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Textes / Le recueil d'auditions de la commission sur l’Europe de la défense

rapport d'information déposé en application de l'article 145 du règlement, par la commission de la défense nationale et des forces armées portant recueil d’auditions de la commission sur l’Europe de la défense

Rapport d'information · tel quel · 02/07/2025 · 812 040 caractères · HTML sur assemblee-nationale.fr

Sommaire (23)
  1. Avant-Propos du Président
  2. Contributions écrites des Groupes parlementaires
  3. 1. Groupe Rassemblement National
  4. 2. Groupe Ensemble pour la République
  5. 3. Groupe La France Insoumise – Nouveau Front populaire
  6. 4. Groupe Socialistes et apparentés
  7. 5. Groupe Écologiste et Social
  8. 6. Groupe Les Démocrates
  9. 7. Groupe Horizons et apparentés
  10. 1. Audition commune, ouverte à la presse, de M. Jean-Dominique Giuliani, président de la Fondation Robert Schuman, et de M. Steven...
  11. 2. Audition, ouverte à la presse, de M. Jean-Brice Dumont, vice-président d’Airbus, responsable d’Air power (qui regroupe les programmes...
  12. 3. Audition, ouverte à la presse, de l’amiral Pierre Vandier, commandant suprême allié pour la transformation de l’OTAN (cycle Europe de...
  13. 4. Audition, ouverte à la presse, de M. Alexandre Dupuy, directeur des activités systèmes de KNDS France, sur l’Europe de la défense et...
  14. 5. Audition, ouverte à la presse, de M. Esa Pulkkinen, secrétaire permanent du ministère de la défense de Finlande (cycle Europe de la...
  15. 6. Audition, ouverte à la presse, de S.E.M. Jan Emeryk Rosciszewski, ambassadeur de Pologne en France, sur les priorités de présidence...
  16. 7. Audition, ouverte à la presse, de M. Arnaud Danjean, ancien député européen, ancien président du comité de rédaction de la revue...
  17. 8. Audition, ouverte à la presse, de M. David Cvach, représentant de la France auprès de l’OTAN (cycle Europe de la défense) (mercredi 5...
  18. 9. Audition, à huis clos, de M. André Denk, directeur exécutif-adjoint de l’Agence européenne de défense (AED) (cycle Europe de la...
  19. 10. Audition, ouverte à la presse, de Mme Mathilde Félix-Paganon, représentante permanente de la France au Comité politique et de...
  20. 11. Audition, ouverte à la presse et conjointe avec la commission des affaires européennes, de M. Andrius Kubilius, commissaire européen...
  21. 12. Audition, ouverte à la presse, de Mme Eva Berneke, directrice générale d’Eutelsat sur l’Europe de la défense et les coopérations...
  22. 13. Audition, ouverte à la presse, de M. Éric Trappier, président directeur général de Dassault Aviation, sur l’Europe de la défense et...
  23. 14. Audition, ouverte à la presse et conjointe avec la commission des affaires étrangères, de M. Charles Fries, secrétaire...

N° 1663

ASSEMBLÉE NATIONALE

CONSTITUTION DU 4 OCTOBRE 1958

DIX-SEPTIÈME LÉGISLATURE

Enregistré à la Présidence de l’Assemblée nationale le 2 juillet 2025.

RAPPORT D’INFORMATION

DÉPOSÉ

en application de l’article 145 du Règlement

PAR LA COMMISSION DE LA DÉFENSE NATIONALE ET DES FORCES ARMÉES

portant recueil d’auditions de la commission (1)

sur l’Europe de la défense

ET PRÉSENTÉ PAR

M. Jean-Michel JACQUES,

Président

La composition de la commission figure au verso de la présente page.

Composition de la commission de la défense nationale et des forces armées :

M. Jean-Michel Jacques, président ;

Mme Delphine Batho, Mme Valérie Bazin-Malgras, M. Édouard Bénard, M. Christophe Bex, M. Christophe Blanchet, Mme Anne-Laure Blin, M. Matthieu Bloch, M. Frédéric Boccaletti, M. Manuel Bompard, M. Philippe Bonnecarrère, M. Hubert Brigand, M. Bernard Chaix, Mme Cyrielle Chatelain, M. Yannick Chenevard, Mme Caroline Colombier, M. François Cormier-Bouligeon, Mme Geneviève Darrieussecq, M. Alexandre Dufosset, Mme Alma Dufour, Mme Sophie Errante, M. Yannick Favennec-Bécot, M. Emmanuel Fernandes, Mme Stéphanie Galzy, M. Guillaume Garot, M. Thomas Gassilloud, M. Frank Giletti, Mme Florence Goulet, M. Daniel Grenon, M. David Habib, Mme Catherine Hervieu, Mme Emmanuelle Hoffman, M. Laurent Jacobelli, M. Pascal Jenft, M. Guillaume Kasbarian, M. Loïc Kervran, M. Bastien Lachaud, Mme Julie Laernoes, M. Abdelkader Lahmar, Mme Anne Le Hénanff, Mme Nadine Lechon, Mme Gisèle Lelouis, M. Didier Lemaire, Mme Murielle Lepvraud, M. Julien Limongi, Mme Lise Magnier, M. Sylvain Maillard, Mme Alexandra Martin, Mme Michèle Martinez, M. Thibaut Monnier, M. Karl Olive, Mme Anna Pic, Mme Josy Poueyto, Mme Natalia Pouzyreff, M. Aurélien Pradié, Mme Marie Récalde, Mme Mereana Reid Arbelot, Mme Catherine Rimbert, Mme Marie-Pierre Rixain, M. Aurélien Rousseau, M. Arnaud Saint-Martin, M. Sébastien Saint-Pasteur, M. Aurélien Saintoul, Mme Isabelle Santiago, M. Mikaele Seo, M. Thierry Sother, M. Thierry Tesson, M. Jean-Louis Thiériot, Mme Sabine Thillaye, M. Romain Tonussi, M. Boris Vallaud, Mme Corinne Vignon, membres.

SOMMAIRE

Pages

  1. Avant-Propos du Président
  2. Contributions écrites des Groupes parlementaires
  3. 1. Groupe Rassemblement National
  4. 2. Groupe Ensemble pour la République
  5. 3. Groupe La France Insoumise – Nouveau Front populaire
  6. 4. Groupe Socialistes et apparentés
  7. 5. Groupe Écologiste et Social
  8. 6. Groupe Les Démocrates
  9. 7. Groupe Horizons et apparentés
  10. Comptes rendus des auditions
  11. 1. Audition commune, ouverte à la presse, de M. Jean-Dominique Giuliani, président de la Fondation Robert Schuman, et de M. Steven Everts, directeur de l’« European union institute for security studies (EUISS) », sur l’Europe de la défense (mercredi 5 février 2025)
  12. 2. Audition, ouverte à la presse, de M. Jean-Brice Dumont, vice-président d’Airbus, responsable d’Air power (qui regroupe les programmes d’avions militaires et de drones), sur l’Europe de la défense et les coopérations européennes (mercredi 5 février 2025)
  13. 3. Audition, ouverte à la presse, de l’amiral Pierre Vandier, commandant suprême allié pour la transformation de l’OTAN (cycle Europe de la défense) (mercredi 12 février 2025)
  14. 4. Audition, ouverte à la presse, de M. Alexandre Dupuy, directeur des activités systèmes de KNDS France, sur l’Europe de la défense et les coopérations européennes (mercredi 12 février 2025)
  15. 5. Audition, ouverte à la presse, de M. Esa Pulkkinen, secrétaire permanent du ministère de la défense de Finlande (cycle Europe de la défense) (mercredi 19 février 2025)
  16. 6. Audition, ouverte à la presse, de S.E.M. Jan Emeryk Rosciszewski, ambassadeur de Pologne en France, sur les priorités de présidence polonaise du Conseil de l’Union européenne (premier semestre 2025) en matière de sécurité et de défense (cycle Europe de la défense) (mercredi 19 février 2025)
  17. 7. Audition, ouverte à la presse, de M. Arnaud Danjean, ancien député européen, ancien président du comité de rédaction de la revue stratégique (2017) (cycle Europe de la défense) (mercredi 19 février 2025)
  18. 8. Audition, ouverte à la presse, de M. David Cvach, représentant de la France auprès de l’OTAN (cycle Europe de la défense) (mercredi 5 mars 2025)
  19. 9. Audition, à huis clos, de M. André Denk, directeur exécutif-adjoint de l’Agence européenne de défense (AED) (cycle Europe de la défense) (mercredi 12 mars 2025)
  20. 10. Audition, ouverte à la presse, de Mme Mathilde Félix-Paganon, représentante permanente de la France au Comité politique et de sécurité (COPS) de l’Union européenne (cycle Europe de la défense) (mercredi 19 mars 2025)
  21. 11. Audition, ouverte à la presse et conjointe avec la commission des affaires européennes, de M. Andrius Kubilius, commissaire européen à la Défense et à l’Espace (actualisation de la Revue nationale stratégique 2022 et cycle Europe de la défense) (mardi 25 mars 2025)
  22. 12. Audition, ouverte à la presse, de Mme Eva Berneke, directrice générale d’Eutelsat sur l’Europe de la défense et les coopérations européennes (mardi 25 mars 2025)
  23. 13. Audition, ouverte à la presse, de M. Éric Trappier, président directeur général de Dassault Aviation, sur l’Europe de la défense et les coopérations européennes (mardi 25 mars 2025)
  24. 14. Audition, ouverte à la presse et conjointe avec la commission des affaires étrangères, de M. Charles Fries, secrétaire général-adjoint du service européen pour l’action extérieure de l’Union européenne, sur l’Europe de la défense (mercredi 30 avril 2025)

Avant-Propos du Président

Face à la guerre en Ukraine, à un environnement stratégique de plus en plus brutal ou encore aux récentes positions diplomatiques américaines, les Européens doivent plus que jamais se montrer unis.

Aujourd’hui, la France et l’Europe se retrouvent être parmi les derniers remparts du droit international. Alors que nos démocraties européennes sont en proie à des manœuvres de déstabilisation, que notre prospérité est mise à mal et que les menaces qui pèsent sur notre sécurité se multiplient, nous, Européens, ne pouvons pas rester spectateurs. Les Européens doivent rester maître de leur destin. Pour ce faire, l’Europe de la défense doit devenir une réalité, pour rendre l’Europe plus puissante et plus indépendante.

À cette fin, nous devons résolument poursuivre les efforts engagés pour renforcer l’autonomie stratégique de l’Europe, appelée de ses vœux par la France lors du discours de La Sorbonne de 2017 et en faveur de laquelle notre pays joue un rôle moteur. Les avancées permises ces dernières années, telles que l’adoption de la Boussole stratégique sous la Présidence française du Conseil de l’Union européenne (2022) ou encore la mise en place d’outils comme le Fonds européen de défense, ont été nombreuses. Pour autant, il nous faut aujourd’hui aller plus loin et nous mobiliser collectivement.

Dès 2017, la France a réagi en réinvestissant dans son outil de défense, afin qu’il demeure crédible face à la multiplication des menaces. La loi de programmation militaire (LPM) 2019-2025 a ainsi permis de réparer nos armées

– après des décennies de sous-investissements héritées des dividendes de la paix, et la loi de programmation militaire 2024-2030 poursuit cet effort de remontée en puissance de notre outil militaire. Cet engagement politique exigeant nous a permis de conserver un modèle d’armée complet, robuste et crédible. C’est grâce à ces efforts que la France détient aujourd’hui la première armée d’Europe.

Conscient des défis majeurs auxquels nous, Européens, sommes confrontés, il m’est apparu essentiel que la commission de la défense nationale et des forces armées de l’Assemblée nationale conduise des réflexions sur l’Europe de la défense. Nous avons ainsi mené un cycle d’auditions entre janvier et avril 2025 afin d’acquérir une vision la plus complète possible de ce sujet d’importance.

Sont intervenus pour nous éclairer des acteurs aux profils divers : militaires, politiques, industriels, think-tanks, cadres de l’administration, etc. Le présent recueil rassemble les comptes-rendus de l’ensemble des auditions qui ont été menées, ainsi que les contributions des groupes politiques qui l’ont souhaité.

Au terme de ce cycle d’auditions, force est de constater que les bouleversements géostratégiques récents ont rendu nécessaires le renforcement de la coopération ainsi que l’accroissement des investissements en matière de défense en Europe. Les pays européens ont déjà commencé à en prendre conscience, comme en témoigne la hausse des budgets de défense nationaux ces dernières années : en trois ans, ils ont porté leur effort de 200 à 300 milliards d’euros par an. Dans la continuité de cet effort budgétaire, les pays européens ont affiché en mars 2025 lors d’une réunion des chefs de gouvernement l’objectif que le continent soit en mesure de se défendre seul d’ici 2030. Il est donc non seulement essentiel de poursuivre les efforts engagés, mais également de les intensifier collectivement.

*

Une nouvelle ère géostratégique qui impose la construction d’une véritable Europe de la défense

Alors que le contexte géostratégique se tend de jour en jour, ce cycle d’auditions a permis d’enrichir notre réflexion quant à l’évolution à donner à l’Europe de la défense. L’appréciation de la situation géopolitique ne peut qu’amener à constater une forte dégradation de l’environnement sécuritaire mondial (terrorisme, multiplication des conflits par exemple en Mer Rouge, au Proche et Moyen Orient, etc.), le délitement des architectures de sécurité (dénonciation des accords de sécurité au profit d’une logique de « sphère d’influence ») et une exacerbation des tensions. On observe en parallèle une extension des champs de conflictualité (espace, fonds marins), une imbrication des crises et un recours de plus en plus important aux stratégies hybrides (guerre informationnelle, attaques cyber, ingérences numériques dans les processus électoraux comme en Roumanie, etc.). Si nous relevons ces éléments pour notre propre appréciation stratégique, nous pouvons également constater que l’ensemble des pays européens y sont confrontés.

Le durcissement de la posture chinoise sur les plans économiques et militaires, l’agression russe en Ukraine et le non-alignement des Américains avec la sécurité européenne doivent collectivement nous amener à tirer des conséquences pour l’Europe de la défense, la solidarité européenne et le lien transatlantique. La France a un rôle moteur à jouer de préservation de l’ordre international et de promotion d’une autonomie stratégique européenne.

Une Europe de la défense appelée à se doter d’outils pertinents de soutien à son industrie

La construction de l’Europe de la défense est indissociable du renforcement de l’autonomie stratégique européenne. Nous devons être en mesure d’agir et d’avoir les capacités à nous défendre nous-mêmes pour assurer notre sécurité et défendre nos intérêts. Cela implique, notamment, d’agir de façon plus coordonnée entre Européens sur le plan industriel et opérationnel. Sur le plan industriel, cela doit passer par la consolidation de la base industrielle et technologique de défense européenne. Celle-ci doit être accompagnée dans sa transformation vers un modèle économique plus autonome et pérenne, plus compétitif et fondé sur l’agilité, la diversification des financements et le développement de technologies duales (à la fois civiles et militaires). Sur le plan opérationnel, si nous coopérons déjà régulièrement – comme par exemple lors des déploiements du groupe aéronaval français qui est régulièrement escorté par un navire d’un autre pays européen - nous pouvons encore approfondir notre interopérabilité. S’entraîner ensemble, être aptes à combattre ensemble, avec des matériels compatibles et des codes communs, est essentiel si nous voulons être prêts à défendre l’Europe et nos intérêts communs. Ces questions doivent être davantage prises en compte lors du renouvellement du matériel des forces armées du continent : nous devons aller vers plus de programmes communs et acquérir en priorité des équipements européens. Nous devrons également multiplier les exercices conjoints et nous pencher sur la question de la mobilité logistique de nos troupes à travers l’Union européenne.

Nous réarmer plus apparaît également comme nécessaire. La paix, comme notre sécurité, ont un prix et chacun doit y prendre sa part. Dès 2017, nous, Français, avons amplifié la hausse de notre budget de défense, qui aura ainsi doublé en l’espace de 10 ans. Nous disposons aujourd’hui de la première armée d’Europe, grâce à ces efforts de transformation de notre outil militaire.

Il faut néanmoins aller encore plus loin. Cela impliquera d’augmenter notre investissement dans des domaines stratégiques – comme par exemple le nucléaire, le spatial, le cyber – et d’accélérer l’acquisition de certaines capacités supplémentaires comme des frégates, des Rafales, des drones, des missiles, de l’artillerie, sans oublier le renforcement des moyens de guerre électronique.

Cet effort de réarmement doit nous inciter à valoriser et encourager les savoir-faire des entreprises de nos territoires. À ce titre, les initiatives lancées à l’échelle de l’Union européenne afin de favoriser leur développement sont salutaires. Pour exemple, la Banque européenne d’investissement a rehaussé l’Initiative stratégique pour la sécurité européenne à 8 milliards d’euros sur 5 ans, pour le financement de projets duaux. Par ailleurs le Fonds européen de défense, le programme Invest EU ou encore la Defence Equity Facility du Fonds européen d’investissement sont autant d’aides au financement en faveur de la défense et de l’innovation.

Une Europe de la défense appelée à plus d’indépendance et de souveraineté

Cette volonté d’indépendance et d’autonomie européenne implique de nous libérer de nos dépendances, notamment en matière d’équipements militaires. Pour ce faire, nous devons accélérer notre effort de réindustrialisation et cela en France comme en Europe. Nous devons également mieux sécuriser nos chaînes d’approvisionnement afin de favoriser la montée en puissance de notre base industrielle et technologique de défense. Aujourd’hui, les Européens dépendent encore trop des États-Unis sur le plan capacitaire : 40 % des équipements des forces armées européennes en sont issus, tandis que les américains n’importent que moins de 0,02 % de leur armement.

Renforcer l’indépendance de l’Europe de la défense ne sera possible qu’en mettant en place et en appliquant résolument une « préférence européenne » dans l’achat de nos équipements militaires. Cela permettrait notamment de s’affranchir des normes de l’International Traffic in Arms Regulation qui pèsent sur nos propres exportations d’armement.

Préférer le matériel européen sera d’autant plus aisé si les industries et pays européens coopèrent dans l’élaboration et la production de ces équipements. Il faut éviter l’effet de fragmentation du marché. Les pays européens coopèrent déjà sur de nombreux programmes, comme par exemple le drone nEUROn, ou encore le programme de frégates de défense et d’intervention, pour lequel les frégates sont construites par Naval Group entre Lorient et la Grèce. Il est crucial que nous tendions vers plus de coopération en la matière pour atteindre l’autonomie dans des domaines et programmes structurants, comme cela est le cas notamment pour le développement du char du futur (MGCS) et de l’avion du futur (SCAF).

La préférence européenne permettra aussi de générer des retombées économiques sur nos territoires européens. La BITD européenne représente 1,4 millions d’emplois directs et indirects, pour 220 000 rien qu’en France. La base industrielle et technologique de défense française comprend par ailleurs plus de 4 500 entreprises. Elle assure plus de 90 % des commandes d’équipements militaires de nos forces armées, pour un chiffre d’affaires de 30 milliards d’euros par an. Ce chiffre d’affaires s’élève à plus de 70 milliards d’euros pour la BITD européenne. Préférer l’armement made in Europe permettra de consolider les BITD des pays membres, des grands donneurs d’ordre aux start-up, PME et ETI de nos territoires.

*

L’Europe est à un tournant de son histoire. Le contexte international nous demande d’agir ensemble, avec force et unité. Il en va de l’intérêt supérieur de la Nation. Aussi, la France doit continuer d’avoir un rôle moteur dans la construction d’une Europe plus puissante, solidaire et unie.

La construction de l’Europe de la défense, complémentaire à l’OTAN, en est une condition sine qua non.

Si l’Europe semble être sur la bonne voie, le cycle d’auditions nous a permis de mettre en évidence plusieurs axes d’efforts à poursuivre et d’objectifs à atteindre afin de consolider cette ambition. À nous désormais de soutenir cette ambition : pour notre défense et celle du continent.

Contributions écrites des Groupes parlementaires

1. Groupe Rassemblement National

Introduction

« Il faut que la défense de la France soit française, s’il en était autrement, notre pays serait en contradiction avec tout ce qu’il est depuis ses origines, avec son rôle, avec l’estime qu’il a de lui-même, avec son âme ». Général de Gaulle

Au fil des nombreuses auditions du cycle « Europe de la défense », deux conceptions rivales de l’avenir de la défense nationale se sont nettement dégagées.

D’un côté, la vision portée par le groupe RN, fondée sur le principe d’une Europe des Nations, c’est-à-dire un cadre de coopération respectueux de la souveraineté des États, où l’assistance mutuelle et les projets conjoints reposent sur des intérêts stratégiques, politiques et industriels librement définis par les partenaires européens, à l’image du succès Airbus.

De l’autre, la conception défendue par la Commission européenne, avec le soutien complice de l’exécutif français, qui fait de l’Europe de la défense un nouvel instrument d’intégration fédéraliste, avec l’ambition de transférer à l’UE l’élaboration des politiques de défense nationale. Une orientation que nous considérons comme dangereuse car fondamentalement contraire aux intérêts vitaux de la France.

Notre refus de cette définition de l’Europe de la défense s’appuie sur une conviction fondamentale, au cœur du programme présidentiel du RN depuis des années, réaffirmée par Marine Le Pen lors de son discours de Toulon du 11 février 2022 : la défense nationale, domaine régalien par excellence, ne peut être ni déléguée ni transférée à une entité supranationale sans perdre sa raison d’être. Un État qui abdique sa capacité à décider seul de sa politique de défense abandonne de facto sa souveraineté.

Ainsi, à rebours des illusions fédéralistes portées par Bruxelles, nous appelons le gouvernement à rompre définitivement avec la chimère de l’Europe de la défense. Car non seulement cette Europe de la défense porte atteinte à notre souveraineté nationale, mais viole aussi les traités européens, affaiblit dangereusement l’autonomie stratégique française, et détourne les coopérations nécessaires, sur le modèle de l’Europe des Nations, en projets technocratiques voués à un échec programmé.

I. L’Europe de la défense : une imposture juridique et politique

Après les échecs de l’Europe sociale, de l’Europe de l’énergie, de l’Europe industrielle ou encore de l’Europe de la lutte contre l’immigration illégale, la Commission européenne se saisit désormais du domaine souverain par excellence, avec sa lubie d’une Europe de la défense.

Ce projet n’a pourtant rien de nouveau. Dès 1954, la Communauté européenne de défense, qui préfigure l’Europe de la défense actuelle, fut rejetée. Aujourd’hui, la même idée revient, tel un serpent de mer, en réaction d’abord à la guerre en Ukraine puis à l’élection de Donald Trump et à sa volonté de désengagement du continent européen.

Mais ce discours, en apparence séduisant, dissimule deux impostures : l’une juridique, l’autre politique.

Tout d’abord, une imposture juridique, puisque la Commission européenne, dans une stratégie désormais bien connue des « petits pas », instrumentalise chaque crise dans le seul but d’élargir toujours plus le périmètre de ses compétences, au mépris des dispositions conventionnelles. Typique est le cas de l’Europe de la défense. En effet, l’Europe de la défense se construit en violation flagrante de l’article 4 du Traité sur l’Union européenne, lequel affirme sans équivoque que la politique de défense relève de la compétence exclusive des États membres.

Le point culminant de cette dérive a été atteint avec la création d’un « commissaire européen à la défense », poste aujourd’hui occupé par l’ancien chef du gouvernement lituanien. Lors de l’audition de ce dernier par la Commission de la Défense nationale et des forces armées, le groupe RN a tenu à réaffirmer que, cette fonction n’étant prévue par aucun traité, elle ne saurait être reconnue comme légitime. En effet, en vertu de la Constitution française, la défense nationale relève exclusivement des autorités nationales compétentes : le Président de la République (article 15), le Premier ministre (article 21, alinéa 1er) et le Gouvernement (article 20, alinéa 2).

Cette dérive technocratique, opportuniste et contraire aux fondements de l’État de droit, n’a qu’un objectif : alimenter un agenda fédéraliste poursuivi obstinément par Macron et von der Leyen, que le RN a toujours combattu, tant ses effets constatés furent dévastateurs dans des domaines stratégiques comme l’agriculture, l’énergie, la politique commerciale ou encore l’industrie.

La seconde imposture est d’ordre politique. M. Macron instrumentalise l’Europe de la défense, comme il l’a fait avec la guerre en Ukraine, pour nourrir ses ambitions personnelles. Marginalisé sur la scène internationale et relégué à l’arrière-plan du débat démocratique en France, il cherche à se réinventer à Bruxelles, espérant ainsi retrouver, à l’échelle européenne, une stature qu’il a perdue aux yeux des Français. Cette fuite en avant fédéraliste devient pour lui un levier de reconnaissance pour tenter de contourner les désaveux que lui ont infligés les Français lors des dernières élections européennes et législatives.

II. L’Europe de la défense : un péril pour notre industrie de défense

Au-delà du non-sens juridique, la possibilité d’une « Europe de la défense » ne résiste pas à l’épreuve des faits. Depuis le traité de Maastricht, les dispositifs européens en matière de défense se multiplient. Les promoteurs du fédéralisme avancent parfois masqués, en prétendant limiter leur action au champ industriel et ainsi préserver la souveraineté des États membres. Or, l’industrie de défense conditionne nécessairement les choix capacitaires, les orientations stratégiques et, par conséquent, l’autonomie opérationnelle des forces armées. Prétendre le contraire relève d’une approche délibérément trompeuse. Le dernier avatar de cette logique se concrétise dans la stratégie industrielle européenne de défense (EDIS) et son instrument budgétaire (EDIP). Ce programme vise à instaurer un marché commun de l’armement, fondé sur des financements mutualisés et un endettement partagé, pour un budget qui pourrait atteindre, à terme, 500 milliards d’euros. Mais en promouvant la standardisation des équipements militaires au niveau européen, ce projet fait mine d’ignorer les réalités industrielles et stratégiques.

Car si le RN a toujours défendu le développement de l’interopérabilité entre les armées européennes, cela a toujours été à la stricte condition qu’elle repose sur des équipements conçus et fabriqués en Europe, par des entreprises européennes, et donc, pour une large part, françaises. Or l’analyse de la provenance du matériel actuellement en service dans les armées européennes montre que nous sommes très loin de cet objectif.

Près de 80 % des acquisitions militaires des États membres sont réalisées en dehors de l’UE, dont 60 % directement auprès des États-Unis. Contrairement aux discours des promoteurs de l’Europe de la défense, il n’existe pas de préférence européenne dans les faits. Seule la préférence américaine s’impose. Le cas du F-35 l’illustre : à l’exception de la Grèce et de la Croatie, la quasi-totalité de nos partenaires européens, du Danemark à l’Allemagne, en passant par la Belgique et les Pays-Bas, ont passé commande de l’avion américain, délaissant le Rafale. Ce choix acte une forme de dépendance stratégique assumée, d’autant plus préoccupante que les matériels américains sont soumis à la norme ITAR, laquelle peut conditionner leur usage à une autorisation préalable de Washington, y compris en cas de conflit.

Pourtant, la BITD française, la seule réellement autonome de l’Union européenne, soutenue par plus de 4 000 TPE/PME et de grands fleurons nationaux, pourrait constituer le pilier d’une véritable autonomie stratégique européenne. Cela aurait pu passer d’ailleurs par l’instauration d’une priorité d’achat stricte et intransigeante en faveur du matériel européen. Or, l’UE a fait le choix d’une toute autre voie, sous l’effet conjugué du manque de courage du gouvernement, de l’inaction du SGAE et du sectarisme de plusieurs eurodéputés français. Cette défaillance ce collective a conduit à la fixation d’un seuil de préférence européenne très insuffisant, qui autorise même l’inclusion de matériels conçus hors de l’Union mais produits sous licence sur le territoire européen. Une telle disposition est un contresens stratégique : la maîtrise de la conception, et non la seule fabrication, est en effet essentielle à toute véritable souveraineté.

Une autre question ne doit d’ailleurs pas être éludée, celle du financement de l’Europe de la défense. Car quels fonds seront demain fléchés vers elle ? Alors même que la France peine à tenir les engagements de sa propre loi de programmation militaire, faudra-t-il désormais envisager de raboter le budget de notre défense nationale pour permettre à l’Allemagne et à d’autres pays européens d’acquérir du matériel américain, financé par le contribuable français ? Nous ne pouvons l’accepter.

Cette Europe de la défense présentée comme un instrument d’indépendance scellera au contraire notre tutelle industrielle et militaire. À cet égard, le RN alerte sur la dissuasion nucléaire française. M. Macron avait appelé à « ouvrir le débat » sur le partage de la dissuasion, avant de rétropédaler. Il ne peut y avoir d’ambiguïté : la dissuasion nucléaire française doit rester strictement française. La partager reviendrait en réalité à l’abolir, puisqu’elle est le cœur de notre souveraineté militaire, l’ultime garantie de nos intérêts vitaux, et le socle de notre statut international, notamment de notre siège permanent au Conseil de sécurité de l’ONU.

Cela ne signifie évidemment pas que la France soit indifférente au sort de ses partenaires européens. Comme l’affirmait Michel Debré, « notre sécurité déborde de notre territoire ». Dès lors que les intérêts fondamentaux de la Nation sont en jeu, y compris dans le contexte d’un conflit touchant directement un pays européen allié, la doctrine stratégique française, héritée du général de Gaulle, prévoit déjà la possibilité d’un recours à la dissuasion.

C’est précisément cette capacité d’initiative souveraine, fondée sur une évaluation autonome de nos « intérêts vitaux », qui fonde la crédibilité de notre dissuasion nucléaire. Le maintien d’une certaine ambiguïté quant à leur périmètre exact n’est pas une faille : c’est au contraire un pilier de notre stratégie. Y renoncer reviendrait à affaiblir la force de frappe elle-même, en rendant prévisible ce qui doit rester incertain pour dissuader efficacement. Dans un scénario où la garantie du parapluie américain viendrait à se retirer du continent européen, l’autonomie nucléaire française resterait ainsi le dernier rempart de la protection du continent européen. C’est pourquoi cette autonomie ne se négocie pas. Elle se protège.

III. La construction d’une architecture de défense véritablement indépendante

Face à ce constat d’échec, le RN appelle à un véritable changement de paradigme. La question n’est plus : « comment construire l’Europe de la défense ? », mais bien : « comment reconstruire une défense française pleinement indépendante ? » Cette nécessité est d’autant plus impérieuse que les intérêts vitaux de la France ne se limitent pas à l’espace européen. Nos outre-mer font de notre pays une puissance présente sur tous les océans, disposant de la deuxième zone économique exclusive au monde. Trois piliers doivent guider cette reconstruction :

Premièrement, l’effort budgétaire en matière de défense doit redevenir une priorité nationale. Cette exigence est d’autant plus pressante que l’année 2024 a été marquée par de fortes tensions en fin de gestion, en particulier sur le programme 146 (équipement des forces), notamment au sein de l’action « préparation et emploi des forces terrestres ». Ce constat témoigne d’un sous-dimensionnement structurel des moyens alloués au regard des ambitions affichées. L’écart reste considérable entre les capacités théoriques et la réalité opérationnelle constatée dans nos régiments et sur nos bases. Le réarmement de la France ne peut plus attendre.

Ensuite, le soutien à notre industrie. Des entreprises stratégiques sont encore aujourd’hui pénalisées parce qu’elles œuvrent dans le domaine de la défense. Il n’est pas normal que le « CAC 40 ESG » ait songé à exclure les entreprises de la défense avant de reculer in extremis ou que certaines start-up françaises se voient refuser l’accès aux services bancaires. Il faut en finir avec cette stigmatisation basée sur des considérations morales naïves. L’industrie de défense est un levier de souveraineté et une chance pour notre économie, c’est pour cela que la France doit la soutenir massivement, et l’Union européenne également, en facilitant le recours aux prêts européens pour financer des initiatives nationales.

Enfin, il est temps de poser les fondations d’une véritable Europe des coopérations. Les grands programmes industriels dits européens, tels que le SCAF ou le MGCS, illustrent à eux seuls les impasses d’un modèle technocratique. Depuis des années, ils stagnent, prisonniers de conflits de leadership, de divergences doctrinales et de rivalités industrielles. Leur échec n’est pas conjoncturel ; il est structurel. Il traduit l’échec d’une méthode qui prétend imposer la coopération par le haut, au nom d’un fédéralisme abstrait, en niant les intérêts nationaux, les équilibres industriels établis et, au fond, les souverainetés qu’ils expriment.

À rebours de cette logique verticale, les succès véritables reposent sur une méthode inverse : celle d’une coopération choisie, construite sur des intérêts stratégiques convergents, respectueuse des spécificités industrielles de chacun. Le projet Airbus n’a pas été décrété dans les arcanes bruxelloises ; il est né d’une décision politique assumée entre États souverains, soucieux de mutualiser leurs compétences, de répartir de manière cohérente les tâches industrielles, et de faire primer la performance sur les postures. Le succès d’Airbus n’est ni un hasard, ni une exception miraculeuse : c’est la démonstration qu’une Europe des projets concrets, fondée sur le volontarisme et le réalisme, peut réussir.

Il serait temps d’en tirer toutes les leçons. La coopération industrielle européenne ne peut reposer sur la contrainte institutionnelle, encore moins sur l’idéologie. Elle doit s’enraciner dans le réel, se construire par l’adhésion, non par l’imposition.

2. Groupe Ensemble pour la République

1. Définition de l’Europe de la Défense

L’Europe de la défense désigne la volonté de bâtir une capacité commune d’action militaire entre les États membres de l’Union européenne. Elle repose sur la mutualisation des moyens, la coordination des politiques nationales et la possibilité d’intervenir ensemble face aux crises, dans une logique d’autonomie stratégique.

Le groupe Ensemble Pour la République soutient pleinement cette ambition. Face à l’instabilité croissante du monde, il est essentiel que l’Union européenne puisse protéger ses citoyens et défendre ses intérêts vitaux, en complémentarité avec l’OTAN mais sans en dépendre exclusivement. Dès 2017, le président Emmanuel Macron posait les bases de cette vision lors de son discours à la Sorbonne : « Nous devons assurer seuls notre sécurité, sans dépendre uniquement des États-Unis ». Cette ambition reste plus que jamais d’actualité.

Dans ce projet, la France a une responsabilité particulière. Seule puissance nucléaire de l’UE, dotée d’une armée expérimentée et d’une industrie de défense parmi les plus performantes au monde, elle est appelée à jouer un rôle moteur pour porter une défense européenne crédible et souveraine.

2. Tour d’horizon synthétique de l’existant et des institutions

L’Europe de la défense repose sur une construction progressive, jalonnée de traités et de réformes institutionnelles majeures. Depuis la création de la Politique étrangère et de sécurité commune (PESC) en 1992, l’Union a renforcé ses outils d’action extérieure, notamment avec le Traité de Lisbonne (2009) qui a instauré la Politique de sécurité et de défense commune (PSDC), introduit les clauses de solidarité et de défense mutuelle, et permis la création de la Coopération structurée permanente (PESCO). Cette dernière réunit aujourd’hui 26 États membres autour de plus de 60 projets visant à renforcer les capacités militaires européennes.

L’Europe de la défense s’incarne également dans des opérations concrètes sur le terrain. Depuis 2003, l’Union européenne a conduit plus de 37 missions civiles et militaires, dont 22 sont encore actives en 2025, notamment en Afrique, dans les Balkans ou au Moyen-Orient. Ces missions couvrent un large éventail d’actions : formation des forces locales, stabilisation post-conflit, maintien de la paix ou encore lutte contre la piraterie. Elles sont décidées à l’unanimité par les États membres, planifiées à Bruxelles et mises en œuvre par des contingents volontaires. L’UE dispose également de groupements tactiques de réaction rapide (EU Battlegroups), même s’ils n’ont pas encore été déployés.

Au-delà du champ militaire, l’Union renforce sa sécurité face aux menaces hybrides. En matière de cybersécurité, elle s’est dotée d’une stratégie commune, appuyée par l’agence ENISA, la directive NIS2 et une politique de cyberdéfense adoptée en 2022. La lutte contre le terrorisme et le crime organisé s’appuie quant à elle sur les coopérations européennes en matière de renseignement et sur l’action d’Europol.

Enfin, l’Union européenne s’est dotée de moyens financiers inédits pour appuyer sa politique de défense. Le Fonds européen de la défense (FEDef), doté de 7,9 milliards d’euros jusqu’en 2027, soutient des projets d’armement menés conjointement par des industriels européens. La Facilité européenne pour la paix (FEP), financée par les États membres, a permis pour la première fois à l’UE de livrer des armes à un pays en guerre, en l’occurrence l’Ukraine, avec plus de 6 milliards d’euros mobilisés et 70 000 soldats ukrainiens formés sur le sol européen. D’autres outils comme EDIRPA (achats conjoints) ou le futur programme EDIP visent à améliorer l’approvisionnement commun. Dans cette logique, la Commission a lancé l’initiative ReArmEU, pour coordonner la montée en puissance industrielle face aux besoins accrus de défense.

3. Attentes et enjeux : pourquoi l’Europe de la Défense est indispensable

Renforcer l’Europe de la défense est aujourd’hui une nécessité stratégique. Face au retour de la guerre sur le continent, aux cyberattaques, au terrorisme et aux tensions internationales, aucun pays européen ne peut garantir seul la sécurité de ses citoyens. Les Européens attendent une Union capable de les protéger, de défendre notre mode de vie, nos valeurs et notre souveraineté.

L’Europe de la défense doit devenir un véritable bouclier collectif. Elle permet aux États membres de mieux coopérer, sans remettre en cause la souveraineté nationale. Les grandes puissances militaires, comme la France, peuvent entraîner une dynamique collective, tandis que les plus petits États bénéficient d’une solidarité concrète, notamment à travers la clause de défense mutuelle et la Facilité européenne pour la paix. Cette coopération renforce l’efficacité des armées, améliore la protection des frontières et permet de mutualiser les moyens, notamment grâce à des achats conjoints et au développement de capacités communes.

Pour les industriels, l’Europe de la défense est un levier d’innovation et de souveraineté. Grâce au Fonds européen de la défense, les entreprises développent ensemble des capacités de pointe, évitent les doublons et renforcent l’autonomie stratégique. Il faut désormais investir massivement pour accélérer la production et reconstituer les stocks : bâtir l’Europe de la défense, c’est aussi investir dans notre avenir.

4. Pistes de simplification et d’approfondissement

Si des progrès notables ont été accomplis, il reste des freins à lever pour rendre l’Europe de la défense plus efficace. Le fonctionnement actuel souffre notamment de lourdeurs décisionnelles et d’une fragmentation des efforts. Voici quelques pistes concrètes, formulées par notre groupe, afin de simplifier et d’approfondir cette Europe de la défense :

Sortir de l’unanimité décisionnelle :

Aujourd’hui, les décisions en matière de défense au sein de l’UE doivent être prises à l’unanimité, ce qui ralentit l’action collective. Pour être plus réactive, l’Union pourrait utiliser le vote à la majorité qualifiée dans certains cas, comme le lancement de missions civiles ou le financement d’opérations. Une autre solution serait de permettre à un groupe d’États volontaires d’avancer ensemble, sans être bloqués par ceux qui ne souhaitent pas participer, tout en gardant une coordination européenne. L’enjeu est simple : pouvoir agir vite quand la situation l’impose.

Renforcer le rôle des décideurs européens (Haut Représentant/Commissaire) :

Pour renforcer l’Europe de la défense, il faut clarifier et renforcer le pilotage politique à l’échelle de l’UE. Le Haut Représentant devrait avoir un rôle plus fort dans la coordination des actions de défense, tout comme le commissaire européen en charge de la Défense, qui doit pouvoir mieux orienter les investissements et projets communs.

Construire plusieurs cercles de décision

Pour être plus efficace, l’Europe de la défense doit pouvoir avancer à différents rythmes, selon les sujets et les pays. Un noyau dur – par exemple la France, l’Allemagne et la Pologne – pourrait lancer rapidement des opérations ou projets communs. Un partenariat renforcé avec le Royaume-Uni permettrait aussi de mutualiser certaines capacités sur le terrain. Le rôle central de l’Agence européenne de défense doit également être réaffirmé.

Mieux coordonner les instruments financiers (FEDef, PESCO, FEP) :

Les outils financiers de l’UE – comme le FEDef, la PESCO, la FEP ou les budgets nationaux – doivent être mieux coordonnés. Il faut s’assurer que les projets financés répondent aux vrais besoins identifiés au niveau européen, et que les différents instruments se complètent au lieu de se chevaucher. La Boussole stratégique fixe un cap clair pour 2030 : les financements doivent suivre, avec des achats mutualisés pour plus d’efficacité, d’économies et d’interopérabilité.

5. Une Europe capable de se défendre, même isolée sur la scène internationale

Pour être crédible, l’Europe de la défense doit pouvoir assurer la sécurité des Européens même si l’OTAN venait à se fragiliser. Personne ne souhaite l’affaiblissement de l’Alliance atlantique, mais les signaux venus des États-Unis

– notamment les discours de désengagement ou de remise en cause de l’article 5 – montrent qu’il serait irresponsable de ne pas s’y préparer. L’Europe doit anticiper une situation où elle devrait se défendre par elle-même, sans pouvoir compter automatiquement sur le soutien américain. Penser l’Europe de la défense sans l’OTAN, ce n’est pas tourner le dos à nos partenaires, c’est simplement assurer que notre sécurité ne dépende pas d’une seule volonté extérieure. C’est une responsabilité stratégique pour l’Union, et un gage de stabilité pour l’ensemble du continent.

Les comparaisons internationales montrent à la fois le retard et le potentiel de l’Europe de la défense. Les États-Unis disposent d’un budget militaire de plus de 850 milliards de dollars par an, la Chine autour de 230 milliards, tandis que les 27 pays de l’UE cumulent environ 350 milliards. C’est le deuxième budget mondial, mais fragmenté entre États, sans planification commune ni armée intégrée. Sur le terrain, l’écart est encore plus net : les États-Unis projettent des forces à l’échelle mondiale, avec 11 porte-avions et une doctrine unifiée ; la Chine renforce rapidement sa puissance régionale.

Pourtant, l’Europe a tous les atouts pour combler ce fossé. Les États membres ont commencé à augmenter leurs budgets de défense, avec un objectif partagé de converger vers 2 % du PIB. L’UE possède aussi une industrie de défense de haut niveau, compétitive et innovante, qui ne demande qu’à être mieux coordonnée et soutenue. Enfin, la dynamique politique s’intensifie : la notion d’autonomie stratégique progresse, et la Boussole stratégique fixe des objectifs clairs pour la décennie. Si elle agit collectivement, l’Europe peut devenir un acteur stratégique crédible à l’échelle mondiale.

En conclusion, loin d’être un vœu pieux, l’Europe de la défense est un projet crédible et concret qui se déploie déjà sous nos yeux. Certes, des obstacles subsistent et il faudra du temps pour aboutir à une véritable Union de la défense, mais les progrès accomplis ces dernières années montrent une dynamique sans précédent. Le groupe Ensemble Pour la République soutient avec force le projet d’Europe de la défense et appelle la France à assumer pleinement le rôle moteur qui est le sien dans cette construction, à la hauteur de sa responsabilité stratégique, de ses capacités militaires et de son engagement pour une Europe forte, souveraine et protectrice.

ANNEXE – ESTIMATIONS DES FORCES EUROPEENNES

AVIONS DE COMBAT

Total avions de combat~1 670

BATIMENTS DE COMBAT

Porte-avions / porte-aéronefs (France, Italie, Espagne)4
Total bâtiments de combat~240

EFFECTIFS MILITAIRES ACTIFS

CatégorieEffectifs
France~205 000
Total UE~1 675 000 militaires actifs
3. Groupe La France Insoumise – Nouveau Front populaire

Depuis le retour au pouvoir de Donald Trump, les discours sur le « réarmement européen », la concrétisation de « l’Europe de la défense » ou « l’autonomie stratégique européenne » se sont multipliés. La Commission européenne a elle-même adhéré à ce discours, et a présenté en mars 2025 son plan « Rearm Europe » estimé à 800 milliards d’euros.

Malgré les effets d’annonce et les déclarations martiales des chefs d’État européens -et notamment celles du président français Emmanuel Macron- l’Europe de la défense reste une chimère. Elle n’est pensée que sous la tutelle de l’OTAN et en s’alignant sur les exigences états-uniennes, comme l’atteste le passage à 3,5 %, voire 5 %, du PIB de contribution demandée par les États-Unis et reprise à son compte par Mark Rutte. En outre, l’accaparement de cette compétence par la Commission Européenne est antidémocratique et se fait en violation des traités. Sa vision d’un marché commun de la défense se fera au détriment de notre base industrielle et technologique de défense (BITD) nationale, au profit des industriels étrangers.

L’Europe de la défense n’a aucune réalité militaire en dépit des discours répétés à l’envi par les dirigeants, notamment français, qui agitent sa concrétisation comme une promesse, pourtant inatteignable. On ne compte plus le nombre de structures, états-majors, agences et « enceintes de réflexion » ayant essaimé en Europe et qui essayent poussivement de faire émerger une entité dont on est bien en peine de distinguer les réalisations concrètes. Aussi, l’évocation par Emmanuel Macron d’un “ pilier européen de l’OTAN ”, n’est pas nouvelle. L’élément de langage remonte à 1991 et au traité de Maastricht. C’est d’ailleurs sur cet argument que Nicolas Sarkozy s’était appuyé pour justifier la réintégration de la France au sein du commandement intégré de l’Alliance. On conviendra qu’en 35 ans d’existence, c’est l’OTAN plutôt que l’Union européenne qui s’est affermi.

Si l’Europe de la défense n’a toujours pas de réalité, c’est parce que les pays européens n’ont pas les mêmes intérêts dans ce domaine. Ils n’arrivent même pas à s’accorder sur la nécessité de s’autonomiser des États-Unis.

Les discours des derniers mois sur la « fin du partenariat transatlantique », le « retournement de l’allié américain ou encore le « pivot vers l’Asie » masquent mal une évidence : l’OTAN reste la clé de voûte de la défense des pays européens. Toute pensée stratégique en dehors de ce cadre reste impossible : même les tenants de l’autonomie stratégique européenne n’envisagent jamais cette soi-disant « autonomie » au-delà du développement d’un « pilier européen de l’OTAN », qui reste l’horizon indépassable de la défense sur le continent.

La crise ouverte par l’administration Trump est un exemple éclatant de cet aveuglement. Le président des États-Unis a essayé de négocier un cessez-le-feu en Ukraine en imposant son chantage mafieux aux Ukrainiens. Il a marginalisé les Européens dans ce dossier et montré le mépris qu’il a pour leurs garanties de sécurité. Il a directement menacé d’annexer le Groenland, un territoire appartenant à un membre de l’UE et de l’OTAN, le Danemark. Il a déclaré une guerre commerciale aux pays européens. Son vice-président est venu soutenir publiquement des formations d’extrême droite en Allemagne.

Malgré ces menaces et ces humiliations, les pays européens ont réaffirmé leur attachement à l’alliance atlantique. Par déni ou par dépendance, ils n’ont cessé de réaffirmer leur foi dans l’alliance atlantique. M. Lecornu, auditionné par notre commission, l’a d’ailleurs reconnu : « Vous n’y ferez rien, [certains] pays ne connaissent que l’OTAN, tout leur cadre stratégique est fondamentalement otanien ». Le nombre de pays ayant à ce jour confirmé leur volonté d’acheter des avions F-35 nord-américains est à ce titre éloquent : l’Allemagne, la Belgique, la Roumanie et même le Danemark se sont dits prêts à passer de nouvelles commandes.

L’Europe de la défense est dans les faits un prête-nom pour l’OTAN. Dans les traités européens, elle n’existe pas. La défense est en effet une prérogative intrinsèquement liée à la souveraineté des États, qui la tiennent du peuple. Or, il n’existe pas de peuple européen. La communautarisation des politiques de défense est antidémocratique, et opérée en violation des traités européens.

Pourtant, la sous-commission « défense et sécurité » a été pérennisée en décembre 2024. Un Commissaire européen à la défense de plein exercice, Andrius Kubilius, a également été nommé. L’article 4 du traité de l’Union européenne (TUE) dispose pourtant que « toute compétence non attribuée à l’Union dans les traités appartient aux États membres » et précise qu’ « en particulier, la sécurité nationale reste de la seule responsabilité de chaque État membre ». L’article 42 du TUE précise le cadre juridique nécessaire à la création d’une politique de défense commune : « elle conduira à une défense commune, dès lors que le Conseil européen, statuant à l’unanimité, en aura décidé ainsi ». L’unanimité n’a jamais été acquise. Ce transfert de compétences s’effectue donc en dehors du cadre des traités européens et de notre Constitution.

Une fois ce coup de force institutionnel acté, la Commission a déroulé sa feuille de route néolibérale et profité de la guerre en Ukraine pour dévoiler son « Livre Blanc sur la défense européenne », accompagné du plan « Rearm Europe », annoncé comme le véhicule du « réarmement européen ».

La communautarisation de la défense était déjà en cours avant ces annonces ; la Commission a récemment fait voter son règlement « EDIP », qui prévoit de financer des achats d’armement communs à plusieurs États membres, mais qui pourrait être ouvert à plusieurs pays hors Union européenne.

Le document de la Commission reprend à son compte la matrice états-unienne sur l’analyse des menaces, ainsi que l’antienne de « l’axe du mal Russie-Iran-Corée ». Il s’aligne sur leur stratégie d’alliance contre la Chine dans la région Asie-Pacifique, en promouvant des coopérations avec tous leurs alliés historiques dans la région (Japon, Corée du Sud, Australie, Nouvelle-Zélande).

