Voilà une dizaine d’années, l’actualité, marquée par le risque d’attentats, a fait porter un regard plus aigu sur la sécurité des personnes, puis des incendies, notamment ceux qui ont touché les cathédrales de Paris et de Nantes, ont fait mettre davantage l’accent sur la sécurité incendie. La sécurité et la sûreté sont multidimensionnelles et les musées de France doivent veiller à tous ces aspects, étant rappelé que ces obligations incombent au propriétaire. Le rôle des Drac auprès des musées territoriaux est de conseiller, d’accompagner et, comme cela a été dit, de déclencher l’alerte lorsque nous constatons un péril pour les collections ; néanmoins, la responsabilité revient au propriétaire, qu’il s’agisse d’une collectivité territoriale ou d’une association.
M. Alexis Corbière, rappporteur. Constatez-vous, par exemple sur la dizaine d’années que vous avez évoquée à propos des attentats, une augmentation du nombre de vols et de cambriolages ? Ces sinistres sont-ils un phénomène nouveau qui appelle des mesures inédites ou considérez-vous, sur le fondement de votre longue expérience, qu’il y a en la matière une continuité qui ne permet pas de dire qu’il y aurait du nouveau et que certaines œuvres dont vous avez la responsabilité seraient plus en danger ?
M. Edward de Lumley. Le phénomène n’est pas nouveau. Comme le montre le cas de Mulhouse évoqué par Mme Chardonnier, les situations sont diverses. Certains vols se font dans le temps et passent parfois inaperçus – il peut même arriver qu’ils soient commis par des membres du personnel de l’institution concernée et soient identifiés à l’occasion des récolements. Il y a aussi des vols plus spectaculaires, et c’est ce qui semble avoir un peu changé dans les dernières années. Le vol des tabatières au musée Cognacq-Jay, accompagné de violence en pleine journée et en présence de visiteurs, ainsi que les vols commis au Louvre et à Paray-le-Monial, donnent le sentiment que ces modes d’action ont évolué et qu’il faut construire des formations pour apprendre aux agents comment réagir face à ces situations. Cela nous oblige aussi à repenser les modes de sécurité, les alarmes et les liens avec la police et les services de gendarmerie, et à faire évoluer nos préconisations, nos conseils et l’ensemble des dispositifs que nous pouvons proposer aux musées territoriaux.
Mme Aymée Rogé. Ce qui a changé, c’est peut-être que des vols, parfois violents, visent désormais certains types d’objets, faits de matières précieuses ou très recherchés par des collectionneurs, notamment à l’étranger, plutôt que des œuvres qui peuvent avoir une très grande valeur marchande mais ne sont pas aisément transportables ou sont immédiatement identifiables. Ce qui est visé depuis quelques années, dans des endroits très différents – par exemple, dans la région Bourgogne-Franche-Comté, où j’exerçais auparavant, à Paray-le-Monial, ville d’une taille relativement modeste, et malgré une protection très sérieuse –, ce sont des objets en ivoire, en or et autres matières précieuses, qui peuvent, du moins dans l’esprit des malfaiteurs, être démontés et revendus. Le format des pièces et leur matière, ainsi que leur rareté qui attire certains collectionneurs, caractérisent sans doute un phénomène plus récent.
M. Alexis Corbière, rapporteur. Vous constatez donc, comme cela a été dit lors de précédentes auditions, un phénomène un peu nouveau. D’après ce que je comprends, les vols visent moins des tableaux, par exemple, que des objets en or ou en matière précieuse. La Drac dispose-t-elle d’éléments quantifiés pour décrire cette évolution ? Vous avez évoqué des documents partagés, des fiches de conseils adressés aux établissements. À la suite de ces constats, des notes sont-elles envoyées aux établissements pour les alerter face à ce phénomène nouveau qui fait que les voleurs s’intéressent désormais à des objets naguère moins prisés d’eux ? Quelles conclusions les Drac tirent-elles de cette évolution du danger ?
Mme Aymée Rogé. Ma réponse portera sur ce dont j’ai l’expérience. J’ignore si on peut quantifier le phénomène. En tout cas, dès que nous avons connaissance d’un vol, nous en informons les services centraux du ministère et nous recevons de ceux-ci des consignes. En effet, un vol commis dans une région voisine peut permettre, lorsqu’il est mis en perspective à l’échelle nationale, d’identifier un problème général.
En novembre 2024, à la suite d’une série de vols commis dans la région où j’exerçais alors, dont celui que j’évoquais tout à l’heure, nous avons, par l’intermédiaire des conseillers musées, appelé l’attention de tous les musées territoriaux de la région sur les collections pouvant attirer celle de voleurs et répondant particulièrement aux caractéristiques que j’ai décrites, et avons incité les propriétaires de ces musées – collectivités ou associations – à s’interroger sur leur sécurité et leur sûreté effectives et à envisager, dans ce contexte, de retirer temporairement ces objets de la diffusion au public, de s’équiper de matériel ou de renforcer les moyens humains, l’un n’empêchant pas l’autre. À la suite du vol commis au Louvre en octobre dernier, nous avons tous, bien sûr, réactivé cette vigilance en identifiant les pièces les plus susceptibles d’attirer l’attention des voleurs, en adoptant des approches au cas par cas, en dialoguant avec les musées propriétaires et en appelant l’attention des services des préfectures de région et de département sur cette situation en vue d’une éventuelle mobilisation des forces de police et de gendarmerie.
Nous adoptons une approche fine, qui répond à la typologie des collections que j’évoquais et met en regard les moyens de protection pouvant être déployés, étant entendu que, comme le disait M. Multon, si certaines collections sont conservées dans des musées, d’autres le sont dans d’autres institutions culturelles qui peuvent être des églises et cathédrales, des centres de conservation et d’étude ou des dépôts de fouilles pour les pièces archéologiques, voire des mairies et des lieux hybrides. Plus les collections sont situées dans des zones rurales, plus les lieux et les conditions de sécurité peuvent être variés.
M. Hilaire Multon. La quantification est faite au niveau central, avec l’OCBC (Office central de lutte contre le trafic des biens culturels), qui travaille avec la direction générale des patrimoines et de l’architecture (DGPA) sur ces questions de sûreté, de sécurité et de trafic d’œuvres d’art. Nous alertons évidemment l’OCBC et les fiches de conseils destinées aux responsables de collections publiques, de musées, de communes et d’associations, intègrent cette dimension. Depuis le vol du Louvre, cette démarche a été renforcée. Nous sommes des représentants du ministère de la culture en région et les préfets délégués de zone de défense et de sécurité, placés sous l’autorité des préfets de région, représentent pour nous un échelon très important. Ils nous ont ainsi permis d’identifier, au moyen de questionnaires et sur proposition, les collections à risque – on peut penser aux boules d’or gauloises volées à Sens voilà une dizaine d’années, ou aux récents vols d’orfèvrerie intervenus, dans la région dont j’ai la responsabilité, dans des églises rurales du nord de l’Aisne ou dans ce qu’on appelle la Sambre-Avesnois-Thiérache, pour lesquels nous avons travaillé avec les forces de gendarmerie et les préfets. Pour les collections qui ne ressortissent pas des musées de France, les conservateurs départementaux des objets d’art, qui travaillent en lien avec nos services sur ces enjeux dans des zones où la culture de sécurité est très fragile, jouent un rôle très important. Il est nécessaire pour nous de faire vivre le lien avec les préfectures au niveau zonal et avec les préfets de département, lien d’ailleurs réaffirmé par une circulaire récente. Nous avons l’expertise scientifique et la connaissance des réseaux professionnels, notamment de conservateurs et de régisseurs des collections, mais cette articulation et ce resserrement de la chaîne de décision sont essentiels pour apporter une réponse ajustée.
En revanche, il nous est difficile d’assurer la mise à jour du nombre des vols ou tentatives de vols : la DGPA étant responsable des collections, c’est elle qui a la main sur ces éléments, avec l’OCBC, qui est systématiquement informé.
La question concerne aussi le domaine archéologique et ses matériaux pondéreux. Comme dans d’autres activités, je pense notamment au fret ferroviaire, ils font l’objet d’une attention toute particulière : l’orfèvrerie, la joaillerie, les collections de minéralogie sont des sources riches susceptibles d’attirer la prédation.
Par ailleurs, il est juste de le souligner, les intrusions violentes ne constituent pas le seul risque : il y a également des vols à bas bruit. On sait qu’ils peuvent survenir en interne et en externe. La meilleure protection, c’est celle qu’a prévue le législateur, à savoir le récolement des collections, et leur bonne connaissance.
Mme Isabelle Chardonnier. Si l’on ne quantifie pas les vols au fil des années, on en a désormais une vision beaucoup plus réaliste. Il y a quinze ou vingt ans, nous n’étions pas forcément informés de tous les cambriolages et disparitions d’œuvres. Maintenant, dès qu’une disparition est repérée ou qu’un cambriolage a lieu, l’information nous est transmise. C’est essentiel pour que des mesures soient prises.
Tout de suite après le vol au Louvre, dans la nuit du dimanche au lundi, le musée de Langres a été cambriolé et une collection de pièces d’or et d’argent a été dérobée. Les collectivités sont désormais bien plus conscientes de la fragilité de leurs collections et de la nécessité de prendre des mesures d’urgence pour combler les failles des systèmes de sûreté et de sécurité. Toutefois, malgré les progrès accomplis depuis dix ans, on ne peut se prémunir absolument des vols.
Outre les matières évoquées, une attention aiguë est portée aux objets de culte présents dans les églises. On observe des vols de sculpture et de petits tableaux, même s’ils sont moins fréquents que ceux de pièces de joaillerie et d’orfèvrerie : dans les monuments religieux, les petits objets d’art peuvent aussi susciter la convoitise des malfaiteurs.
M. Alexis Corbière, rapporteur. Les notifications de vol sont-elles centralisées, pour disposer d’une vision globale ?
Je reviens à l’organisation pyramidale. Le secrétaire général du ministère de la culture réunit-il les Drac pour les avertir de l’ensemble des dangers, avant qu’elles-mêmes ne transmettent l’information aux établissements ? Vous avez évoqué des fiches de conseils, des documents partagés. Quels sont-ils ? Pouvez-vous nous donner un exemple concret de mise en garde du ministère que vous auriez relayée auprès des établissements ?
Mme Isabelle Chardonnier. La chaîne hiérarchique fonctionne de la manière suivante : le secrétaire général, en tant que haut fonctionnaire de défense et de sécurité, diffuse à ses services, donc aux Drac, des consignes de sécurité et de sûreté, que nous avons la mission de relayer auprès de nos partenaires, en fonction de leur contenu. Mme Rogé a mentionné les consignes que nous avons reçues à l’automne 2024 : nous les avons immédiatement transmises aux musées de France placés sous notre tutelle – le mot « tutelle » étant ici impropre, puisque ce sont bien souvent des services des collectivités territoriales.
Dans le même temps, les préfets de région et de département sont informés desdites consignes. Grâce à leur mobilisation, nous atteignons aussi bien les collectivités territoriales que leurs services. Ainsi, quand la Drac informe tel musée, la collectivité est elle-même informée par les services préfectoraux. C’est très utile, puisque les services en question dépendent des collectivités.
À l’inverse, il nous revient de faire remonter à notre administration centrale, donc au service du HFDS et à celui des musées de France, d’éventuelles malversations ou cambriolages. Ce sont eux qui compilent l’ensemble des informations concernées.
M. le président Alexandre Portier. Que se passe-t-il en cas de manquement manifeste ? Si vous vous rendez compte, six mois ou un an après avoir alerté un établissement sur des fragilités, qu’il a, volontairement ou non, omis de prendre les mesures nécessaires, de quels leviers disposez-vous ?
M. Edward de Lumley. Les responsables de la sûreté et de la sécurité sont les collectivités locales ou les associations propriétaires. La Drac, plus précisément ses conseillers pour les musées, est chargée d’accompagner, de conseiller, de persuader, parfois de participer au financement d’un récolement ou de différentes petites mesures, afin d’aider les musées au mieux.
Le non-respect des recommandations peut aller jusqu’au retrait de l’appellation « musée de France », mais c’est vraiment une extrémité. La conséquence la plus évidente est le refus de prêts : les demandes de prêt d’œuvres appartenant aux collections nationales sont subordonnées à l’existence de mesures de sécurité et de sûreté suffisantes.
Notre rôle est donc plutôt d’accompagner et de conseiller. Toutefois, dans des cas extrêmes, par exemple des vols réguliers, il peut y avoir une mise en demeure suivie d’une prise en main pour sécuriser la collection. Une telle action allant à l’encontre de l’autonomie des collectivités, elle ne peut se produire que très rarement – je me tourne ici vers la présidente de l’association des Drac, qui a une plus longue expérience que moi.
Mme Isabelle Chardonnier. Il est en effet très rare que la Drac prenne la main. De toute ma carrière professionnelle, je n’ai eu connaissance que du cas de Mulhouse. Mme Creff, cheffe du service des musées de France, était alors directrice régionale des affaires culturelles du Grand Est. Lorsqu’elle a eu connaissance de disparitions dans la collection, elle a déposé les plaintes qui s’imposaient et elle a déclaré un péril sur la collection. Elle a pris en charge le recrutement et la rémunération d’une conservatrice pour assurer le récolement et identifier les pans de la collection qui avaient disparu ou étaient menacés. Encore aujourd’hui, la Drac entretient avec ce musée des liens resserrés, en attendant que la situation soit stabilisée.
Le plus souvent, nous jouons auprès des collectivités territoriales un rôle de conseil et d’accompagnement.
M. Alexis Corbière, rapporteur. La Drac a-t-elle pris ces mesures exceptionnelles parce qu’elle avait constaté que l’établissement avait besoin de moyens supplémentaires ou parce qu’il refusait de déployer certaines mesures ?
Mme Isabelle Chardonnier. Encore une fois, je n’étais pas là, et je voudrais éviter de donner des réponses erronées. La Drac a été informée, je crois par des agents du musée, que des éléments de la collection avaient disparu. Elle a alors déclaré un péril et affecté un agent du ministère pour réaliser le récolement. Il ne s’agissait donc pas d’une demande de la collectivité mais d’une mesure du ministère pour s’assurer de l’état des collections et de leur mise en sécurité. Depuis, cet emploi n’existe plus mais la personne est restée dans les services ; nous entretenons désormais un dialogue plus classique avec la collectivité, qui concerne les travaux d’aménagement et de restauration du musée ainsi que la gestion des collections.
M. Alexis Corbière, rapporteur. Lorsque vous constatez que des mesures de renforcement sont nécessaires mais que l’établissement, de bonne foi, n’a pas les moyens de les prendre, de quels leviers disposez-vous pour assurer la protection des œuvres, sans les soustraire au public ? Avez-vous une enveloppe à cet effet ? Quel processus vous permet de prendre la main ?
Mme Isabelle Chardonnier. Plusieurs types d’interventions sont possibles. Si nous estimons que l’établissement a besoin de conseils, nous pouvons demander à la Missa ou à l’inspection des patrimoines et de l’architecture de le visiter. Nous pouvons mobiliser certaines aides à l’investissement pour améliorer les conditions de sûreté et de sécurité.
Dès qu’un musée fait l’objet de grands travaux d’investissement, ce qui arrive régulièrement, leur programme intègre les conditions de sûreté et de sécurité.
Par ailleurs, le plan Culture et ruralité nous a permis d’obtenir quelques crédits d’investissement pour aider des petits musées situés dans des territoires ruraux à améliorer leurs conditions de sûreté et de sécurité. Néanmoins, ces moyens sont très insuffisants par rapport aux besoins. Nous établissons donc des priorités en fonction de la volonté et de la capacité financière des collectivités à s’investir dans ce domaine.
Mme Aymée Rogé. Tout a été dit. Pour les moyens financiers, je ne peux qu’abonder : nous pouvons accompagner des projets de rénovation, d’extension et de refonte de parcours, qui sont souvent l’occasion d’améliorer la sécurité et la sûreté, y compris dans la présentation des œuvres – cela sans oublier la dimension humaine.
C’est vrai, le plan Culture et ruralité a permis de dégager des moyens supplémentaires. Pour certains musées ruraux, nous avons ainsi pu financer des investissements certes de faible envergure mais essentiels : pour les musées dont les moyens sont modestes, il est préférable d’intervenir sur les vitrines fondamentales, pour quelques dizaines de milliers d’euros, que d’attendre une complète réfection. Pour les collectivités, ce fonds, qui a permis de mobiliser des crédits dans un délai assez bref, a eu un vrai effet de levier.
Je voudrais aussi insister sur la dimension humaine. Certes, le problème demande des investissements, techniques notamment. Dans ce domaine, il faut penser aux réserves, qui sont essentielles. Les dépenses en vue de la conservation des collections sont difficiles à consentir parce qu’elles sont peu visibles du public mais, un musée, c’est d’abord une collection : si on ne peut pas la conserver dans un lieu approprié, avec de bonnes conditions climatiques, on ne peut ni la présenter ni la transmettre. Cependant, il faut aussi se poser la question des moyens humains, en particulier de la qualité du personnel scientifique à la tête des établissements. L’appellation « musée de France » impose que les dirigeants soient conservateurs ou attachés de conservation. Or on voit que les métropoles, notamment pour des questions de coût, ont tendance à embaucher des personnes qui ont moins de diplômes ou de compétences scientifiques, alors que c’est indispensable pour assurer la conservation des collections.
Le gardiennage aussi représente un coût : si la sécurité passe par des équipements – caméras, vitrines – et une configuration des lieux, par exemple des accès au bâtiment, elle exige également la présence d’agents de sécurité, à la fois à l’accueil et dans les salles. Le choix des moyens relève des propriétaires, or la question du bien-fondé de ces emplois revient souvent. Ainsi, les conseils départementaux disposaient d’un service de la conservation qui employait des conservateurs ou des attachés de conservation pour apporter du renfort aux petites structures, notamment les musées les plus ruraux, qui n’ont pas les moyens de se doter de leur propre personnel scientifique. Or certains conseils départementaux – pas tous, je ne veux pas généraliser – revoient les moyens humains à la baisse. C’est toute une chaîne qu’il faut prendre en compte.
Nous pouvons donc aider en soutenant l’investissement. Le plan Culture et ruralité a amélioré la dotation de certains musées ruraux. On peut souhaiter la perpétuation de ces moyens, voire leur augmentation, pourquoi pas à l’aide d’un fonds de sûreté et de sécurité consacré au financement des travaux d’investissement. Mais, en définitive, il importe d’abord d’emporter l’adhésion des propriétaires.
M. Alexis Corbière, rapporteur. Pour que nous comprenions l’ampleur de votre tâche, pouvez-vous nous indiquer combien d’établissements relèvent de la Drac d’Auvergne-Rhône-Alpes ?
Vous insistez sur la nécessité d’être persuasif, d’autant que vous ne pouvez presque rien imposer. Comment menez-vous les discussions avec les établissements ? Si vous apprenez qu’une collectivité supprime un poste d’agent de protection, par exemple, devez-vous vous contenter d’en prendre acte ?
Pourriez-vous nous donner l’exemple d’un établissement qui aurait perdu le label « musée de France » ?
Mme Aymée Rogé. Venant d’arriver dans la région, je n’ai pas d’exemple en tête mais cela arrive, bien sûr. Parfois, la collectivité ne souhaite plus se donner les moyens d’ouvrir un musée et d’y conserver les collections. En effet, il n’est pas indispensable de disposer d’un lieu, même si la démarche a plus de sens quand on peut montrer les collections au public. Quand les collectivités souhaitent le retrait du label, nous organisons la conservation de la collection, parfois son transfert.
La Drac d’Auvergne-Rhône-Alpes emploie 4 équivalents temps plein (ETP), assurés par cinq personnes, dont deux conseillers musées, conservateurs du patrimoine, pour 136 musées de France. Le service des musées est la cheville ouvrière des relations avec les musées territoriaux, mais la ligne hiérarchique, constituée de la directrice du pôle architecture et patrimoines et de celle de la direction régionale, dialogue également avec les collectivités dès que des questions relatives à la rénovation ou à la sûreté et à la sécurité se posent. Les musées ne sont que l’un des éléments de nos discussions avec les élus territoriaux : c’est souvent dans un cadre plus général que nous faisons valoir les intentions du ministère.
M. Hilaire Multon. À titre de comparaison, les Hauts-de-France comptent quatre-vingt-six musées de France et emploient 4 ETP : s’agissant des zonages géographiques et des responsabilités, il y a des disparités entre les régions.
Souvent, ce qui a lieu dans les musées placés sous la tutelle d’une collectivité se passe à bas bruit. À la différence des labels de la création ou des écoles supérieures d’art, nous ne participons pas à la gouvernance : nous n’avons pas d’autre influence sur les choix en matière de ressources humaines et de priorité que celle que nous donne le dialogue déjà évoqué.
Il faut revenir au code du patrimoine, qui fournit deux outils au contrôle scientifique et technique. En cas de péril, l’article L. 452-2 dispose que l’autorité administrative peut mettre le propriétaire en demeure. L’article L. 442-3 prévoit le retrait de l’appellation « musée de France ». Mais les dispositions coercitives sont peu appliquées. Pourtant, c’est le cas dans d’autres champs du patrimoine, en particulier les archives. Certes, notamment pour les archives départementales, l’État met du personnel à disposition des collectivités, mais celles-ci ont aussi du personnel en propre. De plus, dans le champ culturel, la coercition est contrainte : pour retirer l’appellation « musée de France », il faut une instruction préalable du Haut Conseil des musées de France. Nous l’avons dit, ce label impose des obligations, notamment l’emploi de personnel scientifique de catégorie A ou B+, formé dans les écoles de la fonction publique territoriale ou, pour les conservateurs, à l’Institut national du patrimoine (INP) ; un service des publics ; un récolement décennal – le législateur y est attentif. Mais la question de l’outil de coercition se pose. Même un rappel n’est que difficilement suivi d’effet. Pour les archives, le code du patrimoine prévoit, en cas de manquement, un devoir de faire. Pour les musées, il évoque l’éventualité de risques ou de périls, y compris sur le plan professionnel, mais il donne peu de moyens pour les éviter.
Ma collègue l’a dit, lorsque nous dialoguons avec les élus locaux, nous évoquons divers champs. Les collectivités n’ont pas toutes le même rapport à leur service des musées. Les services départementaux des collections jouaient un rôle d’expertise, de conseil, d’appui. On peut le comparer à celui que la loi du 21 décembre 2021 a confié aux médiathèques départementales de prêt, pour développer la lecture publique. De fait, c’est un échelon tout à fait pertinent pour délivrer de l’ingénierie, de la compétence, de l’accompagnement.
Ainsi, il y a un code du patrimoine, mais pas toujours la police du patrimoine pour veiller à son application.
M. Edward de Lumley. La Drac d’Île-de-France compte quatre-vingt-douze musées de France, que suivent trois conseillères musées et deux assistantes. Le dialogue avec les collectivités et les musées, essentiel, est quotidien ; le service des musées de la Drac le nourrit.
Nous discutons notamment avec les collectivités lorsqu’elles consentent des investissements, afin d’accompagner le déploiement des projets de rénovation, mais également la conception et la validation des projets scientifiques et culturels. Dans ces moments particuliers, la question de la sûreté et de la sécurité se pose.
Pour animer le réseau, les conseillers musées se réunissent régulièrement avec les directeurs des musées territoriaux. Par exemple, la Drac d’Île-de-France a récemment invité des représentants de la Missa pour former l’ensemble des directeurs des musées territoriaux.
Enfin, le suivi du récolement décennal nourrit également notre dialogue, de même que les commissions d’acquisition et de restauration. Lors des premières, la sécurité est évoquée. En fait, il y a beaucoup de moments de dialogue, et les sujets relatifs à la sûreté et à la sécurité y sont toujours évoqués.
Régulièrement, les conseillers musées demandent à la Missa d’intervenir dans les musées territoriaux. En Île-de-France, nous lui avons déjà confié dix missions pour 2026, soit pour un projet d’investissement, soit à la suite d’une alerte, soit en prévision d’une exposition d’œuvres appartenant aux collections nationales.
M. le président Alexandre Portier. Monsieur Multon, vous avez parlé de la gouvernance. Siégez-vous au conseil d’administration de certains établissements ?
M. Hilaire Multon. C’est le cas dans les établissements publics de coopération culturelle (EPCC), créés à l’initiative des collectivités accompagnées par l’État, tels que le centre Pompidou-Metz et le Louvre-Lens. Nous sommes ainsi présents dans certains grands établissements associés à un musée national ou à un équipement national.
De manière plus modeste, les services de l’État, les services du ministère de la culture, le cas échéant les services de préfecture, peuvent avoir un siège dans ces formes juridiques que sont les EPCC. Tel est par exemple le cas, dans les Hauts-de-France, du centre historique minier de Lewarde et de l’écomusée de l’Avesnois, et du musée Narbo Via en Occitanie. La forme juridique de l’EPCC permet cette participation à la gouvernance des établissements et un rapprochement avec les collectivités qui en sont à l’origine.
Dans le domaine des recrutements, certaines collectivités, dans le territoire desquelles se situent des musées importants qui bénéficient de dépôts de collections nationales, associent les services de l’État, les Drac le plus souvent, aux recrutements des chefs d’établissement et entretiennent un dialogue très régulier avec les services de l’administration centrale, notamment celui des musées de France de la DGPA.
M. le président Alexandre Portier. Ainsi, monsieur de Lumley, vous ne siégez pas, en tant que directeur régional de l’action culturelle, au conseil d’administration du musée du Louvre ?
M. Edward de Lumley. Non. Les Drac ne siègent pas aux conseils d’administration des musées nationaux.
M. le président Alexandre Portier. Un audit a été réalisé par Van Cleef&Arpels sur la situation du Louvre, dans le cadre d’un mécénat de compétences. Avez-vous observé, dans des établissements territoriaux, une démarche comparable, visant à renforcer leur sûreté et leur sécurité ?
M. Edward de Lumley. Je n’ai eu connaissance de rien de tel, ni à la Drac d’Île-de-France ni à celle de la région PACA, où je travaillais précédemment.
Mme Aymée Rogé. Non.
Mme Isabelle Chardonnier. Non plus.
M. Alexis Corbière, rapporteur. Quelles sont les relations de la Drac d’Île-de-France avec des établissements tels que le musée du Louvre et le château de Versailles, sachant qu’elle n’est pas représentée dans leurs instances et qu’ils jouissent d’une forme d’autonomie ?
M. Edward de Lumley. Les établissements publics nationaux et les grands musées de ce calibre sont directement suivis par la DGPA. Nos relations n’en sont pas moins régulières sur certains sujets, notamment les travaux sur les monuments historiques, qui exigent l’intervention des services de la conservation régionale des monuments historiques (CRMH).
M. Alexis Corbière, rapporteur. J’ai découvert à l’occasion de nos auditions que, au conseil d’administration du musée du Louvre, le ministère de la culture est représenté par son secrétaire général qui nous a semblé, arguant de l’autonomie de l’établissement, assez peu impliqué dans la vie d’icelui. Pouvez-vous détailler la situation de la Drac ? Lorsque vous êtes sollicités, par exemple par le château de Versailles, quelle est votre implication ? N’êtes-vous qu’un exécutant – l’expression est volontairement provocatrice – ou y a-t-il des échanges sur l’action du musée ? La Drac a-t-elle son mot à dire ?
M. Edward de Lumley. C’est une autre forme de l’intervention de Drac, dont les compétences sont multiples et touchent à des sujets variés. En l’espèce, nous assurons le suivi et le contrôle des autorisations de travaux données par la Drac dans le cadre des projets afférents à un monument historique, qu’il soit propriété d’État, d’une collectivité territoriale ou d’une personne privée. Nous avons une position de censure et de contrôle mais aussi de dialogue avec les collectivités, les institutions et les EPCC, dans le cadre des projets de rénovation ou de travaux à l’extérieur ou à l’intérieur des bâtiments, dès lors qu’ils sont protégés dans le cadre d’une inscription ou d’un classement au titre des monuments historiques.
M. Alexis Corbière, rapporteur. La Drac d’Île-de-France est-elle associée à la réalisation du schéma directeur des équipements de sûreté, notamment celui du musée du Louvre ?
M. Edward de Lumley. À ma connaissance, la Drac d’Île-de-France n’est pas directement impliquée dans la réalisation de ce schéma, qui relève du service des musées de France.
M. Alexis Corbière, rapporteur. Êtes-vous formel sur ce point ?
M. Edward de Lumley. Oui.
M. Alexis Corbière, rapporteur. Le schéma directeur a été adopté par le prédécesseur de Mme des Cars, que nous auditionnerons. Il y a eu une volonté de le remettre à plat : la Drac d’Île-de-France a-t-elle été invitée à participer à la réflexion sur l’évolution de ce document ?
M. Edward de Lumley. À ma connaissance – je dirige la Drac d’Île-de-France depuis seulement trois mois –, la Drac d’Île-de-France n’a pas assuré de suivi du déploiement du schéma directeur, pas plus qu’elle n’a participé à des discussions sur son report ou son ajustement. La Drac est récipiendaire des demandes d’autorisations de travaux réalisés dans le cadre du schéma directeur, ces requêtes étant soumises à l’accord de la CRMH.
M. Alexis Corbière, rapporteur. La circulaire du 24 avril 2017 fait des directeurs régionaux des affaires culturelles les référents locaux en matière de sécurité et de sûreté. Quel regard les professionnels que vous êtes portent-ils sur cette responsabilité ? Quel bilan pouvez-vous dresser ? Considérez-vous avoir les moyens de l’exercer ? Vous avez eu la franchise d’indiquer le nombre d’ETP dont vous disposiez pour accomplir cette tâche ; en faisant un calcul approximatif, on se rend compte qu’un ETP suit entre trente et quarante établissements. C’est beaucoup de travail, d’autant que vous n’avez pas que ça à faire.
Par ailleurs, cette responsabilité est-elle bien identifiée par les établissements eux-mêmes ? Savent-ils qu’ils peuvent s’adresser à vous ? Vous arrive-t-il de prendre conscience, en dialoguant avec eux, qu’ils ignorent que cette responsabilité fait partie de vos missions ? Tout cela est-il bien clair pour tout le monde ?
Mme Aymée Rogé. La circulaire que vous avez citée attribue la responsabilité de la sécurité des services entrant dans le périmètre des Drac aux directeurs régionaux adjoints. Notre rôle est de servir de relais d’information dans les deux sens. Nous transmettons les consignes émanant des services centraux, s’agissant notamment de vigilance particulière en cas de risque d’attentat ou d’un contexte international susceptible de modifier l’ouverture au public des établissements, tant les musées que les salles de spectacle. Notre mission consiste à assurer la circulation de l’information dans les deux sens sur un large spectre. Si, dans les territoires, nous avons connaissance de situations difficiles ou à risque, nous en faisons état pour nourrir le point de vue général.
Les équipes du service des musées de France déployées au sein des Drac pourraient toujours être étoffées. Elles sont tout à fait identifiées, reconnues et même attendues par les professionnels des musées territoriaux, là où s’exerce le champ de compétences des Drac. Le conseil et le regard des professionnels sont attendus. C’est au sein des Drac que sont organisées les commissions scientifiques régionales, qui ont à connaître de tout projet de restauration et d’acquisition par une collection publique.
Ainsi, la sûreté et la sécurité entrent dans les compétences des Drac, qui sont attendues pour de nombreuses missions, incluant par exemple une aide à la rédaction des fiches de poste utilisées pour le recrutement et, éventuellement, une présence lors des entretiens, dans la mesure où ces personnels sont appelés à circuler dans la France entière. Il arrive aussi que des musées de France ou des musées aspirant à obtenir cette appellation nous demandent conseil, pour ces derniers sur les conditions et les critères à remplir pour y accéder.
Pour les professionnels des musées de taille plus modeste, dialoguer avec des agents du ministère de la culture est important, dans la mesure où ceux-ci ont souvent un parcours assez riche. Ils ont besoin de connaître les attentes des musées de France, et il leur est utile de bénéficier de conseils de professionnels qu’ils ne trouvent pas toujours au sein de leurs collectivités. Ce regard, en sus des réseaux professionnels nationaux, est très précieux.
M. le président Alexandre Portier. J’aimerais revenir sur votre rôle de proximité avec les collectivités territoriales. Votre positionnement très particulier vis-à-vis des établissements territoriaux, à la gouvernance desquels vous n’êtes pas toujours associés, donne le sentiment parfois frustrant que l’État n’a pas tous les leviers pour pousser les feux là où il le voudrait. Toutefois, d’autres acteurs soutiennent les actions des établissements. Avez-vous identifié des collectivités départementales et surtout régionales qui déploient des programmes ou des fonds de soutien consacrés à la sécurité et à la sûreté dans les musées de leur territoire ? Si tel est le cas, pouvez-vous en donner des exemples aussi précis que possible ?
M. Hilaire Multon. Non.
Mme Isabelle Chardonnier. Non. Les départements et les régions, parfois les EPCI (établissements publics de coopération intercommunale), peuvent prêter main-forte lors de vastes opérations d’investissement – agrandissement, restauration, reconstruction de musées –, mais je n’ai pas connaissance d’aides spécifiques à la sûreté et à la sécurité.
Mme Aymée Rogé. Et moi pas davantage.
M. Edward de Lumley. Moi non plus.
M. Alexis Corbière, rapporteur. Lorsque survient un événement d’une telle ampleur symbolique et matérielle que celui qui s’est produit au Louvre, que se passe-t-il dans le détail ? Le secrétaire général du ministère réunit-il les Drac ? Nous avons eu connaissance de nombreuses visites d’établissements avec la police et la gendarmerie locales. Pouvez-vous détailler ce point ? Y a-t-il eu une impulsion nouvelle ? Vous avez évoqué des fiches conseils. Nous sommes preneurs d’informations à leur sujet. Comment fonctionne le dialogue entre les Drac et les établissements ? Nous comprenons que votre pouvoir de coercition est assez limité ; vous cherchez à convaincre, vous avez éventuellement des moyens qui peuvent aider. Mais que se passe-t-il lorsque se produit un événement tel que celui qui s’est produit au Louvre ? L’expérience des Drac est-elle mise en commun d’un coup pour comprendre ce qui se passe ? Y a-t-il eu une réunion des Drac et un renforcement, dans les territoires, des précautions prises dans ce domaine ? Chacun mesure la portée psychologique qu’aurait une succession de vols, laquelle serait du pire effet.
Mme Isabelle Chardonnier. Dès le lendemain de cette triste affaire, les Drac et les préfets ont reçu pour consigne d’identifier les collections à risque. Il a fallu se mettre d’accord sur ce que l’on mettait dans cette catégorie, toutes les œuvres n’étant pas également faciles à emporter et ne présentant pas un égal intérêt pour les malfaiteurs. Les conseillers musées des Drac, épaulés par les CRMH, qui connaissent les sites, ont identifié les collections à risque ainsi que, en leur sein, les interlocuteurs privilégiés en matière de sécurité et de sûreté, en lien avec les collectivités territoriales.
Ce travail a permis aux préfets et à leurs services de prendre la mesure des risques. De nombreuses visites ont été organisées, par les forces de l’ordre, dans les musées et à leurs abords, pour que leurs services en aient une connaissance plus précise qu’auparavant. Cette mobilisation a fait une véritable différence.
Dans un troisième temps, chaque collectivité – je l’ai constaté à Strasbourg – a fait le point sur ses dispositifs de sûreté en vue sinon de les actualiser, du moins de faire preuve d’une vigilance renforcée.
Le dernier échelon est la capacité que nous avons collectivement, dans les Drac, à partager les bonnes pratiques et à homogénéiser notre action. Certes le secrétaire général du ministère nous réunit, mais, entre nous, le réseau fonctionne pour expliciter les niveaux d’expertise ainsi que les situations de risque et partager les bonnes pratiques.
M. Hilaire Multon. Concrètement, une circulaire des ministres de la culture et de l’intérieur a été diffusée et rapidement appliquée. Sous dizaine, nous avons eu une réunion avec le préfet de zone, le préfet délégué à la défense et à la sécurité, les forces de sécurité intérieure et les Sdis (services départementaux d’incendie et de secours), qui, auprès des conseils départementaux, jouent un rôle très important en matière de sécurisation des collections et de gestion des crises. Nous avons été appelés à réaliser, dans un délai d’un mois, un tableau aussi exhaustif que possible des collections à risque pour le service des musées de France. Après avoir moissonné les données auprès des responsables de collections publiques, nous avons procédé à l’évaluation des risques et des vulnérabilités bâtimentaires, à l’identification des aires de surveillance humaine et des aires de surveillance par caméra périmétrique, et à la planification ainsi qu’à la documentation.
Nous disposons d’un outil opérationnel de prévention et d’intervention, le PSBC. Il faut se rendre à l’évidence : tous les musées qui bénéficient de l’appellation « musée de France » n’en sont pas dotés. La plupart le sont, mais des manques demeurent. Nous avons enfin, dans ce travail d’identification, recensé les partenariats et les dispositifs d’accompagnement.
Ainsi, la machine de l’État s’est mise en œuvre très rapidement et a accompli une intense tâche d’audit et d’accompagnement du risque auprès de nos équipes, lesquelles ont moissonné les données en moins de dix jours après le braquage du Louvre. Fin octobre, la réalité des établissements était connue.
Nous disposons désormais d’une cartographie assez fine ainsi que d’un dispositif de prévention et d’intervention en cas de sinistre, le PSBC. Il faut y adjoindre les mesures prises par chaque établissement et, dans certains départements, sous l’autorité des préfètes et préfets, en lien avec les Sdis, les forces de secours et les forces chargées de la sécurité, notamment les pompiers, la mise en œuvre de plans Orsec (organisation de la réponse de sécurité civile) de protection du patrimoine culturel. Trois départements, dont celui du Nord – où nous avons fait plusieurs exercices –, sont dotés de cet outil détaillant la chaîne de décision en cas de survenue d’un sinistre.
Dans le champ du patrimoine culturel, en dix jours, un mois tout au plus, une machine rassemblant tous les acteurs s’est mise en route. J’y inclus les conservatrices et conservateurs des objets d’art dans chaque département, personnes scientifiquement formées que j’évoquais tout à l’heure, qui sont modestement rétribués mais qui jouent un rôle très important d’identification. Ils travaillent quotidiennement avec nous pour identifier les risques, notamment ceux encourus par les objets mobiliers situés hors des musées.
M. Edward de Lumley. La réaction, après le vol au Louvre, a été assez rapide, à la suite du télégramme commun de la ministre de la culture et du ministre de l’intérieur. L’action conjointe de la Drac et de la préfecture de région, qui a coordonné l’action des préfectures de département, a permis d’identifier très rapidement les musées où se trouvent des objets sensibles et d’en dresser une sorte de cartographie.
Mme Aymée Rogé. Il y a énormément de fiches disponibles sur le site du ministère de la culture, et ce depuis longtemps. Sur la prévention du risque de sécurité et sur le détail des questions de sûreté, ces documents, accessibles en permanence, sont destinés à tous les professionnels, quelle que soit leur structure de rattachement.
En cas de vol constaté ou de dégradation, une procédure est prévue. Elle consiste notamment à porter plainte et à ne pas modifier la disposition des lieux pour permettre l’enquête. Dans la foulée du télégramme interministériel et de la réunion des Drac, des listes très détaillées ont été dressées dans chaque Drac – j’étais alors en poste à la Drac de Bourgogne-Franche-Comté. Les conseillers musées et les CRMH, ainsi que, en ce qui me concerne, le service régional de l’archéologie, ont identifié les collections les plus à risque à la lumière des typologies d’objets et de la disposition des lieux. Des listes des musées et des collections devant faire l’objet d’une attention particulière ont été établies, le périmètre incluant des établissements tels que les églises et les cathédrales ainsi que des lieux atypiques.
Nous avons pris soin de rédiger un descriptif des objets et des collections intelligible par des non-professionnels des musées, dans la mesure où ces listes ont été envoyées aux préfectures de région et de département ainsi qu’aux préfets de zone de défense pour diffusion aux forces de gendarmerie et de police.
Très concrètement, il faut que les forces de l’ordre, si locales soient-elles, puissent identifier des objets, par exemple au sein d’une église. Il en faut donc une description précise et parlante pour que la vigilance soit véritablement partagée, que l’objet soit identifié et que nous puissions, avec le propriétaire, soulever la question soit d’une mise en réserve soit d’un renforcement des moyens de sécurité et de sûreté.
Mme Isabelle Chardonnier. À moyen terme, cet épisode si douloureux a augmenté notre niveau collectif de vigilance en matière de sûreté des collections. Il y a deux jours a été inaugurée une exposition au musée d’art moderne de Troyes : elle présente des collections archéologiques de toute première qualité incluant des objets précieux. L’élaboration et le déploiement des mesures de sûreté ont été anticipés et approfondis, grâce notamment à Missa ; sans ce précédent, notre action n’aurait pas connu une telle ampleur.
M. Alexis Corbière, rapporteur. Pour la clarté de nos échanges, lorsque vous parlez de cartographie, nous sommes bien d’accord qu’il s’agit de l’actualisation d’une cartographie existante ? Ou est-ce un document nouveau ?
M. Hilaire Multon. Nous avons une bonne vision générale et avons précisé la cartographie en raison du surgissement de nouveaux risques, s’agissant notamment des métaux précieux, de l’orfèvrerie et de la numismatique. Nous en avons une assez bonne connaissance par type de collection. Notre mission est d’accompagner le contrôle scientifique et technique des collections. L’événement du Louvre a réactivé une culture de la prévention et a surtout amélioré son partage. Désormais, nos documents d’analyse sont largement étoffés et partagés. L’évolution, à l’échelon départemental, des plans Orsec de protection du patrimoine culturel nous donne une méthode commune d’intervention en cas de crise. Nous en avions les éléments ; désormais, leur formalisation est bien plus ferme. Jusqu’à présent, nous ne disposions que des projets scientifiques et culturels ainsi que des fiches musées de nos équipes, qui connaissent les établissements par la transmission d’informations entre les individus qui occupent ces responsabilités.
M. Alexis Corbière, rapporteur. Je comprends de ce que vous dites que nous possédions auparavant une documentation scientifique, dont l’actualisation a mis l’accent sur la dimension relative aux questions de sécurité.
M. Hilaire Multon. Elle a accru une sensibilité et une attention particulière, partagées en interministériel. On ne partait pas d’une page blanche, mais le crayonné est désormais plus précis et intègre les nouveaux risques avérés depuis quelques mois.
M. Alexis Corbière, rapporteur. Je vous remercie de votre franchise.
Madame Rogé, vous avez évoqué la possibilité d’une mise en réserve. La nouvelle culture, évoquée par M. Multon, a-t-elle permis de resserrer la vigilance, notamment dans les établissements cultuels, qui manquent de moyens financiers ? Ces établissements ont-ils procédé à des mises en réserve d’objets afin d’assurer leur sécurité ?
Mme Aymée Rogé. Nous avons en effet constaté des réactions de ce genre quelques jours après le vol : si les plus grands musées ont immédiatement vérifié leur dispositif de sécurité, certains établissements, plus petits, ont pu faire le choix de retirer les collections susceptibles d’aiguiser les appétits.
M. Alexis Corbière, rapporteur. Pourriez-vous nous en donner un ordre d’idées ?
Mme Aymée Rogé. Je ne voudrais pas être imprécise. Néanmoins, nous avons très rapidement observé des retraits d’objets, par mesure de prudence.
Pour compléter les propos de M. Multon, nous disposons de bases de données patrimoniales – les bases Joconde et Palissy, notamment –, qui répertorient les objets protégés au titre des monuments historiques et les collections des musées. Ce moment très critique a permis de mettre davantage l’accent sur la responsabilité des propriétaires vis-à-vis des collections, en lien avec les autres forces publiques concernées.
M. Hilaire Multon. Nous abordons ici toute la dichotomie qu’il y a entre présenter des œuvres au public et en assurer la sûreté et la sécurité. À titre d’illustration, des mesures de prévention ont été prises en réponse à la vague de vols et de prédations survenue dans l’Avesnois, le Cambrésis et le nord de l’Aisne, où un pacte d’action territorial – le Pacte pour la réussite de la Sambre-Avesnois-Thiérache –, a été engagé. À la suite des vols et des dégradations multiples et réitérées – sur lesquels la gendarmerie locale, en particulier la brigade de Vervins, au nord de l’Aisne, a mené des enquêtes –, la conservatrice des objets d’art a décidé de retirer de certaines églises rurales non sécurisées plusieurs objets protégés et de les mettre en réserve, à la demande des évêques, dans des lieux de conservation et de stockage permettant d’en assurer la sécurité. Les conservateurs départementaux des antiquités et objets d’art sont donc, aux côtés des conservations régionales des monuments historiques, les garants de la protection et de la conservation de ces objets, tous cultes confondus.
Nous pourrions aussi mentionner les projets de plusieurs grands musées pour lesquels la Missa a été sollicitée : la mission a réalisé une étude préalable en vue de renforcer les mesures de protection – c’est le cas du musée de Chantilly, qui fait désormais partie des musées de France.
M. Alexis Corbière, rapporteur. Avez-vous visité, monsieur de Lumley, les salles de vidéosurveillance et de sécurité du musée du Louvre – même si j’ai bien compris votre position institutionnelle vis-à-vis de ce musée ?
M. Edward de Lumley. Je n’en ai pas eu l’occasion, ni précédemment ni depuis les événements, n’étant pas concerné par ces questions.
M. Alexis Corbière, rapporteur. Avez-vous eu l’occasion de le faire dans d’autres grands établissements du même type ?
M. Edward de Lumley. Il m’est arrivé, dans mes fonctions antérieures au sein du Centre des monuments nationaux, de me rendre dans des grands monuments dotés de systèmes de sécurité, de caméras et d’un centre de vidéosurveillance. Néanmoins, je n’en ai pas eu l’occasion depuis que j’ai pris mes fonctions à la Drac d’Île-de-France.
M. Alexis Corbière, rapporteur. Vous arrive-t-il, dans le cadre de vos missions, de visiter la salle de vidéosurveillance d’un établissement de moins grande ampleur ?
M. Edward de Lumley. Lorsque je me déplace dans des musées territoriaux, la question de la sécurisation est généralement évoquée parmi celles liées aux enjeux de l’établissement : que ce soit en lien avec les travaux envisagés, avec les mesures de sécurité prévues dans ce cadre, ou sur le plan du récolement des collections et de la restauration, lorsqu’un musée souhaite l’implication de la Drac en matière de restauration ou d’acquisition.
M. le président Alexandre Portier. J’ai bien noté qu’en matière de gouvernance vous ne pouviez pas être présents dans tous les établissements, mis à part les EPCC. Cependant, vous siégez au sein des écoles de formation des professionnels de la culture et du patrimoine. Avez-vous observé, ces dernières années, une évolution des contenus de formation et, éventuellement, une meilleure intégration des questions de sécurité et de sûreté ?
M. Hilaire Multon. En effet, l’association des directeurs de Drac dispose d’un siège à l’Institut national du patrimoine (INP) – que j’occupe depuis quelques mois, après avoir remplacé un collègue –, notre présidente et le secrétaire général du ministère étant attentifs à ce que notre expérience territoriale soit mise au service des politiques publiques du ministère. Toutefois, nous n’avons pas suffisamment de recul.
Les conservateurs et les restaurateurs du patrimoine sont confrontés à des enjeux importants, y compris sur le plan des ressources humaines et du management, et à la nécessité de travailler auprès des élus et d’assumer des responsabilités de direction lorsqu’ils choisissent d’exercer dans un établissement territorial. C’est pourquoi l’INP a créé, il y a un an, un parcours de direction : lorsque l’on exerce des responsabilités dans un musée de petite taille, il ne suffit pas d’être un excellent scientifique ou historien de l’art, ni d’être diplômé de l’École du Louvre, l’École nationale des Chartes ou avoir exercé en collectivité ; il faut aussi traiter des questions de sécurisation.
Je n’ai pas une connaissance suffisamment fine des cours proposés pour vous dire si la formation a été renforcée dans ce domaine – mais vous pourriez utilement interroger le directeur de l’INP ou la direction des études sur ce point. Toutefois, les enjeux de sûreté et de sécurité reposent sur la connaissance des collections, c’est-à-dire le récolement décennal, et sont parties prenantes de la formation assurée à l’INP par le corps d’enseignants et les intervenants extérieurs. On a souvent dit de l’INP qu’il était l’équivalent de l’ENA dans le domaine de la culture, même si ce n’est pas tout à fait le cas puisqu’il couvre le champ du patrimoine et des métiers de la responsabilité des collections, ce qui inclut les régisseurs et les restaurateurs. Par conséquent, toutes les procédures liées aux sinistres et aux risques impliquant la sûreté et la sécurité sont pleinement intégrées à la formation.
De nombreux conservateurs territoriaux et directeurs de centres d’art et d’institutions culturelles suivent ce parcours de direction, ce qui contribue certainement à fluidifier le dialogue avec les différentes collectivités propriétaires des collections publiques muséales.
M. le président Alexandre Portier. Nous vous remercions pour la qualité de ces échanges très ouverts et pour la clarté de vos propos, très pédagogiques.
7. Audition du préfet de police et de responsables du ministère de l’intérieur (5 février 2026 à 9 heures)
La commission auditionne, dans le cadre de l’enquête sur la protection du patrimoine national et la sécurisation des musées (article 5 ter de l’ordonnance n° 58-1 100 du 17 novembre 1958), M. Patrice Faure, préfet de police, M. Vincent Annereau, chef du service opérationnel de prévention situationnelle de la préfecture de police, M. Philippe Chadrys, directeur national adjoint de la police judiciaire, et M. Jean-Baptiste Félicité, chef de l’office central de lutte contre le trafic des biens culturels ([7]).
M. le président Alexandre Portier. Nous poursuivons nos travaux d’enquête sur la protection du patrimoine national et la sécurisation des musées en recevant ce matin M. Patrice Faure, préfet de police, M. Vincent Annereau, chef du service opérationnel de prévention situationnelle de la préfecture de police, Mme Coline Hrabina, conseillère partenariats de sécurité, M. Philippe Chadrys, directeur national adjoint de la police judiciaire et le colonel Jean-Baptiste Félicité, chef de l’office central de lutte contre le trafic des biens culturels.
