N° 1770
ASSEMBLÉE NATIONALE
CONSTITUTION DU 4 OCTOBRE 1958
DIX-SEPTIÈME LÉGISLATURE
Enregistré à la Présidence de l’Assemblée nationale le 4 septembre 2025.
RAPPORT
FAIT
AU NOM DE LA COMMISSION D’ENQUÊTE
sur les effets psychologiques de TikTok sur les mineurs,
Président
M. Arthur DELAPORTE
Rapporteure
Mme Laure MILLER
Députés
TOME I
RAPPORT
Voir les numéros : 783, 1030 et T.A. 83.
La commission d’enquête sur les effets psychologiques de TikTok sur les mineurs est composée de : M. Arthur Delaporte, président ; Mme Laure Miller, rapporteure ; M. Pouria Amirshahi ; M. Rodrigo Arenas ; M. Belkhir Belhaddad ; Mme Nathalie Colin-Oesterlé ; Mme Josiane Corneloup ; Mme Christelle D'Intorni ; M. Emmanuel Fouquart ; Mme Anne Genetet ; M. Jonathan Gery ; M. Guillaume Gouffier Valente ; Mme Ayda Hadizadeh ; Mme Constance Le Grip ; M. René Lioret ; M. Frédéric Maillot ; Mme Claire Marais-Beuil ; M. Kévin Mauvieux ; Mme Caroline Parmentier ; Mme Constance de Pélichy ; M. Thierry Perez ; Mme Isabelle Rauch ; M. Arnaud Saint-Martin ; M. Thierry Sother ; Mme Anne Stambach-Terrenoir ; Mme Sophie Taillé-Polian ; M. Antoine Vermorel-Marques.
SOMMAIRE
Pages
- avant-propos du président
- INTRODUCTION
- première partie : TIKTOK, un des PIREs RéSEAUX SOCIAUX à L’ASSAUT DE NOTRE JEUNESSE
- I. malgrÉ la grande jeunesse de son public, la plateforme tiktok est conçue pour capter l’attention de ses utilisateurs devant des contenus MAJORITAIREMENT néfastes
- A. Suicide et automutilation, canons de beauté malsainS, désinformation médicale, violences, discriminations, sexisme, pédocriminalité… Tiktok diffuse auprès de son public une multitude de contenus néfastes
- 1. Panorama du réseau TikTok : une large gamme de contenus néfastes qui pour la plupart mettent en danger les utilisateurs
- a. « Elle m’a dit de prendre une corde et un tabouret » : incitation au suicide et astuces d’automutilation
- b. « Tu n’es pas moche, tu es juste grosse » : canons de beauté malsains et troubles des conduites alimentaires (TCA)
- c. Le TikTok des charlatans : désinformation médicale et psychologie de comptoir
- d. Insultes, tueries de masse et chat passé au mixeur : TikTok comme lieu d’exposition à la violence sous toutes ses formes
- e. Racisme et antisémitisme : sur TikTok, la haine de l’autre sans complexe
- f. « Je comparerais les femmes un peu aux enfants, c’est à peu près la même chose » : diffusion d’une idéologie masculiniste agrémentée de violences sexistes
- g. Atteintes aux mineurs et pédocriminalité
- 2. Des contenus néfastes qui se répandent sur TikTok comme une trainée de poudre
- a. Des contenus néfastes dont la nouveauté tient à leur volumétrie et à leur viralité
- b. Sur le terrain, le constat sans équivoque d’une large diffusion des contenus néfastes
- B. Défilement infini, profit infini ? L’algorithme de la dépendance ou comment TikTok monétise notre attention
- 1. Le modèle économique de TikTok : capter l’attention à tout prix
- a. Au cœur du modèle d’affaires de TikTok : données personnelles et publicité ciblée
- b. Un modèle économique qui pousse au trash
- c. Un modèle économique opaque, aux logiques antagonistes à la protection des mineurs
- d. L’impossible estimation de la valeur économique d’un utilisateur mineur pour TikTok
- 2. Un modèle lucratif pour certains influenceurs, fondé sur la viralité et l’outrance
- a. Une économie de l’influence encore peu transparente
- b. La fausse promesse de l’argent facile et rapide
- c. Créer du trash pour exister : la course aux contenus extrêmes imposée par le modèle de rémunération de TikTok et son algorithme de recommandation
- 3. Algorithme et design addictifs : le cocktail détonant de TikTok pour capter l’attention de l’utilisateur
- a. Des dispositifs addictifs présents sur tous les réseaux sociaux les plus fréquentés
- b. Le développement du format court et vertical
- c. Une réduction des actions requises par les utilisateurs ou l’éloge de la passivité : l’efficacité des algorithmes de TikTok
- d. Une personnalisation accrue du contenu affiché
- e. La viralité à tout prix – un algorithme qui met en avant les contenus extrêmes pour faire des vues… et défendre un agenda politique ?
- f. Le principe de récompense aléatoire ou comment les algorithmes des réseaux sociaux s’inspirent des jeux d’argent
- g. Notifications push et notifications in-app
- C. TikTok se caractérise par une audience particulièrement élevée chez les mineurs, en termes tant de couverture que de durée d’utilisation
- 1. Mesurer l’audience des réseaux sociaux : une tâche ardue, particulièrement auprès des mineurs
- a. Les difficultés de la mesure de l’audience des réseaux sociaux
- b. Les biais spécifiques à la mesure de l’audience des réseaux sociaux auprès des mineurs
- 2. Un constat clair : le succès de TikTok auprès des mineurs, au sein d’une société de plus en plus connectée
- a. Une utilisation croissante des outils numériques et des réseaux sociaux par les mineurs, à l’image d’une société toujours plus connectée
- b. TikTok, le réseau des jeunes
- II. Les effets dévastateurs de TikTok sur la santé mentale des mineurs : encore insuffisamment documentés mais souvent identifiés par les mineurs eux-mêmes
- A. le diagnostic manquant ? les effets psychologiques de TikTok sur les mineurs sont encore insuffisamment documentés
- 1. Les difficultés méthodologiques
- a. Le temps de la recherche à l’ère du « scroll » : une course ingagnable ?
- b. Une corrélation certaine, un lien de causalité plus complexe à établir
- 2. Le manque d’études
- a. Le manque d’études sur les conséquences psychologiques de l’utilisation des réseaux sociaux
- b. Le manque d’études sur les conséquences psychologiques de l’utilisation de TikTok
- c. La faute aux plateformes ? Documents caviardés et enquêtes internes, à rebours des plans de communication des entreprises de réseaux sociaux
- 3. Plusieurs consensus forts partagés par la communauté scientifique
- B. Du divertissement au drame : les effets dévastateurs de TikTok sur la santé mentale des mineurs
- 1. La préoccupante dégradation de la santé mentale des jeunes constitue un terrain propice
- a. L’adolescence, une période charnière, marquée par une plus grande vulnérabilité sur le plan psychologique
- b. Une détérioration préoccupante de la santé mentale des mineurs…
- c. … qui n’est pas sans lien avec une utilisation intensive des réseaux sociaux
- 2. TikTok, un outil d’amplification mortifère des troubles psychiques entre les mains de nos enfants
- a. « Spirales » de contenus néfastes et ciblage algorithmique des thématiques liées aux vulnérabilités psychologiques des jeunes : le fonctionnement de TikTok à l’origine du problème
- b. Fragiles avant, en grande détresse après : quand TikTok amplifie des troubles psychiques préexistants
- c. La fabrique du mal-être : quand TikTok fait naître des troubles psychiques chez les mineurs
- d. Un engrenage mortel : quand TikTok précipite le passage à l’acte
- 3. TikTok, une addiction ? Au-delà de la notion clinique, des phénomènes de dépendance bien établis
- a. L’emploi de la notion d’addiction pour qualifier l’usage de TikTok reste controversé
- b. Des formes de dépendance à la plateforme toutefois clairement identifiées
- 4. Un poison lent : les effets délétères de l’utilisation de TikTok sur la santé physique des enfants
- 5. TikTok, le grand perturbateur : des effets plus larges sur la sociabilité et le développement cognitif des enfants
- a. Les effets de TikTok sur la concentration et le développement cognitif
- b. Les effets de TikTok sur la construction sociale des jeunes
- c. Banalisation des violences, fuite du réel, lieu de fragmentation identitaire : les effets de TikTok sur le rapport au monde
- 6. TikTok, irrattrapable ? La désinformation sur la santé mentale sur TikTok, ou le vice dans le vice
- 7. Inexcusable : des risques bien connus de TikTok depuis longtemps
- C. L’étonnante clairvoyance d’une partie des mineurs quant aux effets psychologiques néfastes de TikTok
- Deuxième partie : La rÉgulation des rÉseaux sociaux : LE COMBAT DE DAVID CONTRE GOLIATH À L’ISSUE ENCORE INCERTAINE…
- I. en principe encadrÉe, l’utilisation de tiktok par les mineurs n’est, en pratique, presque pas contrôlÉe
- A. L’utilisation de tiktok est, en principe, interdite ou limitÉe pour les utilisateurs mineurs, en fonction de leur Âge
- 1. Une limite d’âge légale fixée à 15 ans en France mais inappliquée, une limite d’âge contractuelle fixée à 13 ans
- a. Une interdiction d’accès aux réseaux sociaux avant 15 ans toute théorique
- b. L’interdiction d’accès aux réseaux sociaux avant 13 ans : de simples conditions générales d’utilisation (CGU)
- 2. Avant 18 ans, une limitation des fonctionnalités relativement protectrice
- a. Les obligations juridiques
- b. Les restrictions mises en places par les plateformes elles-mêmes
- B. En pratique, l’âge des utilisateurs de TikTok n’est pratiquement pas contrôlé
- 1. Le principal mode de contrôle de l’âge et premier trou dans la raquette : une date de naissance purement déclarative
- 2. De rares contrôles, faciles à contourner : des tentatives peu convaincantes d’exclusion des mineurs de moins de 13 ans
- 3. La cécité opportuniste et dangereuse de TikTok sur l’âge réel de ses utilisateurs
- C. Les lignes directrices de la commission européenne sur la protection des mineurs ouvrent la perspective d’un encadrement effectif de l’utilisation des réseaux sociaux par les mineurs
- 1. Les lignes directrices de la Commission européenne : une précision bienvenue des exigences du règlement DSA en matière de protection des mineurs
- 2. Vers un contrôle de l’âge effectif
- a. Les différentes méthodes de contrôle de l’âge
- b. Le choix de la méthode de contrôle de l’âge
- c. Les technologies de contrôle de l’âge
- 3. L’adaptation de la conception des plateformes à l’âge de leurs utilisateurs
- II. la modération des contenus diffusés par tiktok ne répond pas aux exigences du règlement DSA ni aux impératifs de la protection des mineurs
- A. Les plateformes de réseaux sociaux sont soumises à des obligations renforcées de modération des contenus depuis l’entrée en vigueur du règlement DSA
- 1. Hébergeur, éditeur ? Le règlement DSA redéfinit la responsabilité des plateformes numériques
- a. La distinction entre hébergeur et éditeur limite la responsabilité des plateformes pour les contenus qu’elles diffusent
- b. Une responsabilité accrue pour les plateformes prévue par le règlement DSA
- 2. De nouvelles obligations pour renforcer la modération des contenus et protéger les utilisateurs en ligne
- a. La mise en place obligatoire d’un dispositif de signalement et d’un mécanisme de réclamation
- b. Le rôle des signaleurs de confiance : vers une modération des contenus illicites plus efficace et une coopération avec les autorités de contrôle
- c. Les très grandes plateformes sont soumises à des obligations supplémentaires en matière de modération : évaluation et atténuation des risques
- d. Le règlement DSA instaure des autorités de surveillance et de régulation chargées de garantir le respect de ces nouvelles obligations
- 3. Des avancées récentes au niveau national en matière de régulation des contenus
- a. Les apports de la loi dite « Avia » pour la lutte contre la haine en ligne
- b. La loi du 7 juillet 2023 visant à instaurer une majorité numérique : ambitieuse mais inappliquée
- B. En apparence exigeante, la modération des contenus diffusés sur tiktok s’avère largement insuffisante, entrainant des conséquences funestes
- 1. En apparence, une modération exigeante
- a. Des règles et modalités de modération astreignantes
- b. Des relations relativement satisfaisantes avec les acteurs institutionnels et les signaleurs de confiance
- 2. En pratique, une modération encore insuffisante, inégale et négligente
- a. « Vider la mer avec une petite cuillère trouée » : les difficultés de modération
- b. Des conditions de modération désolantes, conséquences d’un budget insuffisant
- c. La modération des contenus diffusés sur TikTok : de piètres résultats
- 3. Les contenus « gris » : néfastes mais licites, et donc intouchables ?
- C. les lignes directrices de la commission européenne recommandent l’adoption de systèmes de modération adaptés aux utilisateurs mineurs pour leur offrir une protection renforcée
- III. les dangers du système de recommandation qui expose les utilisateurs à des contenus néfastes et les enferme dans des spirales infernaleS : LA NÉGLIGENCE COUPABLE DE TIKTOK
- A. les très grandes plateformes doivent évaluer et atténuer les risques liés à leurs systèmes de recommandation
- B. les systèmes de recommandationS de TikTok entraînent des conséquences négatives sur le bien-être mental des utilisateurs
- 1. Le système de recommandation de TikTok : des conséquences négatives pour la santé mentale, en violation du règlement DSA ?
- a. Le système de recommandation de TikTok : des dangers avérés mais absents des rapports d’analyse des risques systémiques
- b. Les techniques de diversification des contenus : des mesures d’atténuation des risques toujours insuffisantes
- c. De potentielles violations du règlement DSA identifiées par la Commission européenne
- 2. La barre de recherche de TikTok : un outil d’orientation vers des contenus néfastes
- 3. Désactiver le profilage des systèmes de recommandation : l’exemple typique d’une obligation du règlement DSA mise en œuvre de façon fallacieuse par Tiktok.
- C. les lignes directrices de la commission européenne établissent plusieurs méthodes de nature à éviter, pour les utilisateurs mineurs, les effets néfastes des systèmes de recommandation
- 1. Réduire l’effet « terrier de lapin »
- 2. Vers un encadrement des fonctionnalités de recherche
- IV. malgrÉ les obligations de transparence accrues prÉvues par le règlement dSA, tiktok peine À lever le voile
- A. Les obligations de transparence des plateformes de réseaux sociaux : une avancée en demi-teinte
- 1. Le règlement DSA prévoit des obligations de transparence pour les plateformes
- a. Les algorithmes des plateformes : de la « boîte noire » à la transparence ?
- b. L’ouverture des données aux chercheurs
- c. Une obligation renforcée de transparence pour la modération des contenus
- 2. Les obligations de transparence pour les très grandes plateformes : registre de publicités et rapports de transparence
- 3. Les rapports de transparence : une solution imparfaite
- B. Entre obligations et réalité, un gouffre : En matière de transparence, LE CANCRE TikTok
- 1. Une transparence de façade, écran de fumée de dérives persistantes ?
- 2. La formation des modérateurs, angle mort de la transparence en matière de modération
- 3. Un accès insuffisant des données aux chercheurs et un registre des publicités inexploitable
- V. TIKTOK, HORS-la-LOI S’AGISSANT DE LA PROTECTION DES DONNÉES PERSONNELLES, ET NOTAMMENT DE CELLES DES UTILISATEURS MINEURS
- A. LE CADRE JURIDIQUE DE PROTECTION DES DONNÉES PERSONNELLES AUQUEL EST SOUMIS TIKTOK A été DéFINI PAR la règlementation française et européenne
- 1. Le cadre juridique général de la protection des données personnelles
- a. La protection des personnes physiques à l’égard du traitement des données à caractère personnel, un droit fondamental
- b. La mise en œuvre du RGPD par une autorité nationale chef de file, la Commission irlandaise de protection des données
- c. Les motifs et modalités de collecte et de traitement des données
- 2. Un encadrement juridique renforcé pour la protection des données personnelles des mineurs
- a. Un consentement au traitement des données soumis à autorisation parentale avant 15 ans
- b. Un niveau d’exigence élevé s’agissant du traitement des données des mineurs
- c. L’interdiction des publicités ciblées reposant sur le profilage des données personnelles des mineurs
- B. TIKTOK, MULTIRÉCIDIVISTE DANS LA VIOLATION DE LA PROTECTION DES DONNÉES PERSONNELLES
- 1. TikTok : des données personnelles, parfois sensibles, en masse
- a. TikTok, une application qui collecte et traite une quantité très importante de données personnelles
- b. Parmi les données personnelles traitées par TikTok, un grand nombre de données « sensibles »
- 2. Un traitement des données personnelles en violation du RGPD
- a. Des motifs de traitements (trop) larges
- b. Le transfert des données à caractère personnel des utilisateurs européens vers la Chine
- c. Le traitement des données à caractère personnel des mineurs
- 3. Les projets « Texas » et « Clover » : beaucoup de scepticisme face aux condamnations
- troisième partie : sortir du piÈge TIKTOK et sÉcuriser l’espace numÉrique pour les mineurs : rÉgulation, prÉvention et prise en charge psychologique
- I. première urgence : maintenir la pression sur l’Union européenne, grand maître du jeu en matière numérique
- A. Mener nos combats aux deux échelons
- 1. Continuer à œuvrer pour imposer une interdiction des réseaux sociaux avant 15 ans à l’échelle européenne
- 2. Au niveau européen, imposer des restrictions d’âge à certains services et fonctionnalités des réseaux sociaux
- 3. Mettre en place des solutions efficaces de contrôle de l’âge : on touche au but ?
- a. Des solutions très attendues, et peut-être trop attendues
- b. Des solutions imparfaites mais tangibles
- c. Des solutions en cours d’expérimentation
- B. SAns sanction, les algorithmes imposent leur rythme : pour une meilleure application du règlement DSA
- 1. Une nécessaire montée en puissance des enquêtes de la Commission européenne
- a. Augmenter les capacités d’action au niveau européen…
- b. ... et au niveau national…
- c. … et renforcer l’effet dissuasif des sanctions.
- 2. Renforcer les leviers d’action du règlement DSA
- a. Davantage de signaleurs de confiance, mieux soutenus financièrement
- b. Des modérateurs mieux formés et mieux accompagnés sur le plan psychologique
- c. Étendre la responsabilité de modération des plateformes aux contenus glorifiant le suicide
- 3. Vers un numérique plus éthique et responsable : repenser les réseaux sociaux
- a. Oser poser la question de la responsabilité des plateformes
- b. Pouvoir paramétrer son utilisation des réseaux sociaux : une reprise de contrôle indispensable
- c. Le pluralisme algorithmique, un enjeu démocratique et sociétal majeur
- d. Vers un internet plus souverain : un défi utopique ?
- II. Deuxième urgence : En France, retrouver la maîtrise de l’avenir de nos enfants
- A. Face À l’assaut des plateformes sur nos vies, la nÉcessitÉ de faire connaître massivement l’État de la menace
- 1. Faire des préconisations de la commission « enfants et écrans » la « bible » de nos administrations
- a. Des mesures simples, étayées et saluées
- b. Des mesures qui doivent irriguer toutes les administrations et arriver aux oreilles de chaque Français par de la sensibilisation massive
- 2. Prévention et éducation doivent guider la promotion d’un usage raisonné des réseaux sociaux
- a. Le grand public : inquiet, mais mal informé
- b. Sensibiliser le grand public à l’enjeu d’une utilisation raisonnée des réseaux sociaux
- 3. Sensibiliser les enfants
- a. Intensifier l’éducation au numérique
- b. Renouveler l’éducation au numérique
- c. Restructurer l’éducation au numérique
- 4. Face à des parents mal outillés, proposer des ressources dédiées à la gestion de l’utilisation des réseaux sociaux par leurs enfants
- a. Des parents mal informés et mal accompagnés
- b. Faire de la prévention face aux dangers des réseaux sociaux un axe à part entière de l’accompagnement de la parentalité
- 5. Former les équipes éducatives
- 6. Adapter l’offre de soins psychologiques et psychiatriques aux défis posés par les réseaux sociaux : une urgente nécessité
- a. Renforcer la détection précoce des troubles psychiatriques chez les mineurs : un enjeu majeur de santé publique face à un manque de moyens alarmant
- b. Soigner le mal tout en laissant le poison en main : la délicate question des smartphones en milieu hospitalier
- B. FACE À l’inertie assumÉe des plateformes, la nÉcessitÉ de poser une rÈgle de protection collective : Vers une interdiction, ou à tout le moins une limitation de l’accès aux réseaux sociaux avant l’âge de 18 ans
- 1. Interdire l’accès aux réseaux sociaux avant 15 ans : une règle qui s’impose dans le débat public
- a. En choisissant la limite d’âge de 15 ans, établir une règle de société claire et compréhensible
- b. Une interdiction limitée, pour permettre aux enfants de conserver des moyens de communication
- 2. Vers une interdiction de l’accès aux réseaux sociaux avant 18 ans ?
- 3. Après 15 ans, encadrer l’usage plus strictement
- a. Le couvre-feu numérique pour mieux encadrer l’usage des réseaux sociaux chez les 15-18 ans
- b. Renforcer le recours aux solutions de contrôle parental et leur efficacité
- 4. Opérer un véritable changement de paradigme au sein de l’éducation nationale
- 5. Action, réaction : pour une meilleure réponse judiciaire à la diffusion de contenus néfastes
- a. Étendre la compétence du pôle national de lutte contre la haine en ligne à la provocation au suicide
- b. Renforcer la peine de suspension des comptes d’accès à des services en ligne et son application
- C. Face à l’extrême digitalisation de nos vies, la nécessité de réinventer un avenir plus équilibré pour nos enfants
- 1. Et si le problème était le smartphone ?
- a. Promouvoir la déconnexion dans la vie quotidienne
- b. Réduire l’excuse de l’ennui : proposer des alternatives au « tout numérique »
- 2. Et pour les parents irresponsables, vers un délit de négligence numérique ?
- Liste des recommandations
- examen en commission
- Contributions des groupes politiques et des députés
- Contribution du groupe rassemblement national
- Contribution de Mme anne genetet
- ANNEXES
- Annexe N° 1 : captures d’écran de l’application TIkTok –proposition de modification de la date de naissance pour participer à TikTok LIVE
- Annexe N° 2 : captures d’écran de l’application TikTok – résultats de la recherche « émoticône zèbre »
- Annexe N° 3 : captures d’écran de l’application TikTok – contenus relatifs au suicide, signalés par la commission d’enquête
- Annexe N° 4 : captures d’écran de l’application TikTok – modalités de signalement
- Annexe N° 5 : captures d’écran de l’application TikTok – barre de recherche
- ANNEXE N° 6 : RÉSULTATS DE LA CONSULTATION CITOYENNE DE LA COMMISSION D’ENQUÊTE (23 AVRIL – 31 mai 2025)
- ANNEXE N° 7 : Liste des personnes auditionnées
- ANNEXE N 8 : Liste des personnes rencontrées lors dU déplacement à Bruxelles le mercredi 4 juin 2025
avant-propos du président
« Le silence éternel de ces espaces infinis m’effraie. ([1]) »
Pascal
Inspire creativity and bring joy / inspirer la créativité et apporter de la joie
Devise officielle de TikTok ([2])
« J’ai 17 ans et ma grande sœur a été victime des réseaux sociaux ; j’ai réussi à sauver ma petite sœur de 14 ans et moi-même de ces derniers. Ma grande sœur s’est pendue en février 2024. Avant cela, elle avait effectué quatre tentatives de suicide avec des médicaments. C’est pour ça que je dis qu’elle a été victime des réseaux sociaux : cette idée de se pendre ne lui est pas venue toute seule. En plus de cela, avant de passer à l’acte, elle avait le corps détruit par les mutilations, les scarifications et les cicatrices – sur toutes les parties du corps, visibles ou non. Je sais, parce que je l’ai vu sur son fil TikTok, qu’elle regardait des vidéos qui lui disaient que c’était en quelque sorte positif de se mutiler, parce que cela pouvait signifier qu’elle allait s’en sortir, tout en ayant traversé une épreuve : ce serait marqué sur son corps, mais elle s’en serait sortie. Au final, elle ne s’en est pas sortie et elle s’est juste abîmé le corps » ([3]).
Soudain, le silence. Ces silences qui pèsent, glaçants, ceux dont on se souvient encore des années plus tard. Dans cette salle Lamartine du 101, rue de l’Université, bien trop grande pour les préadolescents et adolescents que notre commission entend ce 15 mai 2025, l’effroi s’empare des députés, administrateurs et collaborateurs présents lors de cette audition à huis clos. Pendant de longues heures, les récits lourds et empreints d’une grande dignité s’accumulent, témoignant de ce que les réseaux sociaux, et en particulier TikTok, peuvent faire de pire aux esprits et aux corps. Une mécanique broyante qui s’installe derrière un écran de quelques centimètres et qui peu à peu va ruiner les vies des familles présentes réunies derrière le collectif Algos Victima. Ces familles, ces parents et proches donc qui relatent les tentatives de suicide, les suicides, les dépressions, les troubles alimentaires de leurs enfants encouragés par un algorithme infernal qui pousse au pire, qui enferme dans une bulle dont les adultes sont logiquement exclus et qu’ils peinent à percer.
Que répondre aux parents de Charlize qui s’est suicidée à 15 ans ? Elle avait republié un post où il était inscrit « la nuit porte conseil. Moi, elle m’a conseillé de prendre un tabouret et une corde » ([4]). Que dire à la mère de Marie, suicidée à 14 ans, qui dénonce la glamourisation de la dépression sur des contenus d’une tristesse incessante à partir du moment où on en a liké un seul ? À la mère d’Emma qui rapporte que les contenus sur la plateforme sont tellement violents qu’ils décrivent des méthodes de suicide peu communes : « est-ce que vous, en tant que parents, vous donneriez à vos enfants un livre expliquant comment faire un nœud et se pendre à la patère de la salle de bains ? Je ne savais même pas que cela pouvait exister, la façon dont ma fille est partie ! Je ne savais pas que cela existait ! Elle ne l’a pas appris toute seule. On lui a donné l’arme pour se suicider » ([5]) ? Que dire au père de Pénélope qui décrit l’enfermement vécu par sa fille d’un algorithme malheureusement trop puissant et ce, jusqu’au drame : « face à nous, il y a un algorithme et il est bien plus fort que nous, les parents ; il est plus fort que l’accompagnement que l’on peut donner à ses enfants. Cet algorithme la renvoyait jour après jour à sa douleur et il creusait de plus en plus le trou dans lequel elle tombait. Nous, ses parents, nous n’avons jamais pu contrôler les contenus. Elle a fait quatre tentatives. Elle a ingurgité quinze Doliprane, parce qu’elle avait vu des contenus expliquant qu’il fallait faire comme ça – c’était sa première tentative. Car c’est ça, TikTok ; il ne faut pas aller chercher plus loin, vous êtes tous des parents. C’est ça, TikTok » ([6]). Quelles réponses apporter aux parents de Zoé, Élisa, Juliette, Édouard… ? Toutes et tous victimes d’une plateforme qui modère insuffisamment, qui expose les jeunes et les moins jeunes à des contenus extrêmement choquants, dont le scroll infini, la gamification et le design de l’application pourraient faire tomber dans l’addiction chacune et chacun d’entre nous, mineurs et même majeurs.
Ces témoignages, pour glaçants et singuliers qu’ils soient, ne sont qu’une part infime de la souffrance mise en évidence, amplifiée et produite par les réseaux sociaux, et notamment par TikTok. Il suffit d’aller à la rencontre de jeunes – je l’ai encore fait à la maison des adolescents de Caen quelques jours avant la présentation de ce rapport, le 5 septembre dernier – pour entendre que ces likes qui enferment, parfois pour le pire, sont le lot commun des mineurs sur les plateformes. Même s’il convient de ne pas résumer les réseaux sociaux à cette face sombre, notre commission d’enquête entendait lever le voile de déni ou parfois de méconnaissance pour tenter de produire un diagnostic partagé sur les dérives et les effets psychologiques de TikTok sur les mineurs.
Cette commission d’enquête est naturellement dédiée aux victimes que nous avons reçues le 15 mai, mais aussi à celles et ceux qui nous écrivent quotidiennement, nous interpellent sur les réseaux sociaux. Ils nous disent être exposés à des contenus violents, être témoins de contenus insupportables, soit parce que la modération y est insuffisante soit parce que des phénomènes de cyber-harcèlement peuvent prospérer en toute impunité et ce, malgré la loi, qui existe, et les conditions générales d’utilisation des plateformes.
J’étais au départ moi-même prudent sur le périmètre et la nécessité d’une commission d’enquête sur un sujet dont nous connaissions globalement les enjeux avant même de la mener : oui, des mineurs souffrent sur TikTok, c’est de notoriété publique, à quoi bon donc y consacrer une commission d’enquête ?
À l’heure où « l’utilité » du Parlement est souvent questionnée par nos concitoyens, qui disent n’y voir malheureusement trop souvent qu’une arène en apparence désordonnée du débat politique, force est de constater que cette commission d’enquête a attiré l’attention sur une facette essentielle de l’action parlementaire : l’activité de contrôle. Elle a permis de poser les bases non seulement d’un constat commun, mais aussi de l’analyse commune suivante : le système économique des plateformes trouve un intérêt financier à mettre en danger les mineurs par un design algorithmique dangereux et une absence de modération, tout en s’en défendant. Cette analyse partagée par les membres de la commission et désormais par nos concitoyens est, il me semble, l’un des grands enseignements de cette commission.
Combien de fois, depuis l’audition la plus médiatisée de cette commission et sur laquelle nous reviendrons dans la suite de cet avant-propos, n’avons-nous pas entendu des jeunes – et des moins jeunes – évoquer la « commission TikTok ». À de nombreuses reprises, l’audition des influenceurs dits problématiques a servi de porte d’entrée pour aller consulter ou écouter d’autres auditions de la commission d’enquête. Lors d’un forum des associations, à la veille de la publication du présent rapport, j’ai ainsi entendu une personne s’excuser d’écouter en accéléré les auditions tant elles étaient, à l’en croire, nombreuses mais précieuses. C’est tant mieux, et c’est le signe qu’il existe au sein du Parlement des espaces où, lorsqu’on prend le temps d’entendre des experts, des acteurs d’un sujet de société, il y a une demande publique. Cette commission a suscité un intérêt certain et parfois des critiques. Gageons que ce rapport sera donc lu, décortiqué, et qu’il participera aussi à la revalorisation du rôle de notre Assemblée. Le législateur n’est pas déconnecté et s’intéresse à « l’air du temps » que les réseaux sociaux modèlent : il s’agit du monde d’aujourd’hui et de demain.
Les réseaux sociaux, au cœur d’un espace numérique en construction, sont aussi au cœur de nos vies quotidiennes, de nos préoccupations et de nos inquiétudes souvent légitimes. Cette commission d’enquête le démontre. L’inconnue des algorithmes, la puissance des multinationales qui les opèrent, la violence des contenus qui y sont trop souvent produits, engendrent une réelle défiance. La connaissance collective du numérique est encore inaboutie et l’on peut espérer que ce rapport sera une brique supplémentaire dans un débat public indispensable, tant les enjeux d’appropriation et de régulation de ces technologies qui transforment l’espace social sont multiples.
Force est d’admettre qu’après l’audition de 178 personnes, 163 à l’Assemblée nationale et 15 à Bruxelles, après plus de 90 heures d’auditions menées au pas de charge en à peine 3 mois du 12 avril au 26 juin 2025, le constat est encore pire qu’escompté. Il y a urgence à répondre aux géants du numérique qui prospèrent le plus généralement dans l’illusion de la toute puissance, à leur dire que les règles qui régissent l’espace social physique s’appliquent pour protéger les utilisateurs de tout âge et que l’État mettra tout en œuvre pour mettre fin au sentiment d’impunité que ces sociétés peuvent parfois ressentir.
Avec Madame la rapporteure, nous avons mené cette commission d’enquête avec la solennité et la gravité qu’imposent les témoignages des victimes de l’algorithme de TikTok. Sur ce sujet transpartisan et relativement consensuel nous avons cherché à impliquer au maximum le citoyen, premier concerné. Nous avons mis en place une méthode démocratique inédite afin de consulter les Françaises et les Français : l’Assemblée nationale a autorisé notre commission à organiser une consultation publique citoyenne du 23 avril au 31 mai. Elle a recueilli plus de 30 000 réponses, dont près de 19 000 venant de lycéens. Notre commission a écouté et a traité ces témoignages, très nombreux, aussi bien sur la consultation citoyenne que sur la boîte mél dédiée à notre commission et qui a reçu plus de deux cents témoignages, en plus des milliers de réponses précédemment évoquées. Ces témoignages et les auditions ont donc nourri le rapport de Madame la rapporteure mais ont aussi permis d’adapter nos travaux. C’est le cas par exemple de l’audition des influenceurs qui aura capté une attention médiatique probablement démesurée. Leurs noms étaient sur-représentés dans les réponses à la question posée dans la consultation citoyenne sur les influenceurs choquants, nous ne pouvions pas les ignorer.
Puisque j’ai l’occasion de décrire le fonctionnement de notre commission d’enquête, je me dois naturellement de revenir sur l’audition d’influenceurs controversés qui aura généré un emballement médiatique et sur les réseaux sociaux dont nous n’avions évidemment pas anticipé l’ampleur. Alors que l’audition des victimes de la plateforme, la plus importante à nos yeux avec celle des représentants de TikTok, n’a été couverte que par un seul média, je déplore que celle de cinq influenceurs problématiques ait suscité l’engouement de dizaines de médias qui ont été jusqu’à faire des lives sans mise en contexte, ni de l’objet de notre commission d’enquête, ni des logiques du choix de ces influenceurs, ni du fait que d’autres acteurs et influenceurs avaient été auditionnés et que l’on ne pouvait donc résumer notre commission à une audition. À titre de comparaison, les auditions d’influenceurs plus vertueux comme le spécialiste de la vulgarisation de l’actualité Hugo Décrypte, pourtant l’un des plus suivis par les jeunes, le professeur de physique-chimie sur TikTok Monsieur Lechat ou l’influenceuse d'opinion Grande Bavardeuse, la semaine précédente, avaient été infiniment moins relayées.
Cela étant dit et comme j’ai déjà pu l’évoquer, cette audition qui a fait couler tant d’encre numérique, a été menée dans l’objectif de répondre à l’attente suscitée par la consultation citoyenne mais aussi à la suite des auditions précédentes de chercheurs, experts du sujet et lanceurs d’alerte. L’audition consacrée au sexisme en ligne avait ainsi permis de mettre en avant les rôles joués par Alex Hitchens ou AD Laurent, que nous avons alors décidé de convoquer, tout comme l’audition sur les dérives commerciales nous avait amenés à évoquer la situation de Julien et Manon Tanti. Ces auditions nous ont incontestablement permis de renforcer nos connaissances sur la plateforme et sur la fabrication du « drama » (la dramatisation de l’excès pourrait-on dire, ou la scénarisation du clash) qui permet, comme le serpent qui se mord la queue, à la fois de générer des vues pour l’influenceur mais aussi de capter l’attention de l’utilisateur et donc de générer des revenus pour la plateforme.
Il serait incorrect de dire que ces auditions ont été inutiles, même si celles-ci ont évidemment constitué une rencontre entre deux mondes considérés comme parallèles, à l’image des bulles de filtres qui isolent des univers qui s’ignorent à de rares exceptions. Comment la représentation nationale aurait-elle pu, sans sembler déconnectée, occulter des témoignages des créateurs de contenu ? Nous avons choisi de tenter de leur donner la parole, force est de constater que la plupart s’en sont servis comme d’une tribune, mais – au-delà de l’effet évoqué d’éclairage en retour du reste des travaux de la commission – les enseignements pour les travaux de notre commission restent nombreux.
Le système algorithmique a été parfaitement décrit par Nasser Sari, connu sous le pseudonyme de Nasdas, et particulièrement pour TikTok : « je vais utiliser des termes de créateur de contenu. Pour percer, TikTok est un tremplin. Pour booster ses vidéos aussi. Pour gagner en visibilité, en notoriété et en audimat, le réseau principal aujourd’hui c’est TikTok. [...] Et pour répondre en toute sincérité, ce que vous considérez comme misogyne ou violent, nous appelons ça des dramas. Sur internet, sur TikTok, ce sont des dramas. Et je le reconnais, car je l’ai constaté, un drama fera largement plus de vues qu’une vidéo qui explique, je ne sais pas » ([7]) ou encore Isac Mayembo, connu comme Alex Hitchens : « je me suis vite rendu compte que ce qui fonctionne le mieux, disons-le clairement, c’est le contenu qui choque. C’est généralement celui qui attire le plus l’attention, qui génère le plus de ventes et le plus de transactions. En bref, TikTok est une plateforme où tout se base sur les premières secondes. Je pense que vous le savez » ([8]). Nasdas, qui avait annoncé quitter les réseaux à la veille de la commission a par ailleurs conclu son propos par une mise en abîme vertigineuse : « Le conseil que j’ai à donner à toute personne qui veut se lancer sur les réseaux ? Ne vous lancez pas sur les réseaux. » ([9]).