Le « plan » en lui-même consiste d’abord à répondre aux injonctions de l’administration de D. Trump, qui a exigé de ses « alliés » européens qu’ils augmentent massivement leurs dépenses de défense. La présidente de la Banque Centrale Européenne Christine Lagarde avait abondé dans son sens en septembre 2024, lorsqu’elle avait enjoint aux Européens de “sortir le carnet de chèque” en achetant davantage de matériel militaire aux États-Unis pour éviter la guerre commerciale.

La Commission a donc enjoint les États membres à obtempérer : elle leur demande de consacrer 3 % de leur PIB aux dépenses de défense. Pour ce faire, elle sortira ces dépenses du calcul du déficit budgétaire autorisé aux États membres, aujourd’hui limité à 3 % du PIB par an. En quelques semaines, la Commission s’est donc affranchie d’une règle qu’elle avait érigée en dogme intouchable. Ce qui a toujours été refusé pour financer la bifurcation écologique et notre modèle social est soudain devenu possible pour l’armement. Après la cure d’austérité imposée à la Grèce, François Hollande avait proposé de relancer la “construction européenne” par la communautarisation des politiques de défense. La logique n’a pas changé : l’intégration européenne se fait par l’armement et sans le social.

Le « plan » de la Commission consiste donc avant tout à inciter les États à augmenter leurs dépenses nationales, avec un objectif de 650 milliards d’euros supplémentaires en 4 ans.

Les 150 milliards restants, regroupés dans l’instrument dit « SAFE », serviront à des achats de matériel commun, dont les conditions doivent encore être discutées. Ce plan a été préparé sans vote du Parlement européen : le déni de démocratie est tellement flagrant que sa présidente Roberta Metsola a annoncé vouloir saisir la Cour de Justice de l’Union européenne afin de faire examiner le texte par les parlementaires.

En l’état, ces annonces serviront d’abord à alimenter l’industrie de l’armement des États-Unis. C’est d’ailleurs l’objectif de l’administration Trump : estimant que les Européens ne payaient pas assez pour leur sécurité, il a exigé d’eux un tribut plus élevé pour maintenir sa protection sur le continent. Plus de la moitié des dépenses d’armement des pays européens sert aujourd’hui à acheter du matériel aux entreprises états-uniennes. Les États membres sont en effet libres d’utiliser leur budget national comme ils l’entendent, et les 650 milliards annoncés pourront donc irriguer les industriels états-uniens, avec la bénédiction de la Commission. Quant à l’instrument SAFE, ses conditions ne sont pas encore définies ; il pourrait donc également profiter à des entreprises non-européennes.

L’Europe de la défense voulue par la Commission passe également par la création d’un marché commun de la défense. Comme dans les autres domaines, la Commission vise avant tout l’intégration des marchés nationaux, et donc de notre BITD. La Commission ne suit que sa logique libérale ; fidèle à ces principes, le Commissaire à la Défense Andrius Kubilius a annoncé vouloir présenter en juin 2025 un projet de simplification et d’harmonisation des réglementations du secteur. Après les accords de libre-échange du TAFTA et du MERCOSUR, c’est maintenant dans le domaine de l’armement que la présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen veut voir émerger un marché unique.

La libéralisation du marché de la défense bénéficiera en premier lieu aux entreprises allemandes, en quête de nouveaux débouchés dans le secteur. Celles-ci sont soutenues par leur gouvernement, qui prévoit d’investir massivement dans l’industrie de défense pour compenser la récession que traverse le pays. La participation de Rheinmetall au projet franco-allemand de char du futur (MGCS), imposée par Berlin, en est une illustration. La coentreprise que Rheinmetall a créée avec l’italien Leonardo pour produire des véhicules de combat terrestre entre en concurrence directe avec KNDS France. De plus, la volonté affichée de supplanter la France sur les programmes CAESAr et LRU témoigne de l’ambition hégémonique des industriels allemands dans le domaine terrestre. Au nom d’une prétendue Europe de la défense, la France va se retrouver ainsi marginalisée sur l’ensemble de ce domaine.

L’audition du PDG de Dassault Aviation E. Trappier a également montré les failles du SCAF, le système de combat aérien du futur, dans lesquels la partie française n’est pas véritablement maître d’œuvre du projet alors qu’elle en maîtrise les principales technologies et savoir-faire.

Dans le domaine spatial enfin, l’allemand Isar Aerospace ne cache pas ses ambitions de concurrencer frontalement les lanceurs européens, dans un secteur déjà menacé par les industriels états-uniens, SpaceX en tête.

Face à cette Europe de la défense néolibérale et toujours alignée sur les États-Unis, et qui a profité du discours sur « l’économie de guerre », nous défendons une économie de paix basée sur les besoins réels de notre peuple. Cela vaut également pour la défense. Notre politique de défense doit être basée sur une évaluation nationale de nos intérêts, et pas sur des injonctions de la Commission ou des États-Unis.

Cela passe par le développement d’une BITD nationale, souveraine, et capable de répondre avant tout aux besoins exprimés par nos armées. Plutôt que des coopérations désavantageuses ou l’émiettement de la production et des sous-traitants dans des projets au sein de l’UE, un pôle public de l’armement regroupant les fleurons industriels français permettrait de coordonner la production et d’assurer une adéquation entre nos besoins et les exigences industrielles.

Le gouvernement doit également absolument refuser d’entrer dans le raisonnement qu’imposent les États-Unis. On ne saurait gouverner en fixant des objectifs artificiels, tels qu’un % du PIB affecté aux dépenses de défense. En quelques mois, les Etats-Unis de Trump ont pu suggérer et à présent imposer que les Européens devaient y consacrer 3 % et à présent ils exigent 5%. Un tel sujet, ne peut faire l’objet d’une surenchère permanente. Il faut, au contraire, commencer par définir les besoins avant de fixer les moyens.

Il devrait partir des besoins réels de nos armées et y répondre de manière ciblée. Or, à rebours de cette logique, l’exécutif finance des programmes superflus, dictés par la volonté de contenter Berlin et Washington plutôt que par une véritable stratégie nationale sur les questions de défense.

Seule une politique non-alignée lui permettra d’être véritablement au service de la paix et de faire entendre sa voix singulière sur la scène internationale. Sa nature politique, héritée de son histoire républicaine, lui donne une vocation universelle. Par sa devise “Liberté, Égalité, Fraternité” elle propose un idéal républicain à tous les peuples qui voudraient se l’approprier. Ce positionnement singulier doit la faire sortir d’une logique occidentale alignée sur les intérêts d’autres pays de l’Union européenne, ou celle des Etats-Unis. Pour retrouver une voie singulière dans le concert des nations, la France doit être non-alignée. Elle doit sortir au plus vite du commandement intégré de l’OTAN, et de l’OTAN elle-même.

La participation de la France à cette nouvelle Europe de la défense affaiblit notre voix sur la scène internationale autant qu’elle menace notre base industrielle de défense. Toutes les annonces d’Emmanuel Macron sur une Europe indépendante masquent mal l’alignement qu’elle maintient avec les États-Unis. Seule une France non-alignée, indépendante et au service de la paix permettra de préserver les intérêts de notre pays. Aux antipodes de ce programme, la Commission européenne et son plan « Rearm Europe » nous arriment à l’industrie de guerre états-unienne et à son affrontement à venir avec la Chine, en violation flagrante des traités européens.

4. Groupe Socialistes et apparentés
5. Groupe Écologiste et Social
6. Groupe Les Démocrates

Pour beaucoup de nos concitoyens, l’Europe de la défense a longtemps été synonyme d’armée européenne. Cette notion renvoyait, dans l’imaginaire collectif, à une dilution de la souveraineté nationale au profit d’une Europe fédérale exerçant une compétence exclusive en matière de défense. Cette représentation, largement caricaturale, est encore entretenue afin de délégitimer toute initiative européenne en la matière. Il nous revient de déconstruire cette idée : la création d’une armée européenne n’est pas réaliste, car elle impliquerait de retirer aux États leur compétence exclusive sur la défense.

L’Europe de la défense est difficile à construire parce qu’il en existe presque autant de conceptions qu’il existe d’États membres. Mais ces différentes conceptions n’ont jamais empêché la mise en place d’outils de coopération qui fonctionnent. Ce cycle d’auditions nous a permis de faire un nouvel état des lieux de l’Europe de la défense et de nous forger une conviction : il est désormais urgent d’aller encore plus loin.

Le Groupe Les Démocrates revendique depuis toujours, sans aucune ambiguïté, son ADN européen. Cela a vocation à se traduire notamment dans le domaine de la défense et de la sécurité commune. Ce positionnement reste d’ailleurs une tendance lourde dans l’histoire politique de notre pays. La France n’a jamais considéré qu’il était souhaitable de déléguer sa défense. À cet égard, la France occupe, à l’évidence, une place à part en Europe. Notre force de dissuasion, par exemple, incarne toujours aujourd’hui cette volonté d’indépendance, sans pour autant négliger une grande idée de solidarité européenne en la matière.

Nous soutenons ainsi les efforts déployés en ce sens par le président de la République, Emmanuel Macron, dès son premier mandat. Face notamment à l’agression de l’Ukraine en 2022 et au réarmement de la Russie de Poutine, la France a saisi l’opportunité de conforter le rôle majeur qui est le sien au sein de l’Union. Le sens de l’histoire lui a donné raison. Et sa voix est désormais entendue clairement.

Dans ce débat complexe, porté à la fois par des enjeux tactiques et stratégiques, le groupe Les Démocrates tient à mettre en exergue un certain nombre de points prioritaires.

La principale action à conduire est politique et correspond à l’impératif de dialogue entre partenaires européens. C’est ce que nous avons porté, dès 2017, en plaidant en faveur d’une « autonomie stratégique européenne ». Mais cette autonomie stratégique ne pourra être atteinte tant que l’Europe de la défense sera autant fragmentée. Comme l’a rappelé André Denk, de l’Agence européenne de défense, la fragmentation actuelle nuit à l’efficacité opérationnelle et stratégique. La standardisation implique nécessairement une convergence technologique, mais aussi doctrinale, sans pour autant renoncer aux spécificités nationales. L’Agence européenne de défense, plus ancienne institution européenne en matière de défense, joue un rôle important en la matière, dans l’identification des priorités capacitaires et la coordination des efforts industriels. La France doit miser sur le sérieux de sa BITD pour proposer des solutions et vraisemblablement de nouvelles synergies. À l’échelle de l’Europe, nous estimons que le rôle de l’agence européenne de défense devrait être renforcé pour accompagner la BITDE vers cet objectif.

Ce n’est pas seulement notre BITDE qui apparait complexe et fragmentée, c’est aussi l’architecture même de notre défense européenne. Entre la PSDC, l’EDIP, le FED, l’EDIRPA, le Livre blanc pour 2030, la Boussole stratégique, et les multiples initiatives bilatérales ou multilatérale, il devient difficile pour nos concitoyens, et même pour les commissaires à la défense, de s’y retrouver. Une clarification des rôles, des organes et des mécanismes est donc nécessaire. Il est temps de rendre cette architecture plus intelligible, afin qu’elle soit comprise et soutenue par les citoyens européens et éviter ainsi qu’ils adhèrent aux discours populistes.

Il nous faut aussi éclaircir les critères du soutien financier apporté par le Fonds européen de défense, afin de soutenir le développement d’entreprises qui concourent concrètement à l’édification d’une Europe de la défense. Alors que les cinq plus grosses entreprises de défense sont américaines et représentent 30 % du marché mondial, seulement quatre entreprises européennes, dont une britannique, figurent parmi les vingt plus grosses entreprises de défense au monde. La situation de la Grande-Bretagne, acteur majeur dans notre environnement de défense, pose d’ailleurs question dans ce maillage européen en reconstruction. Du fait du Brexit, la Grande Bretagne ne peut bénéficier du Fonds européen de défense dont la mission est de financer la recherche et le développement de programmes industriels transeuropéens. Nous souhaitons que les discussions en cours entre Londres et Bruxelles débouchent rapidement sur des réponses concrètes.

Notre groupe considère également que l’interopérabilité entre nos armées est indispensable pour l’Europe de la défense. Cette interopérabilité doit se faire tant du point de vue opérationnel (les exercices de type ORION sont très importants à cet égard) que du point de vue capacitaire (les programmes franco-allemands SCAF et MGCS, bien qu’ils pâtissent de blocages, sont structurant pour la future Europe de la défense).

Enfin, une réflexion doit être engagée sur la question de nos dépendances. En effet, les approvisionnements stratégiques de l’Europe restent dépendants de pays tiers et à défaut de pouvoir s’affranchir de cette dépendance, il est important de pouvoir choisir les pays tiers dont nous souhaitons dépendre.

De manière plus globale, le groupe Démocrates considère que l’affirmation d’une Europe de la défense ne peut faire l’économie d’un rehaussement de son niveau de vigilance face aux menaces hybrides. La combinaison des approches civiles et militaires dans ce domaine assure déjà un pare-feu indispensable. Mais l’ampleur du phénomène d’hybridité demande de mettre en place des parades encore plus pertinentes. Les cyberattaques et les campagnes de désinformation ou d’influence représentent, en effet, un défi majeur en capacité de porter de sérieux préjudices à l’Union européenne et aux États membres.

Nous appelons ainsi de nos vœux la transposition par l’ensemble des États membres des directives REC, NIS 2 et DORA, afin de rehausser collectivement notre niveau de résilience. Il est important de mailler l’ensemble du territoire et de mettre en œuvre des plans d’actions adaptés, dans un élan de mutualisation des ressources et des connaissances qui englobe également la société civile. Ainsi, au même titre que l’innovation ouvre de nouveaux horizons technologiques à nos armées, la conception de nouveaux dispositifs doit être encouragée pour associer, le plus largement possible, les populations très directement concernées.

Pour conclure, l’Europe de la défense a besoin de pédagogie pour grandir. Pour les peuples du vieux continent, l’intérêt à se saisir de ce débat nous paraît une évidence. L’Europe est au pied du mur et a de nombreux retards à combler. La période à venir impliquera des engagements financiers d’envergure, des arbitrages délicats, qui ne peuvent émerger sans le soutien des Européens. L’Europe de la défense a besoin d’une opinion publique pour la porter. Sans elle, l’Europe prend un risque : celui de la division. Le groupe Les Démocrates porte, lui, un espoir : celui d’une Europe puissance.

7. Groupe Horizons et apparentés

À l’issue du cycle d’auditions de la commission de la défense nationale et des forces armées consacré à l’Europe de la défense, le groupe Horizons & Indépendants réaffirme les principes cardinaux qui doivent guider l’action de l’État dans ce domaine. La construction d’une Europe de la défense doit respecter l’ancrage atlantique de notre sécurité collective, garantir la souveraineté des nations et renforcer la capacité d’action autonome de l’Europe. L’Organisation du traité de l’Atlantique Nord (OTAN) demeure un fondement de la défense collective européenne, et les initiatives de l’Union européenne en matière de défense ont vocation à compléter l’Alliance atlantique, et non à la remplacer. Comme il l’a été rappelé à plusieurs reprises dans ce cycle d’auditions, l’objectif d’« autonomie stratégique » poursuivi par l’Europe n’est nullement un acte de défiance envers nos alliés, mais un acte de prudence et de solidarité face aux nouveaux enjeux de sécurité. Parallèlement, bâtir l’Europe de la défense ne signifie pas diluer la souveraineté nationale dans une souveraineté européenne indistincte : il s’agit au contraire de construire une autonomie stratégique européenne additionnelle, commune aux États volontaires, tout en préservant la souveraineté de chaque nation.

Complémentarité entre Europe de la défense et OTAN

Le groupe Horizons & Indépendants défend une vision où les efforts européens en matière de défense renforcent l’Alliance atlantique au lieu de la concurrencer. De fait, 23 des 30 pays européens membres de l’OTAN appartiennent également à l’UE, partageant valeurs et intérêts stratégiques communs. OTAN et UE jouent ainsi des rôles complémentaires et mutuellement bénéfiques pour la paix et la sécurité internationales. Le développement de capacités de défense européennes contribue au meilleur partage du fardeau transatlantique, à condition d’éviter les duplications inutiles.

Dans cet esprit, la défense européenne doit s’affirmer comme le pilier européen de l’OTAN plutôt qu’une alternative. Notre participation active à l’Alliance atlantique reste indéfectible, tout en étant prolongée par des initiatives européennes accrues. L’Europe peut à la fois devenir un pilier essentiel et influent de l’Alliance atlantique et renforcer sa capacité à agir de manière autonome pour assurer sa défense. Autrement dit, une Europe de la défense plus forte rend l’OTAN plus forte. L’augmentation des budgets militaires européens et la montée en puissance de coopérations (dans le spatial, le cyber, les forces spéciales, etc.) viennent compléter les plans de capacité de l’OTAN. L’Europe de la défense n’est donc pas rivale de l’OTAN, mais son bras européen, capable d’agir en son sein comme en autonomie lorsque nécessaire. Le groupe Horizons & Indépendants soutient pleinement cette complémentarité stratégique entre Bruxelles et l’Alliance atlantique, gage d’efficacité et d’unité face aux menaces communes.

Ouvrir la coopération de défense au-delà des frontières de l’UE

La sécurité du continent européen dépasse le seul cadre de l’Union européenne. Il est indispensable d’associer les partenaires européens non-membres de l’UE aux initiatives de défense commune. Le Royaume-Uni, en particulier, demeure une puissance militaire clé du continent : malgré le Brexit, ses liens de défense avec le reste de l’Europe doivent être resserrés. Cette perspective est en voie de concrétisation. Un sommet inédit UE–Royaume-Uni a posé, le 19 mai 2025 à Londres, les bases d’un partenariat de défense et de sécurité entre Londres et Bruxelles. Le groupe Horizons & Indépendants soutient ce rapprochement historique, qui bénéficiera mutuellement à la sécurité du continent.

Plus largement, la coopération européenne de défense doit être inclusive et pragmatique. Elle doit associer nos alliés fiables extérieurs lorsque c’est pertinent (États-Unis, Canada, Norvège, etc.) dans des formats flexibles, à l’image des coopérations structurées permanentes ou de l’Initiative européenne d’intervention. Ces formats permettent de construire une défense européenne inclusive, englobant les nations volontaires et capables, qu’elles soient membres de l’Union ou non, afin de renforcer l’interopérabilité de nos forces et la solidarité stratégique sur l’ensemble du continent.

Vers une Europe de la défense plus innovante et plus agile

Le groupe Horizons & Indépendants estime que l’Europe de la défense doit renforcer sa capacité d’innovation technologique, condition indispensable à son autonomie stratégique. Plutôt que de simplement mutualiser les programmes existants, il convient de développer des projets communs à fort potentiel de rupture technologique. Cette approche pourrait s’inspirer du modèle américain de la Defense Advanced Research Projects Agency (DARPA), qui finance des projets de recherche fondamentale et appliquée avec un haut niveau de risque, dans le domaine de la défense et de la sécurité, et souvent à double usage civil/militaire. L’Union européenne devrait créer une agence européenne de recherche stratégique sur ce modèle, pour financer et contractualiser des projets avec des laboratoires et des entreprises, en soutenant particulièrement les start-ups et les PME innovantes. Une telle agence pourrait être adossée à l’Agence européenne de défense et se concentrer sur les technologies de rupture (intelligence artificielle, spatial, etc.), dont certaines sont aujourd’hui à la croisée des enjeux civils et militaires.

Notre groupe souligne la nécessité d’accroître l’agilité et la vision stratégique de nos outils de financement, en rompant avec la lourdeur administrative et en encourageant une prise de risque plus élevée. Cette approche permettra d’accélérer le développement de technologies critiques pour la souveraineté européenne et de renforcer notre compétitivité face aux grandes puissances extra-européennes.

Vers une industrie de défense européenne souveraine

Assurer la défense de l’Europe passe par la maîtrise de son outil industriel et technologique de défense. Aujourd’hui, la base industrielle et technologique de défense (BITD) européenne doit gagner en capacité, en intégration et en indépendance. Les auditions ont souligné à quel point les armées européennes restent dépendantes de fournisseurs extra-européens pour de nombreux équipements. Selon les estimations, entre 60 et 80 % des dépenses d’équipement militaire des pays de l’UE partent en importations hors d’Europe. Cette situation n’est pas viable à long terme. La guerre en Ukraine a révélé nos vulnérabilités : pénuries de munitions, capacités de production limitées et goulots d’étranglement. Il est donc impératif de rebâtir une industrie de défense européenne souveraine, capable de répondre aux besoins des États européens en temps utile, tout en soutenant l’innovation technologique et les programmes communs.

Le groupe Horizons & Indépendants soutient la nouvelle stratégie industrielle de défense (EDIS) et le plan SAFE, mais il estime nécessaire de compléter ces initiatives par des mesures concrètes : soutien prioritaire aux fournisseurs européens, incitation à lancer de nouveaux programmes innovants à forte valeur ajoutée stratégique, identification des filières critiques (munitions, composants électroniques, etc.), et développement d’une réindustrialisation des chaînes d’approvisionnement. L’autonomie stratégique européenne doit rester l’objectif final, mais toujours dans le respect des souverainetés nationales.

*

En conclusion, le groupe Horizons & Indépendants entend promouvoir une Europe de la défense ambitieuse, innovante et souveraine. Conjuguer complémentarité avec l’OTAN, ouverture aux partenaires extérieurs, soutien à l’innovation technologique et à l’industrie européenne, constitue la clé de voûte d’une défense européenne crédible et forte. À la commission de la défense et des forces armées et à l’Assemblée nationale, nous porterons cette vision au service de nos concitoyens et de la sécurité collective.

Comptes rendus des auditions

(par ordre chronologique)

1. Audition commune, ouverte à la presse, de M. Jean-Dominique Giuliani, président de la Fondation Robert Schuman, et de M. Steven Everts, directeur de l’« European union institute for security studies (EUISS) », sur l’Europe de la défense (mercredi 5 février 2025)

M. le président Jean-Michel Jacques. Mes chers collègues, nous inaugurons aujourd’hui un nouveau cycle d’auditions consacré à l’Europe de la défense et à ses enjeux, avec l’audition de M. Jean-Dominique Giuliani, président de la Fondation Schuman, et M. Steven Everts, directeur de l’Institut d’études de sécurité de l’Union européenne (EUISS).

C’est peu dire que l’Europe de la défense est aujourd’hui à la croisée des chemins. Certes, sa relance à partir de 2016 après le Brexit a permis de substantielles avancées, parmi lesquelles en 2017, la coopération structurée permanente qui regroupe aujourd’hui tous les États membres autour de soixante-huit projets de développement capacitaire ; en 2020, le Fonds européen de défense doté de 7 milliards d’euros sur la période de 2021 à 2027 et destiné à financer notamment les projets précités ; en 2022, la boussole stratégique, première mise en commun des intérêts stratégiques européens, dont une proposition majeure, la capacité de déploiement rapide, est devenue opérationnelle il y a quelques jours. Enfin, nous attendons un Livre blanc, qui sera publié le 18 mars.

Toutefois, l’environnement stratégique européen est aujourd’hui bien plus dégradé qu’il ne l’était en 2016. Avec l’agression de l’Ukraine par la Russie, la guerre de haute intensité a fait son retour en Europe, mettant notre résilience à rude épreuve. Certes, l’Union européenne (UE) a fait face avec ses moyens propres : sanctions contre la Russie, aide financière massive à l’Ukraine et diversification de ses ressources énergétiques.

Mais l’Otan continuer de jouer le premier rôle de défense de l’Europe et derrière elle, les États-Unis. Des dizaines de milliers de soldats sont aujourd’hui déployés sur le flanc est de l’Europe sous la bannière otanienne, tandis que les acquisitions d’armement de nombreux États membres profitent majoritairement aux entreprises américaines.

Une initiative européenne majeure, le programme pour l’industrie européenne de défense (Edip), est d’ailleurs aujourd’hui en discussion.

Moteur de l’autonomie stratégique européenne, la France souhaite une Europe de la défense ambitieuse, compatible avec l’Otan et respectueuse de ses alliés.

Ces tensions entre la notion d’autonomie stratégique et la solidarité euro-atlantique, entre les souverainetés nationales et la construction d’une Europe de la défense, entre les conceptions parfois divergentes des membres de l’Union européenne de ce qu’ils attendent de l’Europe en matière de défense, entre les progrès récents et un relatif enlisement actuel feront l’objet des débats de ces prochaines semaines et certainement de notre réunion de ce matin. Ces débats sont d’autant plus nécessaires que l’élection de Donald Trump et ses propositions poussent l’ensemble des pays européens à clarifier leur positionnement. Est-ce une opportunité ?

M. Jean-Dominique Giuliani, président de la Fondation Robert Schuman. Je vous remercie de votre invitation, qui me permet, en toute modestie, de vous faire part de quelques réflexions. Je puise cette modestie dans des années de travail de la Fondation Robert Schuman sur cette problématique de la défense de l’Europe. Je précise à ce titre que la défense européenne ne constitue qu’une partie de la problématique de la défense de l’Europe.

Comme vous le rappelez Monsieur le Président, il y a une urgence en la matière. C’est dans ce cadre que le sujet a progressé ces dernières années, et il a d’ailleurs fait l’objet de plusieurs rapports de la part de votre commission. Je pense notamment au rapport Larsonneur-Thiériot, mais également au rapport Morel de la commission des affaires européennes. Vos collègues du Sénat se sont également inscrits dans cette démarche. Permettez-moi d’apporter quelques brèves réflexions sur ce qui a déjà été accompli et ce qui est envisagé aujourd’hui, mais également de vous livrer quelques pistes de réflexion très personnelles pour la posture de la France à l’égard des projets européens.

Les réalisations intervenues dans l’unité face à la question ukrainienne, mais également dans l’urgence, sont loin d’être négligeables. Ainsi, le Fonds européen de défense est doté de 7,3 milliards d’euros, qui ont été en outre abondés de 1,5 milliard d’euros. Au-delà, il faut relever 512 propositions concrètes de coopération européenne et 162 programmes retenus. En outre, 270 projets commenceront à être réalisés à partir de cette année. Il y a deux jours encore, la Commission européenne a décidé d’une attribution de nouveaux projets pour 1 milliard d’euros. Enfin, la Fondation Robert Schuman publiera très prochainement un bilan à mi-parcours du Fonds européen de défense, qui représente pour la France une contribution substantielle à son industrie.

En effet, la France est coordinatrice de 44 projets et notre pays est présent dans 121 programmes du Fonds européen de défense. Elle en est donc le premier attributaire, devant l’Espagne, la Grèce et l’Italie, puisque plus de 25 % des projets du Fonds européen de défense sont attribués à des entreprises françaises. Ce Fonds européen de défense s’attache non seulement à aider les grandes entreprises, mais aussi les PME.

Un autre sujet ayant fait l’objet d’avancées porte sur la Facilité européenne pour la paix, à l’origine destinée à financer les opérations de maintien de la paix dans le sud et en Afrique. Abondée à concurrence de 6 milliards d’euros, elle se trouve pratiquement en mesure de dépenser 17 milliards d’euros, notamment pour acquérir ou rembourser des armes qui auraient été données à l’Ukraine. C’est une première pour l’Union européenne.

Par ailleurs, il convient de mentionner le programme d’action de soutien à la production de munitions (Asap), dont il a été particulièrement question l’année dernière. Le projet consistait à pouvoir aider les Ukrainiens, qui souffraient d’un déficit important en munitions. Au départ, ce programme a été quelque peu erratique, mais il a financé directement les entreprises de production de munitions. Il aboutira à une production de plus de 2,5 millions de munitions, d’ici la fin de l’année prochaine.

Je pense également au règlement visant à renforcer l’industrie européenne de la défense au moyen d’acquisitions conjointes (Edirpa), à travers des appels d’offres communs. Ce projet a été doté de 310 millions d’euros et permet de contribuer à 15 % de la valeur des appels d’offres qui seraient européens et transnationaux. Par ailleurs, le projet Edip mentionné par M. le président, constitue une autre phase du développement de la défense européenne. Il consiste à tenter d’organiser un financement et des coopérations pour le moyen et le long terme, en soutenant l’ensemble de l’industrie de défense.

Ce projet Edip serait doté de 1,5 milliard d’euros. Il est destiné à accroître la production, faciliter les acquisitions conjointes de matériel et propose une série de mesures communes, de nouvelles structures, de nouveaux instruments, des programmes européens d’armement et un comité de préparation industrielle. Edip a suscité un grand nombre d’interrogations de la part de la diplomatie française, de votre commission et de la commission du Sénat, dans la mesure où sa gouvernance entraîne quelques évolutions audacieuses en matière institutionnelle. Par ailleurs, son financement pose question puisqu’il ne prévoit que 1,5 milliard d’euros et le programme se fonde sur des a priori qu’il faudrait peut-être questionner. Faut-il un marché unique des instruments de défense ? Est-il vrai que nos industries de défense ne sont pas compétitives ? Personnellement, je le conteste. Je pense que nous produisons en Europe des équipements de défense moins chers que nos grands partenaires, par exemple américains.

Parmi les dernières évolutions non négligeables, je me dois naturellement d’évoquer l’existence d’un commissaire à la défense, mais aussi la création la semaine dernière par le Parlement européen d’une commission de la défense de plein exercice. Votre avis en tant que commissionnaires et parlementaires sera extrêmement important pour la suite de cette évolution jusqu’ici positive, mais qui suscite une série d’interrogations.

La première interrogation concerne la communautarisation de la politique de défense, qui me paraît devoir être interrogée. La Commission européenne, sur la base juridique de l’article 173 du traité sur le fonctionnement européen qui traite de l’industrie, effectue une irruption importante dans la politique de défense. Cette base juridique doit être au moins questionnée. En effet, dans l’architecture des traités européens, les questions de défense ne relèvent pas de la procédure communautaire. Une clarification doit donc être opérée avant, peut-être, d’aller plus loin.

Pour le schumanien que je suis, la politique de défense est-elle la bonne méthode ? En tant que Français, nous devons nous réjouir que nos partenaires européens aient pris conscience de l’urgence. Ils ont finalement accrédité un certain nombre de thèses françaises sur la souveraineté européenne, la nécessité d’être plus actifs, de coopérer davantage et de dépenser plus. Nous dépensons aujourd’hui collectivement 326 milliards d’euros pour la défense en Europe, soit trois fois les dépenses de la Russie et un tiers de celles de l’Otan.

Si cet enthousiasme, certainement motivé par la crainte, me réjouit, il ne permet pas de surmonter les différences au sein de l’Union européenne. Nous demeurons divisés entre partenaires européens sur les fondamentaux de nos politiques étrangères et de défense, la relation à l’Otan, la relation aux États-Unis, la question de l’indépendance et de l’autonomie stratégique. En découlent des conceptions différentes sur la place des États membres dans la gouvernance d’une Europe de la défense, que nous ne pouvons pas régler au détour du projet de règlement Edip.

Je reste très attaché à la « méthode Schuman », selon laquelle seules les réalisations concrètes peuvent convaincre de procéder à des projets communs. Il faut donc démontrer concrètement qu’il existe une plus-value européenne avant seulement d’accepter d’en confier éventuellement la gestion à un organisme comme la Commission européenne. Vous comprenez bien que je suis quelque peu réticent à l’égard de ce projet de règlement, qui veut communautariser par le haut alors que toute l’histoire de l’Union européenne a consisté à communautariser par le bas.

Dans une autre vie, j’ai eu l’occasion de participer à la négociation des accords de Schengen. En l’espèce, ces accords sont d’abord nés d’une volonté de cinq États, avant que Schengen ne devienne un projet à vingt-quatre États, dont deux ne sont pas membres de l’Union. Ces pays ont ainsi estimé ensuite et seulement après, qu’il était nécessaire de confier à un organisme collectif, la Commission européenne, le soin de gérer Schengen.

Permettez-moi à présent de formuler quelques remarques. Dans ce contexte évolutif, il faut veiller à l’excellence de l’industrie de défense, qui est essentiellement française. Il ne faut certainement pas l’abîmer dans des projets qui ne seraient pas à la hauteur en matière technologique. S’agissant de la gouvernance, je considère qu’il n’appartient pas à la Commission de gérer le marché des industries européennes de défense. Cette tâche devrait davantage être dévolue à l’Agence européenne de défense (AED). Peut-être faudrait-il également un nouveau traité entre États membres – qui auront besoin de la Commission –, qui permettrait de surmonter quelques vétos.

Ensuite, je souhaite revenir sur les questions relatives au financement. Lors du sommet informel qui s’est tenu lundi dernier entre chefs d’État et de gouvernement, un grand nombre de pistes de financement ont été évoquées, à l’heure où nous sommes en train de prévoir le budget pour les sept ans à venir. À ce titre, j’estime qu’il faut explorer toutes les pistes. La première concerne l’assouplissement du pacte de stabilité au profit de ceux qui investissent dans la défense, comme cela a déjà été évoqué, y compris par la présidente de la Commission européenne.

Par ailleurs, pourquoi ne pas imaginer un règlement d’exception au titre de l’impératif de sécurité, c’est-à-dire s’exempter d’un certain nombre de règles, comme nous savons très bien le faire en France. Quand il s’est agi de reconstruire Notre-Dame, d’accueillir les Jeux olympiques ou de reconstruire Mayotte, nous avons procédé par le vote d’une loi spéciale. Je suggère d’étudier cette piste au niveau européen. En effet, le Pacte vert pour l’Europe (Green Deal) et des réglementations financières extrêmement draconiennes éloignent nos banques du financement de la défense. Pourquoi ne pas imaginer un règlement d’exception générale au titre de l’urgence sécuritaire ?

Enfin, se pose également la question de la TVA. Dans le projet Edip soumis aux États, à la Commission et au Parlement, une exemption de la TVA est envisagée pour les programmes européens. De la même manière, l’emprunt commun demeure un sujet de discussion, qui n’évoluera qu’après les élections allemandes.

Pour conclure, permettez-moi de vous livrer quelques réflexions très libres sur la posture que la France devrait adopter face à ce règlement. Nous avons entendu le ministre et plusieurs de vos rapporteurs protester sur la méthode qui était envisagée pour ce projet Edip. Personnellement, je suis très malheureux, en tant qu’Européen et Français, quand la France se place dans une position négative qui risque de l’isoler au sein de l’Union européenne. Je pense que nous devrions mieux user de notre excellence, celle de nos forces armées et de notre industrie, en ouvrant nous-mêmes des espaces de coopération plutôt que d’attendre que d’autres nous les proposent.

Lorsque la France envoie des troupes en Estonie ou en Roumanie, elle est regardée, respectée, écoutée. Nous avons la première armée de l’Union européenne, nous sommes une puissance dotée. Il revient à la France de formuler des gestes à l’égard de ses partenaires, de montrer qu’elle croit en la coopération européenne. Cela permettra à tous de mieux utiliser le cadre de l’Otan, sans aucun tabou ni aucune réticence. Pour la politique de défense de la France, il est très important d’être davantage Européens.

Pour achever mon propos, permettez-moi de paraphraser la déclaration du 9 mai 1950 de Robert Schuman qui me paraît être tout à fait adaptée à la question de la défense : l’Europe de la défense ne se fera pas d’un jour, ni dans une construction d’ensemble. Elle se fera d’abord par des coopérations et des réalisations concrètes, créant une solidarité de fait.

M. Steven Everts, directeur de l’European Union Institute for Security Studies. Je vous remercie pour votre invitation à prendre la parole au nom de l’Institut d’études de sécurité, une agence européenne chargée d’analyser les grands défis sécuritaires dans le monde et de formuler des propositions. Je précise que mon intervention liminaire s’effectuera en anglais, mais je répondrai à vos questions en français.

Où en sommes-nous aujourd’hui ? Je tiens tout d’abord à m’associer à la présentation que vient d’effectuer M. Giuliani. Mon intervention sera complémentaire à la sienne, afin de proposer quelques idées pour notre réflexion collective concernant la manière de construire l’Europe de la défense. Cette idée est aujourd’hui largement acceptée, mais la manière d’y parvenir demeure source d’interrogations.

Nous avons besoin de l’Europe de la défense. Aujourd’hui, l’Europe se sent bien seule. À l’Ouest, nous sommes confrontés au choc Donald Trump, qui fait trembler la base de la relation transatlantique telle qu’elle a été bâtie depuis des décennies. À l’Est, nous faisons face au défi chinois, qui remet en cause l’ordre normatif international, suscite des tensions à Taïwan. Désormais, nous ne pouvons plus séparer le théâtre stratégique indopacifique du théâtre européen ; ils fusionnent et sont désormais entremêlés. Naturellement, on ne peut passer sous silence la guerre brutale menée par la Russie aux frontières de l’Union européenne, qui s’apprête à entrer dans sa quatrième année. Les Européens doivent faire face à un nombre croissant d’attaques hybrides de la part de la Russie, qui mettent en danger ses intérêts.

Permettez-moi ensuite de mentionner les trois erreurs à éviter face à la nouvelle administration Trump.

Tout d’abord, il serait erroné de penser que nous assistons à une répétition de l’épisode initié en 2016, lors de sa première élection. Aujourd’hui, Donald Trump est beaucoup plus puissant qu’il ne l’était. Il domine le paysage politique aux États-Unis, le Congrès, la Cour suprême, les médias et le monde des entreprises, dont la Silicon Valley. Il concentre désormais énormément de pouvoir, les garde-fous sont moins présents.

Pour les Européens, la deuxième erreur à éviter consiste à ne pas se faire manipuler. Nous avons besoin d’unité, à plus forte raison lorsque nous avons affaire à Donald Trump. Le principal effet de Trump sur l’Europe interviendra ainsi à l’intérieur de l’Europe, sur les dynamiques politiques à l’œuvre au sein de l’Union.

Enfin, il faut éviter un troisième piège, qui consisterait à penser que nous sommes les seuls à éprouver ce problème. De très nombreux pays à travers le monde partagent comme nous une relation très proche avec les États-Unis, depuis des décennies. Aujourd’hui, eux aussi s’interrogent sur la façon de réagir face à cette situation si différente. Je pense par exemple à la Norvège, au Canada, au Japon, à la Corée. De nombreux pays à travers le monde pourraient se joindre à nos réflexions pour savoir comment relever ce défi.

En premier lieu, il faut envisager le paysage global. Cette administration américaine lie toutes les questions. Aujourd’hui plus que jamais, les sujets concernant la technologie ou le commerce sont ouvertement rattachés aux questions de sécurité. Il y a là un grand défi pour les Européens, dans la mesure où nous avons l’habitude de procéder différemment, en séparant le traitement de chacun de ces aspects. Désormais, nous devons être prêts à réagir de manière robuste, si l’administration américaine décide de lancer la guerre commerciale qu’elle promet. En matière de sécurité, les Européens doivent être conscients que cela exigera plus de notre part. Les Européens doivent accepter que nous devrons tous faire plus en faveur de notre sécurité européenne, ce qui impliquera nécessairement une réallocation des ressources. Il faudra fixer d’autres priorités et donc accepter d’opérer des coupes budgétaires, ailleurs.

L’Ukraine représente aujourd’hui le défi sécuritaire le plus existentiel pour l’Europe. Comme M. Giuliani l’a souligné, face à l’urgence, nous avons fait beaucoup, nous avons brisé des tabous en 2022 avec la Facilité européenne pour la paix. Mais la situation en 2025 se présente aussi sous un jour différent et il devient de plus en plus difficile de maintenir l’unité dont nous avons besoin pour soutenir l’Ukraine. Des choix difficiles devront être opérés. Si l’administration américaine décide effectivement de réduire son financement en direction de l’Ukraine, serons-nous prêts à compenser ? Qu’en sera-t-il des garanties de sécurité ? Utiliserons-nous les actifs russes gelés pour financer le soutien militaire à l’Ukraine ?

Travaillant pour l’Union européenne, je dois reconnaître qu’il est de plus en plus difficile de maintenir cette unité. Que pourrons-nous faire à vingt-sept pays, que devrons-nous faire dans le cadre de coalitions plus restreintes ? Ne nous trompons pas, seuls les forts peuvent demeurer libres. Nous devons permettre à l’Ukraine de continuer à se défendre contre cette agression. Ce pays éprouve de très importants besoins en matière de formation militaire, sur lesquels notre Institut a beaucoup travaillé. Je salue à ce titre l’action de la France pour la formation des troupes ukrainiennes. Jusqu’à présent, l’UE a formé environ 70 000 militaires ukrainiens, faisant d’elle le plus grand formateur des forces ukrainiennes. Cet effort doit être poursuivi.

Simultanément, il faut reconnaître que le conflit ne progresse pas de manière très favorable pour l’Ukraine. Désormais, il convient de s’interroger sur la possibilité d’assurer des formations sur le territoire même de l’Ukraine, ainsi que le président Macron l’a envisagé. Cette modalité permettrait de réduire les coûts, mais je reconnais que ce sujet est très compliqué, sur le plan politique.

Il est beaucoup question d’un cessez-le-feu, de négociations. Comment éviter un mauvais accord ? Tout accord devra être accompagné de dispositions très fortes. En effet, nous avons déjà eu l’occasion de conduire des accords avec la Russie de Poutine, qui ne les a pas respectés par la suite. Les garanties de sécurité devraient être endossées par une coalition d’États de l’UE, mais aussi par l’administration Trump, ce qui demeure à ce jour en suspens.

Se posera également la question d’une présence européenne sur place pour garantir la bonne application d’un éventuel accord conclu. À ce titre, il faudra opérer une distinction entre le maintien de la paix classique dans le sens de l’article 7 de la Charte de l’ONU et une force de type Tripwire où des troupes européennes seraient présentes pour non seulement dissuader une attaque russe, mais également y répondre, le cas échéant. Ces deux modalités sont très différentes.

Ensuite, pour l’Europe de la défense, Trump constitue-t-il une tragédie ou une opportunité ? J’aurais tendance à considérer qu’il s’agit d’une opportunité, une occasion à saisir. L’idée d’un pilier européen de l’Otan est fréquemment évoquée. Une possibilité consisterait à bâtir ce pilier autour des financements, à partir de dépenses effectuées au niveau national, en valorisant les instruments de l’UE. Mais la planification de la défense resterait du ressort de l’Otan. Une autre possibilité porterait sur une défense européenne collective, qui passerait par exemple par un traité. Dans ce cas, nous travaillerions à partir d’actifs communs, dont nous serions conjointement propriétaires et qui pourraient être financés par différentes sources comme des « obligations de défense » ou des « banques de défense ». Ceci entraînerait peut-être une évolution progressive des fonctions de l’Otan, qui deviendrait une structure de commandement plus européenne. Il s’agit là de deux possibilités extrêmes, avec une multitude de nuances entre les deux. Ces sujets font l’objet de points de vue très différents en Europe. Il convient également de s’interroger sur la position de pays actuellement membres de l’Otan, comme les États-Unis, mais aussi le Royaume-Uni, la Norvège, la Turquie.

Ensuite, je tiens à signaler que l’Institut a particulièrement travaillé sur le financement de la défense européenne. À ce titre, j’opère une distinction analytique entre des achats en commun, la construction d’armes en commun et les financements en commun. Chacune des options est singulière, présente à la fois des avantages et des inconvénients. La bonne nouvelle tient au fait que les dépenses de défense augmentent, mais simultanément, les industriels, dont les carnets de commandes sont remplis, éprouvent parfois des difficultés à répondre aux besoins des gouvernements européens.

Un débat récurrent porte sur la part du PIB qui devrait être consacrée aux dépenses en matière de défense, mais aussi les actions qui devraient être menées au niveau de l’UE. Le bilan des achats d’armes en commun est mitigé. Certains projets ont rencontré un grand succès, comme l’A330 MRTT, d’autres ont échoué. Au-delà, se pose la question de l’intégration ou de la fragmentation du marché européen de la défense. Il est souvent indiqué que le marché européen demeure trop fragmenté pour pouvoir être compétitif face aux Américains, mais je pense également que dans certains cas, il est nécessaire de maintenir un certain niveau de compétition entre les industriels.

Se pose ensuite la question du financement, matérialisée par le Fonds européen de défense. Dans ce domaine, il faut relever que les lignes ont bougé. Je peux l’attester d’autant plus aisément que je viens d’un pays, les Pays-Bas, réputés pour leur frugalité. Il suffit de constater par exemple l’évolution de la Première ministre danoise, Mette Frederiksen, une atlantiste eurosceptique. Elle a publiquement reconnu que nous devions plus investir en Europe, quitte à accroître le budget de l’UE ou la contribution danoise à celui-ci.

M. Giuliani a déjà évoqué les différents projets dans ce domaine, comme Asap ou le Fonds européen de défense. S’agissant des dépenses qui pourraient être effectuées par l’UE, elles doivent être consacrées à des produits que les pays européens ne pourraient pas acheter individuellement. Il s’agit des satellites de communication, des mobilités militaires, des infrastructures, des défenses aériennes. Ces dépenses doivent présenter une valeur ajoutée au niveau européen, afin de prouver aux citoyens européens qu’elles sont réalisées à bon escient.

Mme Florence Goulet (RN). L’Europe de la défense est un serpent de mer depuis le rejet de la Communauté européenne de défense (CED) par l’Assemblée nationale en 1954. En 1950, la menace communiste et la guerre de Corée battaient leur plein, les États-Unis souhaitaient le réarmement de l’Allemagne de l’Ouest. Ces événements avaient incité Jean Monnet à proposer la défense de l’Europe dans un cadre supranational. Aujourd’hui, nous sommes confrontés à la menace russe, concrétisée par le coup de force contre l’Ukraine et à la pression américaine, poussant les États européens au réarmement. Nos gouvernants en appellent une nouvelle fois à l’Europe de la défense.

Mais de quoi parle-t-on ? Avec le programme Edip, la Commission entend renforcer une base industrielle et technologique de défense (BITD) européenne permettant d’équiper les armées de matériels essentiellement européens. Mais si les résultats dans le secteur de la défense sont aussi brillants que ceux de l’agriculture, de l’électricité où de l’automobile, nous comprenons les vives inquiétudes exprimées par nos industriels. Par naïveté ou par idéologie, les gouvernements français ont laissé l’Allemagne verrouiller les postes européens stratégiques, à l’image de la toute nouvelle commission de la défense du Parlement européen.

Si l’Allemagne veut bien d’une BITD européenne, c’est à la condition qu’elle ne soit pas française, mettant en place une alliance de revers avec l’Italie et le Royaume-Uni afin de nous faire céder sur le système principal de combat terrestre (MGCS) et le système de combat aérien du futur (Scaf), et manœuvrant pour que les fonds d’Edip puissent financer l’achat de matériel. Mon groupe politique déplore qu’au nom de coopérations illusoires, la France ait renoncé à la production de chars de combat, d’armes individuelles, de munitions de petit calibre et qu’elle ait raté le développement de la capacité drone.

La France est en train de se faire marginaliser dans cette Europe de la défense qu’Emmanuel Macron appelle de ses vœux. Nos gouvernements n’ont ni le courage, ni la volonté de défendre nos intérêts et de s’opposer à la forfaiture de la Commission européenne, qui s’arroge dans le domaine de la défense des compétences qu’aucun traité ne lui reconnaît.

Qu’irait faire la France dans cette prétendue Europe de la défense qui, selon la formule du général de Gaulle, « ne mène à rien et ne signifie rien » ?

M. Jean-Dominique Giuliani. La France n’a pas à rougir en matière de défense, puisqu’elle possède la première industrie de défense et dispose de la première armée de l’Union européenne. La France est toujours souveraine et tous les présidents de la République, y compris le général de Gaulle, n’ont jamais envisagé de sortir de l’Europe, ni de dénoncer les traités européens. Nous sommes engagés dans l’Europe parce que l’intérêt national de notre pays le commande. Il est mieux servi par l’appartenance à l’Union européenne que par un quelconque isolationnisme.

Nous ne sommes pas marginalisés. Quand il est question de défense, la France est crédible. Mais elle ne peut agir seule. Si vous interrogez nos militaires, ils vous diront qu’ils ne travaillent plus qu’en coopération. Comment mieux coopérer que dans le cadre de l’Union européenne, où les traités organisent nos relations et où, de temps en temps, nous avons aussi besoin de la solidarité de nos alliés, y compris pour toutes les interventions extérieures ?

M. Steven Everts. J’ai travaillé pendant vingt ans pour l’UE et je peux vous garantir que l’influence de la France est grande. La France apporte beaucoup, y compris des idées, des initiatives et des atouts industriels. Simplement, les autres pays doivent être associés dès le début, aux initiatives politiques.

Vous avez mentionné la menace russe. Celle-ci n’a pas toujours été prise au sérieux par certaines capitales. Désormais, il convient d’agir ensemble ; la défense demeure un domaine où les États décident à l’unanimité.

M. François Cormier-Bouligeon (EPR). L’Union européenne a progressé sur le terrain de la défense depuis le rejet par notre Assemblée de la CED en 1954, jusqu’à l’adoption de la boussole stratégique en 2022. Elle s’est dotée de plusieurs outils, le Fonds européen de la défense, la Facilité européenne pour la paix, Edirpa, Asap, et nous négocions en ce moment même le programme Edip, dont le but est bien de renforcer les industries de défense européenne.