Vous êtes des professionnels de la sécurité. Nous avons besoin de comprendre comment un vol comme celui du Louvre a pu être possible. Ce vol a ému beaucoup de Français, par son côté spectaculaire et par sa dimension symbolique. Il touche un lieu emblématique de l’histoire de France, à forte visibilité internationale, qui renvoie pour les uns à des souvenirs d’enfance, pour d’autres à des passions culturelles et patrimoniales. Le sujet n’a laissé personne indifférent et il nous a semblé essentiel que la commission des affaires culturelles et de l’éducation s’en saisisse, pour comprendre ce qui s’est passé le 19 octobre 2025 et pour en tirer des leçons générales en matière de politiques publiques pour la sécurité de l’ensemble des équipements français. Il ne faudrait pas en effet que le Louvre soit l’arbre qui cache la forêt et que l’on oublie les milliers d’équipements – musées locaux ou territoriaux, châteaux publics et privés, chapelles, églises – qui peuvent faire l’objet de convoitises, de dégradations ou de vols. Le Louvre est un cas exceptionnel, mais aussi un cas d’école qu’il est important de creuser pleinement.
Cette audition obéit au régime de celles d’une commission d’enquête, tel que prévu par l’article 6 de l’ordonnance n° 58-1 100 relative au fonctionnement des assemblées parlementaires. Cet article impose aux personnes auditionnées par une commission d’enquête de prêter le serment de dire la vérité, toute la vérité, rien que la vérité.
(M. Patrice Faure, Mme Coline Hrabina, M. Vincent Annereau, M. Philippe Chadrys et M. Jean-Baptiste Félicité prêtent successivement serment.)
Monsieur le préfet, vous avez indiqué devant le Sénat avoir pris connaissance du schéma directeur des équipements de sûreté du Louvre sous la direction de Jean-Luc Martinez. Aviez-vous jugé le plan de renforcement des dispositifs de sécurité extérieurs suffisant ?
M. Patrice Faure, préfet de police. Sans vouloir me dégager de ma responsabilité, je vous rappelle que je suis arrivé à mes fonctions quasiment le jour du cambriolage. Il m’était donc difficile de connaître l’ensemble des dispositifs.
Le sujet des schémas, procédures et autres plans soulève toutefois la vraie question de ce que nous faisons ensemble. Le plus important dans ce domaine est de faire ce que l’on appelle dans les armées le drill, c’est-à-dire s’exercer, répéter, travailler tous les schémas ensemble. Un schéma sur le papier reste un schéma sur le papier. Si vos personnels et les personnels du musée ne connaissent pas l’immobilier, mais aussi les us et coutumes de chacune des infrastructures et des sociétés, privées le plus souvent, qui assurent la sécurité à l’intérieur de l’établissement, le dispositif reste fragile. On peut avoir le plus beau plan de prévention, la plus belle synergie interne, tant qu’on n’a pas travaillé, répété, fait des exercices ensemble, tout cela reste fragile.
Cela n’enlève rien à la qualité des travaux menés chez les uns et les autres, mais les regards croisés in situ permettent d’améliorer le temps de réaction, l’anticipation. Travailler sur un plan papier ou informatisé n’est pas suffisant pour garantir le maximum de sûreté et de sécurité des infrastructures et des objets qu’elles renferment.
M. le président Alexandre Portier. Le schéma directeur conçu à partir de la présidence de M. Martinez ne vous semblait donc pas suffisant.
M. Patrice Faure. Je n’ai pas dit cela. Mais dans tous les cas, un plan reste un plan.
M. le président Alexandre Portier. Il peut y avoir de mauvais plans.
M. Patrice Faure. Bien sûr, mais un plan d’intervention n’est valide qu’à partir du moment où il a été testé à plusieurs reprises, ce qui n’est pas le cas. Nous devons – c’est la mission confiée à ma collaboratrice Coline Hrabina – développer avec l’ensemble des infrastructures, notamment les musées, des relations construites, entre des personnes – pas uniquement sur le papier –, afin de pouvoir tester les procédures. Le meilleur plan du monde ne pourra pas être exécuté le jour J si les différents intervenants ne se connaissent pas.
M. le président Alexandre Portier. Le fait que le plan n’ait pas été testé est une forme d’insuffisance. Tout n’a pas été fait pour que le schéma soit robuste. On n’est pas allé au bout de ce qui aurait pu être fait.
M. Patrice Faure. Oui, c’est une forme de conclusion. C’est d’ailleurs ce que la cheffe de mission ici présente est en train de développer : une relation partenariale, qui n’ait pas lieu qu’une fois tous les cinq ans. Il faut que nous travaillions avec l’ensemble des musées pour que cette relation existe en dehors du jour où un incident se produit.
M. le président Alexandre Portier. Depuis le 19 octobre, nous assistons à un jeu de renvoi de ballon, dans la presse comme lors des auditions. Chacun renvoie la balle tantôt vers la direction du musée, tantôt vers un ministère, la Ville de Paris ou les services de police, en essayant d’expliquer ce qu’il a bien fait et ce que l’autre a mal réussi. Le plus navrant pour le public est d’en tirer le sentiment que personne n’est jamais responsable de rien. L’un de nos sujets d’interrogation est donc de comprendre, au-delà du cas du Louvre, qui est responsable de quoi dans la sécurité de ce type d’équipement, afin que nous puissions, s’il y a des trous dans la raquette ou une absence de fluidité, en tirer des leçons générales et nationales.
La police nationale est responsable de la sécurité des abords du Louvre. Trouvez-vous juste d’affirmer qu’il y a eu une erreur dans l’absence de réaction des autorités face à l’installation d’une nacelle sur l’enceinte extérieure du musée, qui a précédé le cambriolage au Louvre ?
M. Patrice Faure. Permettez-moi de rappeler les missions concourantes que la préfecture de police de Paris exerce et qui relèvent des prérogatives du ministère de l’intérieur. Il y a trois sujets : la prévention des atteintes à la sécurité des personnes et des biens, la protection de l’ordre public et la lutte contre les atteintes aux biens culturels.
Dans ce domaine, la préfecture de police a plusieurs champs d’action. Le premier est la sécurisation de l’espace public autour et à proximité des musées – la sécurité interne relevant en premier lieu de l’établissement public lui-même. Sur la voie publique, les agents de l’une des directions de la préfecture de police, la DSPAP (direction de la sécurité de proximité de l’agglomération parisienne), assurent une présence continue, sur la base de rondes et de patrouilles, et s’adaptent ponctuellement en fonction des événements locaux. Cela peut passer, par exemple, par la mise en place, lors des périodes de grande affluence, d’un véhicule comportant un bureau et une infrastructure informatique permettant de prendre des plaintes, de recevoir du public, etc. La préfecture de police dispose d’un vaste panel de dispositifs et d’outils permettant de répondre aux spécificités du terrain et aux enjeux propres à la sécurité de proximité dans l’agglomération parisienne.
Nous effectuons ensuite de la prévention situationnelle. La préfecture de police répond aux demandes de conseils des musées en matière de sûreté. Ces demandes sont instruites par le service opérationnel de prévention situationnelle (Sops), qui est à la disposition de tout un chacun – tout le monde le connaît à Paris. Il vient en appui, pose un œil neuf sur les installations – musées, églises, bâtiments publics autres… – et émet des préconisations. C’est une activité d’audit, d’expertise, fournie par des agents formés et expérimentés, y compris sur l’anticipation du risque terroriste. J’en profite pour vous signaler que la BRI-PP (brigade de recherche et d’intervention de la préfecture de police) travaille main dans la main avec l’ensemble des musées et établit une planification de crise, avec un dossier d’aide à l’intervention. Cette pratique est bien établie. Elle n’est pas nouvelle et fait partie de la culture de l’anticipation chère à la préfecture de police.
Reste enfin le volet de la police judiciaire et notamment de la lutte contre le trafic illicite de biens culturels, assez médiatisée ces derniers mois. La préfecture de police dispose d’un service spécialisé au sein de la direction de la police judiciaire : le groupe de répression des vols d’objets d’art.
Sachez que je joue peu au ballon. Je ne cherche donc pas à envoyer la balle chez les uns ou les autres mais, comme vous, à optimiser le dispositif afin que ce type d’événement n’arrive plus. La sûreté et la sécurité d’un musée, y compris de ses accès, relève de sa compétence, comme c’est le cas pour chaque ERP (établissement recevant du public). C’est vrai pour toute infrastructure publique. Cela vaut pour le musée du Louvre et s’applique à chacun des ERP, sur la plaque parisienne comme sur l’ensemble du territoire national.
S’agissant des abords, la préfecture de police est compétente sur toute la voie publique. Vous me demandez s’il est normal qu’un camion équipé d’une nacelle ait pu se trouver le long d’une façade : la réponse est évidemment non. Il y a là une faille de sécurité. On aurait pu imaginer un obstacle physique, une borne par exemple, qui empêche tout véhicule d’accéder à la façade. À l’Élysée par exemple, des bornes sont disposées partout à l’extérieur pour empêcher les véhicules d’accéder aux façades. D’autres établissements publics sont équipés de ce type de dispositif. Le cambriolage du Louvre a mis en lumière ce manque qui fait maintenant l’objet de l’attention de tous, mais trop tard.
Nous disposons enfin sur la plaque parisienne, en plus de nos agents, d’un réseau de 90 000 caméras vidéo, qui ne bénéficient pas de l’intelligence artificielle (IA). Trois salles opérationnelles sont installées à la préfecture de police, avec des agents publics qui scrutent l’ensemble des vidéos. Il n’est évidemment pas possible d’avoir un agent derrière chacune des caméras. On procède donc par défilement d’images pour observer ce qui se passe et capter d’éventuelles infractions sur la voie publique, dans les transports en commun, etc. Si nous avions pu utiliser l’intelligence artificielle pour détecter des mouvements anormaux, les images du Louvre auraient bien évidemment été repérées et l’alerte encore plus rapide. Force est toutefois de constater que les services de police sont intervenus dans des délais extrêmement courts.
M. le président Alexandre Portier. Nous sommes d’accord sur le constat et le diagnostic : il n’est pas normal qu’un camion ait pu accéder à cet endroit. Qui aurait pu et dû anticiper et installer un obstacle physique pour l’en empêcher ? Quel maillon a dysfonctionné ?
M. Patrice Faure. S’agissant de la préfecture de police, je peux vous dire où il pourrait y avoir des failles dans le dispositif de sécurité.
Pour moi, le problème tient bien sûr au fait que le camion ait pu accéder au lieu, mais aussi probablement à un manque de dialogue entre nous sur l’existence d’éventuels travaux. Si des travaux sont réalisés à l’intérieur de l’infrastructure, nous n’avons pas à en connaître. En revanche, lorsqu’ils sont effectués à l’extérieur, sur la voie publique, nous devons en être informés. Il y a peu de temps, un week-end, il y a eu trois camions de travaux le long du Louvre : évidemment, je me suis renseigné pour être sûr qu’il s’agissait réellement de travaux ! Je pense que les gestionnaires de l’établissement public, au fil de son histoire et de ses aménagements, auraient probablement pu détecter cette faille.
M. le président Alexandre Portier. La première responsabilité incombe donc à la direction du musée, dans la protection de ses accès.
M. Patrice Faure. Assurer la sécurité de ses accès relève en effet de la compétence de chaque ERP.
M. le président Alexandre Portier. Vous avez indiqué qu’aucune des 90 000 caméras de vidéoprotection installées à Paris ne bénéficiait de détection périmétrique.
M. Patrice Faure. Des travaux sont lancés, ma collègue y travaille avec le Sops : c’est effectivement une faille, ou plutôt un point d’amélioration possible. D’un autre côté, il faut aussi tenir compte du nombre de policiers qui patrouillent au quotidien. Force est de constater que lorsque l’incident a eu lieu, les policiers sont arrivés en moins de trois minutes.
Concernant le périmètre, il y a probablement des améliorations à apporter sur l’ensemble des façades, mais le sujet est avant tout d’empêcher l’accès le long des façades. Il ne vous aura pas échappé qu’il y a beaucoup de travaux dans Paris : une camionnette garée le long d’une façade est une situation que l’on croise quotidiennement, ce qui explique qu’elle soit passée totalement inaperçue.
M. le président Alexandre Portier. Nous ne remettons pas en cause le travail individuel des agents, qu’ils soient du Louvre ou de la police. Ils ont fait preuve de réactivité, aussi bien en interne qu’en externe. Nous souhaitons simplement savoir si la procédure a fonctionné comme elle aurait dû pour permettre à chacun de remplir correctement sa mission.
Par ailleurs, si nous sommes heureux de vous recevoir, c’est parce que nous savons que vous répondrez aux questions, contrairement à d’autres, car cela fait partie de l’éthique attachée à votre fonction.
Compte tenu des moyens dont on dispose, il est frappant d’entendre que les caméras installées à Paris ne permettent pas de détection périmétrique. Des communes de taille beaucoup plus modeste se sont déjà engagées sur cette voie. Qu’est-ce qui a bloqué ? Ce n’est pas une question d’argent. Est-ce un blocage politique ? La Ville de Paris s’y oppose-t-elle ?
M. Patrice Faure. Je suis désolé de ne pouvoir vous répondre, dans la mesure où je viens de prendre mes fonctions.
En matière de caméras vidéo, le territoire est très maillé et leur nombre augmente chaque année. Chacune des évolutions de la ville – dans sa structure, dans ses circulations… – conduit la préfecture de police à améliorer ou à réaménager l’implantation des caméras. Un nouveau marché public a été lancé, puisque le précédent est devenu caduc, afin d’améliorer encore le dispositif avec plusieurs milliers de caméras supplémentaires. Tout cela ne se fait pas en une journée. Les nouveaux matériels vont bien sûr prendre en compte les failles détectées et les besoins nouveaux. Compte tenu par exemple de l’augmentation du nombre de pistes cyclables et pour sécuriser les cyclistes et les piétons, nous avons besoin de caméras nous permettant de voir le flux de véhicules de façon différente. Ainsi, même si l’implantation des caméras a été pertinente, cette pertinence peut évoluer, en fonction notamment de la structuration des voies de circulation dans Paris. Lorsque vous n’avez plus qu’une voie de circulation automobile au lieu de quatre, voire aucune, vous avez autre chose à regarder que des véhicules et il est nécessaire de changer la disposition des caméras.
M. le président Alexandre Portier. La Ville de Paris a-t-elle montré une opposition à la détection périmétrique ?
M. Patrice Faure. Je n’en ai pas eu connaissance. Je ne vois pas pourquoi elle l’aurait fait.
M. Alexis Corbière, rapporteur. La commission d’enquête n’aborde pas seulement la question du Louvre, mais plus largement celle de la protection du patrimoine national et de la sécurisation des musées. Nous profitons néanmoins de votre présence – notamment la vôtre, monsieur le préfet – pour revenir en particulier sur cet événement. Nous avons bien saisi que vous étiez arrivé quasiment au moment du cambriolage – ce qui vous fournit un alibi presque parfait ! – mais il va de soi que mes questions s’adressent non à vous mais à l’institution que vous représentez.
Ma première question peut sembler anecdotique, mais le sujet m’a intéressé lorsqu’il a été abordé au Sénat. Qui a lancé l’alerte le jour du cambriolage ? Plusieurs versions circulent : s’agit-il d’un cycliste présent sur place, ou du dispositif Ramsès ? Ensuite, qui est intervenu ? Pouvez-vous détailler le déroulement des événements à la seconde près ?
M. Patrice Faure. Pour être précis, je vais reprendre les éléments qui ont été notés. La nacelle a stationné à 9 h 30 sur un trottoir proche mais à l’extérieur de l’enceinte du Louvre. La police a été informée à 9 h 36 et le premier véhicule de police est arrivé à 9 h 39. L’appel du cycliste signalant un élément anormal a été passé à 9 h 36, tandis que l’alarme Ramsès est déclenchée à 9 h 37. La fiche d’intervention créée automatiquement par Ramsès a été la première prise en compte par le commissariat, qui a engagé immédiatement les quatre équipages les plus proches, dès 9 h 37. À 9 h 39, les policiers sont sur place.
M. Alexis Corbière, rapporteur. Le cycliste a-t-il appelé la police ? Quelle est l’articulation entre les forces de l’ordre et le dispositif interne au musée du Louvre ? Comment les choses se coordonnent-elles ?
M. Patrice Faure. Tout ce qui est à l’intérieur du Louvre relève de la compétence stricte des personnels de l’établissement, autrement dit des sociétés de gardiennage du musée. Bien évidemment, dans le cadre d’une action terroriste par exemple, nous interviendrions immédiatement dans le musée.
S’agissant de l’alerte donnée à l’extérieur, j’ignore si le cycliste a contacté le 17 ou directement l’agent de sécurité du musée. Toujours est-il qu’il circulait et a remarqué qu’il se passait quelque chose – ce qu’aurait pu voir une caméra dotée de l’intelligence artificielle, qui peut être programmée pour informer à l’instant T d’un mouvement anormal, tout comme elle peut, si le cadre législatif le permet, être utilisée dans la gestion et la détection des mouvements de foule. Cela aurait permis une automatisation de l’alerte.
Les quatre équipages de police sont donc arrivés sur place, entrant dans le musée et cherchant à l’extérieur. Les véhicules impliqués ont été très rapidement identifiés et – je salue le travail de la police judiciaire – les personnes suspectées d’être les auteurs du cambriolage assez vite interceptées et placées en prison.
M. Alexis Corbière, rapporteur. Nous avons tous vu des images, entendu les sirènes arriver et accélérer le départ des cambrioleurs. Que se passe-t-il exactement à 9 h 39 : la police entre-t-elle au musée ou arrive-t-elle sur les lieux avec les sirènes que nous entendons ? Vous semblez indiquer que la police est d’abord entrée dans le musée avant de chercher le lieu où se déroulait le cambriolage, perdant ainsi encore quelques minutes.
M. Patrice Faure. Je ne pense pas que des minutes aient été perdues. Les quatre premiers équipages sont arrivés, suivis par des renforts. Les policiers ont fondu sur le Louvre, certains se sont rendus dans la partie périmétrique, tandis que d’autres allaient au contact de celles et ceux qui se trouvaient dans le Louvre et qui seuls disposaient des éléments sur le cambriolage.
M. Alexis Corbière, rapporteur. J’en reviens au schéma directeur, qui me semble être un fil rouge. Y a-t-il des échanges entre la préfecture de police et le musée dans le processus de son élaboration ? S’agissant de questions de sécurité, on peut imaginer que cela nécessite une expertise de la part de la préfecture. L’établissement du Louvre interroge-t-il vos services, ne serait-ce que pour avoir des conseils, un regard sur le schéma directeur, ou le document est-il établi par le musée en totale autonomie ?
Mme des Cars explique que lorsqu’elle est arrivée à la direction du Louvre, en septembre 2021, elle a remis sur l’ouvrage le schéma directeur élaboré par son prédécesseur. Se pose évidemment la question de la pertinence de cette remise à plat. À ce stade, je ne dispose pas de l’ensemble des éléments pour me prononcer, ni dans un sens ni dans l’autre. Néanmoins j’aimerais comprendre pour quelles raisons le travail effectué pendant des années au sein du musée, par des gens que j’imagine sérieux, a-t-il été remis en question à l’arrivée de la nouvelle directrice ? Cela a fait perdre un temps précieux et peut être l’un des éléments expliquant que le niveau de sécurité de l’établissement n’ait pas été à la hauteur.
Car il ne l’était pas sur toute une série d’éléments. Nous avons visité le poste de sécurité du Louvre et vu les images fournies par la caméra du quai François-Mitterrand : sans même parler de disposer de l’IA, il serait déjà bien de pouvoir distinguer autre chose sur l’écran qu’une sorte de brouillard ! Nous avons constaté un niveau de médiocrité du matériel assez saisissant.
M. Patrice Faure. La situation en matière de responsabilité est assez simple. Quand vous êtes propriétaire d’un appartement, vous pouvez envisager de le sécuriser avec une alarme : vous faites établir des devis pour l’implantation d’un certain nombre de capteurs, puis décidez ou non de faire installer le système. Si vous êtes cambriolé alors que vous n’avez pas installé d’ alarme, ce n’est pas de la faute de la police, qui mène l’enquête ensuite.
De la même manière, la responsabilité du schéma relève de la stricte compétence du gestionnaire de l’établissement. Nous mettons à disposition de celles et ceux qui administrent et gèrent des établissements publics les spécialistes du Sops, qui peuvent les conseiller. Toutefois, le conseilleur n’est pas le payeur : comme chez un particulier, si l’établissement trouve le devis d’une infrastructure sécurisante, avec des capteurs, des caméras et une alarme, trop important, s’il s’estime suffisamment en sécurité pour ne pas l’installer, c’est son choix. La police n’est pas en cause, cela procède d’un choix individuel.
Quoi qu’il en soit, le Sops prodigue son expertise et ses conseils au quotidien, y compris auprès d’entreprises privées. Pendant la période de Noël par exemple, des bijoutiers nous ont demandé de les conseiller en matière de la sécurisation. Nous sommes un service public, donc au service du public. Il est extrêmement important de le rappeler.
M. Vincent Annereau, chef du service opérationnel de prévention situationnelle de la préfecture de police. Le service opérationnel de prévention situationnelle n’a pas été consulté lors de l’élaboration du schéma directeur des équipements de sûreté du Louvre. Je suis très clair là-dessus. Est-ce à dire que nous n’en avons jamais eu connaissance ? Non. Les grandes lignes nous en ont été communiquées en 2023, sous la forme d’un PowerPoint.
Le Sops réalisait alors une étude sur le fonctionnement du service de nuit du Louvre. Dans ce cadre, nous avions relevé une fragmentation dans l’organisation de la sûreté, notamment la nuit, ainsi qu’une obsolescence du matériel, que vous avez constatée de visu, au niveau par exemple du PC (poste de contrôle) sécurité. L’architecture vidéo, comme celle de la sûreté en général, n’était pas satisfaisante. Nous nous sommes donc fait communiquer le schéma directeur des équipements de sûreté pour savoir si les faiblesses relevées par nos référents sûreté étaient bien prises en compte par la nouvelle direction. C’était manifestement en partie le cas, avec un échéancier de mise en œuvre courant jusqu’en 2029. La direction du Louvre avait bien pris en compte la nécessité de moderniser, de renforcer et de rénover l’architecture de sûreté du bâtiment, tant sur le plan humain, donc dans son organisation, qu’au niveau des matériels.
Ont-ils commencé à réagir depuis les faits ? M. le préfet de police a indiqué qu’il n’était pas normal qu’un camion ait pu stationner au droit de la façade. Depuis le cambriolage, le Louvre a pris attache avec les services municipaux et le Sops pour que l’ensemble de l’enceinte soit entouré par du mobilier urbain, pour éviter qu’un camion puisse aborder la façade et stationner au droit. Je tiens à souligner qu’une des recommandations du guide de la sûreté adressé par le ministère de la culture à l’ensemble des musées est de prévoir du mobilier, ou en tout cas un dispositif interdisant à tout véhicule de stationner au droit du bâtiment.
Le Sops entretient des relations assez soutenues avec le Louvre puisque nous sommes intervenus à huit ou neuf reprises sur le site pour aborder différents éléments de sûreté, dont les points d’inspection et de filtrage, la lutte antiterrorisme, avec notamment des exercices avec la BRI, ou encore les dispositifs anti-véhicules-béliers, qu’ils ont commencé à installer.
Qui est coupable, ou plutôt responsable ? Beaucoup de gens le sont. Tout d’abord, nous ne disposons pas de l’aide de l’intelligence artificielle. Pourquoi ? Parce que son utilisation est strictement limitée – la loi de 2023, qui l’a autorisée au moment des Jeux olympiques, n’a pas été prolongée. Le Louvre n’a par ailleurs pas véritablement protégé son enceinte. Quant aux services de police, ils n’ont peut-être pas tiré les leçons du passé.
En 2019 en effet s’était produit au centre national d’art et de culture Georges-Pompidou un fait présentant un mode opératoire particulier : à 3 heures du matin dans la nuit du dimanche au lundi, des individus avaient pris une nacelle et découpé une plaque sur laquelle figurait une œuvre de l’artiste Banksy. C’était sur un parking, mais ils avaient pu stationner quasiment au droit du musée. Dans les dernières recommandations que nous avons formulées sur instruction de M. le préfet de police, nous avons justement demandé au musée Beaubourg de prévoir des dispositifs empêchant les véhicules de stationner au droit du bâtiment, car lui non plus n’avait pas vraiment appliqué cette recommandation.
M. le président Alexandre Portier. Nous mesurons le fossé existant entre les risques encourus par un équipement comme le Louvre et la faiblesse des dispositifs mis en place. Notre but n’est pas de chercher des coupables ; nous ne sommes pas juges et ne cherchons pas à l’être. Nous croyons en la séparation des pouvoirs. Nous souhaitons en revanche comprendre ce qui, institutionnellement, marche ou ne marche pas.
Les moyens budgétaires engagés par le Louvre après l’élaboration du schéma directeur étaient-ils correctement dimensionnés et proportionnels aux besoins d’équipement constatés ? On peut faire un très beau schéma, mais si l’on n’engage que 20 % des crédits nécessaires, c’est un peu juste.
M. Vincent Annereau. Le Sops n’a pas été consulté et ne connaît pas l’enveloppe budgétaire consacrée aux moyens de sûreté. Nous savons simplement qu’ils ont été pris en compte.
L’important est de s’inscrire dans une nouvelle dynamique de rapprochement entre les services de police et les musées, ce qui est en train d’être fait.
Le service opérationnel de prévention situationnelle intervient auprès des musées à leur demande, après accord de M. le préfet de police, pour produire une étude. Nous pouvons aussi intervenir dans un cadre réglementaire, en vertu de l’article R. 114-1 du code de l’urbanisme. Nous sommes vraiment à leur disposition. Les événements nous apprennent toutefois que nos relations sont sans doute trop ponctuelles et manquent de régularité et de perspective. Nous sommes en train, au sein de la préfecture de police, d’y réfléchir pour proposer de nouveaux outils de pilotage, en lien avec l’ensemble des services de sûreté des musées parisiens mais aussi avec la Missa (mission de la sécurité, de la sûreté et de l’audit), même si elle est faiblement dotée, et l’Oppic (opérateur du patrimoine et des projets immobiliers de la culture). Il existe plusieurs interlocuteurs avec lesquels nous pourrions nouer des partenariats intéressants et en tout cas stimulants.
M. le président Alexandre Portier. La préfecture de police n’est donc pas consultée au moment de l’élaboration du schéma : elle n’en a connaissance qu’en cours de route et pas forcément de manière systématique. Vous n’avez aucun moyen de donner l’alerte si les moyens engagés par l’établissement sont insuffisants pour assurer sa sûreté et la protection des œuvres et des visiteurs.
M. Patrice Faure. C’est une évidence. Nous pouvons apporter du conseil, une expertise, mais nous n’avons pas le pouvoir d’exiger que nos prescriptions soient appliquées. Nous sommes en train de réfléchir avec ma collègue à la possibilité de changements réglementaires pour devenir prescriptifs.
Lorsqu’il s’agit d’anticiper des inondations à Paris, nous pouvons prescrire des travaux, qui deviennent obligatoires. Pour les musées, ce n’est pas le cas. Ainsi, 48 heures après mon arrivée, j’ai demandé que l’on écrive à tous les musées à propos de la reconduction des arrêtés préfectoraux relatifs à la vidéosurveillance. Je l’ai dit, nous sommes au service du public, mais nous ne nous y substituons pas : force est de constater qu’un certain nombre de musées, en retard dans cette procédure, n’ont toujours pas pris contact avec nous. Peut-être faudrait-il passer à un schéma, comme celui appliqué pour les inondations, dans lequel nous serions prescriptifs. Les services de la préfecture de police, le Sops en particulier, peuvent être sollicités, ils peuvent faire un constat, mais les choses s’arrêtent là. Certes, le conseilleur n’est pas le payeur, mais s’agissant d’établissements publics, notamment de musées d’État, on pourrait imaginer passer à une dimension prescriptive.
M. le président Alexandre Portier. Dans le domaine culturel et patrimonial, on est capable de fixer des objectifs en matière de politique d’acquisition d’œuvres, d’indiquer quelle part du budget annuel d’un établissement doit y être consacrée. Il est frappant de constater qu’il n’est pas possible de préciser quelle part du budget doit être allouée à la sécurisation du bâtiment et des œuvres. Le décalage est flagrant. On a l’impression d’être chez les Shadoks, à acheter des œuvres d’un côté sans assurer leur protection de l’autre. C’est assez étrange. J’ai bien noté votre remarque sur la dimension prescriptive des choses.
Vous avez évoqué le fait que chacun doive prendre sa part de responsabilité. Cela concerne en particulier le législateur. Quelles évolutions de la loi seraient nécessaires pour exploiter le plein potentiel de l’IA, afin de donner à la préfecture de police tous les leviers pour empêcher ce genre de scénario ?
M. Patrice Faure. Il ne s’agit pas d’aller vers une reconnaissance faciale, ce n’est absolument pas le sujet. Il s’agit de pouvoir détecter des mouvements anormaux – de foule, de véhicules… – et de déclencher une recherche-acquisition automatique. Cela existe, c’est extrêmement facile et cela permet d’optimiser, de multiplier par 1 000 l’efficacité du réseau de vidéosurveillance. L’intelligence artificielle interagit en effet avec elle-même au fil des semaines, élabore des scénarios et permet de détecter automatiquement ce qui n’est pas normal. Nous aurions besoin que l’ensemble des caméras soient équipées d’intelligence artificielle. Notre cadre législatif ne le permettant pas, ceux qui ont à mettre des caméras pourraient en acheter qui ne comportent pas d’intelligence augmentée. Il faudrait au moins pouvoir détecter et suivre de façon automatisée tous les événements anormaux.
M. le président Alexandre Portier. La législation interdit en effet certaines choses dans ce domaine. Des débats sur ce sujet peuvent avoir lieu dans d’autres cadres, devant la commission des lois par exemple. Il est normal que nous soyons très nuancés sur ces questions. La reconnaissance faciale suscite une prudence légitime, tout comme les possibilités de croisements entre des plaques d’immatriculation et des données personnelles. En revanche, le cadre légal n’empêche pas de détecter la présence anormale d’un véhicule aux abords d’un établissement comme le Louvre : on peut, techniquement et légalement, vérifier qu’aucun véhicule ne stationne dans l’espace en question ou n’y effectue de manœuvre inappropriée, comme rouler à contresens par exemple.
M. Patrice Faure. Mais nous ne pouvons pas le suivre automatiquement, ce qui serait pourtant techniquement possible.
M. Alexis Corbière, rapporteur. Avant le coup d’arrêt mis par Mme des Cars, aviez-vous porté un regard sur le schéma directeur précédent ?
S’agissant du schéma actuel, vous indiquez l’avoir examiné. Quelle forme cela a-t-il pris ? Y a-t-il eu un échange de correspondances, des recommandations écrites ?
Vous dites avoir relevé des obsolescences, mais aussi des points pris en compte par le nouveau schéma. Pouvez-vous préciser ? Quelles recommandations aviez-vous formulées, et quelles évolutions avez-vous notées ? Cela nous permettrait de comprendre pour quelles raisons le schéma directeur précédent a été abandonné et pourquoi on consacre autant de temps depuis 2021 à en élaborer un nouveau. Y a-t-il dans les recommandations que vous avez formulées – et qui nous intéressent, a fortiori si elles sont écrites – des éléments touchant au cambriolage, relatifs par exemple au stationnement autour du musée ou à la galerie d’Apollon ? Sur ce dernier point, êtes-vous concernés par les histoires de grille derrière la vitrine, d’épaisseur du vitrage, etc. ? Avez-vous entendu parler du célèbre rapport Van Cleef & Arpels effectué quelques années auparavant, qui semblait annoncer quasiment le scénario du cambriolage ? Bref le regard que vous avez porté sur le nouveau schéma directeur était-il différent de celui porté sur le précédent ?
M. Vincent Annereau. S’agissant du schéma directeur des équipements de sûreté précédent, c’est-à-dire avant 2021, le Sops n’en a pas eu connaissance, ni au cours de son élaboration, ni une fois qu’il a été rédigé. Il ne nous a pas été communiqué.
Le second schéma directeur nous a été transmis sous la forme d’un PowerPoint qui en présentait les grandes lignes.
M. Alexis Corbière, rapporteur. Il ne s’agissait donc pas du schéma directeur en tant que tel.
M. Vincent Annereau. Il s’agissait d’une présentation du schéma. Peut-être aurions-nous pu ou dû nous faire communiquer le schéma directeur lui-même. Nous n’en avons pas éprouvé le besoin dans la mesure où nous avons constaté qu’il prenait en compte nos recommandations, visant notamment à moderniser et à uniformiser l’outil informatique.
Il existait en effet au sein du Louvre une dizaine de logiciels, mais aucun logiciel d’hypervision. Cela signifie que quand une anomalie était détectée, par exemple une alarme qui se déclenche, il fallait, pour voir ce que filmait la caméra, se rendre sur un autre poste informatique. Il n’y avait pas non plus de hiérarchisation : le poste central de sûreté n’avait pas la main sur les postes zonaux. Certains personnels faisant leur ronde la nuit n’étaient pas équipés de systèmes Dati, dispositif d’alarme du travailleur isolé. Par ailleurs, la personne chargée de l’ensemble des pannes pouvant survenir la nuit au sein du bâtiment se trouvait dans une pièce isolée, séparée du PC sécurité, ce qui ne paraît ni très sain, ni très sûr. Cet employé, chargé notamment de surveiller le système électrique du bâtiment, était, pour des raisons techniques, placé dans une pièce à part, à un étage différent du PC sécurité. Nous avions donc demandé que l’organisation soit rationalisée. Manifestement, l’ensemble de ces mesures étaient programmées dans le schéma directeur des équipements de sûreté.
M. Lionel Duparay (DR). Certains éléments dans vos propos corroborent la vision que nous avons eue, notamment lors de la visite du PC sécurité, concernant l’obsolescence – y compris organisationnelle – des locaux, des automatismes de transmission de l’information, le non-contrôle entre les différents PC.
Je souhaite revenir au jour J. Toute occupation du domaine public, notamment dans le cas de travaux sur la voie publique ou en proximité, doit donner lieu à un arrêté spécifique. Des services doivent être prévenus et des autorisations données. Qui avait la responsabilité de donner cette autorisation : la Ville de Paris, la préfecture de police ? Comment se déroule la procédure d’autorisation d’occupation du domaine public ? Qui a la responsabilité d’en effectuer le contrôle, de vérifier la conformité des délais, des dates, des mètres carrés d’occupation ? L’intelligence artificielle permettrait de faire automatiquement le lien entre les autorisations données et l’occupation observée, de voir si cette dernière est licite ou illicite et de faire éventuellement intervenir les personnes idoines.
Un parallèle peut être effectué avec les plans communaux de sauvegarde (PCS) élaborés dans nos communes avec les forces de l’ordre et les forces de sécurité civile, notamment les pompiers. Vos recommandations visaient notamment à installer une sorte de cordon sanitaire autour des musées pour éviter vols et dégradations. Or cela peut être antinomique avec le besoin des pompiers ou des forces de sécurité d’intervenir au plus près des bâtiments. La coordination globale est donc très importante.
Il est étonnant d’apprendre que le schéma directeur de sûreté du Louvre vous a été communiqué lors d’une réunion, sur un PowerPoint forcément parcellaire. Je suppose que la directrice avait eu connaissance du précédent schéma et de ses recommandations, puisqu’elles ont été reprises, mais elles sont restées à l’état de recommandations. Comme vous l’avez expliqué, il appartient à la direction du musée de les prendre en compte ou pas. À partir du moment où vous émettez des recommandations, est-il envisageable d’utiliser la voie hiérarchique – en passant non par le ministère de la culture, mais par celui de l’intérieur – pour faire remonter au ministre celles de vos préconisations qui vous paraissent incontournables, s’apparentant quasiment à des injonctions même si vous n’avez pas le pouvoir d’en faire ? Les informations remontent-elles jusqu’au ministre de l’intérieur, pour ensuite faire l’objet de discussions en interministériel ?
M. Patrice Faure. Il n’existe aucune prescription. C’est la raison pour laquelle j’évoquais précédemment les modifications à apporter à notre façon de travailler, grâce au drill. Il faut impérativement que nos équipes, celles du musée, mais aussi les pompiers puissent s’entraîner assez souvent ensemble, afin que les gens se connaissent et que les personnels du musée, au niveau de la direction comme des entreprises délégataires de la sûreté et de la sécurité intérieures ou de l’incendie, aient conscience des failles.
Un papier reste un papier. Un PowerPoint, un schéma en trois dimensions ou un film ne serviront à rien si les caméras ne sont pas changées, si le poste de sécurité n’est pas équipé, s’il faut débrancher des fils pour visionner les retours d’une caméra ou si les images sont totalement floues. En l’absence de texte nous autorisant à effectuer des prescriptions, à imposer des travaux, le drill, c’est-à-dire des entraînements in situ, avec les différents personnels impliqués, notamment au sein des musées et à la mairie de Paris, est la seule façon de faire prendre conscience des enjeux et de faire en sorte que nous puissions, collectivement, améliorer la sûreté et la sécurité des musées.
Nous pouvons effectuer des prescriptions dans le cadre des plans de lutte contre les inondations. Vous avez par ailleurs évoqué avec raison les plans communaux de sauvegarde. Il faut que nous puissions imposer des choses : c’est la conclusion à laquelle ma collaboratrice et moi sommes arrivés assez rapidement. J’ai rédigé, 48 heures après mon arrivée, une lettre de rappel relative aux arrêtés préfectoraux sur la vidéosurveillance : force est de constater que l’immense majorité des musées concernés n’y ont toujours pas répondu. Mais je n’ai aucun pouvoir de leur imposer quoi que ce soit.
J’ajoute que pouvoir prescrire serait pour nous une contrainte, car cela supposerait de vérifier, d’imposer. Ce serait une charge de travail supplémentaire ; mais peu importe.
Un musée est un ERP responsable de l’ensemble de son dispositif humain, matériel, informatique et immobilier. On peut faire tout ce qu’on veut : si les besoins et les recommandations ne sont pas pris en compte, rien ne se passe. Il est possible que ce qui est nécessaire soit impossible à assumer financièrement pour l’établissement, mais cet aspect ne relève pas de la compétence de la préfecture de police de Paris. On peut le regretter, mais c’est partout pareil, à Paris comme ailleurs.
L’exemple des plans communaux de sauvegarde est le bon, car il s’agit d’un dispositif que les élus locaux et l’ensemble de la sphère politico-administrative maîtrisent, sur lequel on travaille en permanence et qui donne lieu à un dialogue nourri, permanent et constructif. Cela ne gêne personne. Or aucun dispositif similaire n’existe pour la sécurité et la sûreté des musées. Ce n’est que par là que nous pourrons apporter une solution pérenne et efficace. Sinon, on va continuer à discuter pendant des années.
M. Lionel Duparay (DR). Lors de la visite du PC sécurité, nous avons vu que les caméras de vidéoprotection captaient des images de l’extérieur. Les particuliers ou les bailleurs sociaux ne peuvent filmer que l’intérieur de leurs locaux et non l’extérieur. En l’occurrence, des caméras appartenant au musée filment des images de l’extérieur, qui relève de la préfecture de police. Le musée en a-t-il l’autorisation ? Sous quel angle ? Comment s’effectue la coordination ?
Sans doute, les caméras ont plus de vingt ans, les images sont floues et nous avons cru comprendre que certaines caméras avaient même été oubliées ou n’étaient plus reliées au système. Mais, en matière de contrôle, tous les musées sont-ils en conformité avec les autorisations préfectorales, qui sont opposables ? Auriez-vous la possibilité d’effectuer une injonction, de demander aux établissements de vous transmettre leurs données afin de savoir si leurs installations sont conformes à l’arrêté originel. Des sanctions pourraient alors être prises, comme dans le cas d’un particulier qui filmerait l’extérieur.
M. Patrice Faure. Vous avez raison. C’est pour cela que j’ai parlé des arrêtés préfectoraux de vidéosurveillance, qui n’étaient pas et ne sont toujours pas à jour. Il existe probablement chez nous une faille en matière de contrôle. J’ai donc décidé de ne pas attendre que notre public nous sollicite et d’aller vers lui. Force est de constater que la réponse n’est pas venue. Nous allons donc aller la chercher. C’est une évidence.
M. Alexis Corbière, rapporteur. Je découvre que la préfecture peut faire des préconisations et ne pas être entendue. Vous manque-t-il un outil ? Je suis un citoyen normal, je considère qu’un arrêté préfectoral s’impose et qu’il faut le respecter, sous peine d’être en général sanctionné. Or vous effectuez des préconisations et beaucoup de musées n’y répondent pas. Le législateur devrait-il réfléchir à la possibilité de vous doter d’outils nouveaux, vous permettant d’être entendus lorsque vous faites des préconisations ? En l’occurrence, il y a un danger dans le fait de ne pas appliquer vos recommandations. Avez-vous pointé des établissements – peut-être n’allez-vous pas les citer, pour ne pas inciter les voleurs à s’y intéresser ! – dont vous considérez qu’il s’y pose une question de sécurité de patrimoine et d’inaction de la part des responsables ?
M. Patrice Faure. On en revient au fait que nous devons pouvoir être prescriptifs. Dans un délai de cinq, dix, quinze, vingt mois, à définir en fonction de la gravité des éléments constatés, l’ERP devrait répondre physiquement, informatiquement, humainement aux injonctions qui pourraient lui être faites.
M. Alexis Corbière, rapporteur. Une sanction est-elle possible si un établissement fait le mort, ne répond pas, ne prend aucune mesure correspondant aux prescriptions que vous avez faites ?
M. Patrice Faure. Si les textes changeaient, nous pourrions par exemple fermer l’établissement, comme nous le faisons pour un ERP qui ne respecte pas la sécurité incendie.
M. Alexis Corbière, rapporteur. Vous n’avez donc pas les moyens de fermer l’établissement, ni de le sanctionner s’il ne vous répond pas. Vos préconisations peuvent rester lettre morte, sans effet.
M. Vincent Annereau. Je n’irais pas jusque-là, dans la mesure où l’autorisation relative à la vidéoprotection des musées vaut pour cinq ans. Elle est délivrée par une commission départementale présidée par un magistrat, lequel peut, au bout de cinq ans, solliciter l’établissement si ce dernier n’a pas demandé une nouvelle autorisation, mais aussi se rendre sur place et suspendre l’autorisation.
Les recommandations de la préfecture de police ont de la force dans un cas de figure : quand un musée effectue des travaux soumis à la délivrance d’un permis de construire. S’il s’agit d’un ERP de 1re ou de 2e catégorie ou si M. le préfet de police l’estime nécessaire, une étude de sécurité publique doit être produite à l’appui des travaux. Cette étude a pour objet d’abord d’analyser les risques encourus par le site et de préciser les menaces, ensuite de décrire le contexte urbain dans lequel se situe l’établissement, et enfin, cette troisième partie étant la plus importante, de présenter les réponses apportées aux menaces – par l’architecture, par l’organisation de la sûreté. Lorsque la commission de sécurité publique se réunit pour la délivrance du permis de construire, le Sops, qui intervient pour évaluer l’étude de sécurité publique, peut émettre un avis défavorable.
Cela peut paraître théorique, mais on se rend compte dans les faits que cela peut avoir de la portée. Ainsi, le centre national d’art et de culture Georges-Pompidou, qui est en travaux, ne relevait pas stricto sensu d’une étude de sécurité publique. Au vu des événements, M. le préfet de police a demandé qu’une telle étude soit produite ; des recommandations ont ainsi été formulées par le Sops et ont été prises en compte par les responsables de Beaubourg. Elles visent par exemple à centraliser la fermeture des ouvrants, à opacifier les rez-de-chaussée ou à prévoir du mobilier urbain pour ceindre l’ensemble du bâtiment.
Schématiquement, il existe deux cas de figure : soit on est dans le cadre légal et réglementaire lié à l’article L. 114-1 du code de l’urbanisme, auquel cas une étude de sécurité publique est produite et les recommandations peuvent avoir un effet dissuasif ; soit on se situe dans un cadre d’audit et les recommandations sont formelles et peuvent demeurer lettre morte.
M. le président Alexandre Portier. Sans trahir l’intention du rapporteur, il me semble que la question sous-jacente était de savoir s’il y aurait besoin de changements législatifs ou éventuellement réglementaires. Vous avez évoqué l’article L. 114-1 : devrait-il être revu pour renforcer le caractère prescriptif ?
M. Vincent Annereau. Il pourrait en effet être intéressant d’inscrire les recommandations que nous formulons lors des audits dans un cadre plus prescriptif. C’est une piste.
M. Alexis Corbière, rapporteur. Je profite de la présence de M. Félicité, chef de l’Office central de lutte contre le trafic des biens culturels (OCBC), pour dézoomer un peu et avoir un regard sur les chiffres actualisés du nombre de vols, tentatives de vol et actes de dégradation au sein des musées de France. Observe-t-on une évolution depuis une cinquantaine d’années ? Disposez-vous, au-delà des recensements numériques, d’un système de gradation de la gravité des infractions constatées permettant une évaluation qualitative et diachronique ? Constatez-vous des menaces nouvelles ou allez-vous nous apprendre que, même si le vol du Louvre est très spectaculaire, il se situe dans une continuité de faits classiques ? Notre commission a pour ambition de faire des préconisations qui ne se limitent pas au Louvre mais s’appliquent à la protection du patrimoine dans tous les musées. Est-elle justifiée ou pas ?
M. Jean-Baptiste Félicité, chef de l’Office central de lutte contre le trafic des biens culturels. L’Office a été créé voici cinquante ans dans un contexte, déjà, de recrudescence des vols commis dans les musées, les églises et les châteaux. Nous avons pu constater des phénomènes cycliques. Je ne dispose toutefois pas de chiffres sur cinquante ans. La légitimité de l’OCBC est, comme pour tout office central de police judiciaire, de centraliser le renseignement et les infractions de façon thématique pour constituer une expertise et de partager l’analyse et les renseignements avec les services étrangers, notamment dans les canaux de coopération internationale, avec Interpol à l’origine, puis avec l’agence européenne Europol.
L’Office dispose d’un suivi chiffré, qui n’est pas une statistique officielle publiée par le service de statistiques du ministère de l’intérieur. Il existe en effet quelques difficultés. Un vol de biens culturels est souvent qualifié par une infraction générale : vol simple, vol en bande organisée. Dans la remontée des vols, la création du « vol de biens culturels » est relativement récente. Elle s’accompagne d’une peine aggravée ; auparavant un vol simple avec un tableau décroché dans un musée ne pouvait être sanctionné pénalement que d’une faible peine.
Depuis 1995, nous disposons d’un fichier des objets d’art volés, sous forme d’un thésaurus, une base d’images nommée Treima (thésaurus de recherche électronique et d’imagerie en matière artistique) qui nous permet de reconnaître des objets volés lorsque nous les découvrons en perquisition ou sur le marché de l’art. Le but est de vérifier, grâce aux marques particulières de l’objet, qu’il s’agit bien de l’objet volé tel jour à tel endroit. Il nous faut donc, pour alimenter cette base, un dépôt de plainte et une photo. En l’absence de photo, un dépôt de plainte ne permet pas d’alimenter cette base des objets volés, qui est notre mémoire et nous permet d’améliorer la surveillance des transactions en ligne, qu’il s’agisse de ventes aux enchères ou entre particuliers, sur des plateformes françaises ou étrangères. L’existence de la base légitime cette centralisation. Nous avons aussi besoin de consolider à la main les chiffres des vols, en vérifiant dans le traitement des antécédents judiciaires, dans le fichier des vols, la présence d’objets qui peuvent y être insérés.
Lorsque je suis arrivé à l’Office, l’observation des chiffres remontait à 2011. Ils portent sur les vols au préjudice des musées, des lieux de culte, des châteaux, des galeries, des magasins et autres habitations. Nous nous sommes aperçus que des chiffres avaient déjà été publiés dans des documents plus anciens, notamment autour de 2009 et 2005. Nous avons finalement pu remonter le fil jusqu’à 1993.
Les chiffres des vols dans les musées depuis 2011 fluctuent, mais restent relativement modestes. Le nombre de vols oscille entre 15 et 25 par an. En 2025, on a enregistré 23 vols.
L’Office est centré sur le trafic et les vols de biens culturels. Si l’on effectue une requête par lieu dans la statistique officielle des infractions, appelée état 4001, on trouvera toutes les infractions constatées dans des musées. Ce n’est pas pertinent, puisqu’il pourra s’agir aussi d’agressions ou de vols d’objets communs – ordinateur, caméra, etc. – qui ne relèvent pas de notre compétence.
Nous ne recensons en outre que les vols commis. Lors d’une tentative de vol en effet, il est difficile de déterminer, à partir de l’effraction d’une porte, si les auteurs venaient voler des biens culturels ou tout autre chose. Ainsi, une tentative de vol dans un musée en Bourgogne a été médiatisée à l’automne : les auteurs venaient-ils voler des objets antiques, gallo-romains, ou une collection de mode, plus récente et plus prestigieuse ?
Depuis 1993, les vols commis dans les musées n’ont pas dépassé la cinquantaine, par an, ce qui reste modéré en matière de statistiques par rapport à des phénomènes de masse. L’impact de ces vols est néanmoins important. Vous en rappeliez l’aspect symbolique, historique, qui rend le préjudice difficile à chiffrer. C’est pourquoi l’Office a été créé en 1975, par un arrêté cosigné par le ministère de la culture. L’OCBC est chargé d’étudier, en collaboration avec le ministère de la culture, la direction centrale de la sécurité publique, devenue direction nationale de la sécurité publique, et la direction générale de la gendarmerie nationale, les mesures de protection des biens culturels et de prévention des vols. Nous menons ainsi un travail en partenariat avec le ministère de la culture ainsi qu’avec la Missa depuis sa création dans les années 1980-1990. L’Office est plutôt orienté vers la recherche de renseignements, les enquêtes et l’analyse des modes opératoires.
En 2025, les vols dans les musées ont certes concerné la plaque parisienne – musée du Louvre et Muséum national d’histoire naturelle – mais ils sont répartis pour le reste sur tout le territoire national, touchant des zones beaucoup plus rurales. Des vols ont ainsi été commis dans un musée de Langres, la Maison des Lumières Denis Diderot, le lendemain du vol au Louvre, ou encore au musée du Désert, à Mialet dans le Gard. Sur les quelque 1 220 musées et 10 000 espaces muséaux de France, il est donc difficile d’anticiper où pourraient se dérouler les faits.
Notre analyse nous permet néanmoins de confirmer un point assez évident : les vols en réunion avec effraction visaient plutôt des biens précieux du fait des matériaux – or, pierres précieuses – ainsi que de la porcelaine chinoise. Un vol de porcelaines chinoises s’est ainsi produit au musée Adrien Dubouché de Limoges.
