Enfin, tous ces phénomènes bénéficient à un certain nombre de puissances autoritaires. La Chine et la Russie ont pour objectif stratégique de remettre en cause le système international pour proposer un autre système au bénéfice de leurs intérêts. Nous devons nous mobiliser avec tous les autres partenaires pour maintenir ce système international de façon rénovée, en répondant aux intérêts de tous les États souverains, pour que la souveraineté soit finalement au cœur de notre système. C'est ce que nous présentons comme offre à nos partenaires africains et plus largement à travers le monde. Il me semble que cette offre est aujourd'hui entendue.
M. le président Thomas Gassilloud. Merci, Madame la directrice, pour cette présentation précise et dynamique. Je vous félicite pour l’action que vous menez, que j'estime très courageuse, dans un contexte où l'Occident est remis en cause dans une guerre informationnelle, qui ne se mène pas à armes égales et qui donne une priorité forte à l'attaquant.
6. Audition, à huis clos, de M. Sylvain Itté, ambassadeur de France au Niger (mercredi 29 novembre 2023)
M. Loïc Kervran, président. Monsieur l’ambassadeur, je vous prie de bien vouloir excuser l’absence du président Thomas Gassilloud, qui assiste aux obsèques de Gérard Collomb. Je vous remercie d’avoir accepté notre invitation à venir, dans le cadre de notre cycle Afrique, nous aider à mieux comprendre ce que vous avez vécu au Niger avant et après le coup d’État du 26 juillet dernier et, plus largement, nous entretenir de notre politique africaine et de ses évolutions souhaitables ou possibles. Cette audition se déroule dans un strict huis clos.
Ambassadeur de France au Niger depuis septembre 2022, vous êtes rentré en France en septembre 2023 à la suite du coup d’État, après deux mois passés dans des conditions difficiles. Je vous rends hommage, ainsi qu’à l'ensemble du personnel de l’ambassade, pour avoir continué d’assumer votre mission et d’incarner le visage de la France au Niger dans des conditions de tension extrême, de privations et de menaces.
Vous êtes un fin connaisseur du continent africain puisque vous occupiez précédemment la fonction d’envoyé spécial pour la diplomatie publique en Afrique, après avoir été ambassadeur de France en Angola. Nous entendrons avec intérêt votre analyse de la situation politique avant le coup d’État au Niger ; vous nous direz s’il existait des signes avant-coureurs d’une contestation du président Bazoum, démocratiquement élu en mars 2021 et qui s’était beaucoup investi dans la lutte contre les groupes djihadistes et contre la corruption.
Le Niger était souvent présenté comme le laboratoire et le meilleur exemple de la volonté française d’être « présente autrement », par un partenariat de combat d’égal à égal, les forces françaises intervenant exclusivement en appui des forces nigériennes. Cela n’a pas suffi à prémunir la France contre l’instrumentalisation d’un sentiment anti-français par les opposants au régime du président Bazoum. Vous nous direz les leçons qu’il importe d’en tirer.
Nous souhaitons aussi vous entendre nous dire un mot de la manière dont se passe le désengagement de nos armées, de votre appréciation de l’évolution de la menace terroriste et de l’éventualité parfois évoquée de voir se créer un corridor entre le lac Tchad et le Sahel.
M. Sylvain Itté, ambassadeur de France au Niger. C’est un plaisir pour moi de vous rapporter ce que faisait la France au Niger, car il y a beaucoup d’approximations ou en tout cas d’incompréhensions et de méconnaissances à ce propos, et ce qui s’est passé depuis ce 26 juillet qui a vu le renversement du président Bazoum.
On imagine souvent la présence française au Niger, et dans le Sahel en général, comme uniquement militaire ; je veux essayer de vous montrer que notre présence était loin de se limiter à cela. D’ailleurs, j’ai rencontré une bonne dizaine de fois le président Bazoum en un an et si le sujet militaire et la lutte contre le terrorisme étaient évidemment au menu de nos conversations, nous consacrions les trois quarts du temps que nous passions ensemble à parler d’éducation et de développement économique – notamment d’éducation, ce professeur de philosophie jugeant le sujet fondamental pour le développement de son pays.
Je rappellerai tout d’abord la chronologie des événements.
Le coup d’État du général Tiani se déroule le 26 juillet. Je le rencontre le 28 juillet en compagnie de l’ancien président Issoufou. Le 29 juillet, la France suspend sa coopération et son appui budgétaire avec effet immédiat. Le 30 juillet a lieu l’attaque de l’ambassade de France, une des plus violentes qu’une représentation française ait eue à connaître. Le dispositif était celui de l’assaut de l’ambassade des États-Unis à Téhéran en 1979 et la volonté était la même ; heureusement, l’issue a été autre. Ensuite a eu lieu l’évacuation des Français et des étrangers, notamment européens, présents sur place ; nous avons évacué plus de mille personnes dont une grosse moitié de Français.
Après quoi, le manuel du parfait putschiste a été appliqué. Les auteurs du coup d’État ont repris les étapes qui avaient été suivies au Mali et au Burkina Faso. Mais au Mali les putschistes ont mis huit mois pour mettre en œuvre leur programme, quatre mois au Burkina Faso et un peu moins d’un mois au Niger. Le 3 août, la diffusion de France 2, France 24 et RFI est suspendue, et les quatre accords militaires passés avec la France sont dénoncés : l’accord de défense-cadre de 1977, les deux accords concernant le stationnement des forces et les conditions dans lesquelles elles pouvaient intervenir, et un quatrième accord qui n’a jamais vraiment vu le jour puisqu’il concernait la force Takuba installée au nord au Mali et qui devait se développer au Niger, ce qui n’a jamais véritablement eu lieu. Le 7 août Ali Lamine Zeine, qui exerçait les fonctions de représentant de la Banque africaine de développement au Tchad, est nommé Premier ministre. Le 25 août, je suis déclaré persona non grata, avec obligation de quitter le territoire dans les 48 heures. Ensuite vient le blocus de l’ambassade et la période un peu compliquée que nous avons vécue.
Les photos de l’attaque de l’ambassade projetées devant vous montrent que celle-ci n’était pas une plaisanterie. Il y a eu volonté d’entrer dans le bâtiment et de l’incendier. Le consulat, vous le voyez, a été entièrement saccagé. On prétend que nous refusons actuellement la délivrance de visas. C’est faux : il n’y a pas refus volontaire ni d’instructions qui vont dans ce sens, mais le consulat a été démoli, et donc le personnel n’est évidemment plus là et l’ambassade subit un blocus qui interdit toute entrée.
Vous noterez sur une autre photo un membre des forces de l’ordre nigériennes censées assurer la protection de l’ambassade juché sur un véhicule de la Garde nationale – d’ailleurs placé contre le mur de l’ambassade pour permettre aux manifestants de grimper plus facilement sur le mur – en train de haranguer la foule, tenant à la main un drapeau russe encore plié car à peine sorti de son emballage. Vous voyez aussi des photos du poste de sécurité que les manifestants ont essayé de brûler, et celles des milliers de pierres que nous avons reçues pendant près de deux heures.
Les gardes nigériens de la société de gardiennage ont été extraordinaires. N’auraient-ils pas eu le courage qu’ils ont montré, auraient-ils déserté comme on aurait pu le comprendre étant donné la violence à laquelle ils ont été confrontés que nous n’aurions pas tenu. Je rends hommage à ces hommes qui nous ont pour une bonne part sauvé la vie.
L’évacuation des ressortissants français a été décidée le soir même de l’attaque de l’ambassade. Le Gouvernement a mobilisé le centre de crise du ministère de l’Europe et des affaires étrangères et le centre de planification et de conduite des opérations (CPCO) du ministère des armées pour une manœuvre réalisée du 2 au 4 août dans des conditions extrêmement difficiles. Quatre avions militaires sont venus chercher 577 ressortissants français et 502 ressortissants étrangers, sans faire de distinctions. Nous avons ainsi évacué un équipage de la Turkish Airlines, et aussi près de quatre-vingts citoyens américains ainsi que soixante-dix Allemands – alors même que les États-Unis et l’Allemagne proclamaient que la situation sécuritaire ne justifiait pas le rapatriement de leurs ressortissants. D’une part, ils disaient que tout allait bien, d’autre part, ils nous demandaient de rapatrier le personnel de leurs ambassades et de leurs ONG…
Je reviens un instant sur la coopération militaire, formalisée juridiquement par l’accord de 1977 mais qui préexistait à ce texte. L’accord a été complété par deux arrangements inter-gouvernementaux en 2013 et un arrangement technique en 2015, après l’intervention française au Mali dans le cadre de l’opération Barkhane. Niamey était alors une base aérienne de projection servant de point d’arrivée et de départ des forces et des matériels et de stationnement des Mirage et des Rafale permettant les interventions, notamment dans la zone « des trois frontières » et au Mali, sur demande des autorités nigériennes. Les forces françaises étaient donc stationnées au Niger depuis 2019 dans le cadre d’un partenariat en trois volets avec les forces armées nigériennes : le partenariat au combat et, en dépit de la présence allemande, italienne et américaine au Niger, seule l’armée française accompagnait les militaires nigériens sur le terrain ; le renseignement ; la formation et la coopération civile et militaire.
Dans la lutte contre les groupes armés terroristes, la France a apporté au Niger un soutien matériel, en équipant et en formant plusieurs bataillons dont, dans la région de Dosso, le 71e bataillon spécial d’intervention, aujourd’hui considéré comme une des unités nigériennes les plus opérationnelles. Nous avons mené de nombreuses actions civilo-militaires, dans les régions où les forces françaises étaient présentes et ailleurs, pour permettre la réalisation de projets de développement en collaboration entre l’ambassade, l’Agence française de développement (AFD) et les forces militaires. Ainsi, dans le grand camp militaire de Dosso, nous avons non seulement formé et équipé les militaires mais construit des écoles, des cantonnements et des logements pour les soldats et leurs familles, considérant qu’un militaire dont la famille est mal logée et mal traitée ne peut se battre correctement. Nous avions donc essayé de mettre en œuvre un ensemble de moyens très complémentaires dans le cadre d’une action de coopération multidimensionnelle.
Outre la coopération militaire, il existait une coopération en matière de sécurité intérieure. Le service, dirigé par le commissaire général Éric Belleut, présent à mes côtés aujourd’hui, embrassait toutes les missions de coopération avec les forces nigériennes de sécurité intérieure : soutien à la gendarmerie, à la police nationale, aux douanes, aux gardes forestiers, aux pompiers. Des photos vous montrent l’activité des assistants de coopération placés auprès des différents commandements nigériens. J’insiste sur le fait que ces programmes de coopération, qui ont aussi mobilisé pas mal d’argent, étaient entièrement organisés en fonction des besoins exprimés par les administrations concernées, et spécifiquement mis en œuvre à la demande des autorités nigériennes.
La coopération opérationnelle dans la lutte contre le terrorisme supposait aussi, évidemment, du renseignement pour combattre les trafics : trafics de drogue – de gros réseaux ont été démantelés – et traite humaine puisque le couloir qui part de la région du Lac Tchad et passe par Agadez est l’un des principaux couloirs de trafic d’êtres humains et d’immigrés. À ce sujet, la junte au pouvoir à Niamey, considérant que les Européens ne coopéraient pas suffisamment avec elle, a abrogé le 26 novembre dernier, par ordonnance, la loi de 2015 criminalisant le trafic de migrants. La junte est même allée plus loin : elle a décidé de libérer tous ceux qui, depuis 2015, avaient été condamnés à des peines de prison pour ce trafic, si bien que dans les prochaines semaines, ces gens pourront reprendre leurs activités. Évidemment, une partie des « recettes » provenant de ce trafic viendra très certainement alimenter le régime.
Je vous l’ai dit, la présence française au Niger ne se limitait pas à la sécurité, loin s’en faut. La France était le premier bailleur bilatéral de ce pays, et l’un des principaux bailleurs avec l’Union européenne, elle-même premier bailleur multilatéral du Niger. Nous tenions donc une place essentielle. L’ensemble de nos en-cours d’aide publique au développement représentait plus de 760 millions d’euros dans les trois domaines essentiels sur lesquels nous nous étions focalisés.
Le premier domaine était l’éducation et, à la demande expresse du président Bazoum, il existait des projets de création d’internats de jeunes filles. Au Niger, où la scolarisation est particulièrement déficiente dans les zones rurales, la déscolarisation des filles est très forte dans l’enseignement primaire et plus encore au niveau secondaire, car même si les enfants ont réussi, souvent dans de très mauvaises conditions, à suivre le cursus scolaire, la plupart d’entre elles n’entrent pas en sixième parce que les collèges sont situés dans les chefs-lieux principaux et qu’il n’est pas question de laisser les jeunes filles y partir, pour des raisons financières et traditionnelles. Alors ces jeunes filles sont souvent mariées à 12 ans, et elles ont leur premier enfant à 15 ans. Le président Bazoum voulait véritablement s’attaquer au problème global de l’éducation, particulièrement de l’éducation des filles et nous nous étions profondément investis dans ce domaine. Nous devions ouvrir au mois d’octobre dernier à Zinder le premier internat destiné à des jeunes filles issues de milieu rural. Il n’ouvrira pas, pas pour l’instant en tout cas. Nous étions en mesure de financer ces projets à hauteur de plusieurs centaines de millions d’euros par le biais du Fonds commun sectoriel pour l’éducation.
Nos projets concernaient d’autre part l’agriculture et l’environnement, domaine considérablement monté en puissance dans le cadre des financements par l’AFD. Il ne s’agissait pas d’éléphants blancs mais de projets tout à fait concrets. J’ai visité au mois de mai, dans la région d’Agadez, le lieu de réalisation d’un programme d’irrigation de 67 millions d’euros qui a permis à plus de 80 000 personnes de passer d’une agriculture de subsistance à une agriculture leur permettant non seulement de se nourrir mais de commencer à créer une industrie locale. Nous poursuivions aussi l’aide alimentaire et d’importants projets de pôles ruraux, et nous soutenions une dizaine d’organisations paysannes locales à l’activité tangible. J’entends souvent dire que ces grands projets seraient très vaseux. Je puis vous assurer que ce que nous faisions était tout ce qu’il y a de plus concret et que ces projets servaient directement la population.
Notre troisième domaine d’intervention était l’énergie, sans laquelle il n’y a pas de développement économique possible. Environ 30 % du territoire nigérien est équipé en électricité. Une des priorités du gouvernement du président Bazoum était de mettre en œuvre à marche forcée des projets de développement d’énergie solaire. Une centrale avait été inaugurée à Niamey au mois de juillet, qui ne fonctionnait pas encore quand le coup d’État a eu lieu. Elle a été mise en service depuis lors, dans des conditions loin d’être optimales sur le plan de la sécurité, mais elle permet à plus de 500 000 habitants de la région de Niamey d’avoir de l’électricité. Une autre centrale solaire en cours de construction à Agadez aurait permis d’assurer le développement énergétique de toute cette région. Au travers de l’AFD, de nombreux projets de construction de transformateurs devaient aussi être menés à bien.
L’AFD intervient aussi sur l’accès à l’eau. À Zinder, où vivent 500 000 habitants, un très important projet d’infrastructure était en cours, destiné à améliorer sensiblement la qualité de l’eau. Les extraordinaires nappes phréatiques du Niger font de ce pays l’un des endroits au monde où les réserves d’eau douce sont les plus grandes. Il y a quelques millions d’années, cette région était un lac immense et de considérables quantités d’eau sont disponibles qui ne sont pas très profondément enfouies. À Niamey, où la Société nigérienne de traitement de l’eau était partenaire de Véolia, la qualité de l’eau, de l’avis des experts, est la meilleure de l’Afrique de l’Ouest, et la moins chère, les Nigériens le disant eux-mêmes. De nombreux autres projets opérés par le biais de la coopération décentralisée ont permis à des dizaines de milliers d’habitants de nombreux villages d’avoir un accès à l’eau exceptionnel.
En matière d’accès à la santé enfin, la France n’était pas le premier opérateur direct – c’est l’Organisation mondiale de la santé –, mais l’un des principaux contributeurs au Niger pour tous les programmes, particulièrement dans quelques secteurs considérés comme prioritaires : la santé de la mère et de l’enfant pour réduire la mortalité infantile, et la santé sexuelle et reproductive en raison de volonté du gouvernement et du président Bazoum de prévenir les grossesses précoces. Avec 7,8 enfants par femme, le Niger a le taux de fécondité le plus élevé au monde et, comme beaucoup de Nigériens, le président Bazoum considérait que l’on ne pouvait mettre en œuvre avec succès un programme de développement sans réguler la natalité. Au moment de l’indépendance du Niger, sa population était un peu inférieure à 3 millions d’habitants. Elle est de 25 millions aujourd’hui ; au rythme actuel, elle sera de 50 millions en 2030 et de 100 millions en 2070. C’est un problème fondamental pour le développement du pays.
M. Loïc Kervran, président. Je vous remercie, Monsieur l’ambassadeur, pour cette présentation. Nous en venons aux interventions des orateurs de groupe.
Mme Patricia Lemoine (RE). Monsieur l’ambassadeur, je vous remercie pour cette analyse, dont certains éléments sont inquiétants pour l’avenir. Au nom du groupe Renaissance, je salue votre engagement, qui vous a conduit à représenter dignement la France malgré le danger intense auquel vous étiez exposé. Dès votre installation à Niamey, en septembre 2022, vous aviez fait de la lutte contre le sentiment anti-français une priorité, dénonçant les professionnels de la manipulation et du populisme qui exacerbent les tensions et le ressentiment à l’égard de la présence française au Niger.
Dans ces manœuvres, quel rôle joue la Russie, qui cherche à étendre son influence au Sahel par divers moyens, de la coopération commerciale à l’organisation de grands sommets Russie-Afrique, et qui occupe le champ informationnel de manière particulièrement agressive ? La milice Wagner n’a eu de cesse, en plus de ses activités militaires, de diffuser des éléments de propagande pro-russe, et vous avez mentionné la présence de drapeaux russes lors du soulèvement. Publication de fake news en série sur les réseaux sociaux, financement d’influenceurs opposés à la présence française au Sahel pour renforcer l’hostilité à notre égard… Quel regard portez-vous sur cette stratégie de désinformation et de manipulation de l’opinion ? Pourquoi fonctionne-t-elle ? Comment évoluera-t-elle après le départ précipité des troupes françaises et la disparition d’Evgeni Prigojine, qui a eu d’importantes conséquences sur la structuration du groupe Wagner en Afrique ?
M. Sylvain Itté. Avant même d’arriver au Niger, le cœur du travail qui m’avait été demandé par la Ministre des affaires étrangères et par le Président de la République dans mes fonctions d’envoyé spécial pour la diplomatie publique en Afrique était justement de me pencher sur la désinformation et la manipulation sur les réseaux sociaux. C’était en 2020. Nous avions constaté que nous nous étions laissés complètement déborder et que nous n’arrivions plus à maîtriser ces agissements. Il m’a été demandé d’établir un diagnostic et de réfléchir à la manière de lutter contre ces façons de faire. Nous sommes très loin d’avoir endigué le phénomène même si de gros efforts et des mesures efficaces ont été pris depuis lors : nous avons seulement un peu résisté.
On parle souvent de « sentiment anti-français » et à mon sens, ce n’est pas le terme exact. Cela ne signifie pas qu’il n’existe pas un sentiment anti-français qui pourrait trouver sa source dans certains comportements de la France – et d’autres, d’ailleurs. Le président Bazoum me disait souvent : « Le problème, c’est que l’on vous reproche aujourd’hui une Françafrique qui n’existe plus depuis vingt ans ». C’est d’ailleurs pourquoi nous avons été chassés du Mali, du Burkina et du Niger : si nous avions utilisé les outils de la Françafrique, nous ne serions pas partis. Nier un sentiment anti-français serait ignorer la réalité, mais je préfère utiliser le terme « discours antifrançais ». Ce n’est pas la même chose, parce qu’au Niger comme au Mali et au Burkina-Faso, ce discours a été organisé et découle d’une stratégie mise au point avec certaines personnes dont je peux citer les noms. Il y a le franco-béninois Kémi Séba, condamné en France pour propos antisémites et violences et dont les liens avec Wagner ont été établis – il les a lui-même reconnus. Il y a aussi Nathalie Yamb, Suisso-camerounaise qui se fait appeler « la dame de Sotchi » puisqu’elle s’est illustrée lors du sommet de Sotchi en 2019 et qui tient un discours d’une extrême violence à l’encontre de la France principalement. Il y a encore le franco-camerounais Franklin Nyamsi, professeur de l’Éducation nationale française dans un lycée à Rouen dont le fonds de commerce est d’attaquer la France. Les deux derniers cités ont été les conseillers de Guillaume Soro dont on connaît les liens étroits qu’il entretient avec la Russie en Afrique, d’ailleurs passé par Niamey il y a dix jours pour proposer, on le suppose les services du groupe Wagner. Si ce groupe n’est pas encore au Niger, c’est que ce n’est pas une ONG : il ne fonctionne que si ça lui rapporte, et pas grand-chose ne rapporte aujourd’hui au Niger.
Pour avoir étudié la stratégie russe au Sahel et en Afrique depuis trois ans, j’ai constaté un avant et un après-guerre en Ukraine. Jusqu’au déclenchement de cette guerre, les Russes menaient une propagande anti-française mais c’était une propagande anti-européenne et anti-occidentale, et si nous étions les premiers visés c’est pour être les plus présents et les plus visibles dans un certain nombre de pays africains. La stratégie des Russes est celle du désordre et du coucou. Ils ne sont pas les instigateurs des mouvements, ils n’en ont ni les moyens ni l’envie. Ils parviennent à financer certaines personnes, on l’a vu au Niger, et déjà au Mali. Ils achètent des gens pour alimenter les outils extraordinaires que sont leurs fermes à trolls, et leur réseau de désinformation leur coûte très peu cher. On a vu les premières expérimentations de désinformation russes à Madagascar au moment des élections présidentielles ; Kémi Séba y était d’ailleurs venu.
Une très bonne enquête de journalistes de France 5 a montré que des gens sont payés pour alimenter entre cinq et vingt comptes anti-français chacun. Depuis quelques mois, on a vu apparaître des fermes à trolls animées par des algorithmes d’intelligence artificielle. Je l’ai perçu très nettement au Niger, où des comptes sont capables de dialoguer et d’interagir avec les personnes à partir de mots-clés. La stratégie des Russes est extrêmement déstabilisatrice parce qu’ils appliquent le vieux principe du KGB « Calomniez, calomniez, il en restera toujours quelque chose ». Des énormités sont mises en ligne sur les réseaux sociaux, et il suffit que 10 % de ceux qui prennent connaissance de ces monuments de désinformation les croient pour que le mal soit fait. C’est une machine infernale que nous avons énormément de mal à combattre. Je l’ai constaté au Niger, où j’en ai été la cible dès mon arrivée parce que les Russes m’avaient identifié dans mes fonctions précédentes.
Aujourd’hui encore, à supposer que j’écrive un tweet aussi insignifiant que « Jeudi, il fait beau à Paris », je reçois immédiatement vingt-cinq messages dans lesquels je suis traité de néo-colonialiste. Le ministère des armées et le Quai d’Orsay ont réussi à stopper certaines opérations de désinformation lancées contre moi et contre la France, notamment pendant la crise nigérienne, mais ce combat est extrêmement difficile à gagner. Les Russes sont dans une logique du chaos. Ils n’ont aucunement l’intention de s’installer en Afrique ni d’y prendre des ressources minières – exceptés l’or et le diamant qui sont faciles à extraire et cela, c’est Wagner. Ils n’ont pas de stratégie d’influence à court, moyen ou long terme sur ce continent mais, notamment depuis le début de la guerre en Ukraine, ils ont engagé une politique du chaos et de la désorganisation qui, malheureusement, fonctionne assez bien.
M. Laurent Jacobelli (RN). Monsieur l’ambassadeur, alors que les violences contre les intérêts français se multipliaient, vous et vos collaborateurs êtes restés fidèles au poste et avez accompli votre devoir jusqu’au bout. Au nom de mon groupe, je vous témoigne notre profond respect et notre gratitude. Après l’évacuation de notre ambassade à Khartoum, c’est la deuxième fois en un an que nous devons exfiltrer un ambassadeur et son personnel du sol africain. L’assassinat de l’ambassadeur des États-Unis en Libye, en septembre 2012, nous rappelle que ces situations peuvent mal se terminer. Nous nous félicitons de l’efficacité des services qui ont mené ces exfiltrations à bien, mais il est légitime de se demander comment nous en sommes arrivés là.
Il faut le reconnaître : en raison des populations concernées, de puissances extérieures telles que la Russie et la Chine ou encore de sa politique étrangère, la France perd petit à petit son influence en Afrique, notamment en Afrique francophone. Nous ne parvenons plus à être informés en amont des événements capitaux que sont les coups d’État et nous avons du mal à contrer la propagande anti-française, vous l’avez dit. Aviez-vous, vous-même, décelé les faits annonciateurs de ce coup d’État ? Aviez-vous prévenu Paris ? La France a semblé étonnée de la survenue de cet événement – n’aviez-vous pas été écouté ? Pouvez-vous nous dire comment l’exfiltration a pu se dérouler et se conclure sans drame ?
M. Sylvain Itté. « La France perd son influence en Afrique » est une déclaration qui me met mal à l’aise. Le terme « influence » n’est pas le bon : on n’a pas à être influents en Afrique, on a à y construire des partenariats utiles à chacun. D’autre part, le continent compte cinquante-quatre pays et il reste à préciser de quelle Afrique on parle en disant que la France « y perd son influence ». J’ai été ambassadeur en Angola, qui n’est pas un pays francophone et avec lequel nous avons connu des moments compliqués au moment d’une guerre civile qui était en réalité la transposition dans ce pays du conflit Est-Ouest. Je peux vous assurer que dans toute l’Afrique australe, toute une partie de l’Afrique de l’Est et beaucoup de pays, la France, loin d’avoir « perdu son influence », est très présente et recherchée. Il faut sans doute se demander pourquoi on en est arrivé là dans la partie francophone de l’Afrique, qui est elle-même très diverse. Mais pour être né au Mali, être allé en Afrique australe et en Afrique centrale, avoir été ministre-conseiller au Cameroun, chef du cabinet du ministre de la coopération et ambassadeur au Niger, j’ai quelques idées sur l’Afrique et à mon avis le sujet est plus complexe qu’une question d’« influence ».
J’en viens aux conditions de mon exfiltration. Les putschistes m’avaient déclaré persona non grata parce que cela permettait d’entretenir leur rhétorique. En même temps, ils ne souhaitaient pas mon départ. Le coup d’État s’étant fait d’une certaine manière « à l’insu de leur plein gré », ils n’avaient pas grand-chose à proposer, si bien que leur seul carburant politique, qui est un carburant populiste, était de désigner la France comme la raison de tous les maux. C’est pourquoi ils ont demandé le départ de nos forces, alors même que la moitié des putschistes étaient présents le 14 juillet à la Résidence – et ce jour-là, le général Toumba, ministre de l’intérieur, était quasiment tombé dans mes bras en me disant combien extraordinaire était la politique française en Afrique en matière de sécurité. Précédemment, lors de la visite au Niger du chef d’état-major des armées, le même général Toumba, qui avait été commandant des forces opérationnelles à Ouallam où se trouvaient les forces françaises, avait longuement expliqué que nous devions rester là et qu’il fallait montrer aux Maliens et aux Burkinabés que le système de coopération avec la France était celui qu’il fallait mettre en œuvre.
En réalité, une fois que j’étais parti, les putschistes n’avaient plus de carburant politique, ou en tout cas un de moins. Aussi, entre le moment où le président de la République a annoncé le départ des forces et le mien, et celui de mon départ effectif, 48 heures se sont écoulées pendant lesquelles les autorités nigériennes ont tout fait pour m’empêcher de partir et ont organisé mon départ pour qu’il soit le plus humiliant et le plus agressif possible. Une voiture de police devait m’attendre à la sortie de l’ambassade, des policiers devaient me menotter pour que l’on m’emmène à l’aéroport civil – ils avaient refusé que je parte de l’aéroport militaire – en passant par le fameux rond-point Escadrille où se trouvaient tous les manifestants et où Kémi Seba, opportunément arrivé le lundi matin, expliquait à la foule qu’il venait soutenir les putschistes et me régler mon compte. Tout cela a été extrêmement difficile à gérer, et si les choses se sont terminées correctement, c’est parce qu’ils savaient que s’ils allaient trop loin cela pouvait mal finir pour eux. Redoutant une intervention française, ils ont fini par considérer que le jeu n’en valait pas la chandelle. Mais la tension a été vive jusqu’à la dernière minute.
M. Bastien Lachaud (LFI-NUPES). Je vous remercie, Monsieur l’ambassadeur, et à travers vous l’ensemble du personnel du corps diplomatique qui a rempli sa mission jusqu’au bout dans des conditions terribles. On ne compte plus les coups d’État dans la bande sahélo-saharienne alors même que nous disposions de milliers de soldats sur le terrain et que tous nos services de renseignement étaient présents. Comment peut-on expliquer une telle faillite de nos services ? Quels étaient les liens entre l’ambassade et les services ? Nous avions auditionné, également à huis clos, le directeur général de la DGSE, selon lequel, au Mali, l’ambassade n’avait rien vu. Qu’en est-il au Niger ? D’autre part, comment s’est passée la coordination entre l’Élysée, le ministère des affaires étrangères et celui de la défense dans les quelques jours qui ont suivi le coup d’État ? Des décisions ont été prises qui ont mis en péril certains de nos soldats isolés, qui ne pouvaient plus être approvisionnés. Comment tout cela a-t-il été anticipé et coordonné ?
Vous nous avez parlé de l’influence russe. Soit. Mais les troupes américaines restent au Niger sans être éjectées par les putschistes. Comment les Américains ont-ils réussi à négocier cela avec les Russes si, comme vous nous le dites, ils sont les maîtres du jeu ? Et si ce ne sont pas les Russes, comment l’influence russe s’exerce-t-elle pour faire partir la France mais pas les États-Unis ? Comment les Américains ont-ils réussi à conserver une base essentielle à leur présence en Afrique mais pas nous ? Enfin, comment se passent les discussions pour permettre le retrait de nos soldats dans le bon ordre et en sécurité ?
M. Sylvain Itté. Voilà qui me donne l’occasion de revenir sur une question à laquelle je n’avais pas répondu : « Pourquoi n’avez-vous rien vu ? ». C’est que ce coup d’État est dû à un paramètre que personne ne pouvait imaginer : l’implication directe de l’ancien président Issoufou, dont on peut avancer sans grand risque de se tromper qu’il a fomenté ou pour le moins accompagné le coup d’État contre son successeur.
Pourquoi les services de renseignement n’ont-ils rien vu venir ? Au Niger comme au Mali et au Burkina-Faso, la DGSE, était entièrement tournée vers la lutte contre le terrorisme. C’est la mission qui lui avait été donnée en partenariat avec les services de renseignement nigériens, puisque nous n’étions pas là pour mener cette guerre sans y associer les autorités locales dans le cadre d’un partenariat stratégique d’égal à égal. Avec le recul, on peut se demander s’il n’aurait pas fallu disposer de plus d’antennes dans le système politique nigérien. Mais j’aurais tendance à vous dire que nous avions ces antennes, grâce aux deux collaboratrices qui m’accompagnent ici et dont je vous assure qu’elles connaissent la société civile nigérienne comme peu de monde. Nous avons vu s’établir une distorsion entre le président Bazoum, homme éclairé qui avait une vision pour son pays mais qui était sans doute en décalage assez marqué avec le reste de sa société, et une administration nigérienne d’une très grande faiblesse au-delà même des questions de corruption. Le président Bazoum traçait son chemin avec des idées claires, par exemple au sujet de l’éducation des filles, je vous l’ai dit. Mais ses idées n’avaient rien d’évident pour la partie patriarcale traditionnelle de la société nigérienne, qui ne voulait pas entendre parler de pas pouvoir marier ses filles à 12 ans. Il s’est donc heurté à des gens, a peut-être eu des paroles maladroites ou qui ont semblé l’être, et il s’est progressivement coupé de la réalité du pays.
D’autre part, le Parti nigérien pour la démocratie et le socialisme, le PNDS-Tarayya, créé par M. Bazoum avec M. Issoufou, était devenu un parti pour une part extrêmement corrompu et directement lié au trafic du pétrole géré par les Chinois. Une des raisons du coup d’État est que le président Bazoum, dans la perspective d’une augmentation importante de la rente pétrolière – le pays devait passer de 20 000 à 120 000 barils par jour avec le pipeline partant des zones de production jusqu’au port de Cotonou –, s’est attaqué à dater du mois de mars à la gouvernance pétrolière. Le jour du coup d’État devait se tenir un conseil des ministres pour créer une nouvelle société pétrolière dont le gouvernement nigérien aurait été majoritaire, et le président Bazoum avait refusé que le directeur général soit celui qui lui était proposé par le ministre du pétrole et qui n’était autre que le fils Issoufou.
Notre analyse était que le président Bazoum rencontrerait des difficultés dans un an, quand, entrant dans la deuxième partie de son mandat, il devrait rendre des comptes sur ce qu’il avait promis et ce qui n’avait pas été fait, mais nous n’imaginions pas un instant que Issoufou enverrait le chef de la garde présidentielle, son homme, renverser celui qui était son camarade de parti depuis trente ans. Nous avons effectivement failli, mais pas grand monde n’imaginait un tel scénario.
La coordination entre les services de l’État s’est faite rapidement. Le président de la République était en voyage dans le Pacifique, ce qui a compliqué les choses : avec le décalage horaire, nous avons eu des difficultés à recevoir ses instructions au cours des premières heures qui ont suivi le coup d’État. Mais je l’ai eu au téléphone le lendemain et il a été extrêmement présent. Le jour de l’attaque de l’ambassade, nous sommes passés à deux doigts d’une catastrophe puisque nous avions tiré toutes nos munitions non létales et que je venais de donner au chef de la sécurité l’autorisation de tirer – je ne sais pas si vous vous rendez compte de ce que signifie de donner cette autorisation parce que la vie de 70 à 80 personnes dans l’ambassade était menacée. À ce moment, j’ai appelé l’ancien président Issoufou, dont il était évident pour moi qu’il était dans le coup, pour lui dire d’agir sur les militaires pour arrêter le mouvement des 6 000 personnes qui nous attaquaient. Alors que je venais de raccrocher après mon troisième appel à Issoufou, le président de la République m’a téléphoné pour me demander ce qu’il pouvait faire. Qu’il appelle à son tour Issoufou me semblait la clé de tout. C’est ce qu’il a fait, et il a été convaincant : dix minutes plus tard, le général Modi, numéro 2 de la junte, était devant l’ambassade pour calmer les troupes, et dans les dix minutes suivantes tout le monde était parti. Les éléments de preuve sont donc assez flagrants.
Vous dites que les décisions prises ont mis des troupes françaises en danger. Mais il faut garder en tête la différence avec ce qui valait lors des opérations Barkhane et Sabre, les forces françaises au Niger étaient totalement intégrées aux unités nigériennes pour combattre à leurs côtés. Pas un seul soldat français ne sortait du camp si ce n’est dans le cadre d’une instruction opérationnelle donnée par les forces nigériennes. Aucune opération militaire française ne se faisait hors du cadre de partenariat avec les troupes nigériennes, où que nos troupes soient stationnées. Même la base aérienne projetée française n’était pas une base française mais un espace dans la base nigérienne, et les forces opérationnelles stationnées à Ouallam et à Tabaré n’étaient pas dans des camps français mais avec leurs camarades nigériens. On a du mal à imaginer aujourd’hui comment des soldats nigériens qui, huit jours auparavant, se battaient aux côtés des soldats français ont retourné contre eux leurs canons de 75.
Il y a sans doute des enseignements à tirer de tout cela. Cependant, on a souvent reproché à la France de mener ses opérations militaires, telles Barkhane, sans tenir compte de la souveraineté des États concernés. Au Niger, nous faisions l’inverse, et c’est d’ailleurs pourquoi la force ne s’appelait plus « Barkhane » : c’étaient les forces françaises au Sahel, intégrées aux forces nigériennes.
Les États-Unis, pour garder leur base d’Agadez, ont placé la libération du président Bazoum et le retour à l’ordre constitutionnel au bas de leurs priorités ; certains pays européens n’ont d’ailleurs pas fait mieux. On reproche souvent à la France d’avoir soutenu des régimes considérés comme illégitimes ; en l’occurrence, nous soutenions un président élu légitime. Le secrétaire d’État Anthony Blinken était venu à Niamey, tout comme sept ministres allemands ou européens en un an. Tout le monde venait voir le président Bazoum, et chacun sortait de ses entretiens avec lui en faisant son éloge. Les Américains ont cru pouvoir faire ami-ami avec la junte, notamment avec le général Barmou, formé aux États-Unis et ancien chef des opérations spéciales. Ce faisant, ils ont commis la même erreur que nous, croyant que parce qu’il avait été formé aux États-Unis il leur était acquis, ce qui n’est pas le cas du tout. À ce jour, les Américains ont divisé leur effectif par deux : ils avaient 1 100 personnes, ils en sont à la moitié et ils se posent sérieusement la question de savoir s’ils vont rester sur leur base d’Agadez, car il n’est pas question pour eux d’aller sur le terrain et il n’y aura plus de militaires français pour le faire à leur place. Il n’est donc pas impossible que les Américains quittent un jour le Niger. Nous connaissions bien le contingent italien, qui se limitait à des programmes de formation ; les Allemands faisaient également de la coopération et de la formation, mais ils ne sont jamais sortis sur le terrain. En bref, des États qui étaient les premiers à soutenir Bazoum ont été les premiers à l’abandonner.
Sur les conditions de désengagement des forces, mieux vaudrait interroger l’état-major mais, pour m’en être entretenu hier encore avec le commandement des forces, je sais qu’il s’est fait dans les meilleures conditions possibles, les militaires nigériens nous ayant laissés partir parce qu’ils craignaient une intervention militaire. Je crois savoir qu’aujourd’hui ne restent plus que 300 militaires français sur la base de Niamey, des logisticiens qui assurent le démontage et le désengagement complet. L’ensemble des matériels sensibles, hélicoptères et drones ont été rapatriés au terme d’une importante rotation d’hélicoptères. Les Nigériens nous interdisant de passer par Cotonou, tous les véhicules blindés lourds ont dû traverser le Niger. L’opération devrait être terminée, dans de bonnes conditions, à Noël.
M. Jean-Louis Thiériot (LR). Monsieur l’ambassadeur, je m’associe, au nom de notre groupe, à l’hommage rendu à votre action et à l’ensemble du personnel de notre ambassade à Niamey. Nous avons depuis longtemps de belles preuves du rôle du corps diplomatique : je pense à ce que vous avez fait au Niger, je pense aussi à votre collègue Martinon qui a dû gérer le départ d’Afghanistan dans les conditions que l’on connaît. C’est une très belle image de la France.
Je vous interrogerai sur les causes plus générales du coup d’État. Mis à part la gestion de l’activité pétrolière et le rôle du président Issoufou, pensez-vous que les tensions tribales ou en tout cas la composition ethnique du Niger ont joué un rôle ? Selon la presse française, le président Bazoum aurait payé le fait d’être issu de la frange arabe de la population ; qu’en pensez-vous ? D’autre part, ce que vous avez dit de son engagement en faveur de l’éducation des jeunes filles m’a fait penser à la fin du shah d’Iran, qui essayait d’avancer à marche forcée, ce qui avait heurté une partie de la population traditionnelle iranienne. Enfin, quels intérêts de la France au Niger doivent être préservés, même si on a probablement surévalué le rôle des coopérations économiques et si l’uranium des mines d’Arlit est loin d’être aussi stratégique qu’on a bien voulu le dire ?
M. Sylvain Itté. Il ne faut ni surévaluer ni sous-estimer les tensions tribales et ethniques. Le Niger se distingue des autres pays de la région par une intégration ethnique notable. À la différence de ce qui vaut au Mali notamment, on y voit de nombreux mariages inter-ethniques. Ce n’est pas un sujet fondamental. Cela étant, il y a deux grandes familles au Niger, les Haoussas et les Zarmas. La région de Niamey est principalement peuplée de Zarmas. En gros, le pouvoir économique est aux Haoussas et le commandement supérieur des armées va souvent aux Zarmas ; le général Modi est un Zarma. Niamey était depuis toujours majoritairement opposée à Bazoum : il n’a obtenu que 22 % des voix aux élections présidentielles de 2021 et, au moment du coup d’État, certains milieux zarmas de Niamey ont pu penser qu’avec l’arrivée de Modi au pouvoir, même si Tiani est un Haoussa, ils pourraient peut-être prendre certains postes qui leur avaient échappé jusqu’alors. Mais ces questions n’ont pas été au cœur des événements.
M. Bazoum est effectivement arabe, et certains contestent sa nationalité nigérienne : ainsi du colonel malien Maïga le disant libyen lors de l’assemblée générale des Nations unies de 2022. C’était un élément de fragilité réel pour Bazoum qui n’a pas de base électorale ethnique. Certains disent aujourd’hui, et je ne suis pas loin de partager cette analyse, que si Issoufou a choisi Bazoum pour lui succéder face à un autre candidat, Hassoumi Massaoudou, c’est précisément parce que Bazoum appartenait à la minorité arabe et que, sans base électorale importante, il ne pourrait jamais vraiment le concurrencer sur les plans électoral et politique. En résumé, ces questions ne sont pas déterminantes mais elles jouent un rôle assez important.
Les intérêts économiques de la France dans la région et au Niger en particulier sont quasiment nuls. Il n’y a pratiquement plus d’entreprises françaises ni européennes dans le pays. Malheureusement, le plan de retour des entreprises européennes au Niger, qui était sur le point d’aboutir, avec la création d’une zone franche où plusieurs entreprises européennes avaient été convaincues de venir s’installer, va tomber à l'eau. Aujourd’hui, les principales entreprises qui ont des intérêts économiques au Niger sont, de très loin, chinoises, et on trouve des Turcs dans le bâtiment et les travaux publics. La France n’y avait quasiment plus d’intérêts.
On entend répéter inlassablement « l’uranium, l’uranium ». Mais Orano s’apprêtait à exploiter une nouvelle zone de forage dans des conditions d’extraction extrêmement compliquées qui allaient demander plus de 100 millions d’euros d’investissement auxquels devaient s’ajouter 40 millions d’euros de projets de responsabilité sociétale des entreprises (RSE), dont les internats pour jeunes filles, l’entreprise finançant une partie de ces projets. Aujourd’hui, l’uranium nigérien représente de 10 à 14 % de la production d’Orano, et les coûts d’exploitation, extrêmement élevés, allaient coûter plus cher encore étant donné la difficulté des méthodes d’extraction à mettre en œuvre au cours des années à venir pour les nouveaux gisements. C’est pourquoi les sociétés étrangères ne se bousculaient pas pour remplacer Orano. La ministre des mines du président Bazoum avait approché les Chinois pour leur demander de faire une offre pour l’exploitation d’une mine d’uranium en concurrence avec Orano. Selon mes informations la Chine était disposée à travailler dans l’uranium au Niger, mais à condition que ce soit avec nous. Aujourd’hui, il n’y a personne, et Orano n’est pas la cible de campagnes d’attaques pour l’instant : les putschistes savent pertinemment qu’il n’y a personne pour les remplacer.
Nos intérêts stratégiques se comprenaient dans le cadre de la lutte contre le terrorisme, sur laquelle nous pourrons revenir.
M. Christophe Blanchet (Dem). Monsieur l’ambassadeur, je vous remercie, au nom du groupe démocrate, pour le courage et sang-froid dont vous avez fait preuve avec vos équipes, et pour les éclaircissements que vous nous avez apportés. La clarté de vos propos et votre franchise rendent cette audition passionnante comme rarement. Qu’est-ce qui vous a fait prendre conscience que le coup d’État était joué ? Vous avez décrit le discours anti-français perceptible et évoqué les réseaux sociaux. J’ai eu des contacts avec beaucoup d’expatriés dans différentes régions d’Afrique ; ils disent faire le constat, dont je ne sais s’il reflète la vérité, que le discours antifrançais s’entend même sur France 24. Qu’en pensez-vous ? Vous avez mentionné l’abrogation par le général Tiani de la loi réprimant le trafic de migrants. C’est une déstabilisation à terme de l’Europe et de la France qui s’annonce, avec l’arrivée prévisible de flux sans doute organisés par des mafias. Selon vous, cette manœuvre est-elle uniquement motivée par des raisons économiques et politiques ou est-elle influencée par le pays tiers dont vous avez montré les drapeaux frais sortis de leur emballage ?
M. Sylvain Itté. Au troisième jour, lorsque je me suis rendu compte du rôle trouble d’Issoufou, j’ai compris que les choses seraient très compliquées. Sans reprendre le déroulement complet des événements, je rappellerai que dès le 30 juillet, la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (Cedeao) a condamné le coup d’État et fixé un ultimatum aux putschistes, avec menace d’intervention militaire pour rétablir le président Bazoum. On a reproché à la France d’avoir été isolée en ne prenant pas le train des putschistes en marche. En tant que citoyen, je suis très fier de ce que nous avons fait. Le président de la République m’a demandé plusieurs fois si je voulais rester ; je suis resté parce que j’estimais de notre responsabilité d’agir autrement que les Américains et que certains partenaires européens.
Au sujet du discours anti-français, je le dis sans ambages, l’attitude de France 24 et RFI est parfois sujette à interrogations. J’avais demandé plusieurs fois au président Bazoum pourquoi il interdisait les manifestations de l’opposition, notamment du Mouvement M62 – prétendument un mouvement de citoyens et de défense de la société civile, mais dont les leaders ont en grande partie été achetés par les Russes. La raison est qu’il avait autorisé une manifestation du M62 le 19 septembre 2022, que vous pouvez retrouver sur les réseaux sociaux. Réunissant entre mille et 1 500 personnes, avec des drapeaux russes partout et une mise en scène clairement dirigée contre Bazoum, elle a été retransmise immédiatement par France 24 et RFI avec pour commentaire : « Le peuple nigérien se soulève contre le régime ». Bazoum me disait : « J’autoriserai les manifestations le jour où France 24 arrêtera de présenter les manifestations avec des drapeaux russes comme étant la réalité de la société nigérienne ». Nous lui expliquions alors que chez nous les journalistes ont la liberté de leurs propos.
Je vous donnerai un autre exemple. Après le coup d’État, une équipe de France 2 est venue. Prise en charge par le directeur de la communication des putschistes qui n’est autre que le porte-parole de la junte – vous savez, cet aviateur à lunettes qui arbore fièrement l’insigne de l’École de guerre française – elle a été baladée partout par les militaires. Un jour, une première manifestation a été organisée dans le stade de Niamey, qui compte 28 000 places ; le stade était plein – ce qu’on ne dit pas, c’est que pour partie les gens ont été payés pour venir, mais certains étaient là volontairement. Quelques semaines plus tard, une deuxième manifestation a eu lieu dans le même stade, à laquelle les journalistes de France 2 avaient été invités, et amenés par les militaires. Ce jour-là, il y avait moins de 9 000 personnes. L’équipe de France 2 a filmé l’événement, les commentant en disant : « Grande manifestation à Niamey, le stade est plein, avec 22 000 personnes ». J’ai eu les journalistes au téléphone pour leur demander où ils avaient vu ces 22 000 personnes dans un stade de 28 000 places dont ils avaient pu constater qu’il était aux deux tiers vide. D’où avaient-ils sorti ce chiffre ? La réponse a été : « C’est celui que l’on nous a donné ».
Cet exemple de la manière dont la presse, notamment française, a couvert le coup d’État et ce qui s’en est suivi est intéressant, parce que s’il ne fait aucun doute qu’une partie de la population soutient les putschistes, notamment à Niamey, ville zarma qui a toujours été contre le PNDS et contre Bazoum, les manifestations, à l’exception d’une, n’ont jamais réuni plus de 4 500 personnes. Ceux qui connaissent l’Afrique savent que jour et nuit, toute l’année, il y a toujours des milliers de personnes sur les ronds-points. Or, des journalistes arrivent et, montrant des ronds-points, disent : « Voyez la foule » ! Effectivement 300 à 400 personnes « manifestaient » avec des panneaux à la teneur incroyable – « Wagner = la liberté », « La Russie c’est le progrès » – cependant que 3 000 ou 4 000 autres personnes passaient par là, pour qui c’était un moment de fête.
