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rapport d'enquête relative aux ingérences politiques, économiques et financières de puissances étrangères – États, organisations, entreprises, groupes d’intérêts, personnes privées – visant à influencer ou corrompre des relais d’opinion, des dirigeants ou des partis politiques français — Rapport

Rapport · d'enquête · tome ou annexe · 01/06/2023 · 946 914 caractères · HTML sur assemblee-nationale.fr

Parties du document (2)
Sommaire (169)
  1. Synthèse de la rapporteure
  2. introduction
  3. partie 1 : la France est la cible d’ingérences de la part de puissances étrangères
  4. I. Qu’est-ce qu’une ingérence étrangère ?
  5. A. un concept qui doit être distingué de l’influence
  6. 1. L’ingérence d’un État désigne son intervention dans les affaires intérieures d’un autre État
  7. 2. Les ingérences peuvent être confondues avec les politiques d’influence
  8. 3. Les ingérences se caractérisent par leur hostilité et leur atteinte aux intérêts fondamentaux d’une nation
  9. B. les ingérences empruntent plusieurs vecteurs
  10. 1. Le contexte géopolitique est propice à la multiplication des moyens d’ingérence
  11. 2. La typologie des ingérences mêle principalement des tactiques anciennes de corruption et d’espionnage avec l’utilisation d’outils...
  12. a. Les cyber-attaques
  13. b. Les manipulations de l’information
  14. c. Les atteintes au patrimoine économique, scientifique et technique
  15. d. L’utilisation du droit comme arme
  16. e. Le recrutement d’une partie des élites
  17. II. une agressivité de puissances étrangères davantage assumée et qui se manifeste dans des formes de guerre hybride
  18. A. la russie est la principale menace pour les démocraties occidentales en termes d’ingérence
  19. 1. Les ingérences de la Russie s’inscrivent dans une logique de subversion et de déstabilisation
  20. 2. Le régime russe s’appuie sur une multiplicité de vecteurs pour s’immiscer dans les affaires intérieures d’autres États
  21. a. Une politique d’espionnage qui n’a rien perdu de son importance
  22. b. Une guerre informationnelle visant à la déstabilisation
  23. c. Des cyber-attaques comme armes d’une guerre hybride
  24. 3. La Russie continue d’user d’un pouvoir d’attraction par convergence d’intérêts et recrutement intéressé
  25. B. la chine a recours à des manœuvres de plus en plus agressives et malveillantes pour atteindre ses objectifs de moyen et de long terme
  26. 1. Des tentatives d’ingérence de plus en plus agressives en voie de « russianisation » ?
  27. 2. Des ingérences destinées à contrôler son image et ses ressortissants
  28. a. La guerre de l’opinion publique
  29. b. La diaspora chinoise
  30. 3. La menace la plus importante pour la France est celle qui pèse sur sa recherche et ses entreprises
  31. a. L’espionnage
  32. b. L’entrisme
  33. C. d’autres États peuvent chercher à s’immiscer dans les affaires intérieures de la france
  34. 1. L’Iran
  35. 2. Le Maroc
  36. a. Des tentatives de corruption de parlementaires européens ?
  37. b. Le recours au placement rémunéré d’informations
  38. 3. Le Qatar
  39. 4. La Turquie
  40. III. la France est particulièrement exposée aux tentatives d’ingérence russes
  41. A. une entreprise de désinformation de longue haleine
  42. 1. Une stratégie d’ingérence par la désinformation héritée de l’époque soviétique et réactualisée sous Vladimir Poutine
  43. a. Une longue tradition soviétique
  44. b. La nouvelle stratégie d’ingérence informationnelle russe en France s’est appuyée sur des médias d’État et sur les réseaux sociaux
  45. i. La volonté de produire un récit alternatif aux médias occidentaux
  46. ii. La tête de pont de la manipulation de l’information russe en France : RT France et Sputnik, des médias d’État « alternatifs »
  47. iii. La guerre en Ukraine intensifie la désinformation russe, menant à l’interdiction de ses relais médiatiques qui ne disparaissent pas...
  48. 2. L’Afrique, espace privilégié de la désinformation russe anti-française
  49. a. La Russie a développé une stratégie spécifique de désinformation en Afrique
  50. b. Cette rhétorique russe antifrançaise a déjà largement porté ses fruits en Afrique
  51. 3. L’ingérence informationnelle russe dans les campagnes présidentielles françaises de 2017 et 2022
  52. a. Les « Macron Leaks » au cours de l’élection présidentielle de 2017
  53. b. L’échec de cette tentative a souligné la résilience de nos institutions face à la désinformation, renforcée dans la perspective de...
  54. B. la « capture » de certaines élites : entre naïveté et connivence
  55. 1. L’attraction de certains hauts fonctionnaires par la Russie
  56. 2. Les accointances entre le personnel politique français et la Russie
  57. a. L’importance des cercles d’influence franco-russes
  58. i. Le Dialogue franco-russe et le rôle de M. Thierry Mariani
  59. ii. Les autres cercles d’influence de la Russie en France
  60. b. Des parcours individuels entre naïveté et compromission
  61. i. L’adhésion aux thèses du Kremlin
  62. ii. L’utilisation du statut d’élu au bénéfice des positions russes
  63. iii. La reconversion au sein d’entreprises russes
  64. C. le cas particulier du rassemblement national
  65. 1. Un soutien idéologique et une proximité affichée avec le régime de M. Poutine
  66. i. Une forte proximité politique et idéologique et des intérêts communs
  67. ii. Des actes de soutien concrets au régime de M. Poutine : les déplacements et les votes
  68. 2. Les emprunts russes du Rassemblement national
  69. partie 2 : une prise de conscience salutaire mais tardive des autorités françaises vis-à-vis de l’ensemble des menaces transversales
  70. I. la prévention des ingérences étrangères
  71. A. Un cadre pénal dont les contours n’épousent qu’imparfaitement le périmètre des ingérences étrangères
  72. 1. Les atteintes aux intérêts fondamentaux de la Nation ne recouvrent que partiellement le champ des faits susceptibles de relever de...
  73. a. La trahison et l’espionnage
  74. b. Les autres atteintes à la défense nationale
  75. 2. Les atteintes à la probité constituent un vecteur pour les ingérences étrangères
  76. a. Les délits de corruption, de trafic d’influence et de prise illégale d’intérêts
  77. i. La corruption passive et le trafic d’influence
  78. ii. La prise illégale d’intérêts
  79. b. La prévention des conflits d’intérêts
  80. c. L’encadrement de l’activité des représentants d’intérêt
  81. B. les règles de financement de la vie politique, fondées sur la transparence, garantissent une certaine étanchéité vis-à-vis de l’étranger
  82. 1. Les partis politiques et leurs candidats ne peuvent recevoir de versements de la part d’une personne physique étrangère ou résidant à...
  83. a. De manière générale, les contributions des personnes physiques sont plafonnées
  84. i. Les dons et les cotisations
  85. ii. Les prêts
  86. b. Les dons ne peuvent provenir que de personnes ayant la nationalité française ou qui résident en France
  87. c. Dans le silence de la loi, les prêts de personnes physiques étrangères sont permis
  88. 2. Les partis politiques et leurs candidats ne peuvent recevoir de financements de la part de personnes morales de droit étranger, à...
  89. a. Le cadre général du financement par des personnes morales est celui d’une interdiction de principe
  90. b. Les dons en provenance d’entités étrangères sont strictement interdits
  91. c. Les prêts en provenance de banques européennes sont permis
  92. 3. La participation de l’État au financement de la vie politique permet aux principaux mouvements politiques d’être moins dépendants de...
  93. a. Les partis ayant présenté des candidats aux élections législatives ont droit à une aide publique dont le montant est fixé en loi de finances
  94. b. L’État rembourse une partie des dépenses des candidats aux élections
  95. C. Des progrès dans la protection de l’économie française face aux ingérences
  96. 1. La sécurité économique
  97. a. Le recensement des activités économiques sensibles
  98. b. Le contrôle des investissements étrangers
  99. 2. La lutte contre l’instrumentalisation du droit à des fins d’ingérence économique
  100. a. Les menaces posées par le lawfare d’États étrangers
  101. b. La loi de blocage, récemment renforcée, protège les entreprises françaises de la divulgation de données sensibles
  102. c. La loi Sapin 2 protège les entreprises françaises d’accusations de corruption d’agents publics étrangers de la part de juridictions étrangères
  103. i. L’Agence française anticorruption
  104. ii. La convention judiciaire d’intérêt public
  105. II. médias, plateformes numériques, nouvelles technologies : principaux points de vulnérabilité ?
  106. A. La « guerre informationnelle » : désinformation, manipulation, malinformation
  107. 1. La « guerre informationnelle » se joue d’abord sur les plateformes numériques
  108. a. Le champ numérique, espace privilégié de la « guerre informationnelle »
  109. i. Des espaces peu régulés où la désinformation circule aisément
  110. ii. Usines à trolls, bots, hackers, deep fakes : les « armes » du cyberespace au service de la désinformation
  111. iii. Des plateformes numériques non européennes en situation de monopole
  112. b. La lutte contre la désinformation sur les plateformes numériques
  113. i. Le rôle de Viginum contre la manipulation de l’information
  114. ii. La question de la régulation des plateformes numériques
  115. 2. Les mercenaires de la guerre informationnelle, nouveaux acteurs privés de la manipulation de l’information
  116. a. Monnayer la manipulation de l’information en France : l’exemple de « Team Jorge »
  117. i. « Team Jorge », un acteur polyvalent de la désinformation
  118. ii. Un relais de la manipulation informationnelle de « Team Jorge » à BFM TV ?
  119. b. Les vulnérabilités des médias français dans la guerre informationnelle
  120. i. La pratique de l’influence auprès des médias et des journalistes
  121. ii. Des contenus promotionnels « cachés » au sein des contenus informationnels
  122. iii. Le dévoiement de la liberté d’expression et de la liberté de la presse à des fins de propagande ou de déstabilisation
  123. B. Les cyber-attaques
  124. 1. Des menaces cyber croissantes
  125. a. La cybercriminalité
  126. b. L’espionnage
  127. c. Les actes de sabotage
  128. 2. Une structure de défense organisée et discrète
  129. a. Un dispositif de cyberdéfense animé par l’ANSSI
  130. b. La nécessaire discrétion de la cyberdéfense
  131. III. La lutte contre les menaces transversales, enjeu prioritaire de la stratégie nationale du renseignement
  132. A. l’architecture institutionnelle de la contre-ingérence
  133. 1. La DGSI
  134. a. La détection des ingérences étrangères
  135. b. La sensibilisation aux risques
  136. c. L’entrave aux menaces
  137. 2. La DGSE
  138. 3. Le renseignement du ministère chargé de l’économie et des finances
  139. a. La DNRED
  140. b. Tracfin
  141. 4. Le SGDSN
  142. a. L’ANSSI
  143. b. Viginum
  144. B. une prise de conscience rompant avec une certaine naïveté ou un certain déni de rÉalité…
  145. 1. La contre-ingérence est le reflet d’une nouvelle approche des relations internationales
  146. 2. La prise de conscience des ingérences en matière économique et scientifique constitue un cas particulier
  147. C. … qui reste à diffuser à l’ensemble des acteurs et de notre société
  148. 1. Sensibiliser, éveiller, mobiliser
  149. 2. Favoriser la transparence
  150. 3. Le nécessaire réveil du monde universitaire et académique
  151. Examen en commission
  152. Liste des recommandations
  153. Bibliographie indicative
  154. LISTE DES PERSONNES AUDITIONNÉES
  155. CONTRIBUTIONS des groupes politiques et des Députés
  156. 1. Contribution du groupe La France insoumise
  157. 2. Contribution du groupe Socialistes et apparentés
  158. 3. Contribution du groupe Écologiste
  159. 4. Contribution de Mme Mireille Clapot, députée de la Drôme
  160. 5. Contribution de Mme Caroline Colombier, députée de la Charente
  161. 6. Contribution de Mme Anne Genetet, députée des Français établis hors de France
  162. 7. Contribution de M. Thomas Ménagé, député du Loiret
  163. 8. Contribution de M. Kévin Pfeffer, député de la Moselle
  164. 9. Contribution de M. Charles Sitzenstuhl, député du Bas-Rhin
  165. Annexes à l’avant-propos du président
  166. 1. Tableau des occurrences des noms des personnes auditionnées
  167. 2. Lettres de mission de M. Jean-Pierre Chevènement
  168. 3. Relevés de conclusions des réunions du bureau de la commission d’enquête
  169. [48] Compte rendu : Audition de M. Jean-Pierre Chevènement, ancien ministre

N° 1311

ASSEMBLÉE NATIONALE

CONSTITUTION DU 4 OCTOBRE 1958

SEIZIÈME LÉGISLATURE

Enregistré à la Présidence de l’Assemblée nationale le 1er juin 2023

RAPPORT

FAIT

AU NOM DE LA COMMISSION D’ENQUÊTE relative aux ingérences politiques, économiques et financières de puissances étrangères – États, organisations, entreprises, groupes d’intérêts, personnes privées – visant à influencer ou corrompre des relais d’opinion, des dirigeants ou des partis politiques français,

Président

M. Jean-Philippe TANGUY

Rapporteure

Mme Constance LE GRIP

Députés

TOME I

RAPPORT

Voir les numéros : 275 et 589.

La commission relative aux ingérences politiques, économiques et financières de puissances étrangères – États, organisations, entreprises, groupes d’intérêts, personnes privées – visant à influencer ou corrompre des relais d’opinion, des dirigeants ou des partis politiques français, est composée de : M. Jean-Philippe Tanguy, président ; Mme Constance Le Grip, rapporteure ; M. Pierre-Henri Dumont, M. Laurent Esquenet-Goxes, Mme Anne Genetet, M. Thomas Rudigoz, vice-présidents ; M. Jean-Pierre Cubertafon, Mme Stéphanie Kochert, M. Kévin Pfeffer, M. Vincent Seitlinger, secrétaires ; Mme Nadège Abomangoli ; M. Pieyre-Alexandre Anglade ; M. Julien Bayou ; M. Éric Bothorel ; M. Ian Boucard ; M. Philippe Brun ; Mme Clara Chassaniol ; Mme Mireille Clapot ; Mme Caroline Colombier ; M. Nicolas Dupont-Aignan ; M. Frank Giletti (à compter du 1er juin 2023) ; M. Bastien Lachaud ; Mme Hélène Laporte (jusqu’au 31 mai 2023) ; M. Thomas Ménagé ; Mme Anna Pic ; M. Thomas Portes ; M. Richard Ramos ; M. Aurélien Saintoul ; M. Charles Sitzenstuhl ; M. Stéphane Vojetta.

SOMMAIRE


Pages

  1. Synthèse de la rapporteure
  2. Avant-propos du Président
  3. introduction
  4. partie 1 : la France est la cible d’ingérences de la part de puissances étrangères
  5. I. Qu’est-ce qu’une ingérence étrangère ?
  6. A. un concept qui doit être distingué de l’influence
  7. 1. L’ingérence d’un État désigne son intervention dans les affaires intérieures d’un autre État
  8. 2. Les ingérences peuvent être confondues avec les politiques d’influence
  9. 3. Les ingérences se caractérisent par leur hostilité et leur atteinte aux intérêts fondamentaux d’une nation
  10. B. les ingérences empruntent plusieurs vecteurs
  11. 1. Le contexte géopolitique est propice à la multiplication des moyens d’ingérence
  12. 2. La typologie des ingérences mêle principalement des tactiques anciennes de corruption et d’espionnage avec l’utilisation d’outils très modernes
  13. a. Les cyber-attaques
  14. b. Les manipulations de l’information
  15. c. Les atteintes au patrimoine économique, scientifique et technique
  16. d. L’utilisation du droit comme arme
  17. e. Le recrutement d’une partie des élites
  18. II. une agressivité de puissances étrangères davantage assumée et qui se manifeste dans des formes de guerre hybride
  19. A. la russie est la principale menace pour les démocraties occidentales en termes d’ingérence
  20. 1. Les ingérences de la Russie s’inscrivent dans une logique de subversion et de déstabilisation
  21. 2. Le régime russe s’appuie sur une multiplicité de vecteurs pour s’immiscer dans les affaires intérieures d’autres États
  22. a. Une politique d’espionnage qui n’a rien perdu de son importance
  23. b. Une guerre informationnelle visant à la déstabilisation
  24. c. Des cyber-attaques comme armes d’une guerre hybride
  25. 3. La Russie continue d’user d’un pouvoir d’attraction par convergence d’intérêts et recrutement intéressé
  26. B. la chine a recours à des manœuvres de plus en plus agressives et malveillantes pour atteindre ses objectifs de moyen et de long terme
  27. 1. Des tentatives d’ingérence de plus en plus agressives en voie de « russianisation » ?
  28. 2. Des ingérences destinées à contrôler son image et ses ressortissants
  29. a. La guerre de l’opinion publique
  30. b. La diaspora chinoise
  31. 3. La menace la plus importante pour la France est celle qui pèse sur sa recherche et ses entreprises
  32. a. L’espionnage
  33. b. L’entrisme
  34. C. d’autres États peuvent chercher à s’immiscer dans les affaires intérieures de la france
  35. 1. L’Iran
  36. 2. Le Maroc
  37. a. Des tentatives de corruption de parlementaires européens ?
  38. b. Le recours au placement rémunéré d’informations
  39. 3. Le Qatar
  40. 4. La Turquie
  41. III. la France est particulièrement exposée aux tentatives d’ingérence russes
  42. A. une entreprise de désinformation de longue haleine
  43. 1. Une stratégie d’ingérence par la désinformation héritée de l’époque soviétique et réactualisée sous Vladimir Poutine
  44. a. Une longue tradition soviétique
  45. b. La nouvelle stratégie d’ingérence informationnelle russe en France s’est appuyée sur des médias d’État et sur les réseaux sociaux
  46. i. La volonté de produire un récit alternatif aux médias occidentaux
  47. ii. La tête de pont de la manipulation de l’information russe en France : RT France et Sputnik, des médias d’État « alternatifs »
  48. iii. La guerre en Ukraine intensifie la désinformation russe, menant à l’interdiction de ses relais médiatiques qui ne disparaissent pas tout à fait
  49. 2. L’Afrique, espace privilégié de la désinformation russe anti-française
  50. a. La Russie a développé une stratégie spécifique de désinformation en Afrique
  51. b. Cette rhétorique russe antifrançaise a déjà largement porté ses fruits en Afrique
  52. 3. L’ingérence informationnelle russe dans les campagnes présidentielles françaises de 2017 et 2022
  53. a. Les « Macron Leaks » au cours de l’élection présidentielle de 2017
  54. b. L’échec de cette tentative a souligné la résilience de nos institutions face à la désinformation, renforcée dans la perspective de l’élection présidentielle de 2022
  55. B. la « capture » de certaines élites : entre naïveté et connivence
  56. 1. L’attraction de certains hauts fonctionnaires par la Russie
  57. 2. Les accointances entre le personnel politique français et la Russie
  58. a. L’importance des cercles d’influence franco-russes
  59. i. Le Dialogue franco-russe et le rôle de M. Thierry Mariani
  60. ii. Les autres cercles d’influence de la Russie en France
  61. b. Des parcours individuels entre naïveté et compromission
  62. i. L’adhésion aux thèses du Kremlin
  63. ii. L’utilisation du statut d’élu au bénéfice des positions russes
  64. iii. La reconversion au sein d’entreprises russes
  65. C. le cas particulier du rassemblement national
  66. 1. Un soutien idéologique et une proximité affichée avec le régime de M. Poutine
  67. i. Une forte proximité politique et idéologique et des intérêts communs
  68. ii. Des actes de soutien concrets au régime de M. Poutine : les déplacements et les votes
  69. 2. Les emprunts russes du Rassemblement national
  70. partie 2 : une prise de conscience salutaire mais tardive des autorités françaises vis-à-vis de l’ensemble des menaces transversales
  71. I. la prévention des ingérences étrangères
  72. A. Un cadre pénal dont les contours n’épousent qu’imparfaitement le périmètre des ingérences étrangères
  73. 1. Les atteintes aux intérêts fondamentaux de la Nation ne recouvrent que partiellement le champ des faits susceptibles de relever de l’ingérence étrangère
  74. a. La trahison et l’espionnage
  75. b. Les autres atteintes à la défense nationale
  76. 2. Les atteintes à la probité constituent un vecteur pour les ingérences étrangères
  77. a. Les délits de corruption, de trafic d’influence et de prise illégale d’intérêts
  78. i. La corruption passive et le trafic d’influence
  79. ii. La prise illégale d’intérêts
  80. b. La prévention des conflits d’intérêts
  81. c. L’encadrement de l’activité des représentants d’intérêt
  82. B. les règles de financement de la vie politique, fondées sur la transparence, garantissent une certaine étanchéité vis-à-vis de l’étranger
  83. 1. Les partis politiques et leurs candidats ne peuvent recevoir de versements de la part d’une personne physique étrangère ou résidant à l’étranger, mais ils peuvent emprunter auprès de n’importe quelle personne physique
  84. a. De manière générale, les contributions des personnes physiques sont plafonnées
  85. i. Les dons et les cotisations
  86. ii. Les prêts
  87. b. Les dons ne peuvent provenir que de personnes ayant la nationalité française ou qui résident en France
  88. c. Dans le silence de la loi, les prêts de personnes physiques étrangères sont permis
  89. 2. Les partis politiques et leurs candidats ne peuvent recevoir de financements de la part de personnes morales de droit étranger, à l’exception des prêts accordés par des banques européennes
  90. a. Le cadre général du financement par des personnes morales est celui d’une interdiction de principe
  91. b. Les dons en provenance d’entités étrangères sont strictement interdits
  92. c. Les prêts en provenance de banques européennes sont permis
  93. 3. La participation de l’État au financement de la vie politique permet aux principaux mouvements politiques d’être moins dépendants de ressources privées
  94. a. Les partis ayant présenté des candidats aux élections législatives ont droit à une aide publique dont le montant est fixé en loi de finances
  95. b. L’État rembourse une partie des dépenses des candidats aux élections
  96. C. Des progrès dans la protection de l’économie française face aux ingérences
  97. 1. La sécurité économique
  98. a. Le recensement des activités économiques sensibles
  99. b. Le contrôle des investissements étrangers
  100. 2. La lutte contre l’instrumentalisation du droit à des fins d’ingérence économique
  101. a. Les menaces posées par le lawfare d’États étrangers
  102. b. La loi de blocage, récemment renforcée, protège les entreprises françaises de la divulgation de données sensibles
  103. c. La loi Sapin 2 protège les entreprises françaises d’accusations de corruption d’agents publics étrangers de la part de juridictions étrangères
  104. i. L’Agence française anticorruption
  105. ii. La convention judiciaire d’intérêt public
  106. II. médias, plateformes numériques, nouvelles technologies : principaux points de vulnérabilité ?
  107. A. La « guerre informationnelle » : désinformation, manipulation, malinformation
  108. 1. La « guerre informationnelle » se joue d’abord sur les plateformes numériques
  109. a. Le champ numérique, espace privilégié de la « guerre informationnelle »
  110. i. Des espaces peu régulés où la désinformation circule aisément
  111. ii. Usines à trolls, bots, hackers, deep fakes : les « armes » du cyberespace au service de la désinformation
  112. iii. Des plateformes numériques non européennes en situation de monopole
  113. b. La lutte contre la désinformation sur les plateformes numériques
  114. i. Le rôle de Viginum contre la manipulation de l’information
  115. ii. La question de la régulation des plateformes numériques
  116. 2. Les mercenaires de la guerre informationnelle, nouveaux acteurs privés de la manipulation de l’information
  117. a. Monnayer la manipulation de l’information en France : l’exemple de « Team Jorge »
  118. i. « Team Jorge », un acteur polyvalent de la désinformation
  119. ii. Un relais de la manipulation informationnelle de « Team Jorge » à BFM TV ?
  120. b. Les vulnérabilités des médias français dans la guerre informationnelle
  121. i. La pratique de l’influence auprès des médias et des journalistes
  122. ii. Des contenus promotionnels « cachés » au sein des contenus informationnels
  123. iii. Le dévoiement de la liberté d’expression et de la liberté de la presse à des fins de propagande ou de déstabilisation
  124. B. Les cyber-attaques
  125. 1. Des menaces cyber croissantes
  126. a. La cybercriminalité
  127. b. L’espionnage
  128. c. Les actes de sabotage
  129. 2. Une structure de défense organisée et discrète
  130. a. Un dispositif de cyberdéfense animé par l’ANSSI
  131. b. La nécessaire discrétion de la cyberdéfense
  132. III. La lutte contre les menaces transversales, enjeu prioritaire de la stratégie nationale du renseignement
  133. A. l’architecture institutionnelle de la contre-ingérence
  134. 1. La DGSI
  135. a. La détection des ingérences étrangères
  136. b. La sensibilisation aux risques
  137. c. L’entrave aux menaces
  138. 2. La DGSE
  139. 3. Le renseignement du ministère chargé de l’économie et des finances
  140. a. La DNRED
  141. b. Tracfin
  142. 4. Le SGDSN
  143. a. L’ANSSI
  144. b. Viginum
  145. B. une prise de conscience rompant avec une certaine naïveté ou un certain déni de rÉalité…
  146. 1. La contre-ingérence est le reflet d’une nouvelle approche des relations internationales
  147. 2. La prise de conscience des ingérences en matière économique et scientifique constitue un cas particulier
  148. C. … qui reste à diffuser à l’ensemble des acteurs et de notre société
  149. 1. Sensibiliser, éveiller, mobiliser
  150. 2. Favoriser la transparence
  151. 3. Le nécessaire réveil du monde universitaire et académique
  152. Examen en commission
  153. Liste des recommandations
  154. Bibliographie indicative
  155. LISTE DES PERSONNES AUDITIONNÉES
  156. CONTRIBUTIONS des groupes politiques et des Députés
  157. 1. Contribution du groupe La France insoumise
  158. 2. Contribution du groupe Socialistes et apparentés
  159. 3. Contribution du groupe Écologiste
  160. 4. Contribution de Mme Mireille Clapot, députée de la Drôme
  161. 5. Contribution de Mme Caroline Colombier, députée de la Charente
  162. 6. Contribution de Mme Anne Genetet, députée des Français établis hors de France
  163. 7. Contribution de M. Thomas Ménagé, député du Loiret
  164. 8. Contribution de M. Kévin Pfeffer, député de la Moselle
  165. 9. Contribution de M. Charles Sitzenstuhl, député du Bas-Rhin
  166. Annexes à l’avant-propos du président
  167. 1. Tableau des occurrences des noms des personnes auditionnées
  168. 2. Lettres de mission de M. Jean-Pierre Chevènement
  169. 3. Relevés de conclusions des réunions du bureau de la commission d’enquête

Synthèse de la rapporteure

La commission d’enquête relative aux « ingérences politiques, économiques et financières de puissances étrangères – États, organisations, entreprises, groupes d’intérêts, personnes privées – visant à influencer ou corrompre des relais d’opinion, des dirigeants ou des partis politiques français » a été créée dans un contexte de vive polémique. Demandée par le groupe Rassemblement national au titre de son droit de tirage, un de ses objectifs affichés par ses initiateurs était de « purger » la question du prêt russe accordé au Front national en 2014 et celle des accusations de complaisance, voire plus, du Rassemblement national envers la Russie de Vladimir Poutine.

Le champ particulièrement large de cette commission d’enquête a constitué un défi permanent pour la conduite de ses travaux : 44 auditions, 53 personnes auditionnées, 87 heures d’audition.

Il est à noter qu’une commission d’enquête parlementaire dispose de prérogatives et de moyens strictement, encadrés par le droit et limités par le principe de séparation des pouvoirs. De plus, compte tenu de la nature des sujets traités, et des responsabilités professionnelles de plusieurs personnes auditionnées, la commission d’enquête s’est vu à plusieurs reprises opposer le secret de l’instruction, le secret de l’enquête et le secret défense.

Un effort de définition et de caractérisation des ingérences étrangères

Qu’est-ce qu’une ingérence étrangère ? Il s’agit de l’immixtion d’un État dans les affaires intérieures d’un autre État. Elle présente un caractère malveillant, toxique, voire délictueux, car elle vise à déstabiliser, à saper la confiance dans les institutions d’un pays, à engendrer de la confusion entre le vrai et le faux, à servir les intérêts d’une puissance étrangère, pouvant même aller jusqu’à tenter de détruire une cible, par exemple le système démocratique d’un État. C’est pourquoi elle ne doit pas être confondue avec les politiques d’influence.

Les ingérences étrangères peuvent emprunter plusieurs vecteurs comme les cyber-attaques, les manipulations de l’information, les atteintes au patrimoine scientifique et technique, l’utilisation du droit comme arme (lawfare), le recrutement d’anciens responsables politiques ou économiques, auxquels il faut ajouter une zone grise entre l’influence et l’ingérence, caractérisée par la recherche de la complaisance, de la connivence, voire de l’allégeance d’une partie des élites d’un pays.

Les ingérences peuvent être des actes d’une guerre hybride d’États qui nous sont hostiles

De toute évidence, la Russie constitue la principale menace pour les démocraties occidentales en termes d’ingérence. Ses activités hostiles s’inscrivent dans une logique de subversion et de déstabilisation. Elles reposent sur l’espionnage, la guerre informationnelle et les cyber-attaques. De plus, la Russie continue d’user d’un pouvoir d’attraction par convergence d’intérêts ou par recrutement intéressé.

La Chine représente l’autre grande menace pour les démocraties libérales en ce qui concerne les ingérences. Elle a de plus en plus recours à des manœuvres agressives et malveillantes pour atteindre ses objectifs, au point qu’on peut parler d’une « russianisation » de son attitude. Si les ingérences dont la République populaire de Chine est l’auteur sont surtout destinées à contrôler son image et ses ressortissants à l’étranger, l’espionnage et l’entrisme qu’elle pratique auprès de nos entreprises et de nos universités constituent un point d’attention majeur.

D’autres États cherchent à s’immiscer dans les affaires intérieures de la France, quoique à une moindre échelle actuellement que la Russie et la Chine. Il s’agit notamment de pays comme l’Iran, le Maroc, le Qatar ou encore la Turquie.

L’exposition de la France aux ingérences russes doit être soulignée

Une guerre informationnelle

La Russie conduit, dans notre pays, une campagne de désinformation de longue haleine. Cette stratégie d’ingérence héritée de l’époque soviétique a été réactualisée sous Vladimir Poutine en s’appuyant sur des médiats d’État (RT France et Sputnik) et sur les réseaux sociaux. Elle a eu pour but de produire un récit alternatif aux médias français afin de défendre et promouvoir les intérêts russes et de polariser notre société démocratique. Si l’agression militaire de la Russie contre l’Ukraine à partir de février 2022 a conduit à l’interdiction de ses principaux relais médiatiques, d’autres se maintiennent grâce aux réseaux sociaux, ou apparaissent, comme par exemple le nouveau média dit « alternatif » Omerta.

Il faut noter également que la Russie a développé une stratégie spécifique de désinformation, particulièrement agressive, visant l’Afrique francophone afin d’y favoriser une rhétorique hostile à notre pays et à nos valeurs.

Les tentatives d’ingérence informationnelle russe dans les deux dernières campagnes présidentielles en France constituent des exemples flagrants de ces manœuvres de déstabilisation, notamment l’affaire des Macron Leaks en 2017.

La capture d’une partie de nos élites

Il faut s’inquiéter par exemple de la tendance d’anciens responsables publics, en particulier d’officiers à la retraite, à développer des discours reprenant les éléments de langage du Kremlin dans les médias. Il convient de mettre en place un cadre juridique qui permette de maintenir un devoir de discrétion et de renforcer le régime d’incompatibilités pour certains hauts responsables qui n’exercent plus leur activité.

La commission d’enquête a étudié les accointances entre une partie du personnel politique français et la Russie. Elle a relevé le rôle de cercles d’influence comme le Dialogue franco-russe, co-présidé par M. Thierry Mariani, ou l’Observatoire franco-russe, un think tank créé par le conseil économique de la chambre de commerce et d’industrie franco-russe, qui œuvrent comme des lobbies pro-Kremlin. Il faut ajouter à cela des parcours individuels qui relèvent, au mieux de la naïveté, au pire de la compromission. Il peut s’agir d’une adhésion au narratif russe et aux actions du pouvoir russe, notamment par l’utilisation du statut de parlementaire français ou européen à son bénéfice, ou de la reconversion au sein d’entreprises russes. À ce titre, il semble nécessaire d’engager une réflexion à propos de contrôles renforcés sur les nouvelles carrières professionnelles d’anciens responsables politiques.

Les liens du Rassemblement national avec la Russie constituent un cas particulier

Le Rassemblement national entretient bien des liens privilégiés avec le Kremlin, liens que n’ont pas les autres partis politiques français. Le soutien idéologique et la proximité affichée avec le régime de Vladimir Poutine sont indéniables. Ils sont fondés sur des convergences de vues et des intérêts communs qui se traduisent par des soutiens concrets comme le relais des positions internationales des autorités russes, les déplacements d’élus RN en Russie, au Donbass ou en Crimée illégalement annexée, y compris en servant de caution à des consultations électorales non reconnues par la communauté internationale, ou des votes défavorables aux condamnations des violations du droit international par la Russie et aux sanctions internationales prononcées contre cet État.

Les emprunts russes contractés par l’ex-Front national ou par sa candidate ont été analysés par la commission d’enquête. Le prêt de 9,4 millions d’euros contracté en 2014 auprès de la First Czech Russian Bank (FCRB), alors contrôlée par un oligarque russe, a été finalement racheté par l’entreprise russe Aviazapchast à la suite de la faillite de la banque en 2016. Cette firme appartenant au complexe militaro-industriel en a rééchelonné le remboursement jusqu’en 2028. Cet « avantage certain et conséquent », selon une note de la Commission nationale des comptes de campagne et des financements politiques (CNCCFP), a bien constitué un traitement de faveur de la part des nouveaux créanciers russes, d’autant que l’emprunteur n’a pas apporté de garanties, comme le souligne également la CNCCFP.

La prévention des ingérences étrangères repose sur un cadre juridique pertinent mais incomplet

La répression des atteintes aux intérêts fondamentaux de la Nation est, sur le plan pénal, le dispositif le plus ancien, pour prévenir les ingérences. Néanmoins, les atteintes à la probité – corruption, trafic d’influence, prise illégale d’intérêts – peuvent également être des vecteurs importants d’ingérences étrangères.

Concernant la vie politique, les restrictions posées aux financements des partis et des campagnes électorales provenant de l’étranger assurent une certaine étanchéité face aux risques d’ingérence. Toutefois, ces limitations demeurent incomplètes et l’on peut s’interroger sur les capacités d’en assurer un contrôle vraiment approfondi.

Sur le plan économique, la prévention des ingérences passe par le recensement des activités sensibles, le contrôle des investissements étrangers, le blocage de la divulgation de données stratégiques et le développement d’outils pour se prémunir des risques d’instrumentalisation du droit à des fins de guerre commerciale.

Les espaces numériques constituent des points de vulnérabilité qui demeurent

La guerre informationnelle se joue d’abord sur les plateformes numériques, espaces peu régulés où la désinformation peut circuler de manière massive et virale grâce aux trolls, bots, deep fake et autres techniques informatiques. La lutte des pouvoirs publics français et européens contre la diffusion artificielle ou automatisée de faits inexacts ou trompeurs a fait des progrès mais beaucoup reste à faire du côté des plateformes et en matière de politique de prévention et d’éducation.

L’affaire dite « Story Killers » révélée par le consortium de journalistes Forbidden Stories, impliquant notamment un présentateur de la chaîne BFM-TV, est révélatrice de l’apparition de nouveaux mercenaires de la désinformation et de la manipulation de l’information, apparition d’autant plus inquiétante que leurs services peuvent être loués par des États étrangers et que les médias français semblent vulnérables face à ce type d’ingérence.

Les cyber-attaques sont l’autre menace qui pèse sur les espaces numériques et leur ampleur devient considérable. Elles peuvent prendre la forme d’activités criminelles (rançongiciels, hameçonnage), d’espionnage ou encore de sabotage. Ces deux dernières formes sont en général le fait d’États. Les cyber-attaques ciblent aussi bien nos entreprises que nos administrations d’État, nos collectivités territoriales que nos hôpitaux, nos universités et institutions de recherche que nos médias.

Si la lutte contre les menaces transversales (dont font partie les ingérences et les menaces cyber) est bien appréhendée par nos services de renseignement et les agences qui leur viennent en appui, l’entrave des ingérences étrangères doit aussi reposer sur la société civile

La prévention et la répression des ingérences figurent parmi les enjeux prioritaires de la Stratégie nationale du renseignement de 2019. Elles reposent principalement sur l’action des services des ministères de l’intérieur, des armées et de l’économie et des finances.

L’action des pouvoirs publics doit être saluée, et tout particulièrement celle de nos services de renseignement. Elle traduit une prise de conscience salutaire bien que tardive de la part de nos plus hautes autorités, qui rompt avec une certaine naïveté, un aveuglement ou un déni de réalité. Toutefois, l’effort de contre-ingérence doit encore être diffusé à l’ensemble des acteurs publics ainsi que dans la société civile. L’entrave des tentatives de déstabilisation repose encore trop sur l’État en France.

Il faut donc, plus que jamais, sensibiliser les cibles potentielles des manœuvres d’ingérence, notamment l’ensemble des élus et le monde de l’université, de la recherche et des grandes écoles. Il apparaît également nécessaire de renforcer la transparence dans de nombreux domaines, non seulement pour mieux identifier l’action des représentants d’intérêts, mais aussi afin de s’appuyer sur la société et ses lanceurs d’alerte, par exemple par le développement de techniques collaboratives de cyberdéfense ou de renseignement de sources ouvertes.

De manière générale, c’est à l’ensemble de la société française qu’il revient d’ouvrir les yeux sur les réalités géopolitiques nouvelles auxquelles nos démocraties européennes sont confrontées, sur l’agressivité et la volonté de déstabilisation dont font preuve à notre égard des puissances autoritaires et inamicales, et sur la résistance collective qu’il nous faut leur opposer. La guerre hybride qui nous est faite, dont les ingérences sont l’expression la plus répandue, appelle de notre part un sursaut citoyen. Celui-ci doit se fonder sur la responsabilité, la transparence et l’engagement de toute la société.

Avant-propos du Président

Remerciements

« Tel qui trahit se perd, et les autres avec lui… » Chanson de Roland

Je tiens naturellement à remercier les administrateurs, les agents et les services et de l’Assemblée Nationale qui ont travaillé sur notre Commission d’enquête, fidèles à leur mission. Ils ont assuré une organisation, une recherche documentaire et un apport technique de grande qualité.

Je remercie mes collaborateurs et surtout en l’occurrence, ma collaboratrice qui se reconnaitra, pour son travail remarquable.

Je remercie les quelques députés qui ont été actifs lors de cette Commission, ainsi que le vice-président Laurent Esquennet-Goxes qui m’a remplacé quatre fois quand l’éthique commandait mon déport pour auditionner des personnalités liées de près ou de très loin au Rassemblement National.

Je salue le temps que la Rapporteure Constance Le Grip a bien voulu consacrer à sa mission et les compétences rares et précieuses, sans ironie aucune, qu’elle a apportées à notre Commission mais aussi certaines valeurs qu’elle porte, notamment dans la défense de la démocratie taïwanaise.

Constatant que nos travaux se sont déroulés sans incident lié aux commissaires titulaires pendant cinq mois, que la neutralité et l’impartialité de ma présidence n’a jamais été remise en cause, ni à l’écrit ni à l’oral et pas même par des bruits de couloir dans la presse, je ne peux que déplorer le sabotage de nos travaux.

Ce sabotage est opéré à travers un rapport malhonnête, travestissant nos travaux, voté par 10 députés sur qui n’ont pas ou peu lu sur 11 votants.

Hélas, ce rapport cherche à camoufler grossièrement un procès politique contre le Rassemblement National ; une manipulation visant à minorer la responsabilité de l’UMP, du PS et des soutiens d’Emmanuel Macron dans l’aggravation de notre dépendance envers la Russie ; un faux visant à écarter les ingérences de personnalités macronistes ou de l’ancienne famille politique de la Rapporteure ; une tentative pour écarter les ingérences des États-Unis en France, différentes mais pas moins graves que celles opérées par la Russie et la Chine.

Enfin, je remercie les députés intègres qui n’ont pas voulu participer au vote final validant ce sabotage révoltant pour tout républicain sincère.

Analyse et critique du procès politique fait par la Macronie au Rassemblement National

Avant de développer notre vision des travaux réels de la Commission d’enquête, voici une réflexion technique et factuelle à propos du sabotage de la Commission d’Enquête Parlementaire du Rassemblement National par les députés macronistes et NUPES, incapables de supporter que les 88 députés marinistes élus par les Français fassent leur travail décemment dans le respect de nos institutions et valeurs républicaines.

A) Qu’est-ce qu’une Commission d’enquête parlementaire et pourquoi prétend-on que le Rassemblement National en serait à l’origine ?

Selon les explications de l’Assemblée nationale, une commission d’enquête de 30 membres représentatifs du parti peut être instituée pendant six mois. Elle traite d’un sujet sur lequel les députés considèrent nécessaire de mener une enquête à travers des auditions obligatoires et réalisées sous serment. La commission peut aussi mener des investigations sur des faits ne donnant pas lieu, dans certaines limites, à des poursuites judiciaires.

Le Président d’une Commission d’enquête veille avant tout à la bonne tenue des débats et à l’organisation des travaux. Le rapporteur rend un document écrit, soumis à un vote. Il exerce aussi un contrôle sur pièces et sur place dans n’importe quelle administration. Il est habilité à se faire communiquer tout document de service à l’exception de ceux concernant la défense nationale, les affaires étrangères et la sécurité de l’État.

En théorie, toutes les auditions et la façon dont sont menés les travaux sont gérées de manière collégiale par tous les membres de la Commission. En cas de dissensus, il y a vote. Dans la pratique, le Président et le Rapporteur peuvent convoquer les personnes qui leur semblent pertinentes, sans vote. Notons que pour cette Commission, le Président n’a jamais pu inviter qui il voulait sans la menace d’un vote contraire des Macronistes, majoritaires de fait.

Pour la 1ère fois de son histoire, le Rassemblement National dispose d’un groupe à l’Assemblée Nationale lui permettant de proposer un thème de Commission d’enquête parlementaire.

Compte tenu du rôle toujours plus toxique et dangereux que jouaient les soupçons ou les réalités d’ingérences étrangères sur notre pays et nos alliés depuis des années, le Rassemblement National a déposé le lundi 26 septembre la résolution suivante : « Demande de Commission d’enquête relative aux ingérences politiques, économiques et financières de puissances étrangères – États, organisations, entreprises, groupes d’intérêts, personnes privées – visant à influencer ou corrompre des relais d’opinion, des dirigeants ou des partis politiques français. »

Le but de notre proposition visait à « établir s’il existe des réseaux d’influence étrangers qui corrompent des élus, responsables publics, dirigeants d’entreprises stratégiques ou relais médiatiques dans le but de diffuser de la propagande ou d’obtenir des décisions contraires à l’intérêt national ».

La commission devait également travailler sur les « réponses à apporter pour éliminer les ingérences qu’elle aurait identifiées, écarter et punir les responsables mais aussi rénover nos institutions pour qu’elles soient capables de prévenir et d’empêcher de telles dérives ».

Deux options s’ouvrent alors aux parlementaires des autres groupes :

– Soit voter en séance l’installation d’une Commission. Celle-ci n’aurait alors été ni présidée ni rapportée par un député Rassemblement National.

– Soit laisser le groupe Rassemblement National utiliser son droit annuel à décider d’une Commission d’enquête, option appelée « droit de tirage ».

Si la Commission est créée, elle procède à ses travaux pendant six mois, à l’issue desquels le rapporteur rend un document dont le contenu et la parution sont soumis au vote. Le rapport est ensuite soumis au secret jusqu’à sa publication officielle, environ une semaine plus tard. Nul commissaire, pas même le président ou le rapporteur, ne peut divulguer le contenu du rapport dans les médias.

Contrairement à ce qu’indique Constance Le Grip, le Rassemblement National n’a pas voulu exercer initialement son droit de tirage. Dans le texte de la résolution déposée le 26 septembre 2022, il est indiqué : « Compte tenu du sujet extrêmement sensible de cette commission, il est proposé que le bureau et les pouvoirs exercés par ses membres reflètent la représentativité de l’Assemblée Nationale. »

Autrement dit, du fait de la configuration de l’Assemblée, notre Commission d’enquête aurait pu être présidée et rapportée par tous les partis sauf le RN.

Même après l’exercice de son « droit de tirage », le Rassemblement National ne contrôle que 5 sièges sur 30. La majorité relative appartient largement aux macronistes, qui comptent 13 sièges. Ce sont eux qui ont arbitré les travaux, non le Rassemblement National avec son poste honorifique de Président.

B) Vademecum des 10 étapes du sabotage macroniste à destination de « celles et ceux » qui veulent manipuler un Rapport d’enquête parlementaire.

Étape 1 : Prétendre pendant des années vouloir faire une Commission d’enquête sur les ingérences étrangères en ciblant l’opposition…mais ne jamais le faire.

Étape 2 : Critiquer l’opposition quand celle-ci propose puis dépose réellement une proposition de commission d’enquête sur les ingérences étrangères.

Étape 2 bis : Parasiter la proposition de l’opposition en écrivant à la Présidence de l’Assemblée Nationale pour demander une Commission d’enquête tout en ne déposant en réalité aucune résolution.

Étape 3 : Refuser de voter à la majorité la Commission d’enquête proposée par l’opposition pour la contraindre à utiliser son « droit de tirage ».

Étape 4 : Diffamer l’opposition pour mettre en place la Commission d’enquête que l’on réclame soi-même depuis huit ans.

Option bonus : Railler l’opposition si elle choisit la présidence mais être prêt aussi à moquer le rapport RN s’il choisit cette autre option.

Étape 5 : Détenir la majorité des sièges à la Commission d’Enquête, tout en faisant croire aux Français que c’est l’opposition qui contrôle tout.

Étape 6 : Refuser toutes les auditions qui gênent M. Macron et l’ancienne famille politique de Constance Le Grip : Nicolas Sarkozy, Jean-Pierre Raffarin, Jean-Marie Le Guen, Jean-Louis Borloo, Dominique de Villepin, Gérard Araud… Ou retarder au maximum celle de François Fillon ou de José Bové.

Refuser d’interroger les experts pouvant ouvrir les dossiers liés aux pays du Golfe afin d’éviter en plein QatarGate et MarocGate de traiter de ces sujets.

Refuser d’entendre, entre autres, le Syndicat des journalistes de Marianne, qui avait révélé l’ingérence étrangère de leur actionnaire en faveur de M. Macron.

Liste non exhaustive.

Étape 7 : Écrire un rapport bidon dont les principales citations et justifications viennent des déclarations des amis politiques comme Nathalie Loiseau ou Raphaël Glucksmann.

Étape 8 : Faire voter ce rapport bidon de 210 pages par 10 commissaires qui osent valider le contenu d’un document que quatre d’entre eux n’ont pas lu, quatre autres l’ont lu 30 minutes seulement, et les deux derniers moins de 2 heures.

