M. Jean-Louis Thiériot. Je tiens à remercier les co-rapporteurs pour la qualité remarquable de leur travail mené dans un esprit républicain et d’unité nationale. Au sein de notre commission, nous avons aussi pour mission de montrer aux soldats engagés sur le terrain de montrer que la Représentation nationale et le pays tout entier sont derrière eux. Et de faire prendre conscience que la sécurité à Paris se gagne aussi à Gao et dans les boucles du Niger. Merci pour ce rapport d’information qui donne du sens à l’engagement de la France et le replace en perspective, à la fois dans l’histoire et pour son avenir. C’est précieux quand nos soldats versent leur sang au Sahel. La question que je souhaite poser aux co-rapporteures porte sur la guerre informationnelle. Comme vous l’avez brièvement évoqué, la France est sur place l’objet d’attaques de désinformation venant de groupes locaux ou de puissances étrangères. Je souhaitais donc connaître votre analyse de cette guerre informationnelle. Que pensez-vous notamment des répliques françaises ? Sont-elles suffisantes ? Doivent-elles être renforcées ? Car ces attaques ont lieu aujourd’hui au Sahel, mais elles pourraient se produire sur tous les théâtres d’opérations. C’est une réalité à laquelle donc il faut se préparer.
Mme Josy Poueyto. Je voudrais tout d’abord vous remercier pour avoir souligné à plusieurs reprises à quel point Barkhane et Pau étaient intimement liées à travers la présence des forces spéciales et du 5e régiment d’hélicoptères de combat qui a payé un lourd tribut. Je leur adresse mon respect profond, ma reconnaissance et mon affection.
La lecture du rapport nous rappelle à nos fondamentaux : Barkhane joue un rôle majeur au Sahel mais gagner la guerre sur le plan militaire ne sera jamais suffisant. Il faut aussi – et surtout – gagner les populations. Par conséquent, la solution sera politique avec le relais des programmes d’aides au développement. Cette approche globale militaire, économique, sociale et environnementale, nous la soutenons, tous, depuis le début. Toute la difficulté consiste à traduire, concrètement et rapidement, cette volonté auprès des civils. Le rapport montre bien comment l’action internationale peut gagner en efficacité dans ce domaine. Il me semble primordial en effet, aujourd’hui, de rompre avec un certain nombre d’habitudes, de valoriser notamment les projets de nature à avoir un impact direct sur les populations et ne plus se focaliser sur des dossiers d’infrastructures ou sur des opérations qui se déploient en priorité sur les zones les plus habitées, parfois au détriment des plus démunies.
Déjà en janvier 2020, le groupe des démocrates et démocrates apparentés que je représentais, souhaitait, à l’occasion d’une question au gouvernement, que nous marquions très vite un tournant dans les actions engagées au Sahel. Nous étions alors en attente de la loi de programmation relatif au développement et à la lutte contre les inégalités mondiales. Le texte est désormais en discussion devant le parlement.
L’aide publique française devrait ainsi passer de 0,37 % du revenu national brut à 0,55 % en 2022 et à 0,7 % en 2025. En même temps, les lignes bougent. L’aide au développement veut privilégier les partenariats, mais aussi par exemple s’adresser au secteur privé, aux diasporas et se donner les moyens d’un contrôle plus qualitatif. Mais surtout se concentrer sur les pays les plus vulnérables.
Avez-vous une opinion, ou des éléments, sur l’effet de levier que pourrait avoir, dans ce nouveau contexte législatif, l’aide publique française au Sahel ?
Mme Isabelle Santiago. En préambule, je vous remercie sincèrement pour le rapport que vous avez rédigé et les éclairages que vous avez fournis. Je souhaiterais saluer le travail des co-rapporteures de la mission d’information et mentionner l’accord de mon groupe sur les grandes conclusions qui sont tirées quant à l’opportunité de la poursuite de l’opération Barkhane ainsi que son utilité pour la stabilité régionale et plus largement pour la sécurité de l’Union européenne.
Permettez-moi également de souligner l’engagement remarquable des militaires français de l’opération Barkhane, ainsi que des troupes de nos partenaires maliens et nigériens notamment, qui ont permis d’assurer de nombreux succès sur le terrain en 2020.
Les chefs de nos forces armées, que notre commission a l’habitude d’auditionner, soulignent régulièrement que le dispositif et le format de Barkhane n’ont jamais été monolithiques. Ils sont en constante adaptation et par nature évolutifs, il ne s’agit donc pas de savoir s’il faut faire évoluer l’opération Barkhane mais bien comment, selon quels objectifs, selon quelles modalités et à quel horizon. De ce point de vue, il convient de tracer un certain nombre de perspectives. L’objectif est indéniablement de renforcer à la fois la sahélisation et l’internationalisation du dispositif, autrement dit l’implication des armées de nos partenaires locaux principalement maliens et nigériens et la participation sur le terrain des armées de nos partenaires européens, voire internationaux.
La perspective est claire. D’une mission menée sous la forme d’une opération extérieure faisant intervenir massivement des militaires de la troupe, on passerait à un dispositif plus léger faisant intervenir principalement les forces spéciales ouvertes à la participation de nos partenaires européens qui viendraient en appui des forces armées locales maliennes et nigériennes qui, elles, deviendraient majoritaires sur le terrain.
L’opération Barkhane semble ainsi être amenée à être relayée progressivement par la montée en puissance de la task force Takuba qui devrait regrouper à terme selon les mots du Président de la République « 2 000 hommes, avec un pilier français autour de 500 hommes ». Cette dernière viendrait donc « en appui », « aux côtés des militaires sahéliens », « ce qui est une logique différente de celle des opérations extérieures ». Cette adaptation n’est évidemment pas pour tout de suite mais elle doit être envisagée selon les progrès effectués sur le terrain dans différents domaines à un horizon de 18 mois, avec les conditions et précautions nécessaires.
Enfin, en conclusion, je tiens à souligner que les succès du volet militaire de l’opération Barkhane, aussi important qu’ils soient, ne pourront être pérennisés dans le temps et sur la durée que si le volet politique prend le relais. De ce point de vue, le respect des accords d’Alger de 2015, comme les discussions internes aux différents acteurs maliens en vue de restaurer l’autorité de l’État sur ses frontières ainsi que sur les services de base assurés auprès de l’ensemble de la population, restent cruciales. Quels que soient les succès militaires, il nous faudra gagner la bataille politique.
Ces éléments, Mesdames les rapporteures, pour rappeler que l’avenir de l’opération Barkhane ne peut pas être improvisé – vous l’avez largement démontré dans votre rapport – et ses forces de transformation doivent déjà faire l’objet de débats. Je souhaitais donc savoir quelles pistes les informations recueillies dans votre rapport ont fait ressortir à ce sujet.
M. Thomas Gassilloud. Je remercie nos collègues pour ce rapport et veux saluer tous ceux qui se mobilisent pour le Sahel, nos militaires mais aussi leurs frères d’armes européens et sahéliens. Ce rapport est une excellente synthèse qui met en lumière la complexité de la situation sahélienne et contribue à améliorer notre connaissance du sujet. Au-delà des rapports visant à évaluer l’action publique, il semble important au groupe « Agir ensemble » que le Parlement soit force de proposition quant à l’évolution des opérations extérieures. La capacité du président de la République à agir seul et à engager la France et la force est un élément clé de notre crédibilité stratégique, mais ce mode de gouvernance, qui permet une grande réactivité, impose également une réflexion parlementaire dense, non seulement pour suivre les opérations extérieures mais également pour animer une réflexion stratégique prospective et être force de propositions. Il s’agit là du cœur de notre mission politique : au-delà d’évaluer, proposer dans l’intérêt de notre pays.
C’est pourquoi le groupe « Agir ensemble », parmi d’autres, s’est beaucoup mobilisé sur la question sahélienne. Ainsi, nous avons inscrit ce sujet à l’ordre du jour de la séance publique, le 4 mars dernier, ce qui a permis à chaque groupe politique de notre Assemblée de s’exprimer et d’interroger simultanément le ministre des Affaires étrangères et la ministre des Armées. La proposition du groupe « Agir ensemble » est de dépasser l’alternative entre partir et rester pour une troisième voie nommée « rester autrement »., que je ne détaillerai pas ici. L’été 2021 nous semble le bon moment pour choisir cette voie. Le rapport reprend l’historique de notre intervention, analyse la situation, dans ses principales dimensions, et rappelle les objectifs de notre pays, autour de la sahélisation et de l’internationalisation et de la mise en œuvre du sursaut civil.
À mon sens, le rapport aujourd’hui présenté aurait pu avoir un aspect prospectif, c’est-à-dire proposer des voies d’évolution de notre dispositif militaire. Le rapport, dans sa conclusion et sa troisième partie, s’y essaye et reprend la politique énoncée par le discours du Président de la République au Sommet de N’Djamena, visant à faire muter l’opération extérieure vers un projet de coopération structurelle régionale. Quelles évolutions envisagent les co-rapporteures pour notre mission au Sahel et notamment sur le format du dispositif ?
M. Bastien Lachaud. Madame la Présidente, mes chers collègues, je ne veux pas évoquer Barkhane sans rendre hommage à toutes les victimes du conflit au Sahel, aux civils et à nos militaires morts ou blessés dans l’exercice de leur mission. Leur souvenir nous oblige à la gravité, à la pondération mais aussi à la clarté.
Le rapport qui nous est présenté est le fruit d’un long travail que je remercie les rapporteures d’avoir accompli. Bien sûr, il mérite d’être publié, malgré les nombreux points de désaccord que j’y trouve. Je regrette, par exemple, qu’il n’aille pas plus loin et que les auteurs n’aient par exemple pas choisi de profiter de ce travail pour chercher à se procurer des éléments matériels concernant le bombardement de Bounti. Il est vrai que le contrôle de l’action de l’exécutif nous incombe à tous et je crois que nous ne devrions pas y renoncer.
Plus généralement, le point de vue des auteurs et celui de mon groupe divergent profondément. La contribution que je déposerai entrera davantage dans le détail. Pour l’heure, disons surtout que je ne partage pas l’enthousiasme des rapporteurs qui voit dans Barkhane une opération au bilan, je cite, « incontestablement positif ». Dans la mesure où le nombre des combattants, leur zone d’actions et d’influence, le nombre des morts, des blessés et des déplacés se sont considérablement accrus, dans la mesure où le Mali a connu un coup d’État l’été dernier et la démocratie ne s’est affermie nulle part, je suis forcé de m’interroger sur ce que les auteurs pourraient appeler un « bilan mitigé ».
Je dois surtout attirer l’attention sur l’avenir de l’opération : alors que l’idée et les conditions du retrait de nos troupes devraient être selon moi le cœur du texte, il lui substitue l’idée de pérenniser Barkhane encore, je cite, de « nombreuses années ». Je mets en garde : les populations se résigneront peut-être mais ne l’accepteront pas.
Cette idée d’installer l’opération pour de nombreuses années découle bien sûr du fait qu’on ne se soit pas affranchi de la notion de « guerre au terrorisme » qui est une impasse et un bon prétexte à tous les régimes autoritaires pour négocier le parrainage d’une puissance étrangère. Pour ma part, je refuse que Barkhane devienne une version remaniée de la mission Épervier, installée au Tchad depuis 1986.
Je le redis : notre objectif doit être d’organiser, de façon progressive et méthodique, en concertation avec les peuples, qui ne sont jamais sérieusement consultés, le retrait des soldats français.
M. Jean Lassalle. Je suis très touché par l’extrême sensibilité des rapporteures qui, au-delà du travail qui a été fait dans un esprit républicain, vient apporter une touche très humaine. J’aimerais poser une question plus large, après un bilan pareil. Combien de temps la France va-t-elle pouvoir tenir tous ses engagements ?
Nous assurons pour l’Europe la force de dissuasion, et sur Barkhane, nous sommes seuls pour mener à la fois une action militaire et d’aide publique au développement, avec un appui déterminé aux opérations de l’Organisation du traité de l’Atlantique nord (OTAN) et de l’Organisation des Nations unies (ONU). Je me demande si nous ne devrions pas être plus clair vis-à-vis de la charge d'engagement de l’Union européenne à nos côtés. On parle beaucoup de l’Union européenne, mais c’est quand même surtout la France qui agit. De l’autre côté, nous ne participerons pas du tout à la reconstruction de la Syrie et de la Libye, compte tenu de nos positionnements politiques et militaires, mais combien de temps allons-nous tenir ? Or, il est évident en écoutant la commission, et les deux co-rapporteures, que si nous partons, la situation va dégénérer. Il suffit de regarder la carte de l’Afrique à cet endroit-là pour en être totalement conscient. Que peut-on faire ? N’y a-t-il pas à dire la vérité sur cette réalité et essayer de proposer une autre stratégie ?
Mme Patricia Mirallès. Vous connaissez mon attachement et mon attention particulière aux opérations extérieures, tant pour l’engagement, que pour la protection de nos soldats déployés. La rédaction de ce rapport permet de mettre en lumière l’importance de l’opération Barkhane pour notre sécurité nationale. Alors que la guerre informationnelle s’intensifie afin de la déstabiliser et pousser au retrait de nos troupes, le choix de se pencher plus en détail sur cette intervention au Sahel contribue ainsi à éclairer les enjeux qu’elle couvre, sans omettre le moindre aspect.