Enfin, je ne sais si l’abrogation de la loi criminalisant le trafic de migrants était programmée ou si elle a été suggérée par les Russes, mais même si elle n’a pas été suggérée, elle était dans la tête de ses auteurs depuis un moment déjà. Ils sont dans une situation financière terrible : ils n’ont plus d’argent et un sommet de la Cedeao va se tenir le 10 décembre qui devrait reconduire les sanctions. Ils sont donc pris à la gorge, et cette manœuvre tend à faire pression sur l’Europe, en espérant que les Européens demanderont à la Cedeao de modérer son ardeur, sans quoi les putschistes rouvriront les vannes d’émigration vers l’Europe. De plus, ce trafic est une source de revenus importante.
M. Loïc Kervran, président. Vous avez indiqué dans une interview avoir reçu beaucoup de soutien de Nigériens au moment de l’attaque, et vous avez rappelé tout à l’heure le rôle qu’ont joué les gardes nigériens de l’ambassade. Pourtant, un journaliste déclarait, dans un reportage diffusé par l’un des médias que vous citiez, que « le sentiment anti-français est unanime » avant de donner la parole à deux personnes disant : « La France n’a jamais rien fait pour nous, ça n’a jamais rien changé, etc. ». C’est dans la ligne de ce que vous expliquiez.
Mme Anna Pic (SOC). Monsieur l’ambassadeur, je vous remercie vivement pour votre liberté de ton et pour les précisions que vous nous apportez. Au début du mois de juillet dernier, le groupe socialiste recevait dans les locaux de l’Assemblée nationale un collectif d’ONG travaillant depuis de nombreuses années dans la zone sahélienne, particulièrement au Niger. Elles venaient nous dire leur inquiétude devant ce qui leur semblait monter dans la société nigérienne. Vous l’avez indiqué, il s’est dit beaucoup de choses sur la présence française au Sahel et sur l’équilibre entre notre soutien militaire et notre aide au développement. Les parlementaires ayant rarement l’occasion de traiter ces sujets, nous avons demandé un débat qui a eu lieu la semaine dernière.
Ces ONG étaient venues nous demander si nous connaissions la feuille de route des troupes redéployées au Niger à la suite du retrait des forces françaises du Mali et nous alerter sur l’agitation que suscitait ce redéploiement, l’incompréhension et le ressentiment que cela faisait monter dans des populations locales parfois très éloignées des centres de décision. Nous avons souhaité poser une question écrite au Gouvernement à ce sujet ; malheureusement, le temps que cela soit fait, trois semaines plus tard, Mohamed Bazoum était renversé. Après le Mali et le Burkina Faso, le Niger devenait ainsi le troisième pays sahélien historiquement proche de la France où avait lieu un coup d’État en un temps très court. Vous avez parlé des fermes à trolls ; mais, selon vous, quels éléments structurels de nos politiques et partenariats ont donné prise à ces manipulations, qui s’appuient nécessairement sur un substrat ? Nous devons avoir un retour d’expérience. Avez-vous ressenti vous-même ce qui montait et, en ce cas, avez-vous fait remonter des informations sur l’éventuel retournement de l’opinion nigérienne quant à l’acceptation de la présence militaire française, comme semblaient le penser les ONG que nous avons rencontrées, étant donné le développement du discours anti-français ? Quelle leçon tirer de ce jeu de domino au Sahel ? Comment restaurer la confiance et les relations diplomatiques entre les pays sahéliens et la France ?
M. Sylvain Itté. Au-delà de mes fonctions d’ambassadeur au Niger, j’ai suivi de très près la présence militaire française au Sahel dans mes fonctions précédentes. Sur le fond, une armée étrangère peut-elle rester dix ans dans un pays sans qu’à un moment donné cela emporte des conséquences et qu’en tout cas elle soit mal ressentie et rejetée ? La réponse est dans la question, mais les situations au Mali et au Niger sont très différentes. Je me concentrerai sur le Niger, où nos forces étaient complètement intégrées aux forces nigériennes et où le rejet de la présence militaire française a été sinon orchestré, tout au moins largement instrumentalisé. Mais si elle a pu l’être, c’est que notre présence posait un problème. Devions-nous être présents, ne le devions-nous pas ? Cette question vaudrait sans doute un débat à elle seule. Mais à la question « Avons-nous servi à quelque chose ? », ma réponse est que du temps de la présence militaire française dans cette région nous avons quasiment réussi à endiguer les mouvements terroristes. Depuis que nous ne sommes plus au Niger, il ne se passe pas de jour sans attaques terroristes – en quatre mois, il y a eu plus de morts au sein de la population civile et des forces de sécurité qu’au cours des trois années précédentes. Donc, dire que la présence militaire française était sans résultats n’est pas vrai, et cela avec des effectifs extrêmement limités.
La présence militaire française était-elle rejetée ? Je me souviens d’un déplacement à Ouallam, ville importante où étaient les forces françaises. J’y ai entendu les représentants de la société civile qui par la suite organisaient le blocus de nos forces, expliquer avec des trémolos dans la voix combien ils sont heureux de voir l’armée française présente sur leur territoire. L’imam de Ouallam tient des propos limpides sur les grands bienfaits de la présence française aux côtés des Nigériens et demande une plus forte présence militaire française. Cela fait s’interroger.
J’avais souhaité que notre empreinte militaire soit la plus légère possible. L’état-major des armées partageait ce point de vue, et l’instruction de l’Élysée était claire : notre présence correspond uniquement à l’expression de la volonté nigérienne dans un cadre de coopération avec l’armée nigérienne, et le démontage éventuel doit être possible rapidement. C’est bien pourquoi nous aurons pu dégager la presque totalité de nos forces en trois à quatre mois, ce qui n’avait rien d’évident. J’ai toujours beaucoup insisté pour que l’on ne cède pas à la demande des autorités nigériennes de renforcer notre présence. Je me souviens de la visite, au mois de mai 2022, du président de votre commission, venu à Niamey avec la nouvelle présidente du groupe d’amitié France-Niger. Au cours des rencontres politiques qu’a eues la délégation, chacun demandait l’accroissement de la présence militaire française ; nous étions entre nous d’accord pour ne pas tomber dans ce piège et ne pas nous engager plus loin car nul ne savait comment les choses pouvaient tourner.
Comment retrouver et restaurer la confiance ? Le temps nous manque pour répondre en détail à cette question, mais il faut absolument faire la part des choses. Il serait stupide de nier le sentiment anti-français et de ne pas admettre que nous avons commis certaines erreurs de fond et de forme mais il serait illogique de jeter le bébé avec l’eau du bain et de considérer que l’Afrique dans son ensemble nous rejette. J’ai été insulté sur les réseaux sociaux. Pour 80 % d’entre eux, ces messages injurieux sont le fait de trolls ; ce sont de faux comptes. Mais j’ai reçu des centaines de messages de Nigériens, et il m’en arrive encore tous les jours. Des gens m’écrivent pour me dire « Continuez, c’est bien ce que vous faites, la France doit rester, ça passera ». Je note aussi qu’au Mali, de plus en plus de voix s’élèvent pour dire que le moment serait peut-être venu de se remettre à discuter ensemble, parce que l’on ne peut séparer la France et le Mali. Sans nier les erreurs commises, nous ne devons pas sombrer dans la dépression en croyant que les Africains, notamment de l’Ouest, ne veulent plus travailler avec la France, c’est entièrement faux. Je le redis, il y a cinquante-quatre pays en Afrique, et dans nombre de ces pays nous sommes attendus.
M. Loïc Kervran, président. Nous en venons aux questions des autres députés.
Mme Mélanie Thomin (SOC). C’est un plaisir de vous entendre, Monsieur l’ambassadeur, et je vous remercie pour votre engagement en faveur de la représentation de la France au Niger. Y a-t-il toujours des réseaux favorables à la France dans ce pays ? Des partenariats de projets sont-ils maintenus ? Les militaires français ont formé pendant des années des militaires des pays du Sahel ; ces formations ont-elles laissé les armées sahéliennes suffisamment préparées face à l’offensive terroriste ? Au Mali et au Niger, elles sont en recul. Ainsi, la base malienne de Niafunké a été attaquée samedi dernier par le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (GSIM), lié à Al-Qaïda. Peut-on considérer que la formation militaire des troupes par la France a été un échec, et n’est-ce pas une raison expliquant notre débâcle ?
M. Jean-Pierre Cubertafon (Dem). La semaine dernière, le général Tiani, chef des putschistes, a fait sa première sortie à l’étranger, et il a rencontré le 23 novembre ses homologues à la tête des régimes militaires malien et burkinabé. Ces rencontres auraient en partie porté sur la lutte contre le terrorisme, dans l’idée affichée de transformer le Sahel, zone d’insécurité, en zone de prospérité. Après le retrait des troupes françaises du Niger, comment analysez-vous le risque d’évolution de la menace terroriste dans la région ? La communauté internationale pousse au retour à des régimes démocratiques au Mali, au Burkina Faso et au Niger. Quelles sont les perspectives, en particulier au Niger ?
Mme Gisèle Lelouis (RN). Monsieur l’ambassadeur, je rends hommage à votre courage et à votre dévouement exceptionnel. La protection des intérêts français, les négociations diplomatiques et la recherche d’informations demandent une forte implication. En l’état, vos missions sont entravées par votre éloignement du Niger. Comment s’organise votre action à distance ?
Mme Jacqueline Maquet (RE). Le coup d’État a profondément affecté les relations diplomatiques entre le Niger et la France. Cette détérioration, notamment la demande faite par le nouveau régime de voir les 1 500 militaires français quitter le territoire nigérien, s’inscrit dans une série d’événements similaires au Mali et au Burkina Faso où les Français avaient déjà été poussés vers la sortie. Cette évolution montre une hostilité grandissante à l’égard de la France, pourtant appelée il y a quelques années. Depuis le coup d’État et après la fin de la coopération militaire entre les deux pays, le Niger a connu une recrudescence des attaques djihadistes, dont une trentaine ont été recensées, entraînant la perte tragique d’au moins 210 vies, principalement le long des frontières avec le Mali et le Burkina Faso. Peut-on parler d’un échec de la stratégie militaire et diplomatique de la France et de ses opérations militaires au Sahel ? Comment notre pays, autrefois considéré comme le principal allié de ces pays dans la lutte contre le djihadisme, en est venu à être considéré comme indésirable ?
Mme Delphine Lingemann (Dem). L’enseignement supérieur est la meilleure des armes pour le développement et contre l’obscurantisme. Le Niger, un des pays lauréats du premier appel à projets du programme Partenariats avec l’enseignement supérieur africain, est absent de la deuxième édition. L’institut de recherche pour le développement (IRD) était présent au Niger depuis 1957, s’occupant notamment de la recherche sur l’eau et de la sécurité alimentaire ; pour des raisons sécuritaires, la France a suspendu toutes ses coopérations scientifiques avec le Niger. Quel est l’état des lieux des relations ou des partenariats universitaires et scientifiques ? Comment envisagez-vous le futur de ces coopérations essentielles ?
M. Karim Ben Cheikh (Écolo-NUPES). Je peux témoigner de l’importance du travail accompli par notre représentation diplomatique au Niger, notamment pour l’évacuation de nos ressortissants. Je les ai accueillis à leur retour en France et tous ont témoigné de la mobilisation de l’ambassade ; je vous en remercie. Vous nous avez dit que nous ne pouvons nier nos erreurs, mais qu’elles ont-elles été ? Vous nous avez rapportés une de vos conversations avec le président Bazoum, selon qui on nous reprochait une politique que nous avions abandonnée depuis vingt ans. Mais n’avons-nous pas abandonné au passage les moyens qui allaient avec cette politique ? Voyez la disparition du ministère de la coopération, celle de l’assistance technique, celle de nos moyens d’intervention en subventions, toutes décisions que vous avez suivies de très près. On s’essaye à une reconstruction avec Expertise France et une petite remontée de l’aide publique au développement (APD). Les 767 millions d’en-cours que vous mentionniez tout à l’heure représentent l’APD versée au Niger au cours des dix dernières années, soit environ 0,62 % de notre APD totale et, pendant la dernière décennie, 2,6 milliards d’euros, soit 2,3 % de notre APD totale, ont été versés au Sahel. Il faut remettre les chiffres en perspective. La Françafrique, était-ce bien cette politique qui a effectivement été abandonnée ? A-t-on su reconstruire quelque chose, réallouer ces moyens ? Enfin, tout le monde a salué votre efficacité en tant que diplomate. Pourtant, il a été dit par une réforme que le métier de diplomate n’existe pas ; peut-être qu’en regardant ce que vous faites sur le terrain, on se rendrait compte qu’il existe bel et bien.
M. Frank Giletti (RN). Une entreprise de ma circonscription qui commerçait avec le Niger et qui avait notamment Orano pour client se trouve dans une situation économique difficile. Des mesures d’aide existent-elles pour les entreprises françaises qui comme celle-là ont des créances, doivent payer leurs salariés et n’ont plus de recettes ?
M. Sylvain Itté. Oui, des réseaux au Niger nous sont encore favorables et des projets sont maintenus. C’est une des raisons pour lesquelles nous avons reconstitué à Paris une ambassade hors les murs, et nous ne chômons pas. Sur place, de nombreux Nigériens ont peur. Les putschistes ont mis en place un régime militaire qui emprisonne ceux qui sont en désaccord avec lui. Énormément de Nigériens sont restés fidèles à une relation avec la France, à commencer par les artistes, consternés que les putschistes aient décidé de dénoncer l’accord bilatéral de 1977 concernant le centre culturel franco-nigérien. Nous avons quotidiennement des contacts avec des gens qui se sont réfugiés en Afrique ou en France, avec d’autres qui viennent et qui espèrent qu’un jour ce régime tombera. Ils attendent de nous que nous continuions à les accompagner, à les aider dans leurs démarches parfois, parce que certains ont été exfiltrés de nuit dans des conditions extrêmement difficiles. De très nombreux Nigériens ne sont pas du tout satisfaits de la situation qui règne dans leur pays, et cela vaut aussi dans les forces de sécurité.
Je ne pense pas que la formation de l’armée nigérienne soit un échec. La France, et avec elle les États-Unis, l’Italie et l’Allemagne, a formé et équipé une armée nigérienne qui est maintenant sans doute la meilleure armée de la région. Aujourd’hui, cette armée n’est pas en mesure d’assurer la riposte contre les terroristes parce que ses unités les plus solides ont été envoyées à Niamey pour protéger la junte, laissant les zones jihadistes sans forces ou avec des forces minimales, mais elle fonctionne plutôt bien. Certes, elle a des faiblesses, mais la formation de l’armée nigérienne, de la Garde nationale, de la gendarmerie, de la police et des douanes donnait des résultats plutôt encourageants.
Une sorte d’internationale des juntes s’installe avec la création de l’Alliance des États du Sahel, conçue par les autorités burkinabées, maliennes et nigériennes pour lutter ensemble contre le terrorisme. Les trois États ont même annoncé envisager de quitter la Cedeao et, une fois sortis du franc CFA, de créer une monnaie, dont on verra qui en voudra. Ces trois pays sont aujourd’hui dans une situation extrêmement difficile, sur le plan économique comme dans la lutte contre le terrorisme.
Au Burkina Faso, la situation sécuritaire est catastrophique. Plus de 55 % du territoire n’est plus sous le contrôle des autorités et Ouagadougou est quasiment cerné par les mouvements djihadistes. Au Niger, Niamey n’est qu’à quarante kilomètres des premiers mouvements djihadistes, et à moins de cent kilomètres de la frontière burkinabée ; c’est très différent de Bamako et de Ouagadougou, situés au centre de leur pays respectif. À Niamey, les terroristes sont à deux pas ; dans le passé, ils ont d’ailleurs frappé à 40 kilomètres de la ville. La situation sécuritaire de la zone des trois frontières dans laquelle nous agissions se détériore d’heure en heure. La région de Diffa, dans le bassin du lac Tchad, d’où nous avions réussi sinon à éradiquer les mouvements terroristes, notamment Boko Haram, ou du moins à rétablir une sûreté suffisante pour que des échanges commerciaux reprennent, repart en vrille ; d’ailleurs, les Américains, notamment la CIA, en sont partis, considérant que la zone n’est plus assez sûre.
La perspective d’évolution du risque terroriste est donc considérable et, mis à part les rodomontades de généraux qui n’ont jamais fait la guerre, on ne voit pas comment cela pourrait s’améliorer à court terme, les groupes armés habituellement adversaires affiliés à Al Qaïda et à l’État islamique au Sahel ayant décidé de faire alliance au Niger. Ils ont compris que c’est un maillon faible et que si cette zone tombait cela entraînerait une déstabilisation globale.
Pour notre part, nous nous efforçons de déterminer comment maintenir certains programmes de coopération et dans quelles conditions. Nous aidons au règlement du cas de gens qui sont dans des situations personnelles difficiles. Nous suivons, grâce à nos contacts sur place, la politique intérieure nigérienne et continuons donc d’alimenter nos autorités politiques en informations sur la situation. En d’autres termes, même sans être à Niamey, nous exerçons activement notre activité et nos missions. J’ignore combien de temps durera cette situation.
Peut-on parler, comme c’est très à la mode, d’un échec de la France ? On ne saurait dire en tout cas que ce soit une victoire, pas plus que pour les Américains en Afghanistan et d’autres. C’est la démonstration que les mouvements terroristes ne sont pas seulement cela : ce sont aussi des rébellions internes de groupes socialement différents. C’est particulièrement vrai au Niger, où 80 % des combattants des groupes armés terroristes sont de jeunes Peuls. Les Peuls ont toujours été maltraités et stigmatisés par les populations locales, au Niger, au Burkina Faso et au Mali. Ils se sont d’une certaine manière enrôlés dans ces mouvements par dépit et parce que des chefs de guerre, en général algériens ou sahraouis, venus de Syrie ou d’ailleurs, leur disent : « Tu as 20 ans, tu es sans avenir ; voilà une Kalachnikov, 100 000 francs CFA par mois et une moto, et tu vas devenir un cador ». Pour ces jeunes gens qui n’ont aucune perspective, c’est une manière de trouver du travail. Pendant un temps, la politique de Bazoum avait permis que beaucoup de ces combattants se repentissent. C’est d’ailleurs une des accusations formulées par Tiani, selon lequel Bazoum avait trahi le pays en libérant des terroristes. Il s’agissait évidemment de tout autre chose : c’était faire le pari de trouver à ces jeunes un projet de vie qu’ils n’avaient pas tout en tapant assez fort sur le plan militaire pour qu’ils se disent que mieux valait peut-être finalement redevenir berger ou aller travailler que de continuer dans la voie terroriste et de se faire tuer. Le résultat n’était pas parfait, mais on allait dans le bon sens. Tout cela a été compromis.
En arrivant au Niger, une de mes priorités était de doubler le nombre d’étudiants nigériens en France. Nous étions bien partis pour cela, la campagne Campus France avait été une grande réussite et des étudiants très nombreux étaient sur le point de pouvoir se rendre en France. Mais nous n’avons pu leur délivrer de visas parce que, je le rappelle une nouvelle fois, on nous a attaqués, on a détruit le consulat et le personnel de l’ambassade et le personnel consulaire ont été rapatriés, leur vie étant en danger. Il faut donc faire la part des choses. Il n’y a pas eu interdiction de délivrance de visas ; d’ailleurs, nous sommes parvenus à régler le problème pour les étudiants nigériens qui ne se trouvaient pas au Niger et dont le dossier Campus France était à jour. La situation actuelle est la suivante : les autorités interdisent toute entrée à l’ambassade de France qui, malgré mon départ, reste depuis deux mois sous blocus, la délivrance de visas est impossible et la campagne Campus France a pris fin parce que les autorités nigériennes ont dénoncé l’accord de coopération culturelle qui liait nos deux pays. Il n’y a pas de volonté française de stopper la coopération universitaire mais les décisions d’une junte qui entraînent des conséquences tangibles. Je ne sais comment les choses évolueront. Nous réfléchissons à la possibilité de traiter des cas spécifiques dans les pays limitrophes du Niger, mais nous ne pourrons donner des visas aux étudiants présents à Niamey. C’est terrible et j’en suis le premier désolé, mais ce n’est pas de notre fait.
Nous gardons l’espoir de pouvoir relancer un jour des projets de coopération, y compris dans le domaine de l’éducation. Nous avons suspendu certains projets parce qu’il est hors de question pour nous de financer des projets dans lequel interviennent les administrations putschistes ; en revanche, tous les projets humanitaires, notamment d’alimentation, sont maintenus. Nous traiterons avec l’AFD, des moyens de garder la flamme allumée.
Enfin, nous essayons de régler systématiquement les factures des entreprises françaises qui participaient à des projets financés par l’État français à travers l’AFD. Mais pour les nombreuses entreprises qui avaient obtenu des marchés auprès des autorités nigériennes, il n’y a malheureusement pas de solution à court et moyen terme et je n’imagine pas l’État français indemniser une entreprise française pour la défaillance de l’État nigérien.
M. Loïc Kervran, président. Monsieur l’ambassadeur, je vous remercie vivement pour cette audition très marquante.
7. Table ronde conjointe avec la commission des affaires étrangères et la commission du développement durable et de l'aménagement du territoire, ouverte à la presse, sur « l’avenir du continent africain face à l’enjeu climatique », avec notamment la participation de M. Gilles Pecassou, directeur délégué de l’institut de recherche pour le développement (IRD), M. Gilles Kleitz, directeur exécutif du développement durable de l’Agence française du développement (AFD) et Mme Angélique Palle, chercheure associée à l’IRSEM et à l’INSP (mardi 12 décembre 2023)
M. Thomas Gassilloud, président de la commission de la défense nationale et des forces armées. Mes chers collègues, nous continuons cet après-midi notre cycle de travaux sur l’Afrique, avec une audition consacrée à l’avenir du continent africain face à l’enjeu climatique. Nous avons la chance de mener cette audition conjointement avec, d’une part, la commission du développement durable et de l’aménagement du territoire et, d’autre part, la commission des affaires étrangères. Je tiens donc à remercier les présidents de ces commissions, MM. Jean-Marc Zulesi et Jean-Louis Bourlanges d’avoir accepté cette audition conjointe.
Je me réjouis de ces échanges qui seront nourris par les points de vue et expertises des uns et des autres. La commission de la défense s’intéresse bien entendu en priorité aux impacts sécuritaires du dérèglement climatique, notamment en Afrique, mais il est toujours plus efficace de traiter les causes davantage que les conséquences. Contrairement à une idée reçue, les armées apportent leur part dans la lutte contre le dérèglement climatique, en essayant de veiller à la réduction de leur empreinte écologique. Je tiens à vous signaler que sous la précédente législature, nos collègues Jean-Marie Fiévet et Isabelle Santiago ont rédigé sur ce sujet un excellent rapport d’information (rapport n° 4145 en date du 5 mai 2021). Par ailleurs, pour les armées, la préoccupation écologique rejoint souvent une préoccupation opérationnelle d’efficacité et de furtivité.
Les conséquences du dérèglement climatique ont bien entendu des effets concrets, et notamment en Afrique qui les subit au premier chef, alors que ce continent contribue de manière marginale aux émissions de gaz à effet de serre. Les manifestations des bouleversements climatiques en Afrique sont violentes : hausse des températures, sécheresses, migrations climatiques, érosion des côtes, risque d’affaiblissement des sols et inondations.
Dans le dernier numéro de la Revue de défense nationale, le major général des armées, l’amiral Vandier, relevait que ces bouleversements, d’ampleur croissante, affectent la sécurité humaine dans leur acceptation globale, c’est-à-dire alimentaire, sanitaire, économique, environnementale, politique et, par conséquent, sécuritaire. Je vous invite également tous à lire le petit livret qui a été édité par l’état-major des armées, « Changement climatique, quels enjeux stratégiques pour les armées ? ».
Quoi qu’il en soit, ce dérèglement climatique exacerbe le développement et l’amplification des menaces, comme nous pouvons le voir au Sahel ou dans la Corne de l’Afrique, où les groupes armés terroristes prospèrent. Pour débattre avec nous de cette thématique, nous avons le plaisir d’accueillir trois experts et chercheurs, que je remercie pour leur présence et leur disponibilité.
Monsieur Gilles Pecassou, vous êtes directeur délégué de l’Institut de recherche pour le développement (IRD), qui défend un modèle original de partenariat scientifique équitable avec les pays du Sud, une science interdisciplinaire et citoyenne, engagée pour la réalisation des objectifs de développement durable (ODD). Vous nous exposerez la réalité et les enjeux du changement climatique en Afrique. Nous saluons également la présence parmi nous de la présidente directrice générale de l’IRD, Mme Valérie Verdier.
Madame Angélique Palle, vous êtes chercheuse associée à l’Institut de recherche stratégique de l’École militaire (IRSEM) et vous avez rejoint en 2023 l’Institut national du service public (INSP). Vos travaux portent sur la gestion des crises environnementales et vous avez co-fondé à l’IRSEM un cursus de recherche sur la sécurité climatique. Vous nous exposerez, si vous le souhaitez, la manière dont les crises climatiques peuvent être source de conflictualité en Afrique.
Monsieur Gilles Kleitz, vous êtes directeur exécutif du développement durable de l’Agence française du développement (AFD). Vous nous ferez part de l’action de la France pour aider les pays africains à résoudre les problèmes que suscitent les dérèglements climatiques.
M. Jean-Marc Zulesi, président de la commission du développement durable et de l'aménagement du territoire. Je me réjouis que nos trois commissions se réunissent aujourd’hui autour de l’avenir du continent africain face aux enjeux climatiques. Il s’agit d’une question dont les implications sont très larges et je tiens à saluer l’initiative du président Thomas Gassilloud, qui a proposé que nous débattions conjointement de ce sujet.
Chers collègues, chacun connaît l’équation : à l’exception de l’Afrique du Sud, productrice de charbon et largement industrialisée, les pays africains sont peu émetteurs de gaz à effet de serre, mais ils subissent de plein fouet les effets du dérèglement climatique. Par ailleurs, ils ont de grands besoins en énergie et en réseaux électriques. À titre d’exemple, au Sénégal, la ville de Saint-Louis est menacée par une érosion côtière contre laquelle elle s’efforce de lutter avec l’appui, notamment, de l’AFD.
Au Sahel, le désert continue de progresser malgré les efforts de muraille verte. Le sud de Madagascar subit une sécheresse historique. La pluie n’y est pas tombée depuis trois ans, générant ainsi la première famine climatique de l’histoire et détruisant toute la vie sociale de cette région. Trois enfants sur quatre ont été retirés de leur école, leurs parents n’ayant plus les moyens de les y envoyer. Malheureusement, cet événement passe quasiment inaperçu.
Enfin, l’actualité récente revêt un caractère dramatique. Après deux ans sans pluie, la Corne de l’Afrique vient d’enregistrer des précipitations record, entraînant des inondations et provoquant le déplacement de deux millions de personnes en Somalie et au nord du Kenya. Si l’accès à l’eau devient un problème très aigu au Maghreb, l’ensemble du continent africain est aujourd’hui touché.
Pour reprendre les mots de Mme Madeleine Diouf Sarr, présidente à la Conférence des parties sur les changements climatiques (COP 28) du groupe des quarante-six pays les moins avancés, il est nécessaire que la communauté internationale agisse en faveur de la justice climatique. Celle-ci a salué l’avancée de cette COP, à savoir l’adoption du fonds « pertes et dommages », mais attend qu’il soit abondé à la hauteur des pertes déjà subies, qui se chiffrent à des milliards de dollars. La question climatique en Afrique ne se résume toutefois pas aux seuls dommages. Les pays africains sont engagés dans un processus ambitieux de développement avec pour certains, comme le Maroc, le Sénégal, le Kenya, ou encore la Mauritanie, de réelles perspectives de progrès économique et social. Or l’accès à l’énergie et le développement de réseaux d’électricité fiables conditionnent l’ensemble du développement de ce continent.
Actuellement, celui-ci recourt aux énergies fossiles, abondantes et à prix abordable mais ne dispose toujours pas de moyens financiers et de l’ingénierie qui lui permettent de passer avec ambition aux énergies renouvelables. Pour la commission du développement durable et de l’aménagement du territoire, l’une des questions du débat de ce jour porte sur les modalités et la méthode par lesquelles le continent africain pourra s’engager vers cette mutation, qui n’a rien d’évidente, qui provoque même parfois des conflits d’usage de dimension géopolitique, comme en témoigne la tension actuelle entre l’Égypte, le Soudan et l’Éthiopie, avec la construction par cette dernière du barrage Renaissance sur le Nil. J’espère que nos invités pourront nous apporter quelques pistes sur l’ensemble de ces sujets.
Mme Mireille Clapot, vice-présidente de la commission des affaires étrangères. Permettez-moi tout d’abord d’excuser l’absence du président Jean-Louis Bourlanges. Il aurait souhaité être parmi nous mais n’a pu décommander d’autres engagements au titre de ses fonctions et m’a donc demandé de le représenter. Au nom de la commission des affaires étrangères de notre Assemblée, je me félicite de la tenue de cette réunion commune sur une thématique qui intéresse au plus haut point l’ensemble de mes collègues.
Coïncidence de calendrier sans doute non fortuite, nous abordons ce sujet au moment même où s’achève la COP 28, qui doit déboucher sur des avancées pour le financement des pertes et dommages pour les pays les plus vulnérables, au premier rang desquels figurent les pays africains.
Si l’Afrique est le continent qui contribue le moins aux émissions de gaz à effet de serre – 7 % des émissions depuis le milieu du XIXe siècle, contre 45 % pour l’ensemble des pays développés –, elle est malheureusement l’un de ceux qui en subit le plus directement et massivement les conséquences. Le continent africain se réchauffe en effet plus vite que la moyenne mondiale, puisque ses températures ont augmenté de 1,4 degré depuis l’ère préindustrielle, contre 1,1 degré à l’échelle du globe. À titre d’illustration, les pays d’Afrique de l’Ouest sont d’ores et déjà confrontés à des températures excédant en moyenne les 40,6 degrés pendant deux mois. Cette canicule pourrait s’étendre sur quatre mois et demi à l’échéance de 2060 et sur plus de la moitié de l’année à la fin du siècle.
Dans une publication du 30 août 2023, le Fonds monétaire international (FMI) a mis en exergue le fait que le changement climatique en Afrique aggrave considérablement les conflits et les difficultés telles que la famine, la pauvreté et les déplacements forcés. Selon cette même publication, d’ici à 2060, les décès liés aux conflits pourraient augmenter de 14 % dans les pays confrontés à une hausse extrême des températures. Cela concerne trente-neuf pays abritant près d’un milliard d’habitants et 43 % des personnes les plus pauvres, dont la moitié se trouve en Afrique. Très concrètement, les pénuries d’eau pourraient déplacer jusqu’à 700 millions d’Africains au cours de la décennie. D’ores et déjà, la Corne de l’Afrique connaît sa pire période de sécheresse depuis quarante ans. Plus de 50 millions de personnes souffrent de la faim. Parallèlement, jusqu’à 116 millions de ressortissants africains seront affectés par les dangers liés à l’élévation du niveau de la mer au cours de cette décennie.
Les échanges de cet après-midi permettront, nous l’espérons, de mieux appréhender la manière dont nous pouvons aider l’Afrique à faire face aux défis du changement climatique. Nous attendons également de cette réunion des précisions sur l’action et les initiatives d’ores et déjà engagées par notre pays, ses partenaires européens et occidentaux dans la lutte contre le dérèglement climatique sur le continent africain. En effet, les enjeux du changement climatique et de ses conséquences pour l’Afrique nous concernent très directement, non seulement parce que les liens entre la France et le continent africain sont étroits et importants mais aussi parce que l’impact du dérèglement du climat en Afrique peut se répercuter jusque sur notre territoire hexagonal ou nos outre-mer, dans l’océan Indien notamment.
Il nous faut intégrer davantage la prise en compte du changement climatique dans nos actions de coopération internationale avec l’Afrique, au niveau de notre aide publique au développement mais aussi de nos partenariats économiques et diplomatiques. En effet, le réchauffement climatique a d’ores et déjà des conséquences dramatiques pour les populations locales, qui menacent la réalisation des objectifs de développement durable à l’horizon de 2030.
Je voudrais par ailleurs souligner la diversité des contextes africains et des enjeux qui se posent aux pays de la région, selon leur environnement géographique, météorologique, politique et économique. Ne sous-estimons pas, malgré le titre de cette table ronde, que l’Afrique est plurielle et que les enjeux climatiques auxquels sont confrontés les pays de ce continent sont spécifiques à chacun. Enfin, pour sortir d’une relation à sens unique entre la France et cette Afrique plurielle, je pense qu’il est important de mesurer ce que l’adaptation de certains pays africains, comme ceux de la bande du Sahel, qui ont appris à vivre depuis toujours avec la sécheresse, l’aridité, le manque d’eau, peut nous apporter pour que la France prépare sa propre adaptation au changement climatique.
Permettez-moi, pour finir, d’avoir un mot pour les femmes et les filles d’Afrique, qui payent un lourd tribut aux modifications climatiques, en particulier parce qu’elles ont la charge de l’approvisionnement en eau. Nos échanges d’aujourd’hui interviennent donc à propos et je suis heureuse qu’ils mobilisent nos commissions. À n’en pas douter, cet intérêt est largement partagé parmi nous et cette réunion devrait s’avérer particulièrement enrichissante.
M. Gilles Pecassou, directeur délégué de l’Institut de recherche pour le développement (IRD). J’aborderai la question de l’avenir de l’Afrique face à l’enjeu climatique en dressant d’abord le constat scientifique des évolutions climatiques et de leurs conséquences, en rappelant que la science est aussi un acteur de l’agenda d’adaptation du continent et en nous invitant collectivement à faire évoluer notre regard sur le continent africain. À ce titre, je salue le choix effectué par vos commissions d’élargir la focale des questions de sécurité et d’aborder ainsi la politique africaine de la France dans toute sa richesse et sa complexité.
Le constat établi par les scientifiques est univoque. Le chapitre neuf du sixième rapport d’évaluation du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) de 2022 souligne que le continent se réchauffe plus vite que la moyenne mondiale. Le scénario pessimiste d’évolution des émissions de gaz à effet de serre porte sur une augmentation de plus de 3,5 degrés dans certaines régions et au minimum de 2 degrés d’ici 2050. Les conséquences de ces dérèglements sont évidemment variables d’une région à l’autre du continent.
Au Maghreb, dans les régions Sud-Ouest et côtières d’Afrique du Nord, les précipitations devraient diminuer, accentuant le risque hydrique, raréfiant l’accès à l’eau, accentuant les sécheresses et la désertification. À l’inverse, la partie Est de la région sahélienne, l’Afrique de l’Est et l’Afrique centrale connaissent d’ores et déjà une augmentation des précipitations et des inondations. Les régions côtières, en particulier de la Mauritanie au golfe de Guinée, ainsi que les archipels, sont confrontés à une élévation croissante du niveau de la mer, qui pourrait atteindre jusqu’à quarante centimètres en 2050 par rapport au début du XXe siècle, exposant ces territoires aux érosions, aux intrusions salines dans les eaux douces, aux inondations et aux immersions. Or d’ici 2030, entre 108 et 116 millions d’Africains vivront dans ces zones à risque.
Ces bouleversements, auxquels s’ajoutent la hausse de la fréquence et de l’intensité des catastrophes naturelles, l’érosion de la biodiversité et le bouleversement des écosystèmes, entraîneront des conséquences importantes sur les conditions de subsistance des populations et sur l’habitabilité des territoires. Les pays côtiers d’Afrique de l’Ouest, par exemple, risquent de devenir très inhospitaliers entre 50 et 350 jours par an, à l’horizon de 2060. Nous en observons déjà des conséquences sur la santé des populations à travers les maladies et la malnutrition, l’émergence des zoonoses et des maladies à transmission vectorielle.
Les changements de régimes de précipitations mettent les systèmes alimentaires et hydriques sous très forte tension, avec des conséquences sur l’agriculture et les pêcheries. Cette raréfaction des ressources naturelles génère déjà des conflits d’usage à l’origine de tensions sociales et peut conduire à des affrontements à plus grande échelle. Le rapport sur les migrations climatiques internes dans les pays d’Afrique de l’Ouest, publié en 2021 par la Banque mondiale et auquel l’IRD a participé, estime qu’il y aura jusqu’à 32 millions de déplacés climatiques internes dans la région d’ici 2050. Sans mesures concrètes en matière de climat et de développement, ce chiffre pourrait monter à 86 millions à l’échelle du continent.
Or nous sommes en retard sur les engagements de l’accord de Paris et de l’Agenda 2030. Le rapport mondial sur le développement durable, publié en septembre dernier, montre que les progrès dans l’atteinte des objectifs de développement durable sont faibles en Afrique. Il est donc urgent d’agir et d’appréhender les dynamiques dans toute leur complexité. Dans le domaine de la recherche, il importe de se décloisonner, des sciences de la terre aux sciences humaines, si nous voulons prévenir les déstabilisations socio-économiques et politiques du continent.
Au-delà du constat, l’enjeu consiste aussi à construire des solutions fondées sur des connaissances scientifiques. C’est ce que l’IRD s’applique à réaliser depuis quatre-vingts ans maintenant, aux côtés de la communauté scientifique africaine. Ce modèle de co-construction sur le temps long n’est pas le plus aisé à mettre en œuvre pour faire avancer la connaissance mais il a permis de renforcer les capacités scientifiques de nos partenaires et, à travers eux, de contribuer à faire émerger des solutions en phase avec leurs besoins. Nous le menons grâce à la dotation annuelle votée par le Parlement et nous vous en remercions.
Nous sommes présents en Asie et en Amérique latine mais le continent africain reste de loin notre première zone d’intervention. Nous menons des activités dans trente-sept pays, par l’intermédiaire de dix-sept bureaux permanents qui pilotent quatre-vingt-sept dispositifs de recherche, de formation et de renforcement de capacités. Au total, près de 70 % de nos investissements sont fléchés vers l’Afrique francophone et anglophone.
Au sein de l’observatoire hydrométéorologique de l’Afrique de l’Ouest, les chercheurs de l’IRD et leurs partenaires observent depuis trente-cinq ans les variations de la mousson au Sahel, qui apporte les principales précipitations indispensables aux récoltes et aux ressources en eau dont dépendent 300 millions de personnes. Le dérèglement climatique rend cette mousson moins prévisible. Autre exemple : des chercheurs de l’IRD ont démontré que la production du mil et du sorgho, principales cultures vivrières d’Afrique de l’Ouest et des pays anglophones de la région des Grands Lacs, a déjà diminué de 15 à 20 % ces vingt dernières années en raison des changements climatiques. Les chercheurs de l’IRD travaillent au transfert de gènes de plantes adaptées afin de renforcer la résilience du mil et du sorgho. Cet exemple constitue une illustration concrète de la nécessaire adaptation des modèles agricoles rappelée à Dubaï par le président de la République il y a quelques jours.
N’oublions pas non plus que le continent regorge d’atouts pour ouvrir une voie de développement originale et compatible avec les ambitions mondiales de zéro émission nette. La déclaration des dirigeants africains sur le changement climatique, adoptée le 6 septembre 2023 à Nairobi, a servi de base à la position commune de l’Afrique à la COP 28 et revendique pour l’Afrique le potentiel et l’ambition de constituer un élément central de la solution mondiale au changement climatique.
Ce point appelle deux observations de ma part. Il s’agit tout d’abord d’investir dans la jeunesse africaine. Aujourd’hui, 62 % des Africains ont moins de 25 ans et, en 2050, 35 % des jeunes dans le monde seront africains. Cette jeunesse portera les transformations des décennies à venir et nous l’accompagnons à travers des éléments de médiation scientifique, afin de faire des jeunes des acteurs informés et engagés en matière de formation, en finançant et en encadrant des thèses, des écoles doctorales, des masters ; enfin en soutenant l’innovation et l’entrepreneuriat. Il y a quelques semaines, l’IRD a récompensé la première lauréate de ces trophées de l’innovation, en la personne d’Adèle Ouédraogo, du Burkina Faso, pour son projet entrepreneurial de formulation de biofertilisants à partir des déchets ménagers agricoles et agro-industriels, pour améliorer la fertilité des sols et donc le rendement des cultures.
Le second atout majeur de l’Afrique tient à la richesse et au potentiel de ses ressources naturelles. La recherche ne dissocie pas climat et biodiversité. Comment les protéger et les rémunérer en mobilisant fonds publics et privés ? Telle est l’ambition du pacte de Paris pour les peuples et la planète mais aussi l’objectif des plateformes pour la forêt, la nature et le climat visant à rémunérer les pays des trois grands bassins forestiers pour leur engagement en faveur de la protection des réserves vitales de carbone et de biodiversité. L’IRD coordonne le volet scientifique de ces contrats politiques, dont trois viennent d’être signés à Dubaï avec le Congo, la Guinée et la Papouasie Nouvelle-Guinée. Plus au Sud, l’initiative de la grande muraille verte vise à inverser durablement les processus de dégradation des terres et à améliorer les conditions de vie, tout en protégeant les systèmes de production des agrosystèmes. De la région de Dakar à Djibouti, l’IRD coordonne un réseau interdisciplinaire de laboratoires français et étrangers ayant vocation à structurer, renforcer et rendre visible la communauté de recherche impliquée dans cette grande initiative sahélienne, qui est avant tout une initiative africaine.
Pour conclure, les changements climatiques représentent un défi de taille mais constituent également une occasion de repenser nos modèles de développement, ainsi que le regard que nous portons sur le continent africain. Ce regard scientifique porté depuis la France doit aussi évoluer et notre histoire commune nous dote d’atouts que d’autres pays, partenaires européens ou compétiteurs stratégiques, n’ont pas. Nous avons investi historiquement dans des partenariats scientifiques relativement peu visibles, peu coûteux, qui sont aujourd’hui autant de réseaux solides car bâtis sur la confiance et tournés vers la réponse aux défis communs. Il est donc important de les maintenir, y compris au Sahel, si nous voulons préparer l’avenir de la planète et nos relations avec le continent africain.
Mme Angélique Palle, chercheuse associée à l’IRSEM et à l’INSP. Je commencerai ma présentation en vous parlant du consensus scientifique sur le lien entre conflit et climat. Dans un deuxième temps, je vous présenterai deux exemples, à partir des travaux du GIEC et de ceux menés à l’IRSEM sur la question de la sécurité climatique. Enfin, dans un troisième temps, je conclurai sur les effets du changement climatique sur la conduite des conflits en Afrique.
Tout d’abord, il n’existe pas de consensus sur le lien entre changement climatique et conflit : la communauté scientifique se refuse à établir un lien de causalité direct entre le changement climatique et des guerres, qui seraient jugées comme « climatiques ». En effet, tout dépend de la façon dont une société ou un État réagit au changement climatique, la façon dont leur gouvernance s’adapte. Tout dépend de la gestion des chocs climatiques par la société qui en est victime.
En revanche, il existe une confiance relative au sein de la communauté scientifique sur le fait que le changement climatique est un risque pour la paix. Ce risque est donc la conséquence de ces chocs qui sont produits sur les sociétés par les effets du changement climatique. Un premier modèle porte sur les « guerres du climat », qui ont été théorisées à la fin des années 2010, notamment en Allemagne, avec l’idée que le changement climatique induit une compétition pour la ressource, qui mène nécessairement à des guerres formalisées entre États.
Un deuxième modèle est situé à l’extrémité inverse du spectre. Il considère que l’absence de ressources conduit, dans une certaine mesure, à une absence de guerre formalisée, dans la mesure où les sociétés sont trop accaparées par la gestion des effets du changement climatique pour recourir à des conflits prenant la forme de guerres. Un certain nombre de travaux publiés par des hauts responsables militaires américains émettent des avertissements concernant l’implication de leurs forces armées sur leur propre sol pour la gestion de catastrophes environnementales imputables pour partie au changement climatique (incendies sur la côte Ouest des États-Unis, ouragans de type Katrina, engagement des forces armées dans la gestion du Covid). Selon eux, le système militaire américain ne pourra pas s’engager de façon durable sur son territoire national sans le faire au détriment de sa capacité de projection.
Entre ces deux modèles, il existe un troisième, celui d’une violence sociale généralisée. Il ne s’agit pas d’une guerre. Il s’agit en revanche, dans un contexte où la puissance publique est faible et le consensus social fragile, de phénomènes de violence entre communautés, entre individus, qui sont documentés par la communauté scientifique et qui mènent à ce climat de violence généralisée.
Ces trois modèles doivent être gardés en tête lorsque l’on évoque le continent africain, où la puissance publique et le consensus social font partie des plus fragiles au monde. Laissez-moi illustrer mes propos par quelques exemples à partir des cartes qui vous sont diffusées. Un premier exemple est issu des travaux du GIEC, qui a cartographié les campements de réfugiés du Haut-commissariat des Nations Unies pour les réfugiés (HCR) et les campements de déplacés internes, dans un contexte d’augmentation des températures. Ces cartes de projection pour la période 2040-2060 illustrent à la fois la vulnérabilité sociale et le choc climatique. La question qui se pose ici est celle du sens de la causalité. S’agit-il d’une causalité génératrice de conflits ou s’agit-il au contraire d’une causalité génératrice d’effondrement, qui conduit non pas à des conflits armés entre États mais à des phénomènes de violence généralisée à l’intérieur de sociétés constituées ?
Un deuxième exemple concerne des travaux menés par l’axe de recherche sur la sécurité climatique de l’IRSEM, où nous avons essayé d’anticiper les effets des paramètres environnementaux sur la conduite des opérations au Sahel. La carte qui vous est projetée superpose des effets de choc.
Le premier porte sur les espaces pour lequel le GIEC anticipe, d’ici 2040 une augmentation du nombre de jours annuels (au-delà trente jours par an) où la température dépasse 35 degrés. La quasi-totalité de la zone sahélienne est ainsi concernée.
Le deuxième effet de choc concerne le glissement des isohyètes, c’est-à-dire des lignes de pluviométrie, en l’espèce un front de pluviométrie à hauteur de 200 millimètres par an, entre deux périodes : d’une part entre 1940 et 1967 et d’autre part entre 1968 et 2000. Ce front recule vers le sud de la zone étudiée, avec des effets très importants sur les cultures, les possibilités d’élevage, le type de végétation disponible.
Le troisième élément cartographié concerne les espaces de surpâturage qui ont été identifiés par les chercheurs en sciences sociales, à la fois français et africains.
Vous pouvez constater sur les cartes que la zone autour de Gao concentre ces trois chocs, où la croissance des températures, le changement dans la pluviométrie et le surpâturage, entraînent des effets importants sur les sociétés présentes dans cet espace. Nous avons projeté cette cartographie sur le dispositif français au Sahel, et notamment sur les lignes d’approvisionnement, en l’occurrence l’approvisionnement en carburant. La zone de Gao était l’un des plots importants de la logistique de l’opération française Barkhane. Cette carte introduit l’idée que ce changement climatique, qui a des effets sur la paix en Afrique et des effets de déstabilisation sur les sociétés, produit également des effets sur la façon dont les conflits sont et seront conduits dans cette zone.
Le changement climatique affecte aussi les armées dans la conduite des opérations. De manière très pratique, cela peut concerner le poids du paquetage qu’un soldat est capable de transporter, des horaires auxquels une opération peut être menée dans des conditions à plus de 35 degrés, trente à cent cinquante jours par an, ou de la capacité de refroidissement d’un véhicule.
De fait, il est d’ores et déjà possible de dire que les effets du changement climatique sur les conflits déjà existants en Afrique seront importants à la fois sur un plan stratégique, parce que les zones conflictuelles peuvent être affectées par les effets du changement climatique, mais aussi sur la conduite des opérations, parce que les effets du changement climatique sur celle-ci sont déjà importants et qu’ils iront croissants.
M. Gilles Kleitz, directeur exécutif du développement durable de l’AFD. Mon intervention a pour objet de montrer que l’AFD est impliquée dans la mise en œuvre des solutions d’adaptation, d’atténuation et de renforcement de la résilience des territoires, des populations, des États et des communautés locales dans les différents contextes d’une Afrique plurielle.
Les besoins de financement du continent africain sont très substantiels. Le Fonds monétaire international les chiffre à plus de 400 milliards de dollars pour la période 2021-2023, en particulier pour faire face aux impacts du changement climatique. Les coûts croissants liés à l’adaptation au changement climatique s’ajoutent à cette estimation, à hauteur de 50 à 80 milliards de dollars par an. L’Agence française de développement – l’un de vos opérateurs principaux en Afrique – consacre, depuis sa création il y a plus de plus de soixante-quinze ans, près de la moitié de ses moyens au continent africain, sous des formes très diverses : prêts, dons, assistance technique, appui aux acteurs publics et privés. La moitié de ces montants, environ 2,5 millions d’euros par an, sont consacrés à la question climatique.