Étape 9 : Faire en sorte que le rapport bidon, tenu au secret et dont l’opposition n’a aucune copie, fuite dans une certaine presse, par exemple Mediapart.

Étape 10 : Donner des entretiens révélant le contenu mensonger ciblant l’opposition pendant que cette dernière n’a ni les moyens ni le droit de réagir.

Avant son vote, un rapport de commission d’enquête parlementaire ne peut être consulté que dans une salle fermée.

Voilà le temps consacré par les députés ayant voté le rapport bidon de 210 pages de Constance Le Grip. L’ont-ils lu avant de voter pour son adoption ?

M. Pieyre-Alexandre Anglade, Mme Anna Pic, M. Thomas Rudigoz et Mme Stéphanie Kochert n’ont pas consulté le rapport.

M. Charles Sitzenstuhl, Mme Clara Chassaniol et M. Stéphane Vojetta lui ont consacré 30 minutes, M. Julien Bayou 40 minutes, Mme Mireille Clapot 1h20 et M. Laurent Esquenet-Goxes 1h30.

À l’inverse, M. Tanguy a consulté le rapport 7h30, Mme Colombier 4h00, MM Pfeffer et Ménagé 2h00. M. Ramos n’a pas renseigné son heure de départ.

C) Pourquoi la Macronie est-elle prise en flagrant délit d’hypocrisie sur l’opportunité d’une Commission d’enquête sur les ingérences étrangères ?

En novembre 2017, alors que Jean-Luc Mélenchon fait office, pour quelques semaines encore d’opposant sérieux à la Macronie, le voilà qui subit l’acmé d’une campagne de dénigrement cherchant à le présenter comme un crypto-dictateur latino-américain qui avait commencé pendant la présidentielle de 2017, alors qu’il était en mesure d’arriver au second tour, qualifié par exemple dans le Figaro du 11 avril « d’apôtre des dictateurs révolutionnaires ». Fermez le ban.

Dans l’émission politique du 30 novembre 2017 consacrée à sa personne et son programme, une séquence entière sera consacrée aux relations réelles ou fantasmées de Jean-Luc Mélenchon avec le régime vénézuélien, un sujet de premier plan pour nos concitoyens. À cette occasion, Jean-Luc Mélenchon inventera la « boîte à meuh Venezuelaaaaaa » pour mettre les rieurs de son côté, et prendre un peu de recul.

La popularité de Jean-Luc Mélenchon passera et avec, les campagnes d’indignation publique sur le Venezuela, qui depuis est redevenu fréquentable malgré le maintien au pouvoir de M. Maduro.

Tout le monde n’a pas le droit à ce traitement particulier en politique internationale. Ainsi, Emmanuel Macron n’a jamais été particulièrement interrogé ni en 2017 ni en 2022 sur son soutien, par exemple, au régime saoudien, une théocratie tyrannique où les opposants sont décapités au sabre mais aussi parfois, crucifiés. Il ne sera pas plus interrogé sur la guerre meurtrière que ce même régime saoudien mène au Yémen et qui, selon l’ONU, avait fait en 2021 plus de 377 000 morts en sept années.

Ce moment est naturellement un vague souvenir pour les Français et les commentateurs mais qui rappelle au citoyen vigilant que les mêmes causes entrainent par un curieux hasard les mêmes effets.

Les ingérences étrangères contre notre démocratie sont un sujet grave et sérieux. Pourtant, elles sont essentiellement abordées dans le débat public qu’à travers des campagnes de dénigrement politique des oppositions, s’apparentant à une forme de « rhétorique politique » de campagne comme en témoigne cet échange sous serment lors de l’audition du directeur de la DGSI, Nicolas Lerner.

« M. le président Jean-Philippe Tanguy. Depuis de nombreuses années, du moins depuis que je m’intéresse à la politique, plusieurs partis ou personnalités politiques ont été accusés d’être la voix ou des agents de puissances ou de services étrangers. On a ainsi accusé le Parti de gauche de M. Mélenchon d’être un agent du Venezuela ou de Cuba, des personnalités de formations centrales de faire le jeu des États-Unis – je me souviens d’avoir vu M. Pierre Lellouche accusé à la télévision, devant la France entière, d’être un agent de la CIA –, et Mme Le Pen et les membres du Rassemblement national, dont votre serviteur, ont été accusés par M. Bruno Le Maire, en commission des finances, d’être la voix de la Russie. Parfois, les forces centrales sont accusées d’être la voix de la finance internationale ou des banques et l’on voit régulièrement sur les réseaux sociaux, en lien avec les Gilets jaunes, des accusations à l’encontre des Young Leaders.

Ces accusations peuvent relever de la polémique électorale ou être le fait de personnes qui racontent n’importe quoi sur les réseaux sociaux mais, au-delà des cas anecdotiques, une pratique politique se dessine, et cela dans tous les partis – la question ne fait même pas polémique, car tous les partis peuvent accuser les autres d’être sous influence étrangère. Or cette pratique peut avoir une influence dans le débat politique.

J’en reviens donc à une question qui justifie que nous siégions à huis clos : ces accusations se fondent-elles sur une part de réalité ou n’y a-t-il, par exemple, pas de lien particulier entre des personnalités de gauche et des régimes de gauche ? M. Mélenchon a par exemple été accusé un jour, dans l’émission télévisée à grande audience de M. Frédéric Taddeï, de ne pas défendre le dalaï-lama parce qu’il était sous influence chinoise. Les forces ou les amis de M. Mélenchon sont-ils liés de près ou de loin à une influence postsoviétique ou bolivarienne ? Les membres du Rassemblement national ou de la droite souverainiste, régulièrement accusés d’être la voix de la Russie, le sont-ils vraiment ? Qu’en est-il des forces politiques accusées de représenter les Américains, les Anglais ou les Allemands ? Ces accusations ont-elles un fondement ? Surveillez-vous ces phénomènes, ou s’agit-il de polémiques électorales qui n’ont pas lieu d’inquiéter les Français ni notre commission ?

M. Nicolas Lerner. Je vous répondrai en quatre temps. Tout d’abord, il s’est produit dans le passé certaines affaires de notoriété publique, pour lesquelles je vous renvoie à l’excellent livre de trois anciens cadres de la DGSI ou de la DST, MM. Clair, Nart et Guérin, La DST sur le front de la guerre froide, sorti voilà quelques semaines, qui revient sur la conviction qu’avait à l’époque la DST que plusieurs ministres, anciens ministres ou parlementaires de renom étaient des agents de services étrangers. Quand nous parlons d’agents, cela signifie que ces personnes faisaient l’objet d’un traitement clandestin, c’est-à-dire qu’ils entretenaient avec des acteurs étrangers des relations occultes dont le ressort pouvait être soit financier, soit idéologique, par adhésion à un modèle. Plusieurs responsables politiques de premier plan ont donc ainsi entretenu, dans le passé, des relations clandestines avec des agents de renseignement. Il faut toutefois apporter une nuance, car la personne approchée peut être convaincue de parler avec un chef d’entreprise ou un diplomate – c’est la raison pour laquelle nous pratiquons la sensibilisation dès que nous détectons de tels cas –, mais elle peut aussi avoir pleinement conscience de parler à un agent de renseignement. Notre travail consiste donc à nous assurer que la personnalité concernée est au moins consciente de la qualité de la personne à qui elle parle, afin qu’elle ne puisse persévérer qu’en connaissance de cause.

Ensuite, il faut distinguer, dans les exemples que vous citez, ce qui relève de la rhétorique politique et ce qui relève d’une réalité relevant d’un travail de renseignement. C’est un argument du débat politique que de désigner l’adversaire comme la voix d’un pays étranger pour décrédibiliser ses arguments ou sa capacité à diriger un pays indépendant. J’ai donc la certitude qu’une partie de ces éléments, sinon la totalité, relève de la rhétorique politique. »

À ce titre, l’utilisation de la « menace » d’une Commission d’enquête parlementaire sur ce sujet par les majorités au pouvoir depuis 2012 est une arlésienne.

Ainsi, le 10 avril 2015, la majorité de François Hollande avait déjà crié au loup sur le pseudo-scandale du « prêt russe ». Ils demandaient une Commission d’enquête parlementaire qu’ils pouvaient d’autant plus obtenir qu’ils étaient majoritaires à l’Assemblée Nationale et qu’il n’y avait que… deux députés FN en face d’eux.

Évidemment, cette proposition est restée dans les poubelles de la Hollandie, rejoignant, il faut bien le reconnaitre, une part non négligeable de ses promesses faites aux Français. « Pas de bol ».

Malgré sa résurgence régulière dans le débat public, en particulier et par hasard au moment des élections, la menace des ingérences étrangères ne semble pas assez importante pour qu’elle fasse l’objet d’une Commission d’Enquête parlementaire pendant le 1er mandat d’Emmanuel Macron.

Par exemple, l’accord trouvé en 2020 entre le Rassemblement national et l’entreprise Aviazaptchast après la faillite de la banque FCRB, accord validé par la Commission Nationale des Comptes de Campagne et des Financements politiques n’a pas soulevé d’émotion particulière à l’Assemblée nationale.

La question est toute autre après l’arrivée d’un groupe de 88 députés Rassemblement National. Aussi, la rapporteure Constance Le Grip produit dès l’introduction de son rapport une série de contre-vérités sur les faits politiques et le contexte de « vive polémique » qui ont provoqué la convocation d’une Commission d’enquête parlementaire de la part du Rassemblement National.

Or c’est bien Renaissance qui, par la voix de Stéphane Séjourné, député européen et dirigeant du parti présidentiel, sur France 5, le 22 septembre 2022, demande une commission d’enquête indépendante après avoir énoncé, pêlemêle et sans lien logique un nécessaire « travail à faire sur les ingérences », les révélations du Monde du 13 septembre 2022 sur la déclassification de notes américaines indiquant que 300 millions d’euros auraient été versés par la Russie en Europe pour influencer les élections et qu’il s’agissait d’une question « dont il fallait se saisir assez rapidement ».

La déclaration de M. Séjourné n’est pas due au hasard, il fait alors une capsule vidéo de ses déclarations sur le réseau social Twitter et met volontairement en copie Jordan Bardella, espérant sans doute ouvrir une polémique avec le président du Rassemblement National.

Le lendemain matin, le 23 septembre 2022 à 9H31, M. Séjourné fait un nouveau tweet en reprenant une intervention matinale de Jordan Bardella avec le commentaire suivant : « Soutenir l’agresseur puis exploiter politiquement les conséquences de la guerre sur notre sol. Quel pacte tacite ou quel accord financier pourrait conduire à de telles déclarations ? Une enquête indépendante doit être menée sur l’ingérence russe dans les partis européens. »

Aussi, contrairement à ce qu’indique la rapporteure dans son introduction, le RN ne « vise » pas Stéphane Séjourné, mais répond à sa demande et ses provocations.

Aussi, le jour même, deux initiatives sont prises, une par le RN, l’autre par Renaissance :

– À 13H20, le Rassemblement National envoie un communiqué de presse rendu public par des tweets de Jordan Bardella et de Marine Le Pen. Ce communiqué est toujours en ligne et consultable. La résolution parlementaire proposant une Commission d’enquête transpartisane sur les ingérences étrangères, annoncée pour le lundi suivant, est bien déposée à date. Elle est naturellement toujours en ligne.

– Une dépêche de l’AFP informe par ailleurs que huit députés Renaissance auraient déposé une lettre à l’attention de la Présidente de l’Assemblée National Yaël Braun-Pivet pour lui demander également une Commission d’enquête parlementaire sur les ingérences, en particulier le financement russe des partis politiques.

À ce jour, ni le communiqué de ces députés, ni la lettre ne sont en ressources publiques, sauf erreur. Les documents ont été demandés à Thomas Rudigoz, signataire de la fameuse lettre, lors de la dernière réunion de la commission d’enquête le jeudi 1er juin 2023. Notre demande est restée sans réponse. Cette lettre n’aura en réalité eu aucune suite.

Comme l’indique Mme la Rapporteure, le RN avait aussi été mis en cause le 19 septembre sur LCI par l’ancien ambassadeur Jean-Michel Ripert, avec des propos affirmatifs dont il dira finalement sous serment, lors de son audition par notre Commission d’enquête, qu’ils n’étaient qu’en fait qu’un « sentiment personnel ».

L’attitude de M. Ripert était si scandaleuse que le président de la Commission des Affaires Étrangères de l’Assemblée Nationale a fait savoir qu’il lui adresserait un courrier, resté sans suite malheureusement. À ce titre, l’échange entre le secrétaire de la Commission RN, Kevin Pfeffer et M. Ripert est édifiant car « ses sentiments personnels » n’étaient visiblement pas assez puissants pour justifier un signalement au Procureur mais assez pour être partagé avec des milliers de téléspectateurs.

« M. Kévin Pfeffer (RN). Je vous remercie d’avoir clarifié les propos que vous avez tenus sur LCI et indiqué que vous vous exprimiez en tant que citoyen, uniquement sur des impressions et sans preuve. Ce soir-là, vous aviez simplement dit : « Je prends mes responsabilités, je suis à la retraite », ce qui laissait planer le doute que vous puissiez éventuellement détenir des informations obtenues dans le cadre de vos fonctions. Au sujet du prêt accordé, notre audition du président de la Commission nationale des comptes de campagne et des financements politiques a mis en avant le fait que le prêt accordé par une banque russe au Front national a été fait dans des conditions bien plus défavorables qu’auraient été celles de n’importe quel prêt obtenu par le parti une banque française. Je rappelle que la question ne se pose plus puisque ces prêts sont désormais interdits par la loi. Visiez-vous ce prêt en disant « et ne repartaient pas les mains vides » ? Ce n’est pas tout à fait la même chose de parler d’un prêt autorisé, légal et validé par les autorités de contrôle françaises et de financements illégaux, avec valises d’espèces ou autres, comme certains auraient pu le comprendre en écoutant vos propos. Le président Tanguy a souligné à juste titre que vos déclarations avaient suscité un certain émoi, au point que le président de la commission des affaires étrangères, M. Jean-Louis Bourlanges, a indiqué qu’il vous adresserait un courrier de demandes d’explications. Avez-vous reçu ce courrier et y avez-vous répondu ?

M. Jean-Maurice Ripert. Si j’avais eu la preuve de quoi que ce soit, j’aurais fait un signalement au procureur de la République au titre de l’article 40 du code de procédure pénale. Fonctionnaire pendant quarante ans, je n’ai jamais été condamné ni même traîné devant une commission disciplinaire. Le respect des lois est la beauté de mon métier. Je n’ai jamais prétendu avoir des preuves, et j’ai d’ailleurs dit dans une autre interview ou dans la même un peu plus tard « bien entendu, je n’ai pas vu de chèque ». On peut découper ce que j’ai dit et faire mon procès si c’est ce que vous voulez, mais je crois que là n’est pas le sujet. J’ai déjà répondu : j’avais une impression, je l’ai mentionnée. Et quand j’ai dit « je prends mes responsabilités », cela signifiait, encore une fois, je suis un citoyen, je suis un diplomate à la retraite, je dis ce que j’ai à dire.

Le prêt a-t-il été fait dans des conditions favorables ou défavorables, je n’en ai aucune idée. Était-il constitutif de quelque chose, je n’en sais rien, mais je vous demande à nouveau de vous reporter aux déclarations de M. Schaffhauser, qui a reconnu avoir touché de l’argent sous forme de commissions – entre 140 000 et 400 000 euros selon les estimations – pour négocier le fameux prêt auprès du Kremlin. Une enquête du parquet est en cours à ce sujet. Je ne fais là que répéter des propos qui ont été tenus publiquement.

La lettre de M. Bourlanges m’est arrivée avec un certain retard. Je connais bien M. Bourlanges, que j’ai souvent reçu lorsque j’étais ambassadeur ; c’est un homme courtois avec qui je me suis toujours très bien entendu dans mes fonctions. Le courrier que j’ai reçu de lui ne me demandait rien. Je pense que vous en connaissez tous la teneur : il me reprochait un certain nombre de choses, me rappelait l’article 40 – je ne me sentais pas particulièrement concerné – et m’expliquait que mes propos allaient faire l’objet de suites judiciaires. Je ne vois pas très bien ce que je pouvais répondre. J’ai appris ensuite, assez rapidement, la création de cette commission et je n’ai pas douté un instant que vous feriez appel à mes services ; j’ai donc décidé que je répondrai à la commission d’enquête comme la loi m’en fait obligation et comme j’étais tout à fait désireux de le faire. Je vous assure qu’à aucun moment M. Bourlanges ne me suggère de lui répondre. »

Les déclarations de M. Ripert renvoient à une autre problématique évidemment liée aux accusations d’ingérences étrangères contre l’opposition. Si les plus hauts responsables de l’État, dirigeants politiques et fonctionnaires, sont au courant de faits de corruption, de trafics d’influence et de recel, de haute trahison ou de tout autre crime, pourquoi n’ont-ils jamais saisi le procureur au titre de l’article 40 du code de procédure pénale, qui les oblige à signaler tout fait délictueux ou criminels ? La réponse est dans la question.

Comme l’a indiqué Mme Alice Ruffo, que notre Commission d’enquête a auditionnée et qui a été conseillère à l’Élysée de François Hollande puis d’Emmanuel Macron, elle n’a eu connaissance d’aucune information ou même soupçon crédible sur une quelconque ingérence étrangère envers des personnalités politiques. Si cela avait été le cas, elle aurait dû saisir la justice.

« M. le président Jean-Philippe Tanguy. Vous avez exercé des responsabilités importantes à l’Élysée pendant dix ans. À cette occasion, avez-vous eu connaissance d’informations précises sur des cas d’influence ou d’ingérence de pays étrangers visant des relais d’opinion, des dirigeants ou des partis politiques français ?

Mme Alice Rufo. Je suis devant votre commission en tant que directrice générale des relations internationales et de la stratégie. Il ne m’appartient pas de me prononcer au titre des fonctions que j’ai exercées à l’Élysée. Quand on est diplomate ou aux postes que j’ai occupés ou que j’occupe aujourd’hui, on est très souvent conduit à caractériser les stratégies de nos compétiteurs afin de protéger notre pays des tentatives d’influence et d’ingérence étrangères. Lorsque nous voyons que notre propre droit est utilisé pour empêcher nos chercheurs de faire leur travail – je pense — 16 — notamment aux poursuites en diffamation intentées par RT France –, nous devons nous interroger sur la stratégie à mener. Ensuite, en tant que fonctionnaire, je suis soumise à certaines obligations si quelque chose d’illégal vient à ma connaissance. Cela n’a pas été le cas. »

Aussi, les « arguments utilisés lors de la campagne présidentielle de 2022, notamment au cours du débat de l’entre-deux tours » dont fait état en introduction Mme la rapporteure sont, par nature, inquiétants et sont en réalité des attaques gratuites.

En tant que Président de la République, Emmanuel Macron aurait eu connaissance de la part des services de renseignement du moindre soupçon crédible d’ingérence concernant Mme Le Pen. Il aurait dû, comme garant de la Constitution, ainsi que l’ensemble des élus et hauts fonctionnaires travaillant avec lui, faire état de ces soupçons à la justice s’ils avaient existé. De fait, ils n’ont jamais existé.

Pris en flagrant d’hypocrisie et même de mauvaise foi, la « courroie de transmission », pour reprendre ses termes, que semble être Mme Le Grip envers l’Élysée a beau jeu de reprocher au Rassemblement National de « purger » la question du prêt russe accordé au FN en 2014 et de « laver son honneur ». Quel patriote ou même personne décente accepterait d’être diffamé sans réagir ?

Ces évidences ont été rappelées par Marine Le Pen lors de son audition sous serment : « Ces accusations {lancées par Emmanuel Macron}, qui sont peut-être les plus graves pour une patriote, ont de surcroît été proférées par quelqu’un qui, à mes yeux, n’avait pas la possibilité de le faire du point de vue éthique : le Président de la République. J’ai la faiblesse de penser, je vous le dis très clairement, qu’un candidat à l’élection présidentielle doit toujours éviter de tomber dans la diffamation et la calomnie de ses adversaires politiques, surtout s’il est déjà Président de la République. Or, s’il y a une personne qui était parfaitement au courant que je n’étais soumise à aucune influence, c’est bien le Président de la République, qui a en sa possession toutes les notes des services de renseignement français.

Ces accusations, qui n’ont été véritablement lancées, de manière forte, qu’en 2022, sont – c’est très clair aujourd’hui – opportunistes et électoralistes. Elles ne sont corroborées par aucun début de commencement d’élément factuel. Elles ont été portées par le Président de la République et ses troupes, ce que je trouve très grave.

Elles ont deux buts à mes yeux : discréditer son opposition, ses adversaires politiques – je n’ai pas été la seule à être victime de ces soupçons, M. Mélenchon en a eu sa part – et faire oublier que tous les mouvements politiques, des Républicains à La France insoumise en passant par celui d’Emmanuel Macron, développaient à l’égard de la Russie exactement la même vision politique que la mienne, à cette différence près que je n’ai, moi, aucune responsabilité dans l’aggravation de la dépendance économique et énergétique de nos pays à l’égard de la Russie. D’autres ont sûrement des choses à se reprocher dans ce domaine : Engie a participé à la construction de Nord Stream, dont le premier tronçon a été inauguré par M. Medvedev, Mme Merkel et M. Fillon les uns à côté des autres. »

Enfin, dans son introduction, la rapporteure Renaissance reprend le communiqué de presse du RN pour accuser ses dirigeants d’avoir voulu amplifier « un bruit de fond » comme le ferait la NUPES à l’encontre de la majorité présidentielle, afin de faire diversion de l’ingérence russe.

Hélas, c’est faux. Constance Le Grip coupe la phrase qu’elle prétend citer sans l’indiquer puisque la phrase complète est : « En plus d’établir enfin la vérité sur l’influence réelle de la Russie sur la politique française cette enquête pourrait être… » et suit en effet une série d’autres interrogations sur les différentes formes d’ingérences. La question n’est donc pas de savoir si le RN veut minimiser les ingérences russes mais pourquoi Renaissance a tant de mal à envisager les autres formes d’emprise d’intérêts étrangers sur notre pays.

L’autre question, au terme de cette démonstration, est de savoir pourquoi malgré tous les effets d’annonce, la macronie n’a jamais mis en place de Commission d’enquête sur les ingérences étrangères, y compris en centrant les travaux sur la Russie ?

D) Comment les Macronistes ont voulu couler la Commission d’enquête pour valoriser leurs propres travaux et éviter toute « publicité » des auditions.

Dans son rapport, Constance Le Grip tente de reprendre à son compte les obstacles que sa famille politique a tenté de nous imposer en Commission des lois pour rendre irrecevable notre résolution, au motif que le sujet choisi serait soi-disant trop vaste et qui serait du ressort du pouvoir judiciaire : « De fait, l’amplitude excessive du champ défini par l’intitulé de la résolution aura constitué un défi permanent pour les travaux de la commission d’enquête, constamment confrontée aux risques de l’éparpillement et du filet dérivant. »

Or, jamais Constance Le Grip ni d’ailleurs, aucun membre de la minorité présidentielle, n’a soulevé ces pseudos difficultés pendant nos travaux. De fait, la Commission puis le Bureau (dont les relevés de conclusions sont portés en annexe) ont défini, de manière consensuelle et collégiale, une méthode de travail que j’ai proposée à Constance Le Grip dès notre 1er rendez-vous informel à la buvette de l’Assemblée Nationale.

Cette méthode consistait d’abord à recevoir des experts incontestables capables de nous aider à définir le sujet puis l’ensemble des acteurs institutionnels chargés d’assurer le contrôle de nos élections nationales, des comptes des partis politiques et des campagnes, la prévention des ingérences et la protection de notre pays. Ces auditions nous permettraient alors de prioriser les zones géographiques et les modes d’ingérence sur lesquels concentrer nos travaux.

Dans un 3ème temps nous devions auditionner des journalistes experts, des ONG ou des personnalités ayant publiquement fait état d’ingérence, comme José Bové.

Enfin, ces travaux devaient nous permettre d’identifier les faisceaux d’indice nous conduisant à certaines auditions politiques, refusant la politique spectacle.

Non seulement cette méthode a été suivie sans aucune contestation, mais elle a été saluée par le Bureau. Ainsi le 10 février, le relevé de conclusions validé par Mme la rapporteure établit que « les inquiétudes formulées par le rapporteur de la Commission des lois quant au périmètre de la Commission d’enquête n’ont pas été corroborées. Les auditions ont mis en exergue le caractère hybride et protéiforme des politiques d’ingérence en France ».

Au terme des travaux, Mme la rapporteure « souligne que la commission d’enquête a apporté tout au long de ses travaux la preuve de sa capacité à mener des auditions avec sérieux et responsabilité »[1]

Un tel revirement entre les travaux de la Commission et le rapport final de Mme la Rapporteure est injustifié et injustifiable.

Mieux encore, aucun des experts ou des institutionnels que nous avons auditionnés n’a contesté la pertinence de notre commission ni l’amplitude choisie… Deux exemples d’autorité :

Le Procureur auprès du Parquet National Financier a indiqué que « Notre Commission d’Enquête a retenu à juste titre un périmètre large, puisque le champ de vos investigations recouvre non seulement les interventions réalisées par des États, des organisations étatiques mais aussi des entreprises. »

Le directeur de la DGSI souligne que « notre démarche va dans le bon sens. »

Même une citation ayant bien moins d’autorité dédit cette mauvaise foi… Ainsi Mme Nathalie Loiseau affirmant « Je me réjouis que l’AN se penche sur ce sujet si important des ingérences étrangères. D’après le titre de votre Commission, vous avez choisi d’aborder la question sous l’angle de la corruption des élites et vous raison. »

De la même manière, la Rapporteure prétend discréditer le pouvoir de notre commission en indiquant que le secret de l’enquête, de l’instruction et du secret défense nous auraient été opposés à de nombreuses reprises.

Ce n’est pas exact, ces oppositions ont été marginales et de fait, Constance Le Grip ne les quantifie pas. La Rapporteure prétend que des enquêtes judiciaires en cours nous ont empêchés « d’entrer dans le détail. » D’une part ce n’est pas la mission de la Commission d’enquête d’entrer dans le détail d’affaires judiciaires mais surtout, aucune enquête ne concerne à ce jour un fait d’ingérence sur des responsables politiques ou des dirigeants de premier plan, ce qui en dit long sur la pertinence de ces accusations.

Par ailleurs, la résolution du RN prévoyait évidemment la séparation des pouvoirs contrairement à ce qu’omet d’indiquer la rapporteure « Au cours des différents travaux, la Commission pourra être amenée à connaitre de graves manquements, délits voire crimes qui devront immédiatement être confiés à la Justice ».

À ce titre, je me réserve la possibilité de faire plusieurs signalements à Madame la Procureure de Paris.

L’hypocrisie macroniste sur la trop grande étendue de notre Commission ou ses limites institutionnelles est à son summum quand on sait que Renaissance en général et Constance Le Grip en particulier soutiennent les Commissions spéciales du Parlement européen INGE 1 et 2 qui couvrent les sujets suivants : ingérences concernant les élections et nos démocraties, le numérique, les réseaux sociaux et la cybercriminalité, le financement des partis politiques, l’information des citoyens, le contrôle des technologies, les approvisionnements économiques et des infrastructures…

Il s’agit donc des mêmes domaines d’investigation que la Commission proposée par le RN !

Pourtant, une Commission Spéciale du Parlement européen dispose de moins de moyens qu’une Commission d’enquête de l’Assemblée Nationale. Le Parlement européen ne peut contraindre aucune personne à venir à une audition et les propos ne sont pas sous serment ; le rapporteur ne peut faire de contrôle sur place et sur pièce dans les administrations nationales.

Si Pieyre-Alexandre Anglade, président de la Commission des Affaires européennes et rapporteur de la Commission des lois estimait « irrecevable » la résolution du RN car elle couvrait trop de sujets avec trop peu de pouvoirs, pourquoi le même Pieyre-Alexandre Anglade a-t-il reçu en grande pompe Raphaël Glucksmann, président de la commission spéciale du Parlement européen INGE 1, pour « une table ronde sur les ingérences étrangères, et plus particulièrement russes, dans les processus démocratiques de l’Union européenne » ?

En réalité, on peut s’interroger sur la volonté de Renaissance de concentrer les travaux du Parlement français sur les ingérences au sein de la Délégation Parlementaire pour le Renseignement (DPR), ce que nous avons appris ensuite par la rapporteure Constance Le Grip, membre également de la DPR.

Ainsi, depuis le 28 juillet 2022, le président de la DPR, Sacha Houlié, qui est aussi président de la Commission des lois qui estimait « irrecevable » notre résolution sur les ingérences, a décidé de faire le rapport annuel de la DPR sur les ingérences !

Certes, la DPR est habilitée au secret défense, contrairement à notre Commission d’enquête, mais n’a pas les autres pouvoirs dont nous disposons. Pire, les travaux de la DPR ne sont pas publics et Sacha Houlié décidera seul de ce qu’il veut révéler ou non.

En effet, la publicité des auditions les plus sensibles a toujours posé problème aux macronistes. S’il est parfaitement normal de protéger nos services de renseignement et certaines institutions par des huis clos, les Français doivent être tenus informés au maximum des débats par des comptes rendus autonomes du rapport final, surtout quand il est mensonger.

Or, dans le relevé officiel des conclusions du Bureau du 4 avril 2023, il est indiqué : « Mme la Rapporteure regrette que les comptes rendus des auditions à huis clos soient immédiatement et intégralement publiés après avoir été validés par les personnes auditionnées. Le Bureau décide que les comptes rendus des auditions à huis clos seront, à l’avenir, mis en ligne après autorisation du président et de la rapporteure. » La seule audition à huis clos après le 4 avril fut le lobbyiste Jean-Pierre Duthion.

Autrement dit, si j’avais demandé en tant que Président, son avis à la rapporteure au début de nos travaux, les comptes rendus auraient été publiés après son visa, et possible modification, de Constance Le Grip.

Il aurait été bien plus facile pour Renaissance de raconter n’importe quoi dans son rapport sans que les comptes rendus du directeur de la Direction Générale des Services Intérieurs (DGSI), du directeur de Tracfin, du directeur de la Direction des Services de Renseignement Extérieur (DGSE), du secrétaire général de la défense et de la sécurité nationale (SGDSN), du directeur de l’Agence nationale de sécurité des services informatiques (ANSSI), du chef du service vigilance et de protection contre les ingérences numériques étrangères (Viginum), du chef de service de l’information stratégique et de la sécurité économique (SISSE) ne soient publics.

E) Les Macronistes ont considérablement limité les travaux et auditions de la Commission d’enquête.

À titre liminaire, rappelons que je ne me suis opposé à aucune demande d’audition de personnalités liées ou de près ou de loin au Rassemblement National, auditions lors desquelles je me suis déporté volontairement en faveur de Laurent Esquennet-Goxes.

Nous avons reçu des experts qui assument frontalement leur opposition au RN, comme la professeure Cécile Vaissié. Lors d’un débat récent sur LCP, celle-ci a assuré avoir été parfaitement libre de s’exprimer.

- Jean-Philippe Tanguy : « Je n’ai jamais tenté dans cette présidence, avec 5 mois de travail, de minimiser les ingérences russes. Quand on a reçu Mme Vaissié, je ne pense pas madame l’avoir fait, dites-moi ? »

- Cécile Vaissié : « Tout à fait ».

- J.P Tanguy : Avez-vous été mal reçue, vous a-t-on mal parlé ?

- C. Vaissié : « Absolument pas ».

Laurent Foucher, dont l’audition a été demandée par le député LFI Saintoul, n’a pas été retrouvé par l’administration. En revanche, j’ai personnellement retrouvé le contact téléphonique de Jean-Luc Schauffhauser, que l’administration ne trouvait pas. J’ai appelé cet ancien député européen devant les administrateurs et Mme Le Grip dans la Salle Lamartine afin de nous assurer de sa présence.

La seule audition à laquelle nous n’avons pas donné suite est celle de la banque hongroise ayant assuré le prêt de la campagne présidentielle de Marine Le Pen en 2022 pour une raison simple : les responsables étrangers ne sont pas tenus au serment. Cette décision a été prise à l’unanimité du Bureau.

Hélas, on ne peut pas dire que la coopération ait été la même du côté macroniste.

Ainsi, les auditions de Jean-Pierre Raffarin et Jean-Marie Le Guen, tous deux liés à la Chine, ont été refusées, tout comme celle de Jean-Louis Borloo ou de Dominique de Villepin ainsi que Gérard Araud.

L’audition de la Société des Rédacteurs des journalistes du magazine Marianne, qui avait pourtant dénoncé une ingérence de son actionnaire étranger, Daniel Kretinsky, lors de l’entre-deux tours de la Présidentielle en faveur d’Emmanuel Macron et contre Marine Le Pen, n’a pas été jugée pertinente par la rapporteure alors qu’elle s’imposait d’elle-même.

De la même manière, on m’a refusé l’étude de certaines zones géographiques en particulier les pays du Golfe et le Qatar ce qui, en plein QatarGate du Parlement européen, ne manque pas de sel !

Mme la rapporteure prétend que c’est la Commission qui, de manière consensuelle, aurait concentré ses travaux sur la seule Russie et Chine. Ce n’est pas exact.

J’ai demandé dès le début de nos travaux à travailler sur les pays du Golfe et le Maghreb, en particulier le Maroc.

Ainsi, les auditions de MM. Chesnot et Malbrunot, journalistes spécialistes des ingérences des pays du Golfe, ont été systématiquement refusées jusqu’à la fin. Constance le Grip prétend dans son rapport que c’est « faute de temps » (page 56). C’est un mensonge.

Alors que j’ai demandé l’audition de M. Bové dès le 1er bureau, je ne l’ai obtenu que lors… de la dernière audition publique avant Marine Le Pen ! Il était dès lors impossible de travailler sur les ingérences marocaines malgré le témoignage très clair de M. Bové.

Les déclarations de François Fillon sur les consignes de vote que les autorités civiles de pays étrangers musulmans donneraient à leur diaspora en France étaient particulièrement inquiétantes. Pourtant, seul le RN a relancé le Premier Ministre sur ces questions qui n’ont donné lieu à aucune audition complémentaire.

Plus grave encore, Constance Le Grip justifie son choix de considérer que les ingérences américaines se trouvent « à la lisière de nos travaux » par les auditions de la Commission.

C’est encore un mensonge ! Le Procureur auprès du Parquet National Financier a réalisé l’essentiel de son exposé préliminaire sur les ingérences économiques américaines. François Fillon a certifié sous serment que les seules ingérences étrangères qu’il avait constatées à Matignon étaient américaines. Sous serment encore, Arnaud Montebourg a considéré que Frédéric Pierrucci, cadre dirigeant d’Alstom, avait été retenu de manière illégitime et illégale comme un quasi-otage pour faire pression sur la direction d’Alstom afin qu’ils cèdent cette entreprise stratégique à un concurrent américain. Enfin, Michel Sapin, ancien ministre, a indiqué qu’un responsable du Ministère américain de la Justice prétendait « faire le travail à sa place » en France contre la corruption puis, une fois les modifications législatives faites en France selon les critères américains, le même responsable lui aurait répondu « maintenant, tu fais le travail toi-même ».

À titre d’ultime exemple de manipulation de Constance Le Grip, les écoutes illégales des plus hauts dirigeants français par les services de renseignement américain, la NSA, certifiées par François Fillon, ont tout simplement disparu du rapport !

Ainsi, il est faux et scandaleux que le Rapport adopté par 11 commissaires prétende que l’ingérence américaine ait été limitée par les auditions et nos travaux à la seule question du « lawfare ». Le choix de la rapporteure de fausser, de minimiser et de tronquer nos travaux sur les États-Unis est parfaitement intolérable et doit être dénoncé comme tel.

Si les ingérences d’une puissance alliée et démocratique sont par nature différentes d’une ingérence d’une tyrannie hostile comme la Russie ou la Chine, elles n’en sont pas moins graves puisqu’elles visent à fausser le jugement de nos concitoyens, influencer nos lois ou tirer profit de notre économie.

F) Un rapport aussi obsédé par le RN et Marine Le Pen qu’il est amnésique et laxiste avec les amis politiques de Constance Le Grip.

Alors que le rapport est censé s’intéresser à toutes les formes d’ingérences pour tous les acteurs politiques, institutionnels, médiatiques ou économiques, Constance le Grip parvient à consacrer au RN 25 pages au moins de son rapport, soit plus de 10 %, bien plus si on enlève les passages « techniques ».

Le nom de Marine Le Pen est cité 77 fois dans le rapport de Constance Le Grip, mais avec seulement 8 verbatims de son audition !

À titre de comparaison, François Fillon est cité 15 fois, M. Chevènement 5 fois, M. Raffarin, 2 fois, M. Le Guen 1 fois tout comme M. Sarkozy, 1 fois ([2]) ! Rappelons que Nicolas Sarkozy a une procédure judiciaire pour financement illégal de sa campagne avec des fonds libyens issus du régime de Kadhafi. Il est par ailleurs réputé et reconnu pour ses conférences payées plusieurs dizaines de milliers d’euros, dans les pays du Golfe mais aussi en Russie, par des proches du régime poutinien.

Quelle étrange coïncidence que Mme Le Grip parle si peu de son ancien mentor Nicolas Sarkozy pour lequel elle a longtemps travaillé et envers qui elle renouvelait par un tweet du 17 mai 2023 son « affection et sa fidélité ». Dont acte, pour reprendre une formule appréciée par la rapporteure en audition.

Tout le monde n’a visiblement pas le même traitement auprès de Mme Le Grip. Ainsi, rappelons les conditions exorbitantes du droit commun et de la pratique des auditions des Commissions d’enquête parlementaire. Alors que Mme Le Grip et la minorité présidentielle n’avaient jamais demandé à auditionner Marine Le Pen et que les auditions étaient officiellement closes le 4 mai, Constance Le Grip a demandé leur réouverture le mardi 9 mai, pour recevoir Marine Le Pen le 24 mai soit 24 heures seulement avant le rendu du rapport.

Comment Mme Le Grip a-t-elle pu sérieusement traiter et intégrer l’audition de la personne qu’elle cite le plus, une audition par ailleurs longue de 4 heures, dans un rapport de 210 pages, audition qui par définition n’avait pas encore de compte rendu validé ? C’est évidemment impossible.

Selon le rapport de Mme Le Grip, l’ensemble des personnalités soutenant le macronisme et soupçonnées de liens troubles sont toutes exonérées et regardées avec bienveillance quand tous les élus du Rassemblement National seraient coupables d’être tout ou partie d’un système « courroie de transmission » de la Russie en France.

Ainsi, les élus UMP, l’ancienne famille politique de Constance Le Grip, sont rarement désignés clairement. Pour exemple, Nicolas Dhuicq, cité une fois mais dont l’identité est cachée quand il parle, page 74, de « très riche lobby gay » soutenant Emmanuel Macron. Il est vrai qu’à cette époque, il soutient François Fillon avec Constance Le Grip.

Page 90, la rapporteure « oublie » de rappeler que la résolution du 28 avril 2016 adoptée par l’Assemblée Nationale contre les sanctions envers la Russie suite à l’invasion de la Crimée est déposée et soutenue par l’ensemble du groupe LR, des élus chevènementistes, socialistes et centristes. Pourquoi passer sous silence un tel évènement politique ? Sans doute parce qu’à l’époque, Constance Le Grip est elle-même à l’UMP.

De la même façon, les personnalités les plus outrageusement liées à la Russie dans le rapport de Mme Le Grip n’apparaissent jamais pour leurs liens d’origine avec l’UMP, comme l’ancien militaire Xavier Moreau, qui me qualifie régulièrement de « Fouquier-Tanguy » ou Charles d’Anjou, fondateur d’Omerta.

À ce titre, il est particulièrement étonnant que la rapporteure refuse de rappeler qu’en 2017, les autorités russes, représentées par M. Orlov en France, prennent position en faveur non pas de Marine Le Pen mais de François Fillon puis d’Emmanuel Macron.

Ainsi lors de son audition, Marine Le Pen rappelle les faits suivants :

« Un certain nombre de nos collègues pensent que j’étais la candidate préférée de la Russie, mais les propos de l’ambassadeur Orlov montrent bien que son pays soutenait un autre candidat. Cela ne me choque pas. De nombreux dirigeants ont déclaré qu’il fallait voter pour Emmanuel Macron, ce que je considère comme une ingérence. Je n’en tiens toutefois pas rigueur à M. Macron, car il n’en est pas responsable.

Je vous rappelle les propos de l’ancien ambassadeur russe, M. Orlov : leur préférence allait à François Fillon, pour qui ils avaient beaucoup d’admiration. Ils avaient par ailleurs une tolérance pour Emmanuel Macron et une indulgence pour ma candidature : je me considère donc en bas de l’échelle. Je ne pense pas qu’il s’agissait là de son avis personnel car il est assez rare qu’un ambassadeur parle en son nom propre – à l’exception peut-être de M. Ripert… »

Comment peut-on d’autorité écarter, en tant que rapporteure de la République, de telles informations ?

Page 37, quand la rapporteure fait la liste des personnalités européennes « achetées » par le régime russe, elle désigne Gerhardt Schröder nommément tandis que François Fillon est devenu un simple « ancien Premier Ministre français » et Maurice Leroy, un « ancien ministre français ». Ni leur nom, ni leur étiquette politique passée, ni leur soutien à Emmanuel Macron n’est mentionné.

Or, Constance Le Grip n’a pas plus de preuves de la culpabilité de ses adversaires politiques qu’elle n’en a de l’innocence de ses amis.

Les conclusions du rapport s’apparentent purement et simplement à un procès politique pitoyable qui exonère de toute responsabilité tous les macronistes auditionnés ou non par la Commission, soupçonnés d’ingérences étrangères :

– Pour Buon Tan, ancien député macroniste de Paris soupçonné d’être sous influence chinoise, la rapporteure prétend que : « sa participation à des rencontres directement connectées à Pékin est apparue un peu vague aux yeux de la commission d’enquête (sic) mais plus à mettre au registre du rôle d’intermédiaire qu’au registre économique ou idéologique. » Rien ne permet une telle conclusion ! La rapporteure consacre seulement une demi-page à son cas.

– Le recrutement par la société chinoise Huawei, dont le statut stratégique pour le régime chinois n’est plus à démontrer est expédié en un paragraphe de 7 lignes indiquant les noms de Jean-Marie Le Guen, ancien PS macroniste et Jean-Louis Borloo, ancien centriste macroniste, sans que jamais ces étiquettes politiques ne soient indiquées !

– Jean-Pierre Raffarin, ancien ministre UMP et soutien d’Emmanuel Macron (ce n’est évidemment toujours pas indiqué), est qualifié de « Français Panda » qui aurait reçu la plus haute distinction du régime pékinois pour avoir « œuvré aux bonnes relations entre la France et la Chine ». Pour Constance le Grip, M. Raffarin aurait simplement « oublié le régime politique imposé aux Chinois. »

– M. Maurice Leroy semble obtenir moins d’indulgence de la part de Constance Le Grip. Néanmoins, si la rapporteure rappelle le lien avec François Fillon de l’ancien Ministre de la Ville, elle oublie totalement de rappeler qu’il a soutenu Emmanuel Macron à deux reprises.

– Jean-Pierre Chevènement n’est pas identifié comme un soutien d’Emmanuel Macron. Il n’est pas non plus indiqué qu’il existe un accord législatif entre Renaissance et M. Chevènement qui a conduit à l’élection d’une députée chevènementiste dans l’hémicycle.

Selon Constance Le Grip, le fait que M. Chevènement ait reçu en 2017 la plus haute distinction russe pour un étranger n’est pas si grave car il a reconnu lors de son audition « que le contexte est totalement différent. »

Passer à la question puis à la pénitence publique, nous sommes plus proches de l’Inquisition que d’une commission d’enquête parlementaire. Mme Le Grip est-elle sûre que M. Chevènement n’est déjà pas relapse ?

G) Le rapport de Constance Le Grip efface totalement 20 ans d’aggravation de la dépendance économique de la France envers la Russie au profit d’une mystérieuse « courroie de transmission » du RN ne reposant sur rien.

À lire le rapport de Constance Le Grip, l’ensemble des gouvernements qui se sont succédé à la tête de la France ont été dans une opposition frontale à Vladimir Poutine. Seul le Rassemblement National serait coupable non pas de compromission, puisque la rapporteure reconnait ne pas avoir le début de preuve, mais « d’alignement idéologique ».

Un tel parti pris, sinon un aveuglement, est en infraction totale avec nos auditions et la rigueur d’une commission d’enquête parlementaire.

Dans leur audition, Jean-Pierre Chevènement et François Fillon ont décrit par le menu l’intensification des relations économiques entre la France et la Russie ou plutôt, l’aggravation de la dépendance énergétique de la France vers la Russie, à l’image de toute l’Europe mais aussi pour des biens aussi vitaux que les isotopes permettant la médecine nucléaire.

Seul exemple parmi d’autres, Engie a été autorisé par l’État français, aussi bien sous Nicolas Sarkozy, que François Hollande puis Emmanuel Macron, à investir dans les deux gazoducs North Stream 1 et 2, ayant pour objectif de relier directement l’Allemagne à la Russie en contournant l’Ukraine et tous nos alliés d’Europe de l’Est.

M. Chevènement a été nommé représentant spécial de la France en Russie par François Hollande puis prolongé par Emmanuel Macron pendant dix ans. Il fait état d’un stock d’investissements français en Russie de plus de 18 milliards d’euros, y compris des contrats mirifiques pour Total, Renault, Auchan, la Société Générale. La France serait devenue le 1er ou 2ème employeur étranger en Russie.

Mme Le Grip accuse Mme Le Pen d’avoir voulu que la France honore sa signature de vente des navires Mistral à la Russie mais ces navires avaient été vendus par Nicolas Sarkozy pour lequel travaillait… Constance Le Grip ! Jamais Nicolas Sarkozy n’a soutenu avant ou après l’annulation de ces ventes.

La liste des compromissions des gouvernements successifs avec le régime russe est interminable. Les conséquences réelles de ces liens pour l’économie et la souveraineté française sont sans commune mesure avec les contacts souvent superficiels, parfois personnels, qui n’ont pas la moindre conséquence politique ou stratégique pour le destin de la France et de l’Europe.

Inversement, quelles sont donc les preuves de cette fameuse « courroie de transmission » dont parle tant la presse suite aux fuites organisées du rapport Le Grip ?

À partir de la page 95, afin de prouver la « singularité » du Rassemblement national avec la Russie, Constance Le Grip n’a d’autre citation que… Nathalie Loiseau, députée européenne macroniste, ennemie de Marine Le Pen.

C’est en effet Nathalie Loiseau, et non une experte ou une représentante d’institution indépendante qui qualifie le parti d’opposition de « canal privilégié. »

Page 96, la deuxième source de Mme Le Grip est… Raphaël Glucksmann, député européen proche des socialistes, atlantiste revendiqué (ce n’est pas une insulte pour l’auteur de ces lignes mais une conviction aussi respectable que d’autres) et donc un adversaire frontal du Rassemblement National.

La 3ème source de Mme Le Grip, Nicolas Tenzer, a appelé à de nombreuses reprises à voter pour Emmanuel Macron contre Marine Le Pen. Par ailleurs, il n’a pas apporté d’autre preuve que ses allégations personnelles au fait que M. Mariani fasse partie d’une « internationale » en faveur de la Russie.