Les auditions et les réflexions que nous avons pu mener dans le cadre de cette mission d’information nous ont permis de dresser un tableau fidèle de la situation dans cette zone de tension persistante, pour aboutir à la conclusion que la poursuite de l’opération Barkhane est un enjeu de sécurité majeur pour la France et pour ses alliés. Comme de coutume, les membres issus de l’opposition ont été pleinement impliqués dans ces travaux et je tiens à souligner ici combien il est démocratiquement sain que notre commission se penche avec une telle transparence sur un sujet aussi sensible. En effet, le regard du Parlement sur les engagements militaires de la France est essentiel pour s’assurer du bien-fondé de ses interventions, et je me réjouis qu’on ait, ici, pleinement exercé ce regard.
Au-delà des considérations stratégiques, diplomatiques et techniques qu’illustre parfaitement ce rapport, je tiens à rappeler la dimension humaine de ce sujet. En effet chaque jour, depuis dix ans, des milliers d’hommes et de femmes sont engagés au Sahel, engagés dans un combat sans répit pour notre pays et pour nos valeurs. Je salue l’engagement de tous ces soldats français. Nous sommes pleinement conscients des sacrifices personnels et collectifs que représente un tel engagement. Je salue également avec respect et affection la mémoire de tous ces Français qui ont consenti à payer de leur sang notre sécurité. Beaucoup d’entre eux ayant trouvé la blessure ou la mort. Je renouvelle une fois encore à leurs familles, à leurs proches, et à leurs frères d’armes, notre pleine solidarité dans ces douleurs. Accomplir jusqu’au bout la mission Barkhane c’est aussi respecter nos soldats qui y ont laissé leurs vies.
Mme Nathalie Serre, co-rapporteure. Madame Roques-Etienne, vous avez soulevé la délicate question des négociations initiées au niveau local entre certaines communautés et des groupes armés terroristes. Mais comment en vouloir en populations locales ? On peut tout à fait comprendre qu’elles engagent de telles discussions car elles y sont contraintes pour survivre, et qu’elles ont évidemment envie que la situation s'améliore. Évidemment, nous ne sommes pas favorables à la négociation avec les groupes armés terroristes, mais il nous semble important de distinguer d’une part les chefs, dont le projet est de détruire l’État, d’imposer la charia ou encore de constituer un califat, avec une réelle volonté de viser l’Europe et la France, et d’autre part les combattants « de base » qui rejoignent ces groupes armés pour d’autres préoccupations, souvent plus basiques, rarement par choix idéologique. La négociation fait partie de la volonté des États du Sahel, comme nous l’avons expliqué dans le rapport, mais le cas échéant, il faut pouvoir le faire dans de bonnes conditions.
J’en viens à présent à la question de l’engagement international de nos partenaires. Il ne semble pas y avoir d’inquiétude concernant les États-Unis, mais il faut effectivement sortir de l'ambiguïté, car pour l’instant, toutes les réponses n’ont pas été clairement apportées. Il est absolument primordial que les États-Unis soient à nos côtés, car le soutien qu’ils apportent en plusieurs domaines est crucial à nos opérations. Il en est de même s’agissant de la pérennisation de Takuba, dont les unités sont aux côtés des FAMa. Nous attendons de nouvelles participations, dont celle des Italiens, et le Danemark a récemment annoncé, au début du mois d’avril, qu’une centaine de militaires seraient déployés au début de l’année 2022. La force Takuba monte en puissance ; il faut encore que l’on travaille au niveau européen pour que nos partenaires s'engagent davantage à nos côtés, mais je crois que c’est en bonne voie.
Mme Sereine Mauborgne, co-rapporteure. Deux mots reviennent dorénavant souvent pour parler de la guerre : l’hybridation et l’asymétrie. Et pour répondre à votre question, Monsieur Thiériot, je pense que s’il y a bien un exemple concret pour les illustrer, c’est la guerre informationnelle. D’abord l’hybridation, parce que la guerre ne se joue pas que sur le terrain physique et cinétique, mais aussi sur les réseaux sociaux. Tout le monde a un téléphone portable, et c’est le cas de beaucoup de monde dans la bande sahélo-saharienne. L’asymétrie, ensuite, parce que les forces en présence sont totalement asymétriques : comment comparer les Mirage 2000 de Barkhane aux kalachnikovs et aux motos des groupes terroristes ?
Dans ce contexte, la guerre informationnelle repose sur des technologies assez peu coûteuses, y compris d’ailleurs s’agissant des bots qui permettent d’augmenter la diffusion des messages que les groupes armés terroristes diffusent sur les réseaux sociaux. Cela permet aussi une fuite de la confrontation cinétique. Les moyens des groupes armés terroristes sont très variés : des tracts, la désinformation par la radio, l’instrumentalisation de toutes les failles identifiées ou créées, etc. La compétition est également stratégique sur ce terrain avec des compétiteurs qui souhaitent élargir leurs zones d’influence, voire occuper le premier plan. On pense par exemple à la Russie, qui présente des moyens et des objectifs de dénigrement et de désinformation, que ce soit par les médias ou les réseaux sociaux.
Comment nous montrer plus réactifs ? La pédagogie, la transparence, mais aussi la protection et la préparation de nos soldats et de leurs familles. On voit bien qu’à travers cela, c’est l’affaiblissement du moral des troupes qui est visé. Le harcèlement par les engins explosifs improvisés, les attaques régulières, mais aussi le dénigrement sur les réseaux sociaux et l’éventuelle atteinte de leurs familles, peut être un très bon moyen de déstabiliser les forces en présence.
Mme Nathalie Serre, co-rapporteure. Je ne suis pas certain, Monsieur Gassilloud, qu’il soit de notre responsabilité de nous prononcer sur l’évolution du niveau tactique. Cependant, nous savons qu’à l’été 2021, le président de la République devrait se prononcer à nouveau sur la prolongation, ou non, du surge décidé dans la foulée du Sommet de Pau. Nous pouvons ensuite parfaitement imaginer qu’en fonction de la montée en puissance des forces armées locales du G5 Sahel, notre dispositif terrestre se réduise et que nous maintenions seulement certaines capacités au profit des États sahéliens, telles que, par exemple, des capacités critiques comme la chasse, nos moyens de renseignement ou d’évacuation médicale.
Je pense aussi, qu’il nous faudra maintenir des capacités de réassurance, en cas de coup dur, ainsi que des dispositifs plus légers, plus mobiles, autour de la force Takuba. La montée en puissance des unités légères de reconnaissance et d'intervention (ULRI) maliennes est, dans ce contexte, à saluer, car il s’agit d’unités qui donnent satisfaction et qu’il faut continuer à aguerrir. Enfin, je pense aux éléments français postés au Sénégal, au Gabon, ou même les Forces françaises en Côte d’Ivoire. Quand ces évolutions interviendront-elles ? 2021 ou 2022 ? Plus tard ? Cela dépend de nous, certes, mais surtout de l’agenda et de la volonté des pays sahéliens.
Mme Sereine Mauborgne, co-rapporteure. Merci, chère Josy Poueyto, de souligner le rôle de l’aviation légère de l’armée de Terre. Nous avons en commun d’avoir sur nos territoires des emprises de cette grande institution. C’est une grande fierté d’accompagner nos équipages d’hélicoptères pour qui la préparation opérationnelle est un défi au Sahel, où les conditions climatiques sont extrêmement dures, où l’élongation du théâtre d’opérations est une problématique importante, y compris sur le plan de l’engagement physique.
S’agissant de l’action de l’Agence française de développement (AFD), permettez-moi de vous donner des quelques chiffres qui figurent dans notre rapport. L’AFD au Sahel, c’est 5,3 milliards d’euros entre 2012 et 2020, dont 598 millions d’euros en 2020. Mais plus largement, je pense que les évolutions portées par le projet de loi qui vient d’être voté à l’Assemblée – notre collègue Jacques Maire, qui suit également cette réunion, reviendra sans doute sur ce sujet – aura un impact capital. Parce qu’effectivement on perçoit bien l’importance d’améliorer la gouvernance des politiques de développement, à la fois en matière de transparence de l’utilisation des fonds, mais aussi de lutte contre la corruption au niveau local, et de suivi de la mise en œuvre d’actions concrètes. De ce point de vue, il nous faudra également veiller à ce que l’aide internationale porte ses fruits, sous l’égide de l’Alliance Sahel.
Dans ce contexte, l’action parlementaire peut aussi constituer un levier d’action facilitant la prise de conscience d’enjeux partagés – et je pense notamment au G5 Sahel parlementaire, dans lequel Jacques Maire est particulièrement impliqué. De manière plus large, je suis convaincu qu’à l’avenir, il faudrait mener plus régulièrement des travaux parlementaires communs entre la commission des Affaires étrangères et la commission de la Défense, comme l’ont initié la Présidente et le nouveau président de la commission des Affaires étrangères.
Mme Nathalie Serre, co-rapporteure. Monsieur Lachaud, sur Bounti, vous avez participé comme nous à l’échange de la semaine dernière avec le général François Lecointre, chef d’état-major des armées, organisé à l’initiative de la Présidente. Nous n’avons pas pu obtenir par nous-mêmes plus d’informations, même si nous avons échangé avec des représentants du centre de planification et de conduite des opérations (CPCO) et de la MINUSMA. Du reste, notre mission n’est pas une commission d’enquête, et quand bien même, le secret-défense nous aurait été opposé. Mais surtout, et je pense qu’il est important qu’on le rappelle, nous faisons confiance à la ministre, au chef d’état-major des armées, et nous ne pensons pas qu’ils mentent à la représentation nationale ou aux Français.
Concernant la question de l’acceptabilité de notre engagement, je rappelle que la France est déployée au Sahel à la demande des États sahéliens et, s’ils nous le demandent, nous quitterons évidemment leurs territoires. Je ne pense pas qu’il y ait le moindre doute en la matière. S’agissant plus précisément du sentiment anti-français, il semble moins intense qu’on l’a dit, ou lu dans la presse, du moins si l’on en croit les chercheurs que nous avons rencontrés. Nous savons toutefois que la situation n’est pas parfaite.
Enfin, parmi les axes d’action identifiés dans notre rapport, nous avons insisté sur la nécessité, d’accroître la protection des civils, qui devient et qui est la première des priorités : et cela fera aussi partie de l’acceptabilité de la mission. En revanche, nous n’avons jamais écrit ou dit que nous devrions rester au Sahel ad vitam aeternam Nous avons dit que Barkhane s’adaptait, s’adapte encore et continuera de le faire, à la faveur de la montée en puissance des forces locales et internationales ; cela ne dépend pas uniquement de notre volonté.
Mme Sereine Mauborgne, co-rapporteure. Madame Santiago, je tiens d’abord à remercier, à travers vous, notre collègue Olivier Faure pour son engagement dans la mission, car nous mesurons que sa participation a été faite au prix d’arbitrages compliqués. S’il n’y avait pas foncièrement de grande question dans votre propos, le soutien nécessaire de l’ensemble de la Nation à cette mission me paraît toujours heureux à être rappelé. Sur les pistes, nous les avons évoquées et elles sont détaillées dans le rapport, en particulier s’agissant de l’approfondissement du sursaut militaire et de la mise en œuvre du sursaut civil, deux axes qui doivent avancer ensemble et poursuivent un même objectif.
Cher Jean Lassalle, nous ne sommes pas seuls au Sahel, et la lecture de notre rapport vous le montrera. Je crois qu’il est vraiment très important de le dire et de le rappeler, pour sortir des idées préconçues qui peuvent être parfois extrêmement problématiques dans la perception de la mission Barkhane. Les partenaires dont nous avons entendu des représentants, notamment de l’Allemagne, ont tenu à saluer l’action de la France, qui accepte de payer le prix du sang, et nous ont assuré de leur engagement, à nos côtés, sur les autres missions que celles de l’engagement armé. En outre, on ne peut pas dire que quand le Royaume-Uni déploie 5 % de sa flotte de Chinook au sein de Barkhane, ou quand l’Estonie déploie 10 % de ses forces spéciales, tous les six mois, dans Takuba, ce qui signifie qu’en trois ans, l’ensemble des forces spéciales estoniennes auront été engagées sur le théâtre d’opérations, il ne s’agit pas d’un choix fort.
Madame Mirallès, nul mieux que vous ne témoigne de l’engagement personnel des soldats, et je dois dire qu’à chaque fois, c’est toujours une grande émotion de vous écouter. Nous devons évidemment travailler à la protection des soldats, notamment contre les IED. J’avais évoqué, par le passé, l’importance du déploiement des Griffons, notamment dès l’automne à Barkhane, mais aussi l’extraordinaire travail qui est conduit à la fois la direction générale de l’armement et le service de la maintenance industrielle terrestre autour des véhicules blindés légers, essentiellement employés pour des actions de reconnaissance et qui sont, en raison de leur structure et de leur usage, particulièrement vulnérables aux IED. L’ensemble de l’armée se mobilise pour renforcer la protection de nos soldats.
Je pense qu’évidemment, il faut aussi accompagner les familles, surtout quand le traitement médiatique peut parfois les heurter. Mais j’ajouterai que cette préoccupation que l’on a pour les forces françaises engagées, et pour les forces européennes, nous devons aussi l’avoir pour les forces maliennes. La guerre qu’ils mènent est aussi très sanglante pour eux.
