AN · données ouvertes
Textes / Recueil d’auditions de la commission de la défense sur la politique...

rapport d'information déposé en application de l'article 145 du règlement, par la commission de la défense nationale et des forces armées portant recueil d’auditions de la commission sur la politique française de défense en Afrique

Rapport d'information · tel quel · 10/04/2024 · 1 132 067 caractères · HTML sur assemblee-nationale.fr

Sommaire (41)
  1. Avant-Propos du Président
  2. I. L’Afrique : un continent stratégique pour la France et l’Europe
  3. II. Il faut poursuivre la transformation du partenariat Afrique-France entamée depuis 2017
  4. Contributions écrites des Groupes parlementaires
  5. 1. Groupe Renaissance
  6. 2. Groupe Rassemblement National
  7. 3. Groupe La France Insoumise – Nouvelle Union Populaire écologique et sociale
  8. 4. Groupe Les Républicains
  9. 5. Groupe Démocrate (MoDem et Indépendants)
  10. 6. Groupe Horizons et apparentés
  11. Le départ des troupes françaises du Niger a accéléré la transformation de la présence militaire française en Afrique engagée à la fin de...
  12. La fin de l’opération Barkhane et l’amorce d’une transformation du dispositif militaire français en Afrique
  13. Vers une présence militaire de moindre ampleur centrée sur des partenariats militaires opérationnels
  14. La situation sécuritaire du continent reste inquiétante et nécessite une réponse adaptée aux nouveaux enjeux
  15. Des rivalités stratégiques entre puissances
  16. Le piège des coups d’État et la démocratie en danger
  17. Au-delà du Sahel, des coopérations à renforcer sur l’ensemble de continent
  18. 7. Groupe Socialistes et apparentés
  19. 1. La dégradation des relations entre la France et ses partenaires africains : la rhétorique « anti-française », un artefact ?
  20. 2. Le nécessaire redéploiement du dispositif militaire français
  21. 3. Perspectives pour une redéfinition de notre coopération
  22. La coopération en matière d’aide publique au développement et d’investissement solidaire
  23. Vers le réagencement de la coopération économique et monétaire
  24. La réorientation de la coopération militaire
  25. 8. Groupe Gauche démocrate et républicaine – NUPES
  26. 1. Audition, ouverte à la presse, de M. Achille Mbembe, Professeur d’histoire et de sciences politiques à l’université du Witwatersrand...
  27. 2. Audition commune, ouverte à la presse, de M. Arthur Banga, Docteur en histoire, chercheur, de M. Gilles Yabi, président-fondateur de...
  28. 3. Audition conjointe, ouverte à la presse, avec la commission des finances, sur la thématique « l’Afrique, l’endettement et les...
  29. 4. Audition conjointe, ouverte à la presse, avec la délégation française à l’Assemblée parlementaire de la Francophonie (APF), de M....
  30. 5. Audition conjointe, à huis clos, avec la délégation française à l’Assemblée parlementaire de la Francophonie (APF), de Mme...
  31. 6. Audition, à huis clos, de M. Sylvain Itté, ambassadeur de France au Niger (mercredi 29 novembre 2023)
  32. 7. Table ronde conjointe avec la commission des affaires étrangères et la commission du développement durable et de l'aménagement du...
  33. 8. Table ronde, ouverte à la presse, sur les enjeux de la démilitarisation de la politique africaine de la France, avec la participation...
  34. 9. Audition conjointe avec la commission des affaires étrangères, ouverte à la presse, de M. Hubert Védrine, ancien secrétaire général...
  35. 10. Audition commune, ouverte à la presse, de M. Maxime Audinet, chercheur à l’Institut de recherche stratégique de l’École militaire...
  36. 11. Audition commune, à huis clos, de M. le général de corps d’armée Jacques Langlade de Montgros, directeur du renseignement militaire,...
  37. 12. Audition conjointe avec la commission des Affaires européennes, ouverte à la presse, du Dr Martin Schäfer, ministre plénipotentiaire...
  38. 13. Audition, à huis clos, du général d’armée Thierry Burkhard, chef d’état-major des armées, sur la contribution des armées à une...
  39. 14. Audition, ouverte à la presse, du général de corps d’armée Régis Colcombet, directeur de la coopération de sécurité et de défense au...
  40. 15. Audition, ouverte à la presse, de M. Jérémie Pellet, directeur général d’Expertise France, de M. Samuel Fringant,...
  41. 16. Audition, à huis clos, de M. Jean-Pierre Lacroix, secrétaire général adjoint aux opérations de paix des Nations Unies (mercredi 14...

N° 2461

ASSEMBLÉE NATIONALE

CONSTITUTION DU 4 OCTOBRE 1958

SEIZIÈME LÉGISLATURE

Enregistré à la Présidence de l’Assemblée nationale le 10 avril 2024.

RAPPORT D’INFORMATION

DÉPOSÉ

en application de l’article 145 du Règlement

PAR LA COMMISSION DE LA DÉFENSE NATIONALE ET DES FORCES ARMÉES

portant recueil d’auditions de la commission (1)

sur la politique française de défense en Afrique

ET PRÉSENTÉ PAR

M. Thomas GASSILLOUD,

Président

La composition de la commission figure au verso de la présente page.

Composition de la commission de la défense nationale et des forces armées :

M. Thomas Gassilloud, président ;

M. Jean-Philippe Ardouin, M. Xavier Batut, M. Julien Bayou, Mme Valérie Bazin-Malgras, M. Mounir Belhamiti, M. Denis Bernaert, M. Pierrick Berteloot, M. Christophe Bex, M. Christophe Blanchet, M. Frédéric Boccaletti, M. Benoît Bordat, Mme Yaël Braun-Pivet, M. Hubert Brigand, M. Vincent Bru, M. Elie Califer, M. Steve Chailloux, M. Yannick Chenevard, Mme Caroline Colombier, M. François Cormier-Bouligeon, M. Jean-Pierre Cubertafon, Mme Christelle D'Intorni, Mme Geneviève Darrieussecq, M. Olivier Dussopt, Mme Martine Etienne, M. Yannick Favennec-Bécot, M. Emmanuel Fernandes, M. Jean-Marie Fiévet, Mme Anne Genetet, M. Frank Giletti, M. Christian Girard, M. José Gonzalez, M. Pierre Henriet, M. Laurent Jacobelli, M. Jean-Michel Jacques, M. Hubert Julien-Laferrière, M. Philippe Juvin, M. Loïc Kervran, M. Bastien Lachaud, M. Jean-Charles Larsonneur, M. Didier Le Gac, Mme Anne Le Hénanff, Mme Gisèle Lelouis, Mme Patricia Lemoine, Mme Murielle Lepvraud, Mme Alexandra Martin, Mme Pascale Martin, Mme Michèle Martinez, M. Frédéric Mathieu, Mme Lysiane Métayer, M. Pierre Morel-À-L'Huissier, M. Christophe Naegelen, M. François Piquemal, Mme Josy Poueyto, Mme Natalia Pouzyreff, Mme Valérie Rabault, M. Julien Rancoule, Mme Marie-Pierre Rixain, M. Fabien Roussel, M. Lionel Royer-Perreaut, M. Aurélien Saintoul, Mme Isabelle Santiago, Mme Sabrina Sebaihi, M. Mikaele Seo, Mme Nathalie Serre, M. Philippe Sorez, M. Bruno Studer, M. Michaël Taverne, M. Jean-Louis Thiériot, Mme Sabine Thillaye, Mme Mélanie Thomin, Mme Corinne Vignon, membres.

SOMMAIRE

Pages

  1. Avant-Propos du Président
  2. I. L’Afrique : un continent stratégique pour la France et l’Europe
  3. II. Il faut poursuivre la transformation du partenariat Afrique-France entamée depuis 2017
  4. Contributions écrites des Groupes parlementaires
  5. 1. Groupe Renaissance
  6. 2. Groupe Rassemblement National
  7. 3. Groupe La France Insoumise – Nouvelle Union Populaire écologique et sociale
  8. 4. Groupe Les Républicains
  9. 5. Groupe Démocrate (MoDem et Indépendants)
  10. 6. Groupe Horizons et apparentés
  11. 7. Groupe Socialistes et apparentés
  12. 8. Groupe Gauche démocrate et républicaine – NUPES
  13. Comptes rendus des auditions
  14. 1. Audition, ouverte à la presse, de M. Achille Mbembe, Professeur d’histoire et de sciences politiques à l’université du Witwatersrand à Johannesburg et directeur de la Fondation de l’innovation pour la démocratie (mercredi 15 novembre 2023)
  15. 2. Audition commune, ouverte à la presse, de M. Arthur Banga, Docteur en histoire, chercheur, de M. Gilles Yabi, président-fondateur de WATHI (think-tank citoyen de l’Afrique de l’Ouest) et de M. Karim Bitar, Professeur à l’École normale supérieure de Lyon et à l’Université de Saint Joseph à Beyrouth (mercredi 15 novembre 2023)
  16. 3. Audition conjointe, ouverte à la presse, avec la commission des finances, sur la thématique « l’Afrique, l’endettement et les coopérations monétaires » : de M. Bruno Cabrillac, directeur adjoint à la direction générale des statistiques, des études et de l’international à la Banque de France, de M. William Roos, chef de service des affaires multilatérales et du développement à la direction générale du Trésor, et de M. Pierre Jacquemot, ancien ambassadeur et universitaire (mercredi 22 novembre 2023)
  17. 4. Audition conjointe, ouverte à la presse, avec la délégation française à l’Assemblée parlementaire de la Francophonie (APF), de M. Emmanuel Kasarhérou, président du Musée du quai Branly-Jacques Chirac et de Mme Cécile Megie, directrice des stratégies et coopérations éditoriales transverses de France Média Monde, sur les enjeux médiatiques et culturels dans la relation Afrique-France (mercredi 22 novembre 2023)
  18. 5. Audition conjointe, à huis clos, avec la délégation française à l’Assemblée parlementaire de la Francophonie (APF), de Mme Anne-Claire Legendre, porte-parole, directrice de la communication et de la presse au Ministère de l’Europe et des Affaires étrangères, sur la lutte informationnelle en Afrique (mercredi 22 novembre 2023)
  19. 6. Audition, à huis clos, de M. Sylvain Itté, ambassadeur de France au Niger (mercredi 29 novembre 2023)
  20. 7. Table ronde conjointe avec la commission des affaires étrangères et la commission du développement durable et de l'aménagement du territoire, ouverte à la presse, sur « l’avenir du continent africain face à l’enjeu climatique », avec notamment la participation de M. Gilles Pecassou, directeur délégué de l’institut de recherche pour le développement (IRD), M. Gilles Kleitz, directeur exécutif du développement durable de l’Agence française du développement (AFD) et Mme Angélique Palle, chercheure associée à l’IRSEM et à l’INSP (mardi 12 décembre 2023)
  21. 8. Table ronde, ouverte à la presse, sur les enjeux de la démilitarisation de la politique africaine de la France, avec la participation de M. Alain Antil, chercheur et directeur du Centre Afrique Subsaharienne de l'Ifri, M. Abdennour Benantar, Maître de conférences à l'Université Paris 8 et Mme Sonia Le Gouriellec, Maîtresse de conférences en Science politique à l'Université Catholique de Lille (mercredi 13 décembre 2023)
  22. 9. Audition conjointe avec la commission des affaires étrangères, ouverte à la presse, de M. Hubert Védrine, ancien secrétaire général de la présidence de la République et ancien ministre des affaires étrangères, sur « la politique africaine de la France : bilan et perspectives » (mardi 13 décembre 2023)
  23. 10. Audition commune, ouverte à la presse, de M. Maxime Audinet, chercheur à l’Institut de recherche stratégique de l’École militaire (IRSEM), de M. Paul Charon, directeur du domaine « Renseignement, anticipation et stratégie d’influence » de l’IRSEM et de M. Jonathan Guiffard, senior fellow à l’Institut Montaigne, sur les stratégies de nos compétiteurs (Russie, Chine, Turquie) en Afrique. (mercredi 20 décembre 2023)
  24. 11. Audition commune, à huis clos, de M. le général de corps d’armée Jacques Langlade de Montgros, directeur du renseignement militaire, de M. Nicolas Lerner, directeur général de la sécurité intérieure, et du vice-amiral d’escadre Nicolas Cailliez, directeur général adjoint de la sécurité extérieure, sur les risques et les menaces sécuritaires en Afrique (mercredi 20 décembre 2023)
  25. 12. Audition conjointe avec la commission des Affaires européennes, ouverte à la presse, du Dr Martin Schäfer, ministre plénipotentiaire à l’ambassade d’Allemagne en France, de M. Antonino Cascio, ministre plénipotentiaire à l’ambassade d’Italie en France et de M. Benjamin Saoul, ministre-conseiller aux Affaires étrangères et stratégiques, intérieures et de justice à l’ambassade du Royaume-Uni en France, sur la politique africaine de leur pays respectif. (mercredi 24 janvier 2024)
  26. 13. Audition, à huis clos, du général d’armée Thierry Burkhard, chef d’état-major des armées, sur la contribution des armées à une nouvelle politique africaine de la France. (mercredi 31 janvier 2024)
  27. 14. Audition, ouverte à la presse, du général de corps d’armée Régis Colcombet, directeur de la coopération de sécurité et de défense au ministère de l’Europe et des Affaires étrangères et du général Allah Joseph Kouame, directeur de l’Académie internationale de lutte contre le terrorisme d’Abidjan, sur la coopération de sécurité et de défense avec les pays africains. (mercredi 7 février 2024)
  28. 15. Audition, ouverte à la presse, de M. Jérémie Pellet, directeur général d’Expertise France, de M. Samuel Fringant, président-directeur général de Défense Conseil international et du général (2S) Didier Castres, président de Geos Groupe, sur la politique de coopération française à l’égard de l’Afrique (mercredi 7 février 2024)
  29. 16. Audition, à huis clos, de M. Jean-Pierre Lacroix, secrétaire général adjoint aux opérations de paix des Nations Unies (mercredi 14 février 2024)

Avant-Propos du Président

« La France aura un avenir en Afrique si elle sait lui proposer une offre de sens ». Achille Mbembe

Après dix années d’opérations notamment au Sahel, la France, encouragée et parfois contrainte par les évènements, a entrepris une remise à plat profonde des stratégies militaires qu’elle déploie sur le continent africain avec ses partenaires.

Invitée par le Président de la République, à l’issue des premières rencontres de Saint-Denis, à débattre des perspectives nouvelles que la France doit tracer en Afrique, la représentation nationale a multiplié les initiatives. La commission de la défense nationale et des forces armées de l’Assemblée nationale a tenu à y prendre toute sa place en organisant, à partir du mois de novembre 2023, un large cycle d’auditions sur les mutations stratégiques du continent. Elle a associé quatre autres commissions à ses travaux ([1]), mobilisé la délégation française à l’Assemblée parlementaire de la Francophonie (APF) ainsi que les groupes d’amitié et organisé une série de déplacements ([2]) pour se rendre compte, in situ, des opportunités et des contraintes qui s’offrent aux efforts de la France.

Le présent recueil regroupe les comptes rendus de ces travaux. Chaque groupe parlementaire a été invité à apporter une contribution écrite sur sa vision des évolutions de la politique française de défense en Afrique. Enfin, il m’a semblé utile d’introduire ce document par quelques réflexions personnelles ci-dessous.

I. L’Afrique : un continent stratégique pour la France et l’Europe

– Les Afriques au cœur des transformations du monde et d’un multi-bilatéralisme décomplexé

Le monde change sous nos yeux. Les dynamiques démographiques, les changements environnementaux et les conflits régionaux accélèrent les transformations engagées depuis la fin de la Guerre froide et l’internationalisation massive des chaînes de valeur. Derrière « l’affolement du monde » se joue une redistribution profonde des cartes de la puissance. Les Afriques sont aux premières loges de ces mutations. Leurs dynamiques démographiques l’expliquent en grande partie : en 2050, elles compteront 2,5 milliards d’habitants, soit un quart de l’humanité. Le Nigéria sera par exemple à lui seul aussi peuplé que l’Europe ! Cette croissance démographique s’accompagne de mutations politiques, sociales, économiques, technologiques, sécuritaires et migratoires. Continent jeune et de plus en plus connecté, l’Afrique est l’un des moteurs de la croissance économique mondiale, malgré les difficultés de tout ordre qu’elle rencontre et une concurrence stratégique croissante.

Face à ces évolutions, pour maximiser leurs atouts, la plupart des États africains usent d’un multi-bilatéralisme décomplexé. Il n’y a plus de « chasse-gardée » depuis bien longtemps ; il n’y a plus désormais de partenariats exclusifs. La mondialisation a internationalisé les chaînes de valeur ; elle a aussi multi-bilatéralisé les partenariats politiques, sécuritaires, économiques et culturels. Les Afriques sont engagées dans une contractualisation généralisée de leurs rapports de puissance, même si les dynamiques régionales ou l’Union africaine permettent encore de multilatéraliser certaines réponses aux enjeux globaux. Cette évolution doit conduire à un double apprentissage : celui, en Europe, d’une relation d’égal à égal avec les pays africains, celui, en Afrique, d’une juste réciprocité dans la mise en œuvre des partenariats.

– Notre destin est lié à celui du continent africain

Sans tabou, il est important de rappeler aux africains eux-mêmes, que nous avons des intérêts à promouvoir et à défendre dans les relations que nous avons avec les 54 pays du continent :

– D’abord des intérêts liés à la gestion des grands défis globaux : changement climatique, préservation de la biodiversité, prévention des épidémies, flux migratoires, etc ;

– Ensuite des intérêts économiques, qui vont des industries créatives au secteur de l’énergie en passant par la distribution ou les travaux publics, intérêts dont la géographie a profondément évolué et qui se concentrent désormais en Afrique du Nord et en Afrique non-francophone : la France est par exemple le 1er investisseur au Nigéria ;

– Mais aussi des intérêts d’influence alors que la France n’a pas abandonné son ambition d’être une puissance d’équilibres et de solutions, promouvant un modèle démocratique, culturel et linguistique au service d’un ordre international fondé sur le droit international, le dialogue des cultures et le respect des droits humains fondamentaux ;

– Enfin des intérêts sécuritaires liés, d’une part, à la présence d’une large communauté française en Afrique et, d’autre part, à notre volonté de participer à la sécurité de l’Europe et à celle de nos partenaires en Afrique en luttant contre les groupes armés terroristes, en entravant les trafics illicites ou en contribuant à la stabilisation régionale, du golfe de Guinée au canal du Mozambique, du soutien aux opérations africaines de paix à la sécurisation de nos voies d’approvisionnement. Nous avons aussi intérêt à ce que se développe une Afrique pacifiée dont le développement économique soit apte à réduire les flux migratoires illégaux qui pèsent aujourd’hui sur l’Europe.

Observons au passage que la géographie de nos intérêts a significativement évolué depuis le début des années 2000 mais qu’un décalage s’est créé progressivement entre nos intérêts et nos priorités politiques. Pour ne prendre qu’un exemple, l’essentiel de nos efforts militaires s’est concentré depuis dix ans dans la bande sahélienne où nous avons peu de résidents et très peu d’intérêts économiques.

Nos destins sont d’autant plus liés que la France est le pays européen qui a la plus grande part d’africanité dans son identité. La France a hérité d’une forte tradition africaine qui est à la fois un atout et un défi. À l’heure où les réseaux sociaux ont tendance à segmenter le monde en sphères cognitives autonomes, les cultures francophones et la francophonie sont devenues une « plateforme de partage » indispensable au dialogue des cultures et aux échanges politiques pour « bâtir des communs ». Mais l’identité africaine de la France, ce sont aussi les 50 % d’immigrés vivant sur son sol qui sont nés en Afrique, soit une diaspora -ou plutôt des diasporas, tant les contours de ces communautés sont complexes à appréhender- estimées à plus de six millions de personnes (Afrique du nord et subsaharienne).

Toutefois, malgré ces liens et nos efforts, nous faisons face à un recul relatif de l’influence de la France dans la partie francophone du continent africain alors que notre présence et nos liens se renforcent avec l’Afrique anglophone et lusophone. En l’absence d’une réaction forte, nous faisons face à un risque de déclassement et à une réduction accrue de notre influence en Afrique francophone. Cette partie du continent reste toutefois étroitement liée à notre pays par l’histoire et par la culture dans une relation complexe de type « je t’aime moi non plus » dont il est parfois difficile de décrypter des signaux souvent contradictoires.

II. Il faut poursuivre la transformation du partenariat Afrique-France entamée depuis 2017

Face à ces mutations, le virage engagé en 2017 est le bon. Il faut l’accentuer encore pour faire évoluer nos postures sécuritaires, pour transformer nos relations politiques avec les pays du continent, et pour renouveler le dialogue entre nos sociétés.

Cette impulsion doit accompagner les actes forts qui ont déjà été posés depuis le discours de Ouagadougou en 2017 : le rapport Sarr-Savoy qui a conduit à la restitution du trésor d’Abomey au Bénin ou du sabre d’Omar Saïdou Tall au Sénégal ; la réforme du « franc CFA » qui n’a toutefois jamais cessé d’être un puissant moyen de stabilité monétaire ; l’apaisement des mémoires avec les courageux rapports Duclert et Stora ; l’affirmation d’une ouverture plus grande vers l’Afrique anglophone et lusophone ; l’initiative Choose Africa qui permet de dépasser un modèle épuisé d’aide au développement ; ou encore le sommet de Montpellier qui ouvre de nouvelles voies à nos relations avec les sociétés civiles africaines.

La France doit rester un pourvoyeur de sécurité fiable et crédible

Les questions militaires n’ont pas échappé aux transformations africaines alors que la France est un acteur engagé de la stabilité du continent. Rappelons que depuis 1963, 255 de nos militaires sont morts pour la France en Afrique, dont 58 au Sahel depuis 2013. Saluons l’action de nos armées et les résultats qu’elles ont obtenus, de la lutte contre la piraterie au large de la Somalie, à celle contre les trafics illicites dans le golfe de Guinée, en passant par les évacuations de ressortissants comme l’opération Sagittaire au Soudan ou le renforcement des capacités militaires de pays africains via une politique active de formation et d'entraînement conjoint. Félicitons aussi nos forces qui, de Serval à Barkhane, ont su contenir une menace djihadiste déstabilisatrice pour l’Afrique comme pour l’Europe : leur retrait contraint du Mali et du Niger s’est fait en bon ordre et en sécurité, manœuvre opérationnelle à haut risque conduite avec un grand professionnalisme.

Il nous faut toutefois regarder en face le fait que nos succès tactiques n’ont pas été transformés, au Sahel, en succès politique et stratégique. Et que l’efficacité de notre présence militaire est aujourd’hui entravée par l’affaiblissement de son acceptabilité sociale par les sociétés africaines, notamment, mais pas seulement, en raison de son instrumentalisation par des puissances étrangères à l’Afrique. C’est pourquoi, j’avais appelé dès 2020 à “rester autrement”.

Désormais dans la contrainte, nous devons faire en sorte que le retrait des forces au Sahel soit une opportunité pour ajuster nos postures alors qu’il n’est pas question de laisser tomber nos partenaires africains : auprès d’eux, la France a vocation à rester un pourvoyeur de sécurité fiable et crédible.

Quatre conditions doivent être remplies pour réussir cet aggiornamento stratégique :

– D’abord, il convient de redéfinir les conditions d’une solidarité stratégique qui conjure la tentation de faire “à la place de”. La meilleure voie est de puiser ses principes dans l’humilité stratégique des approches dites indirectes tout en renforçant nos mécanismes de réassurance réactive. L’objectif est de revivifier notre offre de coopération, en l’adaptant au plus près des demandes de nos partenaires et en proposant un large panel d’outils dans lequel nos partenaires doivent pouvoir choisir, de la formation spécialisée à l’appui renseignement, en passant par l’apprentissage du Français (langue majeure pour les opérations africaines de paix) pour qu’ils assurent par eux-mêmes leur propre sécurité.

– Ensuite, il nous faut poursuivre l’adaptation de notre réseau africain de points d’appuis, de bases, d’écoles et d’académies, en répondant toujours mieux aux besoins exprimés localement et en sachant, chaque fois que cela est possible, associer nos partenaires européens voire nos alliés américains, comme nous avons su le faire avec la République de Côte d’Ivoire en créant l’AILCT, y compris par une mobilisation accrue des instruments européens de financement comme la FEP.

– Nous devons aussi réinventer une intimité stratégique avec les cadres dirigeants africains du secteur de la défense et de la sécurité. Le doublement prévu de nos capacités d’accueil de stagiaires africains au sein de nos écoles militaires d’ici à 2030 va dans le bon sens mais ne paraît pas suffisant en comparaison de ce que font certains compétiteurs qui en accueillent parfois jusqu’à dix fois plus. Nous devons changer d’échelle en insérant, en retour, des cadres africains dans l’encadrement de formations, comme l’armée de terre a su le faire à Saint-Cyr par exemple. Il nous faut également mieux accueillir les chercheurs et stratèges africains dans nos organismes de recherche et systématiser les « séquences Afrique » dans les colloques comme le Paris Defence & Strategy Forum.

– Enfin, un effort significatif doit être fait pour mobiliser davantage nos industriels et équipementiers afin de fournir un accompagnement capacitaire au plus près des besoins de nos partenaires. Dans cette logique, il nous faut développer une offre sachant mieux allier maîtrise des coûts, simplicité du MCO et efficacité technologique ainsi qu’une capacité d'acquisition, de stockage et de livraison réactive pour répondre aux besoins d'équipements de nos partenaires dans de brefs délais. La réactivité de notre « industrie de combat » doit être une composante centrale de la profondeur stratégique des partenariats que la France doit pouvoir offrir à ses partenaires africains.

La France doit être économiquement plus allante et politiquement plus humble

Nos difficultés au Sahel, outre un manque d’humilité de notre part, un manque de volontés et de capacités des pays aidés face aux difficultés structurelles, n’ont pas été le résultat d’une approche militarisée à l’excès, mais au contraire l’échec d’une stratégie qui n’a pas su accompagner l’opération militaire par des « lignes d’opérations » autres que sécuritaires.

Notre politique africaine doit remettre en son centre les autres dimensions de notre coopération avec le continent, notamment sa dimension économique.

– D’abord, en abandonnant toute logique « d’aide au développement », qui est aujourd’hui refusée par les africains eux-mêmes, comme mes collègues Fuchs et Tabarot l’ont rappelé récemment, pour passer à une véritable stratégie de partenariat économique et d’investissement stratégique (j’estime à cet égard que la notion « d’investissement solidaire et durable » n’est pas la plus appropriée).

Nous pouvons compter pour cela sur de nombreux atouts. En effet, nos positions commerciales restent fortes : la balance commerciale de la France avec l’Afrique est excédentaire, contrairement à de nombreuses autres zones dans le reste du monde. Le nombre de filiales françaises en Afrique augmente : il a doublé au cours des dix dernières années. Les entreprises françaises sont impliquées dans des contrats majeurs (TER de Dakar, Métro d’Abidjan etc.) et sont présentes dans de nombreux secteurs (agriculture, BTP, santé, énergie etc.). La France s’illustre par ailleurs en ce qu’elle favorise l’emploi local, ce qui n’est pas le cas d’autres pays qui viennent avec leur main d'œuvre (plus de 500 000 emplois directs sont générés par les entreprises françaises sur le continent) ; elle contribue à la montée en puissance des entreprises africaines ainsi qu’à l'amélioration des standards environnementaux et sociaux. Le dynamisme français est réel en Afrique anglophone et lusophone ; il convient de continuer à promouvoir et soutenir le tissu des PME-PMI françaises sur les marchés africains situés hors Afrique francophone qui restent encore trop peu explorés par nos entreprises qui, lorsqu’elles s’aventurent sur le continent africain, se limitent trop souvent aux marchés francophones.

– Nous devons aussi tirer toutes les conséquences politiques des mutations africaines qui conduisent à ce que nous soyons un « partenaire parmi d’autres ». Après l’humilité stratégique, il nous faut faire preuve « d’humilité politique ». Si nous voulons écarter durablement les accusations de pratiquer un « double standard » et démontrer que le « sud global » n’est que l’habillage rhétorique d’un « sud plus éclaté » que ce qu’en disent les propagandistes des puissances autoritaires révisionnistes, il nous faut apprendre à mieux peser les limites des « conditionnalités » que nous exigeons de nos partenaires pour éviter qu’elles ne soient perçues comme d’inacceptables ingérences. La question de la « conditionnalité démocratique » est la plus complexe alors que les promesses de la Conférence de la Baule ont globalement échoué à faire percer une « démocratie substantive ». Nous devons avoir le courage d’accompagner des démocraties imparfaites sans pour autant renier nos valeurs et nos principes, en adoptant le principe de la “juste distance” développé par Achille Mbembe. C’est en ce sens qu’il convient de continuer à soutenir les initiatives de la Fondation de l’innovation pour la démocratie, organisation africaine créée en 2022 à l'initiative de Achille Mbembe dont l’objectif est de réinventer, à partir de savoirs endogènes, la démocratie en Afrique et les liens du continent avec le reste du monde.

La France doit affermir sa stratégie d’influence et sa communication stratégique

Enfin, un effort significatif devra être fait pour renforcer notre stratégie d’influence sur le continent africain. La France doit démontrer que l’érection de l’influence en fonction stratégique se traduit concrètement, et notamment sur le continent africain qui est particulièrement sujet aux campagnes de désinformation menées par nos compétiteurs.

La dégradation de l’image de la France en Afrique, qui n’intervient pas partout et n’est pas homogène selon les zones, ne s’explique toutefois pas seulement par l’activisme de nos compétiteurs et ne se limite pas à un enjeu de communication. Celle-ci s’inscrit dans un mouvement plus profond de questionnement par les populations du rôle des acteurs extérieurs. Il est nécessaire de prendre acte du caractère central de l’affrontement dans le champ informationnel, en définissant une stratégie crédible dans un contexte asymétrique face à des compétiteurs recourant sans limite à la désinformation et à la manipulation, en portant à la hauteur des enjeux les moyens consacrés à ce sujet.

Ce réinvestissement passe notamment par une nouvelle politique d’expansion dans les domaines culturel et informationnel : activité des centres culturels, stratégie de développement du français sur l’ensemble du continent, animation des relais d’opinion, mise en place d’une filière spécifique de formation pour des diplomates et fonctionnaires spécialisés sur l’Afrique etc. Le Quai d’Orsay gagnerait aussi à améliorer l’articulation de ses approches continentale, régionales et sous-régionales pour mieux combiner ses effets : si le ministère des armées doit faire le retour d’expérience de son retrait du Sahel, le ministère des affaires étrangères doit lui aussi analyser les raisons pour lesquelles il n’est pas parvenu à déployer ses actions pour accompagner avec succès l’effort sécuritaire que la France consentait.

L’affermissement de notre stratégie d’influence passera aussi par le réinvestissement des « études africaines » par nos établissements d’enseignement supérieur et de recherche, alors que beaucoup d’experts ont alerté sur la fragilisation de ce qui fut longtemps une terre d’excellence de la recherche française.

Cela passera enfin par une meilleure sensibilisation des équipes de France Médias Monde aux enjeux de la guerre informationnelle, plusieurs exemples ayant malheureusement montré qu’une légèreté coupable pouvait parfois présider à certains choix éditoriaux conduisant, de facto, à relayer la propagande « d’ingénieurs de chaos » identifiés.

Mais ces efforts resteront insuffisants s’ils ne s’accompagnent pas d’un accueil plus ouvert des élites africaines en France, que ce soit pour étudier ou développer une activité économique alors qu’aujourd’hui les tensions introduites par une politique restrictive des visas amputent l’ouverture nécessaire et détournent de la France une partie de l’avenir africain.

La France doit mieux intégrer le potentiel d’actions des parlementaires dans sa politique d’influence

Pour terminer, je voudrais insister sur le rôle décisif que peut jouer le Parlement pour accompagner l’évolution de nos stratégies et bâtir des ponts avec l’Afrique.

Les relations interparlementaires permettent à nos sociétés de se parler et de se comprendre. Elles permettent aussi de préparer un avenir commun. Le Parlement dispose en effet de plusieurs atouts :

– la représentation nationale ne représente pas le Gouvernement et constitue à ce titre un acteur alternatif crédible et légitime pour le grand public, la société civile, les corps intermédiaires et la classe politique, en France comme en Afrique ;

– le Parlement regroupe toutes les sensibilités de la Nation et représente un gage d’ouverture, de transparence et de continuité aux interlocuteurs politiques étrangers que ses membres rencontrent, d’autant plus lorsque les positions exprimées par les principaux partis de gouvernement sont concordantes ;

– certains députés et sénateurs ont noué des liens personnels avec leurs homologues africains, permettant des discussions franches et confiantes dans lesquelles des messages de tous ordres peuvent être passés ;

– les groupes d’amitié sont constitués de parlementaires de toutes les sensibilités, en mesure d’engager des actions que nos services diplomatiques ne peuvent parfois pas mener du fait de leur positionnement institutionnel.

Pour y parvenir, il y a un double défi à surmonter. D’un côté, le Gouvernement doit apprendre à associer plus largement les parlementaires à la définition et la mise en œuvre de sa politique étrangère, en les informant mieux et en anticipant plus systématiquement la place qu’ils peuvent tenir dans une manœuvre d’influence. De l’autre, le Parlement doit apprendre à jouer le jeu de l’Exécutif en conjurant toute diplomatie personnelle et en organisant les conditions dont il rend compte à l’Exécutif. Il me semble que l’Assemblée nationale y est prête. La Commission de la défense est même déjà engagée dans cette approche. Les relations Afrique-France ont tout à y gagner.

*

Les défis qui accompagnent les mutations de nos relations avec les 54 pays africains sont colossaux. Nous n’avons pas d’autres choix que de nous attacher à les surmonter car nos destins sont liés de part et d’autre de la Méditerranée. Mais il n’existe aucune solution sur étagère. Notre avenir dépend de la façon dont une multitude d’acteurs interagira. Nous sommes condamnés à une humilité qui n’est pas une impuissance mais une claire conscience que chacun à sa part à jouer. C’est vrai du Gouvernement, de nos partenaires africains, mais aussi de nous, élus, et de chacun de nos concitoyens.

Pour bâtir un avenir commun, il faut se connaître, se parler, s’aimer un peu sans doute, et vouloir cheminer de concert dans une “juste distance” conjointement consentie. Nous espérons que cette modeste contribution de la commission de la défense y contribuera.

Contributions écrites des Groupes parlementaires

1. Groupe Renaissance

La commission de la défense nationale et des forces armées a initié un cycle d’auditions sur l’Afrique en novembre dernier. Notons qu’il n’est pas juste de parler d’une Afrique, mais bien plus pertinent de parler « d’Afriques » au pluriel, compte tenu de la diversité de ce continent.

Ce cycle a tout d’abord mis en lumière les défis vertigineux qui s’y télescopent : vulnérabilité climatique, crises sécuritaires, sans oublier la forte dynamique démographique qui donne une place prépondérante à une jeunesse hyperconnectée. Comme le déclarait le Président de la République dans son discours à l’université de Ouagadougou en 2017 : « C’est en Afrique que se jouera une partie du basculement du monde (…) et une partie de sa croissance ». Le Sahel – où se concentrent épidémie de coups d’État, terrorisme, guerres, et trafics en tout genre – est en première ligne.

L’Afrique est également (re)devenue le théâtre d’une compétition internationale accrue. Les pays du continent se tournent vers de nouveaux partenaires qui répondent à leurs besoins immédiats (financements importants, protection de régimes, etc.), sans conditionnalité en matière de gouvernance ou de droits humains. Cette compétition passe également par une guerre des narratifs et une bataille des opinions qui ont fait de l’Afrique le « continent des rumeurs » (pour reprendre les mots du Chef d’État-major des Armées).

Compte tenu de la somme des défis, des mutations et des bouleversements récents, nous avons collectivement réinterrogés les partenariats noués par la France avec les pays africains, le sens de notre action sur le continent, ainsi que le niveau de militarisation de notre politique africaine.

RÉDUIRE NOTRE EMPREINTE

Le Groupe Renaissance tient à rappeler les objectifs de l’action de la France en Afrique : lutter contre la menace terroriste islamiste, garantir la sécurité de nos ressortissants sur place et approfondir nos partenariats stratégiques. Par les coopérations établies avec les partenaires africains, notre pays défend aussi ses intérêts, parmi lesquels la défense du modèle démocratique, une nouvelle ambition économique pour le continent, l’élaboration de réponses aux défis globaux ou encore la lutte contre les menaces sécuritaires. Assumons-les !

Le groupe Renaissance tient également à rappeler que la contribution militaire de la France au Sahel a été une réussite sur le plan tactique. Elle a permis d’enrayer fermement la menace terroriste et de mettre en sécurité des milliers de civils. La dégradation sécuritaire de certains États après le départ des forces françaises ne relève pas de la responsabilité politique de la France mais bien de celle de certains gouvernants africains. Malgré des résultats significatifs sur le plan tactique, sans présence d'autorités locales volontaires sur le terrain pour lutter contre la corruption ou mettre en place localement l'aide publique au développement, la menace terroriste ne pourra pas disparaître.

Lors de son discours du 27 février 2023, le Président de la République a annoncé deux axes pour repenser la présence militaire française sur le continent :

- Réduction des effectifs français dans les bases militaires, et montée en puissance de la présence des partenaires africains (vers une forme de cogestion sur certains éléments) ;

- Meilleure formulation des besoins militaires et sécuritaires afin d’accroître l’offre de formation, d’accompagnement et d’équipement, et créer ainsi « un nouveau modèle d’intimité et d’imbrication des armées ».

Le groupe Renaisse relève que la pertinence de ces deux axes a été confirmée par le cycle d’auditions. Celui-ci a également souligné la nécessité d’améliorer la prise en compte des entreprises de services de sécurité et de défense (ESSD) dans la politique africaine de la France pour enrichir la coopération, notamment dans les domaines de la formation, du maintien en condition opérationnel (MCO), de la lutte contre la piraterie et de celle contre les manipulations de l’information.

Concernant la coopération structurelle dans le champ de la « sécurité élargie », le cycle d’auditions a fait écho aux recommandations de la mission d’information sur le continuum sécurité-développement conduite sous la précédente législature (février 2020). Le groupe Renaissance relève la nécessité d’améliorer la coordination des actions menées par les différents acteurs publics et privés de l’Équipe France (ministère des Armées, ministère de l’Europe et des Affaires étrangères, opérateurs, entreprises, organisations non gouvernementales, etc.) engagés dans des coopérations avec les États africains. Leur action s’inscrit dans une approche globale (sécurité, économie, santé, justice, éducation, etc.) essentielle afin d’agir concrètement pour la stabilité, la sécurité et le développement du continent. Afin de veiller à la cohérence des actions déployées et au partage d’une même vision globale, il apparaît indispensable de structurer les actions des différents acteurs en identifiant un intégrateur ou une instance de pilotage interministériel, qui serait ainsi le garant d’une stratégie gouvernementale d’ensemble vis-à-vis de nos partenariats avec les États africains. Cette restructuration améliorera la lisibilité de l’action de la France.

En outre, le groupe Renaissance considère que la refonte et la redynamisation des relations entre les pays européens et africains doit être synonyme d’une coordination accrue entre les partenaires européens. Nous devons jouer collectif.

POURSUIVRE ET DÉPLOYER L’AGENDA TRANSFORMATIONNEL INITIÉ DÈS OUAGADOUGOU

Dès le début de son premier mandat, le Président de la République s’est rendu au Burkina Faso pour y prononcer un discours programmatique, initiateur d’une nouvelle relation entre la France et les 54 pays du continent africain. La refonte de ces partenariats est bâtie autour de la société civile – plus particulièrement la jeunesse et les diasporas – et du soutien au secteur privé. À cet égard, la création de la Maison des mondes africains (MansA), ainsi que la mise en place d’une Fondation de l’innovation pour la démocratie ont été saluées à différentes auditions.

Une diplomatie de combat est également nécessaire pour contrer les actions de nos compétiteurs sur tout le spectre de l’hybridité. Volet aujourd’hui essentiel à l’expression de puissance et élément clé de notre capacité à promouvoir les intérêts de la France, l’influence a ainsi été érigée en fonction stratégique par la revue nationale stratégique (RNS) publiée en novembre 2022. Le groupe Renaissance salue à cet égard :

- les chantiers de modernisation engagés au sein du ministère de l’Europe et des affaires étrangères : création d’une sous-direction dédiée, mise en place d’une taskforce interministérielle informationnelle (TF2I), feuille de route « Médias et Développement » pour 2023-2027, ou encore développement d’une communication d'influenceurs ;

- le réarmement des moyens du ministère susmentionné par la dernière loi de finances, qui s’est traduit par une hausse de 7 % des crédits du programme 185 (diplomatie culturelle et influence) ;

- une coopération bilatérale placée directement à la main du Quai d’Orsay avec le lancement des « Fonds Équipe France », qui permettent désormais aux ambassades présentes sur le continent de soutenir les entrepreneurs, les acteurs des industries culturelles et créatives, et de monter des projets à haute valeur politique pour lesquels la France a un avantage compétitif reconnu ;

- le basculement d’une logique d’« aide » (au développement) à une politique pleinement partenariale, incarné par le passage à une stratégie d’investissement solidaire et durable (ISD).

La lutte dans le champ des perceptions passe également par le rôle moteur de la France dans le lancement de différentes initiatives internationales en direction du continent africain (initiative internationale ACT-A en 2020, sommet de financement des économies africaines en 2021, mission pour la résilience alimentaire et agricole en 2022, nouveau pacte financier mondial en 2023).

Face à l’assèchement du flux de connaissances françaises sur l’Afrique décrits lors de différentes auditions, le Groupe Renaissance considère cependant urgent et nécessaire de réinvestir intellectuellement les « Afriques ». Cela nous permettra de renforcer l’attractivité de nos offres stratégiques en répondant spécifiquement aux attentes de chaque pays hôte.


L'évolution de ces partenariats doit être poursuivie pour nouer des coopérations mutuellement bénéfiques avec l’ensemble de nos partenaires. Le nouveau modèle de partenariat s’inscrit dans la volonté de la France de demeurer une puissance d’équilibre influente, solidaire et partenaire de souveraineté ; notions qui sont cœur de la loi de programmation militaire (LPM) 2024-2030 votée l’année dernière et de son identité.

2. Groupe Rassemblement National

En novembre 2017, à l'université Joseph Ki-Zerbo de Ouagadougou, le président Emmanuel Macron avait ouvert son discours en annonçant qu'il n'y avait « plus de politique africaine de la France » et le 23 février 2023, à l’Élysée à la veille d’un déplacement sur le continent, il confirmait : « ces mots sont toujours d'actualité ». Le président de la République a magistralement résumé la situation : il n’y a plus, en effet, de politique africaine de la France ! Sous Emmanuel Macron, celle-ci a disparue.

Les premiers à en prendre bonne note - et comment pourrait-il en être autrement ? - sont les Africains eux-mêmes qui ne peuvent que constater l’effacement de l’influence française sur le continent.

Il nous faut prendre acte du tsunami à l’œuvre sur le continent africain : du coup d’État malien d’août 2021 à celui de 3 Libreville le 30 août 2023, en passant par la Guinée Conakry, le Burkina Faso et le Niger, ce qui s’est passé en Afrique francophone s’apparente à un mouvement tectonique profond. Ce qui fut notre zone d’influence et de solidarité́ prioritaire a basculé dans une nouvelle ère. Une ère marquée en premier lieu par la défiance croissante de l’Afrique tout entière vis-à-vis d’un multilatéralisme pensé à Washington et à Bruxelles selon des conceptions mondialistes et uniformisatrices. Malheureusement la France a sous-estimé l’importance de ce nouveau contexte et la capacité effective de subversion de son dispositif par ses compétiteurs, comme elle a sous-estimé les attentes africaines à l’égard d’un monde multipolaire qui donne au continent, plus que jamais, le loisir de choisir ses amis, ses partenaires et, si nécessaire, ses protecteurs.

La politique menée ces dernières années au Sahel en est peut-être la plus visible illustration ; malgré le professionnalisme et le courage de notre armée, Emmanuel Macron a surestimé notre capacité à changer la donne stratégique dans la région. Il n’y a pas de fatalité ; dans ce domaine aussi d’autre choix politiques peuvent aboutir à d’autres résultats. Il y a en revanche une forme d’urgence car nos compétiteurs ne nous attendent pas et les Africains se tournent vers les puissances qui paraissent le plus en mesure de leur apporter les soutiens dont ils ont besoin.

Le groupe RN entend donc proposer la vision d’une relation entre la France et l’Afrique qui récuse les repentances infondées et les nostalgies d’antan. Avec la même conviction, il récuse l’inscription de la relation franco-africaine dans un cadre multilatéral désincarné qui impose au continent des modèles politiques, économiques et même anthropologiques qui ne tiennent pas compte de son génie propre.

Par son histoire, son savoir-faire technique, ses moyens, et, pour une large partie du continent, sa langue, la France peut accompagner positivement le processus de construction et de consolidation des États nations africains en se basant sur le respect dû à nos partenaires quant au choix souverain de leur politique et de leur modèle de développement.