J’ai également été touché par les nombreux messages de soutien de citoyens et parents à la suite de cette audition, qui mentionnaient le plus souvent la découverte de ces influenceurs dont ils ignoraient jusqu’alors l’existence. Si leur mépris de la représentation nationale a choqué, leurs provocations ont aussi révélé à ceux qui croyaient que TikTok n’était qu’une application de divertissement qu’il s’agissait d’abord d’un business juteux, pour la plateforme comme pour certains influenceurs sans éthique. La déconnexion, en cours d’audition, d’Alex Hitchens, a donné lieu à de nombreux commentaires voire à des détournements humoristiques. Au-delà des suites judiciaires qu’il conviendra de donner aux actes de celui qui s’est soustrait à cette audition, constatons qu’Alex Hitchens, qui avait par bravade lancé une formation pour former à la rhétorique contre les députés, a depuis cessé de faire des formations. Il déclarait pourtant qu’il s’agissait de sa principale source de revenus. L’impunité doit cesser.
Cette commission d’enquête aura donc visibilisé des pratiques problématiques auprès de grand nombre de Françaises et Français qui, jusqu'ici, les ignoraient. Une conversation avec leurs enfants leur a permis de constater, comme j’ai pu le faire à de nombreuses occasions, qu’à partir du CM2, AD Laurent, Nasdas ou Alex Hitchens sont des noms connus de la plupart. Pourtant, ces mêmes acteurs feignent d’ignorer que leurs contenus choquants touchent une part non négligeable de mineurs. Ces auditions ont également révélé au grand public les dangers et les règles de l’exploitation de l’image des enfants sur les réseaux sociaux. Les influenceurs Manon et Julien Tanti ignoraient par exemple l’obligation de rédiger un contrat pour les promotions exercées par leurs enfants et le cadre juridique très strict les encadrant. Ils ont depuis retiré une partie des contenus problématiques, mais pas tous. Les lives restent par ailleurs des espaces non régulés et éphémères. Les images d’enfants étaient également exposées et exploitées dans les vidéos de Nasdas, qui a confirmé accueillir de nombreux mineurs protégés ou en détresse dans sa maison à Perpignan, leur distribuant de l’argent, dans une mise en scène entremêlant misère et réussite à ses millions d’abonnés.
Avant de livrer une lecture personnelle du sujet qui a occupé notre commission pendant de nombreuses semaines, je tiens à remercier les artisans de l’ombre de cette commission. Nos administrateurs, Inés Fauconnier, Irène Gay, Sofian Khabot et notre apprenti Baptiste Prétot ([10]). Madame la rapporteure et moi-même avons eu la chance de pouvoir nous appuyer sur nos propres collaborateurs dont l’implication doit être saluée, Léopold Benattar, Antonin Thomas, Iphigénie Bétolaud et Benjamin Lacourt. Frédéric Poli, de la division de la communication, a de son côté beaucoup œuvré pour la mise en ligne et l’analyse de la consultation citoyenne. Je tiens également à remercier l’ensemble des personnes que nous avons reçues et qui nous ont consacré du temps en présentiel ou en visioconférence, ou celles que nous avons vues à Bruxelles lors d’un déplacement d’une journée. Médecins, psychologues, pédiatres, chercheurs, juristes, avocats, enseignants, créateurs de contenu qui luttent contre la désinformation, notamment médicale et, bien entendu, familles des victimes et victimes des plateformes : leurs précieux témoignages ont indéniablement enrichi nos travaux mais ont aussi permis de faire la lumière sur le fonctionnement de TikTok, ses aspects positifs (ils existent) et ses nombreux dangers. C’est à ces femmes et ces hommes que cette commission d’enquête est dédiée.
L’algorithme de TikTok, un mécanisme qui broie
Lors de nos auditions et au lancement de la commission, il nous a été régulièrement demandé pourquoi nous n’avions pas élargi nos travaux à l’ensemble des réseaux sociaux. Il est indéniable que de nombreuses problématiques se retrouvent sur d’autres plateformes, avec chacune leurs spécificités, notamment X (ex-Twitter), Snapchat ou encore Instagram. Pire encore, certaines d’entre elles adoptent ou copient le fonctionnement algorithmique de TikTok, s’inspirant du pire pour leurs utilisateurs. L’affaire « Jean Pormanove » (Raphaël Graven), décédé au milieu de l’été en plein stream, après avoir subi sévices et violences psychologiques pendant des heures sur la plateforme australienne Kick qui a fait de sa marque de fabrique l’absence de modération, démontre tragiquement que TikTok n’a pas l’apanage du business du sordide, bien au contraire. L’été 2025 a ainsi été marqué par le suicide d’un autre influenceur, également majeur, Mehdi Bassit, fragilisé après avoir notamment subi une importante campagne de cyberharcèlement. Ces drames illustrent, s’il le fallait, que la dépendance, la manipulation et les violences en ligne ne se limitent pas aux mineurs et que l’action publique ne saurait se satisfaire de tenter de protéger les plus jeunes. Les adultes ont aussi le droit à un internet sain.
Néanmoins, les travaux de notre commission d’enquête étant limités dans le temps - moins de trois mois de « temps utile » entre mi-avril et fin juin - nous avons donc fait, dans la discussion collective définissant le périmètre de la présente commission, le choix de les restreindre à un public, celui des mineurs. Nous avons également circonscrit ce périmètre à une seule plateforme qui, par ailleurs, est reconnue dans les témoignages reçus comme étant l’une des plus problématiques et la plus génératrice de dépendance et de consommation de temps d’écran par les mineurs, le rapport y revient longuement. TikTok est donc l’objet, l’exemple, mais non un cas isolé. Nous avons d’ailleurs eu en audition l’occasion de confronter les représentants des autres grandes plateformes (Meta, YouTube, X, Snapchat) aux nombreuses dérives analogues constatées sur leurs réseaux. Enfin, comme les auditions ont pu le démontrer, l’algorithme extrêmement puissant et le mécanisme de flux continu vertical de TikTok, imité par les autres plateformes, en fait un objet d’enquête largement justifié.
TikTok n’est pas une plateforme neutre. C’est une machine algorithmique conçue pour capter l’attention, l’enfermer dans un circuit fermé de contenus similaires, et l’exploiter : c’est le fameux fil « Pour toi » qui tranche avec les débuts des réseaux sociaux où l’interface était basée sur un contenu chronologique nécessitant une action de l’utilisateur pour le personnaliser. Désormais, dès qu’un utilisateur ouvre l’application, il est happé dans une succession de vidéos recommandées par l’algorithme, calibrées pour provoquer une réaction émotionnelle immédiate (rire, choc, colère, par exemple) mais surtout du temps d’attention. Cet effet n’est pas le fruit du hasard, il est l’aboutissement d’un design psychologique pensé pour provoquer une addiction comportementale. C’est ce qu’on appelle l’effet « terrier de lapin », la rapporteure y revient en détail. L’algorithme, dont TikTok refuse toujours de dévoiler les ressorts, observe ainsi chaque interaction de l’utilisateur : temps de visionnage, arrêt sur image, likes, partages. Puis il affine ses suggestions en fonction de ces signaux faibles. C’est un mécanisme de spirale : plus on regarde un certain type de contenu, plus on est exposé à des vidéos similaires. En quelques clics, un adolescent peut passer d’une vidéo de danse anodine à une vidéo anxiogène sur le suicide ou la haine de soi et s’y retrouver enfermé. Cet algorithme était un point central de nos auditions. Des créateurs de contenu aux chercheurs, toutes et tous sont unanimes : il est opaque, incompréhensible et généré selon des paramètres inconnus des utilisateurs, ce qui est évidemment inadmissible.
Selon Médiamétrie, que nous avons auditionné, les 11-17 ans passent en moyenne 4 heures et 38 minutes par jour sur Internet, dont 3 heures et 11 minutes sur les réseaux sociaux et les messageries. Chez les adolescents, TikTok est utilisé quotidiennement par 40 % des 11-17 ans, un chiffre qui grimpe à 47 % chez les 15-24 ans. Plus inquiétant encore, ces jeunes se connectent en moyenne cinq fois par jour à TikTok, avec une durée moyenne de session d’une heure et 28 minutes. L’usage est intensif, multi-journalier, et clairement favorisé par le design de l’application. L’architecture attentionnelle de TikTok s’inscrit dans une économie de captation du temps de cerveau disponible qui laisse peu de place au recul critique. L’algorithme est très puissant et vise à maintenir l’utilisateur sur la plateforme. Amnesty International, dans un rapport intitulé Poussé.e.s vers les ténèbres. Comment le fil “Pour Toi” de TikTok encourage l’automutilation et les idées suicidaires ([11]) a pu démontrer très facilement comment cet algorithme encourage le visionnage de vidéos nocives : « parmi les recommandations proposées à un compte, la première vidéo accompagnée du hashtag “#depresionanxiety” (sic) (“dépressionanxiété”) et montrant un garçon en état de détresse a été suggérée au bout de 67 secondes de défilement du contenu recommandé sur la page “Pour toi”. À partir de 12 minutes de défilement, 58 % des publications recommandées avaient un rapport avec l’anxiété, la dépression, l’automutilation et/ou le suicide, et étaient catégorisées comme pouvant avoir des effets néfastes sur les enfants et les jeunes souffrant déjà de problèmes de santé mentale ». Ces phénomènes inquiètent d’ailleurs le milieu médical. Le professeur Amine Benyamina, psychiatre et addictologue, alerte sur les conséquences : « lorsqu’un individu présente une désocialisation, une déscolarisation, une immersion excessive dans les réseaux sociaux, nous le prenons en charge comme pour toute autre addiction » ([12]).
Mise en danger de la vie humaine, prolifération de la haine masculiniste : TikTok, terreau fertile des violences faites à soi et aux autres
La prolifération de contenus dangereux sur cette plateforme est donc non seulement tolérée, mais parfois activement promue par l’algorithme de TikTok, du fait de leur capacité à susciter l’engagement. Et ce qui choque, engage. C’est le cas des « challenges » à risque par exemple ou des mots-clés que la plateforme met parfois plusieurs mois à faire retirer. Maître Laure Boutron-Marmion, avocate, expliquait ainsi que « des jeunes se voient proposer de l’argent pour se filmer en train de se scarifier, de vomir, bref : pour se mettre en scène » ([13]). Charlyne Buigues, infirmière et lanceuse d’alerte sur les contenus liés à la maigreur extrême, rappelait que « plus ces influenceuses accumulent des millions de vues et d’abonnés, plus elles sont rémunérées, ce qui entretient cette pathologie très grave, de telle sorte que de nombreuses jeunes filles souffrant de TCA se mettent, elles aussi, à ouvrir des comptes TikTok pour gagner de l’argent » ([14]). Alors que TikTok était parfaitement au courant de l’existence du mot-clé #SkinnyTok, il a fallu attendre la mobilisation citoyenne via une pétition et l’intervention des pouvoirs publics pour que la plateforme prenne enfin des actions concrètes. Le name and shame doublé d’un volontarisme politique semble ainsi plus efficace que la modération. D’autres mots-clés dangereux, malgré les alertes et nos remarques émises lors de la commission, restent par ailleurs encore en ligne.
La présence de contenus dangereux ne s’arrête pas aux contenus qui mettent en danger la santé voire la vie des utilisateurs. La plateforme favorise, par les mécanismes de viralisation des contenus problématiques, la diffusion d’idéologies politiques négatives et contraires aux droits humains. Racisme, antisémitisme, glorification du terrorisme, sexisme… les dérives sont nombreuses. Lors de nos auditions, une mouvance est particulièrement ressortie, nous conduisant à y dédier une table-ronde : le masculinisme, qui connaît un fort retentissement sur l’application. Des discours appelant à dominer, humilier, ou dénigrer les femmes y sont largement diffusés, particulièrement chez les jeunes voire les très jeunes. L’audition du masculiniste Alex Hitchens a été particulièrement commentée chez les collégiens.
La plateforme semble aussi être un espace favorable pour le harcèlement des créateurs de contenus. La créatrice de contenu Anna Baldy évoquait les nombreuses insultes à caractère sexiste qu’elle reçoit : « “t’es un torchon à foutre inculte, reste dans le domaine des gorges profondes, réservoir à foutre lobotomisé, essaie plutôt d’apparaître dans un fait divers le vide-couille du tiers-monde”. Ce qui m’inquiète profondément, c’est que ces commentaires ont probablement été écrits par des personnes mineures et que de tels propos sont vraisemblablement formulés quotidiennement sous les vidéos de créatrices et de créateurs mineurs » ([15]). Alors même que de récents faits divers impliquant la mouvance masculiniste et les attaques au couteau de la part d’hommes souhaitant exprimer leur haine des femmes se multiplient récemment, l’influence des réseaux sociaux et particulièrement de TikTok doit conduire à une prise de conscience collective. Nous ne pouvons nous contenter de diffuser des extraits de la série Adolescence dans les établissements scolaires. M. Pierre Gault, réalisateur du documentaire Mascus, les hommes qui détestent les femmes, a décrit TikTok comme « une plateforme incontournable pour la diffusion du discours masculiniste », expliquant que ces contenus abordent au départ des thèmes « tels que la musculation, la séduction, le style de vie », avant de bifurquer vers des « communautés privées beaucoup plus radicales » ([16]). Lors de notre audition consacrée au sujet, Mme Shanley Clemot McLaren, cofondatrice de l’association Stop Fisha, a rappelé un chiffre très inquiétant : « 60 % des femmes déclarent avoir été victimes de violences en ligne et elles sont 27 fois plus susceptibles d’être harcelées en ligne que les hommes ». Mme Pauline Ferrari, journaliste, confirme ce rôle central de TikTok dans la diffusion des discours masculinistes, décrivant la plateforme comme « un catalyseur dans ce processus de radicalisation », ajoutant qu’« en moyenne, les jeunes hommes sont exposés à de tels contenus en moins de 20 minutes de navigation » ([17]). La responsabilité de la plateforme, qui permet la prolifération de ces contenus, est immense. M. Tristan Duverné, doctorant, l’a mis en lumière lors de nos auditions : « le débat sur la féminité [d’une] streameuse a entraîné une augmentation de 45 % de l’audience en seulement deux minutes », soulignant ainsi que « ces offenses servent souvent à augmenter la visibilité » ([18]).
Enfin, il faut noter que l’ensemble des contenus dangereux, violents ou choquants sur TikTok sont démultipliés par leur duplication sur les autres plateformes et réciproquement. Ainsi, il est parfaitement courant de retrouver ces contenus sur Instagram, Snapchat, Facebook, X, etc. Les producteurs de contenus eux-mêmes sont présents sur la plupart des plateformes et jouent avec les règles de modération et les codes de chacune.
L’inaction désolante et dangereuse de TikTok
Une des auditions les plus marquantes a bien sûr été celle des dirigeants de TikTok accompagnés par leur avocat qui organisait quelques jours avant cette audition un évènement intitulé « Commissions d’enquêtes parlementaires et entreprises privées ». Cette formation avait pour objectif « d’analyser les leviers juridiques à la disposition des opérateurs économiques pour se préparer à une audition devant une commission d’enquête parlementaire et limiter le risque d’y voir leur responsabilité exposée » car les commissions d’enquête seraient aujourd’hui « détournées de leur objet pour intervenir dans la stratégie des entreprises privées et mettre en cause leurs dirigeants ([19]) ». Ambiance.
Nous avons auditionné pendant 7 heures et 35 minutes plusieurs dirigeants de la firme qui se sont succédé dans un exercice de langue de bois et de déni. Lors des auditions, comment ne pas être frappé par l’absence de réponse claire, par le manque d’humilité et par l’inaction de responsables qui de toute façon ne semblent pas contrôler grand-chose d’une application internationale dont la volontaire fragmentation en plusieurs entités favorise l’immobilisme. Par ailleurs, l’attitude prétendument collaborative des dirigeants de TikTok contrastait avec la difficulté à obtenir les réponses au questionnaire très détaillé que nous avons envoyé en amont de l’audition. Nous en avons renvoyé un second à l’issue de cette audition. Des dizaines de questions sont donc restées sans réponse sous de faux prétextes, et lorsque nous obtenions des réponses elles restaient parcellaires, quand elles n’étaient pas à côté de la plaque ou de simples copiés-collés des rapports de transparence. Par ailleurs, alors qu’on nous avait proposé de visiter le centre de transparence à Dublin ([20]), nous avons demandé formellement à la plateforme de pouvoir se déplacer dans un centre de modération au Portugal. Nous avons eu en retour une proposition de déplacement à Dublin uniquement au Transparency and Accountability Center, pour une durée d’une heure sans possibilité d’échanger avec des salariés. Tout ceci témoigne bien évidemment d’une forme de mépris de l’entreprise envers la représentation nationale et, plus largement, d’un refus de rendre des comptes à la société et à ses représentants qui en demandent légitimement.
Forte de moyens colossaux et grâce à une vitrine composée de salariés courtois et bien préparés, TikTok a tenté de sauver son image de marque. L’audition marathon à l’Assemblée nationale restera néanmoins marquée par ces quelques moments où, derrière les réponses lisses et les attitudes impassibles, les visages des représentants de TikTok se liquéfiaient quand ils étaient confrontés à la violente réalité de certains contenus ou propos présents sur la plateforme. Que dire également de ces dirigeants qui, confrontés par exemple aux propos masculinistes d’Alex Hitchens, et alors que nous évoquions la possibilité d’interroger la responsable Europe sur ces contenus l’après-midi, ont « fait le ménage » sur la pause méridienne en suspendant ses nombreux comptes, avant de les réactiver le lendemain et en ne supprimant que les vidéos les plus problématiques. Le sexisme plus ou moins diffus, l’environnement misogyne qui flirte avec les limites du judiciarisable, semble donc avoir sa place sur TikTok, comme sur de nombreuses plateformes. La constellation de contenus produits par les influenceurs problématiques devrait pourtant être prise en compte et donner lieu à la suspension intégrale des comptes, ça n’est pas le cas.
La responsable des politiques de sécurité a néanmoins osé affirmer que TikTok était un « environnement sûr » ([21]), un slogan mirage rappelant le temps où les alcooliers martelaient que l’alcool à petite dose était bon pour la santé, ou ces cigarettiers qui faisaient de la promesse d’émancipation un levier de désirabilité du produit. L’aspect économique prime évidemment derrière la vitrine d’une application soi-disant destinée à forger des communautés. TikTok Shop, récemment lancé en France, est devenu en quelques semaines une plateforme de dropshipping où les produits de basse qualité fabriqués en Asie sont revendus à moindre coût, tout cela étant bien sûr largement encouragé par la plateforme qui positionne des influenceurs faisant la promotion en continu de ces mêmes produits bas de gamme. Notons que la page d’e-commerce de Tiktok est désormais située entre les fils “Pour toi” (contenu suggéré, automatiquement proposé à l’ouverture de la plateforme) et “Suivis” (contenus auxquels l’utilisateur est abonné). Tout est fait pour favoriser la dépense sur la plateforme.
Mais dans le monde fabuleux de TikTok, si l’aspect algorithmique est central, un autre l’est tout autant et reste pourtant moins connu : celui des lives, ces diffusions en direct qui rapportent énormément d’argent à la plateforme. Lors de ces lives où des matchs sont souvent organisés, des influenceurs récoltent des cadeaux virtuels de la part des utilisateurs, ces cadeaux étant payés à partir de pièces virtuelles, elles-mêmes achetées par de l’argent en monnaie courante. Les influenceurs perçoivent ces cadeaux sous forme de diamants (qui sont égaux aux pièces initialement créditées par les utilisateurs), sur lesquels TikTok empoche 50 % de commission. Vous avez eu du mal à suivre ? C’est normal, tout est fait pour donner l’apparence d’un jeu à l’utilisateur, alors même qu’il dépense de l’argent bien réel. Cette stratégie de gamification est particulièrement néfaste puisque tout le design des lives est fait pour encourager l’addiction : musique très forte, influenceurs criant les pseudos des donateurs, enjeu de remporter le match, incitations aux dons des influenceurs, pièces gratuites données ponctuellement pouvant être converties… Les lives sur TikTok empruntent les codes des casinos et des jeux d’argent tout en étant dispensés de la réglementation afférente car à la seule différence d’un casino, il n’y a pas d’espoir d’emporter un gain numéraire. Pourtant, il existe bien une autre forme de gain : une reconnaissance de la part de l’influenceur et le développement d’un sentiment d’appartenance à une communauté. Alors même que la plateforme assure que les mineurs ne peuvent pas figurer sur les lives ou même acheter des cadeaux (mais ils peuvent y assister normalement, nous avons fait le test), en seulement quelques défilements de lives nous pouvons voir des mineurs les mener tranquillement et faire participer d’autres mineurs, certainement sous de faux comptes majeurs. Nous avions identifié cette difficulté depuis plusieurs mois déjà : au moment de la dénonciation des mauvaises pratiques de certains influenceurs sur d’autres réseaux en 2022 ([22]), nombreux se sont tournés vers ces lives, entraînant leur communauté et leurs portefeuilles avec. Cette incitation permanente à la dépense dans des formes de nouvelle mendicité sur un réseau social comme si l’attention, la collecte de données et les publicités ciblées ne suffisaient pas à générer suffisamment de revenus, fait de TikTok l’un des plus grands monstres de l’économie de l’attention. Son appétit semble malheureusement insatiable.
Si les réseaux sociaux peuvent être dangereux à bien des égards, l’insuffisance coupable de la modération est l’un des points clés. Malgré les profits records de la plateforme, l’investissement pour assurer une modération de qualité est dérisoire et bien en-deçà du volume de contenus qu’il faudrait traiter. Lors de son intervention devant notre commission, un ancien modérateur ayant travaillé pour TikTok via un sous-traitant au Portugal a révélé des conditions de travail extrêmement difficiles, devant examiner jusqu’à 800 vidéos par service à un rythme infernal pour respecter la cadence imposée par le cahier des charges. Il a également décrit une formation d’une semaine à peine, sans lien avec TikTok. Cette mission, qui est donc sous-traitée, est confiée à 509 modérateurs (selon les chiffres du second semestre 2024) pour les contenus francophones du monde entier, un chiffre dérisoire et en baisse constante depuis qu’ils sont publics : il était de 634 six mois plus tôt. Les dirigeants de TikTok ont indiqué à notre commission que 80 % du contenu enfreignant leurs conditions générales sont modérés par de l’intelligence artificielle, laissant officiellement 20 %, mais probablement beaucoup moins, au filtre humain. Pourtant, nulle statistique nécessaire pour prouver l’inefficacité de ce système, nous avons nous-mêmes créé de faux comptes mineurs sur l’application, signalé des contenus choquants, la modération par intelligence artificielle n’ayant rien fait et l’appel étant également rejeté. À la veille de la présentation de ce rapport, une vidéo du suicide en direct d’une jeune femme est restée toute une nuit en ligne, malgré les signalements. La réponse automatique indiquait qu’elle ne contrevenait pas aux règles d’utilisation. En réalité, la suppression de contenus est bien trop faible et nous recevons quotidiennement des signalements concernant des posts n’ayant pas fait l’objet de modération : le parlementaire, dont le rôle n’est pas de se substituer à la plateforme et à la justice, ne peut que se résoudre à un constat, celui de manquements majeurs. C’est bien la responsabilité de la plateforme de s’assurer que les contenus présents sur celle-ci respectent le droit national et européen ainsi que leurs propres règles internes. Malheureusement, comme évoqué précédemment, les contenus générant de la viralité, de l’engagement et donc des revenus pour la plateforme, sont souvent problématiques. La plateforme n’a donc pas d’intérêt économique à les retirer. Tel est le drame de la modération chez TikTok.
Quelle réponse politique pour ne pas se résoudre à l’impuissance et sortir de la sidération ?
Face à ces drames et défaillances majeures, la réponse politique doit être à la hauteur pour répondre à l’inaction des plateformes, pour rendre leur environnement numérique sain. Si j’ai ici esquissé les principales failles de la plateforme, je ne nie pas que des points positifs peuvent s’en dégager. Pendant nos auditions, les jeunes ou ceux qui sont à leur contact ont évoqué des bienfaits tels l’accès à l’information, à de la découverte, à des créateurs vertueux, à des contenus divertissants, drôles ou humoristiques mais aussi inoffensifs. Souvent, la plateforme crée un sentiment d’appartenance, donne à des jeunes en recherche de repères le sentiment d’être compris ou de trouver sur la plateforme des personnes qui partagent des expériences similaires.
Contrairement aux autres plateformes, l’espace de socialisation véritable reste faible, hormis l’espace consacré aux commentaires, mais la plateforme peut être un lieu de détente. Loin d’avoir une vision conservatrice des choses, je suis persuadé qu’à partir de 13 ans une utilisation des réseaux sociaux encadrée, s’agissant des contenus et de la durée, peut être bénéfique ou en tout cas acceptable. Nous avons aussi entendu des experts évoquer un recul critique des jeunes sur les usages du numérique : ils sont bien souvent plus vigilants et conscients des biais que leurs aînés, il faut renforcer l’éducation aux médias pour prolonger cela. Ne cédons néanmoins pas à la naïveté, les plateformes n’étant pas des acteurs philanthropiques, elles sont avant tout guidées par un intérêt économique qui passe d’abord par la collecte et la revente de données et de temps d’attention. Elles sont donc particulièrement réticentes à assainir leur espace, se réfugiant plus que de raison derrière leur statut contestable d’hébergeur.
Pourtant, l’interdiction de l’accès aux réseaux sociaux pour les moins de 15 ans – souhaitée notamment par le président de la République et préconisée par Madame la rapporteure – ne me paraît pas être la réponse la plus adaptée et ce pour plusieurs raisons. Interdire l’accès des réseaux sociaux aux moins de 15 ans, c’est d’une certaine manière admettre que nous avons renoncé à réguler les géants du numérique. Nous ferions d’abord reposer la charge de la responsabilité sur les jeunes plutôt que sur l’entreprise privée qui est à l’origine du problème : je ne peux m’y résoudre. En outre, les jeunes ne vivent pas hors ligne dans un monde où le numérique a pris une part essentielle. Le périmètre même d’une telle interdiction, au-delà des questions de faisabilité technique et des contournements possibles, pose question : faut-il interdire YouTube, Whatsapp ou Telegram ? La borne d’âge à 15 ans ne me semble par ailleurs pas être la plus adaptée. Serions-nous vraiment moins vulnérables à un contenu choquant à 15 ans qu’à 14 ans ? En quoi le fil « Pour toi » sur TikTok serait-il plus sain à 17 ans qu’à 13 ans ? Nous avons vu une jeune de 16 ans basculer en quelques mois, malgré un contrôle parental, dans une spirale de contenus mortifères et multiplier les tentatives de suicide. Comment, surtout, appliquer une telle mesure sans risquer d’apparaître impuissant, une fois de plus, sur le sujet ? Face aux dérives, il peut donc être tentant de chercher la martingale, la bonne idée qui viendra peut-être régler le problème. La responsabilisation ou l’infantilisation des jeunes peut être une solution simple.
Loin de souhaiter une action nationale dispersée, la réponse que nous devons apporter devra au contraire d’abord être européenne et commune à l’ensemble des plateformes tant les dérives sont loin de se circonscrire à TikTok. Nous avons rencontré une quinzaine d’acteurs à Bruxelles lors de nos travaux : Commission européenne, Parlement européen, Commission de protection des données, Data Protection Commission (l’équivalent irlandais de la CNIL)... Comment ne pas être frappé par la lenteur des processus, et la multiplication des strates de décisions, qui donnent l’impression d’un immobilisme au moment où les citoyens n’ont jamais eu autant besoin de l’Europe pour les protéger ? Un cadre européen, le plus protecteur du monde, existe désormais. Un cadre complémentaire, le DFA (Digital Fairness Act) en préparation, doit permettre d’aller plus loin. Des procédures de contrôle sont d’ores et déjà engagées mais elles sont trop lentes et les enquêteurs sont trop peu outillés face aux pressions et aux hordes d’avocats des plateformes. Le partage d’information entre les différents services et commissaires reste lacunaire, nous avons pu le constater. La force du marché unique réside dans son unité, sa taille et sa capacité à peser face aux géants américains. Sans réponse commune, nous sommes objectivement moins forts. Mais la France doit être à l’initiative, comme elle a su l’être sur la loi n° 2023-451 du 9 juin 2023 visant à encadrer l'influence commerciale et à lutter contre les dérives des influenceurs sur les réseaux sociaux, dite loi influenceurs, et doit prendre les devants, comme elle le fait actuellement sur les mécanismes de vérification d’âge.
La plus grande des urgences, c’est d’obliger les plateformes à contrôler et à vérifier efficacement l’âge des utilisateurs par le biais d’un intermédiaire sécurisé et d’un système public qui ne collecte pas les données et qui donnera uniquement l’indication de minorité ou d’âge aux plateformes.
La seconde urgence, c’est d’agir sur le design des applications en adaptant les interfaces aux utilisateurs déclarés comme mineurs, afin que celles-ci ne soient pas addictives, protègent du cyberharcèlement et de l’exposition aux contenus choquants, et permettent une déconnexion effective. Laissons la possibilité d’appliquer cette exacte même interface aux comptes majeurs, malheureusement soumis aux mêmes problématiques.
Contraignons les plateformes à revoir leur système de modération en dédiant une part significative de leur chiffre d’affaires au recrutement d’un nombre de modérateurs suffisant, et à participer au financement des signaleurs de confiance via un mécanisme public de redistribution afin d’éviter les conflits d’intérêt. Ces signaleurs sont souvent des associations sans but lucratif qui effectuent un travail de vigie d’importance.
Enfin, et en cas d’échec de la régulation, laissons-nous la possibilité de fermer purement et simplement les plateformes récalcitrantes, le droit européen le prévoit. Les utilisateurs retrouveront aisément le divertissement sur des plateformes respectueuses de nos règles. Ce n’est pas aux plateformes d’imposer un fonctionnement, c’est à la puissance publique de les y soumettre, peu importe le nombre d’avocats qui veulent bien les représenter.
Conclusion
TikTok n’est pas qu’une simple application de divertissement. C’est un univers algorithmique tentaculaire, façonné pour capter l’attention et monétiser l’engagement. Tant que le public ne s’en saisit pas et que les sanctions tardent à venir, tant que les risques réputationnels restent limités, tous les coups semblent permis. À l’issue de cette commission d’enquête, le verdict est sans appel : cette plateforme expose en toute connaissance de cause nos enfants, nos jeunes, à des contenus toxiques, dangereux, addictifs. Elle échappe trop souvent aux règles, se défausse de ses responsabilités, et prospère dans une économie de l’attention qui feint d’ignorer les ravages psychologiques et sociaux qu’elle provoque. Les chiffres, les témoignages, les faits : tout démontre que l’algorithme de TikTok pousse au pire, isole, enferme, détruit. Je pense que notre mission n’est pas de moraliser, ni d’interdire par facilité. Elle est de rendre le numérique compatible avec les droits et la santé mentale de nos jeunes, à en limiter les effets psychologiques sur les mineurs. Il faut forcer TikTok à repenser son modèle. Cette commission était dédiée aux victimes et à leurs proches, à celles et ceux qui ont parlé, qui ont témoigné. Nous ne pouvons pas leur rendre ce qui a été perdu, mais nous pouvons et devons faire en sorte d’avoir tout fait pour que plus jamais un adolescent ne soit conduit à se voir proposer des conseils pour se donner la mort sur une application. Pour que plus jamais un parent n’ait à découvrir trop tard l’ampleur du désespoir de son enfant sur un fil algorithmique.
Ce combat ne fait que commencer.
Recommandations du Président
Ces recommandations sont complémentaires à celles de la rapporteure auxquelles le président souscrit pour l’essentiel, nonobstant les quelques réserves émises dans cet avant-propos.
Recommandation du président n° 1 : Imposer que les comptes mineurs ne puissent avoir accès qu’à un fil présentant leurs abonnements volontaires, interdire les fils “Pour toi” ou présentant des contenus d’autres comptes auxquels les mineurs ne sont pas abonnés. L’algorithme ne peut personnaliser le fil d’actualité, tout flux addictif est interdit.
Recommandation du président n° 2 : À l’installation de l’application, proposer à l’utilisateur un fil qui n’est pas infini. Interdire le défilement infini de vidéos pour les comptes mineurs. Le défilement des publications y est chronologique par défaut et ne peut être modifié pour les comptes mineurs.
Recommandation du président n° 3 : Renforcer le cadre juridique des délits sexistes en ligne et du cyberharcèlement en y intégrant la lutte contre l’idéologie masculiniste.
Recommandation du président n° 4 : Interdire totalement les lives qui offrent la possibilité aux utilisateurs de verser de l’argent ou des cadeaux aux utilisateurs âgés de moins de 18 ans.
Recommandation du président n° 5 : Qualifier les dons sur TikTok de jeux d’argent, supervisés par l’Autorité nationale des jeux, contenant des messages de prévention et un suivi des dons à l’instar du principe du jeu responsable.
Recommandation du président n° 6 : Renforcer significativement les contrôles des produits vendus sur la plateforme TikTok Shop et procéder à sa fermeture si ceux-ci ne respectent pas les règles commerciales européennes. Interdire l'accès à la plateforme TikTok Shop aux comptes mineurs, et ne pas imposer cet accès aux autres comptes.
Recommandation du président n° 7 : Obliger les plateformes à vérifier l’âge des utilisateurs par le biais d’un outil sécurisé développé au niveau européen.
Recommandation du président n° 8 : Contraindre les plateformes de réseaux à dédier une part de leur chiffre d’affaires au recrutement de nouveaux modérateurs, à la formation de ceux-ci et à l’amélioration sensible de leurs conditions de travail.
Recommandation du président n° 9 : Mettre en place un système de financement public des signaleurs de confiance reposant sur une contribution des réseaux sociaux proportionnelle à leur chiffre d’affaires, afin que l’activité complémentaire de signalement exercée par des ONG, coûteuse en moyens humains, puisse être financée par un mécanisme de redistribution, afin de prévenir les conflits d’intérêts avec des signaleurs de confiance dépendants d’un financement direct.
Recommandation du président n° 10 : Imposer une surtaxation aux très grandes plateformes au sens du DSA qui ne mettent pas en place des mesures correctrices de protection des mineurs.
Recommandation du président n° 11 : Mettre en place le principe d’une fiscalité pollueur-payeur pour les plateformes au regard de l’impact de leurs activités sur l’environnement et la santé.
Recommandation du président n° 12 : Installer un comité des usagers des jeunes utilisateurs français des plateformes afin d’associer les premiers concernés aux évolutions de ces entreprises. Leurs recommandations seraient transmises aux plateformes qui pourraient également assister aux échanges.
Recommandation du président n° 13 : En cas de non-respect des règles de vérification d’âge, d’adaptation de l’interface pour les comptes mineurs et d’une modération satisfaisante, ordonner la fermeture définitive de la plateforme.
INTRODUCTION
Le jeudi 13 mars 2025, l’Assemblée nationale approuvait à l’unanimité la proposition de résolution créant une commission d’enquête sur les effets psychologiques de TikTok sur les mineurs. Une semaine plus tôt et après examen de sa recevabilité juridique et de l’opportunité de la création d’une telle commission d’enquête, la commission des affaires sociales avait adopté cette même résolution, issue d’une initiative transpartisane portée par votre rapporteure, Mme Laure Miller.
Le 25 mars 2025, la commission d’enquête était constituée.
Pendant six mois, elle a étudié le réseau social TikTok. Créé en 2017 par la société chinoise ByteDance ([23]), TikTok propose un flux infini de vidéos courtes au format vertical ([24]), souvent accompagnées de musiques entraînantes. Alors que ses prédécesseurs – Facebook, Instagram, YouTube, etc. – reposaient sur les abonnements des utilisateurs pour déterminer les contenus à leur faire voir, le fil « Pour toi » de TikTok est constitué en fonction de leur comportement, analysé par des algorithmes hautement efficaces.
Bien qu’elles aient tendance à s’estomper ([25]), ce sont ces particularités, ainsi que le succès indéniable l’application auprès des jeunes, qui ont justifié la restriction du champ de la commission d’enquête au seul réseau social TikTok.
Votre rapporteure a également défendu le choix de se concentrer sur les effets psychologiques de TikTok sur les mineurs. La création de la commission d’enquête faisait en effet suite aux témoignages de familles reprochant au réseau social chinois d’avoir entraîné et enfermé leurs enfants dans des boucles de contenus faisant l’apologie du suicide, de l’automutilation et des troubles des conduites alimentaires.
Point de départ de son travail, ces témoignages ont également constitué le temps fort de la commission d’enquête, puisque celle-ci a entendu, le 15 mai 2025, trois adolescents et huit familles meurtries et endeuillées par l’inconcevable : la mort d’un enfant, d’une sœur, l’automutilation, les tentatives de suicides. Aux deux adolescents qui ont évoqué ce jour-là des vidéos morbides « imprégnées », « gravées » dans leur rétine ([26]), et aux autres victimes qui les accompagnaient, la rapporteure le dit sans détour : leur audition, poignante, a laissé, elle aussi, une trace indélébile dans l’esprit des membres de la commission.
