de l’alcool. Je n’ai jamais rencontré, dans ma patientèle, d’adolescents alcooliques, ce qui montre l’effet des lois adoptées en la matière.

M. le président Arthur Delaporte. Quel est votre point de vue sur la prohibition, qui est au cœur des réflexions de la commission ?

M. Elie Andraos. Les parents sont intelligents, mais leurs enfants aussi. En Chine, il a été décidé que les mineurs devaient présenter leur carte d’identité pour pouvoir jouer aux jeux vidéo, pendant une durée maximale de deux heures par semaine. Les jeunes ont alors emprunté les papiers de leurs parents et de leurs grands-parents pour pouvoir jouer davantage. L’interdiction, la répression ne marchent pas. Je vois beaucoup de mineurs boire de l’alcool ; ils sont nombreux à arriver aux urgences en ayant de l’alcool dans le sang. L’interdiction n’est donc pas suffisante. Il est nécessaire de travailler sur la relation des jeunes à l’alcool et aux écrans. Au lieu de les laisser apprendre la vie sur les réseaux ou en regardant, par exemple, de la pornographie, il nous faut les aider à comprendre le monde. Parallèlement, nous devons responsabiliser les acteurs de Tiktok, des jeux vidéo et de la pornographie pour qu’ils proposent des contenus plus sains.

Mme Séverine Erhel. En Floride, il a été décidé d’interdire aux adolescents de moins de 16 ans l’accès aux réseaux sociaux. À la suite de cette mesure, on a constaté une augmentation de 1 150 % de l’achat de VPN (réseaux privés virtuels), qui permettent de contourner la règle.

Mme Sabine Duflo. C’est la preuve du caractère éminemment addictif des écrans. Je le vois tous les jours : lorsqu’on pose une interdiction, les jeunes n’ont qu’une idée en tête, celle de contourner la règle. Mais il faut tenir. En France, certains collèges ont totalement proscrit l’utilisation des portables pendant la journée. Les directeurs d’établissement me disent que cela a apaisé le climat durant les cours et les récréations. Cela permet aux élèves de se resociabiliser. Je ne suis pas contre les réseaux sociaux, mais il faut les rendre accessibles au bon moment.

Mme Vanessa Lalo. On constate, depuis quelque temps, que les jeunes ne vont pas très bien. Les problèmes de santé mentale ont augmenté dans des proportions inédites depuis la pandémie. De nombreux jeunes ruminent au moment d’aller se coucher. Ils se demandent dans quel état ils vont trouver notre société lorsqu’ils seront en âge de travailler. On les angoisse avec Parcoursup. On leur dit que les écrans, c’est terrible ; on ne leur en expose que les risques et les dangers. On nie complètement leurs capacités créatives et leurs autres compétences, psycho-sociales et techniques. Beaucoup de jeunes ont besoin d’un peu de réenchantement. Je m’interroge sur les moyens que l’on pourrait employer pour travailler sur leur mal-être et les aider à se projeter dans un avenir un peu positif.

Il est indispensable de réguler TikTok et les réseaux sociaux et, surtout, d’appliquer le DSA, qui nous échappe un peu. La solution, pour améliorer la santé mentale de la jeunesse, ne résidera pas dans l’interdiction des réseaux sociaux : les jeunes y passent beaucoup de temps car ils s’ennuient, ils y compensent des vides, ils y trouvent un refuge qui leur permet de ne pas penser. Ils préfèrent regarder 1 000 vidéos avant de finir par s’endormir que de songer à un avenir que le changement climatique, les nombreuses guerres et la pandémie, entre autres, rendent très angoissant. On ne peut pas décorréler cela du reste : autrement dit, leurs pratiques numériques sont aussi liées à leur réalité quotidienne, à leurs difficultés d’adolescent dans un monde qui ne les comprend pas et ne les accepte peu, y compris au travail. Le fossé générationnel risque de nous coûter très cher.

M. Thierry Perez (RN). Il me semble que l’on assiste à une hausse considérable du narcissisme chez les adolescents. Vous n’avez pas évoqué le fait que les jeunes créent des contenus et qu’ils sont ensuite scotchés à leurs écrans pour savoir combien ils ont obtenu de likes, de vues, etc. Par ailleurs, le visionnage passif de vidéos qui n’emploient pas toujours un langage très académique engendre-t-il une perte dans le domaine de la langue, orale comme écrite ?

M. Elie Andraos. Je n’ai pas connaissance de recherches montrant une corrélation positive entre le trouble de personnalité narcissique et l’usage des réseaux sociaux, des jeux vidéo, etc. Cela pourrait toutefois constituer une piste de recherche intéressante.

Mme Séverine Erhel. L’adolescence se caractérise par des spécificités développementales. Lors de la phase de maturation du cortex préfrontal, l’inhibition peut se révéler difficile. Parallèlement, la maturation du système limbique rend les jeunes très sensibles aux émotions et aux stimuli sociaux. Je ne crois pas avoir vu d’études mettant en évidence un surcroît de narcissisme chez les jeunes, mais, à ce stade de leur développement, la validation sociale par les pairs est essentielle, ce qui peut expliquer l’appétence pour les likes et le fait que certaines plateformes mettent en avant les outils de mesure de la popularité.

Mme Vanessa Lalo. Je suis d’accord avec ce qui a été dit. Je parle, pour ma part, de reconnaissance entre pairs. L’adolescence implique nécessairement l’appartenance à un groupe et la reconnaissance qu’il apporte. C’est surtout cela qui se joue sur les réseaux, où les jeunes se retrouvent beaucoup au sein de groupes. Ils s’envoient des petits cœurs dès qu’une photo, même moche, ou un propos est publié, en vertu d’un principe de validation quasi obligatoire. Si l’on n’envoie pas de cœur, on risque fort de ne pas en recevoir lorsque l’on ajoutera une photo. Ce sont des jeux de validation sociale qui ne mettent pas en péril la jeunesse.

J’appelle votre attention sur le fait que ChatGPT est l’application qui collecte le plus de données personnelles auprès de la jeunesse. Les jeunes ne viennent plus nous consulter car ils ont un psy gratuit, disponible vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Si on continue à établir des séparations générationnelles et à ne pas les écouter, j’ai peur qu’ils finissent par ne plus parler qu’à leurs intelligences artificielles et à ne plus s’adresser aux adultes.

Mme Sabine Duflo. Dans ma pratique, je vois essentiellement du scrolling sur des vidéos courtes ; le réseau social proprement dit est très peu utilisé. Il faut absolument recréer des espaces de socialisation, comme les maisons ou les groupes de jeunes. Je constate que, lorsqu’on coupe les jeunes de la socialisation factice par les réseaux sociaux – socialisation qui pourra intervenir plus tard – et qu’on les réunit, ils manifestent spontanément une aptitude à être ensemble de manière positive, ce qui les rend heureux.

M. le président Arthur Delaporte. Je vous remercie pour vos interventions complémentaires et pour l’intérêt que vous avez porté aux travaux de notre commission. Vous pouvez nous adresser tous les éléments additionnels que vous jugerez nécessaires.

16. Audition de Mmes Charlyne Buigues, infirmière et auteure de la pétition « #StopSkinnyTok », Carole Copti, diététicienne-nutritionniste, et Nathalie Godart, professeure des Universités en psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent (mardi 6 mai 2025)

Enfin, la commission auditionne conjointement Mme Charlyne Buigues, infirmière et auteure de la pétition « #StopSkinnyTok », Mme Carole Copti, diététicienne-nutritionniste, et Mme Nathalie Godart, professeure des Universités en psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent ([16]).

M. le président Arthur Delaporte. Nous recevons Mme Carole Copti, diététicienne-nutritionniste, Mme Nathalie Godart, professeure des universités en psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent à l’unité de formation et de recherche (UFR) des sciences de la santé Simone Veil de l’université de Versailles-Saint-Quentin-en-Yvelines (UVSQ), et Mme Charlyne Buigues, infirmière et auteur de la pétition #StopSkinnyTok. Je vous remercie d’avoir pris le temps de répondre à notre invitation.

En préambule à vos interventions liminaires, je vous remercie de déclarer tout intérêt public ou privé de nature à influencer vos déclarations. Avant de vous donner la parole, je rappelle que l’article 6 de l’ordonnance du 17 novembre 1958 relative au fonctionnement des assemblées parlementaires impose aux personnes auditionnées par une commission d’enquête de prêter le serment de dire la vérité, toute la vérité, rien que la vérité.

(Mmes Carole Copti, Nathalie Godart et Charlyne Buigues prêtent successivement serment.)

Mme Carole Copti, diététicienne-nutritionniste. Diététicienne-nutritionniste formée aux troubles du comportement alimentaire (TCA), je souhaite partager avec vous une inquiétude croissante ancrée dans ma pratique quotidienne : les effets de TikTok sur la santé mentale et physique des jeunes. Je ressens cette inquiétude en tant que professionnelle de santé, mais aussi en tant que mère de famille.

Depuis la crise du covid, les consultations pour TCA, en particulier pour anorexie mentale, ont littéralement explosé : elles ont doublé en 2024 et triplé depuis le début de l’année 2025. Elles concernent des patients de plus en plus jeunes. Et TikTok n’est pas étranger à ce phénomène, loin de là. Ce réseau social capte une énorme part de l’attention des adolescents, ce qui lui confère un pouvoir d’influence considérable. Ce que je vous rapporte ici ne relève pas d’une théorie abstraite, mais se fonde sur un constat clinique quotidien dans mon cabinet.

L’adolescence est une période charnière, marquée par des bouleversements corporels, une quête d’identité, une construction fragile de l’estime de soi. C’est une période où l’on se cherche, où l’on s’inspire et se compare. Comme une cour de récréation, TikTok devient alors un lieu d’identification et de comparaison envahissant. On ne parle plus d’un cercle de quelques camarades, mais de milliers – voire de millions – de profils, souvent retouchés, mis en scène, idéalisés.

La plateforme expose ces jeunes à une quantité massive de contenus, souvent centrés sur l’apparence, la minceur et les habitudes alimentaires. TikTok installe une norme inaccessible et irréelle, créant un décalage qui agit directement sur la construction de l’image corporelle et de l’estime de soi. Je pense notamment au hashtag #SkinnyTok où la minceur extrême est glorifiée, à ces challenges qui promettent bonheur et réussite en mangeant moins de 1 000 calories par jour ou en ne consommant que de l’eau pendant plusieurs jours, ou encore à ces citations au ton faussement bienveillant mais aux effets ravageurs, telles que « Si tu ressens la faim, c’est que tu es sur la bonne voie » ou « Ce que tu manges en privé, tu le portes en public ». L’une de mes patientes, désormais consciente de l’effet destructeur de ces messages sur sa santé, m’a transmis ce genre de messages reçus sur son fil d’actualité. C’est d’une violence inouïe.

Ces photos ne correspondent pas à la réalité : elles sont filtrées, scénarisées et retouchées. Elles façonnent pourtant l’image que ces adolescents ont d’eux-mêmes. L’une des conséquences majeures est le développement de TCA, comportements durables souvent à base de restrictions, qui entraînent de graves effets sur la santé physique et mentale : 7 à 10 % des personnes touchées en meurent. Certains de mes patients voient le vomissement – acte de plus en plus banalisé – comme un levier tout à fait justifié et efficace pour contrôler leur poids sans en percevoir la gravité et les risques immédiats et à long terme.

Ce que j’observe chez ces jeunes, c’est un véritable endoctrinement – le mot est fort, mais juste. Ils sont persuadés qu’ils peuvent vivre avec la moitié de leurs besoins énergétiques, que la souffrance est un passage nécessaire. Et surtout, ils ont perdu leur esprit critique. Quand je tente de les ramener à la réalité, on me répond : « Pourquoi est-ce que cela marcherait pour elle et pas pour moi ? » Je reçois en consultation des jeunes filles qui souffrent de dysmorphophobie, une altération profonde de la perception de leur corps : elles se voient grosses alors qu’il leur manque parfois 10 à 15 kilogrammes pour retrouver un état de santé viable.

Face à tout cela, mon inquiétude est immense. Chaque accompagnement que je propose intègre désormais systématiquement une discussion à propos des réseaux sociaux car on ne peut plus traiter un TCA sans parler de TikTok. Ce réseau est devenu un facteur déclencheur, un amplificateur, un obstacle à la guérison. On ne peut pas laisser cette influence agir sans régulation : les jeunes ne sont pas équipés pour prendre le recul nécessaire ; les familles sont souvent démunies ; TikTok, malgré ses apparences ludiques, alimente un climat toxique et parfois mortifère. Il est temps d’agir, d’encadrer, de réguler et d’informer. Il est temps de redonner une place à la diversité corporelle, à la nuance et à la bienveillance. Il est surtout temps de redonner aux jeunes la possibilité de se construire sans être dévorés par des injonctions impossibles à tenir.

M. le président Arthur Delaporte. Madame Buigues, je précise que vous avez lancé la semaine dernière une pétition sur le site change.org pour dénoncer le hashtag #SkinnyTok ; elle a déjà recueilli plus de 30 000 signatures. Vous avez demandé à être reçue par cette commission et par Clara Chappaz, ministre déléguée chargée de l’intelligence artificielle et du numérique.

Mme Charlyne Buigues, infirmière et auteure de la pétition #StopSkinnyTok. Je suis infirmière à la Fondation santé des étudiants de France (FSEF) de Grenoble et, depuis 2021, je prends soin de jeunes qui souffrent de TCA. Dans notre service, nous accueillons des jeunes mineures et majeures, le plus souvent âgées de 13 à 18 ans. La majorité d’entre elles sont sur TikTok dont elles se déclarent souvent dépendantes – c’est-à-dire qu’elles passent plus de six heures par jour sur ce réseau. Informée de l’existence de la tendance #SkinnyTok par l’une de mes patientes, je suis en effet allée voir de quoi il retournait. Le 8 avril, j’ai lancé une pétition, qui est remontée jusqu’à l’État, pour dénoncer les contenus circulant sur cette plateforme.

TikTok est omniprésent dans le quotidien des jeunes adolescentes à un moment où elles sont vulnérables car elles sont dans une phase de recherche d’identité et de construction de soi. À cette période où elles se comparent, se cherchent et s’éduquent, elles sont influencées par toutes ces images, sans avoir conscience de la dangerosité et des conséquences de la dénutrition sévère. J’ai été peinée par le cas d’une jeune patiente atteinte d’anorexie mentale, tout juste âgée de 14 ans, qui m’a montré tous ces contenus néfastes qui la poussaient même à se faire vomir. Les jeunes souffrent, n’ont plus confiance en eux, et sont de plus en plus fragilisés par ce qu’ils regardent sur tous ces réseaux sociaux. Ma pétition est destinée à alerter et à provoquer une prise de conscience générale.

Mme Nathalie Godart, professeure des universités en psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent. Pédopsychiatre spécialisée sur les adolescents et les TCA depuis une trentaine d’années, j’ai été présidente de la Fédération française anorexie boulimie (FFAB), je suis vice-présidente du réseau TCA francilien et je participe à des recherches dans ce domaine dans le cadre de l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm) et de l’UVSQ.

La tendance #SkinnyTok fait revenir dans l’actualité un phénomène très ancien, la promotion de la maigreur, mais sous une forme amplifiée, accélérée et très accessible sur les réseaux sociaux. Il en va de même pour d’autres thèmes dangereux tels que les produits toxiques, les tentatives de suicide ou la prostitution.

Par le passé, des actions ont été entreprises pour lutter contre ce phénomène, et il est regrettable qu’elles aient été un peu oubliées. En 2008, une proposition de loi visant à lutter contre les incitations à la recherche d’une maigreur extrême ou à l’anorexie avait été adoptée, et elle avait donné lieu à un très intéressant rapport du Sénat. Une charte d’engagement volontaire sur l’image du corps avait été publiée à la même époque. La loi n° 2016-41 du 26 janvier 2016 de modernisation de notre système de santé prévoyait la pénalisation des sites « pro-ana », faisant l’apologie de l’anorexie, ainsi que des mesures concernant les retouches de photographies et les indices de masse corporelle (IMC) des mannequins.

À mon grand regret, la maigreur est le seul angle qui nous permette de nous faire entendre sur les TCA. C’est un marronnier dans la presse, le petit bout de la lorgnette par lequel le monde politique s’intéresse aux TCA, dans un contexte où la filière de soins n’est pas suffisamment développée. En général, on ne s’intéresse qu’à l’anorexie mentale, le TCA le moins fréquent – qui est, certes, très sévère. Il faudrait parler aussi des troubles plus complexes que sont la boulimie et l’hyperphagie boulimique. Il faudrait dire aussi que les réseaux ne provoquent pas directement les TCA.

Comment définir ces troubles ? Ils se manifestent par l’alimentation mais ils sont aussi associés à des perturbations de l’image corporelle, un retentissement sur la santé somatique, psychique et l’insertion sociale. Ils durent des années et n’ont pas d’étiologie. Ils sont de deux types, l’un centré sur la restriction – l’anorexie mentale et les troubles de restriction ou d’évitement de l’ingestion d’aliments –, l’autre sur l’excès – la boulimie et l’hyperphagie boulimique qui, dans les trois quarts des cas, commence avant 22 ans. Quand on souffre de l’un de ces troubles à l’adolescence, on risque d’être atteint d’un autre au cours de sa vie. Il existe un lien entre les différents TCA.

On constate une comorbidité très fréquente avec les autres troubles psychiatriques. Mais, en l’état actuel des connaissances, on ne peut pas dire que le développement des réseaux sociaux ait un effet sur la prévalence des TCA. L’étiopathogénie – l’ensemble des causes de ces troubles – est complexe. Il y a un gradient de gravité depuis le centre – l’anorexie mentale – jusqu’aux perturbations du comportement alimentaire qui sont beaucoup plus fréquentes, de quelque chose qui va du normal au pathologique au cours de la vie. Les réseaux ont un effet très important sur les 20 % de formes moins sévères puisqu’ils peuvent engendrer des perturbations du comportement alimentaire. La difficulté est que la majorité des gens qui souffrent d’un TCA n’accède pas aux soins en France.

L’expression clinique des TCA concerne tous les organes. Elle se manifeste sur le plan somatique par de la dénutrition ou des problèmes de surpoids et d’obésité affectant tous les organes, et par des manifestations de symptômes et de syndromes psychiatriques.

Le rapport du Sénat concluait en 2008 qu’il y avait un modèle étiopathogénique par praticien et que l’on n’y comprenait rien. Depuis une vingtaine d’années, il existe un consensus international parmi les chercheurs : les TCA, comme l’ensemble des troubles psychiatriques, résultent de phénomènes biopsychosociaux qui mêlent hérédité, expérience de vie et interactions sociales – qui, de nos jours, passent notamment par les réseaux.

Les TCA se développent pendant toute la vie, selon une trajectoire de vulnérabilité qui comporte des éléments biopsychosociaux. La puberté agit comme un facteur déclenchant, auquel s’ajoutent des événements de vie ou des facteurs psychiques. Dans une dernière phase, les TCA sont pérennisés dans un cercle vicieux. Les réseaux sociaux peuvent intervenir à différents stades et accentuer les facteurs prédisposants ou déclenchants. Dans l’équilibre précaire qui s’installe entre la vulnérabilité et la protection, ils peuvent même parfois jouer en faveur de la seconde. Quoi qu’il en soit, il ressort des témoignages recueillis lors des Journées mondiales des TCA que les réseaux sociaux ne sont pas la cause directe de ces troubles mais qu’ils interagissent avec eux.

Peu d’études ont été consacrées aux effets de TikTok sur les TCA. Moins d’une dizaine d’articles concluent à des effets négatifs du réseau sur l’apparition des perturbations de l’alimentation et de l’image de soi avec une internalisation de la maigreur, ce qui peut favoriser le développement de troubles psychiques, notamment des TCA. Plus nombreuses sont celles qui concluent à un effet aggravant de TikTok sur les personnes qui souffrent de TCA. D’autres études, contestées, estiment que le réseau peut avoir des effets positifs sur les personnes en rémission de TCA, qui trouvent sur le réseau une communauté qui les soutient. Certaines publications portent sur les moyens de lutter contre l’effet négatif des réseaux par des actions, des groupes, de la parole et de la prise en charge.

En conclusion, les réseaux tels que TikTok promeuvent des messages autour de la maigreur qui amplifient les effets des médias classiques et accélèrent les phénomènes négatifs par leur capacité de diffusion. On peut établir une comparaison avec le cannabis qui favorise le développement de la schizophrénie sans en être la cause : c’est la goutte d’eau qui fait déborder le vase. Or ce sont les plus vulnérables qui sont les plus attirés par ces réseaux.

Comment nos sociétés peuvent-elles réagir, intervenir sur la place des réseaux, leur contenu et leur fonctionnement, sachant que les adolescents, en particulier les plus vulnérables, sont très exposés à un usage problématique potentiel ? La minceur et même la maigreur sont promues dans notre société par de multiples supports, depuis des générations : mannequins, poupées Barbie, divers dessins animés. On en parle beaucoup. Il faudrait parler aussi du marketing alimentaire, des aliments ultratransformés et de toutes les interactions qui jouent un rôle dans le développement des TCA.

Mme Laure Miller, rapporteure. À la lumière de vos interventions, on comprend que TikTok n’est pas forcément l’élément déclencheur mais qu’il amplifie largement le phénomène. Le réseau semble servir de boîte à outils pour ces jeunes femmes qui y trouvent des réponses très concrètes en termes de pratiques alimentaires pour devenir plus maigres, conseils qu’elles ne trouveraient peut-être pas ailleurs. Pourriez-vous développer l’aspect d’endoctrinement donc vous avez parlé, madame Copti ?

Parmi les personnes que nous avons auditionnées avant vous, certaines estiment que les réseaux peuvent aussi jouer un rôle positif en promouvant une diversité des corps, ce qui n’existait pas à l’époque où les jeunes filles n’avaient comme modèle que les mannequins, toutes d’une extrême minceur, mises en exergue par les magazines et la télévision. De plus en plus d’influenceuses, d’influenceurs et de personnalités s’exposent désormais sur les réseaux en assumant un physique différent, un corps qui n’est pas maigre. Êtes-vous d’accord avec ce constat ? Pensez-vous que ce plaidoyer pour la diversité pourrait contrebalancer les effets des tendances comme #SkinnyTok et autres instruments de promotion de l’extrême minceur ?

Est-il possible de déterminer un âge à partir duquel on est moins sensible à ces influences et plus robuste pour résister aux TCA ? La question se pose à un moment ou certains prônent une interdiction des réseaux sociaux pour les plus jeunes qui seraient moins armés pour résister à ces influences et dont la consommation de réseaux serait difficile à réguler. Pensez-vous que le phénomène touche essentiellement les adolescents ou que nous pouvons tous être vulnérables aux TCA ?

Mme Carole Copti. L’adolescent est une cible hautement vulnérable car il traverse une période de construction de lui-même, où l’image corporelle joue un rôle majeur dans sa manière de s’ancrer en tant que personne. Souvenez-vous de l’époque de la cour d’école où nous étions tous en train de nous comparer, peu armés et peu confiants. À l’époque, c’était déjà assez compliqué. Que dire de la situation des adolescents actuels qui, à cette phase de grande vulnérabilité, sont soumis à tous ces contenus !

Les TCA affectent des personnes de tous les âges, notamment de jeunes adultes comme ceux que je reçois en consultation, en raison des facteurs favorisants précédemment évoqués. Mais les réseaux sociaux, qui agissent comme un facteur aggravant, touchent moins les jeunes adultes ou les adultes que les adolescents. Or les jeunes passent énormément de temps sur les réseaux sociaux, à l’instar de certains de mes patients qui font défiler les contenus jusqu’à 2 ou 3 heures du matin avant de s’endormir, sans aucun encadrement de l’usage de leur téléphone à ce moment-là. Les réseaux prennent vraiment beaucoup de place dans leur vie.

Pourquoi ai-je parlé d’endoctrinement ? Précisons tout d’abord que l’algorithme n’est pas le seul responsable : selon une récente étude, une exposition de 8 minutes à des contenus prominceur sur TikTok suffit à ternir l’image corporelle. Or nombre d’adolescents passent des heures et des heures à visionner de tels contenus, au point que l’on puisse parler d’addiction.

J’en suis aussi venue à utiliser le terme d’endoctrinement après avoir constaté que le confinement marquait une rupture : il y a vraiment un avant et un après covid, lié au développement des réseaux sociaux. Nombre de mes patientes remettent en cause ce que je peux leur dire. Elles m’expliquent que, sur les réseaux, elles voient beaucoup de personnes qui présentent les mêmes symptômes qu’elles, tout en s’en sortant très bien. Pourtant, elles ressentent des souffrances physiques et mentales. J’ai l’impression que je ne fais pas le poids : je les vois en général une fois par semaine, alors qu’elles passent tous les jours des heures sur les réseaux sociaux. Cette exposition intensive est un frein à la prise en charge. Ces jeunes perdent toute lucidité sur le sujet et sont persuadés que l’on peut tenir avec 1 000 calories par jour, ce qui ne représente même pas la moitié de leurs besoins. Dans ce genre de cas, j’ai beaucoup plus de mal à en revenir aux schémas fonctionnels, utilisés de manière classique dans les prises en charge. Je sens leur réticence. Ils ont l’air de penser : « C’est bien ce qu’elle raconte, mais moi je sais. »

Mme Nathalie Godart. À l’adolescence, période durant laquelle on est gouverné par le plaisir et non par la rationalité, on recherche la satisfaction immédiate. Or les réseaux donnent précisément dans l’immédiateté et l’intensité. Tout ce qui est rationnel passe alors au second plan. Les réseaux redéfinissent aussi la notion de sachant, de personne apte à fournir de l’information. Les influenceurs et influenceuses, qui ont une forte personnalité à laquelle s’identifient beaucoup de jeunes, véhiculent des valeurs et des choix de mode de vie. Dans ce contexte, notre voix de professionnel, d’adulte, de parent n’est pas très audible. D’où la bascule vers la désinformation concernant les comportements qui peuvent être utiles ou sains, et vers l’imperméabilité à nos messages.