Pour les eurosceptiques, c’est trop, ou trop mal ; pour les euro-béats, c’est trop peu, ou trop lent. Nous, républicains, patriotes, européens constructifs, devons démontrer que l’Europe est en mesure de prendre toute sa part pour sa propre sécurité. La Russie de Poutine ne s’arrêtera pas à l’Ukraine. Après des décennies de sous-investissement, nous devons changer d’échelle pour renforcer notre industrie de défense européenne et réduire nos dépendances stratégiques. Il s’agit d’une question de souveraineté.

Nous devons identifier nos besoins capacitaires clefs et renforcer des financements nécessaires, investir plus, produire et innover davantage en Européens, et standardiser nos équipements. La France a fixé des conditions : ces investissements en commun dans la défense doivent se traduire par des emplois et de la création de valeur en Europe, c’est-à-dire une préférence européenne ambitieuse dans le cadre d’Edip.

Nous serons donc vigilants, notamment vis-à-vis des exceptions qui sont en cours de négociation. Le sommet européen de défense qui s’est tenu à Bruxelles a notamment évoqué un investissement de 500 milliards d’euros lors de la prochaine décennie. Je souhaite donc vous interroger sur Edip. Pensez-vous que cet accord puisse aboutir en respectant les trois conditions essentielles que nous avons fixées, c’est-à-dire l’autorité de conception européenne, un pourcentage faible de composants extra-européens, et l’absence de restriction d’utilisation ? Pensez-vous que ces trois conditions sont nécessaires ? Monsieur Giuliani, il ne s’agit pas d’être défensif, mais d’être offensif pour protéger les intérêts européens et des industries européennes.

M. Jean-Dominique Giuliani. Il revient à la France de proposer des coopérations bilatérales et multilatérales pour partager ce qui la renforce sur le plan industriel et sur le plan capacitaire. La France envoie des troupes en Estonie ou participe à la réassurance en Roumanie. Dans ces pays, nous sommes regardés comme des leaders dans le domaine de la défense.

Le projet Edip peut aboutir, à condition de réserver l’argent européen aux industries européennes. Il convient d’être extrêmement ferme à ce propos. Quelques exceptions peuvent être envisageables pour des pays en première ligne comme la Pologne ou les pays baltes, qui ont rapidement besoin d’armements qu’ils ne trouvent pas immédiatement en Europe.

Enfin, la gouvernance prévue par Edip me semble compliquée, dans la mesure où elle est injustement confiée à la Commission européenne, qui n’en a ni la compétence, ni la vocation. Il faudrait revitaliser l’Agence européenne de défense, un organisme intergouvernemental, pour travailler en harmonie avec la Commission, mais sous l’autorité des États membres.

M. Steven Everts. Il existe en Europe une tendance à disperser les instruments, pour satisfaire tout le monde. Selon moi, il faut bâtir quelques grands projets, que l’on peut montrer aux citoyens, et veiller à éviter une fragmentation.

Ensuite, les conditions posées par la France sont posées et connues, mais elle agit également au sein d’un système d’alliances. Nous vivons dans un contexte géopolitique compliqué, soumis à de fortes turbulences. À ce titre, je ne suis pas persuadé qu’il soit pertinent de briser les liens existants avec la Grande-Bretagne.

Un des moyens d’envisager la question consisterait à insister sur la production sur le sol européen, mais peut-être pas uniquement par des entreprises européennes, en incluant des entreprises américaines ou d’autres pays. Certains pays européens y sont attachés.

M. Aurélien Saintoul (LFI-NFP). Messieurs, vous avez abordé un très grand nombre de sujets et n’avez caché aucun des aspects polémiques. Je souhaite cependant effectuer un certain nombre d’observations. Le premier problème concerne la souveraineté. En effet, aucun élément des traités ne délègue de compétence en matière de défense à la Commission européenne. Comme vous l’avez pudiquement souligné, une question juridique est ici posée. Or nous disposons désormais d’un commissaire européen à la défense sans base juridique légale. Je demande donc aux bruxellologues que vous êtes quelles sont les voies de recours et si un État est capable de faire respecter pour une fois le droit européen.

Ensuite, le projet d’Europe de la défense n’est pas nouveau, mais il a connu une reviviscence après la crise financière et la crise des dettes souveraines, en particulier celle de la dette grecque. Cependant, il convient de replacer aussi la signification de cette reviviscence. Elle a été présentée comme une espèce d’alternative au projet social européen, en particulier par le président Hollande. En outre, il s’agissait d’un moyen réputé plus honorable de mutualiser les dettes. Il ne faut jamais perdre de vue la signification profonde de ce choix de miser sur l’Europe de la défense, choix assez opportuniste, dans le but de faire diversion vis-à-vis de la question sociale.

M. Giuliani a évoqué les bénéfices que tire la France des financements européens. Mais il faut simultanément rappeler que la France est contributrice nette au budget de l’Union européenne. Enfin, se pose la question plus générale du pilier européen de l’Otan, qui est manifestement un mythe et une manière d’habiller l’acceptation de la prépondérance américaine.

Quel bilan effectuez-vous de l’action de Monsieur Breton ? Quelle leçon tirez-vous de la rétrogradation de Stéphane Séjourné au sein de la Commission ? Manifestement, la France a perdu en influence.

M. Steven Everts. Vous avez évoqué le nouveau poste de commissaire européen à la défense. Personnellement, j’aurais préféré que cette fonction soit intitulée « commissaire au marché de défense », domaine dans lequel la Commission dispose d’une compétence. Pour des raisons d’affichage politique, il en a été autrement.

Cela dit, l’Europe se saisit aujourd’hui des questions de défense, car elle se rend compte que nous sommes réellement en danger ; il ne s’agit pas d’un fantasme. La nécessité est bien présente, mais la question essentielle consiste à savoir comment nous pouvons nous organiser. L’EUISS souligne l’importance de travailler à partir de l’Agence européenne de défense, afin que les États membres aient confiance dans la gouvernance des projets en commun.

M. Jean-Dominique Giuliani. La France contribue au budget de l’Union à hauteur de 17,2 %, mais reçoit 25,2 % du Fonds européen de défense, soit un taux de retour non négligeable. Cela me conforte dans l’idée que lorsque l’on dispose d’entreprises excellentes, elles profitent des projets communs. Initialement, la France était assez prudente vis-à-vis de ce Fonds européen de défense, puis elle s’y est complètement investie. Nos grandes entreprises comme nos entreprises moyennes en ont beaucoup profité.

S’agissant de la base juridique, j’ai déjà évoqué ce que je pensais : l’article 173 du traité sur le fonctionnement de l’Union européenne est un artifice pour s’introduire dans la gestion des questions de défense. Les autorités françaises doivent se positionner pour indiquer s’il s’agit selon elles d’une bonne méthode face à l’urgence ou s’il faut au contraire la remettre en cause. Je suis un simple observateur en la matière ; vous êtes ceux qui décident.

Enfin, personnellement, je trouve que le bilan de Monsieur Breton est extrêmement positif parce qu’avec sa méthode propre, parfois qualifiée de « bulldozer », il est parvenu à faire progresser les dossiers, dans un souci de pragmatisme qui n’est pas toujours présent lorsque l’on laisse les États discuter entre eux. Une de ses réussites porte ainsi sur les munitions, où nous sommes partis d’un déficit pour arriver finalement à fournir 2,5 millions d’obus, l’année prochaine. J’espère que son successeur rencontrera la même réussite.

M. Guillaume Garot (SOC). Depuis l’agression russe en Ukraine, des avancées significatives en matière de coopération et d’investissement sont intervenues dans la défense européenne. Cependant, construire une défense européenne ne consiste pas simplement à soutenir Kiev. L’enjeu porte également sur l’autonomie stratégique à long terme dans un monde de plus en plus instable.

Le commissaire européen à la défense estime que l’Europe devra consacrer 500 milliards d’euros sur dix ans à l’industrie pour faire face à d’éventuelles menaces extérieures. L’élection de Trump nous oblige à agir vite. Comment allons-nous y parvenir collectivement et avec quels partenaires ? Or nous constatons que les débats entre les États sur le projet de règlement européen pour l’industrie de défense nous ralentissent. En 2022, seulement 18 % des dépenses d’investissement des États avaient été effectuées de manière coopérative, alors que l’objectif avait été établi à 35 %. La position de la France est pragmatique, car il s’agit d’éviter de renforcer nos dépendances stratégiques.

Monsieur Giuliani, quelle est votre lecture du sommet des dirigeants de l’Union européenne du 3 février dernier ? Comment la France peut-elle renforcer son influence auprès des partenaires européens et s’affirmer de la sorte comme moteur de cette coopération nécessaire ?

M. Jean-Dominique Giuliani. L’Europe a précisément été construite pour surmonter les divisions. En matière de défense, comme dans d’autres domaines, les seuls critères qui importent sont l’efficacité et la rapidité. En conséquence, les débats sur les structures institutionnelles ou les nouveaux instruments me paraissent largement superflus, compte tenu de l’urgence et de l’importance du sujet. Comment la France peut-elle être plus influente ?

La France doit proposer des projets et trouver des partenaires, selon différents formats. Nous y sommes parvenus dans le domaine des missiles, puisque MBDA constitue la société européenne par excellence en termes d’intégration, y compris avec les Britanniques. Nous devons être plus proactifs et force de proposition, seul moyen de nous opposer à d’autres tendances. En effet, en matière institutionnelle et politique, la nature a horreur du vide.

Si la France, qui bénéficie d’une position de leadership ne formule aucune proposition, celle-ci viendra d’ailleurs. Nous savons par exemple que pour nos partenaires allemands, l’impératif industriel est bien plus important que l’impératif opérationnel de nos armées. Nous parlerons donc d’abord industrie, il faut aussi le comprendre.

Ensuite, la France doit investir pour mieux connaître ses partenaires européens. La Fondation travaille à l’Est de l’Europe depuis maintenant trente ans. À ce titre, je peux vous indiquer que vous ne mesurez pas toujours à quel point nos amis, vos collègues baltes ou polonais ont peur. Ils ont peur parce que l’histoire de leurs familles et de leurs nations a été marquée par la terreur. En tant que Français, nous devons aussi apprendre à mieux connaître ce sentiment qui anime nos partenaires.

Nous sommes éloignés des frontières de l’Est, nous menons une politique indépendante qui nous rassure, mais en réalité nos intérêts sont communs. Investir dans une meilleure connaissance grâce à la diplomatie parlementaire que vous pratiquez déjà constituerait un geste très important pour la France, qui nous permettrait peut-être de ne pas employer certains mots et de proposer certains concepts plus intéressants pour nos partenaires.

M. Steven Everts. Je partage pleinement ce point de vue. Il faut être présent dans le débat européen pour obtenir plus de soutien sur les positions françaises, mais aussi comprendre les positions des autres. Ensuite, les mots comptent en politique et en diplomatie. Ici, à Paris, on aime bien employer les termes « souveraineté » ou « autonomie stratégique ». Je viens d’un pays où ce vocabulaire ne passe pas très bien. Parfois, il vaut mieux parler du contenu des propositions plutôt que d’utiliser certains concepts qui ne sont pas toujours reconnus.

Une partie des pays européens témoignent d’une crainte réelle et s’inquiètent de l’attitude américaine. Aujourd’hui, il est temps de mener des associations avec ces pays et de formuler des propositions concrètes à partir desquelles nous pouvons travailler.

Il nous faut également travailler avec l’Ukraine, acteur le plus innovant et performant en matière de défense. Je pense notamment à la production ukrainienne en matière de drones dans le cadre d’un cycle d’innovation rapide, dont les entreprises européennes classiques pourraient s’inspirer.

Mme Catherine Hervieu (EcoS). Je souhaite aborder le sujet de la zone arctique, zone stratégique en raison de ses intérêts économiques, environnementaux et géopolitiques. La France s’est engagée en faveur de la sécurité régionale tout en cherchant à préserver une approche multilatérale et coopérative. Cet enjeu de sécurité devient un enjeu de sécurité internationale tant les acteurs non arctiques s’y intéressent.

Cette zone comporte une dimension environnementale forte et par principe, la défense et la sécurité de la zone sont liées à des politiques de préservation de l’environnement et de la coopération scientifique. Elle est également soumise aux conséquences du changement climatique, qui entraînent des répercussions importantes sur la sécurité.

En tant que membre de l’Otan, nous soutenons et participons à des initiatives de l’Alliance pour assurer la défense et la stabilité dans la zone. Nous sommes également impliqués dans des opérations de surveillance de la région, en particulier dans le domaine de la sécurité maritime et dans des opérations de contrôle aérien. L’expansion militaire russe constitue évidemment un fort sujet de vigilance, mais les États-Unis ont également déclaré par la voix de leur président qu’ils convoitent le Groenland d’une façon ou d’une autre. Les tensions dans la zone ne datent pas d’aujourd’hui, mais elles reviennent sur le devant de la scène.

Le Danemark a annoncé un investissement équivalent à 1,8 milliard d’euros dans le renforcement de sa présence militaire. Il a prévu l’acquisition de trois navires à capacité polaire, de drones aériens de surveillance à longue portée et l’amélioration du système de surveillance satellite des hautes latitudes.

Quelles sont les perspectives de la France et de l’Union européenne dans l’Arctique en matière militaire, sans parler des déclinaisons concernant notamment l’environnement et le changement climatique ?

M. Jean-Dominique Giuliani. Vous mettez à juste titre l’accent sur ce qui différencie en grande partie l’Union européenne des États-Unis. Le Danemark, nation traditionnellement très atlantiste, est obligé d’opérer un virage sur l’aile parce que son appartenance à l’Union européenne constitue peut-être le seul moyen de protéger le Groenland des déclarations intempestives du président Trump, voire des tentatives américaines, qui remontent au XIXe siècle.

La question de l’Arctique est une question fondamentale, que l’Union européenne n’a pas encore totalement réussi à prendre en compte. Cette prise en compte intervient plutôt grâce à ses États membres présents dans le Conseil des États de la mer Baltique ou même la France, à travers les missions de sa marine nationale, laquelle a inauguré le passage du Nord-Est, à la surprise des Russes.

Les revendications américaines mettent paradoxalement en lumière la dimension environnementale des politiques européennes visant notamment à protéger les ressources et l’Arctique. Il s’agit là aussi d’un tournant, qui devrait peut-être nous permettre de progresser collectivement.

M. Steven Everts. J’ai travaillé un peu sur ce thème à Bruxelles par le passé. Le Danemark n’était pas enthousiaste à l’idée que l’Union européenne développe une politique trop présentielle en Arctique. La situation a désormais bien changé, les Danois reviennent vers l’UE. En Europe, nous vivons tous avec nos angoisses, nous avons tous nos propres intérêts. Il nous faut les mettre en commun et les défendre collectivement, en investissant dans des politiques et des instruments de financement collectif. Nous devons développer une véritable politique européenne sur le sujet de l’Arctique.

Il faut évoquer les questions environnementales, mener une surveillance des effets environnementaux et s’assurer d’une présence collective européenne, via une présence maritime coordonnée (Coordinated Maritime Presences, CMP), telle qu’elle est menée ailleurs, par exemple dans le golfe de Guinée. Des instruments existent, développons-les pour montrer que l’Europe qui protège existe.

M. Jean-Dominique Giuliani. J’ajoute que la Fondation Robert Schuman a passé un accord avec le Cercle polaire et entend travailler sur ces sujets dans les mois et les années à venir.

M. le président Jean-Michel Jacques. Gageons que cette situation fasse réfléchir les Danois pour acheter un peu moins d’équipements américains et un peu plus d’équipements européens.

M. Steven Everts. Je suis d’accord, mais comme je l’ai indiqué précédemment, la situation change au Danemark.

Mme Sabine Thillaye (Dem). À nous entendre, je crois que nous oublions parfois la question essentielle : comment assurer notre sécurité ? Nous finassons sur les questions juridiques, mais il s’agit d’abord d’assurer notre capacité à innover et de garantir une interopérabilité au sein de l’Union européenne, au-delà de l’interopérabilité au sein de l’Otan. À cet égard, la fragmentation du marché de nos industries de défense demeure un obstacle majeur.

Dans son rapport, Enrico Letta préconise aux Européens de s’orienter vers un véritable marché commun de la défense, en résonance avec la proposition d’une union des marchés de capitaux, qui profitera aussi à l’ensemble de nos industries. Dans ce domaine, l’Europe manque d’intégration, ce qui nous empêche de rivaliser ou de nous positionner par rapport aux États-Unis et à la Chine, ainsi que de faire face aux besoins matériels dans le cadre de la guerre en Ukraine.

Quelle est votre position à ce sujet ? Monsieur Giuliani, vous avez indiqué que la France risque d’être isolée dans le cadre des discussions actuelles concernant Edip. Pouvez-vous nous fournir de plus amples détails ? Quels pourraient être nos partenaires ? Je pense pour ma part que nous pouvons promouvoir des coopérations. Il existe d’ailleurs des coopérations franco-allemandes, qui ne plaisent guère à certains. Faut-il ouvrir la porte à d’autres coopérations ? Que pensez-vous du triangle de Weimar ?

M. Jean-Dominique Giuliani. Un marché intérieur est structuré autour de producteurs, de clients, mais aussi d’un système financier. En revanche, je suis assez sceptique concernant un marché intérieur de la défense, je ne comprends pas ce que cela signifie, sauf à adopter le principe de préférence, de manière volontaire. Or pour le moment, le projet Edip ne dispose pas de financements, qui sont renvoyés aux perspectives financières. Il s’agit d’un sujet difficile, notamment avec quelques États membres.

Tant que nous ne disposerons pas de projet de financement, nous ne disposerons pas d’un marché intérieur de la défense. Je conteste les conclusions des rapports Draghi et Letta selon lesquelles nous ne serions pas compétitifs en matière de défense. Un avion produit en France ou en Allemagne coûte deux fois moins cher qu’un avion produit aux États-Unis. En revanche, nous sommes confrontés à un problème de demande, de commandes et vraisemblablement de financement.

Ensuite, pour la France, la coopération avec l’Allemagne constitue un passage obligé. Mais elle est très compliquée en matière de défense, parce que nous ne partageons pas la même tradition, les mêmes impératifs, ni la même histoire. Nous devons à la fois faire le maximum, mais il faut également être sans illusion et songer à d’autres coopérations.

Le triangle de Weimar constitue une instance de coopération intéressante. Lorsque la France est en Roumanie ou dans les pays baltes, elle agit grandement, notamment pour la cause européenne, mais aussi pour les intérêts français.

M. Steven Everts. Les pays européens doivent acheter ensemble, à partir de critères communs. Ensuite, en matière financière, il faut naturellement une prime européenne pour faciliter cette coopération. Dans ce cadre, une piste de travail concerne le rôle de la Banque européenne d’investissement (BEI).

M. Bernard Chaix (UDR). Le contexte géopolitique est marqué par le retour d’une très forte assertivité. La guerre en Ukraine a provoqué plus d’un million de morts et de blessés et l’armée russe a progressé de plus de 400 kilomètres carrés lors du seul mois de janvier.

La récente élection de Donald Trump confirme le retour de l’intérêt national comme boussole de l’ordre mondial. Il apparaît donc évident de repenser une architecture de sécurité collective en Europe. Le groupe UDR n’est pas opposé à des coopérations industrielles entre États membres. Cependant, l’établissement d’une défense européenne au-dessus des intérêts nationaux ne nous paraît ni envisageable ni souhaitable.

En effet, quels intérêts cette défense européenne poursuivrait-elle ? Alors que les pays baltes voient la Russie comme une menace existentielle, la Grèce se voit intimidée par la Turquie, un pays qui occupe plus de 30 % du territoire de Chypre dans l’indifférence générale. En France, l’Azerbaïdjan nous provoque en s’ingérant dans nos territoires d’outre-mer, notamment en Nouvelle-Calédonie.

Aussi, 80 % des dépenses militaires européennes permettent l’achat d’armes extraeuropéennes, souvent américaines. À mon grand regret, je constate que de nombreux partenaires européens préféreront toujours les avions de combat F-16 à nos Rafale. Par ailleurs, les discussions au sein du Conseil portent sur la proposition de règlement sur le programme Edip. Il semblerait que différents pays souhaitent élargir les critères d’éligibilité ouvrant l’accès au Fonds européen de défense à des produits sous licence étrangère, c’est à dire souvent américains.

Comment construire une autonomie stratégique qui soit européenne en se fournissant avec des armes qui ne le sont pas ? La France est opposée à l’élargissement des critères des limites du règlement Edip. Pensez-vous qu’elle restera isolée sur cette question ?

M. Jean-Dominique Giuliani. Il convient de rester extrêmement ferme concernant les critères d’éligibilité. L’ensemble des dépenses de défense en Europe s’élève à 326 milliards d’euros, mais une part importante de ces montants ne bénéficie pas aux industriels européens. En Pologne, par exemple, 63 % des dépenses se font en direction de l’industrie américaine.

Ce sujet pose la question de la disponibilité des matériels dans des pays qui éprouvent un sentiment d’urgence que nous ne ressentons pas, car nous disposons d’industries performantes et de plans d’équipement à travers la loi de programmation militaire. C’est la raison pour laquelle j’évoquais la possibilité d’exemptions pour des pays comme la Pologne et les pays baltes, qui souffrent de faiblesses capacitaires. Mais ces exemptions ne doivent pas être intégrées dans le règlement Edip. Je pense que l’argent européen doit bénéficier aux entreprises européennes et pas seulement aux entreprises qui travaillent sur le territoire européen.

Ensuite, l’autonomie stratégique est un concept français, évoqué déjà depuis de nombreuses années par la diplomatie française qui parlait plutôt « d’indépendance ». De ce point de vue, la France a obtenu satisfaction : désormais ce concept est partagé par nos partenaires. Cependant, à Riga ou à Varsovie, le sentiment d’urgence est différent du nôtre en raison des blessures de l’histoire. Nous, Français, devons le comprendre et apprendre à être modestes.

L’autonomie stratégique européenne est en chemin, nous allons y parvenir en dépit des lenteurs nécessaires, mais également dans le respect de nos partenaires.

M. Steven Everts. L’autonomie stratégique européenne est en chemin, mais nous ne l’appellerons pas par ce vocable. Elle se traduira en pratique, par des choix que nous effectuerons ensemble. Nous y parviendrons, parce que les évolutions politiques nous y obligent. En Europe, il est nécessaire de s’intéresser aux problèmes des autres. La France a de nombreux atouts à faire valoir, mais elle doit comprendre les craintes et les peurs des autres pays.

Enfin, je tiens à dissiper une idée reçue : il est erroné de croire que 80 % des dépenses militaires européennes permettent l’achat d’armes extraeuropéennes.

M. le président Jean-Michel Jacques. Nous passons maintenant à une séquence de trois questions complémentaires.

Mme Caroline Colombier (RN). Messieurs, je voudrais vous interroger sur le projet controversé d’Edip. Tout dans cette affaire est sujet à caution, à commencer par l’empiétement de la Commission européenne sur la compétence de défense des États membres. Pourtant, l’UE n’a pas compétence pour réglementer leur politique de défense, mais seulement pour mettre sur pied des systèmes de financement communs. Actions concrètes plutôt qu’idéologie : sur ce point, j’adhère à la méthode Schuman.

Si à l’origine, ce règlement visait à financer des équipements entièrement européens, la pression de pays comme l’Allemagne risque de ruiner l’Europe de la défense avec un taux de 35 % de composants importés, sans compter les armes produites sous licence. Nous risquons de voir se multiplier des programmes similaires à ceux de l’Eurodrone ou de l’Eurospike, l’un doté d’un moteur américain, l’autre fabriqué sous licence israélienne.

En schématisant, 35 % des 500 milliards d’euros envisagés iront potentiellement financer les industries extra-européennes, soit 175 milliards d’euros. Selon vous, ce système dérogatoire avec un taux de 35 % de composants importés ne risque-t-il pas de ruiner l’objectif d’autonomie européenne, au détriment de la nôtre ?

Mme Natalia Pouzyreff (EPR). Je souhaite revenir rapidement sur la question du financement. Les Européens doutent de leur capacité, mais nous sommes capables de produire. En 2024, nous avons livré plus d’obus de 155 millimètres que les Américains ne l’ont fait. Le repli sur soi prôné par certains en France ou en Allemagne affaiblirait en réalité notre propre sécurité. Afin que les Européens prennent véritablement leur sécurité en main, il est nécessaire d’augmenter nos capacités de production industrielle.

Les rapports Draghi et Letta ont ouvert la voie. Désormais, tout relève de notre volonté, qui doit se traduire dans le financement de cet effort pour développer nos technologies et nos compétences sur le moyen terme, afin que l’Europe puisse résister, entre les États-Unis et la Chine.

Mme Gisèle Lelouis (RN). Le groupe Rassemblement national a toujours été critique de l’Europe de la défense, pas par idéologie ni par mauvaise foi. Simplement, au-delà des grands discours, cette Europe de la défense est démentie chaque jour dans les actes, par certains voisins européens qui préfèrent se réfugier sous le parapluie américain.

Au lieu de courir obstinément après des chimères fédéralistes, il serait bien plus judicieux de se concentrer sur la protection de notre industrie de défense nationale, soumise à une rude concurrence. Il s’agit de la seule industrie relativement autonome sur le continent, mais elle subit les assauts incessants de normes toujours plus absurdes et contraignantes.

L’Union européenne, plutôt que de confisquer dans un nouveau domaine leur souveraineté aux États, ferait mieux d’imposer une véritable priorité européenne dans l’achat du matériel de défense. En outre, face aux problèmes de financement de la BCE, ne pourrait-elle pas jouer un rôle et mettre en œuvre des moyens pour soutenir ces entreprises ? Un tel engagement de la BCE serait bien plus utile pour la défense des pays européens que les 1,5 milliard d’euros du programme Edip, agent accélérateur de la concurrence de nos entreprises, qui semble devoir repeindre en bleu européen les armes américaines.

M. Steven Everts. L’Europe est en danger. Il est donc absolument nécessaire que nous investissions ensemble dans notre défense. Nous avons l’occasion d’évoquer les moyens, les instruments et les choix à réaliser. J’espère que nous effectuerons ces choix d’une manière collective.

S’agissant des niveaux de financement, il convient désormais de faire un grand pas en avant, grâce aux options à notre disposition dans ce domaine, qu’il s’agisse du budget européen, de la dérogation au pacte de stabilité, de la BEI, voire des obligations européennes de défense. Il faut agir de manière pragmatique et mettre en lumière les succès obtenus, qui légitiment de franchir une étape supplémentaire. L’EUISS agira pour le mieux, afin de soutenir les parlementaires que vous êtes dans votre démarche.

M. Jean-Dominique Giuliani. Il me semble important que vous parlementaires, parliez avec vos homologues des autres pays européens, car vous devez tous répondre devant les électeurs. Tout le monde partage le sentiment d’urgence, voire de crainte. Il importe toujours de démontrer la plus-value européenne, lorsqu’elle existe. Dans ce cadre, la voix de la France importe. Il ne faut pas toujours être négatif, mais également être productif ; si la France formule des propositions et soumet des projets, soyez convaincus qu’elle sera écoutée et verra son influence renforcée.

M. le président Jean-Michel Jacques. Je vous remercie. En dépit d’approches différentes en Europe, nous partageons des attentes communes en matière de réalisations concrètes, efficaces et pragmatiques.

2. Audition, ouverte à la presse, de M. Jean-Brice Dumont, vice-président d’Airbus, responsable d’Air power (qui regroupe les programmes d’avions militaires et de drones), sur l’Europe de la défense et les coopérations européennes (mercredi 5 février 2025)

M. le président Jean-Michel Jacques. Mes chers collègues, nous accueillons Monsieur Jean-Brice Dumont, vice-président de la division d’aviation militaire d’Airbus, responsable d’Air power. Vous êtes le représentant du premier industriel que nous auditionnons au cours de ce cycle Europe et vous serez suivi de KNDS, Dassault et Eutelsat.

Il n’existe pas de société plus européenne qu’Airbus, à la fois en raison de son statut, mais tout autant en raison de son expérience en matière de coopération européenne, dont l’exemple de plus en plus problématique reste bien évidemment le système de combat aérien du futur (Scaf). Nous attendons donc de vous que vous nous exposiez votre point de vue sur la place prise par les instruments européens dans la défense, les espoirs que vous y placez, mais aussi les lignes rouges éventuelles qui sont les vôtres. Vous nous ferez part de votre expérience de coopération qui, me semble-t-il, n’a pas toujours été un long fleuve tranquille. Vous nous direz quelles sont à vos yeux les conditions d’une coopération réussie.

Lancé en coopération par la France, l’Allemagne et l’Espagne, avec entre autres Airbus, Dassault Aviation et Indra, qui sont chargés de la cohérence de l’architecture du programme, le Scaf constitue l’un des programmes d’armement européens les plus importants des décennies à venir. Nous sommes nombreux aujourd’hui à nous préoccuper de son avancée. L’année 2025 devrait marquer la fin de la phase 1B du Scaf et l’ouverture d’une nouvelle discussion pour le lancement de la phase 2, qui devrait débuter au printemps 2026.

L’entrée dans la phase 2 est une étape cruciale, car elle doit aboutir au vol d’un premier démonstrateur et une mise en service à l’horizon 2040. Mais le Scaf pourrait bien se faire concurrencer par d’autres projets, comme le Global Combat Air Programme (GCAP), qui réunit pour sa part le Royaume-Uni, l’Italie et le Japon. Le 15 janvier dernier, le PDG d’Airbus, Guillaume Faury, a d’ailleurs plaidé pour un rapprochement entre le Scaf et le GCAP afin de réduire les coûts. Quelles raisons ont-elles conduit à cette prise de parole ? Les autres industriels sont-ils d’accord avec cette position ? Nous serons heureux de vous entendre sur ces sujets.

M. Jean-Brice Dumont, vice-président d’Airbus. Je suis honoré d’être parmi vous pour ma première audition devant votre commission. À ce titre, je tiens à me présenter brièvement. J’ai débuté ma carrière à la direction générale de l’armement (DGA) en tant qu’ingénieur de l’armement, et ai essentiellement occupé des postes techniques jusqu’à mon poste actuel. J’ai été directeur technique d’Eurocopter devenu Airbus Helicopters, et directeur technique d’Airbus Avions commerciaux. J’ai effectué quasiment toute ma carrière dans des programmes en coopération et suis aujourd’hui responsable d’Air power au sein d’Airbus Defence and Space, qui est chargé de tous matériels volants militaires, quels que soient leur taille, leur autonomie ou leur usage.

Airbus emploie 150 000 personnes, dont 50 000 personnes en France. Les achats de la société en France s’élèvent 17 milliards d’euros chaque année, auprès de plus de plus de 3 000 fournisseurs. Nous sommes l’un des quatre principaux fournisseurs du ministère des armées avec Dassault, Thales et Naval Group ; nous sommes donc intégrés dans la chaîne de valeur de défense de façon assez évidente.

Le portefeuille dont j’ai la charge comporte évidemment l’A400M et le MRTT, mais également des produits relatifs à l’espace militaire, l’image, le renseignement et l’intelligence, avec des constellations comme Pléiades, Pléiades Neo et Ceres. Par ailleurs, ArianeGroup et MBDA font partie de nos filiales, en coentreprise avec Safran pour ArianeGroup ; avec BAE Systems et Leonardo pour MBDA. Il convient également de citer Airbus Helicopters, mon secteur d’origine.

L’entreprise connaît un certain nombre de succès militaires et de grandes perspectives comme le programme H160M Guépard. De plus, nous sommes tournés vers l’avenir avec le Scaf ou l’Eurodrone. Une annonce a également été réalisée hier concernant l’avion de patrouille maritime, un autre sujet français très sensible dans lequel Airbus est assez impliqué. Nous jouons un rôle de fédérateur, de tracteur européen, que nous devons assumer. Il s’agit d’une force, mais également d’un devoir, qui n’est pas forcément simple à accomplir tous les jours.

Airbus est fondée sur la coopération, sur la dualité et sur la nécessité d’exporter. Dans la période que nous vivons, la coopération est absolument fondamentale, à la lumière de l’agressivité de la compétition internationale avec les autres blocs, en dehors de l’Europe. Le sentiment d’urgence créé par la guerre en Ukraine provoque ainsi un certain nombre d’achats de produits américains.

Face à cette situation, il nous semble essentiel de renforcer la coopération européenne et de l’aider à se développer, pour atteindre les masses critiques de production qui justifient de pouvoir concurrencer nos concurrents américains, mais également nos compétiteurs situés plus à l’Est. Chez Airbus, nous sommes convaincus qu’en nous unissant, nous pouvons atteindre cette masse critique et être assez puissants pour développer des programmes comme nous avons pu le faire pour l’A400M dans le passé. Un pays seul n’aurait pas été capable de produire un avion de transport aussi performant. Quand on regarde le segment des avions de chasse, il y a lieu de s’inquiéter ; je reviendrai plus tard sur le Scaf.

Le Rafale rencontre un véritable succès, mais les volumes de l’Eurofighter sont bien supérieurs et ils sont eux-mêmes dépassés par ceux du F35, y compris en Europe. Il s’agit là d’un signe très inquiétant pour notre continent. En résumé, il est essentiel de travailler cette autonomie stratégique européenne. En effet, l’autonomie stratégique de l’industrie de défense française s’inscrit dans cette autonomie stratégique européenne.

Pour répondre à ces défis, l’Europe doit s’équiper. Notre PDG a pour habitude de dire que l’Europe réglemente pendant que les États-Unis innovent et la Chine planifie. Nous devons donc accélérer les initiatives européennes, mais en étant organisés. Cette coopération doit passer par des solutions pragmatiques plutôt que par des approches dogmatiques et très réglementaires. Dans ces circonstances, nous accueillons avec un grand espoir les initiatives du commissaire Kubilius et son futur Livre blanc. Les outils qui seront mis à notre disposition peuvent être très pertinents s’ils sont bien employés.

Deux d’entre eux doivent être mentionnés : le Fonds européen de défense déjà bien connu et le fameux programme européen pour l’industrie de défense (Edip) en cours de négociation. La capacité de l’Europe à acheter en commun représente une très bonne idée de fond, mais elle doit être parfaitement cadrée. Cela signifie que l’argent européen doit être accompagné d’un certain nombre de lignes rouges, qui doivent être définies, afin que cet argent ne soit pas utilisé pour acheter américain. Ce genre d’outil nous oriente vers une standardisation européenne que nous appelons de nos vœux, sans insulter les souverainetés et spécificités nationales. Simplement, il faut essayer de maximiser le tronc commun de notre défense.

Comment Airbus se positionne-t-il dans ce cadre ? Nous estimons être un outil de cette coopération européenne, dont nous sommes un symbole, avec ses joies et ses peines. Vous savez tous que le secteur spatial est aujourd’hui en souffrance, à la fois dans sa composante militaire, mais également dans sa composante commerciale. À ce titre, le positionnement d’un programme comme Iris2 face à la menace des constellations américaines constitue une réponse qu’il importe de cadrer, de protéger et de développer. À l’opposé, les hélicoptères ont plutôt rencontré des succès, et constituent une réelle réussite de consolidation européenne. Eurocopter, fondé en 1992, puis devenu Airbus Helicopters, est désormais un leader mondial qui unit la France, l’Allemagne et l’Espagne.

Comme je l’ai déjà indiqué, cette coopération est au cœur de la culture d’Airbus. Elle est née de l’expérience de l’A300, fruit d’une coopération dans le domaine des avions commerciaux. Depuis, cette coopération s’est développée à travers l’A400M, le MRTT, CSO dans les satellites ou le H225, autant de programmes qui rencontrent de réels succès. Désormais, cette coopération se tourne vers l’avenir.

Quels sont les programmes sur lesquels nous devons avancer et agir plus encore pour faire progresser l’Europe de l’armement ? Du côté d’Airbus, il s’agit des projets de l’Eurodrone et du Scaf. S’agissant de ce dernier, je souhaite apporter une précision. Les journalistes aiment placer un titre accrocheur en tête d’un article. Lors de son interview, Guillaume Faury a simplement indiqué que les forces armées des différents pays européens vont au combat ensemble.

Une nouvelle génération d’avions se profile et doit permettre à nos forces armées de continuer à mener ce combat, ensemble. Pour les programmes Scaf et GCAP, cela ne signifie pas qu’il faille nécessairement réaliser un avion en commun. En revanche, ils doivent être interopérables, ce qui implique de travailler ensemble sur la couche de connectivité, en lien avec les forces armées. Si tel n’est pas le cas, chacun préparera la guerre de son côté et à l’arrivée, les gagnants seront américains ou chinois.

Nous devons réaliser des armements en commun. À ce titre, MBDA constitue un bon exemple d’une entreprise qui réunit des industriels de ces différents pays. Le missile Meteor peut être utilisé aussi bien à partir du Rafale que de l’Eurofighter. Nous pouvons travailler sur ces couches structurelles communes, tout en laissant chacune des parties fabriquer son propre avion, selon sa propre route. Airbus est complètement engagé dans le programme Scaf en tant que leader, afin de le faire progresser programme. Je pourrai d’ailleurs répondre plus en détail si vous me posez des questions à ce sujet.

M. le président Jean-Michel Jacques. Je cède à présent la parole aux orateurs de groupe.

M. Julien Limongi (RN). Le programme Eurodrone (Medium Altitude Long Endurance) MALE, initié en 2013, incarne une ambition européenne forte, qui consiste à doter nos forces en drones souverains, conçus et produits en Europe. Nous faisons confiance à Airbus, dont l’excellence n’est pas à prouver, pour y parvenir. Pourtant, près de dix ans ont été nécessaires avant que le contrat ne soit officiellement notifié en 2022.

Aujourd’hui encore, les retards s’accumulent, au point que le ministre des armées a récemment fait part de son inquiétude devant les parlementaires et évoque l’éventualité d’infliger des pénalités aux industriels. Pendant ce temps, nos alliés et concurrents américains, turcs, israéliens, développent et exportent des systèmes performants en un temps record.

Cette lenteur, due en grande partie à la complexité de la coopération entre plusieurs États aux intérêts parfois divergents, nous pousse à dresser un constat simple : aujourd’hui, la base industrielle et technologique de défense (BITD) européenne constitue un frein pour notre souveraineté. L’exemple récent du programme Edip démontre qu’en cas de blocage légitime des industriels français, nos partenaires n’hésitent plus à outrepasser les volontés françaises.

En effet, les industriels allemands et plusieurs grands groupes européens, dont Airbus, ont contourné la position française en posant leur propre vision des projets de défense. Dassault, Thales et Naval Group ont été mis à l’écart au profit d’une gouvernance dominée par l’Allemagne, menaçant notre maîtrise technologique et industrielle.

Dès lors, quelles garanties pouvez-vous apporter pour que l’Eurodrone ne devienne pas un énième projet où la France finance une industrie de défense dont elle perd le contrôle ? Nous devons garantir que nos forces disposent d’équipements modernes en temps et en heure. L’idéologie européenne nous conduit souvent à l’immobilisme, au détriment de notre souveraineté. Nous nous enlisons déjà dans des programmes en coopération tels que le char du futur Main Ground Combat System (MGCS) et l’avion du futur Scaf. Sur le segment stratégique des drones, nous ne pouvons pas prendre ce chemin alors que la guerre en Ukraine a démontré, s’il en était nécessaire, l’importance de cette capacité.

M. Jean-Brice Dumont. L’Eurodrone a effectivement connu une gestation longue. De ce point de vue, les torts sont partagés. L’industriel exécute le programme l’Eurodrone quand les nations lui passent un contrat. Or les discussions préalables à l’Eurodrone ont duré beaucoup plus longtemps que ce que vous indiquez, c’est-à-dire vingt ans. Il y a là une leçon collective que l’Europe doit retenir, afin de fédérer des besoins plus rapidement. En la matière, il s’est agi d’un échec.

En revanche, puisque ce programme a débuté, nous considérons qu’il faut désormais l’exécuter, pour disposer d’une plateforme et aller au-delà des missions qui sont celles du contrat signé aujourd’hui. Nous devons progresser sur ce programme, dont nous serons fiers dans la prochaine décennie et qui est d’une taille relativement comparable à celle d’un certain nombre de nos concurrents américains. Si nous ne proposons pas d’Eurodrone après-demain, nous serons contraints de faire le même constat qu’avec le F35 aujourd’hui.

Ensuite, les drones peuvent être de différentes tailles en fonction des missions qu’ils sont chargés d’accomplir et qu’il importe de ne pas confondre, de la même manière qu’il ne faut pas mélanger les avions de chasse, les avions de ravitaillement ou les avions de transport. Nous travaillons sur un segment particulier, différent de celui qui est impliqué dans le contexte ukrainien. Il faut veiller à ne pas en faire une coopération ratée. La coopération est certes difficile, mais le mécanisme Eurodrone dispose d’un certain nombre d’ingrédients qui doivent nous permettre d’avancer.

S’agissant d’Edip, il importe de dissiper un malentendu. Nous poursuivons tous les mêmes objectifs, qui consistent à protéger la souveraineté européenne, mais aussi à conserver l’autorité de conception en Europe. À ce titre, les industriels dont Airbus n’ont pas adopté de position déviante pour protéger l’Allemagne. Les différentes parties prenantes sont en train de s’accorder, après avoir rencontré un moment de tension, il y a quelques mois. Notre position est claire : Edip n’a pas pour objet d’utiliser l’argent des contribuables européens pour acheter des systèmes qui nous soumettraient à une dépendance extra-européenne.

Mme Corinne Vignon (EPR). L’Europe de la défense repose principalement sur notre capacité à coopérer et innover en tant qu’Européens. Airbus, acteur majeur de l’industrie aéronautique et de défense implanté sur ma circonscription à Toulouse, joue un rôle central dans cette dynamique, avec des projets structurants tels que le système de combat aérien du futur Scaf et l’Eurodrone, qui symbolisent cette ambition européenne. Ils visent à garantir une autonomie stratégique et à renforcer notre capacité industrielle face à la concurrence mondiale.

Cependant, en tant que co-rapporteure d’une mission Flash intitulée « Les satellites, applications militaires et stratégies industrielles », il me semble que les industriels pâtissent d’un manque de stratégie nationale et européenne en termes de politique spatiale, alors que la France et l’Europe souhaitent être à la pointe et préserver une souveraineté dans ce domaine.

Je pense notamment au projet Iris² qui ne sera effectif qu’en 2030 au plus tôt, ou à celui de l’Eurodrone, qui accuse un retard d’un an alors que la demande en drone ne cesse de croître dans le contexte actuel des conflits et des tensions internationales. De plus, l’annonce de la suppression de 2 000 postes en Europe de la branche défense et aérospatiale – dont 1 128 dans le spatial – fragilise un peu plus cette ambition et soulève de réelles inquiétudes au moment où la compétition internationale s’accélère avec des compétiteurs de taille comme les États-Unis ou la Chine et où nos capacités stratégiques doivent être renforcées.

Ces réductions de postes vont-elles affaiblir notre industrie ou notre souveraineté technologique ? Aujourd’hui, les trois sociétés européennes Airbus, Thales et Leonardo, font un pas de plus vers une grande alliance face à Space X. Pouvez-vous nous éclairer à ce sujet ?

M. Jean-Brice Dumont. Dans le domaine spatial, nous faisons face à une crise sectorielle, dont nous connaissons les causes. Elles émanent de la pression américaine, tant sur le secteur des lanceurs comme Space X que sur le secteur des satellites comme Starlink. Le changement des règles provoqué par le NewSpace nous a clairement bousculés, nous conduisant à émettre des alertes financières de 1,6 milliard d’euros, sur un segment d’affaires de 2,2 milliards d’euros. Nous ne pouvons pas continuer de la sorte, nous devons commencer par simplifier notre structure, opération engagée en plusieurs étapes au sein d’Airbus Defence and Space, en particulier dans le secteur spatial.

Nous constatons qu’en simplifiant, nous ne perdons pas en efficacité. Plus encore, nous y gagnons assez souvent. Au sein d’Airbus, nous avons supprimé des interfaces, nous permettant d’aller plus vite. La réduction d’effectifs et la simplification ne sont pas forcément les ennemis de la compétitivité. Ce passage est obligé, avant de pouvoir envisager un avenir assaini, qui pourrait conduire à une consolidation européenne, sujet sur lequel je suis moins légitime pour m’exprimer et qui par ailleurs n’est pas d’actualité pour le moment. La priorité consiste aujourd’hui à rendre le secteur spatial d’Airbus compétitif. Je pense que Thales et Leonardo essaient d’en faire de même, de leur côté.

M. Arnaud Saint-Martin (LFI-NFP). Monsieur le vice-président, je souhaite vous poser plusieurs questions. La première concerne le drone MALE européen. Tandis que le projet accumule du retard, d’autres projets comme celui proposé par la société Turgis Gaillard, le modèle Aarok, suscite un certain intérêt de la part du ministère des armées. Cette solution semble bien moins chère et bien plus rapidement opérationnelle. Pensez-vous que ce nouveau drone pourrait représenter un concurrent sérieux à celui dont vous êtes le maître d’œuvre ? Le design de départ d’Eurodrone est-il optimal et adapté aux besoins ? Comment expliquez-vous les coûts anormalement élevés et les retards ? La question des pénalités a-t-elle été posée ? Le cas échéant, comment Airbus se positionne-t-il ?

Ensuite, je souhaite vous interroger sur la filière satellitaire, qui est en souffrance. Des consolidations et des fusions sont envisagées. Le prochain tir d’Ariane 6 à la fin du mois, qui emporte CSO-3, constitue un jalon critique, de même que le décollage du consortium d’Iris². Lors de la dernière conférence spatiale européenne à Bruxelles, le nouveau commissaire européen à la défense et à l’espace a plaidé pour un « Big Bang » du secteur spatial, sans doute pour éviter le « Big Crunch » de la crise des lanceurs, face notamment à la concurrence de pays que vous avez évoqués. Le but consiste ici à renforcer le marché unique du spatial européen et de provoquer un sursaut.

Ce sujet pose encore la question de l’avenir de la filière en France. Pensez-vous que les perspectives dessinées par les acteurs politiques et industriels sur le Vieux continent nous permettront de sortir de l’ornière ? Les micro-lanceurs, sur lesquels tant d’argent est investi, ont-ils un avenir commercial ? Le marché des satellites géostationnaires est-il toujours un segment à investir ? Le futur réseau Iris² suffira-t-il à employer la base industrielle et à freiner l’écrasement disruptif de Starlink et d’autres réseaux d’internet spatial ? Le retour sur investissement est-il optimal pour la France, puisqu’elle investit beaucoup plus que ses partenaires ? J’ajoute qu’elle fait face à des partenaires plus que particuliers, qui tablent sur la mise en concurrence agressive intra-européenne, à l’instar de l’Allemagne et de l’Italie au risque de s’entre-dévorer. Quelle est votre vision dans ce domaine ?

M. Jean-Brice Dumont. Comme je l’ai indiqué précédemment, le segment des drones est composé d’objets de tailles différentes, qui ont vocation à remplir des missions différentes. L’entreprise Turgis Gaillard, avec laquelle j’ai d’ailleurs discuté d’éventuelles synergies, ne propose pas la même gamme de drones que la nôtre.

Airbus Defence and Space développe aussi un drone de plus petite taille, le drone Système télépiloté à hautes performances (Sirtap), lancé fin 2023, qui sera livré fin 2026. En réalité, tout dépend des besoins et de l’ambition portée par un programme. En tant qu’ingénieur, je peux indiquer que produire des drones relativement petits, soumis à une pression réglementaire plus faible, peut être intéressant. Cependant, ce type d’appareil ne permet pas de survoler à une altitude protégée des menaces et sur une durée longue, des zones limitrophes de zones contestées, à proximité de pays qui ne sont pas amis. Votre question sur les drones est pertinente, mais il n’est pas possible de comparer l’Aarok et l’Eurodrone.

Ensuite, s’agissant du spatial, nous devons trouver des moyens pour faire face à cette concurrence et même cette domination américaine, en tenant compte de nos propres caractéristiques. Nous n’avons pas les moyens de lutter à « un pour un ». Nous ne devons pas faire de l’Europe de l’espace une copie conforme de ce qui se passe aux États-Unis ; cela ne marchera pas. Nous devons trouver une autre façon de procéder, en nous appuyant sur les compétences, les souverainetés, l’expertise européenne et française en particulier, pour y répondre.

Mme Anna Pic (SOC). Le retour de la guerre aux portes de l’Europe, l’intensification des tensions au Proche-Orient ou la nouvelle élection de Donald Trump à la présidence des États-Unis constituent autant d’événements provoquant l’émergence d’une nouvelle donne géopolitique et géostratégique qui s’impose à nous depuis plusieurs mois et plusieurs années maintenant.

Ce constat nous oblige à redéfinir notre stratégie à l’égard de notre base industrielle et technologique de défense, notamment concernant sa flexibilité, mais également la place de l’échelon européen dans cette redéfinition. À cet égard, le lancement de la stratégie globale de l’Union européenne sur la politique étrangère et de sécurité, la mise en place de la coopération structurée permanente, celle du Fonds européen de défense et plus récemment la présentation de la stratégie pour l’industrie de défense européenne ou la nomination d’un commissaire européen à la défense représentent des signaux encourageants.

L’un des freins à l’émergence de la BITD – que le groupe Socialistes et apparentés appelle de ses vœux – semble concerner le déficit de coopération industrielle. En 2022, seulement 18 % des dépenses d’investissements des États membres avaient été effectuées de manière coopérative, bien en deçà de l’objectif de 35 %, cible convenue par les États membres dans le cadre de l’Agence européenne de défense en 2007.