Elle remercie également tous ceux, adultes, enfants, adolescents, qui ont fait part de leur histoire à la commission d’enquête, par courriel ou par la voie d’une consultation citoyenne menée du 23 avril au 31 mai 2025 ([27]). Au total, ce sont plus de 31 000 écoliers, collégiens, lycéens, parents, professeurs et citoyens concernés qui ont raconté leurs usages, leur attachement aux outils numériques et aux réseaux sociaux mais aussi leurs angoisses et leurs souffrances.
C’est d’abord à tous ces témoins que s’adresse ce rapport, qui se veut un hommage à la mémoire d’enfants qui devraient encore être de ce monde, au courage de ceux qui n’auraient jamais dû avoir à témoigner devant la représentation nationale, et à la dignité de parents résolument tournés vers l’avenir pour que les tragédies du passé ne se reproduisent plus. Il a aussi pour ambition de répondre à leur détresse, à leur besoin d’être entendus, crus, accompagnés, rassurés.
À ce titre, le premier travail de la commission d’enquête a été d’établir un diagnostic le plus exhaustif possible sur les usages numériques des mineurs et leur utilisation de TikTok, d’une part, et les effets psychologiques de cette application, d’autre part. Tout au long de ses travaux, la rapporteure a fait sienne cette citation de Baruch Spinoza « Ni rire, ni pleurer, ni haïr, mais comprendre » ([28]).
Alertée par les études d’organisations non-gouvernementales comme Amnesty International ([29]), la commission d’enquête a voulu s’atteler à une tâche inédite mais plus que nécessaire : elle a pris en charge le premier travail institutionnel français centré sur les effets psychologiques de TikTok sur les mineurs, approfondissant les premiers constats formulés dès 2023 par la commission d’enquête du Sénat sur l’utilisation du réseau social TikTok, son exploitation des données, sa stratégie d’influence ([30]), dont elle a entendu le président, M. Mickaël Vallet, et le rapporteur, M. Claude Malhuret.
La rapporteure a pu s’appuyer sur l’audition de plus de soixante sociologues, psychologues, psychiatres, médecins, informaticiens, journalistes, chercheurs et associations spécialisées. La commission d’enquête a également souhaité associer les Français à sa démarche, par un appel à témoignage : c’est le sens de la consultation citoyenne organisée sur le site de l’Assemblée nationale. Sans prétendre être dénuée de tout biais, puisque le temps imparti à la commission d’enquête n’a pas permis de faire appel à des professionnels des enquêtes d’usages et d’opinions, cette consultation peut se targuer de reposer sur un échantillon significatif, puisque 30 979 personnes y ont participé, dont presque 19 000 lycéens. La rapporteure souligne en outre que les participants étaient invités à renseigner les principales variables sociologiques les concernant : genre, âge, département de résidence, catégorie socio-professionnelle.
Le second objectif de la rapporteure a été de rechercher des solutions courageuses mais pragmatiques de nature à protéger les mineurs des risques de l’utilisation des réseaux sociaux pour la santé mentale. Si les recherches relatives aux conséquences psychologiques pour les enfants et les adolescents ont porté presque exclusivement sur TikTok, objet de la commission d’enquête, les recommandations formulées par la rapporteure ont incontestablement vocation à s’appliquer à l’ensemble des réseaux sociaux, dont il a d’ailleurs également été question tout au long des travaux.
Six mois après la création de la commission d’enquête, la rapporteure ne peut que se féliciter des très nombreuses avancées politiques obtenues en l’espace de quelques mois en matière de protection des mineurs en ligne. Elle salue avant tout l’action de la ministre déléguée au numérique et à l’intelligence artificielle, Mme Clara Chappaz, mise au service de l’engagement du Président de la République en faveur de l’interdiction des réseaux sociaux aux mineurs de moins de quinze ans et du déploiement de systèmes de contrôle de l’âge efficaces. Elle se réjouit en outre de la mise en œuvre d’une politique volontariste de protection des enfants de moins de trois ans contre l’exposition aux écrans par la ministre du travail, de la santé, des solidarités et des familles, Mme Catherine Vautrin. Surtout, alors que la France, par une législation mieux-disante, a longtemps fait figure de pionnière quelque peu solitaire en fait de régulation des réseaux sociaux, la Commission européenne est aujourd’hui prête à accompagner les États membres souhaitant édicter une majorité numérique, et a adopté, le 14 juillet 2025, des lignes directrices très complètes et relativement exigeantes sur la protection des mineurs en ligne. Dans ce contexte, la rapporteure est heureuse d’avoir pu contribuer à mettre en lumière les risques psychologiques des réseaux sociaux pour leurs utilisateurs les plus vulnérables, et ainsi à imposer dans le débat public la nécessité d’une politique de régulation plus ambitieuse.
Elle décline cette idée, dans le présent rapport, par 43 recommandations visant à affermir les règles et dispositifs de protection des mineurs sur les réseaux sociaux, dont elle espère qu’elles seront mises en œuvre le plus rapidement possible.
Face à des plateformes qui, comme a pu le prouver l’audition de TikTok, ne souhaitent pas prendre en considération l’ampleur des enjeux – des acteurs économiques majeurs, responsables d’un gigantesque incendie qu’ils prétendent encore pouvoir éteindre avec un verre d’eau –, la puissance publique se doit d’être à la hauteur de l’urgence, des attentes des familles et de l’avenir de notre jeunesse.
première partie : TIKTOK, un des PIREs RéSEAUX SOCIAUX à L’ASSAUT DE NOTRE JEUNESSE
I. malgrÉ la grande jeunesse de son public, la plateforme tiktok est conçue pour capter l’attention de ses utilisateurs devant des contenus MAJORITAIREMENT néfastes
A. Suicide et automutilation, canons de beauté malsainS, désinformation médicale, violences, discriminations, sexisme, pédocriminalité… Tiktok diffuse auprès de son public une multitude de contenus néfastes
1. Panorama du réseau TikTok : une large gamme de contenus néfastes qui pour la plupart mettent en danger les utilisateurs
a. « Elle m’a dit de prendre une corde et un tabouret » : incitation au suicide et astuces d’automutilation
« Je serai mieux quand je serai morte » : le divertissement sur TikTok, entre glorification du suicide et incitation à l’automutilation
La commission d’enquête sur les effets psychologiques de TikTok sur les mineurs est née d’un constat sinistre mais sans appel : le public de TikTok est exposé à de multiples images, vidéos et musiques glorifiant le suicide et l’automutilation. Les travaux de la commission d’enquête ont ensuite permis de recueillir de multiples témoignages poignants d’utilisateurs de TikTok qui ont été victimes de ce type de contenus.
Il en ressort que de nombreux utilisateurs de l’application y font part de leur mal-être, de leurs idées noires, de leurs pensées suicidaires. Mademoiselle X., adolescente « victime de TikTok », qui a fait plusieurs tentatives de suicide et s’est longtemps scarifiée, se remémore ainsi « une vidéo où la première image dit : “la nuit porte conseil”, et la deuxième : “moi, elle m’a dit de prendre une corde et un tabouret”. Sous-entendu : “elle m’a dit que je devais mourir” » ([31]). Cette vidéo a été évoquée par plusieurs personnes auditionnées qui ne se connaissent pas et à des séquences différentes d’auditions, ce qui n’a pas manqué d’interpeller la rapporteure.
Le suicide et l’automutilation sont souvent présentés comme une solution. Mme Stéphanie Mistre, qui a perdu sa fille par suicide en 2021, explique ainsi : « les contenus qu’elle regardait étaient mortifères, […] mettant en avant des chansons qui prônent le suicide comme une libération – “suicide-toi et tu iras beaucoup mieux” » ([32]). M. Arnaud Ducoin, membre du collectif Algos Victima dont la jeune fille s’est suicidée, décrit quant à lui « quinze vidéos qui ne parlaient que suicide, avec des messages comme : “J’en ai marre de la vie” et “Je serai mieux quand je serai morte” » ([33]). Une jeune femme de 17 ans témoigne, dans le cadre de la consultation citoyenne menée par la commission d’enquête, avoir lu sur une vidéo TikTok la légende suivante : « à 17 ans j’ai rien fait de ma vie il vaut mieux que je me suicide ».
Ces formules alarmantes peuvent être accompagnées d’images explicites, montrant de façon crue les conséquences des actes de scarification. M. Y. évoque une vidéo TikTok où sa grande sœur, qui s’est tragiquement donné la mort en février 2024, « s’était mutilée le poignet – […] c’était une de ses mutilations les plus profondes. On voyait les photos des plaies ouvertes et du sang » ([34]).
Plus que de simples évocations ou descriptions du suicide ou de l’automutilation, TikTok regorge d’incitations à passer à l’acte. C’est ce qu’a constaté M. Y. : « D’après ce que j’ai vu, les vidéos [que ma grande sœur] publiait portaient surtout sur la mutilation. Je pense qu’elle parlait aux gens de sa “communauté” en leur disant : “Ne voyez pas ça comme quelque chose de négatif, mais comme quelque chose de positif. N’arrêtez pas forcément, car ce sera une marque de ce que vous avez réussi à vous en sortir” » ([35]).
Ces incitations peuvent prendre la forme de discussions entre utilisateurs, en commentaires. Mme Delphine Dapui, dont l’enfant a mis fin à sa vie, relate ainsi un échange morbide : « “Moi, j’ai essayé [de] prendre six [médicaments], cela n’a pas marché ; peut-être qu’il faut que j’en prenne plus ?” “Oui, essaie d’en prendre plus” » ([36]).
« Démonter les taille-crayons » : quand TikTok se transforme en petit manuel d’autodestruction
Ne se limitant pas à glorifier le suicide et la scarification, certains utilisateurs de TikTok dévoilent, de façon détaillée, leurs techniques et astuces d’automutilation. « Tiktok livre clé en main des méthodes pour se faire mal à soi-même », déplore une femme de 49 ans qui a participé à la consultation citoyenne sur les effets psychologiques de TikTok sur les mineurs. Ce constat est partagé par de nombreuses personnes auditionnées par la commission d’enquête, sidérées par l’inventivité et la précision des techniques partagées sur TikTok. Mme Elisa Jadot, journaliste, auteure et réalisatrice, a, pour la préparation de son documentaire Emprise numérique, 5 femmes contre les Big 5, créé sur TikTok un faux profil d’adolescente de treize ans. « J’y ai appris les meilleures façons de me scarifier, avec la lame de mon taille-crayon, un stylo et des glaçons », raconte-t-elle, ajoutant avoir été orientée vers « des vidéos tutorielles pour faire un nœud coulant en vue de me pendre dans ma chambre » ([37]). Mme Dapui explique que TikTok a proposé à sa fille « de prendre des douches bouillantes, ou encore des moyens pour démonter les taille-crayons » ([38]). Mme X. confirme : « il y avait aussi des vidéos expliquant quels médicaments prendre pour en finir […], comment se fournir en médicaments, etc. » ([39]).
Les « influenceurs » en scarification n’hésitent pas à donner des conseils des plus morbides et dangereux. L’on apprend ainsi sur TikTok que « s’il n’y a pas de sang, ça ne compte pas », comme le rapporte une participante à la consultation citoyenne de 47 ans, ou que « si ça saigne pas c’est pas assez profond » – un message transmis dans le cadre de la consultation citoyenne par une adolescente de 17 ans.
Plus grave encore, les utilisateurs de TikTok peuvent s’y renseigner sur la façon de s’automutiler sans ne laisser rien paraître, sans attirer l’attention ni les secours nécessaires. « L’on m’a expliqué comment cacher mes blessures à mes parents », indique Mme Jadot, tandis que Mme Dapui, décrit que sa fille a trouvé sur TikTok des moyens de « se faire du mal sans que cela se voie » ([40]).
b. « Tu n’es pas moche, tu es juste grosse » : canons de beauté malsains et troubles des conduites alimentaires (TCA)
De nombreux contenus publiés sur TikTok véhiculent des normes physiques inatteignables voire maladives. Loin de diffuser des standards de bonne santé et de célébrer les corps dans leur diversité, l’application participe à la normalisation et à l’exaltation de la maigreur excessive. Mme Carole Copti, diététicienne-nutritionniste, explique ainsi que « la plateforme expose [l]es jeunes à une quantité massive de contenus, souvent centrés sur l’apparence, la minceur et les habitudes alimentaires. TikTok installe une norme inaccessible et irréelle, créant un décalage qui agit directement sur la construction de l’image corporelle et de l’estime de soi » ([41]). TikTok participe à une « propagande des corps squelettiques », confirme une jeune femme de 17 ans via la plateforme de la consultation citoyenne.
Ces canons de beauté malsains sont soutenus par des discours encourageant des comportements dangereux en matière d’alimentation, pouvant s’apparenter à des troubles des conduites alimentaires (TCA) ([42]).
Mme Bérangère Couillard, présidente du Haut Conseil à l’égalité entre les hommes et les femmes, rapporte que « de jeunes femmes […] diffusent [sur TikTok] […] des messages culpabilisants : “Tu n’es pas moche, tu es juste grosse”, “Plaisir éphémère, regret éternel”. Ce discours, qui valorise la restriction alimentaire extrême et stigmatise la prise de poids, participe activement à la normalisation des troubles du comportement » ([43]). Mme Copti mentionne quant à elle « [d]es citations au ton faussement bienveillant mais aux effets ravageurs, telles que “Si tu ressens la faim, c’est que tu es sur la bonne voie” ou “Ce que tu manges en privé, tu le portes en public”. […] C’est d’une violence inouïe » ([44]). « On entend des phrases du type : “si ton estomac gargouille, il te remercie”, ou encore “si tu as faim, bois de l’eau” », écrit une femme de 31 ans au courriel de la commission d’enquête. Une jeune femme de 17 ans rapporte avoir lu « du vocabulaire déplacé tel que “vous avez faim : buvez de l’eau” ou encore “tu n’es pas un chien donc tu ne mérites pas de manger” ».
Outre ces messages culpabilisateurs, l’utilisateur de TikTok est exposé à des méthodes détaillées, malsaines et dangereuses, de perte de poids. Mme Charlyne Buigues, infirmière et auteure de la pétition « Stop #SkinnyTok » a pu constater la publication de multiples « astuces pour maigrir » ([45]). Mme Couillard fait part de la diffusion de « régimes drastiques » et de « routines sportives excessives » ([46]), ce que confirme Mme Copti : « Je pense notamment […] à ces challenges qui promettent bonheur et réussite en mangeant moins de 1 000 calories par jour ou en ne consommant que de l’eau pendant plusieurs jours » ([47]). « Des régimes sont proposés sur TikTok, et des manières de perdre du poids de façon très malsaine. Par exemple des vidéos où on nous explique comment se faire vomir plus facilement ! », témoigne une participante à la consultation citoyenne de 16 ans. Une autre adolescente, de 17 ans, écrit à la commission d’enquête avoir vu sur TikTok des « tutos pour maigrir (se faire vomir, rien manger, beaucoup boire ou manger des glaçons) ».
c. Le TikTok des charlatans : désinformation médicale et psychologie de comptoir
Se soigner sur TikTok : la consultation de tous les dangers
Loin des cabinets médicaux, cliniques et hôpitaux, TikTok peut rapidement laisser libre cours à des médecins improvisés, revendiquant parfois de façon impropre le statut de professionnel de santé, partageant des informations douteuses voire dangereuses.
La docteure Nawale Hadouiri, praticien hospitalo-universitaire en médecine physique et de réadaptation au centre hospitalier universitaire (CHU) de Dijon, relève « une présence très importante de non-professionnels de santé diffusant des contenus, parfois teintés d’un esprit complotiste à l’égard de la communauté des soignants. Ces personnes peuvent prodiguer des conseils pour éloigner des bonnes pratiques, avec un esprit presque sectaire » ([49]).
Le docteur Jean-Marcel Mourgues, vice-président du Conseil National de l’Ordre des Médecins, constate quant à lui « des actes à visée esthétique illégaux, impliquant principalement des injectrices de toxines botuliques et d’acides hyaluroniques » ([50]).
Manger une orange contre l’anxiété : la psychologie et la psychiatrie à la sauce TikTok
Une enquête du Guardian a révélé que, sur les 100 contenus TikTok les plus visionnés sous le hashtag #mentalhealthtips – astuces de santé mentale –, plus de la moitié contenait de la désinformation, allant parfois jusqu’à conseiller de manger une orange sous la douche pour réduire l’anxiété ([51]).
Certains contenus peuvent inciter à l’abstention thérapeutique, comme une vidéo décrite par M. Baptiste Carreira Mellier, psychologue et neuropsychologue, « déconseillant formellement le traitement médicamenteux pour le [trouble déficit de l’attention avec ou sans hyperactivité] » ([52]).
L’utilisation de TikTok est également à l’origine de nombreux diagnostics et autodiagnostics pour le moins douteux, opérés par ou sur les conseils d’utilisateurs ne pouvant prétendre aux titres de psychologue ou psychiatre. M. Carreira Mellier témoigne ainsi : « j’ai reçu en consultation une adolescente de 14 ans persuadée d’avoir un trouble borderline. Or ce type de trouble n’est pas diagnostiqué à 14 ans, encore moins chez un psychologue qui n’en a pas le droit. Elle m’a expliqué qu’elle a reçu ce diagnostic de sa “psychologue” faisant de la création de contenu sur les réseaux sociaux. En réalité, cette personne est thérapeute et propose, par le biais des réseaux sociaux ou de sites internet, des consultations » ([53]).
d. Insultes, tueries de masse et chat passé au mixeur : TikTok comme lieu d’exposition à la violence sous toutes ses formes
À l’ère de ce qu’il est coutume d’appeler le « pseudonymat », TikTok est d’abord le lieu d’une violence verbale souvent décomplexée : en ligne, les limites que la société impose habituellement aux paroles violentes, et la désapprobation qu’elle leur porte, semblent atténuées. M. Tristan Duverné, doctorant et auteur d’une étude sur les violences sexistes sur TikTok ([54]), explique que « le contexte numérique, en particulier l’architecture de TikTok, supprime certains mécanismes de régulation des offenses que nous trouvons dans nos interactions ordinaires. Dans la vie réelle, un comportement offensant ou violent est généralement sanctionné par l’interlocuteur ou les pairs, puis suivi d’une tentative de réparation de l’interaction » ([55]).
Au-delà de la violence verbale, TikTok donne aussi à voir des images crues et morbides de violence physique. Une adolescente de 15 ans, ayant participé à la consultation citoyenne menée par la commission d’enquête, raconte avoir visionné des « vidéos mettant en scène de la torture, […] des chutes mortelles ». « Des vidéos de morts d’accident sans prévenir ça choque », renchérit un jeune homme de 19 ans.
Les utilisateurs de TikTok peuvent en outre être exposés à la violence à grande échelle, à des actes terroristes. M. Valentin Petit, journaliste à l’agence Capa, raconte ainsi la stupeur qu’il a ressentie en découvrant, sur l’application, des reconstitutions d’attentats, voire de vraies images de tueries de masse : « Au mois de janvier 2025, j’ai découvert, complètement par hasard, d’étranges vidéos diffusées sur TikTok : il s’agissait d’extraits de jeux vidéo. Jusque-là, il n’y avait rien d’anormal. Mais en y regardant de plus près, ces jeux étaient des reconstitutions, au détail près, d’attentats djihadistes ou d’extrême droite ayant été commis. Comme on peut le voir sur ces images, il s’agit, d’un côté, de versions vidéoludiques et, de l’autre, d’images filmées par les tueurs eux-mêmes – les tueries dans la synagogue de Halle et dans une mosquée de Christchurch. J’en ai trouvé d’autres, notamment relatives à l’attentat homophobe du Pulse en Floride et à l’attentat raciste de Buffalo, etc. […] Plus inquiétant encore, on trouve aussi de vraies images déguisées sur ces réseaux. Je pense à un exemple particulièrement révélateur, un contenu violent qui est resté six mois sur la plateforme. Bien que la vidéo ait été supprimée, le compte est encore actif – j’ai vérifié il y a quarante-huit heures. Il s’agit de la vidéo de la tuerie de Buffalo, ce sont les vraies images tournées par le tueur où on voit les personnes s’effondrer. Ce sont de vraies personnes qui ont été tuées. Dans cette vidéo, on voit le tueur tirer une autre balle dans la tête d’une personne. […] Pour conclure, sur TikTok, j’ai vu des gens mourir, se prendre des balles dans la tête, le tout agrémenté de musiques à la mode, de stickers rose flashy et de filtres roses » ([56]).
Sur TikTok, la violence peut prendre des formes des plus surprenantes. Mme Jennifer Elbaz, chargée de mission éducation au numérique à la Commission nationale de l’informatique et des libertés (CNIL), relate ainsi ses interventions auprès de milliers de mineurs : « tous les enfants racontaient avoir vu sur TikTok la vidéo d’un chat passé au mixeur. La plupart du temps, ils n’en avaient jamais parlé avec qui que ce soit, pas même avec leurs camarades, et ils découvraient ensemble qu’ils avaient tous vu la même vidéo » ([57]). « Mon fils m’a fait voir une vidéo choquante d’une personne qui était en train de tuer des chats, de la pure barbarie », confirme une femme de 49 ans sur la plateforme de la consultation citoyenne de la commission d’enquête.
e. Racisme et antisémitisme : sur TikTok, la haine de l’autre sans complexe
TikTok recèle de photos, vidéos et commentaires discriminants, racistes et antisémites. L’on y ressent « beaucoup de racisme et de haine », témoigne une femme de 42ans ayant participé à la consultation citoyenne. En 2024, la plate-forme d’harmonisation, d’analyse, de recoupement et d’orientation des signalements (PHAROS), destinée à recevoir les contenus illicites, publics et en ligne, a reçu 1 237 signalements ([59]) relatifs à des provocations publiques à la haine et à la discrimination raciale, ethnique ou religieuse et injures et discrimination raciale, ethnique ou religieuse ([60]).
f. « Je comparerais les femmes un peu aux enfants, c’est à peu près la même chose » : diffusion d’une idéologie masculiniste agrémentée de violences sexistes
À l’instar de ses concurrents, TikTok véhicule très largement des stéréotypes de genre. C’est ce que démontre un rapport du Haut Conseil à l’égalité entre les hommes et les femmes (HCE) sur le « cercle vicieux du sexisme » ([62]), présenté par Mme Couillard : sur TikTok, « l’humour dit “masculin” et donc stéréotypant est ultradominant. Ainsi, 35 % des vidéos présentent un comportement féminin stéréotypé, c’est-à-dire incluant un ou plusieurs stéréotypes féminins. Les données montrent que dans les cas où la femme correspond à un archétype de genre, elle est dépeinte respectivement comme étant la femme réservée et calme (18 %), hystérique (16 %) et séductrice (13 %). Ensuite, 61 % des vidéos présentent des comportements stéréotypés masculins. Quand les hommes sont représentés au travers d’un archétype de genre, ils le sont très largement au travers de la figure de l’homme humoriste. Ainsi, 33 % des vidéos ont pour but de divertir et 32 % sont humoristiques » ([63]).
Mme Shanley Clemot McLaren, cofondatrice et co-présidente de l’association Stop Fisha, déplore quant à elle la prolifération de contenus masculinistes via « une romantisation des contenus misogynes et extrémistes, notamment masculinistes, à travers l’utilisation de musiques patriotiques ou guerrières, créant une forme de fictionnalisation attrayante, particulièrement efficace auprès des jeunes garçons » ([64]).
Les travaux de la rapporteure ont permis d’identifier les propos d’un influenceur qui, considérant que « la femme est un être faible », déclarait : « je comparerais les femmes un peu aux enfants, c’est à peu près la même chose, c’est le même principe ».
Quand ce même influenceur assène, comme vérité générale, que « les françaises à l’étranger c’est des salopes », d’autres utilisateurs de TikTok choisissent de cibler certaines femmes en particulier. Mme Anna Baldy, créatrice de contenus sous le pseudo de Grande Bavardeuse, indique avoir été la cible de nombreux commentaires haineux : « Je cite : “T’es un torchon à foutre inculte, reste dans le domaine des gorges profondes” » ([65]).
g. Atteintes aux mineurs et pédocriminalité
M. Samuel Comblez, directeur général adjoint de l’association e-Enfance, relève divers types de contenus préjudiciables en lien avec des mineurs : « la principale remontée concerne « l’extorsion sexuelle » d’enfants qui sont sollicités pour obtenir des contenus à caractère sexuel. […] La deuxième thématique la plus signalée concerne le cyberharcèlement avec notamment des insultes, des moqueries, des contenus textes, vidéos ou photos dégradants pour l’enfant ou l’adolescent. […] La troisième thématique concerne le revenge porn, c’est-à-dire des contenus à caractère sexuel envoyés à des fins de vengeance […]. Viennent ensuite des contenus à caractère pédocriminel » ([68]).
L’Office anti-cybercriminalité (OFAC), qui gère la plateforme PHAROS, note une hausse des signalements en lien avec des atteintes aux mineurs, qui représentent 7,5 % de l’ensemble des signalements en reçus entre le 1er janvier et le 22 mai 2025 contre 3,15 % l’année précédente ([69]). « Il ne s’agit pas de pédocriminalité », précise Mme Cécile Augeraud, commissaire divisionnaire, chef-adjoint à l’OFAC, « mais de contenus provenant de mineurs qui vont être détournés, comme des images détournées d’enfants jouant sur la plage, des contenus s’inscrivant dans des campagnes très spécifiques. » ([70]).
Mme Alejandra Mariscal Lopez, directrice de Point de Contact, association de lutte contre les cyberviolences et de protection des victimes dans l’espace numérique indique avoir reçu en 2024 « 37 000 signalements concern[ant] une suspicion d’exploitation sexuelle de mineurs, dont 70 % (17 000 contenus) se sont avérés effectivement illicites et ont été transmis aux autorités compétentes. Il est à noter que 90 % des contenus qualifiés de pédocriminels concernaient des filles. » ([71]).
2. Des contenus néfastes qui se répandent sur TikTok comme une trainée de poudre
a. Des contenus néfastes dont la nouveauté tient à leur volumétrie et à leur viralité
La nouveauté des contenus néfastes diffusés sur TikTok tient principalement à ce que l’informaticien et logicien M. Gilles Dowek appelle le « web 2.0 » : « c’est une rupture avec l’ensemble des moyens de communication utilisés lors de la période de 5 000 ans qui débute avec l’invention de l’écriture et se termine avec le premier web. Les moyens de communication étaient alors limités. Le premier web permettait certes à ceux qui avaient une certaine connaissance technique d’envoyer des messages universels, mais eux seuls le pouvaient. Ce n’était pas à la portée de tout le monde, car il fallait pouvoir créer son site. […] Tout cela a complètement changé avec le web symétrique. Désormais, tout le monde peut parler et tout le monde peut entendre ce que tout le monde dit – et n’importe quand » ([74]). Les messages véhiculés, en eux-mêmes, étaient déjà présents sur Internet bien avant la création des réseaux sociaux, par exemple sur les blogs « pro-ana » – pro-anorexia. Mme Rayna Stamboliyska indique que « la principale [différence entre les forums d’il y a dix ans et les mouvements actuels, notamment dans le domaine « pro-ana »] tient à la volumétrie et à la viralité des contenus […] » ([75]).
Une seconde évolution relève de « l’utilisation de l’image et de la vidéo, notamment sur TikTok », constate Mme Stamboliyska : « par le passé, les échanges étaient principalement textuels et se déroulaient par l’intermédiaire de sites plus ou moins statiques. Ce changement n’est pas bénéfique, car l’impact de ce que l’on voit est beaucoup plus fort. » ([76]).
b. Sur le terrain, le constat sans équivoque d’une large diffusion des contenus néfastes
Dans la pratique, les interlocuteurs des utilisateurs des réseaux sociaux et de TikTok sont unanimes : loin d’être un épiphénomène, les contenus choquants et préjudiciables bénéficient d’une large audience.
Mme Elbaz relève, de façon empirique, que « quasiment 100 % des enfants qui consultent seuls des plateformes diffusant des vidéos – réseaux sociaux, sites de jeux vidéo sur lesquels ils sont identifiés… – ont été confrontés à des contenus choquants. […] oui, nos enfants ont accès massivement, dès qu’ils sont connectés, à des contenus choquants divers et variés : violences d’adultes à adultes, d’adultes à enfants, d’enfants ou d’adultes à animaux également » ([79]). « Lors de nos interventions dans les écoles primaires, il y a dans CHAQUE classe des élèves ayant vu des contenus choquants et non appropriés. Et nous démarrons au CE2… », écrit à la commission d’enquête la fondatrice d’une entreprise spécialisée en cybersécurité.
Dans le cadre de la consultation citoyenne menée par la commission d’enquête, 43 % des réponses à la question « des membres de votre foyer (y compris vous) ont-ils déjà vu sur TikTok des contenus choquants ? » ont été positives.
B. Défilement infini, profit infini ? L’algorithme de la dépendance ou comment TikTok monétise notre attention
1. Le modèle économique de TikTok : capter l’attention à tout prix
a. Au cœur du modèle d’affaires de TikTok : données personnelles et publicité ciblée
Comme pour la majorité des grandes plateformes de réseaux sociaux, le modèle d’affaires de TikTok repose sur l’économie de l’attention, à savoir « un ensemble de dispositifs mis en œuvre afin d’extraire une valeur marchande à partir de la captation de l’attention des utilisateurs » ([82]).
Dans cette économie de l’attention, les revenus des réseaux sociaux reposent très majoritairement sur la publicité, et plus marginalement sur les abonnements – à l’instar de LinkedIn ou YouTube avec leurs formules « premium » – comme l’explique Mme Joëlle Toledano, professeure émérite d’économie associée à la chaire gouvernance et régulation de l’université Paris Dauphine-PSL, membre du Conseil national du numérique : « depuis quinze ans, les réseaux sociaux relèvent, en Europe et aux États-Unis, d’un modèle économique très majoritairement financé par la publicité, parfois par des abonnements » ([83]).
Cette prépondérance du marché de la publicité dans les revenus des plateformes de réseaux sociaux est confirmée par les plateformes elles-mêmes : selon M. Anton’Maria Battesti, directeur des affaires publiques France Meta, « […] la publicité représente l’essentiel du chiffre d’affaires de Meta. Vous avez le choix entre un modèle payant sans publicité et un modèle gratuit avec de la publicité ciblée en fonction de différents critères, comme vos centres d’intérêt, votre âge ou votre localisation » ([84]). Mme Claire Dilé, directrice des affaires publiques de X (ex-Twitter), reconnaît également que les « revenus [de X] proviennent principalement de la publicité et des annonceurs » ([85]).
Ce modèle repose sur la rétention maximale des utilisateurs sur la plateforme, comme l’explique Mme Toledano : « le modèle économique est celui de l’économie de l’attention, qui consiste à échanger la gratuité contre autre chose. […] Si l’on cherche à capter l’attention, c’est non seulement pour passer de la publicité, mais aussi, secondairement, pour pousser à des actes d’achat, plus impulsifs, et à toute autre forme de gaming. L’attention porte sur les algorithmes, mais également sur les types de contenus, la façon de scroller, les formats : l’ensemble du système vise à nous garder présents le plus longtemps possible. Le social commerce ([86]) permet de déployer une variété d’outils et de rentabiliser encore plus la captation de l’attention » ([87]).
Ce constat est partagé par Bruno Patino, président de Arte France et auteur des ouvrages La civilisation du poisson rouge, Tempête dans le bocal et Submersion : « les réseaux ont tous été construits par des acteurs numériques qui se rémunèrent grâce à l’économie de l’attention, c’est-à-dire par de la publicité. Du point de vue économique, leur objectif est que nous y consacrions un temps sans cesse croissant » ([88]).
Le choix de la gratuité et d’un modèle économique fondé sur la publicité « peut notamment s’expliquer par le fait qu’un tel modèle d’affaires propose le service gratuitement aux utilisateurs. Ce qui facilite l’acquisition d’une masse critique d’utilisateurs, déclenchant les effets de réseau présents dans une économie de plateformes : on observe que plus il y a d’utilisateurs d’un service, plus celui-ci attire en retour de nouveaux utilisateurs. Ce qui tend alors à renforcer la position de plateformes d’ores et déjà installées » ([89]).
Ce modèle économique est le résultat du développement de l’économie de la donnée à la fin des années 2010, que décrit M. Patino : « les acteurs ont mis en place à la fois des outils capables de procéder à l’extraction maximale des données des utilisateurs pour les monétiser d’un point de vue publicitaire et des outils de captologie permettant de développer une certaine forme d’assuétude aux écrans » ([90]).
Les réseaux sociaux, et en particulier TikTok dont le mode de fonctionnement (défilement infini de vidéos, caractère imprévisible de la succession des vidéos et absence de choix de l’utilisateur) le rend particulièrement efficace en la matière, s’appuient sur l’accumulation de données de leurs utilisateurs, comme le décrit Mme Anne Savinel-Barras, présidente d’Amnesty International France : « le modèle économique des plateformes du numérique est fondé sur un profilage intrusif et la publicité ciblée. Les plateformes cherchent notamment à collecter de manière constante de nouvelles informations sur les utilisateurs et utilisatrices afin d’établir des profils aussi précis que possible qu’elles pourront ensuite vendre à des publicitaires » ([91]).
Le Conseil national du numérique va jusqu’à parler d’économie de la manipulation : « les plateformes ont acquis une telle finesse dans le profilage des utilisateurs qu’il leur est quasiment possible d’anticiper leurs intérêts, leurs conduites, leurs envies, et de les manipuler » ([92]).
Toutefois, en exploitant les mécanismes de l’économie de l’attention, les réseaux sociaux tels que TikTok exercent une influence profonde sur leurs utilisateurs. En effet, les médias numériques comme TikTok présentent quatre ruptures majeures en matière de captation de l’attention dans un but économique, ainsi décrites dans le rapport du Conseil national du numérique, Votre attention, s’il vous plaît ! Quels leviers face à l’économie de l’attention ? ([95]) :
– l’immersion et l’ubiquité : depuis l’apparition des smartphones, les outils numériques sont constamment présents et remplissent des fonctions variées (communication, déplacements, etc.) ;
– l’immédiateté et le temps réel : « la grande majorité des applications sollicitent les comportements réflexes des individus et éliminent les temps de réflexion, le flux continu des contenus informationnels ou divertissants que nous recevons laisse peu de possibilités de faire retour sur ce qui a été vu et entendu » ([96]) ;
– le calcul, le ciblage et les prédictions : « à travers la collecte des données, les comportements humains sont soumis à des processus de calculs statistiques et de prédictions algorithmiques, qui influencent en retour les conduites à travers des suggestions » ([97]) ;
– le modèle économique : « l’individu n’est plus seulement utilisateur, consommateur ou spectateur, mais il participe directement à l’optimisation des systèmes d’intelligence artificielle à travers ses activités en ligne et à la génération de profit par le biais des données et traces qu’il laisse sur le réseau » ([98]).
Le modèle économique des réseaux sociaux, fondé sur la captation d’un temps d’attention croissant de la part des utilisateurs, met en évidence un désalignement d’intérêts, à l’origine de multiples dérives. Les plateformes et leurs utilisateurs poursuivent des objectifs en partie divergents : là où les utilisateurs cherchent une utilisation bénéfique et mesurée, les plateformes, elles, visent à maximiser le temps passé sur leurs services, même au-delà du seuil optimal pour l’utilisateur. Autrement dit, leur rentabilité repose sur « l’addiction » des utilisateurs à la plateforme, à tout le moins une captation excessive de l’attention, comme le souligne M. Bruno Patino : « le modèle de l’économie de l’attention vise à rendre les utilisateurs de plus en plus dépendants » ([99]).
Pour M. Olivier Ertzscheid, chercheur en sciences de l’information et de la communication, maître de conférences à l’université de Nantes, auteur des ouvrages L’appétit des géants : pouvoir des algorithmes, ambitions des plateformes et Le monde selon Zuckerberg : portraits et préjudices, la cause des effets néfastes que peuvent avoir les réseaux sociaux sur leurs utilisateurs est bien à chercher dans leur modèle économique : « si je devais résumer en une phrase ces vingt-cinq années de recherche, je dirais que tout est de la faute du modèle économique de ces plateformes. […] Nous avons construit une dystopie rien que pour obliger les gens à cliquer sur des publicités » ([100]).
Il existait cependant une alternative au modèle économique actuel des réseaux sociaux, comme le dépeint M. Patino : « un réseau social comme Facebook aurait pu être payant sur abonnement. D’autres modèles économiques auraient pu être imaginés, en s’inspirant du modèle contributif en code source ouvert de Wikipédia par exemple. L’influence du contexte historique des années 2006-2007, marqué par le développement de l’économie de la donnée, a toutefois été déterminante » ([101]).
b. Un modèle économique qui pousse au trash
Comprendre le modèle économique des réseaux sociaux, sans les déresponsabiliser, permet de mieux appréhender les mécanismes à l’origine des effets délétères qu’ils peuvent avoir sur leurs utilisateurs – en particulier la prolifération de contenus nocifs évoquée dans la partie précédente.