Les réseaux peuvent-ils avoir des effets positifs ? Oui, notamment en ce qui concerne la promotion de la diversité. Il y a deux ans, lors de la Journée mondiale des TCA, nous nous étions appuyés sur des influenceuses qui ont souffert de ce type de troubles et qui ont développé un discours critique très intéressant en la matière. Beaucoup de jeunes les écoutent. Il est important que nous nous appuyions sur ces influenceuses et aussi sur de jeunes professionnelles car, compte tenu de notre âge, nous pouvons être à distance des réseaux et de ces modes de communication – ce qui est aussi le cas de nombre de parents qui n’ont plus de repères concernant ce qui peut être fait ou pas.

Les téléphones – donc les réseaux – sont partout. Ils limitent le sommeil et remplacent les relations sociales. Que pourrait-on mettre à leur place ? Il faut s’interroger sur les moyens de susciter l’intérêt de ces jeunes pour un autre repère que ce repère dématérialisé devenu modèle de fonctionnement.

Mme Laure Miller, rapporteure. Merci pour la formidable initiative que vous avez eue en lançant cette pétition. Existe-t-il encore, au moment où nous parlons, des contenus relevant du #SkinnyTok Challenge sur la plateforme ? Avez-vous eu des liens avec TikTok lorsque vous avez lancé la pétition et qu’elle a pris cette ampleur ? Si c’est le cas, quelle a été la réaction de la plateforme ?

Mme Charlyne Buigues. Je n’ai pas eu de réponse de la part de TikTok. J’ai consulté l’application hier : on y trouve d’abord un message de prévention et de bienveillance affirmant que le poids ne définit pas une personne, mais toutes les vidéos du #SkinnyTok sont encore présentes sous ce message, alors qu’elles n’y étaient pas voilà une semaine – il n’y avait alors que le message de vigilance. J’ignore pourquoi cela a été modifié.

Je n’ai donc pas obtenu de réponse de la part de TikTok, alors que j’ai bien mentionné cette situation dans la pétition et dans plusieurs de mes publications. De nombreuses personnes l’ont fait aussi, mais sans réponse.

Je souscris aux propos de Mme Copti. La majorité des jeunes que je vois dans mon service de soins ont entre 13 et 18 ans et un grand nombre d’entre elles a vécu du harcèlement scolaire, notamment des moqueries sur la base de critères corporels – « T’es grosse ! T’es moche ! » et ainsi de suite. De nombreux contenus de TikTok valorisent des jeunes filles correspondant aux critères de beauté actuels de la société : un petit nez, des lèvres assez pulpeuses, des cheveux bien lisses et bruns, un corps assez fin avec quelques formes, mais pas trop non plus, un ventre plat. Ces jeunes filles, dont le compte attire des millions de vues, de likes et d’abonnés, sont très valorisées dans les commentaires, mais celles qui se démarquent de ces critères de beauté y font l’objet d’un harcèlement banalisé, ce qui les soumet à une pression constante pour ressembler à cet idéal. C’est difficile pour elles car, dans notre service, nous leur disons de s’accepter comme elles sont et essayons de leur permettre de se développer et de se faire confiance intérieurement, mais lorsqu’elles se connectent sur les réseaux sociaux, elles peuvent y passer de six à huit heures. Nous avons ainsi été obligés de limiter le temps d’écran dans notre service, car l’usage des réseaux perturbe fortement le sommeil : nous récupérons les téléphones à 22 heures et les rendons à 8 heures. Nous, les infirmières, voyons ces jeunes filles scroller toute la journée sur les réseaux et en parlons beaucoup avec elles, en leur demandant ce qu’elles y voient. Or les algorithmes sont centrés sur l’apparence physique et l’alimentation, présentant des régimes restrictifs ou hydriques, voire hypocaloriques. Nous passons notre temps à découdre les informations proposées sur les réseaux sociaux, mais cette prise en charge est difficile, car ces jeunes filles s’éduquent très souvent avec TikTok.

#SkinnyTok est un nom qui a été donné à des contenus dangereux qui existent, en fait, depuis très longtemps. J’en voyais déjà des contenus de cet ordre voilà plusieurs années, en 2020 et même en 2019, mais sans ce hashtag : ils apparaissaient sous #alimentation, #régime, #glowup ou d’autres noms. Ces jeunes subissent une pression constante et il est très difficile pour les professionnels de devoir toujours tout découdre et tout reprendre avec elles. C’est un gros travail, et nous réfléchissons à la création, dans la structure de soins, d’ateliers consacrés à la prévention, à la sensibilisation, à l’éducation aux réseaux sociaux.

M. le président Arthur Delaporte. Vous avez également évoqué le cas de patientes qui gagnaient de l’argent grâce aux contenus incitant à la maigreur excessive qu’elles publiaient, ce qui les poussait à publier de plus en plus de vidéos problématiques, précisément parce qu’elles étaient virales. Pouvez-vous développer ces exemples ou présenter des cas similaires ?

Mme Charlyne Buigues. Des influenceuses comme Assia, Jade ou Onboou sont des jeunes filles qui souffrent de troubles du comportement alimentaire et qui s’exposent énormément sur les réseaux sociaux. Elles y montrent leur quotidien au point que cela en devient un mode de vie. Elles reçoivent un nombre considérable de commentaires, dépassent les 80 millions de « j’aime » et ont des milliers d’abonnés. Onboou expliquait que la rémunération qu’elle tirait de TikTok lui permettait d’acheter de grosses quantités de nourriture pour pouvoir faire ses orgies alimentaires avant de provoquer des vomissements volontaires. Elle expose aussi ses hypokaliémies – je rappelle qu’un taux de potassium très bas fait courir un risque d’arrêt cardiaque – et ses allers-retours aux urgences, qui attirent des millions de vues. Elle filme ses conversations avec les infirmières et infirmiers sans leur accord.

Ces jeunes filles sont très connues parmi les patientes souffrant de troubles du comportement alimentaire, et j’en entends très souvent parler dans mon service. Ces contenus, que j’ai regardés, sont très choquants, car ils valorisent et banalisent les TCA, dont ils masquent la dangerosité et les conséquences en laissant croire qu’on peut vivre heureux avec cela et que tout va bien. Cela complique les choses dans le cerveau des jeunes filles que nous soignons.

Plus ces influenceuses accumulent des millions de vues et d’abonnés, plus elles sont rémunérées, ce qui entretient cette pathologie très grave, de telle sorte que de nombreuses jeunes filles souffrant de TCA se mettent, elles aussi, à ouvrir des comptes TikTok pour gagner de l’argent.

M. le président Arthur Delaporte. Certaines patientes vous ont-elles dit combien elles gagnaient ?

Mme Charlyne Buigues. Non. Elles ne le précisent pas. Les lives aussi rapportent de l’argent.

M. le président Arthur Delaporte. TikTok encourage-t-il des pratiques de live ?

Mme Charlyne Buigues. J’ai vu des vidéos postées par des influenceurs qui tentaient de donner l’alerte quant à la dangerosité de TikTok, indiquant que la plateforme prélevait une commission de 70 % sur les lives. L’attrait des lives, qui repose sur la curiosité humaine face à des corps aussi maigres, est également problématique.

M. le président Arthur Delaporte. Madame Copti, vos patientes évoquent-elles cette boucle de rétroaction, en quelque sorte, qui pousse à publier des contenus valorisant les TCA pour gagner de l’argent jusqu’à en devenir dangereuse ?

Mme Carole Copti. Sans aucun lien avec l’argent, il s’agit plutôt du nombre de likes. Pour une patiente que je suis depuis des années, par exemple, la phrase « Ce que tu manges en privé, tu le portes en public » est très difficile, car les nombreux abonnés de son compte TikTok alimentent une forme d’estime personnelle qui crée presque un besoin, une dépendance. Elle continue donc, malgré des années de prise en charge, à publier du contenu dont elle a besoin, ce qui la pousse à une certaine exigence – elle doit être la plus mince, la plus belle – au point qu’elle a du mal à s’en sortir. La prise en charge de cette patiente est pluridisciplinaire et rodée. Nous avons instauré un climat de confiance – elle me parle et, lorsque je le lui ai demandé en vue de cette audition, elle m’a montré sur son téléphone les contenus qu’elle publie. Cette première phrase, que je viens de citer, est ressortie – j’en ai fait une capture d’écran que je pourrais vous montrer. La deuxième était : « Si tu ressens la faim, c’est que tu es sur la bonne voie ». C’est très violent. Elle en est consciente, avec un certain discernement dont témoigne le fait qu’elle m’invite à regarder, mais le besoin d’alimenter les likes demeure, plus important que la conscience, car c’est une question d’estime de soi. Cette connexion est une forme de dépendance. De fait, dans les schémas fonctionnels – il s’agit, dans son cas, d’anorexie mentale –, il y a une insatisfaction corporelle réelle et une faible estime de soi, certains facteurs venant entretenir et aggraver ce mécanisme, comme l’environnement dans lequel on a grandi et dans lequel on continue d’évoluer, les réseaux sociaux ou la comparaison avec les autres, qui a toujours existé. La situation reste très difficile.

Pour continuer avec cet exemple, la réponse à l’insatisfaction corporelle est une restriction alimentaire, qui est, en outre, valorisée sur les réseaux. Cette restriction est donc très forte et crée un état de dénutrition – c’est-à-dire qu’il n’y a pas assez de calories dans la machine –, qui est une porte d’entrée vers les TCA.

L’étude d’Ancel Keys, réalisée en 1944-1945 dans un cadre totalement différent pour montrer les effets directs de la dénutrition sur le corps, est à cet égard très importante. Il n’était pas question, à cette époque, d’image corporelle, mais il s’agissait de savoir comment réalimenter les populations. Les conséquences directes de la dénutrition figurent notamment la dépression, l’anxiété et l’obsession pour la nourriture, qui alimente le besoin de consommer encore plus de contenus – plus on y pense, et plus on a besoin de voir des gens manger ou de se sentir soutenu, car c’est difficile. Plus étrange encore, une autre conséquence est la boulimie, qui est un trouble du comportement alimentaire marqué par des épisodes de suralimentation incontrôlée – le corps ayant besoin de ressources, c’est presque instinctif : on a besoin de manger pour vivre. L’étude en dit long sur les conséquences potentielles de cette forme de restriction très forte qui est valorisée sur les réseaux sociaux. De fait, ce qui est souvent vu comme un facteur est aussi une conséquence. Cette boucle complique beaucoup les choses, mais le fait de comprendre les conséquences de la dénutrition permet d’éveiller le patient à certaines questions.

Mme Nathalie Godart. Bien que les algorithmes de TikTok soient particulièrement puissants et posent un problème particulier, ce phénomène a existé aussi sur Instagram, Facebook ou Snapchat à d’autres époques et touche l’ensemble des réseaux sociaux, en fonction des gammes d’âge, car les générations passent d’un réseau à l’autre à mesure qu’ils apparaissent.

M. Arthur Delaporte, président. Madame Buigues, il a été fait état de comptes suspendus à la suite d’un signalement puis recréés. Pouvez-vous me confirmer que ces cas existent et si vos patients suivent des comptes perpétuellement recréés après avoir été dénoncés ou suspendus ?

Mme Charlyne Buigues. En 2022, une jeune fille de 13 ans, la plus jeune patiente du service, qui souffrait d’anorexie mentale depuis l’âge de 10 ans et avait un compte TikTok sur lequel chacune de ses vidéos recevait plus de 3 millions de « j’aime », avec de très nombreux messages de soutien et de curiosité ainsi que de très nombreuses questions, est venue me demander, en plein tour de médicaments, si elle pouvait photographier mon visage pour débloquer son compte TikTok. Je lui ai répondu que c’était hors de question et lui ai demandé ce qui arrivait à son compte. Elle m’a expliqué qu’elle avait été bannie de TikTok et qu’elle avait besoin d’une personne majeure pour débloquer son compte. Je l’ai engagée à demander à ses parents, en ajoutant qu’il y avait peut-être des raisons à ce bannissement et qu’il faudrait qu’elle parvienne à en prendre conscience. Mes collègues et moi voyions ce qu’elle publiait sur TikTok, où elle exposait sa maigreur extrême et son alimentation entérale, se prenant en vidéo en petit short et débardeur. C’est très dangereux d’exposer son corps entier sur TikTok à ce jeune âge – c’était catastrophique. Quelques jours plus tard, lorsque je lui ai demandé si elle avait pu régler le problème avec ses parents, elle m’a répondu qu’elle avait réussi à débloquer son compte. J’ai en effet constaté que son compte était encore actif, qu’elle avait récupéré ses abonnés, ses « j’aime » et ses commentaires, et que toutes ses publications étaient encore disponibles.

J’ai également été contactée sur mon compte de prévention Au cœur des TCA, sur Instagram, par un papa qui a perdu sa fille à cause d’un trouble du comportement alimentaire et qui a eu connaissance du #SkinnyTok. Il a voulu rester anonyme, mais il m’a expliqué que sa femme et lui avaient finalement regardé dans le téléphone de leur fille pour savoir ce qu’elle voyait sur les réseaux, et avaient constaté que son algorithme TikTok était rempli d’astuces pour maigrir, et même d’autres choses encore plus graves. Il a essayé de signaler plusieurs publications que sa fille avait aimées ou qui restent visibles, mais il a reçu des retours négatifs de TikTok, selon qui ces contenus n’étaient pas problématiques. Il m’a envoyé les captures d’écran de toute sa démarche, disant qu’il ne comprenait pas pourquoi, alors que, sur une vidéo clairement identifiée comme relevant du #SkinnyTok, une fille exposait sa maigreur extrême, on ne faisait rien malgré les signalements. De très nombreuses jeunes filles me contactent sur mon compte, m’envoyant de nombreuses références de comptes d’influenceuses, parfois des mannequins, qui s’exposent avec une maigreur extrême, en me disant qu’elles essaient de signaler ces comptes et qu’elles ne veulent pas les voir, mais qu’ils reviennent pourtant dans leur algorithme.

L’audition, suspendue à dix-huit heures trente-cinq, est reprise à dix-huit heures cinquante.

M. Stéphane Vojetta (EPR). Les mécanismes d’incitation à produire du contenu posent problème, car si ce contenu n’était pas produit, personne ne le regarderait et on se poserait moins la question de savoir s’il est nocif ou non. Or on sait qu’il l’est, et ce n’est pas propre à TikTok, puisqu’Instagram l’avait reconnu et que des fuites avaient révélé, en 2021 ou 2022, une étude interne selon laquelle un tiers des utilisatrices d’Instagram âgées de 14 à 16 ans avait connu une altération négative de la vision qu’elles avaient de leur propre corps.

Vous faites un lien entre l’augmentation de l’utilisation des réseaux et le covid, et établissez une relation de causalité entre cette augmentation et celle des troubles alimentaires. Il y a donc sans doute un problème avec certains contenus. Pour nous, législateur, il s’agit de savoir comment réguler tout cela, car il n’existe pas de bouton permettant d’interdire les réseaux sociaux ni les discours sur la beauté physique, la minceur, la maigreur ou les régimes.

Peut-être devons-nous agir sur les mécanismes qui incitent à produire ces contenus. C’est, dans une certaine mesure, ce que nous avons fait avec le président Arthur Delaporte en décidant, dans la loi n° 2023-451 du 9 juin 2023 visant à encadrer l'influence commerciale et à lutter contre les dérives des influenceurs sur les réseaux sociaux, d’interdire à ces derniers la promotion de procédures ou de produits relevant de la chirurgie esthétique. Certaines de ces promotions concernent en effet des produits interdits ou mal régulés, ou des praticiens non encadrés, et l’interdiction supprime l’incitation à produire des contenus sur ce sujet. De fait, les influenceurs et créateurs de contenus veulent obtenir soit de l’argent, versé par la plateforme en fonction du nombre de likes ou par un annonceur, soit des likes, des commentaires et des followers. Il est plus difficile d’agir dans ce dernier cas que lorsqu’il s’agit de promotion et de marketing d’influence car, si l’incitation que représentent les revenus publicitaires disparaît, les influenceurs commerciaux qui veulent gagner de l’argent devront parler d’autre chose, par exemple de tourisme, de voyages ou de sport. Telle est, du moins, la théorie. Peut-être faudrait-il donc qu’à défaut de pouvoir interdire certains contenus du fait de la liberté d’expression, nous puissions au moins empêcher qu’ils soient récompensés économiquement. Avez-vous des éléments à opposer à cette réflexion ?

Par ailleurs, madame Godart, vous avez évoqué les troubles alimentaires graves touchant les jeunes filles à partir de 12 ans, mais j’ai la sensation intuitive que ces troubles touchent aussi un nombre croissant de moins de 12 ans. Est-ce vérifié et, si tel est le cas, cela pourrait-il être lié à la consommation de réseaux sociaux ?

Mme Nathalie Godart. Sur ce dernier point, on sait que la demande de soins pour les plus jeunes augmente à l’échelle internationale, mais la compréhension de ce mécanisme est difficile, car il n’y a pas d’études épidémiologiques montrant une augmentation de ce phénomène dans la population générale, qui peut s’expliquer simplement par une meilleure information et une détection plus précoce, ou par le fait que, dans la compréhension qu’en ont les praticiens, ces troubles peuvent se rencontrer beaucoup plus précocement que chez les adolescents. Il faut donc être très prudents en la matière.

Par ailleurs, et pour préciser le résumé que vous avez fait à ce propos, l’explosion des troubles des conduites alimentaires pendant et après la période du covid tient majoritairement au stress et aux problèmes qui ont augmenté l’anxiété et la dépression, lesquelles font le lit de ces troubles. La diminution des relations sociales, qui sont très importantes pour les adolescents et qui sont un facteur de stress majeur, a certes pu être la goutte d’eau qui les a conduits à utiliser beaucoup plus les réseaux, mais il est très imprudent de dire que c’est ce qui a créé cette vague de troubles des comportements alimentaires.

Quant à la rémunération, elle peut être intéressante pour certains, mais la majorité des patients que je vois agissent par besoin de reconnaissance quelque peu narcissique, par besoin d’exister, en fonction d’une jauge qui leur fait dire qu’ils « valent » un certain nombre de likes et de followers. C’est pour eux un mécanisme très important et je ne sais donc pas si la mesure que vous envisagez suffira.

Mme Carole Copti. Il est bon d’utiliser tous les leviers et il reste très intéressant de travailler sur l’aspect pécuniaire. Toutefois, et même si je ne sais pas comment cela se passe ailleurs, les jeunes que je reçois dans mon cabinet recherchent surtout la gloire. Leur valeur dépend du nombre de likes qu’ils obtiennent, ce qui rend les choses plus difficiles. Cependant, ce n’est pas parce que la gloire est le levier plus important qu’on ne peut pas exploiter les autres et il me semble tout à fait pertinent de le faire.

Pour ce qui est du covid, dont j’ai indiqué qu’il avait donné lieu à une explosion du nombre de consultations, l’isolement a probablement contribué à une forme d’anxiété et de dépression, car on se construit aussi à travers les autres. Il y a eu un vrai changement, un vrai impact en la matière à ce moment-là.

Mme Charlyne Buigues. Lorsque j’ai commencé à travailler, les patientes que nous prenions en soin avaient de 18 à 25 ans, et elles sont arrivées de plus en plus jeunes dans notre service. En plein covid, juste avant l’été du confinement, elles nous ont confié que c’était très difficile pour elles à la maison, parce qu’elles étaient enfermées dans leur chambre sur les réseaux sociaux, notamment sur TikTok, et un très grand nombre d’entre elles nous ont dit qu’elles étaient bombardées d’informations sur les régimes minceur et les sports permettant de brûler le plus de calories, ainsi que d’incitations à avoir obtenu, selon le terme utilisé sur les réseaux, un glow up à la fin du confinement.

J’ai 25 ans et j’ai été moi aussi victime des contenus véhiculés sur les réseaux. Une pression s’exerçait pour répondre à ces attentes – j’ai d’ailleurs consacré mon mémoire d’études d’infirmière à cette question. La crise du covid a donc été marquée non seulement par l’isolement, mais aussi par l’impact des réseaux sociaux chez les jeunes filles.

Mme Nathalie Godart. Je voudrais que l’on n’oublie pas les parents. On parle beaucoup des jeunes et de leurs souffrances, mais les parents manquent d’outils. Or ils occupent une place très importante. On peut les responsabiliser, leur demander de poser des règles à la maison et de faire des choses pour protéger leur enfant.

Je suis moi-même mère d’un enfant de quinze ans et c’est très difficile car, actuellement, interdire n’est pas un comportement parental courant. Beaucoup de parents se retrouvent en difficulté et les adolescents ne rencontrent en fait pas de limites.

Mme Laure Miller, rapporteure. Vous avez raison, c’est un point que nous n’avons pas examiné.

Vous avez dit précédemment que vous ne luttiez pas à armes égales. Les jeunes remettent facilement en question les propos des adultes et des professionnels, et ce d’autant plus qu’ils sont bombardés de vidéos qui disent exactement le contraire et les incitent à agir autrement. Lorsqu’elles rentrent chez elles, les jeunes filles peuvent très facilement oublier ce que vous leur avez dit.

Lors des consultations, posez-vous parfois aux parents la question de l’interdiction du téléphone, outil d’accès aux réseaux sociaux, en leur expliquant qu’il expose leur enfant à un risque pour la santé ? Cette suggestion rencontre-t-elle un écho ?

Mme Carole Copti. La question est posée. Mais comme cette interdiction est une source de frustration pour l’enfant, cela rompt la communication. Or celle-ci constitue la base de la prise en charge. Plus l’enfant évolue dans un environnement où la parole se libère, en créant un temps d’échange et de communication avec les parents, mieux ça se passe. La prise en charge ne doit pas être cantonnée au temps des consultations, car celui-ci ne représente pas grand-chose.

C’est la raison pour laquelle je demande à recevoir les parents en consultation pour les sensibiliser à certains sujets et leur donner des outils. L’interdiction n’est pas une solution. Au contraire, c’est contre-productif car l’enfant risque de se rebeller et de se fermer.

Il faut plutôt encadrer, éduquer, échanger et trouver des solutions ensemble – par exemple en proscrivant l’usage du téléphone dans la chambre ou en imposant qu’il soit utilisé dans des espaces communs et en parlant ensemble des contenus.

Il faut aussi essayer de se remettre en question en tant que parent. Des enfants me disent parfois que leurs parents ne leur accordent pas d’attention parce qu’ils rentrent tard – nous avons tous des agendas très chargés. En outre, les repas ne se font plus du tout en famille. L’isolement n’est pas seulement une conséquence du covid. Il résulte aussi du fait qu’il n’y a plus du tout d’échanges à la maison. On ne va donc pas parler de ce que l’on a ressenti pendant la journée et l’on va garder pour soi ses émotions.

C’est une aubaine pour TikTok, car cela permet d’avoir encore plus d’influence sur les jeunes.

Il faut donc créer un espace de discussion tout en encadrant. Outre le fait qu’il est utopique de vouloir interdire, ce n’est en rien une solution.

Mme Charlyne Buigues. Quand des jeunes viennent consulter – en particulier lors de la préadmission dans le service –, on échange avec les parents et on leur demande si leurs enfants vont sur les réseaux sociaux et s’ils s’y exposent. Cela permet d’aborder un peu le sujet.

À la suite de ma pétition, beaucoup de parents sont venus me parler des réseaux sociaux et de leurs tentatives pour limiter le temps qu’y consacrent leurs enfants. J’ai pu constater les conséquences très malsaines de l’algorithme de TikTok sur l’une de mes patientes. Elle passait six heures par jour sur ce réseau. Elle essaie de se limiter à une heure et demi, ses parents ayant imposé un temps d’écran plus réduit.

Mme Carole Copti. Il faudrait aussi donner la parole sur les réseaux sociaux aux patients experts. Ils ont souffert de troubles du comportement alimentaire et en parlent librement, ce qui permet de faire comprendre à certaines personnes comment il est possible d’essayer de s’en sortir grâce à une prise en charge adaptée.

Créer une espèce d’alliance thérapeutique et former les patients experts permettrait qu’ils aient un impact beaucoup plus important sur les réseaux. Certains comptes existent déjà. Je suis le compte lucie.musy sur Instagram depuis des années. Il est tenu par une jeune qui a souffert d’anorexie, qui en parle, qui explique pourquoi et qui décrit les symptômes. Je recommande à mes patientes de suivre ce compte. Même si son impact n’est pas énorme, cela permet quand même d’éveiller les consciences. La patiente se dit qu’elle est comprise, même si c’est d’une manière différente.

Il faudrait donc former ces personnes pour qu’elles relaient des messages de prévention, ce qui permettrait d’avoir un effet par un autre biais.

M. le président Arthur Delaporte. Merci de nous avoir permis de sortir du débat binaire pour ou contre l’interdiction en essayant d’être un peu plus nuancées – le sujet dont nous discutons le mérite.

N’hésitez pas à nous transmettre des éléments complémentaires.

Je vous annonce que la consultation lancée sur le site de l’Assemblée nationale a reçu 15 000 réponses en deux semaines, ce qui traduit un intérêt certain du public. Environ 80 témoignages nous ont été également adressés. Tout cela permet d’enrichir nos travaux et je remercie les citoyens qui considèrent, comme nous, que la régulation des réseaux sociaux et de leurs effets est un enjeu de société majeur.

17. Audition de Mmes Marie-Christine Cazaux, et Catherine Martin, éducatrices spécialisées, membres du collectif Mineurs, éthique et réseaux (Meer) (mardi 13 mai 2025)

La commission auditionne Mmes Marie-Christine Cazaux, et Catherine Martin, éducatrices spécialisées, membres du collectif Mineurs, éthique et réseaux (Meer) ([17]).

M. le président Arthur Delaporte. Mmes Marie-Christine Cazaux et Catherine Martin exercent une vigilance particulière sur certains influenceurs et ont signalé des pratiques préoccupantes, notamment auprès de la mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires (Miviludes).

Je vous remercie de bien vouloir nous déclarer tout intérêt public ou privé de nature à potentiellement influencer vos déclarations. Je vous rappelle également que cette séance est retransmise en direct sur le site internet de l’Assemblée nationale. L’enregistrement vidéo sera ensuite disponible à la demande. L’article 6 de l’ordonnance du 17 novembre 1958 relative au fonctionnement des assemblées parlementaires impose aux personnes auditionnées dans le cadre de travaux d’enquête de prêter le serment de dire la vérité, toute la vérité, rien que la vérité. Je vous invite donc à lever la main droite et à dire : « Je le jure ».