Sur ce sujet, nous devons être clairs : la non-ingérence dans les affaires intérieures des États souverains doit être notre règle d’action. Le Groupe RN entend aussi que cessent les incohérences diplomatiques qui alimentent l’incompréhension des populations africaines à notre égard. La France ne peut pas à la fois accepter la situation institutionnelle créée au Tchad après la mort du président Idriss DEBY, tout en condamnant le Mali d’Assimi GOÏTA, en reconnaissant la junte du colonel DAMIBA au Burkina Faso, en envisageant de faire la guerre au régime nigérien via la CEDEAO et en donnant son feu vert au coup d’État mené au Gabon par le général Brice OLIGUI NGUEMA.

Pour comprendre les enjeux, être compréhensibles pour nos partenaires, pour mener une politique étrangère digne de ce nom, nous avons besoin d’experts ; cela nécessite de renforcer la formation de diplomates, d’agents de renseignement et de militaires aux relations bilatérales et non de mettre en place une absurde réforme du corps diplomatique dont nombre de personnes auditionnées à l’occasion du cycle Afrique ont déploré les résultats.

Les enjeux communs, les sujets où les intérêts de la France et ceux des pays africains convergent, ne manquent pas : démographie, énergie, environnement, sécurité… Devant une telle liste, l’absence de politique africaine revendiquée par le président de la République apparaît comme une absurdité, une incongruité, et une faute politique.

Alors que le continent a dû faire face au choc de la pandémie puis aux effets dévastateurs de l’inflation induite par la guerre en Ukraine et la désorganisation des marchés alimentaires, il est temps que la France renoue avec une politique africaine qui constituera le cadre des partenariats qu’elle proposera en toute transparence à nos amis africains. Une politique africaine qui réponde à une définition clarifiée de nos intérêts dans cette partie du monde, en particulier la prévention des migrations, la sécurisation de nos ressortissants, la dynamisation de la francophonie et le développement de nos échanges commerciaux qui sont scandaleusement insuffisants. À titre d’exemple, la zone franc ne représente que 0,6 % du commerce extérieur français.

La langue est un atout à valoriser. La francophonie est en effet l’autre grande réalité humaine qui doit structurer notre partenariat avec l’Afrique car elle trouve sur le continent africain un cadre de développement naturel. Comme le disait Léopold Sédar Senghor, la Francophonie est « un mode de pensée et d’action », un canal naturel de dialogue et d’échanges pour les pays ayant le français en partage et pour près de 300 millions d’hommes et de femmes de par le monde, dont beaucoup vivent sur le continent. La francophonie est essentielle par ce qu’elle apporte au monde en termes de préservation de la diversité culturelle et linguistique, mais elle doit apparaître aussi comme directement utile à la jeunesse africaine. Au-delà de la langue qui doit bien sûr servir à promouvoir les coopérations éducatives, scientifiques, universitaires, techniques, la francophonie devra être la base du développement d’une véritable Union francophone avec notamment un volet économique et financier comportant la création d’une banque de développement de la francophonie, à laquelle serait adjointe une Agence francophone de promotion de l’industrialisation en Afrique. Cette agence pourrait notamment relancer l’initiative portée il y a quelques années par Jean-Louis Borloo d’électrification de l’Afrique.

À plus court terme, il faut dépasser la notion d’aide publique au développement, qui est une notion étroitement budgétaire, pour redonner tout son lustre au concept de coopération. La coopération rénovée, c’est notamment la promotion des investissements pour aider l’Afrique à réussir son industrialisation et sa montée en gamme technologique et productive. Pour l’aider dans cette voie, il manque aujourd’hui à la France un ministère de la coopération qui assure la tutelle effective de l’Agence française de développement et qui donnerait des impulsions conformes à une loi d’orientation de cinq ans qui devrait être votée après un large débat. Cette loi devrait notamment avoir pour objectif de donner un avenir à la jeunesse africaine sur le sol africain.

Nous avons donc, Français et Africains, dès maintenant, la responsabilité de tout faire pour voir aboutir un cercle vertueux qui amènera deux milliards d’Africains à vivre de leur travail, selon leurs valeurs propres, leurs propres identités et leurs propres cultures sous la gouvernance d’États stables.

C’est l’intérêt de la France, c’est l’intérêt des pays africains et c’est plus largement une nécessité pour la stabilisation du monde.

3. Groupe La France Insoumise – Nouvelle Union Populaire écologique et sociale

La commission de la défense nationale et des forces armées a procédé à un cycle d’auditions au sujet des enjeux et défis de la politique de défense et sécurité en Afrique.

Le groupe de la France insoumise souhaite y contribuer par les quelques observations et propositions suivantes.

1. Il est tout d’abord indispensable de cesser durablement de parler de l’Afrique ou de la politique africaine de la France. Cet abus de langage contribue beaucoup à restreindre les vues des dirigeants français et suscite un agacement légitime chez une majorité de nos interlocuteurs. Bien que ce soit une évidence, il est bon de rappeler que du Sénégal à l’Afrique du Sud en passant par Djibouti, les enjeux et défis auxquels le continent africain fait face sont nombreux et extrêmement divers et que la France ne peut contribuer à y répondre d’une manière uniforme.

2. De fait, les priorités que la France doit définir tiennent en grande partie à son passé. Elle ne peut le négliger ni s’y enfermer. L’histoire coloniale doit être évidemment regardée en face et la persistance de ses mécanismes doit également être documentée pour enfin être surmontée. La Francophonie est d’ailleurs emblématique de la tension entre le passé et le futur. Largement perçue comme un héritage colonial visant à maintenir le statu quo, elle pourrait au contraire devenir un moyen de le dépasser, à condition d’en faire véritablement et clairement une organisation politique vouée à rassembler bientôt la première communauté linguistique au monde. La France ne saurait s’enfermer dans la répétition ou le ressassement du passé. Elle doit prendre acte d’une situation singulière qui a fait naître des communautés binationales relativement nombreuses, tant en France que dans de nombreux pays africains. Il serait illusoire et même à certains égards irresponsable de prétendre se détourner des pays africains, même après l’échec politique de Barkhane - dont un bilan rigoureux manque encore - et la dégradation accélérée des relations avec les pouvoirs de fait qui se sont installées au Niger, au Mali et au Burkina Faso.

3. À ce propos, il est impératif de sortir d’une approche punitive et fondée sur la défiance voire la xénophobie. Le groupe de la France insoumise a ainsi pu dire à quel point les choix faits ces dernières années en matière de politique d’accueil et de visa ont pu être désastreux. Après le coup d’État au Niger, rien n’était plus inopportun que la suspension des visas qui a pénalisé une diaspora ouverte et susceptible de faire entendre au Niger même une voix différente face à la junte. Quelques années auparavant, le relèvement des frais de scolarité à l’université a constitué une faute grave et une véritable déclaration d’hostilité à l’égard des étudiants africains. La loi immigration adoptée en force en décembre 2023 parachève, hélas, de désigner la France comme un pays replié sur lui-même.

4. Pourtant, aucune politique en direction des États africains ne pourra faire l’économie d’investissements massifs pour connaître les sociétés et renouer avec elles. Un des principaux problèmes auxquels se heurte la France dans son action, y compris sécuritaire, sur le continent africain, tient à une connaissance superficielle et très inégalement partagée des pays où elle s’engage. La faiblesse des moyens alloués à la recherche en sciences humaines sur ces pays et la difficulté à organiser les échanges entre l’Université et les services de l’État sont aussi aggravées par le délitement du réseau diplomatique français au fil des ans. Tout concourt enfin à reconduire des modèles de développement et de partenariat largement inadéquats.

5. À cet égard, il est impératif de rappeler que la dégradation de la situation politique et sécuritaire en Afrique de l’Ouest est très largement l’effet des politiques d’aide au développement conditionnées à la mise en œuvre de réformes structurelles qui ont affaibli les États et nourri la défiance à l’égard de ceux qui les avaient imposées. De fait, la priorité donnée par la France à une politique d’aide au développement fondée sur le crédit a pour effet d’alimenter la conviction que ces politiques visent davantage à maintenir les États africains sous tutelle plutôt qu’à leur permettre de s’en délivrer.

6. De même, la pratique du « double standard » en matière de droits humains et de libertés démocratiques est devenue aussi évidente qu’insupportable. Alors que la France prétend motiver son action internationale par le respect du droit international, son silence concernant des conflits extrêmement meurtriers comme en RDC ou au Tigré, mais surtout le soutien constant que le gouvernement français apporte au régime tchadien et les accommodements qu’il consent avec des chefs d’État dont la pratique dérive sans cesse vers l’autoritarisme, comme c’est notamment le cas en Guinée, ne peuvent qu’achever de nous discréditer aux yeux des Africains et du monde et d’affaiblir notre capacité à agir sur la scène internationale.

7. Aussi faut-il admettre que si les manipulations et la guerre d’influence menée par certains acteurs, comme la Russie, sont bel et bien réelles, on ne peut les contrecarrer qu’en faisant le choix de la transparence et de la cohérence, notamment en ne se dissimulant pas que parmi nos alliés eux-mêmes, bon nombre considèrent l’Afrique comme l’enjeu d’une lutte d’influence et d'une compétition pour les ressources dont les populations et les écosystèmes sont les victimes.

8. Pour ce faire, il faudra aussi répondre à une question faussement simple : que sont les intérêts français en Afrique ? En effet, année après année, on a considéré comme une évidence que la présence de multinationales dont les capitaux sont majoritairement français ou dont les sièges sociaux sont en France étaient le meilleur critère pour parler « d’intérêts français ». C’est pourtant loin d’être évident. L’activité prédatrice ou corruptrice de certains de ces groupes est au contraire aux antipodes des intérêts de la France dont ils participent à ternir la réputation et à amoindrir la capacité d’action. C’est par exemple le cas des sociétés du groupe Bolloré qui ont exploité pendant des années de nombreux ports et en particulier celui de Lomé au Togo, à la faveur d’une stratégie de corruption d’agents étrangers dont l’ampleur devrait être documentée prochainement par un procès.

9. La France devrait sortir de l’ambiguïté en cessant d’agir comme VRP des activités de grands groupes mais en tâchant plutôt de proposer des partenariats transparents et ambitieux où l’intérêt de chacun est clairement énoncé. Elle devrait par exemple proposer aux États africains qui le souhaitent un véritable partenariat dans le domaine spatial qui leur permettrait de gagner en compétences dans un domaine clé pour le progrès humain et pour la souveraineté des États et à la France d’asseoir son statut de puissance spatiale, de contribuer à réguler plus efficacement ce secteur en poursuivant des objectifs conformes à l’intérêt général humain, dans le domaine de la santé ou de la protection de l’environnement par exemple.

10. Enfin, on ne peut évoquer les enjeux de la stratégie française en direction des pays africains sans souligner à quel point le choix fait par l’exécutif de « réduire l’empreinte au sol » et de faire preuve de discrétion est un contresens dangereux de nature à encore aggraver la suspicion qui pèse sur nos forces. Il ne rompt pas avec la logique de « pré carré » qui a valu tant de déboires à notre pays ces dernières années et conforte l’idée selon laquelle les bases militaires françaises sont les derniers vestiges d’une puissance coloniale en déclin et qui ne parvient même plus à assumer ses intentions. À l’inverse et sans faire de la question des bases militaires un totem ou un tabou, il serait infiniment plus utile et cohérent de décider de mener en toute transparence et en particulier devant la représentation nationale, un audit des accords de défense entre la France et les États africains, afin notamment de sortir d’un cadrage intellectuel qui s’intéresse presque exclusivement aux questions de terrorisme et de migration.

4. Groupe Les Républicains

Le 26 juillet 2023, les Français apprenaient, en pleine torpeur estivale, que le Niger, était secoué par son septième coup ou tentative de coup d’état depuis 1974.

Quatre jours plus tard, le 30 juillet, les forces à l’origine du coup d’état organisent une manifestation à Niamey. Des milliers de nigériens pro-putschistes se rendent devant l'ambassade de France avec des drapeaux nigériens et russes. Les slogans hostiles fleurissent : « À bas la France, à bas Barkhane, on s'en fout de la Cédéao, de l'Union européenne et de l'Union africaine ! », ou « À bas la France, vive Poutine ! ».

L'ambassade de France est attaquée par quelques dizaines d’individus sans nuls doutes téléguidés par la Russie, le drapeau français est brûlé, les murs et les portes sont incendiés et gravement endommagés… dans les jours qui suivent 577 ressortissants français et 502 ressortissants étrangers sont évacués.

Moins d’un mois plus tard, l’Ambassadeur de France, resté sur place avec une équipe réduite, est déclaré « persona non grata » avec obligation de quitter le territoire dans les 48 heures, alors que dans le même temps un blocus de l’ambassade est mis en place. L’ambassadeur ne regagnera la France qu’à la fin du mois de septembre ([3]).

Pour la troisième fois en moins de trois ans, après le Mali en 2021 et le Burkina Faso en 2022, la France est « chassée » d’un pays africain -le Niger- et les différents accords militaires et de défense qui l’engageaient depuis des années, sont dénoncés unilatéralement.

Comment la France si profondément engagée dans la zone depuis des décennies, ayant perdu près de 60 soldats depuis 2013 et son engagement direct au Mali pouvait-elle être si brutalement et violement exclue de ces territoires, renforçant dans l’opinion publique le sentiment de déclassement de notre pays ?

La commission de la défense et des forces armées de l’Assemblée nationale forte déjà de nombreux travaux sur la présence militaire française en Afrique ne pouvait rester en dehors de la réflexion globale sur les relations entre la France et l’Afrique.

Le cycle d’auditions sur l’Afrique lancé par la commission en novembre 2023, constitue un complément utile aux travaux entamés en décembre 2022 par la commission des affaires étrangères qui a publié, le 8 novembre 2023, un rapport d’information largement salué pour sa qualité « sur les relations entre la France et l’Afrique » (Rapporteurs M. Bruno Fuchs et Mme Michèle Tabarot).

Ce programme d’audition, qui a associé différentes commissions de l’Assemblée nationale mais aussi la délégation française à l’Assemblée parlementaires de la Francophonie (APF), démontre tout l’intérêt que porte l’Assemblée nationale au continent africain. Les députés Les Républicains se félicitent de la diversité des sujets abordés et de la qualité des intervenants sollicités.

Aborder les relations entre la France et l’Afrique revient nécessairement à interroger le niveau de militarisation de notre politique africaine. Cette réalité est issue à la fois de notre histoire et de luttes d’influence entre grandes puissances de l’époque mais aussi directement de la période de la décolonisation et de notre volonté de maintenir des liens forts – à la fois politiques, économiques, linguistiques, culturels ou militaires- avec les anciens pays qui faisaient partie de la sphère d’influence francophone.

Dès la première audition, le débat a été situé : « Si nous voulons réformer la relation entre la France et l’Afrique, il faut bien comprendre que, du côté africain, nous sommes entrés dans un tournant historique, mû en particulier par des forces endogènes. En effet, le continent fait l’expérience de transformations multiples et simultanées, d’ampleur évidement variables, mais qui touchent tous les organes de la société et qui se traduisent par des ruptures en cascade. La France, comme d’ailleurs ses compétiteurs, jouera un rôle secondaire dans ce nouveau cycle historique. Dès lors, la question consiste à savoir si la France est prête à l’accepter» ([4]) .

Pour l’accepter et rénover durablement et utilement notre relation avec ce continent d’avenir, notre pays doit s’engager dans des voies innovantes sans pour autant rejeter les acquis -nombreux- d’une relation séculaire qui ne sauraient être fondée sur une quelconque repentance d’un passé commun.

Ces voies doivent se concentrer autour de trois grands axes :

1/ Axe stratégique afin de faire de la politique africaine de la France un domaine partagé

● Repolitiser l’aide au développement

– Avoir une offre stratégique ambitieuse assumant nos intérêts et nos attentes.

– Créer un grand ministère des Coopérations et des partenariats.

– Instaurer un véritable pilotage stratégique interministériel de l’Aide Publique au Développement (APD)

● Reconnaitre et renforcer le rôle du Parlement

– Organiser des débats, au moins semestriels, sur la politique africaine de la France.

– Développer une vraie diplomatie parlementaire.

● Associer l’ensemble des acteurs

– Créer un Conseil des Affaires étrangères à l’Elysée associant a minima les ministres en charge des Affaires étrangères, de la coopération et des Armées, sur le modèle du Conseil de défense et de sécurité (CDSN).

2/ Axe réputationnel afin de moderniser et renforcer la cohérence de notre action

● Déterminer et résoudre les points de tensions

– Accompagner la réforme du franc CFA qui dépend du seul vouloir des pays africains.

– Clarifier la doctrine de conditionnalité démocratique des aides

– Réformer la politique des visas sans renoncer à la maitrise des flux.

● Définir une stratégie de communication ambitieuse

– Mettre en œuvre les stratégies de lutte contre la désinformation avec plus de moyens.

– Identifier des acteurs d’influence dans les pays africains pour relayer notre action.

– Demander aux médias français plus de responsabilité sur la valorisation de l’action de la France et sur la diffusion de discours haineux ou complotistes envers notre pays.

● Utiliser nos avantages stratégiques

– Miser sur la francophonie.

– Développer le réseau des écoles et instituts culturels Français en portant les efforts sur les pays avec lesquels nous avons de bonnes relations.

– Poursuivre l’ouverture à l’«autre Afrique» anglophone, lusophone…

3 / Axe opérationnel afin de se renforcer dans la bataille des idées

● Refaire de la diplomatie une force

– Instaurer une véritable filière Afrique au Quai d’Orsay et valoriser les carrières

– Mieux préparer les diplomates à leur affectation avant l’arrivée dans un pays du continent Africain

– Créer un institut des hautes études sur l’Afrique

– Développer et renforcer significativement le nombre de coopérants sur le terrain

– Créer une véritable « équipe France » sous la responsabilité de l’Ambassadeur.

● Réinventer notre offre stratégique

– Être présents là où nous sommes souhaités et attendus

– Identifier les attentes de nos partenaires pour adapter notre offre stratégique

– Renforcer les moyens de nos services de renseignement en Afrique

– Adapter notre offre de formation aux besoins de nos partenaires

– Encourager notre BITD à faire évoluer son catalogue en conséquence.

● Faire de l’aide publique au développement rénovée et modernisée l’outil majeur de notre stratégie d’influence

– Réformer l’Agence Française de développement (AFD) pour institutionnaliser son pilotage politique et repositionner son action.

– Changer le nom de l’AFD en « France Partenariats ».

– Donner beaucoup plus de moyens aux Ambassades pour soutenir directement des projets locaux à fort impact réputationnel.

– Assumer une politique universitaire et scientifique tournée vers les futures élites africaines

– Créer un programme de coopération sur le modèle de « young leaders » à destination des hauts potentiels africains.

Force est de constater qu’après avoir déclaré morte la politique africaine de la France en 2017, notre pays tarde encore à mettre en œuvre concrètement des nouveaux partenariats innovants.

Les députés les Républicains entendent participer activement à cette nouvelle redéfinition des relations entre la France et l’Afrique.

5. Groupe Démocrate (MoDem et Indépendants)

La Commission de la Défense nationale et des forces armées clôt un passionnant cycle d’auditions consacrées à l’Afrique à travers lequel une somme considérable d’éléments a été exposée et collectée. Le groupe Démocrate tire un bilan très positif de cet exercice notamment en raison de la diversité et de la complémentarité des intervenants.

Nous saluons la volonté partagée d’éditer un recueil dédié au travail parlementaire accompli à cette occasion. En effet, outre le contenu qui devient ainsi accessible au plus grand nombre, c’est un signe d’ouverture de notre commission vers la Nation entière, à l’heure où politiques et militaires plaident en faveur du renforcement du lien avec nos armées. C’est aussi une démarche pédagogique qui nous permet d’exposer nos méthodes d’appréhension des enjeux, dans leurs plus profondes complexités.

Sur le fond, chaque commissaire a pu vérifier à quel point le fait de désigner l’Afrique sous un terme générique seulement emprunté à la géographie n’assurait pas la juste vision d’un ensemble bien plus complexe. À l’image de la vieille Europe, les États africains et les populations africaines forment des réalités singulières, non sans exprimer parfois des intérêts contradictoires au sein même du continent et dans leurs relations avec le reste du monde.

Au fil de ce cycle, nous avons pu aborder des enjeux transversaux qui allaient au-delà de notre périmètre habituellement consacré à la défense et à la sécurité. Nous avons débattu, à travers de riches échanges avec des interlocuteurs aux compétences multiples, aussi bien de développement durable, de diplomatie, d’économie et de finances, de francophonie, de culture, du traitement de l’information, de la désinformation, des phénomènes d’influence ou encore des univers numériques.

Cela a été rendu possible grâce à l’implication et à l’association de nos collègues d’autres Commissions permanentes. Au nom du groupe Démocrate, il s’agit ici de les remercier pour la qualité de leurs apports respectifs, non sans oublier de rendre hommage aux nombreux intervenants qui ont accepté de participer à cet exercice en mettant leur expertise à notre disposition.

À travers sa contribution, le Groupe Démocrate n’a pas l’ambition de redéfinir en seulement quelques lignes la politique française de la défense sur le continent africain ou, plus globalement, la politique de la France dans ses relations avec les Africains. L’objectif que nous nous sommes assigné n’est pas non plus de commenter la synthèse des auditions ou d’éclairer sous un angle renouvelé le Rapport d’information sur « les relations entre la France et l’Afrique » de nos collègues Bruno Fuchs et Michèle Tabarot. Nous voulons plutôt participer au débat après avoir identifié un certain nombre de points à renforcer et qui sont, à nos yeux, essentiels dans l’action à venir de la France.

À cet égard, nous retenons deux thèmes principaux. D’une part, l’hétérogénéité de l’Afrique qui implique de mobiliser une forte capacité à mieux comprendre, à réagir, à s’adapter à la vie d’un continent en pleine mutation. D’autre part, notre Groupe souhaite insister sur le caractère interministériel à mettre très concrètement en œuvre dans la stratégie française, à l’heure où « l’hybridité renforce le « brouillard de la guerre » en Afrique mais aussi à l’échelle internationale.

Pour le Groupe Démocrate, ces deux points présentent des trajectoires qui se rejoignent inévitablement et caractérisent la profonde évolution à laquelle nous assistons : la multiplication des champs de la compétition, du conflit, dans le visible et l’invisible. Faut-il traduire ce constat, comme les Occidentaux le font, par la place occupée par une seule hybridité ? Ou comme d’autres, par l’émergence de « la guerre hors limite » définie par les haut gradés chinois Qiao Liang et Wang Xiangsui ou « de la guerre nouvelle génération » comme théorisée par le général russe Gerasimov ?

En vérité, en gardant notamment à l’esprit la guerre de Troie, ces trois concepts sont à relativiser et disent à peu près la même chose. Les évènements nous montrent bien que le continent africain est, lui aussi, le théâtre d’un renforcement et d’une accélération, stimulée par les réseaux numériques et sociaux, des luttes d’influence et de déstabilisation dans une sorte de réveil des fantômes de la guerre froide.

En somme, soyons clairs, l’usage d’une arme destructrice n’est plus le seul levier en capacité de déstabiliser ou renverser un compétiteur. Plus que jamais vraisemblablement, tous les secteurs d’activité qui structurent nos sociétés constituent des cibles potentielles. Car la guerre s’empare de tous les moyens pour atteindre son but : dominer ou contourner la volonté de l’autre.

Après le temps des diagnostics, la France a-t-elle encore le temps de repenser ses moyens d’actions ? Les témoignages recueillis en commission nous disent que nous en sommes désormais au temps d’agir, d’anticiper et de répondre, plus vite et différemment, pour que la France, qui a déjà pris ce chemin notamment en rapport avec la dernière loi de programmation militaire, reste un partenaire majeur en Afrique.

Il ne serait pas responsable, cependant, de nier les difficultés. Nous sommes bien placés pour le savoir à la Commission de la Défense nationale. L’exemple des opérations conduites au Sahel, entre Serval et Barkhane, de 2013 à 2022, nous le rappelle cruellement. Au total, 59 de nos soldats y ont laissé leur vie. Ce que nous ne pouvons oublier. C’est pourquoi il nous semble utile de redire, autant de fois que nécessaire, que l’engagement des troupes françaises a été mené à la demande des États-partenaires. C’est d’ailleurs à la suite d’un sommet entre chefs d’État de la Mauritanie, du Mali, du Burkina Faso, du Niger et du Tchad que le « G5 Sahel » se concrétise dès 2014 dans une approche de développement et de sécurité. La Force conjointe du G5 Sahel (FC G5S) est apparue en 2017 mais n’atteindra pas ses objectifs.

Bien qu’objet de critiques dont les analyses restent à réaliser, le rôle de la France n’a pas été vain, que ce soit en termes de lutte contre le terrorisme, de coopération et de formation des militaires d’États qui partageaient pourtant initialement une vision commune. Pourtant, les putschs successifs se sont souvent accompagnés d’une remise en cause de l’opération Barkhane. « On a du mal à imaginer comment des soldats nigériens qui, 8 jours auparavant, se battaient aux côtés des soldats français, ont retourné contre eux leurs canons de 75 », témoignait il n’y a pas si longtemps encore notre ambassadeur au Niger, Sylvain Itté, devant la commission de la Défense.

Notre pays souffre aujourd’hui, à tout le moins, d’un déficit d’image. En cause, à tort ou à raison : des erreurs et des malentendus issus d’un passé parfois lointain. D’une présence militaire mal acceptée mais pourtant ancrée dans des accords de sécurité, de déceptions animées par des discours anti-français, aux manipulations et aux tensions qui ont émaillé la période la plus récente, la place de la France en Afrique fait l’objet en 2024 d’un besoin de reconstruction qu’il ne faudrait pas minimiser.

Pour affronter l’avenir, la question est de savoir si tous les services de l’État sont totalement mobilisés et coordonnés. Cette approche interministérielle, complète et sans faille, a du sens pour à la fois faire face aux menaces de toutes formes et pour encourager, accompagner les projets, publics et privés, dans une coopération réenchantée, vectrice de progrès.

Nos efforts doivent notamment porter sur le renseignement et le cyber, deux domaines clés pour renforcer la protection de nos forces armées et dont les budgets ont été augmentés grâce à la loi de programmation militaire votée en 2023. Si la guerre conventionnelle demeure, les conflits asymétriques se développent encore et nous obligent à nous adapter et à développer une performance multi-milieux et multi-champs.

Notre groupe considère que la France est prête à relever les défis. Elle doit s’y engager, avec confiance mais sans candeur, aux côtés et à l’écoute des Africains, dans un lien « gagnant-gagnant ». Mais aussi, cela est évident pour le groupe Démocrate, avec ses partenaires européens, dans une Europe puissante, ouverte, volontaire et porteuse de valeurs universelles.

6. Groupe Horizons et apparentés

Le cycle d’auditions de la commission de la défense nationale et des forces armées sur l’Afrique a pris fin en février 2024, et avec lui, une période riche en réflexions sur l’évolution des partenariats entre la France et les pays africains. Pour le groupe Horizons et apparentés, il ressort de ces auditions que la position de la France sur le continent africain doit s’adapter à un contexte géopolitique toujours plus concurrentiel, porté par les ambitions de grandes puissances, l’instabilité politique des démocraties africaines au Sahel, et la montée de l’extrémisme religieux. Face à cela, c’est bien une logique de partenariat qu’il s’agit de privilégier, autant au niveau militaire, mais aussi de manière plus globale sur tous les champs de coopération possible. Le regard de la France doit aussi se porter au-delà de la zone Sahel, renouveler et renforcer les partenariats avec l’ensemble du continent. Avec, comme ambition, de redonner aux pays africains une envie de France, mais aussi une envie d’Europe.

Le départ des troupes françaises du Niger a accéléré la transformation de la présence militaire française en Afrique engagée à la fin de l’opération Barkhane

Ce cycle d’audition s’inscrit dans une transformation profonde du dispositif sécuritaire français déployé en Afrique. Entamé par la fin de l’opération Barkhane annoncée en novembre 2022, cette transformation s’est accélérée suite au coup d’État au Niger, et est confirmée par la réduction des effectifs militaires en Afrique de l’Ouest.

La fin de l’opération Barkhane et l’amorce d’une transformation du dispositif militaire français en Afrique

Le Président de la République annonçait, le 9 novembre 2022, la fin de l’opération Barkhane, opération militaire chargée de lutter contre les groupes armés djihadistes dans toute la région du Sahel. Cette décision ne remet en cause ni la légitimité ni l’efficacité des opérations françaises au Sahel. Nos soldats ont lutté contre la menace djihadiste à la demande des États africains. Aux côtés des militaires des armées africaines et au péril de leur vie, nos soldats y ont remporté des victoires contre des groupes armés djihadistes. Le groupe Horizons et apparentés renouvelle ici son hommage à ces soldats, aux blessés et à ceux qui ont perdu la vie au Sahel, ainsi qu’à leurs familles. L’action de nos forces armées dans son ensemble mérite d’être saluée, ayant mis fin aux attentats de grande ampleur et permis une baisse structurelle des capacités opérationnelles et médiatiques de ces groupes djihadistes.

Mais Barkhane s’est heurtée entre autres aux dynamique politiques internes des partenaires de la France au Sahel, en proies à plusieurs coup d’États. C’est pour cela qu’en sus de la fin de l’opération Barkhane, le Président de la République a amorcé une transformation du dispositif sécuritaire et de nos bases militaires sur le continent, lors de son discours sur le Partenariat Afrique-France du 27 février 2023 : « Au fond, la logique, c'est que notre modèle ne doit plus être celui de bases militaires telles qu'elles existent aujourd'hui. Demain, notre présence s'inscrira au sein de bases, d'écoles, d'académies qui seront cogérées, fonctionnant avec des effectifs français qui demeureront, mais à des niveaux moindres et des effectifs africains qui pourront aussi accueillir, si nos partenaires africains le souhaitent et à leurs conditions, d'autres partenaires. » Cette transformation devrait s’accélérer au lendemain du coup d’État au Niger de juillet 2023, qui a provoqué le départ des troupes françaises du pays.

Vers une présence militaire de moindre ampleur centrée sur des partenariats militaires opérationnels

Au plan militaire, la présence de bases permanentes facilite la réaction aux crises sécuritaires sur court préavis, capacité qu’il semble pertinent de conserver. Cependant, ces missions ne justifient pas à elles-seules l’ampleur de la présence française sur place. Une stratégie d’ensemble pour l’évolution de la présence militaire sur le continent pourrait être de recentrer la mission des points d’appui permanent sur la réaction aux crises sécuritaires. Cela permettrait d’en diminuer les effectifs permanents, les rendant plus « discrets ». En parallèle, les ressources ainsi dégagées pourraient être partiellement réemployées pour des missions ponctuelles de partenariats militaires opérationnels dans les bases des pays hôtes, en diversifiant les partenaires.

La situation sécuritaire du continent reste inquiétante et nécessite une réponse adaptée aux nouveaux enjeux

La vision stratégique de la France vis-à-vis de l’Afrique doit pouvoir aussi s’émanciper de l’aspect purement sécuritaire pour aborder les enjeux du continent de manière plus globale. Un premier aspect est de rester lucide sur les réalités sécuritaires de fonds, la compétition entre puissances, l’instabilité politique et la montée de l’extrémisme religieux.

Des rivalités stratégiques entre puissances

Le continent africain est extrêmement dynamique, du fait de sa croissance économique et démographique importante et de son intégration toujours plus forte dans l’économie mondiale. Par conséquent, et à mesure que les échanges entre le continent africain et les principales puissances mondiales se renforcent, l’accès aux marchés et aux partenariats sur le continent devient de plus en plus concurrentiel. C’est notamment le cas pour la Russie qui, via des groupes mercenaires comme Wagner, assure la sécurité de certains autocrates africains tout en cultivant un sentiment anti-français par le biais de fake-news et d’attaques hybrides. D’autres puissances visent avant tout à proposer un modèle alternatif aux financements occidentaux, souvent exigeants sur la lutte contre la corruption et la libéralisation des marchés. La Chine investit massivement sur le continent, par des prêts intégrés dans sa stratégie de Nouvelles Routes de la Soie, pour financer des projets d’infrastructure. Les États-Unis réinvestissent aussi dans la région. Nos concurrents proposent des formats de collaboration plus souples, souvent commodes aux autocrates africains qui se voient confortés dans leur pouvoir sans pour autant régler les risques sécuritaires sur l’ensemble de leur territoire.

Le piège des coups d’État et la démocratie en danger

Notre stratégie doit aussi s’adapter à une instabilité politique croissante qui touche en particulier la zone Sahel. Plusieurs coups d’États successifs depuis 2020 ont remis en cause les engagements français au Sahel : au Mali (2020 et 2021), en Guinée (2021) au Soudan (2021), au Burkina Faso (deux fois en 2022) et au Niger (2023). Le coup d’État au Niger a accéléré le retrait des troupes françaises du Sahel. Les coups d’États sont souvent de bons prédicteurs de coup d’États futurs (phénomène de piège du coup d’État), l’instabilité politique issue d’une prise de pouvoir par une faction donnant lieu à d’autres tentatives successives. L’équilibre démocratique dans la zone Sahel et ouest-africaine est donc clairement menacé. À la compétition croissante entre puissances et l’instabilité politique s’ajoute la montée en puissance des groupes armés djihadistes dans la zone Sahel. Ces derniers profitent de l’instabilité politique pour renforcer leurs actions dans les territoires abandonnés par les puissances publiques. Les principaux groupes armés (Al Quaïda au Maghreb islamique, Boko-Haram, État islamique) multiplient leurs attaques terroristes.

Au-delà du Sahel, des coopérations à renforcer sur l’ensemble de continent

Un deuxième aspect de cette vision stratégique doit être la prise en compte de ces réalités globales pour adapter nos partenariats, au-delà de l’enjeu purement sécuritaire, au-delà aussi de la zone Sahel, qui concentre actuellement l’essentiel de l’effort militaire français, et porter le regard vers l’ensemble du continent.

Le continent africain souffre de nombreuses caricatures, que ce cycle d’audition a permis de dépasser. La première d’entre elles est de le considérer sous le seul prisme sécuritaire. Les coups d’État qui ont gangrené le Sahel ces dernières années ne doivent pas nous aveugler quant à la richesse et à la diversité de ce continent. S’affranchir des caricatures, c’est aussi garder en tête la diversité des pays africains. La France entretient des liens avec chacun des cinquante-quatre pays du continent dans le cadre de relations bilatérales. Les domaines dans lesquels la coopération entre la France et les pays africains peut être renforcée sont nombreux. Le groupe Horizons et apparentés estime que nous pouvons développer une stratégie, dans nos relations avec le continent, reposant sur trois piliers : la lutte contre le changement climatique, la jeunesse et la démocratie. Pour lutter contre le changement climatique, d’abord, le continent africain peut devenir un acteur majeur de la réduction des émissions de carbone. Il n’est finalement responsable que de 10 % des émissions mondiales de gaz à effet de serre. Les États africains pourraient se développer rapidement sans répéter les erreurs d’un siècle de développement occidental fondé sur les énergies fossiles. Du fait de son dynamisme démographique, le continent africain est le plus jeune du monde ; par conséquent, l’accompagnement de la jeunesse y est un enjeu majeur. Enfin, face à la recrudescence des coups d’État depuis 2020, la France doit soutenir le plus possible l’intérêt pour la démocratie. Plutôt que d’imposer et de proclamer ses valeurs, elle a la possibilité de soutenir des réseaux d’intellectuels et d’acteurs civils pour qu’ils fassent vivre la démocratie au niveau local.

Enfin, ces défis communs ne se limitent pas aux relations franco-africaines : ils concernent l’ensemble des pays européens. Que ce soit par des accords politiques ou par une révision de la logique d’aide au développement, nous devons, plutôt que d’agir seuls, nous appuyer les uns sur les autres afin de renouveler nos partenariats.

7. Groupe Socialistes et apparentés

Il convient d’emblée de réaffirmer que l’Afrique est plurielle. On ne saurait l’appréhender correctement sans entrevoir sa diversité et sans entrer dans la complexité de la structuration de ses sociétés. De la même manière, les États qui composent la région de la bande Sahélo-saharienne ont chacun leurs spécificités et imposerait une analyse et des recommandations politiques propres à chacun d’entre eux. C’est avant tout à un regard nouveau sur ce continent et ses transformations multiples qu’invite cette contribution.

C’est donc en ouvrant le prisme de manière beaucoup plus large, à la fois au niveau décisionnel, avec une politique française plus largement concertée mais aussi en l’élaborant au travers d’une consultation beaucoup plus approfondie de l’ensemble des acteurs disposant d’une compétence sur l’Afrique qu’une stratégie de long terme véritablement adaptée aux nouveaux défis contemporains pourra être redéfinie. C’est donc avant tout à un regard nouveau, positif et objectif qu’invite cette contribution qui doit se comprendre comme une base en vue de l’élaboration d’un diagnostic et de recommandations partagées.

1. La dégradation des relations entre la France et ses partenaires africains : la rhétorique « anti-française », un artefact ?

Les critiques vis-à-vis de la France qui se sont développées au sein des populations des pays de la bande Sahélo-Saharienne concentrent plusieurs griefs : le rôle du franc CFA comme « instrument de contrôle » ; l’action de l’aide publique au développement (APD) perçue comme bénéficiant « plus aux régimes en place qu’aux populations » ; la présence militaire française ressentie comme « un leg d’inspiration néocoloniale ». Elles s’insèrent cependant dans un contexte nouveau marqué par le néo-souverainisme. Ces attaques et fausses informations se propagent de manière virale à travers les réseaux sociaux et sont utilisées par de nouveaux leaders d’opinion qui exploitent le ressentiment des populations. Une rhétorique anti-française dont on peut imputer, en partie, la diffusion à des opérations de puissance étrangères propageant de fausses informations s’appuyant sur l’incompréhension des populations face au maintien d’une situation d’insécurité.

Il reste que dans beaucoup de pays africains, la relation à la France est diverse et propre à chacun d’entre eux. La défiance s’y est cristallisée de manière différente. Dans un certain nombre de cas, c’est moins la France en tant que telle qui est critiquée que l’attitude et les politiques de son gouvernement. Il existe donc une possibilité de renouer des relations sur d’autres bases.

Sous l’effet d’une démographie dynamique, de la démocratisation de l’accès au savoir et à la culture, et de l’accès à la connaissance de l’évolution des relations internationales, les sociétés africaines se sont, profondément transformées. L’Afrique entame un nouveau cycle historique qui vient parachever les mouvements de décolonisation des années 60-70 et clos un système de relations économiques, politiques et culturelles étroitement tissées et formalisée sous le terme de « relation privilégiée » ou de « françafrique ».

2. Le nécessaire redéploiement du dispositif militaire français

Malgré le succès de l’opération Serval et les succès militaires indéniables de l’opération Barkhane contre les groupes djihadistes, ces interventions n’ont pas permis l’élimination de la menace djihadiste, ni de poser les conditions d’une reprise effective de ces régions par les États de la zone sahel, ce djihadisme recouvrant régulièrement des conflits locaux autour de l’usage du foncier notamment, qui sont structurels et qui s’intensifient sous l’effet du dérèglement climatique. En mars 2019, un consensus international se dégage, celui de l’échec de la stratégie sécuritaire en la matière. Pourtant, la France s’entête. Une présence continue sur une décennie, sans atteindre les objectifs attendus par les populations, ne peut, en Afrique comme ailleurs, que susciter le sentiment à la fois d’inefficacité et d’illégitimité. Les groupes djihadiste se considèrent et agissent comme des acteurs politiques à part entière. Il y a donc nécessité pour lutter efficacement contre le fléau djihadiste et les réseaux mafieux internationaux au Sahel de penser les dynamiques socio-politiques et socio-économiques, de démanteler et d’assécher les financements de ces « économies de la misère » que sont les trafics d’armes, de stupéfiants et d’êtres humains. C’est tout le défi de la redéfinition de notre coopération dans cette région.

3. Perspectives pour une redéfinition de notre coopération

L’Afrique est entrée dans un nouveau cycle historique où elle cherche dans ses valeurs, sa culture, ses traditions et structures les référents et ressources de sa propre modernisation et de son adaptation aux enjeux contemporains. De plus en plus, les moteurs de développement de l’Afrique sont endogènes. Il convient d’accompagner ces changements en tentant de redéfinir nos différents outils de coopération dans un intérêt mutuel.

La coopération en matière d’aide publique au développement et d’investissement solidaire

L’aide française doit être orientée prioritairement vers l’atteinte effective des objectifs de développement durable. Dans cette optique, la France gagnerait à travailler à une décentralisation de son action. Elle doit trouver une formule dans laquelle elle peut maintenir son aide aux pays d’Afrique subsaharienne et centrale en se rapprochant des populations et de leurs besoins vitaux quotidiens, et en travaillant au renforcement de la gouvernance démocratique locale au-delà des grands investissements en infrastructures. L’accroissement important de l’aide qui transite via les OSC et ONG comme via les collectivités locales peut permettre à court terme de maintenir un niveau d’aide suffisant sans passer par la coopération d’État à État. La coopération décentralisée devrait redevenir un canal de coopération majeur qui permet un véritable échange d’expertise de collectivité à collectivité. L’action extérieure des collectivités territoriales est un vecteur de coopération qui doit pouvoir bénéficier de financements plus conséquents.

Vers le réagencement de la coopération économique et monétaire

Les ressources naturelles stratégiques que contient son sol font de l’Afrique un acteur majeur pour relever les défis de l’économie bas carbone et de la lutte contre le changement climatique. En matière commerciale, le nouveau contrat de développement de long terme doit notamment se baser sur une protection adéquate des ressources naturelles et minières des États africains, à l’origine des nombreux conflits en cours. Il conviendrait pour cela que la communauté internationale procède avec la plus grande vigilance tout d’abord à des audits des chaînes d’approvisionnement industrielles et s’assure que la production et la consommation mondiales respectent la souveraineté des États africains en matière de ressources et ne profitent pas des conflits et souffrances des communautés locales.

La situation politique au Mali, Burkina-Faso et Niger qui ont tout trois annoncé la volonté de se regrouper au sein d’une structure de coopération propre dénommée « Alliance des États du Sahel » pose la question de la survie des organisations régionales existantes, la CEDEAO et la CEAC ainsi que de l’avenir de la monnaie commune le Franc CFA à travers l’Union Économique et Monétaire Ouest-Africaine (UEMOA). Là encore, il convient d’anticiper les choses et de définir, ensemble, une nouvelle feuille de route reconnaissant nos intérêts stratégiques communs. Ceci constituerait un bon moyen de rétablir des relations de coopération avec ces États.

La réorientation de la coopération militaire

La mise en avant des actions de formation et de soutien

La stratégie française de redéploiement de son dispositif militaire et de sa présence notamment en Afrique privilégie désormais plus des actions de soutien et de formation afin de maintenir des relations de proximité et de confiance avec des États africains. Il s’agit notamment de structures comme les différentes Écoles Nationales à Vocation Régionale (ENVR). Si la France a la capacité de former au niveau européen des soldats Ukrainiens et dans d’autres pays, elle doit pouvoir être capable dans un cadre multilatéral agréé (ONU, Union Africaine) ou régional (CEDEAO, CEC, CEAC notamment) de former les troupes africaines sur demande de ces dernières organisations.

Vers une nouvelle doctrine d’engagement : l’impératif d’une approche multilatérale

C’est la nature même des interventions militaires française en Afrique qui doit changer. Comme le notait Hubert Védrine dans une audition à l’Assemblée nationale le 13 décembre 2023 : « À l’avenir, il faudra être très clair sur le fait que nous n’interviendrons militairement en Afrique que ponctuellement, pour des durées précises et sur demande expresse au moins des organisations africaines, idéalement du Conseil de sécurité de l’ONU. (…) Par ailleurs, il faut souhaiter que les Africains se dotent d’une force d’interposition et décident eux-mêmes de ses interventions ».

L’échelon adéquat pour répondre aux enjeux du continent africain ne doit plus être seulement bilatéral mais être multilatéral. Pour éviter les nombreux écueils liés à notre histoire commune, il est donc nécessaire et urgent de nouer des relations et partenariats à l’échelon multilatéral le plus approprié : Union européenne, Union africaine et organisations régionales comme la CEDEAO.

De manière plus générale, c’est la logique même de la présence militaire française qu’il conviendrait de redéfinir. Face aux véritables causes socio- économiques des problèmes politiques qu’expriment les populations sur le terrain, l’intervention militaire n’est souvent pas appropriée, particulièrement au Sahel, parce qu’elle ne peut qu’apporter au mieux qu’un répit en vue de créer les conditions d’un développement plus serein ou sécurisé. L’outil militaire ne doit être envisagé que comme un dernier recours à la demande d’organisations multilatérales et uniquement au service d’objectifs politiques et socioéconomiques plus larges auxquels il doit être subordonné.