La première de ces actions porte sur l’atténuation. Vous avez vu que l’Afrique n’est responsable que de 7 % des émissions globales de gaz à effet de serre. Cependant, il est malgré tout nécessaire d’encourager, d’aider et d’appuyer les itinéraires de décarbonation des économies africaines, notamment celles qui sont les plus développées et émettrices mais également celles qui souffrent de gros problèmes d’accès, notamment en matière de transition. Nous menons ainsi de nombreux projets sur les énergies renouvelables, en géothermie, en solaire, en éolien, mais aussi sur l’efficacité énergétique des bâtiments.
Nous conduisons également de nombreux financements d’infrastructures durables et résilientes, par exemple, le train express régional (TER) à Dakar, qui permet une grande économie d’émissions par rapport à des systèmes de véhicules à moteur thermique. Nous finançons en outre les puits de carbone en Afrique, dont les forêts du bassin du Congo – en particulier les mangroves –, mais également le stockage de carbone dans les sols par l’agroécologie. Nous contribuons de façon très engagée, à hauteur de plusieurs centaines de millions d’euros, en Afrique du Sud en particulier et, demain, au Sénégal, aux partenariats pour une transition énergétique juste – Just Energy Transition Partnership ou JETP –, qui vont aider les pays à financer la décarbonation de leur production énergétique, et notamment le moindre recours au charbon.
Par ailleurs, nous sommes très engagés en Afrique sur les solutions d’adaptation, puisque 40 % des financements de l’Agence dans ce domaine y sont consacrés. Les approches portent ici sur les écosystèmes et les territoires, à travers la reforestation, l’agriculture résiliente au changement climatique et la gestion durable de l’eau et de la lutte contre les inondations, notamment dans les quartiers. Un certain nombre d’aménagements sont ainsi menés dans les villes du golfe de Guinée, de même qu’en matière de trait côtier pour protéger les villes, comme Saint-Louis au Sénégal.
Pour réaliser ces actions en adaptation et en atténuation, nous avons développé un certain nombre d’outils spécifiques. Face aux 400 milliards de dollars de besoin, la France ne peut pas agir seule. Nous mettons en commun des moyens et des facilités d’étude pour préparer les pays à ces actions d’atténuation et d’adaptation. Il s’agit en particulier de l’outil AdaptAction, qui permet précisément de financer la préparation de projets, qui sont ensuite pris en charge par la communauté de bailleurs. Nous menons également dans les villes des projets spécifiques bénéfiques pour le climat. Je pense notamment à la facilité Ciclia – Cities and Climate in Africa –, qui nous permet de renforcer la durabilité des villes. Nous proposons en outre une facilité 2050 pour contribuer à dessiner des trajectoires de résilience et de décarbonation, sur les vingt à trente prochaines années. Par ailleurs, nous intégrons de plus en plus la dimension des risques climatiques dans notre appréhension des politiques d’activité bancaire et de prêts bonifiés. En effet, le risque climatique imprime des profils de risque spécifiques.
Ensuite, dans les solutions que nous finançons en Afrique, nous essayons d’intégrer la prise en compte du risque climatique dans l’ensemble des politiques publiques, comme les politiques agricoles, les politiques de l’eau ou d’aménagement du territoire. Nous aidons un certain nombre d’opérateurs dans ces secteurs à progressivement intégrer les scénarii qui nous ont été présentés sur les prochaines années et à adapter progressivement leurs politiques publiques, de manière à être plus résilients sur le long terme et à mieux résister aux chocs climatiques par des mécanismes d’assurance et de couverture budgétaire en cas de catastrophes climatiques. Il peut s’agir, par exemple, de clauses de suspension de mensualités ou de remboursement de la dette, de manière à pouvoir attribuer les budgets publics à la couverture des catastrophes.
Nous menons également une approche scientifique et d’appui technique, avec l’aide de partenaires comme l’IRD, sur des trajectoires de durabilité forte. Nous aidons les pays à modéliser les bons compromis entre les politiques de couverture et d’aménagement du territoire, les politiques énergétiques et les questions démographiques. Ces éléments nécessitent de combiner les meilleurs compromis possibles.
Il convient également de souligner que l’Afrique n’est pas seulement un récipiendaire d’aides. L’Afrique se mobilise de façon très puissante sur le changement climatique en ce moment, comme en témoigne le premier Sommet africain du climat qui a eu lieu en septembre 2023 et s’est engagé vers une croissance verte, des emplois verts, les énergies renouvelables de façon extrêmement convaincante. Nous appuyons fortement cette « Afrique solution » qui s’est exprimée à la COP 28, par exemple à travers les paquets forêts, le financement sur les infrastructures résilientes, le « global shield », instrument de bouclier assurantiel pour les pays. Nous menons enfin un travail important sur les zones de conflits et les liens géographiques, notamment dans le Sahel.
En conclusion, le climat et les impacts du changement climatique en Afrique nécessitent de travailler avec l’ensemble de la communauté des bailleurs publics. L’économie africaine, portée par la jeunesse et l’entrepreneuriat, est extrêmement dynamique et sait inventer des solutions. Il faut l’aider.
M. le président Jean-Marc Zulesi, coprésident. Je vous remercie. Les orateurs des groupes vont à présent s’exprimer et vous interroger.
Mme Danielle Brulebois (RE). Le phénomène de réchauffement climatique frappe tous les continents mais il est encore plus violent en Afrique qu’ailleurs, alors que de nombreux États africains sont déjà en état de surendettement ou risquent de l’être. Ces phénomènes entraînent des répercussions négatives sur le secteur agricole, les écosystèmes et le développement socioéconomique.
Les gouvernements des pays africains ont peu ou pas de marge de manœuvre pour anticiper ou s’adapter à la crise climatique. Il est donc urgent de mettre en œuvre des mesures d’allègement de la dette et de permettre aux gouvernements africains d’augmenter leurs liquidités. Pensez-vous que, pour une grande partie d’entre eux, la croissance peut se fonder sur l’économie bleue, sur les énergies renouvelables et le fort potentiel de ressources qui pourraient faire de l’Afrique, comme vous l’avez dit, une solution ?
La France y déploie de nombreux moyens avec le conseil présidentiel du développement, pour promouvoir une stratégie d’investissement solidaire et durable. Les pays industrialisés ont promis une aide de 100 milliards d’euros chaque année et nous avons vu à la COP 28 émerger un fonds privé doté de 30 milliards d’euros, en provenance des Émirats arabes unis. Cependant, à l’heure où la COP 28 s’achève, certains chefs d’État africains ont dit ne pas vouloir renoncer aux énergies fossiles. De plus, d’autres ont dit craindre que les donateurs et financeurs internationaux s’accordent le droit d’influencer les décisions nationales et souveraines de pays africains en ce qui concerne la transition énergétique. D’après vous, ce choc de financement annoncé suffira-t-il pour faire en sorte qu’aucun pays n’ait à choisir entre la réduction de la pauvreté et la lutte contre le dérèglement climatique ?
M. Gilles Kleitz. Le choc de financement attendu n’est malheureusement pas là. Pourtant, l’effort des pays du Nord est réel, notamment à travers les 700 millions de dollars du fonds « pertes et dommages », l’engagement de fonds privés ou le renouvellement du fonds vert pour le climat, qui s’annonce de façon assez favorable, compte tenu de l’engagement français mais aussi d’autres gouvernements européens.
Il me semble absolument nécessaire de compléter ces ressources du Nord par des ressources africaines, notamment des ressources budgétaires. À ce titre, la mobilisation de la fiscalité africaine est cruciale. En effet, en Afrique, les taux de fiscalisation représentent 10 à 15 % du produit intérieur brut (PIB) et ne fournissent pas suffisamment de moyens aux finances publiques. Nous avons également besoin de renforcer l’investissement privé et l’ensemble de l’équipe France s’assure que toutes les opportunités soient bien saisies, notamment en matière d’énergies renouvelables.
Je remarque malgré tout que le Kenya dispose d’un profil constitué de 75 à 80 % d’énergies renouvelables, grâce à l’aide d’un réseau d’acteurs bancaires privés actifs et des acteurs publics qui ont réussi à apporter des garanties à ce secteur pour pouvoir encourager l’investissement. En conséquence, la décarbonation est possible. Le Sénégal, qui produit moins d’un millième des émissions de CO2 du monde, s’engage lui aussi, dans le cadre la discussion JETP, à une décarbonation progressive.
M. Matthieu Marchio (RN). Il est compliqué d’aborder un continent aussi vaste que l’Afrique avec des considérations d’ordre général. Les chercheurs parlent d’ailleurs d’Afriques plutôt qu’une seule et même Afrique, en matière de réchauffement climatique. Néanmoins, un constat s’impose pour l’ensemble du continent africain : ce continent est celui qui souffre le plus de la mondialisation et du changement climatique qui l’accompagne, alors qu’il émet le moins de CO2. Les contraintes climatiques pèsent de fait lourdement sur les sociétés africaines, avec la désertification, la déforestation, les cyclones ou encore l’élévation du niveau de la mer. Madagascar représente d’ailleurs un concentré édifiant de ces phénomènes.
Les conséquences sont lourdes. Le changement climatique renforce l’insécurité alimentaire et nutritionnelle, déjà élevée avec la crise du Covid et la guerre en Ukraine, qui a entraîné une diminution des importations alimentaires et une inflation du coût des engrais. Ces phénomènes ont pour corollaire de forts enjeux sécuritaires au sein des pays d’Afrique. Le pastoralisme, qui représente 20 % de l’économie africaine, est menacé par le réchauffement. La communauté peule de la bande sahélienne s’arme pour faire face aux vols de bétail, avec comme conséquence une hausse des violences. Si l’on songe que le pastoralisme concerne 250 millions de personnes, nous mesurons pleinement les défis de stabilité et de sécurité des sociétés africaines.
Le réchauffement climatique et ses conséquences incitent également une part croissante de la population africaine à l’immigration, qui implique de nombreux défis. Pourtant, l’Afrique représente une partie de la solution pour limiter les effets du réchauffement climatique. Le bassin du Congo, deuxième poumon de la Terre après l’Amazonie, absorbe à lui seul l’essentiel des émissions de CO2 émises par les véhicules de la planète et le continent reste également un réservoir exceptionnel de biodiversité.
Dans ce contexte, des États sont-ils susceptibles d’entrer en conflit en raison des conséquences du réchauffement ? Des guerres civiles sont-elles à craindre pour ces mêmes raisons ? Ensuite, alors que l’Amazonie subit une lourde déforestation, le bassin du Congo, ce poumon africain si précieux pour la planète, est-il lui aussi menacé ?
Mme Angélique Palle. Comme je l’évoquais précédemment, il n’existe pas de modèle de prédiction d’une guerre climatique. Nous ne pouvons pas affirmer dans quelle mesure le changement climatique engendrera ou non ces conflits, puisque tout dépend de la réaction des États concernés. En revanche, des débats scientifiques commencent à poindre sur les effets du changement climatique sur certains conflits.
Je pense par exemple au conflit syrien. La communauté scientifique débat ainsi pour savoir dans quelle mesure un certain nombre de sécheresses ayant touché une partie du pays dans les années précédant le conflit auraient pu avoir un impact sur des déstabilisations de la société syrienne et alimenter une partie du conflit. En revanche, il est impossible d’affirmer que le changement climatique engendre la guerre.
Il en va de même sur le plan intra-étatique. Il est documenté que le changement climatique conduit à une augmentation des violences à l’intérieur des sociétés mais il est impossible de prédire de manière certaine que, à une échéance de dix à quinze ans, tel pays connaîtra une déstabilisation forte de l’État. Cela reviendrait à déresponsabiliser l’État et la société.
M. Gilles Pecassou. Vous avez également posé une question sur le Congo. Effectivement, le bassin forestier africain est important, non seulement pour le continent mais également pour toute la planète. Il est dans l’intérêt de tous de disposer d’une offre consolidée à l’échelle des trois principaux bassins : le bassin asiatique autour de l’Indonésie, le bassin amazonien et le bassin africain.
En revanche, les prises de conscience diffèrent dans le temps. Ainsi, en Amazonie, la conscientisation des risques de la déforestation date d’une trentaine d’années et a entraîné un effort de mobilisation financière, notamment de la part de la Norvège, qui a beaucoup investi dans le fonds Amazonie, de manière à rémunérer l’État brésilien lorsqu’il se fixe des limites en termes de déforestation. En Afrique, les éléments sont quelque peu différents, ne serait-ce que parce que les États africains ne connaissent pas encore la richesse de leur biodiversité. En ce sens, la science peut les aider à comprendre un peu mieux ce qu’ils doivent faire.
Mais les défis sont immenses. La mise en place d’aires protégées passe par une cartographie des données fiables d’un point de vue scientifique, grâce à des données satellitaires. La mise en place de crédits carbone ou de certificats de biodiversité doit se fonder sur des données ouvertes, accessibles, qui nécessitent la mise en place d’infrastructures d’observation et de formation de personnes capables de les traiter. En résumé, nous partons d’un peu plus loin pour le bassin africain mais son importance est dans l’esprit de tout le monde.
M. Gabriel Amard (LFI-NUPES). Le continent africain subit de manière disproportionnée les effets du changement climatique. D’après l’organisation météorologique mondiale, l’Afrique dans son ensemble est responsable de moins de 7 % des émissions globales, alors qu’elle abrite 17,5 % de l’humanité.
Toutefois, les conséquences du réchauffement climatique sur les populations du continent sont implacables. Les inondations qui ont touché la Corne de l’Afrique depuis le mois de novembre en témoignent. Plus de 200 personnes sont mortes et 2 millions de déplacés sont dénombrés au Kenya, en Somalie et en Éthiopie. En septembre dernier, la Libye a subi des inondations terribles causant la mort d’au moins 11 000 personnes. D’après le Haut-commissariat des Nations Unies pour les réfugiés, 22 millions de personnes à travers le monde sont déplacées de force chaque année depuis 2008 pour motif climatique, et ce chiffre est amené à augmenter.
Toutefois, ces phénomènes ne surgissent pas de nulle part. Le dérèglement climatique n’est pas un coup du sort mais bien le résultat du développement européen capitaliste et colonial, qui s’est fondé sur le pillage des ressources naturelles et du vivant. Ce néocolonialisme a la vie belle, par exemple avec les projets d’extraction d’hydrocarbures climaticides en Tanzanie ou en Ouganda menés par le groupe TotalEnergies. Ces projets sont conduits contre les écosystèmes et la biodiversité. Le Gouvernement accorde un blanc-seing à ces projets destructeurs, en symbolisant le pire de la Françafrique et en accordant la Légion d’honneur à M. Pouyanné, président-directeur général de TotalEnergies. Pensez-vous qu’il faille mettre un terme à ces politiques pour que l’Afrique puisse enfin commencer à faire face à l’enjeu du dérèglement climatique ?
M. Gilles Kleitz. La question de la position des autorités françaises, européennes ou africaines sur les énergies fossiles est cruciale. Elle est d’ailleurs au cœur du débat de la COP 28 qui se termine en ce moment même. Il suffit de penser au vocabulaire extrêmement insuffisant sur les trajectoires de sortie progressive, mais raisonnable, des énergies fossiles que nous appelons collectivement de nos vœux aux niveaux français et européen autour des échéances 2040 et 2045. Nous sommes loin d’un consensus international.
S’agissant du dispositif français, l’AFD a exclu tout financement des énergies fossiles dans son portefeuille et est parfaitement alignée sur l’accord de Paris. Ainsi, les 12 milliards que nous engageons chaque année doivent être compatibles avec des trajectoires de bas carbone et la moitié de nos financements doivent générer des bénéfices mesurables en termes de tonnes de CO2.
En revanche, à titre personnel, je pense que nous sommes toujours confrontés à la réalité d’une industrie pétrolière et fossile qui continue effectivement de prioriser la rémunération des actionnaires par rapport à un intérêt international urgent, qui fait l’objet des différentes COP.
M. Jean-Louis Thiériot (LR). Madame Palle, votre présentation de la causalité entre le réchauffement climatique, les guerres du climat et la conflictualité globale est très éclairante. Le phénomène des migrations résulte directement du réchauffement climatique, ne serait-ce que parce que les conflits autour des ressources ou de l’eau conduisent des populations à se déplacer et à affronter parfois des tragédies.
Ces migrations peuvent être intra-africaines mais également en direction de l’Europe et suscitent de nombreux enjeux, notamment ceux sur lesquels l’Assemblée nationale a été conduite à se prononcer, ou plutôt ne pas se prononcer, hier. Une modélisation a-t-elle été effectuée concernant la corrélation des flux migratoires à venir ? Par ailleurs, au sein des programmes de l’AFD, des actions sont-elles menées pour permettre aux populations de rester sur place et de ne pas s’engager dans ces difficultés migratoires, qui représentent aussi une tragédie pour ceux qui doivent s’exiler ?
Mme Angélique Palle. S’agissant des modélisations, nous savons que les populations se déplacent d’abord en proximité, donc à l’intérieur de leur propre État, puis dans les États voisins, puis plus loin si elles en ont la possibilité. On évalue ainsi le nombre de déplacés climatiques de 100 à 150 millions à l’échelle mondiale. Par ailleurs un autre phénomène existe, bien qu’il soit moins étudié. Il concerne le frein à la mobilité induit par le changement climatique. Des populations qui se déplaçaient initialement vont être contraintes de se sédentariser, ce qui sera source d’un certain nombre de conflits entre communautés.
M. Gilles Kleitz. L’AFD dispose d’un mandat pour aider les pays à gérer les flux de migration légaux et illégaux entre les régions africaines et à l’international. Un travail est notamment mené sur l’établissement et la consolidation des états-civils, de manière à traiter l’attribution de passeports et autres documents d’identité permettant de gérer les flux légaux. À travers notre filiale Expertise France, nous disposons d’un portefeuille important d’activités en matière de régulation des flux illégaux, notamment pour combattre la traite des personnes, les fameux passeurs, mais aussi en matière de construction de centres d’hébergement sur le continent africain.
Nous consacrons ainsi quelques dizaines de millions d’euros à une demi-douzaine d’actions à la demande des pays, dans des contextes spécifiques. Par ailleurs, le comité interministériel de la coopération internationale et du développement et le comité présidentiel du développement ont choisi de placer la gestion des migrations, notamment illégales, au cœur des priorités pour les dix prochaines années. À ce titre, nous disposons d’un mandat assez clair pour accroître encore nos activités dans ce domaine.
M. Gilles Pecassou. Il est également important de traiter la question des migrations comme un objet de science. Ainsi, des laboratoires et des chercheurs travaillent sur les questions des mobilités, des circulations, de l’insertion dans les espaces urbains et de l’impact sur les familles. Si nous nous contentons de produire de la science « dure » sans établir de lien avec l’impact du changement climatique sur les populations et leur mobilité, nous ne parviendrons pas à formuler des solutions adaptées. Il faut donc avancer des deux côtés si nous voulons apporter des réponses aux défis climatiques. Ce corpus existe, il faut le développer.
M. Bruno Fuchs (Dem). L’Afrique est très faible contributrice de gaz à effet de serre mais elle est le premier continent impacté par les effets du changement climatique. Les conséquences négatives affectent tous les secteurs vitaux : agriculture, élevage, santé, énergie, environnement. À ce titre, les pays d’Afrique subsaharienne subissent notamment la baisse des ressources en eau, la dégradation des terres, l’extension des zones arides, la réduction de moitié des rendements de l’agriculture pluviale, mais aussi la baisse drastique des nappes oasiennes et des inondations dans les zones côtières, qui abritent 30 % de la population. Les défis vis-à-vis de l’activité humaine et de la préservation des ressources naturelles seront exacerbés par une croissance démographique qui accentue les enjeux et l’urgence.
Il importe donc de trouver des solutions. Selon l’économiste en chef de la Commission économique pour l’Afrique des Nations Unies, Mme Hanan Morsy, le continent dispose d’abondantes ressources en énergies renouvelables et représente 40 % de l’irradiation solaire. La France a mobilisé à elle seule 6 milliards d’euros par an, dont 2 milliards pour l’adaptation. Elle a ainsi montré un exemple significatif de sa contribution à l’engagement collectif de 100 milliards de dollars par an, issu de l’accord de Paris.
Il est nécessaire d’aller plus loin et il faut compter sur la mobilisation des acteurs privés pour être inventifs et efficaces. Existe-t-il selon vous, à moyen et plus long terme, un modèle de croissance verte inclusif qui soit capable de doubler la production agricole actuelle pour nourrir les populations africaines, c’est-à-dire un modèle qui intègre la croissance démographique exponentielle, tout en restaurant la résilience des écosystèmes et en préservant l’accès aux ressources naturelles, particulièrement l’eau potable ?
M. Gilles Kleitz. Techniquement, la diplomatie française, l’AFD et les organismes de recherche investissent de manière conséquente dans l’agroécologie, conçue comme un modèle de productivité, de résilience et d’intensité de travail. Il s’agit aussi d’employer la jeunesse africaine dans des emplois décents, modernisés et par ailleurs efficients en termes d’usage de l’eau.
Nous déployons ces solutions à travers la grande muraille verte et ses différentes déclinaisons nationales. L’agroécologie constitue donc l’une des solutions, notamment dans les écosystèmes de savane, relativement secs. Cette solution d’intensification requiert toutefois des filières établies d’approvisionnement en intrants. De fait, il faut aussi plus d’engrais en Afrique et, d’une façon générale, cela n’est pas incompatible avec la durabilité écologique.
En matière de politiques publiques, au sein de l’équipe France, nous pensons également au rôle important des très petites entreprises (TPE) et petites et moyennes entreprises (PME). En Afrique de l’Ouest, 75 à 80 % des emplois sont liés à l’alimentation et à la production agricole. Par conséquent, les dimensions agroalimentaire, de transformation, de vente et d’export doivent attirer ces entreprises, ce qui implique un dispositif bancaire permettant de les financer. Des investisseurs européens peuvent accompagner cette dynamique, qui permet effectivement de dessiner des scénarii, à la fois d’inclusivité économique et de résilience écologique face aux crises climatiques.
M. Gilles Pecassou. Une partie de la solution provient du lien entre recherche et développement. Nous menons des recherches pour améliorer la résilience de l’outil agricole africain mais il est essentiel de les réaliser en lien avec la communauté scientifique africaine. En effet, faire adopter les outils et les solutions par les agriculteurs africains constitue un enjeu important.
Mme Angélique Palle. À mon sens, il faut veiller à ne pas plaquer sur le continent africain un modèle de développement d’une énergie décarbonée qui serait celui utilisé notamment dans les pays européens ou les États-Unis. Ainsi, la politique de décarbonation européenne se fonde en grande partie sur l’utilisation de l’électricité et sur l’interconnexion de nos réseaux européens d’électricité extrêmement développés, qui ont consommé beaucoup de ressources pour leur construction. Ce modèle ne peut pas être répliqué sur le continent africain pour des questions de disponibilité de la ressource mais aussi pour des questions d’inertie, de temps de construction des réseaux. Dès lors, le modèle de développement africain décarboné passe aussi par des innovations particulières à l’Afrique, à travers des réseaux plus petits, plus indépendants, plus résilients.
M. Gérard Leseul (SOC). Le continent africain, qui pâtit de manière disproportionnée du changement climatique, est confronté à des enjeux majeurs pour son développement. Les effets de ce changement renforceront l’ensemble des difficultés et risqueront de mettre sur le chemin de l’exil des centaines de milliers de personnes.
L’agriculture est au fondement des moyens de subsistance et des économies nationales en Afrique : elle fait vivre plus de 55 % de la population active. En raison du changement climatique, la croissance de sa productivité agricole a chuté de plus de 34 % depuis 1961. Le coût de l’adaptation au changement est élevé car l’ensemble des actions de développement subira de plein fouet les conséquences d’un climat déréglé dans les secteurs de l’eau, de l’agriculture, de la pêche mais aussi dans d’autres domaines, comme la construction ou les infrastructures.
Par conséquent, tous les programmes de développement doivent désormais prendre en compte ce changement climatique. D’après l’Organisation des Nations Unies (ONU), le financement de l’adaptation au climat ne représente qu’une goutte d’eau dans l’océan des besoins du continent. Plus de cinquante pays africains ont récemment estimé leurs contributions à la lutte contre ce changement climatique. Pour mettre en œuvre ces contributions, il faudrait près de 2 800 milliards de dollars, entre 2020 et 2030. Comment peut agir l’Afrique face à ces montants gigantesques ?
Ensuite, avec les collègues du groupe Socialistes, depuis plusieurs années, nous soutenons l’idée du déploiement d’une grande muraille verte sur près 8 000 kilomètres, du Sénégal à Djibouti. Ce projet vise, entre autres, à stopper l’avancement du désert vers le sud du continent, tout en insérant des zones de développement responsable au cœur du désert. D’après nos informations, il semblerait que le projet n’ait pas atteint son objectif, en raison de plusieurs freins à son déploiement. Outre le sujet de sa gouvernance, la question principale concerne l’engagement financier des États occidentaux. Nous aimerions vous entendre sur ce sujet de manière un peu plus détaillée.
M. Gilles Kleitz. La grande muraille verte a fait l’objet d’un engagement de 18 milliards des pays bailleurs à l’occasion du One Planet Summit sur la biodiversité. Nous avons mis en place un mécanisme de suivi des engagements sur le terrain, avec un tableau de bord des engagements. La France dépense environ 150 millions d’euros chaque année dans des projets de reforestation, d’agroécologie, de lutte contre l’érosion des sols, d’organisation des filières durables agricoles, de protection de zones naturelles. Il existe donc un cadre de redevabilité disponible. L’AFD est prête à partager avec la représentation nationale ses résultats, qui sont intéressants. Parmi les freins identifiés, ce sujet a été confié, à l’échelon national, au seul représentant des ministères de l’environnement, alors qu’il s’agit d’un sujet beaucoup plus vaste. Ce goulet d’étranglement a contraint fortement l’identification de projets (agricoles, pastoraux, forestiers) sur le terrain. Le problème ne porte pas tant sur les engagements financiers que sur les conditions de leur mise en œuvre et leur priorisation au niveau national.
Ensuite, la responsabilité des pays du Nord vis-à-vis de l’Afrique est importante, lorsque l’on considère le problème à travers la lunette de la justice climatique. Nous sommes quasiment parvenus à la somme de 100 milliards de dollars à laquelle ces pays s’étaient engagés. Cet engagement devra être renouvelé mais, de toute manière, il ne couvrira qu’une partie des besoins. Il sera donc nécessaire de travailler sur les fiscalités locales, l’investissement privé et la coordination de l’ensemble des bailleurs mondiaux. Mais la question sera d’abord résolue en créant des conditions permettant l’investissement privé, ce qui implique pour nous d’apporter des outils permettant de le sécuriser.
M. Jean-François Portarrieu (HOR). Le continent africain est le plus vulnérable aux effets du dérèglement climatique, d’autant qu’il peine encore à mobiliser tous les financements internationaux pour s’adapter, malgré les efforts de l’AFD. L’Afrique sub-saharienne connaît une forte intensification des périodes de sécheresse et, dans un futur proche, les zones méditerranéennes et australes du continent seront les plus touchées par le manque de pluie. Il faut naturellement aider et accompagner les populations africaines, à commencer par les agriculteurs, pour espérer subvenir un jour aux besoins alimentaires.
Pour être le plus efficace possible dans cet effort, pourquoi ne pas chercher à comprendre davantage et surtout développer les techniques traditionnelles, comme le zaï au Sahel, ou le développement des légumineuses comme le niébé, qui est un véritable engrais vert utilisé depuis des générations dans la savane ? Pourquoi ne pas développer l’agroforesterie, comme le fait le Soudan ?
Autrement dit, pour aider utilement l’agriculture africaine, essentiellement familiale, sans doute faut-il bien la connaître et la comprendre et ne pas forcément projeter nos modèles occidentaux. C’est pourquoi il serait possible de s’inspirer davantage des techniques agricoles africaines plutôt que de les laisser s’éteindre. Qu’en pensez-vous, Monsieur Kleitz ?
M. Gilles Kleitz. Vous avez parfaitement raison. L’innovation est faite de science, de technologie, mais aussi d’histoires, de gestes et de pratiques ancestrales. La mobilisation de l’ensemble de ces registres permet d’aller de l’avant. Nous sommes confrontés à une dure réalité, qui oblige à augmenter les productivités et, dans de nombreuses situations, cette mobilisation de pratiques ancestrales ne suffit malheureusement pas. Le continent africain est déficitaire en engrais phosphatés mais aussi en engrais azotés, dans une certaine mesure.
Il est donc nécessaire de conduire une recherche scientifique et de mener un accompagnement des filières agricoles intégré dans les contextes sociétaux, qui mobilisera aussi bien les traditions que les innovations pour inventer l’agriculture de demain. Cette agriculture doit être productive, résiliente et durable écologiquement, afin de pouvoir nourrir les populations. Il s’agit de préserver évidemment la richesse fondamentale des sols agricoles en Afrique et d’offrir des rémunérations et des emplois décents aux femmes et aux hommes qui arrivent sur le marché de l’emploi. Nous insistons beaucoup également sur l’accès aux services numériques, qui sont un facteur essentiel d’attractivité des professions agricoles pour la jeunesse en Afrique.
M. Hubert Wulfranc (GDR-NUPES). Un collègue a évoqué tout à l’heure la question des captations des ressources minières et leurs liens avec les problématiques climatiques, voire les tensions sociales. Pour ma part, j’aurais tendance à établir un lien entre la croissance des inégalités et les guerres.
Ensuite, la propriété des sols représente un enjeu majeur. Ne pensez-vous pas qu’au regard du déclin des productions vivrières d’autoconsommation sur le continent africain, au profit notamment de monocultures à vocation d’exportation, il faudrait apporter un soutien à une réforme agraire ?
En redonnant de la justice en matière de propriété des sols, cette réforme pourrait contribuer à la lutte contre le réchauffement climatique. Je le dis d’autant plus que les responsables de la République démocratique du Congo, avec lesquels j’ai dialogué, m’ont indiqué que la jeunesse fuit aujourd’hui les campagnes et l’emploi agricole. Il me semble donc que les enjeux de formation se doublent d’enjeux politiques autour de la propriété des sols, afin de combattre le changement climatique en Afrique.
M. Gilles Kleitz. La question du foncier est effectivement cruciale. À ce titre, sur les 500 à 800 millions d’euros que nous consacrons chaque année au secteur agricole, plus de 70 % sont dévolus à l’Afrique et quasiment 95 % sont en direction de la petite agriculture familiale. Cette dernière a besoin de sols pour produire, qui sont pour la majorité en propriété coutumière, une petite partie étant en propriété privée.
Au Sénégal, par exemple, nous finançons le foncier sur les périmètres d’aménagement en agriculture irriguée sur le delta du fleuve Sénégal depuis plus de trente ans. En Côte d’Ivoire, nous finançons le ministère en charge de l’établissement d’un cadastre. Ces exemples montrent que nous travaillons sur ces questions foncières avec des approches très ouvertes, sans solution unique. Il faut sécuriser l’accès au foncier, tout en respectant à la fois les traditions et les besoins de rendre les petits agriculteurs solvables. Nous œuvrons activement sur ces questions pour nous assurer, dans des conditions africaines, d’une agriculture productive familiale, écologiquement durable et dont les ressources foncières sont effectivement sécurisées.
Mme Angélique Palle. Il convient de rappeler que pour le continent africain, la question des énergies renouvelables, et notamment des biocarburants, se pose également sur le plan agricole, puisqu’elles entrent en compétition, dans certains cas, avec des cultures vivrières qui sont destinées à la population ou simplement à l’exportation. Il est donc nécessaire de placer le curseur au bon endroit entre les effets de la transition, ce qui est possible en termes d’agriculture vivrière, et la compétition entre usages, qui concerne aussi cette propriété des sols.
Mme la vice-présidente Mireille Clapot, coprésidente. Nous en venons à présent aux questions posées à titre individuel.
Mme Sophie Panonacle (RE). En Afrique de l’Ouest, un tiers de la population vit à moins de cent kilomètres des côtes, lesquelles sont extrêmement vulnérables à l’érosion côtière. La Banque mondiale a lancé en 2008 le programme de gestion du littoral ouest-africain (WACA), afin d’apporter soutien et financement à des pays côtiers d’Afrique de l’Ouest en faveur de la construction d’infrastructures grises ou d’ouvrages de protection, ou encore du développement d’infrastructures vertes, c’est-à-dire de solutions fondées sur la nature, avec également le déplacement des habitants, la mise en place de stratégies d’adaptation des communes littorales, par exemple par l’aménagement urbain. L’observation du littoral est assurée par la mission Moloa, tandis que le Centre d’études et d’expertise sur les risques, l’environnement, la mobilité et l’aménagement (CEREMA) pilote la contribution française en assurant la formation des acteurs locaux.
Pouvez-vous nous faire part de l’avancée de ces travaux ? En tant que présidente du comité national du trait de côte, il me semble intéressant de mettre en parallèle les travaux en Afrique et les travaux dans notre pays. Les objectifs sont les mêmes : éviter l’immigration, donc les tensions, sauver des vies et aussi économiser des milliards.
Mme Mélanie Thomin (SOC). L’économie africaine repose sur un fort secteur primaire, plus de la moitié des emplois relevant du secteur agricole. D’après l’ONU, l’adaptation des sociétés humaines à l’enjeu climatique implique une tertiarisation des économies. Le passage des économies africaines à l’économie de services sans passer par une étape industrielle est-il, selon vous, possible ?
Par ailleurs, l’intérêt pour la Chine du financement d’infrastructures en Afrique n’est plus à démontrer. La vision de ces investisseurs chinois est-elle complémentaire ou antagoniste de celle de la France, et en particulier de l’AFD, tant en termes d’intérêts économiques et stratégiques que de vision du développement du continent, notamment au regard de la transition écologique ?
Mme Eléonore Caroit (RE). Les experts du GIEC considèrent que l’Afrique est le continent le plus vulnérable au changement climatique, bien qu’il n’y contribue que très marginalement. Bien que les plus grandes terres arables de la planète soient situées en Afrique, deux-tiers des personnes qui y vivent ne peuvent se nourrir correctement. Le continent est en effet particulièrement touché par le changement climatique et les conflits, qui représentent les deux principales causes de la faim dans le monde.
Au Sommet africain qui s’est tenu à Nairobi en septembre dernier, les États ont notamment conclu que l’adaptation de leurs systèmes alimentaires pouvait répondre à l’urgence climatique. Quelles sont les actions de l’IRD et l’AFD pour lutter contre la faim en Afrique ?
M. Jérôme Buisson (RN). Je souhaite aborder la question des métaux stratégiques, qui sont primordiaux tant pour la transition écologique à l’échelle mondiale que pour le développement des pays africains. Certains pays en sont très richement dotés, comme le Congo, qui dispose de grandes réserves de cobalt.
Nous devons relever à ce titre plusieurs défis. Il s’agit d’abord de celui du développement de ces pays, qui constituera la solution de long terme pour parvenir à une très forte réduction des flux migratoires. Il s’agit ensuite du défi économique, de l’accès à ces matières stratégiques pour notre industrie et celui, également stratégique, d’empêcher le monopole de pays comme la Chine sur ces matières.
Quel rôle ces matières joueront-elles dans le développement de l’Afrique ? Comment pourrions-nous articuler l’impératif du développement africain avec nos intérêts économiques et stratégiques ?
M. Alain David (SOC). Lors de la dernière législature, j’ai eu l’honneur de présenter avec mon collègue Frédéric Petit un rapport qui faisait le point sur les impacts du dérèglement climatique quant aux risques de conflits dans le monde. Nos conclusions et nos propositions restent pertinentes.
Cette table ronde fait également écho à notre actualité parlementaire et je souhaiterais rappeler les déclarations de Filippo Grandi, Haut-commissaire des Nations Unies pour les réfugiés lors de la présentation du dernier rapport du HCR, qui pointait la hausse spectaculaire du nombre de réfugiés et déplacés. Il avait ainsi sensibilisé les dirigeants internationaux à la nécessité de convaincre leurs opinions publiques qu’il existe des personnes qui méritent une protection internationale du fait des conflits, de la persécution, des discriminations, des violences souvent mélangées à d’autres motifs, comme le changement climatique.
Comment peut-on inciter les pays africains à agir en faveur du climat en tenant compte de leur nécessaire demande de modernisation et de développement, sans leur imposer les mêmes contraintes qu’aux pays riches et développés, sans apparaître par ailleurs comme des donneurs de leçons ?
Mme Stéphanie Galzy (RN). Le continent africain continue sa progression démographique avec 1,4 milliard d’habitants en 2023, contre 1 milliard en 2010 et environ 810 millions en 2000. Les modifications climatiques entraîneront des effets, notamment sur la santé de ces habitants par l’augmentation des maladies et des décès liés à la hausse des températures trop élevées. Ceci entraînera également des conséquences alimentaires, notamment sur les ressources en eau et sur l’agriculture. Si l’Afrique ne trouve pas une solution pour régler cette problématique, cela risque de nous toucher de plein fouet à travers l’augmentation d’une immigration clandestine supplémentaire. Pourtant, le continent africain est riche en énergies fossiles et peut développer ses ressources dans des énergies propres comme l’énergie solaire. L’électrification de l’Afrique devrait être une priorité. Comment développer le potentiel d’énergies renouvelables de ce continent ?
Mme Huguette Tiegna (RE). Ma question concerne les formations. Les pays africains ont bien sûr besoin d’investissements. Mais il me semble aussi que l’Afrique regorge de jeunesse qui a besoin aussi d’être formée sur les enjeux liés au climat. Or ces formations n’existent pas forcément dans les pays d’Afrique. Les fonds à destination de l’Afrique en matière écologique comportent-ils des volets attachés à la formation ?
M. Gilles Pecassou. Nous abordons le sujet de la formation sous un angle un peu particulier, celui de la recherche. Nous finançons ainsi des thèses et des masters, en France comme en Afrique. Dès lors, la question de la liberté de circulation et de la politique des visas a un impact très important sur dispositif. Nous plaidons auprès de nos tutelles, afin que cette partie ne soit pas trop impactée pour pouvoir continuer à accueillir les chercheurs africains de demain, qui sont aussi ceux qui apporteront des solutions à l’Afrique.
Ensuite, l’Afrique est au cœur du travail de l’IRD, depuis sa création. À ce titre, nous pouvons proposer aux Africains la co-construction de projets scientifiques et de recherches. Nous devons agir avec les moyens dont nous disposons ; mais la recherche porte sur le temps long et si elle n’est pas toujours très visible, elle constitue le début de toute solution. Tout l’enjeu consiste à faire en sorte que la science ne soit pas oubliée au sein de cet immense effort de solidarité internationale d’aide publique au développement et de financement de projets.
Mme Angélique Palle. Nous savons que le rôle des métaux stratégiques sera immense dans la transition écologique et énergétique en cours. Une géopolitique associée se développe et diffère de celle du pétrole et des énergies fossiles. Pour la France et les pays européens, il y a donc là une forme de cumul des dépendances vis-à-vis des pays producteurs, qui sont extrêmement convoités par nos partenaires ou nos adversaires stratégiques pour leur propre approvisionnement en matériaux.
Cet aspect me permet de parler de la présence de la Chine : les deux cartes des investissements chinois en matière d’infrastructures, d’une part, et de leur intérêt pour des matériaux stratégiques présents en Afrique, d’autre part, se recoupent quasi parfaitement. La Chine investit dans des pays capables de lui fournir des matériaux stratégiques dont elle a besoin pour son propre développement et pour sa propre transition énergétique. Aujourd’hui, sans être directement dans une logique de conflit ou de confrontation, la Chine et d’autres États, dont la France, sont en compétition en Afrique.
Ensuite, comment peut-on développer le potentiel en énergies renouvelables du continent africain ? Il n’y a pas de solution globale... Les solutions sont locales et donc à différentes échelles. Par exemple, il n’est pas possible d’adopter une solution solaire pour l’intégralité du continent africain. Dans certains cas, il peut s’agir d’un « hors réseau » complet, avec des villages qui s’organisent autour de panneaux solaires. Dans d’autres cas, il est nécessaire de construire un petit réseau électrique local pour alimenter un réseau de petites entreprises et de petites industries. Il est donc nécessaire d’avoir une recherche de terrain et de disposer d’entreprises prêtes à adopter des solutions sur mesure pour les besoins des territoires.
M. Gilles Kleitz. S’agissant du trait de côte, nous sommes partenaires financiers, techniques et scientifiques de l’initiative WACA de la Banque mondiale. Nous avons à ce titre financé différents projets, par exemple sur la lagune à Lomé ou pour la protection de Saint-Louis. Nous considérons que ce projet est pilote et exemplaire pour la coordination régionale qu’il a suscitée, autour d’une chaîne qui allie science, décision, aménagement local et financement.
La question de la tertiarisation de l’économie est excellente. Historiquement, le secteur agricole a hélas pâti de son image perçue comme « rétrograde », qui n’est pas motrice du développement, et l’Afrique en souffre actuellement. Il faut donc veiller à ne pas sous-investir dans le secteur agricole, qui reste au cœur de l’économie africaine. Le secteur tertiaire se développe bien mais je pense que nous ne ferons pas forcément l’économie de toutes les industrialisations en Afrique.
Ensuite, 43 % de la dette souveraine africaine est détenue par la Chine, qui s’est rendu compte des problèmes de solvabilité de cette dette ces dernières années. De fait, les investissements chinois se sont brusquement asséchés ces deux à trois dernières années. De leur côté, les Européens – et les Français en particulier – jouent toujours la carte de la qualité et de l’exigence sociale et environnementale. Les taux de retour sur nos interventions, c’est-à-dire des marchés remportés par des entreprises françaises, restent très élevés, de l’ordre de 70 à 80 %.
Madame Caroit, vous avez parfaitement raison sur la résilience alimentaire. Une très grande proportion des 800 millions de personnes souffrant de la faim dans le monde vit en Afrique. L’ensemble des sommes que nous consacrons à l’agriculture concourt à lutter contre ces insuffisances alimentaires et nutritionnelles.
La formation occupe par ailleurs un rôle essentiel dans nos activités. Nous impliquons systématiquement la science, les citoyens, les associations, les ministères, localement, dans tous les débats en matière énergétique. Les experts européens ou français ne viennent pas « dire » la science ; les projets sont co-construits.
Enfin, l’équipe France lance, avec ses différents outils de soutien, un appui aux filières dans les pays qui détiennent des métaux stratégiques et s’impliquent notamment sur les infrastructures nécessaires au développement de filières, en ciblant évidemment celles qui peuvent être utiles aux secteurs industriels et à l’autonomie énergétique de la France mais aussi en s’intéressant à la réglementation du secteur minier, qui est souvent très défaillante dans plusieurs pays.
M. le président Thomas Gassilloud, coprésident. Je remercie les trois orateurs pour leurs interventions et l’ensemble des collègues pour leur mobilisation.
8. Table ronde, ouverte à la presse, sur les enjeux de la démilitarisation de la politique africaine de la France, avec la participation de M. Alain Antil, chercheur et directeur du Centre Afrique Subsaharienne de l'Ifri, M. Abdennour Benantar, Maître de conférences à l'Université Paris 8 et Mme Sonia Le Gouriellec, Maîtresse de conférences en Science politique à l'Université Catholique de Lille (mercredi 13 décembre 2023)
M. le président Thomas Gassilloud. Mes chers collègues, avant d’aborder notre ordre du jour, je voudrais vous solliciter pour la nomination d’un nouveau co-rapporteur pour la mission d’information sur « le rôle de l’éducation et de la culture dans la défense nationale ». Je vous propose de nommer Martine Étienne comme co-rapporteure pour travailler avec notre collègue Christophe Blanchet. En l’absence de commentaire et d’opposition, je considère donc que la députée citée est désignée (assentiment).
Nous allons évoquer ce matin les enjeux de notre défense en Afrique alors que le Président de la République a annoncé une réorganisation d’ensemble de notre présence militaire sur le continent africain.
Pour nous en parler ce matin, nous avons le plaisir d’accueillir trois chercheurs. Monsieur Alain Antil, vous êtes directeur du centre Afrique subsaharienne de l’Institut français des relations internationales (Ifri). Spécialiste des questions de sécurité au Sahel, vous enseignez à l’Institut d’études politiques de Lille et à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne. Vous aurez sans doute à cœur de partager votre analyse sur l’avenir de notre présence au Sahel et en Afrique de l’Ouest, alors que les discours anti-français s’y multiplient.
Madame Sonia Le Gouriellec, vous êtes docteur en science politique, maître de conférences en science politique à l’Université catholique de Lille. Vos travaux portent principalement sur les problématiques de paix et de sécurité dans la Corne de l’Afrique. Cette région abrite notamment la base de Djibouti, stratégique pour l’influence de la France dans l’Indo-Pacifique.
Monsieur Abdennour Benantar, vous êtes professeur à l’Université Paris 8, enseignant à Sciences Po-Collège universitaire de Menton et chercheur associé à la Fondation pour la recherche stratégique (FRS). Vos travaux de recherche portent essentiellement sur les questions de sécurité et de défense en Méditerranée et au Maghreb. Alors que la France ne possède pas de base militaire permanente au Maghreb, les discours anti-français n’en sont pas moins présents dans certains États. Aussi, nous serions heureux de vous entendre sur la manière de valoriser davantage l’aspect multidimensionnel de nos partenariats.
M. Alain Antil, directeur du centre Afrique subsaharienne de l’Institut français des relations internationales. Je vous remercie pour cette invitation et suis très heureux de partager avec vous quelques points de vue sur l’Afrique subsaharienne, en particulier sur le Sahel et l’Afrique de l’Ouest. Je traiterai successivement des évolutions sécuritaires en Afrique de l’Ouest ces derniers mois ; puis de la politique française vis-à-vis du Sahel, dont la composante militaire était importante ; et enfin des changements géopolitiques qui s’accélèrent dans cette zone comme dans le reste de l’Afrique subsaharienne.
La situation sécuritaire s’est dégradée depuis les putschs au Mali, au Burkina Faso et plus récemment au Niger. Les pouvoirs militaires n’ont pas fait la preuve, en tout cas pour le moment, qu’ils étaient plus efficaces que les pouvoirs civils qu’ils ont renversés. En effet, le nombre d’attaques et de victimes a augmenté ces dernières années dans ces trois pays. Nous suivons cette évolution à travers des bases de données et nous avons par exemple observé la survenue au Mali, depuis le mois de septembre, d’attaques régulières contre des cibles dures, c’est-à-dire contre des bases militaires maliennes, par des groupes djihadistes. Ces attaques ont à la fois pour objectif d’humilier l’armée malienne, mais également de récupérer des armements.
Il existe un potentiel non négligeable d’extension de ces multiples foyers djihadistes implantés dans le Sahel central vers la Mauritanie, l’est du Sénégal et le nord de la Guinée dans les années à venir. À partir du sud du Burkina Faso, les extensions vers les pays du golfe de Guinée sont déjà étudiées par de multiples chercheurs, mais elles sont pour le moment géographiquement très limitées en Côte d’Ivoire, au Ghana et au Togo. En revanche, la situation au Bénin est plus difficile, l’implantation des groupes y est véritable et les zones touchées par les violences se sont étendues depuis deux ans.
Le Nigéria constitue un cas spécifique, puisque de nombreux États de la Fédération sont touchés par des violences. La dynamique Boko Haram est bien connue, mais ces deux dernières années, le grand problème sécuritaire concerne la structuration d’armées de bandits dans certains États du nord-ouest du pays. On estime ainsi qu’il existe au minimum 30 000 bandits qui ont la capacité d’encercler des villes moyennes et de lever le siège quand celles-ci versent un impôt. En exagérant à peine, il est possible de partir de la frontière mauritano-malienne et d’aller jusqu’au lac Tchad en traversant des zones qui sont pratiquement toutes non contrôlées par les États. En résumé, nous assistons donc aujourd’hui à une phase très particulière de fragilisation des pouvoirs civils, accompagnée d’une tentation des appareils militaires d’intervenir dans le champ politique.