(Mmes Marie-Christine Cazaux et Catherine Martin prêtent serment.)

Mme Marie-Christine Cazaux, éducatrice spécialisée, membre du collectif Mineurs, éthique et réseaux (Meer). Notre collectif s’est constitué en 2023 à la suite de la promotion, par l’influenceuse Ophenya, d’une application de rencontre destinée aux jeunes âgés de dix à vingt-et-un ans, jugée dangereuse pour les mineurs et largement médiatisée à l’époque. Cet événement est venu soulever une question fondamentale : au-delà des problématiques liées à l’algorithme de TikTok, les créateurs de contenu ont-ils une responsabilité directe sur la santé mentale des mineurs ?

Afin d’y répondre, nous observons depuis près de deux ans plusieurs influenceurs, en portant une attention particulière à Ophenya, Il nous paraît essentiel d’expliquer ce choix, en rappelant que notre objectif n’est nullement de lui faire un procès. Toutefois, lorsque la presse, des professionnels dont nous faisons partie, ainsi que des collectifs ont dénoncé à juste titre l’application Crush, nous avons vu émerger des milliers de commentaires de « BGnya », nom donné à sa communauté. Beaucoup de mineurs défendaient alors cette application en affirmant qu’elle n’avait rien de problématique, que la presse mentait et que les critiques étaient motivées par la jalousie. Ce sont précisément ces réactions passionnelles, dénuées d’objectivité et profondément défiantes à l’égard de la presse et des institutions, qui ont commencé à nous alerter.

Ce choix s’est également imposé à nous car, à l’époque, Ophenya était la plus grande influenceuse jeunesse avec cinq millions d’abonnés, était engagée dans des causes telles que la santé mentale et le harcèlement scolaire et avait été légitimée dans son combat par le Gouvernement. Ophenya est ainsi devenue une sorte de maître étalon nous permettant d’observer les conséquences d’une interaction poussée à son extrême avec des mineurs âgés de huit à dix-sept ans.

En parallèle, nous observons l’ensemble de la plateforme TikTok depuis deux ans. Quatre thématiques principales se sont dégagées de notre travail : la responsabilité des influenceurs sur la santé mentale des mineurs, les phénomènes d’emprise, la présence de contenus violents et inadaptés ainsi que l’algorithme et la modération.

S’agissant des créateurs de contenu, nous avons relevé des échanges privés à l’initiative de l’influenceur ou de l’influenceuse, comprenant des appels, des vidéos ou des messages comportant parfois un vocabulaire discutable. Nous avons observé la promotion de produits douteux, des lives organisés en semaine jusqu’à une heure du matin, parfois lancés au beau milieu de la nuit, ou encore des diffusions pouvant durer cinq à six heures pendant les week-ends.

Nous avons également relevé un vocabulaire inadapté, des propos sexualisés, anxiogènes, voire ésotériques, ainsi que des interactions se déroulant à toute heure du jour et de la nuit. Certaines publications incitent à contourner les conditions générales d’utilisation (CGU) des plateformes, notamment celles de TikTok. Des propos banalisent également la violence, parfois la cruauté animale ou encore la délinquance, et nous avons constaté la diffusion de conseils inadaptés ou le traitement de thématiques mal maîtrisées, en particulier concernant les violences sexuelles. Enfin, nous avons observé un dénigrement des institutions, en particulier de l’éducation nationale, ainsi qu’un rejet manifeste de la presse et de l’information en général. Nous avons également identifié la mise en avant de pratiques portées par des personnes ou entités douteuses.

Du côté des mineurs, nous avons relevé une hyperconnexion, des jeunes à l’affût de chaque publication, y compris en cours ou durant la nuit, ainsi qu’une agressivité dirigée contre toute forme de critique à l’égard de leurs influenceurs préférés, certains allant jusqu’à proférer des menaces de mort à l’encontre de leurs contradicteurs. Nous avons observé une incapacité à distinguer les bonnes et mauvaises pratiques des influenceurs, en raison de l’absence d’esprit critique. Si ce constat est compréhensible eu égard à l’âge de ces jeunes, il interroge quant aux conséquences si, par exemple, un influenceur venait à adhérer à des théories complotistes.

Nous avons vu des mineurs devenir une véritable armée au service de leur influenceur, mobilisés pour signaler massivement les comptes de leurs détracteurs, rechercher des informations personnelles à leur sujet ou encore identifier d’éventuelles collaborations commerciales. Nous avons également observé un rythme de publication frénétique au sein de ces communautés, avec certains comptes diffusant en moyenne une publication toutes les six minutes.

Cette volonté de se démarquer et d’attirer l’attention des influenceurs pousse certains mineurs à adopter des comportements excessifs tels que des publications à outrance, l’envoi de cadeaux, la livraison de nourriture et parfois le passage à des actes d’automutilation ou l’annonce de leur suicide. D’autres vont jusqu’à se rendre physiquement sur les lieux de vie des influenceurs.

Nous avons également repéré des mécanismes de violence au sein même des communautés de mineurs, accompagnés d’une altération manifeste de leur qualité de vie. Nombre d’entre eux souffrent ainsi de troubles du sommeil, traversent des crises de désespoir, pratiquent l’automutilation et tiennent des propos suicidaires. Ils sont par ailleurs fortement exposés à la pédocriminalité et semblent plongés dans une confusion affective profonde. Nous faisons face à des jeunes qui souhaitent épouser leurs influenceurs ou leur « donner leur vie », des formulations révélatrices d’un attachement démesuré.

Un phénomène particulièrement préoccupant est celui du copycat, à travers lequel de nombreux mineurs reprennent les mimiques et les gestuelles caractéristiques des influenceurs adultes pour bâtir leur propre communauté. Cela crée une forme de mise en abyme, puisque nous nous retrouvons aujourd’hui avec de nombreux comptes tenus par des mineurs de moins de quinze ans, majoritairement des jeunes filles, suivis par des milliers d’adultes. Ce phénomène nous a profondément inquiétés tout au long de notre travail.

S’agissant plus précisément des phénomènes d’emprise, M. Le Vaillant, chef de la Miviludes, s’est exprimé la semaine dernière, exposant ce qu’il convenait d’en dire, et nous vous avons également fait parvenir des documents sur cette thématique.

Pour conclure, à ce jour, le collectif a effectué plus d’une centaine de signalements à la plateforme d’harmonisation, d’analyse, de recoupement et d’orientation des signalements (Pharos), une quinzaine d’informations préoccupantes, et j’ai personnellement effectué un signalement au titre de l’article 40, puisque mon statut de fonctionnaire m’y oblige. Enfin, comme vous le savez désormais, nous avons également saisi la Miviludes.

Mme Marie-Christine Cazaux. La question centrale qui se pose est celle de la responsabilité de TikTok dans cette situation, responsabilité que nous estimons engagée aux trois niveaux que sont l’algorithme, la monétisation et la modération.

L’algorithme de TikTok tend à enfermer les utilisateurs dans des bulles de contenu, puisqu’il privilégie les publications suscitant des émotions fortes, notamment négatives, car ces dernières génèrent davantage d’interactions. Celles-ci se traduisent par un flux d’activité accru, dont les retombées financières profitent tant à la plateforme qu’aux créateurs de contenu. Ce mécanisme incite certains d’entre eux à produire délibérément des vidéos ou des lives provocants ou controversés dans le but de promouvoir leurs produits. L’exemple d’Ophenya, qui a eu recours à la manipulation émotionnelle pour promouvoir son single Error 404, illustre parfaitement ce phénomène.

Les créateurs de contenu ont pleinement saisi le fonctionnement de l’algorithme et s’y adaptent, parfois en recourant à des stratégies peu éthiques. Bien que TikTok puisse prétendre, en s’appuyant sur son statut d’hébergeur, se dégager de toute responsabilité, il apparaît toutefois clairement que la plateforme choisit en toute conscience de mettre en œuvre ce mécanisme algorithmique, engageant ainsi sa responsabilité.

La question de la rémunération se pose également, y compris pour les mineurs, puisque TikTok a instauré un système de monnaie virtuelle accessible dès mille abonnés, permettant aux utilisateurs de recevoir de l’argent virtuel lors de leurs diffusions en direct. Nous assistons ainsi à la multiplication de lives animés par des mineurs, qui contournent délibérément les conditions générales d’utilisation de la plateforme. Plus ces jeunes passent de temps en direct, plus ils engrangent de minuscules sommes qui, cumulées, deviennent incitatives. Ce système les encourage à multiplier les diffusions puisqu’il leur permet, ensuite, de reverser ces gains à leurs influenceurs favoris, en achetant des cadeaux virtuels qui sont remis en direct, ce qui favorise une interaction immédiate et souvent ludique. Ce mécanisme explique également, selon nous, pourquoi certains créateurs passent des heures en live, sachant que ces cadeaux virtuels, en apparence anodins, participent de leur modèle économique. Ils encouragent ainsi, de manière explicite ou implicite, leur envoi, en particulier de la part d’un public mineur, sensible à la dimension visuelle et réactive de ces éléments.

Il s’agit là d’un véritable système de gratification virtuelle, à la fois stimulant et structurant, qui agit comme un levier de motivation et de reproduction des comportements, puisque l’adolescent qui voit un pair réaliser un live est tenté de l’imiter, même s’il a pleinement conscience que cette pratique est interdite aux moins de dix-huit ans. Le phénomène est encore aggravé lorsque des influenceurs expliquent eux-mêmes comment contourner les règles, et c’est précisément à ce stade que la question de la responsabilité de la modération se pose.

Nous avons effectué de nombreux signalements à TikTok, lesquels ont été rejetés dans plus de 90 % des cas, au motif que les contenus en question ne violaient pas les règles de la plateforme. Bien qu’il ne soit pas toujours aisé de détecter qu’un mineur est en live, d’autant que certains masquent leur visage ou utilisent des filtres, cet obstacle technique ne saurait justifier une telle inertie dans la modération.

Au regard de tous ces éléments, il ne fait pour nous aucun doute que l’utilisation de TikTok par des mineurs représente un risque réel pour leur sécurité comme pour leur santé. Elle favorise également l’adoption de comportements éthiquement contestables, voire illégaux.

Nous souhaitons ainsi formuler plusieurs recommandations. Il convient tout d’abord de revoir les modalités d’accès aux diffusions en direct, en rendant obligatoire la justification de l’âge dès lors qu’un utilisateur atteint le seuil d’abonnés permettant d’héberger ou d’être invité dans un live.

Il nous semble également indispensable d’améliorer en profondeur le système de modération, de rendre plus lisibles et accessibles les mécanismes de signalement et d’envisager, par exemple, l’intégration d’un lien direct vers la plateforme Pharos au sein de l’application. Plusieurs utilisateurs nous ont en effet fait part de leur découragement car, après avoir signalé un contenu à TikTok sans obtenir de réponse satisfaisante, ils ne savent plus à qui s’adresser ni quelles suites donner à leur alerte. Il est donc nécessaire de mieux communiquer sur ces dispositifs et d’allouer des ressources humaines suffisantes pour traiter les signalements, en particulier ceux concernant des mineurs, pour lesquels une vérification humaine systématique devrait être mise en place.

Il conviendrait par ailleurs, lorsqu’un utilisateur est repéré par l’algorithme comme relevant du champ de la santé, du développement personnel ou du coaching, qu’une démarche préventive soit automatiquement associée à la diffusion de ses contenus. Entre deux ou trois vidéos, des messages d’information devraient apparaître. Par exemple, pour un contenu traitant du harcèlement scolaire, il serait pertinent d’intégrer des informations sur l’association e-Enfance et le numéro 3018. Le financement de ces insertions devrait naturellement être assuré par la plateforme, compte tenu du caractère non lucratif des associations concernées.

Nous recommandons enfin de renforcer les vérifications imposées aux créateurs monétisés, afin de s’assurer qu’ils ont effectivement pris connaissance des conditions générales d’utilisation, car nous constatons que la plupart les ignorent. Il serait également pertinent de prévoir une intervention humaine dans les cas où un créateur fait l’objet de signalements répétés ou massifs. Cette mesure permettrait de lutter plus efficacement contre le cyberharcèlement, qui existe sur TikTok sous une forme déguisée. Dans le cas d’Ophenya, nous avons notamment observé comment une communauté peut être subtilement incitée à signaler en masse des vidéos, conduisant à leur suppression ou, dans certains cas, à la fermeture du compte ciblé.

Nous tenons, pour conclure, à rappeler que la responsabilité est partagée. Elle incombe aux plateformes, aux agences, aux créateurs de contenu, et il est donc impératif que chacun agisse à son niveau afin d’améliorer durablement la situation.

M. le président Arthur Delaporte. Votre travail de veille quotidien est d’une grande valeur. Je suis conscient que votre présentation succincte synthétise de longues heures d’observations et d’analyses et que derrière ce résumé se cachent des dizaines d’exemples concrets.

Mme Laure Miller, rapporteure de la commission d’enquête sur les effets psychologiques de TikTok sur les mineurs. Ma première question porte sur vos missions de veille et de surveillance des plateformes. Avez-vous constaté une réelle différence entre TikTok et les autres réseaux sociaux ? Le cas échéant, pourriez-vous nous expliciter ces différences ?

Par ailleurs, outre Ophenya, avez-vous identifié d’autres profils d’influenceurs sur TikTok qui seraient problématiques et dont vous demanderiez le bannissement ? Pourriez-vous nous donner quelques exemples détaillés ?

Enfin, le débat public s’intensifie sur ce sujet, avec diverses propositions émergentes. La question d’une interdiction d’accès aux réseaux sociaux, et particulièrement à TikTok, avant un certain âge, est notamment évoquée. Quel est votre point de vue sur une telle proposition ?

Mme Marie-Christine Cazaux. Concernant la différence entre TikTok et les autres réseaux sociaux, nous constatons une concentration plus marquée des contenus problématiques sur cette plateforme. Si les comportements préoccupants tels que l’hypersexualisation, la violence verbale ou physique se retrouvent sur l’ensemble des réseaux, TikTok présente la particularité de les agréger rapidement dans le fil d’actualité personnalisé de l’utilisateur.

Par ailleurs, le processus de signalement sur TikTok s’avère particulièrement complexe. Nous considérons que des améliorations sont non seulement possibles mais nécessaires, puisque d’autres plateformes, telles que YouTube, ont su réduire la prévalence de ces contenus et faire preuve d’une réactivité accrue. Rien ne justifie, par conséquent, que TikTok ne puisse atteindre à terme un niveau comparable d’efficacité.

Mme Catherine Martin. J’ai découvert TikTok par l’intermédiaire des jeunes de onze à dix-sept ans avec lesquels je travaillais à l’époque, lorsqu’ils m’ont montré la vidéo particulièrement choquante d’un homme tuant un canard à coups de pied. Cette expérience a été le point de départ de notre intérêt pour cette plateforme, nous incitant à approfondir notre compréhension de son fonctionnement et à mener des actions de sensibilisation auprès des jeunes, à la fois sur l’utilisation de TikTok et sur l’importance du signalement, y compris via la plateforme Pharos.

L’individu responsable de cette vidéo virale est aujourd’hui incarcéré pour d’autres actes de violence. Son père, quant à lui, tenait des propos pédophiles explicites tandis que sa femme se vantait de maltraiter son enfant. C’est ainsi que j’ai fait la connaissance de TikTok, en découvrant ces trois individus qui, aujourd’hui, sont nettement moins actifs sur la plateforme. À l’époque, leur comportement avait suscité suffisamment d’inquiétude pour que nous participions à une enquête judiciaire les concernant.

Il existe tellement de contenus de cette nature qu’il m’est impossible de tous les énumérer. Je peux citer l’exemple d’une influenceuse qui se filme en pleine crise de boulimie ou lors de ses passages aux urgences, ou du compte Laprofdesréseaux, dont la spécialité est de sexualiser ses élèves et qui, pourtant, rassemble une communauté extrêmement vaste.

Il faut également mentionner la grande diversité des communautés présentes sur la plateforme. Si TikTok apparaît, de prime abord, comme une vaste application, elle fonctionne en fait comme un petit village numérique, où des groupes se livrent à des règlements de comptes par lives interposés ou se menacent mutuellement de manière très explicite. Certaines de ces pratiques relèvent du doxing, puisqu’il s’agit de diffuser des informations personnelles telles que des adresses ou des noms de famille. Ces menaces peuvent aller jusqu’à des menaces de mort, y compris à l’encontre d’enfants.

Mme Laure Miller, rapporteure. J’aimerais connaître votre opinion sur la proposition d’interdire l’accès aux réseaux sociaux, et plus particulièrement à TikTok, aux mineurs de moins de quinze ou seize ans.

Mme Marie-Christine Cazaux. Nous avons longuement débattu de cette question, notamment à la suite de la décision de l’Australie d’appliquer cette mesure. Bien que nous soyons conscients que cela n’empêchera pas totalement la transgression, nous pensons qu’établir une règle claire serait bénéfique. Certains parents et enfants respectent déjà la limite d’âge de treize ans mais, au vu du contenu actuel sur TikTok, fixer la limite à seize ans nous semble être un minimum nécessaire.

M. le président Arthur Delaporte. Vous avez indiqué que plus de 90 % des signalements ne sont pas pris en compte. Pourriez-vous nous donner des exemples concrets de contenus que vous avez signalés et qui n’ont pas été retirés malgré leur caractère problématique ? Disposez-vous de données chiffrées plus précises à nous communiquer ? Quels sont les types de signalements les plus fréquents ?

Par ailleurs, concernant les signalements que vous effectuez auprès de la plateforme Pharos, estimez-vous que le niveau de réponse des pouvoirs publics et des services de police soit actuellement satisfaisant ? Pourriez-vous nous faire part de votre ressenti quant à l’efficacité de ces signalements auprès des autorités ?

Mme Marie-Christine Cazaux. Les signalements sont particulièrement complexes à effectuer lorsqu’ils concernent des événements qui surviennent au cours d’une diffusion en direct. Nous avons notamment rencontré des difficultés majeures pour signaler des contenus manifestement inappropriés impliquant des mineurs. De même, les commentaires menaçants, à caractère sexuel ou pédophile dans les chats de ces lives n’ont pas été considérés comme des infractions par la plateforme. La grande majorité de nos signalements ont ainsi été rejetés par TikTok, ce qui est extrêmement préoccupant. Notre surveillance s’est étendue au-delà de TikTok, englobant également Instagram, Snapchat et divers canaux privés.

En revanche, nos interactions avec Pharos ont été globalement positives et constructives.

Mme Catherine Martin. L’efficacité de notre collaboration avec Pharos s’est considérablement améliorée une fois que notre rôle et nos objectifs ont été clairement identifiés par leurs services. Nous avons ainsi pu bénéficier d’échanges rapides et productifs par l’intermédiaire de leur plateforme de signalement.

Une amélioration potentielle pour Pharos serait l’intégration d’un outil similaire à celui développé par Point de Contact, permettant l’enregistrement et le partage instantané d’extraits de lives. Cette fonctionnalité faciliterait grandement la collecte de preuves, élément crucial dans le processus de signalement. De manière générale, nous avons constaté une réactivité et une communication efficaces non seulement avec Pharos, mais également avec les cellules de recueil des informations préoccupantes (Crip).

M. le président Arthur Delaporte. Pourriez-vous partager un exemple concret de contenu particulièrement choquant que vous auriez signalé à TikTok et qui n’a pas été retiré ?

Une vidéo est projetée en séance.

Mme Catherine Martin. Je vais vous présenter une vidéo représentative des contenus problématiques que nous avons identifiés sur TikTok et qui, bien qu’apparemment conçus pour rester dans une zone grise, sont en réalité très explicites. Malgré nos signalements répétés, ces vidéos n’ont pas été supprimées et les comptes qui les diffusent restent actifs. Ce type de contenu est malheureusement récurrent sur la plateforme.

Il s’agit de contenus à caractère sexuel, voire pédophile. Ces vidéos sont malheureusement facilement accessibles, y compris pour les utilisateurs mineurs. Nous avons mené des tests en créant des comptes fictifs de mineurs de quatorze ans et avons constaté que ces contenus apparaissaient régulièrement dans leur fil.

Le fonctionnement de l’algorithme de TikTok est particulièrement problématique puisque, lorsqu’un utilisateur tombe sur un contenu choquant, le temps passé à regarder la vidéo, souvent dû à un état de sidération, est interprété par l’algorithme comme un intérêt pour ce type de contenu. Cela entraîne par la suite une prolifération de vidéos similaires dans le fil d’actualité de l’utilisateur, qui se remplit de contenus à caractère pédopornographique. Cette dérive algorithmique s’étend ensuite à d’autres types de contenus inappropriés, comme des vidéos mettant en scène des comportements discutables de soignants envers des personnes handicapées. Il devient alors extrêmement difficile de nettoyer le fil d’actualité une fois qu’il a été corrompu par l’algorithme.

M. le président Arthur Delaporte. Avez-vous tenté de modifier les paramètres de l’algorithme pour remédier à cette situation ?

Mme Marie-Christine Cazaux. Cela a été, pour ma part, une expérience complexe. J’ai notamment été confrontée à de nombreux contenus à portée militante ou politique, adaptés au format TikTok, où le militantisme prend une forme très particulière. Il s’agit d’une logique de confrontation permanente, marquée par la publication de vidéos-réponses en cascade, certains jeunes suivant de près ces créateurs engagés. Il pouvait, par exemple, s’agir de call out, c’est-à-dire de dénonciations publiques de comportements jugés problématiques, avec des créateurs se réclamant de diverses sensibilités militantes. Cependant, adaptés au format TikTok, ces contenus prennent la forme d’une véritable guerre de contenus. C’est également dans ce contexte que peuvent apparaître des pratiques telles que le doxing. Il ne s’agit certainement pas, pour les mineurs, de l’exemple le plus sain d’un débat politique constructif.

Mon propre fil s’est ainsi progressivement retrouvé saturé de ce type de publications. Il m’a alors fallu alors rééquilibrer volontairement mon algorithme en manifestant mon intérêt pour des vidéos plus légères ou pour des contenus humoristiques. Il existe en effet des productions de qualité, y compris éducatives, mais il faut reconnaître qu’elles n’émergent pas naturellement dans le fil et sont reléguées très loin dans les priorités de l’algorithme.

J’ai ensuite créé un nouveau compte, sans renseigner la moindre préférence, afin d’observer les premières suggestions proposées par TikTok. Très rapidement, parmi les comptes mis en avant, figurait celui de Nasdas, un streamer initialement actif sur d’autres plateformes mais désormais très présent sur TikTok. Il m’a été proposé presque immédiatement, simplement parce qu’il est populaire, ce qui illustre bien le fonctionnement de l’algorithme. Même sans fournir d’indications personnelles, TikTok continue de privilégier les contenus qui génèrent du flux, de la visibilité et de l’interaction, sans considération de leur nature. Il s’agit d’un algorithme centré sur la performance et non sur la qualité ou l’éthique, que les phénomènes humains de sidération ou de curiosité malsaine viennent amplifier.

M. le président Arthur Delaporte. Concernant les contenus à caractère pédopornographique que vous avez mentionnés, pouvez-vous préciser la nature exacte de ces vidéos et la réponse de TikTok à vos signalements ?

Mme Marie-Christine Cazaux. TikTok a systématiquement répondu qu’aucune infraction n’était constatée.

M. le président Arthur Delaporte. Au-delà de ces cas extrêmes, avez-vous identifié des influenceurs qui exposent leurs enfants de manière problématique dans leur contenu quotidien ?

Mme Marie-Christine Cazaux. Nous avons en effet observé plusieurs cas préoccupants. Un exemple notable est celui du compte ArrêteLouloute, une créatrice de contenu qui a gagné en popularité en mettant en scène sa fille mineure dans des situations potentiellement embarrassantes ou problématiques. La jeune fille a elle-même exprimé des difficultés liées à cette exposition, notamment des moqueries au collège.

Ce phénomène s’inscrit dans une problématique plus large liée à la monétisation rapide sur TikTok, puisque la plateforme permet aux créateurs d’atteindre rapidement un grand nombre d’abonnés, parfois en les achetant, et de générer des revenus, ce qui peut inciter à l’exposition excessive des enfants. Les créateurs constatent que les vidéos mettant en scène leurs enfants, qu’elles soient mignonnes ou légèrement choquantes, génèrent de nombreuses vues. Cette dynamique encourage la poursuite de ce type de contenu, d’autant plus que le seuil de dix mille abonnés, nécessaire pour la monétisation, est relativement facile à atteindre.

M. le président Arthur Delaporte. Avez-vous reçu des témoignages de personnes ayant acheté des abonnés ?

Mme Marie-Christine Cazaux. Je ne dispose pas de témoignages directs, mais j’ai personnellement observé et participé à ces pratiques à des fins d’investigation. Il ne s’agit pas d’un achat au sens strict, mais plutôt d’une participation à des lives où les utilisateurs s’abonnent les uns aux autres. Ces sessions peuvent rassembler des centaines de milliers de participants, permettant d’atteindre rapidement le nombre d’abonnés nécessaire pour accéder aux fonctionnalités de diffusion en direct et de monétisation.

M. le président Arthur Delaporte. Ces pratiques impliquent-elles un investissement financier ?

Mme Marie-Christine Cazaux. Il est effectivement possible d’offrir des cadeaux virtuels, permettant ainsi à l’animateur du live d’épingler le pseudonyme du donateur. Je n’ai, personnellement, pas eu recours à cette pratique, et me suis contentée d’inviter les spectateurs intéressés à s’abonner. Lors de mon expérimentation, qui a duré dix minutes, j’ai constaté un gain de cinquante abonnés.

M. le président Arthur Delaporte. Vous avez mentionné des exemples de jeunes ayant effectué des dons financiers ou offert des cadeaux et expliqué les mécanismes liés aux vues et à la monnaie virtuelle qui en découle. Pourriez-vous approfondir l’explication de ce système ?