Conclusions

L’Afrique est un continent d’avenir. La population africaine va doubler d’ici 2050 pour atteindre 2,4 milliards d’habitants, dont la moitié aura moins de 25 ans. C’est le continent de la jeunesse. La France doit être au rendez-vous de cette étape historique et renouveler ces partenariats incontournables. De fait, le continent africain est celui qui concentrera à lui seul d’ici 2050 tous les enjeux majeurs du monde contemporain et aura donc la possibilité de les résoudre, seul ou vraisemblablement en coopération avec des États partenaires. Le continent africain va devenir le moteur d’un développement économique qui reste largement à inventer et un acteur majeur pour le succès à l’échelle mondiale de l’économie verte, notamment grâce à ses ressources naturelles. L’Afrique sera incontournable dans la préservation de l’environnement et la lutte contre le changement climatique. Elle sera indispensable pour assurer la sécurité des routes maritimes internationales. Elle pourra enfin, si elle réussit sa transition, contribuer à participer activement aux nouveaux modes d’échanges, de production et de coopération et ainsi marquer de son empreinte ce XXIème siècle.

L’insatisfaction suscitée par les approches de coopération mises en œuvre par la France implique d’être plus à l’écoute et de respecter les nouvelles logiques de développement plus endogènes à l’œuvre actuellement en Afrique et d’y répondre en agissant expressément à la demande de ces pays. Si les crises actuelles en Afrique Sub-Saharienne pouvaient avoir la conséquence de renouveler notre vision de l’Afrique et par là-même de redéfinir conjointement et de manière concertée nos politiques de coopération sur le long terme, elles n’auraient pas été vaines. La France possède des atouts pour cela, le professionnalisme et l’excellence de nos diplomates, l’atout formidable de la francophonie, notre audiovisuel extérieur respecté et l’attractivité encore importante de notre enseignement secondaire dans les pays africains et supérieur en France.

8. Groupe Gauche démocrate et républicaine – NUPES

Quelles nouvelles coopérations avec l’Afrique pour la France ? Posée à intervalles réguliers, la question tourne en boucle comme une antienne tandis que la réponse, elle, prend des allures de serpent de mer. Et pour cause, là où il faudrait revoir complètement notre approche, changer notre logiciel, nous nous contentons, depuis des décennies, de remettre à jour les éternels ressorts de la Françafrique.

Or ce temps-là, hérité du gaullisme triomphant, est révolu, comme l’a démontré le rapport d’information de Bruno Fuchs et Michèle Tabarot, présenté en commission des affaires étrangères le 8 novembre 2023. La présence française en Afrique est, selon les auteurs, plus contestée de nos jours qu’elle ne l’a été au cours des cinquante dernières années. Les temps ont changé et c’est à nous de nous adapter.

Les 54 États d’Afrique sont, faut-il le rappeler, tous indépendants, formellement. Mais aujourd’hui, ils aspirent à une « seconde indépendance », celle de la pleine souveraineté politique, économique et financière. Cette ambition, collective et légitime, nous impose d’abandonner nos vieux réflexes paternalistes, de délaisser notre propension naturelle à asséner des leçons et d’en finir avec les propos péremptoires. En d’autres termes, nous devons prendre en compte la réalité qui s’impose à nous, sans chercher à imposer nos vues, coûte que coûte.

À cet égard, notre entêtement à vouloir nous maintenir à tout prix au Niger après le coup d’État, en dépit des récriminations populaires et des risques encourus par nos ressortissants, cristallise une attitude devenue totalement anachronique.

Nouer de nouvelles relations, plus conformes aux exigences de notre temps, avec les États africains, suppose donc non seulement d’écouter les aspirations des peuples, mais aussi d’y répondre, avec des orientations et des comportements différents. C’est à ces conditions que nous pourrons enrichir nos réflexions et nourrir des propositions d’actions.

Répondre au besoin de pleine souveraineté si fortement exprimé, en particulier par la jeunesse, passe évidemment par l’abandon du franc CFA, symbole mortifère de la France postcoloniale. Cet instrument n’a plus aujourd’hui aucune légitimité aux yeux des peuples africains. Il est plus que temps de couper le cordon avec le Trésor français et de libérer des économies entravées par un système monétaire arrimé à l’euro, ignorant des réalités économiques africaines. Un système qui favorise aussi, en raison de son dispositif de change fixe et de son manque de transparence, l’évasion fiscale pratiquée par les multinationales, comme l’avait révélé dès 2012 le rapport de l’ONG Action Aid, puis l’affaire UBS en 2014 et les Paradise papers en 2017. La lutte contre l’évasion fiscale, qui coûte aux pays en développement quelque 100 milliards par an, devrait d’ailleurs figurer en tête des priorités pour mener de nouvelles coopérations.

Privés des leviers essentiels pour ajuster leur politique monétaire et stabiliser leurs économies, soumises aux fluctuations externes, les pays de la zone Franc revendiquent depuis des années leur indépendance monétaire. Laissons-les décider eux-mêmes plutôt que de procéder à des ajustements à la marge, comme la transformation du franc CFA en « ECO » proposée par le Président de la République. Ne faisons pas semblant, soyons à la hauteur de l’enjeu : la fin du franc CFA pourrait ouvrir la voie à une monnaie commune africaine, prélude à la construction d’une unité économique et politique du continent. La France doit d’ailleurs se mobiliser pour accélérer la réforme des Droits de tirage spéciaux du Fonds monétaire international.

Le deuxième signal d’ouverture que nous pourrions envoyer concerne l’aide publique au développement (APD), mise à mal par la coupe budgétaire de 740 millions d’euros pour 2024. Les députés GDR dénoncent avec force cette coupe claire dans le budget de l’Aide publique au développement au nom du pacte budgétaire européen et des sacro-saintes règles de réduction du déficit public. C’est la mauvaise gestion du budget de l’État par le gouvernement qui impose ces choix très durs.

Au-delà du montant accordé, si loin de la promesse d’y consacrer 0,7 % de notre richesse nationale, c’est notre vision de son utilisation qui doit changer. Il faut d’abord supprimer toute conditionnalité à son versement, en particulier au respect de notre politique migratoire. Cessons aussi de subordonner notre aide et notre coopération à la signature d’accords avec la Banque mondiale et le Fonds monétaire international, qui conduisent à supprimer des services publics pour rembourser les dettes. C’est un non-sens.

L’APD doit au contraire servir à renforcer les états, à rendre plus efficaces leurs administrations fiscales, leurs services publics, pour l’éducation, la santé, la sécurité, les infrastructures routières… Les députés du groupe GDR proposent d’ailleurs de dédier 10 % de l’enveloppe globale de l’APD à ces objectifs, au service d’un développement économique réellement autonome, « endogène ».

Favoriser l’autonomie des peuples et des états doit être notre ligne de conduite. Elle doit nous pousser à repenser en profondeur notre politique sécuritaire et commerciale vis-à-vis du continent. Depuis longtemps, nous plaidons pour une révision complète des traités de coopération militaire. Beaucoup d’entre eux ont gardé une matrice postcoloniale. Il faut rompre avec cet état d’esprit. Le bilan des opérations extérieures menées en Afrique ces vingt dernières années doit aussi nous inciter à une remise en question profonde.

Bien que nous rendions un hommage appuyé aux soldats français déployés dans ces opérations et pour ceux qui sont morts pour la France, nous contestons le bien-fondé politique de ces opérations quand elles ne permettent pas l'émergence de solutions politiques durables répondant à la volonté populaire. Oui, il faut lutter contre le terrorisme et la France paye un lourd tribut à ce combat. Oui, il fallait intervenir au Sahel et au Mali en 2013 quand sa capitale était menacée. Mais lorsqu’une armée reste des années sans être accompagnée d’une politique de développement à la hauteur, les peuples finissent par se poser la question d’un « agenda caché » de la présence militaire. Et si ces opérations ont permis de déstructurer les groupes terroristes, ils ont toujours su se recomposer face à l’armée, et cette lutte n’a finalement amélioré le sort d’aucun peuple pas plus qu’elles n’ont réglé le problème du terrorisme au Sahel.

On ne combat pas le terrorisme uniquement par les armes : la paix n’est pas l’absence de guerre, c’est l’ensemble des sécurités : sanitaire, sociale, économique, éducative, alimentaire, etc.

Sans compter la diplomatie française, hélas détricotée par l’omniprésence du Président et des équipes de l’Élysée.

Notre politique du « deux poids deux mesures », en tant que membre permanent du Conseil de Sécurité, dans le traitement des conflits fait de nous un partenaire illisible, imprévisible et finalement, peu fiable.

Quand la France ne critique pas le troisième mandat illégal du président ivoirien Alassane Ouattara tout en condamnant le même troisième mandat illégal du président guinéen Alpha Condé, non seulement elle perd sa crédibilité, mais elle suscite de la défiance. Même chose quand le président de la République se rend en personne au Tchad pour adouber, en 2021, le fils du président Déby, au mépris de la constitution tchadienne. Ces relations à géométrie variable de la France avec certains dirigeants nourrissent un certain rejet de notre pays, pas seulement en Afrique. Pour nous, parlementaires communistes et ultramarins, la seule boussole doit être le respect du droit international, pour toutes les crises actuelles. C’est en suivant cette ligne de conduite, et non en tergiversant sans cesse, que nous pourrons contribuer à régler des dossiers épineux comme l’occupation par le Maroc du Sahara occidental.

Mais même contestée, la France conserve de solides atouts à faire valoir en Afrique, à commencer par la francophonie. Pas moins de 22 pays africains, en effet, utilisent le français comme langue officielle ou co-officielle. Parmi eux, la République démocratique du Congo, le Mali, le Niger, le Burkina Faso, la Guinée et bien d’autres qui traversent des bouleversements majeurs.

Dans un monde où la puissance s’affirme de manière décomplexée et parfois brutale, le collectif est mis à mal et ce sont les intérêts nationaux qui priment. De fait, dans la lutte d’influence sur le continent africain que nous mènent la Chine, la Russie, les États-Unis, la Turquie ou encore l’État d’Israël, la francophonie reste un formidable levier en matière culturelle, géopolitique, stratégique, voire militaire ou économique.

D’autant que selon les projections démographiques, l’avenir de la francophonie, d’ici 2050, se jouera non pas en France, au Canada, au Liban ou au Vietnam, mais bel et bien en Afrique. Or aujourd’hui, l’influence de la francophonie dans l’organisation de l’activité économique au sein de son espace est trop peu perceptible. Aux Nations-Unies, de plus en plus d’états francophones refusent d’être vus avec la France, et il n’y a plus de cadre concerté des francophones pour faire pression sur le secrétariat général des Nations-Unies. La France doit en urgence se reprendre sur ce sujet-là.

Comme l’écrivait Henriette Marinez en conclusion d’un rapport de l’Assemblée parlementaire de la francophonie, « le français doit pleinement assumer sa richesse et son caractère multiusage : langue de littérature, langue d’étude et de recherche, langue de science, mais aussi langue du commerce et de l’entreprise ». Notre langue est suffisamment riche pour en finir avec ces mots qui instillent, presque sournoisement, une relation de subordination. Il faut désormais, comme l’a pointé la Fondation Jaurès dans un récent rapport, établir une relation fondée sur l’écoute réciproque et le respect. Il ne s’agit pas seulement d’une question sémantique : pour la nouvelle génération d’Africains, l’aide évoque une conception caritative et une posture de donneur de leçon qui nourrit une forme de paternalisme, antinomique avec le partenariat d’avenir qu’ils souhaitent.

Renouveler en profondeur nos relations avec les pays d’Afrique, c’est d’abord écouter et soutenir les aspirations des peuples qui veulent pouvoir se former, se soigner, travailler et vivre dans des espaces pacifiés. C’est aussi comprendre que la mise en œuvre de cette ambition collective relève de décisions prises en pleine souveraineté et en toute indépendance. Prendre en compte cette exigence redonnera à la France et à sa diplomatie une voix singulière et originale, dans le droit fil de son message universaliste.

Comptes rendus des auditions

(par ordre chronologique)

1. Audition, ouverte à la presse, de M. Achille Mbembe, Professeur d’histoire et de sciences politiques à l’université du Witwatersrand à Johannesburg et directeur de la Fondation de l’innovation pour la démocratie (mercredi 15 novembre 2023)

M. le président Thomas Gassilloud. Mes chers collègues, cinq missions d’information vous sont proposées par le bureau et présentées, dans le tableau qui vous a été transmis.

Les deux premières missions sont d’ordre capacitaire.

La première porte sur le sujet suivant : « l’industrie de défense européenne, pourvoyeuse d’autonomie stratégique en Europe ? » Elle serait conduite par le député Jean-Charles Larsonneur pour la majorité et par un député du groupe Les Républicains, qui sera désigné la semaine prochaine.

La seconde mission a pour sujet « Enjeux, rôle et stratégie d’influence de la France dans l’OTAN » et serait menée par Anne Genetet et Bastien Lachaud.

Les trois autres missions sont des missions préparatoires au cycle Défense globale.

La première mission, intitulée « L’après Orion : faire face aux crises de demain », serait dirigée par Benoît Bordat et Michaël Taverne.

La deuxième mission, « Défense et territoires : faire face aux crises de demain », serait conduite par Patricia Lemoine et Mélanie Thomin.

La troisième mission porte sur « Le rôle de l’éducation et de la culture dans la défense nationale ». Elle serait menée par Christophe Blanchet et Julien Bayou.

En l’absence de commentaires et d’opposition, je considère donc que les rapporteurs cités sont désignés (assentiment).

À présent, il est temps de nous consacrer à notre ordre du jour, qui concerne l’ouverture de notre cycle Afrique. Comme vous le savez, les événements récents en Afrique, et notamment au Sahel et au Gabon, questionnent légitimement notre politique africaine. Au centre de ces interrogations apparaît souvent le questionnement sur le niveau de militarisation de notre politique africaine.

Après le travail que nous avons produit l’an dernier sur le retour d’expérience de la guerre en Ukraine, il nous a donc semblé légitime et nécessaire que la commission de la défense s’empare de ce sujet, d’autant plus que nous constatons une montée en puissance en Afrique de nos compétiteurs stratégiques et parfois une dégradation de l’image de la France auprès de certaines franges de la population.

Pour nos travaux, nous pourrons nous appuyer sur le travail déjà réalisé au sein de notre Assemblée et au Sénat. Je pense notamment au rapport que viennent de déposer nos deux collègues de la commission des affaires étrangères, Bruno Fuchs – que je remercie pour sa présence aujourd’hui – et Michèle Tabarot. Ensemble, nous devons également arriver à nous projeter au-delà du bilan, pour nous interroger sur un grand nombre de questions, afin de repartir sur l’objectivation de nos intérêts en Afrique, nos objectifs et la forme pourrait prendre nos engagements auprès des pays africains. Il s’agit également de décliner ce partenariat stratégique en matière de défense et de sécurité.

En tant que président de commission, mon objectif vise à donner des éléments d’appréciation et de réflexion, afin que les groupes politiques puissent ensuite émettre des propositions au débat public national et éclairer les décisions qui devront être prises pour notre pays. Compte tenu de la variété des enjeux, il nous était bien entendu impossible de nous limiter au point de vue uniquement militaire, même si les enjeux de défense seront naturellement une référence constante dans ce cycle. Il nous a semblé important d’adopter une focale plus large, multidimensionnelle et continentale.

C’est la raison pour laquelle j’ai proposé à d’autres commissions de s’associer à nos travaux. Nous tiendrons plusieurs auditions conjointes dès la semaine prochaine, dont une audition avec la commission des finances concernant la question de la dette en Afrique et celle du franc CFA. Nous mènerons des travaux en commun avec d’autres commissions comme la commission du développement durable et la commission des affaires européennes par exemple, sur l’impact du dérèglement climatique en Afrique. Nous travaillerons également avec la délégation française de l’Assemblée parlementaire de la francophonie (APF) sur les enjeux de la francophonie, mais également, je l’espère, avec la commission des affaires étrangères. Les présidents des groupes d’amitié des pays africains peuvent bien entendu s’associer également à nos travaux. L’ensemble de ces travaux fera l’objet d’un recueil, à l’image de ce que nous avions produit sur le retour d’expérience de la guerre en Ukraine, où l’ensemble des groupes politiques pourront également s’exprimer.

Pour l’ouverture de ce cycle, il nous a semblé indispensable de mieux comprendre et connaître l’Afrique. Notre interlocuteur pourra d’ailleurs nous dire s’il est juste de parler d’une Afrique ou s’il ne serait pas plus pertinent de parler « d’Afriques » au pluriel, compte tenu de la diversité de ce continent. Dans ce cadre, il me semblait que le meilleur choix était de convier Achille Mbembe, que je suis fier et heureux d’accueillir aujourd’hui en visioconférence.

Monsieur Mbembe, il est difficile de vous décrire en quelques mots, mais je rappelle que vous êtes à la fois philosophe et écrivain camerounais. Vous avez enseigné au sein des universités les plus prestigieuses et vous êtes actuellement professeur d’histoire et de sciences politiques à l’Université de Johannesburg, ainsi que directeur de la Fondation pour l’innovation et la démocratie.

Dans le cadre du sommet qui s’est tenu le 8 octobre 2021 à Montpellier, vous aviez été chargé par le Président de rédiger un rapport sur les nouvelles relations Afrique-France. Vous pourriez sans doute aujourd’hui revenir sur vos principales propositions et nous dire si elles vous apparaissent toujours adaptées dans le contexte actuel. Vos travaux ont acquis une renommée certaine, en particulier la thèse de la juste distance démocratique et politique qui, selon vous, devrait caractériser les relations entre la France et le continent africain.

Aussi, nous sommes vraiment très heureux de vous entendre sur les modalités concrètes de ce nouveau positionnement et sur les conditions d’un partenariat renouvelé entre la France et les États africains. D’une manière plus récente, vous défendiez dans les colonnes du Monde, en août dernier, l’idée que les putschs en Afrique de l’Ouest annoncent la fin d’un cycle qui aura duré près d’un siècle, laissant au continent africain le choix entre le néo-souverainisme et la démocratie.

Comment expliquez-vous ces évolutions et quelles conclusions en tirez-vous sur la relation que devra avoir la France avec l’Afrique ? Selon vous, quelle est notre place ainsi que celle de l’Union européenne dans cette relation ?

M. Achille Mbembe, professeur d’histoire et de sciences politiques à l’université du Witwatersrand à Johannesburg et directeur de la Fondation de l’innovation pour la démocratie. Je vous remercie de m’avoir invité à cet exercice et précise que nous avons pris connaissance il y a quelques jours les propositions du rapport des deux membres de la commission des affaires étrangères auquel vous avez fait allusion.

Dans un premier temps je souhaite vous faire part de remarques d’ordre général pour notre débat.

Depuis le coup d’État intervenu au Niger, les critiques de la politique africaine de la France se sont amplifiées. Elles revêtent une teneur différente selon qu’elles proviennent des milieux militaires et du renseignement ; des acteurs du développement ou de la coopération, culturelle en particulier ; des mouvements de défense et de protections des migrants et des réfugiés ; des milieux de la recherche scientifique, voire des milieux diplomatiques. Dans les milieux d’affaires, certains estiment parfois l’aide au développement devrait servir en priorité à l’expansion des entreprises françaises en Afrique.

Ces critiques franco-françaises sont importantes et il faut les entendre. Je voudrais néanmoins m’appesantir sur les critiques qui émanent du continent lui-même et qui sont, elles aussi, loin d’être homogènes. Elles portent sur la supposée persistance de l’héritage colonial et du système dit de « la Françafrique ». Ce système, qui fut progressivement mis en place au lendemain de la deuxième guerre mondiale, avait pour but de prolonger la mainmise de la France sur ses anciennes possessions africaines, par l’indépendance formelle, le mélange de mécanismes officiels assumés ou revendiqués, et des logiques de l’ombre. Je souhaite insister sur la critique effectuée par divers milieux en Afrique sur trois de ses piliers. Le premier pilier concerne le système du franc CFA ; le deuxième porte sur les bases militaires dont beaucoup pensent qu’elles sont illégitimes, et le troisième, sur les désillusions de la francophonie.

Il m’apparaît important de partager avec votre commission l’idée d’un nouveau cycle historique dans lequel l’Afrique est lancée. Si nous voulons réformer la relation entre la France et l’Afrique, il faut bien comprendre que, du côté africain, nous sommes entrés dans un tournant historique, mû en particulier par des forces endogènes. En effet, le continent fait l’expérience de transformations multiples et simultanées, d’ampleur évidemment variables, mais qui touchent tous les organes de la société et qui se traduisent par des ruptures en cascade. La France, comme d’ailleurs ses compétiteurs, jouera un rôle secondaire dans ce nouveau cycle historique. Dès lors, la question consiste à savoir si la France est prête à l’accepter.

Ce nouveau cycle historique sera également caractérisé par une accélération des luttes internes pour le contrôle des moyens de prédation, qu’illustrent certains des coups d’État intervenus récemment. Ces logiques de prédation se sont elles-mêmes accélérées au détour des années 1990, lorsque l’Afrique est rentrée sous la coupe des institutions financières internationales et que les pays ont été obligés non seulement de consacrer l’essentiel de leurs revenus au remboursement de la dette, mais également de procéder à des privatisations massives, ouvrant de ce fait un nouveau cycle de lutte pour l’accumulation et un nouveau cycle d’inégalités, qui n’ont cessé de croître depuis.

Au fond, ces coups d’État sont des symptômes de ces lames de fond, de ces transformations en profondeur. En ce moment, tous les États africains se caractérisent par une emprise plus ou moins forte du militariat – c’est-à-dire à la fois les forces armées formelles, mais aussi toutes les entités pouvant disposer d’armes – sur les positions de pouvoir et d’accumulation.

Compte tenu de ces éléments, il me semble nécessaire de réactiver le projet démocratique, le projet d’une démocratie substantive, qui irait au-delà des réformes introduites ici et là dans les années 1990 et qui ont abouti au multipartisme. Cependant, l’introduction du multipartisme n’a pas fondamentalement signifié le passage à la démocratie, sauf si l’on s’accorde à dire que celle-ci est une démocratie purement électorale, et encore. La relance de l’agenda démocratique sur le continent sera fondamentalement réalisée par des forces africaines, qui accepteront d’initier sur le terrain et dans la durée un mouvement de fond, lui-même adossé à de nouvelles coalitions sociales, intellectuelles et culturelles qui accepteront de travailler sur le temps long.

Quelle est la place de la France dans ce type de projet ? La France a une place, à certaines conditions. Tout d’abord, elle doit accepter d’effectuer un certain nombre de choix. Trois choix sont ainsi possibles.

Le premier choix serait celui de l’entêtement, c’est-à-dire des interventions militaires à répétition, une suite sans fin d’opérations extérieures conduites par des forces spéciales. Il s’agirait là d’une logique sécuritaire réduite à son degré zéro. À mon avis, il faut la remplacer par une conception de la sécurité élargie, une sécurité humaine, dont l’aspect militaire ne serait qu’une des composantes. Il est difficile de voir quels seraient les objectifs à long terme de cette politique de la force. Dans le climat actuel de montée d’une vision néo-souverainiste en Afrique, une telle option constituerait pour la France un auto-sabordage.

La deuxième voie est celle de la purge ou de la rupture unilatérale. Comme vous le savez, ce scénario avait été mis en œuvre en 1958 en Guinée Conakry, au moment de la décolonisation. Il me semble qu’une version soft de cette décolonisation, par défaut cette fois-ci, est en cours au Mali ou au Niger, où la France n’est plus au centre du jeu. Ceux qui ont visité ces pays récemment ont constaté un début d’assèchement des rentes de toutes sortes : rentes militaires, rentes de l’aide publique au développement, rentes alimentaires. Mais il est très difficile pour le moment d’en mesurer les conséquences. Lorsque la purge sera terminée, il sera peut-être envisageable de construire quelque chose d’autre, sur des bases différentes. Mais pour le moment, nous n’en savons rien.

La troisième option consiste à forger consciemment une autre voie, que j’appelle la voie de la « juste distance ». Cette voie est d’ores et déjà à l’œuvre dans certains pays. Vivant en Afrique du Sud, je travaille étroitement avec l’ambassade de France dans ce pays et j’observe la manière dont la relation se tisse. Ce qui se passe là-bas est l’exemple même de la politique de la juste distance à laquelle je fais référence. Mais j’imagine qu’elle est également à l’œuvre dans d’autres pays comme l’Angola, le Nigeria ou le Kenya.

Je pense que cette voie de la juste distance permettrait de sauver ce qui peut encore l’être, des deux côtés. Pourrait alors commencer une longue période de réinvention, avec de part et d’autre, de nouvelles connexions intellectuelles, culturelles, économiques et sociales. Mais pour y parvenir, la France doit reconstruire de fond en comble son outil diplomatique sur le continent. Le rapport de Bruno Fuchs et Michèle Tabarot contient une longue liste de propositions qui, à mon avis, devraient être prises en considération. Dans cette liste, une place est notamment accordée à l’idée d’une réinvention de l’outil diplomatique.

Ensuite, il faut tourner le dos à une vision à mon avis statique et souvent décontextualisée de la paix, de la sécurité et de la stabilité. Cette nouvelle conception ne doit pas être uniquement militaire. Il est évidemment important de lutter contre les groupes djihadistes, mais cette lutte ne peut constituer l’intégralité de la sécurité humaine sur le continent. Cette sécurité humaine ne peut pas non plus être envisagée uniquement sous le prisme des seuls intérêts européens, à commencer par la protection des frontières extérieures de l’Union et de la lutte contre l’immigration dite illégale.

Au fond, le meilleur moyen de contribuer à la sécurisation des frontières externes de l’Union sur son flanc africain consiste à soutenir les politiques de modernisation des frontières à l’intérieur même du continent et de faciliter au maximum la circulation des Africains au sein de ce continent. Or pour le moment, la politique européenne se limite à une externalisation de ses frontières, en dehors du contexte européen lui-même.

D’autres conditions sont naturellement nécessaires. Ainsi, il faut relancer un nouveau cycle d’innovations, mais également rouvrir le débat sur la présence et la légitimité des bases militaires en Afrique et sur l’avenir du franc CFA. Une fois que nous nous serons débarrassés de ces « chiffons rouges », nous nous serons donné un espace de respiration pour poser des bases nouvelles d’une relation bénéfique pour tous.

M. Mounir Belhamiti (RE). Au nom du groupe Renaissance, je tiens à vous remercier pour votre exposé et pour la clarté de vos propos. Dans la tribune publiée dans Le Monde en août 2023, vous décriviez « la montée du néo-souverainisme version appauvrie et frelatée du panafricanisme » qui grandit sur le terreau du « désarroi idéologique, de la désorientation morale et de la crise du sens ». Vous nous en avez dit quelques mots à l’instant.

Ce néo-souverainisme recruterait selon vous dans la jeunesse continentale et dans les diasporas africaines. Il rompt avec les trois piliers de la conscience moderne que sont la démocratie, les droits de l’homme et une idée d’une justice universelle, puisqu’il se construit contre le concept d’une communauté humaine universelle. Ses adeptes rejettent la démocratie qu’ils considèrent comme le cheval de Troie de l’ingérence internationale. Pouvez-vous nous en dire plus sur ce phénomène, sur votre vision du rôle de la France dans la défense de ses valeurs et sur la voie de la juste distance que vous évoquiez à l’instant ?

M. Achille Mbembe. Ce que j’appelle le néo-souverainisme va au-delà de ce que beaucoup appellent le « sentiment anti-français ». Ce sentiment fait partie d’un mouvement idéologique beaucoup plus vaste, qui est le néo-souverainisme. Dans l’article que vous avez mentionné, j’ai essayé de définir rapidement les grandes lignes de ce mouvement. Ce mouvement gagne en influence et en ampleur, non seulement auprès des jeunes en Afrique, mais aussi dans certaines sphères dirigeantes sur le continent.

Je réaffirme également le fait qu’il puise une grande partie de ses ressources idéologiques et matérielles dans les diasporas. Au début, ce mouvement revendiquait la souveraineté entière du continent, au moment de la décolonisation. À partir des années 1980-1990, le mouvement s’est érigé en particulier contre ce qui apparaissait comme l’ingérence des institutions financières internationales dans le gouvernement économique du continent, par le biais des plans d’ajustement structurels. Il existe donc une dimension purement intellectuelle dans ce mouvement.

Depuis l’échec des grands mouvements citoyens des années 2000 et l’impasse des transitions dites démocratiques qui avait été initiées à l’époque, ce phénomène est devenu populiste. Il recrute dans toutes les couches de la société et utilise énormément les nouvelles technologies numériques aujourd’hui à la disposition de presque tous ceux qui veulent articuler n’importe quel propos. Ce mouvement émerge également au terme de plusieurs années de déscolarisation, qui ont accompagné d’ailleurs la mise en œuvre des plans d’ajustement structurel, du passage d’économies planifiées à des économies dérégularisées. Cette longue période de déscolarisation conduit aujourd’hui beaucoup de jeunes, que l’on peut qualifier « d’analphabètes » d’un point de vue fonctionnel, mais disposant évidemment de ces technologies, à relayer toutes sortes de messages sur les réseaux sociaux.

M. Frédéric Boccaletti (RN). Monsieur Mbembe, nous sommes ravis de vous recevoir ce matin en audition. Bénéficier de l’éclairage d’enseignants-chercheurs sur des sujets complexes s’avère précieux pour éclairer le travail parlementaire, et notamment sur l’évolution du continent africain, qu’il est d’ailleurs illusoire de vouloir traiter d’un seul bloc, tant il est divers et multiforme. Vous noterez que contrairement à ce que vous avez pu écrire dans un passé récent nous aimons le débat et la diversité des analyses, singulièrement au sein de notre groupe Rassemblement national.

Je souhaite vous interroger sur la politique du Président de la République sur le continent africain qui, avouons-le, ressemble de plus en plus à un échec spécifique en Afrique de l’Ouest ou au Sahel. Vous qui écriviez tant craindre la violence, celle-ci semble s’être accélérée ces dernières années dans la région, où la tension est à son comble. Pas moins de six coups d’État ont eu lieu en quatre ans. L’édifice diplomatique et militaire bâti par la France dans le cadre du G5 Sahel pour lutter contre le terrorisme s’est effondré. Les tensions interethniques et interconfessionnelles sont exacerbées et elles ont même été ravivées, hélas, par certaines de nos interventions

À ce titre, lors de l’opération Serval, nos troupes ont dû s’interposer entre l’armée malienne et les populations locales lors de leur entrée dans Kidal pour éviter un massacre. Devant cette commission, le chef d’état-major de l’armée française a appelé à revoir totalement la politique de la France en Afrique. Aussi, nous sommes très intéressés par votre regard sur la perception de la politique de la France dans les pays francophones. Au-delà de nos divergences, votre avis de chercheur nous importe. Selon vous, par quel chemin la France pourra-t-elle renouveler en profondeur et non pas seulement en façade sa politique en Afrique ?

M. Achille Mbembe. Il est très difficile d’ouvrir la presse sans tomber sur une critique de la politique africaine de la France. En revanche, il est faux d’affirmer que rien n’a été fait sur la longue durée. Nous n’en entendons pas suffisamment parler, mais depuis 2010, d’innombrables chantiers ont été ouverts, dans les domaines de la santé, de l’éducation, des technologies numériques, des industries créatives et culturelles, de la réconciliation des mémoires, de la mise en place du nouveau dispositif de partenariat économique avec les acteurs africains et de la plaidoirie en faveur d’une réforme de la gouvernance des institutions financières internationales. Naturellement, les résultats ne sont évidemment pas les mêmes d’un chantier à l’autre, et il faudrait essayer d’analyser pourquoi certaines réussites se sont combinées à des échecs. En résumé, je ne voudrais pas donner l’impression que rien n’a été fait ou qu’il n’existe pas de base à partir desquelles réinventer la rénovation de ce lien.

Il existe néanmoins un certain nombre d’obstacles. Certains sont internes à l’Afrique. Ainsi, j’ai parlé tout à l’heure du passage à un nouveau cycle historique et des contradictions qui émergent de ce basculement vers un nouveau cycle historique. Les Africains devront les régler. La plupart des acteurs externes vont devoir assumer en Afrique un rôle secondaire, dans la mesure où les forces internes du continent sont en train de prendre le dessus sur l’évolution de leur propre société.

C’est la raison pour laquelle je prône l’idée d’une juste distance qui consisterait effectivement à solder tous les chiffons rouges, comme les bases militaires et le franc CFA. De l’avis de nombreux observateurs, ces outils sont devenus contre-productifs. La France doit avoir le courage de régler la question des bases militaires et de réinventer une politique de coopération monétaire et militaire, qui repose sur une conception élargie à la fois de la paix, de la sécurité et de la stabilité. Ceci est possible et faisable. Peut-être manque-t-il le courage et l’imagination. Dans ce cas, il faut aller les chercher là où ils se trouvent.

Mme Christelle D’Intorni (LR). Je tiens à vous remercier au nom du groupe Les Républicains pour votre présence aujourd’hui, qui a ouvert des perspectives très intéressantes. Vous avez indiqué que l’Afrique était rentrée dans un nouveau cycle de son histoire, dans lequel la France ne jouerait qu’un rôle secondaire. Pensez-vous que ce cycle est enclenché par une nouvelle forme de souverainisme africain ou bien par la mutation des acteurs présents en Afrique où la France se voit petit à petit remplacée par la Russie et la Chine ?

Quels sont selon vous les facteurs endogènes ayant mené à ce nouveau cycle en l’Afrique ? Pensez-vous que des ajustements pourraient être apportés pour assurer une présence militaire occidentale plus efficace et surtout respectueuse des souverainetés nationales dans ce contexte de crise ?

Enfin, comment percevez-vous l’état actuel de la démocratie en Afrique et comment voyez-vous la place de la France dans les décennies à venir ? N’a-t-elle pas vocation à réinventer son rôle d’ancienne puissance historique ?

M. Achille Mbembe. Je souhaite évoquer certaines des propositions effectuées dans le rapport de M. Fuchs et Mme Tabarot. Ces derniers proposent d’abord d’en finir avec les « irritants », que j’ai appelés les « chiffons rouges ». Il faut ainsi achever la réforme du franc CFA, en annonçant un agenda de fin du franc CFA, avec les pays des différentes zones. Ensuite, il est possible de s’attaquer à la politique des visas. Ici aussi, des rapports ont été commandités et proposent des pistes très concrètes sur la manière dont ces irritants pourraient être mis au repos. Les deux rapporteurs ont ainsi formulé des propositions, que vous devez avoir lu.

Il y a sans doute lieu de revoir le travail mené par l’Agence française de développement (AFD) en Afrique, qui est d’ores et déjà immense : il s’agit d’un outil absolument fondamental de la politique française de solidarité. L’AFD doit être renforcée. Ici, je diverge un peu des recommandations du rapport : à mon avis, il importe d’accorder à cette agence un peu plus d’autonomie, au-delà du changement de nom, mais aussi l’obliger à changer nombre de ses procédures, et notamment celle qui concerne le soutien aux organisations de la société civile. En résumé, le rapport explore un certain nombre de pistes. L’idée consisterait à les mettre en commun, afin de construire un nouveau chemin.

M. François Piquemal (LFI-NUPES). Je vous remercie pour votre propos liminaire. Pour nous, ce cycle d’auditions sur l’Afrique, un an après la fin de l’opération Barkhane, est l’occasion de montrer que notre ligne était la bonne depuis le début et de tirer maintenant des conclusions du constat actuel. Pour rappel, la France est encore largement présente en Afrique. Vous l’avez bien dit : les subsides de « la Françafrique » perdurent, sur les plans militaire, économique et culturel, comme en témoignent les bases militaires actuellement implantées à Djibouti, en Côte d’Ivoire, au Gabon, au Sénégal et au Tchad.

S’agissant des sociétés africaines et de leurs relations avec le pouvoir et l’extérieur, ces dynamiques ne peuvent être prises en compte sans prendre conscience du rôle de la France. Je pense notamment aux positions à géométrie variable des autorités françaises lors des coups d’État au Gabon en 2023 ou au Niger en 2021. Parmi les points d’espoir figurent les révoltes citoyennes qui ont eu lieu notamment en Guinée et au Tchad. Elles doivent nous inspirer pour aller dans la voie que vous avez nommée comme étant celle de la « juste distance », que nous rejoignons à plusieurs égards.

Vous avez été l’auteur d’un rapport commandité par M. Macron. Parmi vos propositions, lesquelles ont été retenues ? Ensuite, pensez-vous que la coopération scientifique puisse être approfondie, afin précisément de contribuer justement à cette juste distance entre les États ? Enfin, face à l’urgence du dérèglement climatique, nos deux continents auraient beaucoup à échanger, afin de parvenir à une issue heureuse pour les générations futures. Qu’en pensez-vous ?

M. Achille Mbembe. J’ai effectivement remis un rapport au Président de la République, qui comportait treize propositions. Nous avons déjà commencé à travailler sur les deux premières. La première concernait la mise en place d’une fondation de l’innovation pour la démocratie. Cette petite fondation, composé de huit personnes, dispose d’un siège à Johannesburg, de trois laboratoires au Cameroun, en Côte d’Ivoire et à Marseille. L’année prochaine, deux autres laboratoires verront le jour, l’un au Kenya pour l’Afrique orientale et l’autre à Maputo pour l’Afrique lusophone. Dotée d’un petit budget de deux millions d’euros, la fondation intervient dans trois domaines : le domaine de la recherche, parce qu’il faut réarmer la pensée de la démocratie en Afrique ; le domaine de la formation ; et enfin l’appui à des initiatives phares qui existent déjà. L’objectif consiste bien à consolider les sociétés civiles. En effet, l’essentiel de la transformation du continent et de la mise en place des conditions d’un rapport apaisé avec la France dépendent en grande partie de la contribution de cette société civile. La fondation poursuit ainsi une priorité orientée en direction des jeunes et des femmes.

La deuxième proposition concerne la construction à Paris d’une maison des mondes africains. Cette proposition est en cours d’exécution. La mission de préfiguration a remis son rapport et Mme Liz Gomis pilote pour le moment ce projet, qui est absolument important pour la France elle-même, mais aussi pour sa politique des diasporas. Nous indiquions ainsi précédemment qu’une partie de ce que l’on appelle le sentiment anti-français naît d’abord en France, avant d’être « exporté » sur le continent. Cette maison des mondes africains est extrêmement importante, dans la mesure où les deux domaines qui marchent le mieux entre la France et l’Afrique sont l’art et la culture. Ainsi, la France dispose d’un avantage comparatif presque unique par rapport aux États-Unis à l’Allemagne ou à la Chine dans le domaine de la création artistique, intellectuelle et culturelle.

Nous sommes également en train de travailler sur d’autres propositions, comme la mise en place d’un campus nomade et la création en Afrique d’un institut d’études avancées qui se chargerait effectivement de renforcer la coopération scientifique entre la France et le continent. Dans le domaine de cette coopération scientifique et de la recherche, je suis frappé par deux éléments : d’une part, l’effort fourni par un certain nombre d’organismes français en ce moment, comme le Centre national de la recherche scientifique (CNRS), qui a révolutionné en quelques années sa politique africaine en mutualisant une grande partie de ses ressources avec les principales universités de recherche africaine ; et d’autre part, la nécessité de redynamiser la recherche africaine dans les institutions françaises. En effet, au cours des cent dernières années, la France a accumulé un immense avantage dans la connaissance des transformations en cours en Afrique dans tous les domaines. Malheureusement, nous sommes en train de perdre cet avantage, parce que nous n’avons pas suffisamment investi ou réinvesti dans la recherche africaniste. Or la politique de la connaissance fera partie effectivement des éléments qu’il faut absolument mettre en place si nous voulons relancer cette relation.

M. le président Thomas Gassilloud. Je cède à présent la parole à notre collègue Bruno Fuchs, co-auteur d’un rapport d’une mission d’information qui vient d’être rendu à la commission des affaires étrangères.

M. Bruno Fuchs (Dem). Je partage les propos du professeur Mbembe, notamment concernant les actions réalisées depuis de nombreuses années, et notamment depuis 2017, mais qui sont insuffisamment entendables, en raison des « irritants » qui polarisent aujourd’hui l’attention médiatique. Nous sommes donc dans une situation subie alors que nos avantages comparatifs sont encore nombreux, en dépit de la perte de connaissances dont parlait le professeur.

Afin de passer d’une situation subie à une situation choisie, il importe, pour la France, de réinventer son rôle. Au moment des indépendances, le général de Gaulle a proposé un contrat stratégique très clair, même s’il est aujourd’hui dépassé. Il s’agissait ainsi d’offrir l’aide et la sécurité des régimes en échange d’une loyauté des pays africains envers la France, notamment lors des votes à l’ONU. Une nouvelle ère s’est ouverte sous François Mitterrand. Ce dernier a diminué la garantie en accordant l’aide aux États et non plus aux régimes, et en établissant une nouvelle conditionnalité : cette aide et cette sécurité étant principalement accordées aux États faisant preuve d’efforts en matière de démocratie. Vertueuse dans son principe, cette offre a entraîné en réalité des incohérences dans son application. Il est vrai que cette règle est appliquée strictement dans certains cas, mais pas du tout dans d’autres cas. Par exemple, le président Hollande refusait de parler avec la Guinée équatoriale, mais nous avons conservé des relations privilégiées avec le Gabon dans tous les domaines politiques, économiques et du renseignement, alors même que les régimes sont assez voisins dans leur mode de fonctionnement.

Ces incohérences entraînent une grande illisibilité. Nous manquons d’une redéfinition de notre offre stratégique. Monsieur Mbembe, vous avez évoqué dans votre propos liminaire la notion de « sécurité élargie ». Qu’entendez-vous par là, concrètement ? Au Niger, nos 1500 forces présentes sur place ne sont pas intervenues pour empêcher le coup d’État contre le président Bazoum. De ce fait, cette absence de réaction peut inquiéter les États voisins, qui se demandent si la France est encore un partenaire solide pour assurer leur sécurité. De quelle manière notre offre de sécurité peut-elle être enrichie, et surtout crédible et légitime ?

M. Achille Mbembe. Votre intervention illustre très bien la complexité du problème. La plupart des régimes politiques africains sont en quête de sécurité, d’abord pour les classes dirigeantes en place, et éventuellement pour les États que ces classes gouvernent. Cette sécurité est à une sécurité « à tout prix », y compris aux dépens de leurs sociétés. En réalité, un immense conflit n’a cessé de s’aggraver entre les États et les sociétés. Le rapport de force a connu des évolutions assez rapides au cours des trente dernières années, mais il est néanmoins à l’avantage des classes dirigeantes, qui sont inamovibles. En effet, le renouvellement des élites âgées au pouvoir en Afrique n’est pas à la mesure de l’évolution démographique de ces sociétés, qui sont de plus en plus jeunes. Il existe donc un décalage formidable entre la demande de sécurité des classes dirigeantes et la demande de sécurité et de protection des populations.

Si la France doit s’engager dans la compétition sur le marché de l’offre de sécurité, elle doit savoir qu’elle se mettra à dos les populations, à plusieurs égards. De son côté, la Russie vend à celui qui veut acheter. Par conséquent, il sera nécessaire de réfléchir davantage au type d’offre de sécurité que la France veut fournir. Cette question n’est pas aisée.

Mme Mélanie Thomin (SOC). Je vous remercie pour votre exposé. Au nom du groupe Socialiste, je tiens à saluer le début de notre cycle d’audition sur l’Afrique. Ce cycle d’audition répond en effet à un besoin réel d’alimentation des travaux de notre commission parlementaire sur un sujet majeur des relations internationales et de la géopolitique.

Le 27 février 2021, Mohamed Bazoum, alors candidat du Parti nigérien pour la démocratie et le socialisme, remportait le second tour de l’élection présidentielle nigérienne avec 55,67 % des voix face à Mahamane Ousmane, ancien président du Niger et candidat du Renouveau démocratique et républicain. Si Mohamed Bazoum avait remporté l’élection à l’échelle du pays, il restait minoritaire au sein de Niamey et son électorat se trouvait principalement dans les régions rurales du Niger. Or lors du coup d’État intervenu cet été, il n’y a pas eu de soulèvement populaire pour soutenir ce président face aux militaires. Établissez-vous un lien sociologique entre ce faible niveau de soutien politique de Mohamed Bazoum dans la capitale et la faiblesse de la révolte populaire dans les rues de Niamey à la suite du coup d’État ?

Je termine mon propos en rappelant que le groupe Socialiste se tient aux côtés du président Bazoum. Il exprime toute sa solidarité à son égard et aux côtés de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (Cedeao). Nous en appelons à sa libération enfin nous soutenons toute médiation pour le rétablissement des institutions démocratiques au Niger.

M. le président Thomas Gassilloud. Monsieur Mbembe, pourriez-vous nous faire part de votre évaluation de la réaction française à la suite de ce coup d’État ?

M. Achille Mbembe. Je n’ai pas de réaction particulière à formuler à ce sujet. La France a choisi d’évacuer le Niger, la situation semblant intenable. Le président Bazoum n’a rien à faire en prison. Les coups d’État ne sont pas identiques partout. Dans un certain nombre de pays où les processus de réforme ont été bloqués, il existe un réel désir de coup d’État. Cependant, comme je l’ai indiqué, ces coups d’État ne constituent pas la réponse aux multiples crises auxquelles le continent fait face. L’effort doit porter sur la recherche d’options qui garantissent aux sociétés africaines des conditions de sécurité élargie.