Ensuite, je souhaite évoquer le lourd investissement politique français au Sahel, d’un point de vue sécuritaire, mais aussi diplomatique. D’indéniables succès tactiques ont été réalisés, à l’instar de l’opération Serval. L’opération Barkhane, très critiquée, a tout de même permis de durement éprouver les principaux groupes salafistes djihadistes qui étaient présents dans les zones d’intervention de cette opération. Pendant plusieurs années, l’appui aérien proposé par la France a permis d’empêcher les groupes armés de se réunir en grand nombre pour attaquer des cibles dures ou des villes. Depuis le retrait du partenaire français, cette couverture aérienne est imparfaitement comblée par les achats de drones de la part des pays sahéliens.
Au-delà, nous observons que la France a éprouvé de grandes difficultés à lire ce qui se passait politiquement chez les partenaires sahéliens, et notamment le fait que la présence de Barkhane était de plus en plus impopulaire et aurait à terme des impacts politiques sur ces pays. De fait, ces dangers avaient pourtant été pointés par les chercheurs, mais aussi dans certains ministères. Des avertissements ont été adressés, mais ils n’ont pas été intégrés à la décision politique. Par ailleurs, la France a aidé des appareils sécuritaires et des régimes massivement corrompus et la présence militaire majeure de la France dans ces zones ne s’est pas accompagnée d’une évolution positive dans les pratiques de ces appareils sécuritaires.
En outre, les responsables français n’ont pas suffisamment perçu que la classe politique au pouvoir au Burkina Faso et au Mali déployait une vision de l’avenir très pessimiste. Aujourd’hui, au Burkina Faso, l’État et son appareil sécuritaire contrôlent peut-être 30 ou 40 % du territoire. Ces régimes craignent pour l’existence de leurs pays. Et c’est pour passer ce moment crucial qu’ils avaient exprimé des besoins que la France ne pouvait pas satisfaire, c’est-à-dire des livraisons d’armes massives et le passage à des pratiques de contre-insurrection classiques très brutales, sans respect du droit international humanitaire. La France ne pouvait l’accepter et elle aurait évidemment été critiquée dans les instances internationales si elle avait appuyé une armée qui commettait des massacres dans des villages. Ce décalage allait crescendo au Burkina Faso, mais surtout au Mali.
Enfin, la France a évidemment engagé de nombreux moyens militaires, mais aussi énormément de moyens diplomatiques en faveur du Sahel et elle a été chef de file de la communauté internationale – en particulier des Européens – à travers l’appui au G5 Sahel, la création du partenariat pour la sécurité et la stabilité au Sahel (P3S). Le retrait des Français du Sahel à la demande des Sahéliens va évidemment impacter le poids de la France dans les institutions européennes en tant que leader vis-à-vis du continent africain.
Enfin, je souhaite évoquer brièvement les changements géopolitiques rapides auxquels nous assistons actuellement. Ils se traduisent notamment par l’Alliance des États du Sahel, soit trois pays qui sortent du G5 et menacent peut-être à terme l’Union économique et monétaire ouest-africaine (Uemoa) et la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (Cedeao).
De son côté, la Russie investit massivement politiquement et militairement dans cette zone. Les Russes appuient en armes et en soutien contre-insurrectionnel, à la stabilisation et à la protection des régimes. D’un point de vue sécuritaire, leur offre est assez complète. La présence russe tend en outre à se développer. Ainsi, à l’instigation du Mali, un rapprochement entre des officiels russes et des officiels nigériens est intervenu. Depuis la fin novembre, nous entendons parler de la naissance d’un corps africain en Russie : une partie de l’armée russe sera dédiée aux partenaires africains.
Par ailleurs, le maire de la ville de Thiès au Sénégal a entamé un jumelage avec la ville de Sébastopol en Crimée. L’Ukraine a décidé d’être plus présente en Afrique, pour contrer la Russie. Le président biélorusse effectue des visites officielles en Afrique subsaharienne, au Kenya et en Guinée équatoriale, alors que la politique africaine de ce pays était jusqu’à présent inexistante. Enfin, nous avons appris il y a quelques semaines que la Hongrie allait envoyer des soldats au Tchad.
Si ces éléments ne sont pas nécessairement en cohérence, ils dessinent un environnement géopolitique en évolution rapide. Les régimes font état d’une demande de protection de plus en plus prononcée. Il est donc nécessaire de se positionner sur ces sujets.
Mme Sonia Le Gouriellec, maître de conférences en science politique à l’Université catholique de Lille. La France se retrouve aujourd’hui entre l’embarras de choisir une ligne politique claire et la difficulté de plus en plus forte de peser sur les événements sur le continent. Il me semble que la question du « pourquoi » de notre politique en Afrique est souvent moins questionnée que celle du « comment » nous sommes sur le continent.
Or si la France se pense comme une puissance, elle se doit d’identifier ses intérêts et les valeurs qu’elle souhaite défendre sur le continent africain. La cohérence de notre réponse doit également se réaliser avec nos partenaires sur le continent, comme l’a précédemment rappelé Arthur Banga devant votre commission. Ma réflexion s’articulera en trois temps, pour évoquer d’abord quelques constats généraux ; puis l’importance de mener des politiques de défense différentes sur le continent africain, en particulier sur la côte est-africaine qui est aujourd’hui au cœur de grandes transformations du système international.
Il semblerait que nous assistions effectivement à un rejet de notre politique de défense en Afrique de l’Ouest. Toutes les actions de la France sont soupçonnées d’être des instruments de « l’impérialisme » et du « néo-colonialisme ». La population du continent est très jeune et exprime de différentes manières son attachement à la démocratie et l’importance pour elle de défendre ses droits. Les entités qui se reconnaissent dans le « Sud global » ou « les Sud » dénoncent les discours à « double standard » des Occidentaux. Une forme de néo-souverainisme est ainsi portée par les pays du Sud global et en Afrique en particulier, qui invoquent le principe d’équivalence morale. Les interventions militaires au Sahel, en Libye comme celle en Irak au préalable, sont dénoncées comme de l’ingérence et sont vécues dans ces pays, et notamment chez les jeunes, comme une manifestation d’un impérialisme occidental.
Un sentiment d’humiliation se retrouve en outre fréquemment dans les discours de nombreux pays, qui estiment perdre une partie de leur souveraineté en se soumettant aux politiques des institutions financières internationales ou au droit international. Ils considèrent que nous les forcerions à répondre à des conditionnalités politiques que des pays comme la Russie ou la Chine ne leur demandent pas nécessairement. En réponse, la France dilue sa présence en ayant une empreinte plus discrète et cherche à « multilatéraliser » et « européaniser » son action, pour légitimer le maintien de sa présence et ses intérêts propres.
Pourtant, il me semble important de penser notre politique de défense sur le continent au pluriel, puisque l’Afrique est un continent très grand, aux dynamiques parfois très différentes. Dès lors, il me semble nécessaire d’avoir des politiques de défense plutôt qu’une politique uniforme. À ce titre, j’invite à une ouverture hors du champ traditionnel francophone de l’Afrique de l’Ouest. L’idée consisterait ici à corréler capacités militaires et intérêts économiques. Nous devons clairement identifier nos intérêts pour les défendre.
Si l’Indo-Pacifique a été érigée en priorité, la côte est africaine est souvent délaissée dans cette stratégie. La France peut pourtant constituer une nation-cadre dans l’Union européenne (UE) pour porter le projet indo-pacifique, puisque depuis le Brexit, les territoires ultramarins de l’UE sont à 95 % français. La liberté de circulation, notamment en mer Rouge, constitue une priorité à l’heure où le conflit israélo-palestinien semble s’exporter dans cette zone, comme en témoignent les diverses attaques des Houthis ces derniers jours contre des navires, notamment commerciaux ou pétroliers.
De nombreux acteurs cherchent aujourd’hui à contrôler la mer Rouge, notamment à travers les ports. Je pense aux pays du Golfe en général et aux Émirats arabes unis en particulier. Or si nous souhaitons vraiment nourrir une ambition en Indo-Pacifique, nous ne devons pas délaisser cet espace, qui est très investi par la Chine. En effet, la Corne de l’Afrique fait partie des routes maritimes du projet chinois des Nouvelles Routes de la soie, dite Initiative BRI (Belt and Road Initiative) lancée en 2013. La Chine est ainsi présente militairement à Djibouti depuis 2017, avec l’idée d’intégrer cette région dans la BRI, dont les 120 millions d’habitants de l’Éthiopie et, plus largement, le Marché commun de l’Afrique orientale et australe (Comesa).
De son côté, la Russie témoigne d’un intérêt particulier pour la mer Rouge et notamment l’Érythrée. Un accord est ainsi intervenu entre Sébastopol et le port de Massawa. L’Érythrée, à la frontière djiboutienne, est un des derniers États totalitaires du monde et un trublion de la Corne de l’Afrique. Son président Isaias Afwerki est très certainement un des grands gagnants des transformations et des conflits qui ont eu lieu dans la Corne de l’Afrique, et notamment en Éthiopie les trois dernières années.
Djibouti constitue un centre important pour la France et le traité qui organise notre présence sur place est en cours de renégociation. Cette présence a parfois été un peu questionnée, de manière paradoxale puisque tout le monde arrive à Djibouti désormais. Quoi qu’il en soit, elle nous permet d’être un acteur de sécurité dans l’océan Indien, où la liberté de navigation est plus menacée que dans l’océan Atlantique.
Contrairement à l’Afrique de l’Ouest, la France dispose d’un avantage concurrentiel dans la région, où elle ne subit pas encore le fardeau de l’histoire : pour le moment, il y a peu de sentiment anti-français à Djibouti ou dans la Corne de l’Afrique. Il semble donc essentiel de conserver une présence militaire dans cet espace, qui est aussi une zone d’appui pour organiser des opérations de sécurisation dans la région.
La limite de cette approche et de l’importance de la Corne de l’Afrique et de l’Afrique de l’Est concerne l’instabilité qui y règne. La France doit en tenir compte pour son positionnement. Les chercheurs nourrissent ainsi des craintes quant à l’évolution de la situation en Éthiopie, puissance régionale. Certains juristes ont ainsi évoqué une politique génocidaire du Premier ministre Abiy Ahmed, détenteur du Prix Nobel de la paix, contre la population tigréenne. Le conflit est loin d’être terminé puisqu’il perdure avec les Amhara. Je rappelle par ailleurs qu’Abiy Ahmed a émis le souhait que son pays, enclavé, dispose d’un accès à la mer, ce qui pourrait fragiliser l’Érythrée, mais aussi Djibouti.
La pandémie, le recul de la démocratie sur le continent africain et en Afrique de l’Est en particulier, et les changements climatiques modifient radicalement le contexte. Le Nord n’est plus nécessairement entendu lorsqu’il défend la démocratie, parce que nos propres défaillances en matière de démocratie ne rendent plus audible ce discours, notamment auprès d’une certaine jeunesse en Afrique et dans la Corne de l’Afrique. Nous sommes aujourd’hui confrontés au défi de répondre à un autre récit qui est proposé au Sud global, qui ambitionne une émancipation de toute forme de domination, en proposant l’instauration d’un ordre international différent de celui qui existe actuellement. Les limites de ce nouvel arrangement sont claires et portent sur une manipulation de ce récit par des acteurs qui ont des ambitions hégémoniques, dont la Chine et à la Russie, qui mettent en récit ces revendications du Sud global.
En conclusion, il me semble important de penser l’Afrique dans sa diversité et de conduire des politiques de défense. Les Afriques sont pleinement entrées dans le XXIe siècle et ont intégré largement les dynamiques du système international. Il nous revient d’en faire de même avec nos politiques africaines. Sénèque disait que « les vents ne sont favorables qu’à celui qui sait où il va ». Il me semble nécessaire de conserver cet adage en tête.
M. Abdennour Benantar, professeur à l’Université Paris 8. Mes propos concerneront essentiellement le Maghreb, mais je commencerai mon intervention par quelques remarques d’ordre général.
Intervenir ou ne pas intervenir ? Agir ou ne pas agir ? Telles sont les questions qui se posent à la France. J’estime que la France a intérêt à intégrer un dilemme structurel dans sa politique africaine : lorsqu’elle intervient, on lui reproche son néo-colonialisme et lorsqu’elle n’intervient pas, on lui reproche de ne pas assumer ses responsabilités d’ancienne puissance coloniale. Puisqu’elle est critiquée dans les deux cas de figure, il vaut mieux parfois agir.
Les relations franco-maghrébines sont très complexes et ne peuvent être appréhendées d’un seul angle. Par exemple, il est très difficile de dissocier les aspects de défense et de sécurité des aléas de la relation politique franco-algérienne, comme le démontrent l’ouverture, la fermeture, puis la réouverture de l’espace aérien algérien aux forces armées françaises. Cette problématique doit donc être appréhendée dans son ensemble.
Les relations franco-maghrébines se caractérisent par une forme de proximité immédiate, y compris humaine et culturelle, et simultanément, une distanciation en termes de perception stratégique. Le Maghreb est aujourd’hui mis à distance. Ensuite, la configuration sécuritaire au Maghreb – j’emploie davantage la notion de sécurité que celle de défense dans la mesure où elle est plus large – est d’abord marquée par l’absence de menace stratégique d’ordre existentiel : aucun État ne perçoit son voisin comme une menace à sa survie. Par ailleurs, les insécurités au Maghreb sont essentiellement la conséquence de la faiblesse des États et non de leur puissance, comme cela est un peu partout le cas en Afrique. Mais elles résultent également de l’intervention en Libye, qui a « moyen-orientalisé » le Maghreb.
Le Maghreb est ensuite caractérisé par la problématique des relations algéro-marocaines. En matière sécuritaire, les deux pays s’arment depuis au moins une vingtaine d’années à un rythme très accéléré, en dépit de l’absence de menaces existentielles. Le principal déterminant de cet armement est donc d’ordre local ; il est lié à cette rivalité structurelle entre les deux pays et ne concerne en aucun cas la rive nord ou d’autres pays de la région. De fait, dans ces pays qui ne sont pas des puissances majeures, les logiques d’armement sont toujours déterminées par des considérations régionales ou sous-régionales.
De fait, en matière de sécurité, la perception de la menace compte plus que sa réalité. À ce titre, un discours tend à gagner de l’importance dans certains cercles militaires et académiques. Ainsi, certains think tanks français tendent à s’alarmer de l’armement de l’Algérie, notamment en matière de forces navales. Ils formulent cette fameuse hypothèse selon laquelle l’Algérie pourrait disposer de capacités suffisantes pour bloquer le détroit de Gibraltar. Le concept de déni d’accès est ainsi une notion utilisée aux États-Unis depuis 2003, mais il renvoie en fait à une réalité très ancienne.
Ici, le risque consisterait en une mise à jour de la thèse d’une menace en provenance du sud, qui date des années 1990 et qui avait conduit les pays européens et ceux de l’Alliance atlantique à lancer des dialogues en direction des pays de la rive sud, afin de dissiper cette menace. Ces initiatives avaient réussi à changer le climat perceptuel en Méditerranée, même si elles n’ont pas eu d’incidence sur les conflits non résolus dans la région.
Il me semble erroné de bâtir l’idée une nouvelle menace émanant de la rive sud, pour diverses raisons. D’abord, comme je l’ai indiqué, l’armement est déterminé par des considérations locales. Ensuite, aucun État arabe de la rive sud de la Méditerranée, y compris l’Algérie, l’Égypte ou le Maroc ne prétend à une parité stratégique avec les pays de la rive nord qui font partie de l’Alliance atlantique et qui bénéficient tous du fameux article 5 du Traité de l’Atlantique Nord. De plus, ces pays-là ne prétendent pas disposer d’armes nucléaires ou ne sont pas considérés comme des États proliférants. En conséquence, la menace n’existe ni au plan conventionnel, ni en matière d’armes de destruction massive.
Cette remise en cause du discours de la menace doit nous conduire à nous interroger pour savoir que faire. À mon sens, l’essentiel consisterait à se focaliser sur certaines initiatives qui fonctionnent, par exemple l’initiative 5+5 et notamment son volet défense lancé en 2004 à l’instigation de la France. Ce dispositif de coopération régionale présente ainsi l’avantage d’être restreint à la Méditerranée occidentale, ce qui limite les risques qu’il soit tributaire des aléas politiques dans l’ensemble de la Méditerranée. En effet, ce volet défense constitue réellement une plateforme de socialisation régionale entre les élites militaires et sécuritaires des deux rives du bassin ouest-méditerranéen. L’autre initiative qui mérite aussi d’être davantage valorisée concerne le dialogue méditerranéen de l’Alliance atlantique, même s’il faudra réfléchir évidemment sur la valeur ajoutée de chaque dispositif pour éviter des doubles emplois.
Enfin, je souhaite achever mon intervention en évoquant des remarques d’ordre général concernant l’Afrique. L’Afrique est traversée par des clivages au sein de ses sociétés et de ses États, mais en matière de politique française de défense, le risque consiste à s’attarder davantage sur ce que font les autres. Dans un article publié dans Le Monde dans les années 1990, Mohammed Dib avait trouvé une belle formule : « Les fautifs sont toujours les autres. Et les autres vont du voisin du palier au fermier de l’Oklahoma ». Au lieu de pointer les interventions des autres et leur influence supposée, il convient d’abord de s’interroger sur les failles et les insuffisances de sa propre stratégie.
Par ailleurs, il est nécessaire de s’interroger sur la puissance française. La moitié de la planète, voire au-delà, s’oppose aux États-Unis, mais tout le monde compose avec la puissance américaine. Dans ce cas, pourquoi dans d’autres lieux et sous d’autres cieux, ne composerait-on pas avec la puissance française ? Il faut d’abord interroger ses propres ressorts et ses propres ressources de puissance avant de dénoncer les autres. Dénoncer ne fait pas progresser le débat et ne relève jamais de la réflexion stratégique.
M. Benoît Bordat (RE). Je vous remercie pour votre présence et vos propos utiles sur les défis de la démilitarisation de la politique africaine de la France. En tant que président du groupe d’amitié France-Djibouti et vice-président du groupe d’amitié France-Tchad, je suis particulièrement sensible à la question de la présence militaire française en Afrique. La remise en question de cette présence s’inscrit dans un contexte qui met à l’épreuve la sécurité et la stabilité du continent. Certains pays africains veulent le retrait des troupes françaises, tandis que d’autres maintiennent des bases militaires pour une coopération stratégique.
Un exemple récent de cette évolution concerne le retrait progressif de nos forces au Niger en octobre dernier. Un autre point porte sur les discussions en cours entre les ministres français et djiboutiens pour réviser le traité de coopération en matière de défense depuis mai 2023. D’un point de vue géographique et maritime, Djibouti occupe une place centrale dans la politique africaine de la France. Je rappelle qu’il s’agit là d’un pays francophone entouré de pays anglophones.
La base française de Djibouti a récemment démontré son importance stratégique lors de l’opération Sagittaire en avril 2023, soulignant la réactivité des forces françaises face aux crises émergentes. Il importe donc d’observer la situation dans sa globalité : si la France ne quitte pas l’ensemble du continent africain, il importe néanmoins de s’interroger et peut-être de revoir nos fonctionnements. Je m’inquiète pour l’évolution de Djibouti, ce tout petit pays très regardé par les Chinois et les Américains, dont l’emplacement est stratégique pour nous. Nous avons donc besoin de solidifier nos accords et nos échanges avec ce pays.
M. le président Thomas Gassilloud. Je me permets de prolonger ce raisonnement pour interroger directement Madame Le Gouriellec : quel est l’état actuel de nos relations avec Djibouti ?
Mme Sonia Le Gouriellec. Je me garderai bien de parler du traité parce que je pourrais être détrompée ou démentie, demain. Cependant, je rappelle un fait trop rarement souligné : Djibouti est le dernier État africain à avoir obtenu son indépendance de la France, en 1977. Durant la colonisation et même après 1977, les Djiboutiens se sont toujours sentis un peu délaissés par la France, qui privilégiait à leurs yeux l’ouest du continent.
Il est sûrement très important pour Djibouti d’être sorti du tête-à-tête avec la France et d’avoir multilatéralisé ses relations. Mais Djibouti est peut-être tombé dans un autre tête-à-tête avec la Chine ; l’endettement contracté par Djibouti est très important et doit être surveillé. Mais nous avons aussi quelque peu provoqué cette situation. Par exemple, quand les Djiboutiens ont voulu refaire leur port, ils se sont d’abord tournés vers la France, qui n’a pas donné suite. Ce n’est qu’ensuite qu’ils ont sollicité les Émirats arabes unis.
Les Djiboutiens nous ont également souvent reproché un manque de loyauté, notamment pendant la guerre civile au début des années 1990, où le régime a estimé que nous soutenions l’autre camp. L’affaire Borrel a également contribué à tendre les relations et, en 2008, lorsque les Érythréens ont attaqué à la frontière, ils ont estimé que nous n’étions pas suffisamment intervenus et que nous n’avions pas fait fonctionner notre accord de défense.
Il faut se souvenir que lorsque l’État djiboutien est né en 1977, deux porte-avions français croisaient au large pour protéger le référendum d’indépendance face aux velléités éthiopiennes et somaliennes d’envahir le pays. Djibouti s’est donc construit dans l’idée que les voisins sont dangereux et cette crainte renaît actuellement, compte tenu des propos récents d’Abiy Ahmed.
M. Frédéric Boccaletti (RN). Il est un sujet sur lequel nous devrions tous tomber d’accord : la politique africaine de la France est à revoir intégralement. Le chef d’état-major des armées Thierry Burkhard l’a lui-même rappelé devant cette commission. Ce constat ne vaut pas que pour la politique de défense. Comment envisager que nos troupes françaises qui luttent contre le terrorisme a fortiori islamiste se désengagent alors que ce combat est encore inachevé ? Certes, l’intervention militaire n’est pas la seule réponse viable au terrorisme, mais elle n’en reste pas moins nécessaire : on ne combat pas des fanatiques violents par la parole. Comment ne pas considérer cette perspective de désarmement comme un affaiblissement de la puissance de la France sur le continent ? Cela serait d’autant moins compréhensible que d’autres puissances comme les États-Unis maintiennent leur position et que des compétiteurs comme la Russie ne se privent pas de maximiser leurs intérêts en Afrique.
Nous ne devons pas oublier que la France n’est intervenue au Mali en 2013 qu’à la demande des autorités maliennes et que le rôle qu’elle a joué dans ce contexte a été largement reconnu par la communauté internationale. Nous ne devons pas non plus oublier tous les militaires français qui sont morts sur le sol africain. Leur sacrifice ne doit pas rester vain dans la lutte que nous menons dans ces territoires, dans le seul objectif de maintenir un équilibre de paix nécessaire pour les populations locales. Enfin, nous devons penser à nos ressortissants qui vivent et travaillent sur le continent. La France doit leur apporter la protection et le soutien qu’ils méritent. L’effacement de l’armée française du continent africain n’est pas souhaitable pour de nombreux pays africains et pour la France elle-même. Beaucoup de choses doivent cependant être modifiées dans notre politique africaine. Néanmoins, nous ne pouvons pas envisager une démobilisation pure et simple du territoire africain. Les comportements vis-à-vis des populations et autorités doivent-ils être remodelés afin de satisfaire aux exigences diplomatiques équitables ?
M. Alain Antil. Les questions que vous soulevez sont réelles. Il existe à la fois un rejet, mais aussi une demande de France. Nous avons constaté l’attitude des pays sahéliens ces dernières années, mais simultanément des pays nous sollicitent, à l’instar du Bénin, qui est plutôt en demande de coopération avec la France pour faire face au foyer djihadiste.
La notion de politique africaine m’a toujours hérissé à titre personnel. Je rappelle en effet qu’on ne parle pas de politique américaine ou de politique asiatique de la France. De fait, les dynamiques, les historiques et les relations sont très différents selon les régions du continent. Par ailleurs, les intérêts économiques ont considérablement évolué géographiquement sur le continent depuis les indépendances. De mémoire, le continent africain représente à peu près 5,3 % de nos échanges commerciaux, mais les zones franc CFA ne constituent que 0,6 % de notre commerce extérieur. Le premier partenaire subsaharien francophone dans nos échanges bilatéraux est la Côte d’Ivoire, qui n’apparaît qu’à la huitième ou neuvième place ces dernières années. Cela ne signifie pas que nous devons quitter les pays francophones, mais il faut prendre conscience que nos premiers partenaires en Afrique subsaharienne sont la république d’Afrique du Sud et le Nigéria. En résumé, sur les questions sécuritaires comme dans les autres domaines, il importe de réfléchir de manière différenciée.
M. Aurélien Saintoul (LFI-NUPES). Nous partageons en fait l’essentiel du diagnostic, c’est-à-dire le dilemme qui existe entre la responsabilité à intervenir et le souci de ne pas tomber dans le néo-colonialisme. De même, si les discours souverainistes ne sont pas exempts de mauvaise foi, il est nécessaire de s’interroger sur les intérêts et la réalité des ressources de la France. La question du double standard existe bien effectivement, quand on pense que Djibouti est classé cent trente-septième pays sur cent soixante-sept à l’index des démocraties et que le Tchad pointe à la cent-soixantième position. De même, le soutien de la France aux Émirats arabes unis et à l’Arabie saoudite dans leur guerre au Yémen particulièrement cruelle et criminelle explique probablement une partie de l’hostilité que les Houthis peuvent avoir à notre égard.
Cela étant posé, quels sont les circuits financiers qui font vivre aujourd’hui le Sahel ? En effet, cette espèce d’effondrement des États n’est pas nécessairement synonyme d’une disparition de l’argent. D’une certaine façon, nous vivons aujourd’hui au Sahel ce qui s’est passé au préalable en Afghanistan, où des groupes se substituent à l’État.
Ensuite, je souhaiterais recueillir votre avis sur le Somaliland, qui peut être un exemple emblématique du fait que la non-intervention produit parfois ou souvent des fruits plus intéressants que l’intervention systématique, même si elle peut nous laisser dans une forme d’expectative qui est difficile à admettre.
Ma troisième question porte sur la réalité des intérêts qui sont liés aux populations. Nous avons ainsi un grand nombre de binationaux et des communautés françaises sont présentes dans de nombreux pays, en particulier au Maghreb. Comment pouvons-nous mobiliser ces communautés pour conduire une politique plus respectueuse ?
M. Alain Antil. Les circuits financiers des groupes armés djihadistes sont connus. Ces derniers instaurent une forme d’impôt sur les populations et vivent aussi sur la taxation des circulations de marchandises. Ils sont notamment très présents autour des zones aurifères. Les données remontant du terrain témoignent de l’existence de tels circuits et battent en brèche le fantasme de « parrains » du djihadisme sahélien qui verseraient de l’argent à ces groupes.
Mme Sonia Le Gouriellec. Il y a quelques années, Jean-François Bayart disait que le Sahel était un interstice des systèmes internationaux, une zone mouvante où les États n’existent plus vraiment. Ensuite, le Somaliland est un État non reconnu au niveau international, puisque je vous rappelle que la reconnaissance s’effectue de manière bilatérale. Il est évident que les pays occidentaux ne vont pas reconnaître le Somaliland, qu’il revient aux voisins de le faire, et que la Somalie ne le veut pas.
Mais il est exact qu’il y a là un contre-exemple de développement. Le Somaliland est le pays le moins endetté du continent africain puisqu’on ne peut pas lui prêter d’argent et certains le présentent comme le secret le mieux gardé du continent africain. Dans sa construction, le Somaliland a su mélanger d’une part des attributs de l’État tels qu’on les connaît en Europe et d’autre part des éléments de la justice traditionnelle et des modes de régulation traditionnels. Ce mélange semble avoir plutôt bien fonctionné, même s’il existe des conflits à l’est du pays. Quoi qu’il en soit, le Somaliland représente le contre-modèle parfait du « laboratoire » des interventions étrangères qu’est la Somalie.
M. Abdennour Benantar. Je pense qu’il est très difficile de réformer un système relationnel à la marge, en essayant de s’appuyer sur la société civile, elle-même tributaire du bon vouloir du pouvoir politique de part et d’autre de la Méditerranée. Ensuite, la communauté des binationaux la plus à même d’agir dans ce sens-là est dans une situation très inconfortable. Dépasser les blocages politiques et institutionnels par le biais de la société civile restera toujours marginal et n’affectera pas, me semble-t-il, le modèle relationnel euromaghrébin en général.
Mme Nathalie Serre (LR). Monsieur Antil, vous avez indiqué qu’il était très difficile pour la France de lire la vision de ses partenaires sahéliens, malgré l’existence de think tanks et le travail de chercheurs. Ne serait-ce pas lié au fait que nos interlocuteurs sahéliens ne sont jamais les mêmes ? Madame Le Gouriellec, vous avez souligné la nécessité de porter une vision et vous avez indiqué que le projet indo-pacifique pouvait constituer un cadre. Je me suis rendue récemment au Gabon, qui vient de signer un accord avec le Commonwealth. Comment pouvons-nous nous insérer dans ce processus, si nos partenaires se tournent vers d’autres que la France ? Enfin, Monsieur Benantar, vous avez pointé la nécessité d’interroger nos propres ressorts de puissance. Selon vous, vu du Maghreb, quels sont les ressorts de puissance de la France ?
M. Alain Antil. De nombreux chercheurs et analystes des ministères ont pointé assez tôt les éléments que je vous avais évoqués précédemment, mais sans impact réel sur les décisions. Ensuite, il faut relever une asymétrie de connaissances, qui n’est pas suffisamment reconnue. Nos partenaires nous connaissent beaucoup mieux que nous nous les connaissons : ils parlent notre langue, ils ont étudié dans nos universités et ont une connaissance intime de nos débats politiques, y compris intérieurs ; quand l’inverse n’est pas vrai. S’ils sont effectivement plus faibles que nous sur les plans sécuritaires, politiques et économiques, ils savent travailler la relation du faible au fort.
Mme Sonia Le Gouriellec. Il est exact que nous ne sommes plus les seuls sur le continent africain, qui attire nos concurrents. Dès lors, nos partenaires peuvent jouer de ces concurrences et aller vers le plus offrant. Je partage par ailleurs les derniers propos : la France est aujourd’hui confrontée à un problème de méconnaissance du continent africain, que l’on observe dans de nombreux domaines. Par exemple, à l’université, il existe très peu d’africanistes internationalistes et nos partenaires africains nous reprochent de reprendre les discours ambiants qu’ils taxent de paternalisme. À un moment donné, il sera nécessaire de réaliser un bilan de ce qui s’est passé en Afrique de l’Ouest. Le cadre intellectuel conditionne l’action ; la formation sur les questions africaines de nos militaires et des personnes présentes en Afrique de l’Ouest doit aussi être attentivement prise en compte.
M. Abdennour Benantar. S’agissant des leviers de puissance français au Maghreb, le voisinage géographique constitue un élément important, y compris pour les échanges économiques. Nous constatons un découplage total entre d’une part, les mobilités humaines et politiques des sociétés sud-méditerranéennes qui continuent en général à être orientées vers la rive nord ; et d’autre part, les gouvernements, qui se tournent davantage vers l’est (la Chine) ou un peu plus au nord-est (la Russie).
Ensuite, l’autre ressort de la puissance de la France est d’ordre politique. Dans les arcanes des institutions européennes à Bruxelles, il est connu que les quatre pays sud-européens (France, Espagne, Italie, Portugal) sont les avocats des gouvernements maghrébins. Ces leviers de puissance donnent à ces pays du poids dans leurs rapports avec leurs partenaires européens, mais aussi maghrébins.
La relation économique est par ailleurs asymétrique : les deux tiers du commerce des pays maghrébins s’effectuaient avec les pays de l’Union européenne, quand leur part dans les échanges des pays européens n’est que de 3 %. Dès lors, la moindre décision de la part de l’Union européenne peut impacter grandement leurs économies. Il suffit pour s’en convaincre de se rappeler de la « guerre de la tomate » entre le Maroc et l’UE et les accords de pêche UE-Mauritanie.
On ne mène pas des politiques en fonction des tempéraments changeants de l’opinion publique et des couvertures médiatiques. Il faut tenir un cap politique qui résiste aux secousses sismiques de l’opinion publique et des relais médiatiques.
Mme Josy Poueyto (Dem). Nous évoquons aujourd’hui les enjeux de la démilitarisation de la politique africaine de la France pour évaluer les alternatives qui se présentent désormais à nous. Dans l’hypothèse d’une démilitarisation dont l’impact reste à évaluer sérieusement, elles apparaissent clairement comme des alternatives politiques, puisque la démilitarisation débouche par définition sur l’exclusion de toute présence ou action militaire. Cela sous-entend donc de se positionner, de dialoguer et de s’adresser à de multiples acteurs, institutionnels ou plus informels. Plus que jamais, nous devons convaincre.
Pour ma part, j’ai souvent plaidé en faveur du renforcement du troisième pilier de notre doctrine 3D, c’est-à-dire Diplomatie-Défense-Développement. Le développement est le vecteur permettant que le progrès soit rapide, efficace, visible et il se manifeste largement en dehors des grands centres urbains. Mais, pour de nombreuses raisons, la France a toujours éprouvé des difficultés à communiquer sur sa politique africaine. La communication politique est une force quand elle appuie des actions concrètes de terrain. Où en est aujourd’hui cette capacité à communiquer alors que même l’aide publique au développement fait l’objet de critiques, de surcroît dans un environnement géopolitique où les actions d’influence et de compétiteurs percutent le réel ?
Monsieur Antil, vous avez par exemple analysé les forces à l’œuvre au Sahel, dont le but est de dégrader et d’attaquer l’image de la France. L’information circule très vite, en particulier via le relais des jeunes générations et de la diaspora. Nous avons besoin de nous déployer dans cet espace public. Selon vous, par quels moyens notre pays est-il en mesure de tourner la page de la militarisation pour se concentrer sur le champ politique et faire ainsi entendre sa parole ?
Pensez-vous que notre réseau diplomatique est adapté ? L’armée doit-elle encore jouer un rôle ? Le moment ne serait-il pas venu d’aborder par ailleurs les enjeux de défense comme étant des enjeux transversaux interministériels, ce qui nous interroge sur des outils d’une analyse commune et sur l’adaptation de nos moyens d’intervention tant en France qu’en l’Europe, ou plus largement encore avec les instances de discussions multilatérales ?
M. Alain Antil. Au début de l’opération Barkhane, le diplomate français Laurent Bigot s’était interrogé sur le nombre de diplomates français présents au Sahel face au nombre de militaires déployés. De fait, il y a eu pratiquement un débranchement de la diplomatie au profit d’une approche sécuritaire très marquée. Nous disposons de très bons analystes au sein de nos ministères, mais il faut sans cesse nous donner les moyens que ces analyses soient effectivement produites. Au-delà des interventions militaires, il faut muscler notre capacité politique d’analyse, pour cerner l’impact de nos actions et sa perception par nos partenaires.
Au Sahel, nous pensons combattre le terrorisme international, mais les études dont nous disposons sur la zone montrent que la situation est en réalité bien plus complexe. Les ressorts sont parfois très locaux : dans certaines zones, il existe des règlements de compte entre communautés, voire au sein des communautés elles-mêmes, entre des couches anciennement serviles et leurs anciens maîtres. Or je ne suis pas certain que le rôle de la France consiste à venir appuyer le Mali pour régler des problèmes de cette nature. Quand nous envisageons d’intervenir militairement quelque part, nous devons être en mesure de connaître les tenants et les aboutissants véritables, au risque de nous faire instrumentaliser.
Par ailleurs, les politiques d’aide et de développement sont certes nécessaires, mais il ne s’agit pas d’une solution miracle qui permettrait de tout changer. Le développement est un terme général qui recouvre diverses actions. Certaines sont efficaces, à l’instar des formations, mais d’autres fonctionnent très mal. Dans certains cas, les flux d’argent liés au développement ont alimenté les problèmes. De fait, il faut comprendre l’aide publique au développement de manière politique : il s’agit d’un des aspects de la politique étrangère française, comme de celle de nombreux partenaires africains, de pays du Golfe, des pays asiatiques, de pays européens et de certains pays latino-américains. Par ailleurs, dans les pays où la situation sécuritaire n’est pas stabilisée, il est très difficile de déployer des projets de développement. À titre d’exemple, que signifie aujourd’hui mener des politiques de développement au Burkina Faso ou au Mali ?
M. Abdennour Benantar. Face au terrorisme, les différents acteurs, démocratiques ou non, agissent plus ou moins de la même manière. Ainsi, le fait de brandir la menace terroriste fait généralement peur à tout le monde, compte tenu des risques encourus à la fois pour les citoyens, mais aussi pour les États. En relations internationales, on parle ainsi du concept de sécuritisation, c’est-à-dire le processus performatif à travers lequel un phénomène ou une question ne relevant pas de la sécurité devient de facto une question de sécurité. À titre d’illustration, c’est par ce biais que la question de l’Azawad au nord du Mali est devenue un problème terroriste. Mais ce type de problème ne se règle pas par la voie militaire.
Quoi qu’il arrive, ce prisme terroriste conduit à l’urgence sécuritaire, qui confronte les États du nord comme du sud à leurs propres échecs. Au lieu d’agir en amont, ils attendent, pour réagir en aval. En cela, la militarisation de la lutte antiterroriste est en soi un échec politique, puisque cela signifie que l’on n’a pas réussi à traiter le problème à sa source. En cas d’urgence perçue comme sécuritaire, les fonds se libèrent beaucoup plus facilement. Ainsi, la France a mobilisé la communauté dite internationale pour lever des fonds en faveur de la force G5 Sahel, mais aucune initiative de la même ampleur n’est intervenue sur les aspects économiques. En résumé, l’urgence sécuritaire « force » toute la politique, même avec les meilleures intentions.
L’exemple du Sahel montre que d’une part, on n’agit pas, mais que l’on ne fait que réagir et que d’autre part, lorsque l’on réagit, on réagit souvent mal, provoquant des effets d’inflation. Un certain nombre de travaux ont ainsi montré que les pays sahéliens n’avaient pas les capacités d’absorber toute l’aide qu’ils recevaient : la bureaucratisation de l’aide pose des problèmes sécuritaires. Un travail universitaire mentionnait que les militaires sahéliens étaient tellement sollicités pour assister à des réunions à l’étranger qu’ils en venaient à passer plus de temps dans des salons que sur le terrain, pour combattre le terrorisme.
Mme Isabelle Santiago (SOC). Je vous remercie pour vos interventions et salue à nouveau la tenue de ce cycle consacré à l’Afrique. La question du rejet de la France comme partenaire militaire, économique, mais aussi diplomatique dans certains pays du Sahel ou de l’Afrique occidentale a déjà fait l’objet de nombreux développements.
Je souhaite pour ma part aborder la mission Atalante, qui constitue un bon exemple de coopération européenne, à l’initiative de la France, dans le domaine de la lutte contre la piraterie. Cette mission a produit de très bons résultats et je me demande si ce type de coopération européenne peut constituer un modèle que nous devrions développer, à l’heure où l’action de la France fait l’objet de contestation par différents compétiteurs stratégiques. Qu’en pensez-vous ?
Mme Sonia Le Gouriellec. Il est vrai que la France a cherché à européaniser sa présence. Par ailleurs, on parle trop peu en France du projet Global Gateway de l’UE qui représente en quelque sorte la réponse européenne au projet de BRI chinoise. Par ailleurs, de nombreux pays européens sont présents en Afrique de l’Est. J’imagine que si des attaques houthies doivent se multiplier dans la zone de la mer Rouge, il sera nécessaire de réagir face à cette « guerre de course », vraisemblablement grâce à une coalition.
Je rappelle que le gouvernement djiboutien a aussi profité des évolutions du système international. Lors de la « guerre contre le terrorisme » initiée au début des années 2000, les Américains ont ainsi installé leur seule base du continent à Djibouti. Par la suite, la lutte contre la piraterie a pris le relais, à travers la présence japonaise et européenne. La guerre au Yémen a conduit les Émirats arabes unis à s’investir dans la région, plutôt en Érythrée, puis les Chinois s’y sont intéressés dans le cadre de la BRI.
Je rappelle que près de 20 000 navires circulent dans la zone de la mer Rouge et du détroit du Bab-el-Mandeb. La sécurisation sera vraisemblablement à nouveau à l’ordre du jour, ce qui peut constituer une nouvelle opportunité pour les États parfois autoritaires de la région de se rendre indispensables pour les Occidentaux.
M. le président Thomas Gassilloud. Je rappelle que l’opération Atalante a été couronnée de succès pour neutraliser des opérations de piraterie menées depuis les côtes somaliennes contre les navires commerciaux. À partir de 2016, les attaques avaient quasiment disparu.
Mme Sonia Le Gouriellec. Le problème n’était pas qu’en mer. Il prenait ses racines dans l’évolution de l’État somalien à terre. La situation a évolué à partir de 2012 avec l’élection d’un président en Somalie et les changements également intervenus au Puntland, qui est aujourd’hui autonome.
M. Alain Antil. Les coopérations internationales sont multiples pour lutter contre différentes formes de trafic. Par exemple, l’Afrique de l’Ouest est devenue une zone de transit de la cocaïne à partir des années 2000 et la plupart des saisies en mer ont été réalisées par des pays européens. La coopération sécuritaire avec les pays d’Afrique de l’Ouest fonctionne et la France y a pris sa part, au même titre que d’autres pays européens, dans les domaines de la formation, du renseignement et de la surveillance du domaine aérien.
Dans le cadre de la réflexion concernant les nouvelles positions et postures militaires françaises sur le continent, il importe donc de ne pas sombrer dans un trop grand pessimisme. Les demandes de collaboration plus ponctuelles continuent ainsi à voir le jour et elles peuvent être moins impliquantes pour le partenaire français, d’un point de vue politique. À ce titre, l’opération Barkhane qui a mobilisé plusieurs milliers d’hommes en Afrique pendant des années constitue une exception. On aurait tort à ne lire la présence militaire française qu’à travers Barkhane, qui ne constitue qu’un aspect parmi d’autres.
M. Abdennour Benantar. Je souhaite à mon tour revenir sur l’instrumentalisation par les acteurs locaux de la coopération internationale. En effet, ces derniers jouent leur propre partition. Par exemple, le Tchad se retrouve dans une situation de surengagement, qui pèse sur le repos des forces armées impliquées dans des opérations de maintien de la paix. Pour reprendre l’expression de Jean-François Bayart, il s’agit de « stratégies d’extraversion », où des pays se placent dans des situations de dépendance stratégique, pour en tirer profit pour leurs propres intérêts et pour pérenniser leurs propres régimes. Les opérations internationales conduisent donc parfois à la consolidation de l’autoritarisme, en Afrique ou ailleurs.
Ensuite, les mutations que connaît l’Afrique entraînent des débats sur les opérations de maintien de la paix onusiennes, dont la plupart ont lieu sur le continent. Ce débat oppose des partisans de l’africanisation et ceux de l’appropriation. L’africanisation consiste ainsi à impliquer davantage les contingents africains dans les opérations de maintien de la paix financées par les Nations unies, qui remboursent en priorité les États pauvres. De leur côté, les partisans de l’appropriation veulent non seulement des contingents africains, mais également un contrôle africain du déroulé des opérations. Il y a donc là un enjeu de leadership et il n’est pas fortuit que les trois pays les plus favorables à cette appropriation soient l’Afrique du Sud, le Nigéria et l’Algérie.
M. le président Thomas Gassilloud. Je précise que le 17 janvier, nous mènerons vraisemblablement une audition dédiée au rôle sécuritaire des Nations unies à travers les opérations de maintien de la paix, mais également de l’Union européenne.
M. Yannick Favennec-Bécot (HOR). Je souhaite revenir sur Djibouti dont vous avez à juste titre rappelé l’importance stratégique pour la France, tout en disant qu’effectivement rien n’est acquis compte tenu de son environnement politique et que nous devons y prêter une meilleure attention. La France et l’armée française ont tout intérêt à entretenir cette amitié et cette coopération en appuyant la montée en puissance de l’armée djiboutienne et en revoyant à la hausse l’aide publique au développement sous peine de voir d’autres puissances prendre le relais. La renégociation du traité de coopération doit par conséquent être gagnant-gagnant et être valorisée à juste titre.
Le monde change, particulièrement dans cette partie de l’Afrique ; Djibouti change. C’est la raison pour laquelle notre coopération doit évoluer dans le sens d’un équilibre et de plus de considérations envers cet allié fidèle. Je ne sais pas si vous pourrez répondre à cette question, mais comment imaginez-vous l’évolution de notre accord avec la République djiboutienne ? Selon vous, que serait un bon accord ?
Mme Sonia Le Gouriellec. Cette question est particulièrement compliquée. Djibouti est un allié fidèle, mais nous a aussi reproché parfois de tenir un double langage. La tâche difficile des politiques consiste à la fois à défendre des intérêts et, dans le même temps, à maintenir le cap sur les valeurs des droits de l’homme et de la démocratie. Face à des acteurs internationaux de plus en plus présents comme la Russie et la Chine, nous devons nous efforcer de maintenir ces valeurs, ce qui n’est pas toujours aisé à accomplir sur le terrain.
Le traité actuel comporte une clause sur la défense sécuritaire de Djibouti en interne et j’imagine que les Djiboutiens ont insisté pour conserver cette clause. Par ailleurs, sous l’effet les investissements chinois dans les infrastructures, le pays change. De notre côté, peut-être aurions-nous pu faire plus, avant, mais aussi après l’indépendance de 1977, pour participer au développement des infrastructures, mais aussi de la population dans les domaines de l’éducation ou de la santé. À ce titre, la consommation de khat, plante euphorisante, impacte beaucoup l’économie djiboutienne.
M. le président Thomas Gassilloud. Dans les grands axes, notre base à Djibouti sert à appuyer les opérations françaises, ce qui fut le cas notamment lors de l’opération Sagittaire, mais également à effectuer un travail de coopération avec l’État djiboutien au niveau régional. Je crois que nous assurons à ce titre la police du ciel à Djibouti. Il convient également de mentionner les actions civiles ou militaires que nous pouvons effectuer sur place. Enfin, nous disposons à Djibouti d’un complexe d’entraînement terre-air-mer assez exceptionnel, pour préparer nos manœuvres interarmées.
M. Jean-Charles Larsonneur (NI). Vous avez indiqué à juste titre que le Global Gateway est peu évoqué en Europe et en France, mais les Djiboutiens déplorent également le manque de lisibilité du dispositif. Une clarification de l’ambition et de la vision de l’Europe dans la Corne de l’Afrique apparaît donc à ce titre nécessaire.
Ensuite, je pense que les opérations Atalante et Agénor devront vraisemblablement faire l’objet d’évolutions, pour mieux protéger les navires qui passent par les détroits à cet endroit. Madame Le Gouriellec, vous avez précisé que l’on ne décelait pas encore de sentiments anti-français à Djibouti, mais méfions-nous malgré tout. J’attire par ailleurs votre attention sur le déclin de la francophonie dans ce pays, qui nécessite un fort investissement de notre part pour insister sur l’apprentissage du français dans ce pays.
Ensuite, que pouvons-nous faire aujourd’hui avec le président éthiopien Abiy Ahmed, Prix Nobel de la paix en 2019, mais engagé dans des guerres extrêmement difficiles ? La France s’est assez largement rapprochée de l’Éthiopie il y a quelques années, mais la situation est aujourd’hui plus compliquée. Peut-on mener une politique française vis-à-vis de l’Éthiopie ?
Mme Sonia Le Gouriellec. Je partage vos remarques. Il n’est pas toujours aisé d’européaniser les relations, car nos partenaires veulent également continuer en bilatéral. Il existe donc bien un problème de communication politique. Pourtant, l’ambition existe bien et la proposition européenne est bien réelle. S’il n’existe pas de sentiment anti-français à ce jour, les partenaires peuvent être tentés de susciter des campagnes lorsque certains agendas les dérangent. Lorsque les Européens et les Américains ont essayé de faire peser une pression sur le président Abiy Ahmed lors du conflit, des drapeaux russes ont opportunément été sortis dans des manifestations, pour transmettre un message.
Par ailleurs, je suis d’accord avec vous concernant le rôle de la francophonie à Djibouti. Depuis une dizaine d’années, j’entends dire que le niveau diminue ; un examen postbac sur le français a ainsi dû être rajouté. Il me semble donc que ce domaine doive effectivement être réinvesti.
Que faire avec Abiy Ahmed ? Je ne saurais vous répondre dans le détail. La France a continué à garder des liens avec l’Éthiopie pendant le conflit et des entreprises françaises y sont allées dernièrement. L’image de l’Éthiopie en France est parfois restée figée sur la famine des années 1980, en oubliant le développement que le pays a connu dans les années 2000 et 2010. Ce pays est une future puissance du continent africain et a intégré le groupe des BRICS. Mais face aux trois ans de conflit, je pense que la nation éthiopienne ne pourra se reconstruire que si la justice est placée au cœur des priorités de l’accompagnement de la France et de l’UE.