Pour 2025, nous avons identifié neuf vols de haute intensité, les quatorze autres étant de plus faible intensité. Nous n’avons pas de système de cotation pour classifier ces vols. Les typologies distinguent des vols internes – dont certains médiatisés, impliquant des agents de sécurité, voire des conservateurs –, des vols d’opportunité – où un visiteur prend un tableau, le met dans son sac et s’en va – et des vols plus astucieux, avec un mode opératoire élaboré. Des manuscrits, des livres anciens de littérature russe, ont ainsi été volés dans des bibliothèques européennes par des équipes spécialisées de pays d’Europe de l’est, avec remplacement par un fac-similé.
La pénétration de la criminalité organisée, notamment étrangère, est identifiée depuis longtemps. Les derniers faits ne portent pas forcément l’empreinte de groupes criminels étrangers : nous avons plutôt l’impression de reconnaître, dans leur organisation, des modes opératoires du narcobanditisme français.
M. Alexis Corbière, rapporteur. On observe donc une stabilité du nombre de vols. J’imagine que les termes haute et basse intensité font référence, pour le premier, à l’organisation préalable du cambriolage et pour le second à des situations de chapardage, moins sophistiquées.
Il semblerait que la nature des objets visés se modifie : on cible moins les tableaux, beaucoup plus difficiles à écouler sur le marché parallèle ; en revanche l’or, les diamants et les porcelaines chinoises font l’objet d’un intérêt nouveau, avec une intensité de préparation particulière. Est-ce exact ?
M. Jean-Baptiste Félicité. C’est vrai en partie, même si du point de vue statistique l’anomalie réside, pour 2025, dans la concentration sur deux mois, septembre et octobre, de sept vols dans des musées, avec des vols en réunion – dont un à main armée, à Sarran, le dimanche avant le cambriolage au Louvre. Pendant les gardes à vue des quatre auteurs impliqués et interpelés pour ce vol à main armée, un cambriolage s’est déroulé dans le même musée, avec un préjudice important.
M. Alexis Corbière, rapporteur. Voyez-vous un point commun entre tous ces vols ou est-ce une coïncidence ? Vous avez évoqué des éléments extérieurs, étrangers : y a-t-il une activité particulière de la part de gens qui financeraient des groupes pour voler des objets ? Quel est le lien ?
M. Jean-Baptiste Félicité. La vocation de l’Office est d’avoir une analyse nationale des phénomènes et de trouver des points communs. Sur une petite zone, on peut voir des points communs entre des actes rapprochés. Les vols dans les musées sont peut-être moins concentrés. Sur certaines typologies de lieux, comme les bibliothèques, il est possible d’avoir une analyse plus générale et parfois d’identifier un réseau. Les faits que je viens d’évoquer, sur lesquels l’Office est cosaisi, font l’objet d’enquêtes en cours ; je ne pourrai donc pas les détailler. Sur d’autres faits de 2024-2025, nous constatons une articulation, avec un échelon de commanditaires, un recrutement d’exécutants par des messageries cryptées, une recherche d’objets coûteux, souvent plus pour leur valeur sur le marché des métaux précieux que pour leur valeur historique, ce qui est destructeur pour le patrimoine.
Nos enquêtes nous permettent en outre de faire le lien entre les vols et le marché, qui nécessiterait peut-être un meilleur contrôle. En 2025, une quarantaine de lieux de culte du Sud-Ouest ont par exemple été victimes de vols d’objets d’orfèvrerie, et une trentaine dans les Hauts-de-France. Une partie du butin a été écoulée dans des boutiques de rachat de métaux précieux. Peut-être faut-il creuser le sujet du contrôle de ces établissements, qui sont assujettis à différentes réglementations, dont la tenue d’un registre des mobiliers d’occasion, dit registre de police, et des mesures antiblanchiment contrôlées par les douanes.
M. Alexis Corbière, rapporteur. Lorsque vous constatez une nouvelle menace, une intensité renforcée dans un domaine, disposez-vous – même si les lieux de culte ne relèvent pas de la même réglementation que les musées – d’un fichier permettant d’alerter les établissements potentiellement concernés ? Avez-vous la possibilité d’effectuer ce type d’intervention ?
M. Jean-Baptiste Félicité. Nous sommes en lien toutes les semaines avec la Missa, y compris sur des signalements de personnes suspectes paraissant faire une reconnaissance dans un musée en inspectant son système de caméras. Nous sommes amenés à réagir sur de tels faits. Des services étrangers peuvent aussi nous donner des informations sur la préparation d’un vol. Nous avons ainsi pu déjouer fin 2019 une tentative de vol contre le château de Fontainebleau, qui visait des porcelaines chinoises. Le groupe criminel organisé était constitué d’auteurs espagnols, accompagnés d’un logisticien chinois, peut-être commanditaire. Les faits viennent d’être jugés.
La concentration d’événements à l’automne nous a conduits à produire avec le Sirasco (service d’information, de renseignement et d’analyse stratégique sur la criminalité organisée) une note flash diffusée à tous les services de police et de gendarmerie afin de les sensibiliser au phénomène. Cela a été partiellement médiatisé.
L’OCBC est constitué d’une trentaine de personnes, mais dispose sur l’ensemble du territoire national de quatre-vingt-dix correspondants en police et en gendarmerie, que nous cherchons à informer plus particulièrement des différents phénomènes de vols, de faux en matière d’art, mais aussi de pillages archéologiques, la difficulté tenant dans ce cas au fait que le patrimoine volé n’est pas toujours connu et inventorié.
M. Alexis Corbière, rapporteur. L’Office compte donc une trentaine de personnes pour 1 200 musées. Il travaille avec la Missa, dont les moyens sont encore plus restreints. Gagneriez-vous à disposer de davantage de moyens ?
M. Jean-Baptiste Félicité. La vocation de l’Office n’est pas de traiter toutes les enquêtes sur le territoire national, mais de concentrer la remontée de l’information pour analyser les modes opératoires. Nous nous positionnons sur les dossiers les plus complexes, présentant un caractère international. Un peu plus d’effectifs serait peut-être utile, mais il faut qu’ils soient formés. Le contentieux est assez technique et nécessite du temps. Nous essayons aussi de développer les outils. Il ne s’agit donc pas juste d’une question d’effectifs.
M. Alexis Corbière, rapporteur. Vous disposez d’agents très compétents dans le domaine de l’art, d’experts capables de faire des évaluations. Il va de soi que cela suppose une formation, une ultraspécialisation des fonctionnaires de police.
M. Jean-Baptiste Félicité. Ils sont généralement recrutés en raison de leur appétence pour le sujet, puis acquièrent et développent de l’expérience par une sorte de compagnonnage au sein de l’Office.
M. le président Alexandre Portier. Lors de nos auditions, des responsables de sécurité ont évoqué l’évolution, depuis quelques décennies, des lieux pouvant recevoir des pièces à forte valeur : les banques ne conservent plus de sacs de billets, les bijouteries sont de plus en plus sécurisées, davantage manifestement que les musées. Les musées sont-ils devenus le maillon faible de la protection des objets de valeur ?
M. Philippe Chadrys, directeur national adjoint de la police judiciaire. Je souhaite tout d’abord apporter un complément de réponse sur les effectifs. L’OCBC fait partie de la direction nationale de la police judiciaire. C’est un office très spécialisé, au même titre que l’Ofast (Office français antistupéfiants) ou l’Ofac (Office anti-cybercriminalité), qui travaille en synergie avec l’ensemble des autres offices et avec des moyens apportés par exemple par les BRI, par le service interministériel d’assistance technique et par le réseau territorial de la police judiciaire qui permet – police ou gendarmerie – de travailler en cosaisine. L’OCBC ne travaille pas seul, avec ses trente agents. Dans le cas du Louvre par exemple, nous avons été cosaisis dans la matinée avec les effectifs de la police judiciaire de la préfecture de police de Paris pour travailler également sur le dossier. C’est un travail en synergie.
Nous observons dans les vols d’œuvres d’art commis dans les musées et les églises ou chez des particuliers des similitudes avec ce que nous constatons en matière de criminalité organisée. Il s’agit d’équipes qui ne sont pas forcément spécialisées – nous sommes loin du mythe du voleur amateur d’art à la Arsène Lupin – et qui se forment pour certaines très rapidement sur les réseaux sociaux, comme les équipes de tueurs impliquées dans les règlements de comptes ou les équipes de trafiquants de stupéfiants. Ce sont des gens qui sont habitués à commettre des faits criminels et vont être employés pour attaquer un musée. L’attaque du musée de Paray-le-Monial par exemple était le fait de personnes venant de la criminalité organisée classique. Les commanditaires en revanche peuvent être spécialisés. On a beaucoup parlé de vols de porcelaines chinoises : le phénomène n’est pas observé uniquement en France, mais aussi dans d’autres pays européens. La coopération internationale, par exemple avec nos collègues belges, permet de mener des investigations communes et d’identifier les voleurs.
Le paradoxe du musée est que, contrairement à une bijouterie, qui limite ses accès, ou à une banque, il a pour vocation de mettre en valeur les œuvres d’art. Évidemment le risque zéro n’existe pas. Nous avons affaire à des gens extrêmement organisés, qui utilisent les moyens adaptés pour découper les vitrines par exemple et qui vont très vite car ils sont habitués à commettre des actes criminels. Nous sommes face à la difficulté de concilier l’ouverture au public et la nécessaire sécurisation.
Une étude synthétique réalisée par un responsable de sûreté du British Museum met en parallèle les vols commis dans les musées européens depuis 2017 avec les courbes du cours de l’or et de l’argent. De plus en plus de vols sont commis pour récupérer l’argent et l’or et non l’œuvre d’art pour sa valeur culturelle. Dans l’affaire de Paray-le-Monial, des tableaux avaient ainsi été retrouvés dans un canal, abandonnés par les malfaiteurs car ils n’avaient pas de valeur marchande, mais uniquement une valeur culturelle qui ne les intéressait pas forcément.
Les vols commis dans les bibliothèques, dont l’affaire des œuvres de Pouchkine qui avait été traitée par l’OCBC, sont d’un autre ordre, tout comme les vols de porcelaines chinoises, derrière lesquels on voit systématiquement poindre des Chinois.
Le risque zéro n’existe pas. Aux Pays-Bas, en 2024 et 2025, deux attaques de musées ont été réalisées à l’explosif. C’est une marque de la criminalité organisée, qui utilise les moyens nécessaires, qu’il s’agisse d’explosifs ou de tronçonneuses, pour aboutir au vol de l’objet convoité. Vous aurez beau installer toutes les sécurités possibles, il sera compliqué de faire face si l’on découpe vos vitrines à l’explosif.
Outre cette difficulté, nous ne sommes pas non plus à l’abri du risque pour les personnes, les responsables des musées, comme cela a pu se produire à une époque pour les responsables d’agences bancaires. Ces situations sont plus compliquées à gérer, car elles ne relèvent pas des mesures de sûreté du bâtimentaire. Le risque existe.
Il faut avoir une approche globale. On a beaucoup parlé de mesures de sûreté et de statistiques. Le rôle de l’Office est aussi – cette mission figure dans son décret de création – de s’inscrire dans une approche globale de sensibilisation des acteurs privés, mais aussi et surtout publics, au trafic d’œuvres d’art dans son intégralité. Il faut également faire de la prévention. Nous intervenons régulièrement dans les écoles de police et auprès de partenaires, dont les musées, pour essayer de développer une approche globale alliant sensibilisation, prévention, renseignement criminel et enquête une fois les faits commis. La coopération européenne est également extrêmement importante pour avoir une vue d’ensemble sur le trafic d’œuvres d’art. De nombreuses ventes se déroulent sur internet, avec le développement de sites de ventes aux enchères. Nous devons donc avoir une vision sur les réseaux d’écoulement d’œuvres d’art.
M. Alexis Corbière, rapporteur. Vous avez évoqué des commanditaires. Observez-vous une activité nouvelle de la part de gens habitant à l’étranger, en Chine par exemple, ayant une certaine fortune et effectuant des commandes d’objets contenant des métaux précieux, notamment vers notre pays qui est riche en patrimoine ? Voyez-vous poindre cela avec une intensité particulière, nouvelle ? Pensez-vous que cela va augmenter ? S’agit-il d’une nouvelle menace ?
M. Philippe Chadrys. Nous retrouvons globalement dans les affaires que nous traitons l’intégralité de la typologie des groupes criminels organisés, qui s’intéressent à un moment ou à un autre aux vols dans les musées, mais aussi dans les châteaux et les églises.
On observe par exemple une forte présence de groupes criminels russophones. Les vols d’ouvrages de Pouchkine ont été commis par des équipes de Géorgiens. Nous avons également vu apparaître des groupes criminels organisés ukrainiens, qui agissaient dans l’ensemble de l’Union européenne, dans les salles de ventes et les musées. Ils volaient par exemple des tableaux, de manière non pas violente mais astucieuse. Des groupes criminels roumains ou moldaves ont été interpelés pour des vols commis dans des châteaux, sur l’ensemble du territoire national, en revendant l’or dans les boutiques de rachat d’or en France, elles-mêmes tenues par des groupes d’origine pakistanaise. Des objets issus de vols commis dans des églises de la région rouennaise ont été découverts en Roumanie. Des groupes criminels organisés hongrois sont apparus dans des dossiers de vols d’objets d’art traités par l’OCBC. Les groupes criminels chinois se sont toujours intéressés aux œuvres d’art. Les Chinois sont très présents sur le marché de l’art, avec des vols très ciblés, mais aussi des achats légaux, par des ressortissants chinois, de porcelaines notamment.
Des groupes criminels traditionnels, issus des banlieues ou de la communauté des gens du voyage, sédentarisés ou non, se livrent également traditionnellement à des vols dans des châteaux. Je me souviens par exemple, il y a plus de trente ans, d’un vol commis au musée de la Renaissance d’Écouen par deux casseurs professionnels issus de la communauté des gens du voyage, qui ont livré des œuvres qui ont finalement été retrouvées aux Pays-Bas.
Nous sommes face à toutes les typologies de la criminalité organisée.
M. Alexis Corbière, rapporteur. Vous parlez de grands moyens et d’explosifs, mais le cambriolage qui s’est produit au Louvre donne le sentiment d’une grande simplicité d’exécution. Cette apparente facilité témoigne-t-elle d’un dysfonctionnement ou est-elle le fruit d’une succession de malchances ?
M. Philippe Chadrys. Il y a rarement de malchance en la matière. Il est certain en revanche que les faits se sont déroulés très vite. Quand on regarde les choses avec un peu de recul, on peut se demander comment cela a été possible mais il faut comprendre qu’il s’agit d’actions préparées, commises par des gens dont c’est le métier, par des criminels. Le vol a pris environ trois minutes. Souvent, les choses simples fonctionnent. Les cambrioleurs ont utilisé un véhicule volé et deux tronçonneuses et on peut comprendre qu’il soit compliqué pour les agents présents à l’intérieur du musée, qui ne sont pas armés, d’intervenir face à des personnes déterminées munies de tronçonneuses. Je n’évoquerai pas – il en a été largement question en début d’audition – la problématique de la sûreté du bâtiment et des extérieurs. Le fait est que, même si, une fois les faits commis, la manœuvre peut sembler très simple, elle a toutefois nécessité une organisation et des vols de véhicules, a eu lieu au bon moment et au bon endroit, et s’est déroulée très rapidement.
L’épée de Charles X volée au musée du Louvre en 1976 n’a toujours pas été retrouvée. Il s’agissait en l’occurrence d’un vol à main armée. Tout s’était passé très vite. À l’époque où des individus s’attaquaient à des fourgons blindés ou à des banques à l’aide d’explosifs, cela ne durait que quelques minutes. C’est effectivement simple, mais efficace.
M. Alexis Corbière, rapporteur. Sans doute ma question est-elle trop ouverte. Ce que je veux dire, c’est que les objets magnifiques exposés dans la galerie d’Apollon peuvent être la cible de voleurs ; que les diamants, l’or, les matières précieuses suscitent de plus en plus d’intérêt ; qu’on a déjà vu l’utilisation d’une nacelle ou d’un échafaudage pour cambrioler le Louvre ; et que, même si vous n’êtes pas au courant, le rapport interne fait par Van Cleef & Arpels alertait sur ce point de faiblesse. Il est toujours facile de réécrire l’histoire, mais une telle facilité pour accéder à des objets aussi exposés et aussi précieux surprend. C’était le sens de ma question. Votre réponse est courtoise vis-à-vis du Louvre, mais dans le schéma directeur actuel – le précédent ne vous ayant pas été soumis – ces éléments n’ont pas été discutés avec des professionnels comme vous. On y aurait pourtant sans doute gagné. Qu’en pensez-vous ? Peut-être n’avez-vous pas envie de développer ce point.
M. Philippe Chadrys. L’Office, comme les services de police dans leur ensemble, est à disposition pour donner un éclairage de professionnels. Notre spécialité n’est pas la sûreté bâtimentaire ni la sûreté des musées en général, mais nous participons à ces actions qui font partie de nos missions. Nous sommes à disposition. La suite n’est pas de notre responsabilité.
Globalement, les chiffres des vols sont en forte baisse depuis vingt ans, qu’il s’agisse des musées, des églises ou des châteaux. C’est probablement parce que les musées se sont équipés petit à petit. Nous n’effectuons pas d’études de sûreté, mais il est sûr que les vols diminuent. Il y a quelques années, il y avait de très nombreux vols dans les églises. Tout le monde pouvait entrer dans les églises, dont certaines recelaient des trésors. Les églises se sont adaptées, ont fermé, ont instauré des mesures de sécurisation et l’on a observé une baisse significative du nombre de vols d’objets de culte. Il est de la responsabilité des établissements, dont les musées, de prendre des mesures, comme l’ont fait les banquiers ou les bijoutiers, même si c’est plus facile.
M. le président Alexandre Portier. Après le vol du 19 octobre a été évoquée l’idée d’installer un commissariat au sein du Louvre. Bonne idée ? Mauvaise idée ? Faisable ou infaisable ?
M. Patrice Faure. D’abord ce n’est pas possible, pour une raison simple : si nous devions répondre positivement, nous aurions des demandes reconventionnelles de toute part et il faudrait doubler les effectifs de la préfecture de police de Paris assez rapidement.
Une telle mesure aurait par ailleurs l’effet inverse de celui escompté, puisque la simple présence d’une structure policière pérenne, physique, dans l’ensemble immobilier déresponsabiliserait le Louvre dans la sécurisation de son infrastructure.
Nous avons toutefois décidé, en accord avec le Louvre, de mettre davantage à disposition le Pam, ou poste d’accueil mobile, qui est un véhicule offrant une présence policière supplémentaire.
8. Audition d’élues et de responsables des services de la Ville de Paris, et de responsables de musées parisiens (5 février 2026 à 11 heures)
La commission auditionne, dans le cadre de l’enquête sur la protection du patrimoine national et la sécurisation des musées (article 5 ter de l’ordonnance n° 58-1100 du 17 novembre 1958), Mme Carine Rolland, adjointe à la maire de Paris en charge de la culture et de la ville du quart d’heure, Mme Karen Taïeb, adjointe à la maire de Paris en charge du patrimoine, de l’histoire de Paris et des relations avec les cultes, Mme Aurélie Filippetti, directrice des affaires culturelles de la Ville de Paris, Mme Anne-Sophie de Gasquet, directrice générale de Paris Musées, M. Fabrice Hergott, directeur du musée d’Art moderne de Paris, et Mme Laurie Szulc, secrétaire générale, Mme Valérie Guillaume, directrice du musée Carnavalet, et M. Antoine Esteve, secrétaire général, et Mme Christine Marchandise, secrétaire générale du musée Cognacq-Jay ([8])
M. le président Alexandre Portier. Nous poursuivons ce matin nos travaux d’enquête sur la protection du patrimoine national et la sécurisation des musées. Nous recevons à cette occasion des élus de la Ville de Paris, des responsables de certains de ses services et des directeurs de musées relevant de la Ville de Paris. Je voudrais donc remercier pour leur présence Mme Carine Rolland, adjointe à la maire de Paris en charge de la culture et de la ville du quart d’heure ; Mme Karen Taïeb, adjointe à la maire de Paris en charge du patrimoine, de l’histoire de Paris et des relations avec les cultes ; Mme Aurélie Filippetti, directrice des affaires culturelles de la Ville de Paris, par ailleurs ancienne députée et ancienne ministre de la culture et de la communication ; Mme Anne-Sophie de Gasquet, directrice générale de Paris Musées ; M. Fabrice Hergott, directeur du musée d’Art moderne de Paris, accompagné de Mme Laurie Szulk, secrétaire générale ; Mme Valérie Guillaume, directrice du musée Carnavalet, accompagnée de M. Antoine Esteve, secrétaire général ; et enfin, Mme Christine Marchandise, secrétaire générale du musée Cognacq-Jay.
Nos travaux d’enquête sont consécutifs au vol intervenu le 19 octobre dernier au Louvre, qui a ému nombre de Français, et de Parisiens en particulier, en raison de son scénario spectaculaire, dans un lieu qui relève de notre histoire nationale. Nous ne sommes pas des juges, nous croyons en la séparation des pouvoirs. En revanche, en tant que parlementaires, nous essayons de comprendre les éventuels dysfonctionnements des politiques publiques, pour chercher des pistes d’amélioration, non seulement pour les musées, mais aussi les chapelles, les églises, les châteaux publics ou privés, les galeries, qui peuvent faire l’objet de vols, de dégradations ou d’attaques bien réelles, même si elles sont moins médiatisées que celles du Louvre.
Le Louvre constitue notre point de départ, mais d’autres établissements parisiens ont eux aussi été concernés. Certains établissements relevant de la Ville de Paris ont ainsi subi des vols, nous y reviendrons.
L’article 6 de l’ordonnance du 17 novembre 1958 relative au fonctionnement des assemblées parlementaires impose aux personnes auditionnées par une commission de prêter le serment de dire la vérité, toute la vérité, rien que la vérité. Je vous invite donc à lever la main droite et à dire : « Je le jure ».
(Mme Carine Rolland, Mme Karen Taïeb, Mme Aurélie Filippetti, Mme Anne-Sophie de Gasquet, M. Fabrice Hergott, Mme Laurie Szulk, Mme Valérie Guillaume, M. Antoine Esteve et Mme Christine Marchandise, prêtent serment.)
M. le président Alexandre Portier. Nous avons d’abord constaté, au fil de nos échanges, une impression persistante de renvoi de responsabilité entre acteurs. Concernant le vol du Louvre, j’aborde donc directement le cœur du sujet pour avancer clairement. Plusieurs spécialistes du patrimoine ont été surpris du silence de la Ville de Paris. S’agit-il d’un manque d’intérêt ? La Ville ne se sent-elle pas concernée ?
Mme Carine Rolland, adjointe à la maire de Paris en charge de la culture et de la ville du quart d’heure. Je vous remercie de nous accueillir ce matin et souhaite d’abord exprimer mon étonnement face à l’idée selon laquelle la Ville de Paris serait demeurée silencieuse. Nous nous sommes exprimés, tout en respectant les compétences qui ne relèvent pas de notre périmètre, notamment en matière de sûreté et de sécurité. J’ai entendu, ensuite, que certains renvoyaient la responsabilité du vol à l’absence de caméras sur l’espace public, ce qui est inexact. Le vol du Louvre constitue un traumatisme profond, parisien, national et international, tant les œuvres qu’il abrite relèvent d’un patrimoine universel appartenant à chacun. Sa gravité tient aussi à la mise en danger subie par les agents, les visiteurs et l’ensemble des personnes présentes. En résumé, je n’ai jamais eu le sentiment que la Ville soit restée muette. En revanche, elle a respecté les prérogatives et responsabilités de chacun.
M. Alexis Corbière, rapporteur. Mesdames les élues, quel regard portez-vous sur les cambriolages ?
La commission ne vise pas à nourrir un débat politique, même si le contexte pré-municipal a parfois suscité certaines prises de position, notamment de la part de la ministre de la culture. Quel est le point de vue de la Ville sur ces cambriolages ? Aviez-vous porté des alertes auprès de la direction du Louvre ? Quelles sont les relations entre la Ville de Paris et le Louvre ?
Au fil de ces auditions, nous avons découvert que l’établissement jouissait d’une très grande autonomie, disposant de sa propre gouvernance, sans que la Ville ne siège pour autant à son conseil d’administration, il me semble. Quand des événements interviennent au musée du Louvre, la responsabilité de la Ville de Paris est peut-être moins significative que certains ont pu le dire.
Mme Karen Taïeb, adjointe à la maire de Paris en charge du patrimoine, de l’histoire de Paris et des relations avec les cultes. Je vous remercie à mon tour pour cette invitation. Dès les premières heures suivant le cambriolage du Louvre, nous avons partagé la sidération de tous les Parisiens et, plus largement, du monde entier devant la rapidité du vol. L’audace de la manœuvre et l’utilisation d’une grue en pleine matinée ont profondément choqué l’opinion publique. Ce traumatisme s’est amplifié lorsque nous avons compris qu’il s’agissait de bijoux historiques d’une grande valeur.
Une fois ce constat posé, vient la question de nos relations avec le Louvre. En tant qu’adjointe au patrimoine, je peux rappeler que nous avons travaillé avec ses experts, notamment lors de l’élaboration du protocole scientifique de restauration des œuvres de Jean Goujon, pour la Fontaine des Innocents. Les échanges sont donc réguliers et sérieux, mais relèvent avant tout d’une coopération scientifique et historique. Le Louvre, institution nationale, est implanté au cœur de Paris, et nous entretenons un dialogue constant.
Mme Aurélie Filippetti, directrice des affaires culturelles de la Ville de Paris. Le Louvre est un musée national, sous la tutelle du ministère de la culture. Toutefois, comme tout établissement public, il dispose d’une autonomie réelle qui lui permet de conduire sa politique interne. Cette autonomie n’efface en rien la responsabilité fondamentale du ministère, qui en assure la tutelle, au même titre que pour l’ensemble des musées nationaux. La Ville de Paris, pour sa part, n’exerce aucun contrôle sur ce qui se passe à l’intérieur du Louvre. Ses relations avec le musée sont d’ordre scientifique, de conservateur à conservateur, mais non des relations de tutelle ou d’autorité.
Lorsque j’analyse aujourd’hui le cambriolage du Louvre en tant qu’ancienne ministre de la culture, je ne peux qu’indiquer qu’un tel événement n’aurait jamais dû se produire, compte tenu des moyens considérables dont dispose ce musée. Il bénéficie de la plus importante subvention du ministère de la culture, avoisinant les 100 millions d’euros, ce qui constitue l’un des budgets les plus élevés pour un musée national. À cette dotation s’ajoutent des ressources propres exceptionnelles, issues de sa fréquentation sans équivalent au monde, de son mécénat, ainsi que du fonds de dotation issue de la licence de marque Louvre Abu Dhabi. Le rapport de la Cour des comptes a d’ailleurs été limpide sur l’usage de cette licence : elle devait permettre de financer des investissements nécessaires dans les musées impliqués dans le partenariat, dont le Louvre lui-même.
Or ces investissements, en particulier ceux qui relèvent du schéma directeur du musée, n’ont pas été réalisés comme ils auraient dû l’être en matière d’entretien, de maintenance et de sécurité élémentaire. C’est d’autant plus incompréhensible que les moyens financiers étaient bel et bien disponibles, ce qui distingue nettement la situation du Louvre de celle des musées relevant de la Ville de Paris, dont les ressources sont infiniment plus modestes.
M. le président Alexandre Portier. Si je comprends bien, les moyens existaient, mais ils ont mal été employés. Est-ce bien le sens de vos propos ?
Mme Aurélie Filippetti. Absolument. Les experts de la Cour des comptes l’indiquent explicitement : les budgets ont été orientés vers une politique d’acquisition très ambitieuse et vers des expositions temporaires prestigieuses, au détriment du schéma directeur, c’est-à-dire des travaux de base indispensables à la sécurité et à la conservation. Les interruptions récentes d’expositions pour cause de fuites d’eau en sont un symbole frappant.
Sur la question de la sécurité, les lacunes apparaissent tout aussi préoccupantes. Je siège au conseil d’administration des Galeries des Offices à Florence, où l’ensemble des espaces d’exposition sont équipés de caméras de vidéosurveillance. Au Louvre, la galerie où se trouvaient des bijoux historiques ne disposait pas d’un tel dispositif. Cette situation n’est pas acceptable pour un musée de cette importance.
M. le président Alexandre Portier. Aurait-il fallu limiter la politique d’acquisition, lors de ces dernières années ?
Mme Aurélie Filippetti. J’estime que la répartition des moyens aurait dû s’effectuer en fonction des priorités en matière d’entretien du musée et de la sécurité.
M. le président Alexandre Portier. Très concrètement, cela signifie-t-il qu’il aurait fallu réaliser d’autres choix ?
Mme Aurélie Filippetti. La sécurité représente une priorité, qui doit primer sur la politique d’acquisition ou certaines expositions de prestige. Cette réflexion, toutefois, ne peut être portée par le seul musée. Encore une fois, ce sujet aurait également dû être analysé par la tutelle. La responsabilité est partagée avec le ministère de la culture.
M. le président Alexandre Portier. J’en déduis qu’il aurait fallu limiter la politique d’acquisition, mais aussi toutes les initiatives qui relèvent de l’événementiel.
Mme Aurélie Filippetti. Il était nécessaire de prioriser avant tout les travaux de base, c’est-à-dire le schéma directeur, puisque ce musée connaissait des problèmes structurels en matière d’entretien du bâti et que la sécurité était défaillante. Il aurait fallu d’abord et avant tout privilégier la sécurité et la salubrité de l’établissement.
M. Alexis Corbière, rapporteur. Madame Filipetti, en vous écoutant, je me suis replongé dans les lettres de mission adressées à Mme des Cars et à M. Martinez. Celle qui était adressée à M. Martinez portait surtout sur des objectifs essentiellement techniques, tels que l’organisation des réserves, la gestion du stockage, les questions opérationnelles. La lettre destinée à Mme des Cars s’inscrit dans un tout autre registre ; elle porte une dimension plus politique, centrée sur le rayonnement du Louvre et l’orientation stratégique de l’établissement. Quel regard portez-vous sur ces différences ?
Mme Aurélie Filippetti. Le Louvre a longtemps poursuivi des objectifs pédagogiques, scientifiques et patrimoniaux, consistant à transmettre, conserver et valoriser les œuvres, comme le font tous les musées nationaux. Mais, ces dernières années, sous l’impulsion du président de la République, sa mission s’est progressivement déplacée vers une logique de rayonnement et de prestige. Depuis la soirée de victoire célébrée dans la cour du musée, cette orientation s’est affirmée. En soi, cette politique de prestige n’a rien de condamnable ; il s’agit de l’un des plus beaux musées du monde. Le problème naît lorsqu’elle s’effectue au détriment de l’entretien du musée et de ses missions fondamentales, dans un contexte où les ressources financières demeurent limitées.
Lorsque j’étais ministre, la lettre de mission au président du Louvre comportait d’autres priorités, notamment celle d’améliorer l’accueil des publics, et en particulier celui des enfants. Je souhaitais qu’une galerie leur soit spécialement dédiée, avec des œuvres à leur hauteur et une médiation adaptée. Cette ambition consistait à améliorer la qualité de la visite du musée.
En effet, le Grand Louvre avait été conçu pour accueillir quatre millions de visiteurs par an, mais en recevait déjà plus de dix millions lorsque j’étais ministre de la culture. Cette surfréquentation dégrade le bâtiment et altère la qualité de la visite. Mon objectif consistait donc à renforcer cette dernière, notamment pour les plus jeunes.
M. Alexis Corbière, rapporteur. Nous reviendrons ensuite sur les musées de la Ville de Paris, mais votre question appelle d’abord un éclairage. Depuis l’annonce du projet Louvre Nouvelle Renaissance en janvier 2025, la fréquentation du musée occupe une place centrale. Nous sommes aujourd’hui autour de neuf millions de visiteurs, et l’objectif affiché de douze millions, voire quinze millions, n’est pas anodin. La Ville de Paris a-t-elle été associée à cette annonce ?
Le Louvre demeure une institution nationale, étroitement liée aux décisions du président de la République, tandis que les acteurs locaux, y compris la ville qui l’abrite, sont peu associés. Une telle perspective de croissance n’est pourtant pas sans conséquence pour Paris, qui devra aussi absorber ces trois millions de visiteurs supplémentaires.
Mme Carine Rolland. Comme vous l’avez rappelé, la Ville de Paris ne participe pas à la gouvernance du Louvre. J’imagine qu’il s’agit d’un héritage historique, qui structure encore aujourd’hui les relations entre la capitale et le musée. Cette absence implique qu’au moment du vol, ce qui a été révélé par la suite – qu’il s’agisse d’éléments financiers, organisationnels ou techniques – ne pouvait être connu de la Ville.
Lorsque le projet Louvre Nouvelle Renaissance a émergé, dans le cadre de la mission confiée à Mme des Cars, les échanges avec la Ville ont cependant été indispensables, car il s’agissait d’intervenir sur l’urbanisme même de Paris. L’organisation des abords du musée, notamment autour de la rue de l’amiral de Coligny et face à l’église Saint-Germain-l’Auxerrois, implique un dialogue étroit entre l’État et la Ville. Le Louvre n’est pas un État dans l’État, et ses transformations engagent nécessairement l’espace parisien.
Je pense notamment à la future entrée liée au projet Louvre Nouvelle Renaissance. Il est par exemple envisagé de placer La Joconde à part, pour éviter sa « surconsommation », en recourant à une tarification spécifique, en étant probablement conduit à procéder à des vérifications d’identité. Personnellement, je n’y suis pas totalement favorable. Il s’agit de mon avis, pas d’une prise de position institutionnelle. La décision appartient au Louvre, mais la concertation avec la maire de Paris existe sur ce type d’orientations.
M. Alexis Corbière, rapporteur. Ma question concernait surtout les impacts de cette montée en charge du nombre de visiteurs, dont les conséquences affectent également la Ville, en matière d’accueil touristique, de flux, de saturation de certains quartiers. La Ville de Paris pourrait par exemple alerter sur un niveau déjà très élevé de fréquentation, et sur le risque d’un déséquilibre supplémentaire si l’État encourage une hausse massive des visiteurs.
Mme Carine Rolland. Pour ma part, je ne crois pas à un « appel d’air » mécanique. Une réorganisation interne du Louvre ne fera pas venir, à elle seule, trois millions de visiteurs supplémentaires. Le tourisme parisien est déjà considérable et concentré sur certains secteurs. L’enjeu consiste donc à le diversifier, à fluidifier les déplacements et à limiter les effets de surconcentration nuisibles à la vie quotidienne des habitants.
La Ville de Paris ne peut s’opposer aux décisions prises par l’État pour un établissement placé sous sa tutelle. Cependant, elle doit être associée à tous les aménagements qui auront un impact sur l’espace public. C’est à ce titre que les discussions interviennent, afin de garantir que la ville demeure vivable, accueillante et fluide pour les touristes comme pour les habitants, dans un cadre où la décision finale relève néanmoins de l’État. Je rappelle que si Paris comporte deux millions d’habitants, la ville accueille chaque jour cinq millions de personnes.
Mme Karen Taïeb. Je souhaite ajouter un élément concernant l’implication de la Ville dans l’ouverture de cette nouvelle entrée. Cette porte existait, mais elle est demeurée fermée pendant des années, réduite à un simple parking. Je tiens à rappeler le rôle déterminant de mon collègue, le maire du secteur Paris Centre, Ariel Weil, qui a été particulièrement proactif pour transformer cet espace. Un véritable dialogue s’est instauré, impliquant la Ville, et plus précisément Paris Centre, afin que cette entrée retrouve une dignité architecturale conforme au Louvre et cesse d’être un chantier permanent.
L’objectif consiste aussi à diversifier les accès pour désengorger le musée, tant les files d’attente dans les souterrains sont interminables. Cette dynamique a sans doute permis d’aller plus loin, et le président de la République a pu s’inscrire dans cette orientation. Lorsque l’on pénètre dans le Louvre, on retrouve d’ailleurs ce constat partagé : un vaste hall saturé, où l’on traverse les œuvres comme dans un flot continu. Dès lors, la notion de temps partagé n’existe plus et la sérénité de la visite s’en trouve en partie affectée. Cette entrée a sans doute pour objet de procurer une plus grande sérénité lors de la visite muséale.
M. le président Alexandre Portier. Madame Taïeb, je souhaite vous interroger sur un point spécifique. Mme Filippetti rappelait à très juste titre que la Ville de Paris n’exerce pas un droit de regard direct sur la gestion de l’établissement du Louvre, qui est statutairement autonome.
Néanmoins, notre travail consiste d’abord à identifier ce qui peut être amélioré afin d’éviter que de tels événements se reproduisent. Nous appliquons cette exigence à nous-mêmes, car plusieurs personnes auditionnées nous ont signalé des contraintes légales ou réglementaires qu’il nous appartient d’examiner. De votre point de vue d’élue, quel levier la Ville de Paris pourrait-elle mobiliser pour renforcer la sécurité du Louvre ? Quelle contribution concrète serait-elle envisageable de la part de la collectivité ?
Mme Karen Taïeb. Vous m’interrogez d’abord sur ce qui peut être fait « de l’extérieur », pour renforcer la sécurité autour du Louvre. Une action a évidemment été entreprise a posteriori, puisqu’un certain nombre d’éléments de mobilier urbain ont été installés pour empêcher les véhicules d’accéder aux trottoirs autour du musée.
Nous nous inscrivons ici dans une logique a posteriori, qui consiste à combler une faille que l’événement a révélée. Il est évident qu’il faudrait pouvoir agir en amont, afin de prévenir la reproduction d’un tel mode opératoire. Tout le monde en convient, l’incident a été grave et appelle une réaction forte. Mais cette réaction doit s’inscrire dans une réflexion globale. Le risque zéro n’existe nulle part, et il serait illusoire de croire que toutes les situations peuvent être anticipées. En revanche, la Ville de Paris peut renforcer la prévention en installant des dispositifs physiques de protection, en travaillant étroitement avec la direction de la voirie et en intégrant les contraintes spécifiques aux abords des sites patrimoniaux.
Cette démarche n’est pas nouvelle. L’exemple de Notre-Dame est éclairant : après l’incendie, nous avons profondément revu nos protocoles de sécurité incendie pour les édifices cultuels. Nous avons élaboré des procédures précises, fondées sur une meilleure connaissance des œuvres à protéger en priorité et sur une coordination affinée entre conservateurs, pompiers et personnels présents sur site. Cet événement tragique nous a conduits à perfectionner nos pratiques, pour l’avenir.
M. le président Alexandre Portier. Il ne s’agit naturellement pas pour nous de refaire l’histoire a posteriori. En revanche, il serait anormal de ne pas en tirer les enseignements, afin d’améliorer la situation. À ce sujet, je m’interroge : la Ville de Paris dispose-t-elle aujourd’hui d’un schéma d’aménagement de la voirie qui intègre par exemple des notions de prévention situationnelle ?
Mme Karen Taïeb. Il existe des plans d’action et il ne faudrait pas donner l’impression que rien n’avait été entrepris avant le cambriolage. La Ville de Paris dispose d’équipes expérimentées, dont le travail quotidien consiste à assurer la sécurité des habitants, mais aussi des édifices. En ce qui concerne les édifices historiques, vieux de plusieurs siècles, la priorité porte sur la sécurité et l’identification des risques structurels. Je pense notamment à la chute de pierres, des épisodes étant intervenus très récemment à Saint-Sulpice ou à Saint-Louis-en-l’Île. Chaque détection de fissure, chaque incident déclenche immédiatement des analyses, la pose de filets ou la mise en place de périmètres de protection.
À cela s’ajoute bien sûr la sécurité des objets eux-mêmes. Les affectataires assurent aussi une vigilance quotidienne. Malgré ces mesures, nous avons subi de nombreuses dégradations, commises par des personnes atteintes de pathologies mentales. Par définition, il est impossible de les prévenir. En dépit d’une surveillance renforcée, certaines situations restent inévitables.
En résumé, nous œuvrons le plus possible afin que la sécurité des personnes et des biens soit maximale.
M. le président Alexandre Portier. Tel n’était pas le sens de ma question ; nous ne considérons pas que rien n’a été entrepris. Nous cherchons d’abord à comprendre ce qui a été réalisé et ce qui peut encore l’être, en clarifiant les compétences de chacun. Avant d’aborder les autres musées, il reste nécessaire d’éclaircir certains points concernant le Louvre, en restant strictement dans le champ des compétences de la commune. À ce titre, la Ville de Paris dispose-t-elle, pour sa voirie, d’un plan pluriannuel d’équipement et d’investissement ?
Mme Aurélie Filippetti. Comme vous le savez, à Paris, les pouvoirs de police ne relèvent pas de la mairie comme dans les autres communes : la sécurité dépend directement de la préfecture de police. Même si Paris s’est dotée d’une police municipale, la responsabilité première demeure celle du préfet. De même, s’agissant des règles de circulation ou de stationnement sur les axes essentiels à la sécurité et au fonctionnement des institutions, la maire de Paris n’est compétente qu’à condition de respecter les prescriptions édictées par la préfecture pour tout aménagement de voirie. Ainsi, les axes structurants, dont fait partie le quai François-Mitterrand, sont soumis à ces prescriptions de la préfecture de police de Paris et ne relèvent pas d’une compétence pleine et entière de la Ville.
Il en va de même pour la vidéoprotection de l’espace public : la préfecture de police conserve la responsabilité exclusive du choix des sites et des installations, en fonction de ses besoins opérationnels. La Ville participe financièrement, en échange d’un accès aux images, notamment pour la vidéoverbalisation, mais elle ne décide pas.
Par conséquent, la pose de caméras sur un axe structurant comme le quai François-Mitterrand ne relève ni de la maire de Paris, ni de ses services. Elle dépend entièrement de la préfecture de police, qui en est responsable.
M. le président Alexandre Portier. Je vous remercie pour ces précisions, qui sont importantes. Sous le contrôle prescriptif de la préfecture de police, la Ville de Paris dispose-t-elle d’un plan pluriannuel qui anticipe des investissements en matière de voirie ? Existe-t-il une réflexion prospective concernant les aménagements aux abords du Louvre ? En tant qu’élu, la réponse me semble assez évidente.
Mme Carine Rolland. En réalité, la réponse n’est pas évidente. Paris compte un grand nombre de voies relevant de la préfecture de police, les « voies PP », sur lesquelles la Ville ne peut légalement intervenir, même lorsqu’elles bordent des musées majeurs. Cette situation vaut également pour les pénétrantes, où la compétence municipale demeure limitée. Pour le reste, et pour répondre plus concrètement à votre question, chaque direction municipale dispose bien d’un plan pluriannuel d’investissement, notamment la direction des affaires culturelles, Paris Musées ou la direction de la voirie. Ces plans couvrent aussi bien des interventions modestes, comme la réparation d’un nid-de-poule, que des transformations plus structurantes de l’espace public.
Toutefois, certaines voies parisiennes obéissent à un régime particulier en raison du statut de capitale : la Ville n’y exerce pas une compétence pleine et entière, et les quais en font partie.
M. le président Alexandre Portier. Qui réalise les travaux sur ces voies, in fine ? La préfecture de police commande-t-elle-même les travaux sur ces voies ? Qui décide et passe les marchés publics ?
Mme Karen Taïeb. S’il s’agit des caméras de surveillance, comme l’a rappelé Mme Filippetti, leur installation relève entièrement de la préfecture de police. En revanche, lorsqu’il est question de mobilier urbain, la compétence revient bien à la Ville de Paris, notamment pour les aspects esthétiques et d’intégration dans l’espace public. Toutefois, il ne faudrait pas laisser penser que chacun travaille isolément. Les institutions se parlent, se concertent. Si nous sommes capables de nous réunir avec la préfecture et le ministère pour choisir un jury d’architectes, nous pouvons évidemment dialoguer sur le reste.
Ce dialogue existe réellement. Lorsque plusieurs églises ont subi des dégradations, j’ai réuni le diocèse, la préfecture de police et les services de la Ville de Paris concernés afin d’organiser une surveillance renforcée. La question des caméras a été abordée, et nous avons clairement indiqué au diocèse que les autorisations relevaient de la seule préfecture. Cet exemple illustre bien la manière dont nous fonctionnons : chacun connaît ses prérogatives, mais nous travaillons ensemble. Paris est une ville complexe, dotée de compétences imbriquées.
M. le président Alexandre Portier. Nous cherchons simplement à être précis, car la situation institutionnelle de Paris est particulière et exige de la rigueur.
Laissons de côté la vidéoprotection, qui relève du cadre régalien. En revanche, la question du mobilier urbain est pleinement municipale. J’en viens donc à ma dernière interrogation : à ce jour, indépendamment des événements susceptibles d’intervenir prochainement, des investissements en mobilier urbain sont-ils prévus, dans les mois ou les années à venir, autour du Louvre afin d’en renforcer la sécurité et la sûreté ?
Mme Karen Taïeb. Pardonnez-moi, mais il est vrai que l’adjoint en charge de la voirie aurait été le mieux placé pour répondre précisément, tant cette compétence est spécifique. Pour ma part, en tant qu’élue, j’ai pu suivre l’installation du mobilier urbain déjà mis en place : des plots ont été installés aux abords du musée et empêchent désormais le stationnement, qui était possible avant le cambriolage. Ces aménagements existent et produisent leurs effets. Quant à savoir s’il est prévu d’aller plus loin dans les mois ou les années à venir, je ne peux l’affirmer à ce stade. Nous ne disposons pas encore de toutes les informations, mais nous pourrons naturellement vous les communiquer dès qu’elles seront disponibles.
M. le président Alexandre Portier. Nous serons effectivement preneurs de telles informations, car nous souhaitons creuser cet aspect.
Mme Carine Rolland. Je tiens à préciser que les relations entre la secrétaire générale de la Ville, ses équipes et la préfecture sont régulières, au moins hebdomadaires. Lorsqu’un événement de cette ampleur survient, la Ville apporte effectivement sa contribution. En revanche, nous ne disposons pas du détail concernant le nombre de plots installés ou la disposition exacte du mobilier urbain. Quant au rôle éventuel des architectes des bâtiments de France (ABF), l’urgence a surtout dicté la réaction. Face à de telles urgences, la Ville contribue naturellement.
M. Alexis Corbière, rapporteur. Madame Taïeb, vous avez indiqué que la Ville et la préfecture dialoguaient régulièrement. Avez-vous en mémoire des discussions intervenues ces dernières années avec la préfecture, voire la direction du Louvre, sur les schémas directeurs évoqués précédemment, notamment en matière de sécurité ?
Mme Carine Rolland. Non, pas à ma connaissance. En revanche, de nombreuses discussions sont intervenues à l’occasion de l’installation de la vasque des Jeux olympiques dans les Tuileries, laquelle constituait un souhait de la maire de Paris.
M. Alexis Corbière, rapporteur. Je comprends que la Ville de Paris n’est ni sollicitée, ni consultée lors de l’élaboration du schéma directeur du Louvre.
Mme Aurélie Filippetti. À ma connaissance, il n’y a pas eu de consultation de la Ville de Paris concernant le schéma directeur. En revanche, je confirme que la Ville a procédé à l’installation de potelets et de croix de-Saint-André sur les quais, mais toujours sous la supervision de la préfecture de police. Peut-être conviendrait-il d’examiner l’existence de contacts réguliers entre le ministère de la culture, le Louvre et la préfecture de police.
M. Alexis Corbière, rapporteur. Nous avons déjà abordé ces éléments avec nos interlocuteurs.
Je souhaite à présent m’intéresser aux musées relevant de la Ville de Paris et interroger Mme de Gasquet. Comment la Ville aborde-t-elle la question de la sûreté et de la sécurité de ses musées ? Une cartographie est-elle élaborée ?
Les services de police nous ont indiqué que les cambriolages n’avaient pas augmenté en nombre, mais que leurs modes opératoires avaient évolué. Ils observent moins d’experts ciblant des œuvres majeures, mais davantage de groupes attirés par l’or, les pierres précieuses et les objets aisément revendables, prêts à agir avec violence.
De quelle manière la Ville tient-elle compte de ces évolutions ? Des consignes sont-elles diffusées aux différents musées pour les avertir des évolutions de la menace ? Comment y apportez-vous des réponses ? Précédemment, M. le préfet de police indiquait que des préconisations de la préfecture étaient adressées aux établissements, mais que nombre d’entre eux ne répondaient pas à ces préconisations, ni même n’en accusaient réception. Quel est votre regard sur l’ensemble de ces sujets ?
Mme Anne-Sophie de Gasquet, directrice générale de Paris Musées. L’établissement public Paris Musées a été créé par une délibération du Conseil de Paris en juin 2012 et est pleinement opérationnel depuis le 1er janvier 2013. Il s’agit d’un établissement public administratif (EPA) présidé par l’adjointe à la maire de Paris chargée de la culture, Carine Rolland. Son conseil d’administration réunit neuf conseillers de Paris ainsi que cinq personnalités qualifiées. Paris Musées bénéficie d’une subvention de fonctionnement versée par la Ville de Paris, tout en assurant une part importante de son financement grâce à ses ressources propres, qui représentent environ 43 % de son budget global.
En matière de sécurité et de sûreté, Paris Musées travaille en étroite collaboration avec la Ville de Paris et formule, au début de chaque mandature, des demandes budgétaires destinées à financer les différents projets inscrits au programme pluriannuel d’investissement. Ce programme fait l’objet d’échanges nourris entre la Ville et l’établissement public, afin de déterminer les priorités et d’anticiper les investissements nécessaires tout au long du mandat. Les projets de Paris Musées sont encadrés par un contrat d’objectifs et de performance (COP) conclu avec la Ville, couvrant l’ensemble de la mandature et définissant une série d’actions structurantes, parmi lesquelles figurent naturellement les actions liées à la sûreté et la sécurité des bâtiments.
Le vol du Louvre a eu un retentissement particulier dans l’ensemble des musées municipaux, d’autant plus que Paris Musées avait été, quelques mois plus tôt, confronté à un événement grave : le braquage du musée Cognacq-Jay. Les risques évoluent ; il y a quelques années, nous n’aurions pas envisagé un tel vol, réalisé à l’aide de haches. Nous disposons donc d’un plan pluriannuel d’investissements, mais nous devons également réagir de manière extrêmement rapide et constante pour faire évoluer les mesures prises pour assurer la sécurité des musées. Nous travaillons avec la direction des services techniques de Paris Musées et l’ensemble des musées de la Ville de Paris pour articuler l’ensemble de nos engagements.