La fondation de l’innovation pour la démocratie et d’autres forces qui soutiennent l’agenda démocratique en Afrique estiment que seule une démocratie substantive permettra justement d’enraciner la démocratie sur le continent et d’assurer suffisamment de paix et de stabilité pour que l’Afrique puisse marcher sur ses propres jambes. Je pense qu’il n’y a pas d’autre voie raisonnable que celle-là. Mais peut-être suis-je en train de prêcher pour ma propre petite chapelle ?

M. Christophe Naegelen (LIOT). À votre connaissance, quels sont les pays où l’influence française a le plus diminué ? À l’inverse, quels sont ceux où elle demeure forte ? J’imagine en effet que la situation n’est pas similaire dans tous les pays d’Afrique. Comment expliquer l’évolution de cette situation ?

M. Achille Mbembe. Vous avez absolument raison, mais nous ne disposons pas d’études très fines de ces différentes situations. Il n’est pas exact que l’influence française est en déclin partout en Afrique.

Dans certains pays, une brouille existe effectivement ; raison pour laquelle je recommande de s’attaquer à ces « chiffons rouges » pour trouver une solution.

Mais dans un certain nombre d’autres pays, l’influence française est en hausse en matière économique et de développement des industries culturelles et créatives, comme en Afrique du Sud. Dans un pays comme le Cameroun, pays très jaloux de son indépendance, la critique de la France peut être très forte. Mais dans le champ de la culture et des arts, il en va différemment d’au Mali.

Un grand nombre de chantiers ont été ouverts. Hier soir j’ai dîné à Gorée avec l’ambassadrice de France, qui m’a révélé qu’elle ne disposait que d’une seule base de données sur les actions menées dans un pays comme le Sénégal. Cependant, il ne suffit pas d’avoir ce type d’outils, mais aussi de tisser un récit cohérent autour de ces interventions. Depuis 2017, l’ensemble des réformes qui ont été introduites n’ont pas fait l’objet d’un récit cohérent. Cette absence de mise en cohérence est fondamentalement due, non à la mauvaise volonté, mais à l’affaissement de nos connaissances des évolutions récentes du continent. De fait, nous connaissons de moins en moins les transformations en cours en Afrique. Or nous ne pourrons pas intervenir utilement en Afrique pour nos intérêts et pour les intérêts des Africains si nous maintenons cette espèce d’ignorance, qui, au surplus, s’accroît. En outre, cette ignorance débouche sur l’incapacité à articuler un récit cohérent, palpable et lisible au sujet de ce que nous y faisons. Dans ces conditions, comment s’étonner que les fausses informations prolifèrent ?

M. Jean-Charles Larsonneur (HOR). Monsieur Mbembe, je souhaite déplacer la focale vers l’Est du continent, m’étant intéressé cette année dans le cadre d’un rapport parlementaire à la situation de Djibouti. La France renégocie, comme du reste les Américains, un traité de coopération avec Djibouti. Notre relation bilatérale avec Djibouti est spécifique, dans la mesure où nos forces sont très présentes au sein de la population. En outre, la clause de défense conduit nos forces françaises stationnées à Djibouti à assurer la protection du territoire djiboutien. Il s’agit là d’un cas unique par rapport à d’autres pays comme la Chine, qui ne disposent pas ce genre de clause. De quelle manière voyez-vous Djibouti dans cet espace et la relation de la France avec Djibouti dans la durée ? Enfin, je serais intéressé par votre analyse sur la situation de l’Éthiopie, qui est aujourd’hui en proie à des crises multiples depuis déjà quelques années et qui ne semble pas en voie d’amélioration.

M. Achille Mbembe. Cette question est extrêmement intéressante. En réalité, un géo-espace part du flanc atlantique, c’est-à-dire la Mauritanie, et se prolonge jusqu’à Djibouti et la mer Rouge. Au fond, si l’on excepte l’est du Congo, les secousses les plus importantes en Afrique ont lieu le long de ce large couloir, qu’il s’agisse de guerres, de circulation d’armes, de crise environnementale et écologique et de dislocation des populations. Dès lors, nous n’avons finalement pas affaire à des crises nationales ni à des crises sous-régionales, mais à des crises « horizontales ». Par exemple, l’implosion en cours au Soudan n’a pas seulement des conséquences sur le Darfour, mais aussi sur le Tchad, le Niger ou le Mali. Les lignes de continuité, pour les observateurs avertis, sont ainsi tout à fait claires.

Ensuite, l’Éthiopie est en guerre depuis la déchéance de l’empereur Haïlé Sélassié, qu’il s’agisse des guerres pseudo révolutionnaire à l’époque de Mengistu et au lendemain de sa chute, jusqu’à la partition de l’Érythrée, la fédéralisation du pays et les événements qui se déroulent aujourd’hui au Tigré. Parallèlement, ces guerres n’ont pas empêché l’Éthiopie d’être une des économies africaines enregistrant une croissance assez intéressante.

Que vous dire de Djibouti ? J’ai l’impression que Djibouti tourne le dos à cet immense couloir que j’ai essayé de définir rapidement. Dans le cadre de la stratégie Indopacifique, Djibouti pourrait peut-être jouer un rôle, mais je ne sais pas lequel ; c’est à vous de nous le dire.

Cependant, s’agissant des autres bases militaires françaises sur le continent, tout le monde s’accorde à dire qu’il faut réviser la politique de présence militaire française en Afrique. Cette discussion doit être ouverte largement avec les États africains, les armées africaines et les sociétés civiles africaines et françaises, afin d’inventer de nouvelles formes de coopérations militaires qui reposent, une fois de plus, sur une conception élargie de la sécurité humaine.

Mme Delphine Lingemann (Dem). Je voudrais évoquer avec vous l’enjeu du renouvellement des élites, que vous avez mentionné. En réponse aux défis économiques sécuritaires auxquels l’Afrique fait face, ce renouvellement passe par la formation des jeunes générations. La France a longtemps été, il me semble, un partenaire privilégié, notamment au niveau universitaire. Je pense entre autres au Centre d’études et de recherches sur le développement international (Cerdi), qui regroupe des enseignants du Centre national de la recherche scientifique (CNRS), de l’Institut de recherche pour le développement (IRD), de l’Université Clermont Auvergne. Je pense également au Forum de l’Institut des hautes études de défense nationale sur le continent africain (Fica). Où en sont aujourd’hui les relations universitaires entre l’Afrique et la France ? Concrètement, de quelle manière la France pourrait-elle resserrer ses liens avec l’Afrique et optimiser également son influence de façon indirecte ?

Mme Michèle Martinez (RN). J’aimerais vous interroger sur l’évolution d’un pays qui était autrefois au cœur de ce qu’on a appelé « la Françafrique », le Sénégal. Des élections auront lieu en 2024 dans ce pays et le président Macky Sall semble très contesté par une partie de la population, qui lui reproche précisément sa proximité réelle ou supposée avec Paris. En mars 2021, des manifestations anti-françaises ont éclaté dans tout le pays. Des enseignes comme Auchan, Eiffage ou Orange ont été mises à sac. Plus récemment, l’Institut français a été incendié.

Bien des facteurs peuvent expliquer cette situation, comme une forme de tutelle économique notamment mal vécue. Ainsi, les francs CFA en cours au Sénégal sont imprimés par la Banque de France. Monsieur Mbembe, quel est votre regard sur l’évolution de ce pays ? Pensez-vous que la politique de Macky Sall pourra perdurer ? La France ne risque-t-elle pas de perdre un allié de plus dans la région ?

Mme Jacqueline Maquet (RE). Votre travail sur l’interconnexion entre les mythes ancestraux africains et les enjeux contemporains, notamment dans votre dernier ouvrage, La communauté terrestre, offre une perspective fascinante sur la façon dont les sociétés africaines peuvent contribuer à la compréhension globale des problèmes actuels, comme la crise écologique. À votre avis, comment les narratifs et la sagesse africains peuvent-ils éclairer et influencer les transformations actuelles des sociétés africaines, notamment dans leurs relations avec le pouvoir et l’extérieur ? Quelle place devraient-ils occuper dans la formulation des politiques et des stratégies qui façonnent l’avenir du continent ?

M. Emmanuel Fernandes (LFI-NUPES). Je vous remercie pour la qualité de votre propos et les éclairages précieux que vous nous apportez aujourd’hui. Ma question concerne l’actualité. L’armée malienne a annoncé hier sa reconquête de la ville de Kidal, considérée jusqu’ici comme le bastion imprenable de la rébellion, plus de onze ans après en avoir été chassée par les rebelles indépendantistes du Mouvement national de libération de l’Azawad et les islamistes d’Ansar Dine. L’état-major des forces armées du Mali a indiqué ce 14 novembre à la mi-journée que ses soldats ont pris position dans la ville de Kidal.

Quel est selon vous l’état d’esprit de l’armée malienne ? Quelle est la perception de l’armée régulière malienne, et par extension, du pouvoir central par les habitants du nord du Mali après plus de dix ans d’opérations militaires aux côtés des militaires français, dans le cadre des opérations Serval et Barkhane ?

M. José Gonzalez (RN). Depuis plusieurs années, la présence française en Afrique se délite, le plus souvent par une vague de contestations militaires. Ma question porte sur l’avenir, car de nombreux pays abritent encore des bases militaires françaises dans le cadre des coopérations militaires sur ce continent, berceau de l’humanité. La France, présente à Djibouti, en Côte d’Ivoire, au Gabon, au Sénégal ou au Tchad, participe en effet activement à la stabilisation de ces zones, au perfectionnement de l’entraînement des militaires, des capacités de défense, de commandement, de renseignement et de logistique des pays hôtes. Ces coopérations constituent in fine une aide cruciale apportée en matière de sécurité.

À l’heure où certains pays africains font le choix de se détourner de la République française et par extension de l’ONU, préférant dès lors l’autoritarisme russe ou l’opportunisme chinois, comment les pays africains envisagent-ils la lutte contre le terrorisme, le maintien de la paix et la sécurité de leurs populations à l’avenir ? Que doit faire la France afin d’éviter que cette vague de contestations ne déferle à l’avenir sur les pays qui sont encore ses alliés ?

M. Achille Mbembe. Vos questions sont particulièrement intéressantes. Je débuterai en répondant aux questions sur la coopération universitaire. Comme toujours, la situation est très contrastée. De nombreuses initiatives sont en cours, mais, malgré tout, de nombreux obstacles structurels demeurent.

Tout d’abord, de moins en moins de jeunes étudiants français s’engagent à étudier l’Afrique. Le nombre de doctorants choisissant de travailler sur l’Afrique ou sur des sujets ayant rapport avec l’Afrique est en nette diminution. De moins en moins sont disposés à faire du terrain, c’est-à-dire passer du temps à apprendre des langues africaines, à séjourner auprès des objets d’études, à recueillir des données et à procéder au type d’ethnographie qui était de mise par exemple à l’époque coloniale. Dès lors, le niveau et la qualité des connaissances françaises sur l’Afrique sont en baisse.

Si l’on y ajoute évidemment les obstacles que nous connaissons tous, comme l’obtention des visas en particulier, le potentiel intellectuel et scientifique africain est aujourd’hui happé par des réseaux différents, en particulier les réseaux américains et chinois. Ainsi, le nombre d’étudiants africains en Chine a significativement augmenté au cours des dix à quinze dernières années. La réalité de l’assèchement des flux de connaissances françaises sur l’Afrique est à mon avis un phénomène tout à fait inquiétant, puisqu’il entraînera nécessairement des conséquences sur l’avenir de la politique française en Afrique.

Cela étant, je dois relever un certain nombre d’initiatives qui sont en cours. Mme la députée Lingemann en a cité quelques-unes, mais il en existe bien d’autres, en particulier dans le domaine des sciences dures. Malheureusement, ces initiatives sont plus rares dans le domaine des sciences humaines. À mon avis, il faut réinvestir dans ce domaine, en privilégiant la mise en place, au sein même du continent, de pôles régionaux de production des connaissances et en appuyant tous les projets qui visent à favoriser la circulation intracontinentale des étudiants et des chercheurs.

Ensuite, il est évident que le Sénégal est à un point de bascule. Ce pays a été pendant très longtemps un symbole de fierté pour tous les Africains. Je pense notamment à la contribution sénégalaise à l’intelligence africaine, à travers des personnages comme Léopold Sédar Senghor, Cheikh Hamidou Kane ou Cheikh Anta Diop. Le Sénégal a été également un symbole des avancées démocratiques sur le continent, mais ce n’est plus tout à fait le cas, pour toutes sortes de raisons. Les élections qui auront lieu au début de l’année prochaine constitueront un moment décisif pour l’histoire de ce pays. Elles auront, sans doute, des effets sur ses relations avec la France : qu’elle s’y implique ou non, la France sera de toute manière pointée du doigt. Idéalement, il faudrait que ces élections soient libres et transparentes, afin que les Sénégalais puissent choisir eux-mêmes leurs dirigeants. D’ores et déjà, un débat est en cours entre les candidats et différentes propositions sont sur la table. Mais c’est ici également que la théorie de « la juste distance » pourrait être mise en œuvre ; elle ne suppose ni ingérence ni indifférence.

Par ailleurs, j’ai appris moi aussi que l’armée malienne se trouve désormais à Kidal. Au sein de l’opinion africaine, le sentiment est le suivant : le Mali doit préserver son unité. Ma consultation des réseaux sociaux me fait dire que la présence de l’armée malienne à Kidal est saluée par beaucoup. J’ignore s’il s’agit d’une victoire décisive sur les opposants au régime à Bamako. Comme je l’ai indiqué au départ, nous sommes entrés dans un cycle long et il faut s’attendre à tout. En Afrique, tout est désormais possible, le pire comme le meilleur. Nous assisterons sans doute à des renversements de situation au Mali, au Niger et au Burkina Faso, mais pour le moment, rien n’est clôturé.

Madame Maquet, vous avez évoqué mon dernier livre, La communauté terrestre. Celui-ci s’efforce, en cette ère de combustion du monde, à rouvrir les archives de l’Afrique, souvent négligées, pour essayer d’y trouver des alternatives qui nous permettraient de répondre d’une autre façon aux grands défis planétaires. Ces défis touchent l’ensemble de la communauté terrestre, les humains comme les non humains, afin de repenser ce que l’on pourrait appeler « une politique du vivant ». Je pense que la démocratie, dans sa forme substantive, est le dernier nom du vivant.

M. le député Fuchs parlait dans son rapport d’une « offre stratégique ». Si la France envisageait faire une offre stratégique à l’Afrique, celle-ci devrait être à mon avis nécessairement ancrée dans ce souci du vivant, que ce livre s’efforce de déchiffrer. En effet, la politique de la force en elle-même ne suffit plus. La politique des instrumentalités, qui est le propre des rapports purement économiques, est importante, mais elle ne suffit pas non plus.

La France aura un avenir en Afrique si elle sait lui proposer une offre de sens. S’agissant justement de cette offre de sens, je considère que l’action pour le vivant, en représenterait la quintessence. Autour de cette préoccupation, de ce souci pour le vivant, il serait effectivement possible de réenchanter et de rebâtir un horizon commun. Nous devons nous situer à ce niveau, si nous voulons donner à la France et l’Afrique la chance de se rencontrer et de continuer à écrire une histoire qui est loin d’être terminée.

M. le président, je m’arrête là et vous remercie une nouvelle fois très d’avoir contribué à cette quête.

M. le président Thomas Gassilloud. Je vous remercie pour ces échanges et ces paroles de sagesse, qui constituent une bonne introduction à notre cycle sur l’Afrique. Nous retenons notamment votre dernière phrase sur notre offre stratégique à la fois fondée sur des éléments très concrets et matériels, mais aussi sans doute sur une quête de sens nécessaire pour ce nouveau partenariat. Nous retenons également votre proposition d’articuler ce sens autour de nouveaux horizons communs, que nous devons développer ensemble. Nous espérons en outre pouvoir vous rencontrer à l’occasion de l’un de vos prochains passages en région parisienne.

2. Audition commune, ouverte à la presse, de M. Arthur Banga, Docteur en histoire, chercheur, de M. Gilles Yabi, président-fondateur de WATHI (think-tank citoyen de l’Afrique de l’Ouest) et de M. Karim Bitar, Professeur à l’École normale supérieure de Lyon et à l’Université de Saint Joseph à Beyrouth (mercredi 15 novembre 2023)

M. le président Thomas Gassilloud. Nous accueillons pour cette seconde audition de matinée, M. Arthur Banga, docteur en histoire et maître de conférences à l’Université Houphouët-Boigny, que je remercie pour sa présence à nos côtés. En visioconférence, nous accueillons également M. Gilles Yabi, chercheur et président fondateur de Wathi, think tank citoyen de l’Afrique de l’Ouest, ainsi que, toujours en visioconférence, M. Karim Bitar, professeur à l’École normale supérieure de Lyon et à l’Université de Saint Joseph à Beyrouth.

Le thème de cette audition porte sur les sociétés africaines, leurs transformations, leurs relations avec le pouvoir et l’extérieur. J’espère que vous pourrez revenir selon vos prismes respectifs sur les évolutions intrinsèques aux États africains, aux sociétés africaines et notamment sur le rôle joué par les sociétés civiles dans les grandes transformations qui sont à l’œuvre.

Monsieur Banga, vos recherches portent particulièrement sur les questions de défense en Afrique, l’armée ivoirienne et sur les relations afro-françaises. Au-delà de ces travaux, vous menez des réflexions sur plusieurs questions d’ordre général dans le débat public et vous êtes notamment l’un des chroniqueurs médias les plus suivis en Côte d’Ivoire.

Monsieur Gilles Yabi, vous êtes président fondateur de Wathi, mais également analyste politique et docteur en économie du développement. Vous intervenez régulièrement dans les médias internationaux sur les questions de paix, de sécurité, de gouvernance politique et économique en Afrique de l’Ouest. J’imagine que vous aurez notamment à cœur de nous présenter votre think tank, qui se conçoit comme une plateforme ouverte de production, d’échange d’idées et de formulation de pistes d’action pour transformer les sociétés ouest-africaines ; mais également de nous livrer votre regard sur la consolidation démocratique en Afrique de l’Ouest à l’heure où les coups d’État se sont succédé dans la région.

Monsieur Karim Bitar, ancien élève de l’École nationale d’administration, vous êtes chercheur associé à l’Institut de relations internationales et stratégiques (Iris), spécialiste du Moyen-Orient et de la politique étrangère des États-Unis. Nous serons notamment heureux de vous entendre et d’échanger avec vous sur les dynamiques propres aux sociétés du Maghreb.

Messieurs, je vous laisse la parole sur tous ces points et sur l’ensemble des sujets que vous souhaiteriez aborder.

M. Arthur Banga, docteur en histoire, chercheur. Je me réjouis que cette question des rapports entre l’Afrique et la France sorte du pré carré présidentiel et soit traitée par l’Assemblée nationale, par les représentants du peuple français. La réflexion que je vous proposerai évoquera la société civile africaine, ses transformations, ses regards et attentes en matière de relations extérieures.

Les sociétés civiles africaines sont en pleine transformation, en partie liée à la jeunesse du continent, puisque près de trois quarts de sa population ont moins de 35 ans. Cette jeunesse est beaucoup plus éduquée, instruite et surtout beaucoup plus connectée aux évolutions du monde, y compris dans les points les plus reculés de l’Afrique. Il s’agit là d’un grand changement par rapport aux décennies précédentes. La jeunesse et la société civile africaines s’intéressent de plus en plus aux questions internationales et au rapport que le continent peut avoir avec d’autres acteurs, notamment africains, quand ces questions ont longtemps été réservées aux experts ou aux diasporas. Cette transformation sociétale concerne également les femmes, qui ont longtemps été éloignées de ces questions et qui commencent à s’y intéresser grâce aux progrès réalisés en matière d’éducation, de formation et de connexion.

La transformation des sociétés africaines s’inspire des transformations et des ruptures mondiales. Elle permet au continent africain d’aborder ces changements et ces ruptures géopolitiques d’un point de vue mondial. Aujourd’hui, si vous allez dans un quartier d’Abidjan, on vous parlera de ce qui se passe en Israël ou en Ukraine.

Finalement, cette société civile s’organise et se structure, notamment face aux pouvoirs en Afrique. Certes, une partie de cette société civile peut être inféodée en quelque sorte aux différents pouvoirs : une bataille se dissimule souvent dans les espaces publics africains entre une société civile proche du pouvoir et une société civile, au sens propre du terme, qui s’attache à la transformation de la société, mais aussi, et de plus en plus, à la vie internationale et aux rapports internationaux sur le continent. Malheureusement, cette dernière peut être souvent persécutée dans sa façon de voir et de s’exprimer ; et quand elle est persécutée, elle peut attribuer la responsabilité de cette persécution d’abord au pouvoir en Afrique, mais aussi à ceux qui sont vus comme des partenaires de ce pouvoir.

Je souhaite à présent m’attarder sur la manière dont la société civile et, au-delà, la société africaine perçoit aujourd’hui ses relations avec le monde extérieur, avec la France et l’Europe. Ainsi que je l’ai dit un plus tôt, ces questions sont de plus en plus présentes, notamment concernant des problèmes nationaux dont les interprétations sont internationales. Par exemple, la question des troisièmes mandats présidentiels touche les sociétés africaines, en dehors du simple cadre national. En effet, les rapports que l’extérieur peut entretenir avec un président qui va prolonger son mandat ou avec un régime qui va être dictatorial peuvent alimenter la réflexion, voire la suspicion, la société civile considérant que ce maintien au pouvoir est lié à des soutiens extérieurs au sein de la communauté internationale.

Sur le plan social, face à la pauvreté et aux difficultés, la société civile recherche des raisons, des ressorts, tels que le franc CFA dans le monde francophone ou le poids important des entreprises internationales dans le système économique local, afin d’expliquer les freins au développement. Ainsi, les questions nationales sont bien discutées dans le cadre de l’Afrique entière. Le même prisme intervient sur les questions de sécurité, notamment dans la lutte contre le terrorisme, qui n’a pas produit les effets escomptés. En la matière, les opérations Serval et Barkhane fournissent des exemples assez symptomatiques. Il convient également de mentionner le poids d’une histoire très compliquée et des perceptions qu’elle suscite.

En attendant de rentrer dans le cœur du débat, les enjeux de la relation avec la France concernent de nombreux domaines, comme le franc CFA, le soutien aux démocraties, les présences militaires et l’usage militaire, mais aussi l’héritage de l’histoire et ses implications dans les rapports de dominants à dominés. Je me rappelle que lorsque l’ambassadeur pour le droit des personnes LGBT+ devait arriver au Cameroun, un tweet a été assez largement repris. Celui-ci disait « Les Chinois nous envoient des infrastructures, les Russes de la sécurité et les Français des homosexuels. » La société civile a l’impression que les agendas internationaux lui sont imposés.

Or je pense que cette société doit jouer un rôle beaucoup plus important. À ce titre, il faut saluer l’initiative de Montpellier, mais surtout continuer de travailler avec elle, dans la mesure où elle peut contribuer en grande partie à la transformation dont je parlais. Dès lors, il importe d’accompagner sa formation et son réseautage, mais aussi de lui donner des outils. À ce titre, je salue la Fondation de l’innovation pour la démocratie, qui doit permettre l’accompagnement de cette société civile qui s’engage en faveur de la démocratie et de l’écologie.

La société civile doit donc prendre une place bien plus importante dans la construction ou plutôt la co-construction de cette relation : nous devons pouvoir aborder ensemble et à tous les niveaux les problèmes qui seront communs. Je pense à la co-construction entre les dirigeants, mais également à la co-construction avec le peuple, les sociétés civiles ou la diplomatie parlementaire. Ces projets doivent donc être montés ensemble, en entendant les remarques et les critiques. Ce bloc permettra alors de donner un avenir à cette relation afro-française.

En conclusion, les sociétés civiles africaines sont en pleine transformation et en pleine rupture. À l’image de toute rupture, celle-ci peut paraître brutale et abrupte, mais elle est nécessaire. La voie pour construire l’avenir de nos relations et pour mieux prendre en compte la place de l’Afrique consiste donc bien à associer ces sociétés civiles à la construction d’un avenir afro-français.

M. le président Thomas Gassilloud. Je vous remercie pour votre présentation complète, dynamique et inspirante sur ce qu’il est possible de réaliser ensemble, et notamment avec les sociétés civiles. Nous sommes effectivement dans une démarche d’écoute et d’humilité. À ce titre, vous entendre est pour nous extrêmement important.

M. Gilles Yabi, président-fondateur de Wathi (think tank citoyen de l’Afrique de l’Ouest). Mesdames Messieurs les députés de la commission défense de l’Assemblée nationale française, je me réjouis d’avoir cet échange avec vous ce matin depuis Dakar. Je débuterai en évoquant le think tank Wathi, un think tank ouest-africain basé à Dakar. Ancré dans la région, Wathi essaye de mettre au service de cette région une plateforme de production et de circulation de connaissances, d’idées et d’animation de débat public sur les questions qui nous semblent être les plus importantes pour le présent et l’avenir de la région ouest-africaine, en sachant que les frontières de cette région ne sont pas très précisément fixées. Nous travaillons sur l’Afrique de l’Ouest en tenant compte de l’extrême diversité du continent africain et de cette région en particulier. À ce titre, nous ne prétendons pas nécessairement avoir une connaissance suffisante de l’Afrique de l’Est, de l’Afrique australe, de la corne de l’Afrique ou de l’Afrique du Nord. Cependant, la perspective est panafricaine.

Mon intervention portera sur le regard du monde vis-à-vis de l’Afrique en ce moment, le regard des Africains sur eux-mêmes et le regard des Africains, dans leur diversité, sur la France.

Je commencerai – et je ne suis pas sûr qu’il s’agisse du meilleur moyen de m’attirer la sympathie – par la citation d’un article du New York Times publié le 28 octobre dernier, dont le titre était The world is becoming more African, c’est-à-dire Le monde devient de plus en plus africain. Dans son introduction, cet article indique que « des changements étonnants sont en cours en Afrique, où la population devrait presque doubler pour atteindre 2,5 milliards d’habitants au cours du prochain quart de siècle, une ère qui non seulement transformera de nombreux pays africains selon les experts, mais qui remodèlera aussi radicalement les relations avec le reste du monde. Les taux de natalité chutent dans les pays riches, ce qui suscite des inquiétudes quant à la manière de prendre soin de leur société vieillissante et d’en assurer le financement. Mais le baby-boom africain se poursuit à un rythme soutenu, alimentant la population la plus jeune et la plus dynamique de la planète. En 1950, les Africains représentaient 8 % de la population mondiale. Un siècle plus tard, ils représenteront un quart de l’humanité et au moins un tiers de tous les jeunes âgés de 15 à 24 ans. Selon les prévisions des Nations unies, l’âge médian sur le continent africain est de 19 ans. En Inde, le pays le plus peuplé du monde, il est de 28 ans, en Chine et aux États-Unis il est de 38 ans ».

Des données démographiques pourront également être retrouvées dans le rapport d’information sur les relations de la France et l’Afrique rédigé par vos collègues de la commission des affaires étrangères. Dans la même veine, un autre article de Jack A. Goldstone et John F. May, publié en mai dernier par le magazine Foreign Affairs avait pour titre « L’économie mondiale dépend de l’Afrique ». Il rappelle que si la croissance de l’économie mondiale au cours des dernières décennies a été très fortement bâtie sur la croissance de la Chine, cette croissance était très liée aussi au poids démographique de ce pays et à la main-d’œuvre qui y était disponible, laquelle a permis d’accélérer la productivité de la Chine. L’article mettait en évidence le fait que le seul réservoir de main-d’œuvre aujourd’hui disponible pour le monde est l’Afrique : le continent fournira près de 90 % de la croissance nette de la main-d’œuvre dans le monde d’ici 2040.

L’article du New York Times met en lumière les dynamiques d’urbanisation, mais aussi l’influence culturelle de l’Afrique, à travers notamment ses artistes et ses musiciens. Ces artistes africains se produisent partout dans le monde et atteignent aujourd’hui la jeunesse en Europe, en Amérique et en Asie. Cette influence culturelle constitue un élément très important de cette proposition d’un monde devenant de plus en plus africain. Il s’agit là d’un tournant historique, lorsque l’on connaît l’histoire de ce continent, notamment le dernier siècle et demi, qui fut malgré tout un siècle de domination et d’exploitation du continent africain.

Notre continent n’est pas le seul à avoir connu ce type d’épisode historique, mais il est très clair que la période la plus récente est quand même celle d’une marginalisation du continent. Les différences de dynamisme démographique entre l’Afrique et le reste de la planète sont historiques et engendreront des impacts importants pour les rapports de l’Afrique avec le monde, mais aussi pour le regard des Africains sur eux-mêmes. Arthur Banga a beaucoup insisté sur la connexion de la jeunesse africaine et je pense avec lui qu’il s’agit effectivement d’un élément essentiel.

À force de nous concentrer sur les dégâts réels de la désinformation et des manipulations diverses par un très grand nombre d’acteurs internationaux, nous risquons peut-être d’oublier qu’internet et la téléphonie mobile ont fondamentalement apporté une diversité de perspectives et de sources d’information, pour les populations africaines en particulier. Ces éléments induisent une forme de relecture de l’histoire africaine et de l’histoire du rapport des pays africains avec les anciennes puissances colonisatrices. Cela participe aussi du changement dans la perception que les jeunes Africains ont d’eux-mêmes, de leur pays, de leur culture, de leurs identités multiples, mais aussi de leurs rapports avec la France et tous les autres acteurs internationaux.

Cela ne signifie pas que les défis, notamment démographiques, sanitaires, éducatifs et économiques ne sont pas immenses. Cela ne signifie pas non plus que les conditions de vie en Afrique vont nécessairement s’améliorer de manière significative. Tout dépendra bien sûr des choix politiques qui seront conduits et de la capacité de redresser des politiques publiques qui ont été absentes pendant des décennies.

Ensuite, je souhaite évoquer le rapport à la France en Afrique de l’Ouest et au Sahel. Les termes de « rejet de la France » ou de « sentiment anti-français », très présents dans les médias, ne me semblent pas décrire la réalité : je n’ai pas connaissance d’actes ciblés sur des individus français dans aucune capitale ouest-africaine, ni même dans les pays sahéliens où les relations diplomatiques sont les plus difficiles.

En revanche, il existe un rejet et une contestation de l’influence politique, militaire et économique française telle qu’elle est perçue. Il est tout à fait établi dans certains cas que cette perception est exagérée, mais elle est aussi parfois bâtie sur des faits et surtout sur une histoire réelle de colonisation, de décolonisation et de prolongement de cette influence par des mécanismes que tout le monde connaît aujourd’hui et qui ne sont pas spécifiques d’ailleurs à la France. Toutes les puissances grandes et moyennes du monde essaient de défendre leurs intérêts et le font avec les moyens et la supériorité dont elles disposent.

Aujourd’hui, au-delà de la situation sahélienne sur laquelle nous pourrons revenir, la nécessité de « passer à autre chose », de tourner la page de la décolonisation et des mécanismes mis en place après les indépendances formelles semble se faire jour, pour aboutir à ce que les Ivoiriens ont appelé pendant la crise la « deuxième indépendance ». Pendant longtemps, j’ai trouvé ce terme peu approprié, mais finalement, il traduit l’état d’esprit d’une nouvelle génération, même si elle n’a pas connu la colonisation et la « Françafrique ». Cette génération a une connaissance de ce passé, qui l’incite effectivement à demander une forme de rupture.

En guise de conclusion temporaire, je pense que la France a besoin de prendre conscience du fait que l’histoire coloniale et de l’influence française après les indépendances est extrêmement récente. Les effets politiques, économiques et symboliques de cette influence française sont encore présents. Il faut passer à autre chose et ne pas nier le besoin pour les jeunesses africaines d’avoir de nouvelles relations, qui soient finalement les mêmes qu’avec les autres partenaires dans le monde.

Ensuite, et cela a été souligné dans le rapport d’information de vos collègues de la commission des affaires étrangères, lorsque nous regardons la perception de la France dans la région, nous observons qu’elle est très différente en Afrique de l’Ouest d’une part, en Afrique australe et en Afrique de l’Est d’autre part. Ainsi, la perception de la France est la plus négative là où elle a été politiquement, militairement et économiquement très présente, c’est-à-dire dans ses anciennes colonies. Cela me semble normal. Nous vivons aujourd’hui une forme de transition qui, de mon point de vue, est naturelle et s’inscrit dans la longue durée.

La comparaison des poids démographiques relatifs témoigne d’un grand changement et il est naturel qu’il se traduise également par une demande de changement dans la forme et dans le fond de ces relations.

M. Karim Bitar, professeur à l’École normale supérieure de Lyon et à l’Université de Saint Joseph à Beyrouth. Je m’adresse à vous depuis Beyrouth au Liban, pays qui traverse une véritable crise existentielle, et qui aujourd’hui encore plus fragilisé par la guerre en cours depuis les massacres du 7 octobre, le pogrom qui a coûté la vie à plus de 1 200 civils israéliens, et la réaction démesurée de l’armée israélienne, qui a déjà provoqué plus de 12 000 morts. Ces événements viennent nous rappeler à tous la persistance de la question palestinienne, sa centralité et son universalité.

Ils me permettent d’aborder les questions de l’Afrique du Nord et du Maghreb, l’une des régions qui témoignent d’un sentiment de solidarité particulièrement marqué envers ce qui se passe à Gaza. Nous sommes en train de réaliser jour après jour à quel point le monde dans lequel nous vivons est marqué par une stupéfiante interdépendance. La charge émotionnelle est extrêmement lourde et ce qui se passe sous nos yeux est un conflit global, qu’il n’est pas possible de restreindre à une seule zone. Il ne s’agit pas d’un conflit de basse intensité ni un conflit mineur : il se répercute à Tunis, à Alger, à Rabat et ailleurs.

Ainsi, pour évoquer les sociétés de l’Afrique du Nord et du Maghreb aujourd’hui, je pense qu’il est indispensable de revenir douze ans en arrière, en 2011. À cette époque, nous avons assisté à une véritable rupture épistémologique, avec la révolte de vastes franges de la jeunesse, ce qui a permis la chute de Ben Ali. Le 14 janvier 2011, nous avons vu pour la première fois des êtres humains de cette partie du monde avoir enfin la capacité de se faire entendre par les opinions publiques occidentales.

En effet, l’Occident a longtemps perçu cette partie du monde – l’Afrique et le monde arabo-musulman en particulier – à travers certains prismes déformants, des prismes ethnocentriques et orientalistes. Ils reposaient sur le triptyque suivant : un despote oriental, l’Islam et les ressources. Mouammar Kadhafi était la parfaite illustration de ce despote oriental. L’Islam était également convoqué, sans tenir compte de l’extraordinaire diversité à l’intérieur de cette ère civilisationnelle qui regroupe des dizaines de pays, des dizaines de langues, des dizaines de mouvances religieuses et idéologiques. Enfin, les ressources, essentiellement énergétiques, constituaient la troisième face du triptyque.

Derrière ce triptyque despote oriental-Islam-ressources, on ne voulait pas voir ou l’on occultait les êtres humains de chair et de sang, les populations, les sociétés civiles qui se sont révoltées massivement. Il s’agissait essentiellement de « révolutions de la dignité » : au-delà du pain et de la liberté, les masses réclamaient surtout la dignité. L’expérience tunisienne montre que pendant une décennie, il a été possible d’envisager une transition démocratique. Malgré son incapacité à résoudre tous les problèmes sociaux et économiques, elle a quand même montré qu’il était possible de conjuguer un espace de liberté et une alternance au pouvoir.

Malheureusement, nous sommes revenus aujourd’hui à la case départ : dans la quasi-totalité des pays de la région, la contre-révolution l’a emporté et plus spécifiquement en Tunisie, depuis que le président actuel Kaïs Saïed, enseignant en droit constitutionnel, a suspendu la constitution pour commencer à emprisonner et persécuter tous ses opposants. Il incarne un phénomène de plus en plus répandu aujourd’hui à l’échelle mondiale, celui du retour d’un national-populisme, un autoritarisme mâtiné d’une forte dose de conspirationnisme également. À ce titre, vous avez peut-être entendu récemment sa déclaration assez hallucinante où il évoquait l’ouragan Daniel en disant qu’il s’agissait d’un « complot », parce que Daniel était le nom d’un prophète hébraïque. Ce mélange de nationalisme, d’antisémitisme, de complotisme et de populisme est de retour au pouvoir en Tunisie, alors même que l’on espérait que ce pays constituerait un modèle pour une évolution démocratique, libérale et progressiste, dans tous les pays d’Afrique du Nord, mais également dans le reste du monde arabe.

Je me dois de pointer devant vous une certaine responsabilité française, européenne et occidentale en général dans le retour de cet autoritarisme. Vu du Sud global, nous avons parfois le sentiment de l’existence d’une préférence occidentale pour l’autoritarisme, où les dirigeants de la région sont essentiellement vus comme des gardes-frontières, comme ceux qui empêcheront les vagues migratoires de déferler sur l’Europe. Dès lors, l’Occident a tendance à fermer les yeux sur leurs dérives autoritaires liberticides, pour gagner ainsi une stabilité à très court terme en plantant les germes d’une instabilité de plus long terme, qui risque d’affecter non seulement l’Afrique du Nord, mais également l’Europe. Par conséquent, ce qui se passe en Tunisie est particulièrement préoccupant.

Les Tunisiens ironisent en disant qu’à l’époque de Ben Ali, « on avait le pain, mais pas de liberté » ; que pendant la période de la transition démocratique, « on avait la liberté, mais pas de pain » et qu’on aujourd’hui « on n’a plus ni pain ni liberté ». À cet égard, la période est infiniment plus inquiétante que celle qu’ont pu connaître les régimes les plus autoritaires du monde arabe pendant ces quatre dernières décennies.

En Algérie, la situation est également préoccupante. L’étude des relations franco-algérienne atteste que la cicatrisation mémorielle n’a pas encore pu se faire ; que le passé reste extrêmement présent : soixante ans après l’indépendance de l’Algérie, de nombreuses récriminations demeurent. La phrase de William Faulkner, « Le passé n’est jamais mort. Il n’est même jamais passé », s’applique particulièrement bien aux relations entre l’Algérie et la France : le président Tebboune utilise parfois une certaine rhétorique pour mobiliser son opinion publique contre la France. Simultanément, on a également le sentiment que le Hirak, le mouvement de protestation des démocrates et des libéraux algériens, n’a pas eu le soutien qu’il aurait pu mériter de la part de l’Europe et du reste du monde.

Le Maroc offre une situation un peu plus singulière. Le pays est certes confronté à des problèmes sociaux et économiques considérables et certaines atteintes aux libertés publiques, notamment aux droits des journalistes, doivent être signalées. Cependant, le Maroc a réussi un peu mieux à juguler cette colère populaire née en 2011 en réformant sa constitution, et à offrir un certain modèle de respect du pluralisme. Par exemple, le Maroc est l’un des pays de la région où la communauté juive est particulièrement présente et a été protégée pendant la seconde guerre mondiale.

Par ailleurs, le Maroc est l’un des pays qui seront le plus affectés par les événements qui se déroulent en Israël et à Gaza. En effet, le Maroc avait joué le jeu des accords d’Abraham et s’était rapproché d’Israël, en dépit d’opinions publiques qui n’étaient pas sur la même longueur d’onde. Ce dernier point mérite d’être généralisé : on observe dans toutes les sociétés de la région une rupture entre les opinions publiques et les dirigeants. La Coupe du monde au Qatar en a fourni l’illustration. Lorsque l’équipe marocaine a commencé à gagner plusieurs matchs, les joueurs, sans en référer à leurs autorités politiques, ont brandi le drapeau palestinien et sont devenus en quelque sorte les symboles de la persistance de la question palestinienne, de l’Atlantique jusqu’au Golfe.

Les opinions publiques restent très sensibles aux injustices subies par les Palestiniens et ces images ont sans conduit le prince héritier d’Arabie saoudite, l’émir du Qatar et les Émiratis à réaliser que les opinions publiques n’étaient pas encore prêtes à une normalisation et à un processus de paix avec Israël, tant que les droits des Palestiniens n’auront pas été respectés. Les autorités marocaines doivent aujourd’hui s’efforcer de maintenir un jeu d’équilibriste et de tenir compte de la colère de leurs populations – colère légitime compte tenu du carnage qui se déroule à Gaza –, mais aussi de maintenir ce respect du pluralisme, qui a historiquement marqué le Maroc, et cette capacité à demeurer un intermédiaire.

Le cas de la Libye illustre également une certaine faillite de l’interventionnisme débridé. L’atroce dictature de Mouammar Kadhafi, qui était resté quarante et un ans au pouvoir, est tombée. Mais le fait que la chute de M. Kadhafi ait été la conséquence d’une intervention militaire des pays de l’Otan et que d’innombrables milices locales aient pu émerger conduit la Libye à se retrouver, douze ans après, dans l’incapacité de disposer d’un État ayant le monopole de la violence légitime. Les milices et les armes prolifèrent, rendant la situation encore plus compliquée, celle d’une guerre par procuration entre des puissances régionales comme le Qatar ou les Émirats arabes unis.

La Russie est également présente et se sert parfois des maladresses et d’une certaine hypocrisie occidentales pour essayer de prendre pied, aussi bien en Afrique du Nord qu’en Afrique subsaharienne. Il me semble aujourd’hui plus que jamais indispensable que l’Europe, et la France en particulier, restent fidèles à ses valeurs de libéralisme, de démocratie, de respect du pluralisme et des droits de l’homme. Nous ne devons pas revenir au schéma d’avant 2011, qui nous faisait croire qu’en soutenant certains régimes autoritaires, nous allions gagner en stabilité et nous protéger de vagues migratoires. Ce soutien ne fait que retarder le problème : en gagnant un répit temporaire, nous sollicitons une colère de plus en plus vive.

Il est absolument indispensable que l’Afrique du Nord puisse aujourd’hui trouver les voies d’un nouveau développement économique et d’un nouveau contrat social, afin de conjuguer libéralisme politique, justice sociale et développement économique. À ce titre, je m’inscris en faux contre cette idée qui revient en force dans le débat public et selon laquelle il y a un « exceptionnalisme » arabe selon lequel les pays d’Afrique du Nord ou du Moyen-Orient ont besoin d’avoir à leur tête des dictateurs qui maintiennent l’ordre et évitent la montée des mouvements terroristes, tout en empêchant l’émigration.

Les masses qui ont manifesté en 2011 étaient là pour montrer qu’il y avait une troisième voie dans cette partie du monde entre d’une part, les régimes autoritaires nationalistes et militariste ; et d’autre part, les mouvements islamistes radicaux. Il existe énormément de libéraux, de démocrates et de progressistes dans le monde arabe qui souhaitent se faire entendre, mais ils ont souvent le sentiment de ne pas trouver d’oreilles attentives de l’autre côté de la Méditerranée. Ils considèrent que les Européens les ont quelque peu abandonnés à leur sort.

Malheureusement, ces libéraux et ces démocrates berbères ou arabes en Afrique du Nord, chrétiens et musulmans au Liban et ailleurs, sont tous devenus minoritaires, dans un monde marqué par l’interdépendance. Cette utilité culturelle ne pourra être gérée que dans le cadre d’une émergence de la citoyenneté, d’une égalité des droits et des devoirs entre tous les citoyens. En outre, le gouvernement français et les autres gouvernements européens doivent faire preuve de beaucoup plus de sévérité envers certains dirigeants autoritaires qui ont repris les vieilles habitudes de la répression. Si tel n’est pas le cas, nous verrons réapparaître les conditions permettant l’émergence, dans dix ou vingt ans, d’une nouvelle vague de mouvements terroristes et d’émigration encore plus importante.

Au-delà de ce qui se passe dans la région, il existe également une responsabilité française, européenne et occidentale. Ce n’est que par un partenariat entre l’Occident et les sociétés civiles que nous pourrons évoluer vers une démocratisation pérenne et non pas uniquement temporaire comme ce fut le cas dans la Tunisie.

M. le président Thomas Gassilloud. Je vous remercie pour ce panorama très complet de la situation des pays du Maghreb et ce plaidoyer en faveur du développement démocratique et économique qui seul peut apporter des solutions de long terme.

Je cède à présent la parole aux orateurs de groupe.

M. José Gonzalez (RN). Je vous remercie pour vos interventions enrichissantes. Votre expertise et votre éclairage sur des sujets aussi vastes et complexes que la question des sociétés africaines permettront à coup sûr d’affiner nos travaux parlementaires.

Le continent africain, dont la démographie dépassera 4,5 milliards d’habitants en 2100, devra répondre à de multiples défis. En premier lieu, il s’agit d’un défi économique, car il est confronté à de multiples chocs tels que les effets de la pandémie de la Covid-19, les perturbations des chaînes d’approvisionnement exacerbées par l’invasion de l’Ukraine et le resserrement des conditions financières mondiales. Ces chocs, qui ont entraîné une réduction du taux de croissance réel de 4,8 % en 2021 et de 3,8 % en 2022, ont également permis de démontrer la résilience des économies africaines.