La suite du propos de Mme Le Grip ne repose sur rien d’autre qu’un procès politique des positions internationales du Rassemblement National, estimant de sa seule autorité de député macroniste, ex-UDF et ex-UMP et ex-sarkozyste et ex-filloniste, que Marine Le Pen n’était pas alignée sur ses propres positions.

Pire encore, Mme Le Grip ment. Ainsi elle indique « qu’à chaque « crise géopolitique », le FN puis le RN ont assuré Vladimir Poutine de leur soutien. » C’est totalement faux. Ainsi Marine Le Pen a condamné l’invasion militaire de l’Ukraine mais aussi l’ensemble des actions russes hostiles à la France ou à nos alliés, notamment en Afrique. Marine Le Pen soutient aussi l’ensemble des sanctions économiques et financières efficient contre la Russie, en dehors des sanctions énergétiques et sur les matières premières qui sont totalement inefficaces car contournées facilement, analyse confirmée en tout point depuis plus d’un an.

Constance Le Grip nuance ses positions ensuite sur la guerre en Ukraine, rentrant toute seule en contradiction avec elle-même en seulement une page !

Page 100, Constance Le Grip se livre à un exercice stupéfiant, déclarant qu’il est « intéressant et honnête » (terrible aveu pour le reste du rapport) de signaler que Jordan Bardella s’est lancé dans une opération de réhabilitation du RN ». Néanmoins, l’Inquisitrice Le Grip est de retour au paragraphe suivant, estimant que le choix de Jordan Bardella est cousu de fil blanc comme le montre… Nathalie Loiseau !

Enfin, le dernier espoir de Constance Le Grip pour convaincre le lecteur est le projet d’un certain M. Malofeïev qui aurait voulu intégrer le FN puis le RN dans une « alliance appelée AltIntern partageant une même vision d’une Europe conservatrice, chrétienne. »

Une telle alliance n’a strictement aucun sens pour Marine Le Pen et le Rassemblement National, la ligne politique étant affirmée autour de la revendication d’une totale laïcité et le refus du conservatisme sociétal. L’ensemble des personnes auditionnées, en particulier Marine le Pen, Philippe Olivier et Thierry Mariani ont certifié n’avoir jamais voulu une telle alliance et n’en avoir à peine ou pas connaissance. Ainsi lors de l’audition de Mme Le Pen :

« M. Jean-Philippe Tanguy (RN). J’aimerais vous poser une dernière question, que j’ai posée à plusieurs des personnes que nous avons auditionnées ; elle concerne l’internationale religieuse que M. Konstantin Malofeïev se proposait de créer. Ce qui me surprend, c’est que l’on vous ait soupçonnée de le soutenir, compte tenu de la ligne politique que vous avez adoptée pour le Front national, puis le Rassemblement national. En effet, vous êtes l’une des personnalités qui ont remis le concept de laïcité au cœur du débat public.

Vous avez déjà dit ne pas avoir eu connaissance du projet de M. Malofeïev. Sa dimension culturelle et religieuse correspond-elle à la ligne politique que vous incarnez ?

Mme Marine Le Pen. Évidemment non. J’ai effectivement contribué à remettre la laïcité au cœur du débat politique, au moment où elle n’y était plus. Les considérations religieuses n’ont aucune place dans le combat politique que je mène, pour une raison simple : je veux être la présidente de tous les Français, quelle que soit leur origine ou leur religion. Le simple fait que ce projet ait une connotation religieuse – vous me l’apprenez car je n’en connaissais pas les détails – exclut que la France, qui est laïque, puisse y participer. »

L’alliance AltIntern pourrait sans doute intéresser Constance Le Grip, elle qui avait signé un projet de loi faisant un lien entre homosexualité et pédo-criminalité. Évidemment, ce genre de rapprochement ridicule pourrait mener à des reproches sans fin… c’est le propre des procès politiques de déclencher une vendetta qui n’a rien à voir avec le travail d’une Commission d’enquête parlementaire et la neutralité attendue de la part d’une rapporteure.

Au terme des 20 pages de Mme Le Grip contre le RN et Marine Le Pen, elle ne produit aucune preuve ou témoignage d’expert indépendant venant démontrer que nous serions en présence d’une « courroie de transmission ».

Faire le procès politique de positions en diplomatie, de votes au parlement européen ou de voyages qui déplaisent à Mme Le Grip ne constitue en rien la preuve d’une collusion ou d’un alignement sur un régime étranger, comme le prouvent d’ailleurs les positions du RN contre la Russie sur un nombre considérable de sujets.

Pire encore, Constance Le Grip ne tire aucune conséquence des propos du directeur de la DGSI, affirmés pourtant à trois reprises lors de son audition, qui insiste sur le fait qu’aucun parti politique n’est entre les mains d’une puissance étrangère.

« Tout d’abord, je n’ai connaissance d’aucune structure ou parti politique qui, en tant que tel, ferait l’objet d’une influence ou d’une ingérence étrangère organisée et systémique telle qu’il ne serait que le relais d’un État étranger. »

« Je ne considère qu’aujourd’hui qu’aucun d’entre eux (partis politiques) n’est à la main d’une puissance étrangère. »

Par ailleurs, la DGSI confirme que si elle avait à connaitre d’une situation illégale, elle transmettrait le signalement aux autorités compétentes. Or aucun élu du RN n’est concerné par ce type de procédure.

« Enfin, il a pu arriver très ponctuellement que la DGSI mette au jour ou soupçonne des relations d’un autre type entre un élu ou ancien élu local ou national avec une puissance étrangère, et signale aux autorités compétentes l’infraction soupçonnée – en l’espèce, un financement –, dont le suivi ne relève pas de sa mission. »

H) La non-quantification des ingérences étrangères fait prendre le risque d’un hors-sujet et d’une grande confusion.

On l’a vu, la rapporteure enfonce soit des portes ouvertes, soit des portes imaginaires mais laisse soigneusement des portes bien fermées à double tour.

À force d’imaginer des ingérences russes partout au Rassemblement National qui n’existent pas, d’exonérer ses amis de toute responsabilité dans les ingérences étrangères que subit la France depuis 30 ans et de sortir les États-Unis du sujet, Constance Le Grip passe à côté de l’essentiel : quel est l’état réel des menaces d’ingérences étrangères en France ?

Le refus de la rapporteure d’analyse froidement chaque phénomène en France pour déterminer ce qui doit inquiéter l’opinion publique et la représentation nationale et ce qui, au contraire, semble plutôt surestimé ou bien géré par nos services de sécurité.

Une Commission d’enquête n’est pas vouée au catastrophisme ! Si l’État parvient à protéger notre démocratie, il faut l’encourager dans ce sens.

Cela entraine une grande confusion, où tout se mélange sans traiter spécifiquement de la France. Ainsi, Constance Le Grip peine à identifier beaucoup de phénomènes ciblant précisément la France et multiplie les exemples d’ingérences dans les autres pays occidentaux. Or, contrairement à ce que dit Nathalie Loiseau en reprenant l’image du nuage de Tchernobyl, s’il faut être vigilant sur toutes les formes d’ingérence, le système français est tout à fait capable de mieux protéger que d’autres.

Ainsi notre démocratie a su replacer l’argent des campagnes électorales à un niveau très raisonnable, protégeant notre république du règne de l’argent roi et, ce faisant, de la plupart des ingérences.

De la même manière, notre système médiatique est résiliant, peu exposé aux propagations de fausses nouvelles et de journalisme en dehors de toute réalité rationnelle.

Ainsi en 2017, l’opération malfaisante russe des Macron Leaks n’a eu aucune influence sur le processus électoral. En 2022, l’organisme Viginum n’a identifié que 60 phénomènes préoccupants, 12 seulement suffisamment graves pour être investigués et 5 transmis au Conseil constitutionnel. Au final, aucune action de propagande d’une puissance étrangère n’a joué un rôle dans nos élections.

En 2017, l’information mensongère du compte de M. Macron aux Bahamas aurait été partagée par 7000 comptes twitter. Si 47 000 tweets ont été identifiés en lien avec les Macron Leaks, on peut aisément considérer que cela n’a aucune influence sur les 45 millions d’électeurs français.

Par ailleurs, il faut être bien piètre stratège pour prétendre que la sortie des Macron Leaks juste avant la fin de la campagne officielle aurait été un problème. Au contraire, la fin de la campagne officielle protégeait Emmanuel Macron de toute reprise sur les grands médias et toute polémique électorale entre les candidats et/ou leurs soutiens.

La difficulté de la rapporteure à précisément quantifier les phénomènes entraine une confusion régulière entre les menaces subies par la France et les autres pays occidentaux et conduit à une certaine relativisation de la menace chinoise au profit des menaces russes.

Certes, la Russie est particulièrement active et offensive, mais elle reste une puissance déclinante. Le régime autoritaire russe n’exerce pas le même régime totalitaire et un degré de contrôle aussi systématique que la dictature chinoise.

En effet, ces puissances autoritaires sont des « acteurs majeurs d’influence et d’ingérence »[3] et fournissent une politique « la plus aboutie en matière de renseignement »[4]. Ils utilisent la désinformation pour exacerber les fractures de la société. Néanmoins, M. Florian Colas souligne que la Chine « est le seul pays au monde dont la stratégie exportatrice est à ce point intégratrice » (ndrl : de la chaîne logistique) ou encore impliquée dans plus de « 70 à 80 % des cas notables, voire graves » d’ingérences universitaires, académiques, et de la recherche[5].

La Chine semble donc concilier à la fois l’ingérence politique, la désinformation, le débauchage de personnalités avérées et l’ingérence économique manifeste, en particulier l’espionnage et le pillage.

Ainsi la rapporteure semble sous-estimer le rôle de la Chine et de ses relais dans le changement de couverture médiatique d’un certain nombre de débats. La question du peuple tibétain a quasiment disparu des débats démocratiques en France, en Europe et aux États-Unis, tout comme la question de Hong Kong.

Ce pouvoir de la Chine pour changer visiblement certains débats démocratiques que son poids réel dans l’économie française, comme le montre le chercheur Antoine Bondaz, est très limité en termes de création réelle d’emplois et d’investissement, loin derrière la Suisse par exemple.

I) Une horizontalité des sources, sans hiérarchisation ni respect des propos tenus sous serment qui multiplient les partis pris et impasses.

Si l’ensemble des témoignages ont pu éclairer la commission afin de mieux se saisir de cet enjeu et d’apporter des solutions pour lutter contre les ingérences étrangères, il n’est pas pertinent de les mettre sur le même plan, celles-ci n’ayant pas les mêmes valeurs et portées.

Mme la rapporteure met au même niveau les auditions des experts, des institutions et des personnalités politiques partisanes, comme nous l’avons déjà vu avec les citations quasi exclusives de Nathalie Loiseau et de Raphaël Glucksmann pour incriminer le RN.

Ce parti pris dénature le travail formidable de nos institutions, qui ne sont quasiment pas mentionnées (AFA, Tracfin, CNCCFP, etc.), voire pas du tout (OCDE).

La conséquence de ces choix de faire un procès politique conduit la rapporteure à dénaturer l’intérêt central de nombre d’auditions, en particulier les responsables en charge de la lutte contre la corruption. Le directeur de l’Agence Française Anticorruption n’est cité qu’une fois, tout comme l’une des responsables de l’OCDE en charge de fixer les pratiques et d’évaluer les pays membres quant à leur efficacité pour lutter contre ce fléau. Le deuxième responsable de l’OCDE n’est même pas cité une seule fois !

Cette partialité confine au mépris et à la mise en cause personnelle gratuite pour différentes personnalités comme M. Mariani. Il semble que la prestation sous serment de M. Mariani, comme M. Olivier ou Mme Le Pen n’intéresse pas Mme Le Grip qui considère visiblement le serment comme nul et non avenu.

Le rapport semble conférer une valeur supérieure aux différents reportages télévisés et journalistiques au détriment des auditionnés sous serment. Le moindre ragot mis dans un article devient parole d’évangile.

Par exemple, le fait que M. Mariani est certifié sous serment n’avoir jamais gagné un centime d’argent lié de près ou de loin à des intérêts russes n’est pas pris en compte. Le fait que M. Mariani ne soit même pas au courant de la procédure judiciaire qui le vise non plus, pas davantage que le fait que la procédure concernant le dialogue franco-russe ne soit visiblement pas de sa responsabilité.

M. Mariani a mis à la disposition l’ensemble des budgets de cette association qui, rappelons-le, a été fondé par Jacques Chirac, pas par Marine Le Pen. À ce titre, d’après les budgets déclarés, le dialogue franco-russe était bien plus puissant sous l’UMP que depuis que Thierry Mariani est au RN, du fait des sanctions contre la Russie. Autrement dit, Constance Le Grip n’avait rien à dire quand elle était à l’UMP avec un dialogue franco-russe brassant plusieurs centaines de milliers d’euros mais trouve désormais scandaleux une association qui peine à payer son loyer et à rémunérer une employée à 2 000 euros de salaires mensuels.

Ainsi, Mme Le Grip se permet des propos sans raison, page 85, établissant que la perquisition des locaux maintiendrait « une certaine opacité ». Pourquoi ? Comment ? On n’en saura rien !

Enfin, alors que la propagande russe et les déclarations des oligarques poutiniens sont prises avec une grande prudence quand il s’agit de parler de la quasi-totalité des sujets, Mme Le Grip prend ces mêmes propos au premier degré, sans aucune distance, s’ils concernent Marine Le Pen ou le RN.

Pourquoi Mme Le Grip refuse-t-elle ne serait-ce qu’envisager à un seul moment que la propagande russe puisse aussi inventer avec le RN un « narratif » favorable à la Russie qui n’existe pas ? Mystère.

De plus, le projet de rapport prend parti, ne serait-ce quand ne condamnant pas l’ensemble des piratages informatiques (MacronLeaks contre les boîtes emails de M. Jean-Luc Schauffhauser et les SMS de M. Philippe Olivier), en évoquant la propagande russe lorsqu’il s’agit du Rassemblement national et d’influence russe pour Renaissance et les Républicains.

Enfin, concernant le prêt russe et son rééchelonnement, Constance Le Grip se livre à une remise en cause scandaleuse de l’autorité de la CNCCFP pour des basses raisons politiciennes. Non le rééchelonnement n’est pas un avantage pour le RN, qui doit de facto, payer plusieurs années d’intérêt en plus avec un taux de 6 % !

Page 112, Constance le Grip donne d’ailleurs un rôle à Jean-Luc Schauffhauser qu’il ne peut avoir entre 2019 et 2020, ayant quitté depuis des mois le RN. Encore une contre-vérité.

J) Des angles morts faiblement mentionnés dans le rapport

Les différentes auditions ont mis en lumière les faiblesses voire la vulnérabilité des collectivités territoriales et des Outre-Mer.

Souligné particulièrement M. Charles Duchaine, la loi de 2013 créant le PNF a « supprimé les juridictions spécialisées (…). À l’époque, il existait une attention des procureurs et des services locaux sur la matière économique et financière. Aujourd’hui, cette matière échappe à leur compétence. ». Les collectivités territoriales et leurs élus se retrouvent en situation de vulnérabilité.

L’Outre-Mer fait l’objet d’un point de préoccupation et de vigilance de la part des services, souffrant d’un lien distendu avec la métropole. La zone indopacifique fait l’objet d’une attention particulière en raison de la proximité avec la Chine.

Il est regrettable que ces points ne soient pas développés par la rapporteure.

Conclusion de la lecture critique du rapport de Constance Le Grip

Contrairement à ce qu’affirme Constance le Grip dans son rapport, les manipulations de l’information ne sont hélas l’apanage ni de la Russie ni la Chine, ni des autres régimes illibéraux, autoritaires ou des dictatures.

Tout démocrate doit sans cesse être en veille et en vigilance contre les dérives qui peuvent toucher son propre fonctionnement républicain ainsi que ses alliés. Le triste souvenir de la campagne de désinformation massive conduite par les États-Unis et le Royaume-Uni pour justifier l’invasion de l’Irak en infraction totale avec le droit international et le Conseil de Sécurité de l’ONU en est le pire exemple.

Cette campagne de désinformation ne s’était pas limitée à influencer lourdement les opinions américaine et britannique ainsi que leurs représentants mais aussi un nombre considérable d’autres nations amies, comme l’Italie ou l’Espagne.

Naturellement, la nature démocratique de ces deux régimes a permis, assez rapidement, d’établir les faits et la vérité a posteriori. Mais la catastrophe de la Seconde guerre du Golfe avait déjà eu lieu. L’absence de sanctions suite à de telles manipulations de l’opinion reste consternant 20 ans après les faits.

Cette alerte ne vise nullement à relativiser les comportements illégaux, délictueux et même criminels des régimes russe et chinois mais seulement à rappeler que désigner des adversaires anti-démocratiques ne doit jamais dispenser d’être intransigeant sur son propre état de droit.

La prolifération et l’aggravation des ingérences étrangères visant la France et l’ensemble des démocraties occidentales ne sont plus à démontrer mais il faut analyser leur nature, quantifier l’état de chaque menace et, une fois ces étapes assurées, les combattre pour les éliminer quand cela est possible.

Dénoncer les « ingérences étrangères » comme un tout, une menace à la fois pernicieuse et informe, n’est pas digne d’un débat démocratique éclairé. Pire encore, accuser sans preuve des partis politiques et leurs représentants d’être des agents d’influence de ces puissances étrangères est un poison aussi dangereux pour la république que les ingérences elles-mêmes.

Les accusations de « parti de l’étranger », de « courroie de transmission » ou autres agents d’influence sont particulièrement graves. Elles ne peuvent être jetées à la légère dans le débat public comme n’importe quel argument et même, comme n’importe quel coup bas tant elles entrainent un risque de manipulation et de paranoïa. Ce risque est d’autant plus dangereux quand cette accusation vient d’un parti au pouvoir contre la ou les forces d’opposition démocratiques.

Or, force est de constater que depuis 2014, les accusations d’ingérences étrangères contre les principaux partis d’opposition sont devenues de plus en plus systématiques de la part des partis au pouvoir, les soutiens de François Hollande puis d’Emmanuel Macron.

Ainsi, on l’a vu, les différentes forces politiques soutenant Jean-Luc Mélenchon ont été accusées d’être des agents d’influence du Venezuela, de la Chine, de Cuba puis, régulièrement de Vladimir Poutine. L’accusation d’être « poutinolâtre » a aussi touché l’UMP puis LR quand ces deux partis pouvaient constituer encore une menace jusqu’à en 2017, notamment lors de la candidature de Français. Enfin Marine Le Pen, accusée d’être la cible d’ingérence politique et/ou financier.

Ces accusations sont lourdes. Très lourdes. Et pourtant, rien ne permet de les corroborer, de près ou de loin.

La rapporteure Constance Le Grip a donc beau jeu de m’octroyer comme seule citation de son rapport que « la suspicion généralisée est un poison pour notre vie démocratique ». Encore aurait-il fallu qu’elle en tire la moindre conséquence !

La vigilance civique s’impose d’autant plus que d’autres démocraties occidentales ont été traversées par des crises politiques liées aux réalités d’ingérence étrangères, en particulier venant du régime russe, réalités qui ont pu être manipulés en véritables cabales ridiculisant l’État de droit.

La rapporteure Constance Le Grip aurait dû être attentive aux conclusions du travail rendu le 15 mai 2023 par le Procureur spécial John Durham qui a démontré que la police fédérale américaine, le FBI, avait « manqué d’objectivité » dans l’analyse faussée et infondée qu’elle a menée sur les liens supposés entre Moscou et la campagne de Donald Trump en 2016. Le FBI aurait utilisé des informations douteuses, « des renseignements bruts qui n’avaient pas été analysés ni corroborés », pour ouvrir une enquête sur des soupçons de collusion et d’ingérences, soupçons que le rapport avait déjà écartés.

Cette enquête, réalisée par un procureur nommé par Donald Trump mais dont le travail n’a pas été critiqué ou remis en cause par l’administration Biden, ne sous-estime pas la réalité des tentatives et réalités d’ingérences russes sur les élections ou l’information américaine. Le rapport ne nourrit pas non plus les accusations de manipulation de l’enquête par les démocrates et autres théories farfelues.

En faits et en raison, cette enquête prouve juste que des institutions, des acteurs politiques et des médias sérieux peuvent s’emballer, être pris par leur propre biais de confirmation qui systématiquement, imagine ou sur-rationnalise des liens qui n’existent pas, finissant par monter « à l’insu de leur plein gré » des scandales qu’ils imposent de fait à la population.

« Le FBI et le Ministère de la Justice doivent reconnaître qu’un manque de rigueur analytique, des biais de confirmation et une trop grande confiance envers des sources liées à des opposants politiques ont empêché les enquêteurs de considérer des hypothèses alternatives et d’agir avec l’objectivité appropriée ».

De la même manière, persuadés sans doute de faire partie du camp du bien ou de « l’arc de la raison », le FBI a reconnu que les conclusions du procureur spécial étaient avérées quant au régime de « deux poids deux mesures » qu’il avait appliqué à Donald Trump d’une part, et Hillary Clinton d’autre part : « La vitesse et la manière dont le FBI » a décidé d’enquêter sur Donald Trump « contraste avec l’approche adoptée précédemment dans une affaire sur une possible ingérence étrangère dans la campagne », à savoir les accusations contre Hillary Clinton.

Cette affaire n’est pas sans rappeler le scandale François Fillon, dont les affaires avaient connu un traitement record pendant la présidentielle de 2017 alors que les enquêtes ouvertes contre Emmanuel Macron par le PNF trainent depuis des années sans aucune explication particulière.

À ce titre, les informations apportées par Thierry Mariani, qui n’ont pas été contredites, indiquant qu’il avait appris qu’il était l’objet de poursuites judiciaire depuis les régionales de 2021 sans n’avoir jamais été convoqué ni par la police ni par la justice pour savoir ce qu’on lui reprochait sont consternantes. De la même manière, la perquisition à grand spectacle des bureaux du cercle franco-russe quelques semaines avant le 1er tour de la présidentielle, pour une affaire qui concerne un employé parti depuis des années, sans qu’aucune suite ne soit donnée à cette perquisition, laisse perplexe.

Aucune démocratie ne devrait laisser des femmes et des hommes politiques être mis en cause dans le débat public sans savoir ce qui leur est reproché et dans quels délais ils seront jugés. Une administration rapide de la justice, en particulier dans le domaine politico-financier, est fondamentale pour rétablir enfin la confiance et punir les malfrats comme il se doit.

En tout état de cause, ce rapport Renaissance est consternant. Il témoigne du dévoiement systématique des principes et des valeurs républicaines par la macronie, prête à tous les coups bas pour se maintenir désespérément au pouvoir.

Les Françaises et les Français jugeront sévèrement de tels comportements.

Recommandations

1) Permettre à la Délégation parlementaire au Renseignement de produire chaque année un rapport quantifié des tentatives et réalités d’ingérence en France pour éviter à la fois toute naïveté, toute impunité et toute paranoïa.

2) Interdire toute rémunération par un intérêt étranger des anciens membres de gouvernement, hauts fonctionnaires et membres des forces armées.

3) Soumettre toute vente d’entreprise stratégique à un vote du Parlement au 2/3 des voix.

4) Protéger les lanceurs d’alerte, les chercheurs, les journalistes et les artistes des « procédures bâillons ».

5) Réfléchir à un moyen pour les journalistes et les médias d’assurer la transparence dans leur relation avec le lobbying.

6) Faire de la lutte contre la corruption une mission centralisée sous la direction du Premier Ministre et garantir les moyens nécessaires.

7) Imposer aux membres du gouvernement, aux parlementaires et aux hauts fonctionnaires un serment de fidélité à la Constitution et aux intérêts du peuple français.

8) Mettre enfin en place la banque de la démocratie, avec les mêmes critères financiers pour tous les candidats et tous les partis.

9) Interdire toute adhésion, dons ou prêts d’un étranger résidant en France.

10) Autoriser la CNCCFP à saisir Tracfin et permettre à Tracfin de transmettre les informations à la CNCCFP. Réfléchir à donner à la CNCCFP accès à des moyens d’investigation.

11) Lancer un grand plan de sécurisation de nos universités et laboratoires de recherche.

12) Parvenir à un financement public et privé de la R&D de 4 % du PIB en 2030, 5 % en 2035 pour que nos fleurons n’aient pas à se financer à l’étranger.

Analyse du Président des travaux

de la Commission d’enquête

Mythe et réalité de l’ingérence : une arme politique redoutable contre la démocratie.

« Deux loups gouvernent le monde et bientôt, l’un dévorera l’autre. »

Le climat est pesant dans l’enceinte sacrée du Sénat romain… Depuis des mois, sinon des années, la tension entre Octave et Marc-Antoine déchire l’immense territoire que la République n’arrive plus à tenir dans ses seules mains. Les guerres civiles qui se sont succédé ont fini par offrir aux deux duumviri les provinces acquises depuis quatre siècles par le sang et l’art militaire.

Depuis Rome, Octave tente de saper les soutiens, nombreux et puissants que Marc Antoine entretient avec le même but depuis ses provinces orientales. De fait, le Sénat et le peuple romains s’arrangent bien de cet équilibre des ambitions qui, se neutralisant l’une et l’autre, maintiennent le peu d’institutions républicaines qui restent, prêtes à tout céder si un vainqueur devait se distinguer, et vaincre.

Au sein de la plèbe urbaine, Marc Antoine n’est pas aussi impopulaire qu’Octave qui, au jour le jour, doit assumer les évènements plus ou moins mauvais qui touchent la ville. Contrairement à l’adage en politique, loin des yeux, proche du cœur. Aussi pour ouvrir un nouvel épisode de guerre civile, ou de guerre tout court, il faut qu’Octave démontre que lui seul incarne l’intérêt de Rome quand Marc-Antoine n’est plus que l’objet des ambitions de l’étranger, et pire encore, selon les préjugés misogynes du temps, une étrangère, Cléopâtre. Les mœurs romaines ont déjà été outragées par la répudiation de l’épouse romaine de Marc Antoine, la propre sœur d’Octave, au profit de la dernière pharaon lagide d’Égypte.

La clé du temple de Janus se trouve dans le sanctuaire de Vesta, lieu le plus sacré du culte romain qui conserve notamment les testaments des plus illustres patriciens, dont celui de Marc-Antoine. Octave le vole mais il sait déjà que cet outrage ne sera rien par rapport au scandale qu’il s’apprête à révéler à la lecture des dernières volontés de son rival.

La scène a été rendue mémorable par la fresque cinématographique de Mankiewicz, Cléopâtre. On y voit Octave tentant de convaincre en vain les sénateurs favorables à Marc Antoine de sa trahison puis, hiératique depuis son siège, il jette aux pieds des partisans d’Antoine le parchemin testimonial, récitant ce qu’il contient : Antoine veut transmettre ses biens et son autorité aux enfants qu’il a avec Cléopâtre mais pire, souhaite être enterré à Alexandrie et non à Rome. Consternés par la preuve de sa collusion avec la puissance étrangère qu’est Cléopâtre, les partisans de Marc Antoine s’effondrent puis immédiatement, rejoignent les partisans d’Octave dans leur déclaration de guerre à l’Égypte.

En révélant l’infamante trahison de Rome par Marc-Antoine au profit des charmes de l’Orient, Octave unit derrière lui le peuple et les patriciens romains sur un chemin qui le mènera au principat, fondement de l’Empire.

À l’aube de l’ère commune, le destin des civilisations méditerranéennes et européennes qui irrigueront tout l’imaginaire politique et civique jusqu’à nos jours, c’est joué aux dés des rumeurs du parti de l’étrangère et des réalités de l’ingérence d’une puissance concurrente, pour ne pas dire hostile.

La trahison d’Antoine était véridique, elle fut châtiée comme telle et emporta la décision de la République de changer ses institutions...

Des oracles grecs achetés à vil prix par l’or des Perses pendant les guerres médiques aux lettres de « l’armoire de fer » des Tuileries trahissant les secrets militaires que Louis XVI offrait à la coalition anti-française, notre Histoire n’ignore rien du rôle dévastateur de la corruption et des ingérences étrangères

Mais tant d’autres rumeurs, accusations, manipulations furent et restent fausses, brisant l’unité des peuples redoutant les traites, supprimant la raison de foules prêtes à éliminer des innocents désignés à la vindicte, persuadant d’honnêtes citoyens que leur démocratie était menacée par des boucs émissaires.

Le mythe de la « 5ème colonne », arme de guerre psychologique terrible qui affaiblit un camp de l’intérieur, dévoré par l’angoisse de ne plus savoir différencier ce qui relève de la vraie trahison ou de la paranoïa toxique, n’est pas un poison à prendre à la légère.

Alors que l’illusion d’un monde sans guerre rejoint les oubliettes de l’histoire qu’elle n’aura jamais dû quitter, emportant avec elle comme première victime expiatoire les rêves d’une raison partagée par toute l’humanité, la démocratie française aurait tort de se croire à l’abri de ce poison à double usage qu’est l’ingérence étrangère.

Contrairement aux discours fumeux qui tentent jeter de la confusion dans le débat public, la notion d’ingérence étrangère est parfaitement claire. Sa définition basique dans le dictionnaire est limpide même si elle peut être précisée, enrichie et nuancée par les travaux de la Commission d’enquête.

En revanche, les multiples variations, adaptations et travestissements utilisés par les puissances qui veulent s’ingérer dans les affaires et le destin d’une alliée, concurrente ou ennemie sont pernicieuses, protéiformes et hybrides. Tel un virus qui mute sans cesse pour survivre aux défenses immunitaires qui veulent l’éteindre, l’ingérence étrangère ne recule devant aucune adaptation pour garantir sa pleine efficacité, pénètre un organisme et le détruire de l’intérieur.

Avérée, la tentative ou la réalité d’une ingérence étrangère doit être combattue par tous les moyens. Tout État doit identifier, isoler et éliminer les différentes formes d’ingérences.

Partie 1

Entre l’influence et l’ingérence, une frontière poreuse

L’ingérence, un fléau à comprendre et à quantifier pour mieux le combattre sans déstabiliser notre démocratie

A) L’ingérence, une influence délictueuse

L’ingérence, un phénomène ancien

Dans le dictionnaire Larousse, l’ingérence se définit comme « l’action de s’ingérer dans les affaires d’autrui »[6], c’est-à-dire « s’introduire indûment dans quelque chose, intervenir sans invitation »[7]. Cette définition, si elle peut être précisée et nuancée, correspond parfaitement à l’essentiel des problèmes que nous devons traiter.

Le droit international repose principalement sur des États souverains, égaux et indépendants. Dès lors, la notion d’ingérence se comprend dans ce cadre comme tout acte d’un ou de plusieurs États qui s’immiscent dans les affaires internes ou externes relevant de la compétence d’un autre État, violant de ce fait sa souveraineté. L’affirmation d’un principe de non-intervention, en particulier dans la Charte des Nations unies a été interprétée comme un principe équivalent de non-ingérence en droit international. Néanmoins, l’article 2 § 7 de la Charte des Nations Unies prévoit une possibilité légale d’ingérence tout en prenant soin de prévoir une limite au chapitre VII de la Charte.

Ainsi, le recours à la force et à l’atteinte au principe d’intégrité territoriale ne peut s’effectuer que sur le fondement de ce chapitre. Il définit les mécanismes de coercition dont l’usage est laissé à l’appréciation du Conseil de sécurité des Nations unies. Il constate l’existence d’une menace contre la paix, d’une rupture de la paix ou d’un acte d’agression. Le cas échéant, il dispose d’un ensemble de moyens pour y remédier parmi lesquels il peut décider de recouvrir à l’emploi de la force. Le principe de non-ingérence « renvoie au principe fondamental d’égalité souveraine entre les États »[8]. Ce principe connaît toutefois des exceptions quand sont en jeu la sécurité internationale ou des préoccupations humanitaires.

La notion d’ingérence, prégnante « à l’époque de la guerre froide, avec notamment l’utilisation des « mesures actives » par les Soviétiques, telles que les coups d’État, les financements d’acteurs politiques et syndicaux ou de groupes armés, ainsi que des stratégiques médiatiques »[9], réapparaît dans le débat public, en raison de son intensification causée par plusieurs facteurs : la confrontation et la redistribution de la puissance, « l’hétérogénéité des valeurs, – ce que l’on appelle la désoccidentalisation du monde et l’essor de pouvoir autoritaires aux visées révisionniste sur le système international - le rôle des acteurs non étatiques et un contexte favorable à l’essor de stratégies indirectes »[10]. La compétition entre puissances se substitue à la confrontation que ce soit aux niveaux diplomatique, militaire, technologique et culturel.

Les ingérences, interference en anglais, « sont des activités hostiles, volontairement tenues secrètes, malveillantes et trompeuses, entreprises par une puissance étrangère. Mises en œuvre par une multiplicité d’acteurs, elles peuvent prendre des formes multiples que connaissent bien les services de renseignement : des cyber-attaques, l’utilisation du droit comme arme, la désinformation à des fins de manipulation de l’opinion, ou des opérations d’espionnage plus classiques. Elles visent à saper nos sociétés et à porter atteinte à notre souveraineté politique et militaire, mais également économique et technologique »[11]. Il s’agit d’une « politique d’influence masquée qui consiste, pour un État, à mener des actions visant à rendre la politique d’un autre pays structurellement favorable à la sienne, sans que l’on sache d’où parlent les personnes et les organisations auxquelles il a recours »[12].

« L’ingérence ne se revendique pas, ne s’affiche pas et s’exerce contre un État ou ses représentants sans son accord »[13], elles sont « à la fois secrètes, coercitives et corruptrices »[14] comme le souligne l’ancien Premier ministre australien M. Malcom Turnbull. Ce fléau peut être mis en œuvre en raison d’individus qui « agissent de manière clandestine, par des moyens, techniques, ou humains que la morale réprouve »[15]. Quelques facteurs humains permettent d’anticiper pourquoi certaines personnes se rendent coupables d’intelligence avec l’ennemi : « la frustration, l’ego, l’argent »[16]. L’objectif des ingérences est de « saper nos sociétés et à porter atteinte à notre souveraineté politique et militaire, mais également économique et technologique »[17].

Popularisée par Joseph Nye, l’influence repose sur la séduction et non la coercition, « n’est pas forcément cachée »[18]. Elle est pratiquée par tous, y compris la France au travers de sa diplomatie. Elle cherche « à se doter de relais d’opinion dans les pays avec lesquels elle travaille »[19] ou encore à travers la diplomatie dite culturelle. « L’influence est (…) un outil, un moyen d’obtenir quelque chose en faveur de nos intérêts »[20]. Un des critères pouvant distinguant l’ingérence et l’influence est la réciprocité : « l’influence est tolérable et le plus souvent tolérée, tel n’est pas le cas de l’ingérence »[21]. Or, « toute influence n’est pas forcément légitime quand bien même elle respecterait le cadre légal » comme, l’illustre le principe d’extraterritorialité. En effet, si les notions d’ingérence et d’influence sont sémantiquement facilement distinguables, l’incompétence géopolitique des gouvernements a conduit la France à laisser s’implanter dans des lieux stratégiques des relais d’ingérence comme l’Institut Confucius à Brest. Il a dû quitter l’université de Bretagne occidentale, cette ville étant « stratégique qui abrite le deuxième port militaire français, des centres de recherche sous-marine parmi les meilleurs au monde et plusieurs de nos industries de défense »[22].

Les ingérences, un fléau protéiforme

« Mises en œuvre par une multiplicité d’acteurs, elles peuvent prendre des formes multiples (…) : des cyber-attaques, l’utilisation du droit comme arme, la désinformation à des fins de manipulation de l’opinion, ou des opérations d’espionnages plus classiques »[23]. La Fédération de Russie et la République Populaire de Chine représentent les États les plus actifs en matière d’ingérence avec des méthodes hybrides. Lors de son audition, le directeur des services extérieurs a d’ailleurs concentré son propos « sur deux puissances systémiques qui font preuve d’agressivité contre nous, la Russie et la Chine »[24], bien que d’autres pays se rendent coupables d’ingérence sur notre sol comme l’Iran. « Les services russes et chinois connaissent une progression constante (…) qui n’ont ni cadre légal ni opinion publique, et qui sont désinhibés »[25].

« Le champ de ces menaces s’est étendu et complexifié au cours des dernières années, (…). Parmi ces menaces, figurent celles qui sont qualifiées d’hybrides »[26] que le secrétaire général de la défense et de la sécurité nationale classe en quatre catégories : dans les cyber-attaques, les manipulations de l’information, les atteintes au patrimoine scientifique et technique, le lawfare.

Une cyber-attaque est un acte de piratage informatique malveillant sur internet. Le directeur de la DGSI, M. Nicolas Lerner constate que « l’outil cyber est aujourd’hui la voie qu’emprunte une grande partie de l’espionnage »[27], en raison de la révolution numérique. « Le numérique est désormais pleinement intégré dans les stratégies d’influence, d’ingérence, d’espionnage et de découragement des puissances étrangères. Certains acteurs étatiques perçoivent le domaine cyber comme un nouvel espace de projection, investissent pleinement le rapport de force et développent de fortes capacités offensives et défensives »[28].

La Russie et la Chine sont très actives dans ce domaine que ce soit pour extorquer une rançon, à vendre des données préalablement pillées, soit pour prendre le contrôle ou saboter le système informatique. Des entreprises, « 8 % »[29] des cas recensés par le service de l’information stratégique et de la sécurité économiques, ont été victimes d’attaques. Les administrations et services publics peuvent être touchés, comme l’illustrent les attaques russes à l’encontre de nos hôpitaux ou encore les sites de l’Assemblée nationale et du Sénat.

Certains États, à l’image de la Russie, s’appuient sur des services de hackers.

La manipulation de l’information n’est pas un phénomène récent. En revanche, elle s’est considérablement propagée avec l’émergence d’internet et le développement phénoménal des réseaux sociaux, la crise de confiance envers les institutions démocratiques, et au caractère malveillante de certains États dont la Russie et la Chine visant à déstabiliser voire fracturer nos sociétés. La Russie est responsable de près de 80 % des efforts d’influence en Europe[30], suivi de la Chine. « Les Russes ont instrumentalisé le processus »[31] de désinformation, et la Chine développe la lutte informationnelle pour valoriser leurs actions mais aussi pour faire disparaitre du débat public des sujets considérables, comme la défense du peuple tibétain ou les droits civiques de Hong Kong.

Créé en 2021 le service technique et opérationnel de l’État chargé de la vigilance et de la protection contre les ingérences numériques étrangères (Viginum), se charge d’anticiper et de réagir face à la menace tout en préservant les libertés individuelles. Son chef de service, M. Gabriel Ferriol fonde son action sur des critères juridiques précis : « le phénomène est susceptible de porter atteinte aux intérêts fondamentaux de la nation »[32], au moins un acteur étranger doit être impliqué, que les « contenus dont le caractère inexact ou trompeur est manifeste (…) dont il est possible de démontrer la fausseté de manière objective »[33], et que le contenu soit « caractérisé par une diffusion artificielle ou automatisée, massive et délibérée – ou l’intention de procéder à une telle diffusion »[34]. Dans une moindre mesure, la Turquie se rend coupable d’attaques comme après l’assassinat de M. Samuel Paty « pour y faire face, nous avons créé́ la task force Honfleur – du nom d’une salle de réunion du SGDSN –, qui a permis d’identifier un certain nombre de sites et d’adresses IP, de remonter jusqu’à l’agence de presse Anadolu et de conclure à l’origine turque de cette campagne »[35]. Par ailleurs, le Secrétariat général de la Défense et de la Sécurité nationale est « toujours à l’écoute de ce qui peut venir de Turquie, notamment des critiques sur la politique française au Moyen-Orient, en Afrique ou ailleurs »[36].

Les atteintes au patrimoine scientifique et technique se manifestent à travers l’espionnage, le sabotage, la prise de contrôle capitalistique, le débauchage de talents. De plus en plus identifiées par les services, ces menaces pour la sécurité économique visent à déstabiliser l’entreprise, récupérer de l’argent, obtenir des informations sensibles, corrompre, désinformer.

Le secteur universitaire et de la recherche est un point d’entrée. Les ingérences se concrétisent par des partenariats, des jumelages conduisant à l’échange d’informations pouvant être sensibles, c’est-à-dire « à s’approprier illégalement ou en dehors des contrats liant des établissements de pays différents des informations et des savoirs »[37]. Ce point attire la vigilance et l’attention du directeur général de la sécurité intérieure, M. Nicolas Lerner. Principal acteur, la Chine est « est impliquée dans 70 % à 80 % des cas notables voire graves »[38]

Le lawfare, c’est-à-dire l’utilisation du droit international ou de l’application extraterritoriale du droit d’un État. Cette arme juridique, bien que légale, est principalement utilisée par les États-Unis. La Chine s’inspire par ailleurs de leur législation. Le service de l’information stratégique et de la sécurité économique ajoute que « les procédures juridiques à l’étranger impliquant des entreprises françaises servent également de vecteur dans 10 % des cas »[39]. La Chine, quant à elle, pratique « l’instrumentalisation du multilatéralisme et du droit international au sein des organisations internationales »[40].

B) Les gouvernements français ont sous-estimé les dangers des ingérences dans tous les domaines

La naïveté confondante des dirigeants depuis 30 ans sur l’émergence de nouvelles puissances et rivalités.

Dans les années 1990 et le début des années 2000, marquées par la chute du Mur de Berlin, la dislocation de l’URSS, les « premières années d’exercice du pouvoir de Vladimir Poutine, qui ont nourri un espoir de rapprochement avec l’Europe et l’Ouest en général, et de l’évolution de la Chine. Tous les États prendraient le chemin de la démocratie (…), la compétition entre États, qui a toujours existé et n’allait pas disparaître, s’organiserait autour de quelques règles et quelques principes, notamment l’économie de marché. La compétition économique, demain, serait le juge de paix de la rivalité entre les pays. Ces espoirs étaient notamment suscités par l’ouverture de la Chine, qui a adhéré à l’Organisation mondiale du commerce (OMC) en 2001 »[41].

Certains, en particulier les mouvements souverainistes hostiles au mythe de « la mondialisation heureuse », d’un « monde plat et ouvert » ou encore de la « fin de l’Histoire » ont tiré la « sonnette d’alarme » [42] ; « les pouvoirs publics, à la différence de certaines administrations, n’avaient pas toujours conscience du risque d’ingérences étrangères, lesquelles ont donc été très sous-estimées (…) En 2005, plus encore en 2008, 2011, 2014, les gouvernants, ministres, élus, responsables politiques, responsables académiques ou de think tanks, les journalistes ont minimisé la situation. »[43]. « Les négociations au sein des instances multilatérales ou les accords économiques ne suffisent plus à résoudre les conflits. »[44]. Cette idéologie a conduit à rendre la France dépendante d’un État tiers. Notre souveraineté étant mise à mal, la France met en place une stratégie : une diplomatie économique en s’appuyant sur des représentants spéciaux.

L’ancien ministre, M. Jean-Pierre Chevènement, représentant spécial de la France pour la Russie nommé par François Hollande puis confirmé par Emmanuel Macron, apporte un éclairage sur les relations en la France et la Russie. Dans les années 1990, les situations économique et politique de la Russie sont mauvaises : le rouble est dévalué, le président Eltsine nomme plusieurs premiers ministres dont M. Vladimir Poutine en 1999 : « c’est le cadeau que Boris Eltsine fait alors, si je puis dire, à la Russie »[45] ; une analyse qui n’engage que lui mais témoigne d’un certain consensus des élites dirigeantes européennes de la fin des années 1990 envers un homme politique dont le régime échouera pourtant, c’est le moins qu’on puisse dire, à faire de la société russe sur la voie de la démocratie et des libertés publiques.

« Les relations avec la France et l’Europe, à l’époque, sont plutôt cordiales »[46]. Avec la France, « les choses se passaient sans grande difficulté. On peut dire que tous les présidents de la Vème République se sont efforcés d’avoir des rapports plutôt cordiaux avec les dirigeants russes »[47], dès le Général de Gaulle. En 2006, Jacques Chirac remet à Vladimir Poutine le plus haut grade de la légion d’honneur, distinction qui ne sera remise en cause par aucun président.

À partir de 2013-2014, les relations se sont dégradées avec le conflit en Ukraine. Dès son arrivée à l’Élysée, M. Emmanuel Macron a voulu relancer les relations entre la France et la Russie. Ces relations faites de chaud et de froid sont encore une fois symbolisées par la mission de Jean-Pierre Chevènement.

En 2012, nommé représentant spécial de la France pour la Russie, sous le mandat de M. François Hollande, par M. Laurent Fabius, ministre de l’Europe et des affaires étrangères. Il souhaitait que la France ait « une diplomatie économique, mettant l’accent sur les relations économiques et industrielles »[48]. Décoré par M. Vladimir Poutine, de l’ordre de l’Amitié, plus haute distinction pour un étranger, le Quai d’Orsay l’a « vivement encouragé – la lettre de mission que j’ai reçue du ministère des affaires étrangères évoque d’ailleurs cette décoration comme un élément positif »[49].

Sur cette même feuille de route, la France nomme un représentant spécial en Chine, dont Mme Martine Aubry, « remplacée par M. Jean-Pierre Raffarin »[50]. La France est liée à la Chine, malgré une relation bilatérale déséquilibrée.

En effet, « le déficit commercial français par rapport à la Chine est de 50 milliards d’euros alors qu’il n’était que de 30 milliards il y a cinq ans »[51]. De plus, la France accueille de nombreux investissements chinois malgré de faibles créations d’emplois : sur « ces cinq dernières années, 8 000 »[52].

De l’aveu même de M. Nicolas Lerner, directeur général de la sécurité intérieure, les années 2020 marque la fin de la naïveté dans le domaine du renseignement économique, celui-ci ayant progressé en quatre ans et demi après les scandales Alstom, Technip ou Lafarge. En 30 ans, la France a perdu la moitié de son industrie.

En concurrence avec les États-Unis et nos voisins européens plus ou moins bien attentionnés, l’ingérence économique provient principalement de Chine comme le souligne le directeur de Tracfin : « l’ingérence revêt également un caractère économique : le développement de la Chine lui apporte des capitaux considérables qui, par des véhicules d’investissement directs et indirects, sont susceptibles d’entrer au capital de certaines industries qui doivent être protégées parce qu’elles sont très proches de notre base de souveraineté »[53]. Le directeur de la DGSE fait le même constat : « la diplomatie chinoise se déploie partout dans notre pays d’une façon très impressionnante, avec l’accompagnement systématique d’intérêts économiques chinois portant atteinte à notre souveraineté ou susceptibles de la faire »[54].

Les ingérences politiques prennent une place exorbitante dans le débat public par rapport à leur réalité

Si les soupçons d’ingérence politiques sont brandis dans le débat public, ils ne semblent pas si prégnants.

De hauts fonctionnaires servant ou ayant servi notre République n’ont pas fait de signalement au procureur de la République au titre de l’article 40 du code de procédure pénale. Mme Alice Rufo, ancienne conseillère des Présidents M. François Hollande et M. Emmanuel Macron et aujourd’hui directrice générale des relations internationales et de la stratégie, n’a pas eu connaissance d’informations précises sur des cas d’influence ou d’ingérence de pays étrangers visant des relais d’opinion, des dirigeants ou des partis politiques français : « en tant que fonctionnaire, je suis soumise à certaines obligations si quelque chose d’illégal vient à ma connaissance. Cela n’a pas été le cas »[55].