Mme Marie-Christine Cazaux. Plus on consacre de temps à créer du contenu et à interagir en direct, plus on génère de revenus. Il est également possible d’acheter directement cette monnaie virtuelle. Il pourrait être opportun de suggérer à TikTok de complexifier le processus d’achat, actuellement trop accessible. Bien que les cartes bancaires des adolescents soient généralement plafonnées, nous avons notamment constaté des cas où de jeunes adultes protégés ont dépensé l’intégralité de leur allocation pour leur influenceur favori. Ce phénomène peut rapidement prendre de l’ampleur, d’autant plus que les live-matchs encouragent ce type de comportement.

M. Thierry Sother (SOC). Je souhaiterais tout d’abord confirmer ma bonne compréhension du terme doxing. S’agit-il bien de la divulgation de données personnelles ou confidentielles concernant un tiers sur une plateforme ?

Mme Marie-Christine Cazaux. En effet.

M. Thierry Sother (SOC). Ma première question porte sur la distinction entre les vidéos classiques diffusées sur TikTok et les lives. Pourriez-vous expliciter les différences d’impact entre ces deux formats ?

Vous avez également évoqué le contrôle exercé par certains influenceurs sur leurs communautés. Pourriez-vous illustrer concrètement comment ces influenceurs incitent leurs abonnés à agir, que ce soit par des signalements ou des actions de monétisation ?

J’aimerais, enfin, comprendre l’utilité de collecter une forme de monnaie virtuelle pour la partager avec d’autres. Cette monnaie virtuelle peut-elle être convertie en biens tangibles ou en monnaie fiduciaire, ou reste-t-elle confinée à l’application ?

Mme Marie-Christine Cazaux. La principale différence entre les lives et les vidéos réside dans leur impact immédiat. Lors d’un live, l’interaction est directe et instantanée avec le public. Cette immédiateté peut rendre difficile la protection contre d’éventuels propos inappropriés ou violents, contrairement aux vidéos classiques où l’utilisateur peut simplement faire défiler le contenu.

Concernant la notion de temps, bien que les deux formats puissent être tout aussi chronophages, les lives peuvent s’avérer plus problématiques car l’interaction en temps réel peut amener les utilisateurs à rester connectés pendant de très longues périodes, parfois même toute une nuit, sans s’en rendre compte.

Quant à la monnaie virtuelle, elle peut effectivement être convertie en euros une fois que le créateur a atteint le seuil de monétisation, généralement fixé à dix mille abonnés. À ce stade, les créateurs peuvent percevoir un revenu basé sur leur activité. Les dons reçus lors des lives, sous forme d’animations ou d’emojis achetés par les spectateurs, peuvent ainsi être transformés en argent réel et transférés sur le compte bancaire du créateur.

M. Thierry Sother (SOC). Quel est précisément le seuil d’abonnés permettant la monétisation ?

Mme Marie-Christine Cazaux. Le seuil est fixé à dix mille abonnés.

M. Thierry Perez (RN). Je souhaiterais vous interroger sur un aspect que vous n’avez que peu abordé, qui est celui le rôle des parents. Étant donné que nous nous intéressons aux mineurs, qui par définition ne vivent pas seuls, j’aimerais savoir si vos travaux ont permis d’établir une typologie des comportements parentaux face à cette problématique. Avez-vous identifié des parents fiers de voir leurs jeunes enfants imiter ces pratiques, et d’autres au contraire désemparés, cherchant à les en éloigner ? Pourriez-vous nous dresser un panorama des attitudes parentales observées sur ce sujet ?

Mme Catherine Martin. Permettez-moi d’abord de revenir brièvement sur la question de l’emprise. Notre méthodologie, notamment dans le cas d’Ophenya, a consisté à utiliser les critères officiels de la Miviludes et à les documenter un par un. Cette approche nous a permis d’identifier les mécanismes sectaires imposés par un leader. Nous avons produit un document détaillé illustrant chaque critère de la Miviludes, que nous pouvons mettre à disposition de la commission pour une meilleure compréhension de ces mécanismes d’emprise, confirmés par Monsieur Le Vaillant lors de son audition.

Concernant la question des parents, la situation est complexe. Certains d’entre eux sont fiers de l’appartenance de leurs enfants à des communautés en ligne, sans nécessairement être conscients de ce qui s’y passe réellement, car leur opacité est réelle. Pour comprendre ce qui s’y déroule, il faut y consacrer beaucoup de temps, d’autant plus que les jeunes sont aujourd’hui hyperconnectés et utilisent simultanément différentes plateformes telles qu’Instagram ou Snapchat de manière distincte. Nous avons constaté que certains enfants possèdent un deuxième téléphone, acheté discrètement et connecté au Wi-Fi domestique, échappant ainsi au contrôle parental mis en place sur leur appareil principal. Cette situation permet aux jeunes d’accéder aux réseaux sociaux à l’insu de leurs parents. Il est donc essentiel de sensibiliser les parents à ces risques et de les encourager à s’impliquer davantage dans la supervision des activités en ligne de leurs enfants.

Certains parents sont par ailleurs touchés par la fracture numérique, certains ne possédant pas les compétences nécessaires pour maîtriser les outils digitaux. Il faut également prendre en compte les parents en situation de handicap, qui peuvent rencontrer des difficultés supplémentaires pour appréhender ces technologies.

Concernant l’implication parentale, notre travail a révélé une certaine mise à distance, caractéristique de l’adolescence, qui se manifeste tant dans la vie réelle que dans l’espace numérique. L’accès aux communications privées des adolescents reste particulièrement problématique. Même un parent vigilant, surveillant les réseaux sociaux de son enfant, n’aura qu’une vision partielle de son activité en ligne, car les échanges les plus sensibles se déroulent souvent sur des canaux de discussion privés ou des applications facilement dissimulables. Pour disposer d’une vision complète, un parent devrait s’immiscer profondément dans l’intimité de son enfant, en consultant ses messages privés ou ses groupes cachés. Il est donc déraisonnable d’attendre des parents qu’ils assurent seuls cette surveillance exhaustive.

M. Thierry Perez (RN). Vous soulignez à juste titre le désarroi des parents face aux défis du numérique. L’interdiction de TikTok aux mineurs semble dès lors représenter la solution la plus efficace, compte tenu de la difficulté à influencer les algorithmes de la plateforme et des enjeux financiers colossaux en présence. Cependant, cette interdiction soulève une question cruciale : comment gérer concrètement les millions de mineurs qui utilisent quotidiennement TikTok ? Il est évident qu’une surveillance individuelle systématique est irréaliste. Bien que cette problématique relève davantage du domaine législatif, votre expertise sur le terrain pourrait éclairer la mise en application d’une telle loi. Dans l’hypothèse d’une interdiction, quelles mesures concrètes envisagez-vous pour assurer son efficacité ?

Mme Marie-Christine Cazaux. La mise en œuvre d’une interdiction de TikTok aux mineurs nécessiterait une approche progressive, similaire à celle adoptée pour l’interdiction du tabac dans les lieux publics. Son application effective requiert des moyens technologiques qui ne sont pas encore pleinement développés. Néanmoins, des mesures de contrôle peuvent déjà être mises en place dès l’inscription, avec une vérification rigoureuse de l’âge.

Actuellement, nos signalements concernant des comptes de mineurs sont souvent rejetés, probablement par manque de ressources humaines. Si la législation française contraint TikTok à allouer des moyens humains conséquents pour la vérification, en accord avec les lois de protection de l’enfance, cela pourrait changer la donne. L’État pourrait alors envisager des sanctions financières, voire l’interdiction de TikTok en France, comme l’ont fait certains pays comme le Canada, si la plateforme ne démontre pas d’efforts suffisants.

M. le président Arthur Delaporte. Pour enrichir notre compréhension, pourriez-vous partager un autre exemple concret qui vous a particulièrement marqué ou choqué dans vos observations ?

Mme Catherine Martin. Dans le cadre de nos tests avec des comptes mineurs, nous avons mené une expérience révélatrice sur TikTok, désormais considéré comme un moteur de recherche à part entière. En recherchant le terme « papillomavirus », nous avons initialement obtenu des résultats pertinents, incluant des vidéos de professionnels et d’une association de prévention. Cependant, au fil du défilement, nous avons constaté une dégradation alarmante de la qualité de l’information. Après quelques vidéos informatives, l’algorithme a commencé à proposer des contenus de désinformation, suggérant par exemple des remèdes naturels inefficaces à base de citron et de safran pour traiter le papillomavirus. Cette détérioration s’est accentuée avec le temps de visionnage, menant à des contenus de plus en plus problématiques. Nous sommes ainsi passés de la désinformation médicale à des vidéos utilisant l’intelligence artificielle, incluant des montages trompeurs, des contenus religieux inappropriés et même des deep fakes. Ce qui avait commencé comme une simple recherche d’information sur le papillomavirus s’est ainsi transformé en une spirale de désinformation et de contenu anxiogène, allant jusqu’à montrer des images de personnes mourantes dans leur lit d’hôpital. Cette expérience souligne le danger de TikTok comme vecteur de désinformation, particulièrement préoccupant pour les jeunes utilisateurs dont l’esprit critique est encore en développement. La plateforme, loin d’encourager la pensée critique, semble au contraire favoriser la propagation de fausses informations.

M. le président Arthur Delaporte. Avez-vous signalé ces contenus problématiques à la plateforme ?

Mme Catherine Martin. Oui, nous l’avons fait.

M. le président Arthur Delaporte. Ces contenus ont-ils été retirés à la suite de vos signalements ?

Mme Catherine Martin. Malheureusement, aucune violation des conditions générales d’utilisation n’a été reconnue.

Mme Marie-Christine Cazaux. Je souhaite aborder un dernier point concernant l’éthique des influenceurs sur TikTok. Il est nécessaire de ne pas se fier uniquement au nombre d’abonnés ou à l’apparence des contenus. Prenons l’exemple d’Ophenya, qui semblait initialement promouvoir un message positif contre le harcèlement, attirant l’attention du Gouvernement pour des campagnes anti-harcèlement, et pour qui une analyse plus approfondie de son contenu a révélé des aspects problématiques. Il est donc impératif que les agences, les marques et les organismes publics et privés effectuent des vérifications approfondies avant de collaborer avec des influenceurs. L’apparence trompeuse d’un combat légitime peut masquer des réalités bien différentes. Cette vigilance est essentielle pour éviter de promouvoir involontairement des personnalités ou des messages inadéquats.

M. le président Arthur Delaporte. Disposez-vous d’exemples concrets ou de témoignages de jeunes dont la santé a été réellement mise en danger en suivant ces préconisations ?

Mme Catherine Martin. Les signalements que j’ai évoqués concernent exclusivement des propos suicidaires et des actes d’automutilation. Nous avons effectué plus de cent signalements à Pharos, chacun concernant un mineur différent, pour des contenus publiés sur les réseaux sociaux évoquant ce type de comportements. Ces témoignages sont bien réels et présents sur ces plateformes. Nous avons, par ailleurs, transmis une quinzaine d’informations préoccupantes aux autorités compétentes, portant sur ces mêmes thématiques ainsi que sur des phénomènes d’emprise.

Nous avons également échangé avec des responsables de Crip, confrontés à ces problématiques d’emprise et de mal-être chez les mineurs, liées aux influenceurs en ligne. Cette situation nécessite une concertation entre tous les acteurs concernés, à commencer par la Haute Autorité de santé (HAS) qui établit les recommandations en matière de signalements, car la question de la santé mentale des mineurs en ligne commence à être prise en compte dans le cadre de la protection de l’enfance.

M. le président Arthur Delaporte. Nous allons nous efforcer d’organiser l’audition de la HAS.

Mme Catherine Martin. Pour l’heure, les réponses obtenues relèvent davantage du volontarisme que d’un cadre formalisé, puisque ces situations ne s’inscrivent pas dans le cadre des préconisations officielles. Certains chefs de service de Crip ont néanmoins pris l’initiative de déclencher des enquêtes sociales et plusieurs d’entre eux nous ont fait part de leurs inquiétudes croissantes face à la montée des phénomènes d’emprise numérique, dont les conséquences sur les mineurs peuvent être extrêmement graves. Ils nous ont également confié qu’il leur semblait nécessaire que la HAS se saisisse pleinement de ces enjeux et réexamine ses recommandations, bien que cela représente un travail de grande ampleur.

Il est particulièrement préoccupant de constater que des mineurs, en situation de souffrance aiguë, exprimant des idées suicidaires ou ayant recours à l’automutilation, ne fassent pas systématiquement l’objet d’un signalement sur la plateforme Pharos, surtout lorsque ces troubles sont directement liés à une relation d’emprise avec une personne identifiée. Ce constat renforce, selon nous, l’intérêt de réunir les principaux acteurs de la protection de l’enfance autour de la problématique spécifique de l’emprise numérique et de ses effets sur la santé mentale des mineurs en ligne.

M. le président Arthur Delaporte. Combien de signalements auprès de Pharos pour des cas de scarification, d’automutilation ou d’intentions suicidaires, avez-vous effectué au total ?

Mme Catherine Martin. Nous avons effectué plus d’une centaine de signalements.

M. le président Arthur Delaporte. Avez-vous également comptabilisé les signalements effectués directement auprès de TikTok ?

Mme Catherine Martin. Nous en avons effectué plusieurs centaines.

Mme Marie-Christine Cazaux. Nous avons fini par ne plus comptabiliser précisément les signalements, car cela devenait décourageant et nous empêchait de poursuivre nos investigations. L’échange constant de captures d’écran et la constatation répétée de l’absence de résultats sont particulièrement démotivants. Nous bénéficions en outre du soutien de personnes extérieures au collectif qui nous ont aidés dans cette démarche et qui ont également fait l’expérience de l’inefficacité des signalements. Bien que nous n’ayons pas de chiffres précis, je vous invite à tenter l’expérience par vous-même, une ou deux heures étant suffisantes pour constater l’ampleur du problème.

M. Thierry Perez (RN). Il semblerait que certains jeunes utilisateurs de TikTok développent des sentiments amoureux ou tombent sous l’emprise totale de personnages entièrement fictifs créés par l’intelligence artificielle. Avez-vous eu connaissance de tels cas ?

Mme Catherine Martin. Nous n’avons pas directement observé le phénomène que vous décrivez mais nous avons constaté des situations similaires impliquant de vrais influenceurs. Nous avons notamment été récemment témoins d’un montage réalisé par intelligence artificielle montrant une mineure se mariant avec son influenceuse préférée, incluant une scène de baiser prolongé.

Comme je l’ai mentionné précédemment, nous observons une confusion émotionnelle préoccupante. Bien que nous n’ayons pas rencontré de cas impliquant des entités entièrement fictives, nous avons documenté des situations dans lesquelles des mineurs expriment des sentiments amoureux envers des influenceurs réels. Plus inquiétant encore, nous avons constaté que certains influenceurs encouragent ces sentiments, allant jusqu’à utiliser un langage à connotation amoureuse dans leurs messages privés adressés à des mineurs.

M. le président Arthur Delaporte. Je vous remercie pour votre engagement et vous invite à compléter nos échanges en transmettant à notre secrétariat tout complément d’information que vous jugeriez pertinent pour les travaux de cette commission d’enquête.

18. Audition de Mme Emmanuelle Piquet, thérapeute et maître de conférences à l’Université de Liège (Belgique), spécialiste des enjeux de souffrances en milieu scolaire (mardi 13 mai 2025)

Puis, la commission auditionne Mme Emmanuelle Piquet, thérapeute et maître de conférences à l’Université de Liège (Belgique), spécialiste des enjeux de souffrances en milieu scolaire ([18]).

M. le président Arthur Delaporte. Je vous souhaite la bienvenue et vous remercie de bien vouloir nous déclarer tout intérêt public ou privé de nature à potentiellement influencer vos déclarations. Je vous rappelle également que cette séance est retransmise en direct sur le site internet de l’Assemblée nationale. L’enregistrement vidéo sera ensuite disponible à la demande. L’article 6 de l’ordonnance du 17 novembre 1958 relative au fonctionnement des assemblées parlementaires impose aux personnes auditionnées dans le cadre de travaux d’enquête de prêter le serment de dire la vérité, toute la vérité, rien que la vérité. Je vous invite donc à lever la main droite et à dire : « Je le jure ».

(Mme Emmanuelle Piquet prête serment.)

Mme Emmanuelle Piquet, thérapeute et maître de conférences à l’Université de Liège. En préambule, je souhaite vous présenter les différents terrains sur lesquels s'appuie mon expertise.

Le premier est celui de la clinique, puisque j'exerce comme thérapeute depuis dix-huit ans au sein d'un regroupement d'une quarantaine de praticiens répartis sur tout le territoire français ainsi qu'en Suisse et en Belgique. Notre approche généraliste, basée sur l'école de Palo Alto, nous permet d'intervenir sur diverses problématiques, avec une spécialisation dans les souffrances en milieu scolaire. Celles-ci englobent les difficultés d'apprentissage, le mal-être des enseignants et les conflits relationnels entre pairs, dont le harcèlement.

Concernant spécifiquement le harcèlement, nous réalisons environ 2 000 consultations annuelles avec des enfants, des adolescents et leurs parents. Cette collaboration étroite avec les familles nous a permis de constituer une base de données unique, offrant un aperçu quantitatif précieux sur le vécu des jeunes harcelés. Nous avons eu la chance d’être soutenus, il y a maintenant sept ans, par la Fondation pour l’enfance, ce qui nous a permis d’ouvrir un dispensaire. Concrètement, cela signifie que nous proposons des séances à deux euros aux familles qui n’ont pas les moyens financiers de consulter en ville. Depuis cette date, tous les thérapeutes de l’équipe consacrent, chaque mois, deux séances de leur temps personnel pour faire vivre ce dispositif. Ce dispensaire nous permet également de couvrir un large spectre de catégories socioprofessionnelles, ce qui constitue un enrichissement de notre pratique.

La singularité de notre pratique réside dans le fait que les enfants et les adolescents victimes de harcèlement nous confient, dans l’intimité de nos cabinets, ce qu’ils n’osent pas dire à leurs parents. Cela s’explique tout d’abord par la volonté qu’ont ces jeunes de ne pas peiner leurs parents. Il s’agit d’une génération singulière, très soucieuse du bien-être parental, consciente que tout ce qui touche aux relations sociales et à la souffrance qu’elles peuvent engendrer constitue une source d’inquiétude majeure pour les adultes. Pour cette raison, ils choisissent souvent de taire leur détresse afin de ne pas ajouter de préoccupations à celles de leurs proches. La seconde raison tient à la crainte de ce que les adultes, qu’il s’agisse des parents ou des équipes éducatives, pourraient faire de cette information. Ils redoutent que les interventions des adultes ne viennent aggraver une situation déjà extrêmement douloureuse.

En ce qui nous concerne, ils ne craignent ni de nous inquiéter ni de nous blesser, ce qui libère considérablement leur parole. Nous exerçons en outre en dehors de l’enceinte scolaire, ce qui réduit leur appréhension quant à de possibles répercussions au sein de l’établissement. C’est précisément ce qui confère à leur parole une authenticité bien plus importante.

Mon deuxième terrain est universitaire, puisque je suis maîtresse de conférences à l’Université de Liège, où je coordonne deux diplômes universitaires centrés sur l’apaisement des souffrances en milieu scolaire à travers l’approche de l’école de Palo Alto. Le premier s’adresse aux équipes éducatives et le second aux médecins et aux psychologues. Ce second terrain, plus pédagogique, nous permet de formaliser un ensemble de données issues du terrain, dans l’objectif de les transmettre le plus efficacement possible.

Mon troisième terrain est né d’une collaboration avec le service de pédopsychiatrie du centre hospitalier universitaire (CHU) de Montpellier. Nous avons eu l’opportunité d’être sollicités par cet établissement pour former l’ensemble du service durant un an et nous assurons désormais leur supervision sur toutes les questions liées au harcèlement en milieu scolaire. Ce partenariat a été particulièrement enrichissant car il nous a permis de découvrir la médecine critique, un champ qui diffère de notre clinique habituelle, tout en observant la manière dont la pédopsychiatrie, de façon plus générale, aborde les souffrances liées au milieu scolaire.

Notre quatrième terrain est celui des interventions en milieu scolaire. Nous intervenons tant dans des établissements publics que privés, notamment dans les académies de Créteil et de Versailles, où nous sommes régulièrement sollicités pour accompagner les équipes éducatives en leur fournissant des outils pour les aider à apaiser les souffrances qu’elles rencontrent chez les élèves harcelés. Nous les accompagnons également dans un travail de supervision afin que les pratiques mises en place puissent s’enraciner durablement.

Ma présentation s’appuiera également sur les retours des équipes éducatives de l’éducation nationale. Il nous semble en effet fondamental de comprendre leurs contraintes, leurs difficultés, parfois même leur désarroi, afin de réfléchir aux réponses que nous pouvons leur apporter.

Enfin, je fonde également mon propos sur le corpus scientifique faisant consensus dans le domaine de la recherche, car je constate qu’il existe encore trop peu de passerelles entre cliniciens et chercheurs. Cette absence de dialogue crée des incompréhensions et empêche parfois une mise en commun pourtant précieuse. Je m’appuierai notamment sur les travaux de M. Benoît Galland, de Mme Anne Cordier, de Mme Margot Déage et du professeur Grégoire Borst.

Comme je vous l’indiquais, notre travail s’appuie sur l’école de Palo Alto, dont le corpus scientifique est abondamment documenté depuis près d’un siècle. Il s’agit d’une approche systémique, qui se distingue fondamentalement des approches psychanalytiques ou psychodynamiques. Concrètement, l’approche systémique se concentre sur le « ici et maintenant », s’attachant à observer ce qui se joue dans le présent, ce qui alimente la souffrance chez les enfants et les adolescents et surtout, de manière résolutoire, à identifier comment mettre fin à cette souffrance.

Cette école repose sur un certain nombre de prémices, parmi lesquelles celle de l’ « escalade complémentaire », qui constitue un outil d’observation et de décodage précieux lorsqu’il s’agit d’analyser des relations dysfonctionnelles. Or le harcèlement, quel que soit le milieu dans lequel il se manifeste, constitue précisément une relation dysfonctionnelle. Il existe toujours, dans un groupe, une personne désignée comme bouc émissaire.

L’escalade complémentaire décrit une dynamique dans laquelle, d’un côté, une personne adopte une posture de plus en plus basse et de souffrance intense, tandis que de l’autre côté se trouve un leader, souvent à la tête d’un groupe, qui adopte une position de toute-puissance. Ce déséquilibre ne cesse de croître et constitue la mécanique tragique du harcèlement, s’installant dans la répétition, gagnant progressivement en intensité et aggravant la douleur de la victime.

À partir du moment où cette réalité est observée sous un prisme systémique et interactionnel, notre proposition consiste à ramener chacun à une position médiane et à rétablir une forme d’équilibre relationnel. Pour y parvenir, notre posture est de nous accroupir auprès des enfants et des adolescents harcelés, afin de les aider à retrouver cette position médiane et à reprendre le contrôle de la relation, qu’ils ont entièrement perdu lorsqu’ils viennent nous consulter.

C’est sur ce principe que repose l’essentiel de notre travail. Comme nous sommes très largement prescrits, aussi bien par les pédopsychiatres, les pédiatres et les médecins généralistes que par les équipes éducatives dans les établissements scolaires, nous nous retrouvons, depuis plusieurs années, dans une situation de débordement. Or il nous est particulièrement douloureux de devoir maintenir une liste d’attente pour des enfants et des adolescents en situation de harcèlement, car ces situations sont souvent très urgentes. Toutefois, notre équipe ne peut être démultipliée, ce qui constitue notre première difficulté.

Notre seconde difficulté tient au fait que cette méthode, pourtant documentée dans plusieurs articles scientifiques, n’est pas encore portée institutionnellement par les services publics. Elle demeure encore trop méconnue du grand public, ce qui constitue un obstacle important, notamment pour les familles les plus modestes, qui n’ont pas la possibilité de consulter dans le secteur libéral et qui ne peuvent donc bénéficier de cette approche.

M. le président Arthur Delaporte. Nous souhaiterions que vous vous concentriez sur la question du cyberharcèlement et, plus particulièrement, de TikTok.

Mme Emmanuelle Piquet. Il convient tout d’abord de souligner l'absence de consensus sur la définition du cyberharcèlement, un terme principalement utilisé par les adultes mais jamais par les enfants ou les adolescents. Il existe, à mon sens, une confusion entre cyberharcèlement et cyberviolence, qui néglige généralement les caractéristiques fondamentales du harcèlement telles que le déséquilibre de pouvoir, la fréquence des actes et la configuration typique impliquant un groupe face à un individu ou, plus rarement, un individu face à un autre.

Cette confusion conceptuelle se reflète dans les études, où les estimations de prévalence du cyberharcèlement chez les enfants varient de 3 % à plus de 70 %, rendant ces chiffres peu significatifs. Notre expérience clinique apporte toutefois un éclairage intéressant puisque, sur les cinq dernières années, nous n'avons recensé aucun cas de cyberharcèlement isolé. Nous observons en revanche que dans environ 7 à 8 % des cas de notre échantillon, représentatif de notre patientèle, le harcèlement en face-à-face se prolonge par du cyberharcèlement, agissant comme une caisse de résonance du harcèlement initial.

Il est donc nécessaire de nuancer la perception médiatique du cyberharcèlement, car les études démontrent en réalité un chevauchement entre le harcèlement traditionnel et le cyberharcèlement. Par conséquent, la stratégie la plus efficace pour combattre le cyberharcèlement consiste à éradiquer le harcèlement en face à face.

Il convient néanmoins de souligner une exception notable, qui est celle des cas de revenge porn ou de pornodivulgation, qui représentent environ 7 à 8 % des situations de cyberharcèlement. Ces incidents, particulièrement genrés, impliquent généralement des jeunes hommes diffusant des contenus intimes de leurs anciennes partenaires ou d'autres jeunes femmes. Bien que ces cas relèvent spécifiquement du cyberharcèlement, ils trouvent souvent leur origine dans des conflits interpersonnels préexistants.

Concernant les modalités du cyberharcèlement, qui reste minoritaire, nous constatons une prédominance des messageries, notamment les groupes WhatsApp de classe, qui deviennent des extensions numériques de l'environnement scolaire. Snapchat est également fréquemment utilisé à des fins de harcèlement. Les cas impliquant des vidéos moqueuses sur TikTok demeurent exceptionnels et ne constituent pas la majorité des situations que nous traitons.