M. le président Thomas Gassilloud. Le projet Global Gateway suscite-t-il des réactions en Afrique de l’Ouest ?
M. Alain Antil. Nous ne voyons malheureusement pas ce sujet émerger pour le moment. Pour ma part, je me concentrerai sur la question de la francophonie évoquée par M. Larsonneur. Paradoxalement, la politique africaine de la France s’appuie peu sur la francophonie et sur ses institutions. Plus largement, elle s’est quelque peu désengagée de l’enseignement supérieur et d’un certain nombre de coopérations, alors qu’il existe pourtant une demande très forte en la matière, dans les pays francophones comme dans les pays non francophones.
Les coopérants français étaient assez nombreux dans les institutions de formation, que nous avons désinvesties, alors même qu’il s’agit d’un levier d’influence considérable. Dans ces pays, les quarantenaires ou cinquantenaires évoquent souvent avec nostalgie un professeur français qui les a marqués lorsqu’ils étaient étudiants. Désormais, cela est beaucoup moins le cas. Par conséquent, une réflexion doit être menée pour réactiver ce levier naturel d’influence dont nous nous servons finalement assez peu.
Mme Mélanie Thomin (SOC). Vous avez beaucoup évoqué la Corne de l’Afrique et la place forte que constitue Djibouti. Dans quelle mesure les pays du Moyen-Orient, voisins par leur proximité géographique, ont-ils eux aussi une influence sur cette Corne de l’Afrique ? Vous avez cité au début de vos propos le rôle des Émirats arabes unis, notamment comme un partenaire pour Djibouti et l’axe stratégique de la mer Rouge. De quelle manière l’Afrique et le Moyen-Orient communiquent-ils ? Comment s’organisent les flux entre ces deux territoires ?
M. François Piquemal (LFI-NUPES). Je vous remercie pour vos exposés. Nous nous réjouissons évidemment d’entendre que la francophonie puisse être un levier dans les relations futures entre la France et les pays de l’Afrique. Nous regrettons d’ailleurs la suspension des visas à l’encontre des personnes en provenance du Sahel l’été dernier. La Mission multidimensionnelle intégrée des Nations unies pour la stabilisation au Mali (Minusma) vient de quitter le Mali après des années d’engagement ayant impliqué plus de 15 000 soldats et personnels. Selon vous, quel rôle peut tenir l’ONU vis-à-vis des pays africains ?
Mme Jacqueline Maquet (RE). Ma question s’adresse à M. Antil. Considérant l’approche collaborative à la sécurité mise en avant par le Président Macron qui englobe la formation, l’équipement et le soutien des forces de sécurité africaines, ainsi que la coopération renforcée en matière de renseignement et de lutte contre le terrorisme, comment évaluer l’impact potentiel de ce modèle de partenariat sur la stabilité à long terme en Afrique ? Plus spécifiquement, dans quelle mesure cette transition vers un modèle où les pays africains sont en première ligne des opérations sécuritaires avec l’appui de la France et de ses partenaires européens pourrait-elle influencer la sécurité en Europe ?
M. Karim Ben Cheikh (Écolo-NUPES). Pourrions-nous imaginer que les politiques européennes de contrainte des mobilités sahéliennes, notamment vers le nord, ont pu participer à la marginalisation du Sahel et à sa déconnexion avec les pays du Maghreb ? Par ailleurs, le démantèlement de la diplomatie française qui s’appuyait dans la région, notamment sur un réseau constitué de plusieurs milliers de coopérants, mais aussi de diplomates spécialistes de la zone a-t-il pu jouer un rôle ? Le fait que la France ait investi moins de 3 % de ses moyens de coopération au Sahel ces dix dernières années a-t-il participé à cette perte de pied sur place ? La fin de la diplomatie de métier vous paraît-elle de bon augure ?
M. Aurélien Saintoul (LFI-NUPES). Je souhaiterais vous entendre sur la relation qui existe entre la France, les États-Unis et les États africains. Je pense évidemment à l’attitude spécifique des États-Unis au Niger qui nous a laissés un peu isolés, mais aussi à la manière dont le chef de filat français exercé au Sahel pouvait se concevoir largement comme une forme de délégation par les États-Unis, par exemple dans le cadre des relations qui existaient entre la Minusma et Barkhane. Nous savons par exemple que certains des membres de la Minusma, notamment les Allemands, en référaient fréquemment au cadre otanien plutôt qu’au cadre onusien.
M. Abdennour Benantar. Les pays du Golfe produisent de plus en plus un discours soulignant la nécessité de développer les relations avec la Corne d’Afrique considérée comme leur « profondeur stratégique ». Cependant, le Golfe n’agit pas de manière coordonnée puisqu’il n’y existe pas en tant qu’ensemble politique semblable à l’Union européenne. De grandes rivalités caractérisent ainsi les relations entre l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis et le Qatar. Ces trois pays se servent de l’investissement comme un levier d’influence économique, mais ils se partagent en quelque sorte les rôles. Le Qatar s’intéresse davantage à la médiation au Soudan ou en Éthiopie, les Émirats développent une stratégie portuaire et l’Arabie saoudite mène une action mêlant l’économie et la religion.
La Minusma ne fonctionnait pas très bien et illustrait les limites de la coopération internationale avec les Africains. Par exemple, en matière de renseignement, un pays comme l’Allemagne préfère le standard de l’Alliance atlantique parce qu’il est plus élevé que le standard onusien. De fait, le partage du renseignement s’effectuait entre les Européens, mais pas avec les Africains qui constituaient pourtant la plus grande partie du contingent.
Par ailleurs, il existe une déconnexion entre le Sahel et les pays maghrébins, qui étaient au moins jusqu’à très récemment tournés vers le nord, oubliant leur profondeur africaine. Cette politique tend à se modifier depuis une dizaine d’années, mais il n’en demeure pas moins que l’UE joue un rôle qui force un peu la relation. À travers l’externalisation de la gestion migratoire et frontalière, l’Union européenne intervient dans la définition des relations du Maghreb avec son voisinage sahélien immédiat : les espaces de mobilité qui étaient jusque-là ouverts ont été fermés et les pays maghrébins ont instauré un système de visas sous pression européenne.
Mme Sonia Le Gouriellec. Je souhaite juste clarifier un élément : les pays du Golfe ont toujours nourri des relations avec les pays de la Corne de l’Afrique, mais les Émirats arabes unis (EAU) ne sont plus un partenaire de Djibouti, qui a nationalisé son port. Cependant, les EAU contrôlent une bonne partie des ports de la mer Rouge. Par ailleurs, l’Iran et la Turquie sont également présents dans la Corne de l’Afrique.
M. Alain Antil. Le mandat de la Minusma consistait à appuyer les accords d’Alger. Mais puisque le Mali n’a pas pour objectif politique de respecter ces accords, cette mission n’avait plus de raison d’être, d’une certaine manière, même si l’on peut le déplorer. Il convient à ce titre d’observer que l’année 2023 a vu la fin des deux plus grosses opérations de l’ONU en Afrique : la Minusma et la Mission de l’Organisation des Nations unies pour la stabilisation en république démocratique du Congo (Monusco). Nous sommes donc en train de passer dans une autre phase.
En matière d’approche collaborative, les annonces réalisées par l’exécutif français d’un passage en deuxième ligne sont moins exposantes d’un point de vue politique et vont vraisemblablement dans le bon sens.
Ensuite, une réflexion doit effectivement être menée concernant notre appareil diplomatique. Il me semble que, ces dernières années, les postes de diplomates en Afrique ne sont pas les plus valorisés au Quai d’Orsay.
Enfin, s’agissant du Niger, pendant la guerre froide, il y a eu un partage des tâches entre les États-Unis, l’Angleterre et la France sur certaines zones. La France s’occupait de l’Afrique francophone et il est probable que les États-Unis ne jugent plus aujourd’hui que notre pays est capable de mener à bien certaines missions en Afrique francophone.
M. le président Thomas Gassilloud. Je vous remercie.
9. Audition conjointe avec la commission des affaires étrangères, ouverte à la presse, de M. Hubert Védrine, ancien secrétaire général de la présidence de la République et ancien ministre des affaires étrangères, sur « la politique africaine de la France : bilan et perspectives » (mardi 13 décembre 2023)
M. le président Jean-Louis Bourlanges. Mes chers collègues, la commission des affaires étrangères et la commission de la défense nationale et des forces armées auditionnent conjointement M. Hubert Védrine, ancien secrétaire général de la présidence de la République auprès de François Mitterrand, ministre des affaires étrangères de 1997 à 2002, au sujet du désengagement militaire de la France en Afrique.
Monsieur le ministre, c’est un grand bonheur pour nous d’entendre votre analyse de la politique africaine de la France ; peut-être évoquerez-vous incidemment la situation particulièrement urgente et tragique du Moyen-Orient.
Pour ce qui concerne l’Afrique, nous avons récemment eu un grand débat, en commission des affaires étrangères, à l’occasion de la présentation par nos collègues Michèle Tabarot et Bruno Fuchs de leur rapport d’information sur les relations entre la France et ce continent, appelant notamment à une révision en profondeur de notre politique africaine. La commission de la défense nationale et des forces armées, pour sa part, a mené au mois de novembre un cycle d’auditions très instructif sur plusieurs aspects de cette même politique africaine. Cette audition conjointe nous offre ainsi l’occasion de faire converger nos questionnements et nos analyses.
Nous serons très heureux d’apprendre comment vous percevez les défis inhérents à la nouvelle approche de la politique africaine et de vous entendre sur plusieurs points particuliers. Hier soir, notre collègue Jean-Paul Lecoq a organisé la projection d’un film saisissant sur les guerres qui ont agité la République démocratique du Congo (RDC) au cours des dernières années. Vous qui vous êtes beaucoup exprimé sur le Rwanda, vous aurez sans doute des observations à formuler à ce sujet.
M. le président Thomas Gassilloud. Pour la commission de la défense nationale et des forces armées, que j’ai l’honneur de présider, cette audition s’inscrit dans notre cycle d’auditions sur les aspects sécuritaires de la politique africaine de la France. Dans le cadre d’une approche multidimensionnelle du sujet, nous avons proposé à plusieurs commissions de s’associer à nos travaux. Hier, nous avons mené une audition conjointe avec la commission des affaires étrangères et la commission du développement durable et de l’aménagement du territoire sur l’avenir du continent africain face à l’enjeu climatique.
Si l’opération Barkhane est close, la présence militaire de la France en Afrique persiste. Nous y conservons d’importantes forces prépositionnées, notamment à Dakar, à Djibouti, à N’Djamena, à Abidjan et au Gabon. Nous entretenons une coopération militaire avec de nombreux pays du continent. Il n’est pas exclu que nous devions y mener des opérations dans les années à venir. À plusieurs reprises, nous avons considéré ne plus avoir à conduire des opérations en Afrique, avant d’être rappelés à nos responsabilités par les événements.
Monsieur le Ministre, deux questions me semblent particulièrement pertinentes à vous poser compte tenu de votre expérience. La première est celle du pourquoi de notre politique africaine. Quel en est l’intérêt réel ? Parfois, nous semblons y consacrer une énergie disproportionnée au regard de nos intérêts sécuritaires, économiques, d’influence ou plus globaux, tels que la lutte contre le réchauffement climatique. La seconde est celle du comment, dans le cadre d’une approche globale du sujet. Vous avez l’habitude de dire que les grands discours ne fonctionnent plus. Quelles nouvelles coopérations avec l’Afrique, outre les coopérations sécuritaires, vous semblent envisageables ?
M. Hubert Védrine, ancien Secrétaire général de la présidence de la République, ancien Ministre des affaires étrangères. Mesdames et Messieurs les députés, je vous remercie de votre invitation. J’ai été auditionné à plusieurs reprises par les commissions parlementaires depuis que je ne suis plus ministre. Ces échanges ont toujours été intéressants, précieux et stimulants. Si toutes mes informations ne sont pas à jour, j’aurai plaisir à me livrer à une mise en perspective historique.
Je devais initialement être auditionné conjointement avec M. Dominique de Villepin, dont je partage certaines analyses. Il dit souvent qu’il est un homme du Sud : né au Maroc, élevé au Venezuela, en poste très tôt en Inde. Si sa sensibilité n’efface pas celle des autres, il dispose de nombreuses antennes au sein de ce que l’on appelle le « Sud global », qui est en réalité hétéroclite mais qui pèse dans les affaires du monde, notamment dans l’avenir de l’Afrique.
Presque toutes les puissances ont sinon une politique africaine, du moins une politique en Afrique, laquelle compte plus de cinquante pays.
Pour y réfléchir, il faut partir de l’histoire, même si je ne m’exprime pas devant une académie historique – il arrive à des assemblées souveraines d’adopter des lois mémorielles, qui sont à mes yeux sinon une sottise, du moins un mélange des genres.
Plus personne, ni en France, ni en Europe, ne connaît l’histoire longue de l’Afrique. Les spécialistes de l’Afrique d’avant les colonisations se font rares. La période de la colonisation est très peu connue car elle est exclusivement abordée sous l’angle moral : c’est Mal, donc il n’y a rien à analyser. Or les colonisations sont très différentes entre elles : certaines ont été atroces et sanglantes ; d’autres faciles. Faute de les connaître, on mélange tout.
Les décolonisations ne sont pas mieux connues. On a oublié que c’est Houphouët-Boigny, et non la France, qui a inventé la Françafrique. Avec Senghor et d’autres, il a demandé au général de Gaulle de maintenir des bases militaires françaises en Afrique pour ne pas avoir à mettre sur pied des armées coûteuses et susceptibles de faire des putschs. La première période de la décolonisation, comme en attestent les écrits et les films de l’époque, est optimiste en Afrique subsaharienne.
Pour la suite, il faut distinguer les politiques menées par les chefs d’État successifs et leurs évolutions quasi-permanentes. De ce point de vue, le discours prononcé par François Mitterrand à La Baule en juin 1990 est une césure. L’Union des République socialistes soviétiques (URSS) est alors sur sa fin ; les régimes africains auxquels nous demandions de réprimer un peu moins et de laisser sortir des gens de prison ne pouvaient plus nous répondre en substance : « Si vous insistez trop, je conclus une alliance avec l’URSS ».
Nous avons saisi l’occasion d’avancer, en proposant l’arbitrage suivant, résumé en une phrase du discours de La Baule – par ailleurs interminable – : nous ne laisserons tomber personne mais nous aiderons plus volontiers les pays qui avancent sur la voie de la démocratie. Certes, cela a incité les minoritaires à prendre le pouvoir sans attendre d’en être exclus. Il n’en reste pas moins que plusieurs pays ont procédé à des élections et ont fait évoluer leur Constitution. Il s’agit d’une véritable césure historique.
Quant à la fameuse Françafrique, elle mériterait une entrée dans le Dictionnaire des idées reçues de Flaubert. Régulièrement, depuis trente ans, nous y mettons un terme. C’est idiot : plus personne, à part vous peut-être, ne connaît bien l’Afrique. Les journalistes, les politiques ne la connaissent plus. La connaissance des Afriques, en France, s’est effondrée. Les dirigeants africains, très soucieux de savoir ce qui se décide à Paris, à Bruxelles ou ailleurs, sont plus aguerris sur la France que nous ne le sommes sur l’Afrique.
La Françafrique, au sens sociologique du terme, désignant des relations étroites et la connaissance du terrain, n’existe presque plus. Seuls quelques hommes d’affaires et quelques grands chefs d’entreprise ont une connaissance de l’Afrique mais elle est utilitaire et spécialisée. Quant au sens que l’on donne habituellement au mot, il ne désigne plus rien depuis longtemps. Il en résulte que ce que l’on entend dire de l’Afrique de nos jours est uniquement corrélé à un état particulier de l’opinion française qui, sur ce sujet comme sur tant d’autres, est prise de convulsions et aux opinions de quelques pays d’Afrique peu nombreux (il y a plus de 50 pays en Afrique).
Les pays d’Afrique font partie du Sud que l’on dit « global » et qui est en fait hétéroclite. Le discours sur l’avènement d’un monde sinon post-occidental, désoccidentalisé, y est entendu, plus ou moins distinctement. Les désaccords sont nombreux, notamment entre la Chine et l’Inde, mais il est inévitable que ce bruit de fond soit présent en Afrique.
Aux pays d’Afrique qui s’en sortent mal et sont mal gouvernés, Obama, au cours de son premier mandat, avait tenu depuis le Ghana, qui ne rentre pas dans la catégorie des pays visés, un discours formidable, en disant : « Arrêtez de dire que vos problèmes viennent de l’esclavage et de la colonisation, tout cela est très ancien, vous êtes indépendants depuis plusieurs dizaines d’années et vous êtes responsable de votre situation ». Il faut être Obama pour avoir le culot de dire cela !
Le fameux sentiment anti-français n’est le fait que d’un petit nombre de pays, dont les gouvernements ont besoin de bouc-émissaires ; et d'une opinion excitée par des diasporas radicalisées en Europe. Ils ne sont nullement représentatifs de l’Afrique en général. La France est bienvenue dans presque tous les pays du continent. Même ceux qui la dénoncent ne tenaient pas ce discours pendant une longue période après la décolonisation, plutôt réussie. Au demeurant, nous verrons ce qu’il en sera dans quelques années, quand ils se seront lassés de Wagner et consorts.
Il faut donc relativiser cette évolution et aborder nos relations avec les pays d’Afrique sans repentance, laquelle, outre qu’elle est historiquement injustifiée et pratiquement inutile, n’est pas demandée par les Africains – tout au plus par des électeurs africains en France, et encore.
Il faut adopter une approche plus historique, d’autant que, si la France est attaquée, c’est parce qu’elle a été assez bonne fille pour rester disponible en Afrique. Les Belges ont laissé derrière eux au Rwanda, au Burundi et en RDC des situations affreuses. Les Portugais ont laissé des guerres civiles en Angola et au Mozambique. Les pays sous domination britannique, contrairement à ce que l’on croit généralement, ont souvent connu des guerres civiles une fois indépendants. Toutes les puissances coloniales ont décampé, sauf la France, sous l’effet conjoint de la demande des Africains, d’une certaine idée sinon de notre intérêt bien compris, du moins de la conception que nous nous faisions de notre rôle, et d’un véritable intérêt pour l’Afrique. Nous avons inauguré la coopération de substitution et la coopération de formation, qui ont évolué.
Les quelques pays du Sahel, particulièrement éprouvants à gouverner au demeurant, se heurtent à des difficultés, dont certaines découlent du fait que leurs gouvernements sont mauvais et corrompus et d’autres de contraintes objectives, notamment en matière économique et climatique. Le pays occidental le plus susceptible de leur servir de bouc émissaire occidental est la France, encore assez présente.
Lorsque la ville de Bamako s’est trouvée sous la menace djihadiste, le gouvernement malien et les pays voisins ont appelé à l’aide. Le Conseil de sécurité de l’Organisation des Nations Unies (ONU) a admis la nécessité d’une intervention mais la force d’interposition annoncée par les pays africains depuis vingt ans n’avait toujours pas vu le jour. Seule la France, peut-être pas partante mais présente, pouvait intervenir. Le président François Hollande a eu raison de prendre la décision, courageuse et juste, d’autoriser l’opération. Comme le système de décision hérité du général de Gaulle n’a pas été – heureusement – démantibulé, sa décision a été rapidement suivie d’effet.
Même si nous n’aurions sans doute pas dû rester par la suite, cet exemple illustre à quel point la France, en Afrique, est dans une situation particulière. Elle seule peut rendre service à la demande des Africains, qui devraient agir, ce qui fait d’elle un bouc émissaire facile. Par conséquent, ne vous laissez pas impressionner par les discours des putschistes des pays du Sahel, qui en reviendront. Il faut inscrire cette séquence dans une perspective historique longue.
Nous sommes obligés d’être réalistes. La France ne peut pas rester dans des pays qui ne souhaitent pas qu’elle reste. L’approche historique teintée de moralisme est incomplète et ne mène à rien. Quels que soient les débats historiques, les choses sont aussi simples que cela. Au demeurant, personne en France n’a décidé que notre présence en Afrique serait pour l’essentiel militaire. Il y a eu des demandes des Africains, des décisions et des engrenages, mais à aucun moment un choix de la France, qui n’a jamais envisagé de faire une croix sur son influence économique, culturelle et humaine.
La situation actuelle ne doit traumatiser personne, d’autant qu’elle n’est qu’apparente. Des régimes, nuls par ailleurs, nous demandent de partir mais nous sommes venus à leur demande et nous avons fait le job. Ils ne veulent pas que nous restions, nous partons. Il n’y a rien de vexant là-dedans, d’autant que nous nous sommes bien comportés. Il faut penser à l’avenir. Nous ne pouvons pas continuer à être le seul pays potentiellement disponible par une sorte d’abus de générosité mal conçue et de dérive de l’idée que nous nous faisons de notre rôle. Il faut cesser de nous croire irremplaçables et nous en tenir à la réalité.
Un jour, de retour de Mauritanie avec le président Chirac et Pierre Messmer, auquel un village venait de rendre hommage en rassemblant 350 chameaux, ce dernier, excellent connaisseur de l’Afrique, nous dit : « Dans une vingtaine d’années, l’Afrique sera revenue à ce qu’elle était avant la colonisation : des pouvoirs variés et des entités multiples, dont certaines se développent bien et d’autres non ». Il prévoyait, avec sa connaissance de l’Afrique d’avant, l’émergence de ces nombreuses zones grises que nous constatons de nos jours.
Dans ce contexte, nous sommes intervenus à la demande des Africains et n’avons à rougir de rien.
Chacun connaît mon intérêt pour le Rwanda. Plus de quarante livres ont été publiés dans le monde entier, notamment en Afrique, en Angleterre, au Canada et aux États-Unis, démontrant qu’il n’y a rien à reprocher à la France. J’ai gagné plusieurs procès en diffamation.
Mitterrand a-t-il eu raison, lorsque Paul Kagame déclenche en 1990 une guerre civile pour reprendre le pouvoir tant que la minorité tutsi le peut encore, de dire que la France s’interposera pour éviter des massacres comparables à ceux de 1962 ? Cela a permis d’aboutir au compromis formalisé par les accords d’Arusha. Tout le monde l’a oublié car nous avons commis l’erreur monumentale de ne pas communiquer sur la situation, qui au demeurant n’intéressait personne.
S’il s’agit objectivement d’un succès (Arusha), on peut s’interroger sur la décision initiale. Mitterrand a-t-il eu raison de considérer que nous avions la responsabilité, comme au Koweït, au Tchad ou aux Malouines, de refuser toute modification de frontière par la force ? Pour ma part, j’en doute. Je pense avec le recul qu’il ne fallait pas y aller. J’ai toujours dit que les attaques sur ce qui a été fait ensuite étaient malhonnêtes et infondées, et sont maintenant démenties mais, s’agissant de la décision initiale, je la considère, avec le recul du temps, que l'on peut la discuter.
S’agissant du Mali au contraire, je considère que François Hollande a eu raison d’intervenir. Quant à savoir si nous avons eu raison de rester ensuite, c’est une autre question. Ce qui est sûr, c’est que nous ne bâtirons pas la suite sur la repentance. Nous n’avons pas à rougir de notre action en pensant à l'avenir.
M. le président Jean-Louis Bourlanges. Vous diriez la même chose de la Libye ?
M. Hubert Védrine. S’agissant de la Libye, la France est intervenue avec la Grande-Bretagne et avec le soutien de l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord (OTAN). La résolution 1973 du Conseil de sécurité de l’ONU visait à empêcher Khadafi d’inonder Benghazi de « rivières de sang », selon les mots de son fils. Nous avons eu raison d’intervenir. Quant à l’engrenage ayant fait de l’opération une chasse à l’homme à l’issue de laquelle Khadafi a été tué, mieux aurait valu l’éviter. Si contestable qu’ait été le rôle de Bernard-Henri Lévy, il ne faut pas l'exagérer.
À partir de la haine de soi, de la repentance et de l’autoflagellation, nous ne bâtirons rien et serons de moins en moins pris au sérieux. Au demeurant, les Africains ne demandent rien de tel. En 2013, j’ai rédigé avec Lionel Zinsou, à la demande de MM. Hollande et Moscovici, un rapport sur la présence économique de la France en Afrique. Nous avons pris la mesure de son recul. Les Africains ne sont pas plus idiots que les autres. Ils utilisent les opportunités de la mondialisation. Une bonne quinzaine de puissances sont prêtes à investir et à développer des projets en Afrique, où nous perdons des parts de marché. Nous avons dressé la liste de ce que devaient faire les entreprises et les gouvernements français et africains.
Au sommet franco-africain où nous avons présenté notre rapport, quinze chefs d’État sont venus me dire le bonheur qu’ils ont eu à le lire en ces termes : « Nous en avons ras-le-bol de la France qui passe son temps à se lacérer sur son passé ! Cela ne nous intéresse pas et ne règle aucun de nos problèmes. Gardez cela pour vous. Si vous êtes prêts à rester, nous nous en réjouissons, car nous ne voulons pas d’un tête-à-tête avec les Chinois, mais vous n’êtes plus des privilégiés. Vous devez accepter d’être mis en concurrence. Être une entreprise française ne suffit pas à obtenir automatiquement la construction d’un pont ou d’un aéroport. ». Cela fait vingt ans que l’écart entre les convulsions sporadiques de la France au sujet de l’Afrique et ce que disent les dirigeants africains me frappe. La France n’est pas le seul pays ayant un héritage colonial mais c'est maintenant de l'Histoire.
Par ailleurs, rien ne justifie que notre présence en Afrique soit essentiellement militaire. Elle l’a été, à la demande des Africains. Cette époque s’achève. Dire « plus jamais » serait reconnaître que nous avons mal agi. Nous avons parfois été maladroits mais nous n’avons pas mal agi. À l’avenir, il faudra être très clairs sur le fait que nous n’interviendrons militairement en Afrique que ponctuellement, pour des durées précises et sur demande expresse au moins des organisations africaines, idéalement du Conseil de sécurité de l’ONU.
Tel était le cas de l’opération franco-africaine Turquoise, dont le retard de deux mois est imputable à un blocage des Américains au Conseil de sécurité. Nous avions un mandat limité, dans le temps et dans l’espace, et sommes intervenus après une demande humanitaire expresse et précise. Par ailleurs, il faut souhaiter que les Africains se dotent d’une force d’interposition et décident eux-mêmes de ses interventions.
Dans les autres domaines, l’influence française dispose d’un champ énorme où se déployer, dès lors que notre approche est moderne et pas péremptoire : en Afrique comme ailleurs, nous devons changer de ton. Sur les terrains économiques, culturel et artistique, comme dans les domaines des échanges humains en général et des multiples coopérations qu’appellent les immenses chantiers de l’écologisation, les potentialités sont énormes.
Les trois ou quatre pays du Sahel que leurs gouvernements ont fait entrer dans un cycle russe pour nous rejeter n’y resteront pas car aucun de leurs problèmes ne s’en trouvera réglé. Soyons disponibles, ouverts tous azimuts et ne gardons la porte entrouverte à des interventions militaires, qu'à la demande expresse des Africains et dans des conditions très précises.
M. le président Jean-Louis Bourlanges. Nous en venons aux interventions des orateurs des groupes.
Mme Olga Givernet (RE). En 2017, le président de la République a ouvert un nouveau chapitre des relations entre la France et l’Afrique par le discours de Ouagadougou. Le groupe Renaissance soutient fermement ce partenariat renouvelé, fondé sur une relation d’égal à égal avec l’Afrique. Cette nouvelle dynamique comporte des engagements sans précédent de la France.
Un engagement pour la jeunesse d’abord : l’éducation est une priorité absolue pour stimuler la croissance et lutter contre les inégalités. La France a versé une contribution historique de 330 millions d’euros en faveur du Partenariat mondial pour l’éducation, notamment pour favoriser la scolarisation des filles. Notre groupe considère qu’il est essentiel de poursuivre sur cette lancée car l’école est la garantie d’un développement durable pour le continent.
Un engagement pour la lutte contre le réchauffement climatique, porté haut par le président de la République, ensuite. Nous saluons l’organisation du One Forest Summit par le Gabon et la France, à l’issue duquel un fonds de 100 millions d’euros a été annoncé pour protéger les forêts tropicales. Ce sommet est une première mondiale. Il en faudra d’autres.
Un engagement pour la sécurité, enfin. Il nous mobilise tous, notamment après la dissolution du G5 Sahel. La France s’attache à promouvoir des solutions strictement africaines pour lutter contre le terrorisme et les conflits, sans interférer dans leur résolution.
En dépit de tout cela, l’image de notre pays sur le continent africain est de plus en plus abîmée, alors même qu’il n’a à rougir de rien, comme vous l’avez indiqué, Monsieur le ministre. Avant de quitter le G5 Sahel, le Mali a dénoncé une instrumentalisation de l’extérieur. Des vidéos anti-françaises, attribuées au groupe Wagner, ont été visionnées des centaines de milliers de fois. La Russie renforce massivement sa présence en Afrique sur les plans militaire, économique et informationnel. Ces acteurs officiels et privés ciblent la France pour nuire à sa réputation. Il faut relever le défi de cette guerre de l’image.
Dans ce contexte, nous aimerions vous entendre sur la manière dont nous devrions lutter contre les campagnes anti-françaises et faire face à l’accroissement de l’influence russe sur le continent. Quelles mesures concrètes pouvons-nous prendre rapidement ?
M. Hubert Védrine. À l’avenir, nous devrons être guidés par la demande des Africains et non de "l’Afrique" en général, terme qui n’a pas plus de signification que l’Europe en général, d’autant que les Africains ne sont pas d’accord entre eux. Selon les sujets, la réponse ne sera pas la même. J’ai cité plusieurs domaines de coopération. Il faut déterminer si nous pouvons répondre aux demandes et qui doit y répondre : les entreprises ou le gouvernement, la France ou l’Europe. Il faut des solutions ad hoc et pragmatiques.
La campagne anti-française actuelle s’inscrit dans une ambiance, une rhétorique, pour ne pas dire un baratin, dont l’essence est d’être tournée contre l’Occident. Elle est menée par des dirigeants qui sont à la tête de pays où les gens rêvent de ne plus vivre sous la coupe des Occidentaux, mais à l’occidentale. Tout le monde veut vivre comme nous. On n’a jamais rien vu de mieux, dans l’histoire de l’humanité, que les sociétés européennes contemporaines. Mille choses sont à réformer ou à corriger mais, historiquement et géographiquement, il n’y a pas mieux. Partout, les populations rêvent de vivre comme nous.
Les régimes qui se contentent de tenir un discours anti-occidental en se liant les mains avec des entités étrangères, russes ou non, n’arriveront à rien. Cela ne résoudra aucun des problèmes de ces malheureuses populations. Il faut garder confiance. Dans l’immédiat, nous ne pouvons pas les empêcher de raconter des sottises. Le monde actuel est une gigantesque bataille d’influence, en attendant qu’émerge un jour une "communauté" internationale. Toutes les puissances emploient de tels procédés. Au Niger, les islamistes ont torpillé le planning familial, et ce depuis plusieurs années.
Il ne faut pas fuir la bataille d’influence. Il faut la mener, calmement et méthodiquement, sans s’épouvanter que l’on ose nous attaquer en diffusant des mensonges monumentaux, dont nous ne comprenons pas que des gens les croient – aux États-Unis, la moitié de la population nourrit des croyances anti-scientifiques ! Il faut traiter la situation avec un sang-froid inébranlable, en attendant qu’elle se retourne, et alimenter notre communication, notamment sur les réseaux sociaux. Il nous arrive d’en faire un peu trop, ce qui donne des arguments à nos adversaires, mais il ne faut pas avoir peur des manœuvres russes, d’autant que la Russie revient non sur le continent en général, mais dans quatre ou cinq pays qui sont au fond du trou.
M. Kévin Pfeffer (RN). Monsieur le ministre, vous avez inscrit la politique étrangère de François Mitterrand dans la lignée de la vision gaulliste, en contribuant à en façonner une approche réaliste, et mis en avant le rôle central des États-nations en tant qu’acteurs historiques, légitimes et pertinents. Cette vision de la diplomatie est aussi la nôtre.
C’est pourquoi je me permets de mettre en avant nos préoccupations au sujet de la direction de notre diplomatie sous la présidence d’Emmanuel Macron. Depuis six ans, elle semble dépourvue de ligne directrice et plongée dans un flou regrettable. De nombreux exemples l’illustrent, au premier rang desquels l’Afrique, qui est l’exemple typique de l’échec de la politique du « en même temps ». La dégradation des relations de la France avec les peuples et les nations africaines est forte.
Emmanuel Macron voulait tout changer après les présidents Sarkozy et Hollande. En fin de compte, le continent est toujours aussi instable et, de surcroît, les intérêts de la France sont menacés, notamment par nos compétiteurs – Russie, Chine, Turquie –, qui agissent sans nous attendre.
L’ancien président tchadien Déby disait que la France doit avoir une politique africaine et, en son sein, des priorités et des alliances privilégiées avec ses amis historiques. Tel est aussi notre avis mais pas celui du président Macron, qui a affirmé à deux reprises qu’il n’y a plus de politique africaine de la France. Nous pensons au contraire que la France a plus que jamais besoin d’une politique africaine pour prévenir l’immigration, sécuriser ses ressortissants, dynamiser la francophonie et développer ses échanges commerciaux, qui sont insuffisants.
Monsieur le ministre, vous qui défendez l’idée selon laquelle les États-nations jouent un rôle central dans les relations internationales, que pensez-vous de la volonté d’Emmanuel Macron de renoncer à certains pans de notre diplomatie au profit de l’Union européenne (UE) ? Dans quelles limites une telle évolution vous semble-t-elle concevable et acceptable ? Concernant l’Afrique, la France n’a-t-elle pas intérêt à l’aider à obtenir un siège de membre permanent du Conseil de sécurité de l’ONU ?
M. Hubert Védrine. J’avais employé le concept de « gaullo-mitterrandisme » pour désigner la continuité de la politique française en matière de dissuasion nucléaire. Par la suite, son sens a été élargi à d’autres aspects de la politique étrangère.
Nul n’est obligé d’être d’accord avec tout ce qu’a fait Emmanuel Macron depuis qu’il est président de la République mais il est absurde de lui imputer la responsabilité de tous les problèmes de l’Afrique. Au demeurant, plusieurs de ses initiatives s’agissant de l’Afrique ont été très appréciées de ses dirigeants et de ses élites. Par ailleurs, les pays situés hors de la zone d’influence de la France ont eux aussi des problèmes, notamment l’Afrique du Sud, qui devient un grand pays africain normal avec mille difficultés. En outre, je le répète, la plupart de ceux qui nous critiquent se servent de la France comme d’un bouc émissaire, faute d’être capables de résoudre les problèmes de leurs populations respectives.
Sur la question migratoire, toute l’Europe sera obligée, un jour ou l’autre, de s’aligner sur la politique des sociaux-démocrates danois. Nous n’échapperons pas alors à une discussion qui sera difficile, mais inévitable avec les Africains, même avec nos amis.
S’agissant du Conseil de sécurité de l’ONU, qui est à l’image du monde de 1945 et où nous siégeons comme membre permanent grâce à l’insistance de Churchill auprès de Roosevelt et de Staline, Alain Juppé et moi-même considérons depuis longtemps que la France doit être ouverte à sa réforme, avec de nouveaux membres, en proposant d’y inclure notamment le Japon, l’Inde, un pays africain et un pays latino-américain. Or la modification de sa composition suppose l’unanimité de ses membres. Et la Chine a fait savoir qu’elle ne veut ni du Japon, ni de l’Inde, tandis que les Américains ne veulent pas précipiter les choses et les Africains ne parviennent pas à se mettre d’accord sur un représentant, certains refusant que ce rôle soit confié au pays exerçant la présidence de l’Union africaine (UA). Quant aux Arabes, ils s’estiment refaits, puisqu’ils ne sont identifiés à aucun continent en particulier. Sur ce sujet comme sur les autres, la France n’a rien à se reprocher, au contraire. Même les Africains de Paris les plus critiques doivent en convenir.
M. Emmanuel Fernandes (LFI-NUPES). L’ancien ministre des affaires étrangères et ancien secrétaire général de l’Élysée que vous êtes bénéficie d’une bonne appréciation du fonctionnement de l’appareil diplomatique et militaire français, notamment en Afrique.
Notre groupe souhaite connaître votre avis sur les échecs récents de la diplomatie et des services de renseignement français, qui n’ont pas anticipé les coups d’État au Mali, au Burkina Faso et au Niger. La concentration de l’attention de la France et des partenaires militaires du Mali sur la lutte contre le terrorisme djihadiste, qui est certes cruciale mais n’épuise pas le sujet, explique-t-elle cet état de fait ?
Nous plaidons depuis longtemps en faveur d’une loi de programmation du ministère des affaires étrangères, calquée sur la loi de programmation militaire (LPM). Dans quelle mesure une telle loi serait-elle utile pour construire une stratégie de politique étrangère à plus long terme, notamment en Afrique ? À ce sujet, nous tenons à rappeler l’attachement de notre groupe au corps diplomatique, dont l’expertise et le travail dévoué participent au rayonnement de notre pays et à la qualité de son service public de la diplomatie.
Plus généralement, comment voyez-vous l’avenir de la relation de la France avec les pays d’Afrique compte tenu des dynamiques de recomposition en cours ? Nous pensons que ce n’est pas la France qui est rejetée, dans un petit nombre de pays au demeurant, mais une certaine idée de la France, ainsi que certains de ses actes politiques et diplomatiques encore très imprégnés de post-colonialisme ou de paternalisme.
Nous prônons depuis longtemps une coopération au service des peuples de France et d’Afrique pour relever les défis auxquels l’humanité est confrontée, au premier rang desquels le réchauffement climatique, dont le continent africain souffre de manière particulièrement intense, à l’heure de la clôture d’une COP 28 pour le moins décevante. Francophonie, coopération scientifique, développement, émancipation économique : comment la France peut-elle humblement opérer un tournant dans ses relations bilatérales avec les pays d’Afrique ? La France vous semble-t-elle capable d’adopter la posture d’humilité nécessaire à une telle évolution de sa politique vis-à-vis des États africains ?
M. Hubert Védrine. L’humilité, c’est un peu trop. Au demeurant, aucun Africain ne s’y laisserait prendre ni ne nous prendrait au sérieux, tant elle n’est pas dans notre nature. Être moins prétentieux, moins pérorant, moins déclamatoire serait déjà très bien.
Sur nos échecs du renseignement, nous pourrions aussi nous demander pourquoi les Américains eux-mêmes ni Zelensky lui-même, ne croyaient pas à l’attaque russe de 2022 ou pourquoi les Israéliens n’ont pas vu venir l’attaque du Hamas, comme ils n’ont pas vu venir la guerre israélo-arabe de 1973. Même les services les plus compétents peuvent se tromper dans l’analyse d’une situation donnée. Obtenir des informations et distinguer celles qui sont pertinentes n’est pas chose facile. Il est possible que la focalisation de l’attention sur la seule lutte contre le terrorisme ait créé un biais de perception. Quoi qu’il en soit, il ne s’agit pas d’un problème gigantesque.
Sur l’adoption d’une loi de programmation du ministère des affaires étrangères, j’y suis évidemment favorable. Lorsque le budget du Quai d’Orsay a été matraqué de façon déraisonnable, Alain Juppé et moi-même avons cosigné un article pour dire : « Stop, cela suffit ! » ; nous n’avons fait que gagner un an ou deux. C’est une erreur fondamentale. Le budget de la diplomatie est ridiculement faible, de l’ordre de 1 % du budget de l’État. La moindre diminution a des conséquences énormes sur nos centres de formation et nos bourses à l’étranger.
Quant au corps diplomatique, le problème est que l’Institut national du service public (INSP) ne garantit, si j'ai bien compris, aucune professionnalisation. Indépendamment des raisons, bonnes ou mauvaises, qui ont présidé à sa création, nous ne pouvons pas être la seule puissance au monde dépourvue de filière professionnalisante pour le métier de diplomate, qui consiste notamment à mener des négociations, ce qui ne s’improvise pas. Entre ceux qui veulent briser la possibilité de faire carrière dans une même activité et ceux qui reconnaissent que tout métier suppose un apprentissage, le débat n’est pas clos. Je suis résolument pour la logique de métiers. Ce combat est devant nous.
Mme Michèle Tabarot (LR). Monsieur le ministre, je vous remercie de nous faire bénéficier de votre regard expérimenté sur la situation actuelle. Bruno Fuchs et moi-même avons récemment présenté le rapport issu de notre mission d’information sur les relations entre la France et l’Afrique, dans le cadre de laquelle nous vous avons auditionné : nous y mettons en évidence la perte d’influence de la France sur le continent. Si certaines de ses causes nous échappent, telles l’attitude souvent déloyale de nos compétiteurs stratégiques et le comportement des juntes, qui font de nous des boucs émissaires, d’autres sont propres à notre pays. L’annonce de la fin de la politique africaine de la France par François Hollande puis par Emmanuel Macron a été une erreur. L’un et l’autre ont été rattrapés par les exigences de la realpolitik.
En février dernier, le discours de l’Élysée a donné le sentiment que le chef de l’État tente de dessiner une nouvelle stratégie. Malheureusement, celle-ci se heurte à plusieurs constats sur lesquels j’aimerais connaître votre sentiment. Sur le plan stratégique, partagez-vous le constat d’une centralisation excessive et d’un manque de concertation préjudiciables à la cohérence de nos actions ? S’agissant de l’aide publique au développement (APD), qui devrait être notre principal atout, pensez-vous qu’elle est suffisamment mise au service de nos intérêts ? Nos médias publics en Afrique diffusent trop souvent des critiques et une image négative de la France ; ne doivent-ils pas s’employer un peu plus à valoriser ses actions positives ? Sur le rôle de nos armées et de nos valeureux soldats, la réflexion sur l’offre stratégique est en cours : quelle est votre opinion à ce sujet ?
Toutes ces questions se résument à celle-ci : pourquoi la France, qui a le potentiel d’avoir l’une des diplomaties d’influence les plus puissantes au monde, ne parvient-elle pas à mieux l’utiliser pour en faire une véritable force ?
M. Hubert Védrine. La France n’est pas seule à perdre de l’influence. Les Occidentaux n’ont plus le monopole de l’influence dans le monde, même s’ils conservent la puissance et la richesse. Je le dis depuis vingt ans. Aux Chinois qui me soutiennent que nous vivons la fin de la parenthèse occidentale, je réponds que je ne souscris pas à cette vision mais le fait est qu’une large part de la population mondiale le pense. La perte d’influence relative est un phénomène plus occidental que spécifiquement français.
Par ailleurs, il faut se souvenir que, je le répète, si certains dirigeants tiennent un discours anti-occidental, les populations, elles, veulent vivre à l’occidentale. Il faut se garder de tout masochisme et ne pas prendre pour du post-colonialisme, qui a disparu depuis longtemps, la désignation de boucs émissaires.
La bonne stratégie est d’être disponibles, agiles et prêts à répondre aux demandes, qui sont innombrables et contradictoires entre elles, ainsi qu’entre les gouvernements, d’autant qu’on ne parle pas avec ces derniers comme on parle avec les entreprises, les organisations non-gouvernementales (ONG) ou les associations. Nous devons nous montrer très disponibles et réinvestir dans la proximité sociologique, amicale, culturelle et linguistique avec l’Afrique. Nous pourrons alors bâtir une stratégie en réponse aux demandes. Ce qui est sûr, c’est que nous ne pouvons pas en décréter une de façon unilatérale.
S’agissant de l’APD, la plupart des pays disent qu’ils n’ont plus besoin d’aide et qu’ils veulent un accès aux marchés, des investissements et des actions communes dans les technologies avancées, d’autant qu’on ne sait jamais si l’aide sert à quelque chose. L’APD ne peut pas être le seul élément de la stratégie de disponibilité que j’ai esquissée.
Mme Geneviève Darrieussecq (Dem). Monsieur le ministre, nous souscrivons à la ligne que vous proposez : ne pas rougir de ce que nous avons fait ni de ce que nous sommes et toujours agir selon la volonté des Africains.
Vous avez évoqué le discours de La Baule, dans lequel François Mitterrand annonçait que la France aiderait plus favorablement les pays qui avancent sur la voie de la démocratie. Devons-nous continuer, en tant que nation prônant la démocratie et les droits de l’Homme, à défendre ces valeurs sur le continent africain et à faire dépendre notre aide de leur respect ?
S’agissant de l’aide au développement, qu’il faudrait renommer tant cette appellation est péjorative pour l’Afrique, ne pensez-vous pas que nous devons changer de paradigme au profit d’une véritable coopération entre nations, qui se sentent sur un pied d’égalité et se respectent mutuellement, pour dessiner un avenir meilleur avec les peuples africains ?
M. Hubert Védrine. Ne pas rougir du passé n’est pas refuser l’histoire. Souvent, nous avons fait des erreurs gigantesques. Parfois, nous avons fait des choses condamnables. Ce dont il n’y a pas à rougir, c’est du bilan global. Je ne suis pas très favorable au "devoir de mémoire", qui est une fabrication déterminée par le rapport de forces ayant cours dans le pays qui la produit, mais je suis pour l’Histoire, pratiquée en totale liberté sur tous les sujets.
Sur les "valeurs", l’Occident prosélyte et missionnaire a vécu. Lorsque Poutine a attaqué l’Ukraine, un peu moins de quarante pays, représentant les deux-tiers de l’humanité, ont refusé de choisir un camp. Tous ne soutiennent pas la guerre, ni même Poutine, mais ils ne veulent pas être dans notre camp. Sur les horreurs commises au Proche-Orient, le bloc occidental et le bloc musulman s’opposent et de nombreux pays asiatiques refusent de se prononcer.
Nous ne pouvons plus fonder notre action sur le seul prosélytisme ni sur la croisade. Cela est dur à admettre – je suis critiqué à chaque fois que je le dis –, car nous sommes attachés à notre mission universelle, mais il faut être lucides. Quand la France se présente comme "la patrie des droits de l’Homme", les gens applaudissent automatiquement. Elle n’est en fait, comme le rappelle Robert Badinter malicieusement, que la patrie de la Déclaration des droits de l’Homme et du citoyen.
Cela ne nous donne pas de baguette magique pour transformer la Russie en un gros Danemark. Si le discours sur les valeurs, tenu à nouveau par l’Occident depuis la fin de l’URSS avec d’autant plus de vigueur que nous n’avions plus peur de le tenir, produisait des effets, Poutine n’aurait jamais attaqué l’Ukraine, la Chine serait restée sur la ligne de Deng et ne serait pas devenue ce qu’elle est et la situation au Proche-Orient ne serait pas ce qu’elle est.
L’un de mes sujets de réflexion consiste à se demander ce que serait un Occident non-prosélyte, soucieux que ses valeurs soient adoptées par les autres pays en raison de leurs dynamiques propres, car tout le monde tient au respect des droits fondamentaux de l’être humain, plutôt que par l’envoi de missionnaires et de militaires – je n’ai pas la réponse. Répondre à cette question est difficile, tant elle ressortit à nos fondamentaux, par-delà les clivages politiques. Nous devons nous réinventer comme entité défendant sa civilisation et son mode de vie, sans l’imposer aux autres. Sur ce point, je suis proche de Lévi-Strauss.
M. Alain David (SOC). La nouvelle donne africaine a récemment animé nos débats en commission et le 21 novembre dernier dans l’hémicycle. Dans ce cadre, le groupe des députés Socialistes et apparentés a soulevé la question des raisons profondes de cette évolution accélérée, du lancement de l’opération Serval en 2013, saluée par les populations, à la récente succession de coups d’État associée à une remise en cause de la présence française en Afrique.
Un partenariat renouvelé avec les pays africains est impérieusement nécessaire. Chaque pays, avec ses particularismes, doit concentrer l’attention de notre diplomatie. Nous devons combattre l’idée d’un Occident égoïste qui ne nouerait des accords qu’entre pays développés et œuvrer au contraire à un réel multilatéralisme.
La France possède encore des atouts, du professionnalisme et de l’excellence de ses diplomates à l’avantage formidable qu’est la francophonie, de notre audiovisuel extérieur respecté à l’attractivité encore forte de notre enseignement, secondaire dans les pays africains et supérieur en France. Il convient d’aborder la relation avec les pays africains avec optimisme, mais aussi avec vigilance, pour ne pas reproduire nos erreurs et surtout tenir compte du nouvel ordre global né du conflit en Ukraine.