S’agissant plus particulièrement du braquage du musée Cognacq-Jay en novembre 2024, ce vol avait visé sept tabatières, dont cinq ont été retrouvées – y compris deux provenant initialement du Louvre.
M. le président Alexandre Portier. Quels enseignements ont-ils été tirés de ce vol, concernant la sécurisation du musée ? Des procédures d’information ont-elles été établies ?
Mme Anne-Sophie de Gasquet. La réaction a été immédiate. Le musée étant alors ouvert au public, des agents étaient présents dans les salles, tout comme des visiteurs. Tous ont fait preuve d’un grand professionnalisme. Ils ont ainsi immédiatement alerté la police par le dispositif Ramsès, dont sont équipés l’ensemble de nos musées. Grâce à cette procédure, les forces de l’ordre ont été prévenues instantanément par les agents de sécurité présents.
Pour ma part, j’ai été avertie dès le départ des cambrioleurs, le vol n’ayant duré que quatre minutes. Sans attendre, nous avons informé la Ville de Paris et nous nous sommes rendus sur place. Dans le même temps, nous avons contacté les prêteurs par téléphone, afin de les informer, en toute transparence. Des réunions ont également été organisées sur place ou en visioconférence. Un accompagnement psychologique a immédiatement été proposé aux agents comme aux visiteurs, en étroite collaboration avec la Ville de Paris.
Par ailleurs, nous avons décidé d’anticiper la clôture de l’exposition « Luxe de poche », dans le cadre de laquelle étaient présentés les objets dérobés. Cette mesure devait permettre à la police de travailler plus sereinement dans la salle concernée, tout en sécurisant le personnel.
Nous avons ensuite démonté l’exposition, prenant le temps nécessaire pour apaiser les équipes. Une fois le musée prêt à rouvrir et les collections réinstallées, nous avons adopté plusieurs mesures techniques, directement liées au fonctionnement du lieu. Ainsi, il a été décidé de maintenir fermée la grande porte cochère, par laquelle le scooter des malfaiteurs était entré. Cette décision fut prise conjointement avec le secrétariat général et les services techniques, afin d’éviter qu’un véhicule ne puisse de nouveau s’y engager.
Enfin, en concertation avec les agents et la Ville, nous avons choisi de ne pas remettre immédiatement en présentation les tabatières les plus précieuses. Ce temps supplémentaire avait pour but d’apaiser l’inquiétude de nos agents.
M. Alexis Corbière, rapporteur. Notre commission aborde son travail de manière modeste, dans le but de rédiger un rapport contenant des préconisations afin que de tels problèmes ne se reproduisent pas. Dans ce cadre, votre retour d’expérience nous intéresse particulièrement.
Monsieur Hergott, le musée d’Art moderne de Paris a fait l’objet d’un cambriolage, il y a plus d’une dizaine d’années ; plusieurs toiles ont été dérobées. De quelle manière avez-vous réagi ? Quelles modifications ont-elles été apportées ? Quels sont les nouveaux processus en place ?
Mme Anne-Sophie de Gasquet. Le vol commis en 2010 au Musée d’Art moderne a constitué un épisode extrêmement douloureux pour la Ville de Paris et pour l’ensemble des musées. À cette époque, l’établissement public Paris Musées n’existait pas encore ; il n’a vu le jour qu’en 2013. Immédiatement après l’effraction, la Ville a engagé un programme d’investissements d’une ampleur inédite, afin de sécuriser ses musées et de renforcer leurs dispositifs de sûreté. Entre 2010 et 2015, dix-sept millions d’euros ont été consacrés à la sécurité et la sûreté des musées.
À partir de 2015, un plan de rénovation global de 120 millions d’euros a été lancé, visant la modernisation progressive de tous les musées municipaux. Ce programme est toujours en cours, car chaque établissement fait l’objet d’une intervention spécifique, intégrant systématiquement des exigences accrues en matière de sécurité. La situation actuelle se distingue donc nettement de celle de 2010, tant les efforts conjoints de la Ville et de Paris Musées ont porté sur les bâtiments, en particulier la sécurité et la sûreté.
M. Alexis Corbière, rapporteur. Je reviens à ma remarque précédente. Comment réagissez-vous aux propos du préfet, lorsqu’il explique qu’un grand nombre d’établissements ne répondent même pas aux préconisations formulées par la préfecture ?
Mme Anne-Sophie de Gasquet. Nous nous efforçons bien de les suivre. Dans le cadre des rénovations importantes, nous sollicitons le service opérationnel de prévention situationnelle (Sops), dont les directives très précises orientent nos décisions. Nous appliquons également l’ensemble des préconisations relatives à la sécurité incendie, puisque nos musées sont soumis aux commissions de sécurité de la préfecture de police.
Par ailleurs, nous suivons les recommandations de la mission de la sécurité, de la sûreté et de l’audit (Missa), dans le cadre des audits qu’elle conduit ou des demandes de prêts que nous formulons auprès des musées nationaux.
M. Alexis Corbière, rapporteur. J’en déduis que s’agissant des établissements sous votre responsabilité, vous ne vous sentez pas concernés quand le préfet estime que les établissements ne lui répondent pas.
Mme Karen Taïeb. Je peux donner un exemple précis, qui ne concerne pas les musées, mais illustre notre manière d’agir. La Ville de Paris possède un important patrimoine photographique, dont une partie est conservée sur un site du 12ᵉ arrondissement. Ce lieu fait l’objet d’une surveillance régulière, notamment parce qu’il abrite des fonds photographiques en nitrate, matière instable et dangereuse. Un jour, la préfecture nous a alertés, indiquant que ces nitrates doivent être conservés dans un espace adapté, car, en présence d’écoles et d’habitations voisines, un départ de feu représenterait un risque majeur, difficile à maîtriser.
Dès que j’ai pris connaissance de ce rapport, j’ai immédiatement demandé aux services d’organiser le déménagement du site, et ai adressé une note en ce sens à la maire de Paris. L’opération a pris du temps, mais a été réalisée. Dès lors, dire que nous n’écoutons pas les préconisations serait inexact ; cet exemple en constitue une preuve tangible.
M. Alexis Corbière, rapporteur. Madame Marchandise, le braquage dont le musée Cognacq-Jay a fait l’objet a-t-il constitué un tournant ? Y a-t-il eu un avant et un après ? Quelles leçons avez-vous tirées d’un événement aussi traumatisant ?
Mme Christine Marchandise, secrétaire générale du musée Cognacq-Jay. Il y a toujours un avant et un après. Nous avons pris en compte l’ensemble des préconisations formulées par le service technique de Paris Musées. Nous avons ainsi renforcé certaines vitrines historiques, opération délicate puisqu’il s’agit d’éléments du fonds de Cognacq-Jay, qui exigent une intervention particulièrement précautionneuse. Ces travaux nous permettent aujourd’hui d’ouvrir l’exposition avec des objets certes moins précieux que ceux de l’exposition « Luxe de poche », mais présentés dans des conditions de sécurité nettement renforcées.
Je reste en contact régulier avec la cellule du service d’accompagnement et de médiation (SAM), la cellule psychologique de la Ville. Tout le personnel est revenu travailler, et nous veillons à rappeler à chacun qu’un soutien demeure possible, notamment à l’occasion de la période anniversaire que nous venons de traverser. Tout le monde se porte bien.
Par ailleurs, la police municipale conduit actuellement un audit, qui nous permet d’identifier nos points faibles et de déterminer comment progresser encore. En effet, malgré les caméras et l’ouverture contrôlée du site, les braqueurs sont entrés. Face à une violence physique, nos marges d’action restent limitées. Nous attendons donc leur retour pour poursuivre notre montée en compétences en matière de sûreté. Les agents, eux, continuent d’être formés régulièrement aux gestes essentiels, notamment au confinement.
M. Alexis Corbière, rapporteur. Monsieur Hergott, que pouvez-vous nous indiquer concernant le musée d’Art moderne de Paris, en lien avec le cambriolage dont le musée avait été victime ?
M. Fabrice Hergott, directeur du musée d’Art moderne de Paris. Dans la nuit du 19 au 20 mai 2010, un cambriolage spectaculaire est survenu au musée. Un cambrioleur a pénétré dans le musée, en dévissant une fenêtre donnant sur les collections et a emporté cinq tableaux de maître. Très vite, nous avons constaté que le système d’intrusion fonctionnait mal. L’enquête a révélé qu’une pièce essentielle du dispositif anti-intrusion manquait, pièce que les équipes avait réclamée à la société chargée de la sécurité et qui tardait à arriver. Ce retard a mis en lumière la nécessité d’accélérer radicalement les procédures.
Immédiatement, la Ville a engagé une série de mesures afin de renforcer les fenêtres, ajouter des caméras supplémentaires et améliorer l’éclairage extérieur. Le musée, en accord avec la Ville et avec la préfecture de police, a multiplié les ajustements techniques. Au fil des années, ces dispositifs ont été complétés.
Il faut aussi rappeler qu’avant 2010, la question de la sécurité dans les musées ne se posait pas dans les mêmes termes. Les établissements se concentraient avant tout sur la prévention incendie et sur la sécurité du public. L’effraction de 2010 a donc marqué un tournant ; elle a modifié profondément les pratiques en France, mais aussi au-delà. À partir de cette date, nous avons discerné une forme de désinhibition chez certains cambrioleurs, qui n’hésitent plus à viser des musées.
Mme Carine Rolland. Je souhaite apporter une précision essentielle concernant l’événement de 2010, car il éclaire directement les travaux que vous menez aujourd’hui. Cet épisode, aussi regrettable qu’il puisse être, a renforcé alors la conviction du maire de l’époque, Bertrand Delanoë, et de ses équipes, qui ont convenu de la nécessité de créer un établissement public administratif. Cette décision n’était pas anodine : un EPA ne se limite pas à une structure formelle ou à un ensemble de procédures ; il repose sur un partage réel des compétences, sur une organisation transversale capable de respecter les spécificités de chaque musée.
La plupart des établissements rassemblés au sein de Paris Musées occupent des bâtiments patrimoniaux, dont l’usage s’est transformé au fil du temps. Le musée Carnavalet, par exemple, n’a pas toujours été un musée. Comme au Louvre, il s’agit de lieux historiques qui préexistent à leur vocation muséale. Accélérer la création de Paris Musées répondait précisément à ce besoin, afin d’analyser chaque site selon ses particularités, d’élaborer un corpus d’expertise partagé. Cette logique s’incarne aussi dans des équipes mutualisées. Monsieur Le Brozec, aujourd’hui directeur technique de l’ensemble des sites, en est l’illustration.
Mme Valérie Guillaume, directrice du musée Carnavalet. Le musée Carnavalet, est le plus ancien musée de la Ville de Paris. Fondé en 1866, il célèbre cette année ses 160 ans. Entre 2017 et 2021, l’institution a fait l’objet d’une campagne de rénovation. Je rappelle que la collection de ce musée est particulièrement importante puisque nous faisons partie des 6 % des musées français les plus riches : nous possédons 610 000 œuvres. Dans le cadre de cette récente rénovation, nous avons accordé une grande attention aux sujets de sûreté et de sécurité publique. Une étude de sûreté et de sécurité publique (ESSP) a été réalisée en 2016 accompagnant le dépôt du permis de construire, qui a été délivré en avril 2017.
M. Alexis Corbière, rapporteur. Il est évident que la Ville de Paris dispose de moyens conséquents pour investir dans ses musées, alors que nombre de collectivités rencontrent davantage de difficultés. Nous aimerions donc mieux saisir ce qui se pratique, compte tenu de l’évolution de la menace. Certaines mesures autrefois efficaces ne suffisent plus face à des modes d’action nouveaux, parfois d’une brutalité inattendue, comme l’usage de haches. Parallèlement, les services de police constatent une stabilité du nombre de vols, alors même que leur nature semble s’être transformée, ce qui suscite quelque perplexité. Nous souhaitons donc comprendre comment vous élaborez vos réponses, afin que la commission puisse bénéficier de votre expérience et en tenir compte dans ses préconisations.
Mme Valérie Guillaume. Après le braquage du musée Cognacq-Jay, voisin du musée Carnavalet, nous avons immédiatement vérifié l’ensemble de la chaîne d’alerte et d’information des forces de l’ordre. Le lien quotidien que nous entretenons, avec le secrétaire général Antoine Estève et la préfecture de police, nous a permis de faire évoluer sans délai les procédures internes. Comme l’attaque s’était déroulée en plein jour, en présence d’agents et de visiteurs, la priorité absolue a consisté à assurer leur mise en sécurité et à éviter tout suraccident.
Dans le prolongement du vol du Louvre, nous avons lancé un audit interne portant sur la sûreté des 3 700 pièces exposées dans le parcours, en tenant compte des matériaux particulièrement ciblés, tels que l’or ou les pierres précieuses. Certaines œuvres ont été retirées des salles, et pour certaines expositions temporaires, notamment celle prévue en avril, nous avons choisi de présenter le dessin d’un bijou plutôt que le bijou lui-même.
Un groupe de travail interne a également été constitué. Outre les aspects techniques, nous accordons une attention constante aux facteurs organisationnels et humains. De courts exercices réguliers sont effectués lors des briefs matinaux, réunissant les équipes du PC de sécurité et de sûreté – soit 30 agents – ainsi que les 48 agents du service d’accueil et de surveillance.
Mme Anne-Sophie de Gasquet. Nous réalisons dans chaque musée des audits de sécurité et de sûreté de manière très régulière, et notamment pour les grands musées comme le musée d’Art moderne, ou le Petit Palais. À partir de ces audits, nous réalisons un plan d’action, musée par musée, pour décider de l’ensemble des investissements à réaliser au cours de la mandature. Ces audits sont réalisés soit par des entreprises privées – la société Kronoss dans le cas du musée d’Art moderne, ou le Petit Palais –, soit par la Missa. Cette dernière a ainsi réalisé récemment des audits, notamment au musée Zadkine. D’autres audits sont effectués par la direction de la police municipale et de la prévention (DPMP).
M. Alexis Corbière, rapporteur. Pourquoi ne sollicitez-vous pas la Missa plutôt que de passer par des prestataires privés ?
M. Johann Le Brozec, directeur des services techniques de Paris Musées. Les deux approches sont complémentaires. Nous croisons systématiquement les analyses, comme nous le faisons lorsque nous engageons une maîtrise d’œuvre pour un projet important. Plusieurs audits sont donc menés, certains confiés à des organismes extérieurs, d’autres réalisés en interne par les équipes de Paris Musées ou par le service de sécurité que je dirige. L’objectif consiste bien à multiplier les regards, afin de croiser les avis.
M. Alexis Corbière, rapporteur. Estimez-vous que les moyens de la Missa sont insuffisants ?
M. Johann Le Brozec. Les audits interviennent successivement, selon les besoins, en fonction des travaux réalisés et de l’évolution des sites. La stratégie ne consiste pas à privilégier l’un ou l’autre intervenant, mais à favoriser une culture de continuité.
Ensuite, il existe très clairement un avant et un après le cambriolage du musée d’Art moderne de 2010. Comme cela a été rappelé, un vaste plan d’action a alors été engagé et n’a jamais été suspendu. Depuis, les investissements sont récurrents et intégrés dans une maintenance régulière du matériel de sûreté, dont l’obsolescence impose des renouvellements programmés. Certains dispositifs ont été repensés entièrement, et cette dynamique d’ajustement se poursuit.
Concernant les procédures, nous disposons effectivement d’un ensemble de fiches et de référentiels qui constituent une véritable doctrine. Ces documents sont partagés par tous les musées, qui les adaptent ensuite à leurs spécificités. Ainsi, l’ensemble est suivi de près et évolue en permanence, au rythme des moyens engagés.
M. le président Alexandre Portier. Madame Guillaume, vous indiquez avoir renoncé à exposer des bijoux pour privilégier des dessins, ce qui peut être considéré comme un constat d’échec collectif. S’agit-il pour vous d’une solution temporaire ou définitive ?
Mme Valérie Guillaume. J’espère qu’elle ne sera pas définitive, mais elle était nécessaire.
M. Alexis Corbière, rapporteur. Qui décide d’un tel remplacement ? À quel moment estime-t-on qu’une œuvre devient trop difficile à sécuriser et qu’il faut la remplacer par un dessin ?
Mme Valérie Guillaume. Nous avons naturellement échangé avec la commissaire de l’exposition, avec Mme de Gasquet et les différents interlocuteurs de Paris Musées. À l’issue de ces discussions, j’ai en effet décidé de valider le retrait de cette œuvre et son remplacement par un dessin, qui est d’ailleurs magnifique. Il est nécessaire de tenir compte de la situation et des menaces actuelles subies par les musées. J’espère que cette solution sera la plus temporaire possible.
Mme Anne-Sophie de Gasquet. Je confirme cet échange avec Mme Guillaume. Nous nous étions interrogées sur l’opportunité de présenter ce bijou et avons conclu que l’exposition conservait tout son sens sans la pièce originale, le dessin apportant une valeur artistique suffisante. À l’inverse, une réflexion similaire a eu lieu avec la directrice du Petit Palais, Mme Lemoine, pour l’exposition « Dessin de bijoux ». Celle-ci se terminait par la présentation de véritables bijoux et il nous a semblé impossible de les remplacer. D’un commun accord avec le musée et les services techniques, nous avons donc décidé de renforcer la sûreté. Cet exemple illustre l’état d’esprit qui nous anime : nous examinons chaque situation, nous débattons, puis nous tranchons.
M. le président Alexandre Portier. Vous soulevez ici un point qui revient dans toutes nos auditions : la responsabilité du chef d’établissement en matière de sécurité des œuvres et de conservation des collections. Interrogés concernant le Louvre, les services du ministère de la culture nous ont rappelé que cette responsabilité incombait pleinement au chef d’établissement. Ces propos ont été confirmés plus tôt par la préfecture de police, et à l’instant, par les élus de la Ville.
Ma question s’adresse donc directement aux chefs d’établissement : ce statut vous apparaît-il clair en termes de responsabilités, de droits et de devoirs ? Vous offre-t-il une feuille de route lisible ?
Mme Valérie Guillaume. Les musées étant des établissements recevant du public (ERP), les directeurs sont responsables de la sécurité incendie. La dernière commission de sécurité incendie s’est tenue par exemple en octobre 2025 au musée Carnavalet.
Je laisse à présent la parole à Anne-Sophie de Gasquet, puisque Paris Musées dispose d’une organisation propre incluant le siège et un réseau de douze musées et de deux sites, le musée Carnavalet et le site de la crypte archéologique de l’île de la Cité.
Mme Anne-Sophie de Gasquet. Pour les musées de la Ville de Paris, la responsabilité s’organise de manière partagée. Les directeurs assument l’exploitation du bâtiment, la gestion des équipes et l’organisation de la vie du musée. Ils travaillent toutefois en lien étroit avec les directions du siège de Paris Musées pour les questions techniques et les services bâtimentaires. Ainsi, la maintenance relève du musée, tandis que les grands travaux sont pilotés par le siège. Le partage de la responsabilité est totalement assumé.
Mme Karen Taïeb. Je tiens d’abord à remercier Paris Musées d’assumer pleinement la responsabilité qui lui incombe. Toutefois, la Ville de Paris porte également une part de cette responsabilité. Je rappelle souvent que Paris n’est pas un musée, mais qu’il existe un musée au cœur de la ville. Cette formule traduit la réalité d’un patrimoine, dont de nombreuses œuvres demeurent exposées aux risques de vol, mais aussi aux aléas du temps et de leur environnement.
Il faut en effet considérer le risque de disparition progressive des œuvres laissées trop longtemps dans des conditions dégradées. Se pose alors la question du moment où il devient nécessaire de les protéger et, le cas échéant, de les retirer de l’espace public. Ce fut le cas pour les œuvres de Jean Goujon lors de la restauration de la Fontaine des Innocents. À la suite des expertises menées, les spécialistes ont conclu qu’il n’était plus possible de laisser les cinq naïades en extérieur sans compromettre définitivement leur intégrité physique.
La Ville a suivi cet avis scientifique, et les œuvres sont aujourd’hui conservées au Petit Palais. Je remercie Paris Musées d’avoir accepté de les accueillir, de les préserver et de les rendre accessibles au public. Cet exemple illustre la responsabilité que la Ville assume également pour les œuvres situées hors des musées, dans la ville.
M. Alexis Corbière, rapporteur. Pour quelles raisons ces œuvres ont-elles connu une telle dégradation ?
Mme Karen Taïeb. L’obsolescence, la pollution, le vent et l’érosion provoquée par l’eau contribuaient à faire disparaître les reliefs des œuvres. Les experts de la Ville de Paris, notamment Valérie Guillaume, ainsi que ceux du musée du Louvre, nous ont alertés très clairement sur ce danger. Leur avis, ferme et argumenté, nous a conduits à décider le retrait de ces œuvres de l’extérieur, afin de les protéger durablement à l’intérieur d’un musée.
M. le président Alexandre Portier. Je reconnais pleinement la singularité de Paris, mais vous êtes aussi des professionnels du monde muséal. Votre regard sur cette définition légale nous intéresse d’autant plus que nous légiférons sur ces sujets. Indépendamment du cas parisien, et étant donné les fonctions que vous avez exercées auparavant ou exercerez, estimez-vous que le statut est aujourd’hui clairement établi et bien délimité ? Mérite-t-il d’être précisé ou amélioré ?
Mme Anne-Sophie de Gasquet. Le fonctionnement diffère profondément de celui des établissements publics nationaux. Depuis la création de l’établissement public Paris Musées, les directeurs de musée, tous conservateurs, assument la responsabilité scientifique, tandis que la direction générale exerce un rôle administratif et transversal. N’étant pas conservatrice, j’inscris pleinement mon action dans cette répartition. Par ailleurs, je tiens mes compétences de la délégation de la présidente, élue de la Ville de Paris.
Mme Carine Rolland. Monsieur le président, avez-vous entendu des directeurs ou directrices mentionner une forme d’inadéquation entre leur fonction telle qu’elle est prévue par la loi et les spécificités de l’époque actuelle ?
M. le président Alexandre Portier. Nous disposons d’un ensemble de témoignages qui convergent vers la même idée : au terme du processus, la responsabilité revient au chef d’établissement. La question centrale consiste donc bien à savoir s’il dispose réellement des leviers nécessaires pour assumer cette charge. Il importe également de déterminer si ce statut est juridiquement clair. Si tel est le cas, chacun doit assumer sa part et agir en conséquence. En revanche, si la loi manque de précision ou crée un dispositif disproportionné, il nous appartient, en tant que législateurs, de la revoir et de la réécrire afin de la rendre plus précise.
Cependant, un point surprend intuitivement. Le chef d’établissement se voit confier un pouvoir de police, un pouvoir de conservation et une responsabilité considérable, lesquels ne prennent sens qu’à condition qu’il dispose des moyens nécessaires pour les exercer. Cela suppose l’existence d’outils de contrôle, de mécanismes de saisine, d’interpellation. C’est précisément pourquoi j’évoquais la nécessité d’un équilibre entre les droits et les devoirs, entre la responsabilité et les moyens d’action.
M. Alexis Corbière, rapporteur. Au fil des auditions, nous avons souvent le sentiment que les chefs d’établissement se retrouvent, en dernière instance, à assumer l’ensemble des responsabilités, comme si chacun se défaussait sur eux. Nous nous interrogeons donc sur leur capacité concrète à assumer pleinement la totalité de leurs missions et sur les moyens réels dont ils disposent pour le faire. C’est dans ce contexte que s’inscrit notre réflexion actuelle.
Il ne s’agit pas que la responsabilité politique se reporte, par facilité, sur les chefs d’établissement. L’autonomie est une notion précieuse, mais elle ne peut servir à justifier que chacun se débrouille seul. Nous cherchons ainsi comment formuler des propositions utiles et adaptées à ce que nous constatons sur le terrain.
L’exemple parisien illustre un modèle doté de moyens significatifs, mis en place dès la mandature de Bertrand Delanoë, à travers une organisation, une direction solide et la capacité à débloquer des investissements lorsque la situation l’exige. Cependant, notre vision englobe l’ensemble du territoire hexagonal, où de nombreux établissements disposent de ressources limitées, parfois même réduites par certaines politiques publiques.
Nous ne souhaitons pas que des directeurs, faute de moyens, se retrouvent impuissants ou contraints à des solutions extrêmes, comme conserver les œuvres en réserve et ne montrer que des reproductions.
Mme Anne-Sophie de Gasquet. Selon moi, l’essentiel concerne d’abord le dialogue constant et très nourri qui structure le fonctionnement. Je parle ici de Paris Musées, où les échanges entre les directeurs de musée, la direction générale et les directions du siège constituent un socle indispensable.
Vient ensuite le dialogue que j’entretiens avec la présidente de Paris Musées et, plus largement, avec la Ville de Paris. Chaque action comporte nécessairement une dimension budgétaire, et les discussions avec la direction des finances de la Ville sont régulières. L’objectif consiste bien à disposer des moyens indispensables pour engager les investissements nécessaires, notamment en matière de sécurité et de sûreté. Ces travaux représentent des opérations lourdes, qui reposent essentiellement sur les subventions allouées par la Ville.
Nous formulons donc de nombreuses propositions, que la Ville ne peut financer intégralement. Nous opérons alors des choix, de manière concertée, avec la Ville et avec les directeurs de musée. Un exemple précis l’illustre : au début de cette mandature, plusieurs projets de travaux étaient envisagés pour le musée d’Art moderne. Les contraintes budgétaires ne permettaient pas de réaliser tout ce que nous avions projeté. Nous avons donc décidé de prioriser les opérations liées à la sécurité et à la sûreté.
M. le président Alexandre Portier. Je souhaite revenir sur la question du statut et des compétences du chef d’établissement. Vous avez rappelé l’apport traditionnel de cette fonction, fondé sur l’expertise scientifique et artistique, qui demeure un pilier de notre modèle. Lors d’une précédente audition, un débat s’est ouvert sur la possibilité que, demain, ces profils soient remplacés par des managers davantage tournés vers la gestion et le pilotage budgétaire.
Plusieurs acteurs soulignent qu’une prise de conscience progressive des enjeux de sécurité et de sûreté s’est opérée dans le domaine scolaire, puis dans celui des transports, même si beaucoup reste à accomplir. Ils s’interrogent désormais sur la capacité du secteur culturel à suivre la même évolution. La question porte sur la formation des chefs d’établissement. Leur parcours intègre-t-il suffisamment cette culture de sécurité et de sûreté ? Sont-ils associés aux dispositifs de formation initiale et continue, comme ceux proposés par l’Institut des hautes études de défense nationale (IHEDN) ou l’Institut national des hautes études de la sécurité et de la justice (INHESJ), qui permettent de diffuser cette culture ?
Mme Valérie Guillaume. Je suis partiellement d’accord avec vous. Il me semble nécessaire de renforcer les enseignements en sécurité et en sûreté au sein de l’Institut national du patrimoine (INP), qui forme les conservateurs. J’insiste également sur l’importance du travail collectif, des chaînes opératoires et de la dimension humaine dans nos missions. Les conservateurs ne sont pas uniquement des experts d’un domaine précis, ils doivent aussi porter un projet ambitieux au service des publics et de la démocratisation culturelle.
M. le président Alexandre Portier. Vous avez évoqué le statut particulier de Paris. Ces dernières années, un choix a été réalisé en faveur de réserves délocalisées, plus sécurisées, pour accueillir les œuvres non exposées. Vous avez également indiqué qu’un certain nombre d’œuvres ne sont plus directement accessibles au public. Je souhaite donc savoir si la Ville de Paris dispose de telles réserves externalisées et, le cas échéant, si elles sont mutualisées.
Mme Anne-Sophie de Gasquet. Je le confirme. Nous disposons de réserves mutualisées pour la quasi-totalité des musées de la Ville de Paris. Cette organisation s’est imposée en premier lieu parce que certains établissements, situés à proximité de la Seine, étaient exposés au risque de crues, notamment le musée d’Art moderne et le Petit Palais. Nous avons donc installé des réserves mutualisées en Seine-Saint-Denis, dans des espaces hautement sécurisés et parfaitement adaptés.
Nous louons également deux autres sites, l’un à Paris et l’autre près de Roissy, destiné aux œuvres de très grand format, moins fréquemment mobilisées. Par ailleurs, les collections liées à la mode, relevant du Palais Galliera, bénéficient de réserves spécifiques situées à Paris.
Ainsi, nos réserves sont mutualisées, mais réparties sur quatre sites différents. Paris Musées a pour objectif de constituer à terme des réserves communes et entièrement mutualisées, soit aux portes de Paris, soit hors de la ville. Ce projet n’a pas encore pu être financé, mais nous espérons le voir aboutir dans les prochaines années.
Mme Aurélie Filippetti. Je souhaitais ajouter un mot sur les réserves du Louvre. Lorsque j’étais ministre, j’ai en effet conduit, avec le président de la région Nord-Pas-de-Calais de l’époque, le projet des réserves du Louvre à Lens. Nous en étions particulièrement heureux, car il permettait de sécuriser des collections exposées au risque d’inondation. L’installation de ces réserves à Lens était essentielle et s’inscrivait pleinement dans le développement du territoire, en cohérence avec le Louvre-Lens.
M. Alexis Corbière, rapporteur. Mesdames les élues, serait-il utile que la Ville soit représentée dans les conseils d’administration de ces grands établissements, finalement ? Je pense en particulier au Louvre.
Mme Carine Rolland. Je le pense, d’autant plus que la Ville est représentée dans plusieurs autres établissements. C’est par exemple le cas à la Villette, comme au centre Pompidou. Lorsqu’un établissement de l’ampleur du centre Pompidou ferme, la Ville en perçoit immédiatement les conséquences. Je ne dirais pas qu’elle les subit, car la situation a été remarquablement pilotée, mais elle doit en gérer les effets. De fait, la fermeture d’un tel lieu pendant plusieurs années a une incidence qui outrepasse la seule dimension culturelle.
Dans d’autres cas, les conséquences peuvent être très positives. Certaines écoles, clubs de prévention ou associations voient leur action renforcée grâce à des relais implantés dans des quartiers éloignés de ces établissements. À la Villette, où la Ville siège également au conseil d’administration de la Philharmonie, elle est pleinement partie prenante de cette dynamique. Cela compte non seulement sur le plan culturel, mais aussi sur le plan urbanistique, dans la manière plus large dont la ville vit.
Nous voyons ainsi combien la situation parisienne est complexe. Comprendre précisément ce qui se passe en interne, sur les équilibres financiers comme sur la répartition des moyens, permet d’identifier ce qui fonctionne ou ce qui peut rencontrer des difficultés. Sans nourrir aucune polémique, il me semble clair que la présence de la Ville dans ces conseils d’administration revêt une réelle importance.
M. le président Alexandre Portier. Je vous remercie pour ces échanges extrêmement nourris, qui nous ont permis d’aborder un grand nombre de sujets. Nous vous remercions par avance des réponses que vous pourriez fournir au questionnaire qui vous a été adressé en amont de cette commission. En effet, nous n’avons pas pu aborder l’intégralité des sujets lors de la séance de ce jour. Certains sont plus administratifs et techniques, mais néanmoins nécessaires pour notre commission.
9. Audition des auteurs de l’enquête administrative sur le vol survenu au musée du Louvre le 19 octobre 2025 (5 février 2026 à 13 heures 30)
La commission auditionne, dans le cadre de l’enquête sur la protection du patrimoine national et la sécurisation des musées (article 5 ter de l’ordonnance n° 58-1100 du 17 novembre 1958), les auteurs de l’enquête administrative sur le vol survenu au musée du Louvre le 19 octobre 2025 : M. Noël Corbin, chef du service de l’inspection générale des affaires culturelles, M. Guy Amsellem, M. Philippe Belin, Mme Maryline Laplace et M. Bertrand Munin, inspecteurs généraux des affaires culturelles, M. Bruno Saunier, inspecteur des patrimoines et de l’architecture, et M. Guy Tubiana, expert conseiller sûreté des musées de France ([9]).
M. le président Alexandre Portier. Nous recevons à présent les auteurs du rapport d’enquête administrative sur le vol survenu le 19 octobre dernier au Louvre.
Je remercie pour leur présence M. Noël Corbin, chef du service de l’inspection générale des affaires culturelles (Igac), M. Guy Amsellem, M. Philippe Belin, Mme Maryline Laplace et M. Bertrand Munin, inspecteurs généraux des affaires culturelles, M. Bruno Saunier, inspecteur des patrimoines et de l’architecture, et M. Guy Tubiana, expert conseiller sûreté des musées de France au sein de la mission sécurité, sûreté et audit du ministère de la culture (Missa).
Je remercie plus particulièrement MM. Saunier et Tubiana que nous recevons pour la seconde fois après de premiers échanges, il y a trois semaines, dans le cadre de l’audition des responsables de la direction générale des patrimoines et de l’architecture (DGPA).
Le vol survenu au Louvre en octobre dernier, élément déclencheur de nos travaux d’enquête, a été un événement sidérant. Au-delà des Parisiens, il a frappé les Français et parfois consterné les observateurs étrangers. Le contraste est saisissant entre la simplicité du mode opératoire et l’ampleur du vol : les bijoux dérobés sont d’une valeur quasi inestimable, même si certains ont réussi à les estimer à 88 millions d’euros.
Notre commission a besoin de comprendre comment un tel vol a pu se produire, non pas seulement sur le plan sécuritaire mais aussi sur le plan institutionnel, au niveau de la mise en œuvre des politiques publiques et du fonctionnement administratif. Nous avons besoin de comprendre la façon dont les choses se sont déroulées et quels leviers d’intervention, parmi ceux qui ont été actionnés, ont fonctionné ou pas. Nous avons besoin de savoir quelles leçons ont été tirées de l’événement.
Surtout, il nous faut ouvrir la réflexion à l’ensemble des politiques patrimoniales de notre pays. Nous avons trop peu l’occasion, au sein de la commission des affaires culturelles et de l’éducation, de parler de patrimoine. Souvent, c’est lorsque survient un drame que nous le faisons, comme ce fut le cas pour Notre-Dame et comme aujourd’hui. Nous ne souhaitons pas que le Louvre soit l’arbre qui cache la forêt : nous devons saisir l’occasion de renforcer considérablement notre niveau d’exigence en matière de sécurité pour protéger les œuvres qui font partie de notre histoire collective, qui fédèrent – c’est la mission première de la culture – et que nous souhaitons partager avec nos enfants.
Nous nous concentrerons aujourd’hui sur le travail que vous avez mené, qui est fondamental pour nos travaux. Les personnes que nous auditionnons y font souvent référence, parfois après en avoir eu des échos dans la presse ; nous y reviendrons aujourd’hui de façon beaucoup plus précise.
L’enquête administrative avait été diligentée par la ministre de la culture le 21 octobre 2025, deux jours après le vol, et les conclusions lui en ont été rendues deux semaines plus tard, le 5 novembre. Alors que l’on aime, dans notre pays, taper sur les fonctionnaires, je tiens à saluer ce travail très efficace. Il nous faut défendre la fonction publique qui fait l’honneur de notre pays à bien des égards et qui a montré, en l’espèce, sa capacité à déployer une expertise de haut niveau.
Je rappelle que cette audition, diffusée en direct sur le site de l’Assemblée nationale, sera ensuite consultable en vidéo. Elle fera également l’objet d’un compte rendu écrit qui sera publié.
J’ajoute que l’article 6 de l’ordonnance du 17 novembre 1958 relative au fonctionnement des assemblées parlementaires impose aux personnes auditionnées par une commission d’enquête de prêter le serment de dire la vérité, toute la vérité, rien que la vérité.
(M. Noël Corbin, M. Guy Amsellem, M. Philippe Belin, Mme Maryline Laplace, M. Bertrand Munin, M. Bruno Saunier et M. Guy Tubiana prêtent successivement serment.)
Pour commencer, pourriez-vous préciser ce qui s’est passé pour que l’on en arrive là ? Quelles défaillances ont rendu possibles l’intrusion dans la galerie d’Apollon, le vol des bijoux et la fuite des voleurs ? Quelles faiblesses ceux-ci ont-ils su détecter que collectivement, nous n’avions pas vues jusqu’ici ?
M. Noël Corbin, chef du service de l’Inspection générale des affaires culturelles. Il me semble fondamental de rappeler que le musée du Louvre est le plus grand musée du monde, celui qui reçoit le plus de visiteurs – plus de 9 millions en 2025 –, mais c’est aussi un palais multiséculaire dont la construction a commencé vers 1190, sous le règne de Philippe Auguste. Ce n’est donc pas un musée comme les autres : c’est un lieu double, palais et musée, que l’on peut appréhender comme une ville. C’est aussi un gigantesque espace de 37 hectares et de 244 000 mètres carrés de plancher, dont 70 000 en exposition, où travaillent 2 200 agents et où sont reçus jusqu’à 30 000 visiteurs par jour. Ancien palais des rois de France, le Louvre est un lieu très prestigieux et extrêmement important sur le plan symbolique.
J’en viens aux faits. Pour commencer, les dispositifs d’alarme ont bien fonctionné, dans un délai de 2 secondes au niveau de la fenêtre et de façon instantanée dans les vitrines. Sur la vidéo qui a circulé il y a quelques jours, on voit que les agents ont fait leur travail et appliqué la doctrine : ils ont mis à l’abri les visiteurs.
On peut dire, au sujet du vol, qu’il y a eu congruence de nombreux éléments relevant de champs différents.
Il faut noter d’abord l’insuffisance et la vétusté du dispositif de vidéoprotection extérieur : insuffisance parce qu’il n’y a pas beaucoup de caméras ; vétusté parce qu’une seule des deux caméras situées à proximité, dans le jardin de l’Infante à côté des quais, était activée. Même s’il s’agit d’une caméra analogique de qualité médiocre, on voit distinctement, sur la vidéo, l’ensemble des préparatifs, y compris la montée de la nacelle jusqu’à l’arrivée des voleurs sur le parapet. Cette caméra est rattachée au poste de commandement (PC) central mais, les écrans étant en nombre insuffisant, les images qui auraient pu permettre aux agents de sécurité en place de constater qu’il se passait quelque chose n’ont été activées qu’à 9 heures 38, donc trop tard. Ce problème a été relevé.
Ensuite, la porte-fenêtre sud, mal sécurisée, était restée dans le même état depuis 2003. Le système de verrouillage électromagnétique a bien été modifié en 2022 mais la vitre n’a pas été suffisamment protégée ; seul un contact fenêtre permettait d’avertir. Le temps de résistance du verre a été extrêmement faible, de l’ordre de quelques secondes. Sans doute y a-t-il là un élément d’ordre organisationnel à souligner : le rapport d’audit réalisé par Van Cleef & Arpels en 2018 préconisait d’intervenir sur les vitrines – cela a été fait – et sur la vitre – cela a moins été le cas, car ce ne sont pas les mêmes directions qui gèrent le palais et les espaces muséographiques.
Il y a aussi eu insuffisance dans la coordination et dans la diffusion de l’alerte. Les images de la caméra sont reportées au PC central (PCC) et, comme je l’indiquais, elles n’ont pas été regardées en direct. Un audit réalisé en août 2025 souligne que : « Les écrans sont en nombre insuffisant au regard du parc de caméras. Le PCC paraît sous-dimensionné pour faire face à une crise majeure qui nécessiterait une centralisation de l’ensemble des équipements. » C’est très exactement ce qui s’est passé.
La police a été prévenue à 9 heures 35 et 33 secondes par un agent du PC central sans être précisément renseignée, cependant, sur le point d’entrée des voleurs. Pensant que ceux-ci étaient entrés par la pyramide, elle a pris cette direction et a alors croisé les voleurs qui repartaient. Puis elle a rencontré les agents, qui l’ont renvoyée vers les quais de Seine. Personne ne sachant qui était qui, il n’y a pas eu d’intervention.
On peut noter tout de même que l’intervention sur le quai François-Mitterrand des agents de la société privée Securitas, accompagnés des agents d’intervention du Louvre, a évité le pire – c’est-à-dire la destruction des éléments, notamment des traces ADN, qui ont permis ensuite de retrouver les cambrioleurs.
On dit qu’à trente secondes près, les agents de Securitas ou les policiers auraient pu empêcher la fuite des voleurs. Ces trente précieuses secondes auraient pu être gagnées de plusieurs façons. D’abord, si les agents du PC avaient pu signaler une présence suspecte avant l’effraction – ce qu’ils n’ont pas pu faire, la caméra n’étant pas activée. Ensuite, si le temps de résistance de la fenêtre avait été plus long. L’audit de Van Cleef & Arpels préconisait d’agir sur ce point mais il avait été décidé en 2018, lorsque l’on a refait la galerie d’Apollon, de ne pas remettre de vitre supplémentaire – de même qu’il avait été décidé de ne pas remettre la grille qui, depuis, a été installée. C’était une faiblesse majeure. Enfin, du temps aurait pu être gagné si une information plus précise avait été donnée aux agents de Securitas et à la police au sujet de la localisation de l’effraction.
Plus largement, on note une absence de coordination, de partage et de transmission des informations au sein de l’établissement au moment du changement de gouvernance.
Je vous remercie, monsieur le président, d’avoir salué notre travail en soulignant que nous l’avions réalisé dans un délai très bref. Pour être sincère, cela n’a pas été facile car les documents manquaient, voire n’existaient pas. Nous avons dû les demander et les avons obtenus par plusieurs canaux. C’est le précédent président du Louvre, M. Martinez – ayant quitté l’établissement en 2021 – qui nous a remis l’audit de 2017 sur les problématiques de sécurité. Quant à l’audit de Van Cleef & Arpels, il est arrivé cinq jours après le début de nos travaux. À chaque fois qu’arrivaient des éléments dont nous n’avions pas connaissance jusqu’alors, nous avions l’impression de devoir recommencer tout notre travail.
L’audit réalisé par l’Institut national des hautes études de la sécurité et de la justice (INHESJ) en 2017 est extrêmement important. Les constats qu’il dresse, s’agissant notamment de l’émiettement et de la dilution des responsabilités, sont très précisément ceux que fait notre mission huit ans plus tard.
J’aimerais citer deux phrases en particulier, qui étaient encore d’actualité au moment où nous avons réalisé notre rapport – sachant qu’il s’est passé beaucoup de choses depuis la fin de nos travaux le 5 novembre. La première est : « L’établissement n’a pas intégré un véritable management de la sûreté. » Il est vrai que quatre ou cinq directions ont à connaître des questions à sûreté et que, s’il existe une direction de l’accueil du public et de la surveillance (DAPS), il n’existe pas de direction de la sûreté : celle-ci n’est pas un point cardinal dans l’organigramme du Louvre.
La seconde phrase est : « L’établissement public ne peut plus ignorer faire potentiellement l’objet d’une atteinte dont les conséquences pourraient se révéler dramatiques. » Elle a été écrite en 2017.
Au-delà des dysfonctionnements, plusieurs enseignements nous semblent devoir être tirés. D’abord, les risques de vol et d’intrusion ont été sous-estimés. Le Louvre dispose d’une cartographie des risques, votée chaque année en conseil d’administration. Le risque d’intrusion y est coté à 8 sur 64 et figure dans la zone verte, dans une échelle allant jusqu’au rouge. Considéré comme mineur et maîtrisé, il a même été revu à la baisse entre 2022 et 2023 – il était auparavant coté à 12 sur 64 –, comme si la situation s’était améliorée. Il y a vraiment là un problème.
Selon nous, le vol a mis au jour des carences en matière de doctrine de formation. Seuls 3 % des agents de la DAPS sont formés au risque de vol et d’intrusion. Ce chiffre est celui de 2024 : je pense que des choses ont dû se passer en 2025, conformément à nos préconisations. De surcroît, les formations ne sont plus nécessairement adaptées aux modes opératoires. Dans une note en date du 26 octobre 2025, la directrice de la surveillance écrit ainsi à sa présidente que le scénario du 19 octobre n’a pas été envisagé. Pourtant, l’audit de Van Cleef & Arpels montre bien les choses, avec une photo. Il y a donc là aussi un problème. Lorsque nous avons entendu l’administrateur général et l’administrateur général adjoint, autour du 20 octobre, ils n’avaient pas connaissance des deux audits qui avaient été réalisés.
Il est nécessaire de réévaluer le risque du vol d’œuvres d’art à l’intérieur du musée. La tutelle a commencé à s’y atteler : le projet de contrat d’objectifs, qui contenait cinq lignes au sujet du vol et de la sécurité des œuvres, a été mis en attente pour que la direction générale des patrimoines et de l’architecture le revoie avec le musée. Ce travail est en cours.
Il est nécessaire aussi de renforcer l’efficacité de la stratégie de surveillance. Nous préconisons à cet égard un plan de formation exceptionnel intégrant la culture de sûreté, la vigilance comportementale et des exercices conjoints avec les forces de sécurité.
Il faut aussi, évidemment, que les équipements soient mis à niveau – ce qui nous conduit à évoquer le schéma directeur des équipements de sûreté, lancé en 2017 et dont l’achèvement est prévu en 2033. Même si ce schéma a été redimensionné en 2022, après l’arrivée de l’actuelle présidente Mme des Cars, la réalisation du contrat d’objectifs précédent a connu des retards en 2022, 2023 et 2024, du fait de questions budgétaires, de ressources humaines ou de marchés. Il est vrai que l’on peut considérer comme un peu long le délai entre le lancement d’un schéma de cette importance, en 2017, et ses premiers effets en 2026. Quoi qu’il en soit, les choses devraient maintenant avancer.
M. Guy Amsellem, inspecteur général des affaires culturelles. Je voudrais rappeler quelques jalons historiques. En 2017, il n’y a pas encore de schéma directeur des équipements de sûreté (Sdes) : pour son élaboration, une mission d’assistance à maîtrise d’ouvrage est lancée et confiée au bureau d’études Inop’s Cetab. Deux ans plus tard est lancée la sélection de la maîtrise d’œuvre et, en 2020, le marché de maîtrise d’œuvre est à un autre groupement d’entreprises, Risk&Co et Alternet.
En 2022 enfin, six mois après son arrivée, la nouvelle direction juge que le niveau d’ambition du plan n’est pas suffisant et qu’il doit être revu. Elle souhaite en particulier renforcer quatre points : la généralisation de la vidéosurveillance périmétrique – c’est-à-dire des caméras extérieures –, la modernisation des cinq postes de commandement, le déplacement du PC central à proximité de la direction générale et enfin l’intégration des problématiques de cybersécurité, insuffisamment prises en compte selon elle. Un nouveau schéma directeur de sûreté intégrant ces différentes dimensions est lancé et présenté au conseil d’administration de l’établissement en décembre 2023.
Il est frappant, comme le disait Noël Corbin, que très peu de choses aient été faites entre 2017 et 2025. Nous avons à ce sujet deux réflexions. Il est évidemment louable, d’une part, de disposer de l’instrument de pilotage qu’est le schéma directeur. Il offre en effet une vision d’ensemble des opérations à mener dans tous les domaines – équipements, rénovation, mise aux normes bioclimatiques, modernisation des espaces d’exposition des collections, etc. C’est aussi un instrument de pilotage budgétaire, qui permet de disposer d’une évaluation des besoins financiers et de leur phasage en temps.
Mais l’existence d’un Sdes ne doit pas se traduire, d’autre part, par un gel de toutes les opérations liées à la sûreté dans l’attente d’un déploiement d’ensemble qui mène jusqu’en 2033, au moins : comme vous pourrez le constater dans les documents de la Cour des comptes, la temporalité de certaines phases n’a en effet pas encore été évaluée, si bien que l’on est incapable de déterminer si elles s’achèveront en 2034, 2035, 2036 ou 2037.
Il nous semble qu’un schéma directeur doit s’adapter aux circonstances et, en tout état de cause, qu’il n’interdit pas de mener les opérations identifiées comme urgentes. Pour nous, la vétusté des équipements et les alertes multiples – les vols intervenus dans d’autres musées comme les nombreux rapports remis à la direction – justifiaient la mise en œuvre anticipée de certaines mesures, par exemple le déploiement de dispositifs de vidéoprotection.
Entre 2016 et 2025, on a consacré un peu plus de 90 millions d’euros aux dépenses de sûreté mais, en réalité, une très faible part l’a été dans le cadre du schéma directeur. L’essentiel de ces dépenses a concerné, d’une part, la sécurisation du domaine, que l’on peut désormais fermer en déployant des grilles pour en interdire l’accès aux visiteurs le soir notamment et, d’autre part, le marché de la surveillance des espaces extérieurs, qui a été confié à une société sous-traitante, Securitas. Cela n’a rien à voir avec le schéma directeur. On a aussi dépensé un peu d’argent dans la maintenance des équipements.
Sur 90 millions d’euros dépensés, 3 millions l’ont été au titre du le schéma directeur. C’est fort peu – 4 %, selon le rapport de la Cour des comptes. Avant que nous ne rédigions notre rapport, l’essentiel des dépenses était programmé pour les années 2026 à 2033.
Comme vous le savez, le Sdes est désormais intégré au nouveau projet Louvre-Nouvelle renaissance. Plus précisément, il entre dans le cadre du premier des deux volets, le volet technique, Louvre Demain, qui prend la forme d’un schéma directeur des schémas directeurs si l’on peut dire : il comprend en effet la remise aux normes de l’ensemble du musée, pour un coût total de 480 millions d’euros, auxquels sont intégrés les 80 millions d’euros du Sdes. Le second volet, Louvre-Grande colonnade, est fonctionnel. La presse s’en est fait l’écho : il prévoit une nouvelle entrée sous la colonnade de Perrault, de nouveaux espaces d’accueil du public dans la Cour carrée et une protection de La Joconde.
Un peu moins de 20 % des dépenses du Sdes ont concerné des investissements et plus de 80 %, du fonctionnement.
M. le président Alexandre Portier. Certains des éléments que vous avez exposés sont très frappants, voire graves. On dirait que l’on a brassé beaucoup de papier pendant plus de dix ans sans que cela ait un impact concret sur le niveau de sécurité de l’établissement ; on a gonflé artificiellement les dépenses réellement engagées pour protéger les œuvres.
Le nombre insuffisant d’écrans au niveau du PC central avait été noté dans l’audit de 2015, est-ce bien cela ?
M. Noël Corbin. Non : il était signalé dans l’audit rendu en août 2025, qui portait très précisément sur ce point-là.
M. le président Alexandre Portier. Il est surprenant que l’on s’en aperçoive aussi tard. On installe des caméras depuis vingt ans maintenant ; dans n’importe quelle commune de France qui en est équipée, on sait compter le nombre d’écrans nécessaires.
M. Guy Amsellem. Je pense que cet élément avait été identifié plus tôt : en 2022, la nouvelle direction a jugé que le schéma directeur de 2017 n’était pas suffisant et qu’il fallait davantage de caméras de vidéoprotection.