M. le président Arthur Delaporte. Pouvez-vous nous éclairer davantage sur les spécificités liées à TikTok ?

Mme Emmanuelle Piquet. Je dois admettre que nos observations en matière de harcèlement concernant TikTok sont limitées, ce réseau n’étant pas le principal vecteur de cyberharcèlement ou de harcèlement scolaire se prolongeant en ligne.

TikTok présente en revanche d'autres risques significatifs, particulièrement pour les adolescents vulnérables. Par exemple, une jeune fille qui se livre à des pratiques d’automutilation peut rapidement se retrouver exposée à des contenus encourageant des pratiques plus dangereuses ou des méthodes pour dissimuler ces comportements. Cette dynamique, extrêmement problématique, souligne la nécessité d'un encadrement accru pour les adolescents fragiles sur ces plateformes.

Nous constatons avec inquiétude l'augmentation spectaculaire des hospitalisations pour gestes auto-infligés chez les jeunes filles, avec une hausse de 246 % pour les 10-14 ans, de 163 % pour les 15-19 ans et de 106 % pour les 20-24 ans en 2022. Ces statistiques ne concernent que la population féminine, ce qui soulève des questions importantes sur les défis spécifiques auxquels sont confrontées les jeunes filles aujourd'hui.

Nous avons tenté de confronter les chiffres à des hypothèses cliniques issues de ce que nous observons actuellement en consultation. Il est frappant de constater que, depuis quelque temps, nous recevons un nombre croissant de jeunes filles, ce qui n’était pas le cas il y a cinq ans, ou du moins avant la crise sanitaire. Ces adolescentes sont en grande souffrance, à la fois sur le plan identitaire et sur le plan social, et peinent à trouver leur place, que ce soit dans l’identité qu’elles cherchent à construire ou dans les interactions sociales qu’elles expérimentent.

Mme Margot Déage, dont je recommande l’ouvrage À l’école des mauvaises réputations, explique avec justesse qu’au collège, lorsqu’un élève dit d’un autre qu’il ou elle a « une réputation », cela signifie systématiquement « une mauvaise réputation ». Or, pour les jeunes filles, une bonne réputation passe par une forme de conformité absolue. Il leur est demandé d’être soumises, rangées, discrètes, sans quoi elles s’exposent à des insultes d’une extrême violence. Il est évident que dans un tel écosystème, il devient extrêmement complexe pour ces jeunes filles de construire une identité stable et sereine. Les garçons, pour leur part, sont également soumis à des stéréotypes rigides, puisque leur mauvaise réputation est souvent associée à un manque de virilité.

Il est donc compréhensible, dans ce contexte, que certaines adolescentes en viennent à penser que le seul lieu où elles peuvent être authentiques est une communauté TikTok dans laquelle elles peuvent se reconnaître. Cette recherche d’authenticité peut toutefois, malheureusement, les entraîner vers des contenus et des dynamiques profondément problématiques.

Nous observons par ailleurs un phénomène que nous ne parvenons pas encore à expliquer entièrement. Un certain nombre d’adolescentes trouvent aujourd’hui dans l’auto-psychiatrisation une manière de se construire une identité sociale. Il s’agit d’une psychiatrisation teintée de romantisme, dans laquelle TikTok joue un rôle non négligeable. Il devient, dans certains groupes de collégiens et de lycéens, valorisé de souffrir de troubles du comportement alimentaire, de se dire borderline, bipolaire, ou d’évoquer des diagnostics psychiatriques lourds. Ces adolescentes n’affichent pas leur mal-être par goût de l’exhibition, mais parce qu’elles pensent qu’ainsi, elles pourront interagir, susciter une forme d’attention et obtenir ce plaisir relationnel que recherchent tous les adolescents.

Je reçois actuellement en consultation des collégiennes qui appartiennent à des groupes dans lesquels se développe une véritable compétition autour de la tentative de suicide la plus spectaculaire. De ce point de vue, TikTok contribue indéniablement à amplifier cette tendance qui est, à mes yeux, d’une extrême dangerosité.

Mme Laure Miller, rapporteure de la commission d’enquête sur les effets psychologiques de TikTok sur les mineurs. Notre commission s'efforce d'explorer le lien entre l'utilisation des réseaux sociaux et la détérioration de la santé mentale des mineurs en France. Bien qu'il n'y ait pas de consensus sur la nature exacte de ce lien, il semble y avoir un accord sur le rôle amplificateur des réseaux sociaux dans l'exacerbation du mal-être préexistant chez les jeunes.

Vous avez souligné que le harcèlement en ligne est souvent une extension d'un harcèlement préexistant dans le monde réel. Nos échanges avec les jeunes dans les établissements scolaires révèlent que, contrairement à notre époque où le harcèlement s'arrêtait aux portes de l'école, le cyberharcèlement ne connaît aujourd'hui aucune limite temporelle ou spatiale. Les jeunes sont aujourd’hui constamment exposés aux réseaux sociaux, contrairement à l'époque où nous pouvions nous réfugier dans un environnement protégé une fois rentrés chez nous. J'aimerais connaître votre opinion sur l'effet amplificateur des réseaux sociaux, en particulier concernant les jeunes filles. Pensez-vous qu'elles appréhendent différemment TikTok et les autres plateformes par rapport aux garçons ?

Quel est, ensuite, votre avis sur les propositions actuellement débattues, notamment la généralisation de l'interdiction des téléphones portables dans tous les collèges à la prochaine rentrée, mesure décidée par le Gouvernement ? Par ailleurs, que pensez-vous de l'éventuelle interdiction des réseaux sociaux pour les mineurs de moins de quinze ou seize ans ? Comment percevez-vous ces débats qui animent actuellement la société et la sphère politique ?

Mme Emmanuelle Piquet. Je partage l'opinion selon laquelle certains usages des réseaux sociaux peuvent exacerber un mal-être préexistant, particulièrement via TikTok et son effet « terrier de lapin ». Je tiens cependant à souligner avec insistance que le cyberharcèlement n'est pas le problème majeur auquel notre jeunesse est confrontée. Cette erreur d'analyse, particulièrement dommageable, détourne notre attention des véritables problèmes et des solutions appropriées pour les résoudre. J'insiste pour dire que si nous parvenons à lutter efficacement contre le harcèlement, ce qui n'est pas le cas actuellement d'un point de vue institutionnel, nous résoudrons automatiquement une grande partie du problème du cyberharcèlement.

Concernant notre perception, les adolescents ont parfaitement intégré le mépris que nous, adultes, portons souvent à leurs activités sur les réseaux sociaux. Or cette attitude a un effet pervers car, face à des contenus troublants ou inquiétants, les jeunes ne se confieront pas à une communauté adulte qui dédaigne leurs usages ou diabolise les plateformes. Il est, au contraire, essentiel d'essayer de comprendre ce qu'ils recherchent sur ces réseaux et, plutôt que de laisser un adolescent en souffrance seul face à son écran, nous devrions nous asseoir à ses côtés pour observer ce qu'il y cherche et y trouve, afin d'engager un dialogue sur ce qui le fait souffrir.

De ce point de vue, je constate un manque criant de soutien à la parentalité. Les parents d'aujourd'hui, que je côtoie quotidiennement et pour lesquels j'éprouve une grande empathie, se trouvent dans une position ambivalente. D'un côté, ils ont permis l'accès aux écrans à leurs enfants et, d’un autre côté, ils sont conscients que les interactions en ligne, bien que souvent taxées d'inauthenticité, constituent néanmoins de véritables relations.

Il est d’ailleurs important de souligner que les réseaux sociaux peuvent également être salvateurs pour certains jeunes, notamment ceux de la communauté LGBTQIA+ qui, rejetés de façon traumatique par leur famille, y trouvent des espaces d'expression et d'acceptation. Nous ne devons donc pas tout rejeter en bloc, car des choses remarquables et importantes se produisent également sur les réseaux.

Les parents oscillent donc entre l'autorisation d'accès à ces réseaux et une inquiétude profonde quant à leur utilisation. Cette attitude, que je qualifie de « mollesse énervée », se caractérise par une alternance entre un laxisme excessif et des crises de colère où les adultes décrètent soudainement une interdiction totale ou accusent leurs enfants d'addiction. Cette approche n'est absolument pas structurante car elle allie mollesse et emportement, ce qui dégrade la relation sans poser de cadre clair.

Lorsque j'accompagne des parents dans leur lutte contre ce qu'ils perçoivent comme une consommation excessive des réseaux sociaux, je les encourage à établir des règles claires comme limiter l'utilisation à une ou deux heures par jour et interdire les portables après 22 heures et, surtout, à s'y tenir. Il est essentiel qu'ils soient exemplaires dans leur propre usage, ce qui n'est pas aisé, et qu’ils sachent faire preuve de constance malgré les protestations ou la colère de leurs adolescents.

La génération actuelle de parents se trouve dans une situation inédite, cherchant à être validée par ses enfants, contrairement aux générations précédentes où la dynamique était inverse. Cette quête d'une relation harmonieuse avec leurs adolescents engendre une certaine ambivalence. Un véritable soutien à la parentalité, étayé par des bases scientifiques, produit néanmoins des résultats remarquables.

Concernant l'interdiction des appareils dans les établissements scolaires, je soutiens cette mesure. Je suis, en revanche, extrêmement sceptique quant à une interdiction plus large. Les jeunes, souvent plus habiles techniquement que nous, trouveront inévitablement des moyens de contourner ces restrictions ou d’investir d’autres espaces. Il est donc préférable de miser sur la responsabilisation, bien que cela soit complexe et nécessite l'accompagnement de professionnels pour soutenir les adultes dans leur rôle parental.

J'ai suivi avec grand intérêt les travaux du professeur Grégoire Borst sur l'ouverture à l'esprit critique. Ses résultats, qui sont édifiants, nous apprennent que se contenter d’apprendre aux jeunes à vérifier leurs sources et à remettre en question ce qu'ils voient, que ce soit sur internet ou ailleurs, tend paradoxalement à les rendre excessivement sceptiques, voire conspirationnistes. La solution, avec laquelle je suis en parfait accord, consiste à les former véritablement à l'esprit critique, ce qui implique de travailler sur les biais cognitifs, tant généraux que spécifiques au cerveau adolescent.

Dans le domaine du harcèlement, développer l'esprit critique revient à démontrer l'effet d'escalade complémentaire et l'impact que chacun peut avoir sur une relation. Face à des comportements problématiques, nous devons déconstruire l'idée selon laquelle on serait fort ou faible toute sa vie. Nous devons leur apprendre à gérer ces situations, car elles ne se limitent pas au cadre scolaire mais perdurent dans la vie de couple, en entreprise et au-delà. En tant que référente souffrance au travail dans mon département, je constate que la plupart de mes patients commencent invariablement leur récit par l’expression « depuis toujours ». Cela souligne l'importance des apprentissages relationnels dès le plus jeune âge, car leurs impacts se répercutent tout au long de la vie.

Je suis convaincue que les élèves ne viennent pas à l'école uniquement pour acquérir des connaissances académiques. Ils y cherchent également des réponses sur les relations humaines et sur la manière de faire respecter leur intégrité dans divers environnements. Actuellement, je considère que nous ne sommes pas en mesure de répondre adéquatement à ces attentes.

M. le président Arthur Delaporte. Je vous remercie et vous invite à compléter nos échanges en transmettant à notre secrétariat tout complément d’information que vous jugeriez pertinent pour les travaux de cette commission d'enquête.

19. Audition des associations familiales et de parents d’élèves, réunissant Mme Alixe Rivière, administratrice nationale de la Fédération des conseils de parents d’élèves de l’enseignement public (FCPE), M. Laurent Zameckwovski, porte-parole de la Fédération des parents d’élèves de l’enseignement public (PEEP), M. Patrick Salaün, président, et Mme Virginie Gervaise, administratrice, de l’Union nationale des associations autonomes de parents d’élèves (UNAAPE), et Mme Karima Rochdi, administratrice en charge du numérique, et M. Olivier Andrieu-Gerard, coordonnateur du pôle Médias et usages numériques, de l’Union nationale des associations familiales (UNAF) (jeudi 15 mai 2025)

La commission auditionne conjointement des associations familiales et de parents d’élèves, réunissant Mme Alixe Rivière, administratrice nationale de la Fédération des conseils de parents d’élèves de l’enseignement public (FCPE), M. Laurent Zameckwovski, porte-parole de la Fédération des parents d’élèves de l’enseignement public (PEEP), M. Patrick Salaün, président, et Mme Virginie Gervaise, administratrice, de l’Union nationale des associations autonomes de parents d’élèves (UNAAPE), et Mme Karima Rochdi, administratrice en charge du numérique, et M. Olivier Andrieu-Gerard, coordonnateur du pôle Médias et usages numériques, de l’Union nationale des associations familiales (UNAF) ([19]).

M. le président Arthur Delaporte. Chers collègues, nous reprenons nos auditions par une table-ronde consacrée aux associations familiales et de parents d’élèves. Je souhaite la bienvenue à :

– M. Laurent Zameczkowski, porte-parole de la Fédération des parents d’élèves de l’enseignement public (Peep),

– M. Patrick Salaün, président, et Mme Virginie Gervaise, administratrice de l’Union nationale des associations autonomes des parents d’élèves (Unaape),

– Mme Karima Rochdi, administratrice chargée du numérique, et M. Olivier Andrieu-Gerard, coordonnateur du pôle Médias et usages numériques de l’Union nationale des associations familiales (Unaf),

– Mme Alix Rivière, administratrice nationale de la Fédération des conseils de parents d’élèves de l’enseignement public (FCPE).

Je précise que l’Union nationale des associations de parents d’élèves de l’enseignement libre (Unapel) n’a pas donné suite à notre invitation.

Avant de débuter, je vous rappelle l’obligation de déclarer tout intérêt public ou privé de nature à influencer vos déclarations.

De plus, l’article 6 de l’ordonnance du 17 novembre 1958 relative au fonctionnement des assemblées parlementaires impose aux personnes auditionnées par une commission d’enquête de prêter le serment de dire la vérité, toute la vérité, rien que la vérité. Je vous invite donc à lever la main droite et à dire : « Je le jure ».

(M. Laurent Zameczkowski, Mme Virginie Gervaise, Mme Karima Rochdi, M. Olivier Andrieu-Gerard et M. Patrick Salaün prêtent serment.)

M. le président Arthur Delaporte. Je vous cède la parole pour des propos liminaires.

M. Laurent Zameczkowski, porte-parole de la Peep. La Peep, créée il y a plus d’un siècle, est une fédération laïque et apolitique.

Les questions relatives à TikTok sont centrales pour nous, notamment concernant la santé mentale des jeunes. Cette problématique, malheureusement d’actualité, n’est pas nouvelle, mais s’est amplifiée depuis la crise du covid-19.

Nous sommes également préoccupés par les questions liées au harcèlement.

De plus, l’extension de l’éducation aux médias et à l’information dès la classe de CP est un sujet central pour nous, bien qu’elle ne constitue pas une solution miracle. Nous préconisons une approche graduée pour préparer les élèves à mieux traiter l’information, utiliser les réseaux sociaux et faire face aux problématiques, telles que le cyberharcèlement. Cette éducation doit être adaptée à l’âge des enfants, à l’instar de ce qui a été fait pour les espaces vie affective, relationnelle et sexuelle (Evars). Cette sensibilisation pourrait permettre que les élèves ne soient pas désemparés lorsqu’ils se trouvent en possession d’un téléphone mobile en classe de sixième, car de nombreux enfants accèdent aux réseaux sociaux très tôt, sans y être préparés.

Notre rôle, en tant que parents, et en collaboration avec l’école, est de préparer les élèves à ces enjeux en leur expliquant l’impact potentiel de leur image, notamment dans les contextes de harcèlement.

C’est pourquoi, face à ces défis liés aux écrans et à TikTok en particulier, nous insistons essentiellement sur l’importance de l’éducation aux médias et à l’information comme outil de prévention pour préparer nos enfants au monde de demain.

Mme Karima Rochdi, administratrice en charge du numérique de l’Unaf. Notre expertise se fonde sur l’accompagnement de terrain, réalisé par notre réseau associatif, des parents et des enfants sur les questions numériques.

L’utilisation de TikTok a connu un essor massif depuis son lancement. En France, selon la ministre Clara Chappaz, trois enfants sur quatre possèdent un compte sur les réseaux sociaux avant l’âge de 13 ans, et ce chiffre atteint même 67 % pour les 6-10 ans.

Les parents que nous rencontrons expriment fréquemment leurs questionnements concernant les réseaux sociaux, notamment TikTok. Les réseaux sociaux constituent d’ailleurs la principale thématique traitée dans les actions à destination des parents, au même titre que les écrans chez les jeunes enfants, ce qui montre une vraie demande des parents de mieux comprendre les enjeux.

Il est à noter que 49 % des Français perçoivent l’impact de TikTok comme négatif, contre seulement 14 % qui y voient un impact positif, ce qui en fait le réseau social le plus mal perçu, devant X.

L’attrait des jeunes pour les réseaux sociaux, notamment TikTok, s’explique en partie par les besoins propres à l’adolescence, relatifs à la construction de l’identité, l’autonomie et la socialisation. Les réseaux sociaux favorisent et entretiennent cette quête d’identité et ce besoin de « faire groupe », où tout peut se faire en ligne. Elles constituent également, pour de nombreux jeunes, le premier accès à l’information et à la culture.

Cependant, les algorithmes des réseaux sociaux sont souvent optimisés pour maximiser le temps passé sur la plateforme, en proposant des contenus personnalisés, un défilement infini et des notifications incessantes. La comparaison constante avec les autres, la pression pour maintenir une image idéale et l’exposition à des contenus anxiogènes peuvent engendrer du stress et de l’anxiété, voire de la dépression.

Concernant spécifiquement TikTok, nous sommes particulièrement vigilants quant au mécanisme de recommandation de vidéos sur lequel l’utilisateur n’a aucun contrôle. Les vidéos proposées sont téléguidées par l’algorithme et peuvent entraîner les jeunes dans des spirales toxiques particulièrement préoccupantes.

Néanmoins, l’ensemble des difficultés rencontrées par les jeunes, notamment en matière de santé mentale, ne peut pas être attribué uniquement à l’utilisation des écrans et des réseaux sociaux. Hélas, de nombreux jeunes ressentent un mal-être, mais les causes de ce dernier, multiples et profondes, ne peuvent se réduire uniquement à l’influence des réseaux sociaux, bien que ces derniers puissent parfois amplifier ce ressenti et enfermer le jeune dans ses difficultés. Les réseaux sociaux peuvent également jouer un rôle de révélateur de situations problématiques et offrir, pour certains, un espace de respiration face à une réalité insupportable.

Concernant la régulation, l’interdiction actuelle des réseaux sociaux aux moins de 13 ans s’avère inefficace dans la pratique. Il est donc urgent que les plateformes mettent en place un véritable contrôle de l’âge afin de rendre ces mesures effectives, notamment afin de protéger les plus jeunes d’un accès via leur propre compte.

Le débat s’oriente actuellement vers un possible relèvement de cette limite à 15 ans, une proposition qui semble recueillir l’adhésion d’une majorité de parents. Il est à noter que les adolescents eux-mêmes sont généralement demandeurs d’un soutien et d’un cadre fixé par les adultes.

Pour l’Unaf, le constat est assez clair : la majorité des réseaux sociaux ne constituent pas des espaces sécurisés pour les mineurs, que ce soit en termes de captation d’attention, de manipulation, de propos haineux, de harcèlement ou de contenus problématiques.

Nous devons collectivement agir afin de créer des espaces numériques sûrs pour les mineurs, mais aussi pour l’ensemble de la population, en particulier les personnes les plus vulnérables.

Le renforcement des dispositifs de régulation ainsi que la fixation de règles communes et d’un cadre clair et exigeant pour les plateformes constituent un premier levier nécessaire. Il convient de poursuivre dans la lignée du règlement (UE) 2022/2065 du Parlement européen et du Conseil du 19 octobre 2022 relatif à un marché unique des services numériques et modifiant la directive 2000/31/CE (règlement sur les services numériques) dit Digital services act (DSA) et de maintenir un haut niveau d’exigence quant à la responsabilité des plateformes. Cela concerne notamment les mécanismes de captation d’attention, la transparence des algorithmes toxiques, la modération des contenus, le scrolling infini ainsi que le signalement des contenus inadaptés et des interactions.

Sur le terrain, nous constatons que de nombreux parents sont conscients de leur rôle dans l’accompagnement de leurs enfants. Ils se montrent souvent volontaires, actifs et soucieux de bien faire, n’hésitant pas à mobiliser leur réseau, notamment leur entourage proche, même si des inégalités sociales et culturelles persistent.

Cependant, ces parents se trouvent également en difficulté pour gérer les pratiques numériques de leurs enfants et aborder la question sous un angle éducatif, au-delà de la simple gestion des risques. Nous sommes fréquemment confrontés à des parents fatigués, épuisés par la gestion quotidienne des écrans et les conflits familiaux qui en découlent, et qui sont en demande d’aide et de soutien.

Pour l’Unaf, l’accompagnement des parents et l’éducation numérique des jeunes constituent des leviers prioritaires. Les parents ont besoin d’être rassurés, soutenus et de retrouver la confiance, plutôt que de rester isolés et de porter seuls le poids de la responsabilité. Il s’agit de leur permettre de mieux comprendre ce que sont réellement les réseaux sociaux et leur fonctionnement, d’échanger sur leurs doutes et leurs questionnements, mais aussi de partager les bonnes pratiques afin que chaque famille puisse élaborer un cadre éducatif efficace.

Cette démarche est d’autant plus nécessaire que l’impact des réseaux sociaux, notamment celui de TikTok, dépend non seulement de la vulnérabilité ou de la fragilité de l’utilisateur, de la qualité des expériences et des interactions au sein de son réseau, mais aussi de son environnement social et familial ainsi que du contexte d’utilisation.

Les parents ont besoin de repères, de messages cohérents et fiables, de conseils simples, réalistes et applicables, ainsi que d’alternatives pertinentes sur lesquelles ils peuvent s’appuyer pour agir en toute confiance. Il est donc essentiel de soutenir une politique publique permettant de déployer des actions de proximité en s’appuyant sur les ressources locales et les acteurs à l’échelle territoriale.

Quel que soit l’âge d’accès aux réseaux sociaux et à TikTok, il est essentiel de s’assurer que tous les jeunes bénéficient d’une éducation aux médias prenant en compte leurs préoccupations et leurs pratiques, dans l’écoute et la confiance.

M. Patrick Salaün, président de l’Unaape. La première question que s’est posée l’Unaape est : qu’est-ce que TikTok et comment l’utilise-t-on ? Il s’agit d’un outil de communication accessible qui passe par le téléphone portable. Dans cette optique, la première interrogation qui se pose est : qui achète le téléphone et dans quel but ?

Une des propositions de l’Unaape serait d’exiger, pour tout mineur s’inscrivant sur TikTok, une contre-signature parentale ou de la personne détenant l’autorité parentale. Cette signature pourrait être automatiquement validée par un numéro de téléphone connu et reconnu.

Il serait également envisageable d’étendre la surveillance du réseau en instaurant un retour en temps réel sur le téléphone parental concernant le temps d’exposition à l’écran. Cette mesure permettrait potentiellement de mieux réguler le temps passé sur TikTok.

Mme Virginie Gervaise, administratrice de l’Unaape. Nous avons constaté que, sur TikTok, les contenus ne sont pas toujours appropriés. Actuellement, il n’existe pas de possibilité de gérer les contenus diffusés, étant donné le fonctionnement algorithmique de la plateforme. Les enfants, en naviguant sur TikTok, passent d’un lien à l’autre.

TikTok se caractérise principalement par des vidéos, parfois réalisées à l’insu des utilisateurs ou avec leur participation, dans le but de projeter une certaine image ou d’affirmer son appartenance à un groupe. Malheureusement, certains sujets qui ne devraient pas avoir leur place sur les réseaux sociaux, et particulièrement sur TikTok, y prolifèrent.

C’est pourquoi le rôle des parents est aujourd’hui primordial concernant l’ensemble des réseaux sociaux, qu’il s’agisse de TikTok, Snapchat ou d’autres plateformes.

Nous estimons que même la limite d’âge de 13 ans est trop basse, car il s’agit d’une période charnière de l’adolescence, propice à de nombreuses dérives.

En termes de propositions, nous insistons sur l’importance cruciale du rôle parental. En outre, la sensibilisation dans les établissements scolaires est également essentielle. Il est nécessaire de commencer cette sensibilisation dès l’école primaire et de la poursuivre de manière régulière au collège, comme cela se pratique déjà dans certains établissements.

Mme Laure Miller, rapporteure. J’ai bien noté vos observations concernant le rôle des parents et des adultes dans la gestion des réseaux sociaux, ainsi que le sentiment d’isolement et de désarroi qu’ils peuvent ressentir face à l’usage qu’en font leurs enfants.

Concernant la sensibilisation des enfants et les cours d’éducation aux médias, je note votre proposition de les initier dès le CP, en adaptant bien sûr le contenu à leur âge. Vous soulignez également que les parents ont besoin de messages clairs.

Quel regard portez-vous sur le comportement des enfants vis-à-vis des espaces numériques de travail (ENT), notamment Pronote ? Pensez-vous que l’utilisation de ces outils numériques dans le cadre scolaire est appropriée ? L’usage actuel vous semble-t-il adapté ?

Quelle est votre opinion sur les récentes annonces de la ministre de l’éducation nationale, de l’enseignement supérieur et de la recherche concernant les ENT, notamment le droit à la déconnexion pour les élèves entre 20 heures et 7 heures ?

Vous avez également soulevé le fait que TikTok est théoriquement interdit aux moins de 13 ans, mais que cette interdiction est loin d’être respectée dans la pratique, notamment en raison de l’absence de contrôle efficace de la part de la plateforme. Dans le débat actuel, et particulièrement ces derniers jours, l’idée d’interdire l’accès aux réseaux sociaux pour les jeunes est fréquemment évoquée. Quel est votre point de vue sur cette proposition ? Vous avez mentionné la nécessité pour les parents de recevoir des messages clairs. Pensez-vous qu’une interdiction légale claire pourrait aider les parents à mieux contrôler l’accès de leurs enfants aux réseaux sociaux ?