M. Jean-Michel Jacques. J’adresse mes félicitations aux rapporteures pour ce travail très intéressant. Ma question porte sur différentes capacités que l’on a sur place, qui sont nécessaires. Comme vous l’avez dit, la mission Barkhane va évoluer. Bien entendu, comme vous l’avez très justement dit, elle évoluera au moment où nos partenaires africains prendront leur juste place, c’est-à-dire lorsqu’ils seront pleinement engagés sur le terrain.
Avec Manuela Kéclard-Mondésir, nous avions pu faire les mêmes constats lors de notre mission sur le continuum entre la sécurité et le développement, il y a maintenant plus de deux ans. Barkhane changera donc de visage, pour sans doute prendre la forme d’un dispositif plus mobile, ressemblant à l’action conduite par les forces spéciales – et d’ailleurs je profite de cette prise de parole pour souligner que la force Sabre, des forces spéciales françaises, réalise un travail remarquable – et si l’opération Barkhane doit se rapprocher de ce format, grâce à la présence de nos partenaires africains sur le terrain, deux capacités me semblent indispensables à ce moment-là : l’aéromobilité, qui a été souvent mise en valeur par mon collègue Jean-Jacques Ferrara, et puis les capacités de renseignement et de destruction, à travers les drones.
Actuellement, nos amis européens et américains nous aident sur ces deux capacités, mais pouvez-vous faire un focus sur ces deux capacités ?
M. Jean-Jacques Ferrara. Merci à mes collègues d’avoir évoqué mes travaux, et bravo aux rapporteures pour la qualité de leur travail, et leur engagement, qui est à la mesure de la mission qui leur a été confiée.
J’aurais deux questions. La première concerne nos moyens capacitaires au Sahel, ou plutôt, les moyens capacitaires dont nous ne disposons pas au Sahel. Sans revenir sur le transport stratégique et tactique, qui nous conduit à affréter tantôt un Antonov russe, tantôt un Beechcraft sud-africain, avez-vous identifié des fragilités capacitaires, des manques, et surtout les moyens d’y remédier ?
La deuxième question concerne ce que l’on appelle un peu pompeusement le « retour de l’État », et vous l’avez largement évoqué. Avec vous, j’ai rencontré le gouverneur de Gao et les représentants de la MINUSMA, et je suis un peu perplexe face au dispositif des colonnes foraines qui nous a été présenté. J’ai compris que vous l’étiez également à la lecture de votre rapport, d’où ma question : comment l’État peut-il durablement réinvestir des territoires abandonnés depuis des années, voire sur lesquels il n’a jamais été présent, et ce, alors même que les populations n’y sont pas toujours favorables. Car l’État, vous le disiez, y était perçu comme une menace. Je ne reviens pas sur la corruption ou les exactions, mais nous en sommes quand même à un point où certaines populations semblent s’accommoder de la présence des djihadistes et de leur idéologie.
Je lis dans la presse que dans certaines parties du Mali, des accords sont signés entre les locaux et certains groupes armés terroristes, notamment dans le centre avec la Katiba du Macina, il y a là une bataille qui me semble relever du plan idéologique, du plan des valeurs – pas occidentales, et ne me faites pas dire ce que je n’ai pas dit – mais des valeurs humanistes et universelles. La liberté religieuse, la liberté d’aller à l’école, de s’habiller comme on veut… j’avoue ressentir parfois quelques inquiétudes car si l’action militaire fonctionne, l’action politique et civile me semble au point mort.
M. Charles de la Verpillère. Merci, Mesdames les rapporteures, pour cet excellent travail. Ma question sera plutôt factuelle : pouvez-vous faire un focus sur l’implication du Tchad en marge de l’opération Barkhane dans la zone des trois frontières ?
M. Christophe Blanchet. Merci à nos collègues pour ce rapport très complet, sur cette mission si emblématique pour nos forces et qui produit ses effets dans toute la bande sahélo-saharienne, et au-delà. Merci pour vos propositions et vos points de vue nécessaires et francs. Beaucoup de vos propositions montrent un meilleur avenir possible, mais avec une levée de valeurs philosophiques et intellectuelles bien-pensantes à dix mille lieues du théâtre d’action où nos soldats se battent, et meurent.
J’ai attentivement suivi votre exposé, lorsque vous soulignez l’importance de la coopération avec les forces locales, et notamment les armées du G5 Sahel. Sur ce sujet précis, pouvez-vous nous en dire un peu plus sur la bancarisation des soldes. Au Mali, c’est une question qui n’est pas neuve. Pour le paiement des soldes, nous savions que des pratiques peu régulières étaient à l’œuvre, avec des doubles bulletins et des bulletins sans solde. Le Premier ministre malien a présenté un plan d’action il y a environ un mois, avez-vous pu aborder ce plan d’action à travers votre rapport. Le cas échéant, estimez-vous qu’il aille dans le bon sens ? Avez-vous des éléments de calendrier à nous communiquer ?
M. Jacques Marilossian. Merci pour cette présentation et les conclusions de votre rapport. Je m’interroge sur l’engagement de l’Union européenne au Mali. Le projet de rapport qui nous a été transmis fait état de vos interrogations sur le mandat de la mission de formation de l’Union européenne (EUTM Mali). Cette EUTM agit au Mali depuis 2013 maintenant, et ses missions semblent devoir être élargies, ce qui d’ailleurs suscite l’inquiétude de notre état-major, qui pense qu’elle pourrait se disperser à travers toutes ces missions. Deux questions semblent émerger de votre rapport sur le rôle futur de l’EUTM Mali. Doit-elle se rapprocher des théâtres d’opérations où interviennent les forces, décentraliser ses actions et donc aller au contact ? Et là il y a un problème, car les missions de formation sont limitées à la formation, et si elles vont au contact, elles pourraient risquer d’être prises pour cible directement.
Doit-elle au contraire former les forces armées maliennes plus au sud, et donc plus loin des théâtres d’opérations ? Et dans ce cas, il y a un autre problème : les forces armées maliennes peuvent être inopérables voire dangereuses pour les populations civiles du Nord du pays. Vous recommandez finalement que les missions d’EUTM Mali se rapprochent des théâtres d’opérations. Ma question est assez simple : quelle forme et quels objectifs devraient alors prendre ce rapprochement ? Je vous remercie.
M. Gérard Menuel. Je voudrais féliciter les deux rapporteures, qui nous ont présenté un rapport très complet, bien construit et pertinent. Concernant l’avenir de Barkhane, vous le dites parfaitement, il y a besoin de pédagogie, et ne dire seulement que la France ne s’enlise pas ne suffit pas en termes pédagogiques.
Pour faire court, vous nous dites aussi, qu’au cœur de notre présence se trouve la population locale, et la nécessité d’un sursaut local avec des besoins de services publics, de services de base. Je pense à l’éducation, au besoin de cohésion et de justice sociale, cela paraît évident. Je comprends aussi votre regard qui vise aussi à agir sur les classes dirigeantes et la restauration d’un minimum de confiance. Cela semble nécessaire et interroge sur les moyens à mettre en place. Concrètement, quelles sont les premières pistes d’actions, les moyens qu’il faudrait mettre en place pour répondre à ces enjeux fondamentaux ?
M. Jean-Philippe Ardouin. Chères collègues, merci pour la qualité de votre rapport et de votre mission. Ces derniers mois, l’opération Barkhane s’est vue appuyée sur le plan logistique par plusieurs partenaires historiques, notamment par les Britanniques et les Américains.
Sur le plan opérationnel, des questions demeurent quant à l’engagement des pays du partenariat européen et à l’implication des Américains au Sahel. Aussi, pouvez-vous nous résumer l’engagement actuel des forces alliées présentes autour de l’opération Barkhane ? Et s’agissant du sentiment de la population malienne, qui semblait quelque peu lassée de la présence française il y a quelques mois, qu’en est-il aujourd’hui ?
M. Jacques Maire. Je voudrais d’abord assurer à la commission de la Défense toute la solidarité de mes collègues et de moi-même pour les travaux que vous faites. Vous avez un niveau d’engagement et d’analyse dans le sujet qui est extrêmement utile à l’Assemblée et au Parlement, et qui lui donne un éclairage complémentaire très fort. J’ai lu votre rapport, je l’ai trouvé remarquable avec une très grande profondeur à la fois historique, sociologique, politique et militaire. Je pense que vous avez aussi eu le mérite de traiter de sujets difficiles, et je retiens comme moment fort du rapport la question des perspectives à donner à la mise en œuvre des Accords d’Alger, et notamment celle des négociations.
Vous avez vraiment mené une analyse très forte sur cette question de la discussion avec les terroristes, la question du cadre des négociations, de l’évolution des positions de la France à un moment donné. Je vous remercie pour ce travail parlementaire qui nous fait honneur. Je voudrais simplement formuler une observation.
Je me trouvais il y a quelques jours sur le terrain, avec les acteurs de la base aérienne projetée de Niamey. Je perçois très bien la différence entre la période d’avant le Sommet de Pau et celle que nous connaissons, avec les opérations Bourrasque, Éclipse et Équinoxe. Je vois très bien la qualité de l’intégration avec les forces locales, plus forte à travers le mécanisme de commandement conjoint (MCC), à travers la cellule de fusionnement du renseignement (Intelligence Fusion Cell), mais je pense que cela met en évidence un problème assez fort. Dans beaucoup d’endroits, et notamment au Niger, l’État n’a pas disparu, et finalement, les cibles sont à la portée des forces armées nationales. La vraie question réside dans leur capacité et leur volonté à aller combattre. On voit très bien qu’un des problèmes tient au fait que les armées sont formées d’ethnies non-combattantes, si je puis dire, face à des ethnies beaucoup plus versées dans le combat, qui elles-mêmes alimentent les rangs du terrorisme.
Je voudrais simplement faire état d’une réflexion : il y a un espoir avec l’élection de l’actuel président du Niger, M. Mohamed Bazoum, qui a décidé de doubler les forces armées nationales en termes quantitatifs, et de mettre en œuvre un recrutement spécifique et rapide dans les ethnies et les régions où le recrutement des groupes armés terroristes est favorisé. Je pense notamment aux Peuls, aux Touaregs et aux Arabes. L’idée n’est pas de les mettre en situation de milices d’autodéfense, mais de les intégrer de façon très dynamique dans la Garde nationale, avec un encadrement très fort. Je vois ce qu’il se passe au Niger, cela me donne plutôt confiance. Je ne vois pas la même chose au Mali, notamment en ce qui concerne les forces armées nationales, et j’aimerais bien connaître votre avis sur le sujet.
Sur la communication, il y a toujours le mythe d’un Barkhane omnipotent, omniscient mais n’intervenant pas partout et donc finalement coupable. Je pense que ce mythe doit être cassé, et donc vous est adressé la question de la communication : je pense que nous devrions aller un petit peu plus loin sur les recommandations concernant la communication. Est-ce que vous pouvez nous en dire un peu plus ? Parce que c’est un vrai défaut de Barkhane aujourd’hui.
Mme Françoise Ballet-Blu. Mesdames les rapporteures, je tenais à vous remercier sincèrement pour votre travail, pour votre enthousiasme et votre pédagogie. Travail qui a permis de mettre en valeur les 5 100 militaires qui se sont engagés à protéger les populations du Sahel, notre pays et l’Europe dans cette opération. Un certain nombre d’entre eux ont payé de leur sang cet engagement depuis 2013, je souhaite donc leur rendre hommage ainsi qu’à tout leur entourage.
Comme vous avez pu le montrer de façon exhaustive, l’opération Barkhane se renforce dans la région du Sahel, avec à ses côtés un accroissement de l’engagement de nos partenaires internationaux dans la région, sans compter les opérations multilatérales comme la MINUSMA ou l’EUTM Mali. Ces nouvelles approches ont permis de remporter de nombreux succès tactiques. Or, nous le savons, cette crise est multifactorielle. Le sommet du G5 Sahel de N’Djamena a ainsi désigné trois priorités : la défense, le développement et la diplomatie. Cette stratégie suppose que les États sahéliens puissent regagner la confiance de leurs populations, tout en reprenant le contrôle de leurs territoires, face aux groupes armés. Ainsi dans ce contexte, pouvez-vous nous dire comment, à partir de l’opération Barkhane, la France peut-elle renforcer son aide pour que les États du Sahel puissent rebâtir une souveraineté démocratique.
M. François Cornier-Bouligeon. Je tiens à ajouter mes félicitations à celles, nombreuses, formulées par mes collègues avant moi. Votre rapport est non seulement d’une grande qualité, mais il est aussi capital au regard des enjeux de sécurité importants de l’opération Barkhane au Sahel, mais aussi pour l’Europe et pour la France.
Aux côtés des victimes civiles, 57 militaires français ont perdu la vie dans cette opération, notre commission ne peut que saluer leur mémoire. Près du tiers de nos soldats tués ont été victimes de mines ou d’engins explosifs improvisés (EEI). Les EEI, ou IED pour la dénomination anglaise, arme du pauvre, ou plutôt arme du lâche, déciment les populations civiles et nos militaires. La réponse à cette arme se fait à la fois par une meilleure analyse sur le terrain, mais aussi par le blindage de nos véhicules militaires. En tant que député de l’école du matériel et de la logistique de Bourges, ma question porte sur ce dernier point, au terme de vos travaux, quelle est votre opinion concernant la capacité de réaction de nos forces armées concernant ces EEI ? Quelles pistes de réflexion proposez-vous pour améliorer, à terme, le blindage de nos véhicules ?