Pour Mme Savinel-Barras, présidente de Amnesty international France, il est clair que « ce modèle économique alimente la diffusion de contenus néfastes. Les systèmes algorithmiques sont conçus pour garder les personnes sur la plateforme. Plus ces personnes sont impliquées, plus les recettes publicitaires sont élevées. En conséquence, ces systèmes mettent en avant les contenus les plus virulents, clivants et néfastes, car ceux-ci sont les plus susceptibles de garantir l’implication des utilisateurs et utilisatrices » ([102]).
Dans une certaine mesure, il est donc dans l’intérêt économique des réseaux sociaux de mettre en avant des contenus radicaux, plus susceptibles de capter l’attention de l’utilisateur. Deux raisons principales peuvent toutefois inciter les plateformes à limiter et modérer ces contenus : d’une part, la préservation de leur image de marque et de leur réputation, qui conditionne leur attractivité commerciale et leur capacité à vendre des espaces publicitaires ou à attirer de nouveaux utilisateurs ; d’autre part, le respect du cadre juridique en vigueur – la question de la réglementation sera abordée dans la seconde partie de ce rapport.
De même, il n’est pas exagéré d’affirmer à ce stade que les réseaux sociaux ont intérêt à entretenir une forme de dépendance chez leurs utilisateurs – non comme une fin en soi, mais comme un levier pour maximiser leurs revenus. Mme Océane Herrero, journaliste ([103]), évoque une étude interne à TikTok datant de 2019, selon laquelle « le visionnage de 260 vidéos est nécessaire pour que l’utilisateur développe une habitude de consommation » ([104]), soit une forme de dépendance à la plateforme.
Afin d’accroître le temps passé sur les réseaux sociaux, ceux-ci recourent en effet à des dispositifs « captologiques », qui ne sont pas sans conséquence, « que ce soit pour l’état cognitif et psychique de l’utilisateur, pour ses relations sociales ou pour l’attention qu’il porte plus largement à son environnement : en effet, les ressources psychiques sont limitées et les individus ne peuvent pas allouer une attention infinie à tout » ([105]).
Le modèle économique des réseaux sociaux, et en particulier celui de TikTok, joue donc un rôle déterminant dans leur conception addictive et dans la mise en avant de certains contenus destinés à retenir les utilisateurs le plus longtemps possible sur la plateforme. C’est le constat qu’en fait M. Patino : « dans le modèle de l’attention, les messages sont organisés de façon à maximiser les revenus publicitaires. Ils sont classés selon leur efficience économique. L’objectif est que vous les regardiez, même si vous êtes occupés à autre chose, et que vous les partagiez le plus rapidement possible. L’un des principaux leviers est l’émotion, mais pas n’importe laquelle. La joie ou le rire ne provoquent pas autant de viralité que la colère et la rage » ([106]).
Il est en effet évident qu’au regard de son modèle d’affaires, TikTok n’a pas pour premier intérêt la prise en compte du bien-être de ses utilisateurs, comme l’explique le Dr Servane Mouton, neurologue et neurophysiologiste, co-présidente de la commission d’experts sur l’impact de l’exposition des jeunes aux écrans (2024) : « la motivation première de TikTok n’est pas le bien-être de ses utilisateurs, elle a pour finalité unique le profit. La plateforme a développé un modèle économique extrêmement lucratif basé sur de nombreux systèmes publicitaires : marques thématiques, publicités entre les vidéos, placements de produits, filtres de marque, partage facilité sur d’autres réseaux sociaux pour recruter de nouveaux utilisateurs, publicités sur d’autres médias, et partenariats commerciaux avec de grandes enseignes, comme Walmart aux États-Unis, permettant des achats directs via l’application. Il est également possible d’acheter des cadeaux virtuels pour les influenceurs que l’on apprécie. Ces cadeaux sont ensuite convertis en monnaie réelle, générant un chiffre d’affaires estimé à 1,9 milliard de dollars en 2023. Cette stratégie commerciale agressive, dénuée de considérations éthiques pour la santé et le bien-être des utilisateurs, transforme ces plateformes en outils d’une puissance quasi incontrôlable » ([107]).
c. Un modèle économique opaque, aux logiques antagonistes à la protection des mineurs
D’après Mme Toledano ([117]), la répartition des différentes sources de revenus de TikTok serait la suivante :
– 75 % du chiffre d’affaires de TikTok proviendrait de la publicité ;
– 15 % proviendrait du commerce ;
– 10 % proviendrait des achats « in-app », achats intégrés effectués au sein de l’application permettant notamment d’acheter des cadeaux virtuels pour en faire don à des influenceurs ([118]).
Le chiffre d’affaires de la plateforme, au niveau mondial, se serait élevé à 39 milliards de dollars en 2024, soit une hausse de 63 % par rapport à l’année précédente ([119]). S’il reste largement en retrait par rapport à Meta, qui détient Facebook et Instagram et dont le chiffre d’affaires en 2024 s’est élevé à 164 milliards de dollars en 2024 (+ 20 % par rapport à 2023) ([120]), la très forte dynamique de croissance des revenus de TikTok est remarquable. Toutefois, TikTok étant détenu par ByteDance, une société non cotée en bourse, à la différence des autres grands réseaux sociaux, l’information financière disponible le concernant est extrêmement limitée, voire inexistante.
De fait, les travaux menés par la commission n’ont pas permis de déterminer avec précision le modèle économique de TikTok, pourtant essentiel à la compréhension des motivations de la plateforme. Lors des auditions, comme dans ses réponses aux questionnaires de la rapporteure, TikTok a refusé de transmettre certaines informations qu’il considère couvertes par le secret des affaires et n’a notamment pas précisé la répartition de ses revenus ni fourni d’ordre de grandeur concernant ses différentes sources de revenus.
En outre, les réponses de TikTok concernant le fonctionnement de son modèle économique se sont révélées au mieux évasives, et au pire insincères.
Interrogé sur l’intérêt que pouvait avoir TikTok à retenir les utilisateurs sur la plateforme, M. Arnaud Cabanis, responsable de l’activité commerciale France et Benelux de TikTok affirmait qu’il n’y avait pas de corrélation positive entre le temps passé sur la plateforme par les utilisateurs et le nombre d’espaces publicitaires pouvant être vendus : « l’algorithme prévoit de livrer, en moyenne, quatre publicités par jour et par utilisateur. Nous essayons donc de limiter les couloirs publicitaires » ([121]).
Or, en pratique, n’importe quel utilisateur de TikTok peut constater que l’exposition à la publicité sur TikTok est très importante : la fréquence des publicités est d’environ une vidéo sur trois sur le fil « Pour toi » ([122]). Confronté à un test fait en direct au cours de l’audition, M. Cabanis s’est défendu en indiquant que le chiffre indiqué de quatre publicités par jour et par utilisateur est une « moyenne quotidienne sur le marché français » ([123]) et que des réponses seraient apportées par écrit. Les réponses au questionnaire complémentaire adressé à TikTok à la suite des auditions du 12 juin 2025 n’ont cependant pas permis d’éclaircir ce point. Ainsi, aux questions suivantes : « Quel est le nombre d’expositions maximum à des publicités par jour pour un utilisateur français ? », « Quel est le nombre d’expositions maximum à des publicités pour un utilisateur français mineur ? », « Quelle est l’exposition moyenne pour les utilisateurs français pour une heure d’utilisation de l’application ? », « Quelle est l’exposition moyenne pour les utilisateurs français mineurs pour une heure d’utilisation de l’application ? », la réponse apportée par TikTok s’est invariablement limitée à « TikTok SAS ne détient ni ne contrôle ces données » ([124]).
Au regard de la fonction de M. Cabanis au sein de TikTok, qui dirige la régie publicitaire de TikTok en France et au Benelux et vend des espaces publicitaires à des annonceurs, on peut finalement interpréter cette limite de quatre publicités par jour et par utilisateur comme une limite d’exposition pour la publicité d’un seul annonceur. Un test pratique permet en effet de vérifier que malgré une forte exposition aux publicités, il est rare de voir plusieurs fois la même publicité au cours d’une session de visionnage de vidéos sur TikTok.
Ces échanges et l’impossibilité qui en résulte d’avoir une réponse claire sur la stratégie économique de TikTok reflète l’absence totale de transparence de TikTok sur ces sujets, pourtant déterminante pour comprendre le fonctionnement et les incitations du réseau social.
À cet égard, TikTok demeure une véritable boîte noire, et il est pour le moins surprenant qu’un responsable de la régie publicitaire d’un réseau social n’ait pas accès à des données aussi essentielles que le nombre moyen d’expositions à des publicités par utilisateur, par heure ou par jour. Cette absence de transparence interroge d’autant plus qu’il paraît évident qu’un annonceur souhaite connaître ce type d’indicateur afin d’évaluer l’efficacité de ses propres campagnes publicitaires.
On peut également légitimement s’interroger sur les raisons poussant un responsable de TikTok France à ne pas reconnaître un aspect pourtant évident du modèle économique de la plateforme : pour un réseau social reposant sur la publicité, les revenus sont directement corrélés au temps moyen passé par les utilisateurs car dans le cadre de l’économie de l’attention, TikTok monétise ce temps d’attention en le vendant à des annonceurs.
Il est révélateur qu’un acteur majeur de la protection des mineurs sur internet comme e-Enfance, premier signaleur de confiance désigné par l’Arcom en novembre 2024 dans le cadre de la mise en œuvre du règlement (UE) 2022/2065 du Parlement européen et du Conseil du 19 octobre 2022 relatif à un marché unique des services numériques et modifiant la directive 2000/31/CE dit Digital services act (DSA), ait choisi de quitter le comité d’experts sur la sécurité ou safety board de TikTok. Mme Justine Atlan, directrice générale de l’association e-Enfance, en expose ainsi les principales raisons : « je siégeais à ce comité, mais il était difficile de continuer à demeurer dans ce cadre de réflexions, dont les échanges étaient très intéressants, mais qui n’aboutissait finalement pas à des grandes nouveautés en termes de sécurité des enfants sur Internet. En tant qu’experts, nous pouvions partager nos étonnements – vous avez déjà évoqué dans votre commission la façon dont les algorithmes poussent un certain nombre de contenus défavorables à la santé mentale des mineurs. Mais nous avons fait le constat que le cœur du problème réside dans leur modèle économique et que leurs algorithmes n’étaient absolument pas contestés et travaillés. Nous passions notre temps à “colmater les brèches”, sans toucher le cœur du problème » ([125]).
d. L’impossible estimation de la valeur économique d’un utilisateur mineur pour TikTok
À l’instar des autres plateformes de réseaux sociaux, il demeure impossible de déterminer précisément comment TikTok monétise ses utilisateurs mineurs. Cette opacité complique la compréhension des incitations économiques qui pourraient conduire la plateforme à mieux protéger ce public, et limite l’évaluation de l’impact qu’aurait une interdiction d’accès à la plateforme en dessous d’un certain âge.
Les utilisateurs mineurs de TikTok sont exposés à la publicité, mais celle-ci ne peut être ciblée : en application de l’article 28 du règlement DSA, une plateforme de réseau social telle que TikTok ne peut proposer de publicité qui repose sur le profilage « dès lors qu’[elle a] connaissance avec une certitude raisonnable que le destinataire du service est un mineur » ([126]). Ainsi, un utilisateur mineur semble, en apparence, présenter un intérêt économique nettement inférieur à celui d’un utilisateur majeur pour la plateforme.
Pourtant, il apparaît clairement que les réseaux sociaux, et TikTok en particulier, considèrent les utilisateurs mineurs comme une source de revenus déterminante à court ou moyen terme. Il faut donc « tenir compte de la socio-économie des plateformes et du fait qu’elles considèrent les jeunes comme une cible stratégique » ([127]) selon Mme Sophie Jehel, professeure en sciences de l’information et de la communication à l’Université Paris 8 Vincennes – Saint-Denis ([128]).
Mme Jadot, journaliste, auteure et réalisatrice du documentaire Emprise numérique, 5 femmes contre les Big 5, donne des pistes d’interprétation concernant l’intérêt des réseaux sociaux pour les utilisateurs mineurs : « pour continuer à grossir, les plateformes doivent s’assurer que les générations suivantes seront autant, voire plus accros que les précédentes. Cela passe par l’instauration précoce d’habitudes de connexion et par l’évitement de toute forme d’autorégulation chez les jeunes. Des documents internes révélés par des lanceurs d’alerte prouvent que ces entreprises analysent les vulnérabilités cognitives des jeunes pour maximiser leur engagement. Le modèle des plateformes repose donc sur un double levier : la vulnérabilité des jeunes et l’ignorance ou l’absence de réaction des adultes face à la puissance des algorithmes » ([129]).
Selon la journaliste, la priorité des réseaux sociaux serait donc de « monétiser » les enfants : elle évalue ainsi à 270 dollars la valeur d’un adolescent pour Instagram. On comprend donc bien l’intérêt économique que représentent les utilisateurs mineurs pour les réseaux sociaux : « sachant que plus de 1 milliard d’adolescents sont connectés aux plateformes, cette catégorie représente une cible économique et stratégique majeure. Certaines réalisent jusqu’à 41 % de leurs revenus grâce aux mineurs. Elles ont tout à gagner à capter l’attention des plus jeunes, dont le cerveau, encore en construction, est malléable – il n’est mature qu’à 25 ans » ([130]).
2. Un modèle lucratif pour certains influenceurs, fondé sur la viralité et l’outrance
a. Une économie de l’influence encore peu transparente
Le modèle économique des réseaux sociaux, et de TikTok en particulier, repose d’une part, sur l’augmentation du temps passé par les utilisateurs sur la plateforme ; d’autre part, sur leur participation active, à travers la création et la diffusion de contenus qui l’alimentent en permanence.
Les influenceurs, entendus comme les personnes qui « à titre onéreux, mobilisent leur notoriété auprès de leur audience pour communiquer au public, par voie électronique, des contenus visant à faire la promotion, directement ou indirectement, de biens, de services ou d’une cause quelconque » ([131]), ou plus généralement les créateurs de contenus, représentent en effet une catégorie bien spécifique d’utilisateurs de ces plateformes, notamment dans le cas de TikTok. En effet, alors que les réseaux sociaux des années 2010 reposaient principalement sur les contenus produits et partagés par un entourage proche, et donc sur la participation généralisée des utilisateurs à la production de contenus, le modèle a significativement évolué au cours des dernières années. Sur la plupart des réseaux sociaux (à quelques exceptions près, comme Snapchat), il existe désormais une distinction plus marquée entre les utilisateurs qui publient sur les plateformes, les créateurs de contenus, et ceux qui visionnent ces contenus, simples consommateurs désormais majoritaires.
Les influenceurs et créateurs de contenus sont donc également soumis à des incitations financières mises en places par les réseaux sociaux. Il est toutefois difficile d’estimer précisément les montants perçus par les créateurs de contenu.
M. Nasser Sari – connu sous le nom de Nasdas sur les réseaux sociaux – qui compte 3,8 millions d’abonnés sur TikTok et qui cumule des millions de vues sur le réseau social, affirmait devant la commission d’enquête ne « pas avoir dépassé la barre des 5 000 euros sur TikTok en cinq ans » ([132]). Dans le même temps, M. Sari affirmait que les montants versés par les autres réseaux sociaux, notamment Snapchat, atteignaient plusieurs centaines de milliers d’euros par mois ([133]).
M. Adrien Laurent, dit AD Laurent, dont le compte TikTok a été supprimé le 15 mai 2025, mais qui disposait de plus de 1,8 million d’abonnés sur la plateforme, affirmait gagner auparavant environ « 555 euros par mois » sur TikTok, des revenus « principalement issus de la monétisation du contenu publié » ([134]). Pour l’influenceur, « les règles encadrant la monétisation sont très floues […] les créateurs de contenu touchent entre 50 centimes et 1 euro toutes les 1 000 vues pour un contenu de plus d’une minute » ([135]).
M. Julien Tanti complète cette estimation, tout en soulignant à nouveau la complexité du système de rémunération de la plateforme : la rémunération pour une vidéo publiée « dépend du ratio par minute (RPM). Pour avoir un gros ratio, il faut poster dix vidéos de plus d’une minute par jour ; avec une seule par mois, notre ratio n’est que de 10 centimes : même si je fais 10 millions de vues sur une vidéo, je ne gagne qu’une centaine d’euros » ([136]).
Pour M. Morgan Lechat, professeur de physique-chimie et créateur de contenu scientifique sur TikTok (400 000 abonnés), indique quant à lui que la rémunération sur TikTok, pour les créateurs de contenus comptant plus de 10 000 abonnés, « s’élève à environ 30 ou 40 centimes pour mille vues, pour une vidéo dépassant une minute et respectant certains critères, notamment l’absence de violence, de nudité ou de contenu illégal » ([137]).
b. La fausse promesse de l’argent facile et rapide
Les revenus perçus par les influenceurs et créateurs de contenu grâce à leur activité sur TikTok peuvent atteindre des montants très significatifs. Les travaux de la commission n’ont pas permis d’analyser de manière exhaustive l’ensemble des sources de revenus des influenceurs et créateurs de contenu, tels que les placements de produits, les commissions sur ventes ou la commercialisation de formations, mais ont cherché à estimer les ordres de grandeur des sommes versées directement par la plateforme. Celles-ci proviennent principalement des revenus publicitaires, calculés en fonction du nombre de vues, ainsi que des dons effectués par les utilisateurs.
L’importance des revenus pouvant être perçus sur la plateforme incite les créateurs de contenus à se conformer aux règles, explicites ou implicites, de celle-ci pour faire un contenu « qui marche ». Elle alimente également un fort attrait pour l’activité d’influenceur, renforcé par la mise en scène souvent ostentatoire de la richesse sur les réseaux sociaux.
Ainsi, pour les lives uniquement, « certains top livers reçoivent l’équivalent de plusieurs dizaines de milliers d’euros par mois sur TikTok LIVE » d’après M. Mogniat-Duclos, responsable France de TikTok LIVE ([138]). Le fait qu’il précise que cela ne concerne qu’une poignée de créateurs de contenus et non la majorité des livers, ne retire rien à la possibilité bien réelle de gagner des sommes très importantes à travers cette activité.
Les revenus des créateurs de contenus sur ces plateformes sont toutefois caractérisés par une grande variabilité, comme en témoigne M. Miloude Baraka, co-fondateur de Live’up Agency, agence qui accompagne les créateurs de contenu sur TikTok LIVE : « les revenus varient considérablement. Les influenceurs débutants gagnent entre 10 et 15 euros par mois. Comme dans toute activité, il y a une élite très restreinte qui performe exceptionnellement bien. Aujourd’hui, un TikTokeur très performant sur le live peut générer entre 10 000 et 20 000 euros par mois » ([139]).
Dans le contexte d’attrait croissant pour l’activité d’influence et de création de contenus, TikTok est, parmi les autres réseaux sociaux, peut-être celui qui permet aujourd’hui d’atteindre le plus grand nombre de personnes le plus rapidement, comme le décrit M. Sari : « pour percer, TikTok est un tremplin. Pour booster ses vidéos aussi. Pour gagner en visibilité, en notoriété et en audimat, le réseau principal aujourd’hui c’est TikTok » ([140]).
Toutefois, accéder à la notoriété sur la plateforme, tout comme s’y maintenir, demeure soumis à une forte incertitude, en raison de la volatilité des tendances et de l’opacité des mécanismes de mise en avant des contenus, comme le souligne Mme Herrero, sur la notoriété rapide et l’imprévisibilité : « Quand vous postez une vidéo, vous ne savez jamais si elle va toucher 10, 10 000 ou 100 000 personnes. Pour un créateur de contenus qui s’inscrit dans une démarche professionnelle ou qui recherche activement une audience, un tel fonctionnement revient à jouer à la roulette. Il est possible d’obtenir une certaine célébrité du jour au lendemain, puis d’avoir un nombre de vues qui plafonne, apparemment sans raison » ([141]).
c. Créer du trash pour exister : la course aux contenus extrêmes imposée par le modèle de rémunération de TikTok et son algorithme de recommandation
D’après les témoignages des créateurs de contenus eux-mêmes, les logiques de fonctionnement de TikTok, exercent une pression qui favorise la production de contenus plus clivants, au détriment de la nuance.
M. Sari, affirmait ainsi que « cela rapporte (…) plus d’argent de faire des dramas que de la pédagogie » ([142]).
M. Tristan Duverné, doctorant, évoque les contenus produits par l’influenceur Adrien Laurent, auditionné par la commission le 10 juin 2025 ([149]) : « Du côté d’AD Laurent, cela se traduit par un jeu avec les limites normatives pour visibiliser son contenu en direct. Il provoque et joue avec les règles d’interaction, de politesse et de respect, commettant des offenses pour produire du spectacle. L’architecture de la plateforme inverse finalement l’économie des échanges verbaux, puisque le contenu du propos devient un moyen au service de la visibilité plutôt qu’une finalité en soi. La situation prend ainsi la forme d’un combat conversationnel où deux interlocuteurs s’affrontent par une surenchère d’offenses, produisant le clash et la polémique jusqu’à atteindre les limites de respect et de politesse permises par l’ordre interactionnel » ([150]).
M. Duverné, dont les recherches portent sur le rôle de TikTok dans la production d’offenses interactionnelles et de violences en ligne, souligne ainsi le rôle central joué par la violence et le caractère clivant des contenus dans leur viralité, ce qu’exploitent délibérément certains influenceurs et créateurs de contenus afin d’augmenter leur nombre de vues et de dons, dans une logique de profit : « ces offenses servent souvent à augmenter la visibilité. Dans le cas étudié, le débat sur la féminité de la streameuse a entraîné une augmentation de 45 % de l’audience en seulement deux minutes. Cette dynamique peut être observée à travers le compteur d’auditeurs, indicateur de visibilité intégré au live, qui atteste en temps réel de l’audience » ([151]).
Par ailleurs, la fréquence de publication des vidéos a un effet déterminant sur la rémunération que perçoivent les créateurs de contenus par vidéo publiée. Ceux-ci sont donc incités financièrement par la plateforme à produire un contenu régulièrement, parfois au détriment de la qualité, comme l’indique Mme Manon Tanti : « si on veut vraiment gagner de l’argent sur TikTok, il faut avoir un gros ratio et donc entrer dans l’algorithme. Et pour cela, il faut poster très souvent – au moins deux à trois vidéos par jour » ([152]).
Ainsi, le modèle économique de TikTok structure les comportements des influenceurs et créateurs de contenus et façonne des dynamiques d’interaction parfois délétères avec leur audience, comme le met en lumière M. Duverné : « une fois encore, nous constatons que l’économie propre à cette plateforme incite à la production de contenus rentables, dans la mesure où ceux-ci génèrent un soutien monétisé de l’audience. Cette dernière participe activement à la dynamique interactionnelle puisqu’elle peut soutenir, récompenser, encourager, mais également rejeter ou sanctionner les propos tenus en direct par les influenceurs. […] Sur TikTok, le contenu ne constitue plus une finalité en soi, mais devient un instrument au service de la visibilité. Pour capter l’attention et susciter l’engagement de l’audience, la transgression des normes ordinaires de respect et de politesse s’avère redoutablement efficace » ([153]).
3. Algorithme et design addictifs : le cocktail détonant de TikTok pour capter l’attention de l’utilisateur
a. Des dispositifs addictifs présents sur tous les réseaux sociaux les plus fréquentés
Si les entreprises éditrices de réseaux sociaux nient publiquement développer des fonctionnalités similaires à leurs concurrents lors de la sortie de ces nouvelles fonctionnalités, en pratique, lorsqu’une fonctionnalité est particulièrement appréciée par les utilisateurs, c’est-à-dire significativement prédatrice en matière de captation de l’attention, elle est recopiée et adaptée par l’ensemble des acteurs du secteur, dans la perspective d’éviter de perdre des parts de marché et de générer un maximum de revenus publicitaires. Cette spirale négative incite sans cesse les éditeurs à développer les algorithmes les plus prédateurs en matière d’attention, qui sont déployés à l’ensemble des utilisateurs lorsqu’ils réussissent l’A/B testing (« test A/B » en français) ([154]).
Selon M. Simon Corsin, fondateur de l’application Mindie, le développement d’un comportement addictif chez l’utilisateur est la résultante attendue d’un algorithme de recommandation qui fonctionne bien : « un algorithme de recommandation qui ne fonctionne pas ne sera pas addictif : si je vous montre les vidéos que vous n’aimez pas du tout, il n’y aura forcément pas de phénomène d’addiction. En revanche, si je réalise un très bon travail, que je vous donne les vidéos que vous voulez voir absolument et que vous n’arrivez pas à décrocher parce que vous êtes trop engagé dans cette application, cela signifie que l’algorithme de recommandation fonctionne extrêmement bien. Chaque application essaie d’atteindre ce niveau » ([155]).
Ces dispositifs et les conséquences des choix algorithmiques sont d’autant plus pernicieux pour les publics les plus fragiles, tels que les mineurs, qu’ils ont moins conscience de ces mécanismes et peuvent dès lors prendre moins de mesures pour s’en protéger.
b. Le développement du format court et vertical
Afin de fluidifier l’expérience de l’utilisateur et dans la mesure où l’usage du smartphone comme terminal a pris une place prépondérante, les acteurs du marché ont adapté le format des vidéos afin de réduire les frictions pour filmer et consommer du contenu vidéo. Le format vertical pour la vidéo s’est ainsi standardisé au cours de la dernière décennie. Par ailleurs, d’après M. Corsin, le modèle de fil vertical de vidéos à défilement infini, développé par Mindie puis par Musical.ly et enfin par TikTok, a influencé l’ensemble des éditeurs d’application diffusant du contenu vidéo.
TikTok a en effet imposé un nouveau format pour les réseaux sociaux, à savoir le défilement infini de vidéos courtes, ce qui a eu pour effet de favoriser la diffusion de contenus extrêmes, ainsi que le décrit M. Petit : « Tiktok joue vraiment un rôle de vitrine par rapport aux autres plateformes. Les contenus sont beaucoup plus courts et potentiellement plus viraux que ceux publiés sur d’autres médias sociaux, ce qui permet aux influenceurs d’attirer un public qui ne les connaît pas nécessairement. TikTok soumet directement des contenus aux utilisateurs, sans qu’ils aient forcément le temps d’identifier leur créateur, ni même leur titre. Vous êtes donc directement exposé à des images et à des discours, ce qui laisse plus de chance à des propos plus radicaux, différents de votre idéologie ou de votre vision du monde, de vous convaincre » ([156]).
Ce format très court des vidéos sur TikTok rend par ailleurs plus complexe l’évaluation des effets concrets et de la portée des contenus extrêmes diffusés sur la plateforme, comme l’explique M. Petit : « les contenus sur TikTok étant très courts, les vues commencent très rapidement. Cela ne signifie pas que 300 000 personnes ont regardé la vidéo en entier, mais que ce contenu a été conseillé à 300 000 personnes : la nuance est importante » ([157]).
Ainsi, tant le défilement sans fin et sans temps mort entre les contenus, que le format court et facile à consommer (parfois dénommé « snack content »), sont de nature à désorienter les utilisateurs, notamment en leur faisant perdre la notion du temps.
c. Une réduction des actions requises par les utilisateurs ou l’éloge de la passivité : l’efficacité des algorithmes de TikTok
Là où les anciens modèles des réseaux sociaux demandaient à l’utilisateur de choisir parmi plusieurs contenus et de s’abonner à des comptes pour accéder à leurs publications futures, le modèle développé par TikTok n’implique plus aucune action positive de l’utilisateur mais repose quasi exclusivement sur des signaux comportementaux. « Auparavant, un signal existait, le “like”, mais il devient de moins en moins utilisé », explique M. Corsin, qui relève que, s’agissant des nouveaux algorithmes de recommandation, « les développeurs […] traquent les métriques (metrics) clés, comme le temps passé sur l’application chaque jour, le temps passé sur une vidéo, le nombre de vidéos regardées » ([158]). L’utilisateur demeure passif et n’opère plus aucun choix mis à part celui de passer au contenu suivant. Dès lors, un type de contenu provoquant une forme de sidération chez l’utilisateur, qui cesse momentanément de faire défiler, sera de nouveau proposé par la suite, l’algorithme interprétant cette pause comme un signe d’intérêt.
d. Une personnalisation accrue du contenu affiché
La possibilité pour TikTok de déterminer en temps réel, en fonction du comportement de l’utilisateur, les contenus qui lui seront ensuite montrés, fait toute sa spécificité.
L’ultra-personnalisation des contenus expose l’utilisateur au risque de se retrouver enfermé et isolé intellectuellement, du fait d’une sélection algorithmique opérée à son insu et par suite d’une réduction de la diversité des informations qui lui sont présentées. L’auteur Eli Pariser désigne ce phénomène par le nom de « bulle de filtres ».
Dans le même temps, l’utilisateur peut se retrouver dans des « chambres d’écho », où certaines informations, idées ou croyances sont amplifiées, renforcées, et rarement remises en question. La perte de contrôle de l’utilisateur et la difficulté à interrompre une consommation prolongée et irrationnelle de ces contenus sont désignées par l’expression anglaise « rabbit hole effect » (ou « effet terrier de lapin » en français) ([159]). Cet « effet terrier de lapin » est particulièrement présent sur TikTok du fait de son « puissant algorithme », qui « suggérera des vidéos allant dans le même sens que celles que l’utilisateur a déjà regardées », comme l’explique Mme Taïeb. « S’il commence à regarder des contenus antisémites ou avec des fake news, il lui en proposera davantage. C’est cela qui entraîne une spirale de radicalisation » ([160]).
En matière de personnalisation des contenus affichés, TikTok, fort d’algorithmes de recommandation hautement efficaces, fait figure de précurseur. L’application analyse, en temps réel, le comportement de l’utilisateur pour que chaque vidéo soit toujours plus proche de ses intérêts. Selon M. Corsin, « [l]es premiers algorithmes étaient quelque peu limités et TikTok a contribué à transformer le paysage. L’algorithme de TikTok est dynamique et recommande aux utilisateurs des contenus lors de l’utilisation de l’application en elle-même. TikTok détecte les contenus appréciés par les utilisateurs et essaye de trouver des contenus similaires. L’une des caractéristiques de TikTok repose précisément sur sa capacité rapide d’apprentissage ». « TikTok se distingue par sa capacité à analyser en temps réel l’activité de ses utilisateurs, enrichissant ainsi l’algorithme par des données relatives à leurs préférences, leurs pensées et sentiments. Ceci contribue à l’extraordinaire capacité de la plateforme de servir du contenu personnalisé et ciblé », confirme Mme Sihem Amer-Yahia, directrice de recherche au CNRS.
Mme Taïeb partage ce constat et souligne la spécificité de TikTok en matière de spirales de contenus : selon elle, l’efficacité toxique de l’algorithme de TikTok est « très supérieure à ce qu’on trouve sur Instagram, Facebook, X ou YouTube ». Toute l’architecture de TikTok est en réalité conçue pour piéger l’utilisateur dans une boucle infinie de contenus similaires, comme le décrit Mme Laurence Allard : « structurellement, TikTok expose à des contenus répétitifs qui, par leur récurrence, ont une grande force d’influence. C’est l’application la plus efficace pour enfermer l’utilisateur dans ses centres d’intérêt et ses opinions, et donc pour les renforcer. Le problème ne tient pas tant au contenu des messages qu’à la forme de l’interface : elle est conçue autour de trois boucles – le défilement, la répétition, l’algorithme – qui renforcent la possibilité d’être influencé, négativement ou positivement » ([161]).
Ces spirales de contenus sur TikTok sont irrésistibles : même l’utilisateur volontaire aura de grandes difficultés à modifier les contenus qui lui sont proposés. D’après Mme Allard, « d’un point de vue formel, l’algorithme de TikTok est plus enfermant que celui d’autres applications. Il est difficile pour l’utilisateur de le corriger, de le forcer à s’ouvrir à d’autres centres d’intérêt, d’autres tendances et d’autres cercles de contacts » ([162]).
Selon TikTok ([163]), son algorithme de recommandation répond à un objectif de diversification des contenus présentés dans le fil « Pour toi ». Toutefois, en ne présentant pas exclusivement du contenu pleinement apprécié par l’utilisateur dans le fil « Pour toi », et donc en ne satisfaisant qu’aléatoirement ses attentes, cela peut générer chez lui une frustration et une incertitude de nature à lui faire passer, en fin de compte, plus de temps sur la plateforme en retardant le moment où il se lasse et quitte la session.
Face à ces mécanismes fabriqués pour capter l’attention, le DSA impose aux plateformes, telles que TikTok, la mise à disposition pour les utilisateurs d’un fil d’actualité sans personnalisation. Il apparaît toutefois que celui-ci est bien moins attractif pour les utilisateurs, et par suite bien peu activé.
e. La viralité à tout prix – un algorithme qui met en avant les contenus extrêmes pour faire des vues… et défendre un agenda politique ?
L’algorithme de recommandation de TikTok est conçu afin que soient mis en avant sur la plateforme les contenus les plus extrêmes et radicaux, toujours dans un souci de captation maximale de l’attention de l’utilisateur.
M. Petit relève ainsi la promotion par l’algorithme de TikTok de contenus djihadistes : « les petits comptes n’ont pas besoin de diffuser des publicités : le fonctionnement opaque de la plateforme et de l’algorithme se charge de pousser les contenus problématiques. Ainsi, un compte de moins de 300 abonnés pourra percer et atteindre 300 000 vues grâce à une vidéo glorifiant par exemple un tueur djihadiste ayant fait cinquante morts. C’est un phénomène que l’on voit rarement sur d’autres plateformes, mais qui est très fréquent sur TikTok » ([164]).
M. Boursier observe quant à lui des phénomènes similaires de mise en avant par l’algorithme de recommandation de contenus sexistes et masculinistes : « selon des études faites par des équipes de recherche états-uniennes, il faut environ une quinzaine de minutes pour tomber sur des contenus masculinistes radicaux sur TikTok. Mes propres recherches montrent aussi que tout va extrêmement vite s’agissant de l’extrême droite » ([165]).
Au regard des constats réalisés par MM. Petit et Boursier, il est difficile de ne pas conclure à une intention manifeste des concepteurs de l’algorithme de la plateforme de mettre en avant les contenus les plus radicaux, même si ceux-ci ne sont pas représentatifs des utilisateurs et de leurs opinions. Les réticences de TikTok à agir pour corriger les biais de son algorithme de recommandation apparaissent ainsi particulièrement malhonnêtes : la plateforme « dit publiquement ne pas avoir la capacité d’agir sur les algorithmes ; on ne pourrait donc rien y faire, et pourtant leur comportement montre clairement l’existence d’une éditorialisation » ([166]), comme le souligne M. Micheron.
Or, cette mise en avant de contenus radicaux par les paramètres des algorithmes de TikTok a des conséquences manifestes et dramatiques, ce sur quoi insiste M. Micheron en ce qui concerne le terrorisme islamiste : « on ne réglera pas le problème du djihadisme tant que, dans l’état actuel des choses, on n’aura pas empêché TikTok de fonctionner comme il le fait actuellement » ([167]).
Plus encore, il y aurait selon M. Micheron un véritable agenda politique caché derrière l’algorithme de recommandation de TikTok, dont les paramètres seraient modifiés sciemment par la plateforme pour favoriser la mise en avant de certains contenus plutôt que d’autres : « les mêmes algorithmes font la promotion de contenus très radicaux liés au salafisme et au djihadisme, à l’extrême droite et à d’autres mouvances dites à risque, mais censurent en Chine ce qui concerne la répression des Ouïghours et font la promotion des sciences mathématiques auprès des jeunes. Cela signifie que des gens paramètrent les algorithmes dans un sens ou dans un autre, en fonction de leurs intérêts » ([168]).
Pour réguler ces algorithmes, la tâche du législateur est d’autant plus ardue qu’à la différence de « la recette du Coca-Cola [qui] ne bouge pas, […] les algorithmes de recommandation des réseaux sociaux peuvent être modifiés presque au jour le jour » ([169]), comme le précise M. Abiteboul.
f. Le principe de récompense aléatoire ou comment les algorithmes des réseaux sociaux s’inspirent des jeux d’argent
Les algorithmes de recommandation de contenus des réseaux sociaux, et en particulier de TikTok, exploitent largement le principe de récompense aléatoire – ou effet machine à sous – pour maximiser le temps passé par les utilisateurs sur ces plateformes. M. Stora insiste sur la puissance de ce mécanisme, destiné à rendre plus addictive l’expérience de l’utilisateur de ces réseaux sociaux, à travers un processus de gamification qui consiste, « après cinq à dix minutes de navigation, à insérer délibérément une vidéo sans lien apparent avec les préférences habituelles de l’utilisateur, souvent anxiogène ou dissonante. Cette rupture cognitive suscite un sentiment de manque, incitant l’utilisateur à relancer frénétiquement le défilement, dans l’espoir de retrouver un contenu plus gratifiant » ([170]).
g. Notifications push et notifications in-app
En plus des nombreux mécanismes addictifs précédemment exposés, des messages appelés « notifications » incitent les utilisateurs à revenir sur l’application ou à utiliser de nouvelles fonctionnalités.