En deuxième lieu, il convient de noter un défi sécuritaire et démocratique. Nous assistons en effet à une aggravation de l’instabilité des sous-régions fragiles comme le Sahel miné par les mouvements djihadistes, tant au sein des pays anglophones tels que le Nigéria le Cameroun que dans des régions francophones du Sahel où la France a d’ailleurs acté la fin de l’opération Barkhane. Nous assistons également un regain des tensions entre États, notamment au sein de la corne de l’Afrique où la fragile Somalie cohabite avec un Soudan instable confronté à un regain de violence et une Éthiopie secouée par le conflit du Tigré.

À cela s’ajoute enfin le défi climatique, car l’Afrique subit les conséquences du réchauffement climatique : hausse des températures, sécheresse, érosion des côtes, risque d’affaissement des sols et inondations. Les défis sont immenses et les moyens limités. Les perspectives économiques soulignent en ce sens l’urgence d’accélérer l’action climatique et des transitions vertes pour stimuler le développement inclusif et durable du continent, afin de répondre aux besoins de financement climatique du continent, estimés à 2 800 milliards de dollars sur la période 2022-2030.

Ces défis entraîneront des conséquences importantes sur les populations concernées et un impact direct sur la crise migratoire d’ores et déjà si aiguë en Méditerranée. Nous sommes intéressés par votre regard sur les perspectives pour les pays africains concernés, les solutions politiques adoptées, la résilience démocratique de ces États et sur le rôle que pourront jouer la France, l’Occident et le monde pour soutenir les pays africains et enrayer la crise migratoire aujourd’hui synonyme de tragédie et de marchandisation de l’humain. Enfin, quel regard portez-vous également sur l’aide au développement et ses effets sur ce continent ? Qu’en est-il de l’aide au développement bilatéral ?

M. François Piquemal (LFI-NUPES). Il est vrai que la France est confrontée à une forte contestation de sa présence en Afrique sur de nombreux plans. Cependant, il est important de rappeler que ce n’est pas la France en elle-même qui est contestée, mais peut-être davantage une certaine idée de la France, après des années de politique néocoloniale et de Françafrique. Dans quelle mesure les positions tenues par la France sur les différents coups d’État et leur dénonciation à géométrie variable par nos élites politiques ont-elles influencé les ressentis des populations, envers leurs propres élites politiques, les gouvernants et la France ?

Ma deuxième question porte sur le dénigrement de la France. Nous entendons souvent dire que les populations sur place sont influencées par des puissances extérieures notamment la Chine et la Russie. Nous pensons que si des puissances ont pu utiliser effectivement ce ressenti et s’en servir à l’encontre de l’image de la France et potentiellement de ses intérêts, celle-ci porte une grande responsabilité dans ce déficit d’image eu égard aux déclarations de certains de ses dirigeants et aux prises de position officielles. Dans quelle mesure partagez-vous ce point de vue ?

Enfin, nous avons reçu Achille Mbembe précédemment. Il parlait des différentes postures que pouvait avoir la France et il a forgé cette notion assez intéressante de « juste distance ». J’aimerais savoir ce que vous en pensez. Quels seraient les chemins permettant à la France de retrouver un langage commun avec les pays africains, notamment sur la question écologique et de la défense du vivant ?

M. Jean-Louis Thiériot (LR). Je vous remercie pour vos apports très enrichissants. Ma première question concerne le champ des perceptions. Selon vous, les difficultés de perception concernent-elles spécifiquement la France ? D’anciennes puissances coloniales comme la Grande-Bretagne souffrent-elles des mêmes problèmes ? Les histoires coloniales différentes engendrent-elles des conséquences différentes au regard de ces perceptions ? Cette perception négative est-elle plus vaste, dans ce qui est parfois présenté comme « the West versus the Rest » ? Les « Afriques » ont-elles le sentiment d’appartenir à un « Sud global » ?

Enfin, ma dernière question porte particulièrement sur l’intervention de M. Karim Bitar. Nous partageons tous le vœu d’une libéralisation générale, notamment de l’Afrique du Nord. Compte tenu du développement assez généralisé du populisme dans le monde, ne s’agit-il pas néanmoins d’un vœu pieux ? Je pense notamment à la situation de l’Algérie. Le président de la République a évoqué à ce titre l’existence d’une « rente mémorielle » et nous savons à quel point la mémoire des événements de la décolonisation est aujourd’hui un outil de justification du maintien du Front de libération nationale (FLN). Quels sont les espoirs, mais aussi la réalité d’une opposition démocratique en Algérie ?

M. Arthur Banga. Le premier élément à mentionner concerne la cohérence de la politique étrangère : les coups d’État au Mali et au Niger ont été très fortement condamnés quand celui ayant eu lieu au Gabon a fait l’objet d’une bien moindre dénonciation et que celui intervenu au Tchad donnait l’impression d’avoir bénéficié d’une forme de quitus. Ce manque de cohérence affecte la clarté de la position française. Cette forme d’incohérence constitue un véritable problème pour la politique étrangère française. En l’absence d’un minimum de cohérence, les initiatives et les prises de position de principe sur les valeurs démocratiques deviennent inaudibles.

Ensuite, je souhaite revenir rapidement sur la perception de la France par rapport aux autres pays. Il faut comprendre que la France a été le seul pays à mener une véritable politique africaine au lendemain des indépendances. L’ouvrage de Maurice Vaïsse, La grandeur : politique étrangère du général de Gaulle, est à ce titre particulièrement intéressant. La politique étrangère gaullienne était une politique de puissance reposant sur deux pieds : un pied européen avec la construction franco-allemande et le projet européen ; et un pied africain, qui s’appuyait sur les anciennes colonies.

La France a été le pays qui a le plus voulu maintenir des liens militaires, à travers l’implantation de bases militaires, et économiques. Dès lors, la « perception de France » est bien plus aiguë en Afrique, où elle donne l’impression de représenter la voix occidentale sur un grand nombre de sujets, comme la guerre en Ukraine, la crise palestinienne ou les coups d’État en Afrique. La contestation de la France symbolise de plus en plus une contestation de l’Occident.

C’est à ce titre qu’il faut effectivement envisager la question de la « juste distance », même si les contours de cette dernière ne sont pas évidents. Par exemple, faut-il se taire, au nom de cette juste distance, lorsqu’un président élu démocratiquement, qui engage des réformes et qui bénéficie de l’assistance française est renversé par un putsch au Niger ? Il importe donc de trouver un espace entre cohérence et juste distance. Cependant, sur certains sujets, comme ceux relatifs à l’écologie, à la démocratie ou à la pauvreté, il est impossible d’être distant. Dans ces cas-là, la distance se paye.

La démarche pertinente consiste selon moi à aborder cette juste distance en faisant confiance aux organisations régionales africaines, en essayant de s’allier aux décisions qu’elles prennent et en leur donnant plus de moyens. Sur le plan militaire, cette juste distance passe selon moi par la non-intervention : les interventions militaires alimentent le rejet, car elles ont longtemps été synonymes d’interventions politiques et d’ingérence. Aujourd’hui, ces interventions n’ont plus leur place d’un point de vue militaire et doivent être remplacées par une montée en puissance de la formation et de la fourniture d’équipements.

Cette juste distance doit également concerner la monnaie : il est temps de tourner la page du franc CFA. À ce titre, si le discours de 2019 à Abidjan était assez intéressant en termes de réforme, le statu quo demeure. Il importe donc de trouver des mécanismes pertinents pour être moins présent, pour normaliser la relation afro-française et tirer tout ce qu’il y a de positif dans la relation entre la France et l’Afrique, et notamment ses anciennes colonies : les diasporas, la langue, la culture, les échanges universitaires.

Enfin, le soutien aux démocraties doit revenir sur le devant de la scène. En 1990, le discours de La Baule a donné un coup de pouce aux partisans de la démocratie, mais aujourd’hui, ils manquent souvent de ce soutien français.

M. Gilles Yabi. Je commencerai par répondre à la question de M. le député Thiériot concernant la différence de perception entre la France et d’autres anciens pays colonisateurs, en m’appuyant sur la notion de distance. La Grande-Bretagne a ainsi fait preuve d’une plus grande distance que la France à l’égard de ses anciennes colonies africaines. À ce titre, le système politique spécifique de la France n’est sans doute pas suffisamment exploré lorsque l’on étudie la proximité politique qui s’est établie entre la France et un grand nombre de pays d’Afrique de l’Ouest. En effet, ce système est très incarné par le président de la République en France. Au fond, de nombreux Africains reprochent en réalité à la France de privilégier des relations politiques directes entre chefs d’État et de se servir de ces relations privilégiées pour obtenir des avantages économiques. Il n’en est pas de même dans les systèmes parlementaires ou qui bénéficient de contre-pouvoirs plus puissants dans les choix de politique extérieure. À ce titre, il semble nécessaire que les pays francophones réfléchissent à des réformes institutionnelles profondes, pour réduire significativement la personnalisation du pouvoir et la présidentialisation des régimes.

Ensuite, j’ai mentionné dans mon propos liminaire les défis colossaux auxquels le continent africain fait face, dans les domaines éducatifs, sanitaires économiques, environnementaux et démographiques. À ce titre, il faut distinguer les aspects conjoncturels (épidémie de la Covid, resserrement des conditions financières internationales, crise en Ukraine) des éléments structurels. L’amélioration des conditions de vie des populations s’effectue ainsi sur plusieurs décennies. Ainsi, la véritable question consiste à se demander pourquoi l’Afrique n’a pas connu des taux de croissance semblables à ceux rencontrés dans d’autres parties du monde, notamment en Asie, et qui auraient permis d’obtenir de meilleures conditions de vie et d’accès à l’énergie. En effet, sans un accès suffisant à l’électricité, un véritable développement économique et social n’est pas envisageable.

S’agissant des dynamiques de longue durée, la question économique stratégique porte sur les ressources naturelles et leur transformation locale. Les facteurs de changement concernent ainsi la faculté de disposer localement d’industries de transformation, pour créer de la valeur sur place. Dès lors, cela implique une remise en cause d’un certain nombre de conditions dans le commerce des ressources naturelles.

Ensuite, les opérations de désinformation sont patentes et factuelles. Il est ainsi possible de montrer que des manipulations de l’information interviennent sur les grands réseaux sociaux, par exemple du fait de la Russie, mais pas uniquement. De nombreux journalistes ont travaillé sur ce sujet et ont pu montrer que derrière ces manipulations, des entreprises de sécurité israéliennes ont parfois agi pour offrir leurs services. Au-delà de cette réalité, je pense néanmoins qu’on ne peut expliquer le rejet de la politique française uniquement par les manipulations de l’information par les réseaux russes. Ainsi, la main russe est souvent évoquée dans les événements qui sont intervenus en République centrafricaine et au Mali. Mais dans ces deux pays, il est possible de montrer de manière très précise les décisions françaises qui ont créé les conditions d’un affaiblissement de l’image de la France et les conditions de renversement d’alliances.

Par ailleurs, le rapport d’information sur la relation entre la France et l’Afrique mentionne clairement le caractère prédateur de la Chine. Cet élément est avéré, mais les Africains vous répondront que les Chinois ne sont pas les seuls et qu’historiquement, une telle prédation a aussi été le fait de la Belgique au Congo et de la France dans des pays d’Afrique centrale et occidentale. Aujourd’hui, les Africains réalisent la nécessité de définir un espace de défense de leurs propres intérêts. En outre, de nombreux pays africains sont à la fois conscients des travers de l’investissement chinois, mais reconnaissent également que sur les vingt à trente dernières années, ces investissements ont joué également un rôle important aussi dans l’amélioration des conditions économiques sur le continent, à travers les infrastructures et la hausse des prix des matières premières.

M. Karim Bitar. Le ressentiment envers la France semble plus élevé, précisément parce que les attentes étaient fortes et que la France nous avait donné l’habitude de faire entendre un son de cloche discordant par rapport à « l’Occident collectif ». La voix de la France était celle qui avait été portée par le général de Gaulle et qui consistait justement à prendre en considération les aspirations, non pas uniquement des Occidentaux, mais aussi du reste du monde. En 2003, lorsque Jacques Chirac et Dominique de Villepin se sont élevés contre l’invasion illégale de l’Irak, jamais le soft power de la France n’a été aussi fort, aussi présent en Afrique, en Asie, au Moyen-Orient et même chez une grande partie des citoyens américains. À l’époque, la France avait su jouer le rôle qui est le sien, rappeler l’importance du multilatéralisme et refuser de déclencher des guerres et des interventions de façon débridée, sans prendre en compte l’avis du Conseil de sécurité des Nations unies.

Quand la France est fidèle aux valeurs qui sont les siennes, la France est acceptée et il y a même une demande, un désir de France. En revanche, dès lors qu’elle semble s’éloigner des grands idéaux de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, il est naturel que les opinions publiques dans le Sud se montrent particulièrement critiques, car elles ont le sentiment d’une forme d’hypocrisie.

M. Thiériot se demande avec justesse si continuer de parler de démocratie et de libéralisation ne relève pas aujourd’hui du vœu pieux, compte tenu du contexte international. Il est exact qu’à l’échelle planétaire, nous assistons à un retour des nationalismes autoritaires et à un refus des valeurs des Lumières. Certains sociologues ont même théorisé l’idée d’une « demande despotique », une soif d’autoritarisme, mais je pense que nous sommes là dans une vague liée aux angoisses suscitées par la mondialisation et que cette vague ne sera que temporaire.

Si l’on souhaite véritablement ancrer une relation solide entre la France et les pays du sud de la Méditerranée, malgré toutes les difficultés actuelles, ce n’est qu’en poussant au maintien de la démocratie et des idéaux libéraux que la France pourra être fidèle à sa mission historique. La Tunisie dispose d’une classe moyenne éduquée, mais elle n’a pas pu préserver sa transition démocratique. Cet échec n’est pas lié à l’aspiration d’un retour à la dictature au sein de la société tunisienne. Il est aussi intervenu, car les voix ont manqué en Europe et en Occident pour s’opposer aux dérives du président actuel, pour lui faire comprendre que les temps ont changé et qu’on ne peut plus revenir à la période des années 1970, celle d’un pouvoir personnel totalement arbitraire.

Par conséquent, les efforts doivent être menés des deux côtés. Certes, les défis sont innombrables et le nationalisme autoritaire a le vent en poupe. Mais il n’y a pas de fatalité à ce que le ressentiment envers la France perdure, si l’on crée cette jonction entre les jeunesses assoiffées de changement du Sud et des politiques européennes qui resteraient fidèles à leurs principes et à leurs valeurs. S’il existe un dépit envers la France, il s’agit d’un dépit amoureux, parce que l’on aime la France et que l’on croit dans les valeurs qui ont été portées par des intellectuels français. Or nous pouvons parfois avoir le sentiment que même en France ou en Europe, certains pensent qu’elles ne sont plus à l’ordre du jour, au nom de la realpolitik, de la géopolitique et des intérêts économiques mal compris.

Pour préserver la stabilité de ces sociétés et le développement économique à long terme, il est indispensable de promouvoir également une certaine dose de libéralisme politique. En effet, l’autoritarisme et le développement économique ne sont conciliables que momentanément. Cela put être le cas en Amérique latine pendant une vingtaine d’années, mais à long terme le développement économique ne peut être pérenne que s’il se conjugue avec la justice sociale et avec le libéralisme politique.

Mme Sabine Thillaye (Dem). De quelle manière l’Union européenne en tant que telle est-elle perçue dans les différentes parties de l’Afrique ? Je pense notamment à son positionnement en matière d’aide au développement, mais aussi sur les questions sécuritaires et d’immigration ?

Mme Mélanie Thomin (SOC). Le groupe Socialiste a reçu le 12 juillet dernier les ONG composant le collectif France-Sahel, qui nous alertait déjà deux semaines avant le coup d’État au Niger sur les risques d’une présence et d’une coopération uniquement militaire de la France au Sahel.

Ce collectif évoquait le fait qu’une présence physique de la France uniquement incarnée par des militaires, d’abord dans le cadre de l’opération Barkhane, puis sans aucun cadre à la fin de celle-ci, crée une défiance certaine chez les populations civiles à notre égard. Il demandait au contraire que soient développés rapidement de solides programmes de coopération internationale, en lien avec la société civile, autour de l’aide au développement bien sûr, mais pas uniquement.

Ces programmes devaient aussi concerner tous les autres domaines comme la culture, les arts, la science, la francophonie, l’économie, le sport et bien d’autres sujets encore, pour construire des relations d’égal à égal entre la France et les pays du Sahel. Je sais que vous avez déjà répondu en partie à cette question, mais je souhaitais connaître vos opinions à ce sujet, et en particulier celle de Monsieur Yabi, dont le think tank représente la société civile.

Je souhaiterais également savoir comment construire aujourd’hui des relations plus équilibrées entre la France et le Sahel après le coup d’État au Niger. J’aimerais également évoquer la question qu’a posée tout à l’heure mon collègue, notamment sur les partenariats économiques avec la Chine, mais aussi avec la Russie. Je souhaite tout particulièrement mentionner la question du rapport à la ressource et au bien commun. Ce rapport à la ressource évolue-t-il au sein des pays africains ? Quel regard la société civile porte-t-elle sur l’exploitation de ces ressources par les puissances économiques étrangères ?

Mme Anne Le Hénanff (HOR). Notre commission débute aujourd’hui un cycle d’auditions dédiées à l’Afrique. Mardi prochain, en séance publique à l’Assemblée nationale aura lieu une déclaration du gouvernement relative au partenariat renouvelé entre la France et les pays africains, suivie d’un débat. J’aurai d’ailleurs l’honneur de m’exprimer au nom du groupe Horizon. Le président de la République, dans son discours du 27 février dernier, a appelé à l’humilité et à la responsabilité en dressant un bilan de l’action française vis-à-vis des pays africains. À cette occasion, il a également tenté de définir une nouvelle approche de la politique africaine de la France davantage axée sur un partenariat avec l’ensemble du continent. Ce partenariat se déclinerait dans divers secteurs tels que l’économie, la culture, le sport ou encore les questions sécuritaires.

Il nous faut construire une nouvelle relation équilibrée, réciproque et responsable avec les pays africains. La stratégie annoncée repose sur trois piliers : la présence militaire les partenariats renouvelés et la jeunesse. À cet effet, je suis absolument convaincue que la diplomatie parlementaire jouera un rôle essentiel. C’est la raison pour laquelle des parlementaires souhaitant s’investir sur ce sujet, dont je fais partie, se sont engagés dans un groupe spécifique dédié aux relations avec l’Afrique. Je suis très confiante pour ma part en notre capacité à proposer des actions, une nouvelle voie d’être et de faire. Nous en avons l’envie. La première question que je souhaite vous poser est peut-être la plus difficile : cette envie est-elle réciproque, partagée ?

Ma deuxième question portera sur les partenariats en tant que tels. Quels sont selon vous les partenariats prioritaires ? Sur quoi pouvons-nous finalement avancer en priorité afin de vous faire gagner du temps et de le faire bien, plutôt que de nous disperser ? Quels en sont les enjeux et éventuellement les obstacles ? Pouvez-vous les partager avec nous ?

Mme Gisèle Lelouis (RN). Je vous remercie de nous avoir exposé la situation actuelle en Afrique ; vous avez en partie répondu à nos préoccupations. Ma question s’adresse à tous les trois. Devant cette commission, le chef d’état-major des armées françaises a appelé à revoir totalement la politique de la France en Afrique. Notre pays est confronté à un sentiment hostile, voire une haine qui semble croissante sur le continent, notamment dans les pays francophones.

Cette hostilité n’est pas le seul fait de la propagande étrangère, notamment russe. Le président Macron, qui entendait renouveler les relations avec le continent, est dans une impasse et les retraits successifs des troupes françaises attestent de son échec criant. Aussi, nous sommes très intéressés par vos regards sur la perception de la politique de la France dans les pays francophones. Pouvez-vous nous détailler les raisons de ce sentiment anti-français dans les sociétés civiles comme au sein de régimes désormais hostiles ? Par quel chemin selon vous la France pourra-t-elle renouveler en profondeur – et non pas seulement en façade – sa politique en Afrique ?

Mme Delphine Lingemann (Dem). Puisque cette audition est consacrée aux sociétés en Afrique, je souhaiterais vous parler des femmes africaines, qui représentent la moitié de la population du continent. Elles jouent un rôle central dans le développement de l’Afrique et elles ont également un impact significatif dans de nombreux domaines tels que l’éducation, les soins de santé et l’agriculture, l’entrepreneuriat ou encore la politique. Toutefois, elles sont encore confrontées à de nombreux obstacles qui les empêchent d’être plus impliquées et d’avoir un impact sur le développement de l’Afrique.

En matière d’éducation, les hommes et les femmes ne sont toujours pas égaux en Afrique. Dans le domaine économique, les femmes africaines stimulent la croissance, créent des opportunités d’emploi, encouragent l’innovation, mais peu occupent des fonctions de direction et de gouvernance au sein des entreprises. Un autre enjeu essentiel du développement de l’Afrique concerne la santé des femmes. Je pense à l’amélioration de l’accès à des services de santé de qualité, et notamment aux droits en matière de procréation ou aux soins de santé maternelle. Ces éléments sont en effet essentiels pour le bien-être des femmes et le progrès sociétal en général. Enfin, la participation des femmes à la vie politique est également aussi cruciale pour favoriser des processus décisionnels inclusifs et un développement durable. Membre de la délégation aux droits des femmes j’aimerais recueillir votre analyse sur la place des femmes en Afrique et leur contribution au développement de leur pays, mais aussi sur la diversité des situations selon les zones du continent africain.

Quel rôle joue selon vous la religion sur cette place des femmes au sein des sociétés africaines ? Enfin, comment la France peut-elle accompagner au mieux les femmes pour les aider à prendre toute leur place au sein des sociétés africaines aujourd’hui ?

M. Karim Bitar. Il existe un désir de France, mais également un désir d’Europe, particulièrement face au monde américano-chinois qui est en train de se dessiner. Pour que la voix de la France puisse se faire entendre en Europe et dans le reste du monde, un préalable est nécessaire : cette voix ne doit pas devenir la réplique exacte des autres discours occidentaux. Or depuis le début de la guerre à Gaza, un grand nombre d’intellectuels, du Maghreb jusqu’au Golfe, ont le sentiment que plus rien ne distingue la voix de la France de celle d’un autre pays occidental comme la Grande-Bretagne ou les États-Unis. Cette tendance a vu le jour à partir de 2007, mais aujourd’hui, il devient véritablement difficile de discerner les nuances entre la position française et celle des autres pays occidentaux, même si le président Macron a quelque peu marqué une inflexion lors ses deux dernières interventions en disant qu’il fallait commencer à œuvrer pour un cessez-le-feu et en dénonçant les bombardements contre les femmes et les enfants.

Le général de Gaulle était un allié fidèle des États-Unis, ce qui ne l’a pas empêché de s’y opposer fermement dans son discours de Phnom Penh, en dénonçant par exemple la politique américaine au Vietnam. En 1967, lors de la guerre des Six Jours, il avait indiqué que l’annexion de territoires par la force allait créer une occupation, laquelle allait faire naître à son tour une résistance, qui allait être qualifiée de terrorisme. Il considérait donc que l’on ne pourrait pas sortir de ce cercle vicieux si l’on acceptait ce principe d’annexion de territoires par la force et si l’on ne revenait pas aux principes fondateurs du droit international. Certes, les temps ont changé et le monde est infiniment plus complexe qu’en 1967, mais la France a accumulé un capital de sympathie, depuis les positions du général de Gaulle jusqu’au refus de la guerre en Irak. Il ne faut pas laisser ce capital de sympathie s’étioler.

La France doit continuer à faire entendre une voix pas nécessairement en opposition avec celle de la famille occidentale, mais un tout petit peu discordante, en introduisant les nuances nécessaires pour prendre en considération le ressenti des peuples du sud. La France, pays qui a produit tellement d’intellectuels et tellement d’historiens, est la mieux placée pour contextualiser les événements et revenir à cette ligne historique qui a été marquée par le tournant gaulliste dans les années 1960 et qui s’est prolongée dans une large mesure avec Valéry Giscard d’Estaing et François Mitterrand.

Si tel est le cas, la France et l’Europe pourront véritablement influer sur les États-Unis, qui ont eux aussi besoin d’intermédiaires pouvant construire des ponts avec le reste du monde. À mes yeux, ce sentiment anti-français n’est en rien dû à un rejet des idéaux de la France, il est à l’inverse consécutif à la déception de voir la France être parfois elle-même infidèle à certains grands principes, au nom de la protection d’intérêts économiques et de la nécessité de maintenir une stabilité à court terme, pour éviter des vagues migratoires. Si la France ne met pas son drapeau dans sa poche, si elle continue à faire entendre sa voix lorsque les circonstances l’exigent, elle se retrouvera considérablement renforcée au sein même de l’Europe et elle trouvera énormément d’échos favorables en Afrique et ailleurs.

L’autre question essentielle concerne le rôle des femmes. Les révolutions arabes de 2011 ont marqué une rupture épistémologique parce qu’elles étaient en grande partie menées avec ou par des femmes. Les mouvements syndicalistes, des mouvements féministes tunisiens, des universitaires femmes ont été à l’avant-garde, en s’efforçant de conjuguer le combat nationaliste contre les régimes autoritaires et dictatoriaux avec le combat pour une émancipation sociale et économique, notamment des femmes. La Tunisie bénéficiait d’un long historique : le pays a été l’un des premiers pays à avoir adopté la pilule contraceptive bien avant la France, et a autorisé l’avortement dès 1965, dix ans avant la loi Veil.

En contrepoint, un risque doit être pris en considération ; celui de la mise en place d’une sorte de « féminisme d’État », qui a pu être extraordinairement contre-productif. Par exemple, l’épouse du président de la République tunisienne, Mme Ben Ali, patronnait elle-même le droit des femmes. Le modèle auquel il faut revenir est celui qui a émergé en Égypte dans les années 1920, lorsqu’une femme admirable, Huda Sharawi, a décidé de militer en ne portant plus le voile. Elle a contribué au lancement de plusieurs grands journaux, notamment de langue française, et a créé l’Union des femmes. C’est d’ailleurs face à la percée de ces mouvements libéraux démocratiques, féministes et progressistes, que les Frères musulmans ont vus le jour.

Il existe donc un historique extrêmement important dans lequel on pourrait puiser, à l’image de la Nahda, la renaissance arabe de la moitié du XIXe siècle. À cette époque, de grands intellectuels, hommes et femmes, ont placé au cœur du débat la question de la citoyenneté et de l’égalité des droits entre les hommes et les femmes. Boutros al-Boustani, grand intellectuel libanais, disait ainsi que c’était par la citoyenneté et l’émancipation des femmes que viendraient le libéralisme et la démocratie dans le monde arabe. De fait, le combat politique doit être mené à travers ce levier, à condition d’éviter toutes sortes de récupérations politiques.

Par ailleurs, vous avez ajouté une question subsidiaire concernant le rôle de la religion. En effet, l’Occident a tendance à percevoir ces sociétés comme monolithiques et à penser que le rôle des femmes sera par définition marginal en raison de l’existence de courants islamo-conservateurs très présents. Cependant, l’histoire montre que des courants libéraux et progressistes ont insisté sur le rôle que doivent jouer les femmes. De plus, à l’intérieur même des mouvements islamo-conservateurs, des femmes se servent de certaines interprétations du Coran pour dire aux hommes que la vision machiste patriarcale qu’ils leur imposent ne provient pas des textes religieux eux-mêmes.

En s’appuyant à la fois sur les femmes issues du contexte islamo-conservateur qui luttent en s’appuyant sur certains versets plus progressistes du Coran ou certains hadiths favorables à l’émancipation des femmes, mais aussi, dans le camp laïque, sur tous les progressistes et les libéraux, je pense que nous pourrons construire une sorte de courant assez significatif. Certes, il n’est pas aujourd’hui majoritaire. Honnêtement, la moitié de la population d’Afrique du Nord ne serait pas entièrement favorable à la constitution votée en Tunisie, qui permettait l’égalité totale des droits et des devoirs et qui reconnaissait l’égalité entre les hommes et les femmes. Les islamistes avaient initialement essayé de remplacer le mot « égalité » par le mot « complémentarité », mais le parti islamo-conservateur Ennahdha avait finalement reculé face à la forte mobilisation de la société civile. À ce titre, permettre à M. Kaïs Saïed, l’actuel président tunisien, de revenir sur ces immenses avancées a constitué une grande erreur. La décennie de l’ouverture démocratique a été tumultueuse, mais elle a quand même constitué une parenthèse dans laquelle nous pourrons puiser à l’avenir.

M. Gilles Yabi. Madame la députée Le Hénanff, vous nous avez interrogés sur l’existence d’une envie réciproque. Tout d’abord, il faut rappeler la nécessité de tenir compte de la diversité des pays africains. Par conséquent, la relation de la France avec les pays qui furent ses anciennes colonies est très différente de celle de la France avec les autres pays africains. Depuis de nombreuses années, la France a d’ailleurs opéré une diversification de ses partenariats vers des pays comme l’Afrique du Sud, le Nigéria, mais aussi le Mozambique, pays qui dispose de ressources naturelles importantes.

Des tensions existent ainsi entre la France et les pays africains avec lesquels elle avait noué des relations particulières lors des dernières décennies. Ces derniers pays expriment leur volonté de changer les partenariats, mais deux éléments doivent néanmoins être soulignés. Tout d’abord, il faut tenir compte de la hiérarchisation des priorités : ces pays doivent effectuer des choix prioritaires, y compris dans le temps qu’ils vont accorder à la discussion et la négociation des partenariats extérieurs face au temps qu’ils doivent consacrer au renforcement de leurs bases institutionnelles, économiques et sociales, dans un contexte de ressources humaines plus restreintes au sein de l’administration d’État.

Ensuite, ces partenariats extérieurs sont diversifiés : la France est naturellement un interlocuteur, mais au même titre que d’autres pays ou institutions, comme l’Allemagne, l’Union européenne, la Chine ou les pays du Golfe. Dès lors, il ne faut pas nécessairement envisager cet élément comme un message négatif spécialement adressé à la France, mais plutôt comme une nouvelle phase historique.

Par ailleurs, la question des coups d’État au Sahel et de leurs suites a également été évoquée. La dénonciation des coups d’État militaires est conforme aux règles et protocoles que la région ouest-africaine s’est donnée, notamment dans le cadre de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO). En revanche, décider des sanctions à mettre en place et de la menace d’une intervention est d’un autre ordre. Or je rappelle que des déclarations de soutien à une éventuelle intervention militaire de la CEDEAO ont été effectuées au plus niveau de l’État français. Ce type de message est extrêmement dévastateur pour la perception de la France par les Sahéliens, et les Africains plus largement. De fait, les interventions militaires ont produit des résultats catastrophiques pour l’ensemble de la région.

Vous nous avez également interrogés sur la perception de l’Union européenne (UE) en Afrique. Certains Africains – ils sont peu nombreux – s’intéressent à ces questions et sont conscients de l’action de l’UE sur le continent, notamment en matière de financement des infrastructures. En revanche, bien plus nombreux sont ceux qui perçoivent surtout l’Europe à travers le débat continu sur l’immigration. De fait, beaucoup d’Africains ont surtout la vision d’une Europe qui établit la lutte contre l’immigration irrégulière comme sa priorité absolue. L’Europe, au même titre que les États-Unis, est considérée comme une instance de triage, de sélection, qui cherche uniquement à attirer les talents africains lorsqu’ils font face à des pénuries, dans tel ou tel domaine, notamment celui de la santé. Cette perception est forcément négative, parce qu’elle ne tient pas compte de la longue histoire des migrations qui ont concerné aussi l’Europe pendant très longtemps. Le drame des milliers de migrants morts en tentant de franchir la Méditerranée relève à la fois de la responsabilité des pays de départ, qui ne parviennent pas à améliorer les conditions économiques des jeunes, mais également des politiques migratoires européennes, qui ferment les voies légales de délivrance de visas. De fait, la question migratoire demeure l’élément déterminant dans la vision assez négative que beaucoup d’Africains portent sur l’Union européenne.

Par ailleurs, il existe néanmoins une polarisation sur la France et une distinction entre cette dernière et les autres pays européens. Ainsi, l’Allemagne et quelques autres pays européens ont une lecture quelque peu différente de la situation en Afrique de l’Ouest et dans le Sahel. Par exemple, l’Allemagne est beaucoup plus présente aujourd’hui dans la région sahélienne. Ensuite, la place des femmes dans les sociétés africaines, notamment ouest-africaines, est effectivement essentielle au sein de notre think tank. Cependant, ici aussi, ces questions doivent d’abord relever des sociétés africaines elles-mêmes. Les changements importants décidés par le Parlement français ou un autre parlement d’Europe ne peuvent pas tout de suite s’imposer dans des pays africains. En effet, les évolutions sur ces sujets relèvent de débats internes et parfois féroces sur des points de vue différents. En Afrique, les sujets de société ont également besoin d’un débat public informé, sérieux et constructif.

Par ailleurs, des progrès importants ont été réalisés pour améliorer la représentation des femmes dans l’espace politique. Ainsi, quelques pays africains figurent aujourd’hui parmi les tout premiers au niveau mondial en termes de représentation des femmes dans les parlements. Je pense notamment au Rwanda, mais aussi au Sénégal qui a voté une loi sur la parité, ou au Bénin, qui a mis en place des quotas.

Sur le plan économique, des initiatives ont également vu le jour, notamment de la part d’entrepreneures femmes, pour financer les activités d’autres femmes. À cet égard, je pense que la France peut, de manière réaliste et en conservant une certaine humilité, accompagner ces initiatives déjà établies, en respectant la nécessité de débats publics internes, lesquels feront évoluer ces sociétés sur la place des femmes.

Je souhaite conclure mon intervention en évoquant la démocratie et son soutien. Les sondages soulignent ainsi que 66 % des Africains sont systématiquement favorables à la démocratie et qu’ils considèrent qu’il s’agit là du meilleur système de gouvernement. Dès lors, les contestations portent non pas sur la démocratie en tant que telle, mais sur la dénonciation de démocraties non effectives, de démocraties factices, qui n’obtiennent pas de résultats sur le plan sécuritaire, ni pour l’amélioration du bien-être économique et social. L’enjeu ne porte donc pas sur la démocratie en tant que telle, mais sur la manière de construire des démocraties substantielles et des États efficaces. Ces deux questions sont liées, mais elles ne sont pas identiques. Nous avons besoin d’État, de politiques publiques, mais aussi d’une légitimité politique passant par une démocratie qui ne se réduise pas aux processus électoraux.

M. Arthur Banga. Je partage un grand nombre des idées exprimées par Gilles Yabi, mais nous avons également quelques points de désaccord. Par exemple, j’étais favorable au soutien de la France à une intervention militaire, à partir du moment où elle est prise par une institution africaine légitime, comme la CEDEAO. Malheureusement, des atermoiements ont eu lieu et la junte au pouvoir au Niger est selon moi indigne. Elle s’installe et enracine la pratique des coups d’État. Souvent, les intellectuels africains ne sont pas suffisamment sévères avec les juntes et préfèrent expliquer les raisons pour lesquelles elles prennent le pouvoir. Il ne faut pas négliger la remise en cause même de la démocratie. Le soutien à la démocratie, aux initiatives et réformes démocratiques, est important, particulièrement pour la France, qui se positionne comme le pays de la liberté et des droits de l’homme.

Ensuite, j’estime qu’il existe effectivement une réciprocité dans la volonté de construire une relation nouvelle entre l’Afrique et le reste du monde, et notamment la France. En revanche, il faut également être conscient des faiblesses de notre projet commun, qui tiennent particulièrement aux ombres de notre histoire longue partagée. Il importe donc d’assumer ce passé colonial, qui a conduit à des privations de droits et des spoliations. Dans son ouvrage Pourquoi l’Afrique est entrée dans l’histoire (sans nous) ? Sonia Le Gouriellec cherche ainsi à déconstruire les visions stéréotypées et dévalorisantes du continent africain. À ce titre, je salue l’une des recommandations du sommet de Montpellier concernant le projet d’une Maison des mondes africains et des diasporas.

En outre, il est temps de tenir compte des changements et de voir l’Afrique, et particulièrement l’Afrique francophone, comme un véritable espace géopolitique et non plus comme un pré carré au sein duquel toute concurrence est perçue comme une rivalité. En réalité, la France doit accepter, sans ressentiment, qu’il existe un véritable espace géopolitique où la concurrence et la coopération se construisent en fonction des nécessités et des besoins. La France et l’Afrique disposent d’atouts communs, comme la langue, la culture et les diasporas, par exemple.

Les deux principaux écueils liés à la présence historique de la France en Afrique concernent la monnaie et la présence militaire. Le franc CFA a permis aux économies de mieux résister aux crises, mais il est temps de passer à un autre modèle, tout en conservant les réussites passées. Malheureusement, depuis la Déclaration d’Abidjan 2019, peu d’avancées sont intervenues en la matière. Dans le domaine militaire, la juste distance doit porter sur la transformation, notamment des bases militaires, et non leur disparition pure et simple, pour mettre l’accent sur la formation. Je pense par exemple à l’Académie internationale de lutte contre le terrorisme, qui est implantée en Côte d’Ivoire.

La culture, les humanités et les échanges, notamment entre centres de recherche universitaires, sont également essentiels. Dans ce domaine, la présence française a régressé alors que l’on voit fleurir de plus en plus d’instituts Confucius ou de clubs canadiens par exemple. Ces moyens permettront justement d’impliquer les sociétés civiles dans la réforme et la pensée, en faveur de la co-construction d’un avenir afro-français. Pour sa part, l’enjeu de l’aide pose question, notamment parce que le mot ramène à une formation de domination magnanime. En revanche, il importe de recherche l’efficacité, en définissant des priorités et en vérifiant les résultats à obtenir au sein des partenariats. Aujourd’hui, certains investissent moins et gagnent plus, en termes d’image.

La condition des femmes a progressé, mais des défis importants demeurent, notamment en matière de scolarisation et de santé. Les relations entre les sociétés civiles, les partenariats et les retours d’expérience nord-sud, mais également sud-sud, sont à ce titre essentiels. Au-delà, il faut accompagner les sociétés civiles dans leurs transformations, en fonction des attentes, mais avec des valeurs claires. En effet, les valeurs de liberté et de la démocratie sont trop souvent mises de côté, au profit des intérêts géopolitiques et économiques. Une fois encore, la cohérence est, là aussi, primordiale.

En guise de conclusion, nous sommes très attachés à l’établissement de ce débat par l’Assemblée nationale, qui représente le peuple français. Ce type d’initiative permettra de reconstruire la relation afro-française, qui s’est trop longtemps limitée à une relation personnelle entre nos chefs d’État, dont les décisions étaient plus établies en fonction de leurs propres intérêts ou ceux des entreprises que dans l’intérêt des peuples. Il est important que les peuples et les humanités retrouvent leur place.

Lorsque je parle avec les responsables de l’ambassade à Abidjan, je les incite à associer la société civile et les entrepreneurs dans les débats et à ne pas se limiter à l’État, aussi légitime soit-il. Les acteurs africains, la société civile et les chercheurs sont à disposition pour agir en ce sens, comme en témoigne notre présence aujourd’hui. J’espère que vos travaux parlementaires permettront d’aller plus loin et de peser réellement dans le débat. Au-delà de la phase de rupture, qui peut comporter ses propres turpitudes et dangers, je suis confiant dans l’avenir de nos relations afro-françaises. Nos liens sont réels, à travers les diasporas, la langue et la beauté de nos continents. La France et l’Afrique pourront ainsi continuer leur long cheminement, dans un cadre plus équilibré, dans un intérêt réciproque et « gagnant-gagnant ».

M. le président Thomas Gassilloud. Je vous remercie tous les trois pour ces échanges très riches, qui permettent de lancer nos travaux.

3. Audition conjointe, ouverte à la presse, avec la commission des finances, sur la thématique « l’Afrique, l’endettement et les coopérations monétaires » : de M. Bruno Cabrillac, directeur adjoint à la direction générale des statistiques, des études et de l’international à la Banque de France, de M. William Roos, chef de service des affaires multilatérales et du développement à la direction générale du Trésor, et de M. Pierre Jacquemot, ancien ambassadeur et universitaire (mercredi 22 novembre 2023)

M. le président Thomas Gassilloud. Mes chers collègues, la commission de la défense nationale a entamé la semaine dernière un cycle d’auditions sur les enjeux sécuritaires en Afrique. Avant de traiter des enjeux sécuritaires stricto sensu, et notamment les questions relatives à nos bases, aux opérations de maintien de la paix et des entreprises de sécurité et de défense, il nous a semblé intéressant de mener un travail pour réfléchir à l’environnement élargi.

À ce titre, je remercie le président Coquerel d’avoir accepté l’organisation d’une audition conjointe avec la commission des finances, de l’économie générale et du contrôle budgétaire dans le cadre de ce cycle. Il me semble ainsi extrêmement intéressant de favoriser l’interaction entre nos commissions respectives. Elle est d’autant plus importante qu’elle matérialise la nécessité d’une défense globale. Notre politique de défense doit être l’affaire de l’ensemble des députés, mais aussi des Français. L’un de nos grands anciens disait ainsi que chaque Français doit se sentir personnellement responsable de la défense de son pays. En outre, l’ensemble des politiques publiques contribue de facto à définir la politique de défense d’un pays, et notamment sa capacité de résilience face à une crise.

Il va de soi que les sujets de financement, notamment d’endettement et de souveraineté financière, ont un impact direct sur l’autonomie stratégique d’un pays et par conséquent sur sa politique de défense. Les enjeux financiers peuvent également constituer un levier de puissance. Ces derniers mois, il a par exemple été beaucoup question de gels d’avoirs. Enfin, nous devons tous avoir conscience d’évoluer dans un monde en compétition, parfois en proie à une forme de guerre informationnelle.

À cet égard, notre audition fournit l’occasion de questionner, en toute transparence, le lien entre souveraineté financière et souveraineté stratégique. Ce lien est d’autant plus prégnant en Afrique, dans un contexte où le ratio d’endettement moyen de l’Afrique subsaharienne a presque doublé en dix ans.

Afin d’évoquer cette thématique, nous avons le plaisir d’accueillir M. Pierre Jacquemot, universitaire et ancien ambassadeur en poste dans plusieurs pays africains, notamment le Kenya, le Ghana et la République démocratique du Congo. Monsieur, vous pourrez nous éclairer sur les conséquences géopolitiques de l’endettement pour les pays africains – je pense notamment au rôle de la Chine, qui s’est affirmée ces dernières années comme un créancier majeur des pays africains – et la dépendance stratégique, voire militaire, qui pourrait découler d’une telle situation.

Nous accueillons également M. William Roos, chef de service des affaires multilatérales et du développement à la direction générale du Trésor. Avec lui, nous pourrons aborder l’action de la France vis-à-vis des dettes des pays africains, notamment dans le cadre du Club de Paris qui traite des opérations de restructuration et de dettes souveraines.

Enfin M. Bruno Cabrillac, directeur adjoint à la direction générale des statistiques, des études et de l’international à la Banque de France évoquera plus particulièrement le bilan des réformes du franc CFA depuis 2017.

M. le président Éric Coquerel. Nous tenons effectivement ce matin une réunion consacrée à l’Afrique. Elle porte sur l’endettement et les coopérations monétaires qui relient les pays de ce continent à la France.

Je remercie les trois intervenants pour leur participation à cet échange et me réjouis de l’occasion qui nous est donnée de tenir une réunion commune avec la commission de la défense nationale et des forces armées, afin d’aborder un sujet majeur qui dépasse nos frontières et que nous n’avions plus évoqué en commission des finances depuis une audition de 2020. Cette audition avait permis de traiter l’accord de coopération entre la France et les États membres de l’Union économique et monétaire ouest-africaine (Uemoa), composée de la Côte d’Ivoire, du Sénégal, du Burkina Faso, du Bénin, du Togo, du Niger et du Mali. Cet accord avait été signé le 21 décembre 2019 et mettait fin à la centralisation au Trésor français des réserves de change de la banque centrale des États d’Afrique de l’Ouest (BCEAO) et prévoyait le retrait de la France des instances de gouvernance.

Nul doute que nous avons désormais un peu plus de recul pour analyser les conséquences de ces changements. Au seuil de cette audition, je me permets de livrer deux interrogations majeures.

Les pays occidentaux, même s’ils se donnent l’illusion ou la bonne conscience de faire ce qu’il faut pour alléger la dette des pays africains, ne se placent-ils pas dans un entre-deux finalement ambigu, voire hypocrite ? Cette dette constitue effectivement un facteur de préoccupation, puisqu’elle expose ces pays aux marchés financiers et à la spéculation sur leur dette publique. Mais il est regrettable de s’alarmer sur le niveau des dettes sans envisager leurs besoins et les moyens nécessaires pour y répondre, alors que pour chaque pays le poids de la dette représente en moyenne 57 % du PIB, soit un niveau inférieur à celui prévu par le traité de Maastricht pour adhérer à l’euro.