La Commission européenne a visiblement la volonté d’y remédier à travers la stratégie industrielle de défense (Edis) ou le projet de règlement Edip encore en discussion. Quels sont les « irritants » qui demeurent encore dans ce paquet ? Au regard de votre expérience, notamment sur le Scaf, quelles sont selon vous les bonnes et mauvaises pratiques en matière de coopération ? Quels sont les leviers d’une européanisation de l’industrie de défense ?

M. Jean-Brice Dumont. Nous partons d’un constat commun : l’intention existe bien et il faut parvenir à travailler ensemble. Pour le moment, nous n’avons pas atteint le niveau de coopération européenne auquel nous souhaiterions parvenir.

Dans le cadre d’Edip, nous devons parvenir à effectuer des allocations simples, partager des ressources, regrouper les besoins et la fourniture de solutions. Cela implique que chaque pays opère des concessions pour que le collectif en sorte vainqueur. L’absence de concessions mutuelles bloque souvent ce type de discussions, à la fois du côté des États, mais aussi des industriels. Lorsque nous y parvenons, tout le monde y gagne, car nous produisions in fine des produits européens, à l’impact mondial.

Comme vous le voyez, ma réponse est plus d’ordre politique que technique, mais elle doit ensuite se traduire par une substance. C’est ici que nous, industriels, devons jouer un rôle, en vous apportant des propositions et des solutions. Le programme Scaf en fournit un exemple patent : nous devons prouver qu’il ne constitue pas un terrain de combat permanent, mais plutôt un terrain de travail commun.

Mme Catherine Hervieu (EcoS). La direction générale de l’armement vient de signer avec Airbus Defence and Space et en co-traitance avec Thales un contrat pour une étude de levée de risque du futur programme d’avion de patrouille maritime.

Vous aviez déclaré que : « Le projet d’A321 MPA (Maritime Patrol Aircraft) porté par Airbus dispose de tous les atouts pour devenir une véritable frégate volante capable de répondre à la grande diversité des missions confiées à la patrouille maritime. Airbus propose une solution souveraine qui offre l’autonomie, la disponibilité et la fiabilité requises notamment pour contribuer à la composante océanique de la dissuasion nucléaire. »

Ce contrat marque également un engagement de la France dans la modernisation de ses capacités de défense aérienne. Cette initiative a participé au renforcement de nos moyens de défense maritime dans un contexte géopolitique complexe, où la surveillance et la protection des voies maritimes constituent des priorités stratégiques. Le choix du futur avion pourrait également s’inscrire dans une volonté de coopération européenne, afin de répondre à des enjeux globaux de sécurité.

Quelles sont vos perspectives de développement avec vos partenaires français et européens, alors qu’un plan de restructuration est mis en place cette année pour la division Airbus Defence and Space ? De plus, vous aviez déclaré lors d’une audition parlementaire en octobre 2023 que le marché ne serait pas suffisant pour justifier le lancement d’un programme nouveau. J’imagine que depuis 2023, des évolutions ont eu lieu. Pensez-vous pouvoir atteindre une masse suffisante ?

M. Jean-Brice Dumont. Le programme de patrouille maritime possède une dimension un peu particulière en France puisqu’il s’inscrit au cœur de la souveraineté et de la dissuasion. De la même manière, le MRTT français comporte quelques éléments de personnalisation, puisqu’il fait partie des forces stratégiques.

Nous nous sommes effectivement lancés dans cette étude de définition et de levée de risques notifiée par la DGA, sur la base des besoins exprimés par la marine nationale. Cette étude doit permettre de détourer le contenu de ce programme. En tant qu’industriel, je ne veux pas parler au nom de la marine nationale ou de la DGA, qui sont nos donneurs d’ordre et clients respectifs. Mais nous nous inscrivons effectivement dans un « pack » – pour parler en termes rugbystiques – de partenaires français pour servir cette souveraineté, sur la base d’un avion civil Airbus A321XLR. Il s’agit d’un avion « international », dont les ailes proviennent du Royaume-Uni et le fuselage d’Allemagne. Cependant, le travail spécifique français devra se dérouler en France et nous nourrissons le plus grand espoir d’arriver à servir l’État français, dans les délais impartis.

Votre deuxième question concerne le marché. Compte tenu de la façon dont le monde évolue, le besoin pour des plateformes de guerre maritime au sens large se développe, dans tous les pays. Le moment venu, il faudra donc se poser la question de la coopération, mais pour le moment, nous avons été notifiés d’une phase française, par le gouvernement français et nous la servons, avec nos compétences. Ce qui doit se passer en France se passe en France.

Mme Josy Poueyto (Dem). À vous écouter, je me disais que l’Europe et la France disposent de bijoux industriels. Airbus constitue une formidable réussite. Il faut se rappeler le contexte de son émergence, des années 1970 au milieu des années 1990, période des restructurations, des acquisitions, des partenariats. L’Europe ne restait pas immobile, même dans cette période de fin de guerre froide pendant laquelle la promesse d’un village global nous faisait croire à une paix éternelle.

Je suis députée depuis 2017 et observe que le thème de l’Europe de la défense est un serpent de mer. Donald Trump est de retour et nous nous attendons à ce qu’il prononce l’une de ses surprenantes déclarations concernant l’Otan. Je plaide depuis longtemps en faveur du renforcement d’une capacité européenne à se protéger, de la construction d’une forme de souveraineté. Vous comprendrez donc mon impatience. Des succès ont été enregistrés, mais tant reste encore à accomplir.

Qui sont les responsables de cette situation ? D’aucuns désignent les États, d’autres les géants de l’industrie. Quel est votre sentiment sur les freins qui caractérisent encore les relations intra-européennes, tant sur le plan politique que sur celui de la production ? J’entends dire qu’il existe une forme de frilosité, du côté de l’offre ou de la demande, comme si chaque partie était en attente d’un pas vers l’autre.

Vous avez vous-même déclaré que la consolidation de l’offre ne pouvait se réaliser sans la consolidation de la demande. Il s’agit là d’une équation à plusieurs inconnues, à laquelle vous devez penser régulièrement. Quelles sont vos pistes de réflexion à ce sujet ? Que pensez-vous par ailleurs des conséquences du Brexit, dans la mesure où le Royaume-Uni a toujours été avec la France l’un des moteurs de la politique européenne de sécurité et de défense commune ?

M. Jean-Brice Dumont. Nous nous partageons cette ambition européenne, mais aussi cette impatience. Nous pouvons toujours passer notre temps à émettre des reproches mutuels ou à nous autoflageller, mais je préfère regarder l’avenir.

Comment essayer d’accélérer cette consolidation européenne ? Pour y parvenir, il est nécessaire de faire converger plusieurs champs d’action coopératifs. Trois couches me semblent ainsi nécessaires : l’alignement politique, l’alignement industriel et l’alignement opérationnel. Il faut d’abord obtenir une unité politique et une volonté politique réelles, à la fois au niveau des Vingt-sept, mais aussi dans des formats plus réduits, sur des sujets donnés. Nous tendons d’ailleurs à prendre ce chemin, d’autant plus que les outils mis en place par l’Europe le permettent.

De leur côté, il est nécessaire que les industriels soient prêts à travailler ensemble. À ce titre, Airbus est une entreprise assez symbolique, nous sommes en quelque sorte « l’appartement témoin » de l’Europe. La vie n’y est pas toujours simple, nous avons tous vécu les phases de consolidation de l’aviation commerciale, des hélicoptères, des satellites ou de l’aviation militaire. Celles-ci ont connu leur lot de difficultés, mais à l’arrivée, nous sommes fiers des réalisations réalisées. Enfin, la troisième couche est constituée par le besoin en équipement des forces, qu’il convient d’aligner au maximum. Nous sommes prêts à y contribuer, à partir de notre expertise, observant souvent que chacun réagit en fonction de sa doctrine historique.

En conclusion, ces trois couches doivent être alignées simultanément, ce qui implique des efforts conjoints.

Mme Anne Le Hénanff (HOR). Le président de la République s’exprime fortement sur la démarche européenne nécessaire en matière de défense, parce que le contexte mondial et l’état de la menace le nécessitent. À Cesson-Sévigné notamment, lors de ses vœux aux forces armées, il a déclaré que les industriels français ne pourront pas être les champions dans tous les segments industriels de la défense européenne. De quelle manière votre groupe reçoit-il ces propos ? Vous sentez-vous concernés ?

Ensuite, Sébastien Lecornu, le ministre des armées, a pour sa part déclaré qu’en matière technologique, le mieux peut être l’ennemi du bien. Historiquement, nos acteurs de la BITD, nos organisations technologiques de défense cherchent l’excellence. Nous pouvons nous en réjouir, nous pouvons être fiers. Au niveau européen, ce constat demeure-t-il valable ou s’agit-il d’une spécificité française ? Nos partenaires européens sont-ils alignés sur cet optimum technologique ?

M. Jean-Brice Dumont. Les exemples d’Airbus Avions commerciaux ou Airbus Helicopters démontrent que dans la grande majorité des cas, le produit qui sort de nos chaînes d’assemblage ou le service qui est assuré, n’est pas un service national, mais international. Nous nous sentons concernés et considérons que la notion de « champion » n’est pas nécessairement la réponse à la question. Il faut plutôt réussir à trouver des partages de bon niveau, des partages intelligents entre industriels.

Ensuite, la critique formulée par Sébastien Lecornu me semble très juste. La France est un pays de longue tradition technologique et demeure l’un des leaders en la matière, notamment grâce à la DGA. Néanmoins, il me semble justifié de procéder à une critique collective sur le fait que le mieux peut effectivement être l’ennemi du bien. Dans de nombreux cas, nous sommes allés trop loin. Au moment où fleurissent de nouvelles technologies émergentes, nous devons nous servir de notre esprit critique pour définir celles sur lesquelles nous allons devoir parier, éviter de copier nos concurrents américains, ou vouloir produire un peu de tout.

Nous devons faire simple quand il est possible de le faire, rapidement et à moindre coût. Mais il convient également d’être vigilants : la guerre de demain utilisera des technologies qui ne seront pas nécessairement identiques à celles employées pour la guerre d’aujourd’hui, sans que nous ne sachions à ce jour lesquelles aboutiront in fine.

M. le président Jean-Michel Jacques. Nous passons maintenant à une séquence de quatre questions complémentaires, en commençant par une première série de deux questions.

M. Frank Giletti (RN). L’attitude de la Commission européenne sur Edip, que nous dénonçons, privilégierait le financement des systèmes développés hors UE, notamment aux États-Unis ou au Royaume-Uni. Cette posture ne peut pas être entendue par les Européens qui, par leurs impôts, doivent pouvoir financer la BITD européenne. Il faut que l’autorité de conception soit européenne.

Une telle disposition constitue une menace directe pour notre souveraineté industrielle et technologique, fragilisant une industrie de défense européenne qui peine déjà à s’imposer face à la domination des industriels américains et aux réticences de certains États membres à s’engager pleinement dans les coopérations communes.

Dans ce contexte, la position d’Airbus sur les critères d’égalité et de dérogation a surpris – c’est peu dire – d’autres industriels français. Cette approche ne fragiliserait-elle pas selon vous les ambitions d’une véritable autonomie stratégique européenne en matière de défense ? Enfin, la LPM a vu la réduction de la cible des A400M, de cinquante à trente-cinq, générant très certainement des difficultés dans la production de ce très bel appareil. Comment faites-vous face à cette réduction de cible ?

Mme Michèle Martinez (RN). La prise de position d’Airbus sur Edip a surpris de nombreux acteurs de la BITD française. Deux approches concurrentes existent sur ce projet. L’une est d’inspiration française, tente de promouvoir une préférence européenne sur le marché de l’armement, comme l’a exprimé Emmanuel Macron lors de ses vœux aux armées. Pour l’instant, il s’agit d’un échec, sinon d’un renoncement. Une autre approche est d’inspiration allemande et prône l’ouverture d’Edip au marché américain.

Or votre entreprise est régie de facto par une double gouvernance franco-allemande, même si je n’oublie pas d’autres pays comme l’Espagne. Dans ce contexte, en quoi la divergence entre la France et l’Allemagne sur Edip se ressent-elle dans votre entreprise et dans sa prise de position sur ce règlement ?

M. Jean-Brice Dumont. Airbus n’est pas une entreprise allemande, elle se décompose en trois tiers français, allemands et espagnols ; et vouloir opposer telle ou telle partie ne me semble pas juste. Des tensions et des problèmes de communication ont pu exister lors des mois passés. Nous défendons l’idée que l’autorité de conception doit demeurer en Europe pour les achats effectués dans le cadre d’Edip.

Les discussions concernant les pourcentages d’achats hors Europe sont intéressantes, car il faut veiller à ne pas être trop extrémistes. Tous les objets qui volent aujourd’hui dans le monde comportent au moins un composant en provenance des États-Unis, mais également d’Europe. Nous pouvons toujours essayer de nous défaire des interdépendances, mais cela coûtera très cher.

Dès lors, il importe de trouver le juste milieu. Le principe de l’autorité de conception, qui permet aux nations européennes de rester souveraines dans l’emploi de leur matériel et les achats effectués avec les fonds européens, est fondamental. La maison Airbus en est convaincue. Je pense que nous avons été victimes d’une certaine incompréhension, nous avons été injustement rangés dans une « boîte ».

Le Royaume-Uni est un pays Airbus, un pays avec lequel nous disposons d’un certain nombre d’alliances structurelles, par exemple dans le cadre de MBDA. Ce pays gagnerait donc à pouvoir, d’une façon ou d’une autre, rentrer dans ce schéma, mais sous condition, en « cotisant ». Le Royaume-Uni pourrait par exemple bénéficier du même statut que la Norvège, État contributeur, État invité. Nous appelons de nos vœux une discussion entre Bruxelles et Londres, en fonction d’un modus operandi à trouver.

Ensuite, l’A400M délivre une performance extraordinaire à tous les pays, qui en sont très satisfaits. Des questions de budgétisation se posent, des discussions sont en cours. Notre préoccupation consiste aujourd’hui à rendre l’A400M encore plus performant et à essayer d’augmenter le champ des missions que cet avion peut remplir.

Mme Geneviève Darrieussecq (Dem). Je partage la nécessité de travailler ensemble et d’additionner les forces des industriels. Nous ne devons pas nous sentir en concurrence, mais en complémentarité. Lors d’une précédente audition, la personne auditionnée évoquait le besoin de clarification des règles juridiques et mentionnait un possible règlement d’exception générale, au titre de l’urgence sécuritaire, pour pouvoir travailler plus rapidement, de façon plus souple et plus simple, à partir de normes plus faciles à mettre en œuvre. Partagez-vous ce point de vue ?

M. Thierry Tesson (RN). L’industrie chinoise aéronautique se développe. Une nouvelle ligne de production de l’A320 sera installée en 2026 dans ce pays. Or nous savons que des ponts peuvent être jetés entre la production civile et la production militaire. Quelles sont les mesures de sécurité mises en place pour protéger les chaînes d’ingénierie de l’espionnage industriel ? Tous les pays membres du programme Airbus s’alignent-ils sur la même politique de sécurité industrielle ?

M. Jean-Brice Dumont. Madame la ministre, il faut effectivement trouver des mécanismes d’accélération. Si nous voulons être dynamiques, nous ne pouvons pas être soumis à autant de règles, qui tendent d’ailleurs à s’accroître. Nous avons besoin de ce choc de simplification, en veillant qu’il ne se traduise pas par l’anarchie. Il faut arriver à trouver une manière organisée de simplifier.

En Chine, nous pratiquons le « chinese wall », qui qualifie cette muraille devant séparer deux secteurs, afin qu’ils demeurent cloisonnés. Pour pouvoir rivaliser avec Boeing et maintenant les constructeurs chinois, nous devons être présents sur ce marché. Toutefois, la prudence est de mise, car nous sommes instruits des mésaventures rencontrées par le secteur automobile.

Nous agissons donc prudemment et je vous prie de croire que les niveaux de sécurité appliqués avec des pays extra-européens, dont la Chine, sont particulièrement élevés. En revanche, ces niveaux sécuritaires sont peut-être trop marqués entre pays européens. Au sein d’Airbus, nous nous infligeons parfois certaines migraines quand il s’agit de faire circuler l’information, ne serait-ce qu’entre nos pays.

Pour répondre à votre deuxième question, il existe effectivement un objectif, mais il ne prend pas toujours la même forme. Nous sommes aujourd’hui en discussion avec les autorités de sécurité de nos différents pays, dont la France et l’Allemagne notamment, pour obtenir un meilleur alignement et fluidifier le travail de l’entreprise et de nos ingénieurs.

M. le président Jean-Michel Jacques. Je vous remercie.

3. Audition, ouverte à la presse, de l’amiral Pierre Vandier, commandant suprême allié pour la transformation de l’OTAN (cycle Europe de la défense) (mercredi 12 février 2025)

M. le président Jean-Michel Jacques. Mes chers collègues, nous poursuivons aujourd’hui notre cycle consacré aux enjeux de l’Europe de la défense avec l’audition de l’amiral Pierre Vandier, commandant suprême allié Transformation de l’Otan (SACT), que nous avons le plaisir de retrouver parmi nous. Amiral, votre nomination l’été dernier à la tête de l’un des plus grands commandements militaires stratégiques de l’Otan a couronné votre carrière exemplaire, qui vous a vu exercer de nombreux commandements au sein de la marine, dont celui du Charles-de-Gaulle ; diverses fonctions au sein de l’état-major des armées pour devenir chef d’état-major de la marine entre 2020 et 2023, puis major général des armées en 2023.

Désormais basé à Norfolk aux États-Unis, vous exercez une fonction essentielle au sein de l’Otan puisque votre commandement est en charge de la transformation des structures, forces, capacités et doctrines militaires de l’Otan. C’est donc à votre commandement qu’il revient de maintenir la crédibilité militaire de l’Alliance atlantique dans un contexte stratégique très dégradé, marqué par la montée des menaces en Europe et dans le monde, mais également par des innovations technologiques toujours plus rapides. Vous reviendrez probablement dans votre propos liminaire sur ces menaces et ces innovations, ainsi que sur les moyens dont dispose l’Otan et les perspectives de développement de celle-ci.

L’Otan a pour objectif, depuis sa création en 1949, la défense collective de l’Europe en même temps que celle de l’Amérique du Nord. La solidarité entre ses membres est matérialisée par l’article 5 du Traité de l’Atlantique nord. L’Union européenne dispose elle aussi de « son « article 5, l’article 42.7, du traité de l’Union européenne. L’Otan et l’UE partagent ainsi vingt-trois membres en commun.

Le concept stratégique de l’Alliance de 2022 a clairement identifié la fédération de Russie comme « la menace la plus importante et la plus directe pour la paix et la stabilité dans la zone euro-atlantique ». L’articulation entre l’Otan et les ambitions européennes en matière de défense donne cependant matière à réflexion. D’une part, les moyens militaires ne sont à l’évidence pas les mêmes et d’autre part, certains soulignent parfois le risque de duplication entre les moyens de l’Europe de la défense et ceux de l’Otan.

Pleinement engagé dans l’Otan, notre pays est également le moteur de l’autonomie stratégique européenne. La France plaide pour la compatibilité et même complémentarité des deux ; elle considère également qu’une Europe forte constitue un atout pour l’Otan. Cette position est développée dans l’objectif stratégique numéro cinq de la revue nationale stratégique de 2022, dont l’actualisation a été demandée par le président de la République et à laquelle notre commission contribuera.

Mais cette position n’est pas partagée par tous nos partenaires, ni par le nouveau président américain, dont nous attendons les premières prises de position officielle vis-à-vis de l’Otan. À votre sens, comment cette complémentarité Europe-Otan peut-elle s’exprimer ?

M. l’amiral Pierre Vandier, commandant suprême allié pour la transformation de l’Otan. Je suis très content de revenir devant vous, sous d’autres responsabilités, pour vous présenter le travail que je mène au Commandement Allié pour la Transformation de l’Otan (ACT-Allied Command Transformation). Mon propos liminaire abordera trois points : le contexte géostratégique, le rôle de l’Otan dans ce paysage et les enjeux pour les Européens tels que je peux les percevoir.

Le contexte stratégique est marqué par quatre faits saillants. D’abord, la guerre totale aux portes de l’Europe a dépassé les 1 000 jours. Pour les Européens, elle témoigne du passage d’un modèle de guerre expéditionnaire au retour à des enjeux existentiels. Pendant les trente années qui ont succédé à la guerre froide, nous avons pu diminuer nos outils militaires de manière assez importante, pour les dimensionner sur des opérations expéditionnaires en coalition. Ces éléments avaient entraîné des conséquences en matière capacitaire et les stocks de munitions avaient été adaptés à des opérations plus limitées. Des enjeux existentiels qui amènent à se reposer des questions stratégiques, notamment celle des alliances.

Le deuxième fait marquant est lié au phénomène de couplage des théâtres. Le changement climatique ouvre aujourd’hui la voie nord le long de la Russie, autorisant le passage des flottes de l’océan Pacifique à l’océan Atlantique. Le chef d’état-major des armées norvégiennes m’a ainsi révélé qu’il observe régulièrement le passage de navires scientifiques chinois préparant l’ouverture de routes maritimes entre les deux océans. De même, Anthony Blinken, lors de sa dernière apparition au Conseil de l’Atlantique Nord en novembre 2024, nous a indiqué que « ce qui est extérieur à la zone Otan est en train de venir à l’intérieur ». Force est de constater que la Chine fournit un soutien assez visible à la Russie pour son effort de guerre, à travers notamment des transferts de technologies. Des soldats nord-coréens combattent avec les Russes à la frontière ukrainienne. Sauf erreur de ma part, il s’agit de la première fois que des Asiatiques se battent en Europe depuis le siège de Kiev par Gengis Khan en 1420.

Le troisième point, sur lequel je me suis déjà exprimé en tant que chef d’état-major, concerne la fragilisation accélérée du système de règles internationales fondées sur le droit. Aujourd’hui, l’ensemble des traités et des régulations sont extrêmement fragilisés. Les négociations qui devaient reprendre sur la régulation du nombre d’armes nucléaires ne sont plus du tout à l’ordre du jour. Les traités sur la non-prolifération sont fragilisés. La Corée du Nord en est sorti et a fait des essais nucléaires. En Europe, nous sommes concernés par le moratoire sur le traité sur les forces nucléaires intermédiaires (FNI). Il interdisait les parties de disposer de missiles balistiques ou de croisière dont la portée dépassait les 500 kilomètres, permettant à la zone européenne d’être protégée. Ce traité emportait une incidence financière essentielle, puisqu’il dispensait les Européens d’investir dans leur propre défense sol-air. Désormais, le débat principal porte sur la défense aérienne et antimissile intégrée de l’Otan (IAMD).

Le dernier point a trait à la course technologique et la course à la masse. En réalité, le réarmement mondial a débuté dès les années 2000 en Asie. Dans ce cadre, Américains et Européens accusent une quinzaine d’années de retard, induisant des problèmes, sur lesquels je reviendrai. Cette course technologique concerne le nucléaire, avec par exemple un quadruplement du nombre d’ogives pour la Chine, qui va passer de 300 à près de 1500 selon les estimations. Elle s’observe également dans l’espace, avec une véritable course à la conquête des orbites basses, qu’elle soit militaire ou civile ; mais aussi dans la cybernétique et la robotique. L’entreprise américaine Anduril s’apprête ainsi à signer un contrat de 22 milliards de dollars avec le gouvernement américain pour la fourniture de drones, soit un montant équivalent à celui du projet de futur chasseur américain, le programme Next Generation Air Dominance (NGAD). En résumé, ce changement est très profond et surtout très rapide.

Qu’en est-il de l’Otan, dans ce contexte ? L’Alliance atlantique a été créé en 1949 après le traité de Bruxelles de 1948, qui réunissait la France, le Benelux et l’Angleterre et présageait le Traité de l’Atlantique Nord. Le coup de Prague et le blocus de Berlin ont convaincu les signataires de cette alliance qu’elle n’était pas suffisante. Les Européens, Français en tête, ont alors traversé l’Atlantique pour demander aux Américains de nous apporter des garanties et nous aider à reconstruire nos armées.

Quand l’Alliance a été créée, le premier secrétaire général, Lord Ismay a ainsi déclaré « The purpose of the NATO alliance is to keep the Russians out, the Americans in and the Germans down » (« L’objectif de l’Otan consiste à garder les Russes en dehors, les Américains dedans et les Allemands à terre »). Jusqu’à l’intégration de la République fédérale d’Allemagne en 1955, l’objectif de la France consistait à faire en sorte que l’Alliance ne redonnât pas des moyens à l’Allemagne de refaire la guerre. De fait, l’Allemagne a pendant très longtemps négligé son effort de défense, ce dont tout le monde était parfaitement satisfait.

L’Otan n’a pas d’armée, n’est pas une armée, mais une alliance qui comporte 14 000 personnels militaires et civils. Toute mission de l’Otan requiert une génération d’une force pour laquelle les chefs d’état-major et les autorités politiques assignent des forces nationales afin de conduire des missions précises. Le budget de l’Otan est de l’ordre de 4,3 milliards annuels, soit un budget assez limité pour trente-deux pays. À titre de comparaison, le budget de défense américain en Europe, Ukraine comprise, avoisine les 70 milliards de dollars, illustrant le rapport entre ce qui est à l’intérieur et à l’extérieur de l’Otan.

L’Otan dispose de deux commandeurs stratégiques : le commandement suprême des forces alliées en Europe (SACEUR) et le commandement suprême allié Transformation (SACT), qui a succédé au commandement suprême allié de l’Atlantique (SACLANT) en 2003. À l’époque, il s’agissait de transformer des armées construites pour la guerre froide en armées chargées de lutter contre le terrorisme et de mener des opérations expéditionnaires. À partir de 2009, quand le président Sarkozy a décidé de réintégrer la structure du commandement militaire. Il a obtenu ce commandement SACT, qui est depuis occupé par des officiers français. À l’Otan, tout est décidé selon la règle de l’unanimité. Cela nécessite parfois de dépenser beaucoup d’énergie pour faire avancer des dossiers, mais une fois qu’une décision est prise, elle est endossée par tous.

Aujourd’hui, l’Otan fait face à deux grands enjeux essentiels : sa stratégie militaire et l’Ukraine. La stratégie militaire s’opère sur deux plans. Le premier est dévolu au SACEUR, le général Cavoli, et concerne la mise en œuvre du concept de dissuasion et de défense (Deterrence and Defense ou DDA). Pour ACT, la stratégie a trait au concept-cadre de l’OTAN sur la capacité à combattre (Nato Warfighting Capstone Concept ou NWCC). L’articulation entre la capacité à combattre et le combat futur s’opère de façon concrète au travers du processus Nato Defense Planning Process (NDPP). Équivalent de la loi de programmation militaire (LPM) de l’Otan, ce processus s’étale sur une période de dix-neuf ans, et est revu de manière cyclique tous les quatre ans.

Il est actuellement dans sa troisième phase. La première phase concerne des directives politiques validées par le Conseil de l’Atlantique Nord, les dernières datant de 2023. Les besoins sont ensuite établis par SACEUR, avant la définition des cibles capacitaires, qui implique SACT. Ces cibles sont réparties entre les pays en fonction du PIB de chacun. Ce processus a été accéléré par le secrétaire général, qui rendra ses résultats en mai. Il n’y a plus aucune friction sur l’acceptation des cibles et à l’heure actuelle, 60 % des pays, parmi les plus gros contributeurs, ont accepté les cibles.

Pour ce qui est de l’Ukraine, l’Otan a lancé un Conseil Otan-Ukraine (NUC) et a établi un groupe de contact sur la défense de l’Ukraine, qui a permis dans un premier temps de rendre cohérents les efforts nationaux en cessions d’armes, en munitions et en entraînements. Ce groupe se concrétise aujourd’hui par la mise en place d’une structure de formation et d’assistance à la sécurité en faveur de l’Ukraine (NSATU), un organisme responsable de fournir un entraînement aux forces ukrainiennes, d’assurer le développement de l’outil militaire et de coordonner les donations, les partenariats et l’assistance logistique.

Le deuxième organisme est le centre civilo-militaire Otan-Ukraine d’analyse, d’entraînement et de formation (JATEC) placé sous ma responsabilité. Il sera inauguré la semaine prochaine à Bydgoszcz, en Pologne. Rassemblant soixante-dix personnes dont vingt Ukrainiens, il a pour objet de développer des programmes communs liés au retour d’expérience de la guerre en Ukraine.

Enfin, pour qualifier le moment que vivent aujourd’hui les Européens, je dirais qu’ils connaissent désormais la fin des « vacances stratégiques ». Pour paraphraser Ursula von der Leyen, le temps des carnivores est revenu et la sous-traitance sécuritaire est en train de s’achever. Si l’on devait prendre une métaphore, l’immeuble Europe n’avait pas investi dans son système d’incendie, à part peut-être dans les détecteurs, qui, pour la plupart, avaient été achetés de surcroît au même fournisseur. Désormais, il est nécessaire de s’interroger sur la pertinence d’acheter un camion de pompiers et un certain nombre d’extincteurs.

En conséquence, je ne peux que saluer les initiatives des pays qui se relancent dans les analyses stratégiques, à l’instar de la France ou de la Grande-Bretagne. À ce titre, j’ai été interviewé dans le cadre de la Defense Review britannique en tant que SACT, pour exposer mon point de vue sur les enjeux de sécurité des Britanniques. Ces analyses sont essentielles et les trente-deux pays de l’Otan considèrent aujourd’hui que la Russie constitue une menace de long terme.

Ensuite, personne ne peut affronter seul les menaces de demain. Nous en revenons à l’ADN de 1949 : il n’est pas possible de faire face sans défense collective. Cela implique de développer une culture stratégique commune. La tâche est immense, tant la perception des menaces et des enjeux n’est pas la même au sein de l’Alliance. Plus on va à l’Est, plus la peur de l’avenir est présente. Cette culture stratégique commune nécessite effectivement de donner du corps au concept de dissuasion et de défense.

Ensuite, il s’agit naturellement de réinvestir. Le secrétaire général a été extrêmement clair à ce sujet : l’effort de défense devra être porté bien au-delà des 2 % du PIB, dans la durée. À titre d’exemple, le rapport Draghi parle de 500 milliards d’euros sur dix ans. Avant de quitter ses fonctions, Rob Bauer, l’ancien chef du comité militaire, a évalué le sous-investissement des Européens depuis la chute du Mur de Berlin à 8 600 milliards de dollars.

En conclusion, je souhaite évoquer la coordination de l’Otan avec l’Union européenne. Aujourd’hui, le concept de pilier européen de l’Alliance n’est plus une incongruité ; il fait d’ailleurs partie du discours français. Cette coordination, sans duplication, doit s’opérer dans le cadre d’un plan de long terme, afin que l’argent dépensé bénéficie aux industries et aux cerveaux européens.

M. le président Jean-Michel Jacques. Je cède à présent la parole aux orateurs de groupe.

M. Frédéric Boccaletti (RN). L’Otan fait face à de nombreux défis sur la scène internationale. Alors même que la menace russe conduit l’Europe à renforcer toujours plus ses capacités de défense, l’Alliance doit s’adapter aux nouvelles menaces hybrides. Dans ce contexte, j’aimerais vous interroger sur un sujet majeur pour l’Alliance, l’interopérabilité de nos forces.

Une guerre ne peut se gagner seule et l’interopérabilité demeure le fondement de la réussite de l’Alliance, car elle permet aux pays membres de collaborer lors d’opérations conjointes avec rapidité et efficacité. Amiral, quels sont les chantiers prioritaires de l’Otan pour garantir une interopérabilité efficace en opération, notamment en termes de fusion des données tactiques, de connectivité des systèmes C2 et d’harmonisation des procédures entre forces alliées ?

L’enjeu consiste à concilier souveraineté et nécessaire coopération au sein de l’Alliance. Je pense notamment au partage des informations sensibles. Je rappelle que si mon groupe politique est attaché à une défense française la plus autonome possible, il adhère pleinement à des projets de coopération qui renforcent l’interopérabilité. Nous favorisons le concret plutôt que l’idéologie, que nous retrouvons malheureusement dans certains projets européens, comme le programme européen pour l’industrie de la défense (Edip).

Par ailleurs, j’aimerais attirer votre attention sur les incidents survenus en Baltique, qui mettent en lumière les enjeux des câbles sous-marins. Amiral, pouvez-vous nous dire quelle doit être notre réponse face aux sabotages et comment les alliés atlantiques doivent-ils agir de concert ? Je pense également au volet aérien avec la tentative de brouillage et même d’illumination sur un ATL2 engagé pour l’Otan par un système sol-air S-400 russe. Enfin, sur le plan capacitaire, comment l’Alliance peut-elle faire face à des puissances de plus en plus agressives et qui ne cachent pas leur ambition territoriale ?

M. l’amiral Pierre Vandier. L’interopérabilité est au cœur du travail de l’Otan, qui consiste à préparer des forces à pouvoir être engagées dans des missions. Le cœur du dispositif est constitué par les STANAG (Standardization Agreement), des standards liés à des procédures ou des matériels, préparés dans des comités et qui sont aujourd’hui au nombre de 1 370. Malheureusement, des mauvaises habitudes ont été prises et aujourd’hui, seulement 48 % des STANAG sont appliqués.

Un grand effort a été relancé pour mettre en place une interopérabilité by design, c’est-à-dire imaginée dès la conception. Dans le domaine militaire, force est de constater que les trente années d’après-guerre froide ont conduit les industriels, probablement pour des raisons d’export, à essayer de diversifier ou de différencier leurs matériels. Le théâtre ukrainien a ainsi permis de constater que les matériels développés n’étaient pas si compatibles, à l’image des obusiers de 155 millimètres. Les Ukrainiens, qui ont utilisé un très grand nombre de matériels occidentaux, nous apporteront dans ce cadre un retour d’expérience très pratique.

Je vous remercie de votre question sur le numérique. Les Européens doivent impérativement investir massivement dans ce domaine. Après la révolution des hyperscalers, ces fournisseurs de services cloud capables de proposer des services de calcul et de stockage à grande échelle, la sécurité numérique et la maîtrise des données sont aujourd’hui fondamentales. Chacun des alliés doit pouvoir se reconnaître dans la politique numérique de l’Otan et avoir la garantie que ces données sont maîtrisées, accessibles et correctement partagées.

M. Yannick Chenevard (EPR). La situation internationale est marquée par un certain nombre de tensions et le retour des empires. Notre focale s’exerce naturellement sur le théâtre européen, où la guerre en Ukraine a dépassé les 1 000 jours. Dans ce contexte, il est nécessaire de se transformer pour s’adapter au combat d’aujourd’hui et de demain. L’intelligence artificielle (IA), les drones, la guerre hybride et le quantique transforment les champs de bataille et le combat en mer. Je ne reviendrai pas sur la partie numérique que vous venez d’évoquer, mais la protection des données constitue naturellement un enjeu de taille pour continuer le combat dans les meilleures conditions.

Consolidés, les budgets européens de défense atteignent le montant de 326 milliards d’euros, soit plus de trois fois le budget militaire de la Fédération de Russie. Pourtant, nous avons le sentiment que les résultats obtenus ne sont pas identiques. Dans quels secteurs les partenaires européens de l’Otan doivent-ils accélérer leurs efforts de transformation ?

Ensuite, si nos yeux sont rivés sur l’Europe, l’Indo-Pacifique représente sans doute un futur théâtre d’opérations et une zone de tensions, puisque la bascule de l’économie mondiale s’est opérée dans cette zone, qui concentre 60 % de cette dernière. Nous nous dirigeons vers une poursuite de l’augmentation de l’ensemble des budgets militaires dans le monde. Le pilier européen de l’Otan dispose de 21 millions de kilomètres carrés de zones économiques exclusives. À votre avis, quel serait le format naval idéal de ce pilier européen ?

M. l’amiral Pierre Vandier. Le budget de la défense russe est effectivement très inférieur à notre budget commun, mais je pense que l’ingénieur russe qui réalise un missile Kalibr n’est pas payé comme son homologue de MBDA. L’effort de défense considérable qui est produit par les Russes n’a pas la même résonance dans la structure de la société russe que chez nous.

Le problème est à notre portée : l’Alliance atlantique concentre plus de 50 % des budgets mondiaux en termes d’armement. Cependant, la Russie produit autant de munitions en un mois que l’ensemble de l’Otan en un an. D’une part, nous avions désinvesti dans l’industrie, et d’autre part, nous nous concentrions sur des matériels très pointus, en petite quantité. Le réinvestissement est aujourd’hui nécessaire, mais difficile à accélérer, car les outils industriels avaient été dimensionnés pour de faibles consommations.

Cependant, aujourd’hui, les nouvelles techniques de fabrication numérique, la robotique et l’intelligence artificielle permettent de mener des actions inaccessibles il y a une dizaine d’années, à travers un « mix capacitaire ». Par exemple, les drones permettent de démultiplier les effets, de prendre des risques et surtout de réaliser des compléments capacitaires à des coûts unitaires faibles. On parle ainsi de « loyal wingman », un équipier automatique capable d’accomplir pour son chef de raid des missions qui seront pilotées par intelligence artificielle.

L’Indo-Pacifique suscite des débats importants entre alliés, dont la France n’est pas l’un des moindres.

Dans l’espace, intervient dès aujourd’hui une guerre qui ne dit pas son nom. Il s’agit d’abord d’une guerre de conquête des orbites, couplée ensuite à des manœuvres d’intimidation.

Enfin, en matière cyber, l’Indo-Pacifique n’est pas exempte d’interventions. Les menaces en provenance de la zone sont intégrées dans les études stratégiques de long terme de l’Otan, dont ACT à la charge

M. Bastien Lachaud (LFI-NFP). L’arrivée de Donald Trump marque l’affirmation de l’impérialisme des États-Unis. La volonté d’annexer brutalement le Groenland en dehors de tout cadre prévu par le droit international en est la démonstration. Cette perspective est particulièrement préoccupante pour nous, Européens. En effet, le Groenland est rattaché au Danemark et son annexion, ou en tout cas la remise en cause de ses frontières, constituerait une menace directe pour un pays qui est à la fois membre de l’Otan et de l’Union européenne. De plus, qui peut sérieusement croire que la souveraineté de Saint-Pierre-et-Miquelon ne serait pas menacée ? Dans le cadre de cette annexion, face à cette menace, à quoi servirait alors l’Otan si l’un des pays membres en envahissait un autre ? Tout cela semble illustrer, ce que nous dénonçons depuis de nombreuses années : le prétendu pilier européen de l’Otan est une chimère inventée pour nous faire croire à une autonomie stratégique illusoire.

L’autre démonstration récente de cet impérialisme exacerbée réside dans la demande de Donald Trump d’augmenter les dépenses de défense des pays membres de l’Otan à 5 % de leur PIB. En tant que SACT, pourriez-vous nous dire à quoi ressemblerait les cibles, les schémas des armées européennes dans l’Otan à ce stade de dépenses ? De plus, ne pensez-vous pas que tout cela reviendrait à financer seulement l’industrie de guerre américaine, seule véritable clé de voûte de la domination mondiale des États-Unis ?

Enfin, concernant le budget de défense américain, vu de Norfolk, à quoi correspondraient les centaines de milliards de gabegies dénoncées par Elon Musk dans le budget du Pentagone, qui s’élève à 850 milliards de dollars ?

M. l’amiral Pierre Vandier. Il ne me revient pas de commenter les déclarations du président américain, qui suscitent une certaine effervescence. Le secrétaire général de l’Otan investit une grande énergie pour maintenir l’unité de l’Alliance.

S’agissant de l’effort de défense, il ne me semble pas opportun de s’engager dans une bataille de chiffres. Le ministre des Armées a d’ailleurs bien souligné que derrière les pourcentages se cachent des réalités qui diffèrent selon les pays. De fait, les interrogations sur les pourcentages existent depuis l’origine de l’Alliance, dès les années 1950 et en réalité, ils constituent plutôt une matrice de discussion.

Les cibles du NDPP sont établies à partir d’un accord à l’unanimité entre les trente-deux pays de l’OTAN. Aujourd’hui, il existe un consensus assez large sur la nécessité de dépenser plus pour réinvestir. Les stocks de munitions des membres européens de l’Alliance demeurent aujourd’hui très insuffisants pour pouvoir faire face à un scénario sérieux, à la lumière des consommations enregistrées lors des conflits récents.

Vous avez pointé la dépendance à l’égard des produits américains. Mais la question est réversible : face aux investissements américains dans les nouvelles technologies, les drones, l’intelligence artificielle, qu’avons-nous à répondre de Palantir ? qu’est-ce que l’Europe a à mettre sur la table et quel effort compte-t-elle consentir ? Si elle n’est pas prête à investir face aux besoins listés par ACT, il n’y aura pas d’autre solution que d’acheter là où les drones seront fabriqués. En résumé, l’Europe est confrontée à un enjeu majeur pour construire l’industrie de défense de demain et non uniquement renforcer celle d’hier.

Mme Isabelle Santiago (SOC). Membre de l’Assemblée parlementaire de l’Otan pour mon groupe depuis deux ans, j’ai eu l’occasion d’assister en novembre dernier au soixante-quinzième anniversaire de cette organisation. Participer à cette assemblée parlementaire permet de mieux cerner les enjeux, y compris pour chacun des parlementaires des pays membres de l’Alliance. Récemment, nous sommes également rendus à Norfolk, où nous avons pu mieux en comprendre le fonctionnement, ainsi que les bouleversements géopolitiques actuellement à l’œuvre.

Nous vivons des temps nouveaux, marqués notamment par le retour des empires, mais également une nouvelle présidence Trump. Nous sommes confrontés à une réévaluation des relations transatlantiques, induisant une pression accrue sur les alliés européens, qui les invite à renforcer leur propre capacité de défense et à chercher une plus grande autonomie stratégique. Dans ce contexte, votre commandement joue un rôle essentiel en matière de transformation.

Comment envisagez-vous la coopération entre l’Otan et les initiatives européennes, qu’il s’agisse de la révision de la boussole stratégique de l’Union européenne (UE), mais aussi des revues stratégiques nationales, afin de garantir une défense collective efficace et cohérente ? Quelles sont les cibles prioritaires pour les pays ?

M. l’amiral Pierre Vandier. J’ai rencontré récemment le commissaire Kubilius. L’ambition de la Commission européenne porte bien sur un alignement avec les travaux de l’Otan sur le NDPP. Bien que le transfert de données classifiées ne soit pas possible entre l’Otan et l’Union européenne, puisque l’un des membres s’y oppose, les principaux besoins du NDPP sont connus aujourd’hui de l’UE et créent les conditions d’un marché intérieur de la défense.

La feuille de route fournie est très claire et pointe les efforts à accomplir en matière de défense renforcée et de construction de capacités. Ensuite, il revient aux Européens de décider s’ils veulent y procéder par eux-mêmes ou s’ils veulent acheter à l’extérieur. Aujourd’hui, la balle est dans le camp de l’Europe, pour construire sa propre défense de demain. Le Livre blanc de l’UE sur la défense est attendu pour le mois de mars et nous avons eu l’occasion d’échanger pour fournir des orientations et éviter des divergences manifestes, afin de mieux coordonner les efforts.

Les discussions concernant Edip portent aujourd’hui surtout sur les principes, dans la mesure où les montants en jeu – 1,5 milliard d’euros sur trois ans pour vingt-sept pays – sont à ce jour extrêmement modestes. Le rapport Draghi a bien souligné que l’ampleur de l’enjeu se chiffre en réalité à plusieurs centaines de milliards. La question du financement demeure patente, mais il est évident que ce réinvestissement nécessite à la fois une stratégie militaire, que l’Otan a produite, mais également une stratégie industrielle qui reste à définir.

M. Jean-Louis Thiériot (DR). Je vous remercie pour la clarté et la hauteur de vos propos, dont vous êtes coutumier. Dans le cadre des questions industrielles déjà évoquées, notamment pour le pilier européen de l’Alliance, pensez-vous que l’Europe est en mesure de répondre aux enjeux posés par les technologies duales comme l’intelligence artificielle ou le quantique, dont elle a besoin ? Que devrait-elle faire pour y parvenir ?

Ensuite, je souhaite évoquer le NDPP. S’il devait être respecté, quels seraient les investissements associés pour la France ? Surtout comment y intégrerait-on la part de nos dépenses militaires consacrées à la dissuasion qui, par définition, ne relèvent pas du conventionnel tel qu’il est conçu dans le périmètre de l’Otan ?

Par ailleurs, le domaine spatial représente évidemment un enjeu essentiel. L’une des difficultés consiste ici d’être certain de disposer des orbites – on peut parler de « foncier » spatial – afin que nous ne soyons pas préemptés par d’autres puissances. Existe-t-il un plan en la matière ?

Enfin, les STANAG bénéficient-ils d’une stratégie d’influence ? Nous savons bien que celui qui contrôle la norme peut également être celui qui en tire un avantage industriel. Quel est l’état de la réflexion sur ce sujet ?

M. l’amiral Pierre Vandier. Votre intervention sur les technologies duales m’apparaît extrêmement importante. Lors des trente dernières années, un mouvement de spécialisation est intervenu pour transformer des industries duales en industries exclusivement militaires. Dans les années 1980, Matra avait une branche spatiale, Thomson fabriquait des magnétoscopes et même des machines à laver.

Aujourd’hui, compte tenu des montants à investir en matière de recherche et développement, la technologie provient essentiellement du civil et non seulement du militaire, même s’il existe toujours des travaux importants dans les radars, les explosifs, le nucléaire. À titre d’exemple, l’ensemble des dix premières entreprises du Gafam ([1]) consacre chaque année 180 milliards de dollars à la R&D, contre 50 milliards de dollars pour les dix premières entreprises de défense américaines et 10 milliards de dollars pour leurs concurrents européens.

Les théâtres d’opérations attestent bien que la dualisation est devenue la matrice de l’effort de défense de demain, ce que les investisseurs que j’ai pu rencontrer aux États-Unis approuvent par ailleurs. À ce titre, l’Europe a une carte à jouer, car elle possède une puissance d’ingénierie évidente : le nombre d’ingénieurs qui y sont formés chaque année est nettement plus élevé qu’aux États-Unis. Elle est parfaitement en mesure de rivaliser mondialement, à condition que les programmes scientifiques se traduisent par des projets industriels. Le sommet sur l’intelligence artificielle organisé actuellement à Paris doit nous conforter dans l’idée que nous ne manquons pas de talents

Les dépenses consacrées à la dissuasion représentent environ 10 à 12 % de l’investissement de défense français, mais elles n’apparaissent pas dans le NDPP, car celui-ci ne demande pas la mise à disposition des forces nucléaires de la France au profit de l’Alliance.

Dans le domaine spatial, nous assistons aujourd’hui à une course de « colonisation ». La presse américaine parle à ce titre de manière imagée d’une véritable conquête de l’Ouest. L’industrie européenne doit changer de paradigme et passer des gros objets en géostationnaire au marché du lancement rapide et des basses orbites. À ce titre, j’espère que l’initiative Iris2 verra le jour dans de bonnes conditions.

Enfin, s’agissant de l’influence et des STANAG, les comités donnent lieu à des discussions très animées. J’ai demandé aux trente-deux chefs d’état-major des armées de disposer d’un responsable de l’interopérabilité, à leur niveau. Dans quelques semaines, je devrais connaître le nom des correspondants des chefs d’état-major sur ces sujets.

Mme Catherine Hervieu (EcoS). Le sommet sur l’intelligence artificielle organisé à Paris souligne les enjeux associés à cette technologie. De fait, une course à l’IA, semblable à celle intervenue auparavant pour le nucléaire et l’espace, est en cours. Des risques de prolifération sont possibles en la matière et des précautions doivent être prises pour l’utilisation de l’IA, en particulier avec les systèmes autonomes.

Nous entrons dans un temps de guerre cognitive basé sur la confiance en nos systèmes d’intelligence artificielle, même si la décision d’agir est actuellement conservée par les humains. Or en la matière, le risque d’erreur de calcul est réel, selon les informations dont nous disposons. L’accélération de la prise de décision constitue un facteur crucial dans les choix qui seront effectués à la seconde près, soulevant donc la question de sa qualité et de la fiabilité en toute responsabilité.

L’IA demeure une inconnue dans nombre d’équations et pour les membres des forces armées, son recours dépend d’un changement de comportement dans les méthodes. L’évolution des technologies demande aussi des formations continues à un nouveau cadre d’apprentissage pour les militaires. De ce point de vue, quelle forme pourrait prendre les actions des états-majors pour édicter des lignes directrices et montrer ce nécessaire changement de comportement ?

Par ailleurs, l’IA dépend de l’accès aux données et intéresse donc la souveraineté. Amiral, vous aviez exprimé le besoin d’harmonisation des politiques européennes de traitement des données pour leur exploitation. Or les États, notamment nos alliés, comptent développer différemment leurs industries et leur utilisation de l’IA. La coopération est donc primordiale afin de nous coordonner au niveau européen. Quelles transformations sont-elles nécessaires aujourd’hui pour recourir de manière efficace à l’IA au niveau européen et au sein de l’Otan ?

M. l’amiral Pierre Vandier. J’estime qu’il ne faut pas surestimer les craintes en matière d’IA. À ACT, nous l’utilisons de manière régulière. Sur le réseau Nato Secret, je dispose de Mistral AI et sur le réseau Nato Unclassified, le réseau standard, j’ai accès à des applications telles que Chat GPT ou Copilot par exemple. Nous utilisons les outils d’IA dans nos wargames, dans le cadre de nos simulations de combat, pour l’aide à la décision. Les données produites sont ensuite analysées par nos spécialistes pays, qui évaluent leur pertinence. À ce stade, notre usage de l’IA demeure assez embryonnaire, mais cette technologie nous permet déjà d’améliorer notre productivité, au bénéfice des officiers d’état-major qui s’impliquent déjà fortement dans leur travail.