Si les notifications push ([171]) et les notifications in-app ([172]) se chevauchent parfois, notamment lorsqu’un utilisateur reçoit un message privé ([173]), les notifications in-app sont généralement plus nombreuses. Dans de nombreux cas, les utilisateurs sont incités à modifier leur comportement en étant encouragés à consulter davantage de contenu, à utiliser TikTok Shop ou encore TikTok LIVE, dans une logique de maximisation des revenus par une massification des usages les plus rémunérateurs. En effet, à titre d’exemple, TikTok conserve 50 % des revenus générés par les cadeaux virtuels donnés par les utilisateurs et effectivement retirés par les créateurs.
C. TikTok se caractérise par une audience particulièrement élevée chez les mineurs, en termes tant de couverture que de durée d’utilisation
Mesurer l’audience des réseaux sociaux : une tâche ardue, particulièrement auprès des mineurs
Les difficultés de la mesure de l’audience des réseaux sociaux
La mesure de l’audience des médias est un exercice qui se heurte à d’importantes difficultés. « La mesure des usages et du temps passé devant un média est une tâche très complexe », indique à ce titre M. Yannick Carriou, président-directeur général de Médiamétrie, qui précise notamment que son entreprise ne se fonde pas sur « [d]es mesures purement déclaratives, consistant à demander aux gens combien de temps ils passent devant un média, [qui] donnent des résultats aléatoires et imprécis » ([174]).
Appliquées à l’audience des réseaux sociaux, ces difficultés ressortent à la lecture des estimations effectuées par différentes institutions.
Ainsi, pour le second semestre 2024 :
– TikTok fait état de 25,1 millions d’utilisateurs actifs mensuels en France ([175]) ;
– l’entreprise de mesure d’audiences Médiamétrie en dénombre 23,5 millions ([176]).
Pour le premier semestre 2024 :
– TikTok déclare 24,7 millions d’utilisateurs actifs mensuels en France ([177]) ;
– Médiamétrie en comptabilise 27,9 millions ([178]).
Médiamétrie indique toutefois avoir procédé à une évolution méthodologique en septembre 2024, qui a conduit à une diminution des audiences mesurées pour TikTok, et illustre encore les difficultés rencontrées pour évaluer précisément le nombre d’utilisateurs des réseaux sociaux.
L’ensemble de ces mesures situe l’audience de TikTok à plus de 40 % de la population française de plus de 15 ans ([179]), et autour de 35 % de l’ensemble de la population française ([180]).
b. Les biais spécifiques à la mesure de l’audience des réseaux sociaux auprès des mineurs
Âge déclaré et âge réel
En l’absence de contrôle systématique et efficace de l’âge des utilisateurs des plateformes (voir infra), il n’est pas pertinent de se fier à l’âge déclaré à la création d’un compte sur les réseaux sociaux. Cette limite est particulièrement valable pour les mineurs :
– d’une part, puisqu’il est impossible de créer un compte en déclarant un âge inférieur à 13 ans, les utilisateurs de moins de 13 ans ont nécessairement déclaré un âge supérieur ;
– d’autre part, certains utilisateurs de 13 à 17 ans peuvent être tentés de se déclarer majeurs, afin d’accéder à l’entièreté des fonctionnalités des réseaux sociaux ([181]).
À ce titre, le chiffrage des utilisateurs mineurs de TikTok effectué par la plateforme, en fonction des âges déclarés, est manifestement en dessous de la réalité ([182]).
C’est ce que constatent, en pratique, les créateurs de contenus. M. Hugo Travers, journaliste et vidéaste présent sur TikTok sous le pseudonyme Hugo Décrypte relève « une difficulté majeure » : « l’impossibilité d’accéder aux statistiques concernant les utilisateurs mineurs ». M. Nasser Sari, créateur de contenus sous le pseudonyme Nasdas, confirme n’avoir « pas réussi à voir le nombre de mineurs qui [l]e regardent ». En « tentant de compiler les données disponibles » M. Anna Baldy « arrive à une proportion de mineurs d’environ 0,5 % » parmi ses followers. Pourtant, les créateurs de contenus sont bien conscients d’être suivis par un nombre important de mineurs : M. Travers indique recevoir « [de] nombreuses questions […] sur des sujets tels que les examens, le baccalauréat ou le brevet », et Mme Baldy « des commentaires […] mentionnant des expériences lycéennes ou des demandes liés à des projets scolaires » ([183]).
Diversité des modes d’exposition aux réseaux sociaux
Quand on sait qu’en moyenne chaque foyer dispose de dix écrans ([184]), il est nécessaire de prendre en compte la variété des modes d’utilisation des réseaux sociaux par les enfants et les adolescents – notamment, il convient de souligner qu’utilisation des réseaux sociaux n’équivaut pas à inscription sur les réseaux sociaux.
M. Carriou indique ainsi mesurer « uniquement les usages, et non la nature de ces derniers » : il distingue les données de consommation et les inscriptions – « un enfant peut tout à fait utiliser le compte TikTok d’un de ses parents, voire pirater un compte » ([185]).
Un constat clair : le succès de TikTok auprès des mineurs, au sein d’une société de plus en plus connectée
Les difficultés méthodologiques relatives à la mesure de l’audience des réseaux sociaux n’empêchent pas l’établissement d’un constat clair : dans une société où l’utilisation des outils numériques et des réseaux sociaux est en augmentation constante, TikTok est largement plébiscité par les mineurs.
Une utilisation croissante des outils numériques et des réseaux sociaux par les mineurs, à l’image d’une société toujours plus connectée
Des réfractaires au smartphone moins nombreux chaque année
Selon le Centre de recherche pour l’étude et l’observation des conditions de vie (CRÉDOC) ([186]), la population française est « toujours plus équipée et connectée » : 94 % des Français sont connectés à Internet et 84 % le sont quotidiennement, tandis que plus de 9 Français sur 10 possèdent un smartphone ([187]).
ÉVOLUTION DE LA PART DE LA POPULATION ÉQUIPÉE D’UN SMARTPHONE DEPUIS 2011
Source : commission d’enquête d’après le CREDOC
Le CREDOC mesure que près de la moitié de la population – 44 % – estime passer 2 heures ou moins par jour sur son smartphone ; 32 % y consacrent entre 2 et 5 heures, et 8 % indiquent y passer plus de 5 heures.
L’équipement numérique est particulièrement important chez les mineurs. 96 % des Français de 12 à 17 ans possède un smartphone, un taux supérieur de cinq points à celui de la population générale ([188]).
Cet équipement s’accompagne d’un temps d’utilisation élevé : 42 % des enfants de 12 à 17 ans passent 2 à 5 heures par jour devant un smartphone ([189]). Une utilisation massive qui peut parfois s’apparenter à une dépendance à l’outil numérique : dans le cadre d’une étude menée par l’association e-Enfance / 3018 ([190]), il a été montré que 24 % des jeunes équipés d’un smartphone ne tiendraient pas plus d’une heure sans ce dernier – cette proportion s’élève à 28 % parmi les lycéens et à 22 % à l’école primaire.
Des mineurs autant connectés aux réseaux sociaux que leurs aînés, si ce n’est plus
La très grande majorité de la population utilise les plateformes de réseaux sociaux : 9 internautes sur 10 consultent au moins un réseau social, et les trois-quarts – soit les deux-tiers des Français – les consultent plusieurs fois par jour ou tous les jours ou presque ([191]).
Ces chiffres ont fortement augmenté depuis 2020. M. Carriou décrit la période de la crise sanitaire comme un « accélér[ateur] [d]es tendances » : « ayant tous été bloqués chez nous et, pour une part, oisifs, nous avons été exposés à l’intégralité des offres média disponibles, avec tout le temps nécessaire pour les tester. Or, parfois, “l’essayer, c’est l’adopter”, pour reprendre un slogan célèbre » ([192]).
L’entreprise de mesure d’audiences relève ainsi que le temps passé par la population française sur les réseaux sociaux et messageries a augmenté de 86 % depuis 2020 ([193]). Toutes les plateformes ont vu leur nombre d’utilisateurs quotidiens progresser : celui de Facebook a augmenté de 347 %. L’une des dernières arrivées sur le marché (2018), TikTok a bénéficié de la hausse la plus importante : l’application a gagné 354 % d’utilisateurs français supplémentaires entre janvier 2020 et janvier 2025.
ÉVOLUTION DU NOMBRE DE VISITEURS QUOTIDIENS DES PRINCIPAUX RÉSEAUX SOCIAUX DEPUIS 2020
(en millions)
Source : commission d’enquête d’après Médiamétrie
Les mineurs ne sont pas en reste et ont très largement essayé, et adopté, les diverses plateformes de réseaux sociaux.
Selon l’association e-Enfance ([194]), 86 % des Français de 8 à 18 ans sont inscrits sur les réseaux sociaux. La réalité dépasse donc largement l’interdiction théorique des réseaux sociaux aux mineurs de moins de 13 ans (voir infra) puisque 67 % des élèves de primaire, et 65 % des enfants de 6 à 8 ans, sont inscrits sur les réseaux sociaux. Chez leurs aînés, la non inscription sur les réseaux sociaux est, de loin, l’exception – elle concerne seulement 7 % des collégiens et 4 % des lycéens.
Les mineurs de 12 à 17 ans font partie des plus enclins à une utilisation quotidienne des réseaux sociaux : 58 % d’entre eux consultent les réseaux sociaux tous les jours ou plusieurs fois par jour, dépassés par la seule tranche des 25-39 ans (59 %) ([195]).
UTILISATION QUOTIDIENNE DES RÉSEAUX SOCIAUX EN FONCTION DE L’ÂGE EN 2024
Source : commission d’enquête d’après le CREDOC.
Les mineurs représentent en outre l’une des tranches de la population consacrant le plus de temps quotidien aux réseaux sociaux. Selon Médiamétrie ([196]), les Français de 11 à 17 ans qui utilisent les réseaux sociaux et les messageries y passent en moyenne 3 heures et 11 minutes par jour, soit 27 minutes de moins que les 15-24 ans mais 1 heure et 15 minutes de plus que l’ensemble de la population. Ils y consacrent 64 % de leur temps quotidien d’utilisation d’internet, tandis que la population générale y réserve 39 % de ce temps.
La principale raison de l’usage des réseaux sociaux par les mineurs est son « immense valeur sociale » : M. Mehdi Arfaoui, sociologue au Laboratoire d’innovation numérique de la CNIL, souligne « le rôle essentiel que jouent les outils numériques et les réseaux sociaux pour de nombreux collégiens, tant pour s’intégrer et développer des liens sociaux que pour construire leur identité » ([197]). M. Arthur Melon, délégué général du Conseil français des associations pour les droits de l’enfant (Cofrade), confirme que les adolescents soulignent que les plateformes « permettent de rompre une certaine solitude, […] apprécient […] la possibilité de maintenir le contact avec leur famille à l’étranger grâce à des communications gratuites via wifi, […] et reconnaissent aussi l’efficacité des réseaux sociaux pour une communication rapide et une mobilisation facile […] » ([198]). Cet aspect est à toutefois nuancer en fonction du réseau social dont on parle. S’agissant de Tiktok, il n’est que très peu utilisé pour communiquer avec ses proches, à l’inverse d’Instagram ou de Snapchat.
TikTok, le réseau des jeunes
TikTok est l’une des applications les plus utilisées par les mineurs. « Tous les utilisateurs de TikTok ne sont pas des adolescents, mais tous les adolescents sont sur TikTok », constate Mme Herrero, auteure d’une enquête sur TikTok ([199]).
L’application est effectivement utilisée par une large part des mineurs : dans le cadre de la consultation citoyenne menée par la commission d’enquête, 72 % des répondants de 16 à 18 ans et 64 % de ceux de 12 à 15 ans affirment consulter TikTok au moins une fois par jour.
Selon Médiamétrie ([200]), 64 % des enfants de 11 à 17 ans l’utilisent tous les mois, et 40 % chaque jour.
AUDIENCE DES PRINCIPAUX RÉSEAUX SOCIAUX AUPRÈS DES FRANÇAIS DE 11 À 17 ANS EN JANVIER 2025
Source : commission d’enquête d’après Médiamétrie.
En comparaison, TikTok est relativement peu consulté par l’ensemble de la population : seuls 36 % des Français utilisent l’application chaque mois, et 16 % le font quotidiennement ([201]).
AUDIENCE DES PRINCIPAUX RÉSEAUX SOCIAUX AUPRÈS DE L’ENSEMBLE DES FRANÇAIS EN JANVIER 2025
Source : commission d’enquête d’après Médiamétrie.
De ce fait, non seulement TikTok touche une majorité des Français mineurs, mais les mineurs constituent une large part de l’audience de TikTok. Celle-ci se caractérise en effet par sa jeunesse : 14 % de ses utilisateurs ont entre 12 et 17 ans, contre 16 % pour Snapchat mais 10 % pour YouTube et Instagram, 8 % pour Facebook et 6 % pour X ([202]).
Surtout, TikTok se distingue de ses concurrents comme l’une des plateformes – si ce n’est la plateforme – sur lesquelles les mineurs passent le plus de temps. Selon Médiamétrie, les utilisateurs de TikTok de 11 à 17 ans passent en moyenne 1 heure et 28 minutes par jour sur l’application, contre 1 heure et 9 minutes s’agissant de la population générale et 1 heure et 18 minutes pour les utilisateurs de 15 à 24 ans. TikTok n’est surpassé que par Snapchat, auquel les utilisateurs de 11 à 17 ans consacrent en moyenne 1 heure et 49 minutes par jour.
Selon l’Arcom ([203]), TikTok est même la plateforme sur laquelle les adolescents (12-17 ans) passent le plus de temps – en moyenne 40 heures et 53 minutes par mois, soit 1 heure et 21 minutes par jour.
D’autres constats peuvent être plus inquiétants encore. M. Hugo Micheron, enseignant-chercheur en sciences politiques, rapporte : « quand vous demandez à des enfants, dans une classe, combien de temps ils passent en moyenne sur TikTok, c’est plutôt six ou sept heures par jour. Une enseignante qui fait un travail de conscientisation en classe m’a signalé que certaines réponses étaient même “autant que possible” » ([204]).
Parmi les répondants à la consultation publique menée par la commission d’enquête, seuls 15 % des mineurs de 12 à 15 ans ont déclaré passer en moyenne moins d’une heure sur TikTok – 33 % indiquent passer entre une et deux heures sur l’application, 24 % entre deux et trois heures, 14 % entre trois et quatre heures, 7 % entre 4 et 5 heures et 8 % plus de cinq heures.
TEMPS D’UTILISATION QUOTIDIEN DES DIFFÉRENTS RÉSEAUX SOCIAUX PAR LES MINEURS DE 12 À 15 ANS AYANT RÉPONDU À LA CONSULTATION PUBLIQUE
Source : consultation publique de la commission d’enquête
17 % des 12-15 ans et 18 % des 16-18 ans qui ont répondu à la consultation citoyenne indiquent ressentir des difficultés à ne pas utiliser TikTok pendant plusieurs heures ; 28 % des 12-15 ans et 33 % des 16-18 ans indiquent ressentir des difficultés à ne pas utiliser TikTok pendant un jour.
Le succès de TikTok auprès des mineurs tient notamment à son « modèle d’interface [qui] rend la plateforme attractive et séduisante », selon M. Mehdi Arfaoui : « pour rechercher de l’information ou interagir avec un proche, un jeune sera attiré par l’outil qui se présente comme le plus facile et agréable » ([205]).
TikTok constitue d’abord un espace de divertissement, vers lequel les enfants et les adolescents peuvent se tourner pour combattre l’ennui et l’angoisse. « Garçons et filles se rendent aussi sur TikTok pour s’amuser : beaucoup de vidéos les font rire, alors qu’ils vivent dans un environnement angoissant. Cela leur permet de décompresser », indique Mme Jennifer Elbaz, chargée du mission éducation au numérique à la CNIL ([206]). Selon le Dr Serge Tisseron, psychiatre « certains y trouvent un refuge apaisant face à un monde anxiogène, créant ce qu’ils appellent leur “safe place” » ([207]). Il ajoute que « les jeunes affirment utiliser TikTok principalement pour combattre l’ennui » ([208]).
La plateforme est également un référentiel partagé par les adolescents. Mme X. témoigne ainsi : « J’arrive à vivre sans TikTok. Il y a certaines semaines où je ne vais pas sur l’application. Cependant, je continue à y aller pour ne pas être en décalage complet avec les gens de mon âge, pour rester à la page. C’est un outil qui fait désormais partie de notre société et de ma génération » ([209]).
Les effets dévastateurs de TikTok sur la santé mentale des mineurs : encore insuffisamment documentés mais souvent identifiés par les mineurs eux-mêmes
le diagnostic manquant ? les effets psychologiques de TikTok sur les mineurs sont encore insuffisamment documentés
Les difficultés méthodologiques
Le temps de la recherche à l’ère du « scroll » : une course ingagnable ?
Alors que le travail de la recherche nécessite du temps – celui d’obtenir des données fiables, de les observer et de les analyser –, le domaine des outils numériques et des réseaux sociaux est en constante évolution. « Quant à un éventuel diagnostic, peut-on vraiment l’établir ? (...) Nous ne sommes plus dans la même situation qu’il y a vingt ou vingt-cinq ans : le temps de la technique est beaucoup plus rapide que celui de la science, en particulier sur les questions de santé mentale », regrette Sophie Jehel, professeure en sciences de l’information et de la communication à l’Université Paris 8 Vincennes ([210]). Grégoire Borst, professeur de psychologie du développement et de neurosciences cognitives de l’éducation à l’Université Paris Cité, et directeur du Laboratoire de psychologie du développement et de l’éducation de l’enfant (LaPsyDÉ – CNRS), ajoute que « le temps de la recherche diffère de celui de l’observation clinique » ([211]).
Du fait de la relative nouveauté des réseaux sociaux, et particulièrement de TikTok, créé en 2016 et arrivé en France en 2018, la recherche commence seulement à disposer du recul nécessaire pour évaluer les conséquences psychologiques de leur usage. La science a besoin d’études longitudinales, c’est-à-dire de suivis d’échantillons représentatifs de la population sur le temps long, pour démontrer les conséquences d’un phénomène sur la santé mentale des individus.
Une corrélation certaine, un lien de causalité plus complexe à établir
Le principal écueil serait de confondre corrélation et causalité : si la dégradation de la santé mentale des jeunes (voir infra) semble parallèle à la montée en puissance de l’usage des outils numériques, des réseaux sociaux et de TikTok, il est difficile d’établir scientifiquement que ceux-ci, parmi les différents facteurs contribuant à cette dégradation, en sont la principale cause.
Mme Sarah Sauneron, directrice générale de la santé par intérim, indique à ce titre que « les données en matière de santé mentale s’avèrent […] plus complexes à analyser. Si nous observons une corrélation évidente, le débat porte encore sur l’établissement d’un lien de causalité direct. Il n’est pas encore établi que les troubles préexistants incitent les jeunes à se réfugier davantage dans les écrans, ou si ces derniers en sont la cause » ([212]).
Sur ce point, la recherche rencontre en effet plusieurs difficultés.
D’une part, l’exercice d’établissement d’un lien de causalité entre usage des réseaux sociaux et dégradation de la santé mentale est périlleux face à une population adolescente extrêmement hétérogène. « Un […] défi majeur réside dans l’hétérogénéité de la population adolescente », indique en effet le professeur Grégoire Borst ([213]).
Il faut notamment prendre en compte :
– les différences de genre : selon le professeur Borst, celles-ci « sont particulièrement marquées, avec des dynamiques de développement cérébral distinctes entre filles et garçons, engendrant des facteurs de vulnérabilité spécifiques à chaque sexe » ([214]) ;
– de manière plus globale, « [l]es interactions complexes [qui] existent en fonction de l’âge et des vulnérabilités préexistantes » : le professeur Borst rappelle que l’adolescence « est caractérisée par une variabilité interindividuelle exceptionnelle, notamment en raison du neurodéveloppement » ([215]).
D’autre part, l’établissement d’un lien de causalité direct et exclusif entre dégradation de la santé mentale des jeunes et utilisation des réseaux sociaux se heurte à la dimension multifactorielle de la problématique.
« Pour avoir une vision plus globale et mieux appréhender les réalités, il faut sortir d’une lecture binaire et adopter une approche davantage multifactorielle, qui conjugue les témoignages de terrains et les statistiques à grande échelle, puisque c’est celle des algorithmes de l’[intelligence artificielle] » , indique le professeur Sophie Jehel ([216]). « La multiplicité des facteurs en jeu est source de difficultés pour les chercheurs et empêche les études d’être totalement conclusives », souligne-t-elle. Selon Mme Séverine Erhel, maître de conférences en psychologie cognitive et ergonomie, « la santé mentale des jeunes est multidimensionnelle : les réseaux sociaux peuvent l’affecter, en particulier en cas de cyberharcèlement, mais d’autres éléments interviennent […] » ([217]).
Alors que la dégradation de la santé mentale des jeunes tient à une multitude de facteurs, la difficulté est d’isoler les effets de l’utilisation des réseaux sociaux. Le professeur Borst confirme à ce titre que « la complexité survient lorsqu’il s’agit d’identifier précisément la contribution de chaque facteur dans les mécanismes de vulnérabilité » ([218]).
À cela s’ajoute, selon le professeur Serge Tisseron, « la diversité des usages » ([219]) qu’il est fait des réseaux sociaux : défilement de vidéos sans interaction et communication via les fonctionnalités de messagerie n’influent pas de la même façon sur le bien-être mental des utilisateurs.
Le manque d’études
Le manque d’études sur les conséquences psychologiques de l’utilisation des réseaux sociaux
Les observations cliniques sont nombreuses, mais si elles ont le mérite de mettre en lumière les cas les plus graves de surexposition aux écrans, elles ne permettent pas d’appréhender de manière satisfaisante les effets psychologiques de l’utilisation des réseaux sociaux sur l’ensemble de la population
En parallèle, les études scientifiques sont encore insuffisantes pour étayer la certitude d’un lien de causalité entre utilisation des réseaux sociaux et déclin de la santé mentale. Si plusieurs études ont été menées, elles sont peu nombreuses ou ne sont pas toujours probantes. Le professeur Serge Tisseron rappelle ainsi qu’il est « primordial de distinguer les études de corrélation, nombreuses, des études de causalité, plus rares […] » ([223]). Mme Erhel confirme : « les études existent mais elles sont surtout corrélationnelles, c’est-à-dire qu’elles évaluent des associations ; certaines, longitudinales, parviennent à démontrer des causalités, mais elles sont peu nombreuses » ([224]). Dans certains domaines, les effets de l’exposition aux écrans sont plus difficiles à démontrer – « les études sur les conséquences des écrans sur le neurodéveloppement des enfants et des adolescents nécessitent encore d’être approfondies », relevaient par exemple les membres de la commission « enfants et écrans » ([225]).
Le manque d’études sur les conséquences psychologiques de l’utilisation de TikTok
Réseau social « junior », TikTok ne fait pas encore l’objet d’une littérature exhaustive. M. Antonin Atger, doctorant en psychologie sociale, indique : « en termes synthétiques, on ne connaît pas de lien de causalité directe entre l’état de santé mentale et l’usage de TikTok. Il est très difficile d’établir un tel lien sur le plan scientifique, car cela supposerait une étude longitudinale dont la réalisation est compliquée » ([226]). Le professeur Borst explique quant à lui le manque d’études sur le réseau social chinois par la difficulté de « distinguer précisément l’usage d’un réseau social par rapport à un autre. Nous observons des parts d’utilisation relatives, mais en l’absence d’une mise en place complète du règlement (UE) 2022/2065 du Parlement européen et du Conseil du 19 octobre 2022 relatif à un marché unique des services numériques et modifiant la directive 2000/31/CE dit Digital services act (DSA), nous ne disposons pas encore de toutes les données des plateformes qui nous permettraient de différencier exactement l’utilisation de TikTok par rapport à celle d’Instagram » ([227]).
c. La faute aux plateformes ? Documents caviardés et enquêtes internes, à rebours des plans de communication des entreprises de réseaux sociaux
Consciente de tous les biais méthodologiques exposés précédemment, la rapporteure estime que les plateformes ne sont pas neutres dans les difficultés rencontrées aujourd’hui pour établir un lien de causalité entre utilisation des réseaux sociaux et dégradation de la santé mentale des mineurs.
Les entreprises de réseaux sociaux ont en effet mis en œuvre des plans de communication musclés pour gagner la confiance du public. Mme Jadot, réalisatrice du documentaire Emprise numérique, 5 femmes contre les Big 5, souligne que « depuis vingt ans, les plateformes affirment publiquement – notamment devant le Sénat américain – qu’il n’existe aucune étude établissant un lien de causalité direct entre les réseaux sociaux et la santé mentale des mineurs, voire présentent des contre-études qui prouveraient que ce sont des outils formidables pour les enfants. Cet enjeu est au cœur de leur stratégie de communication » ([228]).
Pourtant, certaines plateformes ont elles-mêmes identifié les potentiels effets délétères de leurs applications, sans toutefois informer le public de leurs constats. Selon M. Olivier Ertzscheid, chercheur en sciences de l’information et de la communication, il s’agit là du dernier des « trois grands mensonges [qui] ont marqué l’ère postindustrielle, perpétrés par l’industrie du tabac, par celle du pétrole, et par les plateformes sociales, en réalité parfaitement au courant de leurs impacts sur la santé publique, mais qui n’en persistent pas moins dans un déni permanent, jusqu’à ce que des lanceurs d’alerte parviennent à documenter ce qu’il s’y passe » ([229]).
Plusieurs documents internes ont été révélés, démontrant la parfaite connaissance par les plateformes des risques inhérents à l’utilisation des réseaux sociaux. « Leurs propres études internes montrent combien ces réseaux sont catastrophiques pour la santé mentale des mineurs », déplore Mme Jadot, faisant référence aux « Facebook Files », révélés en 2021 par la lanceuse d’alerte Mme Frances Haugen, ancienne employée de Facebook. Ces documents internes, publiés par le Wall Street Journal ([230]), montraient que deux adolescentes sur trois avaient souffert de la comparaison sociale sur Instagram, et que parmi celles ayant une image négative de leurs corps, une adolescente sur trois s’était sentie plus mal encore en utilisant Instagram.
3. Plusieurs consensus forts partagés par la communauté scientifique
Certains spécialistes sont plus catégoriques et alarmistes que d’autres. Il en est ainsi de M. Jonathan Haidt qui met en avant quatre dégâts indéniables : le premier est la privation sociale, le second est le manque de sommeil et ses conséquences (anxiété, irritabilité, déficits cognitifs, difficultés d’apprentissage…) le troisième est la fragmentation de l’attention et, enfin, le quatrième dégât fondamental est l’addiction.
En matière d’effets sur la santé mentale des mineurs, la docteure Sylvie Dieu-Osika, pédiatre, souligne que si les réseaux sociaux ont « des effets positifs comme la connexion sociale », « ces réseaux amplifient les vulnérabilités individuelles, perturbent les processus biologiques et émotionnels, notamment le sommeil et l’humeur, et renforcent des dynamiques sociales délétères telles que la comparaison sociale » ([231]). Elle précise par ailleurs que « la comparaison sociale permanente, facilitée par le caractère visuel et quantifiable des interactions sur les réseaux sociaux, a des répercussions importantes sur l’estime de soi et le bien-être mental » ([232]).
L’utilisation substantielle des réseaux sociaux, notamment en raison de la dépendance qu’ils génèrent chez les utilisateurs mineurs du fait de leur conception même, induit également des risques pour la santé physique de ceux-ci sur le long terme. En ce sens, Mme Servane Mouton relève que « d’une manière générale, les activités sur écran favorisent la sédentarité et augmentent ainsi les risques d’accidents cardiovasculaires, d’obésité et de diabète de type 2 » mais également « la myopie en raison du manque d’exposition à la lumière naturelle, de la surexposition à la lumière bleue émise par les écrans de type LED, et de la sursollicitation de la vision de près » ([233]).
Mais, même pour les plus nuancés, un consensus fort est établi sur certains effets de l’utilisation des réseaux sociaux. C’est ce que reconnaît le professeur Borst : « nous sommes unanimes sur le constat selon lequel les adolescents rencontrent des difficultés. De même, il est indéniable que les réseaux exploitent certaines vulnérabilités cérébrales, particulièrement chez les adolescents, les incitant à rester connectés plus longtemps. De plus, les preuves sont solides concernant l’impact négatif de l’exposition à la lumière artificielle des écrans sur le sommeil, avec des répercussions en cascade sur la santé physique et mentale. La question de la sédentarité ne fait pas non plus débat » ([234]). « S’agissant du cyberharcèlement, on peut commencer à parler de causalité », indique Mme Erhel ([235]).
En outre, si l’établissement d’un lien de causalité entre utilisation des réseaux sociaux et dégradation du bien-être mental, le phénomène d’amplification de vulnérabilités psychologiques existantes semble être largement reconnu. Mme Erhel évoque ainsi « des analyses bivariées qui examinent les liens entre, par exemple, des symptômes de dépression ou d’anxiété et l’utilisation des réseaux sociaux : des individus ayant des vulnérabilités arrivent sur les réseaux sociaux où les algorithmes, notamment, les exposent à des contenus qui aggravent leurs difficultés et leurs symptômes » ([236]). M. Atger explique en ce sens que « nous disposons d’un bon nombre de méta-analyses et qu’un consensus entre plusieurs études montre un lien assez fort entre un usage démesuré de TikTok et des troubles mentaux anxieux. On peut donc imaginer que, même s’il n’y a pas de lien direct, l’anxiété d’une personne anxieuse peut être décuplée sur TikTok à cause du contenu qu’elle y trouve. Cela ne concerne toutefois pas seulement TikTok ni les seuls mineurs et, si TikTok peut amplifier ce phénomène, il n’en est pas nécessairement la cause » ([237]).
B. Du divertissement au drame : les effets dévastateurs de TikTok sur la santé mentale des mineurs
1. La préoccupante dégradation de la santé mentale des jeunes constitue un terrain propice
Les effets psychologiques de l’utilisation de TikTok par les mineurs doivent être analysés à l’aune d’un contexte spécifique : celui d’une vulnérabilité psychologique accrue à la préadolescence et à l’adolescence et, bien souvent, d’une santé mentale déjà fragilisée chez les mineurs.
a. L’adolescence, une période charnière, marquée par une plus grande vulnérabilité sur le plan psychologique
Il ne saurait être question d’analyser les conséquences psychologiques liées à l’utilisation de TikTok par les mineurs sans rappeler qu’ils ne sont pas des utilisateurs comme les autres, mais des publics particulièrement vulnérables, devant faire l’objet d’une attention spécifique et d’une protection renforcée.
À l’adolescence, on se construit dans le miroir des autres, et avec un réseau social comme TikTok, ce miroir est démultiplié, amplifiant les comparaisons, les injonctions, la pression des pairs, et potentiellement les souffrances, comme le souligne Mme Copti, diététicienne-nutritionniste : « l’adolescence est une période charnière, marquée par des bouleversements corporels, une quête d’identité, une construction fragile de l’estime de soi. C’est une période où l’on se cherche, où l’on s’inspire et se compare. Comme une cour de récréation, TikTok devient alors un lieu d’identification et de comparaison envahissant. On ne parle plus d’un cercle de quelques camarades, mais de milliers – voire de millions – de profils, souvent retouchés, mis en scène, idéalisés » ([238]).
Cette période de fragilité psychologique coïncide avec l’émergence effective de pathologies psychiatriques, comme le décrit la pédiatre Dr Sylvie Dieu-Osika: « d’un point de vue médical, l’adolescence est une période critique pour l’apparition de nombreuses pathologies psychiatriques. On observe des pics d’incidence pour les troubles du comportement alimentaire vers 15 ans, potentiellement exacerbés par l’utilisation de réseaux comme TikTok qui valorisent certains standards corporels. S’y ajoutent les troubles obsessionnels compulsifs, les troubles anxieux, les addictions, les troubles de l’humeur, les troubles de la personnalité, et les premiers signes de schizophrénie. La vulnérabilité intrinsèque à l’adolescence s’étend de 10 à 25 ans, touchant tous les jeunes à des degrés divers, modulés par leur environnement familial » ([239]).
L’enfance et l’adolescence sont donc des périodes de vulnérabilité psychologique, que les usages numériques ont tendance à accentuer. En effet, l’espace numérique constitue en lui-même un espace où les risques pour les mineurs sont amplifiés, comme l’explique le Haut Conseil de la Famille, de l’Enfance et de l’Âge (HCFEA) : « les usages permanents et “pour tout” du numérique peuvent avoir des effets de banalisation des frontières entre l’espace public et la vie privée. Ceci génère une banalisation ludique et narcissique de l’exposition de l’intimité, du corps, voire de la sexualité. Pour les adolescents, ils peuvent induire l’accès ou la diffusion de contenus inappropriés, de photos ou données personnelles qui peuvent s’avérer préjudiciables, situations de honte, manipulations, parfois harcèlement et jusqu’à des formes de prédation. La toile est une sphère aux bords flous entre le privé et la voie publique » ([240]).
Dans ce cadre, l’utilisation des réseaux sociaux présente inévitablement davantage de risques, non seulement parce que l’enfant est moins armé pour faire face aux dynamiques nocives de ces plateformes, mais aussi parce que celles-ci sont conçues pour exploiter ses vulnérabilités et favoriser une forme de dépendance, comme le met en avant Mme Sabine Duflo, psychologue clinicienne : « l’adolescent est un être en construction, en particulier en ce qui concerne les fonctions exécutives, c’est-à-dire les capacités à planifier, à dire non, à se limiter face à la tentation, à se restreindre. Chez l’adolescent, ces capacités ne sont pas encore matures. Les plateformes, qui connaissent très bien les fragilités des usagers pour mieux capter leur attention avant de vendre leurs données aux annonceurs, représentent donc un risque pour tous les enfants et adolescents » ([241]).
Enfin, à un âge où l’on se cherche et où l’on se laisse plus facilement influencer, les préadolescents et adolescents sont particulièrement exposés à la manipulation psychologique, souvent insidieuse, que favorisent les réseaux sociaux comme TikTok. D’après le Haut Conseil de la Famille, de l’Enfance et de l’Âge (HCFEA), ces processus d’influence comme la suggestion ou l’emprise mentale « peuvent être individuels mais aussi collectifs : communications virales d’influenceurs de pensée, plus ou moins désintéressés idéologiquement et financièrement, relayés par des réseaux, licites ou pas, eux-mêmes plus ou moins institutionnalisés » ([242]). Les phénomènes de fake news, de « théories du complot », s’ajoutent aux « flottements » liés au développement de la personnalité, propres à la préadolescence.
b. Une détérioration préoccupante de la santé mentale des mineurs…
Pour appréhender les effets psychologiques de TikTok sur les mineurs, il est essentiel de rappeler que leur santé mentale s’est significativement dégradée au cours des dernières années, constituant aujourd’hui un enjeu majeur de santé publique. « La détresse psychique des jeunes – particulièrement des jeunes filles – atteint à présent des proportions dramatiques », déploraient en décembre 2024 Mesdames Nicole Dubré-Chirat et Sandrine Rousseau, députées, rapporteures de la mission d’information de la commission des affaires sociales sur la prise en charge des urgences psychiatriques.
Les résultats sur la santé mentale de l’enquête EnCLASS 2022 ([243]), conduite à partir de données recueillies auprès de 9 337 élèves du secondaire en France hexagonale, montre que :
– les collégiens et lycéens ont connu une nette dégradation de leur santé mentale entre 2018 et 2022, avec une dégradation plus marquée pour les jeunes filles ;
– 14 % des collégiens et 15 % des lycéens présentent un risque important de dépression ;
– concernant les comportements suicidaires, 24 % des lycéens ont déclaré avoir eu des pensées suicidaires au cours des douze derniers mois, et à nouveau, les filles sont plus concernées que les garçons (31 % contre 17 %) ;
– un lycéen sur dix a déclaré avoir fait une tentative de suicide au cours de sa vie.
Concernant les plus jeunes, l’enquête Enabee de Santé publique France sur le bien-être et la santé mentale des enfants de 3 à 11 ans, menée en 2022 dans des écoles avec l’appui des ministères de l’éducation nationale et de la santé, a établi que :
– 13 % des enfants de 6 à 11 ans scolarisés présenteraient au moins un trouble probable de santé mentale. D’après la direction générale de la santé, « ce chiffre est cohérent avec les données internationales, mais il est élevé et les pays voisins sont eux-mêmes inquiets » ([244]) ;
– 8,3 % des enfants de 3 à 6 ans présentent une difficulté probable sur le plan de la santé mentale.
Le rapport au ministère chargé de la Sécurité sociale et au Parlement sur l’évolution des charges et des produits de l’Assurance Maladie au titre de 2025 ([245]) observe qu’entre 2019 et 2023, les effectifs de jeunes (12-25 ans) traités par antidépresseurs ont connu une progression très importante de 60 %, soit 143 600 jeunes en plus. En 2023, 33 jeunes sur 1 000 étaient traités par antidépresseurs, et étaient en très grande majorité de sexe féminin (71 %, soit 384 000 personnes).
La santé mentale des jeunes est donc devenue une problématique importante, en lien avec la crise sanitaire et l’augmentation des troubles psychologiques chez les jeunes : durant la crise sanitaire, une forte augmentation des passages aux urgences pour geste suicidaires et troubles de l’humeur chez les enfants de moins de 15 ans a été observée ([246]). Et à ce jour, « 30 à 40 % de la population adolescente présente des symptômes dépressifs » ([247]) selon les estimations du professeur Borst.