M. Christophe Lejeune. Je m’associe pleinement aux félicitations qui sont venues souligner la qualité de vos travaux. Le nouveau président du Niger, M. Mohamed Bazoum, a déclaré il y a quelques semaines dans une interview pour France24 et RFI, que l’opération Barkhane était un échec relatif dans son pays. De plus, lorsqu’il a été interrogé par les journalistes sur un possible retrait partiel de la force Barkhane, M. Mohamed Bazoum a assuré qu’il ne ressentirait pas cela comme un abandon de la part des Français. Selon lui, cette décision serait davantage, je le cite, « symbolique, politique qu’opérationnelle ». Je le cite encore : « l’armée française n’est pas impliquée physiquement au sol contre les djihadistes ».
Malgré ce sévère constat, que nous sommes très nombreux à ne pas partager, il a toutefois appelé la force Barkhane à conserver son aide au niveau aérien, même en cas de retrait partiel. Quelle réponse la France doit apporter au Président Bazoum, eu égard aux soldats français qui ont payé le prix du sang au combat au Sahel depuis 2013. Cette remise en question peut-elle mettre en difficulté l’opération Barkhane et nos militaires au Niger, et plus largement au Sahel ?
M. Philippe Meyer. Je tiens à remercier les rapporteures pour le travail qui a été réalisé. Si nous venons à prolonger notre présence sur place ces prochaines années, avec tous les sacrifices humains et financiers que cela représente, il faudra nous assurer de l’acceptabilité de notre présence sur le long terme, puisque c’est un des éléments de la réflexion. Il y a toujours, malheureusement, des risques sérieux pour les civils lorsque nous traquons les terroristes. Pouvez-vous nous en dire un peu plus sur l'acceptation de la présence de nos soldats par les populations locales ?
M. Bruno Fuchs. Sur le terrain, on voit que le profil des groupes armés évolue et se transforme. Ce sont maintenant des fédérations de groupes armés qui s’organisent, et surtout, leur stratégie vers une expansion est constatée. Plusieurs signaux évoquent cette stratégie d'expansion. En 2016, AQMI a revendiqué des attaques en Côte d’Ivoire, dans la cité de Grand-Bassam ; une autre attaque a fait 20 morts au poste-frontière de Kafolo le 29 mars dernier ; il y a également eu une attaque entre la Côte d’Ivoire et le Burkina Faso où 15 militaires ivoiriens ont été tués par des groupes terroristes en juin 2020. Le Sénégal, pôle de stabilité de la région est sur le qui-vive, Dakar indique multiplier les arrestations d’individus liés aux groupes terroristes sur la frontière avec le Mali. En février, le patron du renseignement extérieur français a prévenu qu’Al-Qaida au Sahel est en train de préparer un projet d’extension vers le golfe de Guinée, la Côte d’Ivoire et le Bénin.
Mesdames les rapporteures, la tendance actuelle de la force Barkhane est à la réduction du nombre d’hommes sur le terrain, tel que cela a été constaté à N’Djamena, en même temps nous avons besoin d’étendre la traque contre le terrorisme et donc le déploiement de nos forces à des endroits où cela n’était auparavant pas nécessaire. À la lumière de votre travail, pouvez-vous nous dire comment concilier réduction du nombre de soldats et la nécessaire extension des zones sur lesquelles nous sommes amenés à intervenir ?
Enfin, vous avez évoqué une meilleure gouvernance des États du Sahel, pour une meilleure efficacité dans l’action. Un coup d’État a eu lieu au Mali récemment, des militaires occupent aujourd’hui des postes clés, avez-vous observé, depuis ce changement de gouvernance, une meilleure efficacité opérationnelle sur le terrain ?
Mme Laurence Trastour-Isnart. Merci aux deux co-rapporteures pour votre travail de grande qualité, très exhaustif, et qui nous permet de mieux comprendre le fonctionnement de nos forces au Sahel et l’engagement de nos militaires que je salue lors de cette audition. Je souhaite aborder un volet plus sociétal : dans le regard d’un peuple, toute force étrangère présente sur son sol peut être perçue comme une force d’occupation. Je voudrais savoir comment les forces françaises sont perçues, et pour maintenir notre amitié franco-sahélienne pour qu’elle perdure, comment devons-nous nous positionner dans cette zone ? Finalement, comment est vue l’arrivée de cette coalition européenne pour les accompagner dans le rétablissement de leur autorité ?
Mme Nathalie Serre, co-rapporteure. Concernant la question de notre collègue Jean-Michel Jacques sur l’aéromobilité, nous avons pu compter sur les trois hélicoptères Chinook britanniques qui restent à nos côtés, ainsi que sur les deux Merlin danois. Effectivement, en ce qui concerne ces hélicoptères lourds, c’est une capacité qui est fragile, il nous faut donc poursuivre nos efforts pour trouver plus de partenaires au Sahel. Cependant, jusqu’à maintenant, nous avons toujours réussi à faire ce que nous devions faire. Il y a un réel point d’attention concernant ces hélicoptères lourds.
Concernant les drones, un système de trois drones a été déployé. C’est une capacité extrêmement cruciale puisqu’elle nous sert au renseignement, mais également à environ 45 % des frappes aériennes qui ont eu lieu en 2020. Il faut accélérer la formation des équipages pour pouvoir très prochainement développer et déployer des équipages sur les drones MQ-9 Reaper block 5, qui sont basés à Cognac.
Mme Sereine Mauborgne, co-rapporteure. Sur les limites capacitaires, comme l’évoquait Mme Nathalie Serre, il y a très certainement le transport lourd. Je voudrais juste profiter de cette question pour rappeler à quel point nous avons pu constater sur le théâtre, et nous y étions ensemble avec d’excellents souvenirs, que les règles d’engagement de chaque pays étaient un souci quotidien pour les états-majors. Je me souviens par exemple de l’incapacité des Merlin danois à se poser de nuit sur des terrains sableux, qui obligeait à calculer sans-arrêt les départs et retours de mission pour respecter cette règle d’engagement donnée par les parlementaires aux militaires danois, règle donc parfaitement respectée par la France. C’est quand même assez extraordinaire de constater que non seulement nous imposons nos propres règles à nos militaires, mais qu’à travers la coopération, ils prennent à leur charge les règles pour les autres. Évidemment que le départ des Merlin danois est un sujet aujourd’hui, il nous reste sur le segment du transport lourd les Chinooks anglais, avec, pour l’instant, un maintien de la capacité. Tous les pays européens sont dotés de capacités de transport lourd, on espère que la promotion du besoin donnera une réponse des autres pays qui la possède.
Sur la question des drones, il faut accroître nos moyens capacitaires, avec des objectifs importants, à la fois en termes de certification de nouveaux matériels, mais aussi en matière de formation des équipages, parce que nous sommes au début de l’utilisation des drones, nous avons assez peu d’équipages formés et c’est un grand défi pour la base aérienne de Cognac, que malheureusement nous n’avons pas pu visiter, mais dont on connaît la nature des défis. Au rang des enjeux : la lutte anti-drone (LAD), qui demeure capitale pour protéger les sites, puisqu’actuellement nous avons des pôles très sécurisés pour la protection de nos soldats contre les attaques extérieures.
Sur la question de M. Ferrara concernant le retour de l’État, il faut faire attention à comment et pourquoi remet-on l’État dans les territoires. La question des colonnes foraines qui avait été abordée devant nous, nous l’avons beaucoup creusée, notamment avec les chercheurs, de toute « obédience intellectuelle ». Ces derniers doutent de la durabilité dans le temps. Par exemple, ils ont peur que le préfet qui était revenu s’installer reparte au bout de quelques mois parce que le développement local n’est pas suffisant pour lui et sa famille par rapport aux grandes villes, et donc que la conquête des zones rurales soit un problème, et qu’on s’en tienne à une forme d’État bunker concentré dans des zones plus sécurisées et plus urbaines. Évidemment que l’accès à des services de base est très important : nous avons parlé de la santé, de la justice ou encore de l’éducation. Il a parfois été compliqué d’entendre lors des auditions, et je le dis en nos deux noms, que la charia pouvait représenter une vraie alternative en matière de justice pour les populations locales. S’il est compliqué pour des Occidentaux comme nous d’entendre cela, je pense qu’il faut accepter l’idée qu’aujourd’hui, c’est une forme de réalité et notamment dans les zones d’implantation du RVIM. Nous pouvons y observer une stratégie moins violente, davantage dans la négociation, avec une volonté affichée d’être une alternative à l’État. Lors de son audition, la docteure Niagalé Bagayoko nous a aussi rappelé certaines choses éclairantes sur les décisions de justice ; lorsque vous êtes dans un système de castes, et que vous donnez raison à quelqu’un d’une caste inférieure, cela n’a pas de sens, y compris quand vous êtes Malien. Comment des gens peuvent faire leur, une justice qui est rendue dans une langue qui n’est pas la leur, avec des valeurs qui, sans être occidentales, peuvent être plaquées sur des échelles de valeurs qui ne sont pas celles de toutes les ethnies présentes ?
Mme Nathalie Serre, co-rapporteure. Monsieur de la Verpillière, le Tchad a déployé 1 200 militaires au sein de la force conjointe, qui constituent son 8e bataillon. Les militaires tchadiens sont réputés aguerris, et apporteront de la mobilité à la force conjointe, alors qu’il a pu être considéré que les unités maliennes ou burkinabè en manquaient. En revanche, il faut nous montrer vigilants car les forces tchadiennes sont aussi réputées brutales, comme l’a du reste montré les viols commis par certains de leurs éléments au Niger. Viols que le gouvernement tchadien a rapidement reconnus.
Mme Sereine Mauborgne, co-rapporteure. S’agissant de la bancarisation des soldes, sur laquelle M. Blanchet nous a interrogées, je dois dire qu’il s’agit d’un sujet qui nous a un peu surpris. Nous pensions dur comme fer que la bancarisation des soldes était bien avancée au Mali, mais en fait, seuls les officiers sont pour l’heure concernés. Pour rappel, la bancarisation des soldes implique que chaque soldat créé un compte bancaire, et que les soldes soient versées par virement, et non plus en espèces, transportées dans des valises, afin d’assurer un paiement égalitaire entre les hommes. Alors, ce choix a-t-il été fait car il est plus facile de commencer par un contingent plus étroit ? Est-ce parce que le niveau de transparence est moins élevé plus on monte dans le niveau hiérarchique ? Nous n’avons pas la réponse. Pour les sous-officiers, les soldes pourraient être bancarisées d’ici deux ans. Et quant aux militaires du rang… Mais au-delà de cette question, il faut avoir conscience du fait que l’état-major malien éprouve des difficultés à assurer l’ensemble du soutien. Qu’il s’agisse de la gestion des stocks – d’abord éviter que des détournements aient lieu sur les pièces, le fuel, la nourriture – mais aussi de l’acheminement du soutien, avec des forces maliennes ravitaillées par les forces françaises en raison de l’incapacité de l’armée malienne à pouvoir le faire. Cela ne doit pas nous surprendre au regard de l’élongation des théâtres. D’autres questions se posent, notamment sur le niveau de stock des munitions, qui peut expliquer une moindre combativité.
Mme Nathalie Serre, co-rapporteure. Pour répondre à M. Marilossian, nous pensons en effet qu’il est indispensable que les formations dispensées par EUTM Mali se fassent au plus près des théâtres d’opérations. Cela commence, alors qu’auparavant, les militaires maliens devaient descendre dans le sud du pays pour y être formés. Ce besoin d’être au plus près des zones de combat a été reconnu, avec la construction en cours d’un camp plus proche du Centre. EUTM Mali est fortement critiquée, mais il a été porté à notre connaissance que les sept mois d’interruption de la mission du fait de la Covid-19 se sont immédiatement fait sentir sur le terrain.
Mme Sereine Mauborgne, co-rapporteure. En réponse à M. Ardouin, je rappellerai que les Britanniques apportent un soutien essentiel avec trois hélicoptères Chinook, que les Danois ont mis à disposition deux hélicoptères Merlin qui, depuis le 1er janvier 2021, ont été transférés au Levant – nous espérons les voir revenir ! – et que les Estoniens assurent des missions de protection des emprises. Au sein de Takuba, ces derniers déploient 10 % de leurs forces spéciales – ce qu’il faut souligner – et sont également engagées des unités tchèques et suédoises. Demain participeront des Italiens, des Grecs, des Belges, et d’autres nations listées dans notre rapport. Les Américains apportent un soutien essentiel en matière de ravitaillement en vol – crucial au regard de l’élongation des théâtres – ainsi que de renseignement, mais aussi de transport. Les Allemands participent à la formation des forces spéciales nigériennes dans le cadre de la mission Gazelle.
Mme Nathalie Serre, co-rapporteure. Monsieur Lejeune, le président Bazoum évoquait non pas Barkhane, mais l’ensemble de l’action conduite par la communauté internationale. Quant aux perspectives, il a tenu un discours qui rejoint, parfois, ce que nous avons évoqué : moins d’emprise terrestre, maintien des capacités critiques. La France est présente au Niger au travers de sa base aérienne projetée, conséquente. La France et le Niger sont des alliés fidèles et je crois que cette affaire a donné lieu à des gros titres exagérant les choses.