Ensuite, l’IA est essentielle dans le domaine des drones, qui permettent de mener des missions qui ne pourraient pas être matériellement remplies simultanément par des humains. Ces routines automatisées demeurent sous le contrôle d’une décision humaine et permettent d’accélérer la prise de décision. Les données recueillies sont tellement nombreuses qu’il est essentiel de pouvoir les compiler. Mais comme vous l’avez souligné, nous en sommes encore aux prémices de son exploitation, qu’il faut construire avec un certain enthousiasme. Des garde-fous seront simultanément établis, pour conserver l’humain dans la boucle de décision.

Mme Geneviève Darrieussecq (Dem). Amiral, vous avez parlé de stratégie opérationnelle, de stratégie industrielle et de stratégie budgétaire. Il existe une stratégie industrielle européenne ou du moins le déploiement de l’armement du futur au niveau européen. Comment ce déploiement s’articule-t-il t avec la stratégie otanienne ? Nous devons réfléchir sur le long terme, au-delà des visions court-termistes. Une réflexion est-elle menée en ce sens ?

En matière budgétaire, vous avez souligné que 4,3 milliards d’euros représentaient une somme assez faible, à l’échelle des dépenses militaires de chaque pays. À quoi correspondrait serait selon vous une stratégie budgétaire viable pour les dix prochaines années, d’autant plus qu’une incertitude importante pèse sur l’évolution de la participation des États-Unis à cette Alliance, compte tenu des menaces du président Trump sur le financement de l’Otan ?

M. l’amiral Pierre Vandier. Le cycle précédent du NDPP s’était traduit in fine par un manque de 30 % par rapport aux cibles établies. Désormais, les cibles ont été accrues de 30 % supplémentaires, occasionnant un écart de 60 %. Il convient donc que les Européens produisent un effort considérable, nécessitant la définition et la mise en place d’une véritable stratégie industrielle pour répondre aux besoins. Dans un contexte marqué par un nécessaire accroissement des investissements, ils doivent donc opérer des choix pour savoir ce qu’ils seront en mesure de produire et ce qu’ils devront acheter ailleurs.

La question essentielle demeure la même : voulons-nous oui ou non construire l’industrie de défense de demain ? Elle a d’ailleurs été posée assez clairement par les Américains lors du sommet sur l’intelligence artificielle. Souhaitons-nous être présents dans la nouvelle industrie de défense duale, qui arrive en masse ?

Selon moi, cette dualisation constitue une bonne nouvelle, car elle ouvre de plus larges débouchés aux investissements en R&D. Par exemple, dans les domaines de la logistique aérienne ou du contrôle de mobilité terrestre, l’IA civile trouve des applications militaires évidentes. La rentabilité de l’effort de défense est devant nous ; il s’agit d’une gigantesque opportunité et une bonne nouvelle pour nos concitoyens et les contribuables.

Mme Lise Magnier (HOR). Le 3 février dernier, lors d’une réunion informelle des chefs d’État et de gouvernement de l’Union européenne, le président de la République a appelé au renforcement de la base industrielle et technologique de défense (BITD) européenne. L’ambition de la France consiste bien à orienter au maximum des instruments de financement de la défense européenne vers l’industrie européenne.

Au-delà des aspects économiques, industriels et de souveraineté, la question de l’interopérabilité se trouvera renforcée, l’enjeu portant sur plus grande aptitude des armées européennes à agir ensemble de manière cohérente, efficace et efficiente. Si demain, dans l’Otan, les armées européennes travaillent sur du matériel principalement européen, ce sujet de l’interopérabilité est susceptible d’être encore plus prégnant lors des opérations conjointes avec nos alliés. Déjà, à travers certaines coopérations d’armement comme le système principal de combat terrestre (MGCS) ou le système de combat aérien du futur (Scaf), la France, l’Allemagne et l’Espagne travaillent à développer des équipements qui leur sont propres.

Ma question porte donc sur cette interopérabilité future des forces armées de l’Otan. De quelle manière votre commandement envisage-t-il l’impact sur l’interopérabilité d’une potentielle fragmentation des différents types et usages de matériel militaire par le développement de solutions souveraines ? Une réflexion est-elle menée sur l’intégration du Scaf et du MGCS dans les futures opérations interalliées ?

M. l’amiral Pierre Vandier. L’une des responsabilités d’ACT consiste à définir les grandes architectures. Par exemple, nous avons défini et donc déposé devant les trente-deux pays de l’Alliance l’architecture du système futur de surveillance et de contrôle aérien, en remplacement de l’avion Awacs, désormais en fin de vie. Cet avion sera remplacé par un système, dans lequel nous pourrons agréger énormément de moyens (avions de surveillance, satellites, ballons, systèmes au sol, capteurs acoustiques). Nous avons donc défini l’architecture et les standards, permettant ensuite à tous les pays européens de se présenter pour s’agréger. Je pense également au système de commandement aérien futur, le successeur de ACCS.

Les définitions établies par les comités de STANAG permettent donc aux industriels de se positionner. Je rappelais précédemment que seulement 48 % des STANAG sont appliqués : un pays est libre de ne pas les remplir, cela relève de sa responsabilité. Encore une fois, l’Otan n’a pas d’armée, ce sont les armées des pays qui font l’Alliance.

M. Matthieu Bloch (UDR). Au nom du groupe UDR, permettez-moi de vous remercier pour votre participation aux travaux de notre commission. La France, par son histoire et ses capacités, occupe une place singulière au sein de l’Otan. Nous sommes en effet la seule puissance européenne dotée d’une dissuasion nucléaire pleinement indépendante. Nous sommes également la seule nation du continent à avoir une présence militaire permanente de l’Atlantique au Pacifique.

Ainsi, la France détient une autonomie stratégique que beaucoup nous envient. Pourtant, dans la réalité du commandement intégré, cette singularité semble plus considérée comme une exception tolérée, sans véritable poids, que comme une force reconnue. L’Alliance atlantique demeure une organisation où la planification, la doctrine et les décisions stratégiques restent très imprégnées des intérêts américains.

L’Otan repose aujourd’hui sur un système de partage nucléaire où les armes sont déployées en Europe, mais restent sous commandement américain. Les États-Unis possèdent donc un véritable monopole sur la dissuasion nucléaire. L’avènement d’une nouvelle administration Trump à Washington nous oblige à anticiper l’éventuel désengagement américain dans l’Alliance et dans la défense du continent européen. Dans ce contexte d’une menace de désengagement américain, la France doit-elle et peut-elle prendre le leadership dans la nouvelle architecture de sécurité collective de l’Europe ?

Par ailleurs, on ne peut que constater l’émergence d’une hyperpuissance militaire chinoise, dont les technologies nucléaires pourraient rivaliser avec celles de l’Occident dans un futur proche. Nous savons que l’administration américaine a les yeux rivés sur cette montée en puissance. Cependant, la France est aussi une puissance légitime dans la région Indo-Pacifique. Ainsi, amiral, dans quelle mesure la France pourra-t-elle peser au sein de l’Otan sur les grandes décisions qui seront prises dans cette région ?

M. l’amiral Pierre Vandier. Au risque de me répéter, les décisions sont prises à l’unanimité, le vote de la France compte autant que celui de chacun des trente-deux membres, La France a d’ailleurs manifesté à plusieurs reprises son désaccord avec certaines positions en rompant les « procédures de silence ».

Vous soulignez par ailleurs le poids relatif des différents membres. Il est certain qu’en dehors de l’Otan, la puissance américaine et ses forces stationnées en Europe jouent un rôle considérable, sur lequel de nombreux Européens comptent. Aujourd’hui, des dizaines de milliers de soldats américains, des centaines d’avions, des dizaines de navires de combat et des sous-marins sont stationnés en Europe et, de fait, participent à la sécurité de l’Europe. Votre question est d’ordre politique et dépasse mon champ de compétence. Ma responsabilité consiste à préparer le combat futur des trente-deux membres de l’Alliance, afin qu’ils soient au rendez-vous des formats, des méthodes d’entraînement et des qualités techniques qui seront nécessaires dans la décennie à venir.

M. le président Jean-Michel Jacques. Nous passons maintenant à une séquence de sept questions complémentaires.

M. Julien Limongi (RN). L’hypervélocité bouleverse profondément les doctrines militaires en réduisant drastiquement les temps de réaction et en mettant en échec les défenses. La France, avec le premier essai de son planeur hypersonique V-MAX, s’inscrit pleinement dans cette dynamique et rejoint aussi la course menée par d’autres puissances du Conseil de sécurité de l’ONU. Nous ne sommes donc pas en retard. Cela prouve d’ailleurs que notre BITD peut parfaitement répondre de manière autonome à nos besoins stratégiques. Toutefois, cette accélération technologique interroge notre modèle de dissuasion. L’extrême rapidité de ces armes limite les marges de manœuvre diplomatiques en cas de crise, réduisant aussi les possibilités de désescalade.

Par ailleurs, tout porte à croire que l’arme nucléaire sera demain transportée par ces vecteurs hypersoniques. Dès lors, cette révolution technologique vous conduit-elle, au sein de l’Otan, à repenser les fondements de notre doctrine de dissuasion et les mécanismes de gestion de crise qui lui sont associés ?

M. Aurélien Saintoul (LFI-NFP). Ma question concerne la crédibilité de l’Alliance. Comme vous avez l’habitude de le dire, nous sommes rentrés dans une période d’opérations multidomaines. Par ailleurs, la plupart des membres de l’Alliance reconnaissent que celle-ci est fondée sur des valeurs. Or le principal acteur de l’Alliance a livré des armes à Israël, qui a commis d’innombrables crimes de guerre, voire de crimes contre l’humanité, et probablement un génocide. Cela représente une véritable menace dans le domaine des représentations et de la crédibilité politique. Comment traitez-vous cette question de l’affaiblissement de la crédibilité de l’Alliance de ce point de vue ?

M. Thibaut Monnier (RN). « Si même ils ne sont plus que cent, je brave encore Sylla ; […] et s’il n’en reste qu’un, je serai celui-là » serait-on tenté de répondre avec Victor Hugo au nouveau Sylla du monde libre. L’état des capacités militaires des armées françaises au sein de l’Otan est d’une grande importance stratégique pour maintenir et moderniser les équipements et garantir la disponibilité des forces. Or l’Otan impose des exigences strictes en matière de capacités opérationnelles, ce qui constitue un frein financier et logistique pour les États membres. Répondre à ces exigences bouscule notre autonomie stratégique.

La dépendance excessive au matériel militaire américain (F-35, missile Patriot, drone Reaper ou tout autre composant en conformité aux normes ITAR) fragilise notre BITD et met en péril notre souveraineté nationale en matière de défense. Dans ce contexte, l’Europe de la défense pourrait apparaître comme une solution complémentaire et stratégique en permettant aux États membres de mutualiser leurs efforts.

Amiral, en quoi l’Otan, grand consommateur de ressources stratégiques qui se raréfieront en cas de conflit pourra-t-elle garantir nos approvisionnements sans que ceux-ci n’alimentent d’abord d’autres États sur d’autres continents ?

M. l’amiral Pierre Vandier. Vous soulignez des éléments extrêmement importants dans le domaine offensif, la prolifération balistique et la prolifération nucléaire. Il s’agit là du prompt strike, la capacité à envoyer des missiles balistiques de moyenne portée avec un très faible préavis. Nous l’avons observé dans les échanges entre l’Iran et Israël, chez les nouveaux vecteurs chinois, ou à travers la frappe balistique effectuée par les Russes en Ukraine. Des réflexions sont menées actuellement au sein de l’Otan sur le rapport et l’équilibre entre l’offensif et le défensif. La stratégie militaire portée par SACEUR repose bien sur la défense, mais également sur la dissuasion, de la même manière que l’hoplite grec portait à la fois un bouclier et une lance.

Monsieur Saintoul, l’affaiblissement que vous évoquez relève d’une question éminemment politique, qui est largement au-dessus de mon niveau de solde. Je ne suis donc pas en mesure d’y répondre.

Ensuite, l’interopérabilité me semble être plus un avantage qu’un frein, dans la mesure où elle crée un marché, avec des normes assez simples. À titre d’exemple, l’Otan a mené une expérimentation opérationnelle à partir des capteurs acoustiques que l’Ukraine avait utilisés pour détecter les drones. Nous avons pu démontrer que ces capteurs étaient capables de s’intégrer dans le réseau de détection de l’Otan. En résumé, cette interopérabilité représente plutôt une chance pour les Européens, qui doivent la saisir.

M. le président Jean-Michel Jacques. Il s’agit d’une chance, mais encore faut-il que chacun puisse disposer de la maîtrise de ses données.

M. Bernard Chaix (UDR). La résurgence des conflits de haute intensité avec la guerre en Ukraine depuis février 2022 avait permis la résurrection de l’Alliance atlantique. Cependant, l’arrivée d’une nouvelle administration à Washington laisse présager que le soutien américain à l’Ukraine pourrait devenir plus conditionnel. Tel est le sens des déclarations du président américain qui demande un accès aux terres rares d’Ukraine. Dans ce contexte, l’avenir de l’Otan ainsi qu’une définition claire de ses objectifs stratégiques paraissent compromis.

Or le maintien d’un bloc occidental fort est essentiel. En effet, alors que nos regards sont rivés sur la Russie, l’émergence d’une hyperpuissance militaire et nucléaire chinoise pourrait constituer une véritable menace pour l’Occident dans les années à venir. Par sa position géostratégique unique, la France pourrait-elle contribuer au maintien d’une Alliance atlantique dynamique qui devient vitale pour nos intérêts dans le Pacifique ?

M. Romain Tonussi (RN). Depuis plusieurs années, le développement rapide du secteur spatial commercial a profondément transformé l’architecture spatiale en apportant des innovations technologiques toujours plus fiables et résilientes. Néanmoins, ces entreprises stratégiques font face à des menaces croissantes de la part de nos compétiteurs : cyberattaques, espionnage industriel, brouillage et usurpation de signaux GPS. Dans ce contexte, comment l’Otan entend-il renforcer la protection de ces entreprises dont l’innovation et les infrastructures sont désormais essentielles pour l’efficacité de notre défense spatiale ?

La stratégie de l’Otan pour le New Space attendue cette année intégrera-t-elle des mécanismes concrets de coopération avec ces acteurs privés afin de garantir la sécurité de leurs infrastructures et de leurs services ?

Mme Sabine Thillaye (Dem). Amiral, vous avez évoqué de multiples aspects stratégiques. Nous disposons de nombreux documents et revues stratégiques, à la fois au niveau de l’UE mais aussi des États membres. Comment ces derniers s’intègrent-ils, notamment dans le cadre otanien ? Peut-on parler d’une culture otanienne et d’une culture proprement européenne ? Quelles conclusions pouvons-nous en tirer pour le pilier européen de la défense ?

Mme Natalia Pouzyreff (EPR). Amiral, je tiens tout d’abord à vous remercier à nouveau pour l’accueil que vous avez réservé à l’Assemblée parlementaire de l’Otan à Norfolk, en particulier à la délégation française. Ma question porte sur la réévaluation de la menace russe comme une menace durable. Nous devons coordonner nos efforts, entre l’Union européenne et l’Otan. Comme vous l’avez souligné, au-delà de la négociation éventuelle d’un cessez-le-feu en Ukraine, il nous faudra apporter des garanties de sécurité à l’Ukraine et sans doute accentuer notablement notre soutien et le prolonger dans la durée.

Dans le cadre de vos réflexions stratégiques, avez-vous défini l’orientation que pourrait prendre l’Otan et son engagement futur sur le continent européen ?

M. Guillaume Garot (SOC). Un des enjeux majeurs, peu évoqué ce matin, concerne l’impact du réchauffement climatique sur la géopolitique. Au nord, de nouvelles routes maritimes s’ouvrent et sont empruntées par les Chinois et les Russes. Des incidents et des accidents sont intervenus récemment, à l’image des câbles sous-marins sectionnés. De quelle manière l’Alliance se prépare-t-elle à faire face à ces nouveaux enjeux ?

M. l’amiral Pierre Vandier. Le choc intervenant dans le domaine spatial constitue un bon exemple des enjeux auxquels l’Europe doit être capable de faire face. Le prix du kilo en orbite est passé de 50 000 dollars sur la navette spatiale à moins de 1 000 dollars sur SpaceX. L’accès à l’espace connaît aujourd’hui une véritable révolution. Dès lors, il s’agit d’investir des marchés plutôt que de se plaindre de ne pas y être. Il ne s’agit plus de pondre des pages et des pages de documents stratégiques, le temps est plus que jamais à l’action, compte tenu de la vitesse à laquelle les situations évoluent. Agissons d’abord, nous pourrons toujours nous adapter par la suite. L’actuel président américain presse les Européens d’agir, mais qui peut lui donner tort dans ce domaine ?

Ensuite, l’Otan produit un certain nombre d’études de long terme, les long term strategic studies, des documents transmis aux membres de l’Alliance. D’une manière générale et pour conclure sur le réchauffement climatique, ACT a délivré une stratégie d’opérations multidomaines, qui contrairement à la logique expéditionnaire de la doctrine américaine, intègre les cinq milieux – terre, air, mer, cyber et espace – mais aussi les interfaces avec la société civile, les infrastructures critiques, l’industrie, la grille énergétique, les organisations étatiques. Il s’agit bien d’un concept d’opérations multi-domaines pour défendre notre zone de responsabilité, chez nous, de façon intégrale. Nous travaillons actuellement sur ce sujet, qui nécessite des systèmes de commandement et de décision adaptés à cette ambition.

M. le président Jean-Michel Jacques. Je vous remercie.

4. Audition, ouverte à la presse, de M. Alexandre Dupuy, directeur des activités systèmes de KNDS France, sur l’Europe de la défense et les coopérations européennes (mercredi 12 février 2025)

M. le président Jean-Michel Jacques. Mes chers collègues, nous reprenons nos travaux en recevant maintenant M. Alexandre Dupuy, directeur des activités systèmes de KNDS France.

Monsieur Dupuy, je tiens dans un premier temps à vous remercier d’avoir reçu la commission dans vos locaux à Bourges. Cette visite de vos installations a été très enrichissante pour l’ensemble des nombreux députés présents.

Vous êtes le deuxième industriel que nous auditionnons au cours de ce cycle consacré à l’Europe de la défense et aux coopérations européennes après Airbus. Issu du regroupement en 2015 des sociétés Nexter et KMW, KNDS est aujourd’hui un leader européen de la défense terrestre. La gamme des équipements produits par KNDS est étendue, elle inclut des chars de combat, des véhicules blindés, des systèmes d’artillerie, mais également de la robotique et des munitions.

Nous attendons que vous nous exposiez votre point de vue sur la place prise par les instruments européens de défense, les espoirs que vous placez dans la construction européenne de défense, la nécessité de rationaliser le type d’armement et les lignes rouges éventuelles qui seraient les vôtres.

Nous comptons également sur vous pour nous préciser les conditions d’une coopération réussie car vous portez l’une des coopérations les plus emblématiques avec le projet char du futur ou MGCS, menée en coopération avec l’Allemagne. Nous sommes nombreux à nous interroger sur son avancée. Lors de son audition devant notre commission le 23 octobre 2024, le délégué général pour l’armement, Emmanuel Chiva, avait indiqué que les discussions visant à la création d’une société de projets entre industriels avaient pris du retard.

KNDS s’est récemment vu confier la rénovation de 100 chars Leclerc supplémentaires par la direction générale de l’armement (DGA). Cette rénovation permettra-t-elle de tenir jusqu’à l’arrivée du MGCS ? La solution intermédiaire que pourrait incarner le char Leclerc Evolution demeure-t-elle pour vous d’actualité ?

M. Alexandre Dupuy, directeur des activités systèmes de KNDS France. Je suis ravi d’être ici, un peu plus de deux mois après ma venue devant votre commission à l’occasion d’une précédente audition consacrée à l’économie de guerre ; je représente à nouveau KNDS France au nom de Nicolas Chamussy, actuellement en déplacement.

Monsieur le Président, nous avons été heureux de vous accueillir sur nos deux sites de Bourges et la Chapelle-Saint-Ursin pour vous présenter l’ensemble de nos capacités industrielles en matière d’artillerie, canon et munitions.

Avant de vous parler d’Europe de la défense et des différents types de coopération auxquelles KNDS France prend part, je souhaite vous présenter en quelques mots notre entreprise, qui s’inscrit dans cette dynamique de consolidation européenne. Avec 4 500 collaborateurs en CDI, KNDS France est le principal acteur de la défense terrestre en France et l’un des leaders européens. Notre vaste réseau de fournisseurs et sous-traitants est à 90 % français, avec plus de 2 800 fournisseurs actifs en 2024. Il est très majoritairement composé de petites et moyennes entreprises.

Nous sommes présents sur les principaux segments capacitaires du combat terrestre (véhicules de combat Scorpion, chars Leclerc), mais également sur le segment des armes et munitions de moyen et gros calibre, sans oublier les robots. Nous sommes également présents sur des équipements de la marine et l’armée de l’air et de l’espace, notamment au travers de canons de vingt, trente et quarante millimètres. Par ailleurs, nous disposons de filiales en Belgique et en Italie et constituons depuis fin 2015 le pilier français du groupe KNDS, avec nos homologues de KNDS Allemagne. KNDS est ainsi précurseur en matière de rapprochement européen d’acteurs de l’armement terrestre, initiant une dynamique appelée selon nous à se poursuivre en raison d’une base industrielle et technologique de défense (BITD) encore fragmentée.

Groupe européen, nous sommes acteurs de nombreuses coopérations européennes, sous différentes formes. Au travers de joint-venture (JV), par exemple au travers de CTAI, fondé il y a trente ans et que nous co-détenons avec BAE Systems pour développer le canon et la munition de quarante millimètres du Jaguar côté français et de l’Ajax côté britannique. Nous réalisons en coopération avec Thales son dérivé RapidFire, qui équipe dès à présent le premier bâtiment ravitailleur de la flotte et travaillons sur une version terrestre. La coopération se réalise également au travers de groupements momentanés d’entreprises (GME) pour la gamme Scorpion (Jaguar, Griffon et Serval) pour la France, mais aussi pour la Belgique au travers du programme CaMo, avec des projets d’extension au Luxembourg.

La coopération s’entend également au sens multinational. Je pense par exemple aux véhicules Titus qui s’appuient sur des mobilités d’origine tchèque ; aux munitions Bonus, des obus dédiés antichar que nous avons développés avec des Suédois ; et au futur système principal de combat terrestre MGCS. Enfin, les coopérations s’expriment à travers des programmes de recherche et de développement initiés par la Commission européenne comme l’action préparatoire sur la recherche en matière de défense (PADR) devenue depuis le Fonds européen de défense (FED), ou d’études portées directement par l’Agence européenne de défense (AED). Il faut également mentionner le projet de subventions dans le cadre de l’action de soutien à la production de munitions (ASAP) visant à augmenter la capacité de production de munitions en coopération. À ce jour, KNDS France a participé où participe à quatre projets du programme européen pour l’industrie de la défense (Edip), dix projets FED et quatre projets AED. Notre montée en puissance sur le projet européen s’accompagne d’une présence permanente à Bruxelles et une adhésion au groupement des industries européennes.

Le rôle catalyseur de la guerre en Ukraine a conduit à l’augmentation des budgets nationaux des États membres et donc des commandes, impliquant de produire plus et plus vite. KNDS France s’est fortement investi dans cette dynamique d’économie de guerre. Le théâtre ukrainien a en effet été à l’origine d’une recherche d’optimisation au niveau européen, avec l’identification des capacités disponibles ou activables à brève échéance sur l’ensemble de l’Europe, et la mise en place de commandes groupées. Pour KNDS France, cela a concerné des munitions d’artillerie via des contrats cadres initiés d’abord par l’Agence européenne de la défense, puis la France et l’Allemagne.

Cette prise de conscience par les États de la nécessité d’accroître la production et l’achat d’équipements militaires s’est intensifiée après les élections européennes de 2024. La nomination d’un commissaire européen la défense en charge de la rédaction d’un Livre blanc et le choix de la présidence polonaise de l’Union européenne (UE) de fixer le renforcement des capacités de défense comme une des sept priorités en témoignent.

La défense est donc devenue une priorité de la nouvelle Commission et des États membres. Ces derniers expriment la volonté d’agir très vite et en attendent autant d’une industrie qualifiée habituellement d’industrie du « temps long ». C’est ici qu’intervient le programme EDIP. À l’instar des autres maîtres d’œuvre français, KNDS France estime qu’il est essentiel que l’autorité de conception des équipements qui seront acquis dans le cadre d’EDIP soit européenne et que l’argent communautaire s’oriente vers des bureaux d’études européens. Il s’agit d’une question économique, mais aussi et surtout d’une question de souveraineté, pour éviter qu’un pays tiers ne restreigne les conditions d’utilisation ou d’exportation des équipements. Par ailleurs, cette autorité de conception permet aussi une agilité d’adaptation du matériel.

Ensuite, nous estimons qu’il est hautement souhaitable que le budget consacré à EDIP serve à renforcer la base industrielle et technologique de défense européenne (BITDE) à chaque fois que ceci est possible. Si nous voulons une industrie de défense européenne forte, compétitive et capable de répondre aux enjeux capacitaires du moment, il est nécessaire d’investir dans celle-ci, soit par un investissement direct dans son outil industriel ou par des contrats passés auprès d’elle.

Les financements apportés par l’Europe dans le cadre du FED sont des subventions, à hauteur d’un peu plus de 7 milliards d’euros sur la période 2021-2027. En tant que subventions, elles ne couvrent qu’une partie des coûts supportés par les industriels selon un taux de couverture qui décroît avec le niveau de maturité des travaux financés. Ainsi, alors que les travaux de recherche peuvent être presque intégralement couverts par les subventions, ceux qui sont relatifs au développement le sont moins, et ceux relatifs à l’industrialisation encore moins.

Dès lors, si les financements apportés par le Fonds européen de défense constituent des opportunités de financement pour les États membres, il est essentiel que ces derniers prévoient un complément de financement national, afin que les industriels trouvent un équilibre économique. Cela nécessite un dialogue entre l’État et les industriels en amont des projets, afin de bien identifier ce que la France est prête à cofinancer avant que les industriels ne se portent candidats pour ces projets.

Ensuite, les critères d’attribution des projets et plus encore l’opportunité vue par de nombreux États membres de développer une BITD nationale, aboutissent à des consortia formés de nombreux acteurs, avec souvent bien plus de vingt partenaires de rang 1, soit beaucoup plus que le minimum de trois entreprises issues de trois États membres différents. Si ce dispositif présente le mérite de faire travailler ensemble des acteurs industriels de plusieurs pays, il n’est ni optimal en termes d’efficacité, ni rapide.

Quels sont les critères de réussite des coopérations transnationales ? D’abord, lorsque les programmes sont portés par les États, une volonté politique forte et constante des États partenaires doit se manifester. Ensuite, l’expression de besoin doit être commune, en termes de capacité et de performance, mais elle doit également être cohérente sur le plan calendaire. Celle-ci doit elle-même être déclinée dans un calendrier budgétaire compatible avec un développement unique et également compatible de livraisons dans une même période de temps. Il faut également envisager le plus tôt possible des besoins communs en matière d’outils de formation et de soutien en série.

Troisièmement, il faut établir un maître d’ouvrage unique et pouvoir s’appuyer sur un ou des maîtres d’œuvre industriels compétents et reconnus pour chaque sous-ensemble majeur. L’objectif ne doit pas consister à remonter le niveau des acteurs les moins compétents, mais bien de capitaliser sur ce que chacun peut apporter de mieux. Je parle ici de véritables coopérations industrielles où chaque partenaire apporte une contribution, dès la conception. Je ne parle pas donc de schémas parfois proposés par certains pays, qui visent à imposer un équipement associé à des productions sous licence.

Je souhaite ensuite évoquer brièvement le programme MGCS. Aujourd’hui, le char de combat apparaît comme indispensable pour la grande majorité des armées occidentales. S’il existe des débats sur sa masse, il n’existe pas d’interrogation sur la nécessité d’en disposer en nombre significatif, ni sur le besoin d’améliorer sa survivabilité au combat face aux menaces nouvelles, notamment les drones.

Le char de demain se placera au sein d’un ensemble de plusieurs plateformes capables de combiner leurs capteurs comme leurs actions, tout en demeurant en capacité d’agir seul dans certaines situations. Avant la guerre en Ukraine, l’offre de chars en Europe était relativement simple. Il y avait d’une part la rénovation de systèmes existants, le char Challenger britannique et le char Leclerc ; et d’autre part la production de chars neufs comme le Leopard 2, lequel connaît depuis le début des années 2020 l’arrivée d’un concurrent coréen, le K2.

Des réflexions sont intervenues pour préparer la suite à l’horizon 2035-2040, avec d’abord le MGCS franco-allemand, puis le lancement du projet européen porté par la Commission, le FMBT (Future Main Battle Tank). Un changement radical s’opère depuis le début du conflit en Ukraine, avec le besoin accru de chars neufs, le lancement d’un projet italien confié à Rheinmetall et Leonardo, et plus récemment l’annonce d’études en Allemagne, en vue d’un nouveau Leopard doté de capacités accrues, avant l’arrivée du MGCS.

Pour notre part, nous nous efforçons de faire en sorte que cette dynamique nouvelle débouche sur une ou des coopérations auxquels nous comptons participer en apportant notre savoir-faire, notamment en termes de canon avec la nouvelle technologie Ascalon, en termes d’intégration de systèmes dans une tourelle grâce à notre expérience sur les systèmes Scorpion, et en termes de protection.

Le programme MGCS progresse. Nous avons signé le pacte d’actionnaires de la MGCS Project Company à la mi-janvier, une étape qui doit permettre la prise en compte de l’ensemble des compétences de chaque partenaire – notamment KNDS France – avec les autres (KNDS Allemagne, Thales et Rheinmetall), afin de maintenir un haut niveau de compétence sur les chars en Europe.

Cette signature ouvre la voie à la mise en place effective de la MGCS Project Company, pour être en mesure de répondre à une consultation attendue cet été de la part de l’équipe étatique franco-allemande pour un contrat d’ici à la fin de l’année 2025. Je rappelle enfin que le système de combat MGCS doit nous emmener bien au-delà des années 2070. Il devra s’appuyer sur les dernières technologies du moment et être capable d’évoluer régulièrement.

M. le président Jean-Michel Jacques. Je vous remercie et cède la parole aux orateurs de groupe.

M. Thierry Tesson (RN). Je vous remercie à mon tour de votre accueil lorsque nous nous sommes rendus à Bourges. Ensuite, les crises internationales se multiplient et les Européens ont pris conscience qu’ils doivent impérativement se ressaisir en matière d’industrie de défense. Initialement promu par Emmanuel Macron et son gouvernement, le programme européen pour l’industrie de la défense, le fameux Edip, s’est totalement retourné contre ses concepteurs pour devenir une opportunité pour les entreprises extra européennes.

Edip s’aligne pour l’instant sur les positions de l’Allemagne qui s’est spécialisée dans l’européanisation de systèmes importés, à l’image de l’Eurospike, dérivé du missile israélien Spike ; et de la Pologne, qui a choisi d’acheter du matériel américain et sud-coréen pour sa montée en puissance militaire. Conscients de ces risques, une partie nos industriels, dont Dassault, Thales et Naval Group, préconise que le programme pour l’industrie de défense respecte deux impératifs : la part des composants européens des armements doit s’établir au minimum à 80 % et l’autorité de conception et de fabrication doivent être exclusivement européennes, afin de garder le contrôle d’emploi en cas de conflit.

Trente entreprises européennes de défense ont décidé de contourner l’opposition de leurs collègues français. Parmi elles, nous retrouvons logiquement la majorité des entreprises étrangères comme Rheinmetall, Saab, Leonardo ou Indra. Mais certaines appartiennent en partie à la France comme Airbus, MBDA ou KNDS. Au titre de vos responsabilités chez KNDS France, pouvez-vous nous éclairer sur les motivations de ce dernier choix et nous indiquer quelle doit être selon vous la définition stratégique du programme Edip ?

M. Alexandre Dupuy. Le groupe KNDS composé de KNDS France et KNDS Allemagne s’est exprimé vis-à-vis d’Edip, avec le souci de répondre à l’urgence. Il n’existe pas de débat sur l’autorité de conception ; nous sommes complètement alignés. Concernant la part européenne des acquisitions, certaines voix se posent la question, au regard des problèmes de disponibilités immédiates sur certains segments, de la possibilité de faire appel à des produits extra-européens.

Il ne s’agit pas de privilégier sur le temps long l’accès à l’industrie non européenne, d’autant plus que KNDS s’est voulu précurseur en matière de construction d’industrie européenne. L’objectif consiste bien à faire de KNDS un des acteurs forts de la BITD européenne.

M. François Cormier-Bouligeon (EPR). Au nom des députés du groupe Ensemble pour la République, je tiens à vous remercier pour vos propos liminaires et votre accueil chaleureux à Bourges. Plus largement, je vous remercie pour la contribution de KNDS France à la fourniture d’armements aux armées françaises, mais également pour l’effort d’investissement, de recherche et de production dans le cadre de la préparation à l’économie de guerre.

Le programme Asap a été lancé par le commissaire européen Thierry Breton pour démultiplier la production de munitions au sein de l’Union européenne, dans le contexte de la guerre en Ukraine. De quelle manière KNDS s’est-il emparé de ce programme pour augmenter sa capacité de production de munitions ? Quelles opportunités, mais également quelles menaces discernez-vous ? Enfin, quelle que soit la solution qui sera retenue en Ukraine, il sera nécessaire de continuer à produire des munitions. Pouvez-vous nous en dire plus à ce sujet ?

Le deuxième sujet concerne le programme franco-belge CaMo, un partenariat stratégique renforcé sur la capacité motorisée pour développer l’interopérabilité de la mobilité terrestre. Programme très innovant, il comporte à la fois un volet militaire et un volet industriel. De mon point de vue, CaMo illustre bien ce que nous devrions réaliser pour la construction du pilier européen de l’Otan en matière de coopération entre les industries de défense européennes.

CaMo peut-il être étendu à d’autres pays comme le Luxembourg, l’Irlande, mais également des pays d’Europe orientale ? Peut-on imaginer le dupliquer sur d’autres segments d’armement et à quelles conditions ?

M. Alexandre Dupuy. L’initiative Asap visait à répondre dans l’urgence à la production de munitions. Concrètement, il s’agit essentiellement d’obus, pour lesquels la contrainte première porte essentiellement sur les poudres pour les charges modulaires. Asap avait pour objet de subventionner des capacités industrielles de production au travers de projets en coopération, pour inciter aussi à des groupements européens et obtenir rapidement des résultats.

Concrètement, nous avons présenté deux projets : d’une part un projet pour augmenter la capacité de fabrication de poudre et donc de charges modulaires, notamment au travers de notre filiale en Italie, avec un partenaire letton et un partenaire nordique ; et d’autre part un projet sur la production d’obus. Seul le premier a été retenu, l’ensemble du budget consacré à ASAP a été consacré à plus de 70% pour la production de poudre et explosifs. Nous espérons que notre second projet soit retenu dans un second temps. L’initiative a fonctionné, chaque industriel a rencontré ses homologues pour évaluer les capacités et surtout les complémentarités. Asap contribue à la souveraineté européenne, à soutenir la BITDE et à accroître la compétitivité puisque l’augmentation des volumes permet de faire diminuer les prix.

Désormais, se posent deux questions : l’une concerne une éventuelle situation surcapacitaire et l’autre la création d’une potentielle concurrence à l’industrie française. En ce qui concerne la surcapacité, dans le domaine de l’artillerie, nous aurons besoin pendant encore longtemps de capacités industrielles accessibles et activables, pas forcément activées en permanence. Ensuite, comme je l’ai indiqué précédemment, la compétitivité permet de diminuer les coûts en travaillant avec plusieurs acteurs. C’est le produit final né de la coopération qui est ensuite proposé à la vente avec des coûts de production partagé entre les différents pays européens.

Le programme CaMo, assis sur un accord intergouvernemental, est effectivement exemplaire. Cette coopération franco-belge dépasse le champ de l’équipement militaire, puisqu’elle comporte des engagements en matière d’entraînements communs ou d’acquisition en commun de matériels. Le programme est exigeant pour la DGA, qui mène le dialogue, achète au nom et pour le compte de la Belgique ; pour l’armée de terre, qui accueille en son sein des représentants de la composante terrestre de l’armée belge ; pour les Belges qui envoient du personnel.

Néanmoins, ce modèle fonctionne et nous a permis à nous de vendre les mêmes matériels de la gamme Scorpion à la Belgique. Le premier Griffon qui sera assemblé en Belgique est sur place depuis la mi-décembre et le premier Jaguar est prévu pour l’année prochaine. Raccroché à CaMo il y a également une commande de Caesar. L’idée consiste bien à étendre ce modèle : la Belgique s’apprête à demander à la France d’acheter pour son compte, elle-même achetant pour le compte du Luxembourg. Au-delà, ce modèle pourrait être étendu vers d’autres pays, selon des modalités qui restent à définir.

Ce modèle intergouvernemental étant cependant complexe, nous envisageons également d’autres moyens plus simples de travailler en coopération, notamment via les contrats cadres mis en place par la DGA, qui se révèlent efficaces et faciles à mettre en œuvre sur des matériels connus. Dans ce cas, la DGA se contente d’être une agence d’acquisition. Cette procédure permet d’aller vite, sans obligation de mise en concurrence, mais avec la garantie pour le pays qui achète de bénéficier d’un même matériel. Ainsi, 700 Caesar ont été livrés ou sont en commande.

M. le président Jean-Michel Jacques. Monsieur le directeur, nous avons bien entendu votre souci de préserver l’outil industriel français. Si vous devez produire des corps d’obus ou des pièces blindées, n’hésitez pas à vous tourner vers les fonderies françaises, lesquelles ont grand besoin d’augmenter leur plan de charge.

M. Manuel Bompard (LFI-NFP). Nous sommes depuis plusieurs années extrêmement dubitatifs quant aux perspectives du projet du futur char franco-allemand, puisque la liste des choix du partenaire qui contreviennent aux intérêts français est malheureusement assez longue. L’arrivée de Rheinmetall dans le projet, imposée par le gouvernement allemand, laissait peu de doute sur l’intention de phagocyter le programme.

La semaine dernière, quelques jours seulement après la signature d’un nouvel accord sur le MGCS prévoyant une mise en service en 2035 en remplacement des Leclerc et des Leopard 2, nous avons appris que les premiers contrats pour un futur char Leopard 3 avaient été notifiés. Cette décision enterre une bonne fois pour toutes les chances de disposer d’une solution souveraine adaptée à nos besoins. A minima, elle conduit à calquer le calendrier du MGCS sur celui des Allemands. Surtout, ces spécifications penchent très fortement vers celles adoptées pour le Leopard 3, notamment en matière de canon.

Plus probablement, cette décision revient à anticiper l’échec du MGCS et permettra à l’Allemagne de faire du Leopard 3 la base de la solution du char du futur dont nous devrons nous doter au nom de la préférence européenne, abandonnant de ce fait nos capacités industrielles, les salariés et notre souveraineté.

Par conséquent, j’aimerais connaître les apports de la poursuite de ce programme pour la défense française. En effet, cette poursuite forcenée nous semble relever d’un simple enjeu d’affichage politique autour de l’Europe de la défense, faisant de notre souveraineté la principale victime. KNDS France envisage-t-il de soumettre aux autorités françaises un programme alternatif au MGCS fondé sur d’autres coopérations industrielles pour répondre aux besoins de notre défense pour les chars de combat de nouvelle génération ?

Malgré ce contexte, 100 millions d’euros en autorisations d’engagement sont dédiés au MGCS dans le dernier budget. De quelle manière cette somme sera-t-elle ventilée par KNDS ? Comment garantir une répartition équitable entre les industriels quand les industriels allemands poussent fortement dans leur sens ? Comment vous prémunissez-vous du risque de transfert de technologies vers les États-Unis, très proches alliés de l’Allemagne ?

M. Alexandre Dupuy. MGCS sera un système de char doté de plusieurs matériels. Il n’y a pas d’antagonisme entre faire évoluer le char et créer ce système de combat avec plusieurs plateformes dont le char. Il s’agit d’avoir un système de systèmes commun pour permettre aux armées de s’entraîner et de combattre ensemble, avec des matériels qui peuvent être différents.

Le gouvernement allemand a récemment annoncé financer des études, notamment avec KNDS Allemagne et Rheinmetall pour faire évoluer le Leopard. Ici encore, il n’existe pas d’incompatibilité avec MGCS, dont le calendrier des livraisons s’étalera dans le temps, progressivement, il n’est pas possible de livrer du jour au lendemain 300 MGCS. Un pays européen qui achète aujourd’hui un char neuf pourra également être acheteur de MGCS en 2045 ou 2050.

Ensuite, il est indispensable que MGCS embarque des technologies de rupture. À ce titre, toutes les contributions sont les bienvenues ; il peut s’agir par exemple des « bonnes » technologies développées sur Leopard 3, de la même manière que nous travaillons en France sur certaines briques technologiques dans l’optique du MGCS. Ensuite, tant que MGCS progresse, ce qui est le cas actuellement, il faut continuer de s’y tenir.

Cela n’empêche en rien de se tenir prêt au cas où MGCS arriverait trop tard. C’est la raison pour laquelle nous veillons à ce que les technologies du jour puissent être déclinables dans un temps un peu plus court. Tel est l’objet des démonstrateurs technologiques que nous avons présentés à Eurosatory. Nous aimerions poursuivre avec la DGA pour franchir une nouvelle étape, celle de chars bancs d’essai, basé sur notre démonstrateur Leclerc Evolution pour préparer l’ensemble des acteurs français, industriels comme étatiques, à la montée en puissance des travaux relatifs à MGCS.

Sur un horizon plus proche, nous travaillons sur ces technologies pour évaluer si nous pouvons en faire un char à l’export. Dans certaines régions du monde, les matériels à forte composante allemande sont difficilement exportables. Il existe donc un marché que nous estimons pouvoir capter. En revanche, ce marché ne sera accessible que s’il offre un volume suffisant pour pouvoir contribuer au financement de la fin du développement du char concerné.

Mme Anna Pic (SOC). La situation internationale suscite évidemment de nombreuses discussions sur la place de la base industrielle technologique de défense (BITD) au niveau européen. Nous sommes aujourd’hui conduits à nous questionner sur la fiabilité d’un allié de longue date. Au niveau européen, il apparaît nécessaire de mieux nous coordonner et de mieux répondre aux enjeux de sécurité induits par la guerre en Ukraine, mais aussi aux enjeux de dépendance.

Ce constat nous oblige donc à redéfinir notre stratégie à l’égard de notre BITD, notamment parce que la BITDE ne semble pas exister. Néanmoins, des efforts sont produits en direction de cette BITDE. À cet égard, le lancement de la stratégie globale de l’Union européenne sur la politique étrangère de sécurité, la mise en place de la coopération structurée permanente (CSP), du Fonds européen de défense et plus récemment la présentation de la stratégie de l’industrie de défense européenne ou la nomination d’un commissaire européen à la défense constituent autant de signaux.

Cependant, malgré l’ensemble des partenariats que vous avez cités, seulement 18 % des dépenses d’investissement des États membres avaient été effectuées de manière coopérative en 2022, bien en deçà de la cible de 35 % convenue par les États dans le cadre de l’Agence européenne de défense en 2007. Quels sont les leviers à actionner pour aller plus loin, selon vous ? Est-ce souhaitable ? Le vice-président d’Airbus a indiqué qu’il nous fallait peut-être céder sur certains points pour gagner en mutualisation. Que pensez-vous de cette stratégie ? Comment améliorer l’européanisation de l’industrie de défense ?

M. Alexandre Dupuy. Lors de mes propos liminaires, j’ai parlé de l’opposition entre le besoin urgent et le temps long, qui caractérise les programmes d’armement majeurs. Pour construire une BITDE, il est nécessaire de travailler autour de programmes communs. Dans le terrestre, la plupart des grands programmes ont été lancés il y a un peu plus de dix ans. À cette époque, nous avons peut-être manqué la marche de la coopération. Il s’agit de préparer la suivante, qui interviendra environ dans une dizaine d’années. Après le char, viendra sans doute le segment d’artillerie.

Pour répondre à l’urgence, le plus simple consiste à consulter les industriels pour connaître la capacité de l’ensemble de la chaîne à monter en puissance, sous-traitants inclus. Il est donc primordial d’animer cette supply chain, qui est essentiellement nationale dans le monde de l’armement, pour des raisons historiques. De fait, l’européanisation de l’industrie de défense prend du temps et ne permet pas de répondre aux besoins urgents.

M. Jean-Louis Thiériot (DR). Le règlement Edip en cours de discussion représente un enjeu de taille pour la construction de capacités industrielles européennes de défense et celle du pilier européen de la défense. Quel est votre point de vue d’industriel ? Vous reconnaissez-vous dans la position française ? Celle-ci défend l’autorité de conception européenne et la part la plus importante possible de production européenne. Il s’agit également de sécuriser les composants face à la norme ITAR (International Traffic in Arms Regulations), pour conserver notre liberté de manœuvre au grand export.

Ensuite, si nous devons nous engager demain dans un conflit de haute intensité, l’enjeu majeur portera sur notre capacité à assurer une production industrielle dans la durée. Une des possibilités consiste à disposer de chaînes de production mises sous cocon pour pouvoir répondre à une remontée en puissance rapide, le fameux ramp-up. Menez-vous une réflexion sur le modèle économique de cette hypothèse, qui induit des coûts et des contraintes en matière de personnel ?

Enfin, j’en profite pour vous dire que dans le cadre de mes fonctions ministérielles, je me suis rendu en Belgique, où l’on m’a parlé de CaMo en des termes élogieux.

M. Alexandre Dupuy. KNDS France partage les propos que vous avez formulés au sujet de la position française. Ensuite, pour pouvoir procéder à ce ramp-up, il est nécessaire de disposer de stocks de matières premières ou de composants, qui sont précisément prévus dans la loi de programmation militaire. Les industriels se sont ainsi engagés à stocker pour pouvoir produire l’équivalent de deux ans de commandes fermes ou hautement probables.

Cela implique de disposer de suffisamment de capacités en termes de machines-outils, de surfaces, de produits ; mais également de compétences humaines, ces hommes et ces femmes qui font fonctionner ces actifs industriels. À ce titre, il est parfois nécessaire de prioriser certaines activités comme nous l’avons fait à Bourges sur le 155 millimètres pour produire des canons Caesar. Au-delà, nous devons disposer d’un plus grand nombre de personnels et donc être en mesure de former, parfois en partageant des outils. À Bourges, nous disposons par exemple d’une école commune avec MBDA pour la formation d’ajusteurs.

La réserve industrielle de défense est naissante, mais pleine de promesses, à travers de jeunes retraités ou d’actifs issus d’autres secteurs industriels, provenant notamment d’autres bassins d’emploi. Nous pourrions ainsi les solliciter pendant un certain nombre de jours pour contribuer à la production en les faisant venir régulièrement sur nos installations. À ce titre, il importe de communiquer, de se faire connaître et de les inviter à découvrir nos sites.

De telles démarches permettraient de faire tourner de temps en temps des capacités industrielles en sommeil, de les entretenir et de former des réservistes. Nicolas Chamussy s’intéresse particulièrement au sujet ; je pense qu’il partagera volontiers avec vous prochainement ces idées sur la question.

Mme Catherine Hervieu (EcoS). L’industrie de défense européenne joue un rôle crucial dans la sécurité et la souveraineté de l’Union européenne. Cependant, elle est confrontée à plusieurs défis, notamment la fragmentation du marché, la concurrence mondiale et la nécessité de moderniser les équipements militaires. Pour renforcer l’autonomie stratégique européenne, l’UE a mis en place des mécanismes financiers, afin de stimuler la coopération entre les États membres. Le Fonds européen de défense vise à encourager la collaboration entre les entreprises de défense européennes et à réduire la dépendance vis-à-vis des fournisseurs non européens.

En complément, le programme Edip soutient des projets visant à renforcer la compétitivité en Europe, dans l’idée de promouvoir l’intégration des chaînes d’approvisionnement et de favoriser l’innovation dans les technologies militaires. En outre, l’Union soutient la coopération intergouvernementale via des initiatives comme la coopération structurée permanente, qui permet aux États membres de collaborer sur des projets de défense communs.

Les investissements dans les capacités de défense européenne sont essentiels pour atteindre l’autonomie stratégique, réduire les coûts de développement et favoriser l’innovation technologique. Le financement de l’industrie de défense européenne repose donc sur une combinaison de fonds européens, de coopérations entre États membres et d’initiatives visant à renforcer l’autonomie, la compétitivité de l’Europe dans un environnement géopolitique complexe. Comment développer et consolider financièrement l’industrie de défense européenne afin de favoriser la compétitivité des entreprises et l’autonomie stratégique de l’UE ?