Le président de la République a évoqué une interdiction avant l’âge de 15 ans. Estimez-vous nécessaire d’adapter cet âge ? Certains parents et sociologues notent que l’entrée au lycée marque souvent un changement de maturité chez les jeunes, avec une prise de conscience critique sur leur utilisation passée des réseaux sociaux, notamment au collège. L’entrée au lycée pourrait-elle représenter le moment pertinent pour autoriser un usage plus autonome des réseaux sociaux ?

M. Patrick Salaün. Nous pensons que fixer un âge minimum pour l’utilisation des réseaux sociaux est un peu dépassé. Une interdiction stricte avant 13 ans semble peu réaliste, car les jeunes peuvent facilement contourner cette règle en utilisant le téléphone d’un grand frère ou d’un ami, par exemple.

Concernant la communication dématérialisée entre les établissements scolaires, les familles et les élèves, il n’est pas acceptable qu’un enseignant envoie, le dimanche soir à 22 heures, un exercice à effectuer pour le lundi matin. Le droit à la déconnexion devrait être logique pour les enseignants. Un professeur peut oublier de mettre un exercice sur l’ENT, ce qui peut se comprendre au cas par cas, mais ne doit pas devenir une habitude. Or, l’envoi de devoir à une heure inadaptée est entré dans les habitudes professionnelles de certains enseignants. Ces derniers oublient de transmettre les notes et de signaler les horaires des réunions. Il existe donc toute une complexité autour de ces outils, auxquels toutes les familles n’ont pas accès en raison du coût. Nous demandons donc que des frais informels soient prévus en amont dans les frais de scolarité. Une solution serait peut-être le maintien du cahier et de l’écrit.

Mme Virginie Gervaise. Il est effectivement difficile de fixer un âge limite pour l’utilisation des réseaux sociaux, étant donné la facilité avec laquelle les jeunes peuvent échanger leurs téléphones.

Mettre l’accent sur la sensibilisation est primordial, notamment face à l’existence de déserts numériques et de parents désemparés. Un travail de fond est nécessaire, impliquant l’éducation nationale, les établissements scolaires et les fédérations. La répétition des messages de prévention, en commençant dès le plus jeune âge, est essentielle.

Concernant les lycéens, leur maturité croissante leur permet effectivement de porter un regard plus critique sur les réseaux sociaux et les contenus qui y sont diffusés.

Les actions menées doivent être poursuivies. Je ne sais pas comment cela peut se matérialiser, mais je note que, dans de nombreux établissements, notamment les collèges et certaines écoles primaires, des séances de sensibilisation sont réalisées dès le début de l’année scolaire.

(Mme Alix Rivière rejoint la séance et prête serment).

Mme Alix Rivière, administratrice nationale de la FCPE. Je vous prie d’excuser mon retard, indépendant de ma volonté.

Je vous remercie de vous être emparés de ce sujet, qui préoccupe beaucoup les parents, sans que nous ayons nécessairement de solution, hormis celle de toujours garder un esprit critique et de vérifier systématiquement les informations. Nous prônons le fact-checking, par le biais de projets pédagogiques et dans nos interactions entre adhérents.

En préparant cette audition, j’ai réalisé que les réseaux sociaux peuvent, par leur caractère addictif, être comparés à différentes formes de drogues. TikTok s’apparente à du crack, tandis que Telegram s’apparente à de l’héroïne, Instagram à de la cocaïne et Facebook à du cannabis.

J’ai moi-même expérimenté durant 48 heures ce phénomène en visionnant les vidéos « shorts » de YouTube, similaires à celles trouvables sur TikTok, et j’ai été surprise par leur pouvoir hypnotique. Le défi majeur consiste à enseigner à nos enfants comment ne pas se laisser happer et, quand cela arrive, comment parvenir à en sortir. En effet, le contenu devient totalement hypnotisant pour les élèves.

Mme Laure Miller, rapporteure. L’interdiction des réseaux sociaux aux enfants en deçà d’un certain âge – même s’il semble impossible de la faire respecter à 100 % – permettrait de répondre au désarroi de nombreux parents en donnant un outil supplémentaire. Cette règle permettrait de poser un message clair : en dessous d’un certain âge, l’accès aux réseaux sociaux, particulièrement TikTok, est nocif pour un enfant. Il est crucial de rappeler que, malgré la sensibilisation, un enfant de dix ans n’a pas nécessairement la capacité de ne pas cliquer sur des contenus toxiques, violents ou sexuels qu’il peut rencontrer sur ces plateformes ni d’échapper à l’emprise des algorithmes qui peuvent rapidement l’enfermer dans une bulle de contenu inadapté. Ainsi, l’instauration d’une telle règle pourrait contribuer à sensibiliser plus efficacement la population aux dangers que représentent ces réseaux sociaux en dessous d’un certain âge.

M. Olivier Andrieu-Gérard, coordonnateur du pôle Médias et usages numériques de l’Unaf. Vous avez soulevé un point crucial, à savoir le besoin de repères pour les parents. Depuis quelques années, nous nous efforçons de mettre en avant les repères existants. Il est important de rappeler que l’accès aux réseaux sociaux est déjà théoriquement interdit avant l’âge de 13 ans, que ce soit par les conditions générales d’utilisation ou par d’autres réglementations, notamment le règlement (UE) 2016/679 du Parlement européen et du Conseil du 27 avril 2016 relatif à la protection des personnes physiques à l’égard du traitement des données à caractère personnel et à la libre circulation de ces données, et abrogeant la directive 95/46/CE dit RGPD (règlement général sur la protection des données).

Nous notons une ambivalence. Bien que les parents soient généralement conscients de ces interdictions et des risques, ce sont eux qui équipent leurs enfants, parfois en cédant à la pression, parfois de leur propre initiative, notamment pour des raisons de sécurité concernant les téléphones portables.

Nous ne sommes pas opposés à la perspective d’une interdiction avant 15 ans, ce qui répondrait à un véritable enjeu. L’important est de fournir un message fiable, scientifiquement fondé et de déterminer l’âge approprié pour l’accès aux réseaux sociaux. L’âge de 15 ans semble effectivement adapté pour certains réseaux sociaux.

Il est crucial de préciser de quoi nous parlons exactement : s’agit-il d’une interdiction générale des réseaux sociaux ou spécifiquement des réseaux tels qu’ils existent aujourd’hui ? Cette distinction est importante, car il ne faut pas négliger les aspects positifs que peuvent apporter les réseaux sociaux en termes de mise en réseau, de construction de l’identité, d’accès à la culture et à l’information. Une interdiction totale risquerait d’occulter ces bénéfices potentiels, même pour les enfants de moins de 15 ans, à condition que leur utilisation soit bien encadrée et comprise. La question est différente si nous évoquons les réseaux sociaux tels qu’ils sont devenus, parmi lesquels TikTok.

Quant à la question du droit à la déconnexion et les pauses dans l’utilisation des ENT, nous avons effectivement constaté, lors de nos échanges avec l’inspection générale de l’éducation, du sport et de la recherche (IGESR), que certains usages de ces outils nécessitent une réflexion collective plus approfondie. Plutôt que d’imposer une règle uniforme, comme une interdiction entre 20 heures et 7 heures, nous suggérons que chaque établissement scolaire organise, en début d’année, une réflexion collective impliquant toute la communauté éducative – parents, enseignants et élèves – pour établir de bonnes pratiques adaptées à leur contexte spécifique.

Cette démarche pourrait permettre de lutter contre les ambivalences que nous observons, non seulement chez les parents, mais aussi chez les jeunes et au sein des institutions. Les élèves sont à la fois en quête de lien social et d’autonomie, tout en évoquant des risques et en demandant d’être accompagnés. L’école elle-même présente des contradictions, promouvant l’éducation aux médias et l’esprit critique tout en utilisant des outils numériques qui incitent à une utilisation constante des écrans. Nous pensons que le traitement de cette question serait l’occasion d’organiser un temps d’échange collectif pour construire un cadre plus acceptable et susceptible de lever ces incohérences.

Mme Karima Rochdi. Il est crucial d’établir un cadre commun sur cette question, qui concerne l’ensemble de la société, à tous les niveaux. Nous devons concevoir collectivement une approche permettant d’accompagner les parents et les enfants.

Il est impératif de sensibiliser très tôt les enfants sur ces sujets, notamment au sein de l’école. En effet, les jeunes sont particulièrement réceptifs aux messages transmis dans le cadre scolaire. L’éducation nationale a donc un rôle à jouer. Elle doit s’investir en mettant en place des programmes de sensibilisation dans les établissements et en formant les enseignants aux enjeux des réseaux sociaux. Cette sensibilisation doit porter sur l’utilisation des réseaux sociaux, leurs avantages et leurs risques.

Notre approche doit être constructive, en mettant en avant les aspects positifs des outils numériques. Il serait en effet illusoire et contre-productif d’interdire totalement l’usage des réseaux sociaux. L’objectif est d’accompagner les nouvelles générations pour qu’elles sachent, très tôt, faire la part des choses.

Dans nos propres environnements familiaux, nous constatons que certains enfants développent naturellement un regard plus critique sur leur utilisation des réseaux sociaux, tandis que d’autres ont tendance à en être davantage consommateurs. C’est précisément pour cette raison qu’il est essentiel de mettre en place un dispositif de sensibilisation au sein des écoles, axé sur l’utilisation responsable des réseaux sociaux et du numérique en général.

Par ailleurs, il est nécessaire d’envisager l’instauration de restrictions sur les plateformes elles-mêmes. Comme vous l’avez mentionné, certains pays, tels que la Chine, ont réussi à imposer un cadre. Il est urgent et important que nous imposions également un cadre, permettant aux plateformes d’adapter leur contenu en fonction de nos exigences spécifiques sur le territoire français.

M. Laurent Zameczkowski. Nous ne sommes pas favorables à l’interdiction des outils numériques, tels que Pronote, car il faut vivre avec son temps. En revanche, il est trop simpliste de faire porter la responsabilité à l’outil plutôt qu’à son utilisateur. Certes, nous constatons parfois des abus, notamment concernant l’envoi tardif de devoirs pour les élèves. Il est regrettable que nous en arrivions à devoir imposer une « pause numérique ». Bien que cette mesure ne soit pas nécessairement négative, elle révèle néanmoins un échec dans notre capacité à promouvoir un usage raisonné du numérique.

C’est pourquoi nous souhaitons, particulièrement du côté de nos jeunes, développer davantage l’éducation aux médias et à l’information et les préparer à l’utilisation des outils numériques, y compris l’intelligence artificielle. Il ne s’agit pas d’adopter la politique de l’autruche, mais il ne faut pas non plus exposer les enfants aux écrans dès leur plus jeune âge. Nous devons viser une construction progressive, afin que les enfants arrivent en sixième avec des bases solides. Le décalage que vous avez évoqué, notamment lorsque les élèves atteignent le lycée et développent un regard plus critique quant à leur usage numérique au collège, pourrait être atténué si nous les préparons plus tôt. L’accompagnement est donc primordial.

L’attitude des parents est parfois décriée, mais la société n’est pas toujours facile. Beaucoup se sentent démunis face à ces enjeux. Ils manquent souvent de temps, de connaissances ou de capacités pour suivre et encadrer efficacement leurs enfants dans leur usage du numérique. Plutôt que de les critiquer, nous devons les comprendre et tenter de les accompagner.

La question de la sécurité, évoquée précédemment, est également cruciale. La possibilité de localiser un enfant via son téléphone répond à une réelle préoccupation, notamment durant la période entre l’école et le retour à la maison. Ce problème est particulièrement aigu pour les élèves de sixième, dont les emplois du temps peuvent comporter des « trous » importants. Il n’est pas rare que ces élèves terminent leurs cours à 14 heures alors que leurs parents ne rentrent qu’à 19 ou 20 heures. Ce décalage constitue un véritable problème.

Nous mettons en place certaines solutions, comme le contrôle parental, mais celles-ci s’avèrent parfois insuffisantes. Par exemple, lorsque nous limitons la connexion en wifi à certaines plages horaires, les jeunes contournent fréquemment ces restrictions en utilisant le partage de connexion. Il serait souhaitable que les opérateurs téléphoniques proposent des forfaits paramétrables par les parents concernant le volume de datas et les plages horaires d’utilisation. Actuellement, aucun des grands opérateurs ne propose un forfait paramétrable par les parents en temps réel, ce qui constituerait une véritable évolution, notamment pour les élèves dépendants aux jeux vidéo.

Concernant les restrictions d’âge sur les réseaux sociaux, force est de constater que l’interdiction en dessous de 13 ans n’est pas respectée. La meilleure approche reste d’éduquer les enfants au maximum.

Il faut reconnaître que ces plateformes peuvent aussi avoir des aspects positifs. Par exemple, j’utilise personnellement un groupe WhatsApp pour communiquer avec mes enfants. Il s’agit donc de trouver un juste équilibre.

Certains réseaux sociaux, comme Instagram et TikTok, ont mis en place des comptes spécifiques pour les enfants, mais nous savons pertinemment que beaucoup d’entre eux créent plusieurs comptes : un pour les parents, un pour eux-mêmes et souvent un troisième, dédié au stalking. Sans compter les différents réseaux sociaux qu’ils utilisent. La meilleure approche reste de les suivre autant que possible.

C’est également pour cette raison que nous demandons l’augmentation du nombre d’assistants d’éducation, afin que l’école soit à même de détecter précocement les situations problématiques. En effet, il ne faut pas oublier que tous ces éléments ne sont pas totalement décorrélés du réel.

M. le président Arthur Delaporte. Il est vrai qu’actuellement, du côté des décideurs publics et notamment du gouvernement, la fixation de l’âge minimal à 15 ans semble être la solution pour lutter contre les dérives. Cependant, comme vous l’avez souligné, il convient de se garder de toute solution prétendument magique, qui risque de créer des déceptions.

Il est important de rappeler que la loi n° 2023-566 du 7 juillet 2023 visant à instaurer une majorité numérique et à lutter contre la haine en ligne fixe un âge minimal de 13 ans et une majorité numérique à 15 ans, avec une validation par les parents entre 13 et 15 ans. Or cette loi, promulguée il y a un an et demi, n’est toujours pas appliquée. Faire respecter le droit existant est donc un premier sujet.

Vous avez mentionné la nécessité d’avoir une approche nuancée de ces sujets. La définition même d’un réseau social soulève des questions. Si nous excluons des applications comme WhatsApp et Telegram de cette catégorie, ne risquons-nous pas de voir un déport vers ces plateformes, où le contrôle serait encore plus compliqué ?

Le cœur du problème réside effectivement dans la diffusion et les modes de contrôle parental, mais aussi potentiellement dans le rôle des opérateurs et, éventuellement, des constructeurs de téléphones mobiles. Avez-vous eu l’occasion d’échanger avec ces différents acteurs sur les difficultés que vous rencontrez ?

M. Olivier Andrieu-Gerard. Nous avons effectivement eu quelques échanges avec les opérateurs, notamment lors de la mise en place de la loi n° 2022-300 du 2 mars 2022 visant à renforcer le contrôle parental sur les moyens d’accès à internet. Les opérateurs ont exprimé une volonté de répondre aux demandes et aux dispositions prévues par le décret. Or, le décret final est peu contraignant, avec des fonctionnalités obligatoires réduites par rapport aux propositions initiales. Je ne prétends pas que les opérateurs ciblent spécifiquement les jeunes, mais il est évident que le modèle économique sous-jacent rend difficile, pour eux, d’aller au-delà de ce qui leur est demandé sans une pression politique. C’est pourquoi je tiens à souligner l’importance cruciale de l’action politique, particulièrement auprès des acteurs économiques.

Nous avons évoqué l’éducation des parents et des jeunes et nous sommes les premiers à nous efforcer de leur fournir des repères, de travailler sur les bonnes pratiques et de les aider à trouver des réponses adaptées sur la base de données fiables et scientifiques, car il n’existe pas de solution magique universelle. Chaque famille est unique, avec son propre environnement social et familial. C’est pourquoi nous privilégions un accompagnement de proximité. Nous poursuivrons cette démarche, mais nous demandons également un soutien et des moyens adéquats.

Un rapport, remis au président de la République l’année dernière, indiquait que : « la commission a été marquée par le fait qu’aucun acteur de la chaîne ne se sent en responsabilité première des hauts standards de protection des enfants, renvoyant systématiquement à d’autres cette responsabilité, au nom de contraintes technologiques présentées comme difficilement dépassables, et s’accordant pour faire porter aux parents la charge de gérer la complexité et les externalités négatives générées par des modèles économiques captifs de l’attention des enfants ». Nous observons actuellement ce phénomène avec des acteurs économiques qui acceptent le principe du contrôle d’âge à 15 ans, mais qui refusent d’en assumer la mise en œuvre, renvoyant cette responsabilité à d’autres acteurs. Depuis quelques années, nous constatons que les acteurs économiques se contentent du minimum requis et tendent, dans une forme d’entente probablement implicite, à repousser vers les parents la responsabilité de gérer cette complexité. Il est impératif de replacer le curseur vers le centre. Nous continuerons certes nos efforts d’éducation. L’interdiction à 15 ans peut effectivement constituer un repère pour les parents, à condition que des solutions techniques soient mises en œuvre. Actuellement, comme nous l’avons mentionné, la limite de 13 ans est peu respectée, car un faible nombre de dispositifs de vérification d’âge ont été déployés. S’est-on véritablement donné les moyens de faire respecter cette limite ?

Même si l’éducation est importante, il existe des enjeux cruciaux concernant la transparence des algorithmes, les phénomènes toxiques d’enfermement, les mécanismes de captation de l’attention ou encore le scrolling. Ces aspects sont traités dans le cadre du DSA et il est essentiel de continuer à les aborder. Nous ne pouvons pas faire porter la responsabilité uniquement sur les utilisateurs et les parents. Il s’agit d’un effort collectif à mettre en œuvre, où chacun doit assumer sa part de responsabilité.

M. le président Arthur Delaporte. Je cède la parole à Mme Anne Genetet.

Mme Anne Genetet (EPR). Vos propos soulignent à quel point il est difficile d’élever des enfants aujourd’hui.

Ayant occupé le poste de ministre de l’éducation nationale durant quelques mois, je suis consciente que l’utilisation de ces espaces numériques de travail (ENT) implique des risques d’intrusion à des moments inopportuns, notamment l’utilisation nocturne par les jeunes ou les parents. Cependant, réglementer l’accès par plages horaires me semble être une intrusion dans la vie privée des enseignants, qui doivent pouvoir gérer leur temps de travail selon leurs contraintes personnelles. En tant que mère d’une famille nombreuse, je travaillais moi-même tous les soirs de 20 heures à 23 heures. Plutôt que de restreindre les horaires de saisie pour les enseignants, pourrait-on paramétrer l’outil de manière à ce qu’un message déposé tardivement ne soit envoyé qu’en différé ? Ainsi, les parents et les enfants n’y auraient accès qu’à partir d’une heure raisonnable, par exemple 7 heures du matin. Les plages horaires d’accès pour les parents et les enfants pourraient être limitées, par exemple de 7 heures à 19 heures ou 20 heures pour les parents qui travaillent, et étendues jusqu’au samedi à 20 heures pour ceux qui ne peuvent consulter ces espaces que le week-end.

Par ailleurs, il est essentiel de souligner que l’éducation doit être multidimensionnelle, impliquant non seulement l’école, mais aussi le monde associatif et, bien évidemment, les parents. En réalité, c’est l’ensemble de la société qui doit assumer un rôle éducatif. Je m’interroge particulièrement sur le rôle potentiel de la santé scolaire dans ce contexte, malgré sa situation actuellement très délicate. La médecine scolaire, nous le savons, fait face à d’énormes difficultés. Cependant, quelle pourrait être sa contribution, notamment dans le repérage des signaux d’addiction ? En tant que médecin, je suis convaincue que la détection la plus précoce possible des signes d’addiction devrait être une compétence partagée par tous les acteurs (enseignants, monde associatif et parents d’élèves). Dans cette optique, quel rôle spécifique la santé scolaire pourrait-elle jouer pour former à l’identification de ces signes d’addiction ?

M. Laurent Zameczkowski. Effectivement, la possibilité de différer l’envoi des messages constitue une option. D’ailleurs, cette fonctionnalité existe déjà et les établissements peuvent paramétrer les ENT en ce sens. Le vrai problème que nous rencontrons est surtout lié à la messagerie et aux devoirs arrivant tardivement. Il serait également possible de prévoir une procédure d’urgence en cas de circonstances particulières. Je note que les élèves utilisent souvent l’excuse d’être sur l’ENT lorsqu’ils sont sur d’autres applications. C’est précisément pour cette raison que la question d’une déconnexion complète a été soulevée, afin de mettre fin à ce prétexte.

Concernant la santé scolaire, lorsqu’une cité scolaire de 2 500 élèves ne dispose pas d’une infirmière, l’efficacité du système est compromise. De nombreux élèves éprouvent des difficultés à s’adresser au conseiller principal d’éducation (CPE) ou au principal, rendant la situation complexe. Ils peuvent évidemment parler à l’infirmière, quand l’établissement en compte une. C’est également pour cette raison que nous plaidons pour une augmentation du nombre d’assistants d’éducation. Leur présence actuelle, environ 1 pour 120 élèves au collège et 1 pour 250 au lycée, est insuffisante pour détecter précocement les situations problématiques, telles que le harcèlement ou ce qu’il se passe dans les toilettes, qui constituent des zones de non-droit. Dans certaines villes, des médiateurs sont déployés autour des établissements. Il est crucial d’augmenter la présence d’adultes pour mieux détecter les situations à risque, comme l’a tristement illustré le drame de Nantes. Bien que ces personnels nécessitent une formation plus approfondie, leur présence accrue serait déjà bénéfique.

Nous proposons donc, d’une part, l’introduction de l’éducation aux médias et à l’information dès le primaire, de manière progressive et sans nécessairement recourir aux écrans, et, d’autre part, le renforcement significatif du nombre d’assistants d’éducation dès le collège, pour permettre une détection précoce des situations problématiques, y compris les défis dangereux sur les réseaux sociaux comme TikTok. Ces mesures sont essentielles pour lutter contre le harcèlement, le cyberharcèlement et d’autres situations préoccupantes liées à l’usage des réseaux sociaux.

Mme Alix Rivière. Nous sommes confrontés à une problématique qui s’inscrit dans la continuité de l’économie de l’attention, concept déjà évoqué dans les années 1990 par le président de TF1 lorsqu’il parlait de « temps de cerveau disponible ». Cette réalité n’a pas changé. Paradoxalement, bien que la connaissance n’ait jamais été aussi accessible à tous, nous constatons aujourd’hui un glissement de la recherche de connaissance vers une quête de l’information.

Je ferais un parallèle avec le déploiement de l’Evars, qui s’étend de la maternelle au lycée. Il apparaît malheureusement désormais inévitable de mettre en place un programme similaire, adapté à chaque niveau scolaire, pour sensibiliser sur les dangers d’Internet tout en soulignant ses immenses possibilités. À moins d’un effondrement total de nos infrastructures énergétiques, nous devons apprendre à gérer cette réalité numérique.

Le DSA a certes permis des avancées, mais rappelons-nous l’affaire de Christchurch, où Facebook a pu interrompre en direct la diffusion d’un acte terroriste. Les plateformes ont donc la capacité de gérer ces situations. Cependant, le coût humain est considérable. Facebook a reculé sur l’emploi de fact-checkers, ces personnes constamment exposées à des contenus traumatisants et sujettes à un stress intense et au burn-out. Pour réguler efficacement ces plateformes, il serait idéal de constituer des sociétés savantes par sujet, capables de restituer de l’information sourcée. Bien que leurs conclusions puissent être contestées, elles offriraient au moins une base disponible et accessible à tous.

L’apprentissage des réseaux sociaux constitue une étape de la parentalité, au même titre que l’apprentissage de la propreté ou des bonnes manières. La difficulté réside dans le fait que nous ne sommes pas tous armés de la même façon.

Par ailleurs, j’entends la proposition de Mme Anne Genetet au sujet de la possibilité – reposant d’ailleurs souvent sur les femmes – de s’organiser librement pour avoir le temps d’effectuer le travail supplémentaire à la maison. Bloquer une plage horaire sur l’ENT ne sera pas suffisant pour résoudre le problème des devoirs arrivant tardivement. Au sein de la FCPE, nous appelons à une concertation au sein des conseils d’administration des collèges et lycées en début d’année, afin d’établir une charte d’utilisation des ENT, éventuellement à partir d’une charte cadre. Nous sommes favorables à l’autonomie des établissements, qui peuvent s’organiser en fonction de leurs paramètres locaux.

Nous dénonçons, notamment en Seine–Saint-Denis, la problématique des adultes manquants auprès de nos élèves. La situation relative aux assistants d’éducation en est l’illustration. Nous constatons un problème majeur concernant la formation initiale de ces personnels, se limitant à quelques heures, ce qui est manifestement insuffisant pour aborder la question des écrans et leur gestion en milieu scolaire.

De plus, je souhaite souligner notre propre incohérence en tant qu’adulte. Lors de nos réunions sur l’usage des écrans chez les mineurs, nous avons tendance à consulter nos téléphones, compromettant ainsi notre crédibilité en tant que modèles.

Enfin, il me semble crucial de développer un programme, de la maternelle au lycée, pour décrypter et démystifier les difficultés rencontrées par les parents et les élèves face aux écrans. J’ai personnellement expérimenté la sensation d’être ensevelie en scrollant. Nous ne ferons pas l’économie d’un apprentissage spécifique sur ce sujet. La FCPE se tient à la disposition de l’éducation nationale pour travailler sur cette question.

M. Patrick Salaün. Il existe effectivement la possibilité de paramétrer les ENT. Le véritable problème réside dans la gestion des devoirs déposés tardivement pour le lendemain. Une restriction trop stricte des horaires de consultation pourrait engendrer un stress supplémentaire chez les élèves, craignant de manquer une information importante. Il serait judicieux de laisser la gestion de ces paramètres à la discrétion de chaque établissement, potentiellement en l’intégrant au règlement intérieur.