Le double discours sensationnaliste de M. Jean-Maurice Ripert, ambassadeur de France en Russie et en Chine est consternant. Il a tenu des propos sur LCI indiquant que « lorsque j’étais ambassadeur de France en Russie, personne n’ignorait qu’un certain nombre d’hommes et de femmes politique français, d’un certain bord venait et ne repartait pas les mains vides »[56]. En audition sous serment, il prétend finalement à plusieurs reprises durant son audition qu’il « portait un jugement personnel »[57] et qu’il ne disposait pas d’informations particulières, faisant mine d’ignorer que son statut d’ambassadeur laissait penser autre chose aux téléspectateurs et aux commentateurs.

Les services et nos institutions confirment qu’il n’y a pas d’ingérence systémique d’un État étranger envers des partis, hommes et femmes politiques. M. Nicolas Lerner, directeur général de la sécurité intérieur affirme qu’il n’a « connaissance d’aucune structure ou parti politique qui, en tant que tel, ferait l’objet d’une influence ou d’une ingérence étrangère organisée et systémique telle qu’il ne serait que le relais d’un État étranger. (…). Il faut distinguer, dans les exemples que vous citez, ce qui relève de la rhétorique politique et ce qui relève d’une réalité relevant d’un travail de renseignement. C’est un argument du débat politique que de désigner l’adversaire comme la voix d’un pays étranger pour décrédibiliser ses arguments ou sa capacité à diriger un pays indépendant (…) qu’aujourd’hui qu’aucun d’entre eux (ndrl les partis politiques) n’est à la main d’une puissance étrangère. »[58]

II- Des institutions efficaces pour lutter contre ce fléau

A) Le suivi des financements de la vie politique grâce à la CNCCFP

La CNCCFP contrôle les comptes de campagne des candidats à toutes les élections et du respect d’obligations comptables des partis politiques depuis 1990.

Ses décisions s’inscrivent dans un cadre juridique défini : la loi de 1988 sur la transparence financière, du chapitre du code électoral portant sur les conditions financières des campagnes électorales, et sur la loi de 2017 pour la confiance de la vie politique. Son président, M. Jean-Philippe Vachia a « le sentiment qu’il n’existe pas de phénomène massif de risque d’origine étrangère »[59].

De plus, « les rejets de comptes ne sont pas motivés par des soupçons d’ingérence étrangère »[60]

Les prêts auprès des banques

Dès 1990, les États étrangers et les personnes morales de droit étranger ont interdiction d’apporter des contributions ou aides matérielles directes ou indirectes, dans le but d’empêcher les ingérences étrangères. À ce titre, la décision de la CNCCFP, confirmée par le Conseil d’État, a refusé « l’agrément du Parti nationaliste basque, car il était fondé sur un parti de droit étranger »[61].

Avant la loi de 2017, renforçant le cadre législatif, il était possible d’emprunter auprès des personnes physiques pouvant venir de l’étranger. Par exemple, le parti Les Républicains a emprunté 500 000 euros auprès « d’une personne physique ayant des activités axées sur l’international », Mme Marine le Pen auprès d’une personne physique financée à partir d’une banque basée aux Émirats Arabes Unis ou encore le parti Cotelec auprès d’une société chypriote.

En 2014, le Front national emprunte 9 millions d’euros auprès d’une banque russe et devait être remboursé en 2019. S’agissant d’un prêt important, il a été étudié de près par les autorités compétentes.

La CNCCFP estime que ce prêt a été consenti à des conditions désavantageuses pour cette formation politique, du fait d’un taux d’intérêt élevé : « ces prêts d’origine étrangère (ndrl celui du FN et du parti Les Républicains) sont plutôt consentis à des taux supérieurs à ce qu’ils auraient été s’ils avaient été effectués par un établissement bancaire national. ». Le prêt russe n’est pas susceptible d’entraîner des conséquences en termes d’ingérences étrangères, puisque « la question pourrait se poser si le prêt d’une banque était consenti à un taux dérisoire, c’est-à-dire à un prix d’ami. Ce n’est pas le cas en l’espèce ».

La banque russe ayant fait faillite, l’emprunt a été rééchelonné jusqu’en 2018. La CNCFFP a examiné avec attention le rééchelonnement à l’aide du « contrat de prêt et le jugement du Quai d’Orsay afin de s’assurer qu’il s’agissait du même prêt. Il est apparu que c’était effectivement le cas »[62]. L’organe de contrôle des comptes de campagne veille « à ce que les annuités aient bien été versées et que cet emprunt se réduise dans le passif d’année en année » et les commissaires sont « extrêmement attentifs au remboursement (…) Si nous constations qu’un emprunt ou une dette fournisseur n’était pas remboursé, nous considérions cela comme une aide prohibée et le dénoncerions auprès du procureur de la République »[63].

L’emprunt ayant été contracté avant 2017, il est tout à fait légal, n’a « rien de mystérieux et il est possible de trouver toutes les informations nécessaires sur notre site »[64].

Depuis 2017, les prêts d’origine étrangère, c’est-à-dire hors de l’Espace économique européen, sont interdits pour les personnes morales. Les partis politiques ne peuvent emprunter qu’auprès des partis politiques et des banques de l’Espace économique européen, c’est-à-dire avec un agrément auprès de l’Autorité de contrôle prudentiel et de résolution.

L’absence regrettable de critère de nationalité et de résidence

Contrairement aux dons, l’absence de condition de nationalité française ou de résidence en France pour les cotisations pourrait représenter les dernières failles.

M. Jean-Philippe Vachia indique qu’il est difficile de contrôler le respect de cette condition de nationalité ou de résidence : « Nous pouvons alors seulement constater, s’agissant des dons, qu’une procédure permet au mandataire de s’assurer que la personne qui consent le don est de nationalité française ou réside en France. Cependant, nous n’avons aucun pouvoir d’investigation et nous ne pouvons pas demander aux impôts si une personne est effectivement résident fiscal ou non. Nous n’avons que la déclaration, et effectuer une fausse déclaration expose une personne à des poursuites. Si nous avons des suspicions, nous pouvons saisir Tracfin »[65].

Les cotisations jouent un rôle majeur dans le financement des partis politiques, « entre 15 ou 20 millions d’euros sur les 180 millions d’euros que représentent les ressources des partis politiques »[66]. Par exemple, lors de la campagne de la primaire des Républicains, la presse relate que des adhérents de plusieurs diasporas d’un même espace géographique, cela aurait très bien pu avoir une incidence importante. Bien qu’il soit peu probable « qu’il y ait des cotisations massives de personnes de nationalité étrangère »[67] en dehors de circonscription ou de moment particuliers, ce risque ne peut être écarté et donc, interdit.

B) Une lutte renforcée contre les atteintes à la probité

La prévention des conflits d’intérêts

À la suite du scandale Cahuzac, une autorité administrative indépendante, la Haute autorité de la transparence de la vie publique, est créée en 2013 dans le cadre de la loi relative à la transparence de la vie publique. Elle est chargée de promouvoir la probité et l’exemplarité des responsables publics. Elle contrôle les déclarations de situation patrimoniale et les déclarations d’intérêts des membres du Gouvernement et du Parlement ainsi que d’un certain nombre d’élus locaux et de responsables publics. Elle se prononce sur les situations pouvant constituer un conflit d’intérêts.

Son champ de compétences a été élargi avec la loi de 2016 relative à la transparence, à la lutte contre la corruption et à la modernisation de la vie économique (loi Sapin II) avec l’encadrement de la représentation d’intérêt, la loi de 2017 pour la confiance dans la vie politique en introduisant l’obligation pour les candidats à l’élection présidentielle de disposer une déclaration d’intérêts et formalise la possibilité pour le Président de la République de solliciter la HATVP avant de nommer un membre du gouvernement, et la loi de 2019 de transformation de la fonction publique concernant le contrôle déontologique des mobilités des agents publics.

Des dires de son Président, M. Didier Migaud, « les comportements déviants sont beaucoup mieux identifiés qu’auparavant et beaucoup plus sévèrement sanctionnés. » Il indique que son autorité n’a « connaissance d’aucun sujet qui puisse être qualifié d’ingérence »[68], y compris via des associations cultuelles et culturelles. Les dossiers transmis au parquet ne relèvent pas de suspicions d’ingérence ou d’influence étrangère mais « soit d’infraction d’atteinte à la probité, soit de manquement aux obligations vis-à-vis de la HATVP, soit de prise illégale d’intérêts ou de détournement possible de fonds publics, mais pas de situation d’ingérence »[69]. Cependant, il observe que « s’agissant du contrôle de la reconversion d’anciens responsables publics dans le secteur privé, je note qu’en France aucun délai de carence ne s’applique, contrairement à ce qui se pratique dans d’autres pays, où il est interdit aux anciens hauts responsables publics d’exercer une activité de lobbying ou de rejoindre une entreprise étrangère pendant un certain nombre d’années »[70].

Par exemple, M. François Fillon, bien que sa déclaration ait été validée par la Haute autorité de la transparence de la vie publique, il a pu rejoindre deux conseils d’administration parapublics russes.

La corruption, un cancer sous-estimé ?

Sur les 708 affaires en cours devant le Parquet National Financier, « seules huit sont susceptibles de recouvrir des faits d’ingérence. (…). Les États concernés sont les États-Unis, la Russie, d’anciens pays du bloc soviétique et certains émirats du Moyen-Orient. »[71]

« Une grande partie des faits de corruption d’agents publics étrangers ont lieu dans le cadre de marchés publics. Les principaux secteurs concernés sont les industries extractives, la construction, le transport et les infrastructures d’information et de communication. Ce sont surtout les grands contrats qui sont susceptibles d’engendrer des opérations de corruption. Nous avons observé sans surprise que les intermédiaires étaient impliqués dans les trois quarts des affaires de corruption transnationale. 41 % d’entre eux sont agents commerciaux, des courtiers et des distributeurs. Les personnes ayant versé les pots-de-vin ou autorisé leur paiement sont dans 41 % des affaires des membres de la direction de l’entreprise. Dans 12 % des cas, le PDG de l’entreprise lui-même a été impliqué. 22 % seulement des personnes versant les pots-de-vin n’occupent pas des fonctions de dirigeant, ce qui permet de relativiser le mythe de l’employé prenant une initiative solitaire. Les principaux récipiendaires des pots-de-vin sont les agents d’entreprises publiques dans 80 % des cas, puis les chefs d’État et les ministres dans 5 % des cas. Ils ont cependant perçu 11 % du montant total des pots-de-vin. »[72]. En revanche, la corruption d’agents privée n’est pas couverte par la convention.

S’inscrivant dans le cadre de la loi de 2016 relative à la transparence, à la lutte contre la corruption et à la modernisation de la vie économique (loi Sapin II), l’Agence française anticorruption est créée.

Elle contrôle, sur pièces et sur place, la mise en œuvre des dispositifs de prévention de la corruption ainsi que la qualité et l’efficacité des procédures mises en place par certaines autorités publiques ou personnes morales de droit privé. Elle a une mission de conseil visant à prévenir et à détecter les atteintes à la probité, ainsi qu’une mission de protection des intérêts économiques c’est-à-dire qu’elle s’assure qu’aucune information susceptible de porter atteinte aux intérêts économiques essentiel de la France ne soit transmise par une entreprise française soumise par une autorité étrangère à l’obligation de mettre en place un dispositif de conformité anticorruption. Sur les 142 contrôles d’initiative, 80 concernent des acteurs économiques et 51 des acteurs publics. « La stratégie de nos contrôles a pour objectif de diffuser le plus rapidement possible des dispositifs anticorruption complets et efficaces au sein des organisations qui sont les plus exposées selon nous au risque d’atteinte à la probité. »[73]

La création de cette autorité administrative indépendante et celle du Parquet National Financier ont été salués par le rapport de l’OCDE, étalon international des bonnes pratiques et de la coordination contre la corruption.

L’Office central de lutte contre la corruption et les infractions financières et fiscales dénombre « soixante-quinze affaires de corruption, dont un nombre marginal concerne des phénomènes d’ingérences étrangères » c’est-à-dire qu’il vérifie si un « agent public étranger a été corrompu par une entité française ou qui a une activité en France »[74]. Parallèlement, il traite « cinq ou six affaires dans lesquelles se pose de manière directe la problématique de l’ingérence étrangère en France. (…). Elles concernent tous les agents publics ou des élus, dans le cadre de leurs fonctions ou mandats actuels ou passés. De fait, l’office traite très majoritairement des affaires de corruption publique »[75]. Il a enquêté si des entités plus au moins rattachées à des puissances étrangères avaient corrompu des parlementaires nationaux ou européens, à travers des revirements de prises de position par exemple, « mais c’est très marginal »[76]. « la Russie et le Qatar »[77] recourent à la corruption à des fins d’ingérence.

Partie 2

Un manque criant de volonté politique contre les ingérences étrangères

I- Les pouvoirs publics passifs face aux infiltrations étrangères au sein des secteurs de pointe français

A) L’ingérence économique

Le développement de l’extraterritorialité du droit des grandes puissances

Des États démocratiques (États-Unis) et des États autoritaires (Chine) utilisent l’extraterritorialité du droit comme arme juridique.

Cette arme juridique se concrétise par « l’imposition de normes internationales telles que les taxonomies, par du lobbying ou par la judiciarisation de certaines activités économiques et sociales à l’international »[78]. Cette technique, légale, est problématique. Le fait qu’un État étranger puisse « engager des poursuites contre le dirigeant d’une entreprise au motif qu’il a vendu du matériel à tel ou tel pays, qui vise ainsi à neutraliser ce dirigeant ou à limiter l’activité de son entreprise constitue une ingérence étrangère et une manière de porter atteinte à nos intérêts fondamentaux »[79]. Des États démocratiques et des États autoritaire y ont recours. « Les États-Unis tentent de déborder du champ de la corruption tandis que les Chinois se dotent d’une législation pour se mettre au même niveau »[80].

M. Bernard Émié indique qu’« il ne faut pas non plus être naïf sur les actions hostiles conduites par des pays amis »[81]. « Les États-Unis ont (…) une logique de projection de puissance (…) par l’application extraterritoriale de leur droit »[82]. Ce constat est confirmé par Tracfin qui explique que « de grandes puissances qui, de l’autre côté d’un grand océan, essaient d’appliquer leur législation extra territorialement, tout particulièrement en matière de probité et de lutte contre la corruption »[83]

Plusieurs lois américaines permettent à l’autorité judiciaire de s’immiscer dans des affaires qui auraient pu relever de la compétence de juridictions françaises : la norme anticorruption et les « normes en matière boursière ou comptable, matières arides qui participent d’une stratégie offensive d’influence et de mise sous pression de nos entreprises, notamment celles qui exercent à l’étranger ou exportent »[84].

Dès 1977, les États-Unis adoptent le Foreign Corrupt Practices Act (FCPA), une loi anticorruption, avec une responsabilité des personnes morales élargies, une compétence interprétée de manière extensive, un « élargissement de la compétence territoriale américaine »[85] et les sanctions financières. « À partir de 2007, la politique de poursuites menée par les Américains a conduit à la multiplication des amendes records. (…) Si l’on considère les dix sanctions les plus importantes prononcées au titre de la loi de 1977, on constate tout d’abord que le montant des amendes se situe entre 585 millions de dollars et 3,3 milliards de dollars. Ensuite, les entreprises visées sont principalement européennes – trois françaises, deux suédoises, une allemande et une néerlandaise – contre une entreprise américaine et une brésilienne. Enfin, les montants records sont plutôt récents : six d’entre eux ont été prononcés au cours des trois dernières années. »[86].

Par ailleurs, « ces affaires traduisent très clairement une ingérence du droit américain en direction des entreprises françaises »[87], selon les déclarations de M. Jean-François Bohnert, procureur de la République financier.

Le « monitoring » peut être confié à des agences étrangères et des cabinets d’avocat et de conseil pourtant reconnu comme des interlocuteurs de confiance par le gouvernement américain. Par exemple, Jean-François Bohnert confirme que dans le cas d’Airbus, le Parquet National Financier a exigé que le monitoring soit effectué par l’Agence française anticorruptionpour éviter ce type d’ingérence.

Pour lutter contre, la France créé un outil, la Convention judiciaire d’intérêt public.

Les Américains agissent dans le domaine de « l’export control ». Mme Lisa Oudens Monaco, Deputy Attorney General, explique que « les mesures et les sanctions dans le domaine des embargos et de l’export control sont le nouveau cadre d’action équivalent au FCPA pour les Américains »[88]. Un des exemples notables, les sanctions américaines contre l’Iran en 2018 suite à la décision unilatérale de M. Donald Trump de dénoncer l’arrangement dans le domaine du nucléaire conclu entre les puissances occidentales et l’Iran. Les « entreprises françaises fortement implantées dans les secteurs automobile et aéronautique »[89] ont dû quitter le territoire iranien. Plus tard, les entreprises américaines ont commencé à exporter vers l’Iran. Le Parquet National Financier déplore que « la France ne dispose d’aucune législation pour poursuivre pénalement des violations d’embargo »[90].

Le domaine de la défense est également touché par cette extraterritorialité du droit. A travers le Patriot Act, l’administration américaine peut poser, « sans aucun contrôle, sans aucune autorisation judiciaire, toutes sortes de questions à une entreprise assujettie au droit américain sur des sujets »[91]. A travers l’International Traffic in Arms Regulations (ITAR), les États-Unis peuvent « dès lors qu’un produit vendu dans un autre pays contient un composant fabriqué sur son sol, de vérifier si la vente est conforme aux règles qu’il a édictées, il peut s’agir d’une forme d’ingérence »[92]. M. Arnaud Montebourg témoigne de son application en France. « Nous avons eu l’interdiction de vendre des Rafale à l’Égypte en 2018 parce que quelques composants figuraient sur la liste américaine (…). J’ai entendu l’ancienne ministre des armées Florence Parly dire, il y a deux ou trois ans, qu’il s’agissait là d’un processus rétroactif, extraterritorial et intrusif, et elle avait parfaitement raison. »[93]

Autre exemple, le Cloud Act - Clarifying Lawful Overseas Use of Data Act, « qui permet au juge américain d’accéder très largement aux contenus hébergés et traités aux États-Unis »[94] y compris dans les outils de télécommunication. Cette loi est d’autant plus problématique que « nous sommes devenus une colonie numérique des États-Unis , ce qui pose un problème en matière de souveraineté informationnelle et de maîtrise de nos données »[95] et que, selon M. Arnaud Montebourg, nos armées passent des accords avec Google, Microsoft.

La Chine, dotée d’une économie largement administrée et subordonnée à l’État-parti, s’inspire des règles extraterritoriales américaines, préoccupant le Parquet National Financier. « La République populaire de Chine a voté deux textes importants. La loi relative aux procédures de contrôle des exportations du 17 octobre 2020 définit plusieurs règles dans ce que l’on appelle l’export control – notamment le contrôle de la violation des embargos. Celle du 10 juin 2021, relative aux contre-mesures en matière de sanctions étrangères, est comparable à certains égards à notre loi de blocage »[96]. Cette loi portant sur le contrôle à l’exportation peut lui permette, « le jour venu, de prendre des mesures de représailles à l’encontre des pays qui lui imposent des dispositions de ce type »[97]. La loi sur le renseignement de 2017 oblige toute entité chinoise de coopérer avec les services de renseignement dans la collecte du renseignement. Une loi dans la droite ligne des lois américaines à la différence fondamentale que les services de renseignement américain dépendant d’un gouvernement démocratique et non d’un régime totalitaire. À ce jour, la Chine ne s’est pas attaquée à des opérateurs économiques français

Le manque d’application du décret de blocage et de patriotisme économique

Le SISSE note une « très forte augmentation de la menace économique étrangère (…). Il y a une augmentation brutale de la menace ». En 2022, 700 alertes ont été signalées dont 40 % sont de nature capitalistique, toutes ne rentrant pas dans les critères établis dans le champ du contrôle des IEF, 40 % sont de nature à s’approprier la propriété intellectuelle et d’informations sensibles, le reste concerne des entreprises connaissant des difficultés financières ou de réputation. Face aux menaces croissantes, le dispositif monte en puissance en imposant, par exemple, « un contrôle systématique des lettres d’engagement et des conditions imposées aux investisseurs étrangers, tous les dossiers d’autorisation faisant l’objet de conditions seront contrôlés »[98]. L’État intervient dans les secteurs de la défense et des exportations de biens à double usage.

La France dispose de « l’un des dispositifs de contrôle des IEF les plus étoffés avec un grand nombre de secteurs couverts »[99] pour préserver les pépites et les fleurons. Cet outil législatif englobant de plus en plus de secteurs se traduit par un renforcement du décret, baptisé décret de Villepin, puis décret Montebourg, puis décret Le Maire, bien que l’inspiration idéologique ne soit pas à chercher de ce côté de l’échiquier. Il permet de contrôler les rachats d’entreprises exerçant une activité stratégique que ce soit du ressort de la souveraineté agricole et de sécurité alimentaire à l’image du l’opposition de l’État du rachat de Carrefour par le groupe Couche-Tard. Malheureusement, « le sujet n’est pas tant la rédaction du décret que l’absence d’usage qui en est faite »[100].

Malgré cette prise de conscience, plusieurs failles existent.

Tout d’abord, le SISSE ne dispose pas d’un cadre juridique « pour intervenir lorsqu’une des technologies critiques de notre liste est concernée par un transfert », technologique ou encore de notre savoir-faire. Un des exemples les plus illustres, la prise de capital de l’aéroport de Toulouse par les Chinois. Alors que la Chine s’est lancée depuis l’arrivée de M. Xi Jinping dans deux plans majeurs : les routes de la soie (BRI) et le plan MIC 2025, cette action laisse craindre un risque de d’espionnage voire de pillage de nos savoir-faire technologiques, l’aéroport étant situé à proximité de nombreux sites de production et du siège mondial Airbus. Par ailleurs, « le secteur aérospatial, concentré à Toulouse, fait régulièrement l’objet de tentatives d’espionnage »[101]. Cette prise de participation, « dont le contrôle appartient à l’actionnaire privé (ndrl : les Chinois) par l’effet du pacte d’actionnaires qu’il a conclu avec l’État »[102], « est rarement anodine »[103].

Les gouvernements successifs ont augmenté l’interdépendance entre la France et des États-tiers. Si une coopération interétatique est souhaitable, des puissances économiques telles que la Chine s’appuient sur les faiblesses françaises. Par exemple, lors de la crise financière de 2008, les « autorités chinoises ont proposé d’investir massivement dans notre pays. (…) beaucoup d’élus ont compris qu’il fallait faire avec elle »[104]. Malheureusement, cela a éclipsé des problématiques essentielles telles que les répressions au Tibet, y compris à l’Assemblée nationale où les effectifs du groupe d’étude se sont effondrés, ou encore au Sénat avec seulement le nombre minimal de parlementaires requis pour créer un groupe d’amitié. Malgré des investissements colossaux dans notre économie, paradoxalement, ce ne sont pas ceux qui créés le plus d’emplois : « selon Business France, les investissements suisses ont créé plus d’emplois en France que les investissements chinois entre 2017 et 2021 »[105].

Le Qatar, les Émirats Arabes Unis et l’Inde sont des menaces perçues par nos services notamment par le service de l’information stratégique et de la sécurité économiques. Les deux monarchies du Golfe mentionnées, exerçant davantage une stratégie de « soft power, investissent dans le sport »[106]. Le service dirigé par M. Joffrey Célestin-Urbain n’a pas « repéré d’activité dans les secteurs stratégiques »[107]. Actuellement, l’Inde n’est pas une menace mais pourrait le devenir dans les années à venir suite à leur forte croissance économique, « notamment dans les filières très technologiques »[108].

B) Au sein du monde universitaire, académique et de la recherche

La Chine, principale menace

Face à de nombreux signalements d’ingérence sur le monde universitaire, académique, et de la recherche, M. André Gattolin, sénateur des Hauts-de-Seine et rapporteur de cette mission d’information du Sénat sur les influences étatiques extra-européennes dans le monde universitaire et académique français, utilise son droit de tirage afin de mettre en lumière ce phénomène. Les auditions des services et des institutions dans le cadre de notre commission d’enquête ont fait référence à ce travail.

La France véhicule le principe de liberté académique (liberté d’enseigner, d’étudier, de faire de la recherche, jouir d’une liberté d’expression) et d’intégrité scientifique. Malheureusement, ce principe de science ouverte, coopérative, inclusive, relève désormais de la naïveté. Toutes les sciences qu’elles soient dures (scientifiques) ou molles (sociales) sont sujettes à une utilisation à double usage.

S’il a été démontré que les États-Unis n’exercent pas d’influence dans le milieu académique, il en est bien différent pour d’autres États. « La Chine s’est distinguée (…) puisqu’elle est impliquée dans 70 % à 80 % des cas notables voire graves »[109] des influences étatiques dans le monde académique et scientifique français. Dans une moindre mesure, la Turquie puis « certains pays du Moyen-Orient, surtout l’Iran »[110] sont coupables.

La Chine ambitionne d’être la première puissance mondiale. Pour atteindre son objectif, elle tente « d’assouvir des besoins technologiques »[111], elle-même consciente des « manques dans sa recherche et son savoir scientifique ». M. Bernard Émié valide ce constat : « il y a des menaces chinoises sur la recherche scientifique »[112]. « Traditionnellement moins régulé »[113] contrairement à un suivi plus fort de nos entreprises stratégiques de la part de nos services, des pays asiatiques dont la Chine « adoptent la stratégie du « saumon sauvage. Ils remontent les chaînes des valeurs »[114]. Elle se donne les moyens pour combler ce retard à travers « des investissements massifs et récupération de l’information ». Les scientifiques chinois utilisent la science comme « un instrument au service des intérêts stratégique de son pays et de son parti ». [115]

La Russie ne s’ingère pas dans les domaines d’excellence scientifique française car elle possède déjà ces connaissances, sur « les mathématiques, le nucléaire, l’aviation militaire »[116]. Le seul fait connu : « un faux chercheur s’est présenté dans un grand colloque consacré à la recherche en Arctique, où la France figure parmi les pays les plus en pointe, pour obtenir des données ». [117]

La passivité des pouvoirs publics

Par passivité, les pouvoirs publics délaissent ces champs d’excellence reconnus dans le monde. Le saisissement de cette problématique n’est suivi que par trop peu d’effets. Durant son audition, soit un an et demi après la publication de son rapport, M. le Sénateur André Gattolin tente de comprendre pourquoi les recommandations simples et rapides à mettre en place ne sont pas effectives. Pourtant, on lui a promis « que des mesures vont être prises dans les trois mois. (…) Je me suis adressé à tous les niveaux : je ne sais pas où réside le blocage. Je crains que le problème ne soit systémique. »[118]

Le manque de crédits alloué aux universités, notamment celles de taille moyenne, est une faille identifiée, notamment par la Chine en accentuant leur présence sur les campus des universités. Bien que la France ne reçoive que 5 % des étudiants chinois dans le monde, le risque de dépendance financière et des pressions exercées ne peut être exclu, comme ce fut le cas en Australie. En effet, les autorités chinoises ont conditionné la venue des étudiants dans leurs universités « à des restrictions quant aux débats, aux activités de recherche. »[119]

Les instituts publics de recherche de pointe sont également touchés. Illustré par le témoignage de M. Joffrey Célestin-Urbain, chef du service de l’information stratégique et de la sécurité économique, « un institut public de recherche de pointe en France s’est vu proposer par une entreprise chinoise un financement de 5 millions d’euros pour un programme de recherche d’une durée de trois à cinq ans. »[120]

Le rapport de M. le Sénateur André Gattolin pointe le manque de vigilance des ministères. En effet, « lorsqu’un laboratoire ou une institution académique signe un partenariat avec une université extra-européenne, il ou elle doit le déclarer au ministère des affaires étrangères ou à celui chargé de l’enseignement supérieur et de la recherche ; ces deux ministères sont peu outillés pour traiter ces demandes, le second étant de création relativement récente et gérant avant tout l’organisation des études, le parcours des étudiants et le financement du secteur. Trente jours après le dépôt de la déclaration, le partenariat est réputé validé par l’État, alors que la plupart des dossiers n’ont pas été étudiés. »[121].

Cette désinvolture est d’autant plus problématique qu’au cours des dernières décennies, la Chine « s’est imposée comme un partenaire incontournable de la recherche en Europe, notamment en France »[122], introduisant « trois facteurs de menaces importantes un déséquilibre systématique de réciprocité au profit de la Chine ; des risques d’atteinte aux libertés académiques et au principe d’intégrité scientifique ; des menaces croissantes en matière de captation du potentiel scientifique et technique de la nation. »[123].

II- La lutte contre les ingérences demandent un renforcement des moyens conjugué à une volonté politique ferme et patriote

A) Concentrer et renforcer les moyens sur les territoires français

Collectivités territoriales et Outre-mer :

les angles morts de la lutte contre les ingérences

Bien que l’ingérence se manifeste principalement à l’échelon national, le risque de corruption via les collectivités territoriales ne peut être exclu.

En effet, durant l’audition du directeur de l’Agence anticorruption, des ingérences auraient lieu au sein des administrations. Pour autant, « cela ne nous a pas permis à ce jour de constater des intrusions dans les administrations de l’État ou les collectivités – même si elles existent, selon les alertes des services de renseignement que nous avons reçues il y a quelques années. »[124]

Déterminer la corruption relève d’un travail fastidieux, de plus en plus complexe, nécessitant une connaissance approfondie de ce système. La loi créant le Parquet National Financier en 2013 aurait créé un effet pervers en supprimant « les juridictions spécialisées dans le ressort des cours d’appel prévues par l’article 704 du code de procédure pénale. À l’époque, il existait une attention des procureurs et des services locaux sur la matière économique et financière. Aujourd’hui, cette matière échappe à leur compétence. Ces affaires ne sont pas traitées comme elles devraient l’être alors même qu’elles sont plus nombreuses et plus complexes qu’auparavant en raison précisément de l’évolution des moyens technologiques. Ces juridictions locales n’étaient parfois pas aussi spécialisées qu’elles auraient dû l’être, mais c’était malgré tout une présence qui n’existe plus aujourd’hui. »[125]

La Commission nationale des comptes de campagne et des financements politiques contrôle les comptes de campagne, y compris la nature de l’origine des fonds, dans les municipalités de plus de 9 000 habitants soit 1 200 communes dans le cadre des élections locales. Il ne peut être exclu, qu’un groupe, un État, des sectes financent des campagnes.

Le directeur de l’Office central de lutte contre la corruption et les infractions financières et fiscales indique que « c’est à l’échelon municipal qu’on dénombre le plus grand nombre de faits, qui relève de la corruption de basse intensité », « cette forme de corruption, exercée à l’échelon local peut parfois s’exercer à l’égard d’élus dans le but d’avoir les mains libres pour mener des activités illicites sur un territoire ». Bien qu’il n’ait « pas d’exemple concernant les États étrangers ». Il ne peut être exclu que des États étrangers s’infiltrent dans notre société par ce biais.

Les actions contre les tentatives d’ingérence en France métropolitaine sont à saluer, les pouvoirs publics doivent renforcer leur vigilance en Outre-Mer, plus particulièrement dans la zone de l’Indo-Pacifique.

M. Jean-Philippe Vachia est « extrêmement frappé de l’importance des dons constatés dans le cadre des campagnes électorales qui ont lieu dans les Outre-mers ». Il est tout à fait plausible à l’avenir, notamment dans la zone du Pacifique, que les partis politiques subissent un risque d’ingérence étrangère d’États hostiles.

Malgré des fonctionnaires de grande qualité, la lutte contre les ingérences demande plus de moyens financiers et humains.

M. Charles Duchaine souligne l’absence de moyens humains. « On ne peut prétendre faire de la lutte contre la corruption sans faire de la détection. Or aujourd’hui, selon moi, personne ne le fait, car les moyens associés n’existent pas. Il existe des services spécialisés et très compétents, notamment l’Office central de lutte contre la corruption et les infractions financières et fiscales (OCLIFF), mais ils sont débordés »[126]. S’il souligne une volonté louable, il regrette le manque de « moyens pour réaliser les objectifs ambitieux confiés par le législateur »[127].

Le rapport de l’OCDE identifie cette faiblesse. « L’une des principales causes évoquées est le manque de détection. Les sources de détection possibles ont été estimées limitées en France. »[128] . « Nos contrôles sont très approfondis, mais notre capacité d’action dépend évidemment des moyens d’action qui nous sont octroyés. Or ceux-ci sont nettement inférieurs à ceux qui nous avaient été annoncés lors du vote de la loi, à la fois sur le plan financier et sur celui des ressources humaines. »[129]. Ce manque de moyens se concrétise, par exemple, par la sous-traitance de certaines missions de l’Agence française anticorruption. Ce même rapport « exprime son inquiétude quant à une possible fragilisation des acquis récents en raison de problèmes de ressources affectant l’ensemble des maillons de la chaîne pénale Ces difficultés concernent en particulier l’office central de lutte contre la corruption et les infractions financières et fiscales. »

B) Préserver la liberté d’opinion tout en luttant contre la désinformation

La désinformation identifiée, une lente réaction

La désinformation, l’affaiblissement de notre liberté de communication, d’information et d’opinion, sont les cibles des puissances cherchant à porter atteinte au fonctionnement des démocraties. La France a tardé à se saisir de l’ampleur des campagnes de fausses nouvelles, de les comprendre, d’identifier les moyens pour se défendre face à ces attaques.

La Russie et la Chine sont les premiers responsables de ces campagnes visant à fracturer, accentuer les tensions de la société afin de la déstabiliser, orienter des comportements, imposer un ordre mondial alternatif « dans lequel la vérité peut être décidée et imposée par un parti, indépendamment des faits ou de la science »[130], promouvoir leur modèle politique.

La désinformation et la manipulation de l’information peuvent autant être diffusées sur les réseaux sociaux que sur les plateaux de grandes chaînes télévisées.

Le cas de désinformation et de manipulation le plus notable concerne le groupe Wagner, mené par M. Evgueni Prigojine. Au-delà d’un processus industrialisé de « fermes à boots », il conçoit des vidéos virales à caractère malveillant et diffamatoire, sur la présence de l’armée française en Afrique. Selon M. Bernard Émié, « il cherche à montrer que les soldats russes sont là pour protéger les populations contre les méchants colonialistes – on ne nomme pas les Français – mais on les reconnaît rapidement. En l’absence d’élaboration de contre-narratif, cette idée infuse les populations qui ne se sentent pas concernées par l’information »[131]. Lorsque les autorités réagissent, souvent une à deux semaines plus tard, elles ne choisissent pas le canal adéquat. En s’appuyant sur des études internationales, M. le Sénateur André Gattolin affirme que « le rétablissement de la vérité par une information argumentée ne touche qu’à peine 5 % des personnes ayant été infectée par une fausse nouvelle « On a tendance à oublier les narratifs, qui sont des récits construits ayant une vocation politique mais qui ne s’inscrivent pas toujours dans le champ de l’information. (…) Dans les pays africains comme dans les autres pays, seuls 20 à 25 % de la population s’intéressent vraiment à l’information. Les publics les moins formés intellectuellement, les plus populaires et les plus jeunes sont très touchés par la fiction. »[132]

Les chaînes d’information en continu, peuvent, indépendamment de leur volonté, propagatrices de fausses nouvelles. Les invités, sous la pression de réaction rapide, répondent sur des thématiques variés, sans avoir le temps adéquate pour contrer différentes sources d’information.

Les rédactions journalistiques doivent veiller à ce que l’information soit validée avant sa diffusion. À ce titre, l’enquête des « Story Killers » révèle que la Team Jorge aurait offert à ses clients un arsenal de services illégaux à des fins d’influence d’idées. Un journaliste, M. Rachid M’Barki, aurait diffusé une note fournie par un intermédiaire. Une des séquences emploie l’expression « Sahara marocain » au lieu « du Sahara occidental », expression utilisée par la plupart des organisations internationales et le ministère de l’Europe et des Affaires étrangères. La diffusion d’une brève biaisée permet d’être présentée comme fiable, et de laisser sous-entendre qu’une chaîne de télévision nationale valide cette sémantique. Celle-ci « une fois découpées et diffusées sur les réseaux sociaux, viralisent une information certifiée, blanchie, tamponnée, car présentée dans les tweets comme issue d’une grande chaîne de télévision française »[133].

Un système de protection des élections françaises efficace

« En période électorale, les ingérences numériques étrangères peuvent avoir quatre types de cible. Les premières sont évidemment les candidatures elles-mêmes : des acteurs souhaitant s’intégrer dans le processus électoral mènent des campagnes de dénigrement ou de promotion de certains candidats. (…). Une candidature peut faire l’objet à la fois d’un soutien d’un acteur malveillant et du dénigrement de l’autre. Il arrive ensuite que les attaques visent les thèmes de campagne : les résultats du vote ne seront pas mes mêmes selon que la campagne porte sur des sujets sociaux ou économiques. Les thèmes de campagne peuvent eux-mêmes faire l’objet d’une manipulation de l’information. Les médias traditionnels constituent le troisième type de cible. Enfin, ces attaques peuvent viser les institutions et le processus électoral lui-même : on a observé des cas de manipulation de l’information visant à décourager certaines parties de la population de voter au prétexte que la procédure électorale serait biaisée ou inopérante, ou que l’élection serait volée. Il fallait sécuriser la procédure de vote elle-même. Tous les modes opératoires classiques peuvent s’observer : contrefaçon de contenus concernant les informations électorales ou les institutions ; usurpation d’identité pour prêter à une personnalité publique des propos qu’elle n’aurait pas tenus et essayer de la discréditer, amplification de narratifs pour accroître ou modifier la visibilité de certaines idées dans le débat public numérique »[134].

Lors de l’élection présidentielle de 2017, une opération menée par des hackers russes attaque la candidature d’Emmanuel Macron. Il s’agit des MacronLeaks. Fort heureusement, cette attaque n’a eu aucune incidence sur la sincérité du scrutin. En effet, la divulgation des informations a eu lieu à quelques heures du devoir de réserve soit deux jours avant le dimanche du vote. M. Stéphane Bouillon indique que « la gestion des MacronLeaks a été d’autant plus facile que cela s’est produit dans les deux jours précédant le scrutin »[135].

Le rôle des médias doit être saluer grâce à leur prise de responsabilité. La solidité du système médiatique français est mise en avant par le rapport de Jean-Baptiste Jeangène Vilmer, Alexandre Escorcia, Marine Guillaume, Janaina Herrera, publié par l’IRSEM. Celui-ci indique que « l’environnement médiatique français est plutôt robuste : il y a une forte tradition de journalisme sérieux. La population consulte principalement les sources d’information conventionnelles, et les médias du type tabloïds et autres sites alternatifs sont beaucoup moins populaires. »[136].

En 2021, la France se dote de Viginum, le service technique et opérationnel de l’État chargé de la vigilance et de la protection contre les ingérences numériques étrangères, chargé de lutter contre les manipulations de l’information. Il porte assistance aux autorités garantes du bon déroulement des scrutins, notamment le Conseil constitutionnel et l’Autorité de régulation de la communication audiovisuelle. L’année électorale de 2022 a pu mettre en avant la qualité de ce service puisque les agents ont « pu démontrer qu’il était possible de mettre au jour des phénomènes et de tester notre chaîne de réponses et de ripostes »[137].

Au cours des campagnes présidentielle et législative de 2022, Viginum a repéré « seulement des épiphénomènes des tentatives d’attaques contre certains sites internet dont il est difficile de savoir si elles étaient ciblées. Certains médias, notamment de presse écrite, nous ont informés de tentatives d’attaque dites « en déni de service : c’est l’attaque la plus basique, puisqu’il s’agit de saturer un site internet en lui envoyant un très grand nombre de requêtes pour qu’il ne soit plus accessible. Ces attaques ont été d’une importance mineure : les protections de ces médias en ligne devaient être suffisantes et aucune coupure d’accès ne s’est produite. Ces faits ont été remontés au Conseil constitutionnel, qui a estimé « qu’ils n’avaient pas eu un impact significatif sur la campagne électorale, ni sur le scrutin »[138].

Au total, il a été détecté « soixante phénomènes potentiellement inauthentiques ; douze ont donné lieu à une investigation approfondie et fait l’objet d’une note de caractérisation, pour voir s’ils répondaient aux quatre critères de définition de l’ingérence numérique étrangère ; ce fut le cas pour cinq d’entre eux. »[139].

Cependant, il est tout à fait plausible que d’autres attaques se soient produites, sans que celles-ci ne soient identifiées car « elles n’ont pas été efficaces et n’ont pas prospéré »[140]. Le service a informé les plateformes, trouvant préoccupant le phénomène Beth, c’est-à-dire qu’un « candidat a fait l’objet d’une promotion très empathique pendant plusieurs mois de la campagne. Quelques jours avant le vote, des médias alternatifs ont révélé qu’il aurait bénéficié du soutien de fermes à trolls. (…). La manœuvre visait à jeter le discrédit sur ce candidat, et plus largement sur la procédure de vote en France »[141]. Autre exemple qui a amené la réaction du service, une attaque venue des États-Unis. Celle-ci indiquait que la société Dominion « avait fourni à la France son système de vote électrique »[142] et que cela présentait un risque de trucage des élections non négligeables. « Le ministre de l’intérieur a dû rappeler qu’aucune machine Dominion n’était utilisée en France et qu’il y avait, en outre, une étanchéité entre les systèmes électoraux fonctionnant dans les communes et le système qui permettait de transmettre les résultats depuis les préfectures vers le réseau central. Un problème constaté dans une commune ne risquait donc pas de remettre en cause l’ensemble du système[143] ».

Enfin, au cours de la campagne présidentielle, les comptes Twitter de plusieurs membres de l’équipe de campagne de Mme Marine le Pen ont été suspendus. Encore aujourd’hui, et malgré le signalement à l’ARCOM par le SGDSN, aucun retour n’a été effectué sur les motifs de cet incident.

introduction

La commission d’enquête relative aux ingérences politiques, économiques et financières de puissances étrangères – États, organisations, entreprises, groupes d’intérêts, personnes privées – visant à influencer ou corrompre des relais d’opinion, des dirigeants ou des partis politiques français a été créée à l’initiative du groupe Rassemblement national, qui exerçait ainsi pour la première fois le « droit de tirage » que prévoit, pour chaque groupe d’opposition ou groupe minoritaire, l’article 141, alinéa 2, du Règlement de l’Assemblée nationale.

Conformément à l’article 143, alinéa 3, du même Règlement, le groupe Rassemblement national a choisi que lui revienne la fonction de président – fonction exercée par M. Jean-Philippe Tanguy, député de la Somme.

Un contexte de vive polémique

Le dépôt de la proposition de résolution tendant à la création de cette commission d’enquête a été annoncé le 23 septembre 2023 par un communiqué de presse ([144]) de MM. Jordan Bardella, président du Rassemblement national, et Jean-Philippe Tanguy. Ce communiqué vise en particulier le secrétaire général du parti Renaissance, M. Stéphane Séjourné :

« Avec d’autres dirigeants et influenceurs de la macronie, M. Séjourné accuse l’opposition d’être l’objet d’ingérences venues de la Russie. Il demande à ce titre que soit menée une “enquête indépendante sur l’ingérence russe dans les partis européens”.

« N’ayant rien à dissimuler aux Français, bien au contraire, le Rassemblement national est favorable à la proposition de M. Séjourné. Étant pour la transparence la plus totale en la matière, nous proposons que cette enquête soit étendue à l’ensemble des partis politiques et dirigeants français et à l’ensemble des ingérences potentielles. »

Cette polémique fait clairement écho à des arguments utilisés lors de la campagne présidentielle de 2022, notamment au cours du débat entre Mme Le Pen et M. Macron entre les deux tours de scrutin, et aux déclarations toutes récentes – du 19 septembre 2022 – d’un ancien ambassadeur de France à Moscou mettant en cause, sans le nommer, un parti politique français : « Quand j’étais ambassadeur de France en Russie, personne n’ignorait qu’un certain nombre d’hommes et de femmes politiques français d’un certain bord venaient et ne repartaient pas les mains vides ([145]). » De toute évidence, l’initiative du Rassemblement national a pour objectif de « purger » la question du prêt russe accordé au Front national en 2014, et, du même coup, celle de la nature des liens tissés par de nombreux élus et responsables du parti avec le régime russe. Mais elle semble aussi avoir pour rôle d’amplifier le « bruit de fond » polémique que le Rassemblement national et la NUPES ([146]) entretiennent depuis des mois à l’encontre de la majorité présidentielle, ainsi que l’atteste la suite du communiqué :

« Cette enquête pourrait déterminer si certains parlementaires de la majorité présidentielle se sont retrouvés à jouer le rôle de véritables agents d’influence du pouvoir de Pékin, qui aurait dicté leurs votes sur les questions liées à la Chine. Elle pourrait faire la lumière sur ce qui s’apparente à une véritable coproduction législative entre le parti présidentiel et les géants américains Amazon, Microsoft, Google ou encore Uber, tous donateurs du parti politique européen de la majorité présidentielle. Elle pourrait s’enquérir des raisons profondes et des acteurs exacts de la vente du pôle énergie d’Alstom à General Electric en 2014, dont s’est déjà saisi le Parquet national financier. Elle aurait la possibilité de se pencher sur les raisons qui expliquent l’explosion des contrats publics passés ces dernières années avec des cabinets privés américains, au premier rang desquels McKinsey, dont des cadres ont également fourni de manière bénévole des prestations à Emmanuel Macron lors de sa campagne présidentielle. »

Sur un ton à peine moins véhément, l’exposé des motifs de la proposition de résolution fixe à l’enquête un champ extrêmement vaste, le but étant de faire taire la polémique – mais aussi, peut-être, le débat – sur un nombre considérable de sujets :

« Le traitement de l’ingérence en France constitue […] une double-peine : les vraies responsabilités ne sont pas établies et les corrompus continuent de nuire à l’intérêt national tandis que de fausses informations polluent le débat démocratique.

« Cette proposition de résolution demande donc la création d’une commission d’enquête pour que la République établisse clairement s’il existe oui ou non des réseaux d’influence étrangers qui corrompent des élus, responsables publiques, dirigeants d’entreprises stratégiques ou relais médiatiques dans le but de diffuser de la propagande ou d’obtenir des décisions contraires à l’intérêt national ([147]). »

Cette tâche considérable n’est certainement pas à la portée d’une commission d’enquête parlementaire, dont les prérogatives, le champ et les moyens sont strictement encadrés par le droit et limités par le principe de séparation des pouvoirs. Telle qu’elle est ici définie, elle ressortit largement au pouvoir judiciaire et aux services de police et de renseignement de la République.

Il ne s’agit pas de nier que la perte de confiance des citoyens dans leurs représentants politiques, et, au-delà, dans l’appareil de l’État, dans la presse ou dans les savoirs scientifiques, constitue un problème de première importance. Comme le dit avec justesse le président Jean-Philippe Tanguy, la suspicion généralisée est un poison pour notre vie démocratique. Reste à savoir si, dans la façon même dont elle s’inscrit dans le débat public, cette commission d’enquête ne risque pas d’aggraver le mal qu’elle prétend combattre.

Le présent rapport a pour ambition d’éviter cet écueil, à défaut d’éviter des polémiques prévisibles.