M. Alexandre Dupuy. La question du financement de l’industrie de défense européenne fait l’objet de nombreux débats en ce moment. Ils concernent à la fois le niveau de dépenses dans un cadre budgétaire contraint, mais aussi l’accès au financement proprement dit. Même si l’image de l’industrie de défense s’est améliorée depuis la guerre en Ukraine, cet accès demeure compliqué, particulièrement pour les petites structures, qui ne disposent pas d’une importante trésorerie.

Le Groupement des industries françaises de défense et de sécurité terrestres et aéroterrestres (Gicat) s’est saisi du sujet il y a deux ans pour expliquer, convaincre rassurer et mieux faire connaître le monde de l’industrie de l’armement, avec un certain succès. Pour pouvoir se développer économiquement, une société humaine doit pouvoir être en sécurité, sécurité à laquelle l’industrie de défense contribue de manière décisive.

M. le président Jean-Michel Jacques. Vous avez raison de souligner cet aspect. Notre commission de défense invite les groupes financiers français à prendre en considération cet enjeu, à la fois pour la défense du pays, mais également pour saisir certaines opportunités. Les parlementaires de la commission les invitent d’ailleurs à se prononcer beaucoup plus clairement sur la question.

Mme Sabine Thillaye (Dem). S’agissant de MGCS, un accord de partenariat a été signé pour la création de la société de projet. Pouvez-vous nous fournir de plus amples détails sur les prochaines étapes ? Existe-t-il un calendrier de nature à rassurer ceux qui sont assez opposés à ce projet ?

Ensuite, vous avez parlé du financement. Vous heurtez-vous à des problèmes de recrutement ? Par ailleurs, nos industries européennes demeurent extrêmement fragmentées. Pouvons-nous faire mieux et plus ? Faut-il accroître la standardisation ? Faut-il redéfinir des priorités ?

M. Alexandre Dupuy. S’agissant de MGCS, le pacte d’actionnaires est signé. Nous procédons actuellement au recrutement du PDG et à l’identification des postes à pourvoir. La structure sera basée à Cologne, en Allemagne. La consultation devrait intervenir dans quelques mois et la réponse sera apportée à la fin de l’été, en vue d’un contrat d’ici la fin de l’année. S’ensuivront trois ans d’études, sur une approche de piliers fonctionnels (fonctions mobilité, feu, protection et simulation), avant l’étape des démonstrateurs.

Ensuite, chacun des établissements de KNDS recrute sans trop de difficultés, nos salariés sont fiers de s’engager. Certains bassins d’emploi sont cependant soumis à des contraintes plus marquées, nécessitant à la fois de la formation et de la mobilité interne.

Le segment du terrestre est effectivement plus fragmenté que d’autres secteurs. KNDS souhaite consolider et les programmes communs nous y aideront. La standardisation est quant à elle essentielle, car elle permet aux forces armées de pouvoir utiliser des équipements et des matériels de manière coordonnée. À cette fin, il est essentiel que les industriels européens – et français en particulier – contribuent à ces enjeux de standardisation.

Nous avons testé le canon Ascalon sur deux calibres différents le 120 millimètres et le 140 millimètres. La technologie est commune et seul le calibre diffère, pour une performance de perforation de blindage différente. Cette technologie est par ailleurs compatible avec les munitions actuelles de 120mm.

Mme Lise Magnier (HOR). Les débats intervenant dans le cadre du sommet sur l’intelligence artificielle ont permis de prendre toute la mesure des opportunités offertes par cette technologie, notamment dans le secteur de la défense. Dans ce domaine, l’usage de l’intelligence artificielle n’est pas nouveau. L’IA appliquée aux « oreilles d’or » permet d’ores et déjà de traiter un très grand nombre de données acoustiques dans le domaine maritime, les Griffon sont équipés d’outils capables de repérer des cibles par un système de caméras intégrées. Il est également possible d’évoquer les usages de l’IA pour identifier rapidement les pièces détachées, traduire les langues étrangères en opération ou encore détecter des tentatives de désinformation contre nos forces armées.

Pour l’Europe de la défense, il existe toutefois un enjeu particulier à privilégier les solutions développées sur notre continent. Ceci apparaît d’autant plus important que les nouvelles intelligences artificielles dites génératives doivent, pour fonctionner, collecter un nombre très élevé de données. Appliquée à des usages industriels, on peut imaginer que cette collecte de données peut susciter des craintes légitimes sur le secret des affaires, et encore plus dans le domaine de la défense.

Quelle est la politique de votre entreprise concernant les fournisseurs de logiciels d’IA ? KNDS favorise-t-il les fournisseurs européens ? Enfin, comment KNDS se prémunit-il contre l’usage des données sensibles ?

M. Alexandre Dupuy. Nous employons l’IA dans différents usages. Dans nos modes de production, elle permet d’optimiser de 10 % l’efficacité de certains de nos outillages et assemblages, notamment pour le ceinturage des obus. Nous l’employons pour la conception dans nos bureaux d’études. À titre d’exemple, elle a servi de manière très pertinente dans l’élaboration d’Ascalon pour sélectionner une architecture parmi des centaines de milliers de choix. Elle est également présente dans les systèmes que nous produisons, à commencer par les robots. Plus largement, nous intégrons l’IA notamment pour agréger les données de différents capteurs et être force de proposition pour les opérateurs.

Ensuite, pour entraîner l’IA, il est effectivement nécessaire de disposer de données. Or la donnée de défense est assez différente de la donnée civile. Sur les terrains déstructurés, l’enjeu consiste plus à trouver de la donnée que de savoir comment la protéger.

Au-delà, nous menons une politique de protection de nos données et de protection cyber en général, qui n’est pas spécifiquement liée à l’IA. Nous embarquons de plus en plus d’électronique dans nos produits, y compris dans nos machines-outils. Il existe de grands spécialistes de ces sujets, de même que des initiatives françaises et européennes qui tendent à maintenir sur le sol français les données. En conséquence, nous nous tournons naturellement vers ces solutions.

M. le président Jean-Michel Jacques. Nous passons maintenant à une séquence de quatre questions complémentaires.

Mme Gisèle Lelouis (RN). L’industrie de défense européenne connaît une phase d’intégration croissante, illustrée notamment par la structuration de grands groupes tels que KNDS. Si cette dynamique vise à renforcer la compétitivité et la résilience du secteur au niveau continental, elle soulève néanmoins des interrogations majeures quant à la préservation de notre souveraineté nationale. La France a toujours veillé à conserver une autonomie stratégique en matière de défense, tant pour garantir sa liberté d’action militaire que pour préserver ses intérêts industriels et technologiques.

Dès lors, il convient de s’interroger sur les implications de cette intégration pour notre capacité à maintenir un contrôle national sur nos choix en matière d’armement. Dans ce cadre, alors que KNDS annonce de nouvelles coopérations industrielles dans le cadre de l’Europe de la défense, notamment avec l’Allemagne, sur le programme MGCS, quelles garanties avons-nous que ces partenariats ne conduisent pas à une marginalisation des intérêts industriels français au profit d’une vision davantage dominée par l’industrie allemande ? Comment s’assurer que la France conserve une maîtrise pleine et entière des technologies développées sur son territoire et ne se retrouve pas dépendante de décisions prises à Bruxelles, au risque de compromettre sa souveraineté stratégique et industrielle ?

Mme Natalia Pouzyreff (EPR). Il existe toujours un dialogue entre long terme, moyen terme et court terme. Sur le long terme, l’enjeu consiste à pouvoir maîtriser des technologies de rupture et à ne pas être dépassé, ce qui implique d’investir massivement et de mettre en œuvre des coopérations, n’en déplaise à certains collègues qui adoptent une position très défensive sur le sujet.

Au-delà, je souhaite évoquer le court terme, et particulièrement le théâtre ukrainien. Pouvez-vous nous fournir des détails sur l’augmentation des cadences de production des canons Caesar et des munitions de 155 millimètres ? On doute souvent de nos capacités en Europe, mais nous avons réussi à adresser à l’Ukraine 1,5 million d’obus de 155 millimètres en 2024. Enfin, quels sont vos projets d’investissement et de coopération directement sur le territoire ukrainien ?

M. Julien Limongi (RN). Je tiens d’abord à vous remercier pour votre accueil sur vos sites de production, lors du déplacement de la commission. Cette immersion fut particulièrement enrichissante et nous a permis d’apprécier une fois de plus l’excellence de KNDS France.

Les bénéfices que peut apporter la coopération européenne à nos industries de défense sont souvent mis en avant, mais cette coopération n’exclut pas la concurrence, bien au contraire. Dans ce contexte, quels sont selon vous les véritables avantages que KNDS France retire de cette dynamique européenne ? Plus spécifiquement, votre maîtrise de la production des munitions et des systèmes d’armes constitue-t-elle un atout stratégique face à la concurrence, notamment allemande ?

Enfin, comment vous positionnez-vous sur le marché européen des munitions et quelles sont vos marges de manœuvre pour faire face à la concurrence accrue des autres industriels du secteur ?

Mme Stéphanie Galzy (RN). Récemment, KNDS a perdu un contrat stratégique avec le Maroc, qui aurait porté sur la fourniture de canon Caesar. Cette perte ferait suite à des problèmes techniques rencontrés avec les canons déjà livrés, qui n’auraient pas pu répondre aux exigences de performances attendues. Le Maroc a ainsi opté pour une solution alternative, mettant en lumière des défis critiques concernant la compétitivité de la France sur le marché international de l’artillerie.

Un échec fait partie de la vie d’une entreprise. Mon groupe ne vous donne pas de leçon à ce sujet, mais souhaite savoir quel est votre regard sur ce dossier marocain et quel enseignement vous en tirez.

M. Alexandre Dupuy. Les enjeux de coopération en Europe et de souveraineté peuvent effectivement paraître antinomiques. MGCS n’est pas un projet européen, mais un projet franco-allemand que la France et l’Allemagne ont prévu de cofinancer hauteur de 50 % chacun. De ce fait, via la DGA, la France dispose d’un droit de regard sur les investissements, les acteurs et les technologies associées. Il en va de même pour l’Allemagne.

KNDS n’a pas de lien direct avec la dissuasion, mais au titre des armes et des munitions, nous avons des capacités et des compétences décrites comme stratégiques par la précédente revue à stratégique. Chaque année, nous rendons des comptes à la DGA. Cela ne nous empêche pas par ailleurs de travailler en commun avec d’autres acteurs, notamment dans le cadre d’Asap.

Concernant le canon Caesar, en un peu plus d’an et demi, nous sommes passés d’une cadence de production un peu inférieure à deux unités par mois à une cadence de six par mois. La production des masses reculantes, c’est-à-dire des pièces d’artillerie, a été multipliée par six, soit douze masses reculantes par mois. Dans le domaine des munitions, il faut distinguer ce que nous produisons réellement de la capacité industrielle. Nous disposions d’une capacité de production de 30 000 munitions de 155 millimètres par an en 2022, et ce chiffre s’élèvera à 100 000 d’ici la fin de l’année. À ce jour, la commande de charges modulaires ne permet pas d’accompagner le même rythme. Si nous devions obtenir une subvention dans le cadre d’Asap, nous pourrions l’accroître encore plus.

Ensuite, nous faisons partie des industriels les plus avancés sur le plan de la production pouvant être directement confiée aux Ukrainiens. Cependant, un chemin assez long demeure entre l’énoncé du projet et sa concrétisation. Dans ce domaine, les enjeux sont multiples, qu’il s’agisse de la couverture du risque, de la concurrence potentiellement induite, du niveau de technologie transférable, sans parler du financement. Nous sommes en train de créer une co-entreprise pour le soutien des canons Caesar sur place et dans le domaine des munitions d’artillerie à portée intermédiaire.

Par ailleurs, la maîtrise du couple munition/arme permet de tirer le maximum de l’une comme de l’autre en matière de sécurité et de performance. Notre maîtrise du comportement de la charge modulaire et de la munition dans le tube permet de fournir un système Caesar sans accident de tir majeur alors que des opérateurs d’autres armées n’ont pas confiance dans la sécurité de leurs matériels. Elle permet également d’obtenir un avantage concurrentiel : nous parvenons à atteindre une distance supérieure à quarante kilomètres avec un obus non propulsé.

Comment restons-nous compétitifs face à nos concurrents ? Nous nous efforçons de nous améliorer perpétuellement, notamment par l’innovation. Il y a quelques années, nous avons ainsi produit l’obus Bonus avec les Suédois, qui capable de détecter des véhicules militaires et de les frapper. Autre exemple, notre obus Katana, qui est guidé par des signaux issus de constellations satellitaires et équipé d’une centrale inertielle permettant de rester précis en cas de brouillage. Enfin, dans le domaine du char, une nouvelle flèche Shard permet de percer la même épaisseur de blindage en usant moins le tube que d’autres flèches. L’innovation nous permet de conserver un temps d’avance.

Au Maroc, nous livrions les Caesar à deux régiments au moment où nous avons été sollicités pour l’Ukraine. Les Marocains ont effectivement observé quelques problèmes de fiabilité sur des certains sous-ensembles, qui sont réalisés par la chaîne de sous-traitance. Nous avons identifié la cause racine pour pouvoir corriger le problème et produire de nouveaux équipements à un moment où nous étions aux capacités maximums de production pour l’Ukraine. Ces opérations ont nécessairement duré un certain temps. Aujourd’hui, les deux régiments sont pleinement opérationnels et nous sommes fiers d’équiper les armées marocaines, membres du club Caesar. Elles continueront à bénéficier des améliorations que nous apportons sur le canon.

La commande effectuée auprès d’un autre fournisseur correspond à une offre différente, qui comporte à la fois une capacité canon et une capacité lance-roquettes, que nous ne proposons pas.

M. le président Jean-Michel Jacques. Je vous remercie pour vos propos liminaires et vos réponses nourries aux questions de la commission.

5. Audition, ouverte à la presse, de M. Esa Pulkkinen, secrétaire permanent du ministère de la défense de Finlande (cycle Europe de la défense) (mercredi 19 février 2025)

M. le président Jean-Michel Jacques. Mes chers collègues, nous poursuivons donc aujourd’hui notre cycle consacré aux enjeux de l’Europe de la défense, avec l’audition de M. Esa Pulkkinen, secrétaire permanent du ministère de la défense de Finlande. La politique de défense de la Finlande a toujours été dictée par la géographie face à l’Union soviétique. À l’issue de la seconde guerre mondiale, la Finlande a été contrainte à la neutralité avec son voisin, lequel exerçait une grande influence sur le pays, au point de donner naissance à un néologisme, la « finlandisation ».

Après la chute de l’Union des républiques socialistes soviétiques (URSS), la Finlande a conservé sa neutralité, bien que son adhésion à l’Union européenne (UE) en 1995 comportât par elle-même une solidarité avec les autres États membres sur le fondement de l’article 42, paragraphe 7, du traité de l’Union européenne. Toutefois, l’agression russe en Ukraine par la Russie le 24 février 2022 a conduit la Finlande à abandonner définitivement sa neutralité en demandant concomitamment avec la Suède, son adhésion à l’Otan, laquelle est devenue effective en avril 2023.

Face à la menace que représente la Russie, la Finlande ne compte pas seulement sur l’Otan, mais également sur ses propres capacités de défense. Plusieurs rapports de notre commission ont récemment mis en lumière l’approche finlandaise de la défense globale, qui vise à préparer l’ensemble de la population, notamment sa jeunesse et les structures du pays, à la perspective d’un conflit de haute intensité, en particulier par le renforcement de sa résidence. De ce point de vue, nous avons certainement beaucoup à apprendre de la Finlande.

Le récent rapport stratégique du ministère de la défense finlandais retrace les récentes évolutions de l’environnement stratégique et tire un certain nombre d’axes prioritaires pour la défense finlandaise. Cette analyse nous intéresse d’autant plus que la France travaille à l’actualisation de la revue nationale stratégique de 2022, travail dont les sénateurs et les députés se sont saisis pour apporter leur contribution. Pourriez-vous nous indiquer les choix opérés et les priorités fixées par la Finlande pour tendre vers une meilleure défense ?

M. Esa Pulkkinen, secrétaire permanent du ministère de la défense de Finlande. En tant que représentant de la Finlande, un pays au cœur de l’Europe du Nord, je me sens honoré d’être ici aujourd’hui. Général retraité, j’ai travaillé pendant plusieurs années pour l’Union européenne, notamment en tant que directeur général de l’État-major de l’Union européenne, entre 2016 et 2020.

La Finlande est bien connue comme le pays du père Noël, tout le monde sait qu’il habite en Laponie. Mais pour mieux connaître notre pays, je vous recommande le livre d’Olivier Norek, Les Guerriers de l’Hiver, qui décrit précisément la guerre qui nous a opposés à l’Union soviétique au début de la deuxième guerre mondiale.

Venant d’Europe du Nord et du flanc oriental de l’Europe, le premier message que je souhaite vous transmettre concerne la nécessité d’une évaluation commune des menaces. C’est pourquoi je souhaite partager avec vous le point de vue de la Finlande sur l’environnement sécuritaire, en mettant l’accent sur l’Ukraine et la Russie.

L’agression de la Russie contre l’Ukraine constitue un pas vers une confrontation plus ouverte, imprévisible et prolongée avec l’Occident. La réflexion russe en matière de sécurité témoigne de l’ambition de ce pays d’atteindre une profondeur stratégique et de créer une zone tampon ininterrompue en Europe, s’étendant de l’Arctique à la mer Baltique et à la mer Noire. Nous constatons que la montée des tensions internationales dans une région peut rapidement conduire à une augmentation des activités militaires dans d’autres régions.

La Russie maintient et développe une dissuasion nucléaire et une dissuasion conventionnelle qui s’appuient sur des systèmes d’armes à longue portée et une capacité de projection de puissance. La Russie a été en mesure de maintenir et même, en partie, de développer sa capacité de combat malgré la guerre en cours en Ukraine et les pertes importantes en hommes et en matériels. Celle-ci a été rendue possible grâce à l’augmentation de la capacité de production de l’industrie d’armement russe et au soutien de pays amis.

Les actions de la Russie montrent qu’elle n’accepte pas que l’Ukraine ait le droit d’exister en tant qu’État souverain. Actuellement, l’objectif principal de l’influence politique de la Russie vise à forcer l’Occident à accepter ses sphères d’influence. Si la Russie atteint ses objectifs en Ukraine en recourant à la force, elle essaiera probablement de le faire à nouveau. Accepter les exigences russes rendrait probablement toute escalade encore plus dangereuse.

Alors que la Russie mène sa guerre en Ukraine, elle prépare en même temps une réforme massive de ses forces armées. Elle poursuit l’objectif d’augmenter la taille de ses forces armées de 350 000 soldats, pour atteindre un total de 1,5 million, et de créer de nouvelles unités et de nouveaux commandements. L’accent se porte sur les forces terrestres russes, qui ont également subi le plus grand nombre de pertes en Ukraine. Simultanément, la Russie maintient et modernise également son arsenal nucléaire.

L’armée russe à proximité de la Finlande devrait être considérablement renforcée à l’avenir. Dans la péninsule de Kola, un corps d’armée sera transformé en armée, un tout nouveau corps d’armée sera créé en Carélie et plusieurs brigades seront transformées en divisions. Lorsque ces changements seront achevés, ils augmenteront probablement les effectifs des troupes présentes dans cette région voisine de la Finlande, qui passeront de 30 000 à 80 000 hommes.

Quelle que soit l’issue de la guerre en Ukraine, le Grand Nord conservera son importance stratégique pour les Russes. La péninsule de Kola est essentielle pour la dissuasion nucléaire et la capacité de seconde frappe de la Russie. L’économie représente également un thème clé de la politique arctique de la Russie et la militarisation de sa région arctique progresse parallèlement à l’utilisation des ressources naturelles de l’Arctique. Mais outre la Russie, la Chine s’intéresse également à la région arctique. Ainsi, la zone arctique constitue l’un des domaines prioritaires des plans stratégiques à long terme de la Chine. Cela sera probablement visible dans la manière dont la Chine développera ses forces armées à l’avenir.

En résumé, la Russie considère qu’elle est engagée dans un conflit systémique avec l’Occident. En plus de la guerre en Ukraine, la Russie augmentera probablement le recours à toutes les méthodes hybrides en cherchant à désunir l’Otan, l’Union européenne et les États-Unis dans leur engagement à l’égard de la sécurité et de la défense de l’Europe.

Nous pensons que l’agression russe connaîtra une deuxième phase. La volonté de la Russie de recourir à nouveau à la force militaire dépendra de nos actions actuelles. L’unité de l’Occident, la détermination de l’Europe à soutenir l’Ukraine, quelle que soit l’issue de la guerre actuelle, la volonté de reconstruire les armées et la base industrielle de la défense sont essentielles.

Si mes propos se sont surtout concentrés sur la Russie jusqu’à présent, je tiens à souligner que la Finlande envisage la sécurité à 360 degrés, comme le décrit la boussole stratégique de l’UE. Le Moyen-Orient, l’Afrique du Nord et la région du Grand Sahel sont tout aussi importants pour la sécurité de l’Europe. La Finlande attend avec impatience le prochain Livre blanc sur la défense que l’UE publiera en mars. Nous espérons qu’il inclura tous les domaines de la guerre. Nous avons identifié quatre sujets principaux qui devraient selon nous constituer des domaines clés de ce Livre blanc : les capacités de guerre terrestre, qui restent la clé de la défense de la souveraineté ; la défense aérienne et antimissile ; les capacités spatiales et cybernétiques et enfin la mobilité militaire pour déplacer les troupes rapidement et efficacement à travers l’Europe.

Le développement de l’industrie européenne de la défense est plus que jamais d’actualité. La Finlande se félicite de la récente stratégie industrielle de défense européenne (Edis) et du programme européen pour l’industrie de la défense (Edip). Pour obtenir des résultats, nous devons concevoir les rôles des différents acteurs de manière logique. Il est nécessaire que l’UE dispose d’un plan à long terme pour améliorer sa capacité industrielle de défense. Pour y parvenir, il est essentiel de maintenir un dialogue étroit avec l’industrie et la communauté de la recherche.

La Finlande souligne la nécessité d’une participation et d’une contribution actives des PME au développement de la base industrielle de défense européenne (BITDE), afin de soutenir l’innovation, l’agilité et une résilience accrue des chaînes d’approvisionnement. Dans le cadre d’Edis, nous saluons tout particulièrement les propositions qui renforcent la coopération européenne en matière de R&D dans le domaine de la défense et l’industrialisation des projets. Nous mettons également l’accent sur l’exploitation du potentiel des technologies à double usage dans le domaine de la défense. La Finlande accueille ainsi favorablement les initiatives qui réduisent le fossé séparant les secteurs civil et militaire.

J’aimerais souligner quelques domaines technologiques clés qui font partie de nos priorités nationales en matière de R&D, en tant que pays technologiquement avancé. Il s’agit de la connectivité sécurisée, la surveillance de l’espace, l’intelligence artificielle, l’informatique quantique et la surveillance sous-marine, pour n’en citer que quelques-uns. Je suis convaincu que ces priorités établissent une base solide pour renforcer la coopération entre la France et la Finlande en matière de matériel de défense.

L’heure est incertaine pour l’Europe, mais la Finlande dispose de la volonté et de la capacité de contribuer à la sécurité de l’Europe. La Finlande consacre 2,5 % de son PIB à la défense et nous nous sommes engagés à respecter la directive de l’Otan en matière de dépenses de défense. Contrairement à de nombreux pays européens, la Finlande a maintenu sa forte capacité de défense conventionnelle. Nous pouvons mobiliser une armée de 280 000 militaires et disposons d’une réserve entraînée de 900 000 hommes et femmes. En outre, nous nous sommes concentrés sur les capacités de pointe dans les trois armées. Mais au-delà des effectifs et des capacités, rien ne peut intervenir sans la volonté des hommes et des femmes. À ce titre, 78 % des Finlandais pensent que si la Finlande était attaquée, nous devrions prendre les armes pour nous défendre dans toutes les situations, même si l’issue semble incertaine.

L’intégration de la Finlande dans le système de dissuasion et de défense de l’Otan se déroule bien et nous voulons être un allié actif et constructif. Nous aimerions disposer d’une présence permanente de l’Otan en Finlande. Mais nous ne voulons pas trop solliciter nos alliés ; il n’est pas nécessaire d’implanter un bataillon permanent de l’Otan sur notre sol. Nous créerons des structures permettant aux alliés de s’entraîner avec l’ensemble des armées finlandaises. Ces structures fourniront également des opportunités de coopération dans l’Arctique pour la France.

Même si nous nous concentrons actuellement sur les flancs oriental et septentrional de l’Otan, la Finlande est prête à contribuer aux préoccupations de sécurité de nos alliés méridionaux en Afrique. La Finlande continuera à renforcer sa coopération internationale en matière de défense. Devenir membre de l’Alliance a créé les conditions préalables à l’approfondissement et à l’élargissement de notre coopération de défense bilatérale et multilatérale, en particulier avec les autres États membres de l’Otan. La France représente un allié important de la Finlande. Je me réjouis de l’évolution de notre coopération et j’ai confiance qu’elle se poursuivra à l’avenir.

Depuis la semaine dernière, les discussions se sont concentrées sur la responsabilité de l’Europe au sujet de sa sécurité et de sa défense. En tant que membre de l’UE et de l’Otan, la Finlande y est fortement impliquée. Cette implication pourrait offrir davantage d’opportunités de renforcer la coopération franco-finlandaise dans ce domaine. Ensemble, l’Europe est plus forte.

M. le président Jean-Michel Jacques. Merci monsieur le secrétaire permanent. Je cède à présent la parole aux orateurs de groupe.

M. Frank Giletti (RN). Votre présence aujourd’hui est particulièrement opportune dans un contexte où la sécurité européenne traverse une période critique. Le Rassemblement National vous est très reconnaissant de venir vous exprimer devant cette commission. Compte tenu de l’invasion russe en Ukraine, de la montée des tensions en mer Baltique et des multiples provocations auxquelles nous assistons aux frontières de l’Union européenne, la question de notre sécurité individuelle et collective constitue plus que jamais un enjeu central.

En rejoignant l’OTAN en avril dernier, la Finlande a opéré le choix stratégique d’intégrer une alliance militaire face à la menace grandissante que représente la Russie. Ce choix historique pour votre pays, de tradition neutre, reflète la nécessité impérieuse de garantir la sécurité de votre territoire alors que la menace russe se trouve désormais à vos portes. Nous avons tous en tête les récentes violations de l’espace aérien finlandais par des appareils russes, démontrant une volonté évidente d’intimidation et de provocation.

Votre pays, qui partage 1 300 kilomètres de frontières avec la Russie, est aujourd’hui en première ligne face à ces agressions. Dans ce cadre, la question de la coopération militaire entre nations européennes se pose avec acuité. Comment la Finlande entend-elle renforcer ses capacités de défense, notamment en matière de surveillance et de contrôle de son espace aérien, mais aussi de manière générale, pour renforcer sa cohésion nationale et l’implication de sa population dans la défense globale ? D’autre part, quels axes de coopération privilégiez-vous avec vos partenaires européens, notamment dans le domaine du renseignement, de la défense territoriale et sur le plan industriel ?

Enfin, votre pays ayant rejoint l’Initiative européenne d’intervention 2021, comment percevez-vous aujourd’hui son rôle dans le cadre d’une coopération stratégique plus flexible entre États européens en complément des engagements de l’OTAN ? Cette initiative, qui se veut pragmatique, est fondée sur la volonté des nations de travailler ensemble. Pourrait-elle constituer un levier pour renforcer notre capacité d’action face aux crises sécuritaires ?

La France et la Finlande partagent une même exigence de souveraineté et de résistance face aux menaces extérieures. Nous sommes donc particulièrement attentifs aux choix stratégiques que votre pays met en place pour assurer sa sécurité tout en préservant sa liberté d’expression et de décision.

M. Esa Pulkkinen. Nous avons toujours maintenu des réservistes et une armée conventionnelle forte. À présent, nous nous concentrons sur nos capacités industrielles, sur l’investissement dans les forces armées aériennes et la marine. Lors des années à venir, nous mettrons l’accent sur l’armée de terre, en investissant massivement dans les équipements principaux comme les véhicules blindés de transport de troupes ou l’artillerie. Nous devrions continuer de consacrer 2,5 % de notre PIB à la défense.

Nous sommes ici confrontés à un défi : à l’heure actuelle, les industriels ne peuvent pas répondre à nos besoins capacitaires aussi rapidement que nous l’aimerions, mais tous les pays doivent faire face à cette problématique. Les citoyens finlandais sont extrêmement satisfaits que nous appartenions désormais à l’Otan, puisque 90 % de notre population soutient notre adhésion. Par ailleurs, l’Union européenne est également très populaire en Finlande. En outre, les citoyens et responsables politiques sont prêts à augmenter le besoin de la défense, si cela s’avère nécessaire.

Ensuite, pour des raisons existentielles, notre renseignement sur la Russie a été historiquement de grande qualité. Dans ce domaine, nous travaillons en étroite coopération avec nos alliés européens et internationaux. À ce titre, la coopération entre la France et la Finlande est plus qu’excellente à l’heure actuelle ; nous nous bénéficions d’un grand soutien de votre part et nous vous en remercions chaleureusement.

L’industrie constitue un sujet critique pour les Finlandais, en lien avec la sécurité des approvisionnements. Nous investissons dans des capacités conventionnelles, qui nous permettent de produire des grenades, des armes de petite taille, des véhicules armés, des chars. Enfin, la situation actuelle nécessite de faire preuve de souplesse en matière de coopération, notamment en travaillant avec les Britanniques. Nous en avons parlé lundi à Paris et nous aurons l’occasion d’en rediscuter.

M. Yannick Chenevard (EPR). La Finlande a rejoint l’Union européenne en 1995 et l’Otan en 2023. Je me rappelle d’ailleurs la tenue d’un débat que nous avions eu au sein de la commission sur l’adhésion de la Finlande à l’OTAN et qui s’était terminée par l’abstention d’un groupe politique et le vote défavorable d’un autre groupe politique.

En compagnie de l’Estonie, de la Lettonie, de la Lituanie et de la Pologne, vous êtes les plus exposés à une attaque russe, puisque vous partagez avec ce pays 1 340 kilomètres de frontières communes. Vous disposez d’une armée de 280 000 hommes et d’une armée de réservistes de 900 000 hommes. Vos militaires sont habitués au combat puisqu’un certain nombre d’entre eux ont combattu en Irak, en Afghanistan et dans les Balkans. L’Europe vous semble-t-elle enfin se réveiller à la suite des déclarations du vice-président des États-Unis ?

Concernant la défense de l’Europe, voire sa protection, quel regard portez-vous sur les récentes initiatives d’Emmanuel Macron ? Une défense européenne autonome vous semble-t-elle aujourd’hui indispensable, compte tenu de l’évolution de la position des États-Unis ?

M. Esa Pulkkinen. Votre description de la situation est extrêmement pertinente. En 1995, nous croyions qu’être membre de l’Union européenne serait suffisant, y compris sur le plan sécuritaire. Nous pensions que faire partie d’une alliance politique solide nous offrirait des garanties de sécurité indirectes. Mais l’agression de l’Ukraine par la Russie en 2022 a changé la donne. Nous remercions donc la France et nos autres alliés de nous avoir acceptés en tant que membre de l’Otan.

Personnellement, je considère que l’initiative du président Macron est intéressante. Nous avons besoin de quelqu’un qui puisse rassembler les Européens, afin qu’une Europe unie puisse répondre à la situation en Ukraine. Je ne connais pas tous les détails, mais j’ai compris que certaines de ses propositions nous conduisent à penser différemment et à utiliser des moyens peut-être plus flexibles au sein de l’Otan pour renforcer notre position concernant l’Ukraine.

S’agissant de l’Europe, je connais bien le concept d’autonomie stratégique défendu par votre président. Nous n’avons rien contre les États-Unis, ni contre l’Otan, mais l’Europe a dû se réveiller et le moment est venu d’agir ; notre unité politique doit se traduire par des actions, y compris en matière de capacités. Nous devons être « positivement égoïstes » en Europe et nous doter de capacités et technologies essentielles. Nous ne pouvons pas sous-traiter notre sécurité aux autres.

M. Abdelkader Lahmar (LFI-NFP). Je tiens tout d’abord à remercier M. le secrétaire permanent du ministère de la défense de Finlande pour sa venue et sa présentation. De telles auditions nourrissent notre réflexion collective et je formule le vœu que ce dialogue contribue à renforcer les liens entre les peuples finlandais et français.

Longtemps non alignée, la diplomatie finlandaise était au seul service de la paix et refusait la logique d’affrontement bloc contre bloc. Au nom du groupe LFI-NFP, je tiens à souligner que cette doctrine a constitué pour nous une source d’inspiration non négligeable. Nous voulons une France non alignée, au service de la paix. Cela passe par l’indépendance diplomatique de notre pays, par le refus du libre-échange et de la guerre économique généralisée, par l’instauration d’un protectionnisme solidaire écologique et par une solidarité sans faille avec les peuples qui, aux quatre coins du monde, réaffirment leur souveraineté avec des revendications universalistes.

C’est pourquoi l’Europe de la défense, simple poste avancé de l’Otan sur le Vieux Continent, nous semble illusoire. L’actualité des derniers jours renforce d’ailleurs cette conviction. M. Trump négocie directement avec M. Poutine, sans les Ukrainiens et sans les Européens. Nous sommes collectivement relégués au rang de simples spectateurs et le territoire européen et redevenu le terrain de jeu des ambitions des puissants.

En octobre 2024, une délégation de la commission des affaires étrangères de l’Eduskunta, le Parlement de Finlande, conduite par son président M. Kimmo Kiljunen, avait rencontré nos collègues de la commission des affaires étrangères de l’Assemblée nationale française. Ensemble, ils avaient débattu des défis posés par la Russie à l’Union européenne et de l’impact des futures élections américaines sur la construction d’une Europe de la défense, sujets ô combien actuels.

Ainsi, les récentes évolutions de la position américaine au sujet de la guerre en Ukraine auront-elles un impact sur la doctrine de défense mise en place par votre pays ?

M. Esa Pulkkinen. Nous devons conserver nos valeurs et ne laisser personne prendre des décisions concernant notre sécurité. Vous m’avez interrogé sur la politique de défense finlandaise. Les Finlandais sont traditionnellement des gens calmes et nous attendons les conclusions du Livre blanc de l’UE. Le fondement de la sécurité finlandaise repose sur sa double appartenance à l’UE, mais également à l’Otan désormais ; et je ne vois pas de raison que nous opérions un grand changement. Contrairement aux Russes qui agissent par la propagande, nous ne menaçons pas la Russie. Le moment n’est pas venu de réviser notre politique de la défense, mais plutôt de poursuivre sa trajectoire et d’assurer l’unité en Europe.

Mme Marie Récalde (SOC). Je vous remercie pour votre présence devant notre commission et les propos que vous venez de tenir. Vous recevoir aujourd’hui constitue un honneur pour nous, car nos destins sont liés. Comme nous le rappelait déjà le géographe Paul Vidal de La Blache, c’est aujourd’hui en distance horaire qu’il convient de penser. Désormais, il s’agit même de minutes, voire de secondes.

Si les frontières de l’Ukraine sont modifiées, nous savons tous que les frontières de l’Europe le seront. En janvier dernier, le Président finlandais a affirmé qu’il fallait « travailler en étroite collaboration avec notre plus proche allié, les États-Unis ». Vues de France, les garanties de sécurité américaine semblent de plus en plus incertaines. De quelle manière la Finlande se situe-t-elle vis-à-vis des États-Unis et de l’Europe dans ce nouveau contexte ? Lors de cette même prise de parole, le président finlandais a affirmé : « Nous devons augmenter nos dépenses de défense. Les vacances de l’histoire sont terminées. » Il appelle également à renforcer la pratique de mutualisation des commandes à l’échelle européenne et à réduire les coûts.

Le futur règlement Edip figure au cœur de ces négociations. Quelle est la position de la Finlande vis-à-vis d’Edip, notamment s’agissant des critères d’éligibilité et du taux de 65 % de produits européens ?

M. Esa Pulkkinen. Nous ne savons pas pour l’instant quelle sera la politique adoptée par les États-Unis. Nous avons entendu différentes positions émanant de différents intervenants. En conséquence, il faudra peut-être attendre un certain temps avant que nous ne connaissions clairement la position de leur administration. Néanmoins, sur le plan militaire, nous devons nous préparer à affronter le pire des scénarios. L’Europe doit donc sérieusement prendre ses responsabilités.

Ensuite, l’augmentation des dépenses en matière de défense constitue également un sujet délicat. Quelles que soient les demandes des Américains, il n’est pas forcément envisageable que les pays européens consacrent 4 % de leur PIB à leurs dépenses militaires. Différents paramètres doivent être pris en compte en matière d’effectifs ou de matériels, mais il est exact que la réponse passe notamment par une augmentation régulière des dépenses militaires de chaque pays, de manière coordonnée. De même, les ressources à consacrer aux achats conjoints sont également essentielles.

Nous devons bien sûr nous approvisionner auprès de notre industrie de la défense. Mais nous devons agir ensemble, car aujourd’hui, au sein de l’Union, nous ne dépensons pas l’argent du contribuable aussi efficacement que les États-Unis. Chaque pays possède des équipements du même type et nous devons désormais mener une politique plus uniforme en la matière.

Je dois admettre que nous n’avons pas été les meilleurs alliés européens en matière d’achats ; nous avons beaucoup acheté auprès d’entreprises américaines, parce que la qualité du matériel nous semblait meilleure. Nous devons développer une stratégie d’achats en provenance de l’industrie européenne dans les années à venir, mais simultanément, cette dernière doit également améliorer la qualité de ses produits.

Mme Valérie Bazin-Malgras (DR). Au nom de mon groupe la Droite Républicaine, je vous remercie pour votre présence parmi nous aujourd’hui et pour vos propos liminaires. La France participe à l’opération de l’Otan « Baltic Sentry », comme en témoigne le déploiement du chasseur de mines Croix du Sud. Face à la guerre hybride qui est menée contre les intérêts stratégiques des pays riverains, nous avons su déployer un dispositif nouveau au niveau de la mer Baltique.

Il s’agit de l’une des évolutions concrètes permises par l’adhésion de la Finlande à l’Otan, qui vient compléter le dispositif défensif de l’Alliance en Europe du Nord. Monsieur le secrétaire permanent, votre pays est en première ligne face à la Russie avec laquelle vous partagez 1 340 kilomètres de frontières et un passé douloureux. Face à la menace, nous avons vocation à développer des coopérations militaires entre nos pays alliés. Ces coopérations sont actuellement réalisées essentiellement au travers de l’Otan dans le cadre de « Baltic Sentry ».

Il s’agit de pays otaniens, par ailleurs, tous européens. Estimez-vous nécessaire de recourir à des coopérations européennes hors du cadre de l’Otan ? De telles coopérations éventuelles ne devraient-elles pas dépasser les frontières de l’Union européenne pour inclure également le Royaume-Uni et la Norvège, partenaires essentiels autour de la mer Baltique ?

M. Esa Pulkkinen. Je suis extrêmement heureux que l’Otan ait pris la responsabilité de sécuriser des infrastructures en mer Baltique et que l’Union européenne soit également présente. Il s’agit de mesures de dissuasion que nous apprécions particulièrement. De manière pratique, nous avons une armée professionnelle et une armée de réservistes, qui sont rompues aux entraînements et à la formation.

S’agissant de la coopération avec les alliés en dehors de l’UE, je regrette personnellement que le Brexit soit intervenu. Nous y avons perdu sur le plan de la sécurité et de la défense, même si les Britanniques contribuent également à l’Otan. J’aimerais que la Norvège et la Grande-Bretagne s’impliquent dans la sécurité européenne, mais il faudra du temps pour y parvenir, dans la mesure où aujourd’hui, nous dépendons tellement de l’Otan, de ses structures et procédures. Cela pourrait intervenir si dans les années à venir, nous devions encore plus prendre nos distances avec les États-Unis.

M. Damien Girard (EcoS). La Finlande connaît une expérience historique de proximité avec la Russie. L’adhésion de ce pays à l’Otan en 2023 est significative du danger qui pèse sur les voisins de la puissance russe à l’impérialisme renouvelé. Vu de France, pays dont l’armée est professionnelle et les frontières peu menacées, nous sommes admiratifs de la volonté finlandaise d’assurer sa sécurité en impliquant sa population notamment à travers un recours massif à sa réserve.

Les chiffres que vous avez rappelés lors de votre propos liminaire sont à ce titre impressionnants. Dans un contexte de durcissement des relations internationales, cette préparation solide mérite d’être étudiée et adaptée. Du Groenland à l’Ukraine, les ambitions d’annexion ou du contrôle de territoire s’assument désormais sans pudeur, y compris de la part d’États supposés être démocratiques et respectueux du droit international.

La France prend sa part à la sécurité collective en Europe de l’Est, notamment par une présence terrestre en Roumanie et en Estonie, aérienne sur l’ensemble de la frontière russe et dans le soutien constant à l’Ukraine. Depuis la nouvelle élection de Donald Trump à la présidence des États-Unis et le récent discours de son vice-président à Munich, le constat est clair : l’Europe ne peut compter sur les seuls États-Unis pour assurer sa sécurité collective. Face à la menace impérialiste et au réarmement russes, un certain nombre d’États, de la Finlande à la Moldavie, sont menacés. L’Union européenne doit se tenir à leur côté et se donner les moyens de cette politique.

Comment opérer une montée en puissance des forces militaires européennes à la frontière russe ? Comment garantir la capacité de dissuasion ?

M. Esa Pulkkinen. Je serai bref, ayant déjà répondu partiellement à cette question précédemment. Nous devons être unis. La Finlande est prête à partager avec ses alliés européens son expérience en matière d’utilisation des réservistes et dans les opérations de combat.

Je partage par ailleurs votre point de vue sur les aspirations impérialistes de la Russie. Je ne suis pas certain que nous ayons besoin de davantage de troupes à la frontière russe. Cependant, au cas où la situation se dégraderait, nous devons avoir des garanties, afin de pouvoir répondre sur le plan militaire, dans le cadre de l’Otan ou dans un autre cadre.

M. Christophe Blanchet (Dem). Monsieur le secrétaire permanent, vous avez indiqué que la volonté de la Russie de recourir à nouveau à la force militaire dépendra de nos actions actuelles et avez mentionné vos quatre priorités. Mais il faut également ajouter l’esprit de mobilisation générale, y compris civile. À l’occasion du rapport que j’ai rendu en compagnie de la députée Martine Étienne en juin 2024, nous avons effectué un déplacement en Finlande, où nous avons été particulièrement bien accueillis. Nous avons pu constater que les Finlandais inculquent à leurs enfants l’esprit de « sisu », mot sans équivalent exact en français, qui signifie à la fois courage, ténacité et détermination.

Votre pays a mis en place des associations civiles de réservistes, de volontaires prêts à se battre. L’esprit « sisu » est un élément clé de la défense nationale, qui se transmet de génération en génération ; il garantit la résilience de chacun et de la société. Sommes-nous à vos yeux aussi mobilisés que les 79 % de Finlandais prêts à prendre les armes pour défendre leur pays ? Quels seraient vos conseils pour obtenir l’adhésion de nos compatriotes face aux dangers de demain, qui ne sont plus simplement des menaces, mais des réalités ?

M. Esa Pulkkinen. Le « sisu » fait partie de notre capital génétique, de notre histoire et de notre culture. Nous avons une grande frontière avec la Russie, mais je dirais qu’il vaut mieux avoir une longue frontière que de ne pas en avoir du tout. Je suis au fait des discussions qui ont eu lieu en France lorsque vous avez aboli la conscription, qui demeure d’actualité en Finlande. Il m’est difficile de vous répondre, mais peut-être serait-il pertinent de concentrer l’attention sur les jeunes et l’éducation à l’école. En Finlande, nous transmettons des informations sur la défense et la sécurité. Plus globalement, la communication stratégique vis-à-vis de vos propres citoyens est essentielle.

Président du comité de sécurité finlandais garant de notre approche, je suis prêt à envoyer un certain nombre de nos représentants en France pour expliquer de quelle manière nous envisageons la défense, mais également la sécurité. Ils pourront vous parler de nos meilleures pratiques et des enseignements que nous en avons tirés. Ensuite, il appartiendra à votre pays de voir comment il souhaite mettre cela en œuvre.

Mme Lise Magnier (HOR). Je souhaite aborder le sujet de la guerre de désinformation qui s’exerce à l’égard de nos populations. Votre pays est victime, comme de nombreux pays européens, de menaces hybrides provenant de la Russie. Ces attaques visent notamment à saper la confiance de nos concitoyens dans leurs institutions. Il s’agit de campagnes de désinformation, des cyberattaques, des menaces à l’encontre de personnalités publiques, mais aussi des actes de sabotage ou encore l’instrumentalisation de migrations.

En compagnie des pays baltes et des pays nordiques, votre pays est évidemment en première ligne de ces campagnes de déstabilisation. Beaucoup a déjà été fait au niveau européen pour faire face à ces menaces. Par exemple, les organes de presse et de télévision relayant la propagande du Kremlin ont été interdits de diffuser dans l’Union européenne. En outre, les sanctions européennes ont également réduit les capacités de nuisance d’individus et d’entités impliqués dans ces activités.

Existe-t-il des instances d’échanges entre les pays frontaliers avec la Russie permettant effectivement de coordonner une réponse commune à ces menaces hybrides ? Par quels moyens l’ensemble des pays européens peuvent-ils soit vous venir en aide, soit profiter de votre expérience dans ce domaine ? Des exercices communs, par exemple en matière cyber, sont-ils mis en œuvre où envisagés ?

M. Esa Pulkkinen. Je vous remercie d’avoir soulevé ce point essentiel concernant la cyber-coopération, qui connaît déjà des réalisations concrètes entre États membres. L’Estonie est par exemple très avancée dans ce domaine, avoir été victimes d’opérations cyber il y a quelques années. Depuis le Covid et la guerre en Ukraine, la résilience de notre population est mise à l’épreuve. Les jeunes sont notamment assez stressés, ce qui suscite chez moi quelques inquiétudes. Je me rends fréquemment dans les universités, où j’essaye toujours de relayer un discours positif, pour insister sur l’importance de cette résilience psychologique

Dans les années 1970 et 1980, nous avons connu des moments difficiles dans le monde, marqués notamment par la famine au Biafra ou les risques de guerre nucléaire. Nous avons donc été confrontés à un certain nombre défis. Aujourd’hui, les problèmes se sont certes multipliés, mais une fois que nous aurons renforcé notre résilience au niveau européen, je pense que nous devrons continuer à tenir ce discours constructif.

M. le président Jean-Michel Jacques. Nous passons maintenant à une séquence de cinq questions complémentaires, en commençant par une première série de trois questions.

M. Philippe Bonnecarrère (NI). Je vous remercie pour votre témoignage et plus généralement pour tout ce que la Finlande apporte à notre défense commune. Ma question portera sur l’article 42 paragraphe 7 du traité de l’Union européenne. Cet article a-t-il un sens du point de vue finlandais ? Ne connaissez-vous que l’article 5 du traité de l’Atlantique Nord ? Vous êtes-vous posé des questions sur la mise en œuvre de cet article 42 paragraphe 7 ? Cet article supposerait-il des décisions d’application individuelles par chacun des États ? Vous paraît-il susceptible de faire l’objet d’une décision préalable du Parlement européen ou de la Commission européenne ? Quel est votre regard sur l’automaticité de l’article 42 paragraphe 7 et donc sur son efficacité ?

M. Sébastien Saint-Pasteur (SOC). Quel est l’avis de la Finlande sur l’idée actuellement évoquée d’extraire les dépenses en matière de défense du cadre du pacte de stabilité et de croissance ? Ensuite, dans vos propos introductifs, vous avez souligné que 78 % des Finlandais étaient prêts à prendre les armes si leur pays était attaqué. Nous sommes plusieurs ici à vouloir stimuler cet esprit de défense. Quels seraient vos conseils en la matière ? Je sais que le site Internet de votre gouvernement fournit par exemple des avis et des préconisations à la population.

M. Pascal Jenft (RN). La Finlande dispose d’une frontière terrestre de plus de 1 300 kilomètres avec la Russie. En raison de votre histoire et du contexte géopolitique actuel, cette frontière est fermée depuis le 15 avril 2024. Cette fermeture vise un double objectif : elle vous permet d’anticiper une éventuelle agression et de filtrer, voire de repousser les vagues migratoires.

Certains observateurs pourraient y voir une volonté de durcir votre politique d’immigration, une tendance qui semble également être suivie par d’autres pays de l’Union européenne. Il faut bien reconnaître qu’il s’agit d’une problématique commune et nous devons tous nous accorder pour protéger efficacement nos frontières. La surveillance de votre frontière semble tout à fait efficace. Dès lors, quelles seraient vos recommandations pour les pays membres de l’Union européenne frontaliers d’un pays non-membre afin de mieux protéger leurs frontières ? Enfin, quelles règles communes estimeriez-vous nécessaires pour une défense optimale des frontières européennes ?

M. Esa Pulkkinen. J’étais présent lorsque le ministère des affaires étrangères français a demandé l’activation de l’article 42 paragraphe 7 après les attaques terroristes du 13 novembre 2015. Aujourd’hui, le moment est venu de nous intéresser à toutes les dispositions légales qui figurent dans le traité de l’Union européenne. Je souligne d’ailleurs que sur le plan juridique, cet article 42 paragraphe 7 est plus puissant que l’article 5 du traité de l’Atlantique Nord.