Par ailleurs, en France, la majorité légale est fixée à 18 ans, tandis qu’elle peut être fixée à 17 ans pour le permis de conduire. En outre, nos enfants peuvent participer à des conseils dans les établissements à partir de 16 ans. Il existe également une majorité relative à l’acceptation d’une relation intime, avec des curseurs. Or, nous sommes en train de donner une majorité d’accès sur des réseaux sociaux complètement libres à des enfants de 13 à 15 ans. La majorité est pourtant à 18 ans, âge avant lequel les responsables sont les parents. Il va être difficile pour certains parents de se retrouver au milieu de tous ces éléments. Ne devrions-nous pas envisager un âge moyen, peut-être 16 ou 17 ans, comme seuil uniforme pour l’ensemble de ces responsabilités ?

Enfin, l’utilisation des ENT est une véritable problématique. Les élèves se sentent obligés de les consulter régulièrement et reçoivent des notifications, même tardivement, lorsqu’un document a été déposé. Il serait pertinent de discuter de ces questions lors du dernier conseil d’administration de l’année scolaire, en juin, pour préparer la rentrée suivante. Les décisions concernant l’utilisation de l’ENT devraient être prises en amont.

Mme Karima Rochdi. Nous nous focalisons sur l’envoi de message ou le dépôt tardif de travaux par les enseignants, mais je doute que ce phénomène soit répandu. Il me semble que le problème est ailleurs.

M. le président Arthur Delaporte. Il convient de rappeler que les ENT ne sont pas l’objet central de notre commission, à savoir TikTok.

Mme Karima Rochdi. En effet, l’utilisation des ENT diffère fondamentalement de celle des réseaux sociaux. L’ENT est un outil important qui établit un lien entre l’enfant, la famille et le corps enseignant. Il est crucial que les parents s’approprient cet outil pour rester en contact avec la vie scolaire de leur enfant. Le véritable risque, pour nos enfants, se trouve plutôt sur les réseaux sociaux, où ils passent beaucoup de temps sans contrôle ni accompagnement.

S’il est nécessaire de sensibiliser les parents, il est essentiel de sensibiliser les enfants eux-mêmes. Cette sensibilisation peut être réalisée par des acteurs locaux, notamment des associations qui proposent des accompagnements adaptés à tout âge. De plus, il est impératif de former et d’accompagner les enseignants et les professionnels qui peuvent, grâce à leur proximité avec les enfants au quotidien, identifier les risques d’addiction et les dangers potentiels auxquels sont exposés les enfants.

Comme cela a été mentionné, la médecine scolaire est actuellement défaillante. Elle pourrait pourtant jouer un rôle crucial dans l’identification de divers problèmes, qu’ils soient liés à l’impact du numérique ou à d’autres aspects de la santé de l’enfant. Il y a certainement des améliorations à apporter dans ce domaine.

M. Thierry Perez (RN). Nous avons évoqué la notion d’interdiction, qui peut certes être une solution, mais qui reste facilement contournable. Cependant, l’interdiction peut engendrer ce que j’appellerais une forme de réprobation sociale. Aujourd’hui, il est socialement inacceptable qu’un enfant de 11 ans se serve de l’alcool fort ou qu’un enfant de 12 ans regarde un film pornographique sur la télévision familiale à minuit. L’interdiction ne pourrait-elle pas aboutir à une réprobation sociale similaire concernant l’utilisation de plateformes comme TikTok par les jeunes enfants ?

M. Patrick Salaün. Je note que la frustration est essentielle pour la construction personnelle. Il nous est certes difficile de nous opposer à nos enfants, d’autant plus qu’ils ont souvent une décennie d’avance sur nous en termes de maîtrise des outils numériques et de compréhension de leurs usages. TikTok est une plateforme qui met en avant la représentation du corps, que l’on soit homme, femme ou autre. Comme Mme Rivière, j’ai moi-même expérimenté le visionnage de vidéos courtes et constaté son caractère hypnotique. Comment réguler ce phénomène ? TikTok essaie de mettre des limites, qui peuvent être contournées facilement. Face à ces défis, l’autorité parentale doit s’exercer avec fermeté, notamment en imposant des limites d’utilisation du téléphone et des réseaux sociaux. Une approche, à construire ensemble, est nécessaire. De nombreux parents se sentent démunis, manquant de moyens pour communiquer avec leurs enfants sur ces sujets en utilisant les bons mots.

Mme Virginie Gervaise. En tant que parent de deux adolescents, je confirme la complexité de la gestion de TikTok, pour laquelle j’impose des règles et des limites. Je ne suis pas personnellement utilisatrice de cette application.

Concernant la pause numérique, l’essentiel, à mon sens, est que les enfants comprennent les enjeux. Dès le plus jeune âge, nous leur enseignons des règles et leur expliquons les dangers potentiels. Il en va de même pour l’utilisation du numérique : il faut expliquer les règles et les raisons de leur mise en place. La répétition est la clé dans ce processus. Il est vrai que certains parents se sentent démunis et que les enfants peuvent être terribles sur ce sujet, particulièrement lors de l’entrée au collège où la pression du groupe et le besoin d’appartenance s’intensifient. Il est crucial d’anticiper ces changements en expliquant en amont les dangers et les avantages des réseaux sociaux.

Quant à la santé mentale, les réseaux sociaux peuvent effectivement avoir des effets toxiques. La détection des comportements addictifs nécessite des moyens accrus dans les établissements scolaires. L’équipe éducative a un rôle à jouer dans le repérage de certains signaux, comme un enfant qui s’endort en classe. La médecine scolaire pourrait contribuer aux signalements, mais le nombre de personnels est insuffisant. S’adresser à une infirmière est souvent compliqué. Nous manquons aujourd’hui de moyens.

Les parents doivent assumer leur rôle, et, s’ils se sentent dépassés, il est important qu’ils n’hésitent pas à demander de l’aide. Nos associations disposent du personnel pour les accompagner.

Quant à la pause numérique, l’introduction de pochettes pour ranger les téléphones dans les collèges à partir de 2025 soulève des questions. Il est regrettable d’en arriver à de telles mesures, mais des cas de harcèlement envers des professeurs ont été évoqués. Je note qu’il est essentiel que le coût de ces dispositifs ne soit pas répercuté sur les parents.

Mme Alix Rivière. Nos adolescents ont la crainte de ne pas être aimés, mais il ne faut pas oublier qu’ils auront la crainte d’être détestés via les réseaux sociaux.

La situation de la médecine scolaire, notamment en Seine–Saint-Denis, est totalement sinistrée. Les infirmières scolaires constituent aujourd’hui des « denrées » rares.

Concernant l’économie de l’attention, un mémo édité par Bayard Jeunesse sur les écrans souligne que les vidéos courtes entravent la construction du raisonnement. C’est là que réside, à mon sens, le danger le plus important pour nos enfants. De plus, le visionnage de ces contenus dès le réveil affecte considérablement les capacités cognitives pour le reste de la journée.

Avec mon mari, nous avons choisi de ne donner des téléphones portables à nos deux derniers enfants qu’en classe de quatrième. Maintenir cette décision a engendré une lutte de tous les instants, bien que ce choix ne soit pas du tout un traumatisme aujourd’hui. Nous avions coordonné cette approche avec les familles des meilleurs amis de nos enfants pour éviter un sentiment de solitude. Toutefois, dans les faits, ils étaient les seuls de leur classe de 25 élèves à ne pas posséder de téléphone portable. Leur premier appareil était un téléphone à neuf touches, qu’ils ont accueilli avec un certain dédain. La gestion de ce sujet n’est donc pas simple.

L’éducation est effectivement l’art de la répétition à l’infini. Je ne sais pas si, en connaissant ce paramètre en amont, nous deviendrions tous parents.

M. Laurent Zameczkowski. Concernant la réprobation de la société quant à la consommation d’alcool et au visionnage de vidéos pornographiques par les enfants, nous avons récemment eu connaissance d’un conseil de discipline impliquant des élèves de sixième ayant regardé du contenu pornographique sur leurs téléphones portables en cours de musique. Je note également que la réprobation sociale n’est pas unanime sur l’alcool, certains jeunes ayant le droit d’en consommer lors des fêtes de famille.

Très tôt, les jeunes obtiennent souvent de vieux téléphones portables et se connectent en wifi. Ils sont particulièrement habiles dans la manipulation de ces appareils, souvent à l’insu de leurs parents, qui peuvent parfois être démunis face à cette situation. J’ai personnellement été confronté à un parent qui ignorait totalement l’activité en ligne de sa fille.

Enfin, concernant la pause numérique, il est crucial de proposer des activités alternatives aux écrans.

M. Olivier Andrieu-Gerard. Pour accompagner efficacement tout en initiant une réflexion collective et sociale sur la question des écrans, il est impératif de proposer des alternatives. Par exemple, dans les zones rurales, les espaces où les élèves attendent les bus n’offrent aucune activité. Des collectivités ont commencé à réfléchir et à proposer des petits jeux adaptés au design urbain, afin d’encourager l’interaction sociale plutôt que l’isolement de chacun face à son téléphone portable.

Ensuite, concernant la réprobation sociale, il est nécessaire d’inverser la tendance actuelle. Lorsque vous attendez dans la salle d’attente d’un médecin avec votre enfant, vous êtes souvent anxieux à l’idée que votre enfant fasse du bruit ou s’agite. Par conséquent, il peut être tentant de lui donner un téléphone portable pour l’occuper. Nous devons collectivement préférer que les enfants fassent du bruit et jouent dans les espaces collectifs, plutôt que de les voir isolés derrière un écran. Si nous savions bien communiquer auprès des parents, nous pourrions sans doute aller vers ce changement dogmatique et culturel extrêmement fort, qui constitue un enjeu collectif. Il existe en effet un enjeu d’acceptation sociale sur ce point.

Enfin, si le discours se résume à l’interdiction des réseaux sociaux, cela ne fonctionnera pas. Les interdictions existantes n’étant pas respectées, les parents ont déjà perdu confiance en l’efficacité de ces méthodes. Notre approche doit donc aller au-delà de l’interdit et de la gestion des risques pour se concentrer sur l’accompagnement des parents, en leur fournissant des moyens d’agir.

M. Patrick Salaün. Aux arrêts de bus, on voit fréquemment des lycéens qui communiquent entre eux par téléphone alors qu’ils sont côte à côte. Cette pratique contraste avec les interactions directes que nous avions à notre époque.

M. Olivier Andrieu-Gerard. J’ai récemment évoqué ce sujet avec des adolescents. Leur comportement s’explique principalement par une logique de groupe. J’ai récemment accompagné quatre jeunes dans le métro qui communiquaient tous par le biais de leur téléphone. Lorsque je les ai interrogés sur cette pratique, ils m’ont expliqué qu’ils faisaient partie d’un groupe de cinq et que communiquer verbalement aurait exclu le cinquième membre. L’utilisation de la messagerie s’explique donc par une logique de groupe. Cette dynamique est cruciale à comprendre. En tant que parents, notre approche ne peut se limiter à encourager la communication directe, car cela négligerait cet aspect de la construction sociale des adolescents. Les outils numériques actuels permettent au groupe d’être constamment connecté, indépendamment de la présence physique. En tant que parents, nous devons comprendre comment se construisent nos enfants.

M. le président Arthur Delaporte. Je vous remercie pour ces éclairages qui permettent d’aller au-delà du simplisme souvent en vogue à l’ère numérique.

Mme Alix Rivière. Je voudrais ajouter que la technocratie du parti communiste chinois, qui vole l’outil à son fondateur, admiratif du parcours de M. Mark Zuckerberg, est aussi un bon moyen d’expliquer la démocratie à nos élèves.

M. le président Arthur Delaporte. Je vous remercie.

20. Audition de MM. X et Y, et Mme Z (jeudi 15 mai 2025)

La commission auditionne, à huis clos, MM. X et Y, et Mme Z.

M. le président Arthur Delaporte. Je souhaite la bienvenue aux personnes mineures qui ont bien voulu venir témoigner pour enrichir notre démarche d’une parole qui, sans conteste, sera très précieuse pour nos travaux. Nous avons lancé cette commission d’enquête pour les jeunes, pour essayer d’agir pour eux. C’est pourquoi leur participation est indispensable. Merci d’avoir accepté de parler et d’avoir pris le temps de venir ici. Mme la rapporteure et moi-même sommes très intéressés par ce que vous pourrez nous dire. Je sais que ce lieu peut être intimidant, mais vous êtes ici chez vous, dans la maison du peuple, où doivent se faire entendre vos paroles et vos préoccupations.

Au vu de l’âge des personnes venues témoigner, il nous a semblé préférable, pour leur offrir le cadre le plus serein possible et protéger leur parole, que cette audition se tienne à huis clos. Un compte rendu sera établi, mais il préservera l’anonymat des personnes entendues.

Mme Laure Miller, rapporteure. Avec plusieurs collègues parlementaires, nous avons estimé que nous devions agir et qu’une commission d’enquête nous permettrait de prendre le temps de réfléchir et de vous rencontrer, vous et tous les acteurs concernés de près ou de loin par ces questions.

Cette audition sera donc fondamentale, en ce qu’elle nous permettra de vous laisser nous faire part de votre expérience, et peut-être de vos souhaits. Votre parole est très précieuse pour nous. Merci infiniment pour votre courage.

Maître Laure Boutron-Marmion, avocate au barreau de Paris, fondatrice du collectif Algos victima. Les enfants témoigneront de manière spontanée, mais, si vous m’y autorisez, peut-être les ferai-je rebondir sur un ou deux points qu’ils ont pu évoquer avec moi et qu’il me semble important de porter à votre connaissance.

M. le président Arthur Delaporte. Dans ce cas, je me dois de rappeler que l’article 6 de l’ordonnance du 17 novembre 1958 relative au fonctionnement des assemblées parlementaires impose aux personnes auditionnées par une commission d’enquête de prêter le serment de dire la vérité, toute la vérité, rien que la vérité.

(Maître Laure Boutron-Marmion prête serment.)

Mme X. J’ai été victime de TikTok. J’ai reçu un téléphone pour noël. J’étais alors en quatrième, ce qui est assez tard par rapport à la moyenne des gens de mon âge. J’ai installé TikTok sur le conseil d’une amie qui m’a dit : « tu verras, c’est super ».

Au début, je voyais beaucoup de contenus qui me ressemblaient – de musique, d’art, de crochet, de cinéma –, mais, de fil en aiguille, ces contenus se sont obscurcis. On m’a proposé des musiques plus tristes, qui parlent de sujets plus sensibles, comme le mal-être ou la dépression, des vidéos d’artistes parlant de leur santé mentale. Je suis assez vite tombée dans une sphère mortifère, parce que j’ai « liké » certaines de ces musiques, qui me parlaient : j’allais déjà un peu mal avant d’aller sur TikTok, mais cela s’est aggravé avec ces contenus.

Jusqu’en avril 2024, je me suis beaucoup renfermée sur la plateforme. Cela a été un peu comme un refuge, même si, en même temps, je savais que c’était malsain.

J’ai fait plusieurs tentatives de suicide. Je me suis aussi beaucoup scarifiée, parce que j’ai vu des gens qui ont banalisé le fait de se faire du mal, d’avoir des comportements autodommageables. J’ai été hospitalisée plusieurs fois ; en tout, pendant vingt-cinq semaines sur une période de deux ans et demi.

Je continue à aller sur TikTok, mais avec un contrôle parental qui limite l’usage à trente minutes par jour. Certains mots sont aussi censurés par ma mère, si bien que je ne tombe plus vraiment sur certains contenus. Quand je vois tout de même des contenus qui peuvent être nocifs, je les signale, mais ils ne sont pas toujours – et même jamais – censurés : on me dit que « la vidéo n’enfreint aucune règle de la communauté ». Je ne suis pas allée regarder ce que sont exactement les règles de la communauté, mais je sais que ces vidéos peuvent être nocives et aggraver la santé mentale des jeunes, comme elles ont aggravé la mienne.

Je me suis aussi rendu compte, à l’occasion d’une visioconférence avec le collectif Algos victima, que lorsque je tombais sur une vidéo de quelqu’un qui allait mal, je « likais » ce contenu, parce que je trouvais une communauté. Je me disais : « cette personne me comprend ». J’avais en quelque sorte envie de devenir amie avec elle, pas dans le sens où nous aurions pu devenir meilleurs amis, mais dans le sens où elle me comprendrait mieux que ceux qui m’entourent. Je « likais » des contenus pour dire aux personnes qui les postaient : « ça va aller, tu vas y arriver, on y croit, on est ensemble », mais elles les interprétaient sûrement comme un signe qu’elles avaient raison d’aller mal, comme un encouragement à continuer.

Ce qui est très nocif sur TikTok, ce sont les tutos qui expliquent comment se faire du mal, comment faire un nœud pour se pendre, plein de choses de ce genre. Ces images sont imprégnées dans ma rétine, je ne peux plus les enlever : même si je ne vais plus sur TikTok, j’ai toujours ces vidéos qui me viennent en tête.

M. Y. J’ai 17 ans et ma grande sœur a été victime des réseaux sociaux ; j’ai réussi à sauver ma petite sœur de 14 ans et moi-même de ces derniers.

Ma grande sœur s’est pendue en février 2024. Avant cela, elle avait effectué quatre tentatives de suicide avec des médicaments. C’est pour ça que je dis qu’elle a été victime des réseaux sociaux : cette idée de se pendre ne lui est pas venue toute seule.

En plus de cela, avant de passer à l’acte, elle avait le corps détruit par les mutilations, les scarifications et les cicatrices – sur toutes les parties du corps, visibles ou non. Je sais, parce que je l’ai vu sur son fil TikTok, qu’elle regardait des vidéos qui lui disaient que c’était en quelque sorte positif de se mutiler, parce que cela pouvait signifier qu’elle allait s’en sortir, tout en ayant traversé une épreuve : ce serait marqué sur son corps, mais elle s’en serait sortie. Au final, elle ne s’en est pas sortie et elle s’est juste abîmé le corps.

C’est pour cette raison que je m’adresse à vous aujourd’hui : je trouve qu’il y a un gros problème dans la censure des vidéos sur TikTok. Il ne servirait à rien de supprimer les réseaux sociaux, parce qu’ils peuvent être très positifs et instructifs. Cependant, sur les sujets aussi sensibles, la limite est très fine entre les vidéos qui sont là pour dire aux jeunes souffrant de dépression ou ayant des problèmes de santé mentale qu’ils ne sont pas seuls, qu’ils peuvent se faire aider et s’en sortir, et les vidéos qui les confortent dans ces maladies ou ces situations. Vous savez sans doute tous que TikTok fonctionne avec un système d’algorithme, si bien que quand on like une publication, des publications du même genre reviennent très fréquemment dans notre fil « Pour toi ». Si jamais on like une publication triste, où sont exprimées des tendances dépressives ou autres, elle risque de revenir.

Malheureusement, je m’y suis pris trop tard : je n’ai pas eu la chance de trier le fil TikTok de ma grande sœur quand j’aurais pu le faire, parce que je n’avais pas encore conscience de ce qu’il se passait. C’est lorsqu’elle est partie et que j’ai dû m’occuper de ma petite sœur que j’ai compris que je ne pouvais pas la perdre aussi. Je suis donc allé sur son fil. J’ai compris que comme elle venait de perdre sa sœur et qu’elle éprouvait une grande tristesse, et même du désespoir, si elle allait voir des publications contenant des propos comme « j’ai perdu une personne qui m’est chère, je me sens incomprise », elle risquait de les « liker », précisément parce qu’elle se sentait incomprise et qu’elle devait se sentir terriblement seule à ce moment-là. On ne peut pas lui en vouloir : ce n’est pas de sa faute, d’autant qu’en plus de ça, elle n’avait que 14 ans.

J’ai donc décidé, après la mort de ma grande sœur, de prendre le téléphone de ma petite sœur et de passer chaque soir une heure ou une heure et demie à regarder toutes les vidéos qui étaient proposées, d’avoir le courage de cliquer encore et encore sur « Pas intéressée », jusqu’à ce que son fil redevienne normal et que je puisse, le matin, me réveiller en me disant que ma sœur aurait un téléphone propre, qui lui permette de se divertir ou de s’instruire, plutôt que de la tirer vers le bas.

J’espère que mon témoignage fera une différence et qu’il débouchera sur une vraie éducation pour les jeunes qui utilisent ces applications et une vraie gestion des vidéos qui tournent sur ces plateformes.

M. Z. J’aurai 17 ans le 19 mai et j’ai été déclaré en dépression en décembre 2023. J’ai reçu mon premier téléphone en sixième. J’ai dû le changer en cinquième parce qu’il était cassé ; c’est alors que j’ai installé l’application Instagram. Au moment de mon passage de la troisième à la seconde, mon frère est parti à Paris pour réviser, alors que nous habitons dans le Sud : j’étais un peu triste, parce que ça faisait comme un manque dans la famille. Je suis tombé sur une vidéo qui prônait l’automutilation. Étant naïf, jeune, un peu triste, j’ai décidé de franchir le pas et d’essayer.

Je tombe alors dans cette spirale qui me tire toujours plus vers le bas : je regarde de plus en plus de vidéos de ce genre – je les cherche, parce que je me sens compris. À l’école, j’étais seul, je voyais tous mes amis qui étaient heureux, et moi j’étais le seul à être triste et à vouloir quitter ce monde. Trouver des vidéos de ce genre me permettait de me sentir bien. Un jour, un de mes amis voit mes marques sur les bras et décide d’appeler mes parents. L’annonce a été compliquée, parce que mon père – on a tous un père ; souvent, ils ne sont pas très affectueux – m’a en quelque sorte dit que je leur gâchais la vie, que ce que je faisais n’était pas bien, que c’était quelque chose de mauvais. Je l’ai très mal pris et j’ai fait ma première tentative de suicide. Heureusement que ma mère est passée dans ma chambre ce soir-là et lui a dit que j’avais fait une bêtise.

J’ai donc été hospitalisé pour la première fois. J’étais un peu triste, parce que j’étais éloigné de tout le monde, mais, en même temps, j’ai pu me reconcentrer sur moi-même : je n’avais plus trop mon téléphone à disposition et je ne tombais plus sur ce genre de vidéos. Je suis ensuite passé en pédiatrie. J’étais suivi : après la déclaration de mon ami, j’ai vu une psychologue et un psychiatre. Dès le premier rendez-vous chez le psychiatre, on m’a prescrit des antidépresseurs, parce que j’étais diagnostiqué comme souffrant de dépression et qu’il fallait passer par là. J’avais aussi un rendez-vous tous les mercredis avec ma psychologue : je venais la voir, je lui racontais ce qu’il se passait et elle m’écoutait. Ce personnel médical m’a aidé, mais ces vidéos nocives m’ont tiré vers le bas et j’ai développé une sorte d’addiction : à mesure que je tombais sur plus de vidéos, c’était de pire en pire.

Après ma deuxième tentative de suicide, on a décidé de m’hospitaliser au sein du CEOA, le centre d’évaluation et d’observation de l’adolescent. J’ai rencontré des gens comme moi et je me sentais compris, mais, dans le même temps, je voyais leur mal-être et c’est là que j’ai eu un déclic. Je me suis dit : « Je ne veux plus être comme ça, ça ne me correspond pas, je suis un garçon joyeux. Je ne peux pas être aussi mal, avoir un moral aussi bas, je dois m’en sortir. » Du coup, nous avons mis en place des thérapies familiales.

J’ai essayé de quitter ce genre de vidéos, de dire que je n’étais pas intéressé et que je ne voulais plus les voir. Je me suis aussi désabonné des comptes qui me correspondaient avant. Progressivement, je tombais sur des vidéos plus joyeuses. C’est grâce à cela que je suis ici aujourd’hui, debout, face à vous, pour expliquer que la censure est absente des réseaux et qu’il faut la mettre en place.

M. le président Arthur Delaporte. Merci à tous les trois pour vos témoignages empreints de sincérité et très éclairants pour notre commission.

Maître Laure Boutron-Marmion. Pour donner un exemple précis, pourriez-vous, monsieur Z., nous parler de la story d’une de vos amis, qui n’a jamais été censurée ?

M. Z. À l’hôpital psychiatrique, je me suis fait des amis, dont l’une était en grande dépression. Étant resté en contact avec elle après être rentré chez moi, je suis tombé sur une de ses stories Instagram où on voyait son cou mutilé, avec des points de suture, presque le sang qui coulait. La deuxième photo montrait un sol avec des taches de sang partout. Il y avait aussi des stories d’elle à l’hôpital avec des points de suture. Ces images sont gravées dans ma rétine. C’est à ce moment-là que je me suis dit qu’il y avait un problème et qu’il fallait censurer ces contenus.

Maître Laure Boutron-Marmion. Pouvez-vous aussi confirmer que les vidéos TikTok sont partagées sur Instagram ?

M. Z. Toutes les vidéos Instagram que je voyais, on pouvait les retrouver sur TikTok : c’étaient des utilisateurs de TikTok qui les postaient sur Instagram. Tout est lié.

Mme Laure Boutron-Marmion. Monsieur Y., pouvez-vous décrire une vidéo ou un contenu de votre sœur que vous avez pu voir à l’époque et qui vous a interpellé ?

M. Y. Ma grande sœur, même si elle n’avait plus le recul nécessaire pour distinguer entre les vidéos bonnes ou mauvaises, restait intelligente et avait compris, il y a un an, je crois, qu’il y avait un manque de censure sur la plateforme. D’après ce que j’ai vu, les vidéos qu’elle publiait portaient surtout sur la mutilation. Je pense qu’elle parlait aux gens de sa « communauté » en leur disant : « Ne voyez pas ça comme quelque chose de négatif, mais comme quelque chose de positif. N’arrêtez pas forcément, car ce sera une marque de ce que vous avez réussi à vous en sortir. »

Une autre vidéo sur laquelle j’étais tombé datait d’un jour, peu avant Noël, où elle s’était mutilée le poignet – je pense que c’était une de ses mutilations les plus profondes. On voyait les photos des plaies ouvertes et du sang. Je ne trouve pas normal qu’elle ait pu l’insérer sur la plateforme, sans qu’il y ait d’avertissement, de censure ou de conséquences.

Maître Laure Boutron-Marmion. Même question pour vous, madame X. : vous expliquiez que toutes ces images étaient restées gravées dans votre mémoire, malgré vos efforts pour vous en sortir. Pourriez-vous nous en décrire une ?