La crise climatique et la bifurcation écologique viendront nécessairement alourdir cette dette. Selon un groupe d’experts indépendants créé sous l’égide de l’ONU, l’ensemble des pays en développement, à l’exception de la Chine, devra dépenser plus de 2 000 milliards de dollars par an d’ici 2030 pour assurer leur développement et s’engager dans la bifurcation écologique si nous voulons atteindre les objectifs de l’Accord de Paris. En l’absence de financement supplémentaire, les pays les plus vulnérables au changement climatique seront donc incapables de financer leur adaptation. Les solutions ne peuvent pas reposer sur les anciennes logiques fondées sur la croissance éternelle. Pour dépasser cette contradiction, ne faudrait-il pas proposer d’augmenter massivement les financements fléchés vers les pays africains ?

Ensuite, des économistes, dont Joseph Stiglitz et Jayati Ghosh, proposent d’instaurer une taxe élargie sur les transactions financières qui permettrait de lever jusqu’à 400 milliards d’euros par an. Des ONG plaident également en faveur d’une taxe sur les énergies fossiles, dont le produit serait affecté aux pays à faibles revenus. Enfin, une taxe sur le transport maritime est également envisageable.

Ma deuxième interrogation est la suivante : la récente réforme du franc CFA n’est-elle pas en trompe-l’œil, dans la mesure où elle maintient une parité avec l’euro, souvent pénalisante pour les exportations et la compétitivité des économies africaines ?

M. Pierre Jacquemot, ancien ambassadeur et universitaire. Je suis heureux de prendre la parole devant vos deux commissions pour vous parler de la situation qui prévaut actuellement en matière économique et sociale en Afrique. Pour ma part, j’évoquerai quelques éléments généraux de cadrage de la situation actuelle, avant d’aborder les questions plus spécifiques de financement et de gestion de la dette.

Tout d’abord, il est difficile de parler de l’Afrique comme d’un tout cohérent, puisque la situation peut être fort différente dans chacun des cinquante-quatre ou cinquante-cinq pays qui composent le continent. Je m’en tiendrai donc à quelques généralités qui me semblent pertinentes.

L’épidémie de la Covid a été gérée d’assez bonne manière par la majorité des pays africains, étant entendu que le problème a été moins sanitaire qu’économique. Les entraves à la mobilité des personnes ont été très largement respectées et se sont traduites par une série d’effets négatifs en termes d’insécurité alimentaire et nutritionnelle. Les échanges ont été réduits, les budgets familiaux ont été amputés et les transferts financiers des migrants ont été moindres, alors qu’ils sont absolument essentiels dans le financement de la vie économique d’un certain nombre de pays africains.

Les importations alimentaires ont diminué et les prix ont augmenté. En rajoutant l’impact de la crise ukrainienne sur le prix des produits alimentaires et celui des engrais, une double contrainte a pesé sur ces pays, qui font face un très gros problème nutritionnel. Dans de nombreux pays africains existent des phénomènes de malnutrition par carence alimentaire et carence en nutriments, mais également le développement de phénomènes d’obésité dans les villes. Nous constatons l’existence d’une assez forte corrélation spatiale entre l’insécurité physique des personnes et la malnutrition.

Nous observons en outre un phénomène de montée de la violence dans les relations entre pasteurs et éleveurs. La vie pastorale en Afrique concerne à peu près 250 millions de personnes, soit 20 % de la population africaine. Par exemple, dans une communauté peule, nous avons observé que pratiquement tous les pasteurs, sur la bande sahélienne, mais également à Madagascar et en partie au nord de l’Afrique du sud, sont armés pour se défendre contre les vols de bétail.

Un autre phénomène important vous intéresse au premier chef : le retour des coups d’État en Afrique. Ces coups d’État étaient fréquents jusque dans les années 1990, avant de diminuer par la suite. Or lors des trois dernières années, nous avons assisté à onze coups d’État, notamment en Guinée, au Mali, au Burkina Faso, au Niger, au Soudan, au Gabon. Au Tchad, s’est opéré un quasi-coup d’État, en tout cas une transmission non constitutionnelle du pouvoir. La situation qui prévaut est donc celle d’une insécurité assez généralisée, qu’elle soit climatique, alimentaire, agricole, ou simplement sécuritaire.

Je souhaite à présent évoquer les tendances lourdes. Nous assistons à ce que la Banque mondiale appelle une croissance à deux vitesses. La Banque mondiale distingue les pays pauvres en ressources naturelles des pays riches en ressources naturelles. À ce titre, il peut être paradoxal de constater que l’impact de la crise associée à la Covid et au conflit l’ukrainien est plus forte sur les pays riches en ressources naturelles. En effet, il existe dans les pays riches en ressources naturelles un phénomène de concentration sur l’activité minière et pétrolière, que l’on appelle la « malédiction des matières premières », qui se traduit par une réduction de la diversification des activités et donc une plus grande vulnérabilité aux chocs extérieurs, notamment les chocs de prix. La première des solutions que nous devons appuyer dans notre réflexion sur l’avenir de l’Afrique porte donc sur la promotion de la diversification. Naturellement, cette diversification est plus facile à préconiser qu’à mettre en œuvre.

Les estimations certes un peu grossières des démographes font état d’une projection d’un continent africain à 2 milliards d’habitants en 2050, qui se traduira par deux phénomènes : une très importante proportion de jeunes et l’urbanisation. De même, le poids relatif de l’Afrique dans la population en âge de travailler ne cesse d’augmenter, notamment vis-à-vis de la Chine et de l’Inde. Potentiellement, l’Afrique offrira une main-d’œuvre disponible à l’échelle de l’économie mondiale de plus en plus importante, de l’ordre de 20 % à l’horizon 2050. Le continent connaîtra donc la plus forte croissance de la population en âge de travailler, ce qui obligera les États à absorber une dizaine de millions de jeunes chaque année, alors que la capacité du secteur salarié privé classique est de l’ordre de trois millions. Cela signifie que la jeunesse devra trouver une intégration dans d’autres activités, dans ce qui est appelé très sobrement « le secteur informel », c’est-à-dire le secteur non structuré, non fiscalisé, non enregistré.

L’urbanisation est déjà notable : un Africain sur deux est « rurbain », en particulier dans les villes intermédiaires de 200 000 à 300 000 habitants. Cependant, les phénomènes de métropolisation ne cessent de s’accroître, comme en témoignent des villes comme Le Caire, Lagos, Kinshasa ou Abidjan. Il existe même des ceintures urbaines reliant plusieurs villes, telle celle qui va de Dakar à Yaoundé, qui sont marquées par une très forte densité de population. Cette urbanisation croissante pose naturellement des problèmes d’organisation et de gestion de la ville.

Compte tenu de ces données, les besoins financiers sont considérables. On estime ainsi que pour financer la reprise post-Covid, il fallait environ 285 milliards de dollars sur le continent et que pour financer les objectifs du développement durable à l’horizon 2030, il faudrait 200 milliards de dollars. L’amortissement de la dette supposait, au début de l’année 2022, 65 milliards d’euros. À titre de comparaison, le budget de la ville de Dakar est de 40 euros par habitant par an, quand celui de la ville de Paris est de l’ordre de 3 600 euros par habitant chaque année. De même, la ville de Ouagadougou, qui compte 5 millions d’habitants dispose d’un budget à peine deux fois plus important qu’une ville française de 25 000 habitants comme Rodez.

Dans ce contexte, nous assistons à une résurgence d’un problème d’endettement, qui avait été en partie résolu au début des années 2000, grâce à un certain nombre de processus d’annulation ou de report de dettes. Des situations d’endettement extrêmement dramatique pèsent sur des pays comme l’Angola, l’Éthiopie, le Kenya ou la République démocratique du Congo. L’analyse des données budgétaires pour trois pays clés de la zone sahélienne, le Burkina Faso, le Mali et le Niger, montre que l’année 2013 constitue une année charnière, à partir de laquelle les budgets militaires ont connu une hausse très marquée. Un collègue chercheur a démontré que plus ces budgets militaires augmentent, plus la probabilité d’un coup d’État ou d’un renversement constitutionnel est importante. Cette thèse se révèle absolument exacte puisque les budgets du Mali et du Burkina Faso n’ont jamais été aussi élevés que l’année où ces pays ont connu un coup d’État.

Je terminerai mon intervention en évoquant quelques considérations qui pourront faire réagir mes collègues du Trésor et de la Banque de France. Je prétends que l’Afrique a une grande légitimité à réclamer un soutien financier du reste du monde. D’abord, il s’agit du continent qui supporte le plus les externalités négatives de la mondialisation, notamment en termes de perte de biodiversité, d’expansion des grandes endémies et de réchauffement climatique. De plus, l’Afrique subit de plein fouet l’impact de crises comme celle de l’Ukraine. En outre, l’Afrique n’est pas émettrice de CO2, mais en subit le plus fortement l’impact. Le continent est dans une situation extrêmement pénalisante du point de vue économique et social.

Simultanément, l’Afrique joue un rôle fondamental dans l’équilibre de la planète, en particulier dans l’équilibre de sa biodiversité. Le bassin du Congo absorbe à lui seul l’émission de gaz à effet de serre de l’ensemble des véhicules de la planète. Il s’agit là du deuxième « poumon » mondial, derrière l’Amazonie. Le continent africain joue ainsi un rôle éminent en termes de services environnementaux, qui mérite compensation et rémunération, si nous voulons que ce bien public mondial puisse être correctement géré. Sur la scène financière internationale, l’Afrique dispose donc d’un certain nombre d’arguments pour exprimer le besoin d’un traitement particulier en ce qui concerne le financement de son développement.

Enfin, on pourrait se poser la question de savoir si l’Afrique n’est pas finalement créancière du reste du monde. La fuite des capitaux est si répandue que le continent est devenu un créancier net. Les flux de sortie sont divers. Ils concernent bien évidemment la fraude fiscale, mais surtout les rapatriements par le biais des prix internes des multinationales, par le truchement en particulier dans le secteur minier. La Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement (Cnuced) évalue les flux de sortie à 90 milliards de dollars environ par an, à comparer avec le montant de l’aide publique pour le continent, qui s’établit à 40 milliards de dollars. Au-delà des prix de transaction, figurent également parmi les flux de sortie des activités criminelles ou de la corruption. Ces flux de sortie sont particulièrement significatifs dans certains pays comme le Nigéria, l’Afrique du Sud, l’Angola, le Congo, l’Égypte ou le Maroc. Compte tenu de ces données, il est loisible de se demander si l’effort ne doit pas être aussi principalement porté sur la gestion de ces flux de sortie, de façon à « intérioriser » le modèle de financement.

Cette interrogation est régulièrement posée par les chefs d’État africains, qui ont décidé de créer une zone de libre-échange à l’échelle continentale, soit potentiellement la plus grande zone de libre-échange du monde. Les orientations portent sur l’agriculture, les infrastructures, l’intégration commerciale, les chaînes de valeur de production, la libre circulation des personnes et l’intégration financière et macroéconomique.

En guise de conclusion, je souhaite mentionner les termes de la discussion par les Africains eux-mêmes. Nous assistons aujourd’hui à la remontée de deux tendances assez fortes que l’on croyait éteintes depuis les années 1970 : le retour d’une certaine forme de souverainisme et d’un néo-panafricanisme, une conscience africaine. Felwine Sarr, grand économiste et philosophe sénégalais, nous rappelait que « L’Afrique n’a personne à rattraper » : l’idée d’un rattrapage a été hérité d’une conception du développement très ancienne, qui date des années 1960. C’est à l’Afrique de choisir son sentier, son cheminement. De son côté, le philosophe burkinabé Joseph Ki-Zerbo souligne que dans la tradition africaine, « il faut apprendre à ne pas se coucher sur la natte des autres, car c’est le plus sûr moyen de se retrouver par terre ».

M. William Roos, chef de service des affaires multilatérales et du développement à la direction générale du Trésor. Au sein de la direction du Trésor, je suis en charge des affaires multilatérales et du développement, notamment en charge du Club de Paris, avec notre directeur général Emmanuel Moulin.

Nous travaillons au quotidien sur les sujets d’évolution de l’endettement et de restructuration de dettes, mais nous couvrons aussi le volet financement, puisque nous gérons les banques multilatérales de développement, notre présence au Fonds monétaire international (FMI), ainsi que les relations bilatérales avec les pays d’Afrique sub-saharienne et la co-tutelle de l’Agence française de développement (AFD). Les enjeux de restructuration de dettes ne constituent donc qu’une petite part du sujet.

Ma présentation insistera particulièrement sur le volet budgétaire. Les pressions pour augmenter les dépenses sont nombreuses, compte tenu des différents chocs – le choc Covid, le choc du conflit en Ukraine –, mais également des besoins spécifiques liés à la sécurité ou aux catastrophes naturelles. En revanche, la capacité à financer ces dépenses a été moindre que celle des pays avancés, compte tenu d’une politique monétaire et d’une structuration financière totalement différente de celle que nous connaissons.

Les déficits ont augmenté et l’enjeu consiste aujourd’hui à retrouver une trajectoire soutenable : plus que le niveau de la dette à proprement parler, c’est la trajectoire d’endettement qui importe, au même titre que les règles budgétaires que l’on se donne pour assurer une soutenabilité à moyen terme. À ce titre, il convient de diminuer les dépenses qui ne sont pas efficaces, par exemple les subventions à la consommation d’énergies fossiles, qui ne bénéficient pas de manière préférentielle aux personnes les plus pauvres, et qui peuvent représenter plusieurs points de PIB dans le budget d’un État. À cet égard, la hausse du niveau des recettes fiscales – qui est globalement faible - fait partie de la solution, notamment par l’augmentation des bases taxables ou le relèvement de certains niveaux d’imposition.

Cela n’enlève en rien les besoins de financement extrêmement importants de ces pays pour répondre aux objectifs de développement, aux enjeux climatiques et sécuritaires. Les sources de financement peuvent être internes ou externes. Dans de nombreux pays se sont développés des marchés financiers locaux permettant des émissions de dettes souscrites par les acteurs locaux. Cependant, les institutions financières locales ont atteint une limite en termes prudentiels. Assez peu de pays africains ont accès aux marchés obligataires internationaux et à des émissions d’eurobonds ([5]) sur le marché obligataire, lesquelles n’ont d’ailleurs pas eu lieu en Afrique subsaharienne depuis le début de l’année 2022. Même les pays qui étaient les plus insérés dans les marchés financiers internationaux sont confrontés à des difficultés, notamment liées à la remontée des taux et une aversion au risque plus grande des investisseurs internationaux. Des pays comme le Ghana ne sont plus aujourd’hui en situation de pouvoir refinancer les eurobonds qui arrivent à maturité. Par ailleurs, pour la plupart des pays, le financement externe concessionnel ou commercial s’effectue plus de manière bilatérale ou multilatérale.

Pendant plusieurs années, après l’initiative des pays pauvres très endettés (PPTE) ayant conduit à de nombreuses annulations de dette, de nouveaux créanciers sont apparus, dont la Chine, mais également des créanciers privés dont des banques, ou dans certains pays, des créanciers obligataires. Nous assistons aujourd’hui à un tarissement très important des financements chinois, qui avaient porté de nombreux projets d’infrastructures en Afrique. Ainsi, certains pays ne bénéficient plus de financements nets de la part de la Chine. Ensuite, dans le contexte de la guerre en Ukraine, les flux d’aide publique au développement vers l’Afrique ont diminué. La France est ici un contre-exemple puisque nous avons continué à augmenter nos financements d’aide au développement.

Le besoin d’un financement concessionnel ou à bas coût a été à l’origine de l’initiative portée par le Président de la République d’un sommet sur le financement des économies africaines, en 2021. Ce sommet constituait la reconnaissance de la légitimité de cette question et cherchait à trouver des pistes de solution. En 2021, nous avons soutenu une dynamique de financement vers l’Afrique, notamment à travers l’allocation exceptionnelle de droits de tirage spéciaux (DTS) du FMI. Ainsi, 100 milliards de dollars de DTS figurant dans les réserves des pays développés ont été mobilisés en faveur des pays vulnérables, et en grande partie en Afrique. Des appels ont également porté sur la reconstitution ambitieuse de poches concessionnelles en dons ou en prêts à très bas taux d’intérêt, de la part de la Banque mondiale ou de la Banque africaine de développement. Pendant la période de la Covid, a été prise une initiative de suspension du service de la dette : les remboursements ont été stoppés puis rééchelonnés avec le même taux d’intérêt. Cet allégement des paiements avait pour objectif d’accroître les ressources disponibles des pays africains et leur permettre de faire face aux difficultés engendrées par la crise sanitaire.

Au-delà, demeurent des problèmes structurels de dette. À la fin de l’année 2021, nous avons mis en place un « cadre commun » entre les pays du Club de Paris (qui comprend des émergents comme le Brésil ou l’Afrique du Sud) et du G20 non membres du Club (Arabie Saoudite, Chine, Inde, Turquie), une structure qui n’est pas limitée aux pays développés et qui demeure attractive pour les pays émergents créanciers. Ce cadre commun partait du constat qu’il était nécessaire de mener un dialogue avec la Chine, qui est souvent le premier pays détenteur de dette dans les pays d’Afrique. Aujourd’hui, le FMI estime qu’il n’existe pas de risque systémique de crise de dette, que la situation n’implique pas une réduction transversale et automatique du stock de dette des pays, et qu’il faut les analyser au cas par cas.

Au sein du Club de Paris, dont le secrétaire général Philippe Guyonnet Dupeyrat est parmi nous aujourd’hui, nous avons traité le dossier du Tchad, il y a quelques mois. Quand le pays a demandé une restructuration de sa dette, les prix du pétrole étaient bas, mais compte tenu de la lenteur du processus, et c’est une critique justifiée, le pétrole était remonté lorsqu’il fut question de décider. Dès lors, il n’était plus nécessaire de procéder à un traitement de dettes quantitatif. Si les prix du pétrole devaient redevenir bas, nous nous sommes engagés à opérer un traitement de dettes. Nous avons donné au Tchad un levier pour négocier un reprofilage des paiements envers son principal créancier, qui est un créancier privé, Glencore.

Actuellement, nous finalisons le cas de la Zambie, à travers un reprofilage très fort : nous modifions totalement les flux de paiement sur l’ensemble des dettes, qui permet une réduction de 40 % en termes de valeur actualisée nette. Ces efforts importants donnent du levier pour que la Zambie négocie avec le comité de créanciers obligataires.

Un accord sur les grands paramètres est presque achevé avec le Ghana et nous sommes dans l’attente d’un accord technique entre le FMI et l’Éthiopie (staff level agreement). Au-delà des restructurations de dettes, nous réfléchissons à des clauses interrompant automatiquement le paiement du service de la dette en cas de catastrophe naturelle (« CRDC – climate resilient debt clauses »). Le sommet pour un nouveau pacte financier de Paris en juin 2023 a non seulement reconnu toutes ces avancées, mais il a également couvert des questions que vous avez posées, Monsieur le Président, sur l’importance d’avancer vers de nouvelles sources de financement. Une task force est ainsi chargée de sujets comme la taxation maritime ou la taxation de l’aérien.

M. Bruno Cabrillac, directeur adjoint à la direction générale des statistiques, études et international de la Banque de France. La direction générale de la Banque de France comprend une unité qui s’occupe pour le compte de l’État des questions de financement du développement, en lien très étroit avec la direction générale du Trésor.

Mon intervention portera particulièrement sur l’ex-zone franc, dont le nom a été changé, d’une part parce qu’il constituait un irritant à l’égard de nos partenaires africains et ensuite pour corriger une inexactitude. En effet, contrairement à ce que l’on entend encore aujourd’hui, il ne s’agit pas d’une véritable zone monétaire, mais d’un ensemble de pays ayant des accords de coopération monétaire avec la Banque de France, autour de trois zones monétaires totalement différentes. Il existe également deux francs CFA, deux monnaies totalement différentes qui ne sont pas librement convertibles entre elles.

Le seul lien qui unit ces pays de coopération monétaire Afrique-France est l’existence d’accords monétaires avec la France, qui reposent sur les mêmes principes, même si leurs textes sont différents. Ces accords de coopération monétaire représentent également le résultat d’un double choix librement exercé, par les pays de l’Union monétaire ouest-africaine (Uemoa) et de la Coopération financière en Afrique centrale (Cemac) : le choix d’être en union monétaire et d’avoir un taux de change fixe vis-à-vis de l’euro. Ce double régime de change rigide est unique au monde. Au titre de ces accords de coopération monétaire, la France donne sa garantie à chacune des banques centrales, donc à chacune des zones monétaires, et non à chacun des États. Cette garantie de change signifie qu’en cas d’épuisement des réserves mutualisées au sein de chaque zone, la France fournit de façon illimitée et inconditionnelle des réserves de change à ces zones.

À long terme, l’avantage principal de ce régime de change concerne sa stabilité monétaire : les études montrent que sur les trente dernières années, l’inflation cumulée a été significativement inférieure à celle des autres pays d’Afrique subsaharienne, pour des croissances à peu près comparables, notamment dans les pays du Sahel, ceux de l’Uemoa, ainsi que le Tchad, malgré tous les chocs qu’ils ont subis. Dans ce régime de change, la valeur de la monnaie est restée intacte lors des périodes de crise, qu’il s’agisse des troubles sécuritaires ou des périodes de poussée inflationniste internationale.

En 2023, la croissance a été relativement résiliente dans les pays de l’Uemoa, mais aussi de la Cemac, ces derniers étant essentiellement des pays exportateurs de pétrole, sont en convalescence depuis le retournement des cours en 2014. De même, les ratios d’endettement public sont plus faibles dans ces pays que dans le reste de l’Afrique subsaharienne. Ils disposent en outre de réserves de change substantielles. Ces fondamentaux se sont améliorés même si ces pays ont un peu plus utilisé leurs marges de manœuvre budgétaires et monétaires pour faire face à la crise Covid qu’en moyenne les autres pays d’Afrique sub-saharienne.

Le contexte de ralentissement de la croissance mondiale, de pressions inflationnistes persistantes et de durcissement des conditions de financement extérieur, notamment la fermeture des marchés de capitaux aux pays d’Afrique subsaharienne, et particulièrement ceux de l’UEMOA, est marqué par un recul des financements concessionnels dans l’Afrique subsaharienne et la diminution des financements chinois, auxquelles s’ajoutent des tensions sécuritaires et politiques, ainsi qu’une vulnérabilité élevée au changement climatique. De fait, les pays du Sahel figurent parmi les pays les plus sensibles aux risques physiques liés au changement climatique.

Malgré tout, je tiens à signaler la résilience de ces pays, en particulier les pays du Sahel au sein de l’UEMOA : le Mali, le Niger et le Burkina Faso, dont les performances macroéconomiques, selon les chiffres de la BCEAO, n’ont pas été fortement affectées malgré la dégradation de la situation sécuritaire et les coups d’État militaires. Ces derniers se sont généralement traduits par une petite poussée d’inflation, mais n’ont pas entraîné une forte régression du taux de croissance. Dans ces zones, le FMI a joué un rôle déterminant pour permettre à ces pays de mener une politique macroéconomique favorable à la croissance et au développement sur le long terme. Dans la zone CEMAC, composée de pays exportateurs de pétrole, le régime de change a permis une réelle stabilité monétaire, en comparaison avec d’autres pays exportateurs de pétrole comme l’Angola ou le Nigeria, qui ont subi un enchaînement dramatique, fait de hausse des prix, d’inflation et de détérioration du taux de change.

Au titre des déceptions relatives, on aurait pu penser que le régime de taux de change fixe aurait permis de limiter les effets du « syndrome hollandais », mais en réalité, ces pays n’ont pas fait plus de progrès en matière de diversification économique et de sortie progressive des énergies fossiles. La dépendance aux énergies fossiles demeure ainsi encore trop forte. Malgré tout, je souhaite conclure que dans la conjoncture actuelle marquée par une forte poussée inflationniste internationale, les avantages de ce régime de change demeurent significatifs.

M. le président Éric Coquerel. Je vous remercie pour vos interventions passionnantes, dont certaines ont permis de battre en brèche quelques idées reçues. Je vous avoue néanmoins que je reste un peu sur ma faim concernant votre réponse à la question de l’impact de la bifurcation écologique dans la prise en compte de financements supplémentaires. Je m’interroge également sur la récente réforme qui instaure une parité avec l’euro et qui, je le redoute, sera pénalisante pour la compétitivité des économies africaines.

M. Jean-René Cazeneuve, rapporteur général de la commission des finances, de l’économie générale et du contrôle budgétaire. En 2023, l’aide publique au développement s’est établie à 15,9 milliards d’euros, en progression de 700 millions d’euros par rapport à 2022. La France tient ses engagements de montée en puissance d’une programmation de l’aide publique au développement, qui correspond aujourd’hui à 0,55 % de notre revenu national brut.

Dans le cadre de son aide, la France continue à comptabiliser l’annulation de dettes et généralement l’action sur l’endettement des pays africains. Considérez-vous cette pratique comme normale et est-elle commune aux autres pays prêteurs ? Je sais qu’elle est discutée. Ensuite, quel contrôle exerçons-nous aujourd’hui sur l’utilisation de cette aide publique au développement par les pays bénéficiaires ?

Le Président de la République a exprimé sa volonté de mettre fin au franc CFA. Quels sont les points d’attention auxquels le gouvernement sera confronté dans le cadre de la mise en œuvre de cette promesse ? Selon vous, sera-t-elle tenue et si tel est le cas, à quelle échéance ? Enfin, quel est aujourd’hui le niveau de sinistralité de la dette des pays africains ?

M. Philippe Sorez (RE). Mes chers collègues au nom du groupe Renaissance, je tiens tout d’abord à exprimer mes sincères remerciements à nos trois intervenants pour la qualité de leurs propos et de leur expertise, qui contribuent à éclairer nos débats dans le cadre du cycle Afrique. Les liens historiques entre la France et l’Afrique se distinguent particulièrement par le soutien et la coopération dans deux domaines clés, la défense et la monnaie. La coopération dans le secteur monétaire a été marquée par une certaine inertie générale des critiques et des mouvements de contestation dirigés en particulier contre le franc CFA.

Ainsi, en mai 2020, le Président ivoirien Alassane Ouattara et le Président français Emmanuel Macron ont officiellement validé la réforme du franc CFA en reconnaissant que cette monnaie était perçue comme un vestige de la Françafrique. Cet accord entre le Trésor français et la BCEAO implique deux changements majeurs : l’arrêt du versement de 50 % des réserves de change de la zone sur le compte d’opération du Trésor français et le retrait de la France des instances de gouvernance de la devise. Cependant, un point crucial demeure inchangé pour le moment : la France continue de garantir le franc CFA.

Cette étape représente une transition avant le remplacement du franc CFA par l’éco, censé devenir la future devise commune de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO). Alors que cette réforme a eu un retentissement considérable au moment de son annonce, le franc CFA reste donc le symbole de l’ensemble des difficultés économiques de la zone franc et parfois, un prétexte pour des revendications plus larges contre la présence française en Afrique. À cet égard, quel regard portez-vous sur cette réforme et comment évaluez-vous ses impacts économiques et politiques, trois ans après sa mise en œuvre ? Concernant l’avenir du projet de transition vers l’éco et la disparition du franc CFA en Afrique de l’Ouest, quelles perspectives pourrions-nous envisager ?

M. Emeric Salmon (RN). Le 28 novembre 2017, le Président Emmanuel Macron a affirmé qu’il ne faisait pas un dogme du maintien de la zone de coopération monétaire des francs CFA. Il a rappelé l’importance du respect de la souveraineté des États africains en la matière. En parlant de ces derniers, il déclarait : « S’ils considèrent qu’il faut même supprimer totalement cette stabilité régionale et que c’est mieux pour eux, je considère que c’est eux qui décident et donc je suis favorable. » Nous nous reconnaissons pleinement dans cette position de respect de la souveraineté des États.

Un certain nombre de pays ont fait le choix de quitter la zone de coopération monétaire franc CFA, comme la Guinée ou la Mauritanie. Je ne pense pas qu’il soit dans l’intérêt de ces pays de quitter cette zone de coopération, facteur de stabilité économique, mais si telle est leur décision souveraine, qu’il en soit ainsi. En revanche, il me semble que l’on étudie beaucoup et a raison l’intérêt de l’existence des francs CFA pour les États membres africains et pas assez l’intérêt pour la France. Existe-t-il des études économiques prospectives anticipant les conséquences qu’aurait pour la France une disparition du franc CFA, au-delà de l’hypothèse d’une disparition de la zone ? Existe-t-il des études économiques sur les inconvénients et les avantages de l’existence du franc CFA, afin de déterminer si le maintien de cette zone monétaire est dans l’intérêt de la France ?

M. David Guiraud (LFI-NUPES). Je tiens à rappeler en préambule nos principales positions consistant à annuler en partie les dettes des pays africains, à permettre aux États des zones CFA d’Afrique de l’ouest devenue zone Eco d’avoir une monnaie dont ils sont les seuls maîtres et, enfin de consacrer 0,7 % de notre revenu national brut à l’aide publique au développement. En octobre 2023, un entretien d’Émilie Laffiteau publié par l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS) dresse trois scénarios pour l’avenir monétaire des États qui utilisent le franc CFA : une monnaie commune aux quinze pays de la Cedeao, la création d’une monnaie unique au sein de l’Uemoa et enfin la fin d’une monnaie commune et la création de monnaies nationales. Quel scénario vous semble-t-il le plus probable ? Dans quelle mesure les trajectoires politiques et sécuritaires auxquels font face certains États pourraient-elles influencer ces trajectoires économiques ? Puisque la mise en œuvre de projets d’émancipation économique et financière annoncés par les présidents Macron et Ouattara en décembre 2019 est aujourd’hui au point mort, comment permettre aux pays africains des zones CFA de disposer d’une monnaie dont ils soient les seuls maîtres et dont ils puissent définir les contours, tout en leur garantissant une stabilité monétaire ?

M. Jean-Louis Thiériot (LR). Avant de poser ma question, je voudrais simplement témoigner, au nom de notre groupe, d’une légère divergence sur les présupposés, je pense aux propos de Monsieur Jacquemot concernant la légitimité des financements à l’Afrique. Je crois qu’il ne faut pas raisonner en termes de légitimité. S’il est évident que les pays développés ont pu générer des externalités négatives, des externalités positives ont également été fournies. Je pense notamment aux progrès en matière sanitaire. Le monde développé ne doit pas assumer une culpabilité collective vis-à-vis des pays africains.

Cela étant posé, pour éviter davantage d’externalités négatives et de difficultés, il est absolument nécessaire d’être présent en Afrique, et de participer au financement du développement des économies africaines et de la transition écologique. À défaut, d’une manière ou d’une autre, les problématiques, notamment démographiques, deviendront des problèmes qui toucheront l’Europe en général et la France en particulier.

Vous avez peu évoqué les questions de gouvernance étatique, mais aussi des entreprises. Comment améliorer la gouvernance des flux financiers en direction de l’Afrique ?

M. Mohamed Laqhila (Dem). Selon un proverbe africain, « la main qui donne reste toujours au-dessus de celle qui reçoit ». Comment pouvons-nous structurer notre relation économique, financière et sécuritaire, afin qu’elle soutienne l’Afrique, dans le cadre d’une relation plus équilibrée et pour éviter cette perpétuelle dynamique de dépendance ?

Ensuite, quelle stratégie pouvons-nous adopter pour renforcer l’autonomie économique et sécuritaire des pays africains ? En quoi la France peut-elle réviser sa politique d’aide au développement, pour évoluer vers un partenariat plus égalitaire avec les pays africains, favorisant leur développement durable et leur stabilité à long terme ?

Enfin, ne devons-nous pas nous interroger sur notre politique d’immigration dite « choisie » qui consiste finalement à attirer des étudiants aujourd’hui pour ensuite les retenir, privant l’Afrique de sa matière grise ?

Mme Lise Magnier (HOR). Nous avons absolument tous conscience que l’Afrique est au carrefour géographique, économique, diplomatique et militaire de notre monde et que la question des besoins de financement est donc cruciale, d’autant plus qu’aujourd’hui, l’Ouest et l’Est se font de nouveau face et que cette contestation entraîne évidemment des conséquences pour le continent africain.

À ce sujet, les investissements de la Chine et la communication associée sont symptomatiques d’une volonté d’expansion économique, entraînant un risque fort de mainmise politique et diplomatique sur le continent africain par des pays autoritaires, en lien avec des opérations de désinformation et d’influence visant à opposer l’Afrique et l’Europe. En quoi notre politique de coopération monétaire peut-elle enrayer ces opérations de contestation des partenariats euro-africains, et particulièrement franco-africains ?

M. Karim Ben Cheikh (Écolo-NUPES). Je retiens particulièrement de vos exposés les besoins de financement. Aujourd’hui, nous avons besoin de 285 milliards de dollars pour la période post Covid et de 200 milliards de dollars par an pour atteindre les objectifs du développement. Face à cela, l’aide publique au développement en direction de l’Afrique s’établit à 40 milliards de dollars. Le rapport entre les besoins de financement et l’aide réelle est donc d’un à dix.

J’ai retenu également de vos propos une corrélation entre financement des armées et coups d’État militaires. Serait-il pertinent de produire un graphique sur la même période pour mettre en lumière la relation entre le démantèlement du réseau diplomatique français au sens large et la détérioration de notre relation avec certains pays ? Par ailleurs, j’ai bien entendu les remarques du rapporteur général sur le niveau de notre aide publique au développement, à hauteur de 15 milliards d’euros, dont nous devons nous féliciter.

Cependant, nous savons aussi par ailleurs que nos outils de coopération en matière de développement reposent essentiellement sur des prêts. Pensez-vous que cet outil est aujourd’hui le plus pertinent, pour répondre aux défis que nous voyons en Afrique subsaharienne et surtout pour cibler les zones que nous considérons comme prioritaires ?

M. Jean-Marc Tellier (GDR-NUPES). Le 18 octobre dernier était publié le rapport de la Banque de France sur la coopération monétaire entre la France et l’Afrique. Je tire plusieurs conclusions de sa lecture. Tout d’abord, l’Afrique a besoin de financements massifs et de créations monétaires. La France doit cesser sa mise sous dépendance de la zone du franc CFA, mais plus encore, elle doit agir sur le plan international, pour changer radicalement les règles d’attribution des droits de tirage spéciaux (DTS) par le Fonds monétaire international (FMI).

Au-delà d’une nouvelle distribution des DTS non utilisés par les pays riches, qui s’effectue actuellement au compte-gouttes, une réforme des conditions d’émission des DTS devrait favoriser les critères de lutte contre la pauvreté et le financement à grande échelle de la transition économique et écologique du continent africain. Par ailleurs, les pays africains ont besoin de nouvelles recettes fiscales et nous devrions y consacrer des efforts en cohérence avec la réalisation des objectifs contenus dans le pacte international relatif aux droits économiques et sociaux et culturels, que la France a ratifié.

Il est souvent dit que l’Afrique est notre avenir, mais elle est d’abord l’avenir des Africains. Pourquoi ne pas flécher au moins 10 % de l’aide publique au développement (APD) vers le soutien et le renforcement des systèmes fiscaux de ces pays, pour leur fournir des moyens budgétaires de développement et de financement endogènes ?

Enfin, alors que les pays africains souhaitent recouvrer une souveraineté monétaire, comment expliquer que 81 % des stocks d’or de la Banque centrale des États d’Afrique de l’Ouest soient toujours détenus par la Banque de France ?

M. Charles de Courson (LIOT). L’Afrique est le continent dont la population croît le plus vite dans le monde, ce qui crée des besoins considérables en matière d’éducation, de santé, de logement et tout simplement de développement économique. Or, Monsieur l’ambassadeur, vous signalez que le taux de croissance économique de l’Afrique ne peut absorber cette croissance démographique. Quelles sont les grandes mesures qui permettraient d’ajuster l’offre et la demande en la matière ? Si nous ne parvenons pas à procéder à cet ajustement, des émigrations massives interviendront, à la fois à l’intérieur de l’Afrique et entre l’Afrique et l’Europe, des coups d’État militaires permanents surviendront et des régimes autoritaires s’installeront un peu partout.

Quelles peuvent être les grandes mesures en matière de freinage de la croissance démographique et d’aide au développement ? Notre système d’aide au développement permet-il réellement le développement de l’Afrique ? La politique monétaire n’est pas décisive à ce titre.

Mme Valérie Bazin-Malgras (LR). La situation financière en Afrique est préoccupante. L’endettement en Afrique subsaharienne a presque doublé en dix ans, passant de 30 % du PIB en 2013 à environ 60 % du PIB en 2022. Par conséquent, le coût du remboursement de la dette a également augmenté. Le ratio paiement d’intérêts sur recettes a été multiplié par plus de deux depuis le début des années 2010. Plus de la moitié des pays en Afrique subsaharienne présentent un risque de surendettement élevé ou sont en surendettement. L’augmentation des taux d’intérêt entraîne de fait des difficultés de remboursement, notamment pour les pays endettés. Elle accroît le fardeau financier, rend les remboursements plus coûteux et influence négativement l’économie. La situation est très inquiétante. Quelles actions spécifiques recommandez-vous pour atténuer ces problèmes de remboursement liés à l’augmentation des taux d’intérêt ?

M. Yannick Favennec-Bécot (HOR). Grâce au budget consacré à l’AFD, la France est dotée d’un outil de développement très puissant. Pour autant, il est peu visible sur le terrain, puisque les populations concernées l’ignorent et ne l’associent pas à l’amélioration de leur situation. Que préconisez-vous pour réformer la stratégie politique de l’AFD ? Comment rendre cette action plus visible et lisible pour les populations ? Que préconisez-vous concernant la réforme du franc CFA ? La France doit-elle, selon vous, attendre la décision des pays concernés ou faut-il leur fixer une échéance ?

M. Patrick Hetzel (LR). Monsieur Roos, vous avez insisté sur le fait que les investissements chinois sur le continent africain, après avoir été très conséquents, ont récemment reflué. À quelle hauteur s’étaient-ils établis lors de la dernière décennie ? Quels sont les pays aujourd’hui concernés par un retrait des investissements de la part de la Chine, qui entre très largement en conflit avec un certain nombre de politiques, à la fois françaises et européennes ?

Mme Marie-Christine Dalloz (LR). Monsieur Jacquemot a indiqué que les besoins financiers sont considérables. Messieurs Roos et Cabrillac, partagez-vous le chiffrage de cette évaluation ? Ensuite, au sein des accords de coopération monétaire, est-il prévu d’aider les pays d’Afrique subsaharienne à traiter les 90 milliards d’euros de flux financiers perdus annuellement ? Enfin, dans les pays de la Cemac, l’inflation est estimée à 5,7 % en 2023 pour une croissance du PIB de 2,7 %. La différence étant assez conséquente, quels seront les impacts sur la capacité de remboursement de la dette ?

M. Michel Castellani (LIOT). La croissance démographique en Afrique s’est établie l’an dernier à 23,4 pour 1 000, ce qui signifie que quand il y avait 1 000 Africains au 1er janvier, ils étaient 1 023 au 31 décembre. Cette croissance nous interpelle. Ainsi, la formation brute de capital nécessaire pour augmenter le revenu moyen individuel et donc le développement devrait donc être considérable. L’endettement africain, en particulier auprès de la France, vous semble-t-il vraiment constituer un vecteur de développement ? Ces dons ou ces prêts sont-ils véritablement dirigés vers des secteurs moteurs et inducteurs de développement ?

M. Bruno Cabrillac. Monsieur le président Coquerel, vous avez demandé si le système de change pénalise la compétitivité des pays de la coopération monétaire Afrique-France. Selon les estimations du FMI, depuis la dévaluation de 1994, le taux de change n’a jamais été durablement surévalué par rapport au taux de change d’équilibre. Il n’a pas non plus été durablement sous-évalué. Évidemment, le régime de change n’a pas d’effet sur la compétitivité hors prix. Par exemple, la France partage avec l’Allemagne la même monnaie, mais les résultats en matière de commerce extérieur sont loin d’être au même niveau.

Le 10 novembre dernier a été publiée une étude financée par l’AFD et réalisée par la Fondation pour les études et la recherche sur le développement international (Ferdi) sur la compétitivité hors prix dans les pays de l’Uemoa, qui évalue les différents facteurs, notamment ceux liés à la gouvernance, au climat des affaires, mais aussi aux infrastructures, et particulièrement les infrastructures d’énergie. Sur les avantages ou les inconvénients du système de change, il existe une littérature assez abondante, mais qui est peut-être un peu ancienne. Une autre étude récente de la Ferdi montre que sur le long terme, le système de change a été favorable pour la stabilité monétaire et donc pour la réduction de la pauvreté, puisque l’inflation touche avant tout les pauvres, notamment lors des périodes d’hyperinflation, qui conduisent à la dollarisation des économies. En revanche – et c’est effectivement un peu décevant – cette étude ne décèle pas d’effets significatifs sur la croissance, ni dans un sens négatif, ni dans un sens positif.

Ensuite, plusieurs d’entre vous ont indiqué que les pays de la coopération monétaire devaient récupérer une monnaie dont ils seraient les seuls maîtres. A priori, aujourd’hui, ils sont déjà les seuls maîtres de leur monnaie. Simplement, ils ont effectué un premier don de souveraineté monétaire, en créant des unions monétaires. Ils ont renoncé, comme nous l’avons fait nous-mêmes, à leur souveraineté monétaire au niveau des États. Ils ont choisi un système de change fixe qui contraint beaucoup leur politique monétaire, mais qui n’est pas si anormal pour les pays de niveaux de développement comparables. De fait, la plupart des pays à faibles revenus ont soit des systèmes de change fixe, soit des systèmes de change fortement gérés, pour éviter la volatilité des taux de change. Par conséquent, l’idée qu’ils ne seraient pas les seuls maîtres de leur politique monétaire me paraît erronée.

Vous avez également demandé si la politique de coopération monétaire pouvait enrayer la propagande antifrançaise. Elle l’a plutôt entretenue. C’est la raison pour laquelle nous avons conduit la réforme de la coopération monétaire avec l’UEMOA et que nous mènerons la réforme de la coopération monétaire avec CEMAC, afin d’enlever un certain nombre de symboles qui favorisaient les fausses interprétations. Malheureusement, certaines de ces fausses interprétations demeurent, comme celle consistant à dire que la France contrôle l’émission monétaire parce que les billets sont fabriqués à la Banque de France. La plupart des pays d’Afrique subsaharienne importent leurs billets sur la base de relations commerciales avec des entreprises allemandes ou britanniques, de la même manière que la Banque de France entretient des relations commerciales avec la BCEAO ou la Banque des États de l’Afrique Centrale. Le même raisonnement peut s’appliquer au stock d’or. La Banque de France détient effectivement le stock d’or de la BCEAO, de la même manière que nous gérons les stocks d’or d’un grand nombre de banques centrales. Cela leur permet de valoriser leurs réserves, mais n’a rien à voir avec une quelconque mainmise de la Banque de France sur les stocks d’or.

Par ailleurs, la question de la fuite des cerveaux a également été mentionnée. Des travaux, notamment ceux du professeur Hillel Rapoport, montrent qu’il existe également des effets positifs et qu’il faut, au cas par cas, en tenir compte pour évaluer les conséquences de la fuite des cerveaux. D’une part, elle encourage une diaspora encore plus active dans les relations entre les pays de départ et les pays d’accueil, ce qui engendre à son tour de la croissance. Ensuite, comme vous le savez, au niveau mondial, les remises de travailleurs émigrés ont dépassé maintenant les volumes d’aide publique au développement. En outre, la possibilité de partir à l’étranger et d’émigrer pour valoriser ses compétences renforce l’attractivité de l’éducation, et notamment de l’éducation supérieure dans un certain nombre de pays.

À titre personnel, je suis frappé par la disproportion entre d’un côté, les besoins de financement annoncés et calculés par les diverses institutions internationales ; et d’un autre côté, les flux officiels d’aides que nous pouvons mettre sur la table. Peut-être existe-t-il une surestimation des besoins de financement, lesquels sont calculés pour atteindre les dix-sept objectifs de développement durable, par nature très difficiles à établir.

M. William Roos. La légitimité que je mentionnais au titre des besoins de financement n’est pas d’ordre moral. Nous observons bien l’existence de besoins pour le développement économique ou pour l’action climatique, qu’il s’agisse de la réduction des émissions de gaz à effet de serre ou, surtout pour l’Afrique, de l’adaptation au changement climatique. La présidence indienne du G20 a commandé un rapport à deux économistes, Larry Summers et Nand Kishore Singh. Sur l’ensemble des besoins dans les pays en développement, ils considèrent qu’à l’horizon 2030, 3 000 milliards supplémentaires seront nécessaires, à la fois pour les enjeux de développement et les enjeux de climat au sens large. Selon eux, les deux tiers de cette somme (2 000 milliards de dollars) doivent provenir de financements locaux, c’est-à-dire d’institutions financières locales, de banques locales, et de la mobilisation des recettes fiscales dans ces pays. Le tiers restant, soit 1 000 milliards de dollars, doit provenir de l’extérieur, dont la moitié au titre de l’aide publique au développement et l’autre moitié au titre du secteur privé des pays riches. L’aide publique au développement se scinde elle-même en actions bilatérales et multilatérales.