S’agissant des dépenses de défense, nous avons eu la chance que notre précédent gouvernement ait décidé de les augmenter notablement au-dessus des 1,4 % conventionnels, pour l’établir à 2 %. Pour y parvenir, nous avons malheureusement dû passer outre les engagements européens en matière d’aide humanitaire, mais la sécurité nationale l’imposait. Nous avons également discuté avec d’autres pays frontaliers de la Russie, comme la Pologne et la Lituanie et la Norvège, pour partager nos expériences et nos pratiques concernant l’instrumentalisation de l’immigration illégale. Le contrôle frontalier doit être bien entendu renforcé, mais nous devons également garder à l’esprit que nous sommes une démocratie, qui doit respecter des obligations juridiques.

Plus généralement, il faut trouver un équilibre, en tenant compte de nos besoins, mais également de ceux des autres.

Mme Sabine Thillaye (Dem). Monsieur le secrétaire permanent, nous sommes plusieurs ici à être admiratifs du lien armée-nation qui existe en Finlande. Lors d’un voyage à Helsinki, j’ai eu l’occasion d’admirer les shelters, ces abris qui sont implantés sur votre territoire. Celui que j’ai visité comportait par exemple un terrain de football, des espaces pour les enfants. Sont-ils tous organisés de la même manière ? Comment sont-ils utilisés au quotidien ? Comment pourrions-nous nous inspirer de vos bonnes pratiques ? Nous sommes nombreux à estimer que dans nos circonscriptions, loin de Paris, il faut mobiliser autrement.

M. Jean-Louis Thiériot (DR). En novembre 2024, la Finlande a fait part des questionnements qu’elle se posait sur la réintroduction des mines antipersonnel et la possibilité de sortir de la convention d’Ottawa. Quel est l’état d’avancement de cette réflexion ? Jugez-vous utile que l’ensemble des pays européens signataires de la convention d’Ottawa ouvre à nouveau ce dossier qui pose un certain nombre de questions opérationnelles, mais également éthiques ?

M. Esa Pulkkinen. Nous pouvons fournir des abris à la majorité de la population finlandaise habitant dans les villes. Ceux-ci sont activement utilisés, à différentes fins. Il existe différents types de terrains de jeu ou d’installations sportives. Historiquement, l’obligation de construire ces abris a été établie avant les années 1950. Dans les zones rurales, il est également obligatoire de prévoir un espace pour les abris lors de la construction de grands bâtiments. Ces abris sont également des lieux de stockage de denrées alimentaires et de boissons permettant de pouvoir tenir au minimum soixante-douze heures, en cas de problème.

S’agissant des mines antipersonnel, une discussion est intervenue au Parlement. Actuellement, nos forces de défense préparent une étude pour le ministère de la défense fondée les enseignements de la guerre en Ukraine. Avons-nous besoin de revenir à l’époque des mines terrestres ou faudrait-il envisager un dispositif plus sophistiqué ? Des actions pourraient-elles menées dans le cadre actuel de la convention d’Ottawa ou devons-nous commencer des discussions pour abolir cela ? Je concède que je ne suis pas en mesure de répondre à ces questions.

M. le président Jean-Michel Jacques. Je vous remercie pour vos réponses.

6. Audition, ouverte à la presse, de S.E.M. Jan Emeryk Rosciszewski, ambassadeur de Pologne en France, sur les priorités de présidence polonaise du Conseil de l’Union européenne (premier semestre 2025) en matière de sécurité et de défense (cycle Europe de la défense) (mercredi 19 février 2025)

M. le président Jean-Michel Jacques. Mes chers collègues, nous poursuivons notre cycle consacré aux enjeux de l’Europe de la défense avec l’audition de M. Jan Emeryk Rosciszewski, ambassadeur de Pologne en France concernant les priorités de la présidence polonaise du Conseil de l’Union européenne (UE) en matière de sécurité et de défense.

« L’Europe n’est pas encore perdue tant que nous sommes en vie. » C’est par ces mots paraphrasant l’hymne polonais, que le premier ministre polonais Donald Tusk a débuté son discours devant le Parlement européen, inaugurant la présidence polonaise du Conseil de l’Union européenne pour le premier semestre 2025. Ce faisant, il nous lance un avertissement sur la situation très compliquée dans laquelle se trouve l’Union européenne, en particulier du point de vue sécuritaire. La guerre de haute intensité a fait son retour à nos frontières, illustrant la gravité de la menace russe sur le flanc est. L’Europe doit également faire face à une menace terroriste persistante et le Proche-Orient connaît des soubresauts susceptibles de déstabiliser l’Union européenne.

Le retour de Donald Trump à la Maison Blanche représente un facteur d’incertitude supplémentaire quant au degré d’implication des États-Unis dans la défense de l’Europe et tend à accroître les tensions dans les relations internationales. Mais le discours de M. Tusk constitue aussi un message d’espoir, car l’Union européenne a conscience des menaces et des défis qu’elle doit relever, mais également des réponses à leur apporter, à commencer par le renforcement de nos capacités de défense. La Pologne s’y emploie puisqu’elle consacre désormais plus de 4 % de son PIB à la défense.

La France est convaincue de la complémentarité entre l’Europe et l’Otan. Quelle est la vision de la Pologne sur ce sujet ?

M. Jan Emeryk Rosciszewski, ambassadeur de Pologne en France. Je vous remercie pour votre invitation et je suis très heureux de pouvoir m’exprimer devant vous au sujet de la présidence de la Pologne du Conseil de l’Union européenne, à un moment clé pour la Pologne, la France, mais également l’avenir de l’Europe. D’ailleurs, les solutions européennes pour faire face à cette phase aussi trouble sur le plan géopolitique ont bien été débattues lors de la réunion d’urgence organisée lundi par le Président Macron à Paris, où notre premier ministre était présent.

Le 1er janvier dernier, la Pologne a pris le relais de la présidence tournante du Conseil de l’Union européenne. Nous sommes honorés d’assumer ce rôle pour la deuxième fois, après avoir eu l’occasion de le faire en 2011. La présidence polonaise coïncide avec le début du cycle institutionnel, qui offre l’occasion de fixer des objectifs, d’ouvrir les discussions sur les propositions de la Commission européenne, de proposer des solutions et de lancer des processus pour les prochaines années.

La présidence implique d’assurer le rôle de partenaire responsable, d’organisateur de discussions et de leader efficace dans les négociations multilatérales. Durant cette présidence, nous sommes avant tout le représentant du Conseil de l’UE chargé de prendre des décisions communes. En raison des défis majeurs auxquels l’UE est confrontée, les activités de la présidence polonaise en 2025 seront fondées sur la sécurité, autour de nombreuses dimensions.

La première est d’ordre militaire et j’aurai l’occasion d’y revenir. La deuxième relève de la protection des personnes et des frontières. À ce titre, la présidence prendra des mesures pour répondre au problème des attaques hybrides, en particulier l’instrumentalisation et la militarisation de la migration. La troisième priorité concerne la résistance à l’ingérence et la désinformation étrangères, en particulier russes. À cet effet, nous agirons notamment pour améliorer la sécurité et la résilience non militaires de l’UE et de son voisinage oriental et pour renforcer la résilience et la réponse aux menaces cybernétiques, hybrides et terroristes.

Un autre sujet important consiste à garantir la sécurité et la liberté des entreprises. Nous nous concentrerons sur l’approfondissement de l’intégration du marché unique, notamment dans le secteur des services. Dans le cadre du pilier de la transition énergétique, la présidence polonaise mènera des discussions sur le cadre de la sécurité énergétique de l’UE, la transition de l’UE vers l’abandon des sources d’énergie russes d’ici 2027 au plus tard, le soutien à la décarbonisation de l’UE par le biais de l’électrification et les solutions au problème des prix élevés de l’énergie dans l’UE.

S’agissant du sujet crucial d’une agriculture compétitive et résiliente, la présidence organisera un débat politique sur la vision pour l’agriculture et l’alimentation annoncée par la Commission européenne. Enfin, dans le domaine de la sécurité de la santé, la priorité consistera à se concentrer sur la transformation numérique des soins de santé et sur l’amélioration de la sécurité des médicaments dans l’UE, en mettant l’accent sur la perspective des patients.

À présent, je souhaite me focaliser sur l’axe le plus urgent dans l’immédiat : la défense et la sécurité. La guerre déclenchée par la Russie sur le continent européen nécessite de renforcer considérablement le potentiel de défense de l’Union en soutenant les initiatives européennes de défense, l’industrie de l’armement et le développement d’infrastructures militaires et à double usage. La Russie de Poutine demeure l’une des menaces sécuritaires les plus graves pour l’Europe, mais aussi pour l’ordre mondial. L’objectif de Poutine reste la destruction irréversible de l’architecture de sécurité européenne. En Europe, nous sommes fermement attachés aux principes d’une paix juste et durable. Elle doit respecter la souveraineté, l’indépendance et l’intégrité territoriale de l’Ukraine à l’intérieur de ses frontières internationalement reconnues, ainsi que son droit inhérent à l’autodéfense fondé sur le droit international et la Charte des Nations unies.

C’est pourquoi nous nous efforcerons de maximiser le soutien politique, militaire et financier de l’UE à l’Ukraine. Nous ne devons pas imposer de limites temporelles strictes à notre soutien, car cela encouragerait la Russie à poursuivre le combat. À l’inverse, nous devrions entreprendre tout ce qui est en notre pouvoir pour améliorer la position de Kiev lors des négociations futures. La position de l’UE sur la paix est claire. Il revient à l’Ukraine de décider des conditions réelles de la paix. En outre, rien de ce qui concerne l’Ukraine et l’UE ne peut être décidé sans l’Ukraine ni l’UE. L’Union européenne doit être présente à la table des négociations. Ensemble, nous exerçons une forte influence sur la Russie en matière militaire, financière et de sanctions.

À ce titre, il faut rappeler que l’UE constitue le plus grand donateur à l’Ukraine avec une aide globale de 134,5 milliards d’euros, soit 36 % de plus que les États-Unis. Mais cela n’est pas suffisant, compte tenu de la gravité de la situation. Notre premier ministre Donald Tusk a souligné que la réunion de lundi dernier des leaders européens « n’était qu’un prélude qui n’a pas abouti à des décisions concernant la fin de la guerre en Ukraine ». Comme il l’a bien indiqué, la Pologne est un leader en ce qui concerne le niveau des dépenses de défense, et la position polonaise est donc très respectée par d’autres pays.

Il est clair que le plafond atteint par certains États membres est absolument insuffisant. Nous n’avons pas de certitudes sur la manière dont les négociations se dérouleront. Cependant, nous pouvons être sûrs qu’en tant qu’UE élargie à ses alliés norvégiens et anglais, nous serons en mesure de stabiliser efficacement la situation dans la région et de soutenir l’Ukraine dans le maintien de sa souveraineté si nous sommes capables de nous défendre efficacement. Pour l’instant, cela n’est pas le cas. Selon Donald Tusk, les dépenses de défense ne seront plus considérées comme excessives, de sorte que la Pologne ne sera pas menacée par la procédure de déficit excessif. À cet égard, deux orientations clés doivent être soulignées : une proposition visant à exempter tous les investissements de défense des règles de l’UE en matière de déficit et de dette – c’était d’ailleurs, une idée polonaise –, mais aussi la création d’une banque pour financer les dépenses militaires.

Ensuite, nous sommes également d’accord pour renforcer la coopération, la pleine solidarité et l’unité entre tous les alliés lors des discussions sur les garanties possibles et la sécurité en Ukraine. Notre premier ministre a bien souligné que nous n’avons pas le choix : l’Europe et les États-Unis doivent travailler ensemble sur ce dossier. Lors de la réunion s’étant déroulée à Paris, il a également souligné la nécessité de se prémunir contre une éventuelle agression dont pourraient souffrir les pays de l’Union européenne. La Pologne est très impliquée dans l’aide à l’Ukraine et cela ne changera pas. Nous supportons un fardeau et un coût très lourds, mais nous sommes toujours prêts à soutenir ce pays. Aucun de nos interlocuteurs ne formule d’ailleurs d’attentes supplémentaires à l’égard de la Pologne, car tout le monde sait que nous avons aidé les réfugiés, fourni un soutien logistique et des équipements. Notre rôle est très visible et apprécié.

J’ajouterai que nous pensons qu’un accord prématuré avec la Russie constitue une erreur. L’économie russe ressent l’impact des sanctions occidentales, notamment à travers une inflation accrue, et les Russes perdent jusqu’à 1 000 soldats par jour, blessés ou tués. Or tout bon négociateur sait qu’il est préférable de parvenir à un accord lorsque l’adversaire est mis en position de faiblesse. Notre objectif porte sur une paix durable et juste, qui empêchera la Russie d’utiliser le temps qui lui est offert pour reconstruire sa force militaire et attaquer à nouveau.

Poutine ne comprend que le langage de la force. L’accord avec Moscou ne durera que si la Russie n’est pas assez forte pour le rompre. Désormais, l’Europe est confrontée à un choix existentiel : soit elle entre unie dans le jeu, soit elle se condamne à la marginalisation. C’est pourquoi l’une des priorités de notre présidence vise à renforcer la capacité militaire de l’UE et de son industrie de défense, de façon considérable.

Je terminerai en citant notre ministre des affaires étrangères Radoslaw Sikorski, qui a précisé que « L’Europe est beaucoup plus forte que ne le croient les dirigeants russes, et la Russie est bien plus faible que ne le pensent de nombreux Européens. »

M. le président Jean-Michel Jacques. Monsieur l’ambassadeur, pouvez-vous revenir brièvement sur ma première question concernant la complémentarité entre l’Europe de la défense et l’Otan ?

M. Jan Emeryk Rosciszewski. Nous sommes tous alliés dans le cadre de l’Otan et pour le moment, nous n’imaginons pas que ce pacte ne fonctionne plus. Pour le moment, nous demeurons ce membre discipliné, mais bien évidemment, l’Otan sera encore plus forte si les armées européennes sont encore mieux organisées.

M. le président Jean-Michel Jacques. Je cède à présent la parole aux orateurs de groupe.

Mme Catherine Rimbert (RN). La Pologne préside le Conseil de l’Union européenne depuis le 1er janvier 2025, dans un contexte marqué par des tensions internationales et une guerre qui perdure aux portes de l’Europe. Permettez-moi tout d’abord de saluer le rôle majeur que joue votre pays dans le conflit russo-ukrainien. Il a été en effet dès le début de la guerre le point de passage de l’aide militaire, économique et humanitaire à destination de Kiev. Vous avez également accueilli des centaines de milliers de réfugiés ukrainiens. Il est donc naturel que la Pologne, en première ligne face à la menace russe, place la sécurité et la défense au cœur de ses priorités.

Nous comprenons cette volonté de réarmement rapide et votre attachement aux États-Unis qui apparaissent pour vous comme un allié incontournable contre tenu de votre histoire. La France n’a aucune leçon à vous donner quant à votre défense. Nous nourrissons néanmoins une interrogation au sujet de l’achat massif de matériels américains. Nous comprenons l’urgence, mais ne risque-t-on pas d’accentuer une dépendance qui, demain, pourrait se retourner contre nous ?

Les engagements américains restent dictés par leurs intérêts propres. L’Australie en a fait l’expérience après avoir rompu son contrat avec Naval Group en espérant obtenir ces sous-marins plus rapidement. Or trois ans plus tard, l’Australie attend toujours, puisque les États-Unis ont privilégié leurs propres commandes militaires. Dans ce contexte, la Pologne entend mobiliser les moyens du programme européen pour l’industrie de la défense (Edip) pour acheter par dérogation du matériel américain. Nous défendons au contraire une coopération entre États souverains où chaque nation conserve une pleine maîtrise de ses choix stratégiques, sans dépendre ni d’une administration bruxelloise ni d’un partenaire extérieur.

Dès lors, concernant Edip, jusqu’à quel pourcentage de dérogation à la règle d’achat d’armes extracommunautaires votre pays souhaite-t-il aller ?

M. Jan Emeryk Rosciszewski. Tout d’abord, la Pologne achète du matériel qui est déjà disponible. Ensuite, je me souviens qu’en 2018, notre pays voulait rejoindre la coopération franco-allemande pour la construction d’un char, mais à l’époque, on lui avait indiqué qu’il n’y avait pas de place pour elle. Pourtant, la Pologne voulait acheter deux fois plus de chars que l’Allemagne et la France réunies.

Lorsque la guerre en Ukraine a commencé, nos responsables politiques et militaires ont voulu renforcer nos forces, mais nous ne pouvions pas nous approvisionner en matériels européens. La première commande pouvait nous être livrée seulement sept ans plus tard. C’est la raison pour laquelle nous avons acheté du matériel américain et sud-coréen. Mais je précise que dans le char sud-coréen K2, l’une des parties les plus chères est constituée par les solutions optroniques de Safran.

Naturellement, si cela est possible, nous souhaitons créer, produire et acheter prioritairement du matériel européen. Lorsque j’ai entamé ma mission, l’armée polonaise a ainsi acheté des satellites à double usage produits par Airbus, dont le financement a pu être assuré par la Banque européenne d’investissement (BEI). Il s’agissait d’ailleurs du premier contrat de ce type financé par la BEI. D’autres types de contrats et joint-ventures sont établis, mais je ne peux pas les évoquer dans le cadre d’une audition publique.

Soyez convaincus que notre pays veut contribuer à construire une force industrielle européenne indépendante. Enfin, nous sommes en cours de négociation avec le gouvernement français concernant le futur traité de Nancy, qui comportera un chapitre très important concernant la défense et la sécurité nationale.

M. François Cormier-Bouligeon (EPR). La Pologne est un grand pays, qui exerce des responsabilités importantes dans l’Union européenne et préside actuellement le Conseil de l’Union européenne, en promouvant la formule « Sécurité pour l’Europe ». Nos deux pays sont des pays amis, qui se parlent avec franchise. J’étais à Varsovie en décembre avec plusieurs collègues et je peux témoigner que nos échanges avec vos autorités civiles et militaires ont été clairs ; vous vous préparez à faire face à un danger imminent venant de l’Est.

Dans cette optique, la Pologne augmente considérablement son budget de la défense, passe des commandes d’armement exceptionnelles, certaines avec des conditions de transfert de technologies, comme avec la Corée du Sud ; d’autres sans condition, comme avec les États-Unis d’Amérique. Vous souhaiteriez que le programme Edip vous y aide. Cette logique nous paraît devoir être revue à la suite de la réélection de M. Trump et à ses premières décisions. Le président Trump croit pouvoir réussir un deal éclair avec M. Poutine. Il fait preuve d’une naïveté coupable, qu’elle soit volontaire ou coupable. Il a tout cédé d’entrée de jeu à M. Poutine. Mais c’est bien méconnaître l’ours russe. Vous vous le connaissez et nous nous le connaissons également.

Une mauvaise paix semble se dessiner. Elle engendrera tôt ou tard une nouvelle guerre avec l’Ukraine pour achever sa conquête, et une nouvelle guerre contre un pays de l’Union européenne et de l’Otan, comme le craignent les services de renseignement d’Europe orientale, dès que M. Poutine aura réarmé ses forces. Donald Trump a déchiré le parapluie américain et il se prépare peut-être à un retournement d’alliance. Le temps n’est plus aux espoirs candides. Les empires sont de retour et charrient dans leurs bagages le désordre international et les guerres territoriales. Le diktat des empires n’est pas une fatalité, les démocraties doivent se défendre.

Nous ne sommes plus en 2018, ni même plus dans le contexte de 2024. Les financements de l’Union européenne doivent-ils être consacrés intégralement aux industries de défense européenne ? Ne faut-il pas accélérer la fabrication d’autres segments d’armement ensemble, comme nous l’avons fait avec les munitions ces dernières années ?

M. Jan Emeryk Rosciszewski. Nous soutenons le projet Edip, auquel la Pologne souhaite participer. Cependant, il faut également intégrer la coopération avec les alliés non européens. Une grande partie de notre aviation, de nos chars et de notre défense aérienne est en effet constituée de matériel américain et nous devons nous assurer de la continuité de cette coopération dans le domaine de l’armement. Mais comme je l’indiquais précédemment, la Pologne souhaite contribuer à une production massive d’armements en Europe et nous menons d’ailleurs des discussions en ce sens, actuellement.

M. Abdelkader Lahmar (LFI-NFP). Aujourd’hui, les relations internationales constituent une matière en perpétuelle évolution. Mais tout semble encore s’accélérer depuis quelques jours. Le début de négociations voulues par Donald Trump avec la Russie de Monsieur Poutine au sujet de l’Ukraine nous fait rentrer dans un monde nouveau. Le peuple ukrainien va être sacrifié, Poutine aura gagné. De son côté, l’Europe assiste impuissante à des négociations qui se déroulent sans elle, mais qui définiront pourtant l’avenir des relations géopolitiques sur son sol.

Cependant, l’Europe ne peut s’en prendre qu’à elle-même. Depuis le début de la guerre en Ukraine, La France Insoumise appelle à la désescalade et martèle que seule une solution négociée pourra permettre de sortir par le haut de ce conflit. Au lieu de cela, l’Union européenne s’est lancée dans une surenchère belliqueuse, sans poser les conditions de la paix. Pire, elle poursuit le mirage d’une Europe de la défense arrimée à l’Otan, dont il est clair qu’elle ne pouvait être qu’un outil au service de l’impérialisme américain. Or nous nous trouvons démunis face à une Amérique qui désormais cherche à s’entendre avec les Russes par-dessus nos têtes.

Dans ce contexte, votre pays ambitionne de se doter de la première armée d’Europe d’ici 2035. Au regard du retournement de la stratégie américaine en Europe, cette ambition est-elle accompagnée d’une stratégie industrielle adéquate ? Enfin, le programme Edip, en cours d’adoption, prévoit que 35 % des financements pourraient être consacrés à l’acquisition de matériels non européens, notamment américains. Ce dispositif aura donc pour effet de renforcer encore la base industrielle et technologique de défense (BITD) des États-Unis, au détriment des pays européens. Cela vous paraît-il judicieux au moment où il devient évident que la fiabilité de l’allié américain est toute relative ?

M. Jan Emeryk Rosciszewski. L’Union européenne et les États-Unis partagent un intérêt commun concernant une paix juste et durable en Ukraine. Pour l’instant, la Russie n’a montré aucun intérêt pour y parvenir. Nous devons placer l’Ukraine dans la position la plus favorable possible avant toute négociation.

S’agissant d’Edip, nous avons besoin d’une accélération de la coopération dans le cadre de l’Union européenne. Comme l’indique la locution latine, « Si vis pacem, para bellum » : « Si tu veux la paix, prépare la guerre. » Personne en Europe centrale ne souhaite la guerre, mais nous devons nous y préparer.

M. Sébastien Saint-Pasteur (SOC). La Pologne s’est imposée ces dernières années comme un pilier de la sécurité euro-atlantique. Son engagement sans précédent dans le renforcement de ses capacités militaires, avec un effort budgétaire dépassant 4 % du PIB, illustre sa volonté d’être un acteur clé de la dissuasion conventionnelle face à la menace russe.

Cet engagement prend une dimension encore plus stratégique dans le contexte des récentes déclarations américaines, qui ont jeté une incertitude sur la solidité des engagements des États-Unis au sein de l’Otan. Alors que certaines voix aux États-Unis remettent en question le principe même de l’article 5 de Traité de l’Atlantique Nord et l’automaticité de l’engagement américain en cas d’agression contre un allié, la montée en puissance militaire de la Pologne contribué à renforcer la crédibilité de l’Alliance sur son flanc Est. Varsovie joue ainsi un rôle central dans l’autonomie stratégique européenne au sein de l’Otan, en consolidant la posture défensive de l’Alliance face à la Russie.

Dans ce contexte, la France et la Pologne portent une responsabilité particulière, celle de garantir une architecture de défense européenne solide et complémentaire de l’Otan, notamment à travers le futur traité de Nancy prévu en 2025. Ce partenariat franco-polonais peut contribuer à renforcer la cohésion européenne en soutenant un effort de défense commun et en anticipant d’éventuelles évolutions de la posture américaine dont l’écho doit être particulièrement fort en Pologne, où la nation cadre de l’Otan n’est autre que les États-Unis.

La Pologne plaide pour sortir les dépenses de défense du Pacte de stabilité et de croissance. La nouvelle donne géopolitique vous laisse-t-elle penser que cette demande, souhaitable pour un effort budgétaire énergique de beaucoup d’États membres, est mieux entendue aujourd’hui au sein des États membres de l’Union européenne ?

M. Jan Emeryk Rosciszewski. La réponse est très clairement affirmative. Cette proposition avait d’ailleurs été formulée il y a quelques années par la Pologne et aujourd’hui, tout le monde a compris sa pertinence. Il me semble d’ailleurs que Mme von der Leyen doit se prononcer très rapidement sur cette question. À ma connaissance, aucun pays ne s’y oppose aujourd’hui, y compris l’Allemagne.

M. Jean-Louis Thiériot (DR). Monsieur l’ambassadeur, nous vous accueillons aujourd’hui avec un immense plaisir. Nous savons à quel point les liens entre la France et la Pologne sont anciens, mais surtout, ils ont été particulièrement étroits lorsque nous étions confrontés à l’Union soviétique. C’est avec beaucoup d’émotion que je me suis rendu au cimetière Powazki il y a peu de temps pour rendre hommage aux Français qui sont tombés lors du « Miracle de la Vistule ».

Face à la menace russe, vous avez évoqué dans votre intervention la nécessité du renforcement d’une BITD européenne et d’une « banque de la défense ». Pourriez-vous nous en dire plus sur le type d’outils bancaires et financiers qui vous semblent nécessaires ?

Ensuite, à l’occasion d’échanges avec des députés de la commission de la défense polonaise, ces derniers ont évoqué l’idée de renforcer le flan Est de l’Europe et de l’Alliance, à travers notamment une présence permanente de troupes françaises en Pologne. Que penseriez-vous de la création de forces françaises en Pologne comme nous l’avons fait en d’autres temps en Allemagne ?

M. Jan Emeryk Rosciszewski. Je vous remercie d’avoir rendu hommage aux Français et Polonais qui sont tombés ensemble sur le champ de bataille, à côté de Varsovie en 1920. Cette mission conduite par le général Weygand accompagné du jeune capitaine de Gaulle a aidé de façon fondamentale notre état-major à parvenir à la victoire. Le rôle du maréchal Foch, grand penseur stratégique a également été capital pour établir des forces séparant la Russie bolchevique et l’Allemagne et garantir la bonne conduite du traité de Versailles. Aujourd’hui, la situation de l’Europe est complètement différente, mais le danger vient encore de l’Est. C’est pourquoi nous devons renforcer notre armée et faire perdurer notre alliance historique.

La création d’une banque pour financer les dépenses militaires constitue selon nous une solution qui permettra de financer les besoins d’armement européens de manière bien plus rapide, mais aussi plus efficace. L’exemple des satellites financés par la BEI constitue une très bonne illustration d’une collaboration entre deux pays, en utilisant une institution financière. Cependant, celle-ci connaît des limites, puisqu’elle ne peut pas théoriquement financer des matériels à usage exclusivement militaire. Face à l’agressivité russe ou d’autres problèmes éventuels, l’Europe a besoin de créer une institution appropriée, une banque à la structure relativement et légère, mais nourrie par des capitaux pouvant provenir de différentes sources, pour conduire une action efficace. Des obligations pourraient également être émises. Nous en avons besoin.

Ensuite, je prends note de votre proposition concernant des troupes françaises en Pologne, qui ne serait pas une première, à l’échelle historique. Aujourd’hui, les troupes françaises et polonaises collaborent déjà étroitement, par exemple, sous forme d’exercices otaniens et pourraient continuer demain dans le cadre bilatéral, sur le territoire polonais.

Mme Geneviève Darrieussecq (Dem). Monsieur l’ambassadeur, vous avez développé la stratégie de votre pays en termes de défense, dans les circonstances internationales que nous connaissons, et notamment la guerre en Ukraine. Cette stratégie est à la fois européenne, mais elle s’inscrit également dans le cadre de l’Otan. Quel est le ressenti de la population polonaise vis-à-vis de cette situation ? De quelle manière accepte-t-elle l’augmentation du budget de la défense, qui peut intervenir au détriment d’autres budgets qu’ils jugeraient également nécessaires ?

Ensuite, subissez-vous des attaques dans le champ informationnel ciblant la population ? Comment travaillez-vous pour renforcer la résilience de cette population en cas de conflit ? Faudrait-il mener selon vous un travail sur la résilience des peuples européens si un conflit devait survenir ? Enfin, comment pouvons-nous travailler ensemble sur ces sujets ?

M. Jan Emeryk Rosciszewski. La population polonaise demeure extrêmement solidaire, y compris à l’égard des Ukrainiens face à l’attaque russe, notamment parce qu’elle garde en mémoire la période de la domination soviétique.

Depuis la guerre ouverte, quelque 20 millions d’Ukrainiens ont traversé la Pologne et aujourd’hui, environ 2 millions d’entre eux sont présents sur le sol polonais, en très grande majorité des femmes et des enfants. Nous sommes fiers de notre projet républicain, ces migrants s’intègrent bien dans notre société. Selon mes informations, 87 % d’entre eux travaillent, leurs enfants fréquentent les écoles. S’ils n’ont pas le droit de vote, ils sont cependant traités comme tous les autres citoyens polonais. Naturellement, compte tenu de cette vague d’immigration, il peut exister parfois quelques tensions, mais elles ont toujours été limitées. Pourtant, entre nos deux pays, l’histoire n’a pas toujours été un long fleuve tranquille.

Ensuite, la Russie mène effectivement des attaques hybrides et essaye de perturber notre démocratie et ses institutions. Statistiquement, nous sommes ainsi confrontés à 2 000 attaques, chaque jour. La Pologne, est particulièrement à la pointe en matière cyber ; ses banques et institutions financières ont d’ailleurs été précurseurs en matière de défense cyber, quand l’État n’y était pas encore préparé. Nous disposons aujourd’hui des meilleurs spécialistes, qui constituent une réserve naturelle pour aider l’État à se défendre. Je pourrai vous fournir de plus amples détails si vous le souhaitez.

M. Bernard Chaix (UDR). Au nom du groupe UDR, je vous remercie sincèrement de contribuer aux travaux de notre commission. La présidence du Conseil de l’Union européenne constitue un grand moment politique pour un État membre. Nous nous réjouissons que la présidence polonaise remette au centre des discussions la sécurité et la défense du vieux continent trop longtemps laissées de côté. Depuis plusieurs siècles, nos deux peuples entretiennent une amitié historique, qui a permis de consolider des liens diplomatiques et culturels très forts.

Cette entente est particulièrement précieuse à nos yeux. En effet, depuis huit ans, la France du président Macron a perdu l’essentiel de son influence diplomatique à Bruxelles. Or la Pologne forme l’un des piliers politiques de l’Europe. Elle doit demeurer un partenaire de la France sur de nombreux dossiers stratégiques. Aussi, nous accueillons avec bienveillance le développement d’un programme nucléaire polonais. Nous espérons que face à la guerre menée au nucléaire français à Bruxelles, nous trouverons, parmi nos partenaires polonais, des alliés de poids.

Parmi les priorités de votre présidence, vous envisagez de conclure les négociations concernant le règlement Edip. Je note que l’approche générale du Conseil peut en théorie être adoptée à la majorité qualifiée. Cependant, adopter un texte sur un sujet aussi sensible que l’achat d’armements communs sans un consensus de tous les États serait malvenu. La France s’oppose à ce que le fonds soit accessible à des produits sous licence étrangère. La Pologne s’engagera-t-elle à ce que l’approche générale ne soit pas adoptée tant que la demande française ne sera pas satisfaite ?

M. Jan Emeryk Rosciszewski. Permettez-moi de ne pas répondre à votre dernière question, dans la mesure où nous menons actuellement ces discussions.

En revanche, il est exact que notre amitié d’armes est très ancienne ; elle date au moins du XVIe siècle. Il ne faut pas oublier qu’Henri de Valois, votre Henri III, a été élu roi de Pologne en 1573. L’alliance entre nos deux pays s’étend aujourd’hui par exemple au domaine de l’énergie nucléaire, dans lequel nos deux pays se soutiennent mutuellement, notre pays voulant développer son programme de centrales.

M. Thibaut Monnier (RN). « Si l’Europe veut survivre, elle doit être armée », a déclaré votre premier ministre Donald Tusk au Parlement européen le 22 janvier dernier. La Pologne, membre actif de l’Otan, accorde une grande importance à l’Alliance transatlantique, mais reconnaît l’importance d’une coopération européenne.

Comme vous l’avez indiqué, en participant à plusieurs projets communs de défense comme une meilleure coordination des forces armées européennes ainsi que des investissements dans les technologies de défense innovantes, la coopération avec la Pologne est essentielle pour renforcer notre capacité de réaction face aux crises.

Si la lutte contre le terrorisme et la protection des frontières européennes représentent des objectifs communs, nous pourrions aller plus loin et consolider ce partenariat avec l’expérience opérationnelle de nos armées, afin de contribuer davantage à votre montée en puissance dans le cadre du prochain traité entre deux nations, prévu à Nancy en mai 2025. Quelles seraient vos priorités pour renforcer cette coopération et assurer ensemble une meilleure défense à l’Europe ?

M. Jan Emeryk Rosciszewski. Le traité sur lequel nous travaillons aujourd’hui avec la France prévoit un chapitre extrêmement important, voire fondamental, concernant nos relations bilatérales en matière de sécurité et de défense. J’espère que ce chapitre sera à la hauteur de nos besoins et de nos ambitions, au service de l’avenir de nos enfants et nos petits-enfants. Ce chapitre prévoit une collaboration encore plus active entre nos deux armées, mais également dans le domaine de l’armement.

Je partage avec vous mon grand optimisme et ma fierté d’approcher la conclusion de cette démarche entre nos deux pays. Je pense que ce traité sera digne des sacrifices que les soldats polonais et français ont consentis en commun pendant plusieurs siècles, des batailles napoléoniennes jusqu’aux deux guerres mondiales, en passant par les 25 000 Polonais qui ont combattu aux côtés de la Résistance française. Je souhaite que nous puissions répondre à ce besoin et écrire une nouvelle page de notre riche histoire commune, qui assurera notre avenir.

M. le président Jean-Michel Jacques. Je vous remercie pour votre présence et vos réponses qui soulignent notre histoire commune. Vos propos montrent bien qu’il n’existe qu’une seule Europe, une vieille Europe avec des valeurs communes. Je suis persuadé que la France et la Pologne continueront aussi à aller dans ce sens de l’histoire, celui d’une Europe forte.

7. Audition, ouverte à la presse, de M. Arnaud Danjean, ancien député européen, ancien président du comité de rédaction de la revue stratégique (2017) (cycle Europe de la défense) (mercredi 19 février 2025)

M. le président Jean-Michel Jacques. Mes chers collègues, nous avons le plaisir de recevoir. M. Arnaud Danjean, dont l’audition sera particulièrement utile pour nos travaux sur l’actualisation de la revue nationale stratégique 2022 et notre cycle de travail sur l’Europe de la défense. Figure bien connue de notre commission, Arnaud Danjean est également l’un des meilleurs connaisseurs de l’Europe de la défense.

Après une longue carrière à la direction générale de la sécurité extérieure (DGSE), centrée en particulier sur les Balkans, vous êtes devenu député européen en 2009 et avez présidé la sous-commission sécurité et défense du Parlement européen. Vous avez été réélu député européen en 2014 et 2019 et êtes resté un membre très actif de cette sous-commission, tout en vous investissant au niveau national sur les questions de défense.

C’est en effet à vous que le président Emmanuel Macron a demandé en 2017 de diriger le comité de rédaction de la revue stratégique de défense et de sécurité nationale, expérience que nous serons heureux de partager avec vous dans ces temps de réactualisation de la revue nationale stratégique. Votre regard sera très intéressant sur ces sujets. Vous avez aussi vécu à Bruxelles la relance de l’Europe de la défense à partir de 2016 et son foisonnement d’initiatives désormais bien connues : coopération structurée permanente, Fonds européen de la défense (FED), boussole stratégique, en attendant le programme européen pour l’industrie de la défense (Edip), en cours de négociation.

Pour autant, l’Europe fait face à des défis majeurs, dont le plus important est celui de l’unité. Force est de reconnaître que les États européens développent aujourd’hui une approche différente de la menace. Pour certains pays européens de l’Est ou pour les États baltes, la Russie représente souvent une menace quasi existentielle, ce qu’elle n’est pas obligatoirement pour certains pays d’Europe de l’Ouest et du Sud, plus sensibles aux questions de terrorisme ou migratoires ; où pour des pays comme la Hongrie où la Slovaquie, dont les dirigeants font davantage preuve de compréhension à l’égard de Vladimir Poutine. Ces divergences sur l’appréciation des menaces vont logiquement de pair avec des priorités différentes en matière de défense.

Renforcer l’Otan et maintenir l’engagement américain en Europe constituent ainsi des axes essentiels pour les pays du flanc de l’Est, au point d’entraver tant les initiatives européennes comme Edip que le développement de notre base industrielle et technologique de défense (BITD) européenne par des achats massifs d’armements américains. À l’inverse, notre pays voit dans la situation actuelle l’occasion d’affirmer l’autonomie stratégique européenne et de renforcer nos propres capacités de défense.

Compte tenu de votre expertise sur ce sujet, quelle est votre vision de la complémentarité entre l’Europe de la défense et l’Otan ?

M. Arnaud Danjean, ancien député européen. Je vous remercie pour votre invitation et précise en préambule que n’ayant plus de fonctions à l’heure actuelle, je m’exprimerai très librement ; mes propos n’engageront que moi et aucunement mes anciens employeurs, fussent-ils récents.

Comme vous l’avez rappelé, monsieur le président, j’ai suivi maintenant depuis plus de deux décennies et à divers titres les développements de la politique de défense européenne, en particulier depuis le Parlement européen où j’ai siégé pendant une quinzaine d’années.

L’actualité récente vient d’une certaine façon confirmer les ambitions françaises que nous avons portées inlassablement depuis la relance de la défense européenne, laquelle date formellement de 1999, après le fameux sommet de Saint-Malo entre le président Chirac et le Premier ministre Blair. Depuis le début de cette relance, la France a toujours revendiqué un rôle moteur et a voulu faire valoir le concept français d’autonomie stratégique européenne. Force est de constater que nous avons éprouvé des difficultés à faire partager cette ambition à nos partenaires européens pour de multiples raisons ; nous devons toujours être prudents dans l’emploi de cette expression.

Les événements des derniers mois tendent pourtant à confirmer ce besoin d’ambition et d’autonomie. Cependant, il ne serait pas adroit de la part de la France de crier victoire, d’autant plus que les développements récents ne s’orientent pas exactement en direction de la conception française.

La France a toujours défendu une politique européenne de défense qui se développerait de façon autonome, et essentiellement tournée vers des opérations extérieures (Opex). Je pense bien sûr à l’Afrique, mais également aux Balkans, au Proche et Moyen-Orient, autant de théâtres sur lesquels l’Otan ne pourrait ou ne voudrait pas s’engager et que les États-Unis ne considéreraient pas comme prioritaires. Il s’agissait donc d’une vision plutôt expéditionnaire. De fait, lorsque l’Initiative Européenne d’Intervention a été conçue et lancée par la France (2017-2018), elle visait à « inculquer » à nos partenaires européens une culture stratégique commune, qui était à l’époque très orientée vers les Opex. C’est en ce sens que nous voulions agréger les Européens aux opérations, notamment en Afrique, qu’il s’agisse d’opérations de combat tel Barkhane ou des opérations de formation comme celles qui avaient été développées sous l’égide européenne au Mali, au Niger, en Centrafrique ou en Somalie.

Or les bouleversements que nous connaissons depuis plusieurs mois mettent en avant des priorités totalement différentes. La défense européenne telle qu’elle se développe maintenant depuis plusieurs années a pour matrice le capacitaire, l’industriel et le financier. Ensuite, l’opérationnel tel qu’il est envisagé aujourd’hui en Europe renvoie à la défense collective sur le front de l’Est, une dimension que la France avait exclue dans sa vision de la politique européenne, car la défense collective, la défense territoriale, restait le cœur de métier de l’Otan.

Le paradoxe est donc le suivant : l’ambition d’autonomie stratégique se trouve validée par les développements actuels, mais l’autonomie stratégique telle qu’elle se développe aujourd’hui en Europe se réalise selon des lignes que nous n’avions pas privilégiées. Dès lors, nous ne pouvons pas simplement nous satisfaire de voir nos thèses validées, car la situation est plus compliquée. Nous devons donc être proactifs et ne pas nous satisfaire d’une victoire intellectuelle concernant les grands développements stratégiques.

Simultanément, même si ces développements ne sont pas conformes à ce que nous avions forcément anticipé, ils ne remettent pas en cause l’excellence de notre outil industriel, qui est un atout considérable, ni le rang de notre armée en Europe. Avec le retrait des opérations africaines, elle a certes quelque peu perdu le rôle qu’elle incarnait aux yeux des autres Européens, que le général Lecointre qualifiait de « seule armée agissante en Europe ». Désormais, l’armée ukrainienne est réellement agissante, relativisant le poids que nous pouvions avoir dans la période où nous étions les seuls à connaître le prix du sang versé dans des opérations.

Comment devons-nous nous adapter à cette nouvelle donne ? Que devons-nous faire ? D’abord, il est important de ne pas refuser par principe la recomposition capacitaire et industrielle européenne. En France, une réaction spontanée consiste à considérer que nous sommes les meilleurs sur le plan industriel, que nous devons piloter toutes les initiatives prises au niveau européen et qu’il est hors de question de subir des coopérations et des instruments qui ne sont pas intégralement en notre faveur. Il me semble très dangereux de nous draper dans une posture de refus, une posture de déni. Les outils qui se développent à Bruxelles comportement des éléments très intéressants et nous devons y prendre toute notre part, en faisant valoir nos exigences.

Il ne s’agit pas simplement d’accepter passivement ce que la Commission concocte, mais de jouer un rôle proactif. Je constate d’ailleurs avec satisfaction que le commissaire Kubilius, qui a été mon collègue pendant cinq ans au sein de mon groupe politique au Parlement de Strasbourg, est venu deux fois en une semaine à Paris. À ce titre, il faut savoir qu’il ne possède pas forcément une vue très claire de la pensée stratégique française. Nous devons donc continuer à expliquer notre perception. J’ai toujours défendu la position française, mais il faut être conscient qu’elle est singulière et que dans le cadre de l’effort collectif tel qu’il est demandé aujourd’hui, cette singularité n’est pas comprise par tous.

Il nous revient donc de l’expliquer encore et toujours et de faire valoir nos arguments. Cela exige un travail de pédagogie, un travail d’explication, un travail d’échanges ; nous devons être à la fois ambitieux et lucides à l’égard de ce qui est en train d’être mis en place au niveau capacitaire industriel en Europe. Pour ma part, je plaide pour que nous insistions bien sur le fait que les actions de la Commission européenne peuvent s’avérer extrêmement utiles dès lors qu’elle demeure dans son rôle, c’est-à-dire un rôle de facilitateur, de soutien, voire de financeur, mais certainement pas un rôle d’opérateur. La Commission européenne n’est pas un opérateur de la défense. Elle n’en a ni les ressources humaines, ni les capacités techniques, ni l’expertise, ni la légitimité politique.

Même si elle a beaucoup progressé en la matière, compte tenu des instruments établis au cours des années, il serait très dangereux que la Commission européenne cherche d’une façon ou d’une autre à se substituer aux États membres, qui restent les acteurs principaux en matière de défense, y compris sur le plan industriel et financier. In fine, ce sont les États membres qui passent des commandes, qui équipent leurs forces armées et qui les dirigent. Pour nous Français, il s’agit d’une évidence, mais qui n’est pas forcément partagée par des pays aux forces armées très limitées ou qui n’ont pas forcément de base industrielle. Ils verraient plutôt d’un bon œil une prise de pouvoir par la Commission, car elle leur assurerait un démultiplicateur dont ils ne disposent pas par leur seule action nationale. Cela me semblerait un travers dangereux sur le plan des principes, mais également contre-productif parce que la Commission ne saura pas faire. Les économies d’échelle que l’on voudrait ainsi générer seraient dilapidées par des dérives, bureaucratiques ou de saupoudrage, dont nous devons nous passer à tout prix aujourd’hui.

En marge de la Conférence de Munich sur la sécurité, j’ai eu l’occasion de discuter avec Mme von der Leyen et ses équipes, qui me semblent conscientes de cet état de fait. Cependant, il me semble essentiel d’y veiller, dans la mesure où lorsque la Commission se saisit d’un sujet, elle ne le lâche plus. Encore une fois, il ne faut pas refuser de jouer le jeu, mais en étant lucides sur les intérêts que nous avons à défendre. Aujourd’hui, il est souvent question de la consolidation du marché européen de la défense, qui semble être une évidence. Cependant, il faut faire attention à l’approche courante à Bruxelles qui consiste à aborder les questions de défense exclusivement dans une approche économique et financière.

Les instruments financiers seront évidemment cruciaux, mais je suis toujours sceptique face à cette approche stéréotypée qui pense pouvoir tout résoudre en consolidant, par le haut, l’offre industrielle et en rationalisant la demande afin de créer un marché unique de la défense. Je conçois la nécessité d’assouplir l’environnement normatif, mais imaginer que le marché unique de la défense sera une simple translation du « marché unique » que nous connaissons en Europe n’a pas de sens. Il ne s’agit pas d’un véritable marché, car la demande ultime émane réellement quasi exclusivement des États membres et qu’elle est de ce fait marquée par des spécificités essentielles, qu’il faut respecter.

La consolidation de l’offre doit certes intervenir, mais il convient également d’être vigilant vis-à-vis du volontarisme politique affiché. Elle nécessite au préalable d’édicter des priorités qui doivent être très clairement énoncées en termes capacitaires et calendaires, puis de hiérarchiser et coordonner les financements. Monsieur le président, vous avez mentionné une partie des instruments mis en place depuis 2016 au niveau européen, comme le FED, mais l’on pourrait également ajouter la coopération structurée permanente, l’Action de soutien à la production de munitions (Asap), le règlement visant à renforcer l’industrie européenne de la défense au moyen d’acquisitions conjointes (Edirpa). Il n’est pas nécessaire à chaque fois d’établir une nouvelle liste des besoins et des manques en matière capacitaire, qui sont bien répertoriés depuis des années.

En réalité, l’essentiel consiste à aligner les moyens de manière hiérarchisée selon les priorités, quand ils sont aujourd’hui saupoudrés. C’est ici que le bât blesse pour la Commission : si elle décide de concentrer les moyens et de hiérarchiser les priorités, il y a fort à parier que le nombre d’États bénéficiaires sera limité, car peu d’entre eux disposent de l’excellence industrielle pour conduire des programmes sur le spectre haut des besoins. On aboutit donc à cette injonction contradictoire, où la Commission exige une consolidation tout en fragmentant elle-même les crédits qu’elle met à disposition.

Il faudra prendre des décisions qui risquent de fâcher, mais je considère qu’elles peuvent être compensées par ailleurs, par exemple, par des fonds structurels à destination des pays qui ne possèdent pas l’outil industriel adapté. Nous avons tous en tête des contre-exemples lors des premiers appels d’offres du FED, lesquels ont abouti à des décisions dont la logique est très discutable. Nous devons consolider l’offre européenne autour de grands champions européens qui disposent des savoir-faire, des capacités critiques et de l’excellence industrielle. Simultanément, nous devons veiller à ne pas assécher le milieu innovant, les start-up, les PME par exemple dans le domaine des drones ou de l’intelligence artificielle (IA), qui ne sont envisagées dans ces instruments qu’à travers les liens qui les unissent aux grands groupes. Il faut laisser la place à des acteurs qui ne sont pas des acteurs de la défense reconnus en tant que tels aujourd’hui, mais qui peuvent le devenir.

À ce titre, peut-être faut-il réfléchir à des procédures et des financements dédiés, plus souples, plus agiles et plus rapides, pour pouvoir faire prospérer ce type d’acteurs, dont la guerre en Ukraine témoigne de l’apport opérationnel majeur. La France est habituée aux grands programmes structurants. Mais ces programmes devront aussi intégrer de plus en plus d’éléments liés à l’intelligence artificielle, au numérique ou à des solutions duales qui proviennent d’entreprises extérieures aux grands acteurs traditionnels. À côté de ces grands champions se développe un écosystème que nous ne devons pas négliger.

Nous devons donc en prendre conscience au niveau européen et proposer des appareils dédiés. Aujourd’hui, les instruments prévoient certes que les consortiums qui remportent les appels à projets doivent intégrer 30 % de PME, mais il s’agit principalement de sous-traitants. Il est dès lors nécessaire de réfléchir à la manière d’irriguer l’ensemble de l’écosystème de défense, dans la mesure où nos besoins sont à la fois considérables et extrêmement variés.

Je souhaite à présent évoquer les aspects opérationnels. À la lumière du conflit en Ukraine, les exercices de réflexion stratégique se multiplient. Le Livre blanc européen sera prochainement rendu et la France s’est engagée dans une actualisation de sa revue nationale stratégique (RNS). Ces exercices sont intéressants, mais il me semble essentiel de ne pas limiter notre horizon stratégique au théâtre ukrainien. L’histoire nous enseigne que la surprise stratégique intervient toujours. Dans les années 1990 et 2000, cette réflexion se focalisait sur l’aspect expéditionnaire, la gestion de crise à l’extérieur de l’Europe, la capacité de projection. Depuis trois ans, le conflit ukrainien retient toute notre attention, de manière légitime. Mais les exercices de type Livre blanc sont précisément des travaux prospectifs. Au-delà de l’Ukraine qui demeurera évidemment un problème majeur à l’est de l’Europe, il est plus que probable que nous connaissions d’autres types de conflictualités.