Mme Sereine Mauborgne, co-rapporteure. Je rejoins tout à fait ce qu’a dit Jacques Maire et, au Mali, les Bambaras seront majoritaires parmi les 25 000 nouveaux recrutements annoncés. Or, la diversité de l’armée est un moyen important de lutte contre les exactions et, au fond, comme nous avons pu le vivre en France, l’armée est un facteur d’intégration nationale.
S’agissant de la communication, nous avons évoqué, tout à l’heure, l’importance de la bataille « du récit ». Cela recouvre, en particulier pour les forces locales, l’instauration d’un chemin mémoriel. De prime abord, cela peut ne sembler vital. Pourtant, l’on voit bien en France combien importent les traditions, la connaissance de l’histoire des unités et l’entretien de la mémoire de ceux qui sont partis. Il en est de même de l’accompagnement et de la protection des familles de ceux qui ont versé leur sang, ne serait-ce par exemple pour que les orphelins ne gardent pas de rancœur à l’égard de l’État et ne rejouent pas, demain, les conflits que nous voyons aujourd’hui.
En outre, la mise en place du MISAD, que nous évoquions plus tôt, constitue une avancée notable, et le mécanisme a d’ailleurs été déclenché par la force conjointe à la suite des viols commis par des éléments des forces tchadiennes à Téra, au Niger, dont nous avons parlé tout à l’heure.
Mme Nathalie Serre, co-rapporteure. Monsieur Fuchs, l’extension de la menace terroriste vers le sud, en direction du Golfe de Guinée ou du Sénégal, plus à l’ouest, est bel et bien réelle. Il s’agit d’un projet documenté de la part des groupes terroristes, qu’il s’agisse d’Al-Qaida ou de Daech. L’enjeu est donc de parvenir à y sensibiliser les autorités de ces pays, car, soyons honnêtes, nous pourrions nous trouver dans une situation comparable à celle que l’on trouve au Mali, où ce qu’il se passe au Nord peut paraître très loin lorsque l’on se trouve à Bamako. Dans les pays riverains du Golfe de Guinée, où les capitales se trouvent pour la plupart au sud, de même que les centres économiques, nous pourrions tout à fait nous trouver dans une situation comparable, avec des régions septentrionales qui peuvent parfois être quelque peu marginalisées. Dans ces conditions, il est primordial de ne pas se laisser dépasser.
Concernant les autorités de transition au Mali, le chef de l’État a déclaré qu’en quelques mois, elles avaient réalisé davantage de progrès qu’au cours des mois précédents. S’il n’est évidemment pas question de considérer qu’un coup d’État puisse constituer un mode légitime de transmission du pouvoir, nous sommes aussi contraints de dialoguer avec les interlocuteurs qui se trouvent face à nous. Et force est de constater que le Gouvernement de transition semble faire preuve de davantage de pragmatisme. Même s’il nous faut rester vigilant quant au respect du calendrier électoral : comme nous l’indiquons dans le rapport, il y a aujourd’hui des retards.
Mme Sereine Mauborgne, co-rapporteure. Merci à François Cormier-Bouligeon d’avoir souligné l’importance du Centre de la France au profit de nos forces, région névralgique du soutien. J’ai eu la chance de pouvoir m’y rendre et mon déplacement a nourri une partie de mon dernier avis budgétaire. Le niveau de protection des véhicules blindés légers pose effectivement questions, puisque nombre de nos blessés ou de nos morts ont été frappés alors qu’ils se trouvaient dans ce type de véhicules, notamment en décembre et en janvier. Depuis près de deux ans, des actions ont été entreprises par les différents acteurs intervenant dans le domaine du soutien et de la régénération des forces, notamment la direction générale de l’armement, la structure intégrée du maintien en condition opérationnelle des matériels terrestres (SIMMT) et les régiments du matériel. Soucieux de déployer des matériels efficaces et performants, chacun a pour projet de travailler à améliorer la protection de leurs « frères d’armes ». J’emploie l’expression à dessein car c’est ainsi qu’ils le vivent, et qu’ils conçoivent leur mission. Le VBL n’a aujourd’hui pas de remplaçant immédiatement disponible. La projection des véhicules Griffon, à l’automne, permettra sans aucun doute d’améliorer la protection de l’avant-blindé, mais pas du segment occupé par les VBL, qui remplissent une mission fugace, et dont la maniabilité est aussi une force pour nos soldats. Deux modifications principales ont été envisagées : la pose d’un blindage extérieur et un tapis de protection anti-explosion, dit anti-blast, qui permettra de mieux protéger les corps des soldats. L’engagement de travaux en ce sens a été annoncé en novembre et, à la suite des pertes que nous avons connues en début d’année, les régiments du matériel ont mis en place un plan de charge dédié, conduisant à mettre entre parenthèses certaines missions et à passer à un régime de trois-huit afin de pouvoir projeter des véhicules plus sécurisés. Les premiers VBL surblindés et mieux protégés arriveront au Sahel dans le courant du printemps. Et bien qu’il demeure impossible de prévoir un système de protection contre une charge très lourde, il s’agit d’un signe fort adressé à nos militaires et à l’ensemble de la communauté militaire, en même temps qu’un témoignage du dynamisme de Barkhane, qui n’est pas une opération figée et s’adapter à l’évolution des circonstances.
Mme Nathalie Serre, co-rapporteure. Je répondrai en même temps à Philippe Meyer et Laurence Trastour-Isnard, qui ont tous deux évoqué la question de l’acceptabilité de notre engagement et de l’accroissement d’un sentiment anti-français. Comme nous l’avons dit dans nos propos liminaires, un tel accroissement n’est pas confirmé par la plupart des chercheurs que nous avons entendus, même s’il faut s’attendre à ce que l’ancrage dans le temps de cette opération puisse lui porter préjudice. Surtout, cela témoigne de l’importance du récit fait de l’opération, et de parvenir à ce que le positionnement de Barkhane soit justement perçu. Car Barkhane n’est que le premier pilier de la stratégie de stabilisation mise en œuvre au Sahel. Elle est en le socle – car sans Barkhane, l’ensemble de l’édifice s’effondre – elle obtient des résultats. Ce qui n’est pas le cas des autres piliers qui sont défaillants, au moins en partie, et c’est pour cette raison que le Sommet de N’Djamena a appelé à la mise en œuvre d’un sursaut civil, en faveur du développement et des populations. Le sentiment anti-français existe, mais nous semble surmédiatisé. Il faut donc nous montrer vigilant mais je tiens à rappeler que la MINUSMa ou d’autres forces alliées présentes au Sahel sont confrontées aux mêmes défis.
Mme Sereine Mauborgne, co-rapporteure. Mme Ballet-Blu nous a interrogées sur le soutien que la France pouvait apporter au sursaut démocratique. Lors de son audition, l’ambassade de France au Mali nous a indiqué que la France accompagnait le processus de retour à la vie démocratique « normale », afin de refermer la parenthèse de la junte militaire du gouvernement de transition. En particulier, dans la perspective de l’organisation d’élections les plus équilibrées possible, la France contribue à la formation d’observateurs locaux afin de garantir que l’ensemble des Maliens soient convaincus de la sincérité des résultats qui seront proclamés à l’issue des prochaines élections. Notre ambassadeur me semble pleinement assurer son rôle de promotion des actions de la France au profit de la démocratie au Mali, au travers de conférence de presse et de la mise en valeur de personnes et d’organisations qui se battent, au Mali, pour la démocratie, les droits de l’homme et la liberté d’expression.
Mme Nathalie Serre, co-rapporteure. L’approfondissement du sursaut militaire et la mise en œuvre du sursaut civil constituent, Monsieur Menuel, les axes d’action qui sont particulièrement détaillés dans notre rapport s’agissant des perspectives de sortie de crise. J’aimerais profiter de cette question pour évoquer un point qui me semble particulièrement important : la clarification du mandat de la MINUSMa. Des discussions vont bientôt s’engager, à New York, au sujet du renouvellement de son mandat. La décision est attendue en juin prochain. Dans cette perspective, nous sommes convaincues que la diplomatie française devrait œuvrer pour que la seconde priorité du mandat de la MINUSMa – la stabilisation du Centre – soit réellement mise en œuvre, ce qui supposerait de passer d’une logique de maintien de la paix à une mission d’imposition de la paix. Il semble y avoir des dissensions au sein de la MINUSMa et nous avons tout notre rôle à jouer.
M. Joachim Son-Forget. Merci d’accepter de me donner la parole pour une ultime question. S’agissant de la participation des forces étrangères à nos côtés, pourriez-vous m’en dire plus sur la non-participation de l’Allemagne à nos côtés, sur le plan opérationnel – j’ai bien noté que l’Allemagne était engagée sur d’autres volets, y compris la formation – en particulier dans Takuba, et ce alors que la France et l’Allemagne sont engagées dans un rapprochement dans le domaine de l’industrie de défense. En outre, j’ai eu quelques retours de nombreux amis – officiers, sous-officiers – militaires du rang –, qui partent régulièrement sur ce théâtre, et qui semblent s’interroger sur le sens de leur mission et ce qui sera accompli à l’issue de leur passage au Sahel.
Mme la présidente Françoise Dumas. Avant de laisser la parole aux rapporteures, j’avoue m’étonner que des militaires puissent se poser ce type de question. Je veux bien croire que l’on puisse avoir des doutes légitimes lorsque l’on ne connaît pas cette mission mais s’agissant des militaires, je ne crois pas que cela puisse être le cas.
Mme Nathalie Serre, co-rapporteure. Nous avons reçu, dans le cadre de nos travaux, des représentants de l’ambassade d’Allemagne à Paris, et avons évidemment débattu de ces questions. L’Allemagne participe à la formation de forces spéciales nigériennes dans le cadre de la mission Gazelle, que les Allemands souhaiteraient d’ailleurs voir intégrée au sein d’EUTM Mali. Leur position est toutefois claire : d’après eux, aller au combat serait en revanche impossible en raison des dispositions de la loi fondamentale allemande, et ce pour des raisons historiques.
Mme Sereine Mauborgne, co-rapporteure. Si je comprends bien votre question, chers collègues, vos interlocuteurs ne doutent pas de la pertinence de leur mission lorsqu’ils sont déployés – ne serait-ce que parce que la préparation qu’ils ont reçue avant leur départ, tant physique que stratégique, les a formés – mais ils s’interrogent davantage sur les perspectives d’avenir. Cela me semble assez logique car il est, en effet, fort difficile de prévoir l’avenir. C’est d’ailleurs ce que s’attache à démontrer notre rapport : Barkhane évolue dans un contexte multidimensionnel, qui nous empêche de dire quel sera le format de Barkhane demain. C’est d’ailleurs pour cette raison que nous avons conduit de très larges auditions, et nous pensons en effet que sur cette question, il faut approfondir les relations entre les chercheurs, qui connaissent bien le terrain et ont une autre analyse des dynamiques à l’œuvre et des populations, et les états-majors. Il faut dépasser le choix, parfois personnel, de travailler avec tel ou tel mais ouvrir très largement le champ des possibles.
Pour conclure, si je devais dire une seule chose à nos soldats, je reprendrai le récit d’un capitaine que l’état-major a diffusé sur les réseaux sociaux (LinkedIn) – et il a raison d’ainsi communiquer – qui déclare « j’ai vu la population à certains endroits se réfugier dans les camps des FAMa…c’est un très bon signal. C’est avec la confiance des populations que l’on gagnera cette guerre. »
Mme la présidente Françoise Dumas. Un grand merci, chers collègues, pour la hauteur de vue et la hauteur de pensée dont vous avez fait montre tout au long de vos travaux. Je suis très fière d’avoir pu vous accompagner ans certains d’entre eux. Barkhane n’est effectivement que le premier pilier d’une stratégie plus large. Pour poursuivre votre propos, Madame la co-rapporteure, j’aimerais évoquer l’adjudant Thomas Dupuy, tombé me 29 octobre 2014 au Mali, dans le massif du Tigharghar : il fut le premier militaire « mort pour la France » de l’opération Barkhane. Dans un remarquable article paru dans la revue de l’armée de terre Inflexions, sa mère, Mme Marie-Christine Jaillet, directrice de recherche au CNRS, confiait : « Cette manière, la sienne, d’avoir mis en jeu sa vie pour lutter pour des valeurs que nous avons partagées, de paix, de liberté, de justice sociale, d’égalité entre les hommes et les femmes, me rend infiniment humble sur ma manière à moi de les porter, tellement plus confortable, plus légère. » Je crois que vous avez contribué à porter ce poids de la responsabilité et de l’engagement de nos militaires, de tous les militaires, qu’ils soient Européens ou membres des forces sahéliennes. Nous montrer mesurés dans nos jugements, telle est la première marque de respect que nous leur devons.
La voie tracée par la France, le G5 Sahel et la communauté internationale est la bonne. Barkhane est un socle militaire qui permet le développement des autres piliers qui conduiront à une sortie de crise, du moins si chacun reste mobilisé à la hauteur de ses engagements. Barkhane est en perpétuelle adaptation pour répondre aux enjeux sécuritaire, et peut dorénavant bénéficier des progrès de la démarche de sahélisation et d’européisation, comme vous l’avez démontré. Si le niveau de la menace n’est pas encore à la portée des seuls armées locales, un seuil a été franchi. La crise sahélienne est d’une telle ampleur que sa résolution ne se fera pas à court terme, comme vous l’avez dit. Nous sommes engagés dans une action de bien plus long terme, au service des États locaux et de leurs populations, mais aussi de l’Europe, non seulement dans son flanc sud, mais aussi dans son ensemble. Cette perspective doit être bien expliquée à nos concitoyens pour que leur adhésion garantisse l’engagement durable de l’Europe, condition essentielle à une amélioration significative de la situation. Ne nous trompons pas. Une partie de notre avenir se joue dans le sable du Sahel. Et il nous faut à chaque fois porter le regard le plus sérieux, le plus grave sur ces questions. Vous l’avez d’ailleurs démontré par les réponses précises que vous avez apportées aux nombreuses questions, légitimes, de nos collègues.