Une recevabilité contestable

La recevabilité de la proposition de résolution tendant à la création de la commission d’enquête a été examinée par la commission des lois de l’Assemblée nationale. Sans conclure à l’irrecevabilité, le rapport de notre collègue Pieyre-Alexandre Anglade souligne que « le périmètre des travaux de la commission d’enquête dont il est proposé la création revêt une dimension particulièrement large. En plus des interrogations éventuelles quant à leur réalité, les faits mentionnés dans le dispositif de la proposition de résolution renvoient en effet à des “réseaux d’influence étrangers qui corrompent des élus, responsables publics, dirigeants d’entreprises stratégiques ou relais médiatiques dans le but de diffuser de la propagande ou d’obtenir des décisions contraires à l’intérêt national”.

« Par ailleurs, l’intitulé et l’exposé des motifs de la proposition de résolution ne facilitent pas la délimitation du périmètre de la commission d’enquête, qu’il s’agisse de la multiplicité des personnes physiques ou morales ciblées (États, organisations, entreprises, groupes d’intérêts, personnes privées, relais d’opinion, dirigeants, partis politiques), de l’hétérogénéité des actes et comportements devant être étudiés (stratégie d’influence, corruption, diffusion d’une propagande, obtention de décisions contraires à l’intérêt national) et de la diversité des matières concernées (diplomatie, politique économique et fiscale, traités commerciaux).

« L’article 137 du Règlement de l’Assemblée nationale impose que les faits donnant lieu à l’enquête, ou les services ou entreprises dont est examinée la gestion, doivent être “déterminés avec précision”. Il appartiendra donc à la commission d’enquête de circonscrire ses travaux à un cadre suffisamment délimité, conformément à l’exigence de précision précitée ([148]). »

De fait, l’amplitude excessive du champ défini par l’intitulé de la proposition de résolution aura constitué un défi permanent pour les travaux de la commission d’enquête, constamment confrontée aux risques de l’éparpillement et du « filet dérivant ».

La majorité des groupes se sont abstenus lors du vote en commission des lois sur la recevabilité, donnant tacitement la priorité au « droit de tirage » des groupes d’opposition ou minoritaires, au détriment des dispositions législatives et réglementaires encadrant la définition de l’objet des commissions d’enquête parlementaires. Dans la discussion, notre collègue Hervé Saulignac résumait la situation en ces termes :

« Pour tout dire, je m’interroge sur l’intérêt de ce débat, puisque nous faisons tous le même constat : on ne peut s’opposer à ce qu’un groupe exerce son droit de tirage, mais cette commission d’enquête au champ mal délimité risque de partir dans tous les sens et de donner lieu à des dérives ([149]). »

La rapporteure prend acte du fait que la commission des lois ait fait primer le droit de tirage sur les critères de recevabilité et a pris bonne note des réserves émises par la commission quant au périmètre bien trop large de la commission d’enquête demandée par le groupe du Rassemblement national.

Néanmoins, attachée au bon fonctionnement de notre institution parlementaire et à la mission de contrôle que peut exercer l’Assemblée nationale, elle a eu à cœur de s’impliquer dans les travaux de la commission d’enquête avec sérieux et esprit de responsabilité.

Sans être le moins du monde dupe des raisons qui ont poussé le groupe du Rassemblement national à demander la création d’une commission d’enquête sur le sujet des ingérences étrangères, à savoir « se blanchir » de toute accusation de complaisance, connivence, allégeance ou lien privilégié avec le régime de Vladimir Poutine, la rapporteure a tenu à ce que les travaux se déroulent dans un climat de travail respectueux.

Compte tenu de la nature des sujets traités et des responsabilités professionnelles de plusieurs personnes auditionnées – chefs de services de renseignement, par exemple, dont les auditions se sont déroulées à huis clos –, la commission d’enquête s’est vu opposer à plusieurs reprises le secret de l’enquête, le secret de l’instruction ou le secret de la défense nationale.

À cette considération s’ajoute le fait que le champ de l’enquête parlementaire recoupe, pour une part substantielle, celui d’enquêtes judiciaires en cours, ce qui a plusieurs fois contraint la commission d’enquête à éviter d’entrer dans le détail d’affaires pourtant au cœur de son sujet.

Un contexte international qui rend indispensable une prise de conscience générale des faits d’ingérence

Pour autant, une commission d’enquête parlementaire consacrée aux ingérences réelles ou potentielles de puissances étrangères « visant à influencer ou corrompre des relais d’opinion, des dirigeants ou des partis politiques français » peut avoir un sens et une utilité réels au regard des menaces croissantes dont le contexte international est porteur.

On ne mentionnera dans cette introduction que les faits les plus connus : ingérences directes de puissances étrangères dans des processus électoraux, montée de la défiance vis-à-vis des savoirs rationnellement élaborés, révolution numérique, durcissement des relations entre les principales puissances mondiales et accroissement considérable des efforts d’armement partout dans le monde, guerre engagée par la Russie contre l’Ukraine depuis le 24 février 2022. Tous ces éléments feront l’objet d’analyses, car les ingérences de puissances étrangères ont dans un tel contexte un pouvoir de déstabilisation démultiplié.

En outre, au cours des mois qui se sont écoulés après l’annonce de la création de la commission d’enquête, plusieurs affaires d’ingérence avérées ou potentielles ont été mises au jour ([150]).

Comme d’autres travaux récemment publiés, le présent rapport se veut être une contribution à une prise de conscience que l’on voudrait la plus générale possible quant aux faits d’ingérence et à leurs conséquences délétères sur nos démocraties libérales.

Les travaux de la commission d’enquête

La rapporteure se félicite que les choix concernant la conduite des travaux aient été discutés dans un esprit constructif et de recherche du consensus ; elle regrette cependant que les commissaires membres de la NUPES n’aient pas souhaité siéger au bureau.

Compte tenu de l’amplitude du sujet, la commission d’enquête s’est tout d’abord concentrée sur la définition de la notion d’ingérence, notamment par distinction avec l’influence, et sur la forme que prennent les ingérences dans le contexte géopolitique actuel. À cette fin, elle a entendu de nombreux experts issus du monde de la recherche institutionnelle ou des think tanks.

Considérant que la Russie et la Chine devaient particulièrement retenir son attention du fait de la gravité de la menace qu’elles font peser sur les démocraties libérales, elle a souhaité bénéficier de l’éclairage de spécialistes de ces deux pays. Elle a également interrogé plusieurs personnalités politiques auxquelles sont reprochées, à tort ou à raison, des relations trop étroites avec le régime russe ou le régime chinois.

Parallèlement, elle s’est livrée à une évaluation des structures et des dispositifs de surveillance et de prévention des ingérences étrangères, au premier rang desquels les services de renseignement.

Elle a également mené une analyse des dispositifs de régulation de la vie politique et de leur efficacité face aux risques d’ingérence induits notamment par les conflits d’intérêts et les phénomènes de corruption.

Comme la question de la « guerre juridique » – le lawfare – et les problèmes posés par l’extraterritorialité du droit des États-Unis ont été mis en exergue par plusieurs experts et anciens responsables politiques entendus par la commission d’enquête, celle-ci a souhaité approfondir cet aspect que l’on peut considérer comme de l’ingérence, même si l’on se situe là à la lisière du champ défini par l’intitulé de la commission d’enquête.

En relation avec le lawfare, elle s’est également efforcée de situer les enjeux de la prédation scientifique, technologique et économique imputable à des puissances étrangères.

La commission d’enquête a bien entendu suivi de près les travaux de la commission spéciale du Parlement européen sur l’ingérence étrangère dans l’ensemble des processus démocratiques de l’Union européenne ([151]), dont la deuxième phase de travaux a presque exactement coïncidé avec le déroulement des travaux de la commission de l’Assemblée nationale. Elle a également analysé les initiatives très récentes de la Commission et du Parlement européens en matière de lutte contre la corruption et les conflits d’intérêts au sein des institutions européennes.

Plusieurs auditions ont été organisées autour d’affaires qui, au cours des six derniers mois, ont soulevé des interrogations ou des débats dans la presse ou dans l’espace public et qui sont représentatives de l’actualité des questions d’ingérence.

Enfin, la question du financement du Front national puis du Rassemblement national et des campagnes électorales de Mme Marine Le Pen par le recours à des prêts de banques étrangères n’a pas été éludée, non plus que celle des relations entre le régime russe et le Front national puis le Rassemblement national, tant ces sujets sont présents dans le débat public français depuis plusieurs années.

Afin de compléter son information sur ce dernier sujet, la rapporteure a effectué deux contrôles sur place et sur pièces, l’un à la Commission nationale des comptes de campagne et des financements politiques le 5 mai 2023, l’autre à Tracfin le 12 mai 2023.

Les choix effectués pour la rédaction du présent rapport

Le présent rapport ne saurait entrer dans le détail de l’ensemble des sujets abordés lors des auditions. Il y avait là matière à plusieurs commissions d’enquête ! De ce point de vue, le tome II, qui regroupe les comptes rendus de ces auditions, peut être considéré à lui seul comme une source d’informations, de témoignages et d’analyses de grande qualité où parlementaires, chercheurs ou journalistes pourront puiser pour leurs futurs travaux et enquêtes.

La rapporteure a choisi de privilégier les angles d’attaque suivants :

– une approche conceptuelle des notions d’ingérence et d’influence ;

– une analyse de la réalité géopolitique des menaces d’ingérence et de leur origine ;

– une analyse des ingérences avérées et potentielles de la Russie dans les affaires de la France, comprenant une appréciation factuelle de la question des liens entre le Rassemblement national et le régime russe ;

– un tour d’horizon des dispositifs mis en place par les autorités françaises depuis une vingtaine d’années et une évaluation des progrès – réels – accomplis tant en matière de contre-ingérence qu’en matière de lutte contre la corruption, de régulation de la vie politique et de déontologie des élus et des hauts responsables publics ;

– une analyse de la « guerre informationnelle » et plus généralement médiatique et culturelle qui se joue dans les médias et sur les réseaux sociaux ;

– des propositions et des pistes pour améliorer les dispositifs en place et pour diffuser une culture du risque d’ingérence à tous les niveaux de la vie politique, économique et sociale et dans la société française de manière générale.

partie 1 : la France est la cible d’ingérences de la part de puissances étrangères

La présente partie vise tout d’abord à définir la notion d’ingérence et à en caractériser les manifestations et les vecteurs.

Elle identifie ensuite les principales puissances qui déploient des stratégies agressives d’ingérence et décrit leurs modes opérationnels.

Elle se concentre enfin sur les ingérences et tentatives d’ingérence de la Russie à l’encontre de la France.

I. Qu’est-ce qu’une ingérence étrangère ?

Dès le début de ses travaux, la commission d’enquête a cherché à savoir comment l’ingérence d’une puissance étrangère pouvait être caractérisée et ce qui la distinguait des politiques d’influence.

Les ingérences étrangères constituent des menaces aux intérêts fondamentaux de la Nation et à notre modèle démocratique. Elles empruntent un grand nombre de vecteurs, anciens ou nouveaux, pour atteindre leur cible.

A. un concept qui doit être distingué de l’influence

Les ingérences étrangères visent à déstabiliser le pays qu’elles ciblent. Leur caractère malveillant et dissimulé, voire clandestin, les distingue nettement des stratégies d’influence, lesquelles reposent sur la conviction et la séduction.

1. L’ingérence d’un État désigne son intervention dans les affaires intérieures d’un autre État

Le dictionnaire de l’Académie française définit l’ingérence comme « l’action de s’ingérer dans les affaires d’autrui » et, par extension, comme « l’intervention d’un État dans les affaires qui relèvent de la souveraineté d’un autre État ([152]) », ce que le Larousse formule ainsi : « l’intervention d’un État dans la politique intérieure d’un autre État ».

Le verbe pronominal dont est issu le substantif, « s’ingérer », est défini comme le fait de « s’immiscer dans une affaire indûment ou sans titre, sans en être requis » (Académie française) ou encore de « s’introduire indûment dans quelque chose, [d’]intervenir sans invitation » (Larousse).

L’équivalent le plus usuel du mot français « ingérence » en anglais est interference ([153]).

En droit international, la notion d’ingérence apparaît au travers du principe de non-intervention, qui découle de l’égale souveraineté des États et du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. Ainsi, l’article 2 de la Charte des Nations unies dispose, d’une part, que « les membres de l’Organisation s’abstiennent, dans leurs relations internationales, de recourir à la menace ou à l’emploi de la force, soit contre l’intégrité territoriale ou l’indépendance politique de tout État, soit de toute autre manière incompatible avec les buts des nations unies » (paragraphe 2) et, d’autre part, qu’« aucune disposition de la présente Charte n’autorise les nations unies à intervenir dans des affaires qui relèvent essentiellement de la compétence nationale d’un État » (paragraphe 7).

Il convient de rappeler que l’immixtion dans les affaires intérieures d’un État tiers n’a pas nécessairement une connotation négative. Dans le contexte de la crise humanitaire née de la guerre du Biafra au Nigeria (1967-1970) et des exactions commises par différents dictateurs africains contre leur peuple, le concept de « devoir d’ingérence » avait été forgé par le philosophe Jean-François Revel en 1979 ([154]) avant d’être popularisé l’année suivante par Bernard Kouchner, fondateur de Médecins sans frontières et futur ministre ([155]).

2. Les ingérences peuvent être confondues avec les politiques d’influence

Si l’ingérence désigne l’intervention d’un État dans les affaires intérieures d’un autre État, il reste à savoir comment caractériser cette intervention, notamment pour la distinguer des formes admises des politiques d’influence. Ces dernières ont été théorisées par Joseph Nye par le biais du concept de soft power en 1990. Celui-ci peut se définir comme la capacité d’un État à influencer et à orienter les relations internationales en sa faveur ou, plus exactement à « structurer une situation de telle manière que d’autres pays développent des préférences ou définissent leurs intérêts en harmonie avec les siens ([156]) ».

Une première approche serait de considérer qu’il revient aux États de définir quelle action menée par les autorités d’un pays étranger relève d’une ingérence ou non. M. Paul Charon, directeur du domaine « Renseignement, anticipation et stratégies d’influence » de l’Institut de recherche stratégique de l’École militaire (IRSEM) estime, par exemple, que si « l’influence est tolérable et le plus souvent tolérée, tel n’est pas le cas de l’ingérence ». En conséquence, « la distinction du tolérable et de l’intolérable relève en réalité des États, dont les arbitrages diffèrent grandement en la matière ([157]) ». Selon lui, cette clarification peut être obtenue au travers de la notion de réciprocité : relèverait de l’ingérence ce qui ne saurait être admis en retour.

Abondant dans le même sens, M. Maxime Audinet, chercheur à l’IRSEM, considère que « le rôle du politique est de déterminer ce qui relève d’un mode d’influence et d’un mode d’ingérence, ce qui est légal ou non, tolérable ou non, sachant que les frontières entre les notions sont mouvantes et floues ([158]) ».

M. Frédéric Charillon, professeur de science politique et auteur d’un essai intitulé Guerres d’influence ([159]), décrit un continuum entre l’influence et l’ingérence dans le sens où l’influence peut faciliter l’ingérence. Si la première a un champ d’action plus large, s’adressant à des publics en agissant sur le temps long, la seconde « peut se définir comme une immixtion dans des réseaux pour essayer de changer le cours d’une politique ([160]) ». Par ailleurs, il note que la stratégie d’influence des pays autoritaires « ne cherche pas tant à convaincre qu’à faire douter les démocraties », ce qui rejoint la notion de sharp power, forgé par Christopher Walker et Jessica Ludwig ([161]), chercheurs membres du think tank National Endowment for Democracy. Situé entre le hard power, la puissance « dure » étatique classique, et le soft power, la puissance « douce » fondée sur la persuasion et l’attractivité, le pouvoir « acéré » ou « piquant » entend miner de l’intérieur les démocraties occidentales.

L’idée d’un continuum entre l’influence et l’ingérence a également été partagée par la directrice générale des relations internationales et de la stratégie (DGRIS) au ministère des armées, Mme Alice Rufo, lors de son audition. Selon elle, « l’influence peut préparer le terrain à une ingérence et l’ingérence peut être le vecteur d’une stratégie d’influence ([162]) ».

Le directeur de la direction générale de la sécurité intérieure (DGSI), M. Nicolas Lerner, a considéré, lors de son audition, que « l’ingérence est une politique d’influence masquée [qui] consiste, pour un État, à mener des actions visant à rendre la politique d’un autre pays structurellement favorable à la sienne, sans que l’on sache d’où parlent les personnes et les organisations auxquelles il a recours ([163]) ».

Le DGSI a aussi exposé les raisons pour lesquelles, dans le contexte mondial actuel, notre pays est particulièrement exposé aux tentatives d’espionnage et d’ingérence. Il existe selon lui trois raisons principales :

« Premièrement, la France reste, sur la scène internationale, une grande puissance dont la voix porte. Membre permanent du Conseil de sécurité des Nations unies, État doté, la France promeut par ailleurs un modèle démocratique […].

« Deuxièmement, notre territoire accueille des communautés étrangères et des diasporas d’origines variées […].

« Troisièmement, notre pays demeure une grande puissance dans le domaine de l’économie et de la recherche. »

3. Les ingérences se caractérisent par leur hostilité et leur atteinte aux intérêts fondamentaux d’une nation

S’il existe un lien entre les notions d’influence et d’ingérence, une différence de nature et de moyens doit être soulignée. Pour un certain nombre d’acteurs auditionnés, l’ingérence se distingue nettement par son aspect secret et répréhensible.

M. Thomas Gomart, directeur de l’Institut français des relations internationales (IFRI), observe notamment que « l’ingérence présente un caractère délictueux que n’a pas l’influence » et que cette notion renvoie « à des manœuvres secrètes ([164]) ».

Ce caractère secret a également été mis en exergue par le directeur de la direction générale des services extérieurs (DGSE), M. Bernard Émié, pour qui les ingérences sont « des activités hostiles, volontairement tenues secrètes, malveillantes et trompeuses, entreprises par une puissance étrangère. Mises en œuvre par une multiplicité d’acteurs, elles peuvent prendre des formes multiples que connaissent bien les services de renseignement : des cyber-attaques, l’utilisation du droit comme arme, la désinformation à des fins de manipulation de l’opinion, ou des opérations d’espionnage plus classiques ([165]). » Elles ont pour but de miner la démocratie et de porter atteinte à notre souveraineté politique et militaire, mais également économique et technologique.

De même, la directrice de la DGRIS constate que « l’ingérence ne se revendique pas, ne s’affiche pas et s’exerce contre un État ou ses représentants sans son accord » à l’inverse de l’influence qui « s’affiche et s’exerce au grand jour ».

M. Maxime Audinet (IRSEM) précise également que « l’ingérence comporte un certain degré de clandestinité [et] suppose de se faire passer pour quelqu’un qu’on n’est pas ».

Citant l’ancien Premier ministre australien Malcolm Turnbull (2015-2018), M. Paul Charon relève que les activités d’ingérence sont « à la fois secrètes, coercitives et corruptrices ».

Dans une résolution adoptée le 9 mars 2022 à l’issue des travaux de sa commission spéciale sur l’ingérence étrangère dans l’ensemble des processus démocratiques de l’Union européenne, y compris la désinformation (dite « INGE 1 ») ([166]), le Parlement européen considère que l’ingérence est « manipulatrice par nature [et] qu’elle est menée et financée de façon délibérée et coordonnée ([167]) ».

La rapporteure considère, quant à elle, qu’une distinction doit être établie entre l’ingérence et l’influence. L’ingérence présente un caractère toxique ou malveillant, voire délictueux, dans la mesure où elle vise à déstabiliser, à saper la confiance en les institutions d’un pays, à engendrer de la confusion entre le vrai et le faux, à servir les intérêts d’une puissance étrangère, pouvant même aller jusqu’à tenter de détruire une cible, par exemple le système démocratique d’un État.

B. les ingérences empruntent plusieurs vecteurs

Les moyens de manœuvres d’ingérence ne sont pas tous nouveaux. Néanmoins, le contexte géopolitique ainsi que le progrès technologique ont donné de nouvelles opportunités pour mener des activités particulièrement déstabilisatrices et pernicieuses pour nos sociétés démocratiques.

1. Le contexte géopolitique est propice à la multiplication des moyens d’ingérence

Au cours de ses travaux, la commission d’enquête a pu constater que les ingérences étrangères observées au cours des dernières années s’inscrivent dans un contexte géopolitique en pleine évolution. Si le phénomène de l’ingérence n’est pas nouveau, on a pu assister à son intensification.

La DGRIS du ministère des armées met en avant « le durcissement de la compétition stratégique, qui passe par des stratégies d’influence beaucoup plus assertives et des ingérences plus débridées ». D’après elle, cette évolution est le fait « d’agendas révisionnistes et de l’opportunisme militaire de puissances globales et régionales de plus en plus affirmées », principalement la Russie et la Chine.

Le Président de la République a d’ailleurs clairement parlé de « puissances autoritaires et de déséquilibre » à leur sujet dans son discours à l’occasion de la Conférence des ambassadeurs du 1er septembre 2022.

M. Manuel Lafont Rapnouil, directeur du Centre d’analyse, de prévision et de stratégie (CAPS) du ministère de l’Europe et des affaires étrangères, parle de la « réapparition de stratégies d’influence et d’ingérence agressives » en raison d’une mutation du système international marquée par une redistribution de la puissance et une hétérogénéité des valeurs – assimilée à « la désoccidentalisation du monde et l’essor de pouvoirs autoritaires aux visées révisionnistes ([168]) » –, un rôle accru des acteurs non étatiques ainsi qu’un contexte favorable à l’essor de stratégies indirectes.

Ce contexte est propice à des formes de guerres hybrides qui se manifestent par le recours à « une combinaison intégrée de modes d’action militaires et non militaires, directs et indirects, licites ou illicites, légitimes ou illégitimes, souvent subversifs, ambigus et difficilement attribuables » (Mme Alice Rufo, DGRIS). Dans cette optique, l’ingérence apparaît comme « un acte hostile qui vise à porter atteinte autrement que par la confrontation militaire aux intérêts fondamentaux de la nation ».

Lors de la présentation de ses vœux aux armées le 20 janvier 2023 à Mont-de-Marsan, le Président de la République a, à ce sujet, employé une formule éloquente : « Ce qui caractérise les nouveaux conflits de notre siècle est sans doute le brouillage entre une conflictualité ouverte, explicite et une malveillance répétée, systémique, pernicieuse. La guerre ne se déclare plus, elle se mène à bas bruit, insidieusement, elle est hybride. »

Comme l’écrit Mme Nathalie Loiseau dans son ouvrage La Guerre qu’on ne voit pas venir ([169]) : « De plus en plus, des puissances autoritaires et inamicales utilisent notre espace de liberté comme terrain de jeu, dans l’espoir de nous diviser et de nous affaiblir. »

De façon plus large, comme l’a très clairement exposé M. Bernard Émié, DGSE : « Le contexte géopolitique est propice aux guerres hybrides, dont les ingérences sont l’expression naturelle. Si le phénomène n’est pas nouveau, son intensification s’explique pour plusieurs raisons, notamment par la fragmentation de l’ordre international.

« […] Nous sommes passés d’un monde de compétition à un monde de confrontation, dans lequel les puissances autoritaires, au premier rang desquelles la Russie et la Chine, contestent l’ordre international hérité de la fin de la guerre froide, fondé sur la démocratie, l’économie de marché et l’État de droit.

« Depuis l’agression contre l’Ukraine, la Russie assume pleinement une stratégie de confrontation, guerre comprise, avec l’Occident. La Chine, qui considère que le moment chinois est venu, est engagée dans une logique d’exercice de sa pleine puissance et de rivalité assumée avec les démocraties. […]

« Ces États révisionnistes ont tout intérêt à affaiblir et si possible à diviser le bloc occidental. »

2. La typologie des ingérences mêle principalement des tactiques anciennes de corruption et d’espionnage avec l’utilisation d’outils très modernes

Lors de son audition ([170]), le secrétaire général de la défense et de la sécurité nationale (SGDSN), M. Stéphane Bouillon, relève également qu’en plus des menaces ouvertes et affirmées, des menaces « plus discrètes, sournoises, qui visent à nous affaiblir sans que le seuil de conflictualité ne soit franchi, et parfois même sans que leurs auteurs ne puissent être identifiés », doivent être parées. Parmi ces menaces figurent celles qui sont qualifiées « d’hybrides ». M. Bouillon a proposé d’établir quatre catégories de menaces hybrides :

– les cyber-attaques ;

– les manipulations de l’information ;

– les atteintes au patrimoine scientifique et technique ;

– l’utilisation du droit comme arme, dite lawfare ([171]).

La rapporteure considère que cette typologie doit être complétée par une zone grise entre l’influence et l’ingérence, caractérisée par la recherche de la complaisance, de connivence, voire d’allégeance, d’une partie des élites d’un pays, zone grise sur laquelle la commission d’enquête s’est efforcée de concentrer une grande partie de ses travaux.

a. Les cyber-attaques

Une cyber-attaque est une atteinte à des systèmes d’information réalisée dans un but malveillant. Elle peut cibler différents dispositifs informatiques comme des ordinateurs ou des serveurs, des équipements périphériques ou encore des appareils de communication, dont les téléphones portables.

Si les cyber-attaques sont le plus souvent le fait d’acteurs criminels – tentative d’extorsion par le biais d’un « rançongiciel » ([172]), pillage de données par « hameçonnage » ([173]) –, elles peuvent également provenir de puissances étrangères. Leur but est alors d’espionner et de saboter, notamment par le biais d’une prise de contrôle des systèmes d’information visés. Enfin, des atteintes à l’image et des opérations d’intimidation peuvent également être commises à des fins de déstabilisation ou de revendication de la part d’acteurs étatiques ou non (déni de service, défiguration…).

Il est à noter que des puissances étrangères n’hésitent pas à recourir aux services de « hackers », par ailleurs acteurs dans des opérations de prédation orchestrées par des réseaux criminels. À cet égard, le fonctionnement des réseaux utilisés par Evgueni Prigojine et mis en place depuis la Russie est assez éclairant.

Les cyber-attaques aux fins d’espionnage sont généralement très ciblées et sophistiquées. D’après l’Agence nationale pour la sécurité des systèmes d’information (ANSSI), elles peuvent utiliser plusieurs techniques :

– attaque par « point d’eau » (watering hole) qui consiste à piéger un site qui va servir d’appât afin d’infecter les équipements des visiteurs d’un secteur d’activité visé afin de récupérer des données ;

– attaque par hameçonnage ciblé (spearphishing) qui a pour but d’infiltrer le système d’information d’une organisation au travers de l’usurpation d’identité d’un expéditeur de courrier électronique.

Les attaques susceptibles d’être attribuées à une puissance étrangère peuvent aussi avoir pour but de saboter tout ou partie d’un système d’information. Une telle action peut prendre la forme d’une panne organisée ayant pour but la désorganisation de la cible.

Le SGDSN reconnaît que l’attribution d’une attaque à un État demeure difficile en raison de faux-semblants ou de stratégies de dissimulation. Une cyber-attaque peut avoir été réalisée par un outil développé dans un pays étranger sans que celui-ci en soit véritablement le responsable. M. Vincent Strubel, directeur général de l’ANSSI, indique en effet qu’« on ne peut jamais se fonder sur l’adresse IP ou sur le chemin parcouru » et que « c’est toute la subtilité du métier [des agents de l’ANSSI] ».

Eu égard à la dépendance des administrations, des entités territoriales et des entreprises aux outils informatiques et, plus généralement, à la place du numérique dans les sociétés démocratiques, les cyber-attaques constituent une forme d’ingérence et de déstabilisation en plein essor.

M. Bernard Émié, directeur de la DGSE, constate que « la révolution numérique est un facteur aggravant. Le numérique est désormais pleinement intégré dans les stratégies d’influence, d’ingérence, d’espionnage et de découragement des puissances étrangères. Exploitant le manque de régulation à l’échelle mondiale, certains acteurs étatiques perçoivent le domaine cyber comme un nouvel espace de projection, investissent pleinement le rapport de force et développent de fortes capacités offensives et défensives. » Le directeur de la DGSI, M. Nicolas Lerner, observe également que « l’outil cyber est aujourd’hui la voie qu’emprunte une grande partie de l’espionnage ».

Pour ne citer que deux exemples, les sites officiels de l’Assemblée nationale et du Sénat ont fait l’objet récemment de deux cyber-attaques qui ont momentanément rendu indisponibles leur accès et leur consultation. Sans qu’il ait été possible de procéder à l’attribution de ces attaques, qui n’ont pas épargné d’autres institutions de la République, il faut relever qu’elles ont coïncidé avec des débats et des votes sur des résolutions portant sur des sujets sensibles…

b. Les manipulations de l’information

Comme l’ont rappelé le CAPS et l’IRSEM dans un rapport conjoint sur le sujet ([174]), les manipulations de l’information ne sont pas un phénomène nouveau. Trois facteurs contribuent néanmoins à leur actualité récente :

– les capacités inédites de diffusion rapide et de « viralité » offertes par internet et les réseaux sociaux ;

– la crise de confiance que vivent les démocraties occidentales dévaluant la parole publique jusqu’à relativiser la notion même de vérité ;

– le recours massif, pensé et stratégisé par des puissances étrangères, à commencer par la Russie et la Chine, aux formes diverses de manipulation de l’information – fausses informations, désinformation, malinformation.

Les manipulations de l’information sont définies par les auteurs du rapport mentionné ci-dessus comme « la diffusion intentionnelle et massive de nouvelles fausses ou biaisées à des fins politiques hostiles ». Elles ont donc un spectre plus large que celui des seules fake news. Lors de son audition, M. Stéphane Bouillon, secrétaire général du SGDSN, a choisi les termes d’« ingérences numériques étrangères ».

Ces ingérences particulières ont reçu une définition réglementaire par le biais du décret du 13 juillet 2021 portant création de Viginum ([175]) qui a modifié l’article R.* 1132-3 du code de la défense : « opérations impliquant, de manière directe ou indirecte, un État étranger ou une entité non étatique étrangère, et visant à la diffusion artificielle ou automatisée, massive et délibérée, par le biais d’un service de communication au public en ligne, d’allégations ou imputations de faits manifestement inexactes ou trompeuses de nature à porter atteinte aux intérêts fondamentaux de la Nation ».

La diffusion artificielle ou automatisée constitue, à cet égard, une nouveauté par rapport aux formes classiques de manipulation de l’information. Elle est rendue possible par les technologies actuelles de l’information et de la communication ainsi que par l’essor des réseaux sociaux, comme le souligne M. Manuel Lafont Rapnouil, directeur du CAPS. À titre d’exemple, on se référera à la comparaison faite par le directeur de la DGSE, M. Bernard Émié, entre les quatre années nécessaires, au début des années 1980, aux services secrets soviétiques pour diffuser à travers le monde la rumeur selon laquelle le virus du sida était une création du Pentagone, et la rapidité et la viralité avec lesquelles les fausses informations fabriquées et diffusées par les usines à trolls de la galaxie Wagner dirigée par Evgueni Prigojine se répandent à travers le monde, comme les fausses informations et manœuvres informationnelles à l’encontre de la présence française en Afrique francophone (voir ci-après).

Le caractère manifestement inexact ou trompeur d’une information est présent lorsqu’il est « possible de démontrer la fausseté de manière objective » selon la jurisprudence du Conseil constitutionnel issue de sa décision relative à la loi n° 2018-1202 du 22 décembre 2018 relative à la lutte contre la manipulation de l’information ([176]).

Quant aux intérêts fondamentaux de la Nation, ils s’entendent, au sens de l’article 410-1 du code pénal, « de son indépendance, de l’intégrité de son territoire, de sa sécurité, de la forme républicaine de ses institutions, des moyens de sa défense et de sa diplomatie, de la sauvegarde de sa population en France et à l’étranger, de l’équilibre de son milieu naturel et de son environnement et des éléments essentiels de son potentiel scientifique et économique et de son patrimoine culturel ».

Le but de ces manipulations de l’information, lorsqu’elles s’exercent à l’intérieur de nos pays, est d’éroder la confiance des citoyens dans leurs institutions et de polariser les débats publics afin d’amplifier des tensions présentes dans les sociétés démocratiques, c’est-à-dire d’être « le couteau remué dans la plaie », selon l’expression de M. Frédéric Charillon au sujet de la stratégie des pays autoritaires, ou bien encore « d’appuyer là où cela fait mal » d’après celle de M. Nicolas Lerner, directeur général de la DGSI. M. Manuel Lafont Rapnouil ajoute qu’elles visent aussi à « renforcer l’attrait pour les régimes ou les pratiques autoritaires ».

Ces ingérences sont donc parties intégrantes de la démarche de sharp power évoquée ci-avant. Elles sont également une manœuvre propre à la guerre hybride. Mme Alice Rufo, directrice de la DGRIS, précise qu’« en temps de paix, ces méthodes peuvent créer un brouillard informationnel qui trouble les repères et fragilise la cohésion et la résilience nationales ».

La rapporteure insiste sur le caractère particulièrement grave et menaçant de cette catégorie d’ingérences dans la mesure où la démocratie repose sur le débat contradictoire, pacifique et éclairé des idées grâce à la liberté d’expression et à la liberté d’information. La confiance des citoyens dans l’objectivité, la transparence et la véracité des informations qui leur sont données est essentielle. Fake news, désinformation, malinformation, mésinformation, bots et usines à trolls, mais aussi médias-relais de puissances étrangères de plus en plus installés au cœur de l’écosystème d’information mondial : le but de cette guerre informationnelle est devenu, au-delà de la volonté d’imposer une vérité alternative, de semer le doute, la confusion, la suspicion, de faire croire à l’absence de vérité objective et de saper les fondements de notre démocratie.

c. Les atteintes au patrimoine économique, scientifique et technique

Une troisième catégorie d’ingérences vise plus particulièrement la sphère économique et technologique. Le SGDSN liste au moins quatre vecteurs de celle-ci :

– l’espionnage ;

– le sabotage ;

– la prise de contrôle capitalistique ;

– le débauchage de talents.

D’après le chef du service de l’information stratégique et de la sécurité économiques (SISSE) du ministère de l’économie, des finances et de la souveraineté industrielle et numérique, M. Joffrey Célestin-Urbain, ces menaces peuvent :

– être de nature capitalistique (prise de contrôle de l’entreprise ou prise de participation d’au moins 25 % par des intérêts étrangers) ;

– relever de la captation de propriété intellectuelle et d’informations sensibles ;

– porter atteinte à l’image de l’entreprise afin de lui nuire, notamment en compliquant son refinancement.

Ces menaces peuvent emprunter les mêmes vecteurs que d’autres types d’ingérence comme les cyber-attaques – afin de déstabiliser l’entreprise, récupérer de l’argent, obtenir des informations sensibles – la désinformation ou encore la corruption. L’extraterritorialité du droit peut aussi constituer un danger.

Le SISSE, né en 2016 de la réunion d’une délégation interministérielle située à Matignon et d’un service de consolidation de l’intelligence économique basé à Bercy, « a pour mission principale le pilotage de la politique de sécurité économique de l’État, qui consiste à organiser la protection des actifs stratégiques de l’économie française face aux ingérences et aux menaces économiques étrangères ([177]) », selon les mots de M. Joffrey Célestin-Urbain. Celui-ci qualifie la menace économique étrangère de « très créative et couvrant un champ extrêmement large ». Le chef du SISSE a exposé les outils à disposition pour éteindre une menace étrangère, le plus connu étant le « décret Le Maire », précédemment « décret Villepin » puis « décret Montebourg », qui permet de contrôler les rachats d’entreprises exerçant une activité stratégique, la définition de ces dernières étant fournie par le code monétaire et financier. Les statistiques de l’année 2021 indiquent une très forte croissance des dossiers dits « IEF » – investissements étrangers en France –, dépassant les trois cents par an. On observe également une très forte augmentation de la menace économique étrangère, avec sept cents alertes en 2022.

Il est à noter que la sécurité économique est une priorité de plus en plus identifiée par les services de renseignement, dont les demandes de mise en œuvre de techniques de renseignement au titre de la finalité « intérêts économiques, industriels et scientifiques majeurs de la France » – article L. 811-3 du code de la sécurité intérieure – sont allées en augmentant ces dernières années.

La DGSI et la DGSE observent que le domaine académique et universitaire est particulièrement visé par les actions d’espionnage. D’après M. Bernard Émié, « le pillage technologique et scientifique est une de [leurs] sources d’angoisse ». D’après le directeur général, les menaces chinoises sur la recherche scientifique sont très réelles : « La Chine, ces dernières décennies, s’est imposée comme un partenaire incontournable de la recherche en Europe, notamment en France. Le développement des coopérations franco-chinoises dans ce domaine induit trois facteurs de menace importants : un déséquilibre systématique de réciprocité au profit de la Chine ; un risque d’atteinte aux libertés académiques et au principe d’intégrité scientifique ; des menaces croissantes en matière de captation du potentiel scientifique et technique de la Nation. » M. Nicolas Lerner porte un regard particulièrement vigilant sur le monde universitaire et de la recherche, qui lui semble très exposé. Les ingérences peuvent prendre la forme de propositions et de structurations de partenariats ou de jumelages, qui, à terme, peuvent mener à des captations d’informations ou de données sensibles.

Face à cette préoccupation, le Sénat a mis en place une mission d’information sur les influences étatiques extra-européennes dans le monde universitaire et académique français et leurs incidences, mission d’information qui a publié son rapport en septembre 2021 ([178]). Son auteur, le sénateur André Gattolin, observe qu’un des principaux axes d’ingérence vise « à s’approprier illégalement ou en dehors des contrats liant des établissements de pays différents des informations et des savoirs ». Pour le sénateur Gattolin, « très vite, un pays, la Chine, s’est distingué, ce que nous ont confirmé les services, puisqu’il est impliqué dans 70 à 80 % des cas notables voire graves ». Il appelle aussi l’attention sur les instituts Confucius, qui doivent faire l’objet d’un examen attentif. Par exemple, à Brest, ville stratégique, qui abrite le deuxième port militaire français, des centres de recherche sous-marine réputés et plusieurs de nos industries de défense, l’institut Confucius implanté au sein de l’université de Bretagne occidentale a dû quitter l’université. Le sénateur Gattolin appelle à plus de transparence sur le financement par la Chine des instituts Confucius, et, de manière générale, sur le financement des travaux de recherche en France.

d. L’utilisation du droit comme arme

Le lawfare comporte deux acceptions : une première concerne l’application extraterritoriale du droit d’un État et l’imposition de normes au niveau international, la seconde est relative au recours à des procédures devant les tribunaux pour porter atteinte à l’image et à l’activité de voix critiques.

À la différence des autres manœuvres d’ingérence présentées ci-avant, le recours à l’arme juridique n’est pas l’apanage de régimes autoritaires et peut s’inscrire dans un contexte de rivalité économique entre pays alliés. Un exemple évoqué à de multiples reprises au cours des travaux de la commission d’enquête est celui de la répression de la corruption d’agents publics étrangers dans le droit interne d’États étrangers, qui peut être utilisée contre des entreprises ressortissantes d’un autre État.

Cet aspect de l’ingérence est analysé dans la deuxième partie du présent rapport.

Quant au détournement de procédures juridictionnelles à des fins d’ingérence, elle est par essence difficile à contrer dans la mesure où le droit est utilisé comme une arme. M. Manuel Lafont Rapnouil, directeur du CAPS, constate « le recours à des tactiques problématiques, même lorsqu’elles respectent formellement la légalité, qu’elle soit internationale ou interne ».

Un exemple est celui des procédures « bâillons » qui peuvent prendre la forme d’attaques en diffamation qui ne visent pas tant à remporter l’action judiciaire qu’à épuiser moralement et financièrement des personnalités critiques d’un régime politique étranger.

e. Le recrutement d’une partie des élites

L’objet de la commission d’enquête concerne les ingérences étrangères « visant à influencer ou corrompre des relais d’opinion, des dirigeants ou des partis politiques français ». La proposition de résolution tendant à sa création précise qu’il s’agit « d’établir s’il existe des réseaux d’influence étrangers qui corrompent des élus, responsables publics, dirigeants d’entreprises stratégiques ou relais médiatiques dans le but de diffuser de la propagande ou d’obtenir des décisions contraires à l’intérêt national ».

Sans minimiser l’importance représentée par les autres formes d’ingérence présentées ci-avant, la rapporteure entend consacrer une partie du présent rapport à la question de la « capture » d’une partie de nos élites par des puissances étrangères hostiles ([179]).

Dans son rapport, la commission spéciale du Parlement européen sur l’ingérence étrangère dans l’ensemble des processus démocratiques de l’Union européenne considère également qu’une des nombreuses formes prises par les tactiques d’ingérence est constituée par « le recrutement et la cooptation de personnalités haut placées ([180]) ».

Ce « recrutement » recouvre plusieurs types de situation : de la complaisance naïve à la loyauté intéressée en passant par l’allégeance idéologique. M. Frédéric Charillon, auteur de Guerres d’influence, remarque ainsi que les leviers de l’influence sont finalement proches de ceux utilisés dans le monde de l’espionnage pour conduire une personne à trahir son pays et travailler avec un autre. Il utilise l’acronyme MICE utilisé par les Anglo-Saxons : « le M correspond à l’argent, le I à l’idéologie, le C à la contrainte et le E à l’ego ».

Si les stratégies de corruption par l’argent sont anciennes, il faut noter que celles-ci peuvent prendre une forme plus indirecte. M. Frédéric Charillon prend l’exemple de « la création de think tanks par certains pays qui nomment ensuite à leur tête des experts ou des chercheurs particulièrement bien rémunérés » ou encore des invitations à des séjours à l’étranger ou à des événements prestigieux qui jouent sur un registre matériel mais également symbolique.

Enfin, il faut constater, à l’instar de M. Manuel Lafont Rapnouil, directeur du CAPS, que « le phénomène des “idiots utiles” n’a pas totalement disparu », pour reprendre l’expression apocryphe de Lénine au sujet des intellectuels occidentaux manipulés par le régime bolchevique pour en vanter les mérites.

II. une agressivité de puissances étrangères davantage assumée et qui se manifeste dans des formes de guerre hybride

La commission d’enquête a étudié les stratégies d’ingérence de différents pays. La Russie et la Chine se distinguent nettement par l’ampleur de l’arsenal déployé pour s’immiscer de manière malfaisante dans les affaires intérieures des démocraties.

Au cours des auditions, des manœuvres de l’Iran, du Qatar, du Maroc et de la Turquie ont également été citées à plusieurs reprises.

A. la russie est la principale menace pour les démocraties occidentales en termes d’ingérence

Les travaux de la commission d’enquête ont permis d’établir que la Russie était, à ce stade, le pays d’origine des menaces d’ingérence les plus importantes pour les démocraties occidentales.

Ce constat est partagé par la commission spéciale du Parlement européen sur l’ingérence étrangère dans l’ensemble des processus démocratiques de l’Union européenne, présidée par le député européen Raphaël Glucksmann. Dans sa résolution du 9 mars 2022, le Parlement européen considère en effet que « la Russie s’est livrée à une désinformation d’une ampleur et d’une malveillance sans précédent » et que ses manœuvres « ont pour objectif de déstabiliser la démocratie européenne et constituent donc une grave menace pour la sécurité et la souveraineté de l’Union ([181]) ».

Au niveau international, l’année 2016 marque un tournant dans la prise de conscience des manipulations de l’information et des cyber-attaques venues de Russie pour peser sur des élections nationales, comme le rappelle la députée européenne Nathalie Loiseau dans son essai La Guerre qu’on ne voit pas venir ([182]), avec le référendum sur la sortie de l’Union européenne au Royaume-Uni puis l’élection présidentielle aux États-Unis auxquels s’ajoute la tentative de lancement d’un processus d’autodétermination catalan en Espagne l’année suivante.

Compte tenu de l’ampleur des ingérences russes observées en France, la rapporteure a choisi d’y consacrer une sous-partie entière du présent rapport d’enquête ([183]). Les développements ci-après s’attachent, dans un premier temps, à présenter les tentatives d’immixtion de la Russie dans les démocraties occidentales de manière globale.

1. Les ingérences de la Russie s’inscrivent dans une logique de subversion et de déstabilisation

L’invasion de l’Ukraine par la Russie depuis le 24 février 2022 témoigne du passage « d’une ère de la compétition à une ère de la confrontation », pour reprendre l’expression employée par Mme Alice Rufo, directrice générale de la DGRIS. Si l’ambition impérialiste de la Russie apparaît ainsi comme plus ouvertement assumée qu’auparavant, elle n’a pas pour autant débuté, loin de là, avec le déclenchement des hostilités par le président Vladimir Poutine en février 2022. L’intervention militaire en Géorgie en août 2008, l’annexion illégale de la Crimée et l’appui militaire aux mouvements séparatistes du Donbass à partir de février 2014 ainsi que l’intervention en Syrie en soutien au régime de Bachar el-Assad dès 2015 marquent une gradation dans la contestation de l’ordre international issu de la fin de la Seconde Guerre mondiale puis de la chute du mur de Berlin.

La rapporteure rappelle qu’un certain nombre de pratiques hostiles de la Russie, ou plus exactement du Kremlin, vis-à-vis des États occidentaux s’inscrivent dans une forme de continuité par rapport à l’époque soviétique. Le phénomène des ingérences est en réalité ancien si l’on songe à la période de la Guerre froide.

Cette filiation a été mise en exergue à plusieurs reprises au cours des auditions. M. Thomas Gomart, directeur de l’IFRI, parle de « continuité entre les traditions impériales, soviétique et post-soviétique » en Russie, notamment au travers du rôle joué par son appareil de sécurité. Selon lui, le pouvoir de Vladimir Poutine s’appuie, dès son arrivée en 2000, sur un « triangle formé par le leadership politique, les services de renseignement et les forces armées » auquel se greffe une partie du crime organisé. Les « révolutions de couleur » en Géorgie (2003) et en Ukraine (2004) sont perçues comme une menace de ce que le Kremlin appellera plus tard « l’Occident collectif ». S’engage alors une remise en cause de plus en plus assumée des relations internationales au travers d’un agenda révisionniste marqué par le discours du président Poutine lors de la conférence de Munich sur la sécurité en février 2007 puis l’intervention militaire en Géorgie en août 2008.

Le pouvoir russe entame une bifurcation au cours de la période 2012-2014 qui voit, sur le plan interne, la répression contre les opposants s’accroître – même si, faut-il le rappeler, c’est le 7 octobre 2006 que la journaliste et militante des droits de l’homme Anna Politkovskaïa est assassinée à Moscou ; auteure d’un livre intitulé La Russie de Poutine, elle paya de sa vie ses reportages dénonçant les violences, les exactions, les tortures commises par l’armée russe en Tchétchénie, ainsi que les violences à l’intérieur de cette même armée et la corruption – et, à l’extérieur, la déstabilisation ouverte de l’Ukraine débuter. Citant le sociologue russe Igor Eidman, Mme Cécile Vaissié, professeure à l’université de Rennes II, considère que « la vie politique russe des dernières décennies a connu deux phases, celle du jeu, qui a été très séduisante, et celle du sang ([184]) » et que le passage entre ces deux moments a précisément lieu lors de l’annexion illégale de la Crimée en 2014. C’est également en 2014 qu’apparaît le groupe de mercenaires Wagner.