Quelles sont les conséquences immédiates et de long terme de la nouvelle donne internationale sur notre relation avec les pays africains ? Notre diplomatie parlementaire, dans la complémentarité et la diversité des structures parlementaires, peut-elle apporter sa contribution à l’amélioration des relations ?
M. Hubert Védrine. Disons les choses simplement : il faut plus se rendre en Afrique. Il faut aller voir les gens, dans tous les pays, et discuter avec eux, beaucoup. Il faut cesser de penser l’Afrique comme une entité globale, où projeter nos remords ou nos projets. C’est trop général et artificiel et cela ne fonctionne pas. Plus les parlementaires, les responsables de tout ordre et les journalistes iront en Afrique pour y parler aux gens, plus nous approcherons la réalité des Afriques d’aujourd’hui et de demain, et plus nous aurons des chances de répondre de façon adéquate aux demandes qui nous seront adressées.
La disponibilité que j’évoquais à l’instant ne peut pas être abstraite, dans le vide. Il faut avoir une bonne connaissance de ce qui se passe dans ces pays. Beaucoup de gens le font très bien dans des domaines spécialisés. Dans les COP, les Africains sont nombreux. Ils le sont au G20 avec l'Afrique du Sud. Il faut réinvestir ces espaces de négociation. Il fallait liquider une certaine Françafrique. Nous ne pouvions pas continuer à fonctionner avec des valises de billets, comme à l’époque Bongo. Malheureusement, cette liquidation a été de pair avec un désinvestissement intellectuel massif.
Mme Anne Le Hénanff (HOR). La commission de la défense nationale et des forces armées a auditionné plusieurs chercheurs et membres de think tanks au sujet de la présence française en Afrique. Tous ont indiqué que les pays africains ont envie de développer et de renforcer leurs partenariats avec la France.
En février dernier, le président de la République a défini une nouvelle approche de ce que l’on peut appeler la politique africaine de la France, à l’aune de ce qui s’est récemment passé dans plusieurs pays du Sahel. Nos perspectives m’intéressent plus que le bilan de la politique de la France en Afrique. À l’aune de votre expérience, pensez-vous qu’il y a réellement, côté africain, une envie de travailler et de coopérer avec la France ?
À l’Assemblée nationale, nous avons publiquement exprimé notre envie d’adopter une approche nouvelle. Nous plaçons beaucoup d’espoir dans la diplomatie parlementaire, comme en témoigne le cycle d’auditions que mènent nos deux commissions. Plusieurs déplacements de délégations parlementaires ont été effectués ou auront lieu prochainement.
Pensez-vous que la nouvelle approche présentée par le président de la République nous donne toutes les chances de développer et de renforcer nos partenariats dans divers domaines ? Si oui, lesquels ? Quelles priorités, notamment géographiques, devrions-nous adopter en la matière ? Faut-il au contraire considérer que les crispations, voire le rejet, induits par les événements récents exigent de remettre à plus tard l’établissement de relations partenariales apaisées et équilibrées ?
M. Hubert Védrine. Je n’ai aucun doute sur le fait que la plupart des Africains veulent maintenir des relations étroites avec la France, voire les développer. Les contacts que j’ai gardés au cours des dernières années le confirment. Ils ne veulent pas d’une France arrogante, ni d’une France – l’actuelle – qui rase les murs, ce qui les met mal à l’aise, tant notre repentance ne les intéresse pas. Ils veulent une France moderne, pragmatique, présente, capable de réagir, disponible.
Ce n’est pas à nous de dresser ex ante la liste de nos partenaires. Elle découlera des contacts du président de la République, de ses ministres et des parlementaires. Ce qui importe, c’est d’être en phase avec l’Afrique d’aujourd’hui. Au demeurant, les Africains font aussi partie du monde global et les désaccords au sein de l’UA sont légion. Selon les domaines – agricole, économique en général, technologique –, nous bâtirons des partenariats à géométrie variable. Il ne faut pas s’enfermer dans des schémas préconçus.
En matière de perspectives, l’Afrique ne sera sans doute jamais unifiée. Je doute qu’un pouvoir africain global émerge un jour et peser en tant que tel dans les affaires du monde. Prétendre que l’Afrique sera demain le centre du monde au motif que sa population atteindra 2 milliards d’individus au milieu de ce siècle est simpliste.
Le seul problème un peu compliqué à gérer qui en résultera - mais nous y arriverons -, sera l’immigration. L’Europe finira par prendre le sujet au sérieux, constatant qu’il lui faut des gens, mais pas n’importe qui, et que le regroupement familial ainsi que le droit d’asile ont été détournés de leur vocation première. Un jour ou l'autre, nous nous lancerons alors dans une négociation sérieuse avec les pays de départ et de transit, sur la base de quotas par métier. Les Scandinaves ont la meilleure politique possible.
Au début, nous nous disputerons. Les Africains crieront à l’Europe forteresse alors que c'est l'inverse. Après trois ou quatre ans, nous aurons établi une relation saine et structurante entre une Europe aux accords de Schengen redynamisés et les pays africains partenaires. Je suis certain du point d’arrivée mais y arriver peut prendre dix ans. Entre-temps, il est inévitable que des tensions surgissent. Tel a, par exemple, été le cas lorsque le président Macron a réagi à l’attitude des pays du Maghreb consistant à ne pas reprendre des gens condamnés par OQTF. Il a serré la vis sur les visas, à raison, ce qui a provoqué des crises bilatérales aiguës dont nous sortons à peine. La même chose se produira avec les pays d’Afrique subsaharienne. Au demeurant, les trois-quarts des Africains qui émigrent pour vivre mieux vont plutôt au Nigeria, et si possible en Afrique du Sud, qui se dit elle-même envahie par les flux migratoires incontrôlés.
M. Nicolas Dupont-Aignan (NI). Monsieur le ministre, j’aimerais vous poser trois questions, inspirées de témoignages d’interlocuteurs variés, d’Amérique latine, d’Afrique et du Moyen-Orient. Différents par leurs origines et leurs couleurs politiques, tous avouent en privé la déception extrême que leur inspire la France, qu’ils disent ne plus reconnaître.
D’abord, ils regrettent l’absence d’interlocuteur fiable à Paris. Hormis le président de la République et une vague cellule diplomatique à l’Élysée, il n’y a rien ! J’aimerais entendre votre analyse sur l’organisation de notre politique étrangère. D’où vient ce sentiment de ne plus être écoutés, reçus, traités ?
Ensuite, la cohérence générale de notre politique étrangère leur échappe. Tous disent qu’elle oscille entre realpolitik, au Tchad par exemple, et leçons de morale, au Niger dernièrement. La cohérence entre le discours du Quai d’Orsay et celui de l’Agence française de développement (AFD) leur échappe aussi. Obtenir un soutien sur un problème concret leur est impossible. Ils se tournent donc vers les Chinois, ce qui leur permet d’obtenir une solution en deux ans de moins qu’avec l’AFD ou l’UE.
Enfin, ne pensez-vous pas qu’il existe un lien très fort entre notre perte d’influence et notre alignement systématique sur les États-Unis, qui a commencé avec notre retour dans l’organisation militaire intégrée de l’OTAN ? En Ukraine comme au Proche-Orient, quelle déception ! Que la France s’efface d’un monde multipolaire dont le général de Gaulle avait anticipé l’avènement n’est pas le moindre des paradoxes. L’alignement sans faille de la France sur les États-Unis n’est pas sans conséquence, me semble-t-il, sur le regard des peuples du Sud dit global sur notre pays, qui aimeraient entendre une voix forte de la France sur les grands problèmes du monde et ont l’impression qu’elle s’est évanouie, ce qui ne laisse pas de les décevoir.
M. Hubert Védrine. Il faut revigorer le Quai d’Orsay – ses métiers, ses moyens, sa disponibilité – pour sortir de la séquence un peu incertaine que nous avons connue Il faudra reprofessionnaliser le métier de diplomate.
S’agissant de la cohérence de notre politique étrangère, elle ne sera jamais complète. En matière de relations internationales, il y a dix poids, dix mesures ! Il faut chercher à être cohérent sans avoir la naïveté de croire qu’il est possible de l’être complètement. Ce qui est sûr, c’est qu’il vaut mieux éviter de donner des leçons à tout propos. La France pouvait pérorer lorsqu’elle était gouvernée par Louis XIV ou Napoléon Ier, plus maintenant.
Ne renonçons à rien de ce que nous sommes et de ce que nous voulons mais cessons de faire la leçon à tout le monde. Si les Africains préfèrent faire des affaires avec la Chine plutôt qu’avec la France et l’Europe en général, quitte à s’en mordre les doigts dix ans après, lorsqu’ils sont lourdement endettés, c’est parce que la Chine ne leur impose aucun critère démocratique ou autre. À défaut d’être plus cohérents, efforçons-nous d’être moins incohérents.
Quant à la perte relative d’influence, elle caractérise non la seule France mais tous les pays occidentaux, États-Unis inclus. Certes, il est possible que la France pâtisse d’une forme de banalisation au sein de l’Occident depuis la fin de la présidence Chirac. Peut-être faut-il réinventer un gaullo-mitterrandisme modernisé ?
M. le président Jean-Louis Bourlanges. Pour résumer vos propos, monsieur le ministre, il y a clairement des Afriques et non une Afrique et nous ne sommes pas les sauveurs du genre humain, si dur que cela soit à admettre pour nous.
Au cours des dernières années, nous nous sommes concentrés sur l’Afrique de l’Ouest. Or ce qui saute aux yeux, c’est l’immensité et la tragédie absolue des problèmes de l’Afrique de l’Est, qu’il s’agisse de la région des Grands Lacs, à l’Est de la RDC, du Soudan ou de la région du Tigré, en Éthiopie. Tout cela compose un paysage absolument terrifiant.
Comment pouvons-nous – Français, Européens, Occidentaux –, à partir de ce que nous ne sommes plus et de ce que nous sommes encore, contribuer à un apaisement, voire à une solution dans cette Afrique en convulsion totale ?
M. Hubert Védrine. Cher président Bourlanges, n’abandonnons pas l’approche plus saine et plus réaliste de nos relations et de nos responsabilités en Afrique de l’Ouest pour une responsabilité fabriquée vis-à-vis de l’Afrique de l’Est, où nous n’avons aucun relais et où – moins encore qu’ailleurs – nous ne sommes pas les sauveurs du genre humain ! Notre pays est membre permanent du Conseil de sécurité de l’ONU et dispose d’une armée remarquable. Nous ne pouvons que nous montrer disponibles.
Il faut parler aux organisations régionales africaines et partir de la demande des Africains. Nous ne pouvons pas partir de notre sentiment ni de l’état de notre opinion publique, si horrifiée soit-elle. Il faut mettre un terme aux politiques dont l’objet premier est de calmer les souffrances des téléspectateurs français. Nous sommes obligés de nous inscrire dans le monde tel qu’il est. Que pouvons-nous faire en Éthiopie ou en Somalie ? Pas grand-chose. Je le dis à regret. Le système onusien joue un rôle à la marge. Soyons disponibles et abstenons-nous de pérorer.
Il ne faut pas s’en tenir à l’Afrique de l’Ouest, moins encore aux trois ou quatre gouvernements incapables qui nous utilisent non parce que nous aurions une attitude postcoloniale mais parce qu’ils ont besoin d’un bouc émissaire. L’Afrique compte plus de cinquante pays. Déjà, à l’époque de Mitterrand, nous invitions aux sommets France-Afrique des pays situés hors de notre zone d’influence, tels que l’Angola.
Il y a longtemps que nous avons élargi notre focale. Les initiatives du président Macron ont renforcé cette approche. J’ignore si tous ceux qui cherchent à obtenir des contacts à Paris en trouvent mais ce qui est sûr, c’est que les dirigeants français ont compris depuis longtemps que l’Afrique ne se réduit pas à sa partie francophone.
M. le président Thomas Gassilloud. Nous en venons à présent aux interventions, à titre individuel, des autres orateurs.
Mme Éléonore Caroit (RE). Dès 2017, le président de la République a fait de la redéfinition de notre relation avec l’Afrique une priorité, dont les grandes lignes ont été présentées lors du discours de Ouagadougou : engagement citoyen et démocratie ; enseignement supérieur et recherche ; entrepreneuriat et innovation ; culture ; sport et développement. Nous saluons la volonté d’associer plus étroitement les secteurs privés et les sociétés civiles au renouveau du partenariat entre la France et les pays du continent africain. Plusieurs programmes de l’AFD, tels que les initiatives Digital Africa et Choose Africa, soutiennent les jeunes entrepreneurs africains et les start-up.
Monsieur le ministre, vous avez publié en 2013 un rapport – qui fait référence – intitulé « Un partenariat pour l’avenir : 15 propositions pour une nouvelle dynamique économique entre l’Afrique et la France ». Considérez-vous que la nouvelle dynamique insufflée par le président de la République depuis le début de son mandat tient compte de vos propositions ?
Mme Stéphanie Galzy (RN). La France a toujours eu des liens forts avec le continent africain, en raison de notre histoire commune. Léopold Sédar Senghor a écrit : « La colonisation a charrié de l’or et de la boue. Pourquoi retenir la boue et pas les pépites ? ».
Nous perdons notre attache privilégiée avec l’Afrique, notamment avec ses futures élites, qui désertent nos formations universitaires au profit des formations anglo-saxonnes, faute d’une politique de la francophonie volontariste. L’image de notre pays parmi les dirigeants et les populations s’est dégradée en raison de l’illisibilité de notre politique. Le rapport d’information rendu par nos collègues Fuchs et Tabarot, le mois dernier, est sans concession sur les manquements de notre diplomatie.
Monsieur le ministre, pouvez-vous nous rassurer sur les possibilités qui s’offrent à nous pour rétablir la confiance entre l’Afrique et la France ? Notre perte d’influence politique entraînera une perte de confiance économique, dont les entreprises françaises pâtiront.
Mme Ersilia Soudais (LFI-NUPES). Novembre 2022 : les troupes françaises de l’opération Barkhane au Sahel se retirent et une question subsiste : comment en sommes-nous arrivés là ? Monsieur le ministre, dans un contexte où notre perte d’expertise sur le terrain fait couler beaucoup d’encre, que pensez-vous de la réforme du corps diplomatique ?
Dans leur rapport d’information à ce sujet, nos collègues Le Gall et Ledoux écrivent : « Le ministère de l’Europe et des affaires étrangères (MEAE) a subi dans le même temps une concurrence accrue – de l’Élysée, d’autres ministères, d’opérateurs ou d’acteurs non-étatiques – qui tend à réduire son poids dans la conduite de l’action extérieure. […] Dans les régions où l’armée française est engagée sur des théâtres d’opérations extérieures, les prérogatives du Quai d’Orsay tendent à se réduire par rapport à celles du ministère des armées. Enfin, le poids du président de la République et de la cellule diplomatique de l’Élysée tend également à marginaliser le Quai d’Orsay. ». Partagez-vous cette analyse ? Ne pensez-vous pas que l’expertise et les compétences spécifiques des diplomates ne sont pas employées à leur juste valeur, notamment pour agir dans des régions du monde exposées à la lutte contre les groupes djihadistes ?
M. Jean-Pierre Cubertafon (Dem). Il y a quelques semaines, nos collègues Bruno Fuchs et Michèle Tabarot ont présenté, devant la commission des affaires étrangères, un projet de rapport d’information sur la relation entre la France et l’Afrique. En 175 pages, ils détaillent un changement de paradigme : la présence française en Afrique est plus contestée de nos jours qu’elle ne l’a été au cours des cinquante dernières années. Par ailleurs, le continent africain est traversé par des mutations profondes. D’après nos collègues, il est urgent de repenser la stratégie française pour l’Afrique et de mettre un terme au déclin, ainsi qu’à la contestation que la France y subit, notamment en Afrique de l’Ouest. Ils insistent notamment sur la communication et sur son rôle essentiel dans notre relation avec ce continent.
Monsieur le ministre, s’agissant du prisme informationnel, je souhaite vous poser trois questions. Considérez-vous que la stratégie française en matière de communication est insuffisante ? Quels outils pourraient être utiles à la politique africaine française à l’heure de la guerre informationnelle ? Pensez-vous que la montée du sentiment anti-français en Afrique est inexorable ?
Mme Lysiane Métayer (RE). Monsieur le ministre, je vous remercie de votre analyse de la politique africaine de la France et surtout de vos observations préliminaires mettant en lumière la méconnaissance du processus de décolonisation et les problèmes qui en découlent. Cette lacune suscite de l’incompréhension et des raccourcis. Née en Afrique, j’y ai vécu. Le poids de la colonisation en France est étranger à mes amis et partenaires africains, qu’ils soient ivoiriens, sénégalais, nigérians ou congolais.
Au cours des deux dernières décennies, nos exportations en Afrique ont connu une croissance remarquable, qui en a doublé la valeur, et notre présence militaire s’est significativement renforcée, à la demande de plusieurs États africains. Ces évolutions, que ne doivent pas occulter les récents putschs et le retrait consécutif de nos forces armées, donnent la mesure de l’importance des relations franco-africaines, à l’heure où les projections démographiques prévoient un doublement de la population du continent d’ici 2050 et une aggravation du dérèglement climatique.
Dans ce contexte, quelle est votre vision de l’avenir des relations entre la France et les pays africains ? Comment envisagez-vous notre relation avec la jeunesse africaine, dont le rôle croissant dans le paysage socio-économique est indéniable ?
M. Vincent Bru (Dem). La méconnaissance de l’Afrique n’est pas seulement le propre de l’opinion publique française, notamment des médias. Nos collègues Fuchs et Tabarot, dans leur rapport d’information, l’ont identifiée au sein même du Quai d’Orsay, sans doute en raison, au moins en partie, de la disparition d’un ministère de la coopération de plein exercice en 1998. Comment améliorer la connaissance qu’ont nos diplomates de l’Afrique et rétablir, au sein du Quai d’Orsay, une culture du continent africain ?
Mme Mélanie Thomin (SOC). Monsieur le ministre, j’aimerais vous interroger sur la question épineuse de la reprise des liens avec les pays d’Afrique où des coups d’État ont récemment eu lieu.
Le mois dernier, Air France a rétabli la liaison entre l’aéroport de Paris-Charles de Gaulle et l’aéroport Modibo-Keïta de Bamako, en dépit du maintien du classement du Mali en zone rouge par le ministère de l’Europe et des affaires étrangères. La reprise des liaisons aériennes avec le Burkina Faso est envisagée, alors même que ce pays fait l’objet du même niveau d’alerte de nos services diplomatiques. Ces décisions contrastent fortement avec la force des sanctions prononcées cet été par la France à l’encontre des gouvernements putschistes du Mali, du Burkina Faso et du Niger.
Quels liens, notamment économiques, la France peut-elle et doit-elle inventer dans la configuration nouvelle du Sahel ? Sur quel support devons-nous nous appuyer pour démontrer notre bonne foi à agir en partenaires égaux et non pas en Occidentaux prosélytes ?
M. Mounir Belhamiti (RE). Monsieur le ministre, vous avez dit que les sociétés africaines rêvent de vivre à l’occidentale. Cela ne me semble pas tout à fait exact. La perte d’influence des sociétés occidentales en Afrique découle aussi du rejet de certains aspects du mode de vie occidental, notamment de ses évolutions sociétales, dont je précise d’emblée que j’y suis favorable. Ce diagnostic me semble confirmé par le fait que les Russes et les Chinois, qui promeuvent des modèles traditionalistes et autoritaires, gagnent du terrain.
Je souhaite que nos diplomates traitent le mal avec le remède approprié. Considérer que notre mode de vie est envié des sociétés africaines me semble relever d’une lecture surannée. Cela n’est plus vrai. Il faut en prendre acte avec réalisme.
M. Hubert Védrine. Je souhaite réagir à la dernière intervention pour clarifier, au besoin, le propos que j’ai tenu. En disant cela, je ne parlais pas spécifiquement des Africains, mais des classes moyennes des pays du Sud global, qui veulent vivre à l’occidentale. Si leur adhésion à nos valeurs démocratiques est variable, leur envie de vivre comme nous est certaine.
Il faut distinguer le social et le sociétal. Quelle que soit leur conception de la famille et du couple, tous veulent vivre mieux, envoyer leurs enfants à l’école, bénéficier d’une justice qui fonctionne honnêtement, posséder une voiture et acheter une maison. Cette observation permet de mettre à sa juste place la rhétorique politique du rejet de l’Occident.
M. Olivier Faure (SOC). Monsieur le ministre, j’apprécie à sa juste valeur, comme chacun ici, votre regard réaliste sur les affaires du monde. J’aimerais profiter de votre présence parmi nous et de votre influence pour rappeler une vérité simple : la France s’honore lorsqu’elle tient sa parole. Certains Afghans, qui ont été auxiliaires de l’armée française lorsqu’elle combattait en Afghanistan, risquent d’être renvoyés chez eux. Ils nous ont aidés lorsque nous luttions contre les talibans et pourtant ils n’obtiennent pas le visa qui les protégerait. Si la France veut conserver une influence dans le monde, elle doit honorer sa parole.
Mme Marine Hamelet (RN). Rentrée hier du Cameroun, je constate moi aussi que la connaissance de l’Afrique, en France, fait défaut. Non seulement personne en France ne connaît l’Afrique, mais nous avons le défaut de ne pas écouter nos ambassadeurs. L’exemple du Cameroun est éloquent. Son classement en zone orange est blessant pour les Camerounais, qui en déduisent que nous considérons leur pays comme dangereux.
Depuis plusieurs années, notre ambassade en fait état auprès du ministère de l’Europe et des affaires étrangères, afin que ce classement soit modifié et les déplacements vers et depuis le Cameroun facilités. Le classement de leur pays dans la liste des pays dangereux semble d’autant plus injustifié aux Camerounais que l’image du nôtre offerte par France 24, qui rapporte les attentats qui s’y produisent, leur donne le sentiment d’un deux poids, deux mesures.
Sur place, nous avons rencontré de nombreux élus régionaux et locaux. Tous sont de grande qualité et connaissent très bien leurs dossiers. Ils savent exactement ce dont ils ont besoin. Vous avez raison de dire que nous devons être à leur écoute.
S’agissant du sentiment anti-français, il est malheureusement bien réel, sinon parmi les élites, du moins au sein des populations. Nos compatriotes qui vivent en Afrique en font de plus en plus les frais. Il est urgent d’agir.
M. Hubert Védrine. Je persiste à penser que le sentiment anti-français s’inscrit dans un sentiment anti-occidental plus général, qu’il est artificiellement attisé et organisé, qu’il ne durera pas et qu’il existe mille façons de lui faire pièce.
Monsieur Faure, je suis d’accord avec vous. Le détournement du droit d’asile, sur lequel je suis très bien renseigné, est devenu un business dans toute l’Afrique. Les fausses filières, les fausses expertises et les faux témoignages rapportent désormais plus d’argent que le trafic de drogue. Mais les Afghans que vous évoquez relèvent au contraire typiquement de la protection au titre de l’asile. Je ne comprends même pas qu’une hésitation subsiste.
Le droit d’asile n’a pas été conçu, dans les conventions internationales, pour faciliter l’immigration économique illégale mais pour protéger des gens en danger en raison de leur race, de leur orientation sexuelle, de leur religion, de leurs opinions politiques ou d’une situation de guerre. Je m’associe à toute démarche de nature à aider nos anciens auxiliaires afghans.
M. Olivier Faure (SOC). Ils sont actuellement à Téhéran. Les renvoyer en Afghanistan, c’est les envoyer à la mort. Je tenais, indépendamment du débat sur le détournement du droit d’asile, à appeler l’attention sur leur sort dans l’espoir que le ministère de l’intérieur leur octroie les visas dont ils ont besoin.
M. Hubert Védrine. Je m’associe à toute démarche utile à cet effet. Il va de soi que nous ne pouvons pas envoyer à la mort des gens qui ont eu le courage de se mettre de notre côté, que nous ayons eu raison ou non d’aller en Afghanistan.
Pour en revenir à l’Afrique, il faut faire une analyse réaliste et équilibrée de la situation, et non défaitiste ou désespérée, moins encore masochiste, ce qui ne sert à rien. L’Afrique est travaillée par des forces variées. Certaines rejettent l’Occident dans sa globalité ; ce dernier n’en conserve pas moins une force d’attraction. Penser que nos sociétés sont dégénérées n’empêche pas de vouloir vivre comme nous. Selon les domaines et les zones géographiques – le Cameroun a toujours été très remonté contre la France pour des raisons historiques –, les appréciations varient.
En tout état de cause, je réfute l’idée selon laquelle nous assistons à un déferlement du sentiment anti-français, d’autant que ceux qui le gèrent n’ont rien à proposer et qu’eux-mêmes seront ensuite rejetés par ceux qu’ils ont excités contre le bouc émissaire du moment qu’est la France. Les Russes n’ont pas de solution à offrir. Les Chinois offrent des solutions ponctuelles, certes dépourvues de conditions démocratiques, mais qui placent les pays qui les choisissent dans une spirale d’endettement.
La situation est ouverte et, à mon avis, assez mobile. Il faut que la France retrouve confiance en elle et adopte – tous les groupes politiques en conviennent – une approche moins pérorante, moins dominante, moins paternaliste, une approche disponible et pragmatique dans ses partenariats. En réalité, cette approche est pratiquée depuis longtemps. Si le Cameroun ou l’Algérie sont des cas compliqués, pour de nombreux pays d’Afrique, la question ne se pose même pas car ils se débrouillent plutôt bien. Leurs diasporas en France n’ont pas besoin d’activer un sentiment anti-français. Plusieurs candidats à la présidence de la République du Sénégal m’ont dit être très gênés par les réseaux de critique systématique des Sénégalais de Paris.
Quoi qu’il en soit, parmi la quinzaine de puissances qui ont une politique en Afrique, notamment la Russie, la Chine, le Brésil, l’Inde, les Émirats arabes unis, le Qatar, Israël et le Japon, la France a de nombreux atouts. Notre histoire commune a parfois été cruelle mais elle a aussi été passionnelle. Il faut réinvestir cette relation, humainement d’abord, financièrement ensuite – les chefs d’entreprise n’ont pas besoin des responsables politiques pour savoir ce qui est rentable.
Au sein du système global, nous sommes en compétition avec l’influence américaine. Il nous arrive d’en faire un peu trop pour nous distinguer. Les Français doivent retrouver un peu de confiance raisonnable en eux-mêmes, sans basculer à nouveau dans la prétention. Tout cela est certes de bon sens mais peu conforme à « l’ADN français ». Je n’en demeure pas moins optimiste, surtout après avoir échangé avec vous.
Quant au professionnalisme diplomatique, quel que soit le nom de l’institution, de la formation et de l’école, il faut le reconstituer. Ouvrir le corps diplomatique est une bonne chose ; au demeurant, il y a longtemps que l’on nomme à des postes d’ambassadeurs des gens qui n’en sont pas issus.
Le métier de négociateur, en revanche, ne s’improvise pas. J’ai préfacé un livre à ce sujet, qui paraîtra en janvier. Nous vivons dans un monde rythmé par les négociations complexes, par exemple sur l’intelligence artificielle, les vaccins ou l’avenir du nucléaire. Y réussir dépend moins d’une connaissance spéciale que de la maîtrise du métier de négociateur, qui consiste notamment à savoir ce que l’on veut, à identifier les compromis que l’on peut accepter et à comprendre ce que veut la partie adverse. Propulser brusquement dans ce métier des gens dont la carrière dans la fonction publique n’a jamais rien eu à voir avec tout cela n’est pas une bonne idée.
Il faut respecter ce métier, et d’abord le reconstituer. À l’INSP, il y a des gens qui ne disent pas le contraire et considèrent que les directions des ressources humaines des ministères pourront gérer des carrières à trois ou quatre postes d’avance. Mais d’autres refusent catégoriquement que des gens prétendent faire carrière dans le même métier. Si ces derniers l’emportent, nous subirons une perte de capacités en matière de négociation, qu’il faudra compenser ultérieurement. Cette question a été soulevée par plusieurs groupes politiques ; elle me semble importante.
Dans l’Afrique de demain, nous devrons nous montrer très disponibles, sans assommer nos partenaires de scénarios, de politiques, d’annonces et de stratégies. Ils nous demanderont d’être disponibles. Pour quoi faire ? Nous verrons, selon les cas. Nous avons de nombreux atouts.
Les Africains ne veulent pas d’un tête-à-tête avec la Chine. Aucun dirigeant africain, sauf quelques putschistes tenus par les Russes dans un moment de crise aiguë, ne veut se passer de la France. Quel que soit le degré d’excitation, plus ou moins fabriqué, des populations contre la France, nous avons énormément de cartes à jouer, pour peu que nous nous fassions un peu violence et que nous acceptions de nous écarter de notre approche traditionnelle, si difficile à corriger soit-elle. C’est une forme d’optimisme que je développe devant vous.
M. le président Thomas Gassilloud. Monsieur le ministre, au nom de la commission de la défense nationale et des forces armées, je vous remercie de cette audition passionnante et positive.
M. le président Jean-Louis Bourlanges. Monsieur le ministre, vous avez dit que nos échanges ont fortifié votre optimisme. J’espère que votre audition aura pour effet de fortifier notre réalisme. Si tel est le cas, nous n’avons pas perdu notre matinée.
10. Audition commune, ouverte à la presse, de M. Maxime Audinet, chercheur à l’Institut de recherche stratégique de l’École militaire (IRSEM), de M. Paul Charon, directeur du domaine « Renseignement, anticipation et stratégie d’influence » de l’IRSEM et de M. Jonathan Guiffard, senior fellow à l’Institut Montaigne, sur les stratégies de nos compétiteurs (Russie, Chine, Turquie) en Afrique. (mercredi 20 décembre 2023)
M. le président Thomas Gassilloud. Mes chers collègues, l’audition de ce jour porte sur les stratégies de nos compétiteurs en Afrique, essentiellement la Russie, la Chine ou encore la Turquie, qui cherchent à y étendre leur influence. Ces stratégies sont multiples, notamment sur le plan diplomatique, mais également sécuritaire, comme le démontre le rôle joué par le groupe de mercenaires russes Wagner, la présence chinoise à Djibouti ou l’activisme turc en Libye, par exemple à travers l’exportation d’armes, notamment les drones.
Au-delà, ces stratégies sont également économiques et alimentaires. Ici, nous pouvons penser à la prédation chinoise sur les ressources naturelles en contrepartie de prêts à faible conditionnalité ou encore à l’instrumentalisation russe des enjeux d’exportation des céréales ukrainiennes vers l’Afrique. Une étude récente relevait que l’or extrait par Wagner en Afrique pourrait avoir rapporté au Kremlin jusqu’à 2,5 milliards de dollars, depuis le début de la guerre en Ukraine, ce qui est malheureusement la preuve du bon fonctionnement du néocolonialisme russe. Enfin, les stratégies mises en œuvre par ces compétiteurs sont informationnelles. Elles visent à modeler les opinions, en Afrique comme en Europe, par l’instrumentalisation des réseaux sociaux et des médias, pour imposer leur vision du monde, trop souvent au détriment de la vérité et de nos intérêts.
Pour nous aider à mieux comprendre la réalité de ces influences, les stratégies mises en place, ainsi que les États africains les plus concernés, nous avons le plaisir d’accueillir aujourd’hui trois chercheurs que je remercie pour leur présence et leur disponibilité. Monsieur Maxime Audinet, vous êtes chercheur à l’Institut de recherche stratégique de l’École militaire (IRSEM), dans les domaines de stratégie d’influence et des études russes post-soviétiques. Vous pourrez nous parler du rôle de la Russie, notamment en Afrique.
Monsieur Paul Charon, vous êtes directeur du domaine « Renseignement, anticipation et stratégie d’influence » de l’IRSEM et spécialiste de la Chine. Nous comptons sur vous pour nous expliquer les opérations d’influence chinoises en Afrique, mais aussi au niveau mondial.
Monsieur Jonathan Guiffard, vous êtes chercheur à l’Institut Montaigne. Vous travaillez notamment sur la Turquie et nous serions heureux de vous entendre sur les ressorts de puissance de la Turquie en Afrique, mais aussi sur les différents relais d’influence sur lesquels ce pays s’appuie pour relayer sa politique.
Maxime Audinet, chercheur à l’Institut de recherche stratégique de l’École militaire (IRSEM). Mon intervention portera sur la présence de la Russie en Afrique, notamment en Afrique subsaharienne, sur laquelle je travaille depuis à peu près deux ans à partir d’une approche essentiellement empirique. Le réengagement de la Russie en Afrique qui date de la fin des années 2000 a très longtemps été dominé par la coopération de défense et la vente d’armements, qui demeure un marché essentiel pour la Russie. Cependant, un nouveau positionnement a vu le jour depuis le sommet Russie-Afrique de Sotchi en octobre 2019, depuis lequel la Russie cherche à s’affirmer comme un prestataire de sécurité et un protecteur des souverainetés africaines, ainsi qu’un partenaire économique qui serait « fiable » et non conditionnel. Il convient de relever cependant que les volumes d’échanges commerciaux entre la Russie et l’Afrique n’ont pas considérablement augmenté ces dernières années.
Dans ce cadre, un élément essentiel porte naturellement sur le déploiement progressif du groupe Wagner depuis 2018 dans un certain nombre de pays de la région, qui s’est accompagné parallèlement d’une conflictualité informationnelle considérablement accrue. Toujours dans le même ordre d’idées, depuis la mort au mois d’août 2023 d’Evgueni Prigojine, le fondateur du groupe Wagner, nous observons une restructuration de ce que j’avais appelé dans mes travaux la « bicéphalie » de la présence russe en Afrique. Cette bicéphalie se caractérise en effet par une face étatique et une face non étatique, qui était justement incarnée par Wagner, mais aussi très fortement soutenue par l’État russe. Si nous ne sommes pas revenus à une direction monocéphale, le cas du Burkina Faso témoigne des tentatives par le ministère de la défense et les services – notamment le GRU (le renseignement militaire), mais aussi le SVR (le renseignement extérieur) – de reprendre le contrôle sur cet héritage de Wagner en Afrique subsaharienne.
Un autre élément doit être mentionné, puisqu’il concerne directement la critique de la présence française et porte sur l’actualisation et l’affirmation d’un véritable récit stratégique russe, celui de la lutte contre le néocolonialisme. En réalité, la Russie actualise le récit qui avait été déployé par l’Union soviétique en Afrique subsaharienne dans les années 1950 et 1960. Ce récit est à la fois très simple, mais il résonne énormément auprès des sociétés africaines. Simultanément, il connaît une véritable explosion quantitative dans le discours politique russe. Par exemple, depuis l’invasion à grande échelle de l’Ukraine, Vladimir Poutine a employé deux fois plus le champ lexical du colonialisme dans ses discours qu’il ne l’avait fait entre 2000 et 2022.
De la même manière, au sein du parlement russe, notamment de la Douma, sont menés de multiples débats sur cette question de l’anticolonialisme. De fait, nous constatons véritablement une restructuration dans le discours politique russe de la critique antioccidentale et notamment de la critique de la présence française en Afrique, à partir de ce récit anticolonial, qui est déjà bien présente, mais qui continuera d’être mobilisé dans le discours russe. En effet, il permet à la Russie de légitimer sa position vis-à-vis de ce que l’on appelle parfois improprement le Sud global, c’est-à-dire un certain nombre d’États qui se rejoignent sur ce récit d’un interventionnisme occidental délétère. L’Inde est aussi un pays privilégié par la Russie pour diffuser ce récit.
Ce récit est d’autant plus efficace qu’il n’est pas à l’origine pensé et diffusé par la présence russe. En effet, ce récit préexiste : il est déjà très présent au sein des sociétés africaines et mobilisé par des acteurs politiques et des activistes. La Russie s’efforce de l’amplifier, de la même manière qu’elle a pu le faire auparavant et qu’elle cherche d’ailleurs toujours à le faire vis-à-vis de certains mouvements populistes, notamment d’extrême droite en Europe.
Par ailleurs, l’Afrique, notamment subsaharienne, constitue un espace très pertinent pour étudier l’éventail des pratiques d’influence et de lutte informationnelle de la Russie. En effet, l’ensemble des dispositifs qui mobilisent ces pratiques (la diplomatie publique, la désinformation, les manipulations de l’information) est déployé dans la région, et notamment dans des pays comme le Mali, la République centrafricaine ou le Burkina Faso. Dans ce cadre, trois types d’acteurs peuvent être distingués.
Il s’agit tout d’abord des acteurs étatiques russes, qui deviennent aujourd’hui de plus en plus dominants, notamment des instruments médiatiques transnationaux comme RT et Sputnik, qui ont été suspendus au sein de l’Union européenne à la suite de l’invasion à grande échelle de l’Ukraine. Cependant, contrairement à une idée reçue, ils n’ont pas disparu. Par exemple, RT France s’appelle aujourd’hui « RT en français », même si elle a été relocalisée à Moscou. Surtout, ces médias cherchent de nouveaux marchés pour compenser cette éviction des pays occidentaux et l’Afrique subsaharienne en fait clairement partie. Ainsi, la part des audiences africaines de ces médias s’accroît très nettement. En outre, 30 % des contenus produits et diffusés par la chaîne anglophone de RT concernent aujourd’hui l’Afrique.
Il faut également mentionner les acteurs de la diplomatie numérique, c’est-à-dire la manière dont les ambassades de Russie, le ministère des affaires étrangères et le ministère de la défense communiquent en ligne pour atteindre des audiences étrangères. La communication numérique des ambassades de Russie en Afrique a vraiment évolué depuis l’invasion à grande échelle de l’Ukraine, avec des contenus beaucoup plus agressifs et plus importants sur les plans qualitatifs et quantitatifs. Enfin, il faut souligner les opérations informationnelles des unités du ministère de la défense russe et surtout des services de renseignements, notamment le GRU, qui essaye peu à peu de reprendre la main sur la partie des activités informationnelles de Wagner.
Le deuxième type d’acteurs sont des acteurs non-officiels ou semi étatiques, que mes collègues Kevin Limonier et Marlène Laruelle ont appelé les « entrepreneurs d’influence » et que je nomme des acteurs « adhocratiques », c’est-à-dire mobilisés de manière ad hoc par l’État russe pour justement intervenir là où l’État ne souhaite pas s’impliquer directement, et agir de manière beaucoup plus souple et beaucoup plus flexible que des acteurs bureaucratiques. L’idéal type était ici le groupe Wagner, dans un modèle tridimensionnel alliant la prestation de sécurité à travers un entrepreneuriat de violence ; l’activité économique à travers la prédation et l’exploitation de matières premières et une partie informationnelle, qui était bien incarnée autour du projet d’usines à trolls mis en place par Evgueni Prigojine d’abord centralisé à Saint-Pétersbourg, puis décentralisé, y compris dans un certain nombre de pays africains.
L’un des événements les plus marquants de ces agissements fut l’affaire du charnier de Gossi, qui a été « débunké » et attribué à Wagner par le ministère des armées français. Il existe aujourd’hui une espèce de reliquat de cet écosystème d’influence informationnelle mis en place par Wagner en Afrique, puisque des actifs informationnels comme des faux comptes sur X ou Telegram continuent d’être actifs et de propager des contenus, y compris des informations hostiles à la présence française. Lors de la prise de Kidal, Wagner a par exemple essayé de se servir de cet événement pour relégitimer son rôle dans la région après la mort d’Evgueni Prigojine.
Simultanément, nous assistons également à une tentative de recyclage d’un certain nombre d’anciens membres de Wagner par les structures étatiques du ministère de la défense ou du GRU, notamment dans le cadre de cette nouvelle organisation qui s’appelle l’Africa Corps. Cette dernière a été mise en place à l’initiative du ministère de la défense russe et notamment de son vice-ministre Yunus-Bek Ievkourov, une figure très importante de cette deuxième phase de l’expansion de la présence russe en Afrique subsaharienne
Enfin, il faut bien se rappeler qu’une stratégie d’influence n’est efficace que lorsqu’elle s’appuie aussi sur un écosystème beaucoup plus large que les acteurs nationaux qui en sont à l’origine, ce que Yochai Benkler appelle dans ses travaux la propagande en réseau. Les Russes ont cherché à pénétrer des espaces informationnels et médiatiques locaux et à tisser des liens avec des acteurs locaux de chacun de ces pays qui vont agir pour des raisons lucratives, militantes, idéologiques – parfois les trois simultanément – au service de la présence russe, mais qui ont aussi parfois leur propre agenda. En effet, ces acteurs trouvent aussi un intérêt à coopérer avec des acteurs russes. RT et Sputnik ont par exemple signé vingt-trois accords de coopération avec des médias africains, qui sont soit des médias généralistes, des agences de presse ou des médias alternatifs ou contre hégémoniques. Ces médias participent aussi à la diffusion de leurs contenus dans les pays africains selon une forme d’externalisation de l’influence, en tentant de s’appuyer sur des leaders d’opinion et des activistes locaux pour servir aussi parfois de « blanchisseurs » des récits russes. Je pense notamment à la figure de Kémi Séba, qui a été financé à hauteur de 400 000 dollars par Wagner et qui était à Moscou ces derniers jours. Parmi d’autres entrepreneurs de désinformation figure Harouna Douamba.
Enfin, des médias sont financés par les acteurs russes et notamment par Wagner, comme Radio Lengo Songo en République centrafricaine (RCA). Ils étaient financés par une entreprise de prospection minière liée à Wagner en RCA et aujourd’hui il est difficile de savoir si de nouveaux circuits de financement ont été mis en place. Cependant, nous pouvons voir que malgré la mort de Evgueni Prigojine, Wagner est toujours présent. Son héritage est conservé en réalité par l’État russe, qui comprend bien qu’il ne peut pas remplacer cet écosystème du jour au lendemain et qu’il a intérêt à s’appuyer sur ces actifs pour continuer à pérenniser cette influence.
M. le président Thomas Gassilloud. Je vous remercie. Il est particulièrement étonnant d’observer cette capacité du pouvoir russe à développer un discours anticolonialiste tout en adoptant un comportement de prédation en Afrique et en envahissant son voisin. La question du champ informationnel est donc absolument capitale.
M. Paul Charon, directeur du domaine « Renseignement, anticipation et stratégie d’influence » de l’IRSEM. Ma présentation portera essentiellement sur la stratégie informationnelle de la Chine, qui est maintenant assez bien connue dans ses dimensions mondiales, surtout pour les terrains asiatiques, européens et nord-américains. En revanche, elle l’est beaucoup moins en Afrique. Cette stratégie informationnelle ou stratégie narrative et discursive de la Chine en Afrique s’inscrit dans une stratégie plus globale, qui peut se résumer en trois points. Le premier enjeu consiste à maintenir l’hégémonie du Parti sur le système politique chinois, ce qui passe par la lutte contre les « cinq poisons » : les Taïwanais, les Ouïgours, les Tibétains, les dissidents démocrates et les Falun Gong. Cela passe également par la production d’une image positive de la Chine.
Le deuxième point porte sur la défense de la souveraineté chinoise, et notamment de sa souveraineté territoriale, d’où la lutte très rude menée par la Chine pour éliminer tout soutien diplomatique à Taïwan en Afrique.
Le troisième concerne l’ambition de façonner un environnement favorable à la Chine, c’est-à-dire de peser sur les normes, les institutions, les standards techniques, mais aussi les idées.
Sur le terrain africain plus particulièrement, l’objectif de la Chine consiste d’abord à développer une stratégie informationnelle qui favorise la construction, l’établissement et le renforcement des relations sino-africaines, en montrant notamment tout le bénéfice que ces pays peuvent trouver à établir des relations avec Pékin. Il s’agit ensuite d’affaiblir les États-Unis, et de manière plus large, le modèle démocratique. Ici, l’objectif consiste à produire une image négative de l’adversaire et du modèle démocratique d’une manière générale, en montrant notamment tous les effets néfastes de l’interventionnisme américain et plus largement occidental.
Les enjeux informationnels ont été identifiés depuis longtemps par la Chine. Une année après l’arrivée au pouvoir de Xi Jinping en 2013, s’est tenue une conférence très importante sur la propagande et le travail idéologique, qui a identifié le champ informationnel comme un champ de bataille et qui a placé les acteurs du champ informationnel chinois au centre de cette stratégie. Les Chinois ont le sentiment d’être encerclés sur le plan informationnel et donc de devoir lutter contre des acteurs qui occupent déjà très largement le terrain, et sont pour le moment plus efficaces que les médias chinois. Dès 2014, Xi Jinping a donc voulu construire des médias de rang international, sur le modèle de CNN et d’Al Jazeera, pour rivaliser avec l’Occident et imposer les récits chinois.
Quatre grands médias mènent cette lutte informationnelle : l’agence de presse Xinhua, Radio Chine internationale, la chaîne de télévision internationale CGTN (China Global Television Network) et le China Daily. Ils produisent deux types de publications : d’une part, des publications publiques – des articles, des émissions, des reportages – et d’autre part ; des publications à destination du Parti.
Il est loisible d’identifier les récits et les motifs argumentatifs récurrents dans cette stratégie informationnelle. De manière très intéressante, la Chine éprouve des difficultés à parler des problématiques locales : la stratégie informationnelle de la Chine en Afrique reste très centrée sur la Chine elle-même. Les récits les plus forts qui dominent la stratégie chinoise concernent la construction d’une communauté de destin Chine-Afrique, qui s’inscrit elle-même dans une communauté de destin pour l’humanité, à travers la dénonciation de l’hégémonie américaine, la présentation de la démocratie américaine comme malade et dysfonctionnelle en interne et belliqueuse à l’extérieur, désireuse de propager des révolutions de couleur dans toutes les zones du monde. Ces discours cherchent en outre à promouvoir un monde multipolaire et à réformer la gouvernance mondiale. Enfin, ils tendent à mettre en avant les changements positifs en Afrique, en essayant de les associer le plus souvent possible à des actions de la Chine.
La stratégie informationnelle chinoise peut être découpée en quatre grandes catégories d’actions. Il s’agit d’abord d’une action de propagande, qui repose sur l’accroissement de la présence médiatique de la Chine en Afrique et qui passe par une augmentation des bureaux implantés dans un nombre croissant de pays, des productions dans des langues diversifiées, une diffusion de contenus dans les médias locaux traditionnels et en ligne.
Cette stratégie passe ensuite par la censure, qui prend différentes formes : l’intimidation de journalistes locaux ou occidentaux, des attaques cyber, des campagnes de trolling pour intimider et la prise de contrôle d’un certain nombre d’infrastructures de communication locales.
Le troisième axe concerne les manipulations de l’information, à travers l’amplification de campagnes informationnelles chinoises, la production de faux contenus et d’informations manipulées, l’utilisation de faux comptes sur les réseaux sociaux et la mise en œuvre de campagnes coordonnées. Une tendance plus récente, mais de plus en plus forte cherche à simuler l’authenticité, notamment en recrutant des relais locaux qui s’expriment dans les médias chinois, via des comptes anonymisés ou dont les liens avec les agences chinoises sont effacés. Enfin, cette stratégie informationnelle passe par l’exportation du modèle chinois via la formation des journalistes et un soutien technique aux médias locaux.
À titre d’illustration, je souhaite détailler le cas du Sénégal, qui est le plus intéressant en Afrique francophone, en sachant que la pénétration chinoise la plus prononcée a lieu au Nigéria, au Kenya et en Afrique du Sud. Le champ informationnel comprend des contenus produits ou diffusés par la Chine, qui mettent en avant les réalisations chinoises, comme sa capacité à gérer la pandémie de Covid 19, qui est mise en regard du chaos qu’ont subi les hôpitaux européens ou nord-américains. L’idée sous-jacente consiste à dire qu’un régime autoritaire comme celui de la Chine gère bien mieux ce type de crise qu’une démocratie et à souligner les avantages économiques pour le Sénégal d’une coopération avec la Chine. La Chine y est naturellement présentée comme une amie de l’Afrique.
Les messages sont véhiculés par une présence médiatique locale chinoise importante, à travers Radio Chine internationale, CGTN et Xinhua, qui disposent de correspondants et de bureaux locaux ; mais aussi la présence de la société de diffusion via satellite Star Times. Radio Chine internationale dispose de journalistes chinois et sénégalais, dont les productions sont toujours contrôlées par Pékin. Une part importante de la production informationnelle médiatique est d’ailleurs directement issue de médias chinois et couvre bien entendu et avant tout les activités de la Chine sur le sol africain.