Ce constat dépasse le seul cadre national : à l’échelle mondiale, d’après les travaux de l’OMS ([248]), la dépression est l’une des principales causes de morbidité et d’invalidité chez les adolescents. Les problèmes de santé mentale représentent 16 % de la charge mondiale de morbidité et de blessures chez les personnes âgées de 10 à 19 ans, et avant les impacts de la pandémie Covid-19, le suicide était déjà la troisième cause de mortalité chez les 15-19 ans.
Dans ce contexte de fragilisation de la santé mentale des jeunes, il convient également de souligner un biais de genre notable, les filles étant plus fréquemment concernées par des troubles psychologiques que les garçons. Le rapport du Haut Conseil de la Famille, de l’Enfance et de l’Âge (HCFEA) La traversée adolescente des années collège souligne l’écart persistant entre les filles et les garçons en matière de santé mentale, et en analyse les principaux facteurs : la période de l’adolescence est globalement moins bien vécue par les filles, dès lors qu’elles subissent plus fortement la pression sociale qui consiste à les assigner à un rôle social, à des comportements et apparences socialement acceptables, qui les conduit à faire de l’image qu’elles renvoient une variable déterminante de leur bien-être. Les filles sont également plus souvent la cible d’agressions – physiques et verbales – et de harcèlement ([249]).
Le 6ème rapport de l’Observatoire national du suicide (Direction de la recherche, des éudes, de l’évaluation et des statistiques – DREES, février 2025) ([250]) fait état d’une situation de vulnérabilité particulière chez les jeunes femmes et constate :
– une très forte augmentation des hospitalisations pour gestes auto-infligés (GAI, incluant tentatives de suicide et automutilations) chez les adolescentes et les femmes de moins de 25 ans depuis 2017. Cette hausse s’est accélérée à partir de 2021 et persiste au-delà de la période post-covid : 516 femmes de 15 à 19 ans sur 100 000 ont été hospitalisées en 2023 pour GAI (+ 46 % par rapport à 2017), plus de quatre fois le taux observé chez les hommes (113 sur 100 000) ;
– une forte différenciation sociale avec un écart très marqué des taux d’hospitalisation pour GAI en fonction du niveau de vie : ces taux sont plus élevés chez les plus modestes, et plus faibles chez les plus aisés. Pour tous les niveaux de vie, les femmes sont particulièrement vulnérables entre 15 et 19 ans mais plus particulièrement celles appartenant aux 25 % des ménages les plus modestes ;
– une augmentation du nombre de morts par suicide de près de 40 % entre 2020 et 2022 chez les jeunes femmes ; une augmentation de 63 % des tentatives de suicide chez les filles de 10 à 14 ans en 2022, et de 42 % pour la tranche d’âge 15-19 ans.
Ces disparités de genre ne se limitent pas à la France : aux États-Unis, « le raz-de-marée d’anxiété, de dépression et d’actes d’automutilation touche davantage les filles, et parmi elles surtout les préadolescentes, que les garçons » ([251]) d’après M. Jonathan Haidt.
c. … qui n’est pas sans lien avec une utilisation intensive des réseaux sociaux
Si la santé mentale des enfants s’est dégradée au cours des dernières années, il est désormais établi que les réseaux sociaux ont contribué à amplifier ce phénomène, comme l’atteste Mme Sarah Sauneron, directrice générale par intérim à la Direction générale de la santé : « sur le temps long, nous observons une augmentation continue des troubles anxio-dépressifs depuis 2010, avec une accélération à la suite du covid. Parmi les facteurs corrélés à ces troubles, nous identifions le niveau social, la sédentarité et, de manière particulièrement marquée, un temps d’exposition aux écrans supérieur à cinq heures quotidiennes, indépendamment des autres facteurs. Cette corrélation s’observe dans tous les pays et coïncide précisément avec l’essor des réseaux sociaux. Nous pouvons donc légitimement établir un effet significatif des réseaux sociaux sur la santé mentale, particulièrement chez les jeunes préalablement vulnérables dans ce domaine » ([252]).
Mme Katia Roux, chargée de plaidoyer à Amnesty International France, décrit le processus par lequel les réseaux sociaux comme TikTok peuvent affecter la santé mentale des utilisateurs, notamment les plus jeunes : « sur le réseau, les utilisateurs peuvent très rapidement basculer dans ces espaces de contenus toxiques. Des jeunes, qui peuvent être plus sensibles, plus influençables et a fortiori ceux qui présentent des problèmes de santé mentale, sont beaucoup plus vulnérables et vont être littéralement entraînés dans des spirales de contenu toxique, des “rabbit’s holes” dont il est extrêmement difficile de s’extraire » ([253]).
De nombreuses recherches confirment ces observations sur le lien entre la détérioration de la santé mentale et l’exposition aux réseaux sociaux.
Ainsi, l’utilisation intensive d’un réseau social, de même que l’« oversharing » (partage incontrôlé d’aspects de la vie privée) particulièrement présent sur TikTok sont associés à des niveaux élevés d’anxiété, de dépression et de comportements agressifs, d’après une étude menée en décembre 2024 par les professeurs Ruth Castillo-Gualda et Juan Ramos-Cejudo, de l’Universidad Camilo José Cela (UCJC) ([254]). Cette étude décrit que 55 % des symptômes d’anxiété et 52 % des symptômes de dépression sont liés à cette utilisation intensive des réseaux sociaux.
Une enquête menée par l’Autorité danoise de la concurrence et des consommateurs (Konkurrence- og Forbrugerstyrelsen) auprès de 3 445 jeunes Danois âgés de 8 à 25 et de 2 381 parents, dont les conclusions ont été publiées en février 2025, « Young Consumers and Social Media » ([255]), a quant à elle montré qu’une utilisation excessive des réseaux sociaux était associée à une baisse du bien-être, à une diminution de l’estime de soi et à une augmentation des symptômes dépressifs chez les jeunes.
Les effets des réseaux sociaux sur la santé mentale sont particulièrement accentués chez les filles, qui sont bien plus exposées aux effets négatifs de ces plateformes que les garçons.
Au Royaume-Uni, selon un rapport de la commission de l’éducation de la Chambre des communes portant sur l’impact du temps d’écran sur l’éducation et le bien-être ([256]), l’exposition accrue des jeunes filles et des femmes aux dangers en ligne est particulièrement préoccupante, contribuant notamment à la hausse des problèmes de santé mentale et des troubles de l’alimentation. En effet, 81 % des filles et femmes âgées de 7 à 21 ans auraient subi une forme de comportement menaçant ou traumatisant en ligne.
Dans le même pays, l’étude Millenium Cohort qui a suivi près de 19 000 enfants nés en 2000-2001 jusqu’à la fin de l’adolescence montre qu’il y a un lien de corrélation entre temps passé sur les réseaux sociaux et la dépression, qui est démultiplié chez les filles : « pour les filles, le rapport de cause à effet est à la fois plus flagrant et plus systématique. Plus une fille passe de temps sur les réseaux sociaux, plus elle est susceptible d’être déprimée. Celles qui déclarent passer cinq heures ou plus chaque jour sur les réseaux sociaux ont trois fois plus de risques de souffrir de dépression que celles qui n’y vont pas du tout » ([257]).
En Australie, les hospitalisations pour automutilation chez les filles de 15 à 19 ans ont augmenté de 70 % entre 2008 et 2022 d’après les recherches menées par la Sleep Health Foundation – une dynamique préoccupante que l’on peut associer à la proportion de jeunes Australiens ayant été exposés à des contenus relatifs au suicide ou à l’automutilation sur les réseaux sociaux, qui s’élèverait à 83 % ([258]).
2. TikTok, un outil d’amplification mortifère des troubles psychiques entre les mains de nos enfants
Dans un contexte où la santé mentale des enfants est déjà fragilisée et où la préadolescence et l’adolescence représentent des périodes de vulnérabilité psychologique avec une prévalence importante de l’anxiété, de la dépression ou des comportements addictifs, TikTok fait bien l’effet d’une bombe aux effets dévastateurs sur ses utilisateurs les plus jeunes. L’utilisation du réseau social peut aggraver de manière significative des troubles psychiques existants, voire contribuer à leur apparition. Pour reprendre les mots de M. Michael Stora, « ces plateformes, bien qu’immatérielles, produisent des effets tangibles aux conséquences souvent inquiétantes » ([259]) : dans le cas de TikTok, ces conséquences peuvent être dramatiques.
a. « Spirales » de contenus néfastes et ciblage algorithmique des thématiques liées aux vulnérabilités psychologiques des jeunes : le fonctionnement de TikTok à l’origine du problème
En raison de son architecture algorithmique, TikTok représente un environnement fondamentalement inadapté à la protection des mineurs, notamment les plus vulnérables d’entre eux. Loin d’être un espace sûr, TikTok est un véritable terrain miné pour les enfants, confrontés à la mise en avant de contenus dangereux qui les ciblent spécifiquement, et aux « spirales » de contenus néfastes qui les enferment dans des boucles morbides.
Si l’algorithme de recommandation de TikTok ne cherche sans doute pas délibérément à promouvoir des contenus dangereux, notamment liés aux troubles psychiques des adolescents, sa logique de captation maximale de l’attention conduit inévitablement à exploiter les vulnérabilités des utilisateurs, en particulier les plus jeunes.
C’est le constat que fait Mme Katia Roux, chargée de plaidoyer à Amnesty International France : « TikTok peut être un espace toxique et addictif pour les jeunes et les enfants, en raison d’une part du système de recommandation algorithmique de la plateforme, et d’autre part de ses pratiques très intrusives de collecte de données personnelles. […] Concrètement, le système algorithmique de TikTok expose des jeunes, des enfants, à de graves risques de santé mentale grâce à une conception addictive, qui exploite leurs vulnérabilités psychologiques afin de maximiser leur participation en ligne et, finalement, maximiser ses profits » ([260]).
L’efficacité sinistre de TikTok est renforcée par la capacité de la plateforme à déterminer de manière très fine le profil d’un utilisateur à travers l’exploitation des nombreuses données que celui-ci lui communique, volontairement ou involontairement, comme le décrit Mme Roux : « TikTok s’immisce dans la vie privée de ses utilisateurs et utilisatrices en pistant littéralement toutes les activités en ligne, les contenus visualisés, partagés, commentés, aimés par les jeunes utilisateurs. L’objectif de l’outil consiste ici à deviner leurs centres d’intérêt, leur état émotionnel, leur niveau de bien-être, puis de diffuser des contenus ultrapersonnalisés dans le fil “Pour toi” de la plateforme, qui s’appuie sur la collecte massive de données personnelles » ([261]).
Le fonctionnement de l’algorithme de recommandation de TikTok, qui cible les fragilités psychologiques des utilisateurs, en particulier mineurs, a pour effet de démultiplier les risques auxquels ils sont exposés. Plusieurs études révèlent ainsi une surexposition des comptes de mineurs à des contenus dangereux, notamment liés à la dépression, au suicide, à l’automutilation ou aux troubles du comportement alimentaire.
Le constat de Mme Elisa Jadot s’applique ainsi particulièrement à TikTok : « la dépression est un thème central dans l’univers adolescent ; les plateformes l’identifient comme un sujet stratégique et la mettent automatiquement en avant dans les contenus suggérés » ([262]).
Mme Roux évoque l’enquête « Poussé·e·s vers les ténèbres : Comment le fil “Pour toi” encourage l’automutilation et les idées suicidaires » ([263]), menée par Amnesty International, qui montre que « les enfants, les jeunes qui regardent des contenus relatifs à la santé mentale, sur la page “Pour toi” vont facilement tomber dans des spirales de contenus néfastes, de contenus potentiellement dangereux, notamment des vidéos qui viennent banaliser, voire idéaliser la dépression, l’automutilation ou le suicide. Selon notre enquête technique à partir de comptes que nous avons gérés manuellement, il ne faut qu’entre trois et vingt minutes pour que les fils “Pour toi” soient inondés de ces vidéos qui peuvent aller jusqu’à encourager le suicide » ([264]).
b. Fragiles avant, en grande détresse après : quand TikTok amplifie des troubles psychiques préexistants
L’exposition répétée à ces contenus nocifs a des effets inévitablement destructeurs pour les utilisateurs mineurs de TikTok. Y compris lorsqu’il s’agit de chercher de l’aide pour répondre à une détresse psychologique, la force des images sur un public mineur, bien plus réceptif que les adultes à leur impact psychologique et émotionnel, peut provoquer un véritable effet de sidération, au détriment des mots, de la parole thérapeutique et de l’interaction sociale directe avec des professionnels.
TikTok peut au premier abord donner l’illusion d’un refuge, en ce qu’il permet de retrouver une communauté de personnes traversant des difficultés similaires, on y cherche du soutien, mais ses effets néfastes n’en sont alors que renforcés et les troubles psychiques aggravés par l’effet d’enfermement que crée la plateforme, telle une mécanique implacable conçue pour se refermer sur sa cible. Parfois considérée comme une « safe place », TikTok est aussi un lieu d’enfermement autour de thématiques négatives. Mme X témoigne ainsi s’être « beaucoup renfermée sur la plateforme », qui « a été un peu comme un refuge, même si, en même temps, [elle] savai[t] que c’était malsain » ([267]).
Il convient de souligner la solitude des enfants face aux contenus nocifs auxquels ils sont exposés sur internet, et notamment sur TikTok, et l’impossibilité de pouvoir partager les traumatismes qui en résultent, qui a inévitablement des effets sur leur santé mentale. À la question « lorsqu’il vous est arrivé de voir des contenus problématiques, en avez-vous parlé avec vos amis ou votre famille ? », Mme X a répondu « je n’en parlais pas à l’époque parce que j’en avais honte », et M. Z. : « je partageais ces contenus avec mes amis pour leur montrer mon mal-être. Sinon, je n’en ai pas vraiment parlé. Une fois, avec ma mère, nous avions parlé de la nocivité des réseaux avec des amis, mais ils n’avaient pas dit qu’ils recevaient des contenus nocifs » ([268]).
En définitive, TikTok agit comme un amplificateur des troubles psychiques chez les utilisateurs les plus vulnérables, en particulier les mineurs. Le constat de Mme Erhel, maître de conférences en psychologie cognitive et ergonomie, relatif à cet effet amplificateur que peut avoir l’utilisation des réseaux sociaux sur les troubles psychiques dont souffrent de nombreux enfants s’applique particulièrement à TikTok : « les études que j’ai menées montrent que les adolescents qui […] utilisent beaucoup [les réseaux sociaux] sont vulnérables : il est possible que les réseaux servent de refuge en cas de difficultés psychologiques ou intrafamiliales. Pris dans des spirales de contenus qui font écho à leurs symptômes dépressifs, les jeunes concernés tendent à y rester enfermés » ([269]).
M. Bruno Gameliel décrit l’exacerbation des troubles psychiques induits par l’utilisation de TikTok chez les enfants « présentant des singularités ou des problématiques neurologiques. Cela inclut les troubles de l’attention avec ou sans hyperactivité (TDAH), les troubles « dys » (dysphasie, dyslexie, dysorthographie, dyspraxie, etc.), les phobies scolaires et sociales, ainsi que les enfants à haut potentiel. Pour tous ces profils, l’usage intensif des écrans, et particulièrement de TikTok, accentue les difficultés existantes » ([270]).
Pour les mineurs souffrant de troubles psychiques et utilisant massivement TikTok, un cercle vicieux se met en place : le réseau social accentue leurs difficultés psychologiques, tout en les rendant davantage captifs. À cela s’ajoute la pression des pairs qui rend plus difficile toute forme de « sevrage ».
Cette dynamique est décrite par M. Elie Andraos, psychologue clinicien et coordonnateur du projet Addict IEJ (Intoxication éthylique jeunes) au centre hospitalier universitaire (CHU) Amiens-Picardie : « chez des sujets présentant des vulnérabilités spécifiques, comme l’anxiété et la dépression, la peur de passer à côté influence l’usage des smartphones et des réseaux sociaux » ([271]). Ainsi, selon M. Andraos, « lorsque des personnes sont vulnérables, le risque [de développer des usages problématiques des réseaux sociaux] est plus élevé. L’anxiété et la dépression sont des facteurs de vulnérabilité, comme le trauma, l’impulsivité, la recherche de sensation et l’adolescence » ([272]).
En ce qui concerne les troubles du comportement alimentaire, les études qui « concluent à un effet aggravant de TikTok sur les personnes qui souffrent de TCA » ([273]) sont nombreuses, selon Mme Nathalie Godart, professeur des Universités en psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent.
Les conséquences de l’utilisation de TikTok sont donc bien concrètes et alarmantes chez ces utilisateurs vulnérables – automutilation, scarification, comportements violents, anorexie – comme en témoigne Mme Anne-Hélia Roure, médecin psychiatre : « J’ai reçu Léa, qui se scarifie tous les soirs sur TikTok, soutenue et encouragée par une communauté, sans que ses parents n’aient la moindre idée de ce qui se passe, alors que de nombreux jeunes à l’école le savent pertinemment. […] Je voudrais aussi parler des troubles du comportement alimentaire. Combien de petites filles ai-je vu arriver qui avaient commencé par regarder des vidéos sur la beauté, mais qui en sont arrivées finalement à apprendre à se faire vomir, à avoir une image de leur corps déformée, à faire des challenges pour arrêter de manger pendant plusieurs heures. J’ai également reçu des jeunes filles de 15 ans au visage angélique qui veulent “faire du Botox” ou recevoir des injections pour ressembler à des personnages qu’elles voient dans cette réalité alternative » ([274]).
c. La fabrique du mal-être : quand TikTok fait naître des troubles psychiques chez les mineurs
Face au constat du rôle de TikTok dans l’amplification des troubles psychiques existants, il serait tentant de conclure qu’un premier moyen d’action résiderait dans la lutte contre l’apparition des troubles psychiques et la dégradation générale de la santé mentale des mineurs, comme le suggère M. Antonin Atger : « Le malaise existant dans la vraie vie est exploité par TikTok. Il faut donc agir sur TikTok, mais aussi sur les problèmes existant dans la vraie vie pour empêcher ensuite les dérives observées sur le réseau » ([275]).
Toutefois, l’utilisation de TikTok ne se limite pas à accentuer des troubles psychiques existants : elle semble, à elle seule, en favoriser l’émergence. Les recherches les plus récentes convergent en ce sens : la méta-analyse réalisée par Lakshit Jain et al., « Exploring Problematic TikTok Use and Mental Health Issues: A Systematic Review of Empirical Studies » ([276]), « montre que l’usage des réseaux sociaux provoque anxiété, dépression, faible estime de soi » ([277]).
Bien que la recherche en la matière reste encore embryonnaire, plusieurs études mettent en évidence le rôle de TikTok dans l’émergence de troubles psychiques, comme le souligne le professeur Godart : « Moins d’une dizaine d’articles concluent à des effets négatifs du réseau sur l’apparition des perturbations de l’alimentation et de l’image de soi avec une internalisation de la maigreur, ce qui peut favoriser le développement de troubles psychiques, notamment des TCA » ([278]).
Selon M. Bruno Gameliel, psychopédagogue et psychothérapeute, « un consensus se dégage [dans les études sur les effets psychologiques de TikTok], selon lequel TikTok agit comme un amplificateur des difficultés psychologiques préexistantes, particulièrement chez des personnes déjà vulnérables » ([279]).
Une étude de Calanthe Hendrikse et al. ([280]) citée par M. Atger, observe que « le temps passé sur TikTok est corrélé [positivement] avec un usage problématique des réseaux sociaux, de la dépression et des problèmes d’estime de soi » ([281]).
La commission a reçu de nombreux témoignages attestant du rôle initiateur de TikTok dans l’apparition de troubles psychiques. La docteure Roure, médecin psychiatre, nous évoque le cas d’un patient, Gaspard : « âgé de 16 ans, il passe 90 heures par semaine sur son téléphone et reçoit plus de 1 000 notifications sur son téléphone. Sur ces 90 heures, 75 heures sont passées sur TikTok. C’est un jeune anxieux, qui dit que son cerveau est “grillé” – il s’est présenté initialement à ma consultation pour des troubles de l’attention. Il est incapable de dormir, tellement il craint de manquer quelque chose. Ce jeune allait bien avant de consulter les réseaux sociaux et TikTok. Il n’avait jamais eu besoin de consulter. Il s’agit d’un bon élève, qui vit dans un environnement familial sain » ([282]).
Un témoignage d’une jeune femme de 23 ans reçu dans le cadre de la consultation citoyenne lancée par la commission, témoigne également du rôle actif de TikTok dans la suggestion de contenus néfastes et l’apparition d’un mal-être : « Tiktok utilise un algorithme très poussé sur ce qui intéresse chaque personne. Que les individus aient un mal-être déjà présent ou non, ils vont avoir tendance à regarder du contenu néfaste pour le bien-être moral car ce contenu est “classique” sur TikTok. Par la suite, seul ce type de contenu est proposé, ce qui accroît le mal-être ou le crée, notamment par des comparaisons physiques, en insistant sur des troubles alimentaires ou des pratiques nocives pour la santé (des tendances sur la plateforme prônent la maigreur extrême, un contenu qui glamourise la dépression, etc.). La plateforme étant addictive, les personnes peuvent rester des heures et des heures à scroller sur ce contenu qui entraîne un véritable état de mal-être dont j’ai pu constater les effets et c’est la raison pour laquelle j’ai supprimé l’application. Je suis quelqu’un d’origine très joyeuse et quand j’ai téléchargé l’application à 19 ans, j’ai commencé à avoir des pensées suicidaires (ce qui ne m’est jamais arrivé et qui ont disparu quelques mois après avoir désinstallé [l’application]) » ([283]).
Mme Buigues, infirmière et auteure de la pétition « #StopSkinnyTok », dont un nombre important de patientes mineures souffre de troubles du comportement alimentaire, témoigne également du lien entre ces pathologies et une utilisation addictive de TikTok : « TikTok est omniprésent dans le quotidien des jeunes adolescentes à un moment où elles sont vulnérables car elles sont dans une phase de recherche d’identité et de construction de soi. À cette période où elles se comparent, se cherchent et s’éduquent, elles sont influencées par toutes ces images, sans avoir conscience de la dangerosité et des conséquences de la dénutrition sévère. J’ai été peinée par le cas d’une jeune patiente atteinte d’anorexie mentale, tout juste âgée de 14 ans, qui m’a montré tous ces contenus néfastes qui la poussaient même à se faire vomir. Les jeunes souffrent, n’ont plus confiance en eux, et sont de plus en plus fragilisés par ce qu’ils regardent sur tous ces réseaux sociaux » ([284]).
Les effets délétères de l’utilisation de TikTok sur la santé mentale peuvent s’inscrire dans le long terme, comme le décrit M. Stora dans le cas de la dysmorphophobie : « dans ma pratique, j’ai pu observer à quel point les influenceurs et influenceuses peuvent agir sur la psychologie adolescente. Il est essentiel d’analyser la nature spécifique du lien qui s’établit entre ces figures numériques et leur jeune public, un lien qui diffère profondément de l’admiration portée, autrefois, à des figures publiques comme des artistes ou des sportifs. Ces mécanismes peuvent conduire à une véritable forme de ravissement, dans laquelle l’adolescent se trouve placé sous influence permanente, en proie à un sentiment d’inadéquation récurrent. J’ai longuement travaillé sur la dysmorphophobie, ce trouble de l’image corporelle qui pousse l’individu à percevoir son apparence comme fondamentalement défectueuse. Il est aujourd’hui particulièrement alarmant de constater que les 18-30 ans sont devenus les principaux demandeurs de chirurgie esthétique, devant les plus de 50 ans. Cette évolution témoigne de l’importance démesurée prise par l’image de soi dans nos sociétés contemporaines, en particulier chez les jeunes, pour qui elle est devenue un vecteur central de reconnaissance et de validation sociale » ([285]).
Enfin, il faut souligner les effets de renforcement des inégalités sociales que peut avoir l’utilisation de TikTok chez les mineurs. Les conséquences néfastes de l’utilisation du réseau social varient selon les catégories sociales et tendent à renforcer les inégalités existantes, touchant plus fortement les enfants issus de milieux défavorisés, comme le met en lumière M. Atger : « un point important nécessite d’être mis en avant : les personnes issues de milieux défavorisés vont reporter un usage problématique plus important. On peut estimer qu’il est plus difficile d’avoir accès dans ce milieu à une aide thérapeutique, ou un accompagnement. Ainsi les réseaux sociaux peuvent provoquer un accroissement de la disparité socio-économique » ([286]).
d. Un engrenage mortel : quand TikTok précipite le passage à l’acte
L’intensification des troubles psychiques, amplifiés ou déclenchés par l’utilisation de TikTok, est particulièrement alarmante : elle se traduit par des comportements de mise en danger de soi, pouvant aller jusqu’à des passages à l’acte mortels. La commission a reçu, avec une vive émotion, plusieurs témoignages en ce sens.
Mme X, une adolescente auditionnée par la commission d’enquête, décrit le cercle vicieux amorcé par TikTok – d’une utilisation en apparence inoffensive au départ, la plateforme conduit progressivement à l’émergence d’idées suicidaires, jusqu’au passage à l’acte : « j’ai été victime de TikTok. J’ai reçu un téléphone pour Noël. J’étais alors en quatrième, ce qui est assez tard par rapport à la moyenne des gens de mon âge. J’ai installé TikTok sur le conseil d’une amie qui m’a dit : “tu verras, c’est super”. Au début, je voyais beaucoup de contenus qui me ressemblaient – de musique, d’art, de crochet, de cinéma –, mais, de fil en aiguille, ces contenus se sont obscurcis. On m’a proposé des musiques plus tristes, qui parlent de sujets plus sensibles, comme le mal-être ou la dépression, des vidéos d’artistes parlant de leur santé mentale. Je suis assez vite tombée dans une sphère mortifère, parce que j’ai “liké” certaines de ces musiques, qui me parlaient : j’allais déjà un peu mal avant d’aller sur TikTok, mais cela s’est aggravé avec ces contenus. Jusqu’en avril 2024, je me suis beaucoup renfermée sur la plateforme. Cela a été un peu comme un refuge, même si, en même temps, je savais que c’était malsain. J’ai fait plusieurs tentatives de suicide. Je me suis aussi beaucoup scarifiée, parce que j’ai vu des gens qui ont banalisé le fait de se faire du mal, d’avoir des comportements autodommageables. J’ai été hospitalisée plusieurs fois ; en tout, pendant vingt-cinq semaines sur une période de deux ans et demi » ([287]).
M. Y, 17 ans, auditionné par la commission d’enquête, témoigne des conséquences tragiques que l’utilisation de TikTok a eues sur sa grande sœur. Poussée dans une spirale d’automutilation par TikTok, elle a mis fin à ses jours : « ma grande sœur s’est pendue en février 2024. Avant cela, elle avait effectué quatre tentatives de suicide avec des médicaments. C’est pour ça que je dis qu’elle a été victime des réseaux sociaux : cette idée de se pendre ne lui est pas venue toute seule. En plus de cela, avant de passer à l’acte, elle avait le corps détruit par les mutilations, les scarifications et les cicatrices – sur toutes les parties du corps, visibles ou non. Je sais, parce que je l’ai vu sur son fil TikTok, qu’elle regardait des vidéos qui lui disaient que c’était en quelque sorte positif de se mutiler, parce que cela pouvait signifier qu’elle allait s’en sortir, tout en ayant traversé une épreuve : ce serait marqué sur son corps, mais elle s’en serait sortie. Au final, elle ne s’en est pas sortie et elle s’est juste abîmé le corps » ([288]).
3. TikTok, une addiction ? Au-delà de la notion clinique, des phénomènes de dépendance bien établis
a. L’emploi de la notion d’addiction pour qualifier l’usage de TikTok reste controversé
La notion d’addiction renvoie à une définition clinique précise (voir dans l’encadré ci-dessous les « 5C » caractérisant une addiction). Si l’utilisation excessive de TikTok présente des caractéristiques addictives, l’emploi de la notion d’addiction continue de faire l’objet de débats parmi les experts.
Tout d’abord, « s’agit-il d’une addiction aux écrans ou aux contenus » ? D’après M. Bernard Basset, président de l’association Addictions France, « même si les écrans sont partout, nous avons tendance à considérer qu’il s’agit principalement d’une addiction aux contenus, favorisée par l’algorithme, qui est un facteur additionnel : quand un contenu court et éphémère produit du plaisir, on a tendance à le renouveler. […] [Les plateformes] créent un environnement qui favorise les comportements addictifs, aussi bien du fait de l’algorithme et de la vitesse à laquelle les contenus s’enchaînent qu’en raison des produits promus » ([304]).
Toutefois, pour un certain nombre de praticiens, l’utilisation intensive de TikTok ne correspond pas aux critères cliniques de l’addiction, à la différence des jeux vidéo, pour lesquels une utilisation abusive est reconnue comme pouvant relever d’une addiction comportementale.
Ainsi, selon le Dr Serge Tisseron, il convient de distinguer les phénomènes de dépendance à un réseau social comme TikTok de l’addiction aux jeux vidéo, une addiction comportementale reconnue par l’Organisation mondiale de la santé (OMS) qui « se caractérise par une utilisation exclusive du jeu vidéo, entraînant une déscolarisation et une désocialisation complètes sur plus d’une année, généralement accompagnées de troubles mentaux » ([305]).
En ce qui concerne les réseaux sociaux, et en particulier TikTok, le constat diffère sensiblement : « leur utilisation se caractérise par une grande diversité d’activités, ce qui rend difficile l’application du concept d’addiction. Les jeunes alternent entre le visionnage de vidéos, le partage de contenus avec leurs amis, et la recherche de nouvelles informations. Cette multiplicité d’usages ne correspond pas à la définition classique d’une addiction » ([308]).
Ainsi, pour le Dr Tisseron, on ne peut pas parler d’addiction aux réseaux sociaux, et à plus forte raison à TikTok : « il serait inapproprié de parler d’addiction aux réseaux sociaux. Leur utilisation, bien que parfois intensive, ne correspond pas aux critères d’une addiction comportementale. Les jeunes naviguent entre différentes plateformes comme TikTok, Instagram, WhatsApp et YouTube, démontrant une variété d’usages incompatible avec la notion d’addiction telle qu’elle est définie pour des substances comme l’alcool, le tabac ou la morphine. Cette diversité des pratiques numériques ne permet pas, à l’heure actuelle, de les qualifier d’addictions » ([309]).
Le professeur Amine Benyamina, addictologue et psychiatre, co-président de la commission d’experts sur l’impact de l’exposition des jeunes aux écrans, partage le constat du Dr Tisseron quant à l’absence de reconnaissance clinique de l’addiction aux réseaux sociaux, mais souligne que cela ne doit pas avoir d’incidence majeure sur la manière de prendre en charge les situations de dépendance avérées aux réseaux sociaux : « Sur le plan académique […] l’addiction aux écrans ou aux réseaux sociaux n’est pas officiellement reconnue dans les classifications internationales. Seul le jeu pathologique a été reconnu comme une addiction comportementale, et ce après de longues discussions.
Cette dichotomie entre la réalité clinique et les classifications officielles est courante dans l’évolution de notre compréhension des addictions. Des études à grande échelle seront nécessaires pour éventuellement inclure la consommation des réseaux sociaux dans le cadre général des addictions, de la même manière qu’une discussion est actuellement conduite à propos des troubles du comportement alimentaire. En attendant, nous traitons cliniquement cette problématique comme une addiction » ([310]).
Pour le Dr Tisseron, le refus de reconnaître officiellement l’existence d’une addiction aux réseaux sociaux, et à TikTok en particulier, n’empêche pas de répondre aux troubles causés par leur usage, et permet d’éviter notamment la déresponsabilisation des parents : « la réticence de certains cliniciens à utiliser le terme d’addiction provient d’une volonté d’éviter une médicalisation excessive des comportements. En effet, cette tendance à la médicalisation risque de déresponsabiliser les parents, alors qu’il faudrait au contraire les impliquer davantage dans la gestion de ces problématiques. […] En effet, les messages de prévention, même s’ils ne sont pas toujours appliqués par ceux qui les entendent, peuvent bénéficier aux plus jeunes.
Notre espoir réside dans le fait que les nouvelles générations puissent recevoir ces messages de prévention avant leur première utilisation des réseaux, contrairement aux générations actuelles qui y ont été exposées sans préparation » ([311]).
b. Des formes de dépendance à la plateforme toutefois clairement identifiées
S’il ne s’agit pas à proprement parler d’addiction d’un point de vue clinique, il est toutefois évident que l’utilisation des réseaux sociaux, et en particulier de TikTok, crée des formes de dépendance chez les utilisateurs les plus jeunes. Il ne fait aucun doute que les réseaux sociaux, TikTok en tête, jouent un rôle central dans la dépendance d’une partie des enfants au smartphone (voir supra pour les temps d’utilisation et l’incapacité à s’en passer).
Selon M. Patino, « TikTok peut être considéré comme la version ultime des produits d’addictologie. Si on comparait les réseaux sociaux à une forme de drogue addictive, cette plateforme serait la formule parfaite. Elle vous met dans un rail de passivité sucrée. Vous pouvez visionner à l’infini des vidéos de formats courts, en accélérant et en passant ce qui ne vous convient pas » ([312]).
Plusieurs experts et praticiens auditionnés par la commission ont confirmé l’existence de phénomènes de dépendance aux réseaux sociaux, et plus particulièrement à TikTok.
Le professeur Amine Benyamina a observé directement ces formes de dépendance à TikTok chez des patients mineurs : « Sur le plan clinique, je constate dans mon service d’addictologie la présence de nombreux jeunes dépendants aux réseaux sociaux, à TikTok en particulier, dont l’algorithme est particulièrement addictogène. Nous les prenons en charge de manière similaire aux addictions aux substances comme le cannabis ou l’alcool. Ces cas se caractérisent rarement par une consommation isolée des réseaux sociaux et s’accompagnent souvent d’effets délétères, tant métaboliques que psychologiques : anxiété, insomnie, dépression, difficultés relationnelles. Nous traitons donc cette problématique dans un cadre global de psychologie, de psychiatrie ou de psychoaddictologie de l’adolescent ou du jeune adulte » ([313]).
Les phénomènes de dépendance aux réseaux sociaux font l’objet de constats convergents au niveau international. Ainsi, d’après l’étude HBSC (« The Health Behaviour in School-aged Children ») de l’OMS ([314]), plus d’un adolescent sur dix (11 %) montre des signes de comportement problématique vis-à-vis des réseaux sociaux, luttant pour contrôler leur utilisation et en subissant des conséquences négatives. Les filles rapportent des niveaux plus élevés d’utilisation problématique des réseaux sociaux que les garçons (13 % contre 9 %). Cette étude définit l’utilisation problématique des réseaux sociaux comme un comportement caractérisé par des symptômes semblables à ceux de l’addiction, tels que l’incapacité à contrôler l’utilisation des médias sociaux, la sensation de sevrage ou de privation lorsqu’on ne les utilise pas ou l’abandon d’autres activités au profit des réseaux sociaux.
De nombreux témoignages reçus par la commission d’enquête font état de formes de dépendance à TikTok, qu’il s’agisse de la difficulté à se détacher de son téléphone ou du temps quotidien passé sur la plateforme, révélateur d’une emprise réelle de la plateforme sur certains utilisateurs.
Les résultats de la consultation citoyenne lancée par la commission d’enquête – malgré les précautions méthodologiques nécessaires en raison de l’absence de correction des biais de représentativité – révèlent également qu’une proportion significative de mineurs présente des formes de dépendance à TikTok. Ainsi, à la question « Ressentez-vous des difficultés à ne pas utiliser TikTok ? », 17 % des répondants de 12 à 15 ans ont indiqué avoir des difficultés à ne pas utiliser TikTok pendant plusieurs heures, et 28 % pendant un jour. Pour les 16-18 ans, 18 % ne peuvent se passer de TikTok pendant plusieurs heures et 33 % pendant un jour.
rÉponses de la consultation citoyenne À la question « ressentez-vous des difficultÉs À ne pas utiliser tiktok ? » chez les 12-15 ans
rÉponses de la consultation citoyenne À la question « ressentez-vous des difficultÉs À ne pas utiliser tiktok ? » chez les 16-18 ans
La dépendance observée chez de nombreux mineurs trouve sa source dans les ressorts mêmes du fonctionnement de TikTok, conçus pour capter et retenir l’attention. Mme Jehel, professeure en sciences de l’information et de la communication, précise que cette relation de dépendance à la plateforme s’appuie sur une instrumentalisation des émotions, qui repose sur trois piliers :
– l’« injonction à la publication » : les réseaux sociaux ne peuvent exister sans que les utilisateurs ne postent de nouveaux contenus en continu, qui constituent autant d’informations sur leurs centres d’intérêt ;
– le « web affectif » : à travers leur design (émojis, fonctions de partage et d’enregistrement, likes, etc.), les réseaux sociaux comme TikTok cherchent à « calculer » des comportements ;
– la « surveillance panoptique des comportements » : l’activité des contacts d’une personne participe à la construction de son profil comportemental par la plateforme ([319]).