C’est dans ce contexte de dérive accélérée du régime de Vladimir Poutine vers l’autoritarisme et de confrontation de moins en moins indirecte avec les pays occidentaux que vont se développer des nouvelles formes d’ingérence et être réactivées des manœuvres d’immixtion plus anciennes (voir infra) grâce au « savoir-faire » des services de sécurité et de renseignement, hérité de la période soviétique.

Au cours des auditions, les services de renseignement français ont insisté sur le fait que le régime russe, par sa nature autoritaire, ne joue pas à armes égales avec les démocraties occidentales en matière d’espionnage et de contre-espionnage dans la mesure où ses services « n’ont ni cadre légal ni opinion publique [et] sont désinhibés », selon les termes de M. Bernard Émié, directeur général de la DGSE. Par ailleurs, ils bénéficient d’une progression constante de leurs moyens humains, financiers et techniques.

Enfin, l’appartenance passée de Vladimir Poutine au FSB, héritier du KGB, continue d’assurer à d’actuels ou anciens membres des services secrets russes des places de choix dans l’appareil d’État, mais aussi et surtout à la tête de grandes entreprises.

2. Le régime russe s’appuie sur une multiplicité de vecteurs pour s’immiscer dans les affaires intérieures d’autres États

Les principaux vecteurs des ingérences russes sont l’espionnage, les manipulations de l’information et les cyber-attaques.

a. Une politique d’espionnage qui n’a rien perdu de son importance

L’ingérence russe emprunte toujours les voies classiques de l’espionnage. La DGSI relève trois méthodes : l’infiltration d’officiers de renseignement sous couverture diplomatique, bénéficiant à ce titre d’une immunité, l’utilisation d’agents itinérants envoyés en France pour recueillir du renseignement ou recruter et traiter des sources, et la projection d’agents en couverture « profonde ».

Cette dernière méthode n’est l’apanage que de quelques grands services d’espionnage dont ceux de la Russie. En avril 2022, les services de renseignement néerlandais ont ainsi démasqué un agent russe qui, sous couvert de la fausse identité d’un ressortissant brésilien, avait été recruté par la Cour pénale internationale (CPI) à La Haye en tant que stagiaire. La presse a révélé qu’il avait réussi à être admis dans une université américaine sous cette « légende » quelques années auparavant ([185]).

Les élus de la Nation font partie des cibles approchées par des officiers sous couverture diplomatique.

b. Une guerre informationnelle visant à la déstabilisation

Parmi les méthodes anciennes d’ingérences mises à jour grâce aux nouvelles technologies de l’information et de la communication figurent les manipulations de l’information, désignées sous les termes de « mesures actives » par M. Thomas Gomart, directeur de l’IFRI, reprenant une notion développée par la Russie pour désigner des opérations de manipulation menées directement ou indirectement par un service de renseignement, et s’appuyant également sur les travaux de M. Thomas Rid, professeur d’études stratégiques à la Johns Hopkins University ([186]). D’après lui, la Russie fait preuve d’un activisme sans équivalent dans l’usage des réseaux sociaux et la création de médias dédiés comme Russia Today, devenu RT en 2009, et Sputnik, entièrement financés par l’État russe.

Avec 400 millions d’euros de budget, ces deux médias concentrent 30 % de l’audiovisuel public d’après M. Maxime Audinet, de l’IRSEM, auteur d’un ouvrage sur RT ([187]). À titre de comparaison, la France ne consacre à France Médias Monde que 7 % du budget qu’elle consacre à l’audiovisuel public. Le financement de RT a été multiplié par 32 depuis sa création en 2005.

RT et Sputnik se présentent dans l’espace médiatique international comme des médias alternatifs alors qu’ils sont précisément des outils de « diplomatie publique et de propagande » pour la politique étrangère de la Russie. Cette position est assumée par la rédactrice en chef de la version anglophone de RT, Margarita Simonian qui a déclaré en 2021 : « Nous travaillons pour l’État, nous défendons notre patrie comme le fait l’armée. » C’est la même Margarita Simonian qui, en 2012, après l’invasion de la Géorgie et d’autres événements tragiques, indiquait, dans une interview au quotidien russe Kommersant : « Nous [RT], nous conduisons la guerre de l’information, et qui plus est contre tout le monde occidental. ». Cette phrase est emblématique d’une vision totalement conflictuelle de l’espace informationnel, et le fait que l’information est considérée comme une arme comme les autres. Le ministre de la défense russe lui-même, Sergueï Choïgou, considère RT comme « une composante des forces armées ».

RT utilise des procédés rhétoriques visant à renvoyer ses interlocuteurs à leurs propres contradictions (méthode du tu quoque, appelé whataboutism par les Anglo-Saxons) ou encore à entraîner la confusion et la désorientation en mélangeant éléments factuels, vrais ou faux, et expressions d’opinion afin d’aboutir à une mise en équivalence de points de vue contradictoire.

Celle-ci s’inscrit dans une stratégie russe « de confusion et de subversion » – M. Manuel Lafont Rapnouil, directeur du CAPS. Les médias russes à l’international ont ainsi pour but d’amplifier des mouvements divers, propres aux pays concernés, pour polariser les débats dans les sociétés démocratiques et accroître des conflits, certes préexistants mais ainsi exacerbés. M. Nicolas Tenzer, président du Centre d’études pour la réflexion et l’action publiques (CERAP), donne l’exemple des Gilets jaunes en France, du mouvement anti-migrants PEGIDA en Allemagne, d’Occupy Wall Street et de Black Lives Matter aux États-Unis ainsi que les protestations « antivax » et plus généralement contre les politiques sanitaires mises en œuvre pendant la pandémie de covid-19. Selon lui, « la propagande russe consiste non à faire croire à une réalité fausse mais à semer la confusion entre le vrai et le faux ([188]) ». Il s’agit de montrer que les sociétés démocratiques fonctionnent en réalité loin des valeurs et principes qu’elles promeuvent. Comme l’a dit M. Maxime Audinet « le cœur des audiences en France se caractérisait par une appétence pour les idées souverainistes, de gauche ou de droite, mais surtout d’extrême droite, et les idées eurosceptiques ».

Comme il a été dit plus haut, ces manipulations de l’information ont eu un rôle important dans l’élection présidentielle américaine de 2016 ainsi qu’au moment du référendum sur le Brexit. Mme Nathalie Loiseau, présidente de la sous-commission Sécurité et défense au Parlement européen, précise : « On le sait, parce qu’une commission du renseignement a rendu un rapport à ce sujet ; mais on ne le sait que partiellement, parce que ce rapport a été en partie masqué, à la demande du gouvernement britannique – ce qui est tout de même préoccupant. Le rapport conclut qu’“il existe des preuves substantielles que l’ingérence russe est une pratique courante dans la vie politique britannique” ([189]). »

Concernant l’élection de Donald Trump à la présidence des États-Unis, elle indique également : « Une enquête a eu lieu, qui a été confiée au procureur spécial Robert Mueller : il a conclu que “la Russie était intervenue de manière écrasante et systématique”. Robert Mueller a d’ailleurs inculpé treize ressortissants russes pour ingérence, dont Evgueni Prigojine – déjà ! L’un des directeurs de campagne de Donald Trump, Paul Manafort, a plaidé coupable et a reconnu des contacts avec la Russie. L’Internet Research Agency (IRA) – l’“usine à trolls” – d’Evgueni Prigojine est à l’origine de faux messages de soutien à Trump, qui ont touché plus de 150 millions d’Américains. Plus de 4 000 faux comptes et plus de 50 000 bots ont été mobilisés, pour un coût estimé à 35 millions de dollars. »

Toutefois tous les acteurs de l’influence russe ne sont pas étatiques, ce qui est une différence par rapport à l’époque soviétique. Le développement de ce que plusieurs personnes auditionnées appellent la « galaxie Prigojine » – du nom du fondateur du groupe militaire privé Wagner créé en 2014 – est, à cet égard, particulièrement emblématique. Comme le rappelle M. Bernard Émié (DGSE), Evgueni Prigojine a construit avec l’aide du Kremlin cette « structure d’influence, de déstabilisation et de coercition, qui s’organise comme une galaxie dans laquelle la société de tête s’adjoint des filiales intervenant dans le domaine économique et pratiquant aussi bien la prédation économique que l’influence, le contrôle des médias, le contrôle des gouvernements ou la sécurité privée ».

Dans le domaine de la guerre informationnelle, Wagner « finance des fondations sous fausse bannière en charge de coopter des journalistes, des figures militantes et politiques » – Maxime Audinet (IRSEM). Après l’Internet Research Agency (IRA) c’est la Foundation to Battle Injustice (FBI) ! Cette externalisation de l’influence est particulièrement mise en œuvre en Afrique subsaharienne, où des « acteurs corrompent les journalistes et les achètent afin qu’ils produisent dans la presse locale des articles favorables à Wagner » et des manifestations artificielles sont créées, puis largement diffusées sur les réseaux sociaux, visant notamment à discréditer la présence française.

c. Des cyber-attaques comme armes d’une guerre hybride

Dès 2007, un État membre de l’Union européenne, l’Estonie, était victime de cyber-attaques d’une ampleur inédite. Celles-ci avaient aussi bien visé les pouvoirs publics que les médias et les banques du pays. Cet assaut a été le premier à entraîner une prise de conscience de l’investissement du régime russe dans ces nouveaux outils d’ingérence.

Les cyber-attaques ne sont pas sans lien avec la guerre informationnelle présentée ci-avant. En 2016, le piratage des serveurs du Parti démocrate aux États-Unis avait précédé la divulgation d’une partie des communications électroniques de la candidate Hillary Clinton. M. Maxime Audinet (IRSEM) indique que « des unités de la GRU ([190]), la direction générale des renseignements de Russie, ont participé [à ce piratage] ».

Elles sont ainsi parties intégrantes d’une guerre hybride quand elles ne sont pas des manœuvres préparatoires d’une véritable offensive militaire. La préparation de l’invasion de l’Ukraine en février 2022 a d’ailleurs des conséquences pour le réseau des satellites en Europe. Vincent Strubel (ANSSI) rapporte que « l’attaque contre le système de communications satellitaires Viasat […] a eu des effets sur tout le territoire européen en détruisant non le satellite, heureusement, mais les moyens de communication avec lui, y compris, dans une large mesure, le territoire français », que ce sabotage « a été attribuée à la Russie par l’ensemble des membres de l’Union européenne » et que « son déclenchement dans la nuit du 23 au 24 février 2022 ne laissait guère de doute quant à son origine et sa finalité ».

À l’instar des campagnes de désinformation, les attaques contre les systèmes d’information sont menées aussi bien par l’appareil d’État du renseignement que par des acteurs privés directement ou indirectement liés au Kremlin. On retrouve parmi eux les « filiales » d’Evgueni Prigojine, désormais à la tête d’un véritable groupe de médias, et, plus particulièrement, l’Internet Research Agency (IRA) basée à Saint-Pétersbourg et qualifié d’« usine à trolls » par plusieurs intervenants. M. Thomas Gomart (IFRI) rappelle que Vladimir Poutine, en juin, 2017, « félicitait les “hackers patriotiques”, ces groupes de corsaires très liés à l’appareil d’État et conduisant des opérations d’envergure ».

3. La Russie continue d’user d’un pouvoir d’attraction par convergence d’intérêts et recrutement intéressé

Parmi les manœuvres d’ingérence anciennes mais actualisées se trouve le « recrutement » de relais d’influence parmi les élites politiques, économiques ou médiatiques des pays occidentaux. Cette « capture » de personnalités renvoie à plusieurs réalités : adhésion idéologique, allégeance rémunérée ou bien complaisance naïve.

Mme Cécilie Vaissié – université de Rennes II – rappelle que « le KGB ([191]) et les organisations qui l’ont précédé ont une très longue histoire, une formidable expertise d’achat et de manipulation d’Occidentaux » et que la Russie « sait acheter et manipuler des personnes en jouant sur l’argent, les cadeaux, l’idéologie ou le kompromat ([192]) ».

Concernant l’« achat », les cas les plus visibles concernent notamment l’octroi de « retraites dorées » versées à d’anciens hauts responsables publics. À cet égard, le cas de l’ancien chancelier allemand Gerhard Schröder (1998-2005) semble particulièrement emblématique. Le lien entre sa nomination chez le géant gazier russe Gazprom et la politique énergétique de l’Allemagne sous son mandat fait débat. Raphaël Glucksmann, député européen, considère que ce pays « a choisi une politique énergétique qui favorisait Gazprom et le régime russe, rendant ce pays, et avec lui toute l’Europe, dépendants de la Russie ». Il cite également la reconversion de Marion Scheller, ancienne haute fonctionnaire du ministère allemand chargé de l’énergie, devenue chief lobbyist chez Gazprom. Mais les cas de « schröderisation » des élites – schröderizatsiya en russe ! – dépassent le cadre de l’Allemagne. Sont également cités par Raphaël Glucksmann dans son livre La Grande Confrontation – Comment Poutine fait la guerre à nos démocraties ([193]) : un ancien ministre autrichien des finances et une ancienne ministre autrichienne des affaires étrangères, mais aussi deux anciens chanceliers autrichiens, un ancien Premier ministre finlandais, un ancien Premier ministre français – ce dernier démissionna de ses fonctions au sein de conseils d’administration de sociétés russes le lendemain de l’invasion de l’Ukraine par l’armée russe, ce qui eut comme conséquence, d’après ses dires, qu’il ne toucha aucun émolument de la part des sociétés en question –, un ancien ministre français…

Concernant l’idéologie, la rapporteure note que la fin du communisme et l’absence de base idéologique bien définie du régime politique actuel incarné par Vladimir Poutine n’empêchent pas l’admiration, voire l’allégeance, de certaines personnalités publiques pour la politique intérieure et extérieure du Kremlin.

Du côté de la Russie, cette entreprise de captation apparaît comme purement opportuniste et devant servir les intérêts de la seule Russie. S’appuyant sur les travaux de M. Anton Shekhovtsov, chercheur et directeur de l’association Centre for Democratic Integrity, sur les liens entre l’extrême droite ou la droite dure européenne et le régime russe, Mme Cécile Vaissié considère que « le Kremlin se moque des idéologies » mais que, toutefois, « il a constaté que certains instruments fonctionnaient bien et qu’il pouvait, paradoxalement, les défendre […] : le discours sur les familles, la défense des valeurs traditionnelles, la défense de la chrétienté et l’ouverture des églises. […] M. Malofeïev était l’un de ces piliers. »

Dans cette démarche, le régime s’appuie sur ce que Maxime Audinet (IRSEM) appelle des « entrepreneurs d’influence » qui investissent leur propre capital financier dans le but d’« accompagner l’agenda de l’État russe à l’étranger, faire fructifier leurs propres actifs et obtenir des dividendes politiques ». Outre Evgueni Prigojine, il cite Konstantin Malofeïev et Vladimir Iakounine.

Konstantin Malofeïev a créé le groupe de médias Tsargrad dont la ligne éditoriale est très conservatrice et fondée sur la défense de la chrétienté orthodoxe et la promotion du panslavisme ([194]). Quant à Vladimir Iakounine, ancien dirigeant de la société des chemins de fer russe RZB, il finance la fondation Saint-André-Premier-Appelé, active dans les Balkans et également promotrice de valeurs conservatrices ([195]).

M. Nicolas Tenzer (CERAP) observe que « des partis d’extrême droite ont en effet soutenu la Russie » et donne les exemples d’Alternative für Deutschland (AfD) en Allemagne et de la Lega de Matteo Salvini en Italie. Se dessine selon lui « une internationale fortement encouragée par le Kremlin » qui serait « composée de personnalités qui soutiennent des discours de rapprochement avec la Russie ou visant à laver les crimes de la Russie ou du régime d’Assad ».

Ce pouvoir d’attraction ne se limite pas à la droite extrême. Hors de l’Europe, le Kremlin joue également de sa filiation avec l’URSS et de sa dénonciation du colonialisme pour attirer vers lui une frange anti-occidentale des élites. M. Bernard Émié (DGSE) explique : « Quant à la Russie, sa diplomatie et ses intérêts bénéficient d’un socle idéologique commun, constitué à la faveur des luttes de libération, reposant sur la solidarité et d’autres valeurs partagées. De fait, certains de mes homologues de différents services des pays du Sud ont pu être marxistes dans leur jeunesse, formés dans diverses universités avant de suivre des parcours différents. En Afrique, cette influence idéologique est forte. Les Russes ont soutenu les indépendances, fourni des armes ensuite et permis aux systèmes de survivre. Cela crée des solidarités. Qu’on la conteste ou qu’on soit en compétition avec elle, c’est la diplomatie que mène l’État russe. »

Cette influence passe également par des relais médiatiques en Afrique par exemple. M. Maxime Audinet (IRSEM) parle de cooptation de figures militantes pour lesquelles il existe une convergence entre leurs luttes et la politique étrangère de la Russie : « Dans le sud de l’Afrique, les plus connues sont Kémi Séba et Nathalie Yamb, mais je pourrais mentionner aussi Blaise Didatien Kossimatchi en République centrafricaine. Depuis les dernières révélations des Wagner Leaks, nous savons que Kémi Séba a reçu plus de 400 000 dollars entre 2019 et 2020 pour mener des opérations au service de Prigogine. »

À l’instar des cyber-attaques, cette « capture » de personnalités publiques est donc indissociable de la guerre informationnelle que mène la Russie. M. Raphaël Glucksmann, président de la commission spéciale du Parlement européen sur l’ingérence étrangère, parle ainsi d’une double stratégie dans une tribune publiée dans Le Monde et expliquée en audition : « une stratégie dite “des marges”, qui consiste à soutenir tous les mouvements populistes hostiles à nos institutions et à polariser au maximum notre débat public, et une stratégie dite “du centre”, qui consiste à corrompre les élites en place et à imposer des politiques publiques favorables aux intérêts du Kremlin ([196]). »

B. la chine a recours à des manœuvres de plus en plus agressives et malveillantes pour atteindre ses objectifs de moyen et de long terme

Après la Russie, la République populaire de Chine (RPC) est le pays qui représente pour la France la plus grave menace en termes d’ingérences étrangères. Cependant, les objectifs et les cibles de la Chine se distinguent largement de ceux de la Russie, même si les modalités d’action tendent à se rapprocher, par leur agressivité, de celles du régime de Vladimir Poutine.

1. Des tentatives d’ingérence de plus en plus agressives en voie de « russianisation » ?

Pour reprendre l’expression employée par MM. Paul Charon et Jean-Baptiste Jeangène Vilmer dans un rapport de l’IRSEM ([197]), l’action de la Chine témoigne aujourd’hui d’un « moment machiavélien » dans la mesure où « ses opérations d’influence se sont considérablement durcies ces dernières années et ses méthodes ressemblent de plus en plus à celles employées par Moscou » et où son régime, semblant faire sien le principe énoncé par Machiavel dans Le Prince, considère qu’« il est plus sûr d’être craint que d’être aimé ».

Cette évolution récente de l’attitude du régime dans les relations internationales a été confirmée par le directeur de la DGSE, M. Bernard Émié, pour qui la Chine « est engagée dans une logique d’exercice de sa pleine puissance et de rivalité assumée avec les démocraties ». Il ajoute : « Au cours des dernières années, on l’a vue passer de "puissance contenue", présentant une face émergée séduisante, à une "puissance agressive", ainsi que l’a récemment illustré l’affaire des ballons espions ([198]). La diplomatie chinoise est désormais débridée. Rien de tel n’était imaginable il y a dix ans ([199]). » Pour Nathalie Loiseau, présidente de la sous-commission Sécurité et défense du Parlement européen, « la Chine a basculé dans une attitude encore plus ingérente sous l’effet de deux événements : la pandémie de covid-19 et la guerre en Ukraine ([200]) ». Elle observe qu’« elle reprend les recettes et les thèses de la Russie », au point que M. Paul Charon (IRSEM) parle d’une « russianisation ou soviétisation des opérations d’influence chinoises qui s’inspirent des modi operandi de l’Union soviétique ([201]) ». M. Charon fait d’ailleurs un parallèle entre l’accusation complotiste, instiguée par la Chine, de création du covid-19 par l’armée américaine et la rumeur diffusée dans les années 1980 par le KGB et la Stasi allemande selon laquelle le sida était une arme bactériologique inventée par les Américains et destinée à détruire les personnes homosexuelles et les Africains. Dans les deux cas, le lieu prétendu de la « création » est le laboratoire de Fort Detrick, dans le Maryland.

La Chine apparaît à plusieurs titres comme une puissance « révisionniste » dans la mesure où « la remise en cause de l’ordre qualifié d’occidental par le régime chinoise irrigue [son] action internationale dans les domaines politique, économique, technologique et diplomatique » (Mme Alice Rufo, DGRIS). Si le Kremlin parle d’« Occident collectif », Pékin use de la formule « l’Ouest contre le reste ».

Selon M. Manuel Lafont Rapnouil (CAPS), sa stratégie « est partie d’une logique de contrôle et d’un effort de désalignement d’un certain nombre d’acteurs pour évoluer vers une stratégie qui alimente la contestation des normes et promeut un modèle alternatif ».

Si le régime communiste de Pékin reprend une partie des méthodes actuelles du Kremlin, il « joue aussi avec ses spécificités, notamment grâce à sa communauté d’expatriés, ses étudiants et son réseau culturel à l’étranger, ses capacités technologiques, son affirmation dans les organisations internationales et sa politique de connectivité et d’infrastructures » comme le souligne M. Lafont Rapnouil.

Peuvent être cités, parmi les manœuvres d’ingérence semblables à celles de la Russie, les manipulations de l’information, les cyber-attaques ou encore l’espionnage. La finalité de ces immixtions ainsi que l’entreprise de prédation économique et scientifique menée à travers le monde distinguent toutefois les ingérences chinoises de celles du Kremlin.

2. Des ingérences destinées à contrôler son image et ses ressortissants

Si la Chine use également des manipulations de l’information, elle se distingue de la Russie par le contrôle qu’elle s’efforce d’exercer sur les recherches qui la prennent pour objet et sur sa diaspora.

a. La guerre de l’opinion publique

Les manipulations de l’information font partie du répertoire des ingérences menées par la Chine dans les démocraties occidentales, y compris en France. Comme pour la désinformation entretenue par la Russie, leur but est de dégrader le modèle des démocraties libérales afin de promouvoir indirectement le modèle politique de la RPC, ou du moins sa politique étrangère comme en témoignent les expressions de « puissance bienveillante » ou d’« émergence pacifique ». Ces pratiques s’inscrivent d’ailleurs dans le prolongement de la propagande du Parti communiste chinois (PCC), propagande à laquelle est « dédié un département très puissant du Comité central qui contrôle un certain nombre de médias comme Xinhua » d’après M. Thomas Gomart (IFRI).

La guerre informationnelle qu’elle mène – appelée « guerre de l’opinion publique » dans le rapport de MM. Paul Charon et de Jean-Baptiste Jeangène Vilmer – n’est qu’un volet du concept de « trois guerres » défini par le PCC pour lui permettre de vaincre sans combattre militairement en temps de paix, les deux autres volets étant la guerre psychologique et la guerre juridique (lawfare).

Elle repose sur la création de faux comptes sur les réseaux sociaux, des trolls, afin de diffuser la propagande du PCC sur internet. Ces trolls « défendent, attaquent, entretiennent des polémiques, insultent, harcèlent ». Néanmoins, les manipulations de l’information peuvent également être le fait de véritables internautes rémunérés pour publier des contenus, voire d’officiels chinois. Il faut par exemple citer l’activisme en ligne des diplomates « loups guerriers », surnommés ainsi en raison de la virulence de leur discours, loin des canons de la diplomatie. MM. Paul Charon et Jean-Baptiste Jeangène Vilmer vont jusqu’à parler de « twitterisation de la diplomatie chinoise ([202]) ».

L’actuel ambassadeur de Chine en France, M. Lu Shaye, est représentatif de cette « génération » de loups guerriers. En mars 2021, il avait publiquement traité de « petite frappe » et de « hyène folle », sur Twitter, un chercheur français, M. Antoine Bondaz, en réponse à un commentaire de sa part concernant l’opposition de l’ambassade de la RPC au déplacement d’une délégation de sénateurs à Taïwan.

L’ambassade de la République Populaire de Chine à Paris n’avait pas hésité non plus à laisser entendre sur Twitter que les autorités françaises auraient sciemment laissé mourir des personnes en EHPAD pendant la pandémie de covid.

M. Antoine Bondaz, chercheur à la Fondation pour la recherche stratégique (FRS), trace lors de son audition par la commission d’enquête, un portrait assez éclairant de M. Lu Shaye, dont il dit qu’il a « un profil particulier » et qu’« il n’est pas un diplomate comme les autres ». Il a dirigé en effet le centre de recherche sur la politique étrangère associée au bureau central des affaires étrangères du parti, lequel bureau est l’instance dirigeante en matière de politique étrangère en Chine. « Il était donc au cœur de la machine du parti. »

À cette activité sur les réseaux sociaux et les médias en ligne s’ajoute le développement de chaînes de télévision internationales « comme CGTN et Xinhua, qui peuvent rivaliser avec Al Jazeera ou CNN tout en adoptant les méthodes des médias russes tels que Russia Today (RT) » (Paul Charon, IRSEM), ou encore Radio Chine Internationale (CRI). Enfin, il faut noter le contrôle par la Chine communiste de la presse en langue chinoise à travers le monde. En France, c’est le cas de la totalité des médias privés sinophones, à l’instar des Nouvelles d’Europe, principal journal à être diffusé en chinois.

Ce contrôle peut également prendre la forme d’articles placés dans d’autres médias, pas nécessairement en langue chinoise. M. Paul Charon donne l’exemple du mensuel Jeune Afrique, qui avait publié sans en mentionner l’origine un article rédigé par Le Quotidien du Peuple.

Pour autant, bien qu’elle soit de plus en plus dangereuse, la guerre informationnelle menée par la Chine n’a pas encore atteint le degré de malveillance de celle de la Russie, destinée prioritairement à déstabiliser les sociétés démocratiques.

Comme le remarque le chef du service Viginum, M. Gabriel Ferriol, la Chine « a des capacités informationnelles énormes mais qui doivent être comprises avant tout comme la prolongation à l’extérieur des frontières du dispositif instauré à l’intérieur pour contrôler la population ». En d’autres termes, elle « cherche davantage à promouvoir sa propre politique qu’à se mêler de nos affaires ([203]) » (Stéphane Bouillon, SGDSN).

b. La diaspora chinoise

Cette « prolongation à l’extérieur » du dispositif de contrôle de la population est ce qui distingue le plus la Chine de la Russie en matière d’ingérence. La diaspora chinoise constitue un élément important car elle est à la fois un vecteur et une cible des ingérences.

La communauté chinoise à travers le monde, composée de ressortissants ou de personnes d’origine chinoise, compterait 40 à 60 millions d’individus. La diaspora chinoise en France est la plus importante d’Europe avec 600 000 personnes. Comme l’explique M. Paul Charon (IRSEM), elle est d’abord perçue comme une menace par le PCC car ses membres « maîtrisent la langue et les codes culturels chinois, ne cessent de faire des allers et retours entre le pays d’accueil et la Chine, et sont donc susceptibles d’y importer les valeurs libérale ».

De cible, la communauté chinoise à l’étranger peut devenir malgré elle un vecteur d’ingérence au sein du pays dans laquelle elle se trouve. Au cours de son audition, M. Bernard Émié, directeur de la DGSE, a ainsi confirmé que le PCC « a intensifié le recours à la stratégie du Front uni ([204]) pour contrôler et mobiliser la diaspora chinoise ». D’après lui, « tout cela obéit pour eux à une conception extensive : tout citoyen chinois, même binational, est considéré par les Chinois comme un agent de renseignement activable ».

M. Antoine Bondaz souligne que les Chinois ont mis en place une coordination extrêmement forte, au sein de leurs ambassades, entre différents acteurs, afin d’atteindre les étudiants chinois et la diaspora chinoise. Le « Front uni » est l’appareil dédié à cela : historiquement, cet organisme avait pour tâche de neutraliser toute opposition potentielle au parti, il œuvrait par cooptation et coercition contre de potentielles menaces ; actuellement, il agit auprès de la diaspora chinoise. Une myriade d’associations culturelles ou sportives, de lieux culturels, de réseaux d’amitié et d’entraide qui œuvrent au sein des diverses diasporas font partie intégrante d’une nébuleuse suivie de près ou de loin, quand elle n’est pas directement financée, par les services de l’ambassade.

Un exemple concret est donné par M. Paul Charon (IRSEM) au sujet des dispositifs de contrôle et de mobilisation des étudiants chinois en France. Plusieurs d’entre eux lui ont affirmé avoir été « plus ou moins forcés d’aller manifester » après la mort de Liu Shaoyao, tué à son domicile parisien par la police en mars 2017. Plusieurs manifestations d’une ampleur inédite avaient été organisées.

À cet égard, il a semblé intéressant pour les membres de la commission d’enquête d’entendre M. Buon Tan, ancien député ([205]), qui exerça les fonctions de président du groupe d’amitié France-Chine à l’Assemblée nationale entre 2017 et 2022.

Appartenant à une famille chinoise de la communauté teochew installée depuis plusieurs générations au Cambodge, M. Buon Tan est arrivé en France au moment du génocide perpétré par le régime des Khmers rouges en 1975. Issu d’une famille d’entrepreneurs dans le métier du thé depuis quatre générations, M. Buon Tan a poursuivi la tradition entrepreneuriale familiale. Élu municipal dans le 13e arrondissement de Paris, « plus grand "Chinatown" d’Europe ([206]) » selon ses propos, de 2008 à 2020, M. Buon Tan a également présidé plusieurs associations communautaires (Conseil représentatif des associations asiatiques de France, Haut Conseil des Asiatiques de France, Amicale des Teochew…). Il est élu député sous l’étiquette La République en marche en 2017. Peu avant la fin de son mandat de parlementaire, il a été accusé dans plusieurs articles de presse d’entretenir des liens étroits avec le PCC. Le journal Le Monde a parlé, à son propos, de « relais d’influence de la Chine à l’Assemblée nationale » (27 février 2022) après avoir été l’unique député à avoir voté contre une résolution de reconnaissance du caractère génocidaire des crimes perpétrés par le régime chinois à l’encontre des Ouïghours ([207]).

Il faut également ajouter les interrogations de l’ancien ambassadeur de France en Chine de 2017 à 2019, M. Jean-Maurice Ripert, auditionné par la commission d’enquête, « sur les intérêts personnels ou publics du président du groupe d’amitié France-Chine à une certaine époque ». M. Ripert déclare également avoir été « surpris par les propos qu’il tenait ([208]) ».Ce propos concerne directement M. Buon Tan, qui présida le groupe d’amitié France-Chine de 2017 à 2022.

A également été évoquée, lors de l’audition de M. Buon Tan, son appartenance au conseil exécutif de deux associations – association pour le dialogue des Chinois à l’étranger et association pour l’amitié des Chinois de l’étranger – dont nul ne peut ignorer qu’elles ont été créées par le Parti communiste chinois. Le nom de M. Buon Tan apparaît sur internet comme figurant dans les exécutifs de ces deux associations, appelées à participer à des évènements mondiaux regroupant des associations émanant des diasporas chinoises du monde entier et se tenant, soit à Pékin, soit dans un autre pays.

M. Buon Tan, interrogé par la commission d’enquête à ce sujet, a nié être membre ou avoir été membre du Parti communiste chinois : « On me prête des accointances que je n’ai pas. » Il a également nié faire partie des exécutifs des deux associations contrôlées par Pékin et mentionnées plus haut, tout en reconnaissant n’avoir pas cherché à exercer son droit de rectification. C’est en sa qualité de président de l’Amicale des Teochew, située dans le 13e arrondissement de Paris, que M. Buon Tan a eu l’occasion de participer à des rencontres internationales d’associations de la diaspora chinoise venue du monde entier, a-t-il confié à la commission, avant d’être élu député, mais aussi pendant son mandat, quoiqu’à une fréquence moindre. Il a aussi eu l’occasion, comme l’avait fait son père avant lui, de participer à une réunion de la Conférence consultative politique du peuple chinois, à Pékin. Il a concédé devant la commission d’enquête que, « lorsqu’on participe au grand congrès en Chine, on participe bien évidemment à un congrès organisé par l’État », déclarant : « Tout ce qui est organisé en Chine est, directement ou non, lié à l’État chinois et au PCC. »

Le sens donné par M. Buon Tan à sa participation à des rencontres internationales d’associations directement connectées à Pékin est apparu un peu vague, aux yeux des membres de la commission d’enquête, mais est plus à mettre au registre du rôle d’« intermédiaire » entre des intérêts divers et d’animateur d’une communauté asiatique cambodgienne d’origine chinoise, les Teochew, implantée dans la circonscription parisienne de M. Buon Tan, qu’au registre politique ou idéologique.

3. La menace la plus importante pour la France est celle qui pèse sur sa recherche et ses entreprises

En ce qui concerne la France, c’est l’atteinte au patrimoine scientifique et technologique par les ingérences chinoises qui constitue la menace la plus grave à l’heure actuelle.

Le directeur de Tracfin, M. Guillaume Valette-Valla, observe que « l’ingérence revêt également un caractère économique : le développement de la Chine lui apporte des capitaux considérables qui, par des véhicules d’investissement directs et indirects, sont susceptibles d’entrer au capital de certaines industries qui doivent être protégées parce qu’elles sont très proches de notre base de souveraineté ([209]) ».

A ainsi été abordé, à plusieurs reprises par des membres de la commission d’enquête, le cas emblématique de la prise de participation du groupe chinois Casil au capital de la société Aéroport de Toulouse-Blagnac (ATB) en 2015, à hauteur de 49,9 % (308 millions d’euros) ([210]). Pour M. Florian Colas, directeur de la direction nationale du renseignement et des enquêtes douanières (DNRED), « une telle opération est rarement anodine ([211]) ».

M. Bernard Émié, directeur général de la sécurité extérieure, observe également que « la diplomatie chinoise se déploie partout dans notre pays d’une façon très impressionnante, avec l’accompagnement systématique d’intérêts économiques chinois portant atteinte à notre souveraineté ou susceptibles de le faire ».

a. L’espionnage

Pour arriver à ses fins, la Chine a beaucoup recours au renseignement clandestin. La DGSE révèle que la France fait l’objet d’une campagne d’espionnage massive depuis au moins 2014 et ce notamment à travers les réseaux sociaux. Son directeur, M. Bernard Émié, prend l’exemple du réseau professionnel LinkedIn « où plus de 17 000 Français ont été “tamponnés ([212])” par hameçonnage ».

Ces infiltrations peuvent d’ailleurs concerner nos propres services de renseignement. M. Nicolas Lerner, directeur général de la sécurité intérieure, rappelle « la condamnation assez lourde de deux anciens agents d’un service de renseignement français, détectés grâce au travail attentif de leur service d’affectation, judiciarisés par la DGSI et déclarés coupables d’espionnage au bénéfice des services chinois ». Le 10 juillet 2020, la cour d’assises spéciale de Paris avait, en effet, condamné à douze et huit ans de prison deux anciens agents de la DGSE pour « crime et délits de trahison ». D’après la presse, ils auraient livré des informations sensibles à la Chine au cours des vingt dernières années ([213]).

Concernant les menaces d’espionnage, le rôle joué – ou susceptible d’être joué à l’avenir – par le réseau social TikTok en matière d’ingérence a été évoqué à plusieurs reprises au cours des auditions de la commission d’enquête ([214]). TikTok est une application mobile de partage de vidéos créée en 2016 par l’entreprise chinoise Bytedance. Elle fait l’objet de mesures d’interdiction dans plusieurs pays. En France, son installation sur les téléphones portables des agents de la fonction publique de l’État a été interdite le 24 mars 2023. Dans un communiqué de presse, le ministre de la transformation et de la fonction publiques, M. Stanislas Guérini, a informé qu’« après une analyse des enjeux, notamment sécuritaires, le Gouvernement a décidé d’interdire dorénavant le téléchargement et l’installation d’applications récréatives sur les téléphones professionnels fournis aux agents publics [car] ils ne présentent pas les niveaux de cyber-sécurité et de protection des données suffisants pour être déployées ».

Du côté de l’Assemblée nationale également, les trois questeurs ont adressé fin mars à leurs collègues un courrier dans lequel ils appellent les députés à une « extrême vigilance » vis-à-vis du partage d’informations sensibles sur des applications étrangères, et les exhortent à limiter leur usage de ces applications sur leur téléphone portable professionnel. Ces conseils sont directement liés aux accusations visant TikTok, et relatives aux données qui pourraient être utilisées par le gouvernement chinois à des fins d’espionnage.

Dans leur courrier en date du 20 mars, les questeurs de l’Assemblée nationale écrivent : « Déclarées comme utilisées à des fins commerciales et de profilage client, l’ensemble de vos données sont détenues par les entreprises responsables de ces applications. Ces entreprises dépendent d’un droit extraterritorial à l’Europe qui est largement en défaveur des utilisateurs français et ces données peuvent notamment être reversées au bénéfice des services de renseignement étrangers. »

Le Sénat a lancé en mars une commission d’enquête sur l’utilisation du réseau social TikTok, son exploitation des données, et sa stratégie d’influence.

Pour le SGDSN, M. Stéphane Bouillon, cette application ne peut être considérée comme neutre : « il faut toujours être prudent, vis-à-vis de TikTok en particulier » d’autant plus que « la Chine est l’autre acteur principal dans le domaine [des cyber-attaques] ». M. Gabriel Ferriol, chef du service Viginum, indique que l’application est « un outil plus difficile à appréhender pour [ses] équipes que d’autres plateformes, à la fois parce qu’il est plus récent et parce qu’il est moins ouvert » et s’inquiète du fait que TikTok « cherche à conquérir des tranches d’âge bien plus jeunes que d’autres réseaux, dans une optique de temps long qui doit appeler notre attention ».

Dans un cadre plus large que TikTok et l’entreprise Bytedance, il faut relever, comme M. Jean-Marie Guéhenno dans Le Premier XXIe siècle ([215]) cité par M. Thomas Gomart (IFRI), qu’il existe « une convergence entre les entreprises technologiques et le Parti communiste chinois, qui “se retrouveraient dans la même ambition de contrôler les esprits jusqu’au point où le confort aura fait oublier la servitude” ». En effet, le fait que le traitement des données, personnelles ou non, soit au cœur de leur activité économique pourrait aboutir à ce que Shoshana Zuboff appelle un « capitalisme de surveillance ([216]) ». M. Gomart observe « une hyper-concentration du pouvoir dans les mains d’un petit nombre d’acteurs économiques », dont les BATX chinois (Baidu, Alibaba, Tencent et Xiaomi) auxquels s’ajoute l’entreprise Huawei. Au sujet de cette dernière, la DGSE considère que « l’essor de la 5G chinoise est porteur de risques en matière de cyber-surveillance » et qu’elle constitue « un sujet clé de la souveraineté numérique » dans un contexte où « l’influence chinoise mise sur la construction d’une solution alternative aux GAFAM ([217]) américains ».

M. Thomas Gomart souligne que l’entreprise Huawei est un exemple intéressant de vecteur de menace potentielle sur notre souveraineté. L’entreprise, qui a conclu son premier contrat à l’étranger en 2004, a connu un développement foudroyant du fait de sa maîtrise technologique incontestable. Elle a exercé un lobbying très puissant en Europe, auquel a répondu un contre-lobbying tout à fait explicite. Par ailleurs, comme tient à le préciser M. Gomart, Huawei a décidé de poursuivre des chercheurs qui s’étaient exprimés contre l’entreprise, les fameuses « procédures bâillons » qui peuvent être vues comme le stade ultime de l’intimidation en visant à limiter la liberté d’expression. Il est à noter que, le 7 juillet 2022, et contre toute attente, Huawei s’est désisté de la procédure pour diffamation qu’il avait engagée à l’encontre de la chercheuse Valérie Niquet, spécialiste de l’Asie à la Fondation pour la recherche stratégique (FRS). La plainte déposée en mars 2019 par Huawei Technologies France et sa maison mère de Shenzhen avait constitué une première contre un chercheur en Europe.

Le déploiement d’activités de l’entreprise Huawei dans certains territoires français, comme l’activité de soutien et d’accompagnement de start-up, appelle la vigilance de nos services de renseignement.

À cet égard, le recrutement de personnalités politiques par la société Huawei, en France comme en Europe – citons le cas de M. Jean-Marie Le Guen, ancien ministre et ancien député, devenu administrateur de Huawei France en septembre 2020, succédant dans cette fonction à M. Jean-Louis Borloo –, atteste la volonté de la société Huawei de poursuivre et d’amplifier sa stratégie d’influence en s’offrant des « carnets d’adresses ». Cette pratique a retenu l’attention de la commission d’enquête.

b. L’entrisme

M. Joffrey Célestin-Urbain, chef du service de l’information stratégique et de la sécurité économiques (SISSE) du ministère de l’économie et des finances, remarque que « la menace s’est reportée vers le monde de la recherche, traditionnellement moins régulé, où il est possible de déployer une stratégie low cost – installer un chercheur, financer un thésard, conclure un accord-cadre de partenariat, ce qui ne coûte pas très cher, afin d’accéder à des technologies sans investir beaucoup ([218]) ».

Cet « entrisme » a fait l’objet d’une mission d’information au Sénat, présidée par M. Étienne Blanc à l’été 2021 ([219]). Son rapporteur, le sénateur André Gattolin, a expliqué à la commission d’enquête qu’au cours des travaux de cette mission sénatoriale « très vite, un pays, la Chine, s’est distingué, ce que [lui] ont confirmé les services, puisqu’il est impliqué dans 70 % à 80 % des cas notables voire graves ».

Il met notamment en exergue le rôle ambigu des instituts Confucius qui ont officiellement pour mission d’enseigner la langue et la civilisation chinoises mais dont la neutralité est mise à mal : « Ils donnent leur avis, voire tentent de participer à la définition du travail universitaire conduit dans les départements d’études asiatiques. Ils reçoivent parfois des personnes présentées comme des chercheurs ou des étudiants mais qui ressemblent davantage à des agents de corps militaires ([220]). »

Le constat du sénateur André Gattolin est partagé par la commission spéciale du Parlement européen sur l’ingérence étrangère, qui considère que ces instituts « sont utilisés par la Chine comme outil d’ingérence dans l’Union » et que « la liberté académique [y] est gravement restreinte ». Elle observe également que « des universités et des programmes éducatifs sont la cible de financements étrangers massifs, notamment en provenance de Chine ([221]) ».

M. Paul Charon (IRSEM) donne un exemple concret de l’ingérence via ces organismes : « Le Parti fait en sorte d’empêcher régulièrement l’organisation de conférences ou de colloques sur les sujets qui l’irritent. Lors d’un sommet de la sinologie européenne au Portugal, le Hanban, organisme qui gère les instituts Confucius et qui est rattaché au Front uni, a par exemple demandé la suppression de la page consacrée à la fondation taïwanaise Chiang Ching-kuo dans la présentation du colloque. »

Au-delà de la question de ces instituts, l’ingérence chinoise dans le monde universitaire passe tout d’abord par la présence de ses étudiants. Cette ingérence est d’autant plus forte qu’un établissement d’enseignement supérieur peut être financièrement dépendant de leur venue. M. Frédéric Charillon remarque que « la dépendance financière des établissements universitaires à l’égard des étudiants étrangers mérite également d’être surveillée. Ces étudiants sont en effet parfois pris en main par leur ambassade et finissent par exiger le retrait ou la modification de certains thèmes d’étude – ne plus parler de Taïwan comme d’un pays mais comme d’une province chinoise, par exemple. »

Les départements de sinologie sont logiquement particulièrement visés par ces formes d’immixtion. M. Paul Charon observe que si « un chercheur rédige un article jugé négatif ou critique par le PCC, il ne pourra plus obtenir de visa pour se rendre en Chine, or un sinologue qui est privé de terrain de recherche met de fait en péril sa carrière académique ». Pour M. Antoine Bondaz, chercheur à la Fondation pour la recherche stratégique (FRS), « l’un des points importants pour la Chine est de s’assurer d’une forme d’autocensure ([222]) ».

Plus graves encore sont les procédures dites « bâillons » qui consistent à poursuivre en diffamation un chercheur afin de le dissuader de poursuivre ses travaux ou de les discréditer. M. Paul Charon rappelle qu’il ne s’agit pas tant de « gagner le procès que d’épuiser les ressources financières et morales de la partie adverse, afin de dissuader d’autres acteurs de procéder à des travaux critiques ».

Dans son rapport d’information, le sénateur André Gattolin explique que le système d’enseignement supérieur français est particulièrement vulnérable à ce type d’ingérence en raison d’une insuffisance de ressources budgétaires, de la faiblesse administrative des établissements et à la culture d’ouverture propre au monde de la recherche.

Outre les restrictions aux libertés académiques, se pose la question de la divulgation de savoirs scientifiques et technologiques. M. Bernard Émié (DGSE) considère que « le développement des coopérations franco-chinoises dans le domaine [de la recherche] induit trois facteurs de menace importants : un déséquilibre systématique de réciprocité au profit de la Chine ; des risques d’atteinte aux libertés académiques et au principe d’intégrité scientifique ; des menaces croissantes en matière de captation du potentiel scientifique et technique de la nation ([223]) ». Dans le même sens, M. Antoine Bondaz observe que « de nombreuses coopérations avec la Chine portent sur des domaines beaucoup trop sensibles ». Il cite l’exemple des « sept fils de la défense nationale », c’est-à-dire les sept universités chinoises qui forment les ingénieurs de l’armement et qui ont conclu de nombreux partenariats avec la France. De même, la France est le pays qui compte le plus de doubles masters avec l’université d’aéronautique Beihang.

Enfin, s’agissant des manœuvres d’influence et d’ingérence et de l’entrisme pratiqués par la République populaire de Chine en France, ce rapport ne saurait éluder le cas de M. Jean-Pierre Raffarin, ancien Premier ministre, qui, après sa carrière politique, a été représentant spécial du ministère des affaires étrangères pour la Chine, et qui, à la tête de sa fondation Prospective et Innovation, œuvre à « améliorer la main de la France dans le grand jeu du monde » et mène « un travail continuel depuis 2006 sur la Chine », selon la présentation faite sur le site de la Fondation.

Après vingt ans consacrés à œuvrer aux bonnes relations entre la France et la Chine, Jean-Pierre Raffarin a reçu des mains du président Xi Jinping lui-même en septembre 2019 la « médaille de l’Amitié », une distinction réservée aux proches du régime comme Vladimir Poutine ou Raúl Castro. On retrouve l’ancien ministre français régulièrement sur les ondes d’une télévision d’État chinoise. Il n’a pas hésité à y saluer le « leadership plein de sagesse » du président Xi Jinping, un leadership qu’il qualifie de « puissant » et adapté à un pays « où il faut naturellement de l’autorité ».

L’ancien ambassadeur de France en Chine, M. Jean-Maurice Ripert, baptise « Français pandas » ceux de nos compatriotes fascinés par la Chine, son histoire, sa culture, mais qui semblent vouloir oublier le régime politique imposé aux Chinois.