Cette stratégie repose aussi sur des accords d’échange de contenus. Ainsi, Seneweb, l’un des principaux sites d’information au Sénégal, mais aussi de l’ensemble de l’Afrique francophone, a établi un accord d’échanges de contenus avec Xinhua en 2017. Bien que le responsable de Seneweb ait expliqué à plusieurs reprises qu’il était prudent vis-à-vis de l’information venue de Chine, une étude approfondie prouve que cela n’est pas tout à fait le cas : nombre d’informations sont directement issues des médias chinois, sans dimension critique de la part des journalistes de Seneweb. Le même site a également diffusé de nombreux discours ou articles de l’ambassade de Chine au Sénégal mettant l’accent sur la coopération sino-africaine et les réalisations du Forum sur la coopération sino-africaine (Focac). D’autres accords existent également avec le quotidien Le Soleil, mais aussi avec l’agence de presse sénégalaise (APS). En résumé, des articles de médias chinois sont directement repris par les médias sénégalais, sans dimension critique.
La présence chinoise sur les réseaux sociaux au Sénégal est également patente. Les médias chinois disposent de comptes sur Twitter et Facebook, mais ils sont assez peu actifs pour le moment. Par ailleurs, les journalistes sénégalais ont bénéficié de nombreux voyages et programmes de formation en Chine. Pour la seule année 2019, une trentaine de rédacteurs en chef, cadres de médias et journalistes sénégalais ont pu se rendre en Chine. Le programme a ensuite été interrompu en raison de la pandémie de Covid 19, mais il reprend.
De plus, les acteurs chinois sont présents dans le domaine des infrastructures de communication, comme Star Times, mais aussi Huawei. Le Sénégal est aussi très intéressé par le modèle de gouvernance de souveraineté des données chinois et entend s’en inspirer dans le contrôle de l’information. En revanche, la diaspora joue un rôle relativement limité. Nous avons identifié deux comptes WeChat jouant un rôle important en direction de cette population : le compte de Xinhua Africa et le compte Chine-Afrique, qui est issu de l’ambassade de Chine.
M. Jonathan Guiffard, senior fellow à l’Institut Montaigne. Entre la fin de la chute de l’empire ottoman et la fin du XXe siècle, l’Afrique n’était absolument pas un sujet pour les Turcs. Ce n’est qu’en 1998 qu’un premier plan de coopération Turquie-Afrique est apparu, un an après le premier rejet de la candidature européenne de la Turquie. En 2001, l’ancien Premier ministre turc Ahmet Davutoglu a écrit un livre sur la nécessité pour la Turquie de s’affirmer comme une puissance moyenne, à travers notamment une reprise de cette politique dans la profondeur stratégique turque, et notamment ottomane. L’idée parfois galvaudée d’un « néo-ottomanisme » date donc de cette époque.
Cette stratégie est certes assez récente, mais elle a malgré tout vingt-cinq ans d’âge. Cohérente, elle s’inscrit vraiment dans la durée de la prise de pouvoir de l’AKP, le parti de Recep Tayyip Erdoğan, et de cette volonté d’affirmer la puissance turque à l’international. Une accélération est intervenue à partir de juillet 2016, date du coup d’État manqué contre Recep Tayyip Erdoğan par le mouvement güleniste. En effet, ce mouvement, jusque-là allié avec l’AKP avait beaucoup investi l’Afrique, notamment avec des écoles et des programmes humanitaires de la coopération. À partir de ce moment, l’AKP a cherché à « dé-gülleniser » la présence turque en Afrique. De fait, de nombreux partenaires africains ont fermé les écoles gülenistes et ont arrêté de soutenir ou de recevoir de l’aide de ce mouvement.
Les motivations de la politique turque en Afrique sont multiples. Au-delà de la lutte antigüleniste, figure la volonté de s’affirmer comme une puissance moyenne. À ce titre, l’Afrique et ses cinquante-quatre pays constitue un terrain particulièrement opportun pour développer des partenariats. À l’image de la Chine et de la Russie, la Turquie a tout à fait identifié la vulnérabilité des Occidentaux et particulièrement des Français sur le continent africain. Cependant, à la différence de la Chine et de la Russie, la Turquie peut mettre en avant un lien culturel et religieux avec un ensemble de pays et de populations musulmanes en Afrique. De fait, elle joue beaucoup de cette proximité religieuse et culturelle.
Cette politique est également structurée par une compétition, aujourd’hui un peu moins prononcée, avec les Émirats arabes unis, sur fond d’une tension entre deux courants de l’islam politique. Sur le territoire africain, cette compétition a eu un impact assez important dans la motivation des Turcs à rallier des partenaires ou à s’engager dans des crises. Enfin, si la politique étrangère turque constitue effectivement un moyen de s’affirmer comme une puissance moyenne, elle reste avant tout une façon de légitimer le pouvoir à l’intérieur de ses frontières.
Pour parvenir à ses fins, la Turquie met en place un grand nombre d’outils différents et propose une stratégie extrêmement vaste et exhaustive. Elle se matérialise d’abord par une présence diplomatique : le nombre d’ambassades est ainsi passé de douze à quarante-quatre. Dans le cadre la lutte anti-gülleniste, la fondation Maarif est utilisée pour proposer des programmes scolaires et un certain nombre de coopérations.
L’agence de développement Tika a ouvert vingt-deux bureaux sur le continent et s’engage fortement dans le domaine du développement, essentiellement bilatéral, avec les différents partenaires africains. De son côté, la compagnie aérienne Turkish Airlines a ouvert un nombre de lignes aériennes très importantes. Il revient par exemple aujourd’hui moins cher d’aller en Afrique de l’Ouest en utilisant Turkish Airlines plutôt qu’Air France. Cet élément est particulièrement significatif, car il entraîne un effet réseau très important : un grand nombre d’Africains, notamment l’Afrique de l’Ouest, voyagent en Turquie ou en Europe via la Turquie.
L’outil de coopération économique est très important. Il est axé sur des secteurs très spécifiques comme le BTP, la construction d’infrastructures, la vente de produits manufacturés, mais également un peu d’activités minières. Depuis 2018 et la crise économique, le pays transforme son économie vers une économie d’exportation ; et l’Afrique représente un terrain gigantesque pour exporter des produits turcs.
La coopération universitaire s’accroît également. À ce titre, de nombreux étudiants africains viennent en licence ou en master dans les universités turques, mais aussi en République chypriote du Nord. La coopération culturelle passe quant à elle par les instituts Yunus Emre et il faut mentionner une coopération entre syndicats, qu’il s’agisse des syndicats patronaux, mais aussi des syndicats de travailleurs, qui opèrent une diplomatie économique horizontale dans nombre de pays africains. Enfin, des ONG, notamment musulmanes, viennent apporter une aide dans les domaines de l’humanitaire, du développement et de l’éducation.
Il convient naturellement de mentionner la coopération médiatique, mais surtout la coopération militaire. Une présence militaire turque est ainsi permanente dans deux pays : la Libye et la Somalie. Cette coopération se traduit également par la vente de matériels et d’armements, dont le drone Bayraktar TB2 est aujourd’hui l’emblème. Ainsi, pas moins de sept pays en Afrique de l’Ouest et trois pays en Afrique de l’Est en disposent ou en ont commandé. La coopération sécuritaire se matérialise par le rôle particulier confié aux services de renseignements turcs ou à des sociétés militaires privées (SMP), telle la Sadat. Au-delà des deux têtes de pont de l’influence turque en Somalie et en Libye, cette présence se développe aussi au Maghreb sur les plans économiques et politiques. La présence au Sahel reste limitée, mais elle tend néanmoins à s’affirmer, par le biais de ventes d’équipements militaires.
En conclusion, la stratégie turque, initiée il y a vingt-cinq ans, est discrète, mais ambitieuse. Elle sera continue et ne s’arrêtera pas. Elle sert d’affirmation de la puissance turque par du hard power même si elle utilise aussi nombre d’outils de soft power, mais également la coopération économique. Elle mobilise également des narratifs anticoloniaux et des narratifs et antioccidentaux, qui sont faciles à exploiter. Elle mobilise en outre sa proximité religieuse et culturelle avec un certain nombre de partenaires musulmans dans la région.
Enfin, son positionnement central permet de réaliser des effets d’échelle et de bénéficier d’effets de réseau. Le fait d’attirer des partenaires africains, des étudiants et des entreprises, de proposer des facilités infrastructurelles à commencer par la Turkish Airlines est essentiel, et lui permet de se placer en quelque sorte au milieu du continent. L’idée consiste ainsi à rendre la Turquie incontournable en termes politiques et économiques, pour rejoindre le continent.
En revanche, deux limites doivent être pointées. La première est d’ordre otanien : la Turquie ne peut mener une politique agressive comme la Russie et la Chine. En effet, une partie de sa politique et légitimée par sa présence dans l’Otan, comme sa présence en Libye par exemple. La Turquie peut se permettre de franchir quelques lignes rouges, notamment vis-à-vis de partenaires avec lesquels il peut avoir des tensions comme la France, mais de manière générale, elle ne passera pas à l’agression directe.
Une deuxième limite est aussi un paradoxe. Si la stratégie turque en Afrique est importante, elle l’est beaucoup moins en termes de budget, d’engagement et de priorité politique que son engagement en Asie centrale ou dans les Balkans : l’aide au développement turque en Afrique est inférieure à celle à destination des Balkans.
M. le président Thomas Gassilloud. Je vous remercie pour ces présentations vraiment éclairantes sur trois acteurs qui, s’ils se coordonnent assez peu, ont des agendas communs de puissances en grande partie guidées par des considérations intérieures. Cependant, je retiens que les modalités d’intervention sont assez variées. Chez les Russes, la dominante est plutôt sécuritaire et s’appuie sur le narratif antifrançais, quand la Chine met plus l’accent sur l’angle économique, dans le cadre d’un agenda de puissance globale très orienté vers son duel avec les États-Unis. De son côté, la Turquie cherche à s’affirmer comme une puissance moyenne, particulièrement en mettant en œuvre des leviers de coopération culturels et éducatifs.
Cependant, ces compétiteurs disposent d’une stratégie informationnelle extrêmement forte pour imposer leur narratif, associée à un pilier sécuritaire extrêmement solide : l’influence ne peut se concevoir sans la puissance. Notre responsabilité consiste donc à contribuer à la construction de la stratégie française et européenne dans ce contexte.
Je cède à présent la parole aux orateurs du groupe.
Mme Patricia Lemoine (RE). Au nom du groupe Renaissance, je tiens tout d’abord à remercier nos trois intervenants pour leur expertise tout à fait enrichissante. Les stratégies d’influence de pays tels que la Russie, la Chine ou la Turquie prennent de multiples formes. Elles se déploient aussi bien sur les plans diplomatiques, militaires, commerciaux, mais aussi la coopération humanitaire, sans oublier l’organisation de grands sommets comme celui de Saint-Pétersbourg cette année, le sommet Russie Afrique ou sommet Turquie-Afrique en 2021.
Ces influences concurrentes s’avèrent problématiques pour la stabilité du continent africain, d’autant que plus que, contrairement à la France, ces compétiteurs proposent de répondre aux besoins immédiats des pays africains sans jamais conditionner leur aide à des exigences de gouvernance ou de droits humains. Par ailleurs, ces pays mènent une véritable guerre informationnelle contre la France en exacerbant le sentiment antifrançais dans les opinions publiques africaines. Par exemple, la milice Wagner organise des campagnes de désinformation contre l’armée française. La disparition d’Evgueni Prigojine le 23 août dernier emporte des conséquences importantes sur la structuration de Wagner en Afrique, dont nous ne mesurons pas pour le moment les effets à moyen et long terme.
La France est bien sûr lucide quant à sa perte d’influence sur le continent et nous voyons bien que nos compétiteurs tentent de nous imposer un narratif pessimiste selon lequel la France n’aurait plus aucun rôle à jouer en Afrique. Ces nouvelles puissances sont pourtant porteuses de contradictions qu’il convient de mettre en exergue. Je pense notamment à la relation asymétrique que construit la Chine avec les pays dont elle est la principale créancière et qui tendent à fragiliser ces derniers plutôt qu’à encourager leur développement. Selon vous, de quels leviers disposons-nous pour inverser la tendance et réaffirmer auprès de ces pays que la présence française concourt à la stabilité du continent ?
M. Paul Charon. En tant que spécialiste de la Chine, je suis frappé par la capacité de ce pays à imposer un certain nombre de récits, y compris dans nos institutions. Ainsi, vous avez expliqué que les Chinois ne pratiquent pas l’ingérence dans les modèles politiques étrangers et ne demandent aucune contrepartie politique. Or ceci est faux : la Chine impose à tous les États d’Afrique qu’ils ne reconnaissent pas Taïwan. Nos démocraties devraient d’ailleurs le pointer plus souvent. De même, les médias locaux ne peuvent pas parler de tous les sujets qu’ils souhaitent, ils ne peuvent pas évoquer ce qui se passe en Chine si le Parti communiste chinois s’en trouve indisposé. Ils ne peuvent pas parler du Xinjiang, des Ouïghours, des Tibétains.
D’une manière générale, il ne faut pas céder à la tentation d’imiter les Russes ou les Chinois dans leur modèle très agressif utilisant la désinformation. Je pense qu’il faut se déprendre de cette tentation et au contraire essayer de promouvoir des interprétations et des récits qui nous avantagent et qui dévoilent la réalité de l’action de la Chine. Mais il s’agit là d’un travail du quotidien, qui ne pourra être achevé que par petites touches à la manière d’un peintre impressionniste.
M. Jonathan Guiffard. Lors de mon intervention, j’ai insisté à dessein sur la notion de réseau et de centralité. Je pense que la France est en train de perdre cette centralité sur le continent africain. Or pour être central, il faut être attractif, particulièrement dans le domaine universitaire et des coopérations. Ainsi, la politique à destination des partenaires africains concernant l’aide à la formation de leurs étudiants et de leurs fonctionnaires n’a cessé de diminuer.
En matière de centralité, la différence de positionnement entre Turkish Airlines et Air France est assez significative. Si vous permettez aux Africains de venir travailler, de s’éduquer, de rencontrer des entreprises, vous augmentez quelque part votre attractivité. De même, les Américains se rendent très attractifs auprès des populations et des élites africaines. Il faut savoir qu’en raison de notre histoire commune, et notamment la langue que nous partageons, l’ensemble de nos débats politiques est très suivi en Afrique de l’Ouest. Ces éléments exercent un impact extrêmement fort sur l’attractivité.
M. José Gonzalez (RN). Si l’Afrique semble aujourd’hui pour partie rejeter le modèle et la pensée occidentale, elle jette son dévolu sur des nations plus dures, parfois autoritaires, qui savent user de leurs atouts pour s’implanter sur un continent africain impacté d’ailleurs par le terrorisme.
De tous les nouveaux acteurs sur le continent africain, la Russie est celui qui a le plus accru son influence. Si son engagement ne date pas d’hier, Moscou s’appuie dorénavant sur des moyens irréguliers, souvent extra-légaux, pour étendre son influence mercenaire des informations ingérence électorale soutien au coup d’État et accords d’échanges d’armes contre des ressources, la Russie voulant ainsi s’assurer un ancrage durable en Afrique et dans la mer Rouge, saper l’influence occidentale et normaliser l’autoritarisme.
La Chine est également un acteur de premier plan en Afrique. Le Parti communiste chinois (PCC) cherche à diffuser une image positive de la Chine et à contrer ce que les responsables chinois appellent la diabolisation de la Chine par l’Occident. La Chine voit en l’Afrique un réservoir de matières premières énergétiques et minières et une possibilité d’étendre son empire militaire et diplomatique. Elle dispose ainsi d’une base navale militaire stratégique à Djibouti et pourrait vouloir en construire davantage. Ce faisant, sur le plan social politique et environnemental, la présence chinoise en Afrique pose problème.
Enfin, la Turquie fait également une grande percée en Afrique. Ses relations commerciales avec les pays africains sont en augmentation et sa stratégie va du soft power aux projets d’infrastructures. Les entreprises de bâtiment turques sont bien implantées et en retour, le continent africain devient un fournisseur d’énergie et de matières premières de plus en plus important. Sous Recep Tayyip Erdoğan, cette stratégie a pris une dimension plus militaire : Ankara y a installé sa plus grande base militaire en dehors de ses frontières
Par conséquent plusieurs questions s’imposent. Les relations russo-africaines évolueront-elles après la mort d’Evgueni Prigojine ? En prenant directement en charge les opérations de Wagner en Afrique, le gouvernement russe ne peut aujourd’hui plus prétendre à l’ignorance ou à l’impuissance face aux actions illégales et déstabilisatrices.
Quels sont les apports de la Chine au continent africain ? Est-elle un danger pour la démocratie et/ou l’économie africaine ? Quelles sont les contreparties des relations de la Turquie avec le continent africain ? Pensez-vous que ces différents acteurs arriveront à coopérer en Afrique ? L’Occident a-t-il un rôle à jouer ? Doit-il se concentrer sur des pays alliés ou adopter des stratégies similaires à celles de nos concurrents ?
Maxime Audinet. La recomposition de la présence russe en Afrique n’est pas exemple de tensions entre les acteurs russes eux-mêmes. En République centrafricaine, le chef de la branche militaire de Wagner, Vitali Perfilev, fidèle parmi les fidèles d’Evgueni Prigojine, a été évincé. Il a été remplacé par Denis Pavlov dont les enquêtes du collectif All eyes on Wagner ont montré qu’il était un agent du SVR. Des tensions existent également au Mali, où Wagner est très présent. Le Burkina Faso va quant à lui devenir le laboratoire de l’expansion d’une présence officielle et étatique de la Russie. Nous observons donc l’existence de différents modèles de recomposition.
Ensuite, il faut s’attendre à une perte de flexibilité dans la capacité d’action de ces acteurs. Wagner était une entité unique, ni une SMP, ni un acteur étatique. Elle a été créée pour agir de manière beaucoup plus désinhibée que ne peuvent le faire des acteurs bureaucratiques et étatiques, y compris l’armée russe, qui s’est pourtant affranchie de toute une série de principes d’éthique de la guerre en Ukraine.
Cette transition se traduit d’ailleurs dans les hésitations de l’État russe vis-à-vis de l’héritage de Wagner. Dans l’espace informationnel, Moscou s’aperçoit qu’il est peut-être plus intelligent de s’appuyer sur l’écosystème d’acteurs d’influence mis en place depuis des années dans la région plutôt que de tout remplacer du jour au lendemain, en s’appuyant sur des unités du GRU ou du SVR qui disposent d’un savoir-faire et d’une pratique moins importantes dans cette région.
M. Aurélien Saintoul (LFI-NUPES). Les trois puissances que vous avez évoquées sont caractérisées désormais par leur degré de désinhibition sur la scène internationale, c’est-à-dire le fait que rien ne les retient, et certainement pas les principes du droit. En revanche, si elles ont la possibilité de s’exprimer, cela est en grande partie lié au fait que nous leur avons laissé la place, mais aussi parce qu’elles n’ont pas colonisé l’Afrique au XIXe siècle.
Par ailleurs, leurs messages sont beaucoup plus faciles à véhiculer dans la mesure où elles bénéficient aussi de notre double standard et de nos hypocrisies, puisque la décolonisation très imparfaite nous place aujourd’hui comme des interlocuteurs pas toujours crédibles. De plus, nos propres décisions dans le champ de la politique interne témoignent aussi d’une forme d’hypocrisie, voire de renoncement. La semaine dernière, dans cette même commission, nous déplorions tous le fait que la France n’avait pas de politique de coopération universitaire à la hauteur. Mais hier, certains d’entre nous ont voté la restriction de l’accès des étudiants étrangers en France, qui induit entre autres un affaiblissement considérable de la politique universitaire de notre pays, au détriment en particulier des étudiants africains qui seront évidemment les plus vulnérables aux mesures contenues dans la loi immigration.
Partagez-vous l’analyse que je viens de faire de cette loi ? Considérez-vous qu’elle offre d’une certaine façon un boulevard aux narratifs russes, chinois et éventuellement turcs ?
Ma deuxième question porte sur les enjeux généraux de notre compétition avec ces pays. Pour quoi faire ? Pour quels enjeux ?
Enfin, les États-Unis ont créé en 2008 un commandement pour l’Afrique, dit Africom. L’Afrique n’est pas un champ homogène où les uns et les autres viendraient s’affronter sans contrepartie. J’aimerais donc connaître votre point de vue sur la bataille globale qui se mène sur le terrain.
M. Jonathan Guiffard. Je ne me prononcerai pas sur la loi immigration, puisque tel n’est pas mon rôle dans cette enceinte. En revanche, je partage votre constat concernant la désinhibition, que nous ne devons pas reproduire à mon sens : nous devons défendre un modèle, des valeurs, dans des tempos qui peuvent être différents. Nos partenaires ont souvent besoin d’une aide rapide. Lorsque l’on parle avec des familles maliennes dont les membres se font massacrer par des djihadistes d’un côté ou par l’armée de l’autre, elles partagent l’objectif d’une gouvernance démocratique et de valeurs libérales, mais il ne s’agit pas de leurs priorités à court terme.
Ensuite, je partage l’idée que la France ait pu laisser la place. L’Afrique est composée de cinquante-quatre pays, dont les enjeux ne sont pas identiques. Le sujet de la colonisation doit par ailleurs être affiné : la Turquie a colonisé le nord de l’Afrique, mais cet aspect est passé sous silence. De fait, toutes les puissances peuvent être soupçonnées ou accusées de pratiquer des doubles standards.
Pour pouvoir être influent dans une région, il est nécessaire de diminuer ses propres vulnérabilités et d’être attractif, notamment dans le domaine de la coopération universitaire. À ce titre, le sujet des visas est mal vécu par les populations, au jour le jour. De son côté, la Turquie mobilise fortement le levier de la coopération éducative et culturelle et propose à ses partenaires un certain nombre de diplômes et de formations, en finançant des bourses complètes ou des années d’études.
M. Paul Charon. Je reprends à mon compte les réponses qui viennent d’être formulées. La Chine n’est pas exempte de colonialisme : elle a colonisé le Xinjiang ou le Tibet par exemple. Il ne faut pas nécessairement laisser l’argument de la colonisation à ces compétiteurs, nous ne devons pas nous sentir handicapés face à ces sujets. Cela ne signifie pas pour autant qu’il faille imiter les méthodes russes ou chinoises, car cela reviendrait à jouer leur jeu et à affaiblir nos propres institutions et l’idée de démocratie elle-même.
Maxime Audinet. Il existe effectivement une asymétrie dans la production de récits s’agissant de l’Afrique, puisque la Russie n’a pas été une puissance coloniale sur le continent. Dans sa volonté de créer une nouvelle stratégie nationale d’influence qui passe par la création de récits, la France est naturellement soumise à ce problème. Les paradoxes sont de fait nombreux : si l’invasion de l’Ukraine est à bien des égards une guerre de type néo impériale, voire néocoloniale, elle n’est pas perçue comme telle par les opinions publiques africaines. La guerre en Ukraine y est ainsi vue comme un conflit entre la Russie et l’Occident, soit une vision très mise en avant par la propagande russe.
Ensuite, s’agissant de la question sur la loi immigration, je me permettrai malgré tout une prise de position, notamment au sujet de l’imposition d’une caution aux étudiants étrangers. Travaillant au département d’études slaves de l’université Paris Nanterre, j’ai de nombreux étudiants extracommunautaires qui proviennent justement d’Europe de l’Est et de Russie. À ce titre, il est clair que cette mesure est désastreuse sur le plan de l’attractivité. Elle me semble d’ailleurs très contradictoire avec cette volonté de faire de l’influence une fonction stratégique.
Le soft power fait ainsi partie des stratégies d’influence, lesquelles ne se limitent pas à créer des comptes inauthentiques sur les réseaux sociaux. Le rayonnement est d’ailleurs l’une des principales forces de la France à l’étranger. Entre 4 000 et 7 000 étudiants africains étudient dans les universités russes, soit un nombre bien inférieur à celui que nous connaissons en France et qui prévalait à l’époque soviétique. Cependant, depuis quatre ou cinq ans, nous observons une politique d’augmentation des quotas de la part de l’Agence fédérale qui s’occupe de ce sujet. L’année dernière, pour le seul Mali, 150 places supplémentaires ont ainsi été créées.
M. le président Thomas Gassilloud. Les volumes que vous mentionnez restent cependant dérisoires.
M. Jean-Louis Thiériot (LR). Le soft power est pour nous évidemment essentiel et passe notamment par un rayonnement à travers les échanges universitaires. Puisque le vote d’hier occupe beaucoup notre commission ce matin, je précise que nous avons voté sans aucun état d’âme. En France, nous savons bien que certains étudiants étrangers viennent pour se former. En revanche, d’autres filières dans des secteurs où l’emploi est assez limité, comme la sociologie par exemple, constituent en réalité des filières parallèles d’émigration.
Cependant, je pense profondément que la coopération universitaire est vitale. Les Américains sont capables d’identifier les futures élites – je pense notamment au programme Young Leaders qui en est la tête de gondole – qui, demain, seront des relais d’influence. Quelle est la stratégie employée par les Turcs ou les Russes pour sélectionner les étudiants qu’ils accueillent dans leurs universités ?
Nous accueillons les futures élites africaines et nous le faisons avec enthousiasme. Simplement, le système ne doit pas être détourné.
M. Jonathan Guiffard. Il n’existe pas de singularité dans la sélection des étudiants en Turquie. Le processus est relativement similaire au nôtre et s’effectue sur le plan bilatéral, c’est-à-dire une discussion d’État à État. La sélection se fait en partie par l’État partenaire, ce qui entraîne le plus souvent une représentation des gens issus de l’élite.
En revanche, la pénétration du tissu social à différents niveaux, notamment par les ONG turques, religieuses ou non, notamment par les fameux syndicats patronaux ou de travailleurs, permet également d’identifier les partenaires à faire venir. Cela peut concerner notamment la formation d’imams.
Maxime Audinet. Il existe un programme russe équivalent au programme Young Leaders américain, Novoe pokolenie (« Nouvelle génération »). Il sélectionne avec un intérêt relativement opportuniste, qui d’ailleurs n’est pas en soi un modèle à valoriser, en estimant que la personne que l’on fait venir sera, par exemple, un futur ministre dans un pays africain et un partenaire privilégié pour la coopération avec la Russie. C’est la raison pour laquelle l’université joue un rôle essentiel dans ce domaine, car nous ne savons pas ce que ces étudiants deviendront. Pour ma part, je n’ai jamais vu dans mes départements universitaires des gens qui étaient uniquement là pour obtenir des permis de séjour.
Par ailleurs, la Russie conduit des programmes très intenses, dans le cadre desquels des dizaines de journalistes de médias africains se rendent par exemple à Moscou. RT et Sputnik accueillent ainsi des journalistes et les forment aux standards de ces médias, c’est-à-dire une vision très conflictuelle de l’espace informationnel, un engagement très contre-hégémonique.
M. Paul Charon. La Chine déploie le même mécanisme de Young Leaders et mobilise d’autres programmes, comme le programme « Mille talents » pour identifier les talents à l’étranger qu’il faudrait faire venir travailler en Chine. Mais les stratégies d’influence ne concernent pas seulement les élites, elles visent également les masses. La France doit donc être en mesure d’allier les deux.
M. Jean-Pierre Cubertafon (Dem). Depuis plusieurs semaines, nous avons engagé au sein de la commission de la défense nationale un travail important sur la question de l’influence, de la stratégie, et de la place de la France sur le continent africain.
J’aimerais aujourd’hui me concentrer sur le sujet russe. Nous savons tous que la Russie, principalement autour du groupe paramilitaire Wagner, a vu son influence fortement grandir ces dernières années en Afrique. Monsieur Audinet, vous avez indiqué que l’un des principaux objectifs de la Russie en Afrique est d’acquérir une influence sur les territoires stratégiques le long de la Méditerranée méridionale et de la mer Rouge. Pensez-vous aujourd’hui que la Russie soit parvenue à cet objectif ?
Un deuxième objectif consisterait bien évidemment à supplanter l’influence occidentale – je pense ici notamment à la République centrafricaine ou au Mali – parfois par des méthodes non officielles comme l’ingérence ou la désinformation. Quelles évolutions observez-vous dans les relations des différents gouvernements africains avec la Russie ? Quelles implications pour la gouvernance et la stabilité en Afrique envisagez-vous, compte tenu de l’investissement russe sur ce continent ?
Maxime Audinet. Les objectifs que vous avez énoncés sont en partie réalisés, quand certains en doutaient fortement il y a quelques années. Sur les plans symboliques et politiques, la Russie a réussi à obtenir des dividendes considérables depuis 2018. Vous avez eu raison de mentionner la côte méditerranéenne : deux des trois partenaires stratégiques de la Russie en Afrique sont en Afrique du Nord : l’Algérie et l’Égypte, qui sont des partenaires économiques majeurs notamment dans la coopération militaire et la vente d’armements. L’ancrage des médias russes transnationaux RT et Sputnik y est significative, avec des millions de visites sur leurs sites arabophones, et dans une moindre mesure francophones, chaque mois.
La présence russe se traduit aussi par l’alliance AES qui vient d’être créée entre le Niger, le Mali et le Burkina Faso. La Russie essaie de devenir un prestataire d’offre politique, sécuritaire, militaire et informationnel. Force est de constater que ce système fonctionne et s’exporte aujourd’hui. Bien que l’influence américaine y soit beaucoup plus importante que dans d’autres pays sahéliens, le Niger semble tenté par un rapprochement avec la Russie, quand le Burkina Faso est en train de totalement s’orienter vers ce type de coopération.
Cela peut sembler difficile à entendre, mais ce modèle est attractif pour des gouvernements qui sont issus de putschs ou qui défendent un agenda néo-souverainiste. La Russie parvient à s’appuyer sur des phénomènes endogènes, préexistants.
Mme Valérie Rabault (SOC). Vous avez abordé la question des étudiants. Quand les cabinets ministériels des pays africains communiquaient hier en français, ils parlent aujourd’hui en anglais. Y voyez-vous une offensive des États-Unis ?
Ensuite, sauf erreur de ma part, il me semble que les formations de l’Otan réservaient un certain nombre de places aux officiers africains, mais cela n’est plus le cas aujourd’hui, ces places étant plus consacrées aux officiers du Proche et du Moyen-Orient. Le confirmez-vous ? Dans ce cas, d’autres pays ont-ils pris la relève pour assurer la formation d’officiers africains ?
M. Jonathan Guiffard. Il est vrai que les Américains sont très offensifs sur le plan de la communication et l’administration Biden a effectué de nombreux déplacements. En revanche, les moyens engagés par les Américains sont très faibles : l’Afrique n’est pas beaucoup plus une priorité aujourd’hui à Washington qu’elle ne l’était hier. L’attractivité de l’anglais est essentiellement d’ordre culturel en Afrique subsaharienne et au Maghreb. Au Maroc, les élèves apprennent désormais l’anglais plutôt que le français.
S’agissant de la partie militaire, je ne peux vous répondre spécifiquement sur le volet otanien. En revanche, la France continue de former des officiers, au même titre que les États-Unis, notamment dans le cadre de la lutte contre le terrorisme. Certains des militaires ayant conduit des putschs au Sahel ont ainsi été formés par les Américains, à un moment ou un autre de leur carrière.
Les Turcs ont également investi le champ de la formation en Libye et en Somalie. De même, la Turquie a noué une trentaine d’accords de défense en Afrique. Une fois encore, il faut rappeler que la Turquie est une armée formée au standard Otan et les Américains sont très satisfaits que les Turcs s’en chargent.
Enfin, la mission de formation de l’Union européenne (EUTM) des forces armées maliennes (Fama) a duré très longtemps, mais la plupart des officiers Fama estiment que cela a peu servi. La formation dispensée dans le cadre de Barkhane a bien mieux fonctionné pour de simples raisons organisationnelles. En la matière, la formation en bilatéral est plus efficace.
Maxime Audinet. Au-delà de la pénétration des espaces médiatiques et informationnels dont j’ai déjà parlé, il existe effectivement une tentative de noyautage dans la sphère politique. À ce titre, la République centrafricaine en a fourni un exemple particulièrement marqué, puisque des Russes conseillaient directement le président Touadéra et leur influence était particulièrement forte. De même, Wagner a installé une espèce de proto usine à trolls appelée le « Bureau information et communication », liée au projet Lakhta, qui était rattaché à la présidence et qui existe probablement toujours, peut-être sous une nouvelle forme. Elle permettait à la fois de légitimer Wagner en RCA et dans la région, mais aussi le président Touadéra et son parti politique, le mouvement Cœurs unis. Il y a donc une forme de convergence d’intérêts entre acteurs russes et acteurs locaux, qui concerne aussi la sphère politique.
Pour un certain nombre d’élites politiques africaines, le fait même d’utiliser dans leurs discours politiques une volonté de rapprochement et de coopération accrue avec la Russie constitue pour eux un gage de gain et de capital politique. À peu de frais, ils affichent ainsi une opposition à la présence française.
M. Paul Charon. Les Chinois offrent eux aussi de nombreuses formations aux officiers africains, sur l’ensemble du continent. Ils y ont en effet identifié un levier d’influence, qui peut se traduire d’ailleurs ensuite en matière de ventes d’armes, même si les Chinois évoluent plutôt sur un segment d’armes légères et de qualité relativement moyenne sur le continent africain.
M. Jonathan Guiffard. Il convient néanmoins de ne pas établir de raccourcis. Former des officiers ne garantit en rien que d’une manière ou d’une autre, ils seront favorables à une politique française, plus tard. Les militaires putschistes au Sahel ont été formés de près ou de loin par les Français ou les Américains. En revanche, plus les liens sont maintenus avec les personnes formées, plus la remontée d’information peut se réaliser, à défaut d’un alignement politique.
M. Loïc Kervran (HOR). Je vous remercie pour vos interventions. Au nom du groupe Horizon, je tiens à indiquer que nous ne partageons pas certains propos qui ont pu être tenus par d’autres groupes sur la perte d’influence de la France en Afrique. Nous croyons que la situation est plus complexe et que la France gagne par exemple du terrain en Afrique non francophone. Vos présentations étaient très claires et mes questions se situent plutôt sur les intersections et les hiérarchies.
Des trois acteurs russes, chinois et turcs, quels sont selon vous les plus influents ? Leur influence a-t-elle atteint des niveaux réellement significatifs sur le continent ? M. Guiffard a replacé l’intérêt turc en Afrique dans le contexte des priorités du pays à l’égard d’autres zones du monde, comme les Balkans. Peut-on en faire de même pour la Russie et la Chine ?
S’agissant des motivations, lors d’autres auditions, nous avons constaté que la Russie recherchait plutôt le chaos ailleurs et la Chine la prédation sur place, mais que tous poursuivaient l’affermissement de leur pouvoir et de leur légitimité dans leur pays. Percevez-vous d’autres différences fondamentales ? Enfin, s’agissant des moyens, je suis frappé par exemple par la présence de produits turcs peu chers au Liban, mais également de commerçants turcs sur place. Le constatez-vous également en Afrique ? De prime abord, on a tendance à penser que la Chine aurait également de telles capacités.
M. Jonathan Guiffard. Je ne prétends pas pouvoir établir une hiérarchie. Cependant, en termes de dynamique politique, la Russie est selon moi très largement devant la Turquie, de la même manière que la Chine l’est en termes d’empreinte économique. En revanche, la Turquie est la seule à pouvoir jouer la carte de l’islam et de la culture, soit un levier à la fois plus subtil et plus pérenne. Des imams turcs viennent effectuer des dons pendant l’Aïd, ce que ne peuvent pas faire des Chinois ou des Russes.
Un autre point de tension existe sur les théâtres. À juste titre il me semble, certains ont pu parler d’une connivence et d’une espèce de « compétition par la coopération » entre Erdoğan et Poutine. La Libye constitue à ce titre un terrain de compétition très fort ou ni l’un ni l’autre ne prend l’avantage d’une manière ou d’une autre. Lorsque cela les arrange, les Turcs adoptent une proximité avec les Russes dans leurs discours ; mais dans d’autres cas, ils mettront en avant le bouclier de l’Otan.
Ensuite, en matière économique, les Turcs se positionnent sur des gammes importantes d’exportations de produits manufacturés, des produits de consommation courante. Avant la crise économique de 2018, l’économie de la Turquie était située au centre des chaînes d’approvisionnement, soit une économie de transformation des produits grâce à une base industrielle très importante, avant de les exporter en Europe. Désormais, la Turquie veut plus produire et exporter de produits, y compris des produits à faible valeur ajoutée. Dans ce cadre, il est plus simple de les exporter en Afrique qu’en Europe, puisque la compétition n’est pas la même. Aujourd’hui, Arçelik, fabricant d’appareils électroménagers, exporte massivement ses produits.
M. Paul Charon. Je partage ces derniers propos concernant la hiérarchie : la Chine domine très largement sur le plan économique les acteurs russes et turcs, en raison de sa très forte présence économique sur le continent africain, mais aussi l’étendue de ses moyens. Cela pourrait changer lors des années à venir, compte tenu de l’inflexion de la politique des Nouvelles routes de la soie (BRI), de la diminution des investissements chinois et du retrait sur un certain nombre de projets. Cependant, en matière économique, la Chine est bien au-dessus des compétiteurs russes ou turcs.
À l’exception de la base à Djibouti, sur le plan sécuritaire, la présence chinoise est somme toute modérée. Plusieurs projets d’implantation d’une base à l’ouest de l’Afrique sont prêtés à la Chine, mais il n’y a pas eu pour le moment d’éléments de preuve suffisamment forts pour confirmer cette hypothèse, qui est également évoquée dans l’océan Indien ou dans l’océan Pacifique, à moyen terme.
Sur le plan informationnel, des efforts importants sont entrepris, mais les Chinois ne sont pas à la hauteur des capacités russes, sans doute parce qu’ils comprennent moins bien les écosystèmes locaux, sont moins capables d’instrumentaliser les problématiques locales, et se concentrent surtout sur la promotion de leur propre image.
Par ailleurs, on se représente très souvent les régimes autoritaires comme des systèmes extrêmement centralisés où des acteurs très disciplinés obéissent aux ordres qui émanent du pouvoir central. Mais la Chine ne fonctionne absolument pas de cette manière. Il existe ainsi une multitude d’acteurs, avec des redondances multiples. Par exemple, parfois jusqu’à trente agences différentes sont susceptibles d’intervenir de manière concurrente dans le champ d’une même politique publique. Il n’y a pas de coordination sur le terrain, ce qui peut susciter parfois le chaos. Dans le cas chinois, cela se matérialise notamment sur le plan informationnel.
De même, dans le champ économique, la domination économique actuelle de la Chine en Afrique n’est pas liée à un vaste plan préparé à Pékin et mis en œuvre sur le terrain par des acteurs disciplinés. Elle provient essentiellement d’entrepreneurs d’abord privés qui ont conquis le terrain. Ce n’est qu’ensuite que cette présence est instrumentalisée par le Parti et les agences gouvernementales.
Ensuite, nous manquons d’études sérieuses sur les réceptions des opérations d’influence. Quelques études soulignent que les médias officiels chinois en Afrique sont peu regardés, peu écoutés et peu lus ; mais quand ils le sont, l’effet est positif sur l’image perçue de la Chine. En outre, il faut distinguer les médias officiels des opérations clandestines beaucoup plus sophistiquées, dont il est par définition plus difficile de mesurer l’influence, qui est cependant parfois loin d’être négligeable.
Par ailleurs, si l’on se représente les intérêts chinois comme une succession de cercles concentriques à partir de la Chine, l’Afrique semble forcément plus lointaine et compte moins que l’environnement direct. L’Afrique est moins importante que Taïwan, que la péninsule coréenne, que le Japon, que la mer de Chine méridionale, que la présence américaine dans le Pacifique à proximité de la Chine, que l’océan Indien ou l’Asie centrale. Simultanément, il y a de plus en plus de citoyens chinois en Afrique, que le pays doit être capable de protéger. Les Chinois ont été traumatisés par les Printemps arabes et leur incapacité à évacuer correctement leurs ressortissants de Libye. Dans ce cadre, Djibouti présente un intérêt logistique pratique, à la fois de soutien aux opérations de lutte contre la piraterie, pour intervenir en cas de crise humanitaire, mais cette base vise aussi à jouer dans la « cour des grands », dans un pays où sont également implantés les Américains, les Français, les Italiens et les Japonais.
Il convient également d’évoquer l’instrumentalisation des États africains à l’ONU quand il s’agit de voter en soutien de la Chine. Dans le cas de l’Ukraine, la Russie et la Chine ont œuvré pour que les États africains au minimum s’abstiennent ou refusent de voter des sanctions contre la Russie.
Peut-on parler de prédation ? La Chine n’arrive pas en Afrique en se disant qu’elle adoptera une attitude de prédateur, mais elle fait des affaires, ce qui peut impliquer des conséquences négatives sur les acteurs locaux, d’autant plus que les Chinois ont tendance à proposer des « packs complets » aux acteurs locaux. Ainsi, quand un projet d’infrastructure est signé avec un État africain, des entreprises chinoises en assurent la construction, avec des ouvriers chinois.
Enfin, les entreprises chinoises inondent les marchés africains de produits peu chers et les producteurs locaux sont incapables de rivaliser. Ici aussi, il ne s’agit pas de laminer les sociétés ou prendre le contrôle des pouvoirs politiques. Cela relève simplement d’une stratégie commerciale qui fonctionne, comme elle a fonctionné ailleurs.
Maxime Audinet. L’influence passe aussi en grande partie par des ressources symboliques immatérielles, pour agir sur des perceptions. Très clairement, les acteurs russes et notamment Wagner, disposent d’une capacité absolument extraordinaire à faire parler d’eux. En témoignent ces drapeaux russes brandis selon les circonstances, de manière authentique ou inauthentique, mais qui produisent un effet « magnétique » pour les journalistes sur place, avant d’être repris dans les journaux internationaux. Evgueni Prigojine l’avait bien compris et était obsédé par ce capital symbolique. Cela conduit à nous interroger sur l’avenir : ces acteurs officiels dont on sait qu’ils préfèrent souvent agir de manière beaucoup plus clandestine ou semi-clandestine, adopteront-ils ce genre d’attitude, cette volonté de faire parler d’eux-mêmes ?
En matière d’affaires, la Russie n’est certes pas un nain économique, mais ses 20 milliards de dollars d’échanges avec l’Afrique sont loin des 250 milliards de dollars dont la Chine peut se prévaloir. Dans le domaine informationnel, RFI et France 24, qui ne sont pas des médias d’État, mais des médias de service public internationaux, sont incommensurablement plus écoutés, lus et vus en Afrique subsaharienne que ne le sont RT et Sputnik, malgré leur dynamique d’expansion.
Quant aux motivations, au-delà évidemment de la volonté d’affaiblissement de la présence occidentale, l’objectif consiste aussi à obtenir des soutiens de la part d’un certain nombre d’États, notamment lors des votes à l’Assemblée générale des Nations unies. Par exemple, le Mali est passé d’une abstention à un vote contre les résolutions visant à condamner l’invasion à grande échelle de l’Ukraine.
La Russie déploie en Afrique un discours sur la stabilité associé à une offre politique, sécuritaire et informationnelle proposée à des pays qui sont précisément en proie à de très fortes instabilités.
Mme Jacqueline Maquet (RE). Compte tenu de l’expansion rapide des activités géopolitiques de la Russie, de la Chine et de la Turquie en Afrique, notamment à travers des investissements économiques substantiels, des alliances militaires et des initiatives culturelles, comment voyez-vous l’évolution de l’influence française sur le continent ? Quelles seraient selon vous les approches les plus efficaces pour la France, afin de préserver ses intérêts économiques, politiques et culturels en Afrique ? Pourriez-vous également discuter des implications à long terme de la présence renforcée de ces acteurs sur la stabilité régionale et sur les relations franco-africaines, en tenant compte des héritages historiques et des dynamiques actuelles ?
Mme Mélanie Thomin (SOC). Je souhaite vous interroger sur les conséquences des mesures adoptées dans le cadre du projet de loi immigration pour nos partenariats humains. France université, garant privilégié des liens qui nous unissent aux pays d’Afrique, a rappelé à travers ses chefs d’établissement son opposition farouche à des mesures validées hier soir et qui portent, selon elle, une atteinte grave à nos traditions d’ouverture.
Vous avez évoqué la caution retour et le risque de n’accueillir que des étudiants riches et non plus la masse, qui sont contraires aux liens traditionnels qui nous unissent. Parmi les amendements adoptés, l’un vise à mieux encadrer la délivrance d’une carte de séjour pour un étudiant, prévoyant de la conditionner au caractère « sérieux » de ses études. Considérant les conditions restreintes d’accès à l’université française et dans un climat ambiant de rejet de la présence française en Afrique, comment et dans quels domaines faire perdurer les liens ? Concrètement en quoi un État africain serait-il plus enclin à favoriser une coopération avec la France, et plus globalement à accepter l’aide de l’Agence française du développement plutôt qu’une autre ?
M. Jonathan Guiffard. S’agissant de l’évolution française sur le continent, il importe de différencier plusieurs zones. Dans les pays d’Afrique anglophone, l’influence française sera en expansion, notamment à partir du moment où le choix est désormais axé sur la coopération économique et culturelle. S’agissant de l’Afrique francophone, je pense que les partenaires qui travaillent encore avec la France sont à la fois contents de le faire, mais ils se sentent fragiles sur le plan politique.
Dans l’avenir proche, il est capital de scruter avec beaucoup d’attention la situation au Sénégal, en Côte d’Ivoire et au Tchad, trois pays où le compétiteur russe consacre des moyens pour questionner la présence occidentale et française. Sur le long terme, j’ai tendance à croire que la présence turque et chinoise perdurera, nous obligeant, Français et Européens, à être compétitifs. À ce titre, les Européens font part de leur motivation pour agir sur différents champs, qu’ils soient militaires, économiques et culturels.
Il me semble que les domaines économiques et culturels sont extrêmement importants. En matière économique, les grandes entreprises françaises n’ont pas besoin du gouvernement pour gagner des marchés. Il s’agit plutôt d’aider les PME à aller sur un terrain qu’elles connaissent extrêmement peu. En termes sectoriels, le secteur de l’agriculture est fondamental pour l’Afrique de l’Ouest, mais l’investissement public ou privé est encore trop faible.
M. Paul Charon. Je partage les propos qui viennent d’être tenus. J’ajouterai que France 24 et RFI constituent deux joyaux, qu’il convient de soutenir encore plus, au moins pour stabiliser l’image de la France, voire la renforcer et surtout offrir des moyens pour les populations locales de s’informer ailleurs que via les médias russes, chinois ou turcs, qu’ils soient officiels ou non.
Ensuite, je suis d’accord pour dire que l’on ne mobilise pas assez en France le niveau européen, qui présente pour nous un intérêt immense, car il permet de disposer de plus de moyens ou d’en coordonner un plus grand nombre, mais aussi d’éteindre des critiques que nos compétiteurs peuvent nous adresser concernant les actions menées.
Maxime Audinet. Les mesures évoquées par Mme Thomin représentent un signal très nettement négatif pour l’attractivité de notre système d’enseignement supérieur et notre recherche, qui pourrait être exploité par nos compétiteurs.
Ensuite, notre politique vis-à-vis de l’Afrique doit être aussi articulée avec cette stratégie nationale d’influence qui a été appelée de ses vœux par le Gouvernement. De ce point vue, nous devons défendre une approche en cohérence avec nos valeurs. De la même manière qu’il existe une éthique de la guerre, il doit y avoir aussi une éthique de la lutte et de la guerre informationnelles. Il y a des lignes rouges qu’on ne peut pas franchir et des pratiques qu’il ne faut surtout pas utiliser, comme l’usage systématisé du mensonge et de la désinformation.
Si une démocratie libérale recourt de manière systématique et désinhibée à la désinformation, au mieux elle prend un risque considérable ; au pire elle s’expose à un retour de boomerang extrêmement violent, ce qui n’est pas le cas de régimes autoritaires, qui n’engagent pas leur responsabilité politique dans ce genre d’action.
Je partage également ce qui a été dit sur RFI et France 24, qui représentent un atout majeur de l’influence française en Afrique subsaharienne, en tant qu’instruments de la diplomatie publique. Ces médias ne servent évidemment pas à promouvoir des récits produits par le gouvernement français ni à légitimer la présence officielle de la France, mais bien d’informer, entre autres, sur ce qu’estla France en tant que nation, en tant que porteuse de principes, de valeurs, de ressources culturelles, etc.. Au même titre, le réseau des alliances françaises et des instituts français participe aussi au rayonnement de la présence française, au sens le plus large possible.