À cet effet, l’agenda du G20 vise à accroître les capacités de financement des banques multilatérales de développement à des taux très bas, qu’il s’agisse de financements concessionnels ou non. L’ensemble des pays du G20 et des actionnaires des banques multilatérales s’efforcent d’optimiser le capital de ces banques, afin d’accroître les financements. en parallèle, la France est ouverte à une discussion sur des augmentations de capital de ces banques multilatérales, qui permettent d’obtenir un important effet de levier. Ainsi, pour un euro injecté dans une banque multilatérale, celle-ci peut délivrer six ou sept euros en capacité de prêt.

Ensuite, vous nous avez interrogés sur l’aide publique au développement, notamment pour savoir si la répartition entre les dons et les prêts est pertinente. Cette légitime question relève d’un choix politique, qui s’effectue chaque année lors de la présentation de la mission sur l’aide publique au développement. Sur le plan technique, il importe que des pays comme la France ou d’autres maintiennent un volet d’aide en prêts au-delà de ceux du FMI, dans la mesure où des besoins doivent être financés de cette manière, comme les besoins d’infrastructures ou des besoins de financements budgétaires.

Ensuite, le placement du curseur entre prêts et dons est une décision d’ordre politique. Selon la méthodologie de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), sur les 15 milliards d’euros d’aide au développement fournis par la France, douze milliards d’euros concernent des dons et trois milliards d’euros portent sur des prêts.

Faut-il procéder à des annulations systématiques de prêts ? Ma réponse technique est négative. En effet, si nous savons par avance que les prêts vont être automatiquement annulés au bout de quelques années, la bonne réponse consiste cesser les prêts et à ne procéder que par des dons. Il s’agit là d’une forme d’honnêteté vis-à-vis du Parlement. Si nous voulons continuer à pouvoir effectuer des prêts, les restructurations ne doivent intervenir que lorsqu’elles sont absolument nécessaires. Nous les réalisons dans le cadre du secrétariat du Club de Paris, assumant la priorité d’un retour le plus important possible pour la France et les contribuables français qui ont financé ces prêts, tout en respectant les capacités de remboursement des pays bénéficiaires.

Lorsque nous négocions aujourd’hui des restructurations de dette, comme nous le faisons pour des pays comme la Zambie, l’Éthiopie ou le Ghana, notre priorité vise à réduire les flux financiers et le service de la dette, mais aussi à faire en sorte que l’ensemble du capital soit remboursé. De fait, les annulations en capital sont très rares. Lorsque nous avons agi de la sorte, notamment de manière massive dans un cadre coordonné multilatéral comme celui de l’initiative pays pauvres très endettés, elles étaient comptabilisées comme une aide publique au développement. Mais sur le fond, une annulation de dette est un don. Encore une fois, il est logique d’être transparent, afin qu’un débat politique nécessaire sur la répartition puisse avoir lieu, mais il ne faut pas faire un prêt pour faire in fine un don.

Sachez que le contrôle de l’aide publique au développement de la France est effectivement un sujet majeur, sur lequel porte notamment la loi de 2021. Cette évaluation est incontournable pour s’assurer de la bonne utilisation des fonds par les pays qui en bénéficient, qu’il s’agisse de prêts de politiques publiques ou des aides budgétaires. La plupart du temps, nous nous associons à des programmes FMI ou de la Banque mondiale, lorsque nous fournissons un appui budgétaire à un pays en difficulté. Nous interrompons les aides lorsque le pays n’est plus d’accord pour mettre en œuvre les améliorations de la gouvernance financière et de la transparence prévue dans le cadre d’un programme avec le FMI.

Enfin, je souhaite achever mon intervention en évoquant le sujet du franc CFA. Comme l’a indiqué M. Bruno Cabrillac, cette réforme a été symbolique, mais les symboles comptent. Ensuite, il n’y a aucun tabou dans notre dialogue avec les ministères des finances d’Afrique centrale ou d’Afrique de l’Ouest. Comme le Président de la République et le ministre des finances l’ont rappelé, nous sommes à l’écoute et si les gouvernements de ces pays souhaitent une évolution, la France l’accompagnera, évidemment.

Mais dans les faits, nous constatons que dans de nombreuses zones du monde, il existe une demande d’appui externe ou d’une coopération régionale pour réduire la volatilité des monnaies et les risques de change, au-delà de l’Afrique centrale ou de l’Afrique de l’Ouest. D’une certaine manière, la coopération monétaire telle que nous l’avons mise en place est une réponse possible, mais elle n’est pas la seule. Elle comporte un certain coût en termes de risques pour la France et il est logique, politiquement, que vous l’évaluiez.

M. Pierre Jacquemot. Tout d’abord, l’Assemblée nationale dispose probablement du meilleur rapport sur la coopération française réalisé depuis une dizaine d’années, le rapport de 2018 de M. Hervé Berville, alors parlementaire en mission, qui a abouti au texte de loi le 4 août 2021, une loi travaillée avec l’ensemble des acteurs, notamment de la société civile et des collectivités locales. Ce rapport est remarquable et je regrette qu’il soit à peine cité dans le rapport de M. Fuchs et de Mme Tabarot. Malheureusement, il a été largement remis en cause par les décisions du comité interministériel de la coopération internationale et du développement de juillet 2023 concernant un certain nombre de principes de base, notamment en matière de déliement de l’aide.

La question de l’efficacité de l’aide publique au développement est en effet traitée dans ce document. En tant qu’ex-directeur du développement et de la coopération à l’ancien ministère de la coopération et au ministère des affaires étrangères, je peux témoigner du grand contrôle, jusqu’au dernier centime, des sommes de l’APD, pour s’assurer qu’elles ne profitent pas à des opérations de blanchiment ou à des financements de terrorisme. Ce contrôle est particulièrement rigoureux jusqu’au dernier bénéficiaire, ce qui est d’ailleurs techniquement très difficile à mettre en œuvre, dans des pays où il n’existe pas d’état civil. Nous sommes soumis à des audits permanents sur nos opérations. Il est très difficile, sur du prêt ou sur du don, de détourner de l’argent public.

Ensuite, la question fondamentale consiste à savoir si la destination de cet argent est la plus optimale, en termes de besoins. À cet égard, 90 % des projets que nous avons en portefeuille ne sont pas financés, le plus souvent pour des raisons liées aux capacités de mise en œuvre. À ce titre, l’exemple le plus emblématique concerne le projet du plus grand barrage hydroélectrique au monde, le projet Grand Inga, à l’embouchure du fleuve Congo, dont il est question depuis vingt ans. De fait, de nombreux projets, notamment d’infrastructure, manquent aujourd’hui non de financement, mais d’une véritable capacité de mise en œuvre et d’une démonstration de leur pertinence.

Par ailleurs, je n’ai pas parlé de culpabilité de l’Occident vis-à-vis de qui que ce soit. Je pourrais dire plus précisément qu’il existe des problèmes de responsabilité croisée et de solidarité à l’échelle planétaire. J’ai simplement mis en lumière le cas du continent africain, qui ne produit pas de CO2, mais qui dispose en revanche de capacités de captation de CO2 très importantes et qui fournit là un service environnemental. Dans une logique économique, ce service environnemental doit trouver un financement.

La question du renforcement des capacités de contrôle par les ambassades de l’aide publique au développement qui transite par l’AFD ou de son émancipation est récurrente, depuis de nombreuses années. Localement, et je suis bien placé pour le dire, la capacité de l’ambassade à pouvoir gérer l’ensemble des partenariats français, y compris privés, constitue un véritable sujet. Il est certain que la mise en cause du statut d’ambassadeur par le gouvernement est un handicap terrible, lorsque l’on sait que pour travailler dans certains pays africains, il est nécessaire d’opérer un apprentissage long, pour être en mesure d'appréhender les réalités anthropologiques, sociologiques, politiques et linguistiques d’un pays. Il n’est pas possible d’exercer ce métier dans de bonnes conditions et de servir au mieux la France en étant parachuté.

Je souhaite également évoquer la situation du Niger, dont j’étais très proche, pour un ensemble de raisons. Il me semble extrêmement grave de n’avoir pas parlé des 25 millions de Nigériens qui du jour au lendemain sont trouvés sous sanction de la Cedeao, indirectement appuyée par la France, sans médicaments, sans produits vivriers, sans essence, ni énergie. Simultanément, la France a décidé d’arrêter son APD. Le réseau des dix-sept ONG que je préside a donc été obligé de licencier plus de 50 personnes sur place, de suspendre ses programmes en direction de la mère et de l’enfant, de la lutte contre la malnutrition, de l’insertion des jeunes et de la promotion de l’agroécologie, soit des dizaines de projets en direction des populations les plus vulnérables.

En disant « la France arrête de vous aider », nous avons contribué au ressentiment à l’encontre des Français. En outre, la junte au pouvoir se détourne de sa mission de sécurité et de lutte contre les groupes armés pour redistribuer les prébendes après avoir évincé un certain nombre de politiques et de dirigeants d’entreprises publiques. Le pays est désormais dans une situation dramatique. En tant que citoyen français et ancien diplomate, je trouve que cette attitude est absolument contre-productive pour notre image. Cette même erreur a déjà été accomplie par le passé au Togo et en République démocratique du Congo, et nous l’avons reproduite au Mali, au Burkina Faso et au Niger.

Par ailleurs, le franc CFA demeure un élément de fantasme important. Le billet de banque est fabriqué à Chamalières et s’appelle le franc ; 50 % des dépôts de la zone Cemac sont en France. Aujourd’hui, en compagnie d’un certain nombre d’experts africains, nous travaillons sur ces questions depuis un certain temps et nous savons qu’il faut sortir du rattachement à l’euro. Dès lors, un rattachement à un panier de devises représentatives des activités commerciales de la zone me paraît absolument évident. Une certaine marge de flexibilité est également nécessaire.

En conclusion, deux questions, qui n’ont pas été abordées lors de notre discussion, me semblent incontournables concernant le franc CFA. D’une part, la parité actuelle ne constitue-t-elle pas une prime aux importations ? Si tel est bien le cas, il y a là un sérieux problème pour pouvoir établir des politiques de souveraineté alimentaire. D’autre part, le crédit à l’économie tel qu’il existe encore, favorise-t-il le financement dans les pays concernés ? Cela ne me semble pas certain.

M. le président Thomas Gassilloud. Je vous remercie tous les trois pour cette audition très intéressante, qui témoigne des liens entre les enjeux financiers et les enjeux de sécurité. Nous comptons sur la commission des finances pour continuer à s’investir sur des sujets de défense et à ce titre, nous nous tenons à sa disposition.

M. le président Éric Coquerel. La commission des finances est disponible pour renouveler cette expérience sur des sujets croisant finances, défense et enjeux internationaux.

4. Audition conjointe, ouverte à la presse, avec la délégation française à l’Assemblée parlementaire de la Francophonie (APF), de M. Emmanuel Kasarhérou, président du Musée du quai Branly-Jacques Chirac et de Mme Cécile Megie, directrice des stratégies et coopérations éditoriales transverses de France Média Monde, sur les enjeux médiatiques et culturels dans la relation Afrique-France (mercredi 22 novembre 2023)

M. le président Thomas Gassilloud. Nous continuons notre cycle Afrique en partageant ce matin notre audition avec la section française de l’Assemblée parlementaire de la Francophonie (APF), que préside Mme Amelia Lakrafi. Après avoir évoqué les enjeux d’endettement et de coopération monétaire avec la commission des finances, nous abordons maintenant des enjeux médiatiques et culturels, également très importants dans la relation Afrique-France. La diversité de ces sujets témoigne du caractère pleinement multidimensionnel de notre partenariat avec les États africains et démontre la nécessité d’avancer dans ce cycle avant que nous ne replongions directement dans les enjeux de sécurité.

Madame Cécile Mégie, vous êtes directrice des stratégies et coopérations éditoriales transverses de France Médias Monde, qui regroupe notamment la chaîne d’information continue France 24 et la radio mondiale RFI. Vous pourrez certainement revenir sur les enjeux relatifs à l’image des médias français sur le continent, leur audience et leur portée réelle, à l’heure où les réseaux sociaux sont omniprésents, mais également sur la contribution de ces médias au rayonnement de la francophonie. Nous serions également intéressés de vous entendre sur le rôle que peut jouer l’audiovisuel extérieur de la France dans notre relation avec les Afriques, alors que certaines voix s’élèvent pour en faire un outil d’influence à part entière. De fait, les Africains nous interrogent parfois pour savoir si France 24 est une chaîne dont la ligne éditoriale est totalement libre ou si elle est au service des intérêts français. Vous pourriez peut-être revenir à ce titre sur le lancement des États généraux de l’information souhaité par le Président de la République.

Monsieur Emmanuel Kasarhérou, vous êtes président du musée du quai Branly-Jacques Chirac. Nous serions heureux d’entendre votre analyse sur la perception de l’action culturelle en Afrique, alors que d’autres pays développent des stratégies parfois plus visibles, notamment la Chine, qui multiplie l’ouverture d’instituts Confucius. Vous pourriez notamment revenir sur les enjeux entourant la restitution d’œuvres et la coopération entre les musées français et africains, mais également avec les représentants des diasporas en France.

Amélia Lakrafi, présidente déléguée de la délégation française de l’Assemblée parlementaire de la francophonie. Mes chers collègues, c’est à ma connaissance la première fois qu’un délégué de la section française, et certainement une présidente déléguée, copréside une réunion commune avec une commission permanente de l’Assemblée nationale. C’est pourquoi je tiens à remercier très chaleureusement mon collègue Thomas Gassilloud de m’avoir sollicité pour être aujourd’hui à ses côtés, avec la commission défense. Je veux également saluer son initiative visant à associer les membres de la section française de l’Assemblée parlementaire de la francophonie aux travaux qu’ils mènent dans le cadre d’un cycle d’information sur leur relation entre la France et le continent africain.

À cet égard, je souhaite rappeler que si l’Assemblée parlementaire de la francophonie réunit à ce jour quatre-vingt-douze sections membres, associés ou observateurs, la section française y occupe une place toute particulière pour plusieurs raisons. Elle est en effet la plus nombreuse, avec quatre-vingt-dix députés et soixante sénateurs. Le Parlement français est aussi le deuxième le plus gros contributeur financier de l’APF, après l’Organisation internationale de la francophonie, l’OIF. De même, plusieurs parlementaires français occupent des fonctions importantes au sein des différents organes de l’APF.

Je veux ici saluer le travail de notre collègue Bruno Fuchs, qui a été désigné délégué général de l’APF et anime cette institution aux côtés du député canadien Francis Drouin, qui la préside. Plusieurs de nos collègues députés et sénateurs sont également soit présidents de commission et de réseau, soit rapporteurs au sein de ces mêmes organes. Je suis moi-même l’une des vice-présidentes de l’APF. Vous le voyez, la section française s’implique fortement dans le fonctionnement et l’animation de l’APF. Elle met un point d’honneur à être représentée et à intervenir à chaque réunion d’instance. La position française portée par les élus français est toujours attendue et écoutée.

Pour autant, l’APF n’est pas un outil au service du Parlement français. Les parlementaires membres de la section française ont à cœur de concilier leur double statut de membres de l’APF et de membres du Parlement français. C’est pourquoi les échanges que nous aurons ce matin m’apparaissent très importants et je veux remercier très chaleureusement M. Emmanuel Kasarhérou et Mme Cécile Mégie pour les éclairages qu’ils pourront nous apporter. La relation entre la France et le continent africain est marquée par la « confusion d’une histoire pesante », pour reprendre les termes utilisés par Jean-Louis Borloo, comprenant trois périodes, la colonisation, la décolonisation et la mondialisation de l’Afrique, qui se tourne aujourd’hui vers d’autres partenaires.

Nous en avons largement parlé hier en séance publique lors des débats sur les partenariats renouvelés entre la France et les pays africains. Face à cette Afrique nouvelle, la France s’est longtemps interrogée et a engagé des actions très fortes en ce sens, dont la restitution des biens culturels, mais aussi bien d’autres actions. Ainsi que le Président de la République l’a indiqué le 23 février lors de son dernier déplacement en Afrique centrale, nous avons un destin lié avec le continent africain et nous devons choisir quel rapport nous voulons entretenir avec les pays africains, en sortant des grilles de lecture du passé. Il nous faut considérer les pays africains comme des partenaires avec qui nous avons des intérêts et des responsabilités partagées.

Nous devons bâtir des relations respectueuses, équilibrées et responsables pour œuvrer ensemble pour des causes communes, comme la lutte contre le changement climatique. Cette nouvelle réalité s’incarne dans cette nouvelle politique de partenariat que nous menons désormais. Il est très intéressant pour nous de vous entendre, tant les champs culturels et médiatiques sont importants pour ces relations renouvelées que la France entend bâtir avec l’Afrique. L’importance de nos relations culturelles avec les pays africains est évidente. Nous en avons eu la preuve lors de l’organisation de la session Africa 2020. Je la constate sur le terrain, avec la programmation de nos instituts français ou de nos alliances françaises partout en Afrique.

Cette nouvelle politique de partenariat est sans doute appelée à s’accroître avec le projet de la Maison des mondes africains ou la cité de la langue française à Villers-Cotterêts, qui fera la part belle, je l’espère, à des projets communs avec les pays d’Afrique. La question du relais de l’information et des médias en langue française au travers de France Média Monde et de TV5 Monde est également un enjeu politique de taille, comme nous l’avons vu avec l’interdiction de France 24 ou de RFI dans certains pays du Sahel. Sans doute allez-vous nous donner quelques pistes pour établir cette nouvelle relation par le dialogue et l’échange, par le croisement des savoirs et des expériences que nous partageons déjà à l’APF et dans l’espace francophone.

Mme Cécile Mégie, directrice des stratégies et coopérations éditoriales transverses de France Média Monde. Directrice des stratégies et coopérations éditoriales transverses à France Média Monde, j’ai l’honneur de représenter Marie-Christine Saragosse, la PDG du groupe, qui s’excuse de ne pas être présente en raison d’un déplacement en Roumanie.

Pour débuter mon propos, je tiens à rappeler quelques points concernant notre groupe. France Médias Monde regroupe trois médias : RFI, la radio d’actualité mondiale en français et en seize autres langues ; France 24, la chaîne d’information internationale en continu, en français, en anglais, en arabe et en espagnol ; et Monte Carlo Doualiya, la radio française en langue arabe diffusée au Proche et au Moyen-Orient, qui ne concerne pas directement le continent africain, mais qui est une part importante du dispositif de l’audiovisuel extérieur de la France. Nos trois médias ont compté en 2022 près de 260 millions d’auditeurs, téléspectateurs et internautes chaque semaine à travers le monde. L’Afrique est historiquement notre premier bassin d’audience et constitue donc un continent majeur pour nos médias.

Mon propos s’articulera autour de deux grands points. Il s’agit d’une part de l’ancrage historique de nos médias en Afrique, mais qui évolue aujourd’hui dans un contexte de tensions accrues. D’autre part, j’évoquerai la stratégie de proximité que nous développons depuis plusieurs années auprès des publics du continent africain et que nous entendons encore renforcer dans les années à venir.

RFI et France 24 constituent des médias référents pour couvrir l’actualité du continent africain : l’expertise de nos journalistes à Paris, un service dédié à RFI, le service Afrique, des journalistes spécialisés à France 24, mais également une grande présence sur le continent, avec un très important réseau de près d’une centaine de correspondants, des envoyés spéciaux permanents à Abidjan, à Dakar et à Nairobi. Les Afriques, autant l’Afrique de l’Ouest que l’Afrique de l’Est, sont concernées par la présence de ces professionnels de RFI et des rédactions délocalisées.

Nos médias proposent quotidiennement une couverture de l’actualité africaine, tant dans les programmes d’information qu’à travers les émissions référentes, les sessions d’actualité africaine sur RFI, deux journaux dédiés à l’Afrique sur France 24 où nous donnons un écho mondial à tout ce qui fait événement en Afrique, en offrant également une image positive et fédératrice du continent à travers notamment des événements comme la prochaine Coupe d’Afrique des Nations, qui aura lieu au mois de janvier 2024. Un magazine hebdomadaire dédié à la jeunesse, « Alors, on dit quoi ? », traite des sujets qui concernent le quotidien de notre auditoire. Enfin, il est toujours extrêmement impressionnant de mesurer la notoriété des journalistes et des animateurs de RFI et de France 24 lors des déplacements sur le continent.

Par ailleurs, comme le prévoient les missions de France Média Monde, nous donnons un très large écho à l’actualité française dans toute sa diversité, dans toutes ses dimensions. Le lien indéniable avec le continent africain est souligné à travers cette actualité – la saison Africa 2020 avait ainsi été un moment phare de notre couverture – et il nourrit nos programmes, à travers la présence des diasporas et des échanges humains réguliers entre la France et l’Afrique.

En matière de distribution et de diffusion, nous bénéficions d’une présence extrêmement importante sur le continent africain. En radio, RFI dispose du plus grand parc FM avec 115 émetteurs. Elle est également reprise par près de 500 radios partenaires à travers le continent. Ces radios locales reprennent ainsi une grande partie de nos programmes et notamment nos programmes d’information. Nous avons également conservé une diffusion en ondes courtes, qui conservent une grande importance dans cette région du monde et permettent de toucher notamment des populations plus isolées des grandes villes, et singulièrement dans la bande sahélienne.

En télévision, France 24 est diffusée sur le satellite et sur la TNT quand cela est possible dans certains pays et dans les zones urbaines. Au total, 62 millions de foyers sont distribués par France 24 sur le continent africain. Mentionnons également le numérique, nos sites propres RFI, France 24 dans leurs différentes déclinaisons, mais également les différentes plateformes, les réseaux sociaux, la syndication avec des sites panafricains. Depuis le mois d’octobre 2023, nous avons lancé des chaînes WhatsApp, nouveau vecteur de diffusion d’information pour nos médias et nous enregistrons des performances records en la matière.

Nos médias sont très puissants et enregistrent des résultats d’audiences exceptionnelles. La dernière étude Africascope menée par l’Institut Kantar montre que près de 60 % de la population en Afrique francophone suit RFI et/ou France 24 de façon hebdomadaire. RFI est la première radio internationale en Afrique francophone, elle est toujours classée dans le top 5 des radios les plus écoutées quotidiennement dans les sept villes couvertes par cette étude. En outre, France 24 conforte son statut de première chaîne d’information internationale, toutes cibles confondues sur l’Afrique francophone. Elle figure parmi les dix chaînes les plus regardées chaque semaine.

Le contexte évolue sur le continent africain et il est marqué ces dernières années par de grandes tensions. Très concrètement, cela se manifeste par une recrudescence des manipulations de l’information, de la désinformation, des « infox ». À travers ces manipulations de l’information, des tentatives de déstabilisation sont instrumentalisées par certains États.

À ce titre, il nous semble important de noter le lancement de chaînes à destination de l’Afrique par la Turquie qui propose et assume une vision alternative de l’actualité du monde, c’est-à-dire alternative à la vision occidentale. Il faut également relever la présence d’une offre francophone du média russe Russia Today, avec l’installation d’un bureau à Alger, de manière à couvrir l’ensemble du continent africain, et singulièrement l’Afrique francophone. Ces médias nourrissent des « narratifs » anti-français de manière assumée par ceux qui les dirigent. Ces contenus, disséminés sur les réseaux sociaux pénètrent progressivement au sein des opinions publiques et se manifestent ensuite sur le terrain, parfois de façon très violente.

Nous sommes également en première ligne à travers nos médias face aux attaques contre la liberté d’informer. Nos médias ont récemment fait l’objet de coupures, de censures dans trois pays africains, d’abord au Mali et au Burkina Faso l’année dernière, puis au Niger depuis le mois d’août dernier. L’ensemble de nos médias, y compris les diffusions par les radios partenaires de RFI, sont soumis à la censure et ont été coupés. Si nous sommes coupés, c’est d’abord parce que nous sommes puissants, mais aussi parce que nous apportons une information libre et indépendante qui parfois, et même souvent, dérange.

Dans ces circonstances, nous avons conscience que nous sommes coupés parce que nous sommes certes français, mais aussi, plus généralement, parce que nous sommes des médias internationaux. Ces censures sont habituellement les signes d’une très forte dégradation de la liberté de la presse et du droit d’informer dans ces pays, dont font les frais très rapidement et très lourdement les journalistes et les médias locaux du continent. Malgré les coupures, nous réussissons à être quand même suivis. Des stratégies de contournement sont mises en place et nous arrivons à voir à travers nos antennes que des publics continuent, au Mali, à nous suivre, par exemple sur YouTube et à participer à nos émissions interactives.

Nos chaînes WhatsApp ont connu un succès fulgurant, en un temps record. Ainsi, la chaîne WhatsApp consacrée à l’émission « Appel sur l’actualité » de RFI compte près d’un million d’abonnés et la chaîne de France 24 en français en enregistre pour sa part 1,4 million. Ces moyens de contournement reçoivent un public extrêmement nombreux et montrent combien nos médias sont aussi attendus.

Les coupures, néanmoins, nous font perdre près de sept millions de téléspectateurs et auditeurs, uniquement dans les trois pays que sont le Mali, le Burkina Faso et le Niger.

Il est évident que ces situations de grande tension, voire de confrontation, font courir des risques sécuritaires majeurs à nos équipes. Nos envoyés spéciaux ne peuvent plus aller sur ces terrains et les correspondants qui doivent y rester sont évidemment suivis d’extrêmement près et de façon très régulière par notre dispositif de sécurité. Nous continuons malgré tout à effectuer notre travail d’un journalisme indépendant et libre, qui lutte contre les infox, sans naïveté.

Nous restons attachés à nos valeurs et nous poursuivons notre action à destination des publics africains et nos partenariats avec les professionnels du continent africain. À ce titre, trois de nos rédactions sont localisées sur le continent africain, dont la dernière en date est située à Dakar, pour y produire et diffuser des contenus en langues régionales. Le mandenkan et le fulfulde sont opérés depuis Dakar, l’haoussa et le swahili sont opérés depuis Lagos depuis 2007 et Nairobi depuis 2010. Ces ancrages et ces stratégies visent à favoriser une plus grande proximité avec les auditeurs, à travers le développement de notre politique de production et de diffusion vers le continent africain dans des langues transnationales, de façon à pouvoir servir des publics le plus largement possible. Nous ne voulons pas nous enfermer dans un dialogue qui serait totalement déséquilibré, où nos médias seraient perçus comme émettant depuis de Paris vers des publics qui entendent un message venu de beaucoup trop loin.

Enfin, nous poursuivons notre lutte contre la désinformation et la manipulation de l’information. Nous allons augmenter nos productions dans ce domaine, nous organisons en réseau notre production de lutte contre les infox, le « débunkage », afin que l’ensemble des rédactions de RFI puissent avoir un impact encore plus large dans ce domaine et mettre en valeur le travail de nos équipes. Pour finir, nous conduisons deux projets essentiels et structurants portés par Marie-Christine Saragosse, PDG de France Médias Monde : une offre 100 % numérique panafricaine à destination des jeunes publics africains et un décrochage en télévision pour France 24 qui serait opéré depuis Dakar, où l’offre d’information professionnelle devenue depuis et vers l’Afrique francophone serait encore plus valorisée.

M. Emmanuel Kasarhérou, président du Musée du quai Branly-Jacques Chirac. Ma contribution sera beaucoup plus modeste, puisque le Musée du quai Branly-Jacques Chirac a dans ses missions la préservation, l’étude et la valorisation des cultures des quatre continents en dehors de l’Europe. L’Afrique constitue donc une partie de notre perspective, de nos missions. Nous conservons 370 000 œuvres, dont certaines remontent à quatre cents ans, et les collections africaines représentent 90 000 œuvres.

Nous conservons également plusieurs millions de documents, photos et archives que nous nous employons à enrichir. Notre présence et notre action en direction du continent africain sont assez anciennes, puisque nous partageons cette histoire commune, une histoire parfois complexe à analyser et que nous découvrons nous-mêmes, tant sur la partie de la colonisation que la partie des décolonisations. La transparence est au cœur de l’ADN de ce musée, qu’il s’agisse de la transparence sur ces collections, sur ces documents, mais aussi sur l’information que l’établissement détient sur les collections et sur le partage.

Nous portons l’idée qu’une étude moderne et contemporaine de ces collections ne peut s’effectuer qu’avec un double regard. Il s’agit d’une part du regard porté depuis Paris sur l’histoire de ces collections et de leur constitution, l’histoire du goût et du rapport de la France aussi avec ses différents espaces ; et d’autre part de la perception que peuvent avoir nos collègues africains de cette histoire, de leur appréciation sur ces objets. Nous avons donc mis en place une série de projets de recherche scientifique sur nos collections, avec ce double regard.

Nous bénéficions pour ce faire de bourses du ministère de la culture qui nous permettent de faire venir nos collègues africains pour étudier ensemble les collections, en toute transparence. Ces collègues, qui exercent des responsabilités au plus haut niveau dans les musées nationaux, conservent les collections dans les pays qui nous intéressent et sont intéressés également par cette relation. Ces travaux s’effectuent dans le cadre de cette nouvelle offre de relations entre la France et les pays d’Afrique, lancée lors du discours de Ouagadougou et qui comprend également la proposition d’opérer des restitutions. C’est aussi dans ce cadre qu’intervient ce travail d’ouverture, de partage, d’analyse et de culture communes sur la manière d’aborder les collections anciennes et les différents épisodes historiques.

À ce titre, nous avons travaillé avec le musée national du Tchad, qui formulait une demande assez globale sur l’ensemble de nos collections. La venue de notre collègue pendant trois mois à Paris en 2021 lui a permis de se rendre compte que ces collections étaient en grande partie impressionnantes en nombre, mais que la qualité n’était pas forcément en rapport avec cette impression numérique. Nous avons donc commencé un travail très précis d’analyse des différentes collections, en sachant qu’une grande partie des collections qui sont conservées à Paris ont aussi une histoire commune avec les collections qui constituent le cœur des collections nationales, que ce soit au Tchad, au Sénégal, au Burkina Faso ou dans d’autres pays.

Ce travail commun est mutuellement bénéfique. Nous avons également travaillé avec le Burkina Faso, mais aussi avec le Mali et notamment le directeur du musée national, avec lequel nous tentons de maintenir des relations, malgré les difficultés. Nous sommes en effet persuadés que ces relations humaines et cette passion commune créent un fil, certes fragile, mais qui peut permettre de passer une période de tension, où nous sentons également que certains de nos collègues sont parfois victimes de suspicions en raison des rapports qu’ils peuvent avoir avec nous. Nous devons ainsi nous adapter en fonction de l’actualité. Ceci est particulièrement vrai pour le Mali, mais nous allons pouvoir renouer ce partenariat, ne serait-ce que par des voies de visioconférence, afin de poursuivre ce travail très important sur cette histoire commune et complexe de la constitution des collections, en particulier en période coloniale.

En travaillant avec ces différents pays, nous nous sommes aperçus que nous avions besoin d’un cadre plus global, qui nous permette de travailler de manière multilatérale, au-delà du dialogue bilatéral habituel, qui demeure nécessaire. Nous sommes donc saisis d’une des principales missions de collecte et de recherche menée de 1931 à 1933, qui est partie de Dakar pour aller jusqu’à Djibouti. Nous avons ainsi constitué un programme de recherche avec l’ensemble des partenaires, l’ensemble des pays qui constitue cette diagonale. Il est bien évident qu’aujourd’hui, nous avons dû moduler notre enthousiasme initial, puisqu’un certain nombre de pays et de régions sont aujourd’hui impossibles à rejoindre. L’idée consistait à confronter cette histoire ancienne, la perception que nous pouvons avoir depuis l’Europe, avec l’appréhension qui pouvait en être faite depuis ces différents pays. Cela concerne les pays que j’ai cités, mais également Djibouti, le Cameroun, le Sénégal et évidemment la Côte d’Ivoire. Ce travail de longue haleine verra son aboutissement dans un premier temps à travers une exposition qui aura lieu au musée du quai Branly-Jacques Chirac en 2025 et qui, ensuite, sera déclinée dans les différents pays qui auront la volonté de le faire. Il ne s’agira pas d’une exposition pensée à Paris et envoyée en Afrique, mais bien d’une reformulation, d’une réinvention de cette exposition en fonction des intérêts propres de chaque pays.

Cet exemple montre bien qu’il nous faut nous adapter à chaque fois à des perceptions et des sensibilités. Plus encore, au sein même de chaque pays, il existe des relations intercommunautaires extrêmement complexes et évolutives, dont nous devons absolument tenir compte. Nous travaillons évidemment de manière très étroite avec la Côte d’Ivoire, puisque le projet de loi sur les restitutions sera bientôt présenté devant l’Assemblée nationale, en particulier un projet qui leur tient à cœur et qui remplit jusqu’à présent les différents critères retenus pour des restitutions.

Afin que ces restitutions ne soient pas simplement un geste, certes important, mais qui finalement s’achève avec le retour de l’objet, nous travaillons également à la mise en œuvre de collaborations, pour accompagner ce processus politique de restitution. Ces collaborations visent à partager la formation professionnelle et à faire en sorte que nos propres agents, mais aussi les agents des différents musées concernés, puissent travailler en bonne intelligence pour le futur. Ces collaborations concernent particulièrement le musée historique d’Abomey et le musée d’histoire de Ouidah, au Bénin, qui ont été décidées après la restitution de vingt-six œuvres des collections nationales françaises en direction du Bénin. Un autre exemple concerne le musée des civilisations de Côte d’Ivoire, avec lequel nous travaillons à la préparation d’une restitution, si telle en était la volonté nationale.

Nous œuvrons également à la formation de nos futurs collègues conservateurs et restaurateurs du patrimoine, en collaboration avec les instituts de formation, l’Institut national du patrimoine, l’École du Louvre ; et nous accueillons différents futurs collègues, pour des stages qui sont souvent de longue durée. Nous avons travaillé avec deux personnes venues du Gabon, une personne du Bénin, une personne des Comores et une autre de Côte d’Ivoire. Nous continuons à accueillir très régulièrement, chaque année, ces personnels. J’en profite pour souligner d’ailleurs que nous accueillons actuellement le directeur du musée national de Côte d’Ivoire. Nos professionnels participent évidemment à des formations. Je voudrais insister sur le fait qu’il nous semble important de créer les conditions d’une circulation des œuvres, qui était également au cœur du discours de Dakar.

Enfin, nous avons organisé avec les collègues européens à Dakar, au début de cette année, une grande réunion rassemblant une soixantaine de musées africains, pour essayer de définir quels pourraient être leurs besoins et comment faire en sorte de travailler en dehors de nos relations historiques limitées avec les pays autrefois colonisés par la France. Nous avons présenté à la Commission européenne un projet assez ambitieux portant sur une collaboration plus large entre la France via l’Europe et les pays africains.

Mme Lysiane Métayer (RE). Au nom du Groupe Renaissance, je vous remercie sincèrement pour votre participation au sein de nos commissions et délégations conjointes, ainsi que pour la qualité de vos interventions. Vos contributions de ce jour, abordées sous l’angle culturel et médiatique enrichissent significativement nos travaux en cours consacrés à l’Afrique. En introduction, il conviendra de rappeler qu’au moment de son élection en 2017, le Président de la République française a exprimé son engagement à revitaliser les liens entre la France et le continent africain. Cette démarche est concrétisée par diverses initiatives, mettant particulièrement l’accent sur la refonte de notre aide en faveur d’une relation partenariale. Je peux citer les dialogues Afrique-France conduits par Achille Mbembe, philosophe africain, mais également le nouveau sommet Afrique-France.

Cette refonte du partenariat de la France avec les pays du continent africain, bâtie autour de la société civile et du soutien au secteur privé, offre un nouveau cadre de réflexion aux nouvelles générations sur la relation entre l’Afrique et la France. Dans le domaine de la culture, cette refonte est mise en œuvre très concrètement, notamment ici en France et à Paris. Je souhaite profiter de votre présence pour évoquer le forum Création Africa qui s’est déroulé en octobre dernier. Il s’agit du premier salon de ce type en Europe, autour des industries culturelles et créatives, qui se déroulera de façon alternative entre la France et les pays du continent africain.

Ces industries culturelles et créatives englobent les secteurs liés à la création, au développement, à la production et à la diffusion de biens, de services et d’activités à contenu culturel, artistique et/ou patrimonial. À la croisée des diplomaties économiques et d’influence, la promotion des industries culturelles et créatives est un élément clé de la politique française. Le forum Création Africa vise ainsi à encourager la création de passerelles créatives et le partage d’idées innovantes entre la France et les pays du continent africain, et a pour ambition de devenir le rendez-vous incontournable des créateurs.

Ces initiatives contribuent à renforcer les liens entre les individus en favorisant un échange interculturel dynamique. La mise en avant de nos cultures respectives constitue-t-elle un des moyens appropriés pour approfondir la compréhension entre nos peuples et redéfinir la relation entre l’Afrique et la France ? Quelle est votre perception de ce genre d’initiative axée sur la promotion d’une approche partenariale ?

Mme Gisèle Lelouis (RN). En tant qu’élue de Marseille, je suis ravie de vous entendre ce matin, car ma ville, la plus ancienne de France, est un lieu où les cultures dialoguent, pour reprendre une devise du musée du quai Branly-Jacques Chirac. En tant que membre de la commission de la défense, je ne peux que déplorer les errements de la politique française actuelle en Afrique, qui conduisent à une telle hostilité et incompréhension dans certains pays que les troupes françaises sont contraintes de se retirer dans la précipitation.

À l’inverse, la coopération culturelle offre des perspectives encourageantes, comme en atteste l’audience de France Média Monde en Afrique. France 24 est ainsi la première chaîne d’information en Afrique francophone avec 40 millions de téléspectateurs hebdomadaires, RFI compte pour sa part 38 millions d’auditeurs hebdomadaires. Nous nous en réjouissons, même si nous déplorons l’écho parfois donné à des discours anti-français ou plus récemment anti-israéliens. Les restitutions de certaines œuvres sont également vues comme un élément d’apaisement des relations. Le groupe Rassemblement national est d’ailleurs favorable à des restitutions au cas par cas, car il n’est pas question de vider les collections nationales.

Nous considérons que certaines restitutions participent au maintien du dialogue culturel si précieux que j’évoquais en préambule. Nous sommes tout aussi convaincus que la conservation, la restauration et la présentation d’œuvres sur notre sol, au quai Branly par exemple, permettent une connaissance et une protection du très riche et très divers patrimoine africain à destination du public du monde entier. Sur le plan de cette protection, j’aurais justement une question quant au patrimoine malien. Lors des raids Al-Qaïda au Maghreb islamique (Aqmi), notamment à Tombouctou en 2013, des témoignages exceptionnels du passé ont été détruits ou partiellement détruits par les terroristes islamistes. Disposez-vous d’éléments quant à la restauration de ce patrimoine exceptionnel ?

Ensuite, nous savons que des pays étrangers comme la Russie, la Chine ou la Turquie déploient leurs médias en Afrique avec un discours parfois hostile à la France. Pouvez-vous nous en dire plus sur leur pénétration du paysage audiovisuel, notamment en Afrique francophone ?

Mme Pascale Martin (LFI-NUPES). Compte tenu de l’héritage colonial français sur le continent africain, la coopération entre l’Afrique et la France est particulièrement riche. Elle l’est d’autant plus ces derniers temps avec la volonté – en tout cas affichée – de la France de démocratiser sa relation avec ses partenaires africains. De nombreux forums culturels participent notamment au rayonnement de la culture française en Afrique et au rayonnement des cultures d’Afrique en France. Cette politique culturelle, de la même manière qu’elle s’inscrit dans un contexte historique chargé, s’avère souvent être un levier de puissance et de politique étrangère pour la France, comme en témoignent plusieurs décisions et déclarations françaises.

La plus récente concerne la cacophonie autour de la « suspension de tous les projets de coopération qui sont menés avec des institutions ou des ressortissants et ressortissantes du Burkina Faso, du Mali et du Niger », puis la déclaration de la ministre Rima Abdul-Malak qui indiquait « qu’aucune déprogrammation d’artistes n’avait été demandée par le Gouvernement ». La France a sciemment mis un coup d’arrêt à la coopération culturelle avec ces États, affectant de fait le dialogue interculturel entre les peuples concernés.

Aussi, plusieurs articles universitaires de presse dénoncent le fait que le musée du quai Branly-Jacques Chirac ne traite que trop peu, voire pas du tout de la question de l’héritage colonial de la France en Afrique, alors qu’il pourrait s’agir d’un moyen de renforcer, voire de relancer le dialogue interculturel avec l’Afrique. Il pourrait également être intéressant de savoir de quelle manière est perçue dans le milieu culturel français l’émancipation des artistes et des intellectuels et universitaires africains, ainsi que la dénonciation croissante d’une certaine politique néopatrimoniale menée par la France. Quelle est votre perception sur la politique française de suspension des visas, y compris pour les artistes ? Cette décision ne risque-t-elle pas d’entacher le dialogue interculturel entre les peuples d’Afrique et de France, ainsi que les perceptions de ces peuples dans leur culture ?

M. Vincent Bru (Dem). Madame Megie, vous avez évoqué à plusieurs reprises la censure dont nous avons été l’objet de la part des autorités nigériennes, et précédemment au Mali et au Burkina Faso. Les dirigeants africains ont-ils fourni les motivations de ces décisions ? Par ailleurs, cette politique de censure touche-t-elle uniquement la France ou bien d’autres pays européens ou occidentaux y sont également confrontés ? Vous avez en outre évoqué des chaînes qui ne sont pas toujours très amicales vis-à-vis de notre pays, notamment les chaînes turques ou russes. Qu’en est-il de la Chine ?

Monsieur Kasarhérou, je souhaiterais obtenir de plus amples détails sur l’accompagnement de la France et particulièrement de votre musée, pour assurer des conditions nécessaires à la réception et à la conservation des œuvres qui sont restituées dans les pays africains.

Mme Isabelle Santiago (SOC). M. Kasarhérou, j’ai écouté avec un très grand intérêt votre exposé, qui met en lumière la nécessité des échanges, des recherches, mais aussi la restitution d’œuvres. Ce travail de partage est essentiel pour jeter des ponts entre les peuples et les cultures, et il nécessite un réel d’engagement, afin de ne pas décevoir. Ma question s’adresse toutefois à vous deux. Compte tenu des enjeux transversaux, notamment de partage sur ces territoires, disposez-vous des moyens nécessaires ?

Mme Delphine Lingemann (Dem). Plus de la moitié de la population africaine est âgée de moins de 24 ans. Vous avez évoqué la montée en puissance des réseaux sociaux dans la diffusion de vos programmes. Vous avez ainsi parlé de WhatsApp et de YouTube, mais je souhaite m’attarder sur TikTok, le navire amiral du soft power chinois. Il a dépassé dans de nombreux pays africains les réseaux sociaux dits traditionnels, notamment en Afrique subsaharienne, puisqu’il arrive en deuxième position. Quelle place accordez-vous à TikTok dans votre stratégie de déploiement sur le continent africain ? Intervenez-vous en prévention ou en sensibilisation concernant les fake news véhiculées sur les réseaux sociaux ? Participez-vous à des programmes de sensibilisation auprès des jeunes sur le continent africain ?

M. Jean-Philippe Ardouin (RE). Dans plusieurs conflits civils touchant des pays africains, la France, ex-puissance coloniale, est souvent pointée du doigt et accusée de nombreux maux. Ce constat de rejet de la France s’inscrit également dans une lutte d’influence informationnelle menée par la Russie et la Chine. Le 3 mai 2023, Reporters sans frontières a souligné la désinformation en hausse et les menaces envers les journalistes dans de nombreux pays africains. RFI et France 24 ont notamment été suspendus au Mali en avril 2022 pour des raisons politiques qui relèvent d’une évidente atteinte à la liberté de la presse. Aussi, comment conciliez-vous votre statut de médias indépendants avec l’image des médias français qui vous est renvoyée localement et quelles en sont les conséquences, notamment sur votre ligne éditoriale ? De plus, comment assurez-vous la sécurité de vos correspondants dans les pays qui traversent ces troubles ?

M. Christophe Marion (RE). M. Kasarhérou, j’ai eu le plaisir d’échanger avec vous il y a quelques semaines dans le cadre de la proposition de loi relative à la restitution des restes humains appartenant aux collections publiques. Il me semble que ce sujet représente un enjeu culturel et diplomatique important pour la relation entre les pays étrangers, notamment africains, et la France. En effet, cette proposition de loi devrait permettre de répondre aux demandes de restitution formulées, notamment par l’Australie, l’Argentine ou Madagascar. L’Afrique n’est pas particulièrement représentée, ce qui peut sembler étonnant au regard du passé colonial de notre nation. Comment expliquez-vous cette situation ?

Pensez-vous, à partir de vos connaissances et des coopérations que vous menez avec les musées du continent africain, que des demandes de restitution sont à venir ou que la France devrait communiquer davantage sur ses capacités de restitution auprès des pays africains ? Je me souviens qu’en tant que directeur du centre culturel Tjibaou, vous aviez décidé, après discussion avec les anciens, de laisser des restes kanaks au musée de San Francisco, où ils étaient conservés. Si une telle décision était prise par un État africain dans les prochaines années, comment envisageriez-vous les conditions d’exposition de ces restes humains dans nos musées, pour en faire de véritables ambassadeurs culturels de leur pays d’origine ?