La rapporteure note que la Chine n’a pas encore déployé toute l’étendue de sa capacité d’ingérence, contrairement à la Russie, et que ses ingérences ne visent pas – ou pas encore – à la déstabilisation de nos sociétés. Elles ont plutôt des objectifs de prédation économique. Toutefois l’infiltration chinoise dans le monde universitaire et dans les laboratoires de recherche est devenue un point d’attention absolument majeur pour les autorités françaises.

C. d’autres États peuvent chercher à s’immiscer dans les affaires intérieures de la france

Si les principales menaces en matière d’ingérences étrangères qui pèsent sur notre pays proviennent essentiellement de la Russie et de la Chine, d’autres États ont été également cités à plusieurs reprises par des personnes auditionnées.

L’application extraterritoriale du droit des États-Unis a fait plusieurs fois l’objet de développements importants. S’est posée la question d’une sorte d’instrumentalisation de la répression de la corruption d’agents publics étrangers comme outil d’un lawfare américain contre les pays européens.

Sans préjuger de son caractère néfaste pour l’activité de nos entreprises à l’étranger, on peut considérer que l’extraterritorialité de la loi américaine se situe à la lisière du champ de cette commission d’enquête. En effet, celle-ci porte sur les ingérences « visant à influencer ou corrompre des relais d’opinion, des dirigeants ou des partis politiques français », ce qui n’est pas l’objet du lawfare qui peut être mené par la justice ou l’administration des États-Unis. Les progrès accomplis en matière de prévention de l’utilisation de l’arme juridique en général, notamment depuis l’adoption de la loi Sapin 2 ([224]) et la création de l’Agence française anticorruption seront néanmoins exposés dans la seconde partie du présent rapport.

D’autres pays ont recours à des stratégies qui incluent des actions violentes (dans le cas de l’Iran et, dans une certaine mesure, de la Turquie) ou qui se situent au contraire aux confins de l’influence (dans le cas du Maroc, du Qatar et de la Turquie).

La commission d’enquête n’a pas pu, faute de temps, aborder directement la question des ingérences via des associations cultuelles ou culturelles. M. François Fillon a indiqué lors de son audition qu’il avait « été confronté à des ingérences d’autres pays, comme la Turquie, le Maroc ou l’Algérie, qui donnent des consignes de vote au moment des élections par l’intermédiaire de responsables religieux ([225]) », tout en remarquant que ces différents pays se livraient à des luttes d’influence entre eux via les musulmans français ou établis en France. Plusieurs responsables auditionnés ont cependant fait état des progrès en la matière, notamment depuis la mise en application de la loi du 24 août 2021 confortant le respect des principes de la République ([226]), dite « loi séparatisme ». Selon M. Guillaume Valette-Valla, directeur de Tracfin, celle-ci a notamment eu « un effet massif et, de notre point de vue, très positif : concrètement, la détection par notre service de financements étrangers d’associations cultuelles radicalisées s’est très fortement réduite ([227]) ».

1. L’Iran

L’hostilité de la République islamique d’Iran à l’égard de la France est une menace constante depuis la mise en place du régime en 1979. Directement ou au travers du Hezbollah libanais qu’il finance et soutient, l’Iran a été à l’instigation de plusieurs attentats commis sur le sol français en 1985 et 1986, notamment l’explosion d’une bombe rue de Rennes à Paris, mais aussi au Liban, pendant la guerre civile, avec l’attaque contre des militaires français à Beyrouth – immeuble du Drakkar – en 1983 ainsi que la prise d’otages de diplomates et de journalistes français à partir de 1985.

Pour la DGSI, « la capacité [de l’Iran] à porter la menace au-delà de ses frontières est avérée » (Nicolas Lerner). Elle rappelle que l’Iran a tenté de commettre un attentat en 2018 à Villepinte (Seine-Saint-Denis) lors d’un meeting du Conseil national de la résistance iranienne qui devait rassembler des dizaines de milliers de personnes. Un agent iranien sous couverture diplomatique ainsi que trois complices ont été arrêtés puis condamnés par la justice de la Belgique, d’où était organisé l’attentat finalement déjoué. D’après la presse, « la bombe avait été fabriquée en Iran et transportée dans une valise diplomatique, à bord d’un avion de ligne ([228]) ».

Ce projet d’attaque montre que le régime iranien poursuit ses opposants à l’étranger. Le journaliste Rouhollah Zam, qui avait reçu l’asile politique en France, a ainsi été attiré dans un piège lors d’un séjour en Irak où il a été enlevé puis rapatrié dans son pays en 2019 avant d’être condamné à mort et exécuté un an plus tard.

« Tout cela justifie la grande vigilance qui doit être celle d’un service intérieur comme la DGSI » pour son directeur général, Nicolas Lerner.

La malveillance de l’Iran à l’endroit de la France ne se limite pas à l’organisation d’attentats ou à la persécution d’opposants sur notre sol. La France est aussi l’objet d’un espionnage visant son patrimoine scientifique et technologique. Le sénateur André Gattolin, auteur d’un rapport d’information sur les influences étatiques dans le monde universitaire, rappelle que l’Iran fait partie des « pays qui cherchent à assouvir des besoins technologiques ».

2. Le Maroc

En juillet 2021, le Royaume du Maroc avait été accusé par la presse d’avoir utilisé le logiciel espion Pegasus, conçu par la société israélienne NSO, et d’avoir mis sur écoute par ce moyen différentes personnalités, dont de hauts responsables français. Cette révélation était issue du travail du consortium de journalistes Forbidden Stories, dont des représentants ont été auditionnés par la commission d’enquête, et de l’organisation non gouvernementale Amnesty International. Le logiciel Pegasus permet de collecter les données d’un téléphone mobile et de l’activer à distance à des fins de captation sonore ou visuelle.

Outre ce cas d’espionnage présumé, le Maroc a attiré l’attention de la commission d’enquête au sujet de deux affaires :

– son implication éventuelle dans la corruption de parlementaires européens ;

– son recours au placement rémunéré d’informations.

a. Des tentatives de corruption de parlementaires européens ?

L’implication du Maroc dans l’affaire de corruption impliquant des membres du Parlement européen ainsi que le Qatar (voir ci-après) a été abordée au travers des déclarations de l’ancien député européen M. José Bové. Répondant au micro de France Inter le 16 décembre 2022 à l’occasion de l’interview de M. Thierry Breton, commissaire européen en chargé du marché intérieur, M. José Bové a en effet affirmé avoir été victime d’une tentative de corruption de la part du Maroc.

Au cours de son audition par la commission d’enquête, M. Bové a réitéré ses propos selon lesquels le ministre marocain en charge de l’agriculture aurait proposé de lui remettre « un cadeau » afin de lever son opposition à la conclusion du projet d’accord de libre-échange en matière agricole entre l’Union européenne et le Royaume du Maroc lorsqu’il en était rapporteur pour la commission du commerce international en 2011-2012, cadeau dont il ignorait la nature ([229]).

Comme il l’avait fait sur les ondes de France Inter, M. Bové a confirmé le rôle de pression joué par le groupe d’amitié UE-Maroc au Parlement européen et sous-entendu la corruption – directe ou indirecte, via l’octroi d’avantages en nature – qui pouvait y régner : « Plusieurs députés qui faisaient partie de l’association d’amitié avec le Maroc, et dont certains font du reste partie de ceux que la justice belge a poursuivis, se vantaient d’aller souvent au Maroc, où ils étaient invités dans des hôtels et reçus comme des chefs d’État, ou du moins comme des personnalités importantes ([230]). »

b. Le recours au placement rémunéré d’informations

Le Maroc a été cité à l’occasion des auditions consacrées à l’affaire dite « M’Barki », du nom du présentateur du journal de la nuit de BFM-TV licencié en mars 2023 par la chaîne de télévision pour avoir diffusé des « brèves ([231]) » sans respecter la procédure de validation de la ligne éditoriale.

D’après les investigations menées par le consortium de journalistes Forbidden Stories, ces brèves orientées auraient été fournies par un lobbyiste, M. Jean-Pierre Duthion, par ailleurs intermédiaire d’une officine privée israélienne, surnommée « Team Jorge » par les journalistes de Forbidden Stories, spécialisée dans la désinformation et fournissant des prestations « allant du piratage de boîtes e-mail à la diffusion de rumeurs grâce à de faux sites d’information et à des armées de profils factices sur les réseaux sociaux ».

Parmi les brèves diffusées par M. Rachid M’Barki figure notamment une séquence où il est question d’un forum d’affaires hispano-marocain à Dakhla « au Sahara marocain », selon l’expression employée par le présentateur, au lieu de parler du Sahara occidental comme le préconisent le ministère de l’Europe et des affaires étrangères ainsi que la plupart des organisations internationales, dont les Nations unies.

Pour Frédéric Métézeau, journaliste à Radio France, ce type de vidéos ayant une présentation biaisée, « une fois découpées et diffusées sur les réseaux sociaux, viralisent une information certifiée, blanchie, tamponnée, car présentée dans les tweets comme issue d’une grande chaîne de télévision française – un média mainstream ([232]) ». En l’occurrence, la mention d’un « Sahara marocain » permet de laisser entendre que la télévision française reconnaîtrait la souveraineté du Maroc sur le Sahara occidental ([233]).

3. Le Qatar

À la question de la rapporteure sur « la typologie géographique des entités, étatiques ou autres, qui recourent à la corruption à des fins d’ingérence », M. Guillaume Hézard, directeur de l’Office central de lutte contre la corruption et les infractions financières et fiscales (OCLCIFF), a cité deux pays en particulier : « la Russie et le Qatar ([234]) ». Cette affirmation n’est guère surprenante eu égard au rôle qu’aurait joué, par exemple, l’État du Qatar dans l’affaire de corruption impliquant plusieurs parlementaires européens, dont la vice-présidente Eva Kaili, qui a éclaté en décembre 2022, laissant entendre que la rémunération de femmes et d’hommes politiques appartient au répertoire de la politique d’influence de ce pays.

Il n’est pas apparu, au cours des travaux de la commission d’enquête et des auditions menées, que la France était particulièrement victime d’ingérences de la part du Qatar au sens que lui donne le présent rapport.

M. Bernard Émié, directeur général de la sécurité extérieure, préfère parler de « lobbying afin d’orienter des décisions » et considère que « si les moyens qui ont été utilisés étaient tels qu’on l’a lu dans la presse, ils sont sûrement contestables mais ils ne constituent pas de l’ingérence, qui, elle, relève de l’espionnage ». L’ingérence dont s’occupe la DGSE a en effet pour visées « le pillage, l’agression, la déstabilisation ».

On peut plutôt considérer que le Qatar cherche à développer dans notre pays comme dans d’autres pays européens, des opérations d’influence poussées, pouvant aller jusqu’au recours à des moyens illicites, comme la corruption, avec comme objectif de donner une image positive de sa politique ou de l’état de sa société.

Il est vrai que, faute de temps, la commission d’enquête n’a pas pu auditionner MM. Georges Malbrunot et Christian Chesnot, auteurs de plusieurs ouvrages consacrés au Qatar ([235]).

L’objet de cette commission d’enquête n’étant pas de travailler sur le financement de la propagande djihadiste et islamiste, il ne peut qu’être fait brièvement mention du financement, par exemple, par la Qatar Charity et sa filiale britannique, Nectar Trust, d’associations européennes liées aux Frères musulmans en Europe. En France, la Qatar Charity aurait financé des centres islamiques ou des lycées privés. Il faut également mentionner les émoluments qu’aurait perçus Tariq Ramadan en provenance du Qatar, plus précisément de la Qatar Foundation, ou encore le soutien apporté à des think tanks et des chercheurs français par des fondations ou centres de recherche qatariens.

Lors de son audition, M. Raphaël Glucksmann a précisé que la commission spéciale du Parlement européen, dite INGE 2, qu’il préside est chargée d’analyser les conséquences du scandale de corruption du « Qatargate » et de proposer des pistes de réforme nécessaires pour garantir la transparence, la sécurité et l’intégrité des processus démocratiques européens. Il ajoute : « Il ne faudrait pas croire, toutefois, que les ingérences qataries sont réservées aux institutions européennes : comme les Français le savent bien, Paris en a été un haut lieu. Un ancien ambassadeur du Qatar se plaignait ainsi de ce que la classe politique française considérait son ambassade comme un “distributeur de billets de 500 euros”, selon des propos rapportés dans un ouvrage qui a fait grand bruit en France ([236]). »

Cela étant dit, M. Raphaël Glucksmann analyse les ingérences menées par le Qatar (« Qatargate ») ou l’Azerbaïdjan (« caviar diplomacy ») comme la continuation de leurs opérations d’influence visant à améliorer, de manière licite ou illicite, y compris donc par des moyens de corruption, leur image.

Cette catégorie d’ingérence se distingue, selon lui, de celles visant à déstabiliser nos démocraties, pratiquées principalement par la Russie, ou à opérer de la prédation économique ou technologique, comme cela peut être le fait de la Chine.

4. La Turquie

Les interrogations sur d’éventuelles ingérences en provenance de la Turquie ont été principalement abordées au travers de la question de la gestion du culte musulman en France.

M. Frédéric Charillon, professeur en sciences politiques, indique que la Turquie a « mis au point une stratégie d’influence à travers la gestion du culte musulman, qui tourne parfois à l’intimidation ». Il met en avant le rôle joué par la Diyanet ([237]), administration turque chargée des affaires religieuses, « qui jouit d’une visibilité et de moyens financiers importants », et qui coordonne une nébuleuse d’associations, d’écoles et de mosquées qui lui sont liées.

La gestion d’une partie des affaires du culte musulman en France par la Turquie peut aboutir à des ingérences dans la mesure où, comme le rappelle Mme Nathalie Loiseau, députée européenne, « elle est en guerre contre la laïcité à la française ». Lors d’une visite officielle en France en 2018, le président turc, Recep Tayyip Erdoğan, avait d’ailleurs déclaré que « les musulmans de France sont sous [sa] protection », désignant ainsi tous les musulmans, qu’ils soient d’origine turque ou non, comme cible d’une stratégie d’influence turque. À cette époque, le Conseil français du culte musulman était d’ailleurs présidé par un franco-turc, proche du président Erdogan. Mme Loiseau insiste elle aussi sur le poids de la Turquie dans l’islam de France : « [Elle] est aussi le plus gros fournisseur d’imams détachés en France, au travers d’associations qui sont proches du parti au pouvoir et qui, soit essayent de présenter des candidats à des élections locales, soit gèrent des mosquées ; Millî Görüş ([238]) gère soixante-dix mosquées en France ».

Au moins une tentative grave de déstabilisation est attestée : la campagne antifrançaise qui s’est propagée à partir de la Turquie au moment de l’assassinat de Samuel Paty en octobre 2020. Le secrétaire général de la défense et de la sécurité nationale, M. Stéphane Bouillon, l’a ainsi décrite devant la commission d’enquête :

« Après l’assassinat de Samuel Paty, nous avons […] fait l’objet de nombreuses attaques. Pour y faire face, nous avons créé [une] task force […] qui a permis d’identifier un certain nombre de sites et d’adresses IP, de remonter jusqu’à l’agence de presse Anadolu et de conclure à l’origine turque de cette campagne. Elle a pris fin quelques mois après l’attentat, mais nous sommes toujours à l’écoute de ce qui peut venir de Turquie, notamment des critiques sur la politique française au Moyen-Orient, en Afrique ou ailleurs. »

M. Raphaël Glucksmann, président de la commission spéciale du Parlement européen sur l’ingérence étrangère, affirme également que la Turquie « a une puissance d’ingérence dans nos pays par l’intermédiaire d’associations cultuelles ou de mouvements politiques comme les Loups gris, qui peuvent aller jusqu’à commettre des violences sur notre sol ([239]) ». Les Loups gris, représentants d’une organisation ultra-nationaliste et ultra-violente, armés, liés à la pègre turque, s’en prennent régulièrement aux Kurdes et aux Arméniens sur le sol européen. Ils s’efforcent aussi de pénétrer la vie politique locale en fondant au moins un parti (le parti Égalité et Justice) et en faisant partie dès l’origine du Conseil pour la justice, l’égalité et la paix (COJEP), une « ONG » utilisée par l’AKP pour peser sur le débat politique français. Si le gouvernement français a dissous les Loup gris en 2020, ses membres restent cependant présents sur le territoire français.

Enfin, la Turquie s’inspire aussi de méthodes pratiquées par la Russie et la Chine : médias d’État turcs ou médias turcs « alternatifs » pratiquant la désinformation et diffusant chez nous une vision turque pour le moins inamicale à l’encontre de notre pays ; activisme sur les réseaux sociaux avec faux comptes et vrais influenceurs…

Concernant cette dimension politique, M. Nicolas Lerner (DGSI) présente la Turquie comme un État s’efforçant de contrôler sa diaspora : « Dans le même temps, la Turquie poursuit une politique étrangère qui n’est pas toujours conforme à nos intérêts et attache un très grand intérêt à sa diaspora, dans laquelle elle intègre aussi bien des personnes françaises que turques ou d’origine turque. Une réforme électorale récente permet aux Turcs de l’étranger de voter aux élections nationales turques, ce qui peut donner lieu à des actions de communication, ce qui est légitime s’agissant d’électeurs, mais aussi de potentielle ingérence ou de contrôle, ce qui mérite attention. Or, pour nous, une personne vivant sur le territoire national ne doit être soumise qu’à la loi et aux règles de vie décidées par la France. Il y a donc là, bien évidemment, un point de vigilance ([240]). »

III. la France est particulièrement exposée aux tentatives d’ingérence russes

Si la Russie est l’une des principales puissances étrangères à mener des opérations d’ingérence en France – si ce n’est la première – cela ne signifie pas nécessairement que la France soit la plus ciblée par rapport à d’autres pays. Ainsi, d’autres démocraties européennes, à l’instar de l’Ukraine, de l’Estonie ([241]), voire de l’Espagne ([242]) ou du Royaume-Uni ([243]), ont été le théâtre d’ingérences russes parfois bien plus spectaculaires. La dimension de l’ingérence russe en France s’explique donc plutôt par l’importance et les moyens consacrés à cette politique par Moscou en Europe par rapport à toute autre puissance étrangère.

Le rapport CAPS-IRSEM sur les manipulations de l’information publié en 2018 ([244]) souligne ainsi que « Moscou n’est certes pas le seul acteur étatique qui utilise ces tactiques, mais c’est le seul qui les utilise aussi bien, depuis aussi longtemps, qui les a érigées en doctrine officielle et dont la stratégie assumée est d’affaiblir l’Occident ». Il estime qu’environ 80 % des efforts d’influence en Europe sont du ressort de la Russie, le reste provenant d’autres États comme la Chine ou l’Iran et d’acteurs non étatiques.

Si la désinformation est un de ses outils privilégiés pour mener ses actions d’ingérence en France, la Russie a également développé un réseau d’attraction d’agents publics comme de personnalités politiques. Ces dernières, issues de tout bord, revendiquent parfois leur soutien au pouvoir russe, se réclament de la défense des intérêts économiques et géostratégiques de la France, ou encore font valoir leur bonne foi, admettant une forme de naïveté. Le Rassemblement national présente une singularité par sa proximité idéologique avec le régime russe et par des liens financiers qui feront l’objet d’une analyse détaillée.

A. une entreprise de désinformation de longue haleine

La désinformation à l’étranger est une forme d’ingérence longtemps exercée par l’Union soviétique, notamment en Europe et France. Aujourd’hui réactualisée par la Fédération de Russie, elle s’appuie sur des médias pro-russes qui portent en France un discours de confusion et de division.

Cette entreprise médiatique est soutenue par une forte activité en ligne de la propagande russe, en particulier sur les réseaux sociaux. C’est notamment par ce biais que la Russie a conquis un grand espace médiatique en Afrique où elle sape les positions et la réputation françaises.

L’ingérence informationnelle russe a en outre particulièrement visé les élections présidentielles françaises comme elle a tenté de le faire dans d’autres démocraties. Les « Macron Leaks » en 2017 figurent ainsi comme le phénomène le plus saillant et le plus visible de cette stratégie qui a cependant échoué à prospérer au cours de l’élection suivante en 2022.

1. Une stratégie d’ingérence par la désinformation héritée de l’époque soviétique et réactualisée sous Vladimir Poutine

Si l’entreprise de désinformation engagée par le pouvoir russe en France apparaît puissante, structurée et souvent efficace, ce n’est pas un étonnement tant elle s’inscrit dans la continuation des méthodes longtemps éprouvées des responsables soviétiques.

Toutefois, à la suite de la chute de l’Union soviétique et après l’accession de M. Vladimir Poutine à la présidence de la Fédération de Russie, l’entreprise de manipulation de l’information russe en France prend une tournure nouvelle. Dépouillée de son idéologie communiste, elle s’appuie sur des médias russes implantés en France et sur un discours visant à accentuer les conflits qui s’y déroulent et à soutenir les positions du régime russe en matière internationale.

L’interdiction de ces médias dans l’Union européenne – nommément RT France et Sputnik – après l’invasion russe de l’Ukraine en février 2022, n’a toutefois pas fait cesser l’activité de désinformation russe en France, notamment sur les réseaux sociaux.

a. Une longue tradition soviétique

Dès janvier 1923, est créé au sein du Guépéou – ou GPU, police d’État de l’URSS précédant le NKVD – un desinformburo menant des opérations de désinformation au sein des capitales européennes et à travers l’Asie. Celles-ci ciblèrent en premier lieu les Russes blancs exilés. Ainsi, au cours des années 1920, l’opération Trust ([245]) pilotée par le Guépéou fit croire à l’existence d’une importante organisation anti-bolchevique afin d’identifier et d’arrêter les Russes attirés par ce mouvement, notamment ceux qui s’étaient exilés en Europe.

Les méthodes soviétiques de désinformation, parfois grossières dans leur procédé – fabrication de faux documents, témoignages de faux experts, retouches de photographies ou de vidéos – se sont par la suite largement développées sous l’impulsion du KGB. Celui-ci fut ainsi à l’origine de nombreuses opérations d’influence des opinions publiques étrangères. Outre les fausses rumeurs ([246]), les autorités soviétiques eurent recours à des opérations d’infiltration d’organisations étudiantes ou de syndicats, à la promotion d’agents d’influence ou à l’utilisation de médias étrangers.

La France ne fut en rien épargnée par ce phénomène du fait de son appartenance au bloc de l’Ouest et à l’OTAN. Une de ses manifestations fut la mise au jour de l’activité d’agent d’influence exercée par le journaliste Pierre-Charles Pathé entre 1959 et 1979. Travaillant pour les services de renseignement soviétiques, il participa, par le biais d’une agence d’informations, à la diffusion d’une désinformation commandée par le KGB. Arrêté en 1979, il fut condamné au titre de l’article 80 du code pénal ([247]) pour intelligences avec les agents d’une puissance étrangère. Ces dispositions sont désormais codifiées dans une section du livre IV du code pénal relatif aux crimes et délits contre la nation, l’État et la paix publique ([248]) (voir infra).

L’ensemble de ces stratégies mises en place par l’Union soviétique puis par la Russie pour exercer une influence sur les opinions publiques étrangères est désigné par le terme « mesures actives » (aktivni meroprijatija en russe).

Si le contexte géopolitique mondial a été profondément modifié en 1991, les procédés mis en œuvre par le pouvoir russe pour influer sur les opinions étrangères affichent une continuité notable avec ceux entrepris par l’Union soviétique au siècle dernier. Ainsi, l’influence russe sur la campagne présidentielle américaine de 2016 n’est qu’un épisode supplémentaire dans la série des ingérences du Kremlin dans les élections étrangères. Le rapport CAPS-IRSEM ([249]) de 2018 rappelle à cet égard les mesures actives prises par Moscou pour empêcher la réélection de Ronald Reagan en 1984 ou pour faire battre Helmut Kohl aux élections fédérales de 1983, mesures qui n’ont toutefois pas abouti.

b. La nouvelle stratégie d’ingérence informationnelle russe en France s’est appuyée sur des médias d’État et sur les réseaux sociaux

L’ingérence informationnelle russe en France, après s’être affaiblie à la suite de la disparition de l’URSS, a connu une résurgence sous la présidence de Vladimir Poutine, en particulier après l’invasion russe de la Géorgie en 2008.

Souhaitant développer un narratif « alternatif » aux médias occidentaux perçus comme uniformément hostiles à la Russie, des médias russes – Sputnik puis RT France – se sont implantés en France. Leur stratégie consiste principalement, par-delà le relais des positions du Kremlin sur les sujets internationaux, à exploiter les divisions qui peuvent exister dans la société française et vise à donner « une certaine image des conflits au sein de nos démocraties ([250]) ».

L’interdiction de ces médias sur le sol français et européen après l’agression russe de l’Ukraine n’a toutefois pas stoppé l’entreprise de désinformation russe en France, la manipulation ayant toujours cours sur les réseaux sociaux. Par ailleurs, des médias proches des idées véhiculées par la Russie demeurent actifs en France.

i. La volonté de produire un récit alternatif aux médias occidentaux

La chute de l’Union soviétique a entraîné un ralentissement de la stratégie d’ingérence informationnelle russe en Europe et notamment en France. Le discours formulé par la Russie dans le monde, bien que désormais vidé de sa portée idéologique communiste, a toutefois continué à exister malgré une perte mesurable d’influence. Ainsi, lors de la seconde guerre de Tchétchénie en 1999, le président Poutine, nouvellement arrivé au pouvoir, a pu constater le décalage de perception entre la population russe et l’opinion publique internationale quant à l’image de terroristes dont il a voulu affubler les Tchétchènes. Loin de relayer son discours, les médias occidentaux ont documenté les violations des droits humains et les exactions commises par l’armée russe, en particulier à l’occasion de la destruction de la ville de Grozny ([251]), capitale de la république indépendantiste de Tchétchénie.

Cette perte d’influence du discours russe dans le monde s’est à nouveau illustrée lors des « révolutions de couleur », mouvements populaires de protestation dans l’ex-espace soviétique soutenus par les pays occidentaux ([252]). Les révolutions de couleur ont donné lieu, en réaction, à la création d’organes russes visant à promouvoir et améliorer l’image de la Russie dans le monde. En 2004 est fondé, par exemple, le club de Valdaï, forum international de discussion qui vise à défendre un discours positif sur le rôle de la Russie dans le monde. De même, Russia Today est créée en 2005 avec pour objectif initial de promouvoir l’image de la Russie en dehors de ses frontières.

Malgré ces réalisations, la guerre de Géorgie en 2008 témoigna encore de la difficulté pour les autorités russes de défendre un discours positif sur la Russie qui soit diffusé à l’international. Pour M. Maxime Audinet, chercheur à l’Institut de recherche stratégique de l’École militaire (IRSEM), cette guerre a été un tournant dans la stratégie informationnelle russe : « L’État russe a jugé que la couverture des événements par les grands médias était unilatéralement pro-géorgienne et qu’il était temps que la Russie se dote d’un outil permettant de produire un autre récit ([253]). » Dans cet esprit, Russia Today est devenue en 2009 RT pour apparaître moins ostensiblement liée au Kremlin, puis, lors d’une visite dans les locaux de la chaîne en 2013, Vladimir Poutine a rappelé vouloir « créer un média susceptible de briser le monopole des médias anglo-saxons dans le flux mondial de l’information ». Pour M. Maxime Audinet, la « posture anti-hégémonique et concurrentielle » est ainsi inhérente à ce réseau d’information.

La guerre de Géorgie marque donc le début d’une stratégie structurée de développement à l’international des réseaux d’information pro-russes passant notamment par l’installation de rédactions de RT à l’étranger, y compris en France.

ii. La tête de pont de la manipulation de l’information russe en France : RT France et Sputnik, des médias d’État « alternatifs »

En France, les deux principales entités ayant porté la stratégie de manipulation de l’information de la Russie sont Sputnik et RT France.

Sputnik est une agence de presse multimédia internationale lancée par le gouvernement russe en 2014 diffusant dans trente-quatre pays, dont la France où ses contenus sont francophones. Son slogan, « dire ce qui n’est pas dit ([254]) », souligne le positionnement éditorial de ce média qui proclame lutter contre « la propagande agressive qui nourrit le monde et impose un point de vue unipolaire ([255]) ». Cela se traduit par un traitement particulièrement alarmiste des violences commises en France comme ce fut le cas au cours de « l’affaire Théo » en 2017 ([256]).

RT France est une chaîne russe francophone, créée trois ans plus tard, en décembre 2017 ([257]). Rapidement accusée d’être un organe d’influence, notamment par les équipes du candidat Emmanuel Macron lors de la campagne présidentielle de 2017 ([258]), la chaîne opère toutefois une stratégie voilée et prudente de désinformation qui apparaît moins agressive que Sputnik. Elle est désireuse d’afficher une forme de respectabilité et de professionnalisme qui s’est traduite par l’obtention d’une licence auprès du CSA ou par le recrutement de journalistes reconnus, à l’instar de M. Frédéric Taddeï en 2018. Se présentant comme un média « alternatif », non « mainstream », RT France utilise un vocabulaire proche de celui de la Russie, en particulier en matière de géopolitique. Ainsi, elle relaie la voix de Moscou qui estime que la Crimée n’a pas été annexée mais qu’elle a fait sécession, de même pour le Donbass. Plus tard, au moment de l’invasion russe de l’Ukraine le 24 février 2022, un bandeau à l’antenne fait figurer le vocable « opération militaire » pour parler de la guerre engagée par la Russie, reprenant ainsi la sémantique du Kremlin.

Ces deux « médias d’État », ainsi que les qualifie M. Maxime Audinet, sont entièrement financés par l’État russe pour un budget total qui s’élève selon le chercheur à 400 millions d’euros : 300 millions d’euros pour RT et 100 millions d’euros pour Sputnik, représentant 30 % du budget alloué par l’État russe à son audiovisuel extérieur public. En comparaison, « la France ne consacre que 7 % de son budget de médias publics à France médias monde ».

La stratégie éditoriale de ces médias rejoint l’objectif russe de déstabilisation des sociétés occidentales. De fait, les informations qui y sont relayées n’ont pas spécifiquement pour objectif de donner une bonne image de la Russie, « ils ne sont pas très “russo-centrés”, mais ils se présentent dans l’espace médiatique […] comme alternatifs ». Cette position ne vise finalement qu’à « créer de la dissension et creuser les divisions » au sein de la société française. Pour M. Manuel Lafont Rapnouil, directeur du CAPS, « la stratégie russe est […] une stratégie de confusion et subversion » à laquelle concourent largement RT France et Sputnik en France.

Cette stratégie s’est particulièrement illustrée au cours de divers mouvements de protestation qu’a connus la France ces dernières années. La Russie, par l’intermédiaire de ces médias d’État, « appuie là où ça fait mal ([259]) » en amplifiant ces évènements à l’instar du mouvement des Gilets jaunes ou des mouvements « antivax » qui ont émergé avec la crise du covid-19. RT France a ainsi largement relayé la protestation des Gilets jaunes, le plus souvent en en retransmettant les aspects les plus spectaculaires.

Une autre stratégie rhétorique très usitée par ces médias et leurs défenseurs est l’utilisation systématique du relativisme (parfois appelé « whataboutism ») et du « tu quoque » latin ([260]) qui permet d’excuser les agissements russes en prétendant que les actes des autres pays, en particulier ceux des États-Unis, sont semblables ou pires. Le relativisme permet par ailleurs de mettre sur le même plan des situations fort différentes. M. Audinet prend l’exemple des défenseurs de RT qui prétendent que la chaîne « ne ferait pas autre chose que France 24 ».

Par ailleurs, ces médias russes et leurs représentants assument un discours agressif vis-à-vis des pays et médias considérés comme hostiles et plus largement contre les discours critiques à leur endroit. Ainsi, dans une interview de 2012 au quotidien russe Kommersant, Margarita Simonian, rédactrice en chef de RT, déclarait : « Nous [RT] conduisons la guerre de l’information et, même plus, contre le monde occidental. » M. Christophe Deloire ([261]), secrétaire général de Reporters sans frontières (RSF) a été directement visé par Mme Simonian, qui lui a demandé sur RT et Sputnik « d’autodissoudre sans faire de bruit » RSF à la suite de l’enquête de l’ONG sur le système RT à Moscou.

Dans cette perspective, RT France a engagé des procédures judiciaires contre des chercheurs ou des journalistes français critiques à l’encontre de la chaîne ou, plus largement, de la Russie. C’est notamment le cas de M. Nicolas Tenzer, qui a fait l’objet de deux plaintes pour diffamation en 2021 en raison de deux tweets visant RT France. De même, le chercheur M. Jean-Baptiste Jeangène Vilmer a été visé par une plainte similaire. Les quatre auteurs du rapport CAPS-IRSEM de 2018 ([262]) – dont M. Jeangène Vilmer – décryptant les manipulations de l’information opérées par la Russie et qui mettent en cause RT et Sputnik ont également fait l’objet d’une plainte en diffamation de la part de RT France le 3 décembre 2018.

La chaîne a ainsi multiplié les « procédures bâillons » afin d’intimider les chercheurs et journalistes qui exposent le système de manipulation de l’information russe. La rapporteure déplore l’utilisation de la justice française par des entités liées à des États étrangers pour entraver le travail légitime des journalistes et des chercheurs. Cette pratique est d’autant plus choquante qu’elle vise à dissuader tout effort de recherche du fait du coût financier que représentent ces procès.

Recommandation n° 1 : Créer un cadre juridique permettant de protéger les chercheurs et journalistes qui font l’objet de « procédures bâillons » de la part d’entités liées à des États étrangers.

Malgré leurs agissements, RT France et Sputnik ont toujours veillé à ne pas sortir du cadre légal de leur activité, se réclamant d’une liberté d’expression qui n’existe par ailleurs plus en Russie, leur pays d’origine. Leur stratégie consiste ainsi à donner une vision délibérément tronquée et biaisée des évènements, sans toutefois tomber dans le mensonge ou le discours de propagande. RT France a cependant fait l’objet en 2018 d’une mise en demeure du Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA, devenu Arcom en 2022) pour « manquement à l’honnêteté, à la rigueur de l’information et à la diversité des points de vue » à propos d’un sujet consacré à la Syrie qui contestait la réalité des attaques à l’arme chimique dans la région de la Ghouta orientale. Le CSA a déploré l’absence de diversité des points de vue sur un tel sujet. Par ailleurs, la traduction orale des propos tenus par un témoin syrien ne « correspondait en rien à ce qu’il exprimait à l’antenne ([263]) ».

iii. La guerre en Ukraine intensifie la désinformation russe, menant à l’interdiction de ses relais médiatiques qui ne disparaissent pas tout à fait

L’invasion russe de l’Ukraine a provoqué un tournant dans la stratégie d’ingérence informationnelle russe en France. RT France, qui veillait jusqu’alors à demeurer dans le champ de la légalité, a délibérément repris le vocabulaire et le discours de Moscou sur la guerre en Ukraine. Ainsi, le vocable « opération militaire spéciale » a régulièrement été utilisé dans Sputnik et sur RT France dès le début de la guerre. Le discours officiel de la Russie s’est trouvé repris, parfois mot pour mot, par des invités sur la chaîne RT France dans des plateaux déséquilibrés en faveur de Moscou, invités dont certains étaient notoirement pro-Kremlin ([264]).

Cette intensification de la désinformation russe en France s’est illustrée par la diffusion sur RT France, le 17 avril 2022, d’un sujet portant sur les massacres commis à Boutcha par l’armée russe pendant son occupation de la ville au début du conflit. Le correspondant de la chaîne à Moscou y développe une thèse mettant en doute la responsabilité des Russes, reprise en plateau par un invité qui suggère que ces massacres auraient été commis par les Ukrainiens ([265]). Par ailleurs, la chaîne diffuse des documentaires de propagande conçus au siège de RT en Russie dans lesquels se retrouve le discours officiel russe, le régime de Kiev y étant par exemple qualifié de « néonazi » ([266]).

L’existence en France – et plus largement dans l’Union européenne – de ces récits légitimant la guerre d’agression russe au moyen d’une désinformation orchestrée par un État étranger a poussé le Conseil de l’Union européenne à réagir. Le 1er mars 2022, il a prononcé une interdiction à tous les opérateurs (fournisseurs de service internet, satellite…) de diffuser le contenu de RT et Sputnik ([267]).

Le 2 mars 2022, les réseaux de RT ont été suspendus au sein de l’Union européenne, entraînant une fermeture des bureaux à Londres et à Washington. En France, RT France se trouve aujourd’hui en redressement judiciaire après une deuxième vague de sanctions affectant TV Novosti, la maison mère de RT, une organisation non-commerciale financée par l’État russe. Ses actifs ayant été gelés, RT France devrait bientôt fermer son bureau en France, selon M. Maxime Audinet. Ce dernier observe depuis la suspension de RT une forme de relocalisation du réseau à Moscou, présageant une « ligne éditoriale encore plus contrôlée depuis la Russie » et « offrant la possibilité de produire des contenus plus idéologiques qu’auparavant ».

Parallèlement, ces médias dont la diffusion a été suspendue tentent des stratégies de contournement des sanctions. Celles-ci consistent à inciter au téléchargement de VPN qui permettent d’ignorer la localisation de l’appareil de diffusion ou à créer des sites « miroirs », répliques des sites originaux avec d’autres noms de domaine. De fait, la production de contenus francophones par Sputnik et RT se poursuit, en particulier en Afrique subsaharienne francophone ([268]).

Malgré la moindre visibilité des contenus de RT France et de Sputnik en France, les manipulations de l’information par des entités russes ou pro-russes n’ont malheureusement pas disparu. Sur internet, en particulier sur les réseaux sociaux, continue de circuler une désinformation d’autant plus virulente qu’elle n’est plus portée par un média qui veut se donner une apparence de respectabilité. Ainsi, M. Audinet pointe le rôle des fermes à trolls mises en place par Evgueni Prigojine, fondateur de la milice armée Wagner ([269]).

M. Prigojine a également créé la « Fondation pour combattre l’injustice », une prétendue ONG qui viserait à alerter l’opinion occidentale, et notamment française, sur les « violences policières » qui séviraient dans ces pays. Un article du journal Le Monde ([270]) a exposé la stratégie de cette organisation qui essaye d’attiser les tensions au sein des sociétés occidentales autour des questions sécuritaires et raciales. Ce procédé de propagation d’informations sous fausse bannière est un procédé récurrent du pouvoir russe. Beaucoup de ces « fondations » gravitent autour de la « galaxie Prigojine » à l’instar de la Fondation pour la protection des valeurs nationales (FZNC) dirigée par Maxim Chougaleï, l’un des lieutenants d’Evgueni Prigojine.

Certains médias diffusés en France, sans qu’il soit démontré qu’ils sont financés par l’État russe ou dirigés par des citoyens russes, participent tout de même à la propagation d’une information biaisée en faveur de la Russie. La distinction au sein de leur contenu entre proximité idéologique – qui est légale – et désinformation reprenant le discours de Moscou n’est pas toujours aisée. La question a ainsi été posée, notamment à M. Audinet lors de son audition, du rôle du média Omerta, sponsorisé par M. Charles d’Anjou et dont M. Régis Le Sommier, qui a notamment travaillé à RT France, est le directeur de la rédaction.

Auditionnés par la commission d’enquête ([271]), MM. Le Sommier et d’Anjou ont formellement nié produire un contenu pro-russe, le premier affirmant qu’il « ne défend pas un camp » et le second répétant que ses reportages sont « factuels ».

À l’appui de leurs affirmations, ils ont excipé d’un passage du documentaire « Front russe » mis en ligne sur Omerta – où M. Le Sommier aurait relevé que « la question de l’Holodomor était relativisée » dans les nouveaux manuels scolaires à destination de la jeunesse ukrainienne des oblasts conquis par l’armée russe – que leur objectivité ne saurait être remise en cause.

Pour la rapporteure, la seule présence de ce passage ne saurait exonérer l’ensemble du reportage de sa tonalité.

À l’inverse, plusieurs éléments diffusés par le magazine font état de positions favorables à la Russie. À titre d’exemple, alors que M. Le Sommier affirme que la première édition du magazine Omerta, portant sur la guerre en Ukraine, ne visait en rien à « rassembler des propos pro-russes », ce numéro fait néanmoins intervenir des personnalités telles que M. Arno Klarsfeld, qui a notamment affirmé que l’Ukraine n’est « pas innocente ([272]) » de l’agression qu’elle subit, ou M. Henri Guaino, qui a estimé lors d’un entretien que la Russie n’est pas « le seul coupable ([273]) » de la guerre qu’elle mène en Ukraine.

En outre, le magazine qui se veut alternatif tend à présenter le régime russe sous un angle qui masque son caractère intrinsèquement répressif. Ainsi, dans cette même première édition du magazine, il n’est pas fait état de la suppression des libertés publiques en Russie, de la mise au pas des journalistes et des contre-pouvoirs ou, plus simplement, de la rhétorique anti-ukrainienne qui dépeint le pays agressé comme nazi et fasciste.

De manière générale, le média tend à adopter un narratif sur le conflit qui s’accorde avec celui de Moscou : un article décrit la « double face » du président Volodymyr Zelensky, un autre dénonce les ambitions des États-Unis de « coloniser » les élites mondiales et de tirer délibérément profit de l’agression russe en Ukraine.

Par ailleurs, la commission d’enquête a interrogé M. d’Anjou sur la gestion financière du magazine Omerta. Le président d’Omerta a expliqué que ce sont ses activités autres que celles qu’il a exercées en Russie qui, en « quinze années de travail », lui ont permis de financer, sur ses « fonds personnels », le million d’euros nécessaire au budget annuel du média.

Il a ajouté que ce dernier ne bénéficie pas de l’agrément du ministère de la culture qui permettrait de lui faire économiser « environ 200 000 euros ». M. d’Anjou a nié toucher « un seul centime d’argent » russe.

2. L’Afrique, espace privilégié de la désinformation russe anti-française

En parallèle de leurs activités en France, RT, Sputnik et les réseaux de désinformation numériques russes (à l’instar des fermes à troll) ont déployé sur le continent africain une entreprise de désinformation nuisant à l’image de la France. Cette ingérence informationnelle, se nourrissant de sentiments hostiles à l’ancienne puissance colonisatrice, a alimenté l’hostilité des populations contre la présence française en Afrique.

a. La Russie a développé une stratégie spécifique de désinformation en Afrique

L’Afrique est l’un des terrains favoris de la Russie pour le déploiement de son entreprise de désinformation visant la France. Le continent dispose en effet de plusieurs caractéristiques singulières exploitées par les autorités russes pour entreprendre une manipulation de l’information particulièrement efficace. S’il n’est jamais aisé de dresser des constats valables pour l’intégralité des pays du continent, il convient ici de dépeindre à grands traits certaines réalités explicitées par plusieurs travaux de recherche.

En premier lieu, le paysage médiatique africain est globalement moins structuré que celui que nous connaissons en Europe. L’information publique y est largement sujette à caution, notamment du fait de l’existence dans de nombreux pays d’un contrôle des médias qui entretient une méfiance des populations à son égard. La qualité des médias est aussi régulièrement en cause.

La consommation d’information des Africains repose par ailleurs de manière grandissante sur les médias sociaux ou sur internet. Le rapport Afrobarometer de février 2022 soulignait ainsi un usage ayant « presque doublé » en cinq ans ([274]). Cette pratique informationnelle s’établit désormais dans des proportions semblables à celle des Européens ([275]).

En outre, les langues françaises et anglaises, largement parlées sur le continent, sont des vecteurs simples pour faire pénétrer la désinformation russe. De fait, plusieurs chercheurs français ([276]) pointent la hausse continue de la propagation des contenus russes à travers l’internet africain francophone.

Enfin, la Russie formule en Afrique un discours stéréotypé mais très efficace pour faire passer ses messages en s’appuyant sur le ressentiment existant contre les anciennes puissances colonisatrices et sur leur action supposément néocoloniale. M. Thomas Gomart (IFRI) parle d’un « sentiment anti-français en Afrique » qui, s’il s’explique en partie par « nos propres erreurs », est aussi produit et encouragé par des opérations de manipulation de l’information.

La Russie procède ainsi à une double manipulation consistant à dénigrer l’action des puissances occidentales en Afrique et à s’en distancier elle-même en se présentant, ainsi que le souligne M. Gomart, comme un « leader du Sud global » alors même que ce pays mène actuellement « une guerre coloniale en Ukraine ». Le succès de cette rhétorique repose également en partie sur la bonne image que la Russie a conservée dans bon nombre de pays africains où elle est associée à son passé soviétique anticolonial et à son soutien d’alors aux luttes indépendantistes au cours des processus de décolonisation. À cet égard, M. Bernard Émié, directeur de la DGSE, identifie « un socle idéologique […] constitué à la faveur des luttes de libération » dont bénéficie la Russie dans ses relations diplomatiques avec de nombreux États africains.

Les vecteurs de la désinformation russe en Afrique sont semblables à ceux intervenant en France mais leur impact sur les populations y apparaît bien plus notable. RT et Sputnik bénéficient d’une large audience, notamment du fait de la pratique largement répandue des journaux et médias africains en ligne consistant à reprendre en intégralité les contenus des médias russes sur leurs sites sans prendre la peine de mener un travail journalistique de recoupement de l’information ([277]). Avec l’interdiction de diffusion de ces deux médias en Europe, l’Afrique apparaît comme un nouveau terrain d’expansion. Ainsi, en janvier 2023, RT France a noué au Cameroun un partenariat avec Afrique Media, une chaîne de télévision privée qui affiche un contenu favorable à la Russie et très critique envers la France. M. Maxime Audinet a également mentionné lors de son audition des médias africains « purement et simplement fondés et financés par des acteurs russes » à l’instar de la radio Lengo Songo en Centrafrique.

Les réseaux sociaux jouent un rôle déterminant dans l’entreprise russe de désinformation en Afrique en relayant ces contenus. M. Audinet soulignait ainsi le rôle joué par des usines à trolls russes externalisées au Ghana et en Centrafrique ciblant notamment la France.

Il convient également de souligner l’importance de la « galaxie Prigojine » – ou « galaxie Wagner » – dans la propagation de fausses informations en Afrique. Selon les mots de M. Bernard Émié, directeur de la DGSE, Wagner est une « structure d’influence, de déstabilisation et de coercition », qui s’organise comme une galaxie dans laquelle la société de tête s’adjoint des filiales intervenant dans le domaine économique et pratiquant aussi bien la prédation économique que l’influence, le contrôle des médias, le contrôle des gouvernements ou la sécurité privée.

Cet ensemble protéiforme s’appuie notamment sur la ferme à trolls créée à Saint-Pétersbourg par son fondateur Evgueni Prigojine, connue sous le nom d’Internet Research Agency (IRA). M. Stéphane Bouillon, secrétaire général de la défense et de la sécurité nationale (SGDSN) soulignait lors de son audition le rôle joué par des entreprises liées à Wagner et installées en Afrique dans une opération assez sournoise de désinformation visant Emmanuel Macron lors de sa campagne à l’élection présidentielle de 2022. Cette opération, dite opération Beth, visait à mener une promotion appuyée en faveur du candidat en reprenant une partie de sa propagande électorale pour ensuite la dénoncer peu de temps avant le scrutin. Pour M. Bouillon, le but était double : « pouvoir dire, juste avant le scrutin, que le président sortant utilisait des manœuvres de manipulation de l’information pour se faire réélire ; et, deuxièmement, prétendre qu’il utilisait les Africains dans une posture néocolonialiste. » Si le Conseil constitutionnel, averti par le SGDSN, a considéré que cette attaque « n’avait pas eu d’impact sur la sincérité du scrutin », M. Bouillon a souligné la régularité d’attaques venues d’Afrique de la part de ces entreprises qui ont depuis changé de nom.

b. Cette rhétorique russe antifrançaise a déjà largement porté ses fruits en Afrique

Qu’il s’agisse de l’Afrique ou d’autres zones géographiques, la Russie, par l’intermédiaire de ses outils de désinformation, mène une stratégie opportuniste consistant à aggraver les tensions, semer la confusion et amplifier les mouvements de rejet des puissances occidentales. Ainsi, les médias RT et Sputnik choisissent délibérément de « surmédiatiser » certains dossiers qui attisent le ressentiment des populations africaines. C’est notamment le cas des nombreuses séquences accordées au sujet du franc CFA décrit comme la continuation de liens impérialistes entre la France et les pays africains francophones.