M. le président Thomas Gassilloud. Je vous remercie tous les trois pour cette audition passionnante et très éclairante.
11. Audition commune, à huis clos, de M. le général de corps d’armée Jacques Langlade de Montgros, directeur du renseignement militaire, de M. Nicolas Lerner, directeur général de la sécurité intérieure, et du vice-amiral d’escadre Nicolas Cailliez, directeur général adjoint de la sécurité extérieure, sur les risques et les menaces sécuritaires en Afrique (mercredi 20 décembre 2023)
M. le président Thomas Gassilloud. Nous allons entendre, à huis clos, trois acteurs clés des services de renseignement, venus nous parler des risques et menaces sécuritaires en Afrique et depuis l’Afrique : le général de corps d’armée Jacques Langlade de Montgros, directeur du renseignement militaire ; M. Nicolas Lerner, directeur général de la sécurité intérieure, la DGSI, dont la présence s’explique par la porosité entre les sujets de sécurité intérieure et ceux de sécurité extérieure ; le directeur général adjoint de la sécurité extérieure, que nous avons le plaisir de recevoir pour la première fois, sachant que nous avons déjà auditionné dans le passé le directeur général de la sécurité extérieure, M. Bernard Emié, lors des auditions relatives au projet de loi de programmation militaire.
Conflits, migrations économiques et climatiques, réseaux criminels, États défaillants narcotrafics, les risques et menaces sécuritaires en Afrique et depuis l’Afrique sont nombreux. On peut mentionner la situation au Maghreb et en Afrique de l’Ouest, la déliquescence de la Libye et du Soudan, les tensions dans la Corne de l’Afrique et ses approches maritimes, la guerre en Éthiopie, les menaces au Mozambique, les exactions commises à l’Est de la République démocratique du Congo (RDC), les difficultés au Cameroun, l’insécurité dans le Golfe de Guinée. Nous ne pourrons traiter aujourd’hui de l’ensemble de ces sujets mais il nous intéresse d’entendre l’analyse toujours éclairée et pondérée de nos services de renseignements sur l’évolution géopolitique des risques et des menaces sécuritaires sur ce continent. Cela nous permettra de mieux comprendre les enjeux de l’adaptation de la politique de défense que nous y déployons et de contribuer à la stratégie française et européenne.
M. le général de corps d’armée Jacques Langlade de Montgros, directeur du renseignement militaire. L’exercice auquel vous nous conviez a quelque chose de frustrant, pour nous comme pour vous, car il va de soi qu’aucune information classifiée ne sera diffusée au cours de cette audition, pour la raison principale que nous devons protéger nos accès, le bien le plus précieux des services de renseignement, et protéger nos forces.
Le renseignement d’intérêt militaire, vise à évaluer les capacités que nos compétiteurs ou des groupes armés peuvent être amenés à utiliser, et leurs intentions opérationnelles. Il est produit au profit du chef d’état-major des armées pour lui permettre d’élaborer des options stratégiques, et des forces en opérations pour préparer leur engagement. Le renseignement d’intérêt militaire ne traite ni du renseignement d’intérêt économique, ni du renseignement politique. En Afrique, la direction du renseignement militaire (DRM) a pour mission de fournir des appréciations de situation sécuritaire pour préparer des opérations de diverses natures : évacuations de ressortissants, comme ce fut le cas au Soudan en avril dernier ; opérations conduites à la demande de nos partenaires, telle Serval il y a une dizaine d’années ; opérations de lutte contre le terrorisme, souvent en coopération avec la direction générale du renseignement extérieur (DGSE). La DRM est aussi chargée d’appuyer ceux de nos partenaires africains qui le demandent, sur le plan méthodologique ou capacitaire.
Vous le savez, notre dispositif militaire en Afrique évolue. Le dispositif, la capacité et les accès de la DRM évoluent parallèlement, mais pas nécessairement de la même manière ni de façon synchronisée dans l’espace ou dans le temps, parce que le renseignement précède la décision et l’action.
Quelles sont, de notre point de vue, les évolutions à l’œuvre en Afrique ? S’il est risqué de tenter de globaliser un continent d’une extrême variété, des tendances de fond se dégagent. La première est une instabilité historique qu’illustrent les 220 coups d’État dénombrés sur le continent depuis soixante-dix ans – environ trois par an. Faiblesse de certains États ou de systèmes de gouvernance, corruption, trafics, clivages ethniques, fragilité des frontières au regard de réalités locales, de multiples facteurs expliquent cette instabilité chronique qui constitue une fragilité.
Or, cette instabilité s’aggrave à mesure que la prolifération des armements s’accroît, qu’apparaissent des armes de plus en plus sophistiquées tels les drones armés et que les capacités aériennes des États montent en puissance. Les capacités d’action et la létalité des armes utilisées dans les conflits en sont accrues. D’autre part, certaines armées ou certains pays recourent de plus en plus à des supplétifs qui complètent leur capacité à user de la force, parfois au mépris de règles dont ils pensent pouvoir s’affranchir.
Par ailleurs, les organisations régionales africaines peinent à contenir les conflits et à réguler les tensions sécuritaires sur le continent, en dépit d’une réelle volonté politique qui a cependant du mal à s’incarner et à se concrétiser sur le terrain. Enfin, le système de régulation internationale est contesté, affaibli, certains pays exprimant leur défiance à l’égard d’un dispositif dont ils constatent la relative inefficacité. Ainsi le Mali a souhaité le départ de la MINUSMA de son territoire, et la RDC celle de la MONUSCO.
L’aggravation de l’instabilité et l’usage de modes d’actions plus durs entraînent un nombre accru de victimes : on estime qu’il y a eu environ 120 000 morts civils dans les conflits sur le continent en 2022. D’autre part, ceux-ci ont changé de nature : ce ne sont plus des conflits étatiques ou infra-étatiques mais de plus en plus souvent des conflits régionaux ou sous-régionaux. On le voit au travers des actions terroristes au Sahel, bien souvent transfrontalières – au point de déborder sur certains pays du Golfe de Guinée – dans la région des Grands Lacs, dans la Corne de l’Afrique, autour du lac Tchad, etc.
Trois facteurs risquent d’accélérer cette fragilisation : l’explosion démographique sur un continent qui compte aujourd’hui 1,3 milliard d’habitants et qui en comptera 2,5 milliards en 2050 ; l’urbanisation, puisque deux tiers de ces 2,5 milliards de femmes et d’hommes vivront en zones urbaines en 2050, avec une capacité de sécurisation souvent absente ou très diffuse hors des centres urbains principaux ; la régression du modèle démocratique dans certains pays africains.
Ces fragilités structurelles qui s’accentuent sont autant d’opportunités à saisir pour les terroristes et pour certains de nos compétiteurs qui pourraient trouver là des moyens de contester l’ordre établi pour faire valoir leurs intérêts.
Les deux mouvances terroristes principales sont la branche africaine d’Al Qaïda, relativement affranchie d’Al-Qaïda « centrale », et l’État islamique par le biais de ses quatre principales wilayas africaines (Sahel, Afrique de l’Ouest, RDC et Mozambique), qui poursuivent leur essor de manière inégale, la « tête de gondole » étant l’État islamique au Sahel. Ces wilayas, qui savent parfaitement exploiter la permissivité des États africains, peuvent mobiliser des ressources humaines presque illimitées.
Face à ces mouvances terroristes vivaces et même en expansion, les réponses africaines sont diverses, parfois faibles, et le rejet de l’appui occidental par les juntes sahéliennes facilite l’ancrage territorial terroriste et l’extension de ces groupes vers le Golfe de Guinée. Les États tentent de diversifier leurs appuis partenariaux en faisant appel à la Russie, à la Chine, à l’Iran et à la Turquie mais il n’est en rien certain que cette diversification suffira à leur faire reprendre l’initiative face à la menace terroriste. De plus, la réponse des États africains se limite trop souvent au seul champ sécuritaire.
Pour les armées françaises, la prise en compte de la menace terroriste croissante en Afrique restera un impératif, parce qu’elle vise nos ressortissants, nos emprises, nos intérêts et nos partenaires locaux et aussi parce qu’elle met en péril la stabilité des États.
Ces fragilités constituent des opportunités que nos compétiteurs stratégiques tentent de saisir. Je m’attarderai sur les deux compétiteurs principaux que sont la Russie et la Chine. Moscou s’est réengagé avec volontarisme sur le continent africain depuis le début des années 2000. Son offre sécuritaire est maintenant diversifiée : vente d’armes, déploiement de sociétés militaires privées, formation des armées africaines… Ces offres se conjuguent à une exploitation désinhibée du champ informationnel pour lutter contre les influences ou la présence occidentales. La Russie a fait de la Libye et de la Centrafrique des pays tests avant de propager son influence. Mais l’exploitation par Moscou du renversement de pouvoirs étatiques, notamment au Sahel, par son appui aux juntes, ne sera probablement pas de nature à juguler l’extension de la menace terroriste. L’action russe en Mozambique a été un échec dont on ne parle pas assez, et nulle part l’action russe n’a suffi à imposer la paix.
La Chine, pour défendre ses intérêts et apparaître comme une puissance responsable, déploie une offre militaire au profit d’États africains. Elle le fait sous trois formes : un engagement accru dans les opérations militaires de paix de l’Onu ; l’approfondissement des relations de défense avec la presque totalité des pays d’Afrique ; l’exportation d’armements vers des États africains. À cela se combine la volonté d’ouvrir des bases en Afrique. Il existe une base chinoise à Djibouti depuis quelques années et la Chine essaye désormais de créer une base sur la façade atlantique.
Au nombre de nos autres compétiteurs, je mentionnerai la Turquie et des pays du Golfe, présents de façon structurelle.
En conclusion, l’Afrique, continent en mutation, demeurera une priorité pour la DRM en raison des menaces que font peser son instabilité, le renforcement de l’activité terroriste et la présence croissante de compétiteurs. Faire face de façon cohérente à l’ensemble de ces menaces exige une coopération entre les services qui s’améliore jour après jour.
M. le directeur général adjoint de la sécurité extérieure. Je vous présente les excuses du directeur général, M. Bernard Emié, empêché d’être présent par de fortes contraintes professionnelles dues à une actualité particulièrement dense. Ayant pris mes fonctions il y a environ deux mois, je suis accompagné par le secrétaire général pour l’analyse et la stratégie, dont la mémoire suppléera la mienne, si besoin est, pour la période des deux dernières années, pendant lesquelles je servais à la DRM.
Cette audition s’inscrit dans le débat parlementaire sur la politique africaine de la France ; ce rendez-vous est très important pour la DGSE, un service secret et spécial certes, mais surtout ancré dans le système démocratique. Le zoom sur l’Afrique fait par le directeur du renseignement militaire correspond parfaitement à la vision de la DGSE. Je compléterai cette présentation à laquelle nous souscrivons entièrement par quelques remarques particulières.
La DGSE a toujours décliné, à son niveau, la politique africaine décidée par les autorités politiques. À ce titre, l’Afrique représente depuis les années 1960 une priorité pour le service, la France ayant des intérêts politiques et économiques à y défendre et des concitoyens à y protéger. Son empreinte en Afrique reflète donc celle que ce continent occupe dans la politique étrangère française. Bien entendu, la part des moyens consacrés par la DGSE à l’Afrique évolue. Ainsi, depuis 2013 et même avant cela, le service a renforcé son dispositif pour soutenir l’engagement français au Sahel et la priorité donnée à la lutte anti-terroriste. Le service se réarticule en permanence en fonction de l’évolution des menaces et des enjeux. C’est ainsi qu’aujourd’hui il se tourne encore plus vers les puissances émergentes anglophones et lusophones.
Je souhaite désamorcer dès maintenant le soupçon selon lequel nous aurions peut-être manqué de caractériser certaines évolutions politiques en Afrique, j’entends par là les récents putschs, parce que nous aurions donné la priorité, voire l’exclusivité, à la lutte antiterroriste. Le service n’a jamais abandonné la recherche et l’analyse politique africaines, dont les moyens ont toujours été préservés et même renforcés ces dernières années. Mais la DGSE n’est pas omnisciente et ses capteurs techniques et humains ne lui permettent pas de savoir ce que mijote chaque officier sahélien. Au Mali, au Burkina, au Niger, le service a, à chaque fois, caractérisé la vulnérabilité des régimes en place ; ces putschs ont été des dérapages rapides, soudains et surprenants, y compris pour leurs auteurs, de mutineries locales ou de coups de sang individuels.
Sur le plan général, pour la DGSE, les risques et les menaces sécuritaires en Afrique sont de trois ordres et s’interpénètrent. Ce sont le terrorisme, la déstabilisation politique et les risques qu’elle fait peser sur la paix civile dans les États concernés, les ingérences étrangères particulièrement hostiles à nos intérêts. Le continent est en effet devenu le théâtre d’une compétition féroce entre les démocraties et des puissances autoritaires qui remettent en cause l’ordre international. Je pense bien sûr à Wagner, mais aussi au piège de la dette chinoise qui encourage la mauvaise gouvernance.
S’agissant du contre-terrorisme, il faut souligner le bilan positif de la lutte menée par la France au regard des objectifs assignés, et les services ont joué un rôle déterminant. Cette lutte doit continuer à nous mobiliser, sous des formes différentes. Les opérations conduites par les forces françaises au Sahel, souvent sur renseignements de la DGSE et de la DRM, ont permis la réduction drastique des actions terroristes contre les intérêts occidentaux, empêché la création d’un sanctuaire d’Al-Qaïda susceptible de devenir un lieu de projection de la menace sur le territoire français et profondément affaibli Al Qaïda au Maghreb islamique (Aqmi). Il en est résulté qu’aucune attaque meurtrière contre les intérêts occidentaux n’a été perpétrée en Afrique occidentale depuis 2018, ni en Europe depuis l’Afrique.
Malheureusement, les difficultés politiques et économiques qui ont fait le terreau de l’expansion des groupes djihadistes ne pouvaient pas être résolues par la seule action militaire, et les gouvernements sahéliens n’ont pas voulu ou pas pu traiter les problèmes qui étaient et qui sont toujours de leur ressort. Le renseignement de la DGSE visait à entraver des structures et des réseaux menaçant nos intérêts, non à conduire une action globale de contre-insurrection. Plus généralement, la France ne pouvait se substituer à ces États, mais seulement les aider.
Ces groupes prospèrent également en raison de certains mauvais choix. Ainsi, au Mali, les exactions commises par les miliciens de Wagner ne font qu’élargir le fossé entre l’État et certaines franges de la population, les communautés peule ou touareg. Étant donné les déficiences des armées locales et de programmes politiques qui délaissent la lutte antiterroriste, nous anticipons une dégradation rapide de la situation sécuritaire en Afrique, devenue l’épicentre du djihad mondial en raison du relatif affaiblissement des centrales terroristes dans la zone syro-irakienne et dans le sanctuaire afghan, même si ces structures restent très menaçantes.
Aussi peut-on craindre la reprise des opérations contre les capitales sahéliennes et l’instauration d’émirats territorialisés dans la zone des trois frontières entre le Mali, le Niger et le Burkina Faso, et le risque, plus crédible encore à terme, de projection de la menace vers le Maghreb et l’Europe en raison du regain d’attractivité du djihad sahélien et de l’impossibilité pour les volontaires de rallier le théâtre irako-syrien.
Il faut noter que ce danger ne se limite pas au Sahel. Dans la Corne de l’Afrique, le Chabab al-Islami, filiale locale d’Al-Qaïda, contrôle des pans entiers du territoire somalien, et l’État islamique prospère au Mozambique et en RDC. Tout cela advient alors que le nouvel émir mondial de l’État islamique est le djihadiste somalien Abdulqadir Mumin. Cela doit faire craindre une attention renforcée de cette organisation au continent africain : que le nouvel émir de l’État islamique soit un Africain est tout un symbole.
Notre service intensifie ses efforts de recrutement de sources au cœur des cibles pour être en mesure de prévenir aussitôt que possible les menaces qui viseront nos intérêts dans la région. En parallèle, nous demeurons particulièrement vigilants sur l’anticipation et le suivi des crises politiques qui peuvent constituer une menace sécuritaire comportant éventuellement une dimension terroriste. Je citerai l’exemple du Soudan d’où nous avons dû évacuer les ressortissants français et européens en avril dernier,
Mais ces menaces, non plus que les autres défis que sont la démographie et le changement climatiques, ne pourront être réglées par les seules solutions militaires et sécuritaires. Pour réduire la conflictualité, il nous revient, avec nos partenaires européens et africains, de construire une approche plus politique, caractérisée par un investissement collectif coordonné dans l’aide au développement et à la bonne gouvernance. Nous devons aussi être très vigilants face à l’endoctrinement de la jeunesse, désormais soumise, même dans les lieux reculés, à une propagande et à une désinformation massives. Il nous faut pour cela lutter sans relâche contre les auteurs de ces campagnes de désinformation en les privant de leurs moyens d’expression et militer en faveur de l’éducation du grand public à une approche critique des informations diffusées sur les réseaux sociaux.
M. Nicolas Lerner, directeur général de la sécurité intérieure. Les sujets évoqués par mes collègues touchent avant tout à la stabilité des États africains. Sur le plan sécuritaire, l’exposition principale, pour la France, ce sont les personnes physiques et les sociétés françaises représentées en Afrique plutôt que nos intérêts sur le territoire national. Les conséquences actuelles ou potentielles sur notre territoire de la situation de crise et des tendances décrites à l’instant sont néanmoins réelles. Il était donc logique que la direction générale de la sécurité intérieure (DGSI) soit associée à cette audition et je vous remercie de votre invitation.
L’action de la DGSI sur le territoire national en lien avec l’Afrique suit trois axes. Je dirai d’abord un mot des conséquences éventuelles de la dégradation de la situation en matière de risque terroriste pour nos intérêts à l’intérieur de nos frontières. D’autre part, la DGSI, avec ses partenaires de la communauté du renseignement, notamment les renseignements territoriaux, suit des communautés étrangères ou des individus d’origine étrangère résidant sur le territoire national qui peuvent interagir avec la situation dans les pays dont ils ont la nationalité ou dont ils sont originaires. Enfin, je traiterai des manœuvres de déstabilisation informationnelle, qui s’appuient pour partie sur des structures ou des personnes physiques résidant en France ou pouvant y séjourner. Vous comprendrez que je m’abstienne de partager toute information relevant du secret de la défense nationale.
Il ne m’appartient pas de dresser l’état des lieux de la menace terroriste visant le territoire national. Vous le savez, elle est essentiellement endogène. Néanmoins, depuis une grosse année, les conséquences de l’existence des théâtres extérieurs que sont la Syrie, l’Irak et l’Afghanistan mais aussi l’Afrique pèsent à nouveau, de manière croissance, sur le niveau de la menace terroriste en France. En 2022, pour la première fois en six ans, la DGSI a déjoué un projet d’attentat impliquant deux individus qui venaient de rentrer en France et qui étaient en lien direct avec des opérationnels de l’État islamique en Afghanistan, ce que l’on n’avait plus vu pendant plusieurs années.
En Afrique, où la dégradation de la situation sécuritaire est très nette, les tentatives des groupes jihadistes de prendre pied sur ce continent ne sont pas nouvelles. Mais ce théâtre n’a jamais été très attractif pour les velléitaires ou les sympathisants djihadistes français. Pendant la période postrévolutionnaire en Tunisie, la permissivité à l’égard du groupe Ansar al-Charia avait conduit quelques Français avaient rejoint ce groupe au début des années 2010 ; il s’agissait certes de profils très sérieux qui ont ensuite combattu sur le théâtre syro-irakien, mais ils n’étaient que quatre en Tunisie. De même, de modestes filières s’étaient créées en Libye en 2015 et 2016 mais une dizaine de Français tout au plus y avaient rejoint l’État islamique. En bref, jamais au cours des dernières décennies les théâtres djihadistes africains n’ont conduit à la création de filières de départs de djihadistes français au niveau de ce que l’on a connu en Afghanistan et au Pakistan et surtout en Syrie et en Irak.
La période actuelle ne fait pas exception. C’est que l’accès à ces pays est bien plus compliqué que l’accès au théâtre syro-irakien et qu’à ce jour les groupes terroristes n’ont créé ni structures d’accueil ni réseaux de facilitation pour attirer ce type de combattants. De plus, mes collègues l’ont dit, ces groupes terroristes poursuivent à ce jour un objectif local et n’ont pas, pour l’instant tout au moins, le dessein de projeter la menace. Cela explique qu’aucun projet d’action terroriste en provenance de la zone africaine n’a été détecté ces dernières années visant le territoire national – ce qui ne signifie pas que nos intérêts n’ont pas été visés – et qu’à ce jour aucun ressortissant français n’évolue au sein d’un groupe terroriste en Afrique.
Ce cadre étant dessiné, je tiens à vous dire notre préoccupation quant à l’évolution de la situation, et donc notre vigilance. Nous observons en effet depuis quelques mois des signaux faibles : on constate l’attrait croissant de sympathisants djihadistes pour ce théâtre. Par « attrait croissant », j’entends quelques individus seulement, mais cela ne se voyait pas il y a deux ou trois ans. Ces derniers mois, trois projets de rejoindre une organisation terroriste africaine ont été détectés et déjoués. On est très loin des 1 400 individus qui avaient rejoint l’État islamique sur le théâtre syro-irakien, mais ce phénomène était inexistant il y a peu.
D’autre part, si la dégradation de la situation, qui a été bien décrite, vise avant tout nos intérêts à l’étranger, nous sommes attentifs à cinq facteurs susceptibles d’avoir des conséquences à moyen terme sur le territoire national. C’est d’abord la propagande très active de ces groupes terroristes. C’est ensuite que leurs succès tactiques contribuent à nourrir une image à nouveau dynamique des organisations terroristes, alors que l’attrait pour l’État islamique des velléitaires français pâtissait des revers militaires infligés par la coalition dans la zone syro-irakienne. C’est aussi le risque patent de voir des combattants francophones, notamment en provenance de pays maghrébins, rejoindre ces groupes terroristes et structurer des réseaux de facilitation ou d’échanges avec des sympathisants ou des velléitaires en France. C’est encore le gain territorial à l’œuvre, qui peut traduire une élévation capacitaire et donc peut-être aussi un renforcement de la capacité de planification d’actions extérieures. Enfin, nous devons être extrêmement vigilants pour éviter que des combattants se greffent aux flux migratoires et entrent sur le territoire national animés par la volonté de commettre un acte terroriste, ou que des profils radicalisés ou d’anciens combattants migrent vers l’Europe pour des raisons économiques mais qu’ils présentent des profils à risque compte tenu de leur parcours. Cela entraîne, en lien avec l’ensemble des services, des mesures très strictes de criblage aux frontières et d’interdictions d’accès.
La DGSI a pour autre mission cardinale la lutte contre les ingérences étrangères, ce qui l’amène à suivre les diasporas ou les individus d’origine étrangère résidant en France. Les crises, les coups d’État ou les tensions internes ont des conséquences sur les citoyens des pays concernés résidant sur le territoire national, même si ces communautés sont souvent de taille modeste et bien intégrées. Il s’agit parfois d’une immigration très ancienne, intégrée et présente pour travailler ou pour étudier, si bien que les conséquences en termes d’ordre public des troubles observés en Afrique sont restés très limitées sur le territoire national ces dernières années.
Nous suivons certains mouvements avec attention. Mais, globalement, les conséquences des troubles politiques en Afrique, en termes de sécurité publique sur le territoire national, sont réduites et contenues.
Sachez enfin que le ministère de l’intérieur est mobilisé à chaque fois qu’il nous faut réagir à des coups d’État ou des actions hostiles à nos intérêts.
Je conclurai par quelques mots sur les outils informationnels, devenus une arme aux mains de nos compétiteurs. Ces outils sont l’objet d’une veille par les services et par Viginum, le service de vigilance et de protection contre les ingérences numériques étrangères créé il y a deux ans, avec lequel la DGSI interagit. Le cœur de l’activité d’un service de renseignement intérieur est d’essayer de détecter et d’identifier les individus ou les organismes qui participent aux manœuvres informationnelles hostiles à notre égard, parfois manipulés par des puissances étrangères. Certaines ont été citées. En leur nombre, la Russie déploie le dispositif le plus élaboré, en tenant un discours qui touche la sphère panafricaniste francophobe. La DGSI suit et s’efforce d’entraver ces actions, en l’état du droit à chaque fois que c’est possible. Je me réjouis que la délégation parlementaire au renseignement (DPR) ait repris certaines propositions avancées par les services et se soit prononcée en faveur d’une réflexion sur une évolution du cadre légal et juridique qui nous permettrait d’être plus efficaces et plus réactifs dans notre lutte.
M. le président Thomas Gassilloud. Je vous remercie tous les trois pour ces interventions éclairantes et complémentaires. Nous en venons aux interventions des orateurs des groupes.
M. Jean-Philippe Ardouin (RE). Pour les Européens, l’Afrique est le symbole d’une perte d’influence et une source d’inquiétude lorsqu’un pays sombre dans l’instabilité. Depuis de nombreuses années, nous constatons avec impuissance les ambitions russes en Afrique. Quel regard portez-vous sur les activités du groupe Wagner sur ce continent ? Un rapport d’experts indépendants vient d’établir que cette société militaire privée a rapporté 2,5 milliards d’euros à la Russie. Son rôle demeure stratégique malgré la disparition de son dirigeant historique en août dernier et elle continue d’exploiter la principale mine de la République centrafricaine et d’extraire de l’or au Soudan, couplant profits indirects pour la Russie et développement de partenariats privilégiés. Nous devinons qu’elle entretient aussi des relations très étroites avec les armées de certains États africains pour nouer des alliances défensives. Elle s’est imposée dans plusieurs pays, sous les ordres de Moscou, notamment au Mali à la suite du retrait des forces françaises, à la demande de la junte au pouvoir. Comment s’articulent les autorités officielles russes et les sociétés telles que Wagner dans la stratégie d’influence de la Russie en Afrique ? Cette stratégie vous paraît-elle pérenne ? Comment la France y réagit-elle ?
M. le directeur général adjoint de la sécurité extérieure. Avant la tentative de putsch sur Moscou, la société militaire privée (SMP) russe Wagner procurait une offre sécuritaire de garde prétorienne à des régimes fragiles en échange d’une prédation économique ciblée, dépendant des pays considérés – ici, une mine, là une usine –, se nourrissant donc de la déliquescence des États. Depuis lors, la SMP Wagner n’a plus connu de croissance dans cette zone mais elle a conservé l’héritage. Ils sont donc toujours stationnés dans les pays où ils étaient établis et le troc prédation contre-offre sécuritaire locale à des régimes fragiles se poursuit. Dans les faits, le régime russe, qui essaye de récupérer l’héritage de Wagner à des fins différentes, procède à la découpe de la société Wagner par appartements.
La SMP Wagner exerce ses activités sans scrupule : exactions, s’il le faut, pour exercer ses fonctions de garde prétorienne et, dans tous les cas, désinformation de masse pour contribuer à maintenir artificiellement la légitimité des gouvernements en place.
M. le général de corps d’armée Jacques Langlade de Montgros. Pour compléter ce propos sur l’interdépendance entre cette SMP et des États faillis ou en quasi-faillite, je soulignerai que l’offre de Wagner s’articule en deux volets : formation d’une part, lutte contre des opposants/terroristes d’autre part – la définition dépend des circonstances ou des pays. Bien souvent, l’action de Wagner accentue les clivages ethniques, et les exactions mentionnées ciblent telle ou telle ethnie en fonction des régions dans lesquelles ils opèrent. Wagner est implanté dans un nombre de pays très limité : la Libye, la RCA et le Mali. Cela montre que si « l’offre Wagner » a semblé fasciner le continent africain il y a quelques années, certains pays en sont revenus, se rendant compte que l’activité de ce groupe avait un effet déstabilisateur sur les équilibres ethniques et pouvait entraîner une perte de souveraineté. Plusieurs chefs d’État africains ont compris le danger d’y avoir recours. Enfin, on ne souligne pas suffisamment les échecs de Wagner, notamment au Mozambique d’où ils ont été chassés quatre mois après y être intervenus.
Mme Caroline Colombier (RN). Le retrait de nos troupes en Afrique de l’Ouest nous impose de revoir notre positionnement stratégique dans la région. Nous semblons avoir été progressivement remplacés par des compétiteurs inattendus dans cette partie du monde, la Russie et la Chine, qui créent le sentiment anti-français sur place puis en tirent bénéfice. Ces puissances paraissent avoir pris une longueur d’avance dans le champ informationnel, transformant l’Afrique du Nord en champ de bataille potentiel pour les futurs conflits hybrides auxquels la France pourrait être confrontée. En écoutant les spécialistes invités par notre commission, on ne sait pourquoi la France s’est résignée à une posture défensive et réactive, principalement justifiée par des raisons diplomatiques. Cette doctrine a nui à notre capacité d’anticipation des crises et limité notre présence à une sorte de ligne Maginot minimale de défense de nos intérêts dans la région, ce qui nous a coûté cher ces derniers mois. Même si nous avons réussi à déjouer des manœuvres de désinformation au début de l’année 2022, ce succès marginal est loin de traduire une stratégie claire de la France dans la région. Pourtant, certains d’entre vous avaient souligné par le passé la nécessité pour vos services de recevoir des consignes nettes des autorités politiques.
Dans ce contexte, comment envisagez-vous de réorganiser vos services pour ne pas perdre pied en Afrique et pour conserver le renseignement d’intérêt militaire de qualité indispensable à notre liberté d’action dans la région ? Si une volonté politique s’exprimait pour faire de l’offensive la ligne directrice de notre action, quelles seraient les priorités stratégiques budgétaires et humaines ? Enfin, quelles évolutions du cadre juridique du renseignement souhaite la DGSI ?
M. le directeur général adjoint de la sécurité extérieure. Je n’ai pas le sentiment d’une dichotomie absolue entre offensif et défensif. Les deux axes d’action s’entrecroisent mais, face à des compétiteurs qui usent du mensonge de la désinformation, la France a fait le choix stratégique de ne pas entrer dans ce jeu-là, si bien que, pour ne pas perdre notre âme nous ne jouons pas à armes égales, ce qui peut donner une impression de fragilité. C’est le pari que, dans la durée, la parole française restera fiable. Quand nous observons des opérations de désinformation, nous les condamnons et nous pouvons décider de manœuvres d’entrave, qui restent secrètes. Tout n’est pas dans le monde visible mais sachez que la France se défend, y compris dans le champ informationnel.
La réorganisation du dispositif de renseignement français pour faire face aux menaces est permanente. Je vous ai indiqué que nous nous investissons davantage dans le Golfe de Guinée, pour contrer les nouvelles menaces au Mozambique et j’ai fait allusion à l’Afrique anglophone et lusophone. Nous continuerons de nous adapter en permanence, avec une agilité assez prononcée au regard du tempo habituel de l’administration française.
M. le général de corps d’armée Jacques Langlade de Montgros. Notre dispositif de renseignement évolue en permanence, singulièrement en ce moment. Tout part évidemment des accès, que nous adaptons en fonction des menaces, de l’acceptabilité des pays hôtes et de la capacité du renseignement d’intérêt militaire à s’adosser à des dispositifs de forces déployées en opération ou prépositionnées. Aujourd’hui, nous repensons à nouveau nos accès en essayant d’anticiper sur le temps long. Nous sommes parfois en décalage avec les dispositifs militaires parce qu’il nous faut créer des accès et capitaliser les informations dans la durée pour produire du renseignement. Repenser nos accès en Afrique signifie se diluer davantage et trouver d’autres partenaires, africains ou internationaux. Tous les services de renseignement troquent avec des partenaires étrangers. Il faut le faire sans naïveté et sans créer de dépendance ; cela fonctionne assez bien, mais il faut des monnaies d’échange. Enfin, nous essayons de progresser en matière d’innovations. Même si la technologie ne fait pas tout et que le renseignement humain est un volet essentiel de nos capacités, l’innovation technologique nous offre des accès dont nous ne pouvions bénéficier hier. Sur le plan budgétaire, je pense que nous nous accorderons pour dire que nous faisons un métier infini avec des moyens finis, si bien que quand bien même notre budget et nos effectifs seraient cent fois plus élevés, nous ne remplirions pas notre mission de façon exhaustive.
M. Nicolas Lerner. Le sujet de l’information, sensible à l’étranger, l’est encore plus quand on parle du territoire national où, la question du champ d’activité des services ou leur capacité de réponse peut très vite venir télescoper les principes constitutionnels de liberté de conscience et de liberté d’informer. C’est pourquoi je pense salutaire la définition d’un cadre relatif aux opérations de désinformation et à la manipulation de l’information. Le décret portant création de Viginum définit précisément ce qui relève d’une action publique et ce qui tient de la libre opinion. Qu’on le regrette ou qu’on s’en réjouisse, dès lors qu’on reste dans les limites de la loi, on est libre, dans notre pays, de penser que la France mène une politique coloniale en Afrique ou que le président Poutine mène en Ukraine une action salutaire.
Néanmoins, la manipulation de l’information par une manière trompeuse d’influencer l’opinion entre dans le champ d’action du service. Depuis quelques mois, grâce à la création de Viginum et à une attitude beaucoup plus offensive de nos autorités, un moyen d’action existe, parfaitement démocratique, qui est de décrire les manœuvres en cours et de les dénoncer. Ce fut le cas pour deux opérations hostiles. L’une était pilotée par l’Azerbaïdjan. L’autre – les étoiles de David apposées sur des murs parisiens – par la Russie ; nous en sommes convaincus même si une enquête judiciaire est en cours. Le Gouvernement a donc décidé de nommer et de dénoncer les compétiteurs auteurs de ces opérations. Tel est l’état d’esprit actuel, et je partage l’opinion du directeur du renseignement militaire au sujet de l’entremêlement des volets défensif et offensif de notre action : la France, en tout cas ses services, s’est adaptée au nouveau contexte d’agressivité stratégique, dit ce qui est, et répond.
Sur le plan juridique, deux propositions des services soumises à la DPR ont été reprises dans le volet public de son rapport annuel. Un mot, d’abord, sur le cadre général. Le service chargé de la lutte contre l’espionnage et les ingérences est confronté en France à trois comportements. L’espionnage, puni par le code pénal, consiste à récupérer des informations que l’on n’est pas censé avoir. De l’autre côté du spectre, la politique d’influence menée par les États vise à promouvoir leur modèle et leurs valeurs ; ce procédé est légal et la France mène elle-même une politique d’influence à l’étranger. Entre les deux, il y a une zone grise, l’ingérence, autrement dit la volonté d’un État d’agir au bénéfice de ses intérêts ou contre les nôtres en avançant masqué, utilisant à cette fin des relais qui taisent au nom de qui ils parlent. Cette zone grise pourrait être mieux prise en compte par la loi et c’est à quoi tendent nos propositions.
La première tend à créer un registre des représentants d’intérêts étrangers inspiré du Foreign Agents Registration Act américain, récemment décliné au Canada et au Royaume-Uni, pays qui ne sont pas connus pour être des démocraties moins efficaces que la nôtre. Ce dispositif vise à rendre obligatoire la déclaration des liens de soumission ou de dépendance à un État étranger. Cela ne signifie pas que l’on est empêché de mener une activité d’influence mais qu’il faut dire d’où l’on parle et quels liens préexistent. Il s’agit simplement de renforcer la transparence du débat public.
Notre deuxième proposition tend à pénaliser l’ingérence, et la création d’un registre nous y aiderait : toute personne qui ne dirait pas précisément au nom de quels intérêts elle s’exprime pourrait être sanctionnée. C’est sur ce terrain que le Royaume-Uni a récemment avancé.
Ces deux propositions ont retenu l’attention favorable de la DPR.
M. le président Thomas Gassilloud. Si l’on vous entend bien, l’ingérence serait alors considérée comme une forme de trahison ?
M. Nicolas Lerner. Oui. Le fait d’agir pour le compte d’une puissance étrangère contre nos intérêts ou pour défendre les intérêts de cet État sans le déclarer relèverait alors du crime de trahison, puni de vingt ans de réclusion criminelle.
M. François Piquemal (LFI-NUPES). Je vous remercie tous trois pour vos propos liminaires qui contribuent à éclairer tous les députés. Il est normal que nous parlions de nos intérêts nationaux, mais cette audition porte sur la sécurité en Afrique en général, et si la situation sécuritaire au Maghreb et dans la bande sahélo-saharienne intéresse particulièrement la France, bien d’autres événements méritent aussi une analyse de leur importance et de l’impact qu’ils peuvent avoir sur la sécurité du continent.
Avant d’y revenir, je vous interrogerai, étant donné les récents coups d’État survenus en Afrique, sur les moyens mis en place par les services de renseignement pour repérer d’éventuels signaux de contestation du pouvoir dans les cercles politiques et sécuritaires et au sein de la population. Quels étaient les dispositifs ? Comment la remontée d’informations s’est-elle faite ? Des divergences dans l’analyse du renseignement ont-elles conduit à des appréciations différentes de certaines situations ?
Alors que les activités armées du Mouvement du 23 mars, le M23, déstabilisent la zone frontière entre la République du Congo et le Rwanda et qu’un drame humanitaire perdure dans le Nord-Kivu, des élections vont avoir lieu dans ces deux pays ; comment pourraient-elles influencer la stabilité de la région ? Le conflit entre Israël et le Hamas se poursuit ; quels pourraient être les risques sécuritaires et le potentiel déstabilisateur de cette guerre pour l’Afrique ? Étant donné le risque d’accroissement de conflits liés aux problèmes climatiques ou à l’appropriation de ressources, quel pourrait être le potentiel déstabilisateur pour la région de la compétition entre l’Éthiopie, le Soudan et l’Égypte à propos de la gestion des ressources du Nil ?
Enfin, en soulignant qu’une intervention militaire ne suffit pas à offrir la stabilité à des peuples, vous avez mis en cause les responsables politiques locaux. Mais la France aurait-elle pu faire davantage pour obtenir de meilleurs résultats de ce point de vue ?
M. le directeur général adjoint de la sécurité extérieure. Vous comprendrez, Monsieur le député, que je ne puisse décrire précisément nos dispositifs de renseignement. De manière générale, tous les services s’attachent à faire converger les trois moyens de captation que sont le renseignement humain, le renseignement technique et le renseignement partenarial. L’exercice est très complexe, car le renseignement qui remonte peut-être positif ou négatif, il peut être faux, et ce peut être une mauvaise piste. Il faut combiner tout cela et analyser les renseignements recueillis avec un discernement qui n’est pas infaillible pour essayer d’en tirer une ligne directrice. Cela continue et je ne trahis aucun secret en vous disant que nous avons des sources humaines et quelques accès techniques en Afrique, et que la remontée d’informations est permanente. Il n’y a aucune rétention d’informations locales des services de renseignement en Afrique.
J’ai traité du résultat obtenu dans mon propos introductif et je le redis : un service de renseignement est un thermomètre, ce n’est pas lui qui fait monter ou baisser la température. Il observe des choses et en fait part. Il dit : « La température monte » ou : « Le régime semble aller à sa chute » ; ensuite, une étincelle se produit au hasard de l’Histoire. D’autre part, tous ces putschs sans exception ont été anticipés parce que nous avions tous sous les yeux des régimes déliquescents, mais aucun n’a été prévu précisément ni par les services de renseignements locaux qui sont les premiers concernés ni par les services de renseignement américains ni par les services de renseignement russes. L’instabilité en Afrique étant très forte, nous avons encore des inquiétudes sur la stabilité à venir de certains régimes.
La RDC est en effet dans une situation inquiétante. Les élections en RDC ont lieu en ce moment même et je ne sais comment elles évoluent mais ce sont effectivement des élections à fort enjeu. À ce stade, je puis seulement vous dire que la conscience collective est très forte qu’un embrasement est possible, et de grands partenaires locaux, tels l’Angola, et internationaux, la France et les États-Unis, tentent de calmer le jeu. Mme Avril Haines, la directrice du renseignement national américain, a fait une tournée locale et a obtenu une déconflictualisation provisoire avec des engagements respectifs, pour qu’au moins les proxies ne soient pas à l’origine d’une flambée régionale. On espère que cet accord local tiendra, mais comme dans toute situation de tension, le risque est fort.
M. le président Thomas Gassilloud. Iriez-vous jusqu’à assimiler les motivations des Rwandais à celles de Wagner ou cette comparaison vous semble-t-elle hasardeuse ? La prédation économique justifie-t-elle, ici aussi, des approches sécuritaires ?
M. le directeur général adjoint de la sécurité extérieure. Toutes les crises profondes dans des régions compliquées trouvent leur origine dans un mille-feuilles historique, économique, ethnique et sociologique. C’est pourquoi, si l’on s’en tient à une seule grille de lecture, quelle qu’elle soit, on ne répond qu’à une petite partie de la crise. À ne pas traiter le problème dans son ensemble, on en arrive à une paix intermédiaire mais la tension reste sous-jacente.
M. le général de corps d’armée Jacques Langlade de Montgros. Vous avez fait allusion à d’éventuelles divergences entre les services. Ce mot n’est pas adapté à la réalité de la situation ou à la façon dont nous travaillons ensemble ; il y a plutôt des complémentarités. Les échanges sont quotidiens entre les services de renseignement politique, de renseignement militaire, de renseignement économique et les experts du continent africain. Ils permettent des visions souvent complémentaires, parfois identiques, parfois pas exactement alignées. D’autre part, le renseignement produit ne nous appartient pas. Il est exploité au niveau politique ou, pour ce qui me concerne, à celui du chef d’état-major des armées.
L’instrumentalisation des crises à des fins électorales est récurrente en Afrique, avec des pics d’intensité avant les élections. On en voit un exemple aujourd’hui dans la région des Grands Lacs où certains acteurs politiques se sont efforcés de faire vibrer la fibre nationaliste pour mobiliser l’électorat. Mais le conflit lui-même, vieux de plusieurs décennies, a de multiples explications : un volet ethnique qu’il ne faut pas sous-estimer, la gestion de la croissance démographique et celle de ressources à très forte valeur ajoutée.
M. le président Thomas Gassilloud. Malheureusement, l’instrumentalisation des crises à des fins électorales n’est ni un monopole africain ni celui des régimes autoritaires.
M. Jean-Louis Thiériot (LR). Au nombre des outils d’influence il y a la diplomatie de l’armement et la fourniture d’armements. On sait que notre base industrielle et technologique de défense (BITD), historiquement très présente en Afrique, n’a plus les succès à l’export qu’elle a eus en d’autres temps. Comment analysez-vous cette évolution ? Est-ce que notre combinaison prix/produit ne correspond plus exactement aux besoins ? Est-ce lié à des choix politiques des gouvernements considérés ? Est-ce dû à une action particulière de nos compétiteurs stratégiques, puisque l’on parle de drones turcs et iraniens ? Quel rôle les services jouent-ils en cette matière ? Sur un autre plan, pourriez-vous faire le point sur la situation, difficilement intelligible, en Libye ?
M. le général de corps d’armée Jacques Langlade de Montgros. Ma sphère de compétences n’est pas la BITD à proprement parler mais plutôt ce que nous comprenons des souhaits des États africains en matière d’armement. Je vous répondrai donc de manière indirecte, comme je l’ai fait dans mon propos liminaire : nous constatons que les matériels utilisés sont de plus en plus létaux et montent en gamme et en technicité. Mais il faut être conscient des forces et des faiblesses du soutien que nos compétiteurs fournissent en matière d’armement. Ces matériels sont assez compétitifs ce qui correspond aux ressources budgétaires limitées de certains États africains ; on pense par exemple aux drones TB2 turcs et aux avions L-39 présents au Mali. Néanmoins, certains pays sont déçus par ces équipements. D’une part, ils ne sont pas toujours performants ; c’est notamment le cas d’armements chinois qui ne répondent pas aux espérances initiales de leurs acheteurs. D’autre part, il n’y a pas toujours de maintien en condition opérationnelle, singulièrement pour les équipements russes, la Russie se concentrant actuellement sur ses besoins propres au détriment des matériels vendus aux pays africains. Dans ce domaine, notre rôle est d’évaluer les capacités des matériels détenus par les armées africaines et les performances de nos compétiteurs pour aider notre BITD.
M. le président Thomas Gassilloud. Je rappelle l’argument de vente des Turcs : « La qualité européenne au prix des Chinois » Vu d’Afrique, c’est un argument qui fonctionne en général.
M. le général de corps d’armée Jacques Langlade de Montgros. Avec un bémol cependant : le drone TB2 turc était l’alpha et l’oméga au début de la guerre en Ukraine mais au bout de trois mois on n’en a moins parlé car il est brouillé et de ce fait inopérant. Les systèmes de brouillage sont encore peu répandus en Afrique, mais ils apparaîtront un jour.
M. le directeur général adjoint de la sécurité extérieure. Le conflit israélo-palestinien et la dislocation de l’Afrique sahélienne éclipsent la Libye, qui disparaît de l’actualité. La situation, effectivement assez difficile à comprendre, n’évolue pas beaucoup. Le processus de reconstruction politique, très lent, se fait avec la médiation des Émirats arabes unis et de l’Égypte mais il se heurte à la milicianisation du pays. Une multitude de milices locales tiennent des régions plus ou moins vastes dont elles se nourrissent comme de prébendes qu’elles ne lâcheront pas facilement pour se fondre dans une unité nationale retrouvée. Œuvre aussi en Libye une société militaire privée turque, la Sadat.
En gros, le pays est découpé en quatre zones. À l’est, la Cyrénaïque est toujours tenue par le clan Hafter, le maréchal, essayant de transmettre l’héritage à ses fils et à des proches. La Tripolitaine, très fragilisée, très milicianisée, très morcelée, est tenue par M. Dbeiba qui ne peut guère sortir de Tripoli. Au centre, Misrata, héritage du comptoir turc, essaye de jouer une partition intermédiaire. Enfin, le sud, essentiellement contrôlé par des tribus nomades, n’envisage pas sa géopolitique locale comme nationale mais comme transnationale, sur l’axe migratoire sahélien. Les grandes puissances qui participaient au processus libyen sont désormais occupées à autre chose : la Russie, qui avait une ambition locale, se consacre à l’Ukraine, et l’Égypte regarde soudainement sa frontière Est.
M. le président Thomas Gassilloud. La Libye est en quelque sorte une peau de léopard de groupes semi-privés ou paraétatiques. On en revient quasiment à l’époque coloniale, avec des États qui ont du mal à assurer la souveraineté sur leur territoire et où des pouvoirs locaux se réinstallent.
M. le directeur général adjoint de la sécurité extérieure. Effectivement, et les États voisins, Algérie et Tunisie d’un côté, Égypte de l’autre, craignent évidemment le débordement de l’instabilité.
Mme Delphine Lingemann (Dem). Quel sera l’impact sécuritaire de la fin de l’opération Barkhane et de la dissolution du G5 Sahel, la force africaine conjointe de lutte contre le terrorisme soutenue par la France ? Quelle coopération sécuritaire pourrait être envisagée avec la Mauritanie et le Tchad ? Comment évaluez-vous le risque djihadiste pour cette région et par répercussion pour notre pays ?
M. le général de corps d’armée Jacques Langlade de Montgros. La fin de l’opération Barkhane et du G5 Sahel ont fragilisé les États sahéliens dans le domaine sécuritaire. Cette dégradation a été un élément déclencheur des différents coups d’État. La fragilisation régionale structurelle tient à plusieurs facteurs précédemment décrits. Les conséquences de ces événements sont d’une part, une fragilisation encore accrue en raison de la disparition d’une partie de l’aide dont bénéficiaient ces pays et dont ils ont choisi volontairement de se séparer, d’autre part l’extension de la menace terroriste, à la fois géographique et en intensité. Aujourd’hui, l’action terroriste s’exprime sur l’ensemble du territoire malien, y compris à proximité de la frontière sénégalaise, voire des frontières guinéenne et ivoirienne, et peut s’étendre au-delà, vers les pays du Golfe de Guinée. Cette tendance est donc plutôt négative. Les juntes coopèrent : les trois pays ont créé une association politique et militaire. L’évolution des pays sahéliens inquiète non seulement les pays du Golfe de Guinée mais aussi d’autres pays limitrophes comme le Sénégal et la Mauritanie. Les pays du Maghreb constatent également avoir moins d’influence sur les pays sahéliens, ce qui fragilise leurs frontières, avec des risques de déstabilisation interne, notamment au sud de l’Algérie.