Nous devons donc veiller à ne pas nous boucher délibérément l’horizon et à ne pas développer une approche unidimensionnelle. Je pense que nous connaîtrons au sud, au sud-est, en Europe ou hors d’Europe, des risques de crise qui nécessiteront des réponses potentiellement militaires. Méthodologiquement et intellectuellement, il s’agit de rester ouverts à d’autres types de conflictualité que la haute intensité territoriale, négligée pendant des années voire des décennies, mais accaparant toute l’attention aujourd’hui.

Ensuite, en tant que Français, nous devons poursuivre notre effort engagé auprès de tous nos partenaires européens, sans exclusive. Nous avons longtemps raisonné quasi essentiellement à travers le couple franco-allemand, lequel demeure certes fondamental mais ne saurait être exclusif. Nous adorons aussi le « franco-britannique » – même si le même enthousiasme n’est pas toujours partagé Outre-Manche – dans la mesure où nos armées partagent de nombreux traits communs. Nous redécouvrons le « franco-polonais », ce dont je me réjouis. Mais il ne faut négliger aucun pays en Europe, quand nous avons eu tendance pendant longtemps à céder à une forme de snobisme consistant à ne vouloir traiter qu’avec les « grands », ce qui nous renvoyait une image flatteuse de nous-mêmes.

Or nous vivons une période où, à la fois pour des raisons stratégiques et des raisons tactiques – y compris de tactique politique –, nous ne pouvons ni ne devons négliger personne. Je me félicite à ce titre de notre présence militaire en Estonie et en Roumanie. Ces présences sont extrêmement utiles et doivent nous permettre d’aller plus loin sur le plan industriel, diplomatique, économique et culturel. J’estime que nous devrions encore plus élargir ce champ.

Lorsque vous êtes parlementaire européen, vous êtes obligé de travailler avec tout le monde, car chaque pays, petit ou grand, dispose d’une voix lorsqu’il s’agit de voter, ce que nous avons tendance à ne pas prendre en compte. Aujourd’hui, lors de l’élaboration des règlements européens, nous menons des batailles, notamment sur les critères d’éligibilité permettant de bénéficier des fonds associés. Mais ces batailles ne peuvent être menées au dernier moment ni quelques mois à l’avance. Cela n’a jamais beaucoup fonctionné ; cela ne fonctionne plus du tout. Il faut mener un travail permanent. À ce titre, je regrette le départ de Jean-Louis Thiériot du gouvernement, qui conduisait cette action au ministère des armées, en tant que ministre délégué. Le ministre en a d’ailleurs conscience ; il ne peut s’occuper à lui seul de tous les sujets et au niveau européen, il est nécessaire de conduire ce travail en équipe, afin de traiter tout le monde de façon satisfaisante.

On a beaucoup glosé sur le concept allemand « framework nation » (FNC) au sein l’Otan, mais il réussissait précisément à agréger les pays de taille modeste sur des petits projets capacitaires, qui permettaient de les irriguer. Nous avons conservé l’habitude de privilégier les grands pays ; cette approche a ses vertus, mais également ses inconvénients, notamment dans la période actuelle, où il est nécessaire de bâtir les majorités les plus larges possibles.

Je sais que vous, parlementaires, vous agissez en ce sens à titre individuel ou collectif avec la commission et l’Assemblée ; mais cela me semble moins clair au niveau gouvernemental. Le discours de Bratislava du président de la République m’a semblé très salutaire, mais comme toujours, les discours doivent ensuite être déclinés en actes concrets, dans la durée. Nous devons être plus proactifs et peut-être moins sélectifs parfois, non seulement avec les pays de l’Europe centrale ou orientale, mais au-delà, avec l’ensemble de nos partenaires européens.

Il n’est pas contradictoire de réclamer d’une part une hiérarchie des priorités, la concentration des moyens et parfois l’exclusivité dans un certain nombre d’actions ; et d’autre part de parler à tout le monde pour chercher des points de convergence. Aujourd’hui, le degré d’urgence facilite sans doute ces convergences, mais encore une fois, des batailles s’engagent au niveau européen sur des textes parfois très techniques, mais aux grandes conséquences. Nous ne pourrons les gagner seuls, même si nous avons raison – ou pensons avoir raison.

M. le président Jean-Michel Jacques. Je cède à présent la parole aux orateurs de groupe.

Mme Caroline Colombier (RN). Je vous remercie pour votre présence ce matin. Même si mon groupe Rassemblement National ne partage pas toujours votre vision sur certains enjeux de notre défense, votre expertise reste précieuse. La revue nationale stratégique évoque la France comme l’un des moteurs de l’autonomie stratégique européenne. Cette ambition est mise à l’épreuve avec la guerre en Ukraine. Les États-Unis affirment vouloir laisser l’Europe assurer la sécurité future de l’Ukraine. Pour les fédéralistes européens, il s’agit là d’une occasion de reprendre un vieux serpent de mer, celui de l’Europe de la défense.

Le Rassemblement National, attaché à la souveraineté de notre défense, ne cessera de dénoncer ce projet qui ne mène à rien et qui ne signifie rien. Au-delà d’une question de principe, l’exemple ukrainien est éloquent. Pour les eurobéats, l’Europe de la défense entraînerait de facto un passage à une Europe fédérale puisqu’une armée européenne assisterait un gouvernement commun. Même si une armée européenne voyait le jour, à quoi sert servirait-elle exactement ?

Le Président Zelensky évoque un besoin d’un million de militaires. Or les principaux européens ne pourraient déployer chacun qu’une brigade de 3 000 à 5 000 hommes et renforcer des bataillons de quelques nations, soit au maximum 40 000 à 50 000 militaires. Du fait des réticences diverses, on estime qu’environ 20 000 militaires seraient mobilisables. La présence de tels effectifs ne serait que symbolique et ne parerait en rien une nouvelle agression russe. C’est pourquoi mon groupe y est fermement opposé.

Aussi, ne serait-il pas plus judicieux de travailler sur l’interopérabilité entre les armées européennes ? Je rappelle ainsi que l’armée française n’est vraiment interopérable qu’avec l’armée belge. Contrairement aux technocrates européens, les militaires ont le sens des réalités et de la pratique. Un déploiement conjoint de force implique une coordination, un ajustement des capacités, une sécurisation des communications, une harmonisation du commandement. Nous en sommes encore loin, malgré l’appartenance à l’Otan qui pousse à une harmonisation des processus.

Dans ce contexte, en quoi la revue nationale stratégique permet-elle de répondre aux défis de l’interopérabilité ? Comment peut-elle être améliorée ?

M. Arnaud Danjean. En propos liminaire, je précise avoir toujours abordé les questions de défense européenne sous un angle non idéologique. Dans ce domaine, au-delà de mes convictions sur la souveraineté nationale, mais aussi sur le besoin d’autonomie stratégique européenne, j’estime qu’il convient de faire preuve d’un grand pragmatisme dans la manière de construire les instruments les plus adaptés au contexte que nous traversons.

Je me suis toujours opposé à l’idée d’une armée européenne, car elle se heurte d’abord à la réalité du commandement effectif. Qui commanderait cette armée ? Qui donnerait les ordres ? Ces questions essentielles étant sans réponse, le débat est clos, selon moi. Certains essayent de relancer ce débat aujourd’hui, mais il me semble tellement hors d’atteinte, hors de proportion et décalé par rapport aux besoins réels, qu’il demeure un faux débat.

De la même manière, l’envoi éventuel d’effectifs militaires en Ukraine ne me semble pas constituer une bonne manière d’aborder le sujet. Cette question divise énormément les Européens eux-mêmes. Il est normal que des états-majors réfléchissent à de telles planifications, dans tous les pays européens et au niveau interalliés, et mettent à l’épreuve différents scénarios. Mais sur le plan politique, personne ne sait quelle sera l’issue des discussions américano-russes, y compris les deux protagonistes eux-mêmes ! Je ne crois pas non plus qu’un plan de paix interviendra rapidement ; il faudra du temps pour l’établir et les modalités pourront varier du tout au tout.

D’après moi, la véritable question actuelle consiste à savoir comment nous aidons concrètement les Ukrainiens à tenir et à résister. Ils sont en première ligne et le resteront. C’est la deuxième fois en trois ans que l’on nous affirme que des troupes sont prêtes à être envoyées au sol en Ukraine, pour démentir cette idée le lendemain, en évoquant l’envoi d’experts et non de troupes belligérantes. Ces annonces approximatives ne contribuent pas à un débat serein, pourtant nécessaire, sur le rôle que nous entendons jouer dans le dénouement potentiel de ce conflit.

Ensuite, si l’interopérabilité est effectivement nécessaire, le terme tend à être utilisé à tort et à travers, pour éviter d’aborder d’autres sujets et de faire preuve d’ambition. Nous travaillons sur l’interopérabilité depuis des décennies et je réfute l’idée que l’armée française ne soit vraiment interopérable qu’avec l’armée belge. Depuis trente ans, je suis allé sur tous les théâtres où l’armée française a été déployée. J’y ai vu des militaires français travailler extraordinairement bien avec des alliés. L’interopérabilité n’est sans doute pas intégrale, mais elle fonctionne quand même très bien. Il en va ainsi de l’opération Lynx menée en Estonie, où participent Britanniques, Français, Canadiens et Danois. Quel que soit le point de vue de chacun sur l’Otan, l’interopérabilité est au cœur de ses opérations, depuis des décennies. Il est par ailleurs exact que l’interopérabilité entre Européens peut être améliorée. Cette amélioration suppose d’ailleurs d’aller parler à tous nos partenaires, nécessité que j’ai précédemment soulignée.

Vous avez ensuite évoqué l’actualisation de la revue nationale stratégique, qui me semble se heurter à un problème de temporalité, dans la mesure où elle n’intervient que trois ans après la précédente. Si des leçons doivent naturellement être tirées des trois dernières années, la situation internationale évolue tellement rapidement que les scénarios qui seront établis risquent d’être très rapidement invalidés, ne serait-ce qu’en raison de l’incertitude qui pèse sur les options que prendront les États-Unis, options pouvant aller d’un retrait total de leurs troupes en Europe jusqu’à leur réengagement sur une base transactionnelle dans un certain nombre de pays. Il sera très difficile de modéliser l’ensemble des paramètres dans une RNS, dont l’ambition est moins étendue qu’un Livre blanc. Je considère que nous nous précipitons quelque peu pour réaliser un exercice qui gagnerait à être conduit avec plus de recul.

Ma deuxième considération concerne le format choisi. Je n’apprendrai pas aux parlementaires que vous êtes que la défense nationale repose aussi en grande partie sur la cohésion nationale. Les approches qui sont défendues doivent être partagées par nos concitoyens. Malheureusement, aujourd’hui, le débat sur la défense en France demeure trop cloisonné aux seuls « spécialistes », mais qui ne sont pas élus. Je n’ai aucun doute sur leur qualité, leur professionnalisme, leur dévouement, mais j’estime que ce sujet nécessite un débat public. Or si je le regrette, je ne peux que constater que ce débat est aujourd’hui moins consensuel qu’il n’a été dans notre pays. En résumé, je pense que nous gagnerions à élargir ce débat, à ne pas le tenir en catimini.

En conclusion, j’aurais préféré que soit lancé le chantier d’un véritable Livre blanc, un peu plus tard.

M. Yannick Chenevard (EPR). Je m’adresse ce matin à l’ancien membre de la DGSE pour connaître sa vision de la situation. Dans sa loi de programmation militaire (LPM), la France fait porter des efforts extrêmement importants dans les domaines du cyber, du satellitaire et du renseignement. Simultanément, certains des pays membres de l’UE dépendent de renseignements qu’ils ne peuvent pas toujours vérifier. Quel regard portez-vous sur les moyens de renseignement des membres de l’UE ? Quel est le niveau d’indépendance à l’égard des renseignements américains ?

M. Arnaud Danjean. Depuis dix ans, les mêmes priorités sont établies lorsque l’on dresse le constat des manques, en Europe. Il s’agit notamment des moyens ISR (Intelligence, Surveillance, Reconnaissance). De fait, lorsque j’explique à mes collègues européens le concept français d’autonomie stratégique, je commence toujours par mentionner les trois dimensions de l’autonomie stratégique : l’autonomie d’évaluation, l’autonomie de décision et l’autonomie d’action. Si l’on est d’emblée dépendant des renseignements d’un pays tiers, fût-il allié, cette autonomie est de fait amoindrie.

À ce titre, je me félicite que nous soyons montés en puissance dans le domaine du renseignement et que nous poursuivions cet effort, même s’il est toujours possible de faire mieux. Or de nombreux pays européens ne possèdent pas ces capacités, induisant une excessive dépendance à l’égard de pays tiers. Dès lors, il est nécessaire de renforcer ces capacités, qu’il s’agisse du spatial, du cyber ou des ressources humaines dédiées.

En outre, bien qu’étant une puissance européenne relativement autonome, nous demeurons faibles sur un certain nombre de volets, d’un point de vue opérationnel. Lorsque nous avons déployé la mission Barkhane en Afrique, celle-ci souffrait de deux points de dépendance très importants : la logistique et le renseignement. Ainsi, un certain nombre de frappes sur des objectifs terroristes n’auraient pas pu être conduites sans apport de renseignements américains. Il ne faut pas se voiler la face : cette dépendance européenne est structurelle. C’est une des sources d’inquiétude que je nourris vis-à-vis de l’administration américaine actuelle, qui est aujourd’hui non seulement réticente à partager du renseignement, mais qui pourrait même partager du renseignement biaisé, à la lumière des personnalités qui ont pu être nommées.

Le renseignement constitue donc un des axes d’efforts prioritaires à conduire, mais la situation sera compliquée, car cela impliquera de modifier des habitudes prises depuis des décennies. Or la dépendance d’un certain nombre de petits pays européens vis-à-vis du renseignement américain est parfois totale. Ici aussi, il me semble essentiel de les engager, de leur formuler des propositions. Nous devons pouvoir développer des capacités de renseignement à l’usage aussi d’un certain nombre de pays qui ne disposent pas des moyens suffisants. Parallèlement, nous pouvons prendre appui sur des pays d’apparence plus modeste, mais extrêmement efficaces. À titre d’exemple, en Europe, le renseignement des Pays-Bas est particulièrement performant, en particulier dans le domaine cyber. De même, certains de ces pays possèdent une expertise géographique particulièrement utile.

En résumé, il ne faut négliger aucun partenariat, mais aussi aider ces pays à acquérir un degré d’autonomie supérieur à celui dont ils disposent aujourd’hui.

M. Bastien Lachaud (LFI-NFP). Je vous rejoins sur un certain nombre de constats. Vous appelez de vos vœux la mise en place d’un nouveau Livre blanc, le dernier datant de 2013. Il est effectivement plus que temps de mener cette réactualisation. C’est au pilote de la RNS de 2017 que je souhaite poser ma question. Vous avez évoqué le renouvellement de cette RNS en 2021, ce qui vous semblait beaucoup trop hâtif. Le président de la République a annoncé en janvier que cette RNS était d’ores et déjà dépassée et donc, avec elle la dernière loi de programmation militaire, que nous avons votée au pas de charge, sans véritable débat, en raison de « l’urgence ».

Cette accélération du renouvellement des revues stratégiques ne met-elle pas en cause l’existence même d’une loi de programmation ? Si cette dernière doit être revue tous les deux ou trois ans, en quoi relève-t-elle réellement de la programmation ? N’est-ce pas la démonstration que nous n’arrivons pas à programmer notre capacité à réagir à de multiples risques et multiples menaces variées ? Pensez-vous que la RNS de 2021 est aujourd’hui tellement dépassée qu’elle doive nécessiter une relecture ?

M. Arnaud Danjean. Vos questions sont extrêmement pertinentes. Dans le domaine de la défense et au-delà, dans les domaines régaliens en général, une loi de programmation me semble indispensable, car elle fournit une visibilité, une stabilité, et une projection. Comme je l’ai indiqué, j’avais été surpris de l’actualisation stratégique de 2021, qui ne me semblait pas fournir d’apports majeurs par rapport à la RNS de 2017, hormis un constat d’accélération des tendances discernées en 2017, notamment en matière de durcissement de la conflictualité.

C’est la raison pour laquelle il semble nécessaire d’entreprendre un pas de côté et de lancer un débat un peu plus vaste, qui ne soit pas uniquement piloté par la direction générale des relations internationales et de la stratégie (DGRIS) et le secrétariat général de la défense et de la sécurité nationale (SGDSN), des organismes par ailleurs très respectables et très compétents. Il est nécessaire que la représentation nationale puisse s’exprimer, d’autant plus que les consensus sont bien moins établis qu’auparavant sur les questions de défense. Or, in fine, ces travaux sont destinés à nos forces, nos soldats, qui sont prêts à mourir pour nous. Ils réclament à juste titre une cohésion nationale, un soutien populaire, qui ne peuvent être obtenus par des exercices organisés en catimini, dans les cénacles habituels. Nous risquons d’aboutir ainsi à un effilochage de ce sentiment de cohésion dont nos forces armées ont besoin.

J’ajoute qu’en pilotant l’exercice en 2017, j’avais ressenti une forme de frustration, dans la mesure où une simple RNS ne donne pas lieu à de véritables arbitrages. Ce n’est un secret pour personne mais, par exemple, le chef d’état-major de la marine regarde combien de fois le terme « domaine maritime » est cité dans la revue, le chef d’état-major de l’armée de l’air en fait de même pour le « domaine aérien et spatial » et le chef d’état-major de l’armée de terre scrute de son côté les références au « domaine terrestre ». Chaque armée redoute de se voir supprimer des crédits si elle apparaît moins souvent que les autres dans la RNS. Cela conduit finalement à des exercices d’équilibrisme sémantique, qui empêchent de dégager des priorités.

Je ne prétends pas qu’il faille nécessairement procéder à des ruptures ; je ne me sens pas habilité à porter ce jugement qui mériterait un véritable débat de fond. Mais encore une fois, sur le plan méthodologique, ce type d’exercice ne permet pas d’aller aussi loin que les circonstances l’exigeraient. Il faut toujours garder la tête froide et essayer de prendre un peu de recul par rapport à l’actualité immédiate.

Mme Sabine Thillaye (Dem). J’ai eu, comme vous, la possibilité de participer à la Conférence de Munich sur la sécurité. Depuis la guerre en Ukraine, il est exigé de plus agir en Européens, plus vite et en dépensant plus. Malgré quelques avancées, j’ai le sentiment que nous parlons surtout du pourquoi, mais très peu du comment, face à une situation d’urgence. À Munich, j’ai assisté à une table ronde avec la Banque européenne d’investissement (BEI), dont les représentants indiquaient que l’argent privé était disponible, mais qu’il fallait au préalable bien identifier les besoins, pour permettre le ruissellement.

Il existe une boussole stratégique européenne, le Livre blanc européen sera bientôt remis, des travaux sont actuellement menés sur notre revue nationale stratégique et d’autres États européens mènent actuellement le même travail. Comment celles-ci peuvent-elles s’articuler pour établir une ligne de conduite pour le futur, au-delà du conflit en Ukraine ?

M. Arnaud Danjean. Nous connaissons effectivement un foisonnement d’exercices stratégiques. Je pense que nous perdons un peu de temps ce faisant et qu’il conviendrait d’aller directement à l’action, c’est-à-dire aux financements. Depuis des mois, nous entendons, par exemple, dire que la BEI va assouplir ses règles pour autoriser le financement de l’industrie de défense. Des progrès ont été accomplis pour les projets à double usage, mais il faut aller plus loin. De nombreux investisseurs institutionnels manifestent de l’intérêt pour la défense, sont prêts à investir, mais ils redoutent d’être sanctionnés par des organismes de notation ou au titre de normes environnementales et sociales ou par une nouvelle taxonomie européenne. Par ailleurs, le secteur de la défense présente de telles spécificités que les retours sur investissement n’y sont pas forcément optimaux. Malheureusement, lors de la Conférence de Munich sur la sécurité, les propos de la présidente de la BEI ne me sont pas apparus très encourageants. Elle craint une dégradation des notations financières. Pourtant, de nombreux fonds d’investissements américains sont très actifs dans la défense et parviennent à se refinancer sans problème.

Dans ce domaine également, le discours de la France n’est pas toujours très adroit, puisqu’elle met surtout en avant la possibilité de lever de la dette européenne, à travers un nouvel emprunt, des eurobonds pour la défense. Une partie de la solution réside de fait dans ces eurobonds, mais il faut aller au-delà. D’une part, je ne suis pas certain que nous puissions dégager un consensus auprès de nos partenaires, même si les positions évoluent. D’autre part, il conviendrait d’abord d’énoncer les projets dans lesquels ces fonds seront investis. À défaut, les sommes seront dispersées par les États, comme le plan de relance européen NextGenerationEU après le Covid, et l’effet recherché ne sera pas atteint. Je prône à l’inverse une approche projet par projet, en identifiant cinq à six projets capacitaires, accompagnée par un fonds plus agile. Un fléchage doit être établi et il faudra s’y tenir.

Enfin, lors de cette Conférence de Munich sur la sécurité, le discours prononcé par le vice-président américain J.D Vance a suscité un fort retentissement médiatique. Pour ma part, j’ai surtout été frappé par le fait qu’il n’a pas parlé de défense, ni de l’Ukraine ni de l’Otan. Il ne s’est pas aventuré sur les questions stratégiques, alors même qu’il s’exprimait dans un forum spécialisé, il est demeuré dans un domaine qui lui est familier, celui des valeurs et de l’idéologie. J’en tire l’hypothèse que les positions ne sont absolument pas figées et consolidées à Washington sur l’avenir de la relation transatlantique ou sur les options stratégiques, pour le meilleur et pour le pire. Le dialogue des Européens avec Washington sera très compliqué, de plus en plus compliqué, mais il ne sera pas inexistant pour autant.

Mme Sabine Thillaye (Dem). En revanche, j’ai été frappée de l’énergie avec laquelle il a parlé. En comparaison, nous paraissons parfois trop hésitants et sans puissance, en Europe.

M. Jean-Louis Thiériot (DR). Pouvez-vous évoquer un peu plus en détail les priorités qui vous paraissent essentielles ?

Ensuite, vous mentionnez un élément qui me paraît très intéressant : la possibilité pour les pays qui, par définition, ne seraient pas susceptibles de bénéficier directement de ces priorités, d’utiliser par exemple des compensations en fonds structurels. De quelle manière envisagez-vous cette mise en œuvre ?

Enfin, vous soulignez l’importance de parler à tous les pays, y compris ceux qui ne sont pas des « grands ». À l’appui de vos vingt-cinq années d’expérience, considérez-vous qu’il existe d’importantes marges de progression pour nos industriels – notamment les grands ensembliers – d’aller se fournir auprès de sous-traitants issus de pays qui ne disposent pas forcément d’une BITD bien établie. Je pense par exemple à des pièces métallurgiques produites par des entreprises slovènes.

M. Arnaud Danjean. Comme je l’ai indiqué précédemment, je regrette que vous n’ayez pas pu poursuivre votre tâche ministérielle. À Bruxelles, nous souffrons d’un chaînon manquant pour être au quotidien au contact de nos partenaires européens et des industriels. Nous avons besoin de travailler en amont au niveau de la Commission, au niveau intergouvernemental, mais aussi du Parlement européen.

J’ai mentionné l’idée de compensations spécifiques en me rappelant les débats qui étaient intervenus lors du lancement de la coopération structurée permanente (PESCO). À l’époque, deux visions s’affrontaient : l’Allemagne voulait embarquer tous les pays à bord, quand la France privilégiait un plus petit club. La vision allemande l’a emporté, mais les réalisations demeurent très modestes. Pour pouvoir être efficaces, il faut aussi savoir faire preuve d’exclusivité, quitte à se heurter à la « bonne conscience » européenne qui reprochera une Europe à plusieurs vitesses. Mais depuis ses débuts, la construction européenne a toujours progressé à plusieurs vitesses.

Ensuite, certains argueront que les pays n’appartenant pas au « club » bloqueront les projets. C’est la raison pour laquelle j’évoquais les fonds structurels, qui doivent pouvoir être consacrés aux sujets de défense. De plus, certains projets de défense sont tellement duaux qu’ils sont en très grande partie civils, à l’instar de la mobilité militaire, sujet que la France a souvent négligé en considérant qu’il s’agissait là d’une lubie des pays d’Europe centrale et orientale. Mais construire des routes et des ponts, mettre des chemins de fer au gabarit dans des pays qui ne disposent pas d’une BITD bien établie leur permet de bénéficier de financements collectifs.

Les réglementations européennes, en particulier sur le Fonds européen de défense, obligent les grands industriels à bâtir des consortiums dans lesquels figurent au moins trois entreprises issues de trois pays, pour pouvoir postuler à un projet financé par l’UE. Ces industriels peuvent alors faire appel à des partenaires « alibi » issus de petits pays. Cette façon ne me semble pas forcément la meilleure pour faire exister les acteurs de taille modeste.

Votre évocation de la Slovénie me rappelle une anecdote. Je m’étais déplacé dans ce pays en juin 2021, à l’occasion du trentième anniversaire de son indépendance. J’avais discuté à cette occasion avec le ministre de la défense qui me disait que son homologue français ne s’était jamais déplacé dans en Slovénie, quand sur la même période, la ministre allemande se rendait quasiment une fois par mois à Ljubljana, pour traiter notamment de projets capacitaires modestes mais qui permettent précisément de construire l’interopérabilité, mais également de créer une familiarité bien utile lorsqu’il s’agit de remporter des arbitrages à la table du Conseil européen.

Il est certes plus prestigieux de se rendre à Washington ou aux Émirats arabes unis, où les carnets de commandes et les enjeux stratégiques sont plus valorisants, mais encore une fois, nous agissons en Europe, avec des partenaires européens. Vouloir la solidarité européenne et promouvoir l’autonomie stratégique européenne implique d’effectuer ce travail. Je comprends très bien l’importance de disposer de partenaires privilégiés, mais je pense qu’il ne faut négliger personne.

Mme Florence Goulet (RN). Votre expertise dans les domaines militaires, diplomatiques et du renseignement, ainsi que votre récente fonction auprès du premier ministre Michel Barnier, me conduit à vous interroger au sujet de la potentielle vente de missiles Meteor à la Turquie. Le premier ministre grec a de nouveau exprimé ses inquiétudes à Emmanuel Macron il y a quelques jours. Ce missile air-air longue portée, conçu par MBDA a été livré à la Grèce avec vingt-quatre Rafale, lui conférant une très nette supériorité aérienne, notamment face à la Turquie.

Or cette dernière est en train de négocier la livraison de quarante Eurofighter et souhaite également les équiper de Meteor. L’exportation de ces missiles nécessitant l’accord unanime des parties du groupe MBDA, la Grèce demande à la France de ne pas autoriser cette vente, les autres partenaires y étant favorables. Outre notre partenariat stratégique avec la Grèce, l’autorisation de la France serait d’autant plus curieuse que la vente de Meteor à l’Égypte en complément des Rafale avait été refusée par les autres pays partenaires de MBDA.

Ces intérêts divergents ne sont-ils pas le symbole même de l’Europe de la défense qu’on nous vante tant ?

M. Arnaud Danjean. Je ne connais pas les modalités précises des contrats Meteor. En revanche, votre question permet d’aborder le sujet extrêmement sensible et intéressant des exportations d’armement. À ce titre, vous touchez du doigt l’une des grandes difficultés que nous allons rencontrer au niveau européen dans la restructuration capacitaire. Je me suis toujours battu afin que le contrôle des exportations d’armement demeure de la compétence nationale. S’il existe une position commune au sein de l’UE qui permet d’établir un minimum de cohérence, ces décisions relèvent in fine de décisions nationales. Nous ne devons pas nous voiler la face : plus nous allons nous orienter vers des financements européens intégrés, plus un certain nombre d’institutions européennes, dont le Parlement européen, seront tentées d’exiger un droit de regard sur l’exportation ou la réexportation. J’y vois là une dérive potentiellement dangereuse.

Votre question renvoie également à la façon dont nous concevons les ventes d’armes en France. L’aspect commercial est important ; les entités qui procèdent à ces ventes sont des entités commerciales. Mais une fois encore, le domaine de la défense est spécifique, il ne s’agit pas d’une activité comme une autre, car elle comporte une dimension de partenariat stratégique. De ce point de vue, nous, Français, devons être très vigilants à demeurer cohérents. Or je relève parfois quelques décisions surprenantes. Nous accompagnons généralement la vente de certains équipements très structurants de partenariats stratégiques, comme nous l’avons fait avec la Grèce, ce dont je me réjouis. Mais cela implique des engagements. Armer le potentiel adversaire stratégique du pays avec lequel nous avons noué un partenariat pose à tout le moins quelques questions.

Les bénéfices commerciaux ne sont pas à négliger, mais encore une fois, il faut faire preuve de cohérence. Nous ne pouvons pas d’un côté soutenir, notamment auprès de la Commission européenne, que la défense n’est pas un marché comme les autres ; et d’un autre côté balayer ces spécificités quand il s’agit de vendre à des pays rivaux de ceux avec lesquels nous avons établi un partenariat. Nous risquons d’y perdre notre crédibilité et nos partenaires.

La Turquie constitue par ailleurs un cas spécifique. Il s’agit à la fois d’un allié dans le cadre de l’Otan, mais sa politique extérieure dans le Caucase, au Proche et Moyen-Orient, ou en Méditerranée orientale n’était pas nécessairement alignée avec nos intérêts, c’est un euphémisme. L’évocation de la Turquie me permet d’ailleurs de revenir à la question de Mme Colombier sur l’armée européenne. En 2020, un incident a impliqué la marine française et la marine turque, qui se livrait au large de Chypre à des déploiements qui n’étaient clairement pas amicaux. À cette occasion, nous avons joué notre rôle d’allié au sein du « club européen », en venant assister Chypre et la Grèce, mais seulement huit autres pays européens nous avaient soutenus dans ce rapport de force, quand de grands partenaires prônaient la médiation. Imaginons que nous ayons eu une « armée européenne », quel ordre aurait-elle reçu dans un cas de figure comme celui-ci, où les divisions politiques étaient flagrantes entre Européens ?

M. le président Jean-Michel Jacques. Je vous remercie pour vos propos, qui ont largement éclairé la commission sur l’ensemble de ces sujets.

8. Audition, ouverte à la presse, de M. David Cvach, représentant de la France auprès de l’OTAN (cycle Europe de la défense) (mercredi 5 mars 2025)

M. le président Jean-Michel Jacques. Mes chers collègues, nous poursuivons aujourd’hui nos travaux liés à l’actualisation de la revue nationale stratégique (RNS) et à notre cycle de travail consacré aux enjeux sur l’Europe de la défense, avec l’audition de Monsieur David Cvach, représentant permanent de la France auprès de l’Otan.

Nommé l’été dernier à cette fonction, votre carrière vous a notamment conduit dans des pays qui ont été au cœur des enjeux de sécurité des dernières décennies : l’Algérie, l’Irak, l’Iran et enfin les États-Unis. Vous avez également été ambassadeur en Suède entre 2017 et 2020, puis directeur de l’Union européenne au ministère de l’Europe et des affaires étrangères. Vous arrivez dans une organisation qui, jugée en état de mort cérébrale en 2019, est aujourd’hui bousculée, bien qu’elle se soit récemment élargie à de nouveaux membres, la Suède et la Finlande.

L’Otan fait face à de nombreux défis, dont le principal est incontestablement celui de l’unité, qui s’est d’ailleurs accentué avec les dernières déclarations du président Trump. Si le contexte stratégique de 2022, adopté au sommet de Madrid, désigne la Russie comme « la menace la plus importante et la plus directe pour la sécurité des Alliés », il semblerait que cela ne soit plus l’avis de l’ensemble des alliés, à commencer par les États-Unis, pour qui la Chine constitue à présent sa principale menace stratégique, contre laquelle il cherche à mobiliser l’Otan. Par ailleurs, les tensions récurrentes entre la Grèce et la Turquie constituent une autre menace de l’unité de l’Otan, mais également un obstacle à la coopération avec l’Union européenne, notamment en raison de la question chypriote.

Le retour de Donald Trump à la Maison Blanche tend les relations entre les alliés et celui-ci affaiblit l’Otan par ses déclarations ou ses décisions. Alors que l’Europe de la défense tente de se développer, l’articulation de celle-ci avec l’Otan constitue toujours un sujet de crispation. Un pilier européen de l’Otan pourrait peut-être permettre de dépasser cette crispation. Qu’en pensez-vous ? La France, moteur de l’autonomie stratégique européenne, occupe une position singulière au sein de l’Otan. À ce titre, elle doit jouer un rôle dans le renforcement de l’Otan, mais également dans la formation et la définition de ce pilier européen.

Sur tous ces sujets, comme sur d’autres, soyez assurés que vous disposez de toute l’attention de notre commission, représentée en nombre ce matin.

M. David Cvach, représentant de la France auprès de l’Otan. Je vous remercie pour votre accueil. Avant d’évoquer l’actualité, qui entraîne une modification rapide de nombreuses lignes, je tiens à vous indiquer au préalable ce qui me semble représenter le cœur de la valeur ajoutée de l’Otan, et qu’il nous faut essayer de préserver dans la phase compliquée qui s’ouvre.

L’Otan se distingue par trois spécificités. La première porte sur une planification de défense pour faire face à une menace principale, posée par la Fédération de Russie. Cette planification est adossée à une structure de commandement où nous affectons des officiers, et à une structure de forces où les nations transfèrent sous conditions des personnels. Ensuite, il s’agit d’un processus capacitaire qui établit pour l’Alliance des cibles à atteindre pour nourrir les plans et les forces. Ces cibles sont ensuite distribuées entre les alliés. Enfin, l’Otan constitue un cadre d’interopérabilité, qui va de la standardisation des matériels à la standardisation des pratiques opérationnelles, que nous testons dans le cadre d’exercices réguliers. Aucune autre organisation permanente multilatérale ne dispose de telles spécificités, qu’il serait difficile de répliquer de zéro. Au quotidien, j’observe que ce travail est réalisé sérieusement. Il bénéficie directement à notre sécurité et il faut donc essayer de le préserver.

J’en viens maintenant au contexte de « grande incertitude » mentionné par le président de la République, que nous vivons actuellement. C’est un mot qui s’applique parfaitement à ce qui nous vivons au sein de l’Otan. Il n’y a pas eu jusqu’à présent de remise en cause directe par les États-Unis de l’Otan, ni de l’article 5 du traité, ni même de leur présence au sein de l’Organisation. Hier se sont déroulées les auditions de confirmation de mon probable futur collègue américain, qui a au contraire réaffirmé l’engagement américain dans l’Otan et en soutien à l’article 5.

En revanche, nous avons connu trois remises en cause indirectes, qui ont un impact majeur. La première concerne la décision du président Trump de parler à Poutine sur la base d’un certain nombre de paramètres qui sont à l’opposé de ce que les alliés ont agréé ces dernières années concernant l’Ukraine et la Russie : ambiguïté -pour ne pas dire plus- sur l’intégrité territoriale de l’Ukraine, rejet de son adhésion à l’Otan, remise en cause de la légitimité du président Zelensky et du soutien américain à l’Ukraine. Nous voyons à l’Otan, comme cela a été préfiguré à l’ONU, que les États-Unis cherchent à gommer les langages hostiles à la Russie dans les textes. De tels événements ne peuvent qu’impacter une organisation qui a été conçue pour contrer la menace russe.

Le deuxième élément a trait à l’affirmation par le secrétaire américain à la défense Pete Hegseth, lors de sa venue à l’Otan, que les troupes américaines présentes en Europe n’y resteraient pas éternellement, car elles devront se concentrer sur la zone indo-pacifique et plus spécifiquement sur la Chine. Or ces troupes représentent un élément essentiel de la crédibilité de l’Otan, même si elles ne sont pas des forces de l’OTAN (qui d’ailleurs n’a pas de forces en propre) puisque près de 100 000 hommes sont déployés par les États-Unis sous le commandement d’officiers généraux américains en Europe. Ces officiers ont une « double casquette », dont une casquette Otan, à commencer par le commandant suprême des forces alliées en Europe (Saceur). L’idée sous-jacente consiste à dire que les Européens doivent s’occuper d’eux-mêmes, c’est-à-dire de la défense conventionnelle de l’Europe, pendant que les Américains s’occuperont de la Chine. Ici aussi, nous ne pouvons que ressentir un impact au sein d’une organisation fondée sur le principe d’une coopération face à la menace russe.

Le troisième élément, encore plus nouveau que les deux précédents, est relatif à la prise à partie par les États-Unis d’un certain nombre d’alliés, comme le Canada, le Danemark concernant le Groenland, la Roumanie concernant le report des élections, mais également la prise à partie de l’Union européenne en tant qu’organisation. Je pense également aux prises de position du vice-président américain concernant l’Allemagne, le Royaume-Uni ou la Suède, lors de son discours à Munich il y a peu. L’ensemble de ces aspects dessine un projet idéologique destiné à affaiblir le projet européen, perçu par Donald Trump comme dirigé contre les États-Unis. J’ajoute qu’il y a chez beaucoup d’alliés européens une forme de traumatisme quand ils observent les développements intérieurs aux États-Unis, qu’ils jugeaient impossibles.

L’incertitude sur le degré de soutien américain aux Européens au sein de l’Otan dans la durée remet en cause les convictions des atlantistes, mais aussi celles des sceptiques. En effet, atlantistes et sceptiques partageaient en commun l’idée que les États-Unis étaient très attachés à l’Alliance, certains pour s’en féliciter, d’autres pour le déplorer.

Incertitude n’est pas certitude. Nous ne devons pas renoncer à influencer les décisions américaines, dont nombre d’entre elles ne sont pas prises, voire réellement conceptualisées. Il importe donc de parler à l’administration américaine en commençant par le niveau le plus important, qui est celui du président Trump.

Mais la simple existence d’une telle incertitude constitue bien un élément nouveau, qui entraîne deux grandes séries de conséquences.

La première a trait au thème de l’autonomie stratégique des Européens. Ce thème, porté depuis longtemps par la France, progresse désormais en raison du choc perçu par la grande majorité des alliés européens, qui s’accommodaient très bien jusque-là de la situation prévalente. En effet, ils recevaient des États-Unis quelque chose de très coûteux, la garantie de leur sécurité, en échange de quelque chose qui leur coûtait assez peu, c’est-à-dire un alignement politique assez large sur les Américains. Pendant des décennies, les pays qui étaient les plus en soutien politiquement de la relation transatlantique étaient aussi ceux qui dépensaient le moins pour leur défense. Cette corrélation n’est pas contradictoire, elle est assez logique. Sur ce point, l’administration américaine n’a pas tort ; il existait un phénomène de « passager clandestin ».

Désormais, nous vivons une situation complètement différente, avec la prise de conscience générale qu’il faut faire émerger l’Europe comme puissance. Le débat est rouvert, notamment en Allemagne, à la lumière des déclarations très importantes de Friedrich Merz au soir de son élection. Vous avez également vu la lettre que la présidente von der Leyen a diffusée en amont du Conseil européen qui se réunira demain. Nous assistons bien à un changement de paradigme, que nous appelions de nos vœux. Bonne nouvelle, car nous avons en effet promu ce thème de l’autonomie stratégique dans une certaine solitude, pendant des années.

Désormais, il existe un espace pour y parvenir, sans forfanterie, mais avec une certaine gravité. Ce nouveau contexte signifie des remises en cause douloureuses pour les autres, mais à vrai dire également pour nous-mêmes. Réduire notre dépendance aux États-Unis nécessitera d’augmenter nos moyens, dans des proportions qui nécessiteront de renforcer les solidarités et les interdépendances entre les Européens. Jusqu’où sommes-nous prêts à compenser une solidarité transatlantique défaillante par une solidarité européenne renforcée ? Cette question, extrêmement politique, est devant nous et nécessitera d’opérer un certain nombre d’arbitrages, notamment dans le cadre de la révision de la RNS. Estimons-nous que la solidarité et la communauté de destin entre Européens reposent sur des fondements philosophiques, historiques, culturels, économiques plus profonds que ceux que nous avions sur le plan transatlantique ? Jusqu’où sommes-nous prêts à jouer ce jeu de la solidarité européenne et des dépendances mutuelles consenties ?

La deuxième série de conséquences, qui est plus directement de mon ressort, porte sur les traductions concrètes d’une Europe stratégiquement autonome. Comment construire cette autonomie ? Il nous faut plus d’hommes mieux entraînés, plus de matériels interopérables, avec des plans crédibles qui dissuadent nos adversaires.

Dans toutes les armées de l’Alliance, se pose le sujet du recrutement et de la fidélisation des militaires, dans un contexte souvent très tendu sur le marché du travail. Il sera nécessaire de mettre en place une politique d’attractivité spécifique.

Il nous faudra également plus de matériels, ce qui implique une politique industrielle renforcée, au niveau français et européen.

En matière d’interopérabilité entre les armées, il demeure encore beaucoup à faire afin que les matériels, les munitions et les procédures soient pleinement interopérables.

Par ailleurs, l’Europe souffre d’un manque assez cruel au niveau européen d’enablers, c’est-à-dire les matériels qui permettent de faire fonctionner les autres matériels en matière de renseignement, de surveillance, de reconnaissance, de ciblage, de déplacement, de transport, de ravitaillement, de commandement et de contrôle. Il faut nous doter en priorité de ces matériels, qui constituent la « glu » entre nos armées, laquelle est actuellement assurée très largement par les Américains.

Nous devons par ailleurs établir une analyse commune des menaces et des plans crédibles pour y répondre. Ce travail est bien réalisé dans le cadre de l’Otan, dont il s’agit du cœur de métier. L’enjeu consiste ici à faire en sorte que l’éventuel désengagement des Américains et la montée en puissance des Européens s’effectuent dans des conditions qui préservent la possibilité et la crédibilité de ces plans.

Pour y parvenir, il nous faut plus de financements publics et privés au niveau national et européen. Vous savez mieux que moi le défi politique que cela représente, mais si nous considérons que nous entrons dans la période la plus dangereuse depuis la guerre froide, il ne sera pas possible de la gérer à la moitié du coût dépensé en moyenne pendant la guerre froide.

Dans ce contexte, il importe également de plus recourir à l’innovation, qui peut nous aider face au double goulot d’étranglement industriel et financier que nous connaissons. Lors de son audition devant votre commission, l’amiral Vandier, qui mène un travail remarquable comme commandant suprême pour la transformation, vous a présenté la révolution en cours dans les affaires capacitaires, ainsi que les possibilités que l’innovation offre pour obtenir assez rapidement de la masse à des coûts relativement faibles, en complément des grandes plateformes qui resteront bien sûr nécessaires. Si la France et l’Europe décident de mener à bien d’importants investissements, il me semble essentiel de prioriser l’innovation et de rattraper notre retard dans ce domaine, qui est déjà plus important que dans le domaine des solutions industrielles classiques.

En conclusion, je souligne deux éléments pour essayer d’être complet. Le premier n’est pas directement de mon ressort et concerne la dimension nucléaire. Nous ne souhaitons pas conduire cette discussion dans le cadre de l’Otan, mais cette dimension y est évidemment très présente. Tout en réclamant un transfert de charge conventionnel, les Américains n’ont à ce stade jamais mentionné une remise en cause de leur garantie nucléaire. Cependant, nous constatons que cette question peut elle aussi subir des impacts au moins indirects, impliquant que les Européens conduisent un débat à ce propos. Le probable futur chancelier allemand l’a proposé et le président de la République a répondu qu’il y était ouvert – et pour cause, puisque nous le proposons depuis des années.

Le dernier élément est relatif à l’Ukraine. Tout ce qui apparaît cher aujourd’hui coûtera encore plus cher demain si l’Ukraine doit subir un accord léonin. Une Ukraine fragile équivaudrait à une sécurité dégradée pour les Européens. Il serait donc nécessaire de renforcer encore plus notre posture, engendrant un coût supplémentaire très élevé. C’est la raison pour laquelle, en dépit des incertitudes du moment, nous sommes particulièrement actifs sur le dossier ukrainien, comme en témoigne le déplacement du président de la République à Washington.

M. le président Jean-Michel Jacques. Je cède à présent la parole aux orateurs de groupe.

M. Julien Limongi (RN). Monsieur l’Ambassadeur, le monde semble redécouvrir ces derniers jours que les États-Unis, quelle que soit l’administration, font preuve d’un tropisme isolationniste. Certains en profitent pour ressortir leur projet chimérique d’Europe de la défense. Entre l’alignement sur Washington et les lubies fédéralistes, la voix de la France s’est historiquement distinguée par son indépendance, garantie notamment par sa dissuasion nucléaire. Or certaines propositions récentes évoquent une mise en commun de cette force au sein d’une hypothétique défense européenne. Nous le disons avec la plus grande clarté : la dissuasion nucléaire française ne saurait être ni partagée, ni même diluée. Elle constitue le socle de notre autonomie stratégique et doit le rester.

À l’inverse, la France a toujours fait le choix d’une industrie de défense souveraine et d’un modèle militaire autonome, fidèle à l’héritage du général de Gaulle. Pourtant, la question de l’interopérabilité se pose aujourd’hui avec acuité, alors que la quasi-totalité des pays européens ont opté pour du matériel militaire américain au détriment des équipements européens. La France doit représenter un acteur de la stabilité et ne pas entrer dans une logique de confrontation qui serait contraire à ses intérêts. C’est pourquoi le Rassemblement national s’oppose à l’adhésion de l’Ukraine à l’Otan comme à l’Union européenne. Une telle perspective ne ferait qu’attiser les tensions et nous entraîner dans une escalade dont nous ne maîtriserions ni les risques, ni les conséquences.

Elle ne serait d’ailleurs d’aucune aide immédiate à l’Ukraine, qui fait preuve d’une résilience et d’un courage admirables. Les processus d’adhésion sont particulièrement longs et fastidieux et le ministre des affaires étrangères a rappelé devant cette assemblée qu’il n’y aurait pas d’exception pour. Dès lors, alors que l’actualisation de la RNS de 2022 est en cours de réflexion, comment la France peut-elle préserver son autonomie stratégique et sa liberté d’action en Europe et dans le monde, tout en refusant une soumission à Washington et une défense européenne artificielle, sans vision ni capacité réelle ?

M. David Cvach. Je ne me sens pas particulièrement soumis, ni contraint dans mon activité quotidienne d’ambassadeur à l’Otan, où je suis capable, au nom de la France, de dire oui ou non. Ce qui nous définit assez bien – au moins depuis les origines au moins de la Ve République – c’est l’idée que nous sommes alliés, mais pas aligné, ce qui est assez différent d’une position de non-aligné. Nous jouons un rôle très important au sein de l’Otan pour contribuer à définir une réponse forte face à la menace russe, car telle est la vocation de cette alliance ; en revanche, nous conservons toujours notre liberté de parole et de décision.

Comme je l’ai indiqué, nous ne souhaitons pas mener une discussion concernant le nucléaire dans le cadre de l’Otan. Cependant, en tant que diplomate français, j’estime que le nucléaire figure au cœur de notre politique de défense et de notre politique étrangère. Il faut mener un débat entre Européens, en rappelant qu’un élément, la décision, ne se partage pas. Il n’en est pas question. En revanche, il importe de discuter de la dimension européenne de nos intérêts vitaux, qui a été exprimée par le président de la République, mais aussi un certain nombre de ses prédécesseurs. Le Ministre des Armées a récemment récapitulé les expressions utilisées par les présidents successifs, y compris celle du Général de Gaulle.

Ensuite, si les États-Unis se retranchent dans l’isolationnisme, je vois mal comment ils resteraient dominants à l’Otan. Ils n’ont pas tenu ce discours à ce jour, mais s’ils devaient se désengager de l’Otan, il me semble que cela nous ouvrirait des perspectives intéressantes pour y prendre plus d’importance, en tant qu’Européens.

En matière de stratégie militaire, nous voulons et devons être capables de conduire seuls la sanctuarisation de notre territoire national. En revanche, pour le reste de notre stratégie militaire, nous devons être en mesure d’agir dans le cadre de coalitions. À l’inverse de nombreux pays, nous n’avons pas besoin de l’Otan pour notre survie, mais nous devons être capables de travailler avec les autres pour assurer notre sécurité, à travers des coopérations et l’interopérabilité.

Ces éléments doivent être adossés à une industrie européenne. Nous pensons fermement que si l’Europe développe un grand programme d’investissement dans la défense, elle doit évidemment le faire avec une forte préférence européenne. Il n’est pas question de recréer par ce biais les dépendances que nous essayons de réduire par ailleurs.

Mme Natalia Pouzyreff (EPR). Monsieur l’ambassadeur, au nom de mon groupe, permettez-moi de vous remercier pour votre discours franc et clair sur le plan politique. Chaque jour apporte effectivement une marque supplémentaire du désintérêt de l’administration Trump pour la sécurité de l’Europe et pose de manière inédite la question de l’avenir de l’Otan. De fait, les dernières évolutions, dont le rapprochement entre Moscou et Washington, la posture inamicale vis-à-vis des alliés occidentaux, l’accueil insultant réservé aux présidents. Zelenski et maintenant la suspension de l’aide militaire à l’Ukraine donnent l’impression d’assister à un renversement d’alliance.