M. le président Alexandre Portier. Durant son audition devant les membres de notre commission, Mme des Cars a souhaité faire une mise au point sur ce qu’elle considère comme des fake news, en indiquant : « Nous aurions privilégié des dépenses somptuaires et inutiles, favorisé une politique d’acquisition dispendieuse, rénové des espaces muséographiques au détriment des investissements devant assurer la protection des œuvres ; c’est faux, absolument faux. »
Au regard de votre enquête, qui souligne avec netteté les sous-investissements en matière de protection, le désintérêt ou, à tout le moins, la sous-estimation manifeste des risques et la lenteur voire l’absence de réponse de l’équipe actuelle au constat alarmant déjà dressé par l’INHESJ en 2017, jugez-vous que les propos de Mme des Cars résistent à l’épreuve des faits ?
M. Noël Corbin. Ce sont ses propos, que la mission n’a pas forcément à commenter.
Un texte prévoit que 20 % des recettes de billetterie sont affectées aux acquisitions : ce n’est pas une politique dispendieuse voulue par la présidente, c’est la règle. Mais une règle peut évoluer. Dans la mesure où les tarifs appliqués aux visiteurs étrangers ont très fortement augmenté, et avec eux les recettes de billetterie, on peut s’interroger sur le montant des crédits fléchés vers les acquisitions au regard des besoins en investissements. C’est effectivement une question que nous nous sommes posée.
M. le président Alexandre Portier. En tant que professionnels de la culture, votre vision dépasse la seule situation du Louvre. Le fait que priorité ait été donnée aux acquisitions, à l’événementiel, au spectacle, à l’éphémère au détriment du durable et de ce qu’il nous revient de conserver ne relève-t-il pas d’une erreur stratégique plus générale, observable dans ce pays depuis plusieurs années, voire décennies ?
M. Noël Corbin. Il est certainement plus facile de présenter un projet de rénovation ou tout autre projet donnant une grande visibilité qu’un investissement dans six cents caméras numériques. La question est compliquée. Pour nous, il n’y avait probablement pas de mauvaise volonté ni de mauvaise foi mais il y a eu une sous-estimation du risque. Le risque étant sous-estimé, l’urgence de le traiter l’a été aussi. Mme des Cars est beaucoup intervenue sur l’état dans lequel elle avait trouvé l’établissement. Voulant mieux faire, peut-être a-t-elle perdu quelques mois. Le transfert du PC central dans le pavillon de Flore a été notamment repoussé.
Il s’agit d’une question de doctrine : la sûreté n’était pas affichée comme un élément fondamental, et ce il y a quelques semaines encore. Elle l’est beaucoup plus désormais. La ministre de la culture a écrit avec le ministre de l’intérieur à tous les directeurs de Drac (directions régionales des affaires culturelles) et à tous les préfets pour les alerter sur la sécurité et la sûreté, notamment dans les musées de France. Cette préoccupation va prendre de l’importance.
M. le président Alexandre Portier. Quand je pose la question de savoir si on a pu rater quelque chose collectivement dans notre doctrine et notre vision de la culture, je mets bien sûr de côté toute considération politique – il ne s’agit pas se demander si c’est imputable à la gauche, à la droite ou que sais-je encore. Dans le rapport, page 42, vous écrivez de manière assez limpide : « sécurité et sûreté ne font l’objet d’aucun suivi particulier de la part du ministère ».
M. Guy Tubiana, conseiller sûreté des musées de France. Comme j’ai déjà eu l’occasion de le dire devant votre commission, nous n’avons jamais été saisis par le Louvre des questions de sûreté, ce qui est bien dommage.
M. le président Alexandre Portier. Il n’y a pas eu de saisine du Louvre mais il n’y a pas eu spécialement d’engagement collectif en faveur de la sécurité et de la sûreté au niveau des ministères, quels que soient les ministres, ces dernières décennies. C’est un constat que nous pouvons collectivement valider – je vois que vous confirmez.
M. Bruno Saunier, inspecteur des patrimoines et de l’architecture. Nous sommes en train d’établir un bilan des formations en matière de sûreté dans l’ensemble des établissements patrimoniaux, que ce soit les monuments historiques, les sites archéologiques ou les musées. À l’Institut national du patrimoine (INP), des modules assurés par nos collègues de la Missa sont prévus pour les futurs conservateurs du patrimoine, et tous les ans est proposé un module spécifique dans le cadre de la formation continue. L’École de Chaillot intègre aussi cet aspect dans la formation initiale des architectes du patrimoine, des architectes des bâtiments de France et les architectes des monuments historiques. En revanche, au niveau plus général, je n’ai trouvé pour ces trois dernières années aucun module de formation continue dans le catalogue du CNFPT (Centre national de la fonction publique territoriale). Ces formations sont ponctuellement dispensées : Paris Musées et les musées de la métropole de Rouen organisent, par exemple, des formations de ce type pour leurs agents. De mon point de vue, ce n’est pas propre au Louvre, cela reflète un problème général d’intégration dans les mentalités des questions de sûreté, malgré les actions répétées des collègues de la Missa, qui ne sont hélas pas assez nombreux.
M. le président Alexandre Portier. Les personnes que nous avons auditionnées ce matin vont dans le même sens. La question de la sûreté et de la sécurité n’a pas été assez prise en compte, y compris dans les profils de poste des chefs d’établissement de l’ensemble de notre réseau muséal. Pensez-vous, vous aussi, que ce constat vaut à l’échelle nationale, monsieur Corbin ?
M. Noël Corbin. J’aimerais revenir sur un point : comment l’information circule-t-elle, surtout quand elle est essentielle, stratégique et sensible ? Il a été dit combien l’audit de Van Cleef & Arpels était confidentiel et sensible, tellement sensible et tellement confidentiel qu’on a l’impression que personne ne l’a eu entre les mains. Le risque d’intrusion pour braquage figure dans la cartographie des risques établie par le Louvre en vert et dans cet audit en rouge foncé !
Nous avons entendu plusieurs personnes ayant travaillé avec M. Martinez, notamment M. Jannic Durand, l’ancien directeur du département des objets d’art, et M. Michel Goutal : à peu près toutes étaient informées de l’existence de ce rapport mais personne n’en avait vraiment connaissance. L’audit n’a pas fait partie des éléments transmis par le président sortant à Mme des Cars même si, et je crois que la responsable CFDT qui s’occupe des archives vous l’a précisé, il avait été archivé. Il n’est jamais remonté à la surface en tant qu’élément stratégique. Ses préconisations concernant les vitrines ont été prises en compte mais personne n’a intégré l’importance de ses conclusions s’agissant des risques de cambriolage et de braquage.
M. Alexis Corbière, rapporteur. Sans vouloir être trop pointilleux, j’aimerais revenir sur la chronologie des appels. M. le préfet de police, que nous avons auditionné ce matin, nous a dit que la police avait été prévenue à 9 h 36 ; vous indiquez dans votre rapport 9 h 35. La situation nous paraît assez brouillonne. Il est même question d’une alerte donnée dans un premier temps par un cycliste mais M. le préfet lui-même ne dispose pas de tous les éléments pour déterminer qui ce dernier a appelé exactement. Un début d’alerte aurait donc été donné et, quelques secondes après, la police aurait été envoyée sur les lieux. Si je me souviens bien, M. le préfet a parlé de quatre équipages, dont deux seraient allés directement sur le quai. Les choses, selon vous, ne se seraient pas passées exactement comme cela : dans un premier temps, les forces de police ne se seraient pas rendues sur le lieu de l’intrusion et un temps précieux aurait été perdu. Notre but n’est évidemment pas d’incriminer les fonctionnaires mais pouvez-vous nous apporter votre éclairage sur cette séquence ?
M. Bertrand Munin, inspecteur général des affaires culturelles. En fait, 9 h 36, c’est l’heure à laquelle a été activé le bouton de l’alarme Ramses (Réception des alarmes et des messages des sites et établissements sensibles) mais à 9 h 35 et trente secondes environ, il y a eu un appel du Louvre au commissariat du premier arrondissement ; il existe un protocole particulier pour le Louvre puisqu’il ne passe pas d’abord par la procédure Ramses – qui alerte la préfecture – mais par une ligne dédiée reliée directement à ce commissariat. Au moment de cet appel, l’intrusion a eu lieu depuis à peine quelques secondes et une agente de surveillance et d’accueil, constatant l’arrivée des deux malfaiteurs dans la galerie d’Apollon, a lancé en panique une alerte sur son talkie-walkie : « intrusion violente galerie d’Apollon ».
Au PC, au moment où les agents mettent à l’écran les images de la caméra de la galerie d’Apollon, ils voient effectivement deux individus, l’un casqué, l’autre cagoulé, avec des disqueuses-tronçonneuses à la main mais sans pouvoir deviner par où ils sont entrés. La galerie d’Apollon est très longue ; par ailleurs, pour protéger les tentures de la lumière, des stores sont posés sur les fenêtres et celui de la fenêtre par laquelle ils se sont introduits était resté baissé – ils l’ont simplement écarté pour pouvoir passer. Les agents ont appelé tout de suite le commissariat pour alerter d’un vol en cours au musée.
M. Alexis Corbière, rapporteur. Y avait-il un dispositif permettant de détecter le passage des cambrioleurs par la fenêtre ?
M. Bertrand Munin. Oui, l’alarme de la fenêtre s’est déclenchée…
M. Noël Corbin. À 9 h 34.
M. Bertrand Munin. …puis celle des vitrines. Nous avons rapidement entendu l’ensemble des personnels présents ce jour-là, soit au PC, soit dans la galerie elle-même ou les salles adjacentes, et nous avons constaté qu’ils avaient été saisis de panique. Ils n’étaient en effet pas préparés au risque d’une intrusion violente en journée en vue d’un vol : depuis dix ans, la doctrine de nos établissements culturels s’est construite autour du risque d’attentats. Je ne jette bien sûr pas la pierre à ces personnels. J’en ai vu certains qui étaient presque en état de sidération trois ou quatre jours après les faits. Ils ont dû être extraits de la salle par leurs collègues parce qu’ils restaient bloqués à côté de la fenêtre sans pouvoir bouger. À un moment, le cerveau déconnecte. Ils sont formés pour l’accueil des visiteurs et l’évacuation du public, pas à une intervention militaire sur des malfaiteurs.
C’est ce qui explique que les informations transmises n’étaient pas très claires. Les agents de Securitas et les agents d’intervention du Louvre, postés à l’extérieur ont entendu l’alerte mais ne réalisent pas où se déroule l’intrusion. Les agents de Securitas ont attendu plus de deux minutes avant d’apprendre que c’était par le quai que les cambrioleurs s’étaient introduits. Ajoutons à cela l’absence d’entraînement régulier à la coordination en situation de crise. Tout cela fait que, dans la panique, on réagit comme on peut. Tous les agents que nous avons rencontrés la semaine suivante passaient leur temps à se reprocher de n’avoir pas agi autrement.
M. Alexis Corbière, rapporteur. Que les choses soient claires : nous ne reprochons pas à des fonctionnaires d’avoir failli. Tout le monde a respecté les protocoles. Qu’il y ait eu un état de sidération est parfaitement compréhensible. Il y a peut-être eu des difficultés à identifier de quoi il s’agissait dans un premier temps, avec la crainte peut-être que les individus soient armés. D’après ce que nous avons compris, le premier réflexe a été la protection des visiteurs et nous pouvons concevoir que c’est une urgence absolue, même si nous regrettons tous que ce patrimoine ait été dérobé.
Nous cherchons à comprendre ce qui dysfonctionne. Il y a un manque d’habitude et de formation. Compte tenu de l’immensité du site, un temps précieux peut être perdu si des informations précises ne sont pas données.
Le rapport Van Cleef & Arpels insistait sur la consolidation des vitrines, ce qui a été fait. Des préconisations portaient aussi sur les vitres des fenêtres donnant sur le quai. À l’époque où il a été rédigé, il n’existait pas de disqueuse sans fil pouvant fonctionner de manière autonome avec une batterie, ce qui a conduit à une sous-estimation du risque. Vous soulignez, monsieur Corbin, que rien n’a été fait pour les vitres. Il nous a été dit, me semble-t-il, que le verre avait été renforcé, mais pas suffisamment pour résister à la puissance des disqueuses de nouvelle génération. Pouvez-vous nous repréciser les choses ?
M. Noël Corbin. En 2003, la grille extérieure a été retirée. Il nous a été dit que la vitre avait été changée en 2018, mais selon des standards inférieurs aux préconisations de l’audit de Van Cleef & Arpels.
M. Bruno Saunier. D’après les comptes rendus des réunions de chantier de la galerie d’Apollon, les vitres ont été changées et renforcées en 2021. En 2022, a été changé le système de verrouillage de la porte-fenêtre, qui elle-même avait été précédemment renforcée. Elle avait été découpée dans le sens de l’épaisseur pour installer des panneaux en inox afin de renforcer les huisseries. Depuis le XIXe siècle, la sûreté de cette porte-fenêtre a toujours été un point de vigilance. Après le retrait de la fameuse grille en 2003, s’est posée la question en 2018-2019 de la réinstaller. Une erreur a été alors commise : il a été finalement décidé de ne pas la remettre car elle a été considérée comme un accès pour les pompiers dont il fallait faciliter l’intervention rapide. Or les pompiers, qui n’ont été consultés sur ce point ni à l’époque ni plus tard, nous ont eux-mêmes précisé qu’il était possible d’installer des systèmes de déverrouillage automatique en cas d’incendie, ce qui ne fait pas obstacle à l’installation d’une telle grille. Il a été affirmé que le service des monuments historiques n’aurait jamais autorisé cette remise en place, ce qui est faux : les architectes des bâtiments de France compétents pour le Palais du Louvre n’ont pas non plus été saisis de cette question. Depuis le retrait en 2003 de la grille, dans le cadre de la rénovation de la galerie d’Apollon, s’est posée, très régulièrement, tous les deux ou trois ans, la question du renforcement de cette porte-fenêtre. C’est un point de vigilance permanent mais, par méconnaissance de la réglementation, on n’a pas su y apporter de solution.
M. Alexis Corbière, rapporteur. J’ai noté que vous réagissiez à propos de cette histoire de disqueuse de nouvelle génération. C’est l’argument qui a été avancé – je résume : le rapport de Van Cleef & Arpels a été pris en compte, des mesures ont été prises, mais ce rapport était déjà obsolète. Quelle est votre appréciation sur ce point ?
M. Bertrand Munin. L’audit de Van Cleef & Arpels abordait la question des vitres mais préconisait aussi la mise en place d’une protection périmétrique – faisceaux infrarouges le long du balcon et de la galerie extérieure, installation d’une caméra dédiée. Les experts considéraient en effet que le fait d’exposer dans cette galerie d’Apollon des joyaux – plus facilement transportables que la Victoire de Samothrace – constituait un risque supplémentaire, d’autant que lors du précédent vol, les malfaiteurs étaient passés par les mêmes fenêtres pour accéder à la galerie.
Certes, pour les vitres, les critères ont changé depuis 2018. Néanmoins, les vitrines ont tout de même résisté deux minutes : les deux malfaiteurs n’ont réussi qu’à découper une petite ouverture en forme de « u » à travers laquelle ils ont dû forcer pour parvenir à ramasser les bijoux. Il est certain que les bijouteries de la place Vendôme changent tous les cinq ans leurs vitrines pour s’adapter à l’évolution des normes et du matériel d’effraction.
M. Guy Amsellem. En réalité, l’audit de Van Cleef & Arpels évoquait trois sujets. Le premier est le balayage par des caméras extérieures de vidéoprotection. Le deuxième est la grille, protection mécanique. Il a été affirmé que les pompiers n’en voulaient pas. Or cela n’a jamais été le cas. Ils nous ont même dit que s’ils avaient été saisis d’un dossier de sécurité, ils l’auraient instruit. Pour qu’ils puissent se ménager un accès, il était seulement nécessaire que l’ouverture ne soit pas condamnée.
Le troisième sujet, c’est la qualité du verre employé. L’audit préconisait le même degré de résistance pour les vitres extérieures et les vitrines. Des tests ont été faits, non pas avec des disqueuses, mais avec des fusils et des masses. Or la même épaisseur de verre n’a pas été utilisée pour les vitrines. Comme vous, nous essayons de voir où on aurait pu gagner les secondes qui ont manqué et nous pensons que c’est précisément là. Dans un cas, ils ont mis plus de trente secondes pour faire une petite ouverture à travers laquelle ils ont glissé leurs bras difficilement ; dans l’autre, trois secondes.
M. Alexis Corbière, rapporteur. Vous considérez donc que les préconisations du rapport Van Cleef & Arpels n’ont pas été mises en œuvre ? Selon vous, il n’est pas correct de dire qu’elles ont été appliquées mais que, depuis sa remise, le matériel d’effraction a évolué ?
M. Noël Corbin. Partiellement. Les recommandations concernant le renforcement du verre des vitrines ont été prises en compte – du vitrage P6B a été employé – mais les autres préconisations n’ont pas été mises en œuvre ; pas globalement, pas suffisamment. Un des éléments intéressants du rapport est qu’il replace le Louvre dans son environnement, à proximité de la place Vendôme, et qu’il met en relief la criticité du vol. Entre 2018 et 2025, il eut été temps de faire évoluer le matériel, à l’instar des joailliers qui changent régulièrement leurs vitrines.
M. le président Alexandre Portier. Après ces considérations techniques, venons-en aux questions organisationnelles qui relèvent de l’administration de l’établissement public du Louvre. Nous avons déjà discuté des choix managériaux, de direction, d’organisation d’équipes faits par Mme des Cars au cours des premiers mois de sa présidence. Lors de son audition ici même, elle nous a indiqué que Denis Fousse, le directeur de l’accueil du public et de la surveillance, était resté : « Il y avait donc une continuité pour ce qui concerne l’accueil et la surveillance, certainement pas de perte de mémoire » a-t-elle précisé. La vraie question est de savoir si les diagnostics, les audits, les études ont été transmises et quelle continuité il y a eu dans les actions menées.
Dans vos travaux, vous notez « une réelle absence de mémoire de la nouvelle équipe de direction arrivée avec la directrice en 2021 ». Plus loin, vous soulignez que les « constats que dresse le rapport de l’INHESJ de 2017 sont très précisément les mêmes que ceux faits huit ans plus tard lors de la présente mission ». On a l’impression qu’en dix ans, très peu de leçons ont été tirées et que les choix d’organisation et les remplacements successifs ont pu provoquer une perte de mémoire, une perte de temps et, à la fin, une perte patrimoniale.
M. Noël Corbin. Denis Fousse était en effet en poste lors de l’arrivée de Laurence des Cars en septembre 2021, il est parti plus tard, en septembre 2024. De deux choses l’une : soit il n’avait pas connaissance de ces audits, et c’est un peu problématique ; soit il en avait connaissance et ils n’ont pas été jugés assez importants pour que la présidente en ait connaissance à son tour. Dans les deux cas, il a eu un problème de transmission même si on ne peut pas tout faire porter à M. Fousse qui est resté six mois de plus pour assurer le relais avec Mme Buffin, nouvelle directrice de l’accueil du public et de la surveillance. Certes, c’était en plein pendant les Jeux olympiques mais il y aurait eu des possibilités. Cela renvoie aussi au fait que la question de la sûreté n’était pas première au sein de cette direction.
M. le président Alexandre Portier. Estimez-vous que les modalités du renouvellement de l’équipe de direction ont pu contribuer à faire échouer cette transmission ? Y a-t-il eu des défaillances ?
M. Noël Corbin. Nous ne sommes ni dans le lieu, ni dans le moment où tout cela s’est passé. D’après ce que nous ont dit Mme des Cars et M. Martinez, ils ont pris deux ou trois après-midi pour échanger. La nouvelle équipe indique qu’il y avait quelques boîtes de documents. M. Martinez affirme qu’il y en avait plus. On a de toute façon l’impression que le départ concomitant du président-directeur, de l’administrateur général et de l’administratrice générale adjointe a contribué à fragiliser les transmissions. Dans la cartographie des risques, cela ne paraissait pas être une priorité. Lors de son audition devant vous, Mme des Cars a semblé dire qu’à son arrivée, la galerie d’Apollon était pour elle un sujet clos.
M. le président Alexandre Portier. Lors de l’audition des délégués syndicaux du Louvre à laquelle nous avons procédé, l’une des responsables, qui travaille aux archives, a précisé que depuis l’arrivée de l’actuelle présidente, il n’y avait eu aucune demande de documents relatifs à la sécurité et à la sûreté. Pourtant, ces documents existent et on sait même sur quelle étagère ils sont rangés, a-t-elle précisé. Est-ce un point que vous avez relevé lors de votre enquête ?
M. Noël Corbin. Je souris un peu : il est tellement étrange de recevoir un rapport d’audit sur la sûreté de cette importance envoyé par un président qui n’est plus en fonction depuis quatre ans et d’entendre la présidente actuelle vous dire qu’elle n’en a pas connaissance. Quand nous l’avons réceptionné, j’ai appelé le Louvre pour demander s’ils en avaient connaissance et ils m’ont répondu : absolument pas. C’est deux jours plus tard qu’ils l’ont retrouvé.
M. le président Alexandre Portier. Il est parfois difficile pour nous de distinguer le vrai du faux. Lors de son audition, Laurence des Cars nous a dit que la sécurité ne faisait pas partie des attendus de sa mission, des objectifs qui lui étaient assignés, et que sa lettre de mission ne la mentionnait pas. Nous avons auditionné trois précédents ministres de la culture qui nous ont affirmé qu’il s’agissait bien d’un attendu – la réponse était néanmoins plus ou moins claire selon les ministres, soyons honnêtes. Était-ce bien une des missions attribuées à Mme des Cars et à son prédécesseur ?
M. Noël Corbin. La question qu’on peut se poser c’est de savoir quel est le rôle d’un président d’établissement public. Je ne reviens pas sur la géographie particulière du Louvre et sur les 70 000 œuvres qui y sont exposées. S’il faut que le ministre de la culture lui dise que la sûreté est une priorité, c’est problématique. Le métier d’un conservateur est de conserver, c’est de faire en sorte que les œuvres restent et restent en bon état.
Ensuite se pose la question de la hiérarchie des priorités, politiques en particulier. Nous avons pris connaissance d’une lettre de mission de 2022 destinée à Mme des Cars – il n’y en a eu qu’une, je crois – dans laquelle la sûreté est évoquée, de manière assez brève, je le reconnais. La question de l’autonomie de l’établissement public est une réalité, la question de la tutelle en est une autre. La tutelle a-t-elle été assez insistante sur le sujet ? Je ne le sais pas. En tout cas, je trouve toujours dommage qu’un président d’établissement public, face à de tels éléments, puisse dire : on ne me l’avait pas dit, on ne m’avait pas demandé de le faire.
M. le président Alexandre Portier. Dans votre rapport, vous notez « sécurité et sûreté ne font l’objet d’aucun suivi particulier de la part du ministère ». Nous comprenons qu’il y a aussi eu une forme de défaillance de la tutelle. Pensez-vous qu’au niveau national, cet enjeu a été insuffisamment pris en compte ?
M. Noël Corbin. Pour ce qui est du niveau national, Bruno Saunier et Guy Amsellem sauront mieux vous répondre.
La ministre n’a pas attendu pour demander une enquête administrative. Je dois même dire qu’elle a assez peu attendu pour que notre mission lui soumette des premiers constats et des propositions. L’équipe actuelle de la direction générale des patrimoines et de l’architecture travaille d’arrache-pied à un contrat d’objectifs qui intègre les questions de sûreté. Je pense que la cartographie des risques va être revue. L’alarme Louvre est un élément décisif.
Se pose aussi une question structurelle concernant l’organisation de la tutelle. Certains établissements de rayonnement international sont extrêmement puissants et ont même des liens directs avec l’Élysée. Les chargés de tutelle au sein des directions n’ont pas forcément le bon angle d’entrée pour être suffisamment écoutés. C’est une chose à laquelle le ministère doit travailler.
M. le président Alexandre Portier. La tutelle exerce-t-elle pleinement son rôle ? Utilise-t-elle tous les leviers dont elle dispose dans le dialogue avec un tel établissement ? Peut-on parler d’asymétrie compte tenu du poids de ce dernier ? Faut-il penser de nouvelles modalités d’expression des attentes de la tutelle vis-à-vis de l’établissement ?
M. Noël Corbin. Je n’ai pas tous les éléments pour vous répondre.
Le Louvre est un établissement très spécifique. Il en est de même de la tutelle : le secrétaire général, qui est haut fonctionnaire de défense et de sécurité, et la directrice générale des patrimoines et de l’architecture participent à des comités stratégiques qui se tiennent tous les trimestres. C’était valable avant le 19 octobre. Le Louvre est lié par des lettres de mission, des contrats d’objectifs, etc., sans oublier un élément important : l’indexation de la part variable de la rémunération d’un dirigeant sur des objectifs. Je ne sais pas si l’un d’eux concerne la sûreté – je n’ai pas eu accès aux documents. Il existe donc un certain nombre d’outils, qui sont peut-être différemment utilisés. Je ne dirais pas que la tutelle est insuffisante. Tout dépend ensuite des priorités que l’on assigne.
M. Lionel Duparay (DR). Je note la très grande autonomie de la direction. Je n’irais pas jusqu’à dire qu’elle fait ce qu’elle veut quand elle veut, mais la tutelle soit n’ose pas trop s’en mêler, soit n’a pas les moyens de le faire. Pouvez-vous nous éclairer sur ce point ? Ce n’est pas sans conséquence sur la transmission des dossiers en cas de changement de direction, notamment quand elle se passe dans les conditions que l’on sait.
Je souhaite m’attarder sur l’archivage. Dans l’esprit de beaucoup, lorsqu’on archive un dossier, c’est qu’il a été traité, qu’il est clos. Par conséquent, la transmission aux successeurs n’a pas forcément lieu d’être.
Les représentants du personnel que nous avons auditionnés ont indiqué que le service des archives avait connaissance des documents mais qu’on ne les leur avait pas réclamés. D’un autre côté, la nouvelle direction, si elle n’a pas connaissance de l’existence de cette archive, ne peut pas la demander.
Qui a la responsabilité de l’archivage ? Qui décide qu’un dossier est clos ? S’il ne l’est pas, qui prend la décision de l’archiver ? C’est peut-être là le véritable objet de notre enquête.
M. Noël Corbin. Le changement de direction s’accompagne toujours d’un archivage alors même que le dossier peut n’être pas clos. Cela peut poser problème.
Quel était le statut des documents – les rapports de 2017 et 2018 – lors du changement de présidence ? Je n’en sais rien.
M. Bruno Saunier. En ce qui concerne l’audit effectué par Van Cleef & Arpels, d’après ce que nous avons compris, il en existait deux exemplaires : l’un était conservé au département des objets d’art, qui gère la galerie d’Apollon ; l’autre au service des archives.
Pendant des années, les archives ont été laissées en jachère, elles n’étaient pas gérées – le problème n’est pas spécifique au Louvre, mais il y est plus aigu qu’ailleurs. C’est seulement à partir de 2021 – il faut mettre ceci au crédit de Mme des Cars – qu’un vrai service d’archives est structuré au musée du Louvre, mais il est sous-doté : deux emplois seulement y sont consacrés quand dans d’autres établissements de moindre importance on en dénombre au moins trois ; il ne peut pas compter sur la mise à disposition de conservateurs des archives comme d’autres établissements publics.
Les choses se sont donc améliorées mais les archives sont restées un sujet secondaire. Preuve en est, dans l’organigramme du Louvre, la délégation aux archives est placée auprès de la direction des affaires générales et financières. Elle a eu beaucoup de mal à remonter la pente au fil des années et à faire comprendre à l’ensemble des directions et départements, y compris aux départements scientifiques, que les archives étaient importantes, notamment pour la transmission de la mémoire.
À cela s’est ajoutée la refonte, inachevée, du système informatique, à la faveur de laquelle a été mis en place un système d’indexation des archives. Il est désormais possible de savoir ce qu’on trouve dans les archives, ce qui n’était pas le cas jusqu’à ces dernières années. En cherchant « galerie d’Apollon » dans le système informatique, on ne trouvait pas tous les documents qui s’y rapportaient. Il faut reconnaître que la gestion des archives au musée du Louvre s’est améliorée mais on partait d’assez loin.
M. Alexis Corbière, rapporteur. Sans remettre en cause votre parole, je tiens à préciser que les représentants syndicaux nous ont donné une autre version. Rappelant qu’un service d’archives avait été mis en place depuis 2014 par M. Martinez, ils ont contesté l’idée d’un dysfonctionnement général avant l’arrivée de Mme des Cars.
Combien de rapports de ce type – confidentiels – arrivent chaque année sur le bureau de la présidence du Louvre ? Ce n’est évidemment pas la même chose s’il y en a dix ou quinze ou s’il y a uniquement « le » rapport explosif.
M. Noël Corbin. Il est question d’un projet exceptionnel. La restauration de la galerie d’Apollon est un projet majeur. Il a été choisi de faire appel à un mécénat de compétences : Van Cleef & Arpels a dépensé du temps et mobilisé du personnel pour rédiger ce rapport, qui a été un élément fondamental de la décision – nous avons échangé avec Jannic Durand à ce sujet.
M. Alexis Corbière, rapporteur. Nous sommes d’accord, l’argument selon lequel il s’agissait d’un sujet parmi d’autres n’est pas recevable. Il va de soi qu’il devait être abordé lors d’une passation de pouvoirs.
Lorsqu’elle prend ses fonctions en septembre 2021, Mme des Cars décide de remettre sur le métier le schéma directeur, qui est élaboré depuis 2017. Monsieur Amsellem et monsieur Tubiana, êtes-vous en mesure de juger de la pertinence de cette décision ? J’aimerais comprendre, car ce sont peut-être les mêmes personnes qui ont travaillé sous la présidence de M. Martinez qui auront à définir le nouveau schéma. Pourquoi prendre ce temps ? Forts de votre expertise, considérez-vous que le schéma directeur élaboré sous la présidence de M. Martinez, sans l’incriminer, présentait des failles ou était insuffisant ?
M. Guy Amsellem. On peut sans doute en faire crédit à la présidente : si peu de temps après son arrivée et après avoir examiné de manière approfondie le schéma directeur, elle estime qu’il y a des insuffisances, c’est qu’elle en est intimement persuadée.
Pour autant, on peut très bien remettre sur le métier un schéma directeur sans geler l’ensemble des problématiques liées à la sûreté d’un musée. Sinon, c’est sans fin. La date de 2033 – voire au-delà – ayant été évoquée pour l’aboutissement du schéma directeur, cela voudrait dire qu’on ne fait rien jusqu’en 2040.
La question des caméras de vidéoprotection extérieures pouvait être traitée indépendamment du déploiement du schéma directeur. La meilleure preuve est qu’elle va l’être de façon anticipée dans les prochains mois, à la suite du vol et de notre rapport. Il est donc tout à fait possible de mettre en œuvre des mesures.
Je ne sais pas si je réponds à votre question. Quelle serait votre hypothèse ? Que la présidente aurait gelé le schéma directeur sans s’appuyer sur de solides arguments ? Nous ne pouvons pas le croire.
M. Noël Corbin. Cette question peut être reliée à la cartographie des risques. En 2022, il n’apparaît pas au musée du Louvre qu’il existe un risque imminent, grave et non maîtrisé en matière d’intrusion pour vol. Peut-être la présidente considère-t-elle donc qu’elle a du temps.
M. Alexis Corbière, rapporteur. On peut aussi se demander si la nouvelle présidente n’imagine pas traiter cette question en dehors du cadre du projet Louvre-Nouvelle renaissance. Autrement dit, on ne fait rien tant que le projet global n’a pas été pensé. C’est une autre hypothèse.
Néanmoins, vous reconnaissez, en tant que professionnel des questions de sécurité, qu’il est surprenant, quand bien même on souhaite revoir le schéma directeur, de ne pas maintenir des investissements. Sinon, vous l’avez dit, c’est sans fin.
M. Noël Corbin. Il se passe quand même des choses entre 2022 et 2025 : selon les chiffres de la présidente, 1,2 million d’euros sont investis dans la sûreté, notamment pour l’installation de nouvelles caméras. Au fur et à mesure des travaux muséographiques, la question de la sûreté est abordée et la vidéoprotection revue. Cinquante caméras ont ainsi été installées pour les expositions temporaires du hall Napoléon. Mais 1,2 million en quatre ans, ce n’est rien ; on est loin d’un schéma directeur à 80 millions.
M. Alexis Corbière, rapporteur. Il est sans doute vrai que la présidente ne décide pas sans raison de remettre le schéma sur le métier, mais avouez que son choix constitue un sacré désaveu pour son prédécesseur. Ce n’est pas une décision légère.
M. Noël Corbin. Nous ne pouvons pas répondre.
M. Alexis Corbière, rapporteur. Je voulais simplement avoir votre point de vue de professionnel : estimez-vous que Mme des Cars a eu raison ?
M. le président Alexandre Portier. Sans trahir le secret du contenu du rapport de l’INHESJ, tout y est classé en rouge, c’est-à-dire avec le plus haut degré de priorité. Sur chacun des items, les failles sont pointées : « sûreté émiettée dans différents services de direction, schéma directeur inexistant, vétusté du parc de vidéosurveillance ». Tout est écrit noir sur blanc, c’est saisissant. Comment une gestion aussi lacunaire peut-elle durer aussi longtemps ? Qu’est-ce qui dysfonctionne ? Comment en arrive-t-on à un tel raté ?
M. Noël Corbin. Pour répondre à M. Corbière, compte tenu du drame qui est survenu et des divers travaux très approfondis dont nous avons connaissance désormais, nous considérons qu’il aurait fallu, dès 2022, accélérer, et non différer, la mise en œuvre du schéma directeur. Mme des Cars avait-elle connaissance de ces éléments ? Elle vous dira que non.
M. Guy Amsellem. Outre la planification des investissements, un autre aspect, qui peut paraître, à tort, secondaire, mérite l’attention : l’organisation. L’audit de l’INHESJ souligne l’émiettement des responsabilités, d’une part, et le fonctionnement en silo, d’autre part. Or dans la situation que l’on a connue, les deux défauts se conjuguent : six directions sont concernées et elles travaillent chacune côte à côte. La galerie d’Apollon est un bon cas d’école : la rénovation a été initiée par la direction de la médiation et de la présentation des collections ; elle décide de renouveler les vitrines alors que l’audit avait aussi alerté sur les vitres extérieures ; elle ne s’occupe que de ce qui l’intéresse, le reste relevant d’une autre direction.
Le manque de coordination est patent. C’est la raison pour laquelle nous avons fait des recommandations : l’une, qui pourrait être appliquée immédiatement – elle va l’être, semble-t-il –, consiste à désigner un chef de file ou un coordonnateur de sécurité ; l’autre, qui demande plus de temps, est de créer une direction ad hoc pour gérer les questions de sûreté, ce qui suppose de considérer qu’elles occupent désormais une place centrale dans le fonctionnement de l’établissement.
M. le président Alexandre Portier. Votre rapport, remis dans un délai record, est remarquable. Il montre que nous sommes capables de mettre les choses sur la table et de tirer des leçons. Un poète disait : « Là où croît le péril, croît aussi ce qui sauve ». Nous avons toutes les ressources en France pour redresser la barre à condition de mettre un peu d’ordre. Pour ce faire, il faut provoquer une prise de conscience, un sursaut.
Vous notez une dilution des responsabilités dans la manière dont, collectivement, nous traitons ces questions. Chacun doit prendre sa part de responsabilité. Or lors des auditions, les différents acteurs ne cessent de se renvoyer la balle : le musée, la ville, la préfecture de police, chacun dit : « c’est pas moi, c’est l’autre ». Il y a une sorte de trou noir, de vortex où se diluent les responsabilités.
Le législateur aussi doit prendre sa part. À chaque audition, nous notons ce qui pourrait être fait pour faire évoluer le cadre légal ou pour donner plus de moyens – pas seulement au sens budgétaire, ce peut être des mais aussi de prérogatives plus étendues – pour parvenir à mieux gérer de tels événements. À ce titre, le rapporteur et moi nous demandons si les parlementaires ne devraient pas renforcer leur contrôle à l’égard de ce type d’établissement dès lors qu’ils votent les crédits qui leur sont alloués. Le contrôle n’entre pas vraiment dans le détail et il est souvent limité à l’exercice budgétaire.
M. Noël Corbin. La Cour des comptes s’est penchée sur le musée du Louvre et elle a produit un rapport assez substantiel à l’automne, qui analyse l’organisation, la stratégie, le pilotage.
La question doit être posée de manière plus globale puisque soixante-dix-neuf opérateurs sont sous la tutelle du ministère de la culture : quel est le bon niveau stratégique d’échange ? Quel doit être le contenu du dialogue de gestion ? Faut-il tout vérifier ? Il me semble qu’il faut davantage réfléchir aux outils d’échange et de contrôle – certains relèvent du Parlement. La présidence est exécutive, autrement dit, c’est elle qui décide. C’est la raison pour laquelle je suis étonné quand j’entends dire : « on ne m’avait pas demandé de le faire ». Le contrôle doit être proportionné. Dès lors que l’on fixe les bons objectifs et qu’on les décline, il doit pouvoir s’exercer. C’est peut-être ce point qu’il faut retravailler un peu.
M. le président Alexandre Portier. Il y a bien un contrôle, mais il est sans conséquences – c’est l’impression que l’on a. Lorsque les choses déraillent, les cordes de rappel sont rares. C’est ce qui nous inquiète.
M. Guy Tubiana. Je reviens sur l’accès pompier. Pourquoi le faire à cet endroit-là ? Pour moi, du point de vue de la sûreté, c’est une aberration de prévoir un tel accès dans la galerie d’Apollon. Il aurait pu, sur dérogation, être installé à côté.
La présence d’un coordonnateur de sûreté est un impératif dans ce type d’établissement. Il faut quelqu’un qui soit capable d’alerter sur les problèmes et les dangers éventuels. Ce n’est pas le cas au Louvre. Personne n’a été en mesure de le faire pour la galerie d’Apollon – et elle n’est pas la seule.
J’ai écouté les auditions de ce matin, notamment sur la question de la présence de la police au sein de l’établissement. Sans aller jusqu’à installer un commissariat qui implique des moyens énormes, je plaide pour une présence policière accrue dans le Louvre, sous la forme d’une antenne de police. Il ne serait pas question que ces quelques fonctionnaires de police enregistrent des plaintes mais qu’ils effectuent des rondes. Il y a bien quarante-cinq sapeurs-pompiers de Paris présents ; on peut donc imaginer quelques policiers qui tournent dans le Louvre.
Pour terminer, j’évoquerai la doctrine. Comme nous l’indiquons dans le rapport, on est passé d’une culture de protection des œuvres d’art à une culture de l’accueil. Pourquoi ? Dans un musée comme le Louvre, cela s’explique par les 9 millions de visiteurs – nombre que certains veulent porter à 12 millions demain, et pourquoi pas 15 ? Cela pose des problèmes de sûreté. Or dans tout ça on a un peu oublié la sûreté, c’est-à-dire la protection des œuvres d’art. Il faudrait peut-être revoir la doctrine. Les gardiens de musée sont devenus des agents d’accueil et de surveillance. On pourrait leur adjoindre des agents d’intervention – il en existe déjà au Louvre – spécialisés pour intervenir plus en amont. Lors du cambriolage, les agents ont fait exactement ce qu’on leur demandait de faire, c’est-à-dire donner la priorité au public.
M. Alexis Corbière, rapporteur. Il est un peu frustrant de devoir clore nos échanges. En tout cas, le rapport est de grande qualité.
Monsieur Corbin, ne pensez-vous pas que l’on paie aussi l’hyperprésidence du Louvre, son fonctionnement hypercentralisé ? Cela reste à vérifier, mais une mauvaise transmission entre deux présidents aboutit ainsi à ce qu’un dossier se perde dans les limbes. Vous l’avez dit, chacun reste dans son couloir – certaines directions font des choses, d’autres non. Par ailleurs, le conseil d’administration ne semble pas être un véritable lieu d’échanges. Le fonctionnement très resserré autour de la présidence n’est-il pas à l’origine de la dilution des responsabilités et des défaillances dans la transmission de la mémoire ?
M. Noël Corbin. J’ai été directeur financier du musée du Louvre pendant quatre ans, entre 2008 et 2012, sous la présidence d’Henri Loyrette, qui était une hyperprésidence. Mais il a lancé le Louvre-Lens, il a travaillé sur Abou Dhabi, il a créé le département des arts de l’Islam – en termes d’investissements financiers, c’était dément –, il a refait les salles du mobilier XVIIIe ; énormément de choses ont été réalisées. Cette hyperprésidence s’accompagnait d’un énorme travail managérial de la part des administrateurs généraux et administrateurs généraux adjoints. La comitologie était assez efficace et l’information circulait bien. Le président du Louvre travaillait bien avec le ministère, dans un rapport qui n’était pas réellement un rapport de tutelle.
Aujourd’hui, je ne sais pas ce qu’il en est. J’y reviens, mais dans cet incroyable espace immense et symbolique – le palais des rois de France –, il est surprenant de constater par exemple que des rapports ne circulent pas. La question est celle des modalités de partage de la responsabilité. La présidente ne peut pas tout faire seule. Dès lors, comment les responsabilités peuvent-elles déléguées ? Quelle comitologie mettre en place ? Je ne connais pas vraiment le fonctionnement actuel. Quand j’y travaillais, j’ai été témoin d’un travail fécond grâce aux échanges entre les gens. Je ne sais pas si c’est le cas aujourd’hui.
M. le président Alexandre Portier. Je vous remercie pour ces échanges très riches et je salue à nouveau la qualité de votre rapport.
10. Table ronde réunissant des responsables d’établissements culturels et de musées nationaux sous la tutelle du ministère de la culture (9 février 2026 à 15 heures)
La commission auditionne, sous la forme d’une table ronde, dans le cadre de l’enquête sur la protection du patrimoine national et la sécurisation des musées (article 5 ter de l’ordonnance no 58-1100 du 17 novembre 1958), des responsables d’établissements culturels et de musées nationaux sous la tutelle du ministère de la culture : M. Christophe Chauffour, directeur général délégué de la Réunion des musées nationaux et du Grand Palais (RMN-GP), et M. Hakim Boukortt, sous-directeur sécurité-sûreté et responsable unique de sécurité ; M. Laurent Le Bon, président du centre national d’art et de culture Georges Pompidou, Mme Julie Narbey, directrice générale, et M. Alexandre Aumis, directeur du bâtiment et de la sécurité ; Mme Yannick Lintz, présidente du musée national des Arts asiatiques – Guimet, M Vincent Billerey, administrateur général, et M. Vincent Delacour, directeur de l’accueil, de la surveillance et de la billetterie ; Mme Séverine Lepape, directrice du musée national du Moyen Âge – thermes et hôtel de Cluny, Mme Marie-France Cocheteux, secrétaire générale, et Mme Alexandra Hernandez, cheffe de l’accueil et de la surveillance ([10]).
M. le président Alexandre Portier. Dans le cadre de nos travaux d’enquête sur la protection du patrimoine national et la sécurisation des musées, nous recevons des responsables d’établissements culturels et de musées nationaux placés sous la tutelle du ministère de la culture. Nous avons le plaisir d’accueillir M. Christophe Chauffour, directeur général délégué de la Réunion des musées nationaux et du Grand Palais (RMN-GP), accompagné de M. Hakim Boukortt, sous-directeur sécurité-sûreté et responsable unique de sécurité ; M. Laurent Le Bon, président du centre national d’art et de culture Georges-Pompidou, accompagné de Mme Julie Narbey, directrice générale, et de M. Alexandre Aumis, directeur du bâtiment et de la sécurité ; Mme Yannick Lintz, présidente du musée national des Arts asiatiques – Guimet, accompagnée de MM. Vincent Billerey, administrateur général, et Vincent Delacour, directeur de l’accueil, de la surveillance et de la billetterie ; et Mme Séverine Lepape, directrice du musée national du Moyen Âge – thermes et hôtel de Cluny, accompagnée de Mme Marie-France Cocheteux, secrétaire générale, et de Mme Alexandra Hernandez, cheffe de l’accueil et de la surveillance.
Le vol spectaculaire commis au Louvre le 19 octobre a beaucoup touché les députés, les Parisiens, les Français et tous ceux qui, de par le monde, sont attachés à ce que le Louvre représente sur le plan culturel et patrimonial. Il nous paraissait donc indispensable que notre commission se saisisse de la question posée par ce vol : notre pays se donne-t-il tous les moyens de protéger son patrimoine et ses œuvres précieuses ? Surtout, tirons-nous de cet événement des leçons pour l’avenir ?
Nous ne sommes pas ici dans un tribunal et il ne s’agit pas pour nous d’intenter à quiconque un procès à charge ou à décharge. Nous ne sommes ni des juges ni des policiers. Nous souhaiterions évidemment que les œuvres soient retrouvées, mais il s’agit de comprendre la mécanique et les dysfonctionnements qui ont rendu possible un tel vol. En tant que parlementaires, nous nous intéressons aux politiques publiques qui sous-tendent cette situation, à l’autonomie des établissements, à leurs relations avec leur tutelle et aux leçons d’ensemble que nous pouvons en tirer pour la protection des musées. Le Louvre ne doit pas être l’arbre qui cache la forêt ; nous devons aussi nous préoccuper de la sécurité de musées et de bâtiments qui ont parfois des moyens beaucoup plus modestes : musées locaux et territoriaux, églises, chapelles, châteaux publics ou privés, qui peuvent tous contenir des œuvres importantes pour notre patrimoine et pour notre histoire, et qui méritent évidemment la même attention.
Nous souhaitons ainsi mener un travail de fond sur le patrimoine et mettre en valeur le rôle central des politiques patrimoniales dans notre pays.
L’article 6 de l’ordonnance du 17 novembre 1958 relative au fonctionnement des assemblées parlementaires impose aux personnes auditionnées par une commission d’enquête de prêter le serment de dire la vérité, toute la vérité, rien que la vérité.
(MM. Christophe Chauffour, Hakim Boukortt et Laurent Le Bon, Mme Julie Narbey, M. Alexandre Aumis, Mme Yannick Lintz, MM. Vincent Billerey et Vincent Delacour, Mmes Séverine Lepape, Marie-France Cocheteux et Alexandra Hernandez prêtent successivement serment.)
Ma première question porte sur la lettre de mission adressée aux responsables d’un établissement culturel. Ce document exprime l’attente politique – au sens noble – du gouvernement, traduit une volonté culturelle et patrimoniale, et permet de guider l’action. Il reflète aussi, en quelque sorte, la prise de conscience de divers enjeux par l’ensemble des acteurs culturels et patrimoniaux. Nous avons déjà évoqué la lettre de mission de l’actuelle présidente du Louvre. Vos différents établissements sont-ils tous destinataires d’une telle lettre du ministère de tutelle, et si oui, depuis quand ?
M. Laurent Le Bon, président du centre national d’art et de culture Georges-Pompidou. Le président du centre Pompidou reçoit effectivement une lettre de mission – pour ma part, je l’ai reçue dès ma prise de fonctions, voilà quatre ans, en juillet 2021. Elle fixait plusieurs objectifs, en particulier de fermer le centre Pompidou de Paris pour le rénover et de créer le centre Pompidou francilien, le tout avec une préoccupation très forte en matière de sécurité-sûreté.
Mme Yannick Lintz, présidente du musée national des Arts asiatiques – Guimet. J’ai été nommée pour un premier mandat en novembre 2022. S’en est suivie une lettre de mission qui reprenait les différents points du programme que j’avais proposé dans le cadre de ma candidature. J’ai entamé en novembre dernier mon deuxième mandat de trois ans et je pense que la lettre de mission est en préparation.
Mme Séverine Lepape, directrice du musée national du Moyen Âge – thermes et hôtel de Cluny. J’ai reçu une lettre de mission en 2022, soit trois ans après ma prise de poste. Elle était signée du directeur général des patrimoines et de l’architecture, car le musée national du Moyen Âge n’est pas un établissement public, mais un service à compétence nationale (SCN) placé directement sous la tutelle de la direction générale des patrimoines et de l’architecture (DGPA). Le principal objectif était de terminer les travaux qui couraient depuis une petite décennie et de rouvrir le musée, un paragraphe étant consacré à la mise en œuvre par mes soins des dispositifs de sûreté et de sécurité nécessaires à l’établissement.
M. Christophe Chauffour, directeur général délégué de la Réunion des musées nationaux et du Grand Palais (RMN-GP). Je vous prie tout d’abord d’excuser Didier Fusillier, président du Grand Palais, retenu ailleurs. Celui-ci a bien reçu une lettre de mission, juste après sa prise de fonctions en 2023. L’un des objectifs principaux était la fin des travaux et la réouverture du Grand Palais, notamment pour les Jeux olympiques et paralympiques, et donc la mise aux normes de tous les dispositifs de sûreté et de sécurité.
M. le président Alexandre Portier. Le conseil d’administration (CA) des établissements constitue un deuxième canal d’échanges avec le ministère de tutelle. Nous avons eu l’occasion de nous interroger plusieurs fois sur les modalités de ces échanges. Dans vos différents conseils d’administration, la question de la sécurité est-elle abordée régulièrement ? Certains temps y sont-ils formellement consacrés ?
Mme Yannick Lintz. Jusqu’à présent, non. Nous avons régulièrement inscrit à l’ordre du jour à la fois les points récurrents d’un conseil d’administration, relatifs au budget et au rapport d’activité, ainsi que les objectifs structurants de ce premier mandat, centrés sur le développement de l’attractivité du musée, à Paris et dans sa relation avec l’Asie. La situation récente nous fait évidemment évoluer et nous avons décidé d’évoquer la sécurité au prochain conseil d’administration pour informer nos administrateurs des mesures que nous prenons dans ce domaine.
Mme Julie Narbey, directrice générale du centre national d’art et de culture Georges-Pompidou. Nous avons deux grands chantiers en cours : d’une part, la construction du centre Pompidou francilien à Massy, qui accueillera des réserves, et qui fait l’objet d’un marché de partenariat avec Vinci ; d’autre part, la rénovation du bâtiment historique dans le cadre du schéma directeur du centre Pompidou 2030. Le conseil d’administration est régulièrement informé de l’avancée de ces travaux. Depuis deux ou trois ans, nous faisons quasiment à chaque conseil d’administration un point d’étape sur l’un ou l’autre des chantiers, ce qui conduit à aborder des sujets liés à la sécurité – sécurité des personnes, désamiantage, sécurité incendie ou sécurité contre le vol, même si ce dernier volet était plus rarement abordé ces derniers temps.