M. Andraos, psychologue clinicien et coordonnateur du projet Addict IEJ (Intoxication éthylique jeunes), identifie un autre facteur d’amplification du phénomène de dépendance, celle de passer à côté de quelque chose, une angoisse constante que TikTok exploite efficacement : « Nous avons déterminé, avec une bonne validité convergente, une corrélation positive – qui s’exerce dans les deux sens – entre la peur de passer à côté et l’usage problématique des réseaux sociaux, évalué avec l’IAT-RS, le test de dépendance à internet adapté aux réseaux sociaux, ou l’addiction au smartphone, mesurée avec le SAS-SV, l’échelle de dépendance au smartphone, version courte. Autrement dit, les personnes qui ressentent le plus fortement la peur de passer à côté utilisent davantage leur écran, plus spécifiquement les réseaux sociaux » ([320]).
Enfin, il y a des éléments dans la dépendance à TikTok qui la rapprochent d’autres addictions, comme l’addiction aux jeux d’argent, que décrit M. Andraos : « quand on va sur l’application, toutes les vidéos ne nous intéressant pas, on les fait défiler – on scrolle –, jusqu’à tomber sur la bonne, comme celle qui nous fait rire ou nous émeut : le plaisir va renforcer notre comportement. Or le renforcement à intervalle variable est le plus puissant des systèmes : c’est celui des machines à sous. Le casino veut notre argent ; TikTok veut notre temps. Comme on tire sur le bras de la machine, on fait glisser notre doigt jusqu’à trouver la bonne vidéo, ce qui renforce notre comportement. Le système existe depuis des décennies » ([321]).
4. Un poison lent : les effets délétères de l’utilisation de TikTok sur la santé physique des enfants
Les effets néfastes de l’utilisation des réseaux sociaux, et de TikTok en particulier, sur la santé physique des mineurs, sont aujourd’hui bien établis et constituent un sujet majeur de préoccupation. Mme Sauneron, directrice générale par intérim à la Direction générale de la santé, les résume ainsi : « Il est […] avéré que cette surexposition contribue à l’émergence de troubles oculaires, à l’altération de la qualité et de la quantité de sommeil, ainsi qu’à l’augmentation de la sédentarité et donc du risque de surpoids et d’obésité » ([323]).
En ce qui concerne les effets de l’utilisation de TikTok sur la dégradation de la qualité et de la durée du sommeil, la Dr Dieu-Osika, pédiatre, relève que « les troubles du sommeil constituent un problème majeur, corroboré par l’ensemble des études sur le sujet. Les conséquences d’un sommeil perturbé sont vastes et affectent de nombreux aspects de la vie de ces jeunes. […] Plus de 20 % des enfants reçoivent plus de 500 notifications par jour, tous réseaux confondus, alors que 100 notifications seraient déjà excessives. Ces chiffres s’étendent également à la période nocturne, ce qui montre l’ampleur du phénomène » ([324]).
Mme Sauneron fait un constat similaire : « L’hypervigilance, la connexion tardive et l’exposition aux lumières artificielles perturbent considérablement le cycle du sommeil, ce qui impacte directement la santé mentale de nos jeunes » ([325]).
Mme Marie-Christine Cazaux, éducatrice spécialisée, membre du collectif Mineurs, éthique et réseaux (Meer) observe un phénomène d’ « hyperconnexion […] des jeunes, à l’affût de chaque publication, y compris en cours ou durant la nuit » ([326]), avec des effets notables sur le sommeil.
Ces constats sont d’autant plus préoccupants que l’usage de TikTok ne se limite pas aux mineurs de plus de 13 ans, comme évoqué dans la première partie, mais touche en réalité des mineurs de moins de 13 ans, pour lesquels les effets de la privation ou de la dégradation de la qualité du sommeil sur la santé sont encore plus importants.
Une étude réalisée en 2022 par l’université de Montfort (Leicester) ([327]) sur un échantillon local de 60 enfants âgés de 10 à 11 ans a ainsi montré que les enfants en école primaire pourraient perdre l’équivalent d’une nuit de sommeil chaque semaine du fait de l’usage excessif des réseaux sociaux, alors même que ces enfants ne sont pas censés avoir accès aux réseaux sociaux. Près de 70 % des enfants interrogés dans le cadre de cette étude ont révélé utiliser les réseaux sociaux quatre heures par jour ou plus, 66 % les utilisant dans les deux heures avant de dormir et 12,5 % déclarant les utiliser au milieu de la nuit quand ils devraient dormir. TikTok était la plateforme la plus citée par l’échantillon des sondés, 90 % des interrogés l’utilisaient, contre 88 % pour YouTube, 84 % pour Snapchat et 57 % pour Instagram.
5. TikTok, le grand perturbateur : des effets plus larges sur la sociabilité et le développement cognitif des enfants
Les effets de l’usage de TikTok sur les mineurs s’inscrivent dans une dynamique plus large de recours massif aux réseaux sociaux par les plus jeunes, avec répercussions notables sur de nombreux aspects de leur développement. Comme évoqué précédemment, l’enfance et l’adolescence sont des périodes de grande plasticité cérébrale : les usages numériques à ces âges ont donc des conséquences plus importantes sur l’ensemble des dimensions de leur vie, que Mme Sauneron résume ainsi : « la surexposition [aux réseaux sociaux] entrave l’acquisition de compétences sociales, émotionnelles et cognitives essentielles au bien-être physique, mental et social des enfants et des adolescents » ([329]). Pour des mineurs, l’utilisation de TikTok en particulier peut ainsi représenter un grand bouleversement dans leur existence.
a. Les effets de TikTok sur la concentration et le développement cognitif
L’utilisation de TikTok a des effets délétères sur le développement cognitif des enfants, affectant des capacités fondamentales telles que la concentration, la mémoire, la persévérance, la patience et plus généralement l’aptitude à accomplir des tâches exigeant un effort soutenu et prolongé.
M. Michael Stora, psychologue et psychanalyste, co-fondateur de l’Observatoire des mondes numériques en sciences humaines, décrit notamment le rôle du circuit de la récompense dans l’utilisation de TikTok, où l’exposition à des contenus courts, stimulants et aléatoires entraîne une libération excessive de dopamine, qui favorise une recherche compulsive de gratification immédiate : « Ce qui m’apparaît le plus préoccupant dans cette mécanique, c’est la libération répétée de dopamine qu’elle provoque à chaque visionnage de vidéo courte. Si la dopamine, hormone du circuit de la récompense, est libérée dans de nombreuses situations agréables du quotidien, l’intensité et la fréquence de ces décharges dopaminergiques sur TikTok excèdent toutefois de très loin ce que permet la réalité ordinaire. Ce décalage induit un effet de contraste brutal car, lorsqu’un utilisateur quitte l’application, le monde réel, avec ses frustrations, ses lenteurs et son absence de gratification immédiate, lui apparaît soudain fade, terne et peu valorisant. Ce déséquilibre entre un univers virtuel survalorisé et la réalité quotidienne entraîne des conséquences significatives sur l’équilibre psychique des jeunes car il peut altérer leur capacité à gérer la frustration, nuire à leur motivation dans les activités nécessitant un effort soutenu et influencer leur humeur générale » ([330]).
Selon M. Stora, la brièveté des vidéos proposées par TikTok est un aspect particulièrement préoccupant, « qui semble affecter directement la capacité de concentration des jeunes ». M. Stora a ainsi « pu observer, chez certains patients, une difficulté croissante à maintenir leur attention sur des formats longs tels que les films, qu’ils perçoivent désormais comme excessivement lents » ([331]).
M. Bruno Gameliel rejoint ce constat et observe que l’utilisation de TikTok entraîne « une diminution de la concentration, une recherche de gratification immédiate et une réduction de la tolérance à l’ennui », alors que ce dernier « joue un rôle fondamental dans le développement cognitif » ([332]).
Mme Murielle Popa-Fabre, ancienne chercheuse au Collège de France et à l’Institut national de recherche en informatique et en automatique (Inria), relève quant à elle les conséquences négatives de TikTok sur la mémoire : « l’impact de l’activité sur TikTok, lié au nombre d’heures qui y sont consacrées, et le fait que les jeunes effectuent souvent d’autres tâches en même temps qu’ils consultent les réseaux sociaux – ce qu’on appelle le “digital multitasking”. Des études ont montré que cette habitude avait une incidence importante sur la capacité de mémorisation des jeunes. Et, d’autre part, l’impact lié à tout ce que le mineur ne fait pas lorsqu’il reste devant les écrans et sur les réseaux sociaux, avec des répercussions en termes de sédentarité, de perte de motricité fine, d’obésité [...] ou encore de socialisation » ([333]).
b. Les effets de TikTok sur la construction sociale des jeunes
En parallèle du développement cognitif, le développement des compétences sociales constitue un autre pilier essentiel de la construction de l’enfant. Or, TikTok a sur ce plan également des effets pernicieux, en transformant profondément les modalités de socialisation des enfants et des adolescents, désormais en grande partie façonnées par la plateforme et ses biais.
M. Duflo, psychologue clinicienne, décrit le tournant décisif que représente l’obtention du premier smartphone pour les enfants, qui leur permet d’accéder aux réseaux sociaux comme TikTok : « pour les filles, l’addiction – ou l’usage problématique, peu importe le terme – commence en général en sixième ou en cinquième. Elles connaissent alors un changement radical dans leur vie, celui de l’acquisition du portable avec un forfait leur permettant d’accéder à internet à l’extérieur de la maison. Ce changement intervient à un moment où elles ont besoin de construire leur moi social, c’est-à-dire de prendre une place au sein d’un groupe de pairs plutôt que dans la famille, qui les intéresse de moins en moins. Aujourd’hui, cette construction se fait uniquement sur les réseaux sociaux au détriment des activités classiques, comme traîner avec des copains en dehors du collège. Le risque est que la construction du moi social ne se fasse plus ou qu’elle soit détricotée » ([334]).
La docteure Roure, médecin psychiatre, décrit un rapport à l’autre altéré par l’utilisation de TikTok, marqué notamment par une intensification des comportements violents : « J’ai reçu plusieurs jeunes qui ont été victimes d’un “challenge MMA” pendant les deux dernières semaines – ce sont des comportements extrêmement dangereux d’étranglement. J’ai reçu des jeunes filles et des jeunes hommes dont la sexualité est très influencée par TikTok de façon dangereuse, en particulier par des pratiques d’étranglement – le choking – pendant les relations intimes. La banalisation, la normalisation de la violence sont extrêmement préoccupantes » ([335]).
Les enfants sont également exposés sur TikTok à des formes de relations sociales qui les rend particulièrement vulnérables. M. Atger parle ainsi de « relation parasociale » : « Il s’agit de gens qui ont le sentiment d’avoir une relation réelle avec une personne imaginaire – un personnage de roman – ou avec une star, une célébrité, un youtubeur, un tiktokeur ou autres. Ils ont l’impression de connaître cette personne qui, elle, ne les connaît pas. C’est donc une relation déséquilibrée qui peut être exploitée, de manière volontaire ou non, par la personne célèbre » ([336]).
c. Banalisation des violences, fuite du réel, lieu de fragmentation identitaire : les effets de TikTok sur le rapport au monde
Au-delà des effets sur le développement cognitif et la socialisation des enfants, l’utilisation de TikTok modifie intimement leur rapport au monde, et ce d’autant plus que « les mondes numériques offrent un refuge idéal, d’autant plus que les parents en ignorent souvent les subtilités » ([337]), comme le décrit le docteur Serge Tisseron. Lorsque les adolescents cherchent à s’émanciper de leur famille, les réseaux sociaux deviennent ainsi particulièrement attractifs. En outre, « cette fuite dans le virtuel peut aussi être une réponse aux restrictions parentales concernant les activités extérieures » ([338]).
M. Jonathan Haidt, auteur de l’ouvrage Génération anxieuse. Comment les réseaux sociaux menacent la santé mentale des jeunes, décrit ce changement que l’on pourrait presque qualifier de « civilisationnel », lié à la démocratisation des smartphones : « en l’espace de cinq ans à peine, les schémas sociaux, les modèles d’identification, les émotions, l’activité physique et même le cycle de sommeil des adolescents ont été remaniés de fond en comble. Le quotidien, l’état d’esprit et les relations sociales des jeunes de 13 ans (nés en 2000) équipés d’iPhone en 2013 n’avaient plus rien à voir avec ceux des adolescents du même âge (nés en 1994) équipés de portables basiques en 2007 » ([339]).
Il y a en effet une spécificité de l’usage des réseaux sociaux, celle de « l’absence de contexte » entourant les contenus diffusés sur la plateforme. M. Patino pointe ainsi cette singularité, qui contribue à façonner un rapport au monde différent de celui des anciennes générations, et qui affecte la construction de soi : « au cours des derniers siècles, [le contexte] normait toutes les conversations. Comme le disait le philosophe espagnol Ortega y Gasset, “je suis moi et ma circonstance”. À 15 ans, quand on me demandait de définir ce qu’était l’information, je répondais par le contexte. L’information, c’était ce que je lisais dans le journal, ce que j’écoutais au journal radiophonique le matin ou ce que je voyais au journal télévisé le soir. Nos conversations ne sont pas de même nature selon que nous sommes au bistrot, en audition parlementaire, avec des amis, etc. Notre société s’est construite en ayant des conversations différentes selon le contexte. […] Les réseaux sociaux ont la particularité de ne pas proposer de contexte, ou plutôt de laisser l’utilisateur comprendre lui-même la nature de la conversation à laquelle il assiste et la nature du message auquel il est soumis » ([340]).
Sans mise en contexte, les réseaux sociaux offrent de larges prises aux biais cognitifs des enfants et adolescents, voire les renforcent. Mme Socheata Sim, experte plaidoyer et ingénierie de l’action sociale de CAMELEON Association France, déplore que « [l]es plateformes créent un miroir déformant de la réalité, car le biais de confirmation y est amplifié » ([341]). En effet, les algorithmes de recommandation tendent à faire voir, de façon répétée, des contenus similaires à sur lesquels s’attarde l’utilisateur et dont, peut-on penser, il partage le point de vue. En outre, les contenus sont diffusés sans hiérarchisation des sources ni remise en question, si ce n’est par les utilisateurs eux-mêmes, en commentaires. Ainsi, selon Mme Taïeb, sur les réseaux sociaux, « vous recevez, sous forme de suggestions, du contenu qui vous entraîne dans une spirale et empêche toute pensée critique, puisqu’il va toujours dans le même sens, qu’il s’agisse de comptes en français ou en anglais » ([342]).
Par ailleurs, dans la lignée des constats de la docteure Roure sur l’intensification des comportements violents, Mme Socheata Sim, experte plaidoyer et ingénierie de l’action sociale de CAMELEON Association France, observe chez les mineurs largement présents sur TikTok le développement d’un « phénomène inquiétant de désensibilisation […] par rapport aux violences, y compris sexuelles » Mme Sim trouve l’origine de cette désensibilisation dans l’usage des réseaux sociaux comme TikTok : « la répétition de contenus choquants entraîne une perte d’indignation et peut même susciter une recherche d’adrénaline à travers des contenus de plus en plus choquants, tels que des vidéos à caractère sexuel ou montrant des tortures. Cette banalisation se traduit dans leurs relations réelles, où certaines formes de violence sont minimisées ou considérées comme de simples défis » ([343]).
Enfin, les mineurs sont exposés comme tous les autres utilisateurs aux biais massifs des réseaux sociaux, comme les phénomènes de polarisation, décrits par M. Chris Bail ([346]) : les réseaux sociaux sont de fait un lieu de socialisation, mais aussi de confrontation. En particulier sur TikTok, les dynamiques de polarisation sont exacerbées car la confrontation à des groupes opposés se fait à travers une image déformée, construite par la mise en avant des profils les plus radicaux. Ce sont en effet les contenus les plus polarisants – ceux qui suscitent le plus de réactions, de commentaires, de mentions « J’aime » – qui bénéficient d’une visibilité accrue, contribuant ainsi à un renforcement des antagonismes. En outre, enfermés dans des bulles de contenus, les utilisateurs ne sont plus exposés à la confrontation, à l’altérité, et ne sont donc pas incités à l’accepter.
Parmi les profils radicaux mis en avant par TikTok, M. Hugo Micheron, enseignant-chercheur en sciences politiques, spécialiste du Moyen-Orient, présente l’exemple saisissant des comptes salafistes. « Lors d’une étude faite à Sciences Po, […] une cinquantaine de comptes vierges, paramétrés avec le moins d’informations possible, ont été créés sur TikTok », raconte-t-il. « La première recherche de contenu a consisté à taper le mot islam, on ne peut plus générique, dans la barre des tâches. Il s’agissait de voir au bout de combien de vidéos on tomberait sur des contenus indiscutablement – j’insiste sur ce point – salafistes, qui font la promotion, par exemple, des auteurs de référence de cette doctrine radicale de l’islam ou de ses éléments constitutifs, comme le port du voile intégral et de gants par les femmes. Le résultat n’a jamais été supérieur à cinq vidéos – c’était entre trois et cinq ». « La visibilité de ces vidéos était très importante, à en juger par le nombre de vues », explique M. Micheron : « 300 000 pour une vidéo de jeunes femmes faisant la promotion du corpus salafiste dans une librairie islamique. On ne trouve sur aucune autre plateforme de tels scores ». Le chercheur précise la méthode de visibilisation des groupes extrémistes : « la banalisation ». « On parle de groupes radicaux extrémistes idéologisés, mais ils se présentent autour d’une blague, d’une situation de la vie quotidienne – les djihadistes en Syrie se mettaient en scène avec des petits chatons qu’ils nourrissaient […]. C’est le principe élémentaire de la propagande : banaliser une idéologie et la faire passer pour totalement acceptable et ordinaire » ([347]).
6. TikTok, irrattrapable ? La désinformation sur la santé mentale sur TikTok, ou le vice dans le vice
D’après une étude menée en mai 2025 par le quotidien The Guardian, la moitié des 100 vidéos les plus populaires sur TikTok sous le hashtag #mentalhealthtips contient des informations erronées ([352]). Cette étude a soumis ces vidéos à un panel composé de psychologues, psychiatres et experts universitaires, qui ont conclu que 52 d’entre elles contenaient des informations fausses.
Ce constat est particulièrement préoccupant, notamment au regard de la moindre capacité des enfants à discriminer entre vrai et faux contenu sur les plateformes, comme l’a montrée une étude de mars 2023 réalisée par l’Office of communications (Ofcom), l’autorité régulatrice britannique des télécommunications ([353]). D’après cette étude, 23 % des enfants ayant affirmé une forte confiance en leur capacité à identifier du faux contenu sur les réseaux sociaux n’étaient en réalité pas capable de le faire.
Ainsi, non seulement TikTok nuit à la santé mentale des mineurs en créant ou en exacerbant des troubles psychiques, mais il contribue à les aggraver davantage encore en diffusant de fausses informations sur la santé mentale, ainsi que de faux remèdes trompeurs pour les utilisateurs, notamment les plus jeunes.
7. Inexcusable : des risques bien connus de TikTok depuis longtemps
« Ton bien-être est important pour nous, en ligne et hors ligne. Nous voulons que tu sentes que tu as le contrôle de ton expérience sur TikTok et que tu interagisses avec la technologie d’une manière qui te convient. Pour mieux te soutenir, ainsi que notre communauté, TikTok s’associe à des experts pour développer des boîtes à outils permettant à chacun d’en savoir plus sur l’amélioration de son bien-être et pour créer une communauté en ligne solidaire » ([354]) . C’est ainsi que débute le « Guide sur le bien-être » disponible sur la plateforme chinoise.
La réalité est éloignée de ces discours policés.
Il est désormais établi que TikTok a une connaissance ancienne et documentée des risques que la plateforme fait peser sur la santé mentale des mineurs. Mme Herrero fait mention d’une étude interne datant de 2019, « révélée dans le cadre d’une enquête de la justice américaine, après la plainte de plusieurs États qui accusaient la plateforme de ne pas avoir pris de mesures suffisantes et de tromper les utilisateurs sur la sécurité de l’application » ([355]).
Ces documents internes, pièces versées au dossier des poursuites du procureur général de l’État de Kentucky contre la plateforme, ont été découverts par la Kentucky Public Radio, qui en a déchiffré les éléments caviardés, et révélés par la National Public Radio (NPR) ([356]). Ils démontrent que les équipes de TikTok étaient conscientes des effets néfastes de l’application pour les jeunes, mais que ce danger a été minimisé au profit d’une stratégie de communication positive. Il est notamment fait état des propos d’un chef de projet sur l’outil de limitation de temps, reconnaissant que l’objectif était d’« améliorer la confiance du public en TikTok grâce à la couverture médiatique » de cette nouvelle fonctionnalité, et « non de réduire le temps passé » sur l’application ([357]).
Selon cette étude, il suffit de visionner 260 vidéos sur la plateforme pour développer une forme de dépendance à celle-ci – un chiffre rapidement atteint sur une plateforme de vidéos courtes. En outre, « TikTok reconnaît […] qu’une utilisation compulsive de l’application est corrélée à une série d’effets négatifs sur la santé mentale, en altérant les capacités d’analyse, de mémorisation et de compréhension contextuelle, la qualité des échanges, l’empathie et en provoquant une augmentation de l’anxiété » ([358]).
Dans son rapport d’évaluation des risques de 2024, publié en application du DSA, TikTok constate que « certains utilisateurs (en particulier les jeunes utilisateurs) peuvent parfois être confrontés à des effets négatifs graves sur leur santé mentale et physique ». Toutefois, pour s’affranchir de toute responsabilité, TikTok précise que ces effets négatifs apparaissent « en raison de la manière dont ils [les utilisateurs] utilisent les plateformes » ([359]), c’est-à-dire que ces utilisateurs, à travers une utilisation abusive, seraient entièrement responsables des effets négatifs graves sur leur santé mentale et physique.
TikTok reconnaît en outre dans le même rapport d’évaluation des risques que l’usage de la plateforme peut avoir des « impacts potentiels sur le bien-être » : « Les jeunes utilisateurs peuvent ressentir des effets négatifs sur leur bien-être, comme le fait de passer trop de temps sur la plateforme ou de se sentir obligés de publier du contenu et de recevoir des mentions “J’aime”, ce qui a un impact sur leur estime de soi et leur bien-être général » ([360]).
TikTok n’a toutefois pas engagé d’actions suffisantes pour limiter les risques et réduire l’exposition des mineurs aux contenus les plus nocifs. La notion de dispersion des contenus, évoquée par les responsables de la plateforme ([361]), reste largement théorique et ne correspond pas à la réalité concrète du fonctionnement de la plateforme, encore largement concernée par les effets de « terriers de lapin », spirales de contenus néfastes.
On notera à ce titre que lors son audition par la commission, Mme Marlène Masure, responsable du contenu États d’Europe, du Moyen-Orient et de l’Afrique, directrice exécutive du développement commercial et marketing de TikTok, n’a pas su indiquer si des psychologues et des psychiatres faisaient partie des équipes internes de TikTok. Dans les réponses écrites au questionnaire de la rapporteure, TikTok indique qu’il y a des « personnes avec une expertise approfondie dans plusieurs domaines, notamment en psychologie clinique et en santé mentale » ([362]) au sein de ses équipes, sans en préciser toutefois le nombre, contrairement à ce qui avait été explicitement demandé à la plateforme dans le questionnaire qui lui avait été adressé. Au regard de l’ampleur des effets néfastes de TikTok sur la santé mentale des mineurs, l’absence de précisions apportées par TikTok à ce sujet a de quoi interroger.
M. Stora pointe ainsi l’inaction de la plateforme face aux risques identifiés, et qui se sont aggravés au cours des dernières années : « TikTok, bien que plus récent, s’est initialement présenté comme un espace plus inclusif, ouvert à la diversité des discours. Contrairement à Instagram, qui promouvait une représentation idéalisée du bonheur, de la beauté ou de la minceur, TikTok proposait des contenus plus hétérogènes, allant jusqu’à inclure des thématiques négatives ou marginales. Cette diversité initiale s’est toutefois peu à peu estompée en raison d’une modération insuffisante, fondée sur un filtrage de surface, incapable d’appréhender les effets psychiques plus subtils sur les mineurs, pourtant premières cibles de la plateforme » ([363]).
C. L’étonnante clairvoyance d’une partie des mineurs quant aux effets psychologiques néfastes de TikTok
Les enfants et les adolescents ont, dans une certaine mesure, conscience de leur propre vulnérabilité et des risques liés à l’utilisation des réseaux sociaux, et de TikTok en particulier. Ils ne sont donc pas des utilisateurs naïfs : s’ils ne disposent pas toujours des ressources nécessaires pour faire un usage raisonné et sans danger de TikTok, ils sont néanmoins capables de porter un regard critique sur leur propre usage de la plateforme. C’est précisément cette lucidité, parfois impuissante, qui rend la notion de dépendance particulièrement pertinente : pour des utilisateurs mineurs, être conscient de l’emprise exercée par la plateforme n’implique pas nécessairement la capacité de réduire son usage ou de s’en détacher.
Le docteur Serge Tisseron, qui intervient en classe avec l’association 3-6-9-12+ dans le cadre de l’éducation au numérique et à l’usage des réseaux sociaux ([370]), indique que les collégiens en classe de quatrième et de troisième sont souvent critiques de leurs usages passés des réseaux sociaux : « Ils évoquent fréquemment des changements d’habitudes, la suppression de contenus et de certaines pratiques, voire la suppression de comptes » sur certains réseaux sociaux, et considèrent généralement que « leurs petits frères et sœurs ont un accès trop étendu aux réseaux sociaux et que les règles appliquées par les parents sont insuffisantes. Les adolescents valorisent le cadre proposé par les adultes de leur entourage, quand ils ne le réclament pas explicitement » ([371]).
Les chercheurs Mehdi Arfaoui et Jennifer Elbaz mettent en évidence ce qu’ils appellent « l’appropriation réflexive » et la « désappropriation » des outils numériques ([372]) par les adolescents, qui « révisent leur jugement et adaptent leurs pratiques. » Durant les entretiens réalisés par les chercheurs, il était commun que les collégiens remettent fortement en cause des comportements qu’ils ont pu avoir dans le passé, comme pour cette collégienne de 3ème : « avant je postais des TikTok avec ma tête dessus mais j’étais inconsciente… […] aujourd’hui je comprends qu’on sait pas ce qui peut se passer sur les réseaux sociaux, donc ma tête je la mets que en privé ».
Cette prise de conscience des risques liés aux usages des réseaux sociaux et les changements de pratique y afférents peuvent intervenir sur un court laps de temps : « Parfois seuls quelques mois séparent l’avant de l’après, illustrant la dimension à la fois dynamique et exploratoire de l’appropriation » ([373]).
Il est intéressant de noter que dans ce processus de « ré/désappropriation » TikTok se distingue des autres plateformes, comme le décrit M. Arfaoui : « Notre enquête a permis de montrer que TikTok est une plateforme très stigmatisée aux yeux des adolescents et de leurs parents, souvent décrite comme une application chronophage dont ils aimeraient se défaire. Sans surprise, dans notre échantillon, TikTok apparaît comme la plateforme faisant le plus souvent l’objet de désappropriation par les adolescents et leurs familles ; de nombreux témoignages d’adolescents détaillent les étapes de “sevrage” avant de quitter TikTok. Ces stigmates, s’ils sont utilisés à bon escient, peuvent être un levier pour la régulation. Plus généralement, un encadrement de TikTok pour les mineurs aurait plus de succès s’il parvenait à s’appuyer sur ces étapes de désappropriation » ([374]).
L’enquête retranscrit le témoignage d’une collégienne : « ma mère m’a fait désinstaller TikTok parce qu’elle a une amie qui l’a fait désinstaller à sa fille. Sa fille elle a revécu après la désinstallation. Et moi aussi, c’est vrai que j’ai commencé à plus lire et à plus sortir, et même à travailler plus. Demain je pense que je réinstallerai pas [Tiktok]… en plus il y a le même contenu sur Insta. » Un groupe de collégiens interrogé par les chercheurs affirmait même que « ceux qui sont sur TikTok, ils ont de moins bonnes notes » ([375]).
M. Y, 17 ans, dont la grande sœur s’est donné la mort après une utilisation intensive de TikTok, a relaté à la commission comment il avait tenté de préserver sa petite sœur du même engrenage infernal sur la plateforme : « c’est lorsqu’elle [la grande sœur de M. Y] est partie et que j’ai dû m’occuper de ma petite sœur que j’ai compris que je ne pouvais pas la perdre aussi. Je suis donc allé sur son fil. J’ai compris que comme elle venait de perdre sa sœur et qu’elle éprouvait une grande tristesse, et même du désespoir, si elle allait voir des publications contenant des propos comme “j’ai perdu une personne qui m’est chère, je me sens incomprise”, elle risquait de les “liker”, précisément parce qu’elle se sentait incomprise et qu’elle devait se sentir terriblement seule à ce moment-là. On ne peut pas lui en vouloir : ce n’est pas de sa faute, d’autant qu’en plus de ça, elle n’avait que 14 ans.
J’ai donc décidé, après la mort de ma grande sœur, de prendre le téléphone de ma petite sœur et de passer chaque soir une heure ou une heure et demie à regarder toutes les vidéos qui étaient proposées, d’avoir le courage de cliquer encore et encore sur “Pas intéressée”, jusqu’à ce que son fil redevienne normal et que je puisse, le matin, me réveiller en me disant que ma sœur aurait un téléphone propre, qui lui permette de se divertir ou de s’instruire, plutôt que de la tirer vers le bas » ([376]).
M. Y avait ainsi parfaitement saisi le fonctionnement de l’algorithme, de même que la persistance des spirales de contenus nocifs, qui restent présentes durablement, y compris lorsque l’utilisateur tente de s’en défaire en le signalant à la plateforme par la mention « Pas intéressé ».
Les adolescents sont donc en capacité d’identifier une partie des risques liés à leur utilisation de TikTok. M. Melon, délégué général du Cofrade, évoque ainsi plusieurs risques fréquemment repérés par les adolescents eux-mêmes, tels que le harcèlement en ligne, les dangers « liés aux challenges en tout genre qui mettent en péril l’intégrité physique et morale des participants », l’usurpation d’identité, les risques d’arnaque, la prolifération de fake news et de propos extrémistes, les biais de confirmation.
M. Melon ajoute que les enfants « pointent un danger d’uniformisation des pratiques et de standardisation, notamment en termes d’apparence vestimentaire et de maquillage. Les filles, en particulier, soulignent que cette standardisation des corps idéalisés engendre des complexes et peut donner lieu à des remarques et insultes sexistes de la part de garçons, alors qu’elles estiment que ces derniers ne sont pas la cible des mêmes commentaires » ([377]).
Il conclut ainsi que « les enfants sont conscients des conséquences à long terme de leur présence en ligne. Ils rapportent des cas où des personnes se sont vues refuser des stages en raison de l’historique de leurs profils sur les réseaux sociaux. (…) Les jeunes soulignent également le caractère éphémère de la popularité en ligne, qui nécessite une création constante de contenu pour maintenir une audience » ([378]).
Mme Anna Baldy, activiste humanitaire et créatrice de contenus (Bavardage) auditionnée par la commission, « refuse [ainsi] de dépeindre une jeunesse passive et crédule », alors que le « regard critique sur l’usage des réseaux sociaux » ([379]) vient aussi des adolescents, engagés plus qu’on ne le pense dans le débat public à ce sujet.
Même les plus jeunes sont donc en mesure de développer une réflexion critique sur leurs propres pratiques numériques : il est donc essentiel de ne pas sous-estimer cette faculté. M. Patino, président de Arte France, souligne ainsi la prise de conscience généralisée des utilisateurs quant au fonctionnement des réseaux sociaux : « D’après les dernières études qui ont été publiées, les utilisateurs ont pris conscience du rôle joué par l’algorithme et ont compris que ce qu’ils voyaient n’était pas dû au hasard. Ce qui leur est proposé est défini en fonction de leurs propres données et des « intérêts » de la plateforme. Il y a dix ans, cette perception n’était pas aussi claire. Beaucoup pensaient que le contenu était aléatoire, qu’il était lié à la chronologie ou qu’il dépendait de l’activité de leurs amis. Ils savent maintenant qu’il existe un organisateur caché » ([380]).
Le décalage entre la prise de conscience des risques par les mineurs et leur capacité à s’en détacher s’explique en partie par la diversité des usages qu’ils font de la plateforme. En effet, TikTok est à la fois un espace de divertissement et de découverte et un outil d’apprentissage, d’information et de révision. Cette polyvalence renforce son attractivité : se détacher de la plateforme est alors plus difficile, même chez ceux qui identifient clairement les risques, c’est-à-dire qu’un usage initialement raisonnable peut très rapidement glisser vers une consommation excessive, problématique et finalement dangereuse.
Mme Marie-Caroline Missir, directrice générale du réseau Canopé – Centre pour l’éducation aux médias et à l’information (Clemi) confirme cette diversité des usages de TikTok, qui explique l’ancrage de la plateforme dans le quotidien des adolescents, et la difficulté à s’en détacher : « nous identifions enfin une obsession du temps consacré à TikTok, oscillant entre plaisir et perte de contrôle. Les jeunes en parlent avec lucidité, parfois avec anxiété, et même les plus enthousiastes reconnaissent leur difficulté à se déconnecter. Il convient toutefois de noter que TikTok donne également accès à des contenus éducatifs, certains enseignants étant présents sur cette plateforme, particulièrement durant les périodes de révision. Cette conscience exprimée par les jeunes crée une tension manifeste entre le plaisir qu’ils éprouvent, leur besoin d’évasion et un fort sentiment de culpabilité » ([381]).
Ces constats invitent donc à s’appuyer davantage sur les mineurs, capables, pour certains, d’adopter une distance critique vis-à-vis de leurs pratiques numériques. Toutefois, il convient de garder à l’esprit que cette clairvoyance – qui ne concerne pas l’ensemble des mineurs utilisant TikTok – ne saurait constituer à elle seule une garantie de protection face à ces risques.
Si la multiplicité des facteurs en cause et le déficit de données scientifiques appellent à une certaine prudence, ces limites ne sauraient occulter l’existence de constats désormais largement établis. Ceux-ci mettent en évidence des risques graves, documentés et persistants, pesant sur la santé mentale des enfants du fait de l’usage de TikTok. Eu égard à la vulnérabilité particulière de ce public, l’application d’un principe de précaution est indispensable.
Deuxième partie : La rÉgulation des rÉseaux sociaux : LE COMBAT DE DAVID CONTRE GOLIATH À L’ISSUE ENCORE INCERTAINE…
en principe encadrÉe, l’utilisation de tiktok par les mineurs n’est, en pratique, presque pas contrôlÉe
L’utilisation de tiktok est, en principe, interdite ou limitÉe pour les utilisateurs mineurs, en fonction de leur Âge
Une limite d’âge légale fixée à 15 ans en France mais inappliquée, une limite d’âge contractuelle fixée à 13 ans
Une interdiction d’accès aux réseaux sociaux avant 15 ans toute théorique
Le RGPD : l’ineffective interdiction du traitement des données personnelles sans autorisation parentale avant 15 ans
Le règlement (UE) 2016/679 du Parlement européen et du Conseil du 27 avril 2016, relatif à la protection des personnes physiques à l’égard du traitement des données à caractère personnel et à la libre circulation de ces données, et abrogeant la directive 95/46/CE (règlement général sur la protection des données), dit RGPD, prévoit en son article 66 plusieurs motifs de licéité du traitement de données à caractère personnel, dont :
– le consentement de la personne concernée ;
– l’existence d’une nécessité liée à l’exécution d’un contrat auquel la personne concernée est partie ;
– l’existence d’une nécessité liée à des intérêts légitimes poursuivis par le responsable du traitement ou par un tiers, à moins que ne prévalent les intérêts ou les libertés et droits fondamentaux de la personne concernée qui exigent une protection des données à caractère personnel, notamment lorsque la personne concernée est un enfant.
Lorsque le traitement de données à caractère personnel repose sur la base légale du consentement de la personne concernée, l’article 8 du RGPD prévoit que, pour les enfants de moins de 16 ans, « ce traitement n’est licite que si, et dans la mesure où, le consentement est donné ou autorisé par le titulaire de la responsabilité parentale à l’égard de l’enfant ». Il est prévu que « le responsable du traitement s’efforce raisonnablement de vérifier, en pareil cas, que le consentement est donné ou autorisé par le titulaire de la responsabilité parentale à l’égard de l’enfant, compte tenu des moyens technologiques disponibles ». Le RGPD précise que « les États membres peuvent prévoir par la loi un âge inférieur pour ces finalités pour autant que cet âge inférieur ne soit pas en dessous de 13 ans ». En France, l’article 20 de la loi n° 2018-493 du 20 juin 2018 relative à la protection des données personnelles a abaissé le seuil de consentement au traitement de données à caractère personnel à 15 ans.