La commission de la Défense nationale et des forces armées autorise à l’unanimité le dépôt du rapport d’information sur l’opération Barkhane en vue de sa publication.
Contributions
I. Contribution de M. Thomas Gassilloud, député, membre de la mission d’information
Le groupe Agir Ensemble souhaite dans un premier temps saluer tous ceux qui s’engagent, ou se sont engagés, pour la paix et le développement au Sahel. L’ensemble des membres du groupe s’incline respectueusement devant la mémoire de ceux qui sont allés jusqu'à donner leurs vies pour remplir leur mission et apporte tout son soutien à leurs proches.
Le groupe Agir Ensemble est particulièrement mobilisé sur la problématique de l’engagement de la France au Sahel, en l’abordant de façon globale. Après avoir porté ce sujet lors de l’examen des crédits de la mission défense en octobre dernier, nous nous sommes félicités de la création de cette mission et, afin de permettre un large débat, bien au-delà de la commission, avons inscrit ce sujet à l’ordre du jour de la séance publique de l’Assemblée nationale ce 4 mars.
Nous tenons également à saluer l’important travail réalisé par les rapporteurs de la mission d'information et par les services de la commission. Premier rapport d'information sur les opérations extérieures depuis le début du quinquennat, traitant de surcroît de celle qui mobilise le plus d’efforts, la publication de ses conclusions est très attendue par la communauté de défense.
Ces écrits sont utiles pour analyser une situation extrêmement complexe, au sein de laquelle des crises de nature différente s’imbriquent. Ils permettent également de dégager quelques pistes de réflexion et de mettre en valeur les résultats produits par nos Armées dans cet environnement particulièrement exigeant.
En complément de ce travail, il nous semble nécessaire, dans l’intérêt national, que le Parlement soit également force de proposition sur les grandes orientations stratégiques de cette opération, afin de dépasser la simple approche disposant que “la stabilisation du Sahel prendra de nombreuses années, et l’honneur de la France serait de rester engagée auprès d’États et de populations amies aussi longtemps qu’il le faudra”.
En effet, si la décision prise par le président de la République au sommet de Pau d’envoyer un renfort de 600 militaires, dit “surge”, a certainement permis de sauver une seconde fois le Sahel, la marge de manœuvre stratégique que nous avons durement gagnée doit maintenant être habilement utilisée.
C’est pourquoi nous proposons d’ouvrir un troisième chapitre de notre engagement au Sahel. Ce “rester autrement”, après Serval et Barkhane, doit être celui du transfert progressif des responsabilités de toute nature aux pays sahéliens, appuyés par une Europe plus unie et plus volontaire.
Tout l’enjeu nous semble désormais de convenir avec l’organisation des Nations Unies, l’Union Européenne et nos partenaires africains d’un calendrier de transfert bâti à partir de jalons et de critères objectifs ; le rôle de la France sur le plan militaire basculant progressivement vers l’accompagnement, puis le soutien vers le maintien d’une garantie de réassurance.
Ce rééquilibrage des forces doit s’accompagner par les autorités sahéliennes des réformes nécessaires pour l’efficacité de leur appareil sécuritaire mais aussi d’un sursaut civil, notamment pour un retour de l’État, et d’un bon État, sur l’ensemble des territoires.
Notre approche globale doit également viser une meilleure implication du secteur privé, des ONG et de la société civile. En ce sens, nous devons rester vigilants à ce que le projet de loi de programmation relatif au développement solidaire et à la lutte contre les inégalités mondiales, adopté en première lecture à l’Assemblée Nationale et prévoyant d'augmenter l'aide publique au développement à 0,7 % d’ici 2025, soit pleinement intégré dans une stratégie globale.
Nous devons également mener un exercice plus large de réflexion sur le rôle du parlement en matière de suivi des opérations extérieures (OPEX). Notre Constitution permet au chef de l’État d’engager seul, et donc rapidement, nos Forces. Dans un monde instable, cette spécificité doit être préservée, constituant un avantage stratégique majeur dont peu de démocraties disposent.
Cet avantage impose en contrepartie un suivi rigoureux et permanent des OPEX par le Parlement, afin de s'assurer que les objectifs visés sont conformes aux intérêts de notre pays et que la stratégie mise en œuvre atteigne bien ses objectifs.
Par ailleurs, un tel exercice permettrait de mener un exercice pédagogique à vocation plus large sur la pertinence et les raisons de nos engagements, y compris dans nos propres assemblées. In fine, c’est bien sur la doctrine des OPEX même que nous devons nous interroger et non leur seule déclinaison opérationnelle.
Enfin, à l’heure où l'Europe doit parler d’une voix plus unie si elle ne veut pas subir un déclassement géopolitique, le renforcement du rôle du parlement sur le suivi des OPEX constituerait un avantage supplémentaire pour faciliter l’engagement de nos partenaires et tendre vers une culture stratégique commune.
II. Contribution de M. Bastien Lachaud, député, membre de la mission d’information
Depuis plusieurs années, le niveau d’engagement militaire de la France à l’étranger est exceptionnellement élevé. Depuis l’Afghanistan, la Libye la Centrafrique le Levant et la bande sahélo-saharienne, et en particulier le Mali, ont été et sont parfois encore d’importants théâtres d’opérations pour les forces françaises.
Pourtant ces opérations n’ont fait l’objet d’aucun bilan public de la part des autorités. Très tôt les députés de la France insoumise ont réclamé ce bilan géostratégique considérant notamment qu’il était déterminant dans la définition des objectifs que devrait permettre d’atteindre la Loi de Programmation Militaire. La majorité a refusé de se prêter à l’exercice : ni l’exécutif, ni l’Assemblée n’ont produit de document qui permette de répondre à deux questions simples :
1/ Les situations issues de nos engagements militaires récents sont-elles meilleures que celles qui ont déterminé ces engagements ?
2/ Les opérations en question ont-elles permis de remplir les objectifs préalablement formulés par les autorités politiques ?
Pour le groupe de la France insoumise, il y a fort à parier, au cas où ce travail serait mené de façon impartiale, que l’on doive le plus souvent répondre par la négative. Dans le cas de la deuxième question, il est même probable qu’on ne soit pas réellement en mesure de répondre tant les objectifs réellement poursuivis ont pu être vagues, incertains ou douteux, en particulier en Libye.
Avec la mission d’information parlementaire sur l’opération Barkhane, le groupe de la France insoumise avait espéré qu’on poserait une première pierre à l’édifice de ce bilan géostratégique des OPEX, qu’elle appelait de ses vœux.
Malheureusement, en dépit de l’important travail de documentation fourni par les rapporteurs, qu’il faut saluer, force est de constater que leurs conclusions ne répondent pas aux deux questions posées plus haut.
Ainsi, il ne nous paraît pas possible d’admettre sans broncher que « l’opération Barkhane est un succès incontestable » ou qu’elle est « unanimement saluée ». Dans la mesure où l’aire d’influence et d’action des groupes armés, le nombre de leurs membres, le nombre des morts, des blessés et des déplacés n’a cessé d’augmenter depuis le déploiement des forces françaises dans la zone, il est impossible d’affirmer d’une façon aussi cavalière que la situation est aujourd’hui meilleure qu’en 2014. Cela l’est d’autant moins, si l’on veut bien se rappeler qu’en août 2020 un coup d’État a eu lieu à Bamako et que la junte en place depuis semble chaque jour moins encline à organiser les élections libres qu’elle avait promises devant le mouvement populaire qui avait porté le coup de grâce à la présidence d’Ibrahim Boubacar Keïta.
Quant au fait qu’elle soit « unanimement saluée », on ne peut qu’émettre des réserves quand pour appuyer cette affirmation les rapporteurs ne trouvent que le propos de « nos partenaires » les plus traditionnels.
Au rebours de cet enthousiasme, la thèse générale défendue par les auteurs du rapport nous semble extrêmement fragile. Une lecture un tant soit peu attentive de la première phrase de leur conclusion nous paraît le dévoiler sans peine. On lit ainsi : « L’enlisement de la France au Sahel est un mythe : il n’y a aujourd’hui aucune solution sans Barkhane. »
Que nos forces soient déployées depuis huit ans sans que le territoire contesté par les groupes que nous affrontons ne se soit réduit, cela nous paraît pouvoir au contraire être qualifié d’enlisement. Quant au fait que la situation soit telle qu’elle ne permette pas aux auteurs du rapport d’envisager de solution alternative à la crise malienne que le maintien de l’opération Barkhane, il nous semble même que c’est précisément la définition de l’enlisement.
À notre avis, cette fois encore la contradiction au cœur de cette double affirmation provient d’une définition particulièrement vague et même inadéquate de la mission de nos soldats. En effet, en l’absence de propos clairs de l’exécutif dans ce sens ces dernières années, les auteurs du rapport ne se sont pas affranchies de l’idée paresseuse et désastreuse selon laquelle la France livre au Mali une « guerre contre le terrorisme ».
Du point de vue strict de l’antiterrorisme il faut rappeler que la ministre des Armées a concédé dans l’hémicycle le 4 mars 2021 qu’aucun attentat visant le territoire national ([79]) et préparé au Mali n’avait été déjoué depuis son entrée en fonction. Plus généralement la « guerre contre le terrorisme » mène à une impasse : le terrorisme n’est pas un ennemi, c’est un procédé qu’il est toujours loisible à n’importe quel individu ou groupe, aussi marginal soit-il, d’utiliser. Dans ces conditions, il devient extrêmement difficile de définir quand prend fin une guerre n’opposant pas des États entre eux ([80]).
De proche en proche, d’une « guerre au terrorisme » on conclut à la nécessité « d‘une guerre sans fin », exactement comme le font les auteurs du rapport, selon lesquelles l’opération, éventuellement sous un autre nom, est vouée à muter et à durer encore de « nombreuses années ». Une telle idée nous semble entièrement contraire aux principes politiques de notre République et aux intérêts de la France, dont le crédit, déjà érodé, pâtirait beaucoup si elle paraissait assurer durablement une sorte de tutelle sécuritaire sur un État africain. Nous assurons au contraire que la France doit travailler dès maintenant, avec le peuple malien et les organisations internationales légitimes comme l’ONU et l’Union africaine à la définition d’une feuille de route en vue du retrait des troupes françaises.
Nous ne pouvons accepter le dispositif esquissé par les rapporteurs, conforme aux suggestions faites par le nouveau président nigérien Mohamed Bazoum dans un entretien à France24/RFI le 29 mars 2021 ([81]) , et qui semble le produit de l’hybridation de la guerre par drones menée par les États-Unis depuis maintenant environ vingt ans, et de la stratégie de forces prépositionnées françaises dont l’archétype est la mission Épervier déployée au Tchad depuis 1986.
Pour la France insoumise, ni l’un ni l’autre de ces modèles n’en est un. Ils exposent la France à la détestation des peuples soit parce qu’ils multiplient les risques de bavures, soit parce qu’ils finissent par être l’assurance-vie de régimes détestables voire sanguinaires, comme l’est actuellement celui d’Idriss Déby, au bénéfice duquel par exemple l’aviation française a bombardé sur ordre du président de la République une colonne rebelle en février 2019.
Les discussions autour du bombardement de Bounti offrent une préfiguration emblématique de l’impasse stratégique dans laquelle les préconisations des rapporteurs pourraient placer la France si elles étaient suivies. À cet égard, et dans la mesure où deux institutions dignes de foi, le ministère des armées et la délégation des droits de l’Homme de l’ONU, proposent des récits divergents des événements, il nous paraît regrettable que les rapporteurs n’aient pas essayé d’obtenir des éléments matériels qui auraient permis d’établir avec plus de certitude les faits et concluent que la notoriété de cet événement repose entièrement sur la « guerre informationnelle ». La présidente de la mission d’information, également présidente de la commission de la défense nationale, aurait dû selon nous, user de ses prérogatives pour demander que les images éventuelles de la frappe et des moments qui l’ont précédée et lui ont succédé soient déclassifiées pour pouvoir leur être présentée.
À tout le moins, il nous paraît qu’il aurait été plus fécond d’interroger la discordance des récits plutôt que de les juger entièrement incompatibles et de se croire sommées de prendre le parti de l’une ou l’autre des honorables institutions impliquées dans la controverse. Ce faisant, elles auraient pu conclure que l’erreur d’appréciation est une possibilité inhérente à tout conflit armé et que les autorités politiques doivent en assumer le risque sans en faire peser la responsabilité sur les autorités militaires. Elles auraient pu observer également que le rapport de la Minusma et du ministère des armées s’accordent en fait suffisamment pour faire l’hypothèse que les djihadistes d’abord pris en chasse et participant au mariage présumé de Bounti, pouvaient se trouver lors de la frappe au milieu d’une population civile qui ne leur était pas hostile. Les rapporteurs auraient été amenées à s’interroger sur les perspectives de succès de Barkhane dans un contexte où ni les forces françaises ni les autorités locales ne semblent pouvoir compter sur un soutien franc et massif de la population.