En Afrique, l’intensité des stratégies russes de désinformation et le terreau fertile qu’elles y trouvent ont permis à Moscou d’aboutir à des résultats manifestes contre l’influence et l’image de la France dans le continent.

Ainsi, l’une des réussites de l’influence russe en Afrique est d’avoir contribué à discréditer l’action de l’armée française au Sahel, aboutissant à son départ du Mali en août 2022 et du Burkina Faso en février 2023 où elle était engagée dans le cadre de l’opération Barkhane. Ces départs ont succédé à la suspension de la coopération militaire française avec la Centrafrique décidée en 2021 à la suite du choix des autorités centrafricaines de s’associer aux mercenaires de Wagner pour assurer la sécurité du pays. Wagner joue en effet un rôle central dans les relations russo-africaines, permettant à Moscou de se dédouaner des exactions commises par ces mercenaires privés tout en établissant relativement discrètement des relations de proximité avec certains régimes africains dont la Russie assure la sécurité.

Si l’influence réelle qu’a eue la désinformation russe sur ces départs demeure difficile à mesurer, celle-ci a indéniablement accentué des phénomènes de mécontentement de la population tant dans la rue que sur les réseaux sociaux. Dans un entretien donné en février 2023 ([278]), M. Alain Antil, chercheur et directeur du centre Afrique subsaharienne de l’Institut français des relations internationales (IFRI) évoque « toute une gamme d’actions » déployée par la Russie pour abîmer l’image de la France en Afrique.

De nombreuses fausses informations, diffusées par des médias russes francophones ou reprises par des militants rémunérés ont ainsi circulé sur les réseaux sociaux. En particulier, plusieurs dessins animés mettent en scène une France sous les traits d’un rat ou d’un serpent menaçant venus piller ses anciennes colonies et combattus par les forces africaines aidées par la Russie qui finissent par triompher. Au Mali, une fausse information a été diffusée par l’armée malienne et largement reprise sur les réseaux sociaux au sujet d’une prétendue découverte d’un charnier à Gossi résultant de l’action des forces armées françaises sur place. Si l’armée française a par la suite procédé à une riposte en dénonçant, images à l’appui, le procédé grotesque à l’œuvre, le démenti est souvent moins partagé que la fausse information elle-même.

Par ailleurs, la Russie s’appuie sur des figures du panafricanisme actuel comme Mme Nathalie Yamb ou M. Kémi Séba pour diffuser des contenus anti-français. Comme cela a déjà été souligné, ce dernier a ainsi reçu plus de 400 000 dollars entre 2019 et 2020 pour mener des opérations au service d’Evgueni Prigojine comme l’ont révélé les Wagner Leaks ([279]). Ces militants affichent en retour un soutien revendiqué à Moscou et à Wagner. À ces fins, M. Émié évoquait lors de son audition la facilité à organiser dans certains pays africains des manifestations en payant des participants et en créant un « effet loupe » au moyen de vidéos postées sur les réseaux sociaux.

In fine, la Russie a réussi à supplanter la force militaire française en Centrafrique, au Mali et, sans doute prochainement, au Burkina Faso. Si cette évolution tient également aux échecs relatifs des coopérations militaires françaises dans ces pays et à un ressentiment bien réel des populations contre l’ex-puissance colonisatrice, la campagne de désinformation russe a nettement contribué à dénigrer la France et à renforcer l’influence de Moscou en Afrique francophone.

3. L’ingérence informationnelle russe dans les campagnes présidentielles françaises de 2017 et 2022

L’affaire des « Macron Leaks » apparaît comme la plus importante tentative d’ingérence par la désinformation menée par la Russie en France. Celle-ci a atteint son apogée par la publication de plus de 20 000 courriers électroniques liés à la campagne présidentielle de 2017 du candidat Emmanuel Macron deux jours avant le vote du second tour. Ces fuites de documents (ou « leaks ») ne furent toutefois que la conclusion d’une stratégie plus globale de dénigrement du candidat perpétrée principalement en ligne.

L’échec de cette tentative d’ingérence attribuée à la Russie a contribué à forger une structure française résiliente face à ces opérations de désinformation numérique. Ainsi, l’organisation de l’élection présidentielle de 2022 a su résister aux tentatives d’ingérences dirigées contre elle.

a. Les « Macron Leaks » au cours de l’élection présidentielle de 2017

Le rapport CAPS-IRSEM de 2018 ([280]) précité explicite les différentes étapes de la stratégie de désinformation ayant ciblé Emmanuel Macron au cours de sa campagne électorale à l’élection présidentielle de 2017 où la fuite des courriels n’a été que le « paroxysme d’une campagne orchestrée depuis longtemps contre le candidat ».

À partir du début de l’année 2017, des rumeurs et diffamations à l’encontre de M. Macron ont commencé à prendre une ampleur notable, en particulier sur les réseaux sociaux. Celles-ci se sont nourries des productions médiatiques de Sputnik et Russia Today en français ([281]) partagées en ligne. Ainsi, un article publié le 4 février 2017 par Sputnik ([282]) évoque les « détails controversés » du candidat Emmanuel Macron et relaie les propos d’un député français affirmant que ce dernier est un « agent du grand système bancaire américain » et qu’il est soutenu financièrement par le « très riche lobby gay ».

L’une des tentatives de désinformation en ligne les plus visibles au cours de cette campagne a consisté à faire émerger la rumeur selon laquelle le candidat Emmanuel Macron possédait un compte bancaire offshore. Cette insinuation, opportunément dévoilée peu avant le débat télévisé d’entre-deux-tours entre Mme Le Pen et M. Macron le 3 mai 2017, a éclos sur le forum américain 4Chan via la publication de faux documents par un internaute utilisant une adresse IP lettone ([283]). La rumeur a connu un bref succès entretenu sur Twitter par plus de 7 000 comptes, amenant la candidate du Front national à y faire elle-même allusion au cours du débat. Mme Le Pen s’est ainsi exprimée : « J’espère qu’on n’apprendra pas que vous avez un compte offshore aux Bahamas. »

Enfin, les « Macron Leaks » à proprement parler ne sont intervenus que deux jours plus tard, le 5 mai 2017, quelques heures avant la période officielle de silence électoral qui précède le scrutin, empêchant les équipes du candidat de pouvoir riposter à cette ingérence. Neuf gigaoctets de données relatives à la campagne d’Emmanuel Macron ont été mis en ligne sur Archive.org ([284]) puis sur un site anonyme de partage de fichiers, Pastebin, et sur 4Chan.

Ces nombreuses données (courriels de collaborateurs et responsables politiques d’En Marche, notes, factures, échanges privés…) ont ensuite été rapidement partagées sur Twitter par des comptes américains pro-Trump et des programmes informatiques (des bots) sous le mot-dièse #MacronLeaks. L’utilisation de ces bots est mise en évidence par l’ampleur et la rapidité des partages concentrés sur un petit nombre de comptes. Ainsi, les dix comptes Twitter les plus actifs dans l’utilisation du mot-dièse #MacronLeaks ont publié plus de 1 300 tweets en un peu plus de trois heures. À ces éléments de campagne sont mêlés d’autres faux documents comme des faux courriels également relayés sur les réseaux sociaux. In fine, le mot-dièse #MacronLeaks a été utilisé dans près de 47 000 tweets en moins de quatre heures.

Un schéma en trois étapes apparaît donc dans ces stratégies de désinformation menées en ligne :

– la publication de faux éléments – faux documents, rumeurs… – sur des forums américains ou des plateformes de partage comme 4Chan par des internautes anonymes ;

– la diffusion de ces éléments sur des réseaux sociaux grand public, souvent Twitter, soutenue et intensifiée par des bots qui partagent massivement la désinformation ;

– la reprise de ces contenus par des communautés politiques, notamment l’extrême droite américaine ou française ; ces reprises sont en retour alimentées par les bots.

Dans l’ensemble de cette campagne dirigée contre le candidat d’En Marche à l’élection présidentielle de 2017, la responsabilité russe fait peu de doute. En effet, outre l’opposition idéologique entre un candidat pro-européen et un pouvoir russe plus enclin à voir gagner un candidat français favorable à un rapprochement avec la Russie, des analyses quantitatives et des travaux de recherche ont mis en évidence l’implication d’acteurs provenant de Russie dans cette opération de désinformation.

Ainsi, une étude réalisée par la société Bakamo ([285]) portant sur huit millions de liens partagés entre novembre 2016 et avril 2017 sur les 800 sites les plus visités durant la campagne présidentielle a établi une influence étrangère en provenance de Russie. Marquant la spécificité du cas russe, l’étude précise qu’« aucune autre source étrangère d’influence n’a été détectée » durant cette campagne par ce biais.

Le rapport CAPS-IRSEM ([286]) liste par ailleurs un faisceau d’éléments qui tendent à prouver la responsabilité russe. Parmi ceux-ci, il souligne la déclaration de M. Konstantin Rykov, ancien député Russie unie et propagandiste reconnaissant avoir joué un rôle dans la campagne de désinformation menant à l’élection de Donald Trump. Il a affirmé dans un entretien ([287]) : « Nous avons réussi, Trump est président. Malheureusement, Marine n’est pas devenue présidente. Une opération a fonctionné, mais pas la deuxième. » À cela s’ajoute l’implication évoquée précédemment de médias russes financés par le Kremlin.

Si l’implication russe est manifeste dans la campagne de désinformation en ligne, il demeure très difficile d’identifier avec certitude l’origine des attaques informatiques. M. Stéphane Bouillon, SGDSN, a souligné lors de son audition la permanence des faux-semblants dans ces cyber-attaques : « Un État peut utiliser APT31 [un système chinois de cyber-attaque sur le dark web] pour faire porter le chapeau à Chine, par exemple ». L’existence d’une enquête judiciaire en cours n’a en outre pas permis d’en savoir davantage à cet égard même si M. Bouillon a estimé que « visiblement, l’origine est russe ». C’est également la conclusion à laquelle est parvenue une enquête du Monde publiée en 2019 ([288]) et qui montre l’implication coordonnée de deux « unités de pirates étatiques russes » liées au service de renseignement militaire russe, le GRU.

b. L’échec de cette tentative a souligné la résilience de nos institutions face à la désinformation, renforcée dans la perspective de l’élection présidentielle de 2022

Malgré l’ampleur de l’opération de désinformation entreprise, cette fuite n’a eu qu’un effet modeste sur le processus électoral si l’on en juge par les résultats des élections de 2017 remportées par M. Macron. L’échec de cette tentative résulte de la conjonction de plusieurs facteurs qui soulignent la résilience de notre société face aux manœuvres de désinformation. Parmi ceux-ci peuvent être cités :

– le respect par les médias « traditionnels » d’une retenue au sujet de ces Macron Leaks, qui est due en partie à la période de silence électoral mais constitue également une marque de sérieux face à des informations sensationnalistes ;

– le rôle de la Commission nationale de contrôle de la campagne électorale en vue de l’élection présidentielle (CNCCEP), garante du bon déroulement de la campagne, et de l’Agence nationale de la sécurité des systèmes d’information (ANSSI) qui ont su anticiper ces attaques. Ces structures ont en effet alerté les partis politiques, la population et les médias sur les risques liés à la manipulation de l’information en amont et durant toute la campagne électorale. La CNCCEP a par ailleurs publié un communiqué le lendemain de la fuite intimant aux organes de presse de ne pas relayer ces données ;

– la réaction de l’équipe de campagne d’En Marche, qui a rapidement communiqué après la fuite des données en ligne. Elle avait déjà alerté l’opinion publique au cours de la campagne pour faire état des piratages dont elle faisait l’objet ([289]) ;

– l’attitude de la population française qui a su rester imperméable vis-à-vis de ces fuites qui n’apportaient aucune preuve d’acte illégal ou extravagant.

Fortes de cette expérience, les autorités françaises ont depuis lors renforcé le dispositif de contrôle des manipulations de l’information, en particulier au moment des élections présidentielles. Ainsi, en 2021 a été créé Viginum, service de l’État chargé de la vigilance et de la protection contre les ingérences numériques étrangères. L’objectif était de « faire en sorte que Viginum soit opérationnel avant la campagne présidentielle de 2022 » selon les mots de M. Stéphane Bouillon.

Viginum se fonde sur quatre critères juridiques pour caractériser l’ingérence numérique étrangère : l’atteinte potentielle aux intérêts fondamentaux de la nation ([290]) ; l’implication d’un acteur étranger ; un contenu manifestement inexact ou trompeur ([291]) ; une « diffusion artificielle ou automatisée, massive et délibérée » ([292]), ou la volonté d’une telle diffusion. Viginum agit au quotidien à la détection de « manœuvres informationnelles » et procède à une investigation approfondie quand celles-ci présentent des risques.

Dans le contexte d’élections nationales, Viginum revêt également un rôle d’assistance des autorités garantes du bon déroulement des scrutins, à l’instar du Conseil constitutionnel et de l’Autorité de régulation de la communication audiovisuelle et numérique (Arcom).

Le chef de ce service, M. Gabriel Ferriol, le directeur de l’ANSSI, M. Vincent Strubel, et M. Stéphane Bouillon ([293]), ont ainsi pu faire état des leçons tirées des Macron Leaks et du dispositif mis en place pour l’élection présidentielle de 2022 sous la houlette du SGDSN.

En premier lieu, la prévention a été renforcée. En amont de la campagne, entre octobre 2021 et janvier 2022, tous les candidats déclarés à l’élection ou susceptibles de l’être ont été conviés à deux réunions organisées par le SGDSN afin que leurs équipes de campagne puissent être informées des menaces existant « en matière de cyber, de manipulation de l’information et d’espionnage ». L’ANSSI a également œuvré à la sensibilisation des candidats mais aussi des communes et des médias.

Par ailleurs, l’ANSSI a veillé à sécuriser les systèmes de l’État, en particulier ceux liés à l’organisation du scrutin (gestion des listes d’émargement, remontée des résultats, gestion des procurations…).

Enfin, Viginum a mené sa première opération de vigilance numérique au cours d’un scrutin national à l’occasion de cette élection présidentielle. Pour M. Ferriol, il existe quatre types de cible des ingérences numériques en période électorale : les candidatures, qui peuvent faire l’objet de campagne de dénigrement ou de promotion ; les thèmes de campagne ; les médias traditionnels ; les institutions et le processus électoral lui-même, Viginum observant par exemple « des cas de manipulation de l’information visant à décourager certaines parties de la population de voter au prétexte que la procédure électorale serait biaisée ou inopérante, ou que l’élection serait volée ».

Pour mener à bien l’ensemble de ces missions au cours de la campagne, ces structures ont également noué des contacts étroits avec d’autres administrations au sein de la gouvernance interministérielle de la politique publique de lutte contre les manipulations de l’information, notamment avec l’Arcom et la CNCCEP. Elles ont aussi collaboré avec des services étrangers afin d’échanger leurs bonnes pratiques. Ainsi, à l’automne 2021, les services du SGDSN ont travaillé avec leurs homologues allemands au moment des élections fédérales allemandes.

Le résultat de cette stratégie coordonnée a été très positif pour le scrutin de 2022. L’ANSSI n’a constaté que quelques attaques ciblant certains sites internet de médias, notamment de presse écrite, des « épiphénomènes » selon M. Strubel. Celles-ci consistaient le plus souvent en des tentatives d’attaque assez basiques dites « en déni de service », par saturation d’un site internet via un envoi massif de requêtes. Aucune coupure d’accès n’a été relevée.

Concernant les manipulations d’information en ligne, Viginum a détecté au cours de la campagne soixante phénomènes « potentiellement inauthentiques », douze donnant lieu à une investigation approfondie et faisant l’objet d’une « note de caractérisation » afin de déterminer s’ils répondaient aux quatre critères de définition de l’ingérence numérique étrangère. Parmi eux, cinq phénomènes répondaient aux quatre critères et le plus important, surnommé Beth, déjà mentionné, a fait l’objet d’une communication. Il s’est agi d’une manœuvre commanditée par la galaxie Wagner implantée en Afrique pour dénoncer de fausses manipulations de l’information par l’équipe de campagne d’Emmanuel Macron ([294]). Les quatre autres phénomènes ont touché d’autres candidats mais auraient eu selon M. Bouillon « un moindre impact et une moindre efficacité que le phénomène Beth ». Toutes ont été recensées et signalées au Conseil constitutionnel.

Ainsi que l’a rappelé M. Bouillon au cours de son audition, ces éléments ne sauraient constituer un panorama exhaustif de la réalité des tentatives de désinformation étrangères. En effet, par construction, les services de l’État ont vocation à ne voir émerger que les phénomènes ayant une ampleur suffisamment grande pour attirer leur attention. Pour reprendre la métaphore utilisée au cours de l’audition, « on voit la forêt qui commence à brûler, mais pas forcément tous les incendiaires avec leur boîte d’allumettes ».

B. la « capture » de certaines élites : entre naïveté et connivence

Il est, par définition, complexe d’établir la corruption d’élus ou d’agents publics français par une puissance étrangère, en particulier concernant la Russie. Cela nécessite de prouver l’existence d’un « pacte de corruption » difficile à mettre en lumière car celui-ci passe par des schémas de corruption opaques et complexes qui ne se limitent pas à un simple virement bancaire. Ainsi, M. Guillaume Valette-Valla, directeur de Tracfin, soulignait lors de son audition ([295]) qu’il n’avait jamais pu observer un « virement de la banque centrale de Russie ou d’une banque liée à l’État russe vers le compte d’un élu ou d’un agent public ».

De même, sur 708 affaires en cours devant le parquet national financier (PNF) ([296]), seules huit sont susceptibles de recouvrir des faits d’ingérence de la part d’États étrangers ([297]) et, parmi elles, une seule relève de la Russie. Ce faible niveau de corruption observée relève moins d’une absence d’attitude corruptrice russe en France que de la nature même de ces agissements qui sont secrets et souvent complexes à identifier.

Il existe toutefois en France des réseaux d’influence et de proximité entre, d’une part, certaines élites (qu’il s’agisse d’élus ou de fonctionnaires) et le pouvoir russe d’autre part, sans qu’il puisse toujours être établi qu’une relation de corruption existe entre les deux parties. Cette proximité peut se traduire par une accointance idéologique avec le Kremlin revendiquée et institutionnalisée autour de divers cercles d’influence. Elle peut également être le résultat « d’une forme de naïveté et de déni qui a longtemps prévalu en Europe » selon les mots de M. Bernard Émié ([298]). Cette naïveté, feinte ou réelle, a pu se révéler être un paravent commode masquant des prises de fonction à d’importants postes en Russie par d’anciennes personnalités politiques françaises de premier plan.

1. L’attraction de certains hauts fonctionnaires par la Russie

Un phénomène remarqué par plusieurs personnes auditionnées est la tendance qu’ont certains hauts fonctionnaires français retraités, en particulier des officiers de l’armée française qui ne sont plus en activité, à développer dans les médias un discours proche des positions russes, loin du devoir de discrétion qui s’appliquait à eux au cours de leur activité professionnelle.

Si cette « capture » idéologique est le fait, d’après M. Stéphane Bouillon, de « généraux et officiers […] de deuxième section, c’est-à-dire qu’ils ne sont plus en activité », la question demeure « de savoir si, à ce stade, on est totalement libre de sa parole ([299]). »

Ainsi, le général Jean-Bernard Pinatel, ayant quitté l’armée d’active, est devenu vice-président du think tank Geopragma qui affiche des positions pro-russes. Il a par exemple affirmé sur France 24 « que [l’OTAN et les États-Unis] ont tout fait » pour que la Russie attaque l’Ukraine ([300]). Mme Cécile Vaissié a également signalé lors de son audition l’exemple de M. Xavier Moreau, ex-militaire diplômé de Saint-Cyr qui, sur le site internet Stratpol, « diffuse depuis des années de la désinformation au sujet de l’Ukraine ([301]) ». M. Xavier Moreau s’est attiré le 15 mai dernier un tweet très élogieux du porte-parole de l’ambassade de Russie en France, qui lui exprime « son respect infini » pour son « engagement » à toute épreuve.

Pour M. Bouillon, cette question ne concerne pas que les militaires qui ne sont pas en exercice. Il a ainsi observé que « la question de la liberté de parole se pose aussi pour les anciens ambassadeurs. Et qu’en est-il des personnes qui ont travaillé très longtemps pour l’État et qui partent dans le privé ou au service d’autres pays ? »

De manière plus préoccupante, le directeur général de la sécurité intérieure, M. Nicolas Lerner, a mis en exergue « la tendance de nos cadres à haut potentiel, notamment ceux qui sont à la retraite, à dispenser leur savoir-faire dans des domaines ou des technologies sensibles, tels que le nucléaire ou l’aviation de chasse, pour le compte d’autres États ([302]). »

Dès lors, il convient d’encadrer certaines pratiques sans toutefois « nuire à l’attractivité de l’État en interdisant à ceux qui l’auront servi d’avoir ensuite une autre carrière », d’après M. Bouillon. Le projet de loi de programmation militaire pour les années 2024 à 2030 devra être l’occasion d’avancer sur le sujet.

La rapporteure souscrit à cette position équilibrée et considère qu’il convient de mettre en place un cadre juridique qui permette de conserver un devoir de discrétion et un régime d’incompatibilités pour certains hauts fonctionnaires qui n’exercent plus leur activité, en particulier les officiers de deuxième section.

Recommandation n° 2 : Construire un cadre juridique s’appliquant à certains hauts fonctionnaires et officiers supérieurs qui ne sont plus en activité afin d’assurer un régime d’incompatibilités fonctionnelles, notamment s’agissant de postes dans des entreprises au service d’États étrangers, ainsi que le maintien d’un devoir de réserve.

De manière plus exceptionnelle, de telles proximités avec des régimes étrangers – notamment russe – peuvent être constatées pour des fonctionnaires en activité. Cela demeure très rare tant les contrôles en la matière sont sévères. Le personnel des armées est par exemple soumis à des enquêtes de sécurité très strictes par la direction du renseignement et de la sécurité de la défense (DRSD). M. Bouillon a indiqué que cette dernière examinait « très précisément » la vie personnelle (historique, voyages, fréquentations…) de chacun des membres du personnel des armées, qu’il soit civil ou militaire. Le contrôle peut être très strict : « Si l’on est simplement soupçonné d’avoir été compromis, par exemple si on a eu une liaison sentimentale avec une personne d’origine étrangère pas très éloignée d’un consulat ou d’une ambassade, on est écarté sans pitié. »

Malgré ces précautions il a pu arriver que certains personnels de l’armée en activité se soient livrés à de véritables actes d’espionnage au profit de la Russie. C’est ce dont a été accusé un officier supérieur français en poste sur une base de l’OTAN à Naples à l’été 2021. La procédure judiciaire en cours déterminera la réalité des soupçons qui pèsent sur ce militaire accusé notamment d’intelligence avec une puissance étrangère portant atteinte aux intérêts fondamentaux de la Nation et de livraison d’informations à une puissance étrangère.

En tout état de cause, le rôle de la DGSI est essentiel pour entraver ce genre de tentatives d’ingérence russes. De fait, « la première mission d’un service de renseignement, qui est sa raison d’être, est de détecter et de documenter les comportements en cours, et de renseigner les autorités à leur sujet », d’après M. Nicolas Lerner. La tentative de « recrutement » d’agents publics français, en particulier au sein de l’armée, est ainsi l’un des aspects de l’action des services de renseignement étrangers en France qui constitue le cœur du travail de la DGSI. Ces recrutements s’opèrent fréquemment par l’intermédiaire d’officiers de renseignement infiltrés sous couverture diplomatique, bénéficiant à ce titre d’une immunité. D’après M. Lerner, le pays qui, en la matière, a historiquement le dispositif le plus important est la Russie – cette tradition s’étant perpétuée jusqu’à nos jours.

Dès lors, une part significative de l’action de la DGSI en matière d’entrave à l’ingérence et à l’espionnage sur notre territoire est tournée vers la Russie. Il faut d’ailleurs souligner une spécificité russe, la Chine ayant une conception distincte du renseignement, entretenant un réseau sous couverture diplomatique « bien moins développé que celui de la Russie ». M. Lerner a, dans le cadre de son audition par la commission d’enquête, fait état de plusieurs expulsions d’officiers de renseignement russes travaillant en France sous couverture diplomatique fondées sur le travail de contre-espionnage de la DGSI.

2. Les accointances entre le personnel politique français et la Russie

Au cours de son audition, le directeur général de la sécurité intérieure a affirmé n’avoir connaissance « d’aucune structure ou parti politique qui, en tant que tel, ferait l’objet d’une influence ou d’une ingérence étrangère organisée et systémique telle qu’il ne serait que le relais d’un État étranger », non sans avoir rappelé à deux reprises que la DGSI ne travaille pas sur les partis politiques. De fait, si aucun parti ne s’affiche comme étroitement apparenté à Moscou, à l’inverse de ce qui exista du temps de l’Union soviétique et du Parti communiste français, nombre d’élus affichent toutefois une proximité idéologique avec le régime de M. Poutine et développent un discours qui reprend ses positions, ces élus appartenant dans leur grande majorité à une certaine partie du spectre politique.

Le pouvoir russe a ainsi su construire un environnement particulièrement favorable au sein des élites politiques françaises. À titre d’exemple, trois des quatre premiers candidats au premier tour de l’élection présidentielle de 2017 – Mme Le Pen (21,3 % au premier tour), M. Fillon (20 %) et M. Mélenchon (19,5 %) – représentant ensemble la majorité des votes, ont régulièrement manifesté leur bienveillance, si ce n’est leur proximité, à l’égard du régime russe.

Dans cet ensemble composite de soutiens à la Russie se mêlent des défenseurs revendiqués de la politique de M. Poutine, des partisans d’une position « indépendante » et non alignée sur les États-Unis d’Amérique de notre pays, des amoureux de la Russie et de sa grandeur qui en oublient la nature autoritaire et de plus en plus répressive de son régime, et des repentis sur le tard plaidant leur bonne foi et une certaine « naïveté ». Parmi eux, beaucoup gravitent autour d’organisations qui plaident pour un rapprochement franco-russe, quand d’autres bénéficient ou ont bénéficié d’avantages octroyés par le régime russe lui-même.

a. L’importance des cercles d’influence franco-russes

Dans son ouvrage Les Réseaux du Kremlin en France ([303]), Mme Cécile Vaissié a mis en lumière l’importance des cercles d’influence que la Russie a développés en France, en particulier dirigés vers des responsables politiques. Elle a, selon ses mots, « souhaité mettre en garde [ses] compatriotes » sur le phénomène de validation des « mensonges » du Kremlin par des Français, parmi lesquels se trouvent notamment « des députés ».

i. Le Dialogue franco-russe et le rôle de M. Thierry Mariani

L’une des manifestations les plus importantes de ces réseaux est l’association « Dialogue franco-russe » créée en 2004 par Jacques Chirac et Vladimir Poutine pour favoriser les échanges de la France avec la Russie. Les experts auditionnés par la commission d’enquête ont souligné la grande proximité idéologique et politique existant entre M. Mariani et le pouvoir russe dont le Dialogue franco-russe semble être une enceinte.

M. Thierry Mariani, alors qu’il était député UMP, a pris la présidence de l’association en 2012 pour « [ses] liens avec la Russie » comme il l’a reconnu en audition ([304]). Il a aussi précisé que le co-président russe était Vladimir Iakounine, président de RZD, la première entreprise ferroviaire russe, l’équivalent de la SNCF, et que, si lui-même a été pressenti, c’est parce qu’il était ancien ministre des transports, et qu’il existait un certain nombre d’intérêts communs à des entreprises françaises et russes dans ce secteur. Il a revendiqué sa grande proximité avec le pays, dont il parle par ailleurs la langue, et a assumé conserver « un certain nombre de relations » dans les ex-pays de l’Union soviétique ainsi que des « contacts avec des responsables politiques russes ». M. Mariani a notamment évoqué les noms de M. Leonid Sloutski, président de la commission des affaires étrangères de la Douma, de M. Piotr Tolstoï, premier vice-président de la Douma, de M. Narychkine, qui fut président de la Douma et est actuellement responsable du SVR, le service des renseignements extérieurs de la Fédération de Russie.

M. Mariani a également admis s’être rendu « plusieurs fois », lorsqu’il était membre de l’UMP ou des Républicains, au congrès de Iedinaïa Rossia, c’est-à-dire Russie unie, le parti politique du président russe Vladimir Poutine.

Cet attachement à la Russie s’est en outre traduit par un changement de circonscription : député de la 4e circonscription du Vaucluse de 1993 à 2012, il fut le premier député de la 11e circonscription des Français établis hors de France, créée en 2010 et qui comprend la Russie, des pays d’Europe de l’Est ainsi qu’une grande partie des pays d’Asie et d’Océanie.

Il convient par ailleurs de rappeler que M. Mariani est visé par deux enquêtes judiciaires pour trafic d’influence et corruption, d’une part, et abus de confiance et blanchiment d’argent, d’autre part, en lien avec ses activités à la tête du Dialogue franco-russe. S’il n’appartient pas à la commission d’enquête de se prononcer sur l’objet de ces poursuites, M. Mariani a assuré lors de son audition n’avoir « jamais vu un policier, jamais vu un magistrat » donner suite à l’ouverture de ces enquêtes par le biais d’une convocation.

Le président russe de l’association Dialogue franco-russe de 2011 à 2017, M. Vladimir Iakounine, qui aurait été « général du KGB » selon Mme Vaissié, est un proche de M. Poutine et aurait « la réputation de faire cadeau de montres hors de prix aux Occidentaux qu’il voulait séduire et qu’il rencontrait […] dans le cadre du dialogue franco-russe ». De même, Mme Vaissié a souligné que « tout le monde savait que [Alexandre] Troubetskoï, [qui a été directeur général du Dialogue franco-russe], travaillait avec le KGB soviétique ».

Le Dialogue franco-russe apparaît donc comme une instance particulièrement proche du pouvoir russe et qui a notamment milité, de l’aveu même de M. Mariani, contre les sanctions prononcées à l’encontre de la Russie, estimant que « ces sanctions [sont] stupides ». Dans un ouvrage paru en 2016, La France russe – Enquête sur les réseaux de Poutine, Nicolas Hénin décrit le Dialogue Franco-Russe comme « vérolé par le SVR », le service des renseignements extérieurs russes ([305]).

Mme Vaissié a ainsi certifié que les réunions du Dialogue franco-russe sont « complètement orientées, pro-Poutine et pro-Kremlin. Elles ne donnent pas la parole à tout le monde ». Parmi les évènements organisés dont on peut trouver la liste sur le site internet de l’association figurent des conférences au nom évocateur : « Ce qu’on ne vous dit pas sur l’Ukraine » ou « Le plan américain pour démanteler la Russie » avec des invités connus pour leurs positions en faveur du Kremlin à l’instar de M. Florian Philippot ou de M. François Asselineau. M. Tenzer cite également l’industriel Jean-Pierre Thomas ainsi que l’ancien sénateur centriste M. Pozzo di Borgo, également visé par une des enquêtes judiciaires qui cible le Dialogue franco-russe et M. Mariani.

M. Tenzer a précisé que des personnes sont invitées à s’exprimer dans ce cadre, de manière ponctuelle comme M. Pierre de Gaulle ou régulièrement comme M. Alain Juillet, ancien directeur des services de renseignement, qui, d’après M. Tenzer, « avait d’ailleurs son émission sur Russia Today ».

Au cours de son audition, M. Mariani a décrit le fonctionnement et le budget de son association. Celle-ci est financée par des cotisations qui proviennent notamment d’entreprises russes et françaises qui, d’après l’eurodéputé, ont participé de manière équilibrée jusqu’en 2014, année « tournant » du fait de l’annexion de la Crimée par la Russie qui a marqué une diminution des financements de l’association.

En 2012, selon les chiffres avancés par M. Mariani, les Russes auraient cotisé à hauteur de 215 243 euros et les Français de 159 000 euros. En 2017 et en 2018, le budget total s’élevait aux alentours de 100 000 euros. Par la suite, le budget de cette association se serait élevé en 2022 à 86 000 euros. Il faut toutefois noter que l’association ne peut plus percevoir de cotisations russes du fait des sanctions qui visent le secteur bancaire en Russie.

Le loyer de l’association représenterait l’essentiel des dépenses et s’élèverait à 120 000 euros par an. Trois personnes étaient en outre rémunérées : le directeur général, M. Troubetzkoï, touchant « un salaire de 6 000 à 7 000 euros par mois », l’attachée de presse, Mme Kamenskaïa, « salariée aux alentours de 4 000 euros » et Mme Irina Dubois, qui est restée « la seule salariée et qui fait tout », payée à hauteur de 2 000 euros. M. Mariani a estimé qu’il n’avait « plus les moyens de rémunérer quelqu’un d’autre ».

S’agissant de M. Alexandre Troubetzkoï, issu d’une famille russe illustre, il est indiqué dans plusieurs ouvrages qu’il a travaillé depuis trente ans avec les services secrets russes, y compris du temps du KGB. Pour Mme Cécile Vaissié, le voir être placé en tête de Dialogue franco-russe témoigne d’une certaine continuité entre les méthodes d’influence et d’ingérence longtemps pratiquées par le KGB et d’autres services de l’Union soviétique, et les méthodes et pratiques actuelles de services et d’appareils de l’État russe ou proches du cercle poutinien.

En tout état de cause, l’association demeure entourée d’une certaine opacité. Une perquisition de la brigade financière a eu lieu dans ses locaux le 23 mars 2022. M. Mariani a assuré n’avoir eu « aucune nouvelle » sur cette affaire au moment où il a été entendu par la commission d’enquête.

ii. Les autres cercles d’influence de la Russie en France

Les réseaux qui entourent le Kremlin et la personne de M. Poutine forment en Russie une nébuleuse trouble qui, selon M. Nicolas Tenzer ([306]), président du Centre d’étude et de réflexion pour l’action politique (CERAP), « entretient des liens avec le crime organisé et la mafia ». Ces réseaux tendent à se développer en Europe et notamment en France. Ce phénomène a été précisément décrit dans l’ouvrage Les hommes de Poutine ([307]) de Mme Catherine Belton, ancienne correspondante à Moscou du Financial Times.

En particulier, un réseau politique s’organise autour de la figure de M. Konstantin Malofeïev, proche notamment de M. Alexandre Douguine, influent idéologue de M. Poutine. Qualifié de « gangster » par M. Tenzer, M. Malofeïev est un oligarque russe détenant notamment un fonds de capital-risque russe, Marshall Capital Partners et le groupe de médias Tsargrad. Selon de nombreuses personnes auditionnées, ce personnage a travaillé à rapprocher et fédérer les mouvances d’extrême droite et de droite extrême européennes – dont le Front national devenu Rassemblement national (voir infra) – ainsi que les mouvements suprémacistes blancs américains comme QAnon ou la mouvance de Steve Bannon.

M. Raphaël Glucksmann a confirmé que cette stratégie d’union des mouvements conservateurs en Europe, au centre de laquelle se trouve M. Malofeïev, « a été une constante du régime russe ([308]) ». M. Maxime Audinet a également soutenu que l’oligarque « promeut des valeurs traditionnelles en Russie via Tsargrad, qui défend les figures conservatrices comme Alexandre Douguine ([309]) ».

Mme Nathalie Loiseau s’est par ailleurs fait l’écho ([310]) d’un document de 2021 provenant d’un collaborateur de celui-ci et qui aurait fuité. Elle a indiqué qu’il y était écrit : « Sans notre engagement actif et notre soutien tangible aux partis conservateurs européens, leur popularité et leur influence en Europe vont continuer à baisser. Il faut restaurer les contacts avec les partis eurosceptiques de manière systématique pour contrer la politique de sanctions de Bruxelles. »

M. Konstantin Malofeïev aurait ainsi voulu bâtir un projet nommé « AltIntern » permettant de rassembler les extrêmes droites européennes favorables à Vladimir Poutine. Dans ce projet, le Rassemblement national aurait eu sa place grâce à l’entremise de l’eurodéputé membre du parti, M. Philippe Olivier, beau-frère de Mme Marine Le Pen (voir infra). Si ce projet semble avoir été mis en sommeil après l’invasion russe de l’Ukraine, rien n’indique qu’il soit totalement abandonné.

M. Aymeric Chauprade, qui fut député européen du Front national de 2014 à 2019 et qui se présente comme géopolitologue et expert en relations internationales, a entretenu de très bonnes relations avec M. Malofeïev et a incontestablement joué un rôle clef dans la construction de liens entre le Front national et certains proches de M. Poutine, dont M. Malofeïev. Il a conseillé Mme Le Pen dès 2010 et a adhéré au Front national en 2013. On ne peut pas passer sous silence le fait que, en février 2022, dans un entretien pour le média d’extrême droite Livre noir, il défend l’idée d’une Grande Russie ayant annexé l’Ukraine et la Biélorussie et justifie l’invasion de l’Ukraine par la Russie.

D’autres cercles d’influence du pouvoir russe existent à côté de ce pôle politique incarné par M. Malofeïev. Ces divers réseaux ne sont toutefois pas imperméables entre eux. Mme Cécile Vaissié a en effet souligné que dans cette nébuleuse « l’on retombe toujours sur les mêmes noms ».

La société de M. Malofeïev, Marshall Capital Partners, se serait associée à une société européenne, CFG Capital, pour créer un fonds visant à soutenir l’investissement en Russie doté de 2 milliards d’euros, somme qui, selon Mme Vaissié, transite « de manière obscure ». Le journal d’affaires russe Vedomosti, à l’origine de cette information ([311]), a indiqué que M. Thierry Mariani, à l’époque député UMP, serait membre du conseil dans la nouvelle société issue du rapprochement entre CFG Capital et la société de M. Malofeïev. M. Mariani a reconnu en audition que M. Pierre Louvrier, un Français qui faisait partie du projet, lui a « demandé [s’il était] prêt à le rejoindre en tant que conseiller » mais que, puisque « ce fonds n’a jamais existé », il n’en a jamais été administrateur. Il a en revanche avancé que l’implication de M. Malofeïev était douteuse : celui-ci lui aurait « certifié qu’il n’était pas dans l’affaire ». Si M. Mariani a semblé vouloir se distancier de M. Malofeïev, il a tout de même admis l’avoir rencontré « quatre ou cinq fois » et avoir « participé à une réunion » avec lui en marge de la Coupe du monde de football en 2018 qui s’est déroulée en Russie. Tout comme d’ailleurs M. Philippe Olivier, invité à la finale France-Croatie de cette même Coupe du monde.

Une autre entité évoquée au cours des auditions de la commission d’enquête est celle créée en 2012 par le conseil économique de la chambre de commerce et d’industrie franco-russe : l’Observatoire franco-russe, un think tank franco-russe s’intéressant plus particulièrement aux sujets économiques. S’il est souhaitable de promouvoir les relations économiques entre pays et de soutenir les entreprises françaises à s’implanter à l’étranger, il est regrettable pour Mme Vaissié que ce conseil économique de la chambre soit présidé depuis avril 2022 par « Gennady Timchenko, oligarque richissime […], vraisemblablement issu du KGB et très proche de Poutine, au point d’être soupçonné d’être son associé en affaires, voire sa couverture pour ses enrichissements ».

Pour M. Tenzer, l’Observatoire franco-russe est « un organe de propagande douce bien connu, qui défend les thèses du Kremlin et qui se montre très actif s’agissant de la levée des sanctions ». Il y siège selon lui des personnes qui défendent des théories qu’il juge « parfois “limites” ».

b. Des parcours individuels entre naïveté et compromission

Des personnalités politiques françaises de tout bord ont soutenu ou continuent de soutenir le discours officiel du Kremlin. Sans se prêter à un amalgame sans nuance, il convient d’expliciter la gradation qui existe dans l’adhésion à la position du Kremlin par certains élus français qui peut, dans certains cas, s’apparenter à une forme de naïveté ou de méconnaissance des réalités.

i. L’adhésion aux thèses du Kremlin

Il existe tout d’abord des prises de position qui dépassent la simple proximité d’idées en cautionnant la désinformation et les agissements des autorités russes. Dans cette perspective, Mme Vaissié a visé « ceux qui justifi[ent] à la moindre occasion, avant même qu’on ne le leur demande, les actions du Kremlin en Syrie, en Géorgie au moment de la guerre en 2008, et en Ukraine ».

Ainsi, elle a mis en cause le « texte ignoble » de M. Mélenchon ([312]) qui, alors que l’opposant au régime russe Boris Nemtsov avait été assassiné « comme un chien à quatre pas de la place Rouge » en février 2015, affirmait « qu’au bout du compte, on comprenait pourquoi il avait été tué et que ce n’était pas la faute de M. Poutine. » Selon Mme Vaissié, il est pourtant certain que M. Poutine est lié à l’assassinat d’un de ses principaux opposants tant la sécurité sur la place Rouge est omniprésente et qu’habituellement « tout [y] est filmé ». Malheureusement, « Boris Nemtsov a été assassiné sous des caméras qui ne fonctionnaient pas ». M. Mélenchon a pour sa part estimé dans son billet publié sur son blog que « la première victime politique de cet assassinat est Vladimir Poutine ».

Ces interventions reprenant le narratif des autorités russes ne signifient toutefois pas nécessairement qu’une ingérence russe les ait commanditées. Mme Vaissié reconnaît d’ailleurs qu’elles peuvent provenir de « personnes [qui] idéalisent une Russie où elles ne sont jamais allées » et qu’il existe des « personnes naïves, mal informées, qui n’accordent pas autant de valeur que d’autres à la démocratie et à la liberté individuelle. »

M. Nicolas Tenzer a ainsi souligné l’existence de diverses personnalités développant – souvent depuis de nombreuses années – un discours favorable à la Russie. Il a par exemple cité M. Hubert Védrine, ancien ministre des affaires étrangères qui « tient régulièrement […] des discours favorables à la puissance russe : il se situe plutôt dans le camp de la non-intervention en Ukraine, de la critique de l’OTAN et des États-Unis ».

M. Tenzer met toutefois en garde contre une « propagande douce » qu’il qualifie de « plus perverse » que la « propagande dure » consistant en une simple diffusion de « toutes les informations fausses et invraisemblables possibles » qui visent notamment à dire que le régime ukrainien est nazi ou que la Russie ne fait que répondre à une attaque ukrainienne. Cette propagande douce essaie quant à elle de porter un discours qui se veut nuancé tout en servant les positions russes. Parmi les nombreux exemples existants, M. Tenzer a cité les discours affirmant que « tout n’est pas blanc ou noir », que « le gouvernement ukrainien n’est pas exempt de tout reproche » ou que « la poursuite des livraisons d’armes à l’Ukraine aggravera les souffrances du peuple ukrainien ».

Mme Loiseau a également dénoncé le discours de ceux qu’elle appelle, dans son ouvrage, La guerre qu’on ne voit pas venir ([313]), les « idiots utiles » de M. Poutine. Elle a par exemple marqué sa réprobation à l’encontre des prises de parole de M. Éric Zemmour qui considère notamment que « la liberté d’expression serait plus grande en Russie qu’en France » alors même que la journaliste russe Anna Politkovskaïa, opposante au président Vladimir Poutine, a été assassinée le 7 octobre 2006 à Moscou pour ses prises de position et que de nombreux opposants au régime sont poursuivis.

La députée européenne a aussi rappelé les prises de parole de M. Jean-Luc Mélenchon qui a affirmé que M. Poutine allait « régler le problème » en Syrie ([314]) au moment de la guerre civile qui a eu lieu dans le pays. Dans La France russe, enquête sur les réseaux de Poutine ([315]), le journaliste M. Nicolas Hénin estime par ailleurs, s’agissant de M. Mélenchon, qu’« à la gauche de l’échiquier politique, c’est certainement […] l’avocat le plus outrancier du maître du Kremlin ».

M. Jean-Pierre Chevènement, ancien ministre, a été l’une des figures politiques parmi les plus citées au cours des auditions de la commission d’enquête pour sa « bienveillance » à l’égard de la Russie, selon les mots de Mme Loiseau. Il a en particulier été décoré de l’ordre de l’Amitié – la plus haute distinction accordée à des étrangers – par Vladimir Poutine lors d’une cérémonie au Kremlin le 4 novembre 2017. Au moment de la remise de cette décoration, ce dernier a déclaré : « Votre attitude sincère et cordiale envers la Russie s’exprime par des actions concrètes. »

Auditionné à son tour ([316]), M. Chevènement a affirmé n’avoir pas « accepté spontanément » cette décoration et avoir été « vivement encouragé » à le faire par le ministère des affaires étrangères. En tout état de cause, il a estimé n’avoir pas « cru devoir refuser [la décoration] », y voyant là « l’intérêt de la France d’avoir de bonnes relations avec les autorités russes afin de faire avancer nos affaires dans d’innombrables domaines ».

Cette décoration est en lien avec la fonction qu’il a exercée, de 2012 à 2021, de représentant spécial de la France pour la Russie. Dans ce cadre, M. Chevènement avait pour mission, d’après deux lettres de mission signées par le ministre des affaires étrangères en 2012 et en 2017 ([317]), de « densifier » la relation franco-russe, en particulier en aidant au « développement des investissements français en Russie et russes en France » et en soutenant la présence des entreprises françaises dans les régions russes. À ce titre, il a pris de nombreuses décisions (soutien aux implantations de firmes françaises en Russie, facilitation de l’obtention de visas pour les étudiants russes…) qui ont, selon lui, justifié la phrase de M. Poutine lors de sa remise de décoration. Résumant son activité, il a affirmé qu’il mettait de « l’huile dans les rouages » dans les relations franco-russes.

Il a par ailleurs estimé que sa nomination au poste de représentant spécial, dans la perspective de développer une « diplomatie économique », s’expliquait par sa « réputation de connaître un peu la Russie » où il s’était rendu à plusieurs reprises par le passé, en particulier en tant que ministre.

Si M. Chevènement a pu s’illustrer par des prises de position résolument pro-russes – à l’instar de la tribune qu’il a signée en 2016 pour « renouer un dialogue avec la Russie, pays […] dont toutes nos nations ont besoin ([318]) » –, il a reconnu au cours de son audition que « le contexte est totalement différent » aujourd’hui. Il a ajouté « nos intérêts sont nettement divergents et je me place dans la ligne qui est celle du Gouvernement ». Il a toutefois revendiqué se ranger parmi les « réalistes » estimant que « la Russie existera toujours » et qu’il faut mener une politique qui permette à ce pays de « prendre sa place dans l’équilibre européen et mondial et qui favorise le développement de la démocratie en son sein ».