M. Christophe Chauffour. Les travaux dont le Grand Palais a fait l’objet ont été abordés à chacun de nos quatre conseils d’administration annuels, avec un point sur la sûreté-sécurité. Toute notre gouvernance était donc bien informée de l’avancée des travaux. Dans ce laps de temps, trois commissions de sécurité sont intervenues : une en 2024 avant les Jeux olympiques et deux en 2025. La dernière, en décembre 2025, a donné un avis favorable après tous les travaux réalisés.
À la suite des événements du Louvre, nous avons fait un point sur la sûreté-sécurité du Grand Palais en pré-CA avec le ministère de tutelle.
Mme Séverine Lepape. Du fait de son statut, le musée de Cluny ne dispose pas d’un conseil d’administration. Le dialogue avec la tutelle se fait en deux grands temps, ce qui n’exclut évidemment pas des points intermédiaires. Le premier est la conférence budgétaire, qui permet d’assurer le contrôle de gestion et de formuler les demandes de budget pour l’année suivante en matière de ressources humaines (RH) et de moyens. Ce contrôle de gestion aborde évidemment le budget du service d’accueil et de surveillance et les investissements nécessaires, si besoin, en matière de sûreté et de sécurité. Un deuxième rendez-vous, dénommé « conférence métier », balaye tous les grands axes de la politique du musée – aspects scientifiques, programmation culturelle, politique des publics, sûreté et sécurité. C’est là que nous récapitulons les faits marquants de l’année, avec éventuellement une visite de la Missa (mission de la sécurité, de la sûreté et de l’audit) s’il y a eu des investissements particuliers.
Durant toute la phase de programmation et d’exécution des travaux qui sont derrière nous, des comités de pilotage ont été organisés avec plusieurs partenaires, dont l’Oppic (Opérateur du patrimoine et des projets immobiliers de la culture), qui assure notre maîtrise d’ouvrage, le service des musées de France (SMF) et la sous-direction des monuments historiques et des sites patrimoniaux (SDMHSP) ; les questions de sûreté et de sécurité y étaient évoquées.
M. le président Alexandre Portier. Quelles sont la régularité et la vivacité de vos échanges, formels ou informels, avec le ministère de la culture ? Quel est votre degré de proximité avec votre tutelle ?
M. Laurent Le Bon. Du fait de nos grands chantiers, les échanges avec la tutelle sont quasi quotidiens. Nous avons la chance d’avoir une tutelle très présente. Elle s’exerce aussi de manière plus formalisée au moyen de comités institués à un rythme mensuel ou trimestriel.
Mme Yannick Lintz. Nos échanges sont eux aussi réguliers, dans des instances plus officielles comme nos trois pré-CA annuels. Notre projet de rénovation et de modernisation du musée, dit « Guimet 3.0 », donne également lieu à des échanges réguliers et informels dès qu’un sujet s’impose.
Mme Séverine Lepape. Outre les deux rendez-vous que j’ai déjà cités, nous organisons des points de gestion réguliers, trois à cinq fois par an, où les sujets financiers et de RH sont évoqués. Nous avons deux types d’interlocuteurs : les chargés de tutelle du service des musées de France et ceux de la sous-direction des affaires financières et générales, qui gère plus particulièrement, pour les SCN, les questions budgétaires et de RH.
Comme je l’ai indiqué, les comités de pilotage relatifs aux travaux – qui se poursuivent – sont aussi l’occasion d’aborder les questions de sécurité. Ainsi, un comité s’est réuni récemment pour statuer sur notre nouveau schéma directeur patrimonial, en présence de la DGPA, de l’Oppic, de la sous-direction des monuments historiques et des sites patrimoniaux, de l’architecte en chef des monuments historiques territorialement compétent, ainsi que d’un représentant de la Drac (direction régionale de l’action culturelle) pour le contrôle scientifique et technique des bâtiments classés. Bien évidemment, lorsqu’on parle de travaux, on parle de sûreté et de sécurité.
À la différence des autres établissements, il me semble qu’il manque au musée de Cluny, qui est un service à compétence nationale, quelques rendez-vous stratégiques pour parler de politique pluriannuelle d’investissement et de grands travaux. Nous n’avons d’autonomie ni décisionnelle ni financière en dehors du pilotage de l’établissement. Il serait utile d’instaurer des rendez-vous stratégiques car la question d’engagements budgétaires pluriannuels se pose parfois mais n’est pas toujours complètement traitée.
M. Christophe Chauffour. Pour les questions de sûreté et de sécurité dans le cadre des travaux, une double comitologie avait été instaurée, associant le ministère et les acteurs interministériels autour des enjeux liés aux Jeux olympiques. Aujourd’hui, le Grand Palais fait l’objet d’une sensibilité particulière sur le plan de la sûreté et de la sécurité, du fait de sa proximité avec l’Élysée et des événements qu’il peut accueillir. Dans ce cadre, nous avons des échanges avec le haut fonctionnaire de défense et de sécurité (HFDS) du ministère de la culture lorsque des événements qui se déroulent à proximité du Grand Palais pourraient avoir un impact sur le fonctionnement de celui-ci, ou lorsque le caractère sensible de certains des événements que nous accueillons peut avoir un impact sur les abords.
M. Alexis Corbière, rapporteur. L’autonomie des établissements est l’un des nombreux sujets qui nous intéressent. J’ai bien compris qu’à cet égard, la situation du musée de Cluny était particulière.
Vous dites, les uns et les autres, avoir des relations régulières avec votre tutelle. En quoi consiste plus précisément cette relation ? Avec qui dialoguez-vous ? Y a-t-il, au cabinet de la ministre, un conseiller particulier avec qui se font ces échanges ? Qui participe aux pré-CA organisés dans certains établissements, et quels sont les sujets de conversation ?
Mme Yannick Lintz. Les pré-CA sont organisés avec le service des musées de France, en particulier avec le sous-directeur de la politique des musées. C’est Vincent Billerey, notre administrateur général, qui s’y rend.
Pour les questions plus ponctuelles, nous échangeons soit avec le service des musées de France, soit avec la directrice générale des patrimoines et de l’architecture, selon l’importance du sujet. Lorsque le sujet a une dimension politique, c’est avec le cabinet que nous dialoguons, en lien évidemment avec la direction générale des patrimoines et de l’architecture.
M. Alexis Corbière, rapporteur. Qu’est-ce qu’un sujet « politique » ?
Mme Yannick Lintz. Lorsqu’il s’agit, par exemple, de décider d’un partenariat avec un pays asiatique pour une exposition, j’estime que cela n’engage pas seulement la responsabilité de la présidente du musée Guimet.
M. Vincent Billerey, administrateur général du musée national des Arts asiatiques – Guimet. Parmi les interlocuteurs fréquents du musée – ou des musées –, il faut citer le secrétariat général du ministère, qui en est la direction support. Pour ce qui nous concerne, notamment pour notre projet stratégique Guimet 3.0, qui a une forte dimension bâtimentaire, nous échangeons aussi avec la sous-direction chargée des politiques bâtimentaires, qui n’assiste toutefois pas au pré-conseil d’administration. Ce dernier se joue plutôt au niveau du service des musées de France, qui peut y associer, le cas échéant, d’autres interlocuteurs du ministère, suivant les sujets. Notre porte d’entrée se situe, je le répète, au service des musées de France.
Mme Julie Narbey. Pour le centre Pompidou, les échanges sont structurés, en plus des pré-CA assez classiques que mes collègues ont décrits, avec des comités de suivi mensuels et des comités stratégiques. Les comités mensuels se situent à mon niveau, en présence, pour le centre Pompidou, de la directrice générale adjointe, du directeur du bâtiment, de la directrice des finances et de la directrice des ressources humaines, pour le ministère, de la cheffe du service des musées de France, Mme Christelle Creff, et, au niveau du secrétariat général, du chef du service finances et politique immobilière, ainsi que de nombreux collaborateurs.
L’ordre du jour des comités mensuels est toujours le même : déménagement du centre, accompagnement RH et dialogue social, construction du bâtiment à Massy, préparation des travaux, trajectoire financière, autres sujets le cas échéant.
Une fois sur trois, le comité mensuel est dit « stratégique » et se tient en présence du président du centre, du directeur général des patrimoines et de l’architecture et du secrétaire général du ministère. Nous y associons généralement l’Oppic, qui est notre organisme de maîtrise d’ouvrage délégué pour les travaux du centre Pompidou 2030.
Nous avons en outre, en fonction des sujets, des échanges avec les conseillers du cabinet chargés des patrimoines, des finances, du dialogue social et des questions internationales – car nous avons beaucoup de sujets internationaux – et, de temps à autre, des réunions avec la directrice de cabinet ou la ministre.
M. Christophe Chauffour. Pour nous, la logique est la même que pour les autres établissements publics, avec toute une comitologie et différents niveaux d’interlocuteurs. Nous avons parfois aussi des réunions ad hoc sur certains sujets propres à notre établissement ou en lien avec d’autres établissements. Notre partenariat avec le centre Pompidou a ainsi donné lieu à plusieurs séances de discussion et de négociation au ministère – c’est l’un des sujets que ce dernier pilote plus directement, même si deux établissements publics sont à la manœuvre, et une comitologie spécifique s’est mise en place, comme cela peut être le cas dans d’autres domaines.
M. Alexis Corbière, rapporteur. Pour résumer, le conseil d’administration est toujours précédé d’échanges avec le secrétariat général du ministère, voire avec des conseillers, selon l’importance des sujets.
Nos travaux d’enquête portent sur la sécurité et la protection du patrimoine : observez-vous une modification ou une intensification de la menace, avec une forme nouvelle de cambriolages ou de tentatives de cambriolage ? Par ailleurs, êtes-vous alertés de nouveaux risques par différents organismes, comme la Missa ?
Mme Yannick Lintz. Oui. Nous constatons la montée en puissance, au niveau européen en tout cas, de vols touchant l’art asiatique, plus précisément les porcelaines chinoises. Nous avons tous à l’esprit les vols commis au château de Fontainebleau et, beaucoup plus récemment, au musée Adrien-Dubouché à Limoges – et je ne cite pas un vol survenu voilà deux ans en Belgique. Nous sommes donc plus qu’alertés quant à ce risque qui pèse sur les musées d’art asiatique.
M. Alexandre Aumis, directeur du bâtiment et de la sécurité du centre national d’art et de culture Georges-Pompidou. Pour le centre Pompidou, nous n’identifions pas de menace directe. Le système d’alerte du ministère fonctionne assez bien : le haut fonctionnaire de défense et de sécurité nous informe assez régulièrement de menaces qui touchent d’autres établissements, à Paris ou en région, et nous demande, le cas échéant, de prendre des mesures de précaution renforcées. C’est aussi le cas lorsque des manifestations agitent le secteur géographique où se trouve le centre.
M. Vincent Delacour, directeur de l’accueil, de la surveillance et de la billetterie du musée national des Arts asiatiques – Guimet. J’ajoute que le ministère de l’intérieur nous informe assez régulièrement de menaces potentielles liées à des concentrations ou à des manifestations dans le périmètre du musée. Nous entretenons aussi des relations privilégiées avec les commissariats de proximité et certains services du ministère de l’intérieur – plus qu’avec la Missa, dont la mission relève plus du conseil et de l’audit que de l’alerte, et qui dispense plutôt des recommandations a priori afin que nous évitions des incidents.
Mme Séverine Lepape. Je m’associe à ce qui a été dit à propos du rôle du haut fonctionnaire de défense et de sécurité. Je témoignerai pour ma part de nouveaux types de menaces, à travers deux événements.
En 2016, nous avons reçu un courrier postal anonyme menaçant de faire exploser le musée, invoquant des motifs religieux. Cela a nécessité une réaction rapide de la part des directions avec les autorités de police : fermeture du musée pendant une journée, quadrillage du secteur par la police, visite de maîtres-chiens et de démineurs, constitution d’une cellule de crise, avec la conseillère sûreté des musées de France, au sein de l’inspection des musées. Nous avons évidemment porté plainte, et l’affaire n’a pas eu de suites.
Nous constatons par ailleurs une polarisation et une radicalisation des opinions à notre égard, ce qui montre que les musées sont aux avant-postes des évolutions sociétales. Je n’en citerai qu’un exemple : en juin 2022, alors que nous venions de rouvrir, nous avons organisé un cycle de conférences, assez anodin nous semblait-il, sur la place des femmes au Moyen Âge, et avions programmé une conférence intitulée « La fluidité des genres dans les vies de saints au Moyen Âge ». Celle-ci s’est très bien passée et a attiré de nombreux jeunes. Nous étions heureux de constater que ce thème suscitait beaucoup d’engouement mais, pendant la conférence et surtout après, nous avons reçu par les réseaux sociaux des menaces de faire sauter le musée et des menaces de viol visant les collègues chargées de l’animation et de la modération des comptes sur les réseaux sociaux. Nous avons, là aussi, été très bien épaulés par la DGPA, par la haute fonctionnaire à la responsabilité sociale des organisations et par la haute fonctionnaire adjointe de défense et de sécurité, que je salue. La plainte a abouti à l’identification d’un suspect, qui a été convoqué au tribunal mais relâché sans condamnation, faute d’éléments jugés suffisants.
C’est peut-être beaucoup moins spectaculaire que des vols très médiatisés, mais il ne faut pas oublier que nos musées sont dans l’agora publique et perméables à toutes les évolutions de la société, bonnes ou mauvaises.
M. Alexis Corbière, rapporteur. Ces éléments sont passionnants et correspondent précisément à ce qui nous intéresse. Si je mets de côté les manifestations qui ont lieu à proximité de musées, car cet aspect est correctement traité, vous avez indiqué que la porcelaine chinoise était particulièrement visée et que certaines questions de société devaient être abordées avec une vigilance particulière. En tant que dirigeants d’établissements culturels, estimez-vous que vous disposez des bons interlocuteurs, à commencer par votre ministère de tutelle, pour vous alerter de menaces ou de thématiques qui gagnent en importance, et pour vous conseiller sur la manière de protéger les personnels et les œuvres ? Avez-vous des lieux où partager vos réflexions et vos expériences, pour ne pas vous retrouver confrontés à un phénomène sans y être préparés ?
Mme Yannick Lintz. Nous avons bien sûr l’écoute de notre tutelle mais, au fond, qui mieux que nous connaît le risque auquel nous sommes confrontés ?
Quand j’ai pris mes fonctions, j’ai très vite fait le point avec la Missa afin d’obtenir le regard extérieur de la tutelle sur les risques réels en matière de sécurité, de sûreté et d’incendie. Mais je répète que c’est en travaillant au sein d’un établissement qu’on mesure les risques encourus par ses collections. Par exemple, toute la porcelaine chinoise n’est pas ciblée ; nous le savons grâce à notre expertise. De manière pragmatique, nous sommes en ordre de marche depuis trois ans pour consolider en interne la sûreté et les protocoles.
Au-delà du cas du Louvre, nous voyons bien qu’il y a une multiplication des vols partout en Europe. On gagne toujours à partager son expérience, mais un plan de sûreté correspond avant tout à un lieu, à des collections et à une organisation précis.
M. Alexis Corbière, rapporteur. Dans le cas du musée de Cluny, vous avez constaté une menace après coup, à la suite d’une conférence que vous pensiez anodine et scientifiquement justifiée. Pour ce qui est du musée Guimet, comment avez-vous identifié le risque de vol de porcelaine chinoise ? Des collègues étrangers ou des autorités vous ont-ils alertés d’un risque nouveau en train de se développer à l’international ? Avez-vous constaté une multiplication des cambriolages ou des menaces dans d’autres musées ? Qu’est-ce qui vous amène, en définitive, à accorder une attention particulière à un phénomène, et comment vous assurez-vous que vous êtes bien en mesure d’y faire face – je pense aux vitrines, aux systèmes de sécurité, etc. ?
Mme Yannick Lintz. S’agissant des porcelaines chinoises, nous avons identifié le problème en constatant une multiplication d’incidents dans d’autres musées. Nous savons qu’il y a un intérêt particulier pour ce type d’objets depuis quatre ou cinq ans. En général, nous apprenons ces informations dans la presse.
Nous nous employons depuis trois ans à renforcer nos protocoles en matière de sûreté. Mes collègues pourront vous en donner des détails, mais pour prendre un exemple, sachez qu’au lendemain du vol au Louvre, j’ai décidé de mettre en réserve nos dix porcelaines les plus précieuses, le temps de consolider pleinement nos mesures de sûreté.
M. Alexis Corbière, rapporteur. Vous anticipez la question que j’allais vous poser à tous. Avez-vous décidé de retirer momentanément certains objets susceptibles d’attiser les convoitises ? Avez-vous renoncé à certains événements car vous ne vous sentiez pas en mesure d’assurer pleinement la sécurité des agents ou des lieux ?
Par ailleurs, vos établissements respectifs ont-ils subi des cambriolages ces dernières années ?
Mme Séverine Lepape. Au musée de Cluny, nous avons procédé à des retraits, mais avec parcimonie, car nous nous efforçons évidemment de mettre toutes nos œuvres à la disposition du public.
Certains collègues ici présents sont bien plus compétents que moi sur ces questions, mais la sécurité et la sûreté me semblent fonctionner par cercles concentriques. Il y a la protection mécanique des vitrines, la vidéoprotection, la manière dont les vitrines sont disposées dans une salle – c’est-à-dire à proximité ou non des issues de secours –, la résistance des huisseries, etc. C’est en considérant tous ces éléments que nous avons jugé qu’un important ensemble d’or celtique n’était pas suffisamment protégé, alors même que nous avions fait refaire les vitrines. Nous avons donc décidé de le mettre en réserve.
Ce n’est jamais de gaieté de cœur que nous prenons de telles mesures. Nous préférerions montrer sans aucune difficulté des objets dont la valeur pécuniaire, certes importante, est sans commune mesure avec leur valeur patrimoniale. Un objet composé de 300 grammes d’or, par exemple, vaudra 30 000 ou 40 000 euros, mais il faut ajouter un ou deux zéros pour obtenir sa valeur patrimoniale. Cet élément nous fait énormément réfléchir.
Le vol du Louvre a été un électrochoc pour beaucoup de monde. Les cambrioleurs ont fait preuve de rapidité, de violence et d’ingéniosité en choisissant d’intervenir lors de la relève de l’équipe de nuit – qui est toujours un moment compliqué – et en se faisant passer pour des ouvriers participant aux travaux qui avaient lieu à proximité du bâtiment ; c’était futé.
Après le 19 octobre, nous avons reçu la visite de policiers du commissariat du 5e arrondissement de Paris ; nous n’avons donc pas été complètement seuls. Nous n’avions pas demandé leur aide : j’imagine qu’ils sont venus à la suite de la circulaire diffusée aux préfets. Ils ont passé beaucoup de temps avec nous pour identifier nos points faibles et renforcer notre plan de sûreté. Leur travail a nourri une note à l’attention de notre tutelle, dans l’espoir de mobiliser le fonds de sûreté afin de monter en puissance dans ce domaine.
Cela étant, nous aurons beau prendre toutes les mesures, le risque zéro n’existe pas ; il faut être humble. Même si nous constatons certaines évolutions, il est difficile de prédire ce qui se produira. Mais il faut bien sûr des fonds pour améliorer ce qui peut l’être.
M. Hakim Boukortt, sous-directeur sécurité-sûreté et responsable unique de la sécurité de la Réunion des musées nationaux et du Grand Palais (RMN-GP). Outre nos liens avec le haut fonctionnaire de défense et de sécurité, le commissariat de secteur ou encore le Sops (service opérationnel de prévention situationnelle), nous échangeons entre experts sécurité d’établissements recevant du public (ERP) dans le cadre de boucles WhatsApp ou Signal et du comité Champs-Élysées. Ces canaux nous permettent d’anticiper les menaces et de nous informer sur les modes opératoires. Il existe aussi l’agora des directeurs de la sécurité, où nous échangeons entre pairs et avec des intervenants institutionnels.
M. Vincent Delacour. Nous nous interrogeons sur la nature des objets qui sont le plus dérobés en France et en Europe, mais aussi sur les différents modes opératoires des voleurs, afin de réévaluer nos fonctionnements et nos structures. Par exemple, c’est à la suite du vol spectaculaire commis au musée Cognacq-Jay que le musée Guimet a sollicité la Missa sur la résistance des dispositifs verriers. Nous avons demandé une expertise sur ce thème précis afin d’améliorer notre organisation.
M. Christophe Chauffour. Le Grand Palais a deux spécificités.
Premièrement, nous n’avons pas de collection permanente. Je ne sais pas s’il s’agit d’un avantage ou d’un inconvénient, mais la question de la mise en réserve de pièces ne se pose pas à nous. Et jusqu’à présent, nous n’avons jamais dû renoncer à une exposition pour des raisons de sécurité.
Deuxièmement, le commissariat du 8e arrondissement est directement intégré à nos locaux depuis 1900. Il a récemment été déplacé de façon provisoire, mais il retrouvera ce mois-ci son emplacement habituel, avec un accès direct au musée, ce qui contribue directement et indirectement à la sécurisation du site.
À la suite des événements du Louvre, les échanges se sont logiquement intensifiés avec la préfecture de police, en vue, notamment, de notre passage devant la commission de sécurité en décembre dernier. De fait, les contraintes sont devenues nettement plus draconiennes pour obtenir l’avis favorable de cette commission.
Séverine Lepape a parlé d’un choc : je confirme que c’en fut un pour l’ensemble de la communauté culturelle. Les ministères de la culture et de l’intérieur ont été réactifs pour nous accompagner.
M. le président Alexandre Portier. À vous écouter, il semble y avoir eu un avant et un après vol du Louvre. Depuis le 19 octobre, avez-vous reçu de nouvelles consignes de sécurité de votre ministère de tutelle ?
M. Hakim Boukortt. Au-delà de nos échanges avec la Missa et le Sops, nous n’avons reçu qu’une mise à jour du plan Vigipirate, sans consignes supplémentaires.
M. Alexandre Aumis. Le 23 octobre, à la suite du vol du Louvre, les dirigeants des établissements publics et des services à compétence nationale ont reçu une note demandant de dresser immédiatement l’inventaire des objets exposés présentant un risque, de décider de leur éventuelle mise en réserve et de s’assurer de la vigilance de l’ensemble des personnels. Une fois les risques identifiés, il nous était demandé de prévoir d’éventuels travaux de sécurisation et d’actualiser le plan de mise en sûreté de l’établissement, le cas échéant sur le fondement d’audits ayant révélé des vulnérabilités.
Mme Séverine Lepape. J’ajoute que l’administration centrale a créé un groupe de travail relatif à la sûreté et prépare actuellement un plan d’action de sûreté.
M. le président Alexandre Portier. Nous avons beaucoup évoqué les schémas directeurs lors des auditions précédentes, notamment au sujet du Louvre – modalités d’élaboration, délai de mise en œuvre... Tous vos établissements disposent-ils d’un schéma de sécurité et de sûreté formalisant vos projets et les solutions que vous prévoyez d’apporter aux différents défis que nous avons évoqués ?
M. Vincent Billerey. À la suite des événements du Louvre, le musée Guimet s’est doté d’un comité de sûreté, qui se réunit régulièrement et dont la mission est de définir les priorités de notre plan de sûreté interne.
Le premier pilier de ce plan est celui des dispositifs humains : organisation des services de surveillance de jour comme de nuit, recours à des ressources externes.
Il y a ensuite les dispositifs techniques et technologiques. Le musée a complètement revu, il y a trois ans, son système d’hypervision et de contrôle d’accès dans le cadre d’une grande rénovation du système anti-incendie ; c’est toutefois un chantier permanent. Nous avons récemment déployé davantage de caméras de surveillance au sein et autour de l’établissement.
Enfin, le troisième pilier est celui des dispositifs mécaniques de protection, notamment verriers.
M. le président Alexandre Portier. Tous ces projets sont-ils formalisés dans un document unique ?
M. Vincent Billerey. Tout à fait.
M. Alexandre Aumis. Au centre Pompidou, des audits ont été menés par le Sops en 2020 et 2021 concernant le bâtiment principal et les réserves externalisées. Leurs résultats sont intégrés au schéma directeur global, qui concerne d’une part la rénovation du bâtiment historique et son adaptation au contexte de 2030, et d’autre part la construction de réserves aussi modernes que possible. S’y ajoutent des recommandations de la préfecture de police consécutives à des études de sûreté et de sécurité publique (ESSP) menées sur les sites de Paris et Massy. Nous devons anticiper les possibilités technologiques qui pourront se présenter à la date d’entrée en fonctionnement des bâtiments.
M. le président Alexandre Portier. Monsieur Billerey, aviez-vous un document unique avant le vol du Louvre ?
M. Vincent Billerey. Notre plan de sûreté était déjà composé des trois piliers que j’ai évoqués. À la suite du vol du Louvre, l’enjeu fut de les rassembler au sein d’un document unique, mais aussi d’évaluer la criticité des différents risques, afin de prioriser les actions à mener dans les prochains mois.
M. Christophe Chauffour. Au Grand Palais, le schéma directeur de sûreté et de sécurité a été intégré dans les travaux de rénovation – la sûreté et la sécurité font d’ailleurs partie des raisons d’être du chantier. Depuis la commission de sécurité de décembre dernier, nous suivons les préconisations de la préfecture de police et finalisons des dispositifs qui sont encore en rodage. Mais la phase d’élaboration du schéma directeur, elle, est derrière nous.
M. le président Alexandre Portier. Le rapporteur l’a évoqué, il y a toujours un dilemme entre l’ouverture au public et la protection des œuvres. Un musée est fait pour exposer, pour partager, pour diffuser de la connaissance et des pièces qui viennent parfois de loin. Dans le même temps, il faut aussi protéger les œuvres, les conserver – de là vient d’ailleurs le nom d’un très beau métier. Où se situe, selon vous, le bon équilibre ? Ma question est volontairement ouverte, afin de vous laisser développer un point de vue pourquoi pas philosophique sur cet enjeu.
Mme Yannick Lintz. Question ouverte, oui, et compliquée ! Notre mission, à laquelle je crois profondément, est d’amener un maximum de concitoyens et de touristes à découvrir notre patrimoine national. Dès lors, notre responsabilité est d’exposer le plus possible les œuvres, sous réserve de conditions de sécurité maximales – le risque zéro n’existant pas. Si nous avons mis en réserve nos dix porcelaines les plus précieuses, c’est pour continuer à montrer le reste de nos œuvres et maintenir notre attractivité. Je sais que ma réponse est vague, mais c’est ainsi que nous plaçons le curseur.
M. Alexis Corbière, rapporteur. Vous disiez avoir parfois besoin de votre ministère de tutelle pour prendre des décisions importantes, ce qui se comprend. La décision de retirer certaines œuvres est-elle prise en lien avec le ministère ? Nécessite-t-elle son autorisation ? Quelle est la proportion d’œuvres mises en réserve pour des raisons de sûreté, pour peu que ce chiffre existe ?
Mme Yannick Lintz. À la suite du vol du Louvre, les musées ont reçu une circulaire les invitant, le cas échéant, à retirer certaines œuvres. Nous y aurions certainement procédé même sans la circulaire. Ce choix, c’est nous qui l’avons fait. Je précise qu’il s’agit d’un jugement subjectif, car si nous savons quels sont nos chefs-d’œuvre, comment être certains qu’ils sont en danger ? Dans tous les cas, nous répondons aux demandes de notre tutelle.
Nous accueillerons en mai une grande exposition de trésors archéologiques de Corée comprenant des couronnes en or. Comme nous n’avons pas beaucoup de pièces en or dans notre collection permanente, nous devons faire face à ce risque nouveau, en lien avec les autorités coréennes.
M. Alexis Corbière, rapporteur. Chacun aura compris que nous ne mettons pas en cause votre travail : nous ne cherchons qu’à comprendre votre fonctionnement.
Que dit la tutelle lorsque des œuvres extraordinaires sont momentanément mises en réserve ? Le ministère se contente-t-il d’en prendre acte, ou y a-t-il un dialogue pour vous aider à continuer de les montrer, voire une pression pour les exposer malgré les risques ? Cet échange, s’il a lieu, est-il formalisé ?
Mme Yannick Lintz. Il y a un dialogue. Notre décision de retirer une dizaine de chefs-d’œuvre est temporaire, dans l’attente du renforcement des vitrines – les travaux auront lieu au second semestre et la tutelle suivra le chantier.
M. Alexis Corbière, rapporteur. Au-delà du dialogue, y aura-t-il un accompagnement financier ?
Mme Yannick Lintz. Je compte bien le demander ! (Sourires.) Ayant récemment pris connaissance du budget et apprenant l’existence d’un fonds de sûreté, j’explorerai toutes les possibilités.
M. Alexis Corbière, rapporteur. Nous sommes là pour faire des préconisations. Si différents directeurs d’établissement indiquent avoir besoin de moyens pour renforcer leur sécurité et leur sûreté – notamment en réponse à des demandes ou des alertes ministérielles –, il serait bon qu’ils en disposent.
Si nous comprenons la nécessité de protéger les œuvres, il est tout de même très dommage de ne pas les montrer au public, ce qui est le cœur de votre métier.
M. le président Alexandre Portier. Nous ne pouvons pas vous promettre une liste de Noël, mais sachez que j’ai milité, par voie d’amendement au projet de loi de finances, pour le renforcement du fonds de sûreté. Les moyens qu’il convenait de lui allouer avaient été sous-estimés. Les députés de tous les bancs partagent d’ailleurs cette préoccupation.
Par ailleurs, nous essayons d’imaginer ce que seront les musées du XXIe siècle. Eu égard à l’évolution des risques, mais aussi des outils technologiques, peut-être ne seront-ils pas tout à fait identiques à ce que nous avons connu.
Il convient de protéger les établissements et les œuvres contre les attaques spectaculaires que sont les cambriolages, c’est-à-dire contre les prises d’assaut des bâtiments. Cet enjeu renvoie aux questions bâtimentaires, technologiques et de surveillance humaine. Mais il faut aussi tenir compte du fait que depuis un certain temps, et c’est tant mieux, les musées sont des lieux ouverts, de vie, d’accueil – certains parlent même de tiers-lieux. Il existe de nombreuses modalités d’accueil du public. Un nombre croissant d’établissements encouragent les visiteurs à anticiper leur visite et à réserver des billets nominatifs. Pensez-vous que dans les prochaines années ou décennies, il faudra nécessairement en passer par là pour aller au musée ? Cela limiterait les risques, mais rendrait impossibles les visites fortuites et anonymes. Est-ce selon vous une bonne ou une mauvaise trajectoire ?
M. Laurent Le Bon. Tout dépend des musées, mais pour beaucoup de ceux qui sont représentés ici, c’est déjà un peu le cas : je vous mets au défi de visiter le Grand Palais, qui connaît un succès magistral, ou les merveilleuses expositions de Cluny ou Guimet, le week-end, sans vous êtes inscrit préalablement – je ne parle pas du centre Pompidou, actuellement fermé.
Je rebondis sur votre question précédente relative au bon équilibre entre la conservation des œuvres et leur présentation. Gardons à l’esprit que l’immense majorité des collections publiques nationales est invisible. C’est un défi majeur, qui n’a rien à voir avec les questions de sécurité. Il suffit de se plonger dans la littérature de la Cour des comptes pour constater que, par choix ou par manque d’espace – et assurément par indigestion –, seule une infime partie des collections est exposée.
Au reste, que signifie « exposer » une œuvre lorsque les conditions de sécurité l’emportent sur tout ? Certains, autour de cette table, ont eu la chance de voir Mona Lisa sans son système de protection : c’est une œuvre totalement différente. Et je ne parle pas des conditions de visite : le public ne voit plus Mona Lisa, mais seulement son image fantomatique, telle une icône qu’il ne peut qu’apercevoir à cinq mètres, à travers une vitre de protection aux teintes un peu vertes qui empêche d’apprécier les couleurs réelles du tableau.
Le débat sur les réserves visitables n’est pas récent : il en existait déjà aux XIXe et XXe siècles, et l’idée d’un circuit principal et d’un circuit annexe est présente dès la création du Louvre. Mais une nouvelle tendance émerge. Si vous ne l’avez pas fait, je vous invite à aller visiter le V&A East Storehouse, la nouvelle réserve du Victoria and Albert Museum de Londres. Installé dans un ancien site olympique, il est accessible sans aucune réservation ni aucun contrôle : vous poussez la porte, vous déposez votre sac à la consigne, et vous voilà au milieu de 300 000 œuvres. Elles sont là, à portée de main, vous pourriez presque les toucher dans un mouvement involontaire. Et pour peu que vous ayez réservé la veille, à la fin de la visite, on vous apporte en salle de consultation l’œuvre que vous avez choisie, sans autre dispositif de sûreté. La transparence et la démocratisation sont totales.
Pour nous, l’ouverture de ces réserves, d’ailleurs concomitante au drame du Louvre, a été un choc – positif – total. C’est ce que nous essayons de faire, bien que plus modestement, au futur centre de Massy ou dans d’autres musées représentés aujourd’hui. C’est une piste très intéressante. Mon rêve serait que l’ensemble des collections publiques nationales soient accessibles, et pas uniquement de manière numérique. Je crois qu’il y a là un véritable défi. Au fond, à quoi bon dépenser l’argent du contribuable pour préserver des œuvres si celles-ci ne sont jamais vues, ou seulement de manière médiocre, comme c’est le cas pour La Joconde ?
Mme Séverine Lepape. Ces réserves sont effectivement extraordinaires et très inspirantes. Notez que la politique de dépôt permet de pallier quelque peu le manque de visibilité des collections.
Si jolies que soient ses expositions, le musée de Cluny n’est pas de ceux où il faut faire une heure de queue. Même si, depuis le covid, nous proposons de réserver en ligne, je suis très attachée à ce qu’il reste accessible sans réservation préalable. Les musées qui imposent la réservation y sont contraints pour lisser les jauges, mais ce n’est jamais de gaieté de cœur – nous-mêmes, en tant qu’usagers, savons ce qu’il en coûte de ne pas pouvoir entrer dans un musée et profiter de ses belles collections faute d’avoir réservé.
Quoi qu’il en soit – mais je pense que votre question était volontairement un peu provocatrice –, ce n’est pas en limitant l’accès aux musées et en imposant une inscription préalable que nous empêcherons des gens déterminés de s’emparer des œuvres.
M. Christophe Chauffour. Le Grand Palais a fait le même pari : 10 % à 15 % des billets ne sont vendus que sur place, afin que le musée reste accessible aux visiteurs n’ayant pas réservé en ligne. Cela favorise la diversité des publics et améliore l’expérience des visiteurs.
Parallèlement, nous avons choisi de ne pas tout contrôler : pas moins de 7 000 mètres carrés sont désormais accessibles gratuitement, à toute heure, sans billet ni réservation, après un simple contrôle Vigipirate. L’objectif est de rendre le monument accessible à tous : une fois au sein du Grand Palais, les visiteurs pourront aller au Palais de la découverte ou voir une exposition du centre Pompidou, même si un billet sera alors nécessaire.
M. Alexis Corbière, rapporteur. Il est vrai que le phénomène qu’est devenue Monna Lisa, que le visiteur lambda ne peut voir que dans des conditions désagréables, pousse à s’interroger. C’est un sujet passionnant, mais il n’est pas directement au cœur de nos travaux.
Les personnels vous semblent-ils suffisamment formés et accompagnés pour faire face à l’évolution des menaces et les déjouer ? Lors du cambriolage au Louvre, les personnels ont été irréprochables : ils ont protégé le public en priorité, conformément aux consignes qui leur avaient été données. Mais celles-ci étaient-elles à la hauteur de l’enjeu ? Dans vos établissements, quelle forme prend la réflexion avec les personnels sur ces sujets – dialogue institutionnel, rencontres avec les organisations syndicales ? Pensez-vous que les personnels sont suffisamment heureux dans leur travail pour se montrer à la hauteur des enjeux ?
M. Vincent Delacour. Dans la plupart des établissements que nous représentons, nous n’avons pas toujours été en mesure de recruter le personnel actuellement chargé de l’accueil et de la surveillance des collections. Toutefois, il existe depuis longtemps des plans de formation, notamment sur les fondamentaux de l’accueil et de la surveillance, développés en lien avec nos tutelles. La direction générale des patrimoines et de l’architecture, notamment, propose des formations en sûreté, dont une intitulée « Vols, sûreté, malveillance dans les musées : prévenir et réagir ». Au-delà, l’accompagnement par les équipes d’encadrement et par la direction générale est essentiel : on ne peut pas se contenter de rédiger une note ou une circulaire et laisser tout un chacun se l’approprier et l’interpréter comme il l’entend.
M. Alexis Corbière, rapporteur. Précisément : il faut s’assurer que les personnels se saisissent des circulaires, qu’ils en tirent un enseignement. Tous bénéficient-ils réellement de formations régulières ? Comment vous en assurez-vous ? Certains agents font-ils remonter des préoccupations nouvelles ? L’effectif du personnel a-t-il évolué, à la hausse ou à la baisse, et avec quelles conséquences sur l’exercice de vos missions ?
M. Vincent Delacour. Il faut distinguer les formations proposées par le ministère des plans de formation développés en interne par chaque institution. À Guimet, nous avons choisi de travailler avec le CNPP (Centre national de prévention et de protection), qui propose des formations sur site, donc spécifiques à la situation de l’établissement. Notre démarche visait avant tout à mieux accueillir le public, mais cela implique de savoir gérer d’éventuelles incivilités, agressions ou tentatives malveillantes. La prise en compte des spécificités locales dans les formations est très importante pour réussir à créer une culture de la sûreté propre à chaque site, même si tous les agents ne l’investiront pas de la même façon.
Mme Julie Narbey. Au centre Pompidou, seuls 10 % des agents affectés à l’accueil, à la surveillance et à la sûreté sont des fonctionnaires. D’une part, la direction des publics recrute des agents d’accueil et de surveillance, postés dans les salles et chargés de préserver les œuvres du public. D’autre part, les personnels de sûreté, placés sous la responsabilité de M. Aumis, sont recrutés en direct sur plusieurs critères, dont l’expérience et la détention d’un certificat de qualification professionnelle. Nous ne dépendons donc pas des ouvertures de concours – je crois que c’est une des difficultés dans les autres musées nationaux.
M. Alexis Corbière, rapporteur. Ces personnels de sûreté sont-ils salariés par le centre Pompidou ou par un prestataire privé ?
M. Alexandre Aumis. Ce sont des salariés du centre, et la plupart sont très attachés à la maison. Cela rejoint votre question sur le dialogue avec les partenaires sociaux s’agissant des formations. Lors des Jeux olympiques, les questions de sécurité étaient prégnantes et les emplois dans ce domaine étaient parmi les plus recherchés du moment. Nous avons alors mesuré l’intérêt des agents pour un recyclage régulier de leur formation et de leurs certifications, afin de rester facilement employables. Tous les ans, les syndicats nous invitent à nous assurer, lors de l’élaboration du plan de formation, que les formations obligatoires et les recyclages de ces personnels sont réalisés dans les temps.
M. Hakim Boukortt. La formation dépend de la catégorie de personnel concernée. Nous avons choisi de dispenser des formations spécifiques aux personnels dédiés à la sécurité et à la sûreté, notamment une formation opérationnelle aux équipements techniques. Pour l’ensemble des autres personnels, comme les concessionnaires, les prestataires hors sûreté ou encore les équipes d’accueil et de surveillance relevant de l’établissement, la formation est plus de l’ordre de l’acculturation. Nous avons la chance de travailler actuellement avec les agents d’accueil du centre Pompidou, ce qui nous permet de réfléchir à la complémentarité entre les prestataires de sécurité et les personnels d’accueil et de surveillance.
M. Alexis Corbière, rapporteur. Assurez-vous directement le recrutement des agents de sûreté et d’accueil ou faites-vous appel à des sociétés privées ? Quel est le statut de ces agents ?
M. Hakim Boukortt. Il y a plusieurs profils. La sous-direction sécurité-sûreté compte plus de trente-deux agents internes. Pour une partie des missions événementielles, nous recrutons, à travers des marchés référencés, des prestataires que nous formons. Enfin, nous avons un prestataire à demeure dans l’établissement.
M. Alexis Corbière, rapporteur. Cela signifie-t-il que ce dernier ne travaille qu’avec vous ?
M. Christophe Chauffour. Avant la réouverture du Grand Palais, nous avons passé un appel d’offres pour trouver un prestataire chargé d’assurer la sécurité et la sûreté de l’établissement : pour ces missions, les seuls personnels internes sont des superviseurs, qui contrôlent le travail des agents du prestataire et s’assurent qu’ils sont présents partout. Compte tenu de la taille du site – plus petit que le centre Pompidou mais plus grand que Versailles –, il était nécessaire d’avoir une société à demeure. Le marché court jusqu’en 2028.
Contrairement aux autres musées, nous ne recrutons pas sur concours : en tant qu’établissement public industriel et commercial, nous avons une culture de l’externalisation, notamment pour les missions de sûreté et de sécurité, toujours sous la supervision de nos salariés. En outre, le centre Pompidou met à notre disposition des agents en salle pendant notre partenariat.
M. Vincent Billerey. À Guimet, ces missions sont historiquement internalisées pour les équipes de jour comme de nuit, à deux exceptions près pour lesquelles nous avons récemment renouvelé et élargi l’appel d’offres : d’une part, le contrôle des abords du musée et le poste Vigipirate à l’entrée, où sont contrôlés les sacs, d’autre part, la surveillance des expositions temporaires de grand format, ouvertes environ huit mois par an, sous le contrôle des encadrants de notre équipe de surveillance. Les autres expositions sont surveillées par nos propres agents.
Mme Marie-France Cocheteux, secrétaire générale du musée national du Moyen Âge – thermes et hôtel de Cluny. Pour notre part, nous sommes un peu plus de cent sur le site ; les quarante personnels dédiés à ces missions – trente de jour et dix de nuit – sont tous des agents d’État, fonctionnaires ou contractuels.
M. Alexis Corbière, rapporteur. Toujours s’agissant du lien entre acteurs publics et privés, le Louvre avait demandé à Van Cleef & Arpels d’expertiser, entre autres, la sécurité de la galerie d’Apollon. Est-ce une pratique à laquelle vous avez recours ?
Mme Séverine Lepape. C’est arrivé lors de la phase de maîtrise d’ouvrage du nouvel accueil du musée : la direction générale des patrimoines et de l’architecture avait demandé à une société privée de réaliser un premier diagnostic des besoins en sûreté. En revanche, nous n’y recourons jamais s’agissant de notre fonctionnement interne.
Par ailleurs, la maintenance de nos infrastructures de sûreté et de sécurité – notamment du système d’information – est assurée par une société extérieure agréée dans le cadre d’un marché pluriannuel. Cette société est soumise à des clauses de confidentialité et peut intervenir en astreinte si nous rencontrons des problèmes techniques.
M. Christophe Chauffour. Nous avons été accompagnés par différentes AMO (assistances à maîtrise d’ouvrage) dans le cadre des travaux du Grand Palais, mais ce n’était pas un audit en tant que tel, car le nouvel établissement n’a rien à voir avec l’ancien. Il s’agissait de s’assurer que les travaux menés étaient conformes aux attendus.
M. Alexis Corbière, rapporteur. Monsieur Boukortt, vous avez évoqué l’agora des directeurs de la sécurité ainsi qu’un comité Champs-Élysées. Si j’ai bien compris, il s’agit de réseaux informels entre responsables de la sécurité d’établissements. Pouvez-vous nous décrire plus précisément leur fonctionnement et nous dire ce qu’ils apportent ?
M. Hakim Boukortt. Il existe de nombreux groupes. L’agora des directeurs de la sécurité est l’un des plus étendus. Il nous offre la possibilité de rencontrer nos homologues et d’évoquer des thèmes précis, le cas échéant avec des membres des services de police ou de renseignement. Cela nous permet d’échanger sur les menaces, qui sont en évolution constante, et sur les moyens techniques. Il est important que nous discutions entre experts de la sécurité et avec les institutions. Par ailleurs, à l’échelon local, nous discutons avec les établissements voisins des menaces spécifiques à notre arrondissement – j’ai évoqué, par exemple, le comité Champs-Élysées. Nous avons la chance que le commissaire participe à nos échanges.
M. Alexis Corbière, rapporteur. Cette agora, cette boucle que vous avez créée entre professionnels pour échanger sur vos expériences, constitue-t-elle une structure informelle ?
M. Hakim Boukortt. On peut dire, en effet, que c’est informel. Je signalais tout à l’heure l’existence de groupes sur Signal ou WhatsApp, dédiés par exemple aux crises que peuvent connaître les ERP. Grâce aux réseaux, nous pouvons donner l’alerte à nos collègues. À titre d’exemple, avant la tenue d’un défilé Chanel, le directeur de la sécurité avait reçu des informations quant à des menaces pesant sur le secteur du luxe. J’avais eu connaissance des mêmes informations. Nous avons recoupé les éléments dont nous disposions et avons cherché à nous assurer que les indications émanant de nos sources étaient concordantes.
M. Alexis Corbière, rapporteur. Nous prenons note, dans le cadre de notre réflexion sur les préconisations que nous pourrions formuler, de la création de ce cadre d’échange en réponse à vos besoins professionnels. Par ailleurs, l’existence du comité Champs-Élysées s’explique, je suppose, par la vigilance particulière dont il convient de faire preuve dans ce secteur qui abrite un certain nombre d’établissements, mais aussi l’Élysée.
M. Christophe Chauffour. Exactement. Ce comité formalisé, qui est présidé par M. Jamet, secrétaire général du groupe LVMH, regroupe l’ensemble des structures publiques et privées des Champs-Élysées, parmi lesquelles des établissements publics culturels : l’Arc de triomphe, le Petit Palais et le Grand Palais. Il se réunit régulièrement. Ses membres sont en lien direct avec la préfecture de police, compte tenu du caractère sensible des Champs-Élysées. Cela nous permet de nous alerter mutuellement de certains événements ou de certaines menaces, en fonction des informations dont les uns et les autres disposent.
M. le président Alexandre Portier. Le vol du Louvre a eu un retentissement non seulement en France, mais aussi dans le monde entier. Il a touché des personnes qui ont visité le musée, qui sont attachées à la France, au patrimoine. Nombre de responsables du secteur de la culture et du patrimoine nous ont fait part des interpellations, des messages d’inquiétude que leur ont adressés des personnes situées, pour la plupart, très loin de chez nous. Celles-ci se demandent si nous sommes capables de protéger les œuvres. Accueillez-vous dans vos musées des œuvres étrangères ? Le vol du Louvre peut-il refroidir certains de nos partenaires étrangers ?
Mme Yannick Lintz. Le musée Guimet reçoit beaucoup de prêts en provenance d’Asie. Cette année, la Corée et la Chine nous prêtent des trésors nationaux. Les garanties de sécurité qu’elles demandent se sont considérablement renforcées. Dans le cadre de la procédure d’autorisation de prêt, qui, pour les trésors nationaux, requiert l’intervention d’une commission nationale, on nous a posé des questions très précises. Les assureurs ont aussi effectué des visites sur place. En conséquence, nous avons décidé de renforcer la surveillance humaine et les mesures techniques et technologiques dans le cadre des prêts internationaux.
Mme Séverine Lepape. Je partage cette analyse. Historiquement, nos collègues britanniques ont toujours posé des conditions très strictes, et c’est encore un peu plus le cas à présent – rappelons qu’une institution britannique a été touchée par le vol au musée Cognacq-Jay. Ils demandent légitimement des vitrines de plus en plus high-tech. C’est aussi le cas en France : la commission scientifique des musées nationaux, qui examine toutes les demandes de prêt d’œuvres de ces musées, est beaucoup plus stricte aujourd’hui. Elle est très sourcilleuse sur le niveau de sécurité attendu dans les musées de France, qui ne sont pas forcément des musées nationaux. On sent, incontestablement, que les choses se durcissent.
M. Laurent Le Bon. Cela dépend beaucoup, comme cela a été dit par mes collègues, de la nature des œuvres. Au centre Pompidou – qui est, nous semble-t-il, le premier prêteur mondial, puisque nous prêtons chaque année entre 6 000 et 9 000 œuvres –, nous n’avons senti aucune réticence, notamment dans le cadre de nos projets avec nos amis du Grand Palais. Un contrôle a priori des lieux et une sorte d’harmonisation internationale découlent des facility reports, documents très précis ayant pour objet de recenser l’ensemble des conditions de sécurité et de sûreté dans les lieux où iront les œuvres. Cela étant, des musées peuvent être plus exigeants – pour ne pas dire plus pénibles – que d’autres.
M. le président Alexandre Portier. Constatez-vous une augmentation du coût de l’assurance des œuvres qui vous sont prêtées ?
M. Laurent Le Bon. Il est stable.
Mme Yannick Lintz. Il est très difficile de connaître les pratiques qui ont cours s’agissant des valeurs d’assurance des œuvres coréennes et chinoises que nous accueillons, et, partant, de savoir si elles ont véritablement augmenté. Toutefois, globalement, eu égard à l’expérience que nous avons acquise pour ce type d’œuvres, je n’ai pas le sentiment que les événements récents aient eu une répercussion sur le coût de l’assurance ; en revanche, ils nous ont conduits à nous engager à renforcer les mesures de sûreté.
M. Vincent Billerey. Depuis le vol du Louvre, les assureurs se rendent beaucoup plus sur place, examinent davantage les lieux et font certaines recommandations – on nous demande l’ajout de caméras ou la réorientation de certaines d’entre elles, par exemple. Cela induit des coûts indirects que nous n’avions pas forcément à assumer auparavant.
M. le président Alexandre Portier. Nous vous remercions pour la clarté et la concision de vos propos ainsi que pour les réponses écrites que vous voudrez bien apporter au questionnaire qui vous a été adressé.
11. Table ronde réunissant des responsables de musées nationaux sous la tutelle d’un autre ministère que celui de la culture (9 février 2026 à 17 heures)
La commission auditionne, sous la forme d’une table ronde, dans le cadre de l’enquête sur la protection du patrimoine national et la sécurisation des musées (article 5 ter de l’ordonnance n° 58-1100 du 17 novembre 1958), des responsables de musées nationaux sous la tutelle d’un autre ministère que celui de la culture : M. Yann Gravêthe, directeur du musée de l’Armée ; Mme Michèle Antoine, directrice du musée des Arts et métiers ; Mme Angélique Delorme, directrice générale déléguée adjointe du musée du Quai Branly Jacques Chirac ; MM. Gilles Bloch, président du Muséum national d’Histoire naturelle, et Emmanuel Skoulios, directeur général délégué aux ressources ([11]).