Pour le groupe de la France insoumise, ce point est tout à fait déterminant. En effet, même si depuis quelques années l’action civile et politique a été présentée comme un enjeu déterminant pour le règlement de la crise, il nous semble que les réflexions sur le développement économique ou en faveur de la « bonne gouvernance » tiennent trop peu compte des spécificités socio-économiques de la région. D’autre part, nous regrettons qu’une des caractéristiques essentielles de l’action conjointe de la France et de ses partenaires dans la région ces huit dernières années tient précisément au fait qu’ils n’ont pas assez soutenu l’aspiration à la démocratie du peuple malien et de ses voisins.
Par exemple, la présence de forces étrangères sur le territoire malien est considérée comme un fait établi ne pouvant faire l’objet d’aucune consultation de la population, de même que la mise en œuvre des accords d’Alger, quoique sans cesse remise aux calendes grecques ([82]), comme un préalable au règlement de la crise. Ne pas voir que de tels verrous posés sur le débat démocratique ne permet pas d’apporter de réponse politique à ce que tout le monde accepte pourtant aujourd’hui de considérer comme un problème politique, nous semble l’une des premières urgences à traiter pour permettre qu’enfin nos soldats reviennent à la maison.
III. Contribution de Mme Josy Poueyto, députée, membre de la mission d’information
Le 13 janvier 2020, à Pau, réunis à l’invitation du Président de la République, les chefs d’État des pays du G5 Sahel – Burkina Faso, Mali, Mauritanie, Niger, Tchad – et le Président Macron se réunissaient pour ce qu’ils qualifiaient de « moment important après ce que nos pays ont subi ces dernières semaines ». Sept ans après le début de l’opération Serval, déclenchée pour répondre à l’appel à l’aide du président malien, l’année 2019 avait été particulièrement rude. Prenant la suite de cette opération à compter du 1er août 2014, Barkhane rencontrait certes des succès tactiques, mais faisait face à une résurgence de la menace terroriste. Les forces locales, les Casques bleus et l’armée française ont essuyé de lourdes pertes, les populations civiles étant de loin les plus frappées par l’hydre terroriste.
Face à une situation dégradée, le Sommet de Pau a créé les conditions d’un « sursaut militaire », qui s’est matérialisé par le déploiement de 600 militaires supplémentaires, portant le nombre de nos soldats engagés au Sahel à environ 5 100 personnels, ainsi que par le renforcement de nos capacités, avec l’armement des drones Reaper qui y sont déployés. Surtout, l’action militaire s’est renforcée autour de deux axes : la sahélisation des opérations et l’internationalisation des engagements.
Profondément attaché à l’Europe, le groupe Mouvement démocrate tient à souligner, sur ce dernier point, le succès que représente la task force européenne Takuba, lancée dans la foulée du Sommet de Pau, et dont la pleine capacité opérationnelle vient d’être actée par Mme Florence Parly, ministre des Armées, et ses homologues estonien, M. Kalle Laanet, et tchèque, M. Lubomir Metnar. Dans le cadre de Takuba, des unités maliennes sont aujourd’hui accompagnées par des unités des forces spéciales françaises, estoniennes, suédoises et tchèques. Demain, elles seront rejointes par des unités italiennes, puis par d’autres unités belges, danoises, grecques, hollandaises, voire hongroises, slovaques ou ukrainiennes. Takuba est l’illustration concrète de la montée en puissance de l’Europe de la défense.
Et ce d’autant que nombre de nos alliés européens sont également engagés à nos côtés, au sein de Barkhane. C’est en particulier le cas du Royaume-Uni, qui malgré le Brexit reste un allié fidèle, et du Danemark, qui ont respectivement placé, sous le commandement du Groupement tactique désert « aérocombat » (GTD-A), trois hélicoptères Chinook CH-47 et deux hélicoptères Merlin. Le détachement danois ayant rejoint le Levant au 1er janvier 2021. Ces appareils de transport lourd fournissent un appui essentiel à nos opérations, en offrant une capacité de mobilité tactique dont les forces françaises sont dépourvues. Et nos alliés se sont montrés tout à fait satisfaits de cet engagement et de leur intégration au sein des personnels de l’Aviation Légère de l’Armée de Terre (ALAT). Au-delà, les forces allemandes et espagnoles contribuent à nos missions de transport stratégique, et des personnels estoniens participent à la sécurisation de nos emprises sahéliennes. Et s’il ne faut pas oublier le soutien crucial des États-Unis et celui du Canada en matière de transport, là aussi, il faut nous féliciter du rapprochement stratégique opéré en Europe. Ou encore, des nombreuses collaborations engagées dans bien des domaines comme celles portées par l’École des Troupes Aéroportées (ETAP), premier formateur de parachutistes en Europe.
Il importe également de relever que l’engagement européen au Sahel n’est pas uniquement militaire. La crise qui frappe cette région est d’abord civile et politique, en raison des défaillances de certains États. Dans ce contexte, l’Union européenne s’est rapidement mobilisée en faveur d’une approche dite « globale », consacrée par la création de la Coalition pour le Sahel, annoncée lors du Sommet de Pau. Celle-ci réunit notamment en son sein plusieurs initiatives déjà mises sur pied par l’Union européenne ou les États membres, comme l’Alliance Sahel, créée en juillet 2017 à l’initiative de l’Allemagne, de la France et de l’Union européenne, ou comme le Partenariat pour la sécurité et la stabilité au Sahel (P3S), lancé en août 2019 lors du Sommet du G7 organisé à Biarritz, sous l’impulsion du couple franco-allemand. Au Sahel, l’Union européenne mène également trois missions dans le cadre de la politique de sécurité et de défense commune, dont la mission de formation EUTM Mali. Les Européens sont aussi pleinement engagés dans la mission multidimensionnelle intégrée des Nations unies pour la stabilisation au Mali, chargée de contribuer à la stabilisation du Nord et du Centre du pays. L’Europe est donc déjà au rendez-vous du défi que constitue la stabilisation du Sahel et il faut en prendre conscience, le saluer et le valoriser, même si des progrès restent possibles.
La Mission d’information représente, par ailleurs, une nouvelle occasion de souligner le rôle majeur de l’ALAT dans l’opération Barkhane. C’est aussi une opportunité pour mettre en avant des enjeux placés en amont des missions sur lesquels reposent les succès de l’aval. En effet, la composante héliportée joue un rôle essentiel dans les actions de combat, de protection ou d’appuis.
La préparation au vol opérationnel, particulièrement exigeante, représente une des clés de la réussite, dans un contexte où il faut aussi envisager le retour du risque de haute intensité. Mais force est de constater que la question du nombre d’heures de vols réellement accompli pour atteindre l’ensemble des objectifs reste posée, même si le volume horaire de ces vols a augmenté ces trois dernières années. Il semble ainsi nécessaire de s’interroger sur les leviers susceptibles d’être mis en œuvre pour se maintenir dans la trajectoire de la loi de programmation militaire dans ce domaine. L’équation consiste à ne pas porter atteinte aux justes équilibres entre formation, entraînement et engagement, aussi bien pour les Forces conventionnelles que pour les Forces spéciales.
Barkhane représente l’essentiel des missions aujourd’hui. Il s’agit d’une opération qui se démarque, par exemple, du premier engagement de l’ALAT en Afghanistan. Au Sahel, les régiments se sont adaptés à l’évolution des missions et à des conditions environnementales plus sensibles. Le sable, la chaleur et l’immense superficie à couvrir exigent, plus que jamais, la résilience du matériel et des soldats. Dans cette configuration et dans une perspective de projection, traiter le sujet de la maintenance, du maintien en condition opérationnelle, ne touche pas seulement l’organisation des heures de vols, les aéronefs et leur disponibilité. Cet écosystème est à appréhender dans un vaste ensemble d’interactions, tant en France qu’en opérations extérieures, qui va, à titre d’exemples, du contrôle aérien, aux pompiers, en passant par l’impératif de sauvegarder les savoir-faire dans le domaine de la maintenance et de la logistique, notamment dans notre capacité à préserver un système de soutien projetable à l’heure où nos armées se lient de contrats avec le secteur privé.
Le cas du 5e Régiment d’Hélicoptères de Combat (5e RHC), qui entretient sur la plate-forme militaire de Pau une relation de proximité avec le 4e Régiment d’Hélicoptères des Forces spéciales (4e RHFS), illustre une réussite. Le contrat CHELEM (Contrat pour les Hélicoptères Lourds et de Manœuvre) dont il bénéficie donne satisfaction en raison d’une implication remarquable de l’industriel, lui-même implanté sur le même territoire. À une plus grande échelle, la pertinence de ce type de partenariat, outre la soutenabilité du coût potentiellement facteur indirect de limitation d’activités, doit être observée avec clarté pour éviter la multiplication et l’éloignement des sites et des guichets dans le but de ne pas perdre en efficacité.
C’est au service de cette stratégie militaire, civile et politique que Barkhane contribue chaque jour. L’ensemble du dispositif de stabilisation du Sahel s’effondrerait sans l’engagement quotidien de nos soldats, prêts au sacrifice suprême aux côtés de leurs partenaires sahéliens et internationaux. Chacun se souvient du drame du 25 novembre 2019, quand deux hélicoptères armés par les personnels du 5e Régiment d’hélicoptères de combat se sont percutés en mission dans la vallée d’Eranga, entraînant la mort de 13 militaires français. Au total, 57 militaires français sont morts au Sahel, dont 51 « morts pour la France ». La Nation leur doit une reconnaissance éternelle.
Annexes
Annexe n° 1 : Auditions, entretiens et déplacements de la mission d’information
(Par ordre chronologique)
1. Auditions
➢ Ministère de l’Europe et des Affaires étrangères ‒ M. Clément Leclerc, directeur adjoint à la direction d’Afrique et de l’océan Indien ;
➢ Direction générale des relations internationales et de la stratégie (DGRIS) ‒ M. le général de corps aérien Luc de Rancourt de Mimerand, directeur général adjoint, M. le général Régis Colcombet, chef du service des affaires de sécurité internationale, M. le colonel Bruno Pithois, chef du département Afrique ;
➢ M. le général Pascal Facon, ancien commandant de la force Barkhane, chargé de mission auprès du chef d’état-major des armées ;
➢ Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS) ‒ M. Olivier de France, directeur de recherche, Mme Caroline Roussy, chercheuse ;
➢ Agence française de développement (AFD) ‒ M. Rémy Rioux, directeur général, Mme Rima Le Coguic, directrice du département « Afrique » ;
➢ Son Excellence M. Alain Francis Ilboudo, ambassadeur du Burkina Faso en France, M. Jean Claude Bakiono, premier conseiller, M. Tuandaba Coulibaly, attaché de défense ;
➢ M. Mohamed El Bechir Mohamdy, conseiller à l’ambassade de Mauritanie en France ;
➢ Commandement des opérations spéciales ‒ M. le général Éric Vidaud, commandant des opérations spéciales ;
➢ Son Excellence M. Ado Elhadji Abou, ambassadeur du Niger en France ;
➢ Institut de recherche pour le développement (IRD) ‒ M. Marc-Antoine Pérouse de Montclos, directeur de recherche ;
➢ M. le colonel (ER) Michel Goya, docteur en histoire contemporaine, chercheur indépendant ;
➢ Direction du renseignement militaire ‒ M. le général Jean-François Ferlet, directeur du renseignement militaire ;
➢ Institut français des relations internationales (IFRI) ‒ M. Alain Antil, chercheur, directeur du centre de l’Afrique subsaharienne ;
➢ M. Bernard Lugan, historien ;
➢ Ambassade des États-Unis en France, M. le colonel Allen Pepper, attaché de défense à Paris ;
➢ Commission européenne, M. Stefano Tomat, directeur de l’approche intégrée pour la sécurité et la paix (ISP) au sein du service européen pour l’action extérieure et M. le vice-amiral Hervé Bléjean, directeur général de l’état-major de l’Union européenne ;
➢ Ambassade de France au Mali, M. Joël Meyer, ambassadeur de France, M. le colonel Olivier de Charnace, attaché de défense ;
➢ Direction générale de la sécurité extérieure (DGSE) ‒ M. Bernard Émié, directeur général ;
➢ Ambassade de la République fédérale d’Allemagne en France ‒ M. le général Gerhard Klaffus, attaché de défense, Mme Katrin aus Dem Siepen, chef du département « politique » ;
➢ Mme Niagalé Bagayoko, docteure en science-politique, politologue, présidente de l’African Security Sector Network ;
➢ Représentants des autorités de la République de l’Estonie ‒ Mme Tuuli Duneton, directrice des affaires politiques au ministère de la Défense, M. le colonel Andres Helm-Rosin, attaché de défense à Paris ;
➢ M. Yvan Guichaoua, enseignant-chercheur en analyse des conflits à la Brussels school of international studies (BSIS) ;
➢ Center for civilians in conflict (CIVIC) ‒ Mme Béatrice Godefroy, directrice « Europe », M. Vianney Bisimwa, directeur régional « Sahel » ;
➢ International crisis group ‒ M. Jean-Hervé Jezequel, directeur de projet « Sahel » ;
➢ État-major de l’armée de terre, M. le général Thierry Burkhard, chef d’état-major, à l’occasion d’un entretien avec la présidente et les rapporteures ;
➢ Ambassade du Royaume de Danemark en France ‒ M. le général Joachim, Prince de Danemark, attaché de défense, M. Kristian Rasmussen, ministre conseiller, M. le capitaine de frégate Dennis Armand Vad, attaché de défense adjoint, Mme Kathrine Møller Schütz, stagiaire du service « politique » ;
➢ État-major de l'armée de l’air et de l’espace ‒ M. le général Philippe Moralès, sous-chef activités, Mme Anne-Charlotte Bedino, chargée de mission « analyse et synthèse » ;
➢ Représentants des autorités du Royaume-Uni ‒ Mme Clare Simpson, directrice adjointe chargée de l'Afrique sub-saharienne, de l'Amérique latine et des Caraïbes à la direction des affaires internationales du ministère de la Défense, M. le général Tim Below, attaché de défense à Paris, M. le colonel Howard Wilkinson, attaché de défense-adjoint « Terre » à Paris ;
➢ Mission multidimensionnelle intégrée des Nations Unies pour la stabilisation au Mali (MINUSMA) ‒ M. le général Dennis Gyllensporre, commandant de la force, Mme Claudia Banz, cheffe de cabinet ;
➢ Centre de planification et de conduite des opérations (CPCO) ‒ M. le lieutenant-colonel Aurélien Moy, adjoint du chef du bureau « opérations » (J3) Afrique, M. le lieutenant-colonel Franck Bellanger, adjoint du chef du bureau « planification » (J5) Afrique ;
➢ M. le général Pierre-Joseph Givre, chef d’état-major de la MINUSMA.