Mme Cécile Mégie. Madame Métayer, vous avez évoqué le forum Création Africa et les partenariats. Ils s’inscrivent dans ces initiatives auxquelles nous donnons de l’écho depuis Paris, mais également en très grande proximité, grâce à notre réseau de correspondants et nos envoyés spéciaux, qui nous permettent d’observer leur effet sur le continent africain.

Cet aller-retour entre la France et le continent est essentiel et nous nous efforçons de le cultiver sur nos antennes. Nous nous efforçons en outre de maintenir ce lien à travers la valorisation de l’ensemble des manifestations qui ont lieu sur le continent ou en France, mais également en restant cohérents et fidèles aux valeurs et principes éthiques d’un média de service public d’un pays démocratique tel que le nôtre. Ce dispositif éthique et déontologique constitue pour nous la pierre angulaire de notre travail et nous sommes persuadés aujourd’hui que conserver cette ligne, sans compromission, nous permet de rester fidèles aux exigences d’un média libre et indépendant, comme l’avait rappelé le Président de la République devant les ambassadeurs. Nous sommes bien conscients que nous sommes directement attaqués parce que nous sommes un média de service public français – et non un média d’État – et que notre indépendance constitue en quelque sorte notre influence. En maintenant nos principes, nous pensons pouvoir répondre au défi qui est le nôtre aujourd’hui et que vous décrivez parfaitement, celui de rester résilient mais démocratique, dans un contexte de plus en plus difficile et tendu.

S’agissant des moyens, les arbitrages budgétaires pour l’année 2024 ont eu lieu. Le mécanisme de la recette affectée constitue pour nous un signe extérieur d’indépendance. Marie-Christine Saragosse a l’habitude d’insister sur ce point et il s’agit effectivement d’un élément essentiel. Notre dotation est en hausse, même si elle comprend un effet d’optique compte tenu du changement de modalité de financement, désormais lié à la TVA et non plus à la contribution à l’audiovisuel public. Cependant, nos budgets restent bien en deçà de ceux de nos partenaires et amis des services publics internationaux, que sont la BBC et la Deutsche Welle, alors même que nos performances dans notre périmètre d’Afrique francophone sont bien supérieures à celles de la BBC en Afrique anglophone. Très sommairement, en termes de moyens, plus serait mieux. Nous pouvons encore développer des programmes, mais nous sommes bien conscients d’être en retrait par rapport à la BBC World Service ou la Deutsche Welle, sans parler de USA Global Media, le service extérieur des médias publics américains.

Ensuite la question de TikTok et des réseaux sociaux au sens large rejoint également celle des moyens. Nous sommes bien sûr conscients qu’il s’agit d’un vecteur extrêmement important, et notamment pour toucher les jeunes publics. WhatsApp en est un également, mais aussi un terrain considérable de prolifération d’infox. Le fait que l’opérateur Meta permette aujourd’hui aux médias d’arriver sur WhatsApp nous a permis de rentrer dans la boucle très rapidement. France 24 a commencé à se développer sur TikTok et nous menons également des projets pour RFI.

Ici aussi, la question porte sur les moyens, dans la mesure où la « grammaire » pour s’adresser à ces publics et s’exprimer sur TikTok n’est absolument pas la même que celle de la diffusion pour France 24, sur WhatsApp ou sur X, sans compter Facebook. Les moyens concerneraient ainsi des personnels et un apprentissage supplémentaire. Nous travaillons pour pouvoir y être présents, car nous sommes bien conscients que cette présence est primordiale. Quand je parlais de ce projet 100 % numérique à destination des jeunes publics du continent africain, je pensais spécifiquement aux réseaux sociaux.

Nous sommes en train d’étudier plus précisément la configuration future, qui comprendra de la vidéo, sans doute sur TikTok, mais aussi sur YouTube. Les champs sont extrêmement vastes et nous devons évidemment nous adresser au plus grand nombre de publics possibles, sur les plateformes les plus diverses possibles.

M. Emmanuel Kasarhérou. S’agissant des partenariats de la création, nous pensons que la co-construction est essentielle, à travers un regard commun porté sur le passé qui peut d’ailleurs être divergent, afin de travailler durablement, en toute vérité et en toute transparence. Mais le musée ne s’attache pas qu’au passé, il se tourne également vers le présent et la création contemporaine, et je pense que les demandes sont aussi importantes dans ce domaine : voir l’Afrique au travers de ses créateurs et peintres d’aujourd’hui permet également un regard différent. À ce titre, un marché de l’art africain contemporain est en train de se développer. Par ailleurs, les musées africains n’ont pas forcément vocation à ne s’intéresser qu’à l’Afrique. Nous avons, nous-mêmes, à la demande de nos collègues sénégalais, organisé en 2022 une exposition sur Picasso et les arts africains à Dakar, qui constituait une première depuis 1966. Nous devons connaître les lieux d’où nous parlons, être fiers de nos héritages et, en même temps, pouvoir les confronter et partager de manière plus apaisée.

Il existe effectivement une menace permanente de destruction du patrimoine. Malheureusement, je n’en sais pas plus. Il faudrait demander à mes collègues qui travaillent à l’Alliance internationale pour la protection du patrimoine dans les zones en conflit (Aliph). Cependant, nous sommes bien conscients de cette problématique. À cet égard, nous menons par exemple un travail avec notre collègue du musée national du Mali pour identifier les collections qui, si elles retournaient sur place, ne seraient pas soumises aux risques d’une destruction. Je pense qu’il en est absolument aussi conscient que nous.

Nous essayons de travailler également sur la question de l’héritage colonial, et de la complexité associée. De notre côté, nous n’avons qu’une partie de la source, des documents qui vont dans un sens unique. Le travail sur l’histoire coloniale mérite là aussi une double lecture, à tout le moins plusieurs points de vue. Il existe en effet des ressentis qui n’apparaissent pas dans nos sources, des imprégnations mémorielles très fortes que nous ne percevons pas forcément de notre côté au travers de l’étude scientifique ou historique. Dès lors, un travail commun doit être mené. Celui-ci peut être réalisé sur le moyen et le long terme, comme en témoigne le projet « Dakar-Djibouti » dont je parlais précédemment et qui consiste notamment à regarder les conditions d’acquisition, de collection et de recherche réalisées en période coloniale, dans un contexte spécifique.

S’agissant de l’accompagnement que nous réalisons auprès de différents musées et collègues, les transferts de documents sont très importants. Les musées avec lesquels nous travaillons souffrent d’une sous-représentation de la documentation, compte tenu des vicissitudes de l’histoire. Le partage, la mise en commun de ces documents est à ce titre essentielle et nous nous essayons de porter cette expertise, de manière très modeste : nous attendons que le besoin s’exprime et nous évitons d’arriver avec ce que nous pensons être le bon regard. L’idée consiste ainsi à inverser la dimension, à susciter l’émergence du besoin pour pouvoir mieux y répondre, et ainsi avoir une relation de nature différente.

Ensuite, nous travaillons à moyens constants et nous essayons de réorienter une partie de nos ressources. Le musée compte à la fois un département des collections, mais aussi un département de la recherche. Nous avons en effet la chance d’avoir une double tutelle, à la fois du ministère de la culture mais aussi du ministère de la recherche et de l’enseignement supérieur. Dans le détail, une grande partie de nos moyens de recherche ont été réorientés vers ces questions d’histoire coloniale, qui aident à éclairer les restitutions. Un grand travail doit être mené dans ce domaine et je me réjouis de l’annonce de la ministre de la Culture, qui a présenté un fonds commun germano-français permettant de financer aussi ces recherches de provenance. Il s’agit là d’un travail long et fastidieux, que nous devons engager avec les partenaires européens. En effet, cette histoire n’est pas que française, elle est aussi européenne. Les informations sont souvent diffuses et appartiennent à d’autres pays. Il nous faut donc les concentrer et, simultanément, accomplir ce travail que j’évoquais tout à l’heure avec les pays d’origine.

En ce qui concerne les restes humains, je pense que nous avons effectivement besoin de continuer à mener ce travail proactif que nous avons entamé. Il ne faut pas attendre que la demande arrive, mais être capable de répondre le plus clairement possible avec les éléments les plus objectifs, comme nous le faisons exactement pour les objets. Plus globalement, il importe de ne pas nous contenter de répondre aux demandes, mais d’anticiper, en nous interrogeant sur la légitimité et les circonstances historiques de l’arrivée de ces collections dans les biens de la nation.

J’ajouterai pour terminer que nous faisons aussi un important travail de « désanonymisation » des personnes qui ont été photographiées en contexte colonial, qui implique là aussi un effort soutenu. Souvent, l’époque voulait qu’on enlève l’information singulière et personnelle pour la remplacer par une information générique de type humain. Ce travail peut être d’ailleurs être lié à la question des restes humains. Le musée a ainsi été saisi d’une demande du département de la Guyane concernant des personnes qui ont été exhibées en Europe et qui sont mortes en France. En lien avec l’association guyanaise qui porte cette mémoire, nous avons mené un travail pour retrouver les individus photographiés, afin de leur « rendre » leurs noms.

Mme Amélia Lakrafi. Je vous remercie infiniment pour les éclairages que vous nous avez apportés. J’ai été témoin privilégiée de la co-création et de la co-construction muséale de l’exposition « La route des chefferies du Cameroun », qui a été exposée d’abord au Cameroun, puis au musée du quai Branly-Jacques Chirac et qui a connu le succès que nous connaissons tous.

Je me rends presque tous les mois dans les pays africains et je peux constater à quel point la notoriété des antennes de France Médias Monde est grande. Je tiens notamment à saluer votre collègue Juliette Fievet, dont l’émission « Légendes urbaines » est suivie par tant de jeunes Maliens, Burkinabé ou Nigériens, grâce à des réseaux privés virtuels (VPN).

Je ne peux pas conclure cette table ronde sans corriger une infox. Les soi-disant errements de la France ne sont en aucun cas la cause du retrait de Barkhane. La France n’est pas non plus responsable des putschs de militaires antidémocratiques.

M. le président Thomas Gassilloud. Je remercie vivement nos deux invités pour les précisions apportées.

5. Audition conjointe, à huis clos, avec la délégation française à l’Assemblée parlementaire de la Francophonie (APF), de Mme Anne-Claire Legendre, porte-parole, directrice de la communication et de la presse au Ministère de l’Europe et des Affaires étrangères, sur la lutte informationnelle en Afrique (mercredi 22 novembre 2023)

M. le président Thomas Gassilloud. Bonjour à tous. Cette séance, à huis clos, traitera de la lutte informationnelle en Afrique. Nous accueillons Mme Anne-Claire Legendre. Vous êtes diplomate et avez été notamment ambassadrice de France au Koweït. Vous occupez depuis 2001 le poste de porte-parole et de directrice de la communication et de la presse au ministère de l’Europe et des affaires étrangères. Ce poste revêt une importance particulière alors que les discours anti-français ne cessent de se développer sur le continent africain, que les fausses informations sont instrumentalisées et qu’une nouvelle fonction stratégique influence a été consacrée dans le cadre de la revue nationale stratégique (RNS). De l'influence découle la notion de lutte informationnelle, qui fait partie des nouveaux champs de conflictualité. Reste que la France, en tant que démocratie, ne peut employer les mêmes méthodes que certains de ses compétiteurs et ne joue pas, d'une certaine manière, à armes égales avec eux.

Madame la directrice, vous nous expliquerez sans doute comment la France peut répondre aux stratégies de désinformation menées à son encontre et mettre en place un nouveau narratif. Nous sommes également curieux de savoir si cette dimension est suffisamment prise en compte au niveau interministériel, et notamment ce qu'il en est de la coopération avec le ministère des armées sur ce point.

Mme Amélia Lakrafi, présidente déléguée de la délégation française de l’assemblée parlementaire de la francophonie. J'ai le plaisir de retrouver Mme Anne-Claire Legendre, qui a été ambassadrice dans ma circonscription. Je voulais vous souhaiter la bienvenue à cette audition conjointe inédite entre la commission de défense nationale et des forces armées et la section française de l'APF. La section française joue un rôle de premier plan au sein de l'APF et ses représentants sont très attendus et écoutés lors des réunions, tout particulièrement en Afrique francophone. C'est pourquoi la question de la diffusion de l'information sur ce continent revêt une importance considérable, à la fois pour la section française mais également pour l'APF et la Francophonie plus largement. Trop souvent, les amalgames et les approximations sont largement diffusés par les autorités de certains pays, qui reprochent à la France d'apporter seule des réponses politiques et/ou militaires aux crises, au lieu d'assumer leurs responsabilités, conduisant à faire de la France un bouc émissaire bien utile. L'action de la France fait également l'objet d'une propagande intense de la part de pays tiers hostiles. Celle-ci a démontré dans plusieurs cas son efficacité.

La France a pris tardivement la mesure de ce phénomène et, avouons-le, les diplomates n'étaient pas armés pour le contrer. Le Quai d'Orsay a toutefois décidé de réagir et est censé avoir mis en place des instruments pour répondre à cette campagne de dénigrement contre notre pays. J'espère que vous nous en parlerez.

Mme Anne-Claire Legendre, porte-parole, directrice de la communication et de la presse au ministère de l’Europe et des affaires étrangères. Je vous remercie de votre invitation pour cette session conjointe que je comprends sans précédent.

Vous m'avez invitée pour évoquer la lutte informationnelle en Afrique et les moyens dont nous disposons. Cette lutte informationnelle et la manière dont nous pouvons y répondre au titre de la communication diplomatique ont fait l'objet, depuis maintenant plus de deux ans, d'un certain nombre d'expressions de nos autorités politiques, qui ont guidé notre action. Le Président de la République s’est exprimé à l’occasion de plusieurs discours, notamment aux deux conférences des ambassadeurs de ces dernières années, où il nous a appelés à une diplomatie de combat et à un changement d'échelle en matière de communication face à cette menace informationnelle qu'il a lui-même identifiée, en provenance notamment d'acteurs étatiques, à savoir la Russie, la Chine et la Turquie. Le discours de Toulon s’en est suivi, avec la Revue nationale stratégique (RNS) et l’appel à la création d'une stratégie nationale d'influence dont le Quai d'Orsay est le chef de file interministériel. Enfin, le Président de la République a conclu les états généraux de la diplomatie en février dernier en annonçant à la fois un renforcement et un réarmement de notre capacité diplomatique, notamment en matière de communication et d'influence. La ministre a confirmé cette montée en puissance en matière de communication qui s’est traduit dans la programmation budgétaire et les moyens humains en 2023 et 2024. Il s’agit du cadre conceptuel dans lequel nous nous inscrivons et nous travaillons. Cette stratégie nationale d'influence est en cours d'élaboration au Quai d'Orsay, en lien avec les autres ministères compétents.

Je voudrais tout d'abord revenir sur quelques termes. Le thème de cette audition est la lutte informationnelle. Mais le Quai d'Orsay ne s’inscrit pas dans une guerre informationnelle. Ce registre relève davantage de nos partenaires de l'interministériel, à savoir nos partenaires de l'état-major des armées et de sa cellule d’influence, le commandement de la cyberdéfense (Comcyber) ou d'autres membres de l'appareil d'État. Le Quai d'Orsay mène quant à lui une stratégie d'influence et de communication stratégique à l'égard de l'Afrique dans un cadre non agressif. Tel est le rôle de la diplomatie.

Pour répondre à cette menace, nous avons conduit depuis deux ans et demi une réforme profonde de notre dispositif de communication stratégique, qui se poursuit pour renforcer notre action, tout particulièrement en Afrique, où la menace est particulièrement criante, et plus largement sur la totalité du globe. Nous estimons en effet que la menace informationnelle actuelle en Afrique relève en partie d’une manifestation de la guerre hybride menée par différents acteurs. Nous y sommes également particulièrement attentifs dans le cadre de la guerre en Ukraine, qui se déploie notamment dans son aspect informationnel vis-à-vis de nos opinions occidentales et du reste de la planète. Cet effort doit être tous azimuts de notre part.

Je tiens à souligner à quel point le travail est mené en lien étroit entre différents acteurs de l'État. Le ministère de l'Europe et des affaires étrangères, à travers la direction Afrique et de l’Océan indien et la direction générale de la mondialisation, est concerné sur tous les aspects de coopération et de soutien aux médias mais il en est de même pour les opérateurs, puisque le travail en équipe France correspond à une demande particulièrement forte du Président de la République. Nous travaillons également avec l’état-major des armées, sa cellule d’influence et le Comcyber. Les contacts sont quotidiens, en flux, dans le traitement de la menace informationnelle. Nous travaillons également étroitement avec le service de vigilance et de protection contre les ingérences numériques étrangères, Viginum, quand la menace touche à nos intérêts vitaux nationaux sur le territoire.

L’état de la menace en Afrique est toujours aussi fort. Nous avons vu cette menace se concentrer et se déployer à partir d’un certain nombre de pays. Cette menace est principalement russe dans son expression. Evguéni Prigojine, qui est désormais décédé, a mis en place un appareil de désinformation à l'appui de la milice Wagner. Il l'a fait en commençant par le Mali et la République centrafricaine. Ces deux pays sont aujourd'hui des diffuseurs actifs de la désinformation russe, que l'on voit aujourd'hui se déployer dans une géographie beaucoup plus large. Un effort particulier a été identifié sur le Mali, le Burkina Faso et le Niger mais il se déploie plus largement, avec des campagnes de désinformation à Madagascar mais également au Bénin et au Sénégal, notamment à l'occasion d'échéances électorales particulièrement sensibles sur lesquelles les Russes souhaitent jouer.

La mort d’Evguéni Prigojine a entraîné une certaine confusion dans cet appareil, constitué d’une série d'individus financés par la Russie et des fermes à trolls, qui permettent de créer de la viralité inauthentique sur les réseaux sociaux et qui sont en partie installées dans ces pays, mais aussi à Saint-Pétersbourg. Certains acteurs sont donc sur le continent africain et d'autres en dehors. Tout ceci est amplifié par une série de médias audiovisuels, RT et Spoutnik, qui ont, à la suite des sanctions de l'Union européenne, reporté toute leur capacité francophone vers l'Afrique, mais aussi toute une série de faux médias qui ont été créés par la Russie, finançant ainsi des acteurs locaux qui se créent pour soutenir l’action de la Russie sur le terrain.

Ce dispositif a connu une certaine forme de confusion au décès d’Evguéni Prigojine. Nous avons pu le voir parce que ce décès est intervenu de façon concomitante avec le coup d'État au Niger. Nous avons pu noter, malgré l'efficacité de la propagande russe, que certains acteurs avaient du mal à prendre position et que ces lignes de commandement avaient probablement été affectées par sa mort. Aujourd'hui, nous assistons à une reprise en main par les forces armées russes de ce dispositif de désinformation. Il est clair que pour l'avenir, nous allons faire face au même type de menaces informationnelles de la part de la Russie, du fait d'une stratégie désormais portée par le ministère de la défense russe.

Nous devons aussi faire face sur le continent à une désinformation chinoise, qui est de nature différente puisqu'elle vise davantage à promouvoir les intérêts de la Chine qui, aujourd'hui, sont survalorisés dans l'espace médiatique africain au regard de la réalité du bénéfice que peuvent en tirer les populations africaines.

La Turquie a également déployé un certain nombre de médias francophones, dont la chaîne TRT. Celle-ci propose depuis un an et demi une chaîne en français à destination de l'Afrique. Elle diffuse notamment des contenus sur l'islam hostiles aux intérêts français.

Il ne faut pas oublier les acteurs locaux. Ce que nous avons vécu au Niger a marqué un tournant dans la désinformation. Les acteurs locaux se sont approprié le discours anti-français et anti-occidental. La production de contenus désinformant sur notre pays n’a pas été majoritairement le fait de la Russie mais celui d’acteurs au Niger pour soutenir le coup d'État en cours. La Russie est ensuite intervenue de façon opportuniste pour soutenir cette dynamique. Une autonomisation de ce discours se produit aujourd'hui, dont il faut bien avoir conscience. Ce discours et ces pratiques sont devenus une ressource politique dans ces pays, instrumentalisée par certains. Nous devons en tenir compte dans l’analyse de notre réponse.

Face à ces menaces, nous avons très nettement transformé notre dispositif de communication stratégique mais également le narratif, qui est cœur de ce que nous devons porter à l'échelle du continent. Ce narratif a été fixé par le Président de la République, dans le cadre de l’agenda transformationnel défini dès le discours de Ouagadougou et que nous continuons à déployer sur le terrain. Vous évoquiez, avec France Médias Monde et RFI auparavant, la puissance de la poussée démographique africaine et de la créativité. Tout cet agenda vise à se rapprocher de la jeunesse africaine, qui est aujourd'hui en demande d'emplois, de formations, de perspectives et de reconnaissance de sa capacité créatrice. Tout l'effort aujourd'hui porte sur la transformation de notre narratif pour pouvoir parler à cette jeunesse, soutenir ses actions en matière d'industrie culturelle et créative mais également dans le domaine du sport ou d’autres domaines.

Ce changement de narratif s'accompagne d'un changement de portage de notre communication. Nous avons depuis deux ans développé une communication d'influenceurs. Il s'agit, dans un contexte où la parole institutionnelle est profondément remise en cause, de travailler à trouver des voies tierces qui permettent de parler de la coopération positive qu'elles peuvent entretenir avec la France. Cela passe par le développement de toute une série d'actions pour identifier, nourrir et alimenter ces influenceurs ou ces communautés d'alliés que nous trouvons sur le terrain, qui sont le meilleur antidote à la désinformation. Nous leur adressons quotidiennement des éléments de contenus sur la réalité de notre action. Nous avons développé des produits de communication digitaux dédiés à l'Afrique. Notre compte Facebook du Quai d'Orsay a été recentré sur l'Afrique puisqu’il s’agit du réseau le plus important sur le continent. Nous avons développé de nouvelles séries vidéo dédiées aux diasporas sur le continent pour mettre en valeur leur rôle dans la construction de nos relations. Des newsletters dédiées à l'Afrique permettent de rassembler et de fédérer tous ces acteurs.

Il s’agit d’une nouvelle manière de faire de la communication positive.

Reste que face à cette menace, un dispositif de veille, de riposte et de coordination de notre stratégie, avec un certain nombre de partenaires, était nécessaire. Depuis août 2022, à la demande de la ministre Catherine Colonna nous avons créé une sous-direction dédiée à ces questions au sein de la direction de la communication et de la presse. Celle-ci nous permet aujourd'hui, au Quai d'Orsay, de disposer d’une analyse autonome des dynamiques informationnelles sur le continent africain et ailleurs.

Son premier rôle est d’effectuer de la veille. Elle produit, en cas de crise, une analyse des menaces informationnelles auxquelles nous faisons face, en lien avec les ambassades qui nous font remonter les signaux faibles, Viginum et le Comcyber.

Cette analyse permet ensuite de construire des stratégies de riposte que nous déployons avec des moyens de communication, très agiles, qui ont été renforcés. Il convient en effet de réagir très vite. Lors de la crise au Niger, nos services ont ainsi déconstruit, avec les ambassades, une quarantaine de campagnes de désinformation qui visaient nos emprises et nos intérêts, en faisant remonter des contenus qui permettaient de rétablir les faits auprès de toute une série d’acteurs mais aussi par les réseaux sociaux et la production de contenus vidéo.

Cette sous-direction a enfin pour troisième objectif de construire une stratégie de façon collaborative. Outre le travail quotidien avec les acteurs étatiques que j'ai évoqués, nous travaillons aussi à construire des stratégies avec nos partenaires européens. Nous avons contribué à cet effet à accroître les capacités du service européen de l'action extérieure, puisque mandat lui a été donné de créer une cellule de communication stratégique dédiée à l'Afrique. Nous avons par ailleurs créé une cellule de coordination avec les Européens. Nous voyons aujourd'hui monter en puissance ces stratégies collaboratives européennes pour contrer les fake news russes. À titre d’exemple, un sommet s’est tenu entre la Russie et le continent africain à Saint-Pétersbourg. En préparation de ce sommet, dont nous pouvions anticiper que la Russie l'utilise pour faire valoir toute une série de fausses informations dans ses relations avec l'Afrique, nous avons travaillé avec l'Union européenne et tous les autres États membres, ainsi qu'avec les États-Unis, mais aussi l'Ukraine, à démonter un certain nombre de fausses informations, notamment sur la sécurité alimentaire.

Une task force interministérielle informationnelle (TF2I), qui a vocation à être mise en place en cas de crise informationnelle, a en outre été créée. Elle a évidemment été activée à l'occasion du coup d'État au Niger. Elle permet de rassembler les capacités de la sous-direction veille et stratégie, avec des capacités de la cellule d’influence de l’état-major des armées, pour pouvoir travailler ensemble. C'est ce que nous avons fait pour le Niger en août 2023 et ponctuellement dans d’autres situations de désinformation massive.

Aujourd'hui, la coordination interministérielle est donc bien en place et elle est par ailleurs renforcée par des structures de long terme. Le comité interministériel de lutte contre les manipulations de l'information (COLMI) est une instance qui se réunit à l’invitation du secrétariat général de la défense et de la sécurité nationale (SGDSN). Il permet de partager nos analyses en matière de menaces internationales et de proposer aux autorités, au plus haut niveau de l'État, des stratégies de riposte et de caractérisation. Je vous donnerai des exemples qui ne concernent pas l'Afrique mais dont vous avez sûrement entendu parler. Ces derniers jours, nous avons dénoncé une campagne de la Russie qui visait à amplifier l’apposition d’étoiles de David sur les murs du dixième arrondissement de Paris. Nous avions auparavant dénoncé pour la première fois une opération en juillet dernier ; Madame Colonna l'avait fait elle-même à propos de la copie de sites informatiques par la Russie, dont nous avions été victimes au Quai d'Orsay comme une trentaine d’autres médias européens, dans le but de diffuser de fausses informations.

Un dernier élément de coordination interministérielle tient au lien avec les plateformes de réseaux sociaux, qui ont un rôle essentiel à jouer puisqu’elles constituent une partie du problème de notre point de vue. Celles-ci n'exercent pas de modération suffisante en Afrique, où elles dédient très peu de capacités. Aucun modérateur n’est présent en Afrique et très peu de réponses sont apportées aux régulateurs africains. Ce constat a été très clairement exprimé, notamment dans le cadre du réseau francophone des régulateurs des médias (REFRAM), auquel l'autorité de régulation de la communication audiovisuelle et numérique (ARCOM) participe. Aucune réponse n'est apportée aux régulateurs africains lorsqu’il s'agit de lutter contre des campagnes de manipulation de l'information qui mettent en cause l'ordre public ou d'autres questions. Nous avons, en tant qu'État français, un rôle de signalement auprès de cette plateforme quand nous faisons face à des campagnes de désinformation. Nous travaillons à cette fin en lien avec le ministère de la transition numérique, l’ambassadeur pour le numérique Henri Verdier et d'autres services de l'État qui permettent de faire pression ou de demander à ces plateformes de réagir.

Enfin, puisque ce travail se conduit directement avec elles, un travail est mené pour renforcer nos ambassades sur le terrain, afin qu’elles soient mieux équipées pour ce faire. Un certain nombre d'augmentations d'emplois sont prévues pour le ministère des affaires étrangères en 2024, qui vont bénéficier à la direction de la communication mais aussi à nos ambassades, avec une priorité pour celles situées en Afrique.

M. Yannick Chenevard (RE). La Chine est engagée depuis plusieurs années dans un travail progressif de consolidation de sa présence en Afrique. Elle a investi massivement et est le premier créancier mondial de ces pays pauvres. Ce qui peut être lu comme un avantage pour certains pays africains réside dans le fait que la Chine offre une aide sans conditionnalité de gouvernance. Celle-ci devient ainsi la principale détentrice de la dette extérieure africaine à hauteur d'un tiers, soit 365 milliards de dollars. En termes de puissance douce, la quasi-totalité des pays du continent a rejoint l'initiative chinoise des nouvelles routes de la soie. En outre, 61 instituts Confucius ont été inaugurés dans 46 pays. Néanmoins, des inquiétudes commencent à se faire jour autour du piège de la dette.

Quant à la Russie, elle a de nouveau étendu son influence en Afrique, après avoir été très présente au moment des indépendances : intervention militaire en Libye ; renforcement de ses liens avec l'Algérie et l'Égypte ; soutien au gouvernement du Mali et du Soudan ; tentative d'action au Mozambique et un peu plus largement à Madagascar. Le sommet Russie-Afrique de Sotchi a incarné cette montée en puissance, la Russie se présentant sous deux aspects, celui d'un partenaire économique et d'un prestataire de sécurité, ainsi que celui d'un défenseur des souverainetés et d'un rempart contre « les ingérences des anciennes puissances coloniales ». Se cache derrière ces aspects une recherche d'importants contrats dans le domaine du gaz, de la sécurité ou du paiement.

Malgré la mort d’Evgueni Prigojine, Moscou semble avoir l'intention de garder la main sur le marché de la sécurité privée, avec l'officialisation fin septembre du nouveau recruteur du groupe Wagner, Andreï Trochev, qui est secondé en sous-main par Dimitri Syty, un homme de 34 ans qui a pour mission de faire en sorte que les clients ne fuient pas, fort de son profil de jeune cadre commercial ayant d'ailleurs étudié dans plusieurs de nos universités européennes. Compte tenu du temps imparti, je ne parlerai pas de la Turquie.

Mes questions sont les suivantes. Au-delà des exercices que mènent nos armées, comment le Quai d'Orsay perçoit-il la constitution de médias d'influence sur Internet pour contrer les narratifs anti-français (aspect défensif) mais également pour montrer et dépeindre la réalité des actions russes, turques ou chinoises (aspect offensif) ? Par ailleurs, comment renforcer les synergies et la coordination entre les effectifs militaires présents en Afrique et les acteurs de la diplomatie pour défendre les intérêts français, en particulier dans la lutte informationnelle, conformément à l'ambition de la loi de programmation militaire (LPM)

2024-2030 ?

M. Laurent Jacobelli (RN). Merci pour votre exposé très clair, à travers lequel nous reconnaissons bien l'expertise et l'excellence du Quai d'Orsay. Nous sentons à travers vos propos que vous appartenez au corps diplomatique et nous avons réellement besoin de cet outil précieux, qu'il faut d'ailleurs renforcer. Certaines déclarations, parfois peu mesurées, du Président de la République ont pu jouer un rôle dans les questions d'information et de désinformation. C'est la raison pour laquelle il est rassurant de pouvoir en parler avec des diplomates, dont il faut souligner le rôle. Vous avez très bien dressé le tableau de ce qu’il se passe en matière d’information et de désinformation. Vous avez montré la volonté de contrer les fausses nouvelles et d'améliorer l'image de notre pays. Vous avez évoqué un certain nombre d'outils institutionnels. Je voulais savoir si vous envisagiez également une communication à travers des moyens moins officiels, un peu plus détournés, sans aller bien évidemment jusqu'à utiliser les mêmes armes que nos contradicteurs.

Par ailleurs, nous avons évoqué les zones d'influence en matière de désinformation, notamment de la Russie et de la Chine, en particulier contre la France. Voyez-vous de nouvelles zones poindre, qui mériteraient notre attention et sur lesquelles vous avez déjà pris les devants, probablement à travers des outils pour assurer l'image de notre pays et une information juste de notre action ?

M. Emmanuel Fernandes (LFI-NUPES). Je souhaite profiter de cette occasion pour remercier les fonctionnaires du Quai d'Orsay, qui font preuve d'exemplarité et qui, singulièrement en cette période, font montre de leurs compétences d'analyse et de gestion de crise. Je souhaite également, au nom de mon groupe, réaffirmer notre attachement au corps diplomatique et à l'ensemble de ses personnels. Celui-ci démontre au quotidien sa capacité à servir les intérêts de notre pays et s'applique à œuvrer au rayonnement de la France à travers le monde.

Il apparaît que la stratégie d'influence de la France en Afrique, formulée dans la revue nationale stratégique 2022, s'apparente à une stratégie de contre-influence chancelante. En effet, celle-ci concède à nos adversaires les très grandes difficultés, pour ne pas dire l'échec de la France à rayonner et apporter une politique pragmatique et cohérente ces dernières années. En témoigne par exemple la montée du ressenti anti-français, par lequel j'entends évidemment un rejet des politiques menées par la France et non pas de la France ou de son peuple en soi. Ce sentiment constitue un terreau fertile aux influences russes, chinoises ou turques que vous avez citées, qui semblent n'avoir jamais été aussi efficaces qu'aujourd'hui et qui nous nuisent. Ces très grandes difficultés sont celles de la France, des doubles standards, des discours à géométrie variable ou des opérations militaires sans objectif politique. Ce sont les petites phrases, les compromis à l'africaine et ces doubles standards et ce mépris parfois ressentis par les peuples africains qui sont rejetés. Nos discours sont tantôt illisibles, tantôt insincères et ils rendent floues des politiques sans orientation.

Alors que nos instruments de rayonnement apparaissent aujourd'hui trop faiblement opérants et peu crédibles pour les peuples, ne serait-il pas temps de remobiliser la culture, les arts, la coopération scientifique et technique pour réapparaître comme une puissance crédible ? Comment vos activités s'articulent-elles avec ces domaines, qui nous semblent être la clé de notre influence et de notre rayonnement ?

Mme Anne-Claire Legendre. Merci beaucoup pour ces questions.

Monsieur Chenevard, vous évoquiez tout à fait justement les tentatives de la Chine et de la Russie pour étendre leurs influences. Il faut en effet revenir sur le cas de la Chine, qui a beaucoup gagné ces dernières années en termes d'influence et d'image positive sur le continent africain. Je pense toutefois que nous arrivons à un tournant aujourd'hui. Le poids de la dette est extrêmement visible pour nos partenaires africains. Par ailleurs, la France agit pour tenter de les soulager de cette question de la créance qui pèse extrêmement lourd. Tel a été l'objet du nouveau pacte financier de juillet, qui nous a d'ailleurs permis, pour un certain nombre d'entre eux, de lever la créance chinoise. C'est un travail que nous conduisons avec la Chine et que va d'ailleurs poursuivre Madame Colonna dans son déplacement cette semaine.

Vous évoquiez plus précisément la question des médias, qu'il s'agirait de développer pour pouvoir contrer ces tentatives d’un certain nombre de compétiteurs. Une feuille de route médias et développement a été adoptée par la ministre deux mois plus tôt à la conférence des ambassadeurs. Elle permet de renforcer l'action de la France en soutien aux médias indépendants à travers le monde. L'idée est de soutenir le droit de tous les individus à travers le monde, et particulièrement en Afrique, à avoir accès à une information fiable, ce qui n'est malheureusement plus le cas. Nous travaillons à former des journalistes et à soutenir des médias indépendants sur place. Tel est également le rôle de France Médias Monde, qui possède une branche dédiée à la formation des journalistes, CFI, pour laquelle nous avons accru très nettement nos financements, afin qu'elle puisse jouer ce rôle de soutien à des médias locaux. La création de médias est envisagée dans le cadre de la Maison des mondes africains, qui est un des projets portés dans le cadre de l'agenda transformationnel annoncé par le Président de la République. Le groupement d’intérêt public devrait être créé dans les mois à venir et a vocation à porter un média et toute une plateforme de contenus digitaux, qui sera précisément non institutionnelle et qui permettra de s'adresser à d'autres types de publics qui pourraient être rebutés a priori par des contenus de nature institutionnelle.

S’agissant du caractère agressif de notre action pour contrer la propagande russe, j'évoquais notre action collaborative avec l'Union européenne au moment du sommet de Saint-Petersbourg où nous avons agi de la sorte. Nous avons démonté, les unes après les autres, les promesses faites par la Russie en 2019 lors du premier sommet avec l'Afrique, pour montrer que Vladimir Poutine pouvait afficher une ambition avec l'Afrique mais que celle-ci se révélait illusoire voire qu'elle constituait dans certains cas une atteinte à la souveraineté. Wagner est la première de ces atteintes puisque cette milice, au-delà des aspects informationnels, et se finance sur des ressources qu'elle pille pour chacun des pays concernés. Nous mettons tous ces éléments en valeur frontalement. Nous le faisons aussi en informant un certain nombre de journalistes et d'acteurs de l’OSINT sur ce que nous percevons de l'action de prédation menée par Wagner et la Russie. Ceux-ci peuvent ensuite réaliser leur travail mener leurs propres investigations sur les actions de prédation.

Vous évoquiez la nécessité de renforcer la coordination entre diplomates et membres des forces armées. Ce travail a été au cœur de notre action depuis deux ans, à travers le Comcyber, l'état-major des armées et la cellule d'influence. Un travail extrêmement étroit a lieu depuis Paris et a vocation à être dupliqué sur le terrain. Nous demandons à nos ambassadeurs de tenir un comité de communication avec la totalité des acteurs de l'équipe France, c'est-à-dire nos opérateurs et les attachés de défense, et de faire en sorte que la France ne parle que d'une seule voix mais de façon démultipliée dans l'ensemble des réseaux.

La présence sécuritaire et militaire est au cœur des actions de désinformation. La désinformation a très vigoureusement ciblé ce qui touchait à la présence militaire de la France en Afrique. Il faut que nous puissions aujourd'hui valoriser la culture, les industries culturelles et créatives et le sport. Notre stratégie vise donc à communiquer moins sur notre présence mais mieux sur le bilan qui a été le nôtre en matière de lutte contre le terrorisme et valoriser davantage tout cet agenda positif transformationnel qui est au cœur de notre action.

Monsieur Jacobelli, vous avez évoqué différentes questions, les outils institutionnels et les moyens détournés. En tant que démocratie, nous n'utilisons pas les moyens de la Russie. Nous n'allons pas tomber dans la désinformation. Nous n'allons pas créer de trolls et de campagne de désinformation. Ce serait à terme faire gagner les compétiteurs, en créant une équivalence entre tous les contenus. Je pense d'ailleurs que ce que recherchent aujourd'hui la Russie et la Chine est d'entraîner une confusion des esprits qui ferait que plus rien ne serait crédible et jugé légitime. Pour désinstitutionnaliser, nous travaillons avec des acteurs tiers, comme les fact checkers. Nous menons une action de soutien au fact checking en Afrique, pour faire croître ces réseaux. Quant aux autres zones de désinformation, nous faisons face à une montée en puissance du phénomène. Les Russes sont en train de tester manières de tester leurs capacités et les modalités de mener des guerres hybrides. L'Afrique est un terrain de jeu. L'Ukraine en est un autre majeur, avec une guerre hybride menée contre la population russe, sous le coup d'une désinformation massive. Nos opinions publiques occidentales sont évidemment visées. Le reste du monde l'est également. À mon sens, la Chine observe ces pratiques très précisément Nous faisons également face à de la désinformation en provenance d'Azerbaïdjan. Nous surveillons tous ces théâtres avec beaucoup d'intérêt. S'agissant des intérêts français, les Jeux olympiques risquent d'être un moment d'exposition massif. Nous nous coordonnerons avec tous les autres appareils de l'État pour y répondre.

Enfin, pour répondre à la dernière question, je suis présente pour aborder la menace informationnelle et n’ai évoqué que cet aspect de notre action en Afrique. Je vous renverrai néanmoins aux propos de la ministre qui est intervenue en séance publique, dans le cadre de l'article 50-1 de la constitution, sur notre politique en Afrique. Les pays que nous citons abondamment aujourd'hui sont le Mali, le Niger et le Burkina Faso, qui ne sont que 3 sur 54. Notre coopération est en croissance sur tout le reste du continent africain. Les étudiants africains viennent massivement en France. Nous restons le premier pays d'accueil des étudiants d’Afrique subsaharienne. Nous avons connu une augmentation de plus de 40 % des demandes de visa pour la France de cette catégorie de demandeurs. Notre pays reste visiblement attractif pour la jeunesse africaine. Tout le travail mené aujourd'hui dans le cadre de l'agenda transformationnel vise précisément à mettre l'accent sur les attentes de la jeunesse africaine, avec qui des coopérations extrêmement positives doivent être mises en place. Le secteur des industries culturelles et créatives est au cœur de notre agenda, tout comme le sport et de soutien à l’entreprenariat. Notre réseau de coopération reste aujourd'hui le plus important sur le continent. Il a reçu un soutien de moyens de la part de nos autorités puisque dans le cadre du projet de loi de finances, un certain nombre de nouvelles mesures ont été prises pour renforcer notre action en matière de soutien à ces industries créatives et pour confier à nos ambassades des moyens de plus grande agilité sur le terrain. Nous avions été critiqués sur le fait que nous intervenions sur de grands projets d'infrastructures, peu visibles et lisibles car financés par un certain nombre de bailleurs institutionnels. Nous avons aujourd'hui redonné à nos ambassades la capacité de financer de petits projets, visibles de la part des communautés et dont les effets bénéfiques pour les populations locales sont immédiatement lisibles et compréhensibles.

Mme Nathalie Pouzyreff (RE). Nous ne pouvons que nous féliciter du bon niveau de coordination interministérielle et de la stratégie d'influence qui est développée. Entre l'éthique que nous nous devons de respecter et le fait que nous aimerions disposer de narratifs plus offensifs ou tout au moins plus proactifs, la question de la limite demeure. Nous aimerions bien que la voix de la France soit parfois plus assumée et assertive, par rapport notamment à la désinformation menée par les Russes.

Ma question porte sur un autre sujet, à savoir le narratif postcolonial que vous développez. Dans l'opinion publique mondiale, à travers cette opposition entre l’Ouest et le Sud global, les reproches aux anciens colons ressortent, plus particulièrement en Afrique. Il est d'ailleurs facile pour les Russes d'exploiter ce filon. Nous le voyons aussi dans la guerre en Israël, où les universitaires de Harvard s'emparent du fait qu'Israël puisse être une puissance colonisatrice en Cisjordanie pour développer tout un narratif qui nous place au cœur de la guerre informationnelle entre des démocraties occidentales et d'autres démocraties moins libérales voire des dictatures.

Mme Anne-Claire Legendre. Votre remarque est tout à fait juste. De fait, il existe une manipulation principale du fait colonial et d'un narratif post-colonial. Il s’agit du ressort central de la désinformation russe que nous voyons se déployer et, de façon opportuniste, également de la Turquie et de la Chine, qui surfent sur cette vague postcoloniale. Nous y apportons des réponses sur le fond. Vous savez que le Président de la République a souhaité travailler très activement sur ces questions de mémoire, en ouvrant toute une série de chapitres qui restaient douloureux dans notre histoire avec le continent, en Algérie, au Cameroun et au Bénin avec les restitutions. Notre volonté, face à la montée de ce discours, est de répondre avec une attitude de vérité. Nous sommes prêts à regarder notre histoire en face. Nous avons ouvert cette démarche avec toute une série de pays, dont certains d'ailleurs sont plus ou moins volontaires pour la mener. L’action est appréciée et demande à être poursuivie.

Le Président de la République a également souhaité et mis en œuvre une réforme du franc CFA dans le courant de ses mandats. Il s’agit d’un des points d'accroche de la désinformation. Nous cherchons à faire mieux connaître cette réforme car il est impressionnant de constater que l'effet de désinformation reste plus prégnant que la réalité des démarches que nous avons engagées. Il faut aujourd'hui répéter qu'à l'initiative de la France et du Président Emmanuel Macron, nous avons réformé le franc CFA mais que la réforme n'a pas été jusqu'au bout du fait, sur certains aspects, d'un certain nombre de dirigeants africains qui n'ont pas souhaité se détacher de cette accroche monétaire.

Le reproche du double standard constitue un sujet plus vaste. Nous l’avons vu très largement émerger au moment de la guerre en Ukraine et aujourd'hui, il se cristallise dans le cadre du conflit que nous voyons se développer au Proche-Orient.

Tout notre effort de réforme de la gouvernance internationale vise à y répondre. La France, avec ses partenaires, est à la manœuvre pour réformer la gouvernance internationale de manière qu'elle soit plus représentative, légitime et efficace. Nous devons évidemment intégrer dans ces organes de gouvernance internationale des représentants des États émergents et des grands acteurs de la planète pour pouvoir la transformer et répondre aux besoins qui s'expriment dans certaines parties du monde. Nous soutenons la réforme du Conseil de sécurité. Nous avons soutenu, les premiers, la présence de l'Union africaine au G20. Nous sommes en train de réformer la gouvernance des institutions financières internationales pour permettre que les besoins de financement de la transition écologique, en Afrique notamment, soient pris en compte.

Nous répondons à cette demande qui relève de la souveraineté des États. À ce titre, nous sommes aujourd'hui des partenaires de souveraineté pour ces États, alors que la Russie et la Chine vont dans le sens contraire. La Russie met en cause la souveraineté des États par le chantage réglementaire et énergétique mais également Wagner. La Chine met quant à elle en cause la souveraineté des États par l'accumulation de créances qui créent une dépendance dans les décisions souveraines des États. Cette action doit également passer par un état des lieux de la signification de ce double standard. Aujourd'hui, le vrai double standard tient au fait que personne ne parle des conflits en Afrique, du Yémen, des victimes en Syrie ou en République démocratique du Congo. Il faudrait lire ce double standard dans le sens inverse.