La Commission nationale de l’informatique et des libertés (CNIL) estime toutefois que le traitement des données effectuées par les plateformes de réseaux sociaux ne se fonde pas sur le consentement des utilisateurs mais sur la nécessité contractuelle. « En créant leur compte et en cochant les cases des conditions générales d’utilisation du service (CGU) », les utilisateurs « s’engagent, de fait, dans une démarche d’ordre contractuel » ([390]). Est donc applicable le droit national des contrats. Si en droit français, les mineurs sont en principe considérés comme juridiquement incapables de conclure un contrat, dans certaines situations, un contrat peut être considéré comme un « acte courant » et être donc valablement conclu par un enfant ([391]) . Ayant « procédé à une analyse approfondie du droit national applicable (droit des contrats, régime d’incapacité des mineurs), notamment grâce à l’expertise de professeures de droit et de la Chancellerie », la CNIL considère, « sous réserve de l’appréciation souveraine des tribunaux, [qu’]il serait cohérent que les mineurs puissent être considérés, en fonction de leur niveau de maturité et en tout état de cause à partir de 15 ans, comme capables de conclure des contrats ayant pour objet le traitement de leurs données dans le cadre de services en ligne, tels que l’inscription à un réseau social […] » ([392]).
Si ces deux interprétations de l’application du RGPD pourraient donc justifier l’interdiction de créer un compte sans autorisation parentale avant 15 ans, force est de constater qu’en l’état actuel des pratiques, il n’en est rien. Les plateformes invoquent notamment « le manque d’homogénéité des dispositions légales introduisant la nécessité d’un contrôle de l’âge » ([393]). Ainsi, l’âge fixant l’obligation du consentement d’un titulaire de la responsabilité parentale en vertu de l’article 8 du RGPD varie selon les États : il a été fixé à 13 ans en Belgique, au Danemark, en Finlande, et en Suède, 14 ans en Autriche, en Italie et en Espagne, 15 ans en République Tchèque tout comme en France, 16 ans en Irlande, aux Pays-Bas et en Slovaquie.
Les plateformes profitent donc de l’absence de consensus sur la question de la limite d’âge et des relatives souplesses du RGPD. C’est ce qu’illustre la réponse pour le moins étonnante de TikTok France s’agissant de l’application du RGPD : « en ce qui concerne la base légale, TikTok ne se fonde pas sur le consentement », indique la plateforme. C’est ici la première étape permettant d’éviter de demander la preuve d’une autorisation parentale lors de l’inscription d’un mineur de moins de 15 ans. La seconde consiste en l’utilisation d’une base légale différente en fonction de l’âge de l’utilisateur : « pour les utilisateurs ayant la capacité juridique de conclure un contrat contraignant, TikTok s’appuie sur la nécessité contractuelle pour un certain nombre d’activités de traitement […]. Pour les utilisateurs ayant une capacité limitée à conclure un contrat contraignant, TikTok s’appuie sur l’intérêt légitime pour traiter les données des utilisateurs dans le but de fournir la plateforme TikTok » ([394]).
La loi « majorité numérique » : un texte « lanceur d’alerte », inapplicable et inappliqué
Adoptée à l’unanimité par l’Assemblée nationale à l’initiative de M. Laurent Marcangeli, la loi n° 2023-566 du 7 juillet 2023 visant à instaurer une majorité numérique et à lutter contre la haine en ligne a pour vocation de mettre en place une majorité numérique, fixée à 15 ans, pour l’inscription sur les réseaux sociaux.
Son article 4 impose en effet aux réseaux sociaux de « refuse[r] l’inscription à leurs services des mineurs de moins de quinze ans, sauf si l’autorisation de cette inscription est donnée par l’un des titulaires de l’autorisation parentale sur le mineur » ([395]). Il est également prévu que les titulaires de l’autorisation parentale puissent demander la suspension du compte des utilisateurs de moins de 15 ans.
La loi prévoit qu’afin de vérifier l’âge de leurs utilisateurs et l’autorisation des titulaires de l’autorité parentale, les réseaux sociaux doivent utiliser des solutions techniques conformes à un référentiel élaboré par l’Arcom après consultation de la CNIL – à défaut, ils s’exposent à une amende pouvant aller jusqu’à 1 % du chiffre d’affaires mondial.
Auditionné par la commission d’enquête, M. Marcangeli justifie le choix de l’âge de 15 ans par le fait que cette borne « correspond normalement à l’entrée au lycée et à celui de la majorité sexuelle », ce qui constitue « un palier intéressant » ([396]).
Deux ans après sa promulgation, la loi « majorité numérique » n’est toujours pas appliquée. Le décret d’application de son article 4, relatif aux modalités d’inscription des mineurs de 15 ans sur les réseaux sociaux exerçant leur activité en France, comme celui devant fixer la date d’entrée en vigueur de la loi ([397]), n’a pas été publié.
Les dispositions adoptées ont en effet été considérées comme contraires au droit de l’Union européenne. « L’application de la loi a été entravée non par une carence politique mais par une résistance européenne », témoigne M. Marcangeli. « Le commissaire européen Thierry Breton, dans un courrier daté du 14 août 2023, a [...] indiqué que la loi […] fragmentait le marché unique » ([398]). La loi « majorité numérique » prévoyant des obligations renforcées de modération des plateformes, il a été estimé qu’elle enfreignait l’applicabilité directe du DSA ainsi que certaines de ses dispositions. Elle va également à l’encontre de la directive 2000/31/CE du Parlement européen et du Conseil du 8 juin 2000 relative à certains aspects juridiques des services de la société de l’information, et notamment du commerce électronique, dans le marché intérieur, dite « directive sur le commerce électronique ». Cette dernière repose en effet sur le principe du « contrôle par l’État d’origine » : les services de la société de l’information ([399]) doivent être réglementés à la source de l’activité et ne sont, en principe, soumis qu’aux lois de l’État membre dans lequel ils sont établis. Or, la loi « majorité numérique » avait vocation à s’appliquer aux prestataires de services de la société de l’information établis en dehors du territoire français.
Estimant avoir été l’auteur d’un texte « lanceur d’alerte », M. Marcangeli a précisé à la commission d’enquête qu’il avait été envisagé de « permettre l’application de [s]on texte » via une loi portant diverses dispositions d’adaptation au droit de l’Union européenne, dite loi Ddadue. Ce texte aurait permis de modifier la loi « majorité numérique » pour la mettre en conformité avec le droit de l’Union européenne et ainsi permettre son application en droit français – c’est ce qui avait été fait pour la loi n° 2023-451 du 9 juin 2023 visant à encadrer l’influence commerciale et à lutter contre les dérives des influenceurs sur les réseaux sociaux, dont la non-conformité au droit de l’Union européenne avait été signalée par la Commission européenne dans la même lettre que celle portant sur la loi « majorité numérique » ([400]). Ce projet a été abandonné avec le changement de Gouvernement intervenu en janvier 2024.
L’interdiction d’accès aux réseaux sociaux avant 13 ans : de simples conditions générales d’utilisation (CGU)
L’interdiction de créer un compte sur la plupart des réseaux sociaux, dont TikTok, avant 13 ans est purement contractuelle : elle ne repose pas sur des dispositions législatives mais sur les conditions générales d’utilisation (CGU) de ces plateformes. « Vous ne pouvez utiliser la Plateforme que si vous avez 13 ans ou plus », sont ainsi prévenus les utilisateurs de TikTok ([401]).
Aucune disposition législative nationale ou européenne effective ne prévoit à ce jour d’âge limite en dessous duquel l’utilisation des réseaux sociaux est interdite ([402]).
L’existence d’un âge minimal fixé à 13 ans pour s’inscrire sur la plupart des réseaux sociaux tient au droit étatsunien, et plus particulièrement au Children’s Online Privacy Protection Act of 1998 (COPPA). Cette loi fédérale étatsunienne encadre de façon stricte, pour les sites internet commerciaux et services en ligne relevant de la juridiction des États-Unis d’Amérique, la collecte en ligne d’informations personnelles relatives à des mineurs de moins de 13 ans – y compris des mineurs situés en dehors des États-Unis si le service en ligne est implanté aux États-Unis. Elle impose notamment l’obtention du consentement d’un parent ou d’un tuteur. Si la loi COPPA n’a pas pour portée d’interdire l’utilisation des réseaux sociaux par les mineurs de moins de 13 ans, c’est bien son effet : les coûts liés à la mise en conformité avec ce texte ainsi que les risques juridiques auxquels seraient exposés les réseaux qui rendraient leurs services accessibles aux moins de 13 ans expliquent la limite d’âge retenue par la majorité des réseaux sociaux dans leurs CGU.
Avant 18 ans, une limitation des fonctionnalités relativement protectrice
Les obligations juridiques
En vertu de l’article 28 du DSA, relatif à la protection des mineurs en ligne, « les fournisseurs de plateformes en ligne accessibles aux mineurs mettent en place des mesures appropriées et proportionnées pour garantir un niveau élevé de protection de la vie privée, de sûreté et de sécurité des mineurs sur leur service ». Cette formulation, bien que relativement large, permet d’envisager que les plateformes adaptent leur fonctionnement, leurs contenus et leurs fonctionnalités à l’âge de leurs utilisateurs.
La loi « majorité numérique » prévoit aussi l’adaptation des fonctionnalités des réseaux sociaux à leurs utilisateurs mineurs : son article 4 dispose que « lors de l’inscription d’un mineur, les fournisseurs de services de réseaux sociaux en ligne activent un dispositif permettant de contrôler le temps d’utilisation de leur service et informent régulièrement l’usager de cette durée par des notifications ».
Les restrictions mises en places par les plateformes elles-mêmes
Les plateformes ont elles-mêmes mis en œuvre certaines restrictions, proposant aux utilisateurs mineurs une expérience limitée sur l’application.
Sur TikTok, certaines fonctionnalités sont obligatoirement limitées en fonction de l’âge de l’utilisateur :
– ceux-ci doivent être âgés de 16 ans ou plus pour utiliser la fonction de messagerie directe ;
– pour les mineurs âgés de 13 à 15 ans, une plage horaire est automatiquement définie de 21 heures à 8 heures pendant laquelle les notifications push ([403]) sont désactivées. Pour les mineurs âgés de 16 à 17 ans, cette plage horaire est fixée de 22 h 00 à 8 h 00 Ce paramètre ne peut pas être modifié ;
– les mineurs ne peuvent pas passer en live, ni accéder aux lives soumis à une restriction d’âge ;
– les comptes des mineurs de moins de 16 ans sont automatiquement définis comme privés, de même que leur contenu. Leur contenu ne peut pas être téléchargé et ne sera pas recommandé dans le flux « Pour Toi » à des personnes qu’ils ne connaissent pas ;
– certains contenus sont soumis à une restriction d’âge et ne peuvent être visionnés que par des utilisateurs âgés de plus de 18 ans (images frappantes et effrayantes ou scénarios à suspense, dialogues vulgaires, violence graphique et images dégoûtantes dans un contexte fictionnel, documentaire ou d’actualité, comportement sexualisé, abus d’alcool ou de tabac par des adultes, références détaillées aux drogues, discussions détaillées de thèmes matures ou complexes sans cautionner des comportements dangereux, cascades dangereuses non réalisées par des professionnels) ([404]).
En outre, il est loisible aux utilisateurs mineurs mais également à leurs parents ou tuteurs légaux, via le mode « Connexion Famille », d’activer des restrictions supplémentaires. Peut ainsi être programmée une plage horaire sans notification push plus large que celle automatiquement appliquée aux comptes d’utilisateurs mineurs ([405]).
L’efficacité de certaines restrictions est toutefois fortement affectée par leur caractère contournable et optionnel. Ainsi, si les comptes des utilisateurs âgés de 13 à 17 ans sont, par défaut, soumis à une limite quotidienne de soixante minutes de temps d’écran, les utilisateurs, même mineurs, peuvent choisir de la désactiver. Une invitation à définir leur propre limite de temps d’écran leur sera adressée s’ils dépassent cent minutes d’utilisation quotidienne de l’application ([406]).
B. En pratique, l’âge des utilisateurs de TikTok n’est pratiquement pas contrôlé
1. Le principal mode de contrôle de l’âge et premier trou dans la raquette : une date de naissance purement déclarative
Comme l’ensemble des acteurs du secteur, TikTok se fonde uniquement sur la date de naissance déclarée par l’utilisateur à la création du compte, sans procéder à sa vérification, pour déterminer l’âge de l’utilisateur. La seule limite est l’impossibilité d’indiquer une date de naissance correspondant à un âge inférieur à 13 ans. « Si une personne essaie de créer un compte sans respecter l’âge minimum requis, nous suspendons sa capacité à tenter de créer un autre compte en utilisant une date de naissance différente », précise la plateforme ([407]).
L’absence de contrôle de la véracité de la date de naissance déclarée a pour conséquence de permettre aux utilisateurs mineurs – souvent seuls lors de leur inscription sur un réseau social, peu informés de l’importance d’être protégés du développement d’une dépendance et peu conscients des risques que présentent les réseaux sociaux pour leur santé – d’indiquer une date de naissance antérieure à la leur, voire une date correspondant à un âge supérieur à 18 ans. Une telle fausse déclaration peut notamment avoir pour but de préserver leur anonymat, ou de bénéficier de l’ensemble des fonctionnalités du réseau social en contournant les dispositifs de protection ou de limitation ([408]) normalement induits par leur âge réel, en application de l’article 28 du DSA.
Dès lors, les mesures mises en œuvre – si tant est qu’elles soient suffisantes – par les réseaux sociaux, et en particulier par TikTok, dans le cadre de l’article 28 du DSA, relatif à la protection des mineurs en ligne, se révèlent en pratique parfaitement inopérantes tant que les réseaux sociaux ne vérifient pas l’âge ou la date de naissance des utilisateurs à la création du compte.
Par ailleurs, en l’absence de vérification de l’âge par les réseaux sociaux, il revient en pratique entièrement aux parents ou aux tuteurs de vérifier directement depuis l’appareil de leur enfant mineur que la date de naissance indiquée est bien exacte. Cela suppose toutefois que les parents sachent, tout d’abord, que leur enfant est un utilisateur de TikTok ([409]), mais également que l’enfant ne dispose pas d’un deuxième compte caché, que le parent soit suffisamment à l’aise avec les nouvelles technologies et, qu’enfin, ce dernier estime qu’il y ait un réel intérêt à vérifier cet élément.
2. De rares contrôles, faciles à contourner : des tentatives peu convaincantes d’exclusion des mineurs de moins de 13 ans
TikTok indique ne pas se limiter à la seule date de naissance déclarée, mais « utilis[er] des technologies comme le machine learning pour identifier et supprimer les utilisateurs soupçonnés d’avoir moins de 13 ans de la plateforme », « former [leur] équipe de modération à être attentive aux signes indiquant qu’un compte pourrait appartenir à un enfant de moins de 13 ans » et « utilis[er] […] d’autres informations, comme les signalements issus de [la] communauté ou des parents, pour détecter d’éventuels comptes de mineurs. Lorsqu’un compte semble appartenir à une personne mineure, celui-ci est alors suspendu. Si aucun recours n’est accepté, le compte est définitivement banni » ([410]).
Lorsque TikTok suspend ainsi un compte, son détenteur peut effectuer un recours. Les modalités de contrôle sont alors aisément contournables. M. Arnaud Cabanis, responsable de l’activité commerciale France et Benelux de TikTok indique que : « pour rétablir un compte, nous avons instauré une procédure très stricte. Vous devez envoyer une photographie de vous, avec votre carte d’identité à côté de votre visage. Si vous n’êtes pas en mesure de le faire, nous vous demanderons d’envoyer un selfie sur lequel figure également un parent ou un tuteur. Si vous n’arrivez pas à nous [transmettre] cette information, nous vous demanderons une authentification par carte bancaire, avec un micropaiement, comme le font de nombreuses applications en France. Nous utilisons aussi la technologie Yoti, qui nous permet d’analyser les contenus des utilisateurs et de nous assurer qu’ils correspondent à l’âge déclaré » ([411]). À titre d’exemple, ce rare et unique contrôle peut être aisément contourné avec le concours de n’importe quel adulte qui ne serait pas effectivement le parent ou le tuteur.
Mme Charlyne Buigues, infirmière à la Fondation santé des étudiants de France (FSEF) de Grenoble, décrit le cas d’une patiente de son service âgée de 13 ans, souffrant d’anorexie mentale, dont le compte TikTok « sur lequel chacune de ses vidéos recevait plus de 3 millions de “j’aime” » a été bloqué, et qui « avait besoin d’une personne majeure pour débloquer son compte » ([412]) : la patiente a ainsi demandé à Mme Buigues de la photographier avec son téléphone, cette simple démarche suffisant apparemment à TikTok à garantir l’autorisation du parent ou du tuteur. À la suite du refus de Mme Buigues, la patiente a finalement réussi à débloquer son compte TikTok peu après, sans obtenir l’accord de ses parents – ce qui laisse à penser qu’elle a trouvé un adulte plus coopératif pour débloquer son compte.
Des contrôles sont également effectués dans de rares cas, par exemple lorsque l’utilisateur souhaite « passer en live », c’est-à-dire diffuser sur la plateforme du contenu en direct. « Lorsque tu passes en live, suis les instructions fournies pour confirmer que tu as au moins 18 ans », indique la plateforme : les utilisateurs peuvent fournir une pièce d’identité et des selfies, les informations d’une carte de crédit ou un selfie qui servira de base à une estimation de l’âge par l’intelligence artificielle ([413]).
La commission d’enquête a toutefois relevé des éléments surprenants, en totale contradiction avec les déclarations de TikTok concernant le contrôle de l’âge sur TikTok LIVE. Ainsi, à un compte mineur souhaitant participer à un live, la plateforme a, incidemment, proposé de changer sa date de naissance (annexe 1).
En pratique, TikTok dispose de nombreuses informations peu intrusives afin d’estimer l’âge d’un mineur telles que la taille des mains en fonction des mouvements opérés sur l’écran ou encore les sujets d’intérêt de l’utilisateur, permettant de réduire drastiquement la présence des mineurs de moins de 13 ans ou de présumer un écart entre la date de naissance déclarée et l’âge réel de l’utilisateur pour les mineurs âgés de 13 à 17 ans. Cette seconde possibilité est par exemple déjà exploitée par TikTok selon M. Arnaud Cabanis, dans une faible mesure toutefois, au regard des modestes résultats.
Les conséquences d’une absence de vérification de l’âge ne se limitent pas aux pays de l’Union européenne. À titre d’exemple, aux États-Unis, en 2019, TikTok a été sanctionné d’une amende de 5,7 millions de dollars américains en raison du non-respect du Children’s Online Privacy Protection Act (COPPA) du fait du recueil des informations personnelles des mineurs de moins de 13 ans opéré sans le consentement des parents.
3. La cécité opportuniste et dangereuse de TikTok sur l’âge réel de ses utilisateurs
Une vérification de l’âge semble techniquement, pleinement possible. TikTok pourrait également appliquer par défaut toutes les règles applicables aux comptes mineurs à l’ensemble des comptes et demander à vérifier la date de naissance lorsque l’utilisateur souhaite faire usage d’une fonctionnalité destinée exclusivement aux majeurs ou décide de réduire certaines protections. Ces mesures, supposant une réelle bonne volonté du réseau social, sont peu coûteuses à mettre en œuvre.
Il apparaît dès lors que l’absence de vérification de la date de naissance présente l’intérêt pour TikTok de réduire les obstacles à l’ouverture du compte et, lors de l’usage de ces comptes théoriquement majeurs par des mineurs, de bénéficier de revenus plus importants. En effet, l’absence de limitations implique que les mineurs soient exposés à un nombre plus important de publicités pour un temps donné par rapport à ce qu’afficherait un compte mineur et passent finalement plus de temps sur l’application en l’absence d’outils de limitation du temps passé sur TikTok, générant ainsi plus de revenus publicitaires pour TikTok. S’agissant de l’activation de l’ensemble des fonctionnalités, elle implique par exemple que les utilisateurs mineurs puissent dépenser de l’argent dans TikTok LIVE, rapportant à TikTok 50 % des montants versés aux créateurs, quand ces revenus ne devraient normalement pas exister.
Pourtant, les dispositifs visant à protéger les mineurs activés sur les comptes des mineurs ayant déclaré une date de naissance pourraient être utiles : comme l’indique TikTok, ils sont les composantes de l’« accompagnement spécifique [de leurs] jeunes utilisateurs afin de les aider à développer une relation saine avec le temps passé devant un écran » ([414]).
Pour autant, il apparaît clairement que TikTok organise sa propre cécité sur la réalité de la situation de ses utilisateurs, alors que l’entreprise a la possibilité technique de faire autrement. En conséquence, d’après TikTok, en 2025, seuls 4,5 % de ses utilisateurs français seraient âgés de 13 à 17 ans ([415]), soit 1,13 million d’utilisateurs, ce qui représente environ un quart de cette tranche d’âge ([416]), contrastant nettement avec la réalité des usages largement renseignée dans le présent rapport – selon les mesures d’audience de Médiamétrie précédemment citées, 64 % des 11-17 ans utilisent TikTok au moins une fois par mois.
Mme Marlène Masure, directrice générale des opérations France, Benelux, et Europe du sud de TikTok, indique que TikTok a supprimé 642 000 comptes d’enfants de moins de 13 ans en 2024, soit l’intégralité des comptes possédés par des mineurs de moins de 13 ans à leur connaissance. Ce chiffre représente près de 17 % des enfants de 8 à 13 ans en France ([417]) : significatif, il semble largement inférieur à la proportion des enfants de cette tranche d’âge utilisant TikTok, dans un contexte où 67 % des élèves de primaire et 93 % des élèves de collège sont inscrits sur les réseaux sociaux (voir supra).
Interrogés par la commission d’enquête, les représentants de TikTok ont dû reconnaître que, malgré une limite d’âge théorique, une part non négligeable d’utilisateurs mineurs sont, sur la plateforme, considérés comme majeurs. « Je pense que c’est possible. […] Techniquement, c’est possible », a admis M. Cabanis ([418]).
C. Les lignes directrices de la commission européenne sur la protection des mineurs ouvrent la perspective d’un encadrement effectif de l’utilisation des réseaux sociaux par les mineurs
1. Les lignes directrices de la Commission européenne : une précision bienvenue des exigences du règlement DSA en matière de protection des mineurs
Le DSA instaure des obligations spécifiques pour la protection des mineurs en ligne.
En premier lieu, les réseaux sociaux doivent prendre des mesures appropriées pour garantir la protection des mineurs en ligne. L’article 28 du DSA, sobrement formulé, impose aux plateformes d’assurer la protection des mineurs et prendre les mesures nécessaires à cet effet. L’article dispose que « les fournisseurs de plateformes en ligne accessibles aux mineurs mettent en place des mesures appropriées et proportionnées pour garantir un niveau élevé de protection de la vie privée, de sûreté et de sécurité des mineurs sur leur service ».
Le règlement donne dans ses considérants plusieurs exemples de ces mesures permettant de mieux protéger les mineurs : les plateformes peuvent concevoir « leurs interfaces en ligne ou des parties de celles-ci avec le plus haut niveau de protection de la vie privée, de sécurité et sûreté des mineurs par défaut », adopter « des normes de protection des mineurs » ou participer « à des codes de conduite pour la protection des mineurs » ([419]).
En second lieu, les conditions générales d’utilisation des plateformes doivent être aisément compréhensibles pour les mineurs. Afin que les mineurs puissent comprendre pleinement les règles qui encadrent leur expérience en ligne, le DSA prévoit également que les plateformes comme TikTok communiquent clairement, et de manière adaptée aux jeunes utilisateurs, les conditions d’utilisation du réseau social. L’article 14 du DSA dispose ainsi que « lorsqu’un service intermédiaire s’adresse principalement à des mineurs ou est utilisé de manière prédominante par des mineurs, le fournisseur de ce service intermédiaire explique les conditions et les éventuelles restrictions relatives à l’utilisation du service d’une manière compréhensible pour les mineurs ».
À la suite d’un appel à contributions lancé à l’été 2024, la Commission européenne a soumis à la consultation du public, du 13 mai au 10 juin 2025, son projet de lignes directrices sur la protection des mineurs dans le cadre du DSA et particulièrement de son article 28.
Les lignes directrices ont été publiées par la Commission le 14 juillet 2025, alors que les travaux de la commission d’enquête touchaient à leur fin ([420]). Elles s’inscrivent dans un contexte de mobilisation croissante de nombreux gouvernements des États membres, et particulièrement du gouvernement français, pour un renforcement de la protection des mineurs en ligne, notamment via des mécanismes obligatoires de vérification de l’âge ([421]).
Les lignes directrices de la Commission européenne ont pour objectif de préciser les exigences du DSA et de pallier ses insuffisances en matière de protection des mineurs, dans un calendrier resserré – c’est-à-dire sans attendre l’adoption d’un nouveau texte législatif. L’exécutif européen établit « une liste non exhaustive de mesures proportionnées et appropriées pour protéger les enfants contre les risques en ligne tels que [la sollicitation à des fins sexuelles], les contenus préjudiciables, les comportements problématiques et addictifs, ainsi que le cyberharcèlement et les pratiques commerciales préjudiciables ». La recommandation phare de la Commission européenne consiste en la mise en œuvre de méthodes précises, fiables, robustes, non intrusives et non discriminatoires de contrôle de l’âge. L’exécutif européen conseille également aux plateformes de définir les comptes des mineurs en privé par défaut, de modifier leurs systèmes de recommandation, de désactiver par défaut les fonctionnalités contribuant à une utilisation excessive, et propose des mesures visant à améliorer les outils de modération et de signalement. Les lignes directrices « serviront de point de référence pour vérifier si les plateformes en ligne qui permettent aux mineurs de les utiliser satisfont aux normes nécessaires et peuvent informer les régulateurs nationaux de leurs mesures d’application. Toutefois, [leur] respect est volontaire et ne garantit pas automatiquement la conformité » ([422]).
2. Vers un contrôle de l’âge effectif
a. Les différentes méthodes de contrôle de l’âge
Les lignes directrices adoptées par la Commission européenne classifient les méthodes de contrôle de l’âge en trois catégories ([423]) :
– l’auto-déclaration : l’utilisateur indique son âge, en signalant sa date de naissance ou en déclarant avoir plus d’un certain âge ;
– l’estimation de l’âge : sont utilisées des méthodes pour établir approximativement l’âge, ou la tranche d’âge, de l’utilisateur ;
– la vérification de l’âge : l’âge de l’utilisateur est établi à un haut degré de certitude, grâce à des identifiants physiques ou à des sources d’identification vérifiées.
La Commission précise que la différence principale entre l’estimation de l’âge et la vérification de l’âge est le degré de précision.
b. Le choix de la méthode de contrôle de l’âge
La Commission exclut les méthodes d’auto-déclaration, qui ne peuvent pas « garantir un niveau élevé de protection de la vie privée, de sûreté et de sécurité des mineurs » au titre de l’article 28 du DSA.
Les plateformes devront dont choisir entre l’estimation de l’âge et la vérification de l’âge. La Commission conseille de recourir à cette dernière :
– en cas de risques importants pour les mineurs, ne pouvant être évités par des mesures moins restrictives que la vérification de l’âge (vente d’alcool, de tabac ou de drogue, contenu pornographique, jeux en ligne) ;
– lorsque les conditions contractuelles du service exigent que l’utilisateur soit majeur ;
– quand la plateforme a identifié des risques pour la vie privée, la sûreté et la sécurité des mineurs, ne pouvant être évités par des mesures moins restrictives que la vérification de l’âge ;
– lorsque le droit de l’Union européenne, ou des dispositions nationales qui lui seraient conformes, exige un âge minimal pour accéder à certains produits ou services, comme certaines catégories définies de réseaux sociaux ([424]).
Il est conseillé de recourir aux méthodes d’estimation de l’âge :
– lorsque les conditions contractuelles du service exigent que l’utilisateur ait un certain âge, inférieur à 18 ans ;
– quand la plateforme a identifié des risques moyens pour les mineurs, ne pouvant être évités par des mesures moins restrictives que l’estimation de l’âge ([425]).
c. Les technologies de contrôle de l’âge
Les méthodes de contrôle de l’âge doivent être « précises, fiables, robustes, non intrusives et non discriminatoires » ([426]).
La vérification de l’âge peut s’appuyer sur des documents d’identité officiels, analysés par un tiers en adoptant la solution du « double anonymat » –c’est-à-dire que le site auquel l’internaute accède reçoit la preuve de sa majorité mais ne connaît pas son identité, tandis que le prestataire de la solution de contrôle d’âge connaît l’identité de l’internaute mais ne sait pas quels sites il consulte. L’âge de l’utilisateur serait certifié à la plateforme par l’obtention d’un « jeton numérique » ([427]).
Une solution de vérification de l’âge consiste en l’utilisation du futur portefeuille européen d’identité numérique (EU Digital Identity Wallet), prévu par le règlement (UE) n° 910/2014 du Parlement européen et du Conseil du 23 juillet 2014 sur l’identification électronique et les services de confiance pour les transactions électroniques au sein du marché intérieur et abrogeant la directive 1999/93/CE, dit Electronic Identification, Authentication and Trust Services (eIDAS), amendé par le règlement (UE) 2024/1183 du Parlement européen et du Conseil du 11 avril 2024 modifiant le règlement (UE) n° 910/2014 en ce qui concerne l’établissement du cadre européen relatif à une identité numérique (eIDAS 2). Une fois mis en œuvre, ce portefeuille d’identité numérique offrira aux citoyens et résidents de chaque État membres un moyen d’identification électronique, qui leur permettra notamment de prouver leur âge.
En attendant que les portefeuilles d’identité numériques ne soient disponibles dans chaque État membre, la Commission proposera une solution de vérification que l’utilisateur a 18 ans ou plus ([428]).
3. L’adaptation de la conception des plateformes à l’âge de leurs utilisateurs
L’un des principes généraux sur lesquels reposent les lignes directrices sur la protection des mineurs est la « conception adaptée à l’âge » (age-appropriate design) : les plateformes doivent adapter leurs services aux besoins développementaux, cognitifs et émotionnels des mineurs ([429]).
Il s’agit donc de proposer aux utilisateurs mineurs une expérience limitée, et donc plus protectrice, de la plateforme. La Commission estime en effet qu’il est possible que certains contenus, sections ou fonctionnalités des plateformes présentent un danger pour les mineurs, justifiant des restrictions d’accès ([430]).
Elle propose par exemple :
– de limiter les interactions des mineurs aux utilisateurs avec lesquels ils sont connectés ([431]) ;
– de désactiver les notifications push par défaut, et en tout état de cause pendant les heures de sommeil ([432]) ;
– de désactiver les filtres pouvant être associés à des conséquences négatives sur l’image corporelle, l’estime de soi ou la santé mentale ([433]) ;
– de mettre en place des outils de gestion du temps d’écran ([434]).
II. la modération des contenus diffusés par tiktok ne répond pas aux exigences du règlement DSA ni aux impératifs de la protection des mineurs
A. Les plateformes de réseaux sociaux sont soumises à des obligations renforcées de modération des contenus depuis l’entrée en vigueur du règlement DSA
1. Hébergeur, éditeur ? Le règlement DSA redéfinit la responsabilité des plateformes numériques
a. La distinction entre hébergeur et éditeur limite la responsabilité des plateformes pour les contenus qu’elles diffusent
La loi n° 2004-575 du 21 juin 2004 pour la confiance en l’économie numérique (LCEN), qui transpose la directive européenne 2000/31/CE du 8 juin 2000 relative au commerce électronique (directive e-commerce) et la directive européenne du 12 juillet 2002 relative à la protection des données personnelles dans les communications électroniques, a créé un régime spécifique de la responsabilité sur internet à travers la distinction entre éditeur, qui crée ou rassemble un contenu qu’il met en ligne, et hébergeur, qui assure, pour mise à disposition du public par des services de communication au public en ligne, le stockage de ces contenus.
Le statut d’hébergeur soumet les personnes physiques et morales concernées à un régime de responsabilité limitée pour les contenus illicites, et représente donc un statut favorable au développement de leurs activités. La LCEN considère en effet que l’hébergeur, à la différence de l’éditeur, peut ne pas avoir connaissance du caractère illicite des informations qui figurent sur son site. Ainsi, la responsabilité civile ou pénale des hébergeurs pour les infractions commises sur leur réseau n’est engagée que s’ils en ont eu effectivement connaissance, et n’ont pas « agi promptement pour retirer ces informations ou en rendre l’accès impossible » ([435]).
TikTok, à l’instar des autres réseaux sociaux, est ainsi considéré comme un hébergeur malgré l’existence d’une curation des contenus ([436]) par algorithme (ou par un autre procédé informatique), et est soumis à un régime de responsabilité allégé par rapport à un éditeur doté d’une liberté éditoriale.
b. Une responsabilité accrue pour les plateformes prévue par le règlement DSA
Toutefois, l’évolution des usages sur internet, marquée par l’essor des très grandes plateformes, en particulier des réseaux sociaux et des plateformes de partage de vidéos, a conduit à un renforcement de leur responsabilité. Ce tournant est consacré par le règlement européen sur les services numériques (DSA), qui a consacré un principe selon lequel ce qui est illégal hors ligne doit également être illégal en ligne.
M. Matthieu Couranjou, délégué à la régulation des plateformes numériques au sein de la Direction générale des médias et des industries culturelles (DGMIC) du ministère de la Culture, explique cette évolution rapide des usages sur internet : « La directive “e-commerce” établissait initialement la dichotomie entre éditeur et hébergeur à une époque où internet était fondamentalement différent, un hébergeur étant essentiellement un prestataire technique stockant des sites internet tels que des blogs, des pages personnelles, des sites de médias ou de e-commerce. L’avènement des réseaux sociaux a profondément modifié cette donne, puisque les plateformes ont commencé à collecter, organiser, recommander et présenter des contenus générés par leurs utilisateurs, tout en s’abritant derrière le statut confortable d’hébergeur technique à responsabilité limitée » ([437]).
Ainsi, pour éviter que les grands acteurs du numérique ne se réfugient derrière le statut protecteur de simple hébergeur technique pour limiter leurs efforts en matière de lutte contre les contenus préjudiciables, voire illicites, le DSA a consacré un régime de responsabilité conditionnelle des hébergeurs, tout en créant un nouveau statut, celui de « plateforme en ligne », aux responsabilités accrues.
Une plateforme en ligne est donc « un service d’hébergement qui, à la demande d’un destinataire du service, stocke et diffuse au public des informations » ([438]). La prise en compte de leur rôle dans la diffusion des contenus confère à ces plateformes des responsabilités plus étendues que celles d’un hébergeur technique au sens de la directive e-commerce. Ces responsabilités sont désormais proportionnées à leur audience, notamment à travers les dispositions spécifiques applicables aux très grandes plateformes en ligne.
Le DSA réaffirme l’obligation, pour les plateformes, de retirer les contenus dont le caractère illicite leur est connu. L’article 6 du DSA fixe une obligation de résultat pour une plateforme de réseau social en matière de retrait ou de limitation de l’accès à un contenu illicite et impose que « dès le moment où [elle] en prend connaissance ou conscience, [elle] agisse promptement pour retirer le contenu illicite ou rendre l’accès à celui-ci impossible ». À défaut, elle peut être considérée comme responsable du stockage et de la diffusion d’un contenu illicite.
Par ailleurs, les très grandes plateformes en ligne et les très grands moteurs de recherche sont soumis, à travers les articles 34 et 35 du DSA, à une responsabilité étendue. Ils sont soumis à des obligations spécifiques d’évaluation et d’atténuation des risques systémiques, notamment ceux liés à la diffusion de contenus sur leurs services, permettant ainsi de prendre en compte les contenus préjudiciables, et non les seuls contenus illicites.
Le DSA repose donc principalement sur une logique de modération a posteriori, et ne considère pas les plateformes de réseau social comme de véritables éditeurs, soumis quant à eux à des obligations de modération a priori.
Une telle approche paraît limitée, dès lors que TikTok intervient activement dans la sélection et la mise en avant des contenus. Ce rôle d’éditorialisation des contenus, en particulier de son fil « Pour toi », avait déjà été reconnu par la plateforme en juillet 2023, dans le cadre des travaux de la commission d’enquête du Sénat sur l’utilisation du réseau social TikTok, son exploitation des données, sa stratégie d’influence. Mme Marlène Masure, indiquait alors que TikTok pouvait « apporter un avis éditorial sur certains contenus » et que « les données que [TikTok] collecte sur le moteur de recherche sont des données qui [lui] permettent uniquement de cibler pour, sur le plan éditorial, pousser un contenu particulier » ([439]).
M. Sébastien Bakhouche, chef de service, adjoint à la directrice au sein de la DGMIC, défend toutefois la solution intermédiaire apportée par le DSA : « la distinction entre éditeurs et hébergeurs s’inscrit dans un cadre juridique national de longue date, notamment la loi du 29 juillet 1881 sur la liberté de la presse […] Depuis le début des années 2000, le droit communautaire opérait une distinction entre hébergeur et créateur de contenu qui ne correspond plus exactement à la situation actuelle des plateformes en matière de diffusion d’information. Cependant, une différence fondamentale persiste entre le rôle d’une plateforme et celui d’un éditeur de presse traditionnel : la création de contenu. Un éditeur de presse produit et diffuse ses propres contenus d’information, tandis qu’une plateforme se contente de diffuser des contenus produits par d’autre.