M. le président Alexandre Portier. Nous poursuivons nos travaux d’enquête sur la protection du patrimoine national et la sécurisation des musées, en recevant des responsables d’établissements culturels et de musées nationaux placés sous la tutelle d’un autre ministère que celui de la culture, ou partagée avec celui-ci.
Nous avons donc le plaisir d’accueillir le général de corps d’armée Yann Gravêthe, directeur du musée de l’Armée, placé sous la tutelle du ministère des armées ; Mme Michèle Antoine, directrice du musée des Arts et métiers, placé sous la tutelle du ministère de l’enseignement supérieur et de la recherche ; M. Gilles Bloch, président du Muséum national d’histoire naturelle, et M. Emmanuel Skoulios, directeur général délégué aux ressources, dont l’établissement abrite notamment le musée de l’Homme et qui est placé sous la double tutelle du ministère de l’enseignement supérieur et de la recherche, et du ministère de la transition écologique ; Mme Angélique Delorme, directrice générale déléguée adjointe du musée du quai Branly-Jacques Chirac, placé sous la tutelle conjointe des ministères de l’enseignement supérieur et de la recherche, et de la culture.
L’élément déclencheur de notre enquête est le vol commis au musée du Louvre le 19 octobre 2025. Celui-ci a constitué un choc à bien des égards, chacun ayant été touché pour des raisons différentes. Pour certains, il s’agit du musée emblématique de leur enfance, visité lors du traditionnel voyage scolaire. D’autres se sont émus du vol d’œuvres uniques et exceptionnelles qu’ils craignent de ne plus revoir. Pour d’autres encore, c’est l’un des symboles du rayonnement de la France à l’étranger qui se trouve abîmé.
En tant que parlementaires, l’essentiel pour nous est qu’au-delà du volet judiciaire et policier, nous en tirions des leçons en matière de politiques publiques afin d’améliorer les dispositifs existants. Nous souhaitons savoir si tout a été mis en œuvre pour empêcher la survenance d’un tel événement, comment la situation a été gérée sur le moment et si les procédures doivent être revues. La question du partage de ce retour d’expérience avec l’ensemble des musées en France se pose également. Il ne faudrait pas que le Louvre soit l’arbre qui cache la forêt : au-delà de l’émotion suscitée par cet événement, nous devons aussi évoquer les autres musées susceptibles d’être menacés, de faire l’objet d’attaques, de dégradations, d’intrusions.
Pour atteindre notre objectif, qui est de tirer des enseignements – nous ne sommes pas dans un tribunal –, encore faut-il entendre les musées français dans leur diversité. Ils ne sont pas tous égaux face à la menace, ils ne sont pas tous parisiens et ils ne disposent pas tous des mêmes moyens. C’est cette diversité que nous explorons aujourd’hui.
Cette audition est diffusée en direct sur le site de l’Assemblée nationale, puis sera consultable en vidéo. Elle fera également l’objet d’un compte rendu écrit qui sera publié.
Notre échange prendra la forme de questions et de réponses : d’abord les miennes, puis celles du rapporteur, M. Alexis Corbière.
L’article 6 de l’ordonnance du 17 novembre 1958 relative au fonctionnement des assemblées parlementaires impose aux personnes auditionnées par une commission d’enquête de prêter le serment de dire la vérité, toute la vérité, rien que la vérité.
(M. Yann Gravêthe, Mmes Michèle Antoine et Angélique Delorme, MM. Gilles Bloch et Emmanuel Skoulios prêtent successivement serment.)
Comment s’articulent les responsabilités entre les établissements et leur autorité de tutelle ? Quel est le degré d’autonomie de gestion des établissements ? Lors des auditions, nous avons évoqué différents outils qui permettent de formaliser des échanges entre l’établissement et la tutelle, notamment la lettre de mission, adressée aux responsables d’établissement. Elle traduit à la fois des attentes politiques – ce que l’établissement doit apporter à la cité, au sens philosophique et historique du terme –, des objectifs managériaux et des choix budgétaires et de gestion. Une lettre de mission a-t-elle été adressée au responsable de chaque établissement que vous êtes ?
M. Yann Gravêthe, directeur du musée de l’Armée. J’ai pris mes fonctions à la tête du musée de l’Armée il y a seize mois. Le 9 décembre 2024, j’ai reçu une lettre de mission signée par le secrétaire général pour l’administration (SGA), qui exerce la tutelle par délégation du ministre des armées. Le dernier des huit paragraphes mentionne explicitement la sécurité et la sûreté des collections, du personnel et des visiteurs.
Mme Michèle Antoine, directrice du musée des Arts et métiers. L’organisation du Cnam (Conservatoire national des arts et métiers) et du musée des Arts et métiers (Muam) est plus complexe. Le Muam est une composante du Cnam. Le décret du 22 avril 1988 précise que le Cnam comprend des unités d’enseignement, des unités de recherche ainsi qu’un musée.
Une lettre de mission annuelle est adressée par le ministre de tutelle à l’administratrice générale qui pilote le Cnam. Les dernières lettres ne mentionnaient pas le musée.
Pour ma part, j’ai pris mes fonctions en septembre 2024, à l’issue d’un processus de sélection assez long, qui reposait sur la présentation d’un projet. Chaque année, des objectifs me sont assignés, dont l’atteinte est évaluée par l’administratrice générale ; la sûreté des collections ne figure pas dans ces premiers objectifs.
Mme Angélique Delorme, directrice générale déléguée adjointe du musée du quai Branly-Jacques Chirac. Le président du musée, Emmanuel Kasarhérou, reçoit une lettre de mission cosignée par les deux tutelles, le ministère de la culture, d’une part, et le ministère de l’enseignement supérieur et de la recherche, d’autre part. La dernière lettre de mission, adressée en mars 2024, avait pour objet principal la question des restitutions, du point de vue stratégique et politique. Elle fixait également des objectifs en lien avec notre COP (contrat d’objectifs et de performance) en matière de fréquentation et de variété d’expositions, lesquelles doivent à la fois présenter une qualité scientifique et s’adresser au grand public. La sûreté fait partie de ces objectifs, étant donné que, depuis 2020, le musée est confronté à des actions menées par des activistes, qui ont porté atteinte à la sécurité des collections.
M. Gilles Bloch, président du Muséum national d’histoire naturelle. Depuis septembre 2023, date à laquelle j’ai pris mes fonctions, je n’ai pas reçu de lettre de mission : nos relations avec les deux ministères de tutelle – le ministère de l’enseignement supérieur, de la recherche et de l’espace, et le ministère de la transition écologique – ne s’inscrivent pas dans cette pratique. Mon prédécesseur n’en a jamais reçu non plus. En revanche, je me vois assigner des objectifs annuels depuis 2024 qui n’intègrent pas les enjeux de sécurité.
M. le président Alexandre Portier. Comment sont abordées dans vos établissements les questions relatives à la sécurité et à la sûreté ? Font-elles l’objet d’une approche spécifique ou sont-elles fondues dans la gouvernance globale ?
Mme Michèle Antoine. La question de la sécurité et de la sûreté fait partie intégrante du projet scientifique et culturel, dont l’élaboration a constitué ma première mission, et du plan d’actions qui en découle. Ce projet stratégique a été discuté dans des commissions associant les représentants de la tutelle ainsi que des représentants du personnel. Il a ensuite été adopté par le conseil d’administration le 7 juillet 2025, lequel est pleinement informé de ces questions, puis validé par le SMF (service des musées de France) le 3 décembre dernier.
Mme Angélique Delorme. Les questions de sûreté font l’objet d’une attention spécifique. Depuis 2020, le musée du quai Branly est confronté à de nouveaux risques, liés à la politique de restitution qui a entraîné des actions de la part d’activistes.
En juin 2020, Mwazulu Diyabanza, un activiste qui milite en faveur de la restitution du patrimoine au continent africain, a descellé un poteau funéraire sur le plateau des collections permanentes. En décembre 2020, il s’est d’ailleurs rendu au Louvre pour y mener une action du même type – simuler une tentative de vol – dans l’espace qui présentait des collections du musée du quai Branly. Pas de chance, il s’était trompé, s’emparant d’un poteau indonésien. En septembre 2023, une autre personne, sans doute déséquilibrée – elle a ensuite fait l’objet d’un suivi psychiatrique –, s’est introduite sur le plateau des collections permanentes pour arracher des tapis iraniens présentés dans l’une des boîtes muséographiques.
La sécurité et la sûreté sont des dimensions très importantes du travail quotidien de la direction générale du musée. Outre ces risques identifiés, l’analyse des revues de presse a mis en évidence le vol d’objets en or ainsi que de porcelaines chinoises. Le contexte tant extérieur qu’interne nous a conduits à prioriser les investissements en matière de sécurité et de sûreté. Nous avons ainsi lancé un audit en 2021, à la suite duquel nous avons déployé une série d’actions visant à renforcer la sécurité et la sûreté, et à déterminer les moyens les plus efficaces pour assurer la meilleure sécurité pour les œuvres et les visiteurs.
S’agissant de la formalisation auprès d’acteurs externes, nous avons la liberté d’inscrire des points à l’ordre du jour du conseil d’administration. Par exemple, les incidents impliquant Mwazulu Diyabanza ainsi que les suites judiciaires qui leur ont été données ont été portés à la connaissance du conseil d’administration. Par ailleurs, le schéma pluriannuel de stratégie immobilière (SPSI) comprend un volet consacré à la sécurité et à la sûreté que nous avons présenté au conseil d’administration.
M. Gilles Bloch. La sécurité, qui n’a pas fait l’objet d’un plan stratégique ou d’un schéma directeur, n’était pas un sujet bien identifié jusqu’en 2020, année au cours de laquelle une direction de la sécurité a été créée. De façon cohérente, cette question n’était examinée ni par le conseil d’administration ni par le conseil scientifique, qui traite de nombreux sujets relatifs à la vie interne du Muséum. En revanche, le comité social d’administration, instance qui ne constitue pas le niveau le plus élevé de la gouvernance, a été amené à échanger sur la sécurité des biens et des personnes.
Les choses ont radicalement changé à l’automne, à la suite du cambriolage du Louvre et de celui survenu, à la mi-septembre, au Muséum, événement qui a bouleversé les personnels. Nous avons consigné par écrit des mesures d’urgence relatives à la galerie de géologie et de minéralogie où a eu lieu le sinistre. Notre feuille de route prévoit désormais l’élaboration d’un schéma stratégique à moyen terme.
M. Yann Gravêthe. En 2005 et en 2006, lors des manifestations violentes qui avaient eu lieu sur l’esplanade des Invalides, je m’étais, dans le cadre de fonctions précédentes, déjà interrogé sur la sécurité de l’ensemble du site. Je n’imaginais pas alors prendre un jour la direction du musée. Cette question a donc constitué l’une de mes premières préoccupations lors de ma prise de fonction, ce qui ne vous surprendra pas de la part d’un militaire.
La situation du musée de l’Armée est particulière puisqu’il est implanté sur un site militaire dont la responsabilité globale en matière de sûreté et de sécurité relève du gouverneur militaire de Paris, qui est également le président de notre conseil d’administration – ce n’est pas un hasard. Une attention toute particulière est ainsi portée à la sûreté et à la sécurité non seulement du musée de l’Armée, mais aussi de l’Hôtel national des Invalides, de ses pensionnaires, ainsi que des deux autres institutions muséales que sont le musée de l’Ordre de la Libération et le musée des Plans-reliefs.
Six mois après mon arrivée, j’ai élaboré un plan d’action, qui constituait la feuille de route qui a été diffusée dans l’ensemble du musée. Il comprenait deux sujets particuliers : la sûreté et la sécurité. La priorité pour 2025 était la sécurité : un énorme exercice a été conduit avec la brigade des sapeurs-pompiers de Paris afin de valider notre PSBC (plan de sauvegarde des biens culturels) et de tester sa mise en œuvre. J’avais par ailleurs programmé en 2026 la réalisation d’un audit et la conduite d’un exercice majeur relatif à la sûreté des œuvres. Grâce à un amendement au budget voté à la suite des événements survenus au Louvre, nous avons pu lancer cet audit dès la fin de l’année dernière.
Des actions ont été engagées dans les trois heures, les trois jours, les trois mois et les trois ans qui ont suivi l’événement du 19 octobre. Dans les trois heures, j’ai pris des dispositions particulières afin de protéger les œuvres les plus emblématiques et je me suis assuré, point par point, de leur mise en œuvre. Trois jours plus tard, nous avons évacué les œuvres que j’estimais les plus susceptibles de tenter des voleurs. Trois mois après, nous avons achevé l’audit relatif à la sécurité, dont les conclusions seront présentées à la ministre déléguée le 12 mars. Enfin, l’actualisation annuelle de la loi de programmation militaire, dont nos budgets relèvent, prévoira les moyens financiers nécessaires pour achever la mise à niveau de notre sûreté et de notre sécurité.
M. Alexis Corbière, rapporteur. De manière générale, quel type de relation entretenez-vous avec votre tutelle ? À quelle fréquence échangez-vous avec vos interlocuteurs et qui sont-ils ?
Par ailleurs, échangez-vous avec des interlocuteurs spécifiquement chargés des questions de sécurité ?
Mme Angélique Delorme. Il existe plusieurs niveaux de contact avec les tutelles. De manière très formelle, trois conseils d’administration se tiennent chaque année, chacun précédé, un mois avant, d’un préconseil d’administration. Nous disposons ainsi de six temps d’échanges très formalisés chaque année. S’agissant du musée du quai Branly, nous sommes en relation avec le service des musées de France, qui relève de la direction générale des patrimoines et de l’architecture, et le secrétariat général. En ce qui concerne l’enseignement supérieur et la recherche, des représentants du ministère siègent systématiquement au sein de ces instances.
Sur les sujets courants, nous avons essayé d’établir des relations très fluides avec les tutelles, notamment s’agissant des questions très politiques. Par exemple, en matière de restitutions, nous échangeons avec le cabinet de la ministre de la culture en fonction de l’actualité et des recherches de provenance, notamment. Sur des sujets plus techniques, notre interlocuteur est plutôt l’administration, principalement le service des musées de France. Du reste, la présidence, la direction générale, la directrice de l’administration générale et des ressources humaines échangent sur des sujets divers, au moins une fois par semaine, par mail ou par téléphone, avec un représentant du ministère de la culture.
Par ailleurs, le chef du service sécurité et sûreté a aussi des relations directes avec son homologue de la Missa (mission sécurité, sûreté et audit) du ministère de la culture et le rencontre régulièrement – environ tous les deux ou trois mois – de manière informelle. Ils se sont vus la semaine dernière pour évoquer les événements du Louvre.
Mme Michèle Antoine. À la différence du musée du quai Branly, nous n’avons qu’une seule tutelle : celle du ministère de l’enseignement supérieur et de la recherche. Nous échangeons de manière hebdomadaire avec le ministère dont les représentants siègent dans les commissions scientifiques, notamment la commission qui a accompagné l’élaboration du projet scientifique et culturel (PSC).
En règle générale, nous n’entretenons pas de relation directe avec le ministère de la culture ; celle-ci est médiatisée par le ministère de l’enseignement supérieur et de la recherche. Ainsi, c’est par son intermédiaire que nous avons présenté le PSC à la validation du service des musées de France. En tant que musée de France, le Muam entretient des relations de conseil avec ce service, qui ne sont pas formalisées. De la même manière, dans le cadre de la convention conclue avec le C2RMF (Centre de recherche et de restauration des musées de France), nous bénéficions de son expertise. En 2023, nous avons par ailleurs demandé à la Missa de réaliser un audit. Il nous revient de saisir ces instances afin de bénéficier de leurs conseils, dont la valeur est inestimable pour nous, dans le cadre de la tutelle exercée par le ministère de l’enseignement supérieur et de la recherche.
M. Gilles Bloch. Comme tous les établissements publics, nous sommes dotés d’un conseil d’administration qui se réunit quatre fois par an, précédé d’un préconseil qui permet d’échanger plus librement avec les tutelles. Nous entretenons des relations suivies, à un rythme mensuel, avec l’administration. Du côté du ministère de l’enseignement supérieur et de la recherche, notre interlocuteur quotidien est la direction générale de l’enseignement supérieur et de l’insertion professionnelle Le ministère assure la gestion de notre masse salariale et nous verse la totalité de notre subvention pour charges de service public. Du côté du ministère de la transition écologique, nous entretenons des relations de travail très suivies avec la direction de l’eau et de la biodiversité dans la mesure où nous assurons de nombreuses missions d’expertise au titre desquelles nous recevons plusieurs millions d’euros de subventions.
Parmi les questions abordées lors de ces échanges, les sujets de gestion courante ne nécessitent de saisir ni le cabinet ni le ministre. En revanche, je rencontre régulièrement les ministres ou leur directeur de cabinet pour évoquer les sujets stratégiques. Depuis deux ans et demi, le sujet principal est l’immobilier, qui intègre la question de la sécurité. Nous nous sommes rencontrés à de nombreuses reprises sans que ces échanges aboutissent à des engagements forts de la part de l’État. Chaque projet immobilier comporte un volet relatif à la mise à niveau en matière de sécurité. Or cette mise à niveau est difficile compte tenu de l’état globalement très dégradé de notre patrimoine. La galerie de géologie et de minéralogie fait l’objet d’un projet de rénovation immobilière ambitieux, qui est sur la table depuis plusieurs années et qui a failli être lancé en 2024 avant d’être suspendu en raison des contraintes budgétaires de l’État, alors même que 1 million d’euros de crédits avait déjà été versé pour réaliser des études poussées. Globalement, les échanges relatifs à la vie de l’établissement sont fluides ; en revanche, la question de la sécurité n’avait pas été inscrite à l’agenda avant le cambriolage de septembre et n’a pas été traitée.
M. Yann Gravêthe. Le conseil d’administration est fortement impliqué sur les questions de gouvernance pour deux raisons. La première tient au fait que le gouverneur militaire de Paris est responsable intuitu personæ de tout ce qui se passe à l’Hôtel national des Invalides ; c’est donc une de ses priorités. La seconde tient à la présence, au sein du conseil d’administration, de quatre présidents d’institutions majeures – le château de Versailles, le Louvre, le centre Pompidou, la BNF (Bibliothèque nationale de France) – qui ont ce sujet en tête. Je n’élude jamais cette question en conseil d’administration.
Quant à la tutelle du ministre, elle est déléguée au secrétariat général de l’administration, qui en délègue les aspects administratifs au directeur de la mémoire, de la culture et des archives. Il pilote les trois musées – le musée de l’Air et de l’espace, le musée national de la Marine, le musée de l’Armée –, ainsi que le service historique de la défense et l’Établissement de communication et de production audiovisuelle de la défense (ECPAD). C’est avec lui et, au niveau technique, avec ses chefs de bureau et ses chefs de service que nous échangeons chaque semaine sur tous les sujets.
S’agissant plus particulièrement des sujets de sûreté et de sécurité, je lui ai rendu compte, le 19 octobre avant quinze heures, des mesures que j’avais prises. Nous avions alors eu un échange direct sur la poursuite de ces dernières.
En ce qui concerne les cabinets ministériels, j’échange chaque semaine avec le conseiller spécial et une conseillère particulière de la ministre déléguée, ainsi qu’avec le conseiller de la ministre de plein exercice compétent et son conseiller diplomatique, compte tenu de la mission diplomatique du musée – j’ai reçu soixante hauts responsables internationaux. Les questions de sécurité sont également traitées avec eux. Une semaine après l’attaque du Louvre, la ministre déléguée a réuni l’ensemble des directeurs de musées et le directeur de la mémoire, de la culture et des archives, afin de faire le point sur les mesures que nous avions prises et des vulnérabilités que nous avions éventuellement identifiées. Nous lui rendrons compte des conclusions de l’audit et des mesures que nous envisageons de prendre.
Comme pour les palais nationaux, la sécurité des Invalides est assurée par la garde républicaine.
S’agissant des questions relatives à la culture, j’entretiens des relations avec la Drac (direction régionale des affaires culturelles) dans la mesure où le bâtiment est classé monument historique. Nous n’échangeons toutefois sur les questions de sécurité que lorsqu’elles sont liées à la préservation du bâti historique. En revanche, nous échangeons très régulièrement avec le SMF en ce qui concerne les collections et avec la Missa s’agissant des prêts. Enfin, du fait de la position emblématique et particulière du musée de l’Armée, nous sommes également en relation avec le conseiller spécial culture de l’Élysée, fonction d’abord exercée par Philippe Bélaval, puis aujourd’hui par Catherine Pégard.
M. Alexis Corbière, rapporteur. Mon général, vous avez indiqué avoir pris la décision, après le cambriolage du Louvre, de retirer certains objets des salles d’exposition. Pourriez-vous nous donner des précisions à ce sujet ?
Par ailleurs, quelle est la nature de vos échanges avec les tutelles sur la sécurité et la protection du patrimoine ? Des préconisations vous sont-elles adressées et, si oui, comment les appliquez-vous ? La décision de retirer des œuvres des salles d’exposition fait-elle l’objet d’un dialogue ou la tutelle se contente-t-elle d’en prendre acte ? Les ministères appellent-ils votre attention sur l’évolution de la nature des objets convoités par les cambrioleurs – porcelaine chinoise, or, diamants… – et vous aident-ils à affiner votre expertise en la matière ?
M. Yann Gravêthe. J’ai peut-être pris de mauvaises habitudes en opérations mais, lorsque je suis confronté à une situation opérationnelle, je commence par prendre une décision et j’en rends compte par la suite. Le retrait des objets, que j’ai décidé, a été organisé avec le commandant de la garde républicaine de la région Île-de-France. J’en ai prévenu le gouverneur militaire de Paris et, une fois le retrait effectué, j’en ai rendu compte à la directrice de cabinet de la ministre des armées ainsi qu’au directeur de la mémoire, de la culture et des archives.
J’ai pris cette décision non pas tant en raison d’une élévation du niveau des menaces pesant sur le musée de l’Armée que par volonté d’envoyer le signal que cette menace avait été prise en compte. J’ai notamment ciblé des objets uniques dont la disparition serait désastreuse d’un point de vue patrimonial. Je pense par exemple au stylo avec lequel a été signée la capitulation de l’Allemagne nazie, à l’épée que Napoléon portait à Austerlitz et au premier collier de grand maître de l’ordre de la Légion d’honneur, qui a appartenu à Napoléon et a une valeur financière importante.
M. Alexis Corbière, rapporteur. Qu’est-ce qui vous a amené à choisir ces objets ?
M. Yann Gravêthe. Dans l’après-midi qui a suivi l’attaque du Louvre, j’ai demandé que l’on me transmette la valorisation de l’ensemble des œuvres du musée de l’Armée, que j’ai classées en fonction, d’une part, de leur valeur financière, d’autre part, de leur valeur patrimoniale. Le croisement de ces deux classements m’a permis, après discussion avec la directrice de la conservation et mon directeur adjoint, de déterminer les pièces qui remplissaient les trois critères suivants : unicité historique, valeur financière et éventuelle sensibilité particulière dans le contexte du moment.
Pour ce qui est de la procédure, la discussion que j’ai engagée l’après-midi du 19 octobre avec le directeur de la mémoire, de la culture et des archives portait sur d’autres objets qui pouvaient éventuellement être également retirés et qui étaient au nombre de deux. Nous avons conclu que les mesures de protection particulières que j’avais prises – à savoir la présence d’un agent devant l’objet et l’installation d’une caméra fixe – étaient suffisantes, compte tenu des lieux où se trouvaient ces objets. Il y a donc à la fois autonomie, dialogue et compte rendu.
Mme Michèle Antoine. Comment sommes-nous informés d’une éventuelle menace ? Les collections du musée des Arts et métiers étant d’un type assez différent de celui des autres musées, le niveau des menaces est, en tout cas pour le moment, assez faible. Notre tutelle ne fait pas office de vigie ; ce sont les informations transmises par nos homologues d’autres pays dans le cadre du réseau informel des musées et centres de sciences qui nous permettent de savoir quels sont les types d’objets les plus convoités. Nous sommes également attentifs aux ventes aux enchères qui mettent en lumière des objets habituellement ignorés du grand public et les exposent ainsi à un certain risque en annonçant des valeurs parfois un peu excessives.
Après l’attaque du Louvre, les responsables de chaque domaine de collection – énergie, transport, instruments scientifiques – ont identifié les objets dits sensibles, au nombre de quatorze, que nous avons retirés des vitrines et mis au coffre dans notre réserve de Saint-Denis. La liste de ces objets a été transmise à l’administratrice générale pour validation avant leur mise en réserve, dont nous avons informé ensuite la tutelle – celle-ci n’a donc pas pris part à la décision.
Mme Angélique Delorme. Avant les événements du Louvre, la veille médiatique nous avait fourni des éléments – qui m’ont conduite à diffuser des consignes par e-mail au mois de septembre – sur la vulnérabilité des musées, devenus la cible de vols, d’une part, et le type d’œuvres convoitées, notamment l’or et la porcelaine chinoise, d’autre part.
Même si nous ne sommes pas militaires, nous aimons, nous aussi, agir vite. Nous avons donc immédiatement donné des instructions afin de renforcer la surveillance humaine et technique. Ainsi, pour l’exposition intitulée « Au fil de l’or », qui présentait des pépites d’or, nous avions prévu à la fois une mise à distance, une détection rapprochée des objets, dont le volume était très dissuasif, et une surveillance humaine vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Nous nous appuyons sur l’expertise de notre chef du service de la sécurité et de la sûreté et de notre directeur des moyens techniques et de la sécurité pour affiner ces mesures.
En matière de sûreté, nous nous inscrivons moins dans une relation verticale avec la tutelle que dans un travail en réseau avec le commissariat du 7e arrondissement, la BRI (brigade de recherche et d’intervention), pour assurer la sécurité des personnes qui visitent le site, la préfecture de police, avec laquelle nous avons beaucoup travaillé durant les Jeux olympiques, et la Missa. Ces différents interlocuteurs nous permettent notamment de tester les mesures que nous prenons. Par ailleurs, notre chef de la sécurité et de la sûreté est inséré dans des réseaux interprofessionnels composés de ses homologues d’autres secteurs avec qui il peut discuter, non pas des mesures internes au musée, pour des raisons de confidentialité, mais des nouveaux risques, des nouvelles pratiques et des nouvelles technologies, de manière à être en mesure de mettre en œuvre les dispositions les plus agiles.
M. Gilles Bloch. Nos ministères de tutelle n’ont pas de véritable expertise en matière de sécurité ; le haut fonctionnaire de défense et de sécurité est plutôt chargé de la sécurité des personnes, notamment dans le cadre des voyages des personnels. Le représentant du ministère de la culture qui siège à notre conseil d’administration nous stimule sur de nombreux sujets – acquisitions, restitutions des restes humains… – mais la sécurité n’en fait pas partie. Nous avons donc, jusqu’à présent, largement travaillé de manière autonome dans ce domaine.
À la suite du cambriolage de la mi-septembre, nous avons immédiatement mis en sécurité des objets qui se trouvaient dans les vitrines ou à côté de celles qui avaient été fracturées, notamment des pierres précieuses. Nous avons ensuite rapidement contacté la Missa, qui a effectué une mission flash pour nous aider à établir un diagnostic précis et à préparer des contre-mesures. Nous avions anticipé ce type d’événement en commandant des audits de sécurité. Ironie du sort, l’un d’eux, réalisé en mai 2024, portait précisément sur la galerie de géologie et de minéralogie, mais n’avait pas détecté, à partir des informations disponibles à l’époque, de vulnérabilités majeures. Pourtant, avec des moyens somme toute limités, un cambrioleur a pu pénétrer dans le bâtiment et détruire des vitrines.
M. Yann Gravêthe. Pour compléter ma réponse, j’ajoute que quatre types de sources nous ont permis de voir la menace grandir. Premièrement, lorsque j’ai pris mes fonctions, je me suis rendu dans toutes les grandes institutions, notamment au château de Fontainebleau, dont les responsables m’ont mis en garde contre les agissements d’un gang d’Albanais.
Deuxièmement, la veille médiatique nous a permis de relever que le nombre des attaques avait augmenté au cours des quatre dernières années au fur et à mesure que s’élevait le cours de l’or. J’avais également remarqué que les églises étaient de plus en plus visées. Or, en ma qualité de directeur du musée de l’Armée, je suis l’affectataire de la cathédrale du diocèse aux armées, dans laquelle se trouvent évidemment des biens religieux dont la surveillance est un objet d’attention.
Troisièmement, nous avons de très bonnes relations avec l’Office central de lutte contre le trafic des biens culturels (OCBC), commandé par un officier de gendarmerie assisté de nombreux policiers, qui nous a alertés sur la montée en puissance de ce phénomène.
Enfin, j’ai abordé la problématique de la sécurité lors de discussions avec mes homologues, notamment Laurence des Cars ou la directrice du château de Fontainebleau. Je me souviens en particulier d’avoir abordé la question avec Emmanuel Kasarhérou au moment de l’exposition « Au fil de l’or » du musée du Quai Branly. Enfin, cette question est évoquée au sein du réseau informel des musées militaires européens car elle préoccupe mes homologues espagnol, britannique, néerlandais, belge et grec depuis au moins un an et demi.
M. Alexis Corbière, rapporteur. L’objet de notre commission d’enquête, je le rappelle, est de formuler des préconisations. Il nous serait donc utile de savoir, monsieur Bloch, si vous estimez que cet événement, qui vous a sans doute traumatisé, aurait pu être évité si l’alerte avait été lancée plus tôt ou si le Muséum national d’histoire naturelle avait bénéficié d’un meilleur accompagnement face à la menace. Avez-vous identifié les dysfonctionnements ? Quelles mesures avez-vous prises ou envisagez-vous de prendre depuis le cambriolage ?
M. Gilles Bloch. Le mode d’intrusion du cambrioleur dans la galerie de géologie et de minéralogie n’a rien d’extraordinaire. Équipé d’une meuleuse, il a scié une première porte en bois située dans le périmètre extérieur du bâtiment, puis une seconde porte qui donne accès à la salle des trésors de la Terre, avant de faire fondre les vitrines à l’aide d’un chalumeau. Un audit plus pointu que celui qui a été réalisé en mai 2024 par un cabinet privé spécialisé aurait permis de détecter ce type de fragilités : les risques étaient parfaitement identifiables. Je ne me souviens plus en détail des préconisations du rapport, mais nous aurions pu, dès cette époque, renforcer la sécurité physique du bâtiment en l’équipant de portes et de vitrines plus résistantes.
M. Alexis Corbière, rapporteur. Je rappelle que cette intrusion a eu lieu la nuit. Pouvez-vous préciser le déroulement du cambriolage ? Comment se fait-il que les gardiens n’aient rien entendu ?
M. Gilles Bloch. Le contexte était particulier puisque le Muséum avait été victime, le 28 juillet, d’une cyberattaque qui a fait tomber l’ensemble de nos systèmes d’information, nous privant de réseau et des reports d’alarme. Pendant quelques semaines, nous avons donc fonctionné selon un mode dégradé : des rondes nocturnes étaient effectuées dans le Jardin des plantes. Le cambriolage a déclenché des alarmes mais elles n’ont pas été entendues à l’extérieur de la galerie. Nous aurions pu – et rétrospectivement, nous regrettons de ne pas l’avoir fait – poster des gardiens dans les locaux vingt-quatre heures sur vingt-quatre, mais cela n’a tout simplement pas été jugé impératif.
Forts de cette expérience, nous avons émis des préconisations concernant la qualité des portes, des vitrines et nous sommes en train de séparer nos réseaux d’alarme pour que, même en cas de cyberattaque, le réseau sécuritaire reste opérationnel. J’ai écrit, il y a plusieurs mois, aux ministères pour qu’ils nous accordent des moyens exceptionnels qui nous permettent d’accomplir cette démarche. Le chemin de progrès est désormais assez bien défini, mais nous ne pouvons pas, hélas, récrire le passé. Les spécimens dérobés ont, nous le savons, été fondus et ne réapparaîtront pas. Nous n’aurons pas de bonnes surprises à cet égard, comme cela peut arriver avec des œuvres d’art ; ils sont perdus pour la science.
M. Alexis Corbière, rapporteur. Quelle est la valeur de ces objets ?
M. Gilles Bloch. Elle avait été estimée à 1,5 million d’euros mais le marché de ce type d’objets rarissimes n’est pas très actif en Europe. Leur valeur scientifique et historique – certains objets appartenaient à des collections très anciennes – est difficile à estimer.
M. Emmanuel Skoulios, directeur général délégué aux ressources du Muséum national d'histoire naturelle. Le président Bloch a indiqué que le réseau et le report vidéo avaient été victimes de la cyberattaque mais le fait que ce report soit lié au réseau général est totalement contraire aux normes professionnelles. Nous avions identifié ce problème plusieurs mois auparavant et entamé le processus de séparation physique des réseaux mais c’est un chantier de quatre ans, qui est actuellement à mi-parcours.
Le cambriolage est intervenu la nuit ; l’intervention sur la vitrine a duré plusieurs dizaines de minutes, soit beaucoup plus longtemps qu’au Louvre. Des agents de sécurité effectuaient des rondes dans le Jardin des plantes en suivant un parcours identifié le long duquel sont disposées, sur chaque lieu important, des balises. Le Muséum a la particularité d’être à la fois un établissement de recherche et un établissement culturel ; les collections et les laboratoires sont donc mêlés dans chacun des locaux, lesquels se répartissent, en outre, sur une très vaste emprise. Or le service de sécurité de nuit est composé de six agents, dont quatre occupent des postes fixes, ouverts vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Deux agents sont donc chargés de faire le tour du Jardin des plantes et du reste de l’emprise où se trouvent les laboratoires de recherche. Une ronde dure ainsi deux à trois heures ; il peut donc se passer deux heures avant qu’un gardien repasse à un endroit donné. C’est, hélas, ce qui s’est passé le soir du cambriolage.
M. Alexis Corbière, rapporteur. Depuis ce drame, des moyens supplémentaires ont-ils été alloués à la sûreté ? Qu’avez-vous réclamé et obtenu de vos tutelles ? Il est utile à notre commission de connaître les dispositifs efficaces et les dysfonctionnements qui ont été identifiés. Se pose par ailleurs la question du nombre, de la formation et du statut des personnels.
M. Gilles Bloch. Immédiatement après le cambriolage, outre le fait que nous avons retiré les objets les plus précieux de certaines vitrines, nous avons renforcé la présence physique pendant le temps nécessaire à la sécurisation des portes et des vitrines et au travail de séparation des réseaux d’alarme. Ces mesures d’urgence ont été financées grâce aux marges de gestion dont nous disposons à l’année n. Par ailleurs, j’ai écrit aux ministères en leur demandant des crédits exceptionnels d’un montant de 6 millions d’euros pour nous accompagner dans ces différents domaines. Cette demande est en cours d’examen ; nous gardons l’espoir de recevoir quelque chose, maintenant que le budget de l’État est adopté, car il va bien falloir nous doter d’un système dans lequel ce n’est plus une présence humaine supplémentaire, laquelle a un coût, qui pallie les déficiences physiques et informatiques.
M. Alexis Corbière, rapporteur. Vous avez indiqué que deux heures pouvaient séparer deux rondes, si bien que personne n’a pu entendre la meuleuse, qui doit faire un certain bruit, surtout la nuit. Les mesures de sécurité étaient tout de même très relatives. Le dispositif a-t-il été renforcé ?
M. Gilles Bloch. Tout cela a été étudié. Le volume des alarmes, qui n’avait pas été testé, a été vérifié et augmenté. Quant aux effectifs, les rondes ont repris comme auparavant grâce au rétablissement des reports d’alarme, de la vidéosurveillance et de la connexion au poste de police local.
M. Emmanuel Skoulios. Au Jardin des plantes, le système de sécurité est hybride puisqu’il comprend une soixantaine d’agents du Muséum et une quarantaine d’agents travaillant pour des prestataires. S’agissant de nos autres sites, le système est entièrement externalisé au Parc zoologique de Paris et au musée de l’Homme ; dans ceux qui sont de plus petite taille et qui accueillent quelques dizaines de milliers de visiteurs par an, aucun personnel n'est dédié à la sécurité – ils sont donc particulièrement fragiles.
Sur le plan financier, le budget a augmenté de 40 % au cours des huit dernières années. Néanmoins, j’insiste sur le fait que le renforcement des moyens humains n’est pas nécessairement la solution. Pour preuve, au Louvre, des gardiens étaient bien présents dans la salle qui a été cambriolée mais, face à des malfaiteurs violents, leur rôle est, non pas de s’interposer entre les collections et ces personnes, mais de mettre les visiteurs en sécurité. En revanche, la sûreté périmétrique, la sûreté électronique et la mise à niveau permanente des dispositifs, qui sont très coûteux lorsque les points de fragilité sont nombreux, nécessitent des moyens sans cesse croissants.
M. Yann Gravêthe. Mes collègues posent en fait plusieurs questions – celles des moyens financiers, de la temporalité du déploiement des mesures, de la coordination des acteurs extérieurs, du droit qui s’impose aux agents de sécurité, de la combinaison des dispositifs technologiques, d’infrastructures et humains –, et livrent une vision holistique sur la menace qui pèse sur la sûreté et la sécurité des établissements.
Sur le premier point, le ministère des armées a débloqué en décembre 2025 870 000 euros, ce qui nous a permis de prendre des mesures immédiates : achat de coffres-forts, renforcement du personnel…
Sur le deuxième point, pour dire les choses, lorsque nous recevons l’argent, il est possible de commencer à faire des choses, notamment sur le plan humain ; mais pour déployer des moyens technologiques, il faut plutôt deux ans, et lorsqu’il s’agit d’infrastructures, plutôt trois – parce qu’il faut respecter le code des marchés publics, parce que sur un bâtiment comme les Invalides, il faut faire intervenir l’architecte en chef des monuments historiques et l’Opérateur du patrimoine et des projets immobiliers de la culture (Oppic), parce qu’il faut que les acteurs soient disponibles, etc.
Or, pour augmenter le niveau de sûreté et de sécurité, il faut combiner infrastructures – renforcer des portes ou des grilles –, moyens technologiques – pour mieux surveiller, tout en respectant la confidentialité et les données personnelles – et surtout des hommes et des femmes.
Je note que les agents externalisés sont astreints à certaines règles. Ils ont pour mission première de préserver la sécurité des visiteurs, du personnel, des prestataires, de tous les intervenants. Au titre de l’article 73 du code de procédure pénale, ils peuvent, comme tout citoyen, intervenir si ce n’est pour appréhender des malfaiteurs, au moins pour les retarder jusqu’à l’intervention, dans notre cas, de la gendarmerie. Ils sont tout à fait rôdés à cela.
L’accueil est chez nous assuré par une société prestataire extérieure, qui est plutôt du côté de la vigilance et du signalement, avec des talkies-walkies ; il est distinct de la surveillance, qui est confiée à une société d’agents de sécurité, dont la mission est tout à fait précise et juridiquement encadrée. Néanmoins, tous, y compris le personnel du musée ou des visiteurs, pourraient – c’est arrivé une fois en juin dernier – intervenir, signaler, dans le cadre prévu par l’article 73.
Mes fonctions antérieures m’ont sensibilisé aux sujets de cybersécurité, puisque j’ai notamment rénové le site internet du ministère des armées. J’y suis donc très attentif. Des malfaisants extérieurs ont essayé d’utiliser le site internet du musée de l’Armée comme porte d’entrée – ce qu’il n’est pas, je m’en suis assuré. J’ai également vérifié que notre site internet était totalement déconnecté des autres sites et des passerelles qui donnent accès au ministère des armées, que notre système de billetterie était déconnecté des autres systèmes internes, et enfin que les systèmes de sécurité, notamment les systèmes technologiques de surveillance, était déconnectés des autres systèmes. Mes prédécesseurs ont très bien fait les choses, je l’ai constaté.
La menace cyber est une vraie menace : la question n’est pas tant de savoir si nous serons attaqués, mais quand – nous l’avons nous-même été deux fois depuis que je suis en poste. Mais il faut comprendre la menace d’une façon globale : elle va de l’attaque terroriste et de la prise d’otage à l’attaque d’une œuvre, à la dégradation, à l’action militante. Et il ne faut surtout pas oublier le changement climatique. Tous les bâtiments anciens ou dégradés sont concernés. Au musée de l’Armée, cela peut vouloir dire subir un orage de grêle qui occasionne des dégâts sur les vitraux, comme le 2 mai dernier, des inondations et des pluies violentes, des tornades, mais aussi des épisodes caniculaires – j’ai été conduit à fermer le musée parce que les températures étaient bien supérieures à ce qui est admis pour les œuvres –et des malaises parmi les visiteurs. Le changement climatique fait partie intégrante du sujet sécurité et sûreté.
M. Alexis Corbière, rapporteur. Je vois vos collègues opiner. Vous citez les questions de cybersécurité. Tout cela est-il mutualisé ? Ou bien chaque établissement agit-il de façon autonome ?
M. Yann Gravêthe. Au sein du ministère des armées, des échanges sont organisés tous les deux mois environ entre les trois directeurs de musée, le service historique de la défense, l’Établissement de communication et de production audiovisuelle de la défense et la tutelle.
M. Alexis Corbière (EcoS). Je leur prête peut-être plus de vertus que nécessaire, mais je ne suis pas étonné que les armées soient particulièrement vigilantes sur ces questions. Cette culture de la sécurité, cette vigilance, existe-t-elle dans les autres établissements ? On a vu tout à l’heure que la question n’était pas présente dans les autres lettres de mission. Chacun est attaché à l’autonomie des établissements : comment mutualiser les bonnes pratiques ?
Mme Michèle Antoine. Le ministère de l’enseignement supérieur et de la recherche n’organise pas de concertation entre les musées qui dépendent de lui. Mais je veux souligner le travail mené par l’Icom, le Conseil international des musées. Le vol au Louvre sera l’occasion de davantage d’échanges. En particulier, une soirée déontologie sera organisée, qui permettra cette mutualisation de bonnes pratiques, avec l’apport d’expériences étrangères.
En ce qui concerne les petits musées, dont fait partie le Cnam, il serait intéressant de se poser la question de la mutualisation des moyens, par exemple des services de surveillance : est-il vraiment nécessaire qu’il y ait dans chaque musée des gens qui surveillent les écrans ?
Le cambriolage au Louvre a été un vrai coup de semonce et le milieu s’est réveillé : nous devons nous montrer créatifs, et les discussions entre pairs amèneront beaucoup, plus sans doute que celles avec la tutelle. Nous sommes au pied du mur.
M. Emmanuel Skoulios. Nous avons un exemple concret de mutualisation. Le palais de Chaillot regroupe quatre institutions : le musée de l’Homme, qui dépend du Muséum national d’histoire naturelle, le musée national de la Marine, qui dépend du ministère des armées, le théâtre de Chaillot et la Cité de l’architecture et du patrimoine, qui dépend du ministère de la culture. Il accueille aussi de nombreuses manifestations sur le parvis des Droits-de-l’homme. La préfecture de police a souhaité n’avoir qu’un seul interlocuteur pour piloter les questions de sécurité et de sûreté de l’ensemble du palais de Chaillot. C’est le Muséum qui a été désigné chef de file.
Au quotidien, ce n’est pas si simple. Ces quatre institutions n’ont ni les mêmes besoins, ni les mêmes attentes, ni les mêmes pics d’activité – le jour ou le soir, l’été ou l’hiver… Certaines veulent être très ouvertes sur l’extérieur, d’autres beaucoup plus fermées. La mutualisation est donc compliquée à faire vivre. Ajoutez à cela les complexités administratives qui font que l’on discute pendant des heures d’un transfert de 50 000 euros par-ci, 100 000 euros pas là… Cela se transforme rapidement en enfer.
Nommer un chef de file, c’est – pardonnez-moi l’expression – donner les clefs du camion : confier à quelqu’un le pilotage, en donnant un objectif, mais sans discuter de chaque mesure. Or, pour des institutions – le Muséum comme les autres –, c’est difficile à accepter. Laisser faire quelqu’un d’autre, ce n’est pas dans la culture.
Mme Angélique Delorme. J’ajoute que la sûreté opérationnelle est liée à la réalité du terrain. Le musée du Quai Branly a été créé pour être un musée : c’est un musée de destination, et le projet architectural de Jean Nouvel, établi en 1999, prenait en considération la question de la sécurité des œuvres. Pour un monument historique, qui n’a pas été pensé de cette façon, c’est plus compliqué.
Il me semble que le bon niveau pour traiter ces sujets reste le site. Je comprends bien que c’est la logique au palais de Chaillot, et que ce n’est pas si simple. Mais si on ne connaît pas le labyrinthe qu’est le Quai Branly, par exemple, on ne comprend pas les difficultés spécifiques de cet établissement atypique, et dont les vulnérabilités ne sont pas les mêmes que celles d’autres musées.
En matière de cybersécurité, en revanche, je crois que nous sommes à peu près tous logés à la même enseigne. Je dois souligner que le ministère de la culture a publié des préconisations et des instructions qui recommandent des tests de phishing, une authentification multifactorielle… Nous les appliquons.
M. Yann Gravêthe. La notion de site me paraît très pertinente. Les trois musées hébergés par l’hôtel national des Invalides – le musée de l’Armée qui relève du ministère des armées, le musée des Plans-Reliefs qui relève du ministère de la culture, et le musée de l’Ordre de la Libération qui relève du délégué national de l’Ordre de la Libération. Dans la pratique quotidienne, la billetterie, la sécurité, une partie de la logistique sont fournies par le musée de l’Armée, sous l’égide du gouverneur militaire de Paris. Cela me paraît la bonne dimension : in fine, chaque directeur d’établissement est responsable intuitu personæ au pénal et au civil. C’est une dimension qu’on ne peut pas éluder.
M. Alexis Corbière, rapporteur. Nous sommes bien sûr tous attachés à l’autonomie des établissements, et cette dimension de responsabilité juridique est importante. Mais ne pourrait-on pas améliorer les échanges entre les établissements ? Chaque site a ses particularités, mais il y a de bonnes pratiques, en matière de cybersécurité par exemple.
Quels sont les moyens qui vous sont donnés pour mener à bien ces missions ? Êtes-vous suffisamment épaulés ?
M. Gilles Bloch. Chacun a sa singularité, en effet. Le Muséum dispose d’un énorme patrimoine : 180 000 mètres carrés de plancher, 120 bâtiments au total répartis sur douze sites. Le Jardin des plantes occupe 25 hectares et attire environ deux tiers de nos visiteurs. La grande galerie de l’évolution voit passer plus de 1 million de visiteurs par an, la galerie de paléontologie et d’anatomie comparée plus de 400 000 – nous sommes obligés de fermer la seconde cette année justement en raison de problèmes de sécurité mais aussi de mise à niveau de l’accessibilité. Tout cela est entremêlé avec la simple question de l’état des bâtiments. Ainsi, nous préparions pour la galerie de géologie et de minéralogie un programme de travaux de rénovation, pour environ 35 millions d’euros, qui était très avancé puisqu’il était à l’arbitrage de l’État. Cela incluait bien sûr un durcissement physique de la sécurité. Il n’a pas pu être mis en œuvre quand nous aurions aimé le faire, c’est-à-dire en 2024-2025.
Dans le budget du Muséum, il n’y a pas aujourd’hui de ligne bien identifiée consacrée à la sécurité – je ne sais pas de qui c’est la faute : jusqu’à présent, nous n’avons pas été en mesure de produire un schéma stratégique avec des objectifs globaux identifiés.
Cet enjeu patrimonial est majeur pour nous. Nous aurons du mal à durcir la sécurité si les bâtiments n’ont pas simplement une qualité minimale pour héberger les collections. Le changement climatique a été cité : nous avons des problèmes de conservation liés simplement à la qualité de la ventilation et au degré d’hygrométrie. Nous voyons des moisissures se développer et certains spécimens de paléontologie se dégradent physiquement. À côté de l’agression de cambrioleurs ou de gens qui veulent détruire des œuvres, il y a l’autodestruction des collections qui ne sont pas conservées de façon optimale… C’est un problème qui doit être traité de façon globale. On ne va pas mettre des climatiseurs top niveau dans des bâtiments qui se dégradent à grande vitesse !
M. Alexis Corbière, rapporteur. Le directeur du musée de l’Armée a évoqué des exercices de sécurité. Est-ce aussi le cas dans les autres établissements ?
M. Emmanuel Skoulios. Oui, nous faisons un ou deux exercices par an. Nous en avons mené un la semaine dernière avec le Raid (recherche, assistance, intervention, dissuasion), le GIGN (Groupe d’intervention de la gendarmerie nationale) et les commandos parachutistes sur le site du Jardin des plantes. Les forces de sécurité voulaient étudier le scénario d’une prise d’otages multiple, à différents endroits ; l’une des difficultés pour elles est en effet de se coordonner. Nos agents ont joué les victimes et les malfaisants. Nous faisons aussi des exercices avec les pompiers, par exemple, afin de vérifier si les processus tels qu’ils sont écrits fonctionnent dans la vraie vie. Nous nous améliorons au fur et à mesure.
Mme Michèle Antoine. Aux Arts et métiers, nous faisons aussi des exercices réguliers, plutôt pour des risques d’incendie et d’inondation ; nous disposons d’un plan de sauvegarde des biens culturels, à la fois pour le musée et pour les réserves, et nous vérifions ainsi sa pertinence.
M. Yann Gravêthe. Il ne faut pas, en effet, oublier le sujet des réserves, qui peuvent être sur place ou – c’est souvent le cas – ailleurs. Au musée de l’Armée, 15 000 pièces sont exposées ; 20 000 sont en dépôt, soit dans d’autres institutions muséales, soit ailleurs, dans des ambassades par exemple, et 450 000 dans les réserves.
Mme Angélique Delorme. Au musée du Quai Branly, nous faisons aussi des exercices réguliers, tous les quatre à six mois. Nous testons différents comportements d’intrusion. Notre spécificité est que nous avons un contrat multiservices : nous sous-traitons la sécurité-sûreté à l’entreprise Samsic. Nous pilotons les opérations, mais les agents ne sont pas des agents de l’État, contractuels ou fonctionnaires. Nous organisons avec eux des exercices, mais aussi des formations, notamment pour sensibiliser aux signaux faibles : comment détecter des comportements qui pourraient être ceux de quelqu’un qui veut voler quelque chose ou agresser quelqu’un ?
C’est d’autant plus nécessaire qu’un nouvel élément de risque est apparu : les dimanches de gratuité, qui attirent beaucoup de monde, constituent apparemment une fenêtre d’opportunité pour des pickpockets – nous avons découvert cela tout récemment, quand un visiteur s’est fait voler son portefeuille sur le plateau des collections.