Mme. X. Beaucoup de trends sont consacrés à la santé mentale et au mal-être. Je pense notamment à une vidéo où la première image dit : « la nuit porte conseil », et la deuxième : « moi, elle m’a dit de prendre une corde et un tabouret ». Sous-entendu : « elle m’a dit que je devais mourir ». Cette vidéo a été relayée par plein de personnes.

Il y avait aussi des vidéos expliquant quels médicaments prendre pour en finir, comment cacher ses cicatrices à ses parents, comment se fournir en médicaments, etc. Il y a énormément de vidéos de ce genre, même si toutes ne me reviennent pas à l’esprit à cet instant. Il faut une régulation de ces contenus.

Mme Laure Miller, rapporteure. Merci pour vos témoignages précieux, qui font écho aux auditions des professionnels, qui nous expliquaient qu’on peut en effet, en consultant ces contenus, se sentir appartenir à une communauté et se sentir rassuré, voire protégé, même si l’on sait, au fond de soi, que c’est malsain.

Je voulais vous interroger sur ce que vous attendez de nous. J’entends que vous ne souhaitez pas qu’on interdise les réseaux sociaux, mais qu’on les régule et qu’ils censurent ce qui doit l’être. C’est néanmoins très difficile, car on se heurte à des plateformes qui n’ont aucun intérêt économique ou commercial à cette régulation, puisque ces contenus leur permettent de prospérer. Une solution pourrait consister à les tenir pour responsables de ce qu’elles diffusent – elles sont actuellement considérées comme de simples hébergeurs de contenus et se retranchent derrière une prétendue neutralité, dont on voit bien qu’elle n’est pas réelle –, mais on a surtout le sentiment qu’on tâtonne sans que, pour l’instant, rien de très concret se passe pour protéger les jeunes.

Vous paraîtrait-il envisageable que les enfants n’aient pas accès aux réseaux sociaux en deçà d’un certain âge, par exemple avant l’entrée au lycée, en attendant qu’ils soient peut-être plus mûrs ? Verriez-vous une telle interdiction d’un mauvais œil, sachant qu’elle permettrait de mettre l’accent sur le problème de santé mentale que vous décrivez, et même si toute règle est susceptible d’être transgressée ?

M. Y. De nombreux sites ou applications ne sont accessibles qu’à partir d’un certain âge – pour TikTok, c’est 13 ans. Certains sites exigent une pièce d’identité ou imposent un contrôle par reconnaissance faciale, ce qui permet de vraiment vérifier l’âge des utilisateurs, alors que, pour aller sur TikTok, il suffit de cocher une case. Je trouve ça absolument ridicule : ça ne sert à rien, autant ne pas mettre de limite d’âge.

À 13 ans, on peut être plus mature que certaines personnes de 15 ans. Je ne vois pas pourquoi on fixerait une limite d’âge plus haute : 13 ans, c’est bien.

Mme X. Il serait déjà important que les réseaux comme TikTok se rendent compte de ce qu’ils font. C’est ce que j’attends de la commission d’enquête. S’il pouvait y avoir des réglementations en ce sens, ce serait l’idéal.

Les enfants reçoivent des téléphones de plus en plus jeunes et beaucoup vont sur les réseaux sociaux, dont TikTok. C’est effectivement assez ridicule : ils n’ont qu’à renseigner une fausse date de naissance. Il faudrait donc qu’il y ait une vraie réglementation sur l’âge.

Je ne pense pas qu’il faille interdire les réseaux, parce qu’il y a aussi de bonnes choses à prendre : on peut apprendre, découvrir des choses, on peut faire partie d’une communauté bienveillante, on peut être créateur de contenus – c’est maintenant un métier à part entière dans notre société. Il ne faut pas tout jeter, il y a des choses à garder, mais il faut vraiment faire un tri, en écartant notamment les contenus mortifères.

M. Y. Demander la carte d’identité permettrait de décourager ceux qui n’ont pas l’âge. Si l’enfant arrivait à en faire passer une, ce serait sûrement celle de l’un de ses parents : celui-ci serait au courant, donc responsable. Je pense que ça devrait être la seule réglementation. Je ne devrais même pas avoir à trier le fil de ma petite sœur. Il faut que TikTok redevienne une source de divertissement et d’instruction et non pas d’inquiétude.

M. Z. Ce n’est surtout pas à nous de faire ce tri. En tant qu’enfant, on n’a pas le recul. Ce sont des robots qui devraient détecter ces contenus sensibles et les supprimer directement au lieu de les laisser se balader dans les centres de données.

Mme Anne Genetet (EPR). Je suis médecin de formation et je me suis occupée pendant plusieurs années de patients en situation d’addiction – à des substances plutôt qu’aux réseaux sociaux, qui n’étaient pas très fréquents il y a vingt ans. Je voudrais d’abord vous remercier. Ce que vous venez de faire est absolument formidable. Je mesure combien c’est lourd pour vous, combien c’est difficile de vous exprimer. Je veux vous remercier du fond du cœur, parce que vous nous apportez un éclairage et vous me faites mesurer à quel point il y a parfois un sacré abîme entre le monde des adultes et celui des plus jeunes. Nous avons beau être des parents super ouverts et très accessibles, nous ne le sommes sans doute pas complètement. Nous pouvons passer à côté de choses très graves, peut-être très belles aussi. Il est normal que vous ayez votre jardin secret, car c’est aussi comme ça qu’on grandit, mais quand le jardin secret conduit à des drames tels que ceux que vous avez évoqués, les parents se sentent très démunis. J’ai été très sensible, monsieur Z., à votre remarque sur votre père. Je mesure bien sa réaction première, parce que je pense qu’en tant que parents nous ressentons un sentiment d’échec, nous nous disons que nous n’avons pas été capables de voir, alors que nous avons tellement envie que nos enfants soient parfaits, soient heureux et que tout aille bien. Quand nous sommes, en tant que parents, mis en échec, c’est super dur à encaisser. Je ne veux pas l’excuser mais j’entends ce qu’il dit. Je vous remercie encore pour vos témoignages, qui vont nourrir notre réflexion et nous éclairer.

Madame X., je suis très sensible au contrôle que vous avez instauré avec votre maman. J’imagine qu’il faut une sacrée relation de confiance pour réussir à bâtir cela. Vous avez parlé de trente minutes d’accès par jour, mais j’entends aussi, grâce à ce qu’a dit M. Y, que, même en une demi-heure, on peut déjà se faire embarquer dans des trucs qu’on n’a pas forcément demandés. J’entends votre demande de régulation de la part des plateformes ainsi que l’importance du rôle des parents. En fait, vous devez vous autocontrôler et faire preuve de recul pour vous rendre compte que vous êtes face à quelque chose de potentiellement très nocif : c’est très difficile. Quels conseils avez-vous pour sensibiliser les parents ? Pour ma part, je suis incapable de me servir de TikTok.

Monsieur Y., vous nettoyez le soir le téléphone de votre petite sœur pendant une heure trente. Devez-vous passer autant de temps chaque soir ou, à force de nettoyage, le fil finit-il par être plus propre, en quelque sorte ?

M. Y. Encore aujourd’hui, je fais très attention au fil TikTok de ma sœur. Quand on est allé sur un tel terrain, avec un sujet aussi sensible, ça ne s’effacera pas – surtout que les réseaux n’oublient rien.

Pour ce qui est des parents, le sujet n’est pas directement lié à la maîtrise de TikTok. Quand on voit une vidéo au caractère suicidaire ou dépressif, on en a tous la même perception. C’est aux parents de parler à leurs enfants et de leur dire que TikTok est un outil qui peut être très dangereux. Comme la majorité des parents n’ont pas conscience de la dangerosité des réseaux sociaux et qu’ils n’y vont pas beaucoup, c’est compliqué pour eux d’en parler à leurs enfants. Il suffit en vérité que les parents disent à leurs enfants que, si quelque chose ne leur semble pas normal, il faut venir leur en parler.

Mme X. Les parents sont responsables de donner un téléphone, mais ils ne sont pas coupables des contenus. Lorsque nous faisons la démarche de signaler un contenu, il faut que TikTok nous croie. Beaucoup de vidéos sont remises en circulation et peuvent faire d’autres victimes.

M. Kévin Mauvieux (RN). Je vous remercie pour tout ce que vous nous avez expliqué et pour le courage dont vous faites et avez fait preuve. Nous avons parlé de la limite d’âge : à quel âge vous êtes-vous inscrits sur TikTok ? Il ne s’agit évidemment pas de faire votre procès mais de mieux comprendre comment TikTok fonctionne et de savoir si vous avez pu vous inscrire facilement. Et si vous aviez moins de 13 ans, comment avez-vous fait ?

Mme X. J’ai installé TikTok en janvier 2021 : j’allais avoir 14 ans quelques mois plus tard.

M. Y. J’ai installé TikTok quand j’étais en sixième. Je devais donc avoir 11 ans. Il faut aussi prendre en compte que ce qui tournait sur les réseaux sociaux avant, ce n’était pas du tout la même chose que maintenant. Je ne me souviens plus de la façon dont je me suis inscrit.

M. Z. J’ai installé Instagram quand j’étais en cinquième, aux alentours de 12 ou 13 ans, et TikTok récemment.

M. Kévin Mauvieux (RN). Quel type de contenus cherchiez-vous ? À quelle vitesse les « mauvais » contenus ont-ils pris le pas sur les « bons » ? Y a-t-il, à votre sens, un lien entre les contenus que vous auriez appréciés et ceux sur lesquels vous avez atterri ?

M. Z. Quand j’ai installé Instagram, je cherchais des contenus sur l’art, la mode, des musiques qui me plaisaient, des sujets qui me correspondaient. Je pense que ça a dû venir petit à petit par les musiques, surtout les musiques tristes.

M. Y. Quand on s’inscrit sur TikTok, on nous demande nos centres d’intérêt. Jusqu’à la mort de ma sœur, ça a toujours été très propre et ça m’a toujours intéressé. Un ou deux jours après la mort de ma sœur, l’application a tout de suite commencé à me proposer des vidéos un peu limites, mais j’ai toujours fait en sorte de les trier pour m’éviter de tomber là-dedans.

Mme X. Il y a d’abord les centres d’intérêt : des musiques, des vidéos satisfaisantes, des vidéos bêtes, avec des pandas par exemple – ce n’est pas très intelligent un panda. L’engrenage a commencé avec des musiques tristes, qui étaient réutilisées par des personnes pour parler de leur mal-être. Comme je « likais » un contenu de mal-être, on me proposait d’autres contenus de mal-être. C’était un cercle vicieux, encore et encore.

M. le président Arthur Delaporte. Vous souvenez-vous d’une musique triste en particulier ?

Mme X. Le morceau « Mr/Mme » de Loïc Nottet, par exemple. Il parle de son mal-être. C’est une musique très intéressante et les paroles sont très profondes, mais elle a été utilisée à mauvais escient.

M. le président Arthur Delaporte. Vous recherchiez cette musique ? Elle apparaissait directement dans votre fil ?

Mme X. Je suis tombée sur cette musique parce qu’elle venait de sortir, je pense. Elle a un peu fait l’effet d’une bombe sur les réseaux. Ensuite, je n’ai pas particulièrement cherché à voir d’autres contenus dessus mais comme je « likais » des gens qui en faisaient des reprises, on me proposait d’autres vidéos avec cette musique ou ce son.

M. le président Arthur Delaporte. Y a-t-il eu un effet de mode ? Certains ont-ils utilisé cette musique pour véhiculer un message ? Voulaient-ils s’inscrire dans une tendance triste ?

Mme X. Il y avait un peu de tout. Certaines personnes disaient que, si l’on ressentait les mêmes sentiments que ceux exprimés dans la chanson, il fallait se tourner vers un professionnel – un psychologue, un psychiatre, un médecin. D’autres s’en sont servis sur le trend de « La nuit porte conseil », par exemple. C’est un contenu qui est beaucoup revenu.

M. le président Arthur Delaporte. Y avait-il un hashtag ?

Mme X. Je pense qu’il y avait des hashtags qui jouaient avec l’algorithme. Il faut savoir que certains émojis sont utilisés pour détourner les contenus, comme le drapeau suisse pour parler du suicide, le zèbre des scarifications. Il y a plein d’émojis qui ont des connotations relatives au mal-être et qui sont utilisés comme hashtags. L’algorithme les utilise pour nous proposer des vidéos similaires.

M. le président Arthur Delaporte. De manière générale, vous laissez-vous guider par l’algorithme ou allez-vous rechercher des hashtags ?

Mme X. Non, même si ça m’est déjà arrivé de chercher une vidéo en particulier, soit parce que je l’avais déjà vue et que je voulais la revoir soit parce que je cherchais un créateur de contenus qui m’avait plu. Je n’ai jamais vraiment cherché ce genre de contenus.

M. Z. Je cherchais #ts pour « tentative de suicide » ou #$h pour « self-harm », « automutilation ». Je tombais sur certaines vidéos, mais aussi sur des vidéos de Taylor Swift dont « ts » est le diminutif…

M. Kévin Mauvieux (RN). TikTok vous a fait, à vous ou à votre entourage, du mal voire beaucoup de mal. Pourtant, on a l’impression qu’il est impensable pour vous de l’interdire aux mineurs ou aux enfants de moins de 15 ans. Comment expliquez-vous que vous, qui avez vécu le côté très noir de TikTok, souhaitiez conserver son accès aux enfants à partir de 13 ans et ayez du mal à imaginer être heureux sans l’application ? Dans l’hypothèse d’une interdiction complète de TikTok aux moins de 15 ans, de 16 ans ou de 18 ans, il n’y aurait plus de crainte d’une déconnexion sociale : pensez-vous que vous auriez encore du mal à vivre sans TikTok ? Si oui, comment l’expliquez-vous ?

Mme X. J’arrive à vivre sans TikTok. Il y a certaines semaines où je ne vais pas sur l’application. Cependant, je continue à y aller pour ne pas être en décalage complet avec les gens de mon âge, pour rester à la page. C’est un outil qui fait désormais partie de notre société et de ma génération. Je ne suis pas forcément pour la limite d’âge à 13 ans, qui me semble très basse. L’élever serait une bonne chose, parce qu’à 13 ans, on n’a pas encore les armes pour affronter ce monstre qu’est TikTok.

M. Y. Supprimer les réseaux sociaux, ce serait vraiment génial. J’ai déjà essayé, comme beaucoup d’amis. Mais si on se détache de TikTok une semaine, on est vraiment en décalage avec le reste de notre groupe d’amis. Je pense qu’il y a aussi beaucoup de positif. Moi qui m’intéresse beaucoup à la mode, je trouve mes informations en majorité sur TikTok. Je ne regarde pas trop les journaux, mais je peux suivre l’actualité grâce à HugoDécrypte.

Pour la limite d’âge, comme je vous l’ai déjà dit, je n’y vois pas trop d’intérêt.

M. le président Arthur Delaporte. À supposer que l’on interdise TikTok aux moins de 15 ans, faut-il interdire tous les réseaux sociaux à cette population ? Est-ce que l’on interdit YouTube, WhatsApp et Telegram ?

M. Z. Il faudrait interdire TikTok, Instagram et Telegram. Ce sont des réseaux sociaux nocifs si l’on est trop jeunes. On peut tomber sur des horreurs sur Telegram, notamment des canaux pour vendre de la drogue, des médicaments, des armes.

M. le président Arthur Delaporte. Cela vous est déjà arrivé ?

M. Z. Non, mais des amis de l’hôpital étaient sur ces sites pour trouver de la cocaïne ou du shit.

Je continue à regarder TikTok, parce que maintenant j’ai du recul. On y trouve des contenus plaisants. Mettre une limite d’âge, c’est une bonne idée, mais l’important, c’est de supprimer les contenus trop violents.

M. le président Arthur Delaporte. Qui suivez-vous sur TikTok ? Suiviez-vous des influenceurs mal-être ?

Mme X. Je ne connais plus les noms. Je ne sais pas si on peut qualifier d’influenceurs certaines personnes que je suivais, mais elles m’ont influencée dans des décisions que j’ai prises. Il y a des influenceurs santé mentale bienveillants et d’autres qui sont un peu entre les deux. Je pense à Miel Abitbol, qui peut faire des contenus suscitant des émotions négatives – trigger comme on dit sur les réseaux – ; ils partent d’un bon sentiment mais ils peuvent mettre mal à l’aise certaines personnes.

M. Y. Je pense qu’il y a trois grands réseaux sociaux à supprimer : TikTok, à cause des contenus suicidaires et dépressifs, Instagram, pour la même raison, et Snapchat à cause de la nudité et de la pornographie.

Mme Anne Genetet (EPR). Je connais bien Miel Abitbol. Je ne partage pas du tout sa façon de faire, qui est indirectement toxique, à mon avis.

On voit sur ces réseaux des enseignants qui ont envie de donner des cours ou de faire du soutien scolaire. Vous ou vos camarades regardez-vous de tels contenus ? Y voyez-vous quelque chose de potentiellement dangereux ?

Mme X. Je suis aussi tombée sur ces contenus de soutien scolaire. Ils m’ont déjà aidée quand j’avais un contrôle de maths. Je tapais mon chapitre et j’avais des réponses à certaines questions. Je ne vois rien de problématique là-dedans. Quant aux contenus de santé mentale bienveillants, j’en publie. Je pense que ça me permet aussi d’aller de l’avant. Je ne pense pas qu’il y ait de contenus délétères et je fais très attention aux mots que j’emploie pour ne blesser personne.

Mme Laure Miller, rapporteure. Lorsqu’il vous est arrivé de voir des contenus problématiques, en avez-vous parlé avec vos amis ou votre famille ?

M. Y. J’en avais parlé avec ma grande sœur. Encore aujourd’hui, j’en parle beaucoup avec mes amis.

Mme X. Je n’en parlais pas à l’époque parce que j’en avais honte, mais je suis maintenant en mode « combat » et j’en parle à tout le monde autour de moi pour lever ces tabous. J’ai relayé mes interventions dans les médias sur mes propres réseaux. Quand des gens me félicitaient, je leur demandais s’ils avaient aussi été victimes de ces contenus : 99 % d’entre eux me répondaient qu’eux aussi avaient été victimes de TikTok. Tout le monde n’est pas touché avec la même violence, mais tous les jeunes sont concernés.

M. Z. Je partageais ces contenus avec mes amis pour leur montrer mon mal-être. Sinon, je n’en ai pas vraiment parlé. Une fois, avec ma mère, nous avions parlé de la nocivité des réseaux avec des amis, mais ils n’avaient pas dit qu’ils recevaient des contenus nocifs.

M. Emmanuel Fouquart (RN). Madame X., vous avez signalé certaines vidéos. Quelle a été la proportion de retraits opérés par TikTok ?

Mme X. Sur une vingtaine de contenus signalés dans les trois derniers mois, un ou deux ont été supprimés définitivement. Je n’en ai pas signalé beaucoup mais, quand je le faisais, c’est que ces vidéos étaient vraiment dangereuses.

M. le président Arthur Delaporte. Merci pour votre courage, pour vos mots. Merci aussi d’avoir dit qu’il n’y avait pas à avoir honte, qu’il fallait lever les tabous et en parler. Venir en parler avec nous a été essentiel.

21. Audition de Maître Laure Boutron-Marmion, avocat au barreau de Paris, fondatrice du collectif Algos victima, et de plusieurs familles (jeudi 15 mai 2025)

Puis la commission auditionne maître Laure Boutron-Marmion, avocat au barreau de Paris, fondatrice du collectif Algos victima, et de plusieurs familles ([20]).

M. le président Arthur Delaporte. Cette audition sera consacrée au recueil de témoignage de familles victimes de l’algorithme de TikTok. Je tiens notamment à remercier maître Boutron-Marmion d’avoir accepté d’être accompagnée de familles – beaucoup d’entre elles appartenant au collectif Algos Victima – pour témoigner auprès de la représentation nationale. Nous vous remercions de vous être déplacés et d’avoir répondu à nos questions sur les effets psychologiques de TikTok sur les mineurs. Vous faites preuve de courage, alors que vous avez été confrontés à un deuil ou à des difficultés extrêmement lourdes : vos témoignages seront précieux et utiles à nos travaux.

Cette commission d’enquête, destinée à apporter un écho à vos préoccupations, est aussi un moyen de reconnaître la souffrance et les victimes. Elle n’est pas un tribunal – nous n’avons pas vocation à nous substituer aux affaires judiciaires en cours –, mais elle cherche à faire évoluer le droit et la capacité d’action des pouvoirs publics, et plus largement à sensibiliser la société aux dangers des réseaux sociaux. Nos travaux sont empreints de gravité, de solennité et d’une certaine émotion. Leur objectif est de répondre à la demande sociale que vous incarnez, de faire la lumière et d’apporter des solutions pour l’avenir. Si l’on peut considérer que l’Assemblée nationale s’est saisie tardivement de ce sujet, il n’est jamais trop tard pour lutter contre les effets pervers des réseaux sociaux.

Cette audition obéit au régime de celles d’une commission d’enquête, tel que prévu par l’article 6 de l’ordonnance n° 58-1100 relative au fonctionnement des assemblées parlementaires. Cet article impose aux personnes auditionnées par une commission d’enquête de prêter le serment de dire la vérité, toute la vérité, rien que la vérité. Par ailleurs, je vous remercie de déclarer, préalablement à votre intervention, tout conflit d’intérêts – par exemple, la perception d’une rémunération – de nature à influencer vos déclarations.

(Maître Laure Boutron-Marmion, Mme Gaëlle Berbonde, Mme Delphine Dapui, M. Arnaud Ducoin, Mme Géraldine Fur-Ducoin, Mme Christina Goncalves da Cunha, Mme Virginie Guguen, Mme Géraldine Denis, Mme Stéphanie Mistre, M. Jérémy Parkiet et Mme Morgane Jaehn prêtent successivement serment.)

Maître Laure Boutron-Marmion. Dans quel monde voulons-nous vivre, mesdames et messieurs les députés ? Cette question s’impose à tous. Le travail d’investigation courageux que vous avez choisi d’entamer est une étape majeure pour notre pays, pour que nos jeunes et leurs parents cessent de souffrir en silence, en raison d’un diktat numérique selon lequel la vie ne vaudrait d’être vécue en dehors des réseaux sociaux lorsque l’on est adolescent.

Oui, ayons le courage de reconnaître que les réseaux sociaux, tels qu’ils sont conçus aujourd’hui, tuent nos jeunes. Plutôt que de les unir, ils les isolent. Plutôt que de les faire grandir, ils les abîment irrémédiablement. La première raison est celle de l’addiction extrême à l’outil lui-même. Comment résister à ce flot continu d’images et de vidéos qui ne s’arrête jamais ?

La deuxième est celle de l’emprise algorithmique. Je vais vous confier mon quotidien, depuis 2021, aux côtés des familles abîmées qui ont rejoint Algos Victima. Je vis dans un monde où les parents se lèvent quatre fois par nuit pour vérifier que leur progéniture respire toujours dans leur chambre, mettent sous clé tous leurs médicaments et les comptent à la pilule près, le soir, en rentrant du travail ; ils répètent cette opération inlassablement, jour après jour. Je vis dans un monde où des papas, émus et désemparés, me parlent de leur enfant de 11 ans, déjà insomniaque, où des mères se créent des faux comptes TikTok pour vérifier l’activité de leurs ados, et consacrent leur pause déjeuner à signaler des contenus, toujours plus sanguinolents, faisant l’apologie du suicide, en vain. Je vis dans un monde où des parents emmènent leur fille de 10 ans et demi aux urgences, pour une tentative de suicide par absorption de Doliprane. Je vis dans un monde où des parents doivent retirer le corps sans vie de leur enfant, suspendu à la porte d’une armoire de chambre ou d’une salle de bains. Je vis dans un monde où des parents doivent enterrer leur enfant de 12 ans : à cause de l’algorithme de TikTok et des réseaux sociaux, il a choisi de ne plus aimer la vie, à l’âge où il ne la connaît pas encore.

Les foyers sont au bord de l’implosion. Il est temps d’ouvrir les yeux. Je vous remercie pour votre invitation : de nombreux parents y ont répondu favorablement. Ils sont là pour témoigner. Ils vont vous raconter, avec leurs mots, leur calvaire et celui de leurs enfants. Certains parents du collectif n’ont pas pu venir – restés au chevet de leur enfant hospitalisé ou en raison de contraintes professionnelles ; nous portons leur voix aujourd’hui. D’autres parents encore ne peuvent être là, bien malgré eux.

Marie est née le 21 octobre 2005. Son bijou porte-bonheur est la main en corail que lui a offerte sa grand-mère, qui vit en Corse et qu’elle adore plus que tout. Elle aime tellement jouer avec ses chiens, les laver, faire des chorégraphies et des figures de gymnastique avec sa petite sœur. Elle veut devenir avocate. Elle dit que personne n’aurait d’arguments plus solides qu’elle. Elle n’est pas devenue avocate. Elle s’est pendue dans sa chambre le 16 septembre 2021. Elle n’est pas là aujourd’hui.

Emma est née le 24 août 2004. Résolument tournée vers les autres, sa passion est la mode. Elle donne des conseils vestimentaires à qui veut bien les entendre, surtout à sa maman, dont la tenue quotidienne doit être validée par son œil affûté. En véritable petit dauphin, elle nage toutes les semaines avec son père. Amoureuse de la Bretagne, elle y retrouve ses cousins à toutes les vacances. Les vacances de noël 2020, dans le berceau de son enfance, ont été les dernières. Elle s’est suicidée le 12 janvier et est décédée le 16 janvier 2021. Elle n’est pas là aujourd’hui.

Charlize est née le 12 octobre 2008. Très sportive, elle préfère la natation artistique au judo, car elle serait peinée de faire mal à son adversaire. Elle est fan de skincare – soins de la peau – et collectionne les produits de beauté, autant que les répliques de Stranger Things et Friends, qui n’ont pas de secret pour elle. Elle veut devenir psychologue, pour aider les autres à comprendre ce qu’elle perçoit souvent d’eux, dès la première seconde. Elle n’est pas devenue psychologue. Elle s’est pendue dans sa chambre le 22 novembre 2023. Elle n’est pas là aujourd’hui.