Nous essayons d’être très pragmatiques dans les choix des exercices. Ils sont toujours inopinés. Nous avons essayé d’introduire un couteau, par exemple.
Nous avons déjà fait des exercices avec le GIGN, donc avec des intervenants extérieurs.
M. Alexis Corbière, rapporteur. Là encore, si je comprends bien, chaque direction d’établissement a ses propres pratiques et prend ses propres décisions. Ou bien y a-t-il une circulaire ministérielle pour vous alerter sur tel ou tel risque ?
Mme Angélique Delorme. Nous agissons en autonomie, mais ce n’est pas la seule direction qui décide. Le chef du service sécurité-sûreté a des contacts avec ses homologues, avec des partenaires institutionnels, avec des services comme le GIGN ou la BRI, afin d’essayer du faire du sur-mesure.
M. Alexis Corbière, rapporteur. Nous avons évoqué tout à l’heure dans une autre audition la question des réserves : au Royaume-Uni, il existe des réserves qu’on peut visiter. Elle est essentielle, nous ne l’ignorons pas, mais c’est une autre question.
M. Yann Gravêthe. Il existe sur ce sujet des cultures complètement différentes. Les Néerlandais font quasiment des tours pour présenter leurs réserves. Cela a du sens : si 90 % de nos objets sont en réserve, on en prive le public. Mais les ouvrir serait un chantier considérable. Nous nous efforçons déjà de faire tourner nos collections et de sécuriser nos réserves – par chance, les nôtres sont dans une enceinte militaire, avec la gendarmerie en face. Mais c’est un enjeu.
M. le président Alexandre Portier. Quelle part de votre budget est allouée à la question de la sûreté et de la sécurité ?
M. Gilles Bloch. Notre budget consolidé, avec la masse salariale qui est toujours gérée par l’État, est de l’ordre de 200 millions d’euros. Au sein de cet ensemble, on peut estimer nos dépenses de sécurité, hors gros investissements qui pour le moment n’ont pas eu lieu, à environ 6 millions d’euros pour le fonctionnement et l’investissement.
M. Emmanuel Skoulios. À cela, je précise qu’il faut ajouter environ 3 millions de masse salariale, payée par l’État. Au total, cela fait donc environ 9 millions d’euros, soit un peu moins de 5 %.
Mme Angélique Delorme. Pour le musée du Quai Branly, dont le budget total est d’environ 60 millions d’euros, nous avons dépensé l’an dernier 4,15 millions d’euros hors taxes pour les effectifs sécurité-sûreté, donc en fonctionnement. Pour ce qui est des investissements, pour les années 2023 à 2025, nous avons engagé près de 800 000 euros. En 2026, l’ordre de grandeur change : nous prévoyons d’engager 1,289 million pour lancer un grand chantier de modernisation et de renforcement de notre système anti-intrusion.
Mme Michèle Antoine. Le musée des Arts et métiers étant plus petit, le budget pour les effectifs de sécurité-sûreté est de 1,8 million d’euros. Je ne suis pas en mesure de vous donner les chiffres d’investissement, puisque nous sommes en train de bâtir le plan d’action. Le budget du Cnam est de 180 millions, le budget consolidé du musée est de 13 à 14 millions.
M. Yann Gravêthe. Le budget 2025 du musée de l’Armée s’élevait à 30,2 millions d’euros, pour presque 1,5 million de visiteurs : 21 millions en fonctionnement, un peu plus de 9 millions en investissement. Nous en couvrons à peu près 71 % grâce à nos ressources propres. Le budget consacré à la sécurité et à la sûreté était de 4,1 millions.
Le besoin exprimé pour les années qui viennent dans la loi de programmation militaire actuelle, qui court jusqu’en 2030, est de 4 millions d’euros en investissement pour améliorer nos technologies et nos infrastructures. Pour le personnel, nous aurons besoin de 900 000 à 1 million d’euros supplémentaires par an pour arriver à ce qui, après l’audit, nous paraît être le juste compromis entre le durcissement de l’infrastructure, la montée en gamme technologique et le juste niveau de sécurité humaine.
La sécurité périmétrique et extérieure du site n’est pas comptée dans ces sommes : elle est assurée par le gouverneur militaire de Paris et la garde républicaine.
M. le président Alexandre Portier. Merci pour ces réflexions nourries. Nous n’avons pas pu aborder tous les sujets, et nous vous serons reconnaissants de répondre par écrit au questionnaire qui vous a été adressé par le rapporteur. Nous restons à votre disposition pour recevoir d’éventuelles recommandations.
12. Audition de M. Didier Rykner, fondateur de La Tribune de l’Art (9 février 2026 à 18 heures 30)
La commission auditionne, dans le cadre de l’enquête sur la protection du patrimoine national et la sécurisation des musées (article 5 ter de l’ordonnance n° 58-1100 du 17 novembre 1958), M. Didier Rykner, fondateur de La Tribune de l’Art ([12]).
M. le président Alexandre Portier. Monsieur Rykner, vous êtes une figure reconnue du monde de l’art et vous vous êtes beaucoup exprimé depuis le vol survenu au Louvre le 19 octobre dernier. Certains points que vous avez évoqués ont attiré l’attention des membres de notre commission et nous souhaiterions y revenir en détail.
Le vol du Louvre a frappé les Français : les Parisiens, qui ont vu attaquer le musée auquel ils sont attachés, mais aussi une bonne partie des Français, qui se sont sentis directement concernés. Le Louvre est un emblème du rayonnement international de la France, le plus ancien musée de notre pays et le vaisseau amiral de notre culture et de notre patrimoine. Ce vol spectaculaire, dont les modalités choquent, soulève énormément de questions. Avec le rapporteur, Alexis Corbière, nous essayons d’apporter notre pierre à l’édifice afin d’améliorer les mécanismes et les politiques publiques qui permettent de protéger notre patrimoine.
Je le précise à chaque audition, mais c’est important : nous ne sommes pas dans un tribunal. En vertu du principe de séparation des pouvoirs, nous n’avons pas à mener l’enquête à la place des policiers ni des juges. En revanche, il nous appartient, en tant que parlementaires, de comprendre si les politiques publiques fonctionnent, si l’impôt payé par les Français est bien utilisé et s’il permet de protéger correctement les œuvres que nous avons acquises. Il s’agit de savoir si les moyens humains et les outils technologiques déployés répondent correctement à leur mission et si les choix de gestion faits par les directeurs des établissements sont conformes à ce que l’on est en droit d’attendre.
J’insiste également sur ce point : il ne faudrait pas que le Louvre soit l’arbre qui cache la forêt. Partout en France, des milliers de musées locaux, de chapelles, d’églises, de châteaux publics ou privés peuvent, au quotidien, être la cible de vols ou de dégradations. Derrière le Louvre, qui a été le déclencheur de notre réflexion, c’est la situation de tous les équipements patrimoniaux qui est en jeu et que nous nous efforçons d’éclairer.
Cette audition obéit au régime de celles d’une commission d’enquête, tel que prévu par l’article 6 de l’ordonnance n° 58-1100 relative au fonctionnement des assemblées parlementaires. Cet article impose aux personnes auditionnées par une commission d’enquête de prêter le serment de dire la vérité, toute la vérité, rien que la vérité.
(M. Didier Rykner prête serment.)
Pour commencer, la sécurité des musées, mission intrinsèque de la conservation, a-t-elle, selon vous, été reléguée derrière d’autres priorités ces dernières années ?
M. Didier Rykner, fondateur de La Tribune de l’Art. Cela dépend du type de musée. Il y a les grands établissements publics comme le Louvre, Versailles ou Beaubourg ; les services à compétence nationale, musées nationaux qui sont plus petits ; les musées qui dépendent d’autres ministères, comme le musée de l’Armée ; enfin, les musées qui dépendent des collectivités territoriales – plutôt municipaux, mais aussi départementaux – et qui constituent l’essentiel des musées. Il y a aussi des musées comme celui de l’Institut.
Je vous avoue qu’avant le 19 octobre, la sécurité n’était pas un sujet sur lequel je pensais devoir me pencher. En tout cas, celle des grands musées comme le Louvre me paraissait à peu près assurée, malgré quelques attaques ponctuelles contre des tableaux. Le vol ne me semblait pas être le risque principal. Pourquoi ? Parce que depuis quelque temps, le vol de tableaux, de sculptures et de dessins – dont je me préoccupe davantage que des bijoux – a tendance à baisser, y compris dans les églises. Les policiers que je fréquente de temps en temps et l’OCBC (Office central de lutte contre le trafic des biens culturels) l’expliquent par plusieurs raisons, notamment par le fait que ces œuvres sont beaucoup plus difficiles à revendre. J’ai des amis marchands qui me disent que, quand ils sont cambriolés, on ne leur vole pas les tableaux accrochés aux murs, faute de pouvoir les écouler !
En revanche, et c’est une tendance récente, observée ces derniers mois, les métaux que l’on peut fondre sont menacés : l’or et l’argent, bien sûr, mais aussi le bronze – statues, plaques dans la rue et même des cloches, qui sont volées pour être fondues. Il y a aussi les bijoux – même si l’on se demande dans quelle mesure ils peuvent être dessertis et conserver leur valeur – ainsi que les céramiques chinoises, car il y a des commanditaires chinois qui en sont très friands.
Les musées ont-ils fait passer la sécurité au second plan ? Je ne saurais le dire. Je pense que ce n’était effectivement pas leur préoccupation première, du fait de la diminution des vols. Mais cela dépend beaucoup des musées : certains musées municipaux, dont le maire se préoccupe, sont très bien lotis, tandis que d’autres présentent des conditions de conservation épouvantables et manquent d’argent – et parfois même de conservateur, alors que c’est obligatoire.
Je pensais donc que le Louvre était protégé et je ne crois pas me tromper en disant que M. Tubiana, de la Missa (mission de la sécurité, de la sûreté et de l’audit), était aussi étonné que vous en voyant l’état de son poste de commande (PC). J’aurais du mal à vous dire si la sécurité est au premier plan dans tous les musées. Je peux vous dire, en revanche, qu’elle n’était pas une priorité au Louvre, contrairement à ce qu’a dit sa présidente, et j’ai tous les éléments pour le montrer.
M. le président Alexandre Portier. Depuis plusieurs années, vous couvrez dans vos articles la gestion du Louvre par les équipes de Mme des Cars, et avant elle par celles de M. Martinez. Avec le recul, estimez-vous qu’il existe une différence d’approche et d’engagement entre ces deux directions sur la question de la sécurité ?
M. Didier Rykner. Je n’ai pas été tendre avec M. Martinez et l’on ne pourra pas me soupçonner d’indulgence envers lui. Mais, en consultant tous les documents qui viennent du Louvre – y compris certains documents que je ne devrais pas avoir et que l’on m’a communiqués – j’ai vu qu’un audit de sécurité avait eu lieu en 2017 ; j’ai compris, en suivant les auditions, que cet audit avait déclenché le schéma directeur de 2017.
Un document de mai 2021 que j’ai en ma possession montre que ce schéma directeur, lancé par Jean-Luc Martinez, devait être partiellement achevé en 2024, dans la perspective des Jeux olympiques. Les choses ont un peu dérapé, en partie à cause du covid – une excuse qui ne vaut que pour 2020-2021 – mais si le schéma directeur avait été appliqué à partir de 2022, ou même de début 2023, les choses auraient avancé. On aurait fait des choses qui n’ont pas été faites du tout. C’est ça, le vrai problème. M. Martinez avait lancé un travail sur la sécurité et tout s’est arrêté d’un coup fin 2021. En 2022, les choses ont un peu continué et des avant-projets définitifs ont été publiés.
Mme des Cars a dit, lors d’une audition je crois au Sénat, que le schéma directeur qu’on lui avait présenté au printemps 2022 ne contenait rien sur l’hypervision, rien sur la cybersécurité, très peu de choses sur la vidéosurveillance extérieure, et que le PC de sécurité était prévu au pavillon de Flore alors qu’elle voulait qu’il soit au pavillon Denon. Or les avant-projets définitifs que j’ai en ma possession montrent que tout cela existait. L’hypervision et la cybersécurité étaient prévus dès mai 2021. Je ne comprends pas.
Vous avez demandé en audition, monsieur le rapporteur, quelle était la différence entre les différents documents ; on a même parlé de deux schémas directeurs. Je ne crois pas qu’il y en ait eu deux : il y a eu un, qui a évolué. Quelle est la différence ? Je ne le sais pas et les éléments ne me permettent pas de le savoir car je n’ai pas connaissance des schémas directeurs les plus récents. Je n’ai que celui de 2022 et, en 2022, on pouvait lancer tous ces chantiers. Ils n’ont pas été lancés pour des raisons que je tire également de ces documents et que je peux développer.
M. le président Alexandre Portier. Volontiers.
M. Didier Rykner. Il est évident pour moi, d’après ces documents, que Laurence des Cars voulait lancer le grand projet Nouvelle Renaissance. Celui-ci est constitué de deux parties : d’une part, le schéma directeur de sécurité, de restauration et d’entretien du bâtiment, qui s’appelle dorénavant Louvre Demain, et d’autre part la Grande Colonnade, qui comprend de nouvelles salles d’exposition, une salle pour La Joconde, et une entrée unique avec de grands vestiaires, une bagagerie, des restaurants, des magasins, des boutiques, etc.
Nouvelle Renaissance, c’est ces deux choses à la fois. En effet, il était compliqué de vendre uniquement le projet Grande Colonnade, qui n’est pas financé – j’y reviendrai. Mme des Cars a donc tiré prétexte du fait que le Louvre était en très mauvais état – elle le disait, elle me l’a dit en septembre 2024, mais elle ne faisait rien – pour vendre son grand projet en faisant croire que ces deux projets qui n’avaient pas grand-chose à voir formaient un tout. Résultat, on n’a rien fait pendant trois ans, car si l’on avait dépensé l’argent que l’on avait pour réaliser le schéma directeur, on aurait eu encore moins d’argent pour le projet Grande Colonnade qui n’était déjà pas financé. La solution, c’était donc de lancer les deux en même temps. Elle a convaincu le président de la République, qui en a fait son projet personnel – un nouveau Grand Louvre – et l’on en arrive à la situation actuelle.
Cette situation, quelle est-elle ? Le Louvre a dans ses caisses environ 350 millions d’euros, provenant d’Abou Dhabi et du fonds de dotation, qui marche très bien. Le schéma directeur global – pas seulement pour la sécurité – coûte 450 à 480 millions d’euros. Entre les 350 millions et l’argent à venir au cours des prochaines années, on avait largement de quoi lancer les opérations. Il aurait fallu commencer dès 2022 ou 2023 ; en tout cas, il faudrait le faire maintenant, et en y mettant tous les moyens. Or non ! J’ai un document de novembre 2025 qui montre que le schéma directeur global du musée sera financé par l’argent de l’État, c’est-à-dire 10 ou 20 millions du ministère de la culture, et par l’augmentation du prix d’entrée pour les extra-Européens. C’est un financement qui n’est pas énorme, qui est conditionné, et surtout qui n’est pas encore disponible, contrairement aux 350 millions. En revanche, le projet Grande Colonnade, c’est-à-dire la partie la moins utile du projet Nouvelle Renaissance, coûtera 666 millions – j’y vois, par boutade, le chiffre du diable ! Il sera financé par les 350 millions déjà dans les caisses et par l’argent à venir d’Abou Dhabi. Mais il reste encore 200 à 300 millions à trouver, peut-être par le biais du mécénat, sans tenir compte des éventuels dérapages.
Bref on a repoussé un schéma directeur – utile, lui – pour l’intégrer dans un autre projet dont j’ai écrit déjà avant le vol, en janvier ou février dernier, qu’il n’était pas financé. Problème supplémentaire : il n’avait pas été étudié. Le projet a été lancé en janvier 2025 et le concours d’architecture fixé pour juin. Imaginez : tout mettre au point – il s’agit tout de même de créer une énorme entrée du côté de la Colonnade et de creuser le sous-sol – entre janvier et juin ! Résultat, il y a du retard. Je ne sais pas quel cahier des charges on a donné aux architectes mais les choses ont dû être un peu compliquées pour eux, à moins d’avoir travaillé avant ! Entre janvier et avril, il y a eu au Louvre des réunions complètement ridicules. Je n’ai plus les chiffres en tête, mais j’ai écrit dessus : une quinzaine de groupes de travail, de trois ou quatre heures chacun, réunissant jusqu’à vingt personnes… On ne travaille pas comme ça ! Dans une vie antérieure, j’étais consultant en organisation : jamais je n’aurais vu un projet mené de cette manière-là.
Voilà donc un projet pas financé, pas étudié et à mon avis pas utile, que l’on a voulu absolument pousser en l’accolant à un projet nécessaire, qui aurait pu être financé si l’on avait utilisé l’argent correctement. Au lieu de cela, le schéma directeur a été repoussé de trois ans. Que se serait-il passé s’il avait été lancé en 2023 ? L’Inspection générale des affaires culturelles (Igac) a déclaré que 30 secondes supplémentaires auraient suffi pour empêcher le vol…Comme vous le dites, monsieur le rapporteur, on ne peut pas réécrire l’histoire ; il est vrai aussi que le risque zéro n’existe pas et que d’autres musées ont été victimes de vols. Je ne sais donc pas si le vol aurait été empêché, mais on ne s’est pas donné les moyens de l’empêcher.
M. le président Alexandre Portier. Si je comprends bien, vous dites que les investissements de sécurité nécessaires n’ont pas été réalisés pour deux mauvaises raisons : d’abord parce que la nouvelle présidente du Louvre aurait estimé qu’il manquait des choses qui, d’après vous, étaient bien prévues, ensuite parce que ces investissements auraient été reportés pour être intégrés dans un projet plus global qui, finalement, n’a pas été lancé.
M. Didier Rykner. C’est tout à fait cela. Je pense que l’excuse selon laquelle il manquait des éléments est une excuse trouvée a posteriori : « on n’avait pas ces éléments, donc on a continué à travailler »… Je ne sais pas exactement ce qu’on a continué. Ce que plusieurs personnes m’ont dit, mais que je n’ai pas pu vérifier, c’est qu’en 2022, le lancement a été repoussé parce qu’on trouvait que 80 millions, c’était trop – en tout cas que le projet était trop cher et qu’on ne voulait pas dépenser autant d’argent pour la sécurité. Au bout du compte, je crois que le schéma directeur de sécurité devrait coûter plus cher que cela, mais à l’époque il y avait un problème de coût. Mais je n’en ai pas la preuve.
M. le président Alexandre Portier. Vous évoquez l’idée que l’on aurait pu dissocier les investissements de sécurité du projet de Grande Colonnade. Tirez-vous cette idée de vos échanges avec des personnels du Louvre ?
M. Didier Rykner. J’en parle effectivement avec des personnes du Louvre, mais il suffit de regarder le projet lui-même.
La Grande Colonnade entend résoudre des difficultés réelles, comme l’engorgement lié à l’entrée unique et le problème de La Joconde.
Si mettre La Joconde à part est une bonne idée, je pense que d’autres solutions auraient dû être étudiées. Par exemple, on pourrait réfléchir à l’installer dans le pavillon des Sessions, que l’on appelle maintenant la Galerie des Cinq Continents, dont je trouve qu’il n’est pas bien utilisé : il sert à exposer au Louvre des chefs-d’œuvre du quai Branly et du musée Guimet qui manquent à leur musée d’origine, je n’en comprends pas vraiment le sens. Autre idée, un peu iconoclaste, sur laquelle je viens d’écrire un article : pourquoi ne pas envoyer La Joconde à Fontainebleau, où elle a longtemps été exposée ? Cela permettrait de booster la fréquentation de Fontainebleau et de désengorger le Louvre.
Ce que je peux vous dire en tout cas, c’est que les surveillants du Louvre n’en peuvent plus, de La Joconde ! C’est un vrai problème. Mais la solution n’est pas de l’enterrer en creusant sous la Cour carrée. L’architecte Rudy Ricciotti, qui a travaillé au département des arts de l’islam, a d’ailleurs expliqué dans un article récent que ces travaux seraient très compliqués, en raison notamment de problèmes liés à l’eau, et qu’il ne voyait pas comment il serait possible de les réaliser aussi rapidement qu’annoncé.
Le projet prévoit également de créer de grandes salles d’exposition. Or, comme l’a indiqué la Cour des comptes, ces salles existent déjà au Grand Palais. Avant qu’il ne soit rénové à grands frais, pour plus de 500 millions d’euros, les grandes rétrospectives du Louvre avaient d’ailleurs lieu là-bas. On pourrait tout à fait envisager de revenir à cette organisation. Seulement, le Louvre veut tout garder chez lui… Il n’y aurait aucun problème à organiser les plus grandes expositions au Grand Palais, sachant que les autres tiennent parfaitement dans les salles d’exposition du Louvre – comme l’exposition David, qui était de taille plus que raisonnable.
Quant à l’entrée unique, j’ai toujours pensé que c’était une hérésie. Bien sûr, il faut désengorger, mais au lieu de refaire une grande entrée très coûteuse, il en faudrait plusieurs : une du côté de la Colonnade, qui existait il y a longtemps, une autre sur les quais, dans la salle du Manège, qui a elle aussi existé par le passé, et peut-être une troisième du côté de la rue de Rivoli. Il existe actuellement une petite entrée, mal connue, du côté de la porte des Lions, pour les gens qui ont un billet réservé en ligne. Il n’y a pas besoin de beaucoup de monde pour la tenir. On pourrait imaginer la même chose pour les autres accès.
Sans La Joconde et avec des entrées multiples, le problème de l’engorgement se posera moins. Il faut savoir qu’il y a des moments où il est impossible de trouver un billet d’entrée, parce que le musée fixe actuellement un maximum de 30 000 entrées par jour. Mais même dans ces moments-là – je le sais parce que je peux, en tant qu’ami du Louvre, y entrer lorsqu’il est plein – vous pouvez aller voir Vermeer et Rembrandt dans la Cour carrée ou visiter certaines salles – quand elles ne sont pas fermées, ce qui est un autre sujet – et vous n’y croiserez personne !
Il n’y a pas besoin de créer des salles supplémentaires en sous-sol et une entrée unique. Et de toute façon, quel rapport entre tout cela et la nécessité de renforcer la sécurité et de refaire les toits ou le chauffage – qui pose de véritables problèmes de sécurité ? On nous dit, au Louvre, que l’un ne peut pas se faire sans l’autre. Je pense que c’est faux.
M. Alexis Corbière, rapporteur. Monsieur Rykner, nous avons tenu à vous entendre car vous êtes un observateur précis et engagé – dans le sens où vous prenez position ; notre commission n’a pas à juger de ces positions. Vous avez parfois eu des mots très durs à l’encontre de Mme des Cars, dont vous considérez qu’elle porte une responsabilité particulière dans les difficultés auxquelles est confronté le Louvre. Vous avez même dit qu’elle n’avait pas dit la vérité devant le Sénat. Pourriez-vous nous éclairer par des exemples précis ? Pour quelles raisons avez-vous jugé pertinent et non diffamatoire de tenir des propos aussi forts ?
M. Didier Rykner. Vous avez raison de dire que je prends parti. Je fais du journalisme engagé, non pas politiquement, mais engagé pour le patrimoine et pour les musées.
Je pense effectivement que Mme des Cars est responsable. J’ai appris il y a quelques jours qu’elle n’était pas présidente-directrice du Louvre, mais seulement présidente, comme l’étaient ses prédécesseurs. Dans les statuts, il n’existe pas de président-directeur. Se faire appeler présidente-directrice au lieu de présidente, cela me paraît assez révélateur. En tout état de cause, c’est elle qui a tout le pouvoir au Louvre. Beaucoup de gens disent que le président du Louvre a plus de pouvoir que le ministre de la culture ; je ne sais pas si c’est vrai ou si c’est exagéré, mais il est vrai que la tutelle du ministère sur le Louvre est assez faible.
Vous me demandez des exemples de mensonges. Mme des Cars a expliqué que l’avant-projet qu’on lui avait remis au printemps 2022, six mois après sa prise de fonctions, était incomplet « parce qu’il ne prenait pas en compte, notamment, et c’est évidemment toute la cruauté de cette situation aujourd’hui, la question des vidéos périmétriques ». Mais cette question est prise en compte dans les documents que j’ai. Elle dit ensuite que « la rénovation des postes de commandement n’était pas assez prise en compte, » – cela, on peut l’entendre – « et notamment avec la question de la technologie d’hypervision […] et en traitant les questions de cybersécurité. » Tout ça, ça y est. J’en conclus effectivement qu’il y a un problème.
M. Alexis Corbière, président. Quand vous dites : « Tout ça, ça y est », vous évoquez le schéma directeur réalisé sous l’autorité de M. Martinez ?
M. Didier Rykner. Ce sont les avant-projets définitifs, dont j’ai un certain nombre ici – l’ensemble est beaucoup plus épais. Celui traitant de l’aménagement du poste de commande date du 10 janvier 2022, après le départ de M. Martinez. Mme des Cars en a pris connaissance au printemps 2022.
Elle dit qu’il faut déplacer le poste de sécurité, qui était prévu au pavillon de Flore, pour le mettre au pavillon Denon, près de la direction – les gens de la sécurité avec qui j’ai parlé disent que cela importe peu. Dans l’avant-projet, six ou sept implantations sont envisagées successivement. Richelieu, deuxième étage : abandonné. Rohan, entresol, ancien commissariat : abandonné. Je vous passe les suivants. Pavillon de Flore, cinquième étage : abandonné en janvier 2022. Enfin, Mollien, deuxième étage – là où elle voulait qu’il soit et où elle dit qu’il n’était pas : là, il y a toute une étude, ainsi qu’une étude d’ergonomie du PC datant du 14 novembre 2022, avec des murs d’écrans. Je veux bien croire qu’il y avait un problème d’étude du PC, mais celui-ci était déjà positionné là où elle dit qu’il ne l’était pas.
Les explications de Mme des Cars ont par ailleurs évolué au fil du temps. Elle a par exemple soutenu que le C2RMF (Centre de recherche et de restauration des musées de France) n’était pas inclus dans le projet. Il figure pourtant sur un plan annexé au schéma directeur daté de mai 2021, à l’extrémité du pavillon de Flore. Le plan est très clair. Elle a également indiqué qu’elle attendait des financements supplémentaires du ministère de la culture. Les ministres que vous avez auditionnés depuis ont expliqué que le Louvre avait assez d’argent et qu’il n’était pas question de lui octroyer des fonds supplémentaires pour le schéma directeur.
Toutes les explications qu’elle a données se sont révélées fausses. J’en conclus qu’elle n’a pas dit la vérité. J’ai démontré tout cela dans mes articles, documents à l’appui, et je vous ferai parvenir ceux que vous n’avez pas déjà.
Mme des Cars a également dit que la sécurité était une urgence absolue lors de sa première audition du Sénat. J’ai consulté tous les rapports annuels du Louvre : la question de la sécurité incendie est un peu mentionnée, mais celle de la sécurité contre le vol n’y figure pas une seule fois. J’ai lu toutes ses interviews : elle n’en parle pas du tout. Des membres du conseil d’administration m’ont dit qu’elle n’en parlait jamais. Ce n’est donc pas vrai, la sécurité n’était pas une urgence absolue.
Elle a par ailleurs prétendu qu’il était impossible d’installer des grilles à la fenêtre de la galerie d’Apollon parce que les pompiers et les architectes des bâtiments de France (ABF) s’y opposaient. Moi qui suis très sensible au patrimoine, je ne comprenais pourquoi les ABF ne voulaient pas de cette grille alors qu’il y en a ailleurs et qu’une grille tout à fait adaptée a été installée depuis. En fait, ils n’avaient pas été consultés – cela a été révélé par d’autres personnes ici – et les pompiers non plus – ce n’était, de surcroît, pas le meilleur endroit pour un accès pompier. Cela fait beaucoup de choses fausses qui ont été dites devant la représentation nationale. Elle n’avait pas prêté serment : il n’y a donc pas parjure, mais elle a dit des choses qui ne sont pas vraies.
Par ailleurs, c’est moi qui ai révélé l’inondation qui a eu lieu dans les bibliothèques du département des antiquités égyptiennes. Mes sources internes m’ont rapporté que la présidence ne s’en préoccupait absolument pas, même si elle a fait semblant de s’y intéresser, après coup. Je tiens absolument à vous en parler car c’est un fait essentiel pour la sécurité du musée, en matière non pas de vol mais d’incendie.
Cette inondation, causée par le caractère obsolète des canalisations, est probablement liée, même si je ne suis pas absolument sûr qu’il en soit directement responsable, à l’arrêt complet du chauffage dans le pavillon Mollien – qui abrite, au sein de l’aile Denon, la direction de l’accueil du public et de la surveillance, les locaux des syndicats et les bureaux de la présidence. Résultat, on a installé plein d’appareils électriques de chauffage individuel dans ce secteur, ce qui est loin d’être une solution idéale. Je ne dis pas que toutes les mesures nécessaires n’ont pas été prises. Par exemple, il a été demandé que les appareils soient éteints le soir, afin de ne pas fonctionner la nuit, et qu’ils ne soient pas branchés sur des prises multiples. Étant sous serment, je ne peux pas dire que ces consignes ne sont pas respectées, mais plusieurs personnes m’ont signalé des oublis. Deux sources différentes m’ont même rapporté – mais je n’en ai pas la preuve – qu’un appareil électrique avait pris feu dans un local syndical, l’incendie ayant été immédiatement éteint.
Toujours est-il que, cet hiver, plus de cent appareils électriques sont en marche. Cela présente un risque – on est quand même au Louvre ! Les travaux nécessaires ne seront pas réalisés avant l’automne prochain, et impliqueront d’ailleurs de trouver, pour les personnes utilisant ces bureaux, des locaux extérieurs – comme il a fallu le faire pour les occupants de la galerie Campana, qui s’écroulait un petit peu. Tout cela coûte très cher et n’était pas prévu, pas plus que cela ne figurait dans le périmètre du projet Nouvelle Renaissance ou Grande Colonnade.
On voit donc bien qu’il y a un vrai problème de définition des priorités. La sécurité n’en était pas une.
M. Alexis Corbière, rapporteur. Vous avez expliqué tout à l’heure que le Louvre était un État dans l’État. Quel est votre regard de journaliste sur les présidences de grands musées – ces « hyperprésidences », si vous me permettez l’expression ? Ce phénomène est-il ancien, ou est-ce une tendance qui se dégage peu à peu ?
Du reste, l’hyperprésidence exercée par le président de la République lui-même peut avoir des effets sur le Louvre. Dans le scénario que vous avez présenté tout à l’heure, Mme des Cars est l’instigatrice du projet Nouvelle Renaissance, mais y aurait-il eu aussi une demande venant de la présidence de la République, qui manifeste historiquement un intérêt pour le Louvre – comme on l’observe chez Emmanuel Macron ? Pouvez-vous nous éclairer sur ces hyperprésidences-là ?
M. Didier Rykner. Je ne suis pas le seul à le dire : partout, y compris dans le New York Times, il est expliqué que le projet Nouvelle Renaissance était l’idée de Mme des Cars, qui le revendique d’ailleurs elle-même. Pour ma part, j’étais au courant depuis deux ou trois ans. Selon des rumeurs, Emmanuel Macron aurait eu une maquette du projet dans son bureau, mais je suis à peu près certain que c’est faux – d’ailleurs, il ne pouvait pas y avoir de maquette, puisqu’il n’y avait pas d’architecte et qu’il n’y en a toujours pas. Le projet Nouvelle Renaissance est vraiment une idée de Laurence des Cars, qui considérait que le Louvre était dans un état catastrophique et qu’il fallait faire quelque chose. Elle a mis un peu de temps à convaincre le président de la République, mais elle y est arrivée, de sorte qu’il en a fait son projet.
Ce projet a donc été lancé en janvier 2025, après une fuite dans Le Parisien. Je suis persuadé – étant sous serment, je ne peux pas vous l’assurer, mais c’est ce que tout le monde pense – que cette fuite a été organisée, puisque le président de la République est allé présenter le projet au Louvre dix jours plus tard.
C’est aussi pour cela qu’il n’est pas normal que Mme des Cars soit restée à son poste après qu’autant de problèmes ont été révélés. Dans tout autre pays, cela aurait été impossible. On dit qu’elle a démissionné. En réalité, le jour du vol, elle a proposé sa démission à la ministre de la culture, qui lui a répondu qu’il y avait d’autres choses à faire – je n’ai pas entendu moi-même les paroles de la ministre, mais je les tiens de quelqu’un qui a assisté à cet échange. Or quand un haut fonctionnaire décide de démissionner, il doit le faire par écrit, et si sa démission n’est pas acceptée, il peut faire un recours. En réalité, Mme des Cars n’a pas du tout voulu démissionner !
En janvier 2025, lors des vœux de la ministre au Palais de la Porte Dorée, plusieurs personnes m’ont dit qu’elles étaient à peine au courant du projet, et que tout s’était passé directement entre l’Élysée et le Louvre. Mme Dati était peut-être informée, mais son ministère ne l’était pas vraiment. La tutelle est donc plutôt à l’Élysée, d’autant que c’est le président de la République qui nomme le président du Louvre, sur proposition du ministre de la culture.
J’ai été très agréablement surpris de ce que Côme Fabre, conservateur au département des peintures, a déclaré devant vous – je sais bien qu’il était doublement protégé, de par son statut de syndicaliste et parce qu’il déposait sous serment devant une commission d’enquête. Je partage assez globalement ses propos : oui, il y a bien une hyperprésidentialisation.
Ce que je vais vous dire maintenant relève de ma simple opinion : oui, on a assisté à des dérives quasi dictatoriales de certaines présidences précédentes, et oui, il y a un sentiment de toute-puissance qui pose problème. Un président d’établissement public détient un pouvoir énorme, dont il profite. Il y a une vraie dérive, avec une absence de contrôle. Comme l’a relevé Côme Fabre, le conseil des conservateurs, composé de représentants des départements du Louvre et chargé d’assister le président de l’établissement public, n’a presque plus de pouvoir. De même, tout le monde sait que le conseil d’administration n’est plus qu’une chambre d’enregistrement – des gens me l’ont dit en interne, et il me semble que ce constat a été fait devant vous. Oui, il y a donc bien une hyperprésidentialisation, qui est nuisible.
On voit aussi que les nominations relèvent souvent de phénomènes de cour, de copinage. C’est d’autant plus visible que certains postes sont actuellement vacants. Ce n’est pas normal : il faudrait que le président d’un établissement public tel que le musée du Louvre soit nommé par une commission composée de gens détachés de toutes ces considérations – des directeurs de musée, par exemple. On s’est beaucoup demandé si cette personne pouvait être un conservateur. Pour ma part, je pense que oui : un musée doit être dirigé par un conservateur, mais peut-être faudrait-il que ce dernier soit mieux formé à l’administration, et qu’il soit en binôme avec un administrateur fort – je ne suis pas certain que cela soit le cas de l’administrateur actuel du Louvre. Cela dit, on a connu des administrateurs purs qui n’étaient pas bons.
M. le président Alexandre Portier. Vous avez eu des mots très forts, qui soulèvent une question fondamentale. Compte tenu du mode de désignation du président du Louvre, la présidentialisation de notre régime politique déteint sur l’exercice du pouvoir au sein du musée, qui devient une hyperprésidence. Dans ce schéma-là, comment le ministère de la culture, dont la tutelle est assez faible, pourra-t-il reprendre la main sur l’établissement ?
M. Didier Rykner. Je n’ai pas la solution, il faut y réfléchir. Déjà, le président du musée du Louvre pourrait ne pas être nommé par le président de la République. Il pourrait d’ailleurs l’être par une commission, mais cela ne résoudrait pas forcément le problème, puisque même avec une commission il peut y avoir du copinage. En tout cas, il faudrait que les nominations soient plus transparentes – on voit par exemple qu’on ne demande pas forcément aux candidats de défendre un projet, c’est vrai pour des nominations passées et en cours.
Pour le reste, il faut que le ministère ait la volonté et les moyens d’exercer la tutelle, et peut-être aussi que les statuts de l’établissement public soient revus. Il existe autant de statuts que d’établissements publics : celui du Louvre n’est pas le même que celui de Versailles, par exemple. Ce n’est pas cohérent.
Encore une fois, je n’ai pas la solution. Mais c’est une question sur laquelle la représentation nationale devrait se pencher.
M. le président Alexandre Portier. Il y a une sorte de paradoxe : nous ne voulons pas nous substituer aux uns ou aux autres, mais nous devons aussi, nous-mêmes, parlementaires, balayer devant notre porte et nous poser les bonnes questions. Le Parlement, qui vote des crédits très importants pour ce type d’établissements, a-t-il toujours été à la hauteur en matière de contrôle ? Estimez-vous que l’Assemblée nationale et le Sénat ont pris, ces dernières années, assez d’initiatives pour contrôler ce qui se passait dans un tel établissement qui perçoit des centaines de millions d’euros ?
M. Didier Rykner. Je ne le pense pas. Je n’ai pas d’exemple particulier, mais j’ai l’impression que les lois votées ne sont pas toujours appliquées. Je ne sais pas. Le problème est qu’il ne faut pas non plus multiplier les acteurs chargés du contrôle : entre l’Assemblée nationale, le ministère de la culture et éventuellement l’Élysée, on ne s’en sort plus ! Il faut vraiment repenser tout cela. Je n’ai pas de solution complète à vous proposer.
J’ai entendu Jean-François Hébert, que j’apprécie et qui a plutôt été un bon directeur général des patrimoines et de l’architecture, expliquer que l’on « faisait confiance ». Oui, mais on avait tort ! J’aurai peut-être des mots un peu durs, mais il me semble que je suis libre de ma parole ?
M. le président Alexandre Portier. Totalement !
M. Didier Rykner. Vous allez penser que j’ai quelque chose contre Mme des Cars, mais ce n’est pas le cas. Je la connais à peine – j’ai déjeuné une fois avec elle quand elle était en poste à Abou Dhabi, et je l’ai vue deux fois depuis qu’elle est arrivée au Louvre. Je ne juge que ce qu’elle fait. Tout le monde a dit qu’elle était une grande professionnelle, extraordinaire. Sauf que quand elle était à la tête de France Muséums, les Émiratis ont demandé son départ, parce qu’elle les traitait extrêmement mal. Vous pourrez vérifier cette information, qui a été relatée par d’autres que moi – plusieurs personnes me l’avaient confirmée, mais je ne l’avais pas écrite, car je ne disposais pas des éléments pour le faire. Pour ma part, j’étais assez opposé au projet du Louvre Abou Dhabi, mais dès lors que le traité a été signé, il doit être respecté : le comportement de Mme des Cars n’était donc pas normal. Par la suite, elle a été commissaire de deux ou trois expositions. Quand elle est arrivée au Louvre, j’ai donc attendu avant de me faire mon opinion. D’ailleurs, lors de mon audition par la Cour des comptes, on m’a fait remarquer que je n’avais pas beaucoup parlé d’elle : c’était vrai, car j’attendais de voir. Aujourd’hui, je pense que je me suis un peu rattrapé ! J’ai simplement l’impression qu’elle n’est pas au niveau, et les événements sur lesquels vous vous penchez ne m’étonnent pas complètement.
De même, quand un ministre de la culture arrive, je lui laisse le temps de s’installer. J’essaie de juger sur des faits : je fais du journalisme engagé, mais pas du tout politique, et pas du tout contre les gens.
M. Alexis Corbière, rapporteur. Si nous sommes très honorés de votre présence, votre parole est totalement libre et n’engage que vous.
S’agissant des activités passées de Mme des Cars, je n’ai, pour ma part, absolument aucun élément.
La Tribune de l’art est souvent au carrefour de nombreuses informations. Disposez-vous d’éléments sur d’éventuels problèmes de sécurité dans d’autres établissements ? Des documents vous auraient-ils été donnés à ce sujet ?
M. Didier Rykner. Je n’ai pas beaucoup d’éléments relatifs à la sécurité dans d’autres musées. Comme je vous l’ai dit, ce n’est pas un sujet sur lequel j’étais particulièrement affûté avant le 19 octobre.
M. Alexis Corbière, rapporteur. Peut-être aussi parce qu’au sein même des établissements, ce sujet était en réalité assez peu abordé ?
M. Didier Rykner. Peut-être, mais peut-être pas… Bien sûr, la sécurité des musées est un enjeu important, mais pour ma part je m’intéresse plutôt à l’histoire de l’art et à la conservation du patrimoine. Par ailleurs, vous l’avez dit, il n’y a pas que les musées mais aussi, par exemple, les églises. J’ai un peu travaillé sur les plans d’évacuation des œuvres : dans certains musées, ces dernières sont scellées dans les murs si bien qu’il est certes difficile de les voler, mais tout aussi compliqué de les enlever en cas d’incendie ! Ce qui est sûr, c’est que d’aucuns voudraient presque qu’on ne les voie plus. Or un musée est confronté à deux objectifs contradictoires : il doit protéger des œuvres de grande valeur tout en les offrant à la vue du public le plus large possible.
Je n’ai donc pas beaucoup d’éléments à vous apporter. Tout ce que je sais, c’est que les risques ont évolué et qu’ils portent maintenant sur des objets bien précis. Très franchement, je ne suis pas certain qu’il faille protéger les peintures et les sculptures par une énorme sécurité antivol. Elles peuvent bien sûr être vandalisées, mais pas vraiment volées – cela arrive encore, mais de telles œuvres sont très difficiles à écouler. Il y a eu des vols très spectaculaires, mais on n’en voit plus désormais. En revanche, on déplore des vols de bijoux, comme à Dresde il y a quelques années – ce vol ressemblait à celui du Louvre, et on a finalement retrouvé la plupart des bijoux, qui n’avaient heureusement pas été démontés. À part peut-être à Lyon, les musées des beaux-arts de province n’ont pas énormément d’objets susceptibles d’être dérobés. Je ne peux pas vraiment répondre à votre question.
M. Alexis Corbière, rapporteur. Je crois vous avoir vu réagir négativement à la partie du rapport de la Cour des comptes consacrée aux acquisitions au Louvre. Pour quelle raison êtes-vous aussi critique ? N’est-ce pas aussi la mission d’un établissement comme le Louvre de se porter acquéreur d’œuvres, à hauteur 20 % des recettes de billetterie, si je me souviens bien ? Il me semble que vous avez contesté ces sommes…
M. Didier Rykner. Pour moi, il n’y a aucun doute : les musées doivent acquérir des œuvres ! Il y a d’ailleurs un problème en la matière : du temps de M. Hollande, les crédits consacrés à cette politique, dans le budget du ministère de la culture, ont été ramenés de 20 millions d’euros par an, ce qui n’était déjà pas beaucoup, à 10 millions, et ils n’ont jamais été revalorisés depuis, pas même à hauteur de l’inflation.
Le Louvre a donc tout à fait raison d’acquérir : cela fait partie de ses missions. Vous allez dire que je suis encore critique, mais je suis de ceux qui pensent que certaines acquisitions sont peut-être un petit peu chères ou pas tout à fait pertinentes. Cela étant, il faut acquérir et je déplore que depuis la publication du rapport de la Cour des comptes, le musée du Louvre ait quasiment arrêté de le faire. Certains projets d’acquisitions ont été annulés. Je suis aussi très embêté que la part du montant des billets d’entrée consacrée à l’acquisition d’œuvres soit passée de 20 à 15 %. Le taux de 20 % permettait au Louvre d’avoir une vraie politique d’acquisition – encore faut-il qu’elle soit correctement menée, mais c’est un autre sujet.
M. le président Alexandre Portier. Dans vos articles et encore aujourd’hui lors de nos échanges, vous avez contesté un certain nombre de choix faits par Laurence des Cars. Quel regard portez-vous sur les nominations auxquelles elle a procédé après son arrivée ? Elle a remplacé un certain nombre de directeurs et de responsables. Estimez-vous que ces changements, de par leur nature et leur ampleur, ont pu provoquer une perte de mémoire de l’institution ?
M. Didier Rykner. Je ne suis pas certain que la perte de mémoire soit si évidente : vous avez entendu une syndicaliste travaillant au service des archives, qui a expliqué que tous les documents étaient bien conservés mais que la direction n’était jamais venue les voir.
Il est normal qu’un président entrant en fonction change d’administrateur. Cela ne me choque pas forcément. Ce qui m’a gêné, en revanche, c’est que Mme des Cars ait doublé la taille de son cabinet, que Jean-Luc Martinez avait pourtant déjà bien étoffé. Ainsi, le nombre de collaborateurs de cabinet est passé de trois à six. Il y a aussi, à mon sens, beaucoup trop de directeurs. Du temps de Jean-Luc Martinez, j’avais déjà parlé d’armée mexicaine !
D’autres nominations sont problématiques. Ainsi, parmi les départements du Louvre, qui marchent plus ou moins bien – certaines acquisitions semblent peu pertinentes, tout n’est pas parfait… –, il y en avait un qui fonctionnait extraordinairement bien : celui des sculptures. Il n’y avait que des gens formidables, et une directrice très appréciée par ses troupes. Cela ne l’a pas empêchée d’être renvoyée, ou plutôt non renouvelée, par Mme des Cars, alors qu’elle était à deux ans de la retraite. J’ai trouvé cela totalement scandaleux, et je ne suis pas le seul. De même, deux ou trois conservateurs qui sont des cadors dans leur domaine s’apprêtent à partir à la retraite. Il y a déjà eu un remplacement, dont je doute de la pertinence – mais je ne veux pas rentrer dans des considérations personnelles. Bref j’ai très peur de ce qui pourrait arriver demain, notamment au département des sculptures, qui était vraiment le meilleur.
Mes critiques ne portent donc pas uniquement sur la sécurité. Je pense par exemple aux salles fermées – c’est terrible ! Nous parlions tout à l’heure de mensonges. J’ai sous les yeux un document qui indique que 90 % des salles du Louvre sont ouvertes : c’est totalement faux, et il suffit d’aller dans le musée pour s’en rendre compte. Déjà du temps de M. Martinez, des salles qui étaient ouvertes la veille se retrouvaient fermées le lendemain, avec l’inscription suivante : « Pour mieux vous servir, le Louvre fait des travaux dans cette salle. » C’est évidemment faux – d’ailleurs, quand on interroge les gardiens, ils l’admettent bien volontiers : on leur demande de dire qu’il y a des travaux alors qu’il n’y en a pas. Les mensonges ne concernent donc pas que la sécurité : au Louvre, il y en a tout le temps, sur tous les sujets !
M. Alexis Corbière, rapporteur. Pouvez-vous nous livrer votre analyse, même mordante, du vol commis le 19 octobre ? Était-il évitable ? Quel regard portez-vous sur le rapport de Van Cleef & Arpels ? Enfin, pouvez-vous nous faire bénéficier de votre connaissance historique un peu plus profonde de la galerie d’Apollon ?
M. Didier Rykner. La fragilité de la galerie d’Apollon est connue depuis longtemps, puisqu’un rapport de 2007, qui portait précisément sur les bijoux de la couronne, contenait déjà tous les éléments que nous avons évoqués. Je ne sais pas si vous l’avez…
M. Alexis Corbière, rapporteur. Parlez-vous du rapport de l’Igac ?
M. Didier Rykner. Non. Il s’agit d’un rapport de 2007 que je pourrai vous transmettre – je n’ai ici que le début…
M. Alexis Corbière, rapporteur. Cela fait plusieurs fois que vous nous demandez si nous avons tel ou tel document : nous prendrons tout ce que vous nous donnerez !
M. Didier Rykner. C’est un rapport de la société CESG concernant une intervention réalisée en juin et juillet 2007. Il dit déjà beaucoup de choses. À cette époque – c’était du temps de M. Loyrette –, la fragilité de la galerie d’Apollon avait justifié le transfert d’une partie des bijoux dans l’aile Richelieu, dans le Louvre de Napoléon III.
M. Alexis Corbière, rapporteur. J’aimerais que vous soyez plus précis. Qu’entendez-vous en disant que ce rapport « dit déjà beaucoup de choses » ? Des éléments de ce rapport annonçaient-ils déjà des fragilités découvertes le jour du cambriolage ?
M. Didier Rykner. Je ne l’ai pas relu avant de venir, et je ne voudrais pas dire de bêtises, d’autant que je suis sous serment. Il me semble que ce rapport, que je vous enverrai, fait état de problèmes à la fenêtre et aux vitrines, notamment, et du fait que la galerie d’Apollon n’est pas suffisamment sécurisée. De ce fait, les bijoux ont été transférés dans le Louvre de Napoléon III – j’ai des photos – mais ils sont revenus ensuite.
S’agissant des vitrines, on dit que les préconisations de Van Cleef & Arpels ont été suivies. Il n’empêche qu’elles ont pu être cassées très rapidement ! Un spécialiste des vitrines blindées devrait pouvoir nous dire s’il en existe qui soient capables de résister à une scie comme celle utilisée par les voleurs. En tout état de cause, un autre système existait auparavant, dans lequel les bijoux rentraient dans un coffre-fort en cas d’intrusion. Il paraît qu’il ne fonctionnait plus, mais pourquoi ne l’a-t-on pas réparé ? Certes, il avait déjà failli abîmer les bijoux, mais il aurait suffi de refaire une nouvelle vitrine, équipée d’un tel système !
S’agissant de la fenêtre, on s’est demandé si l’alarme fonctionnait. J’ai dit moi-même qu’un mois avant le vol, elle ne marchait plus – je me suis pris une volée de bois vert, mais cela a ensuite été confirmé par Laurence des Cars. Une source interne m’avait rapporté qu’au moment du vol, l’alarme ne fonctionnait toujours pas. Je l’ai dit, en précisant que je ne savais pas si cela était vrai ; l’information s’est révélée fausse, et je l’ai dit très rapidement. Mais un mois plus tôt, le mauvais fonctionnement avait-il été relevé ? Y aurait-il eu des complicités internes ? Je n’en sais rien. Ce qui est sûr, c’est qu’on a mis des plots en contrebas de la galerie d’Apollon pour empêcher d’y installer quoi que ce soit.
J’ajoute que tout le jardin de l’Infante est fermé par des barrières de chantier et des barbelés ; on pense qu’il y a des travaux, mais cela fait très longtemps qu’il n’y en a plus ! Une personne qui arriverait à rentrer par là, discrètement, pourrait tranquillement remonter jusqu’à la galerie d’Apollon…
Au-delà des problèmes de sécurité, comment le Louvre peut-il être à ce point négligé ? Ce n’est pas normal ! Quand on voit une nacelle à côté d’une barrière de travaux, on peut penser que c’est lié, même s’il n’y a en réalité pas de travaux derrière.