2. Auditions de la commission de la Défense nationale et des forces armées
➢ M. le général de division Marc Conruyt, commandant de la force Barkhane ;
➢ M. le général de corps aérien Stéphane Mille, sous-chef « Opérations » (SCOPS) à l’état-major des Armées sur l’opération Barkhane ;
➢ M. le général Oumarou Namata Gazama, commandant de la force conjointe du G5 Sahel.
3. Déplacement
● Niamey (Niger) et Gao (Mali) – 6-9 novembre 2020
– Entretien avec M. Alexandre Garcia, ambassadeur de France au Niger ;
– Entretien avec M. le général Marc Conruyt, commandant de la force Barkhane ;
– Entretien avec le colonel Fabien Delacotte, représentant du commandant de la Force Barkhane à Gao, et les personnels déployés sur la Plateforme opérationnelle « désert » de Gao, y compris les personnels des détachements britanniques et danois ;
– Entretien avec les personnels de la force Takuba, y compris les personnels des détachements estoniens et suédois, ainsi que le capitaine Hamza, commandant d’unité légère de reconnaissance d’intervention des Forces armées maliennes ;
– Entretien avec M. le Gouverneur de Gao ;
– Entretien avec M. Mohamed El-Amine Souef, chef du bureau régional de la MINUSMA à Gao ;
– Entretien avec M. le colonel Coulibaly, commandant le secteur 1 d’intervention des forces armées maliennes ;
– Entretien avec M. le colonel Yann Malard, commandant de la base aérienne projetée de Niamey, et les personnels déployés sur la base.
Annexe n° 2 : Cartes des pays du G5 Sahel
Annexe n° 3 : Compte rendu de l’audition de M. le général de division Marc Conruyt, commandant de la force Barkhane du 25 novembre 2020
Mme la présidente Françoise Dumas. Général, c’est un privilège pour notre commission de vous entendre aujourd’hui au sujet de l’évolution de l’opération Barkhane.
Votre audition s’inscrit dans le cadre d’un cycle que nous avons souhaité consacrer à notre engagement dans la bande sahélo-saharienne (BSS). Dès la semaine prochaine, nous recevrons le général Oumarou Namata, commandant la force conjointe du G5 Sahel, ainsi que le général Stéphane Mille, sous-chef « Opérations » à l’état-major des armées. Surtout, notre commission a créé une mission d’information sur l’opération Barkhane, confiée à nos collègues Sereine Mauborgne et Nathalie Serre.
Avec les co-rapporteures et Jean-Jacques Ferrara, nous nous sommes rendus à Niamey et Gao au début du mois. Nous avons eu le privilège de vous y rencontrer et nous vous remercions à nouveau pour la disponibilité dont vous avez fait preuve et tous les échanges que nous avons eus. Nous avons mesuré le plein engagement et le professionnalisme de nos militaires, ainsi que les progrès réalisés au cours de l’année écoulée, grâce à la montée en puissance des forces partenaires. L’opération Bourrasque en a été la parfaite illustration ; le court film de présentation que vous nous avez fait parvenir en donne quelques images.
Nous n’ignorons pas toutefois que d’importants défis se dressent encore devant nous. La dissémination de la menace terroriste constitue sa principale force ; même affaiblis, les groupes armés terroristes demeurent des ennemis difficiles à neutraliser. Cela explique que les choses n’aillent pas aussi vite que nous le souhaiterions sur les piliers complémentaires de l’action militaire que sont le renforcement des forces locales, l’aide au développement et le retour de l’État dans toutes ses dimensions.
En outre, l’européanisation et l’internationalisation de l’engagement au Sahel apparaissent encore trop limitées.
C’est donc d’abord sur l’état d’avancement de notre démarche partenariale, du Sahel à Bruxelles, que nous souhaiterions vous interroger.
Avant de vous céder la parole, je ne peux passer sous silence le fait que votre audition se tient un an jour pour jour après l’accident d’hélicoptères qui, dans le Liptako, a causé la mort de treize de nos militaires. Au nom de l’ensemble de mes collègues, je réitère l’expression de notre sympathie et notre soutien à leurs familles et à leurs frères d’armes. Je pense en particulier aux femmes et aux hommes du 5e régiment d’hélicoptères de combat, du 4e régiment de chasseurs, du 93e régiment d’artillerie de montagne et du 2e régiment étranger du génie.
Au-delà, alors que vous-même avez connu des pertes parmi vos hommes depuis votre prise de commandement cet été, soyez assuré de l’entier soutien et de la fierté de notre Assemblée à l’égard de celles et ceux qui se sont engagés au service des armes de la France.
Pour mes collègues comme pour moi-même, ces moments partagés resteront gravés dans nos pensées et dans nos cœurs. Nous avons pu mesurer le niveau d’abnégation de tous les soldats, quels que soient les grades et qualités.
M. le général Marc Conruyt, commandant de la force Barkhane. Madame la présidente, au nom de mes soldats, merci de vos paroles.
Mesdames et Messieurs les députés, je vous remercie de m’offrir la possibilité de m’exprimer devant la représentation nationale en qualité de commandant de la Force Barkhane. J’ai eu le plaisir d’accueillir très récemment plusieurs d’entre vous sur le théâtre d’opérations, dans le cadre de la mission d’information sur l’opération Barkhane. Il est important pour moi de témoigner devant votre commission de la réalité et du sens de cet engagement majeur des armées françaises.
J’ai pris mes fonctions cet été. Je tiens avant tout à saluer la mémoire de nos soldats tombés au Sahel. Depuis cette date, ils sont au nombre de quatre, autant de témoins de la dureté de l’engagement que nous menons. Puisque nous sommes le 25 novembre, je souhaiterais rendre hommage à nos treize frères d’armes morts pour la France, il y a un an, lors des combats de la vallée d’Eranga.
Le sommet de Pau a permis un sursaut, le 13 janvier dernier. Sursaut militaire, d’abord, qui s’est incarné par les renforts dont a bénéficié Barkhane et qui a permis de porter un coup sévère à l’ennemi alors désigné comme prioritaire par le Président de la République, à savoir le groupe « État islamique dans le grand Sahara » (EIGS). Sursaut politique, ensuite, dans la mesure où le lancement de la coalition pour le Sahel a donné un cadre intégré et international à notre effort, à la hauteur des ambitions de notre pays dans ce voisinage géographiquement si proche et stratégiquement si important pour nous.
Dans mon propos liminaire, je souhaiterais apporter un éclairage de niveau opératif sur Barkhane qui, depuis son déclenchement, ne cesse de se réinventer et, aujourd’hui encore, évolue profondément. Il n’y a pas deux mandats Barkhane similaires. La raison en est simple : l’ennemi a sa propre volonté, sa stratégie, le contexte évolue, l’environnement change. Nous faisons face au Sahel à un enchevêtrement de crises et de conflits dont on souligne à juste titre les racines complexes, mais dont on voudrait parfois que la réponse à y apporter soit simple et rapide. Ma conviction est que notre stratégie est cohérente et que ses objectifs sont atteignables. Mon constat est que sa mise en œuvre reste soumise aux circonstances, à l’art opératif, au jeu politique, à l’expertise tactique même et à la détermination des moyens que nous y consacrons. Ce sont ces paramètres, cette tension, ces dilemmes parfois, que je souhaite vous exposer.
Quels constats faire sur ces premiers mois ?
Premièrement, nous faisons face à un ennemi qui évolue. Au terme des opérations récentes, dont l’opération Bourrasque, en octobre, l’État islamique dans le grand Sahara a été affaibli dans le Liptako malo-nigérien, même s’il convient de garder une forme de prudence sur l’évaluation que nous faisons de cet ennemi. Si celui-ci conserve une capacité de nuisance et de régénération, il semble davantage à la portée des forces partenaires sahéliennes. Ses capacités actuelles ne lui permettent plus d’envisager la prise de postes avancés comme en 2019. S’il cherche toujours à se développer, c’est plus lentement, en reconstituant ses réseaux de racket et en visant les cadres de l’État ou les chefs locaux pour prendre l’ascendant sur les populations.
Dans le même temps, le rassemblement pour la victoire de l’islam et des musulmans (RVIM), nébuleuse de plusieurs groupes liés à Al-Qaïda, étend son influence, consolide son organisation et gagne en confiance. C’est à ce jour l’ennemi le plus dangereux pour la Force Barkhane, pour les forces internationales et pour le Mali. Non seulement il déstabilise les périphéries du nord du Mali, mais il a en outre porté la guerre au centre, qui est le cœur économique et le bassin de population du pays. À partir de là, il cherche à progresser vers le bassin côtier de l’Afrique de l’Ouest. Soyons clairs : cet ennemi nous cible au Sahel et le ferait probablement en France s’il en avait l’occasion. Cet ennemi est rusé, agile, capable à la fois d’une vision et de coups tactiques. Il dispose de compétences critiques et d’une expérience acquise sur le long cours. Prospérant sur la misère, l’endoctrinement, l’absence d’alternative sociale ou économique, de manière plus insidieuse et patiente que l’EIGS, il cherche à établir son propre mode de gouvernement. Il s’appuie pour cela sur les tensions communautaires existantes en attirant à lui les exclus, les relégués, les menacés, bref, ceux que l’État ne peut protéger ou aider.
Face à l’EIGS et au RVIM, nos partenaires sahéliens doivent poursuivre et amplifier leurs progrès militaires, mais aussi consentir un effort supplémentaire, avec le soutien de la communauté internationale, en termes de sécurité intérieure, de retour de l’État et de développement économique. C’est à ces conditions qu’une solution pour les populations se dessinera et permettra de donner une alternative que le recrutement des mouvements terroristes.
Deuxièmement, le contexte lui aussi évolue. Cinq éléments récents ont influencé l’environnement de l’opération Barkhane ces derniers mois.
Le premier est l’attaque de Kouré, au Niger, où six de nos ressortissants ont été assassinés. Cette attaque, que l’on attribue à un groupe lié à l’EIGS, a eu un double effet : en France, où elle a suscité dans l’opinion publique un débat légitime sur notre engagement, mais également au Niger, en ternissant les efforts que les autorités ont conduits et les résultats qu’elles ont obtenus depuis une année.
Le deuxième événement est la transition en cours au Mali, qui doit conduire à des élections générales au début de l’année 2022. Sur le plan opérationnel, cela n’a quasiment rien changé à notre coopération avec les forces armées maliennes (FAMa), qui est très bonne. La dynamique de notre relation avec la haute hiérarchie militaire qui a pris ses fonctions récemment offre même des opportunités nouvelles.
Le troisième événement est la libération des 204 prisonniers djihadistes, qui a suscité, là encore, des interrogations légitimes dans notre pays. Les déclarations du niveau stratégique et politique ont répondu à ces interrogations, qui sont restées limitées au sein de Barkhane et des familles de soldats. En ce qui me concerne, j’ai bien entendu un point d’attention particulier sur les conséquences sécuritaires.
Autre élément de contexte : la série d’élections dans la sous-région, dont le Burkina Faso, ce week-end. En tant que COMANFOR Barkhane, cela n’a pas diverti mes moyens, mais la plus grande vigilance reste de mise, car la sécurité de nos compatriotes peut être en jeu.
Enfin, le débat sur l’islam en France et ses répercussions à l’étranger n’est pas neutre pour une opération française qui se déroule dans des pays de religion et de culture musulmanes.
Quelle est la feuille de route de Barkhane ? Vous le savez, nos actions visent simultanément à réduire la capacité de nuisance des groupes terroristes et à renforcer les capacités des forces partenaires, de façon à mettre les premiers à la portée de celles-ci.
Il s’agit donc d’abord de mettre en échec l’ennemi en contrant sa stratégie. Il faut donc comprendre qui il est, quels sont ses objectifs, afin d’en désarticuler les différentes composantes et les traiter par les outils appropriés. Pour cela, notre manœuvre combine de multiples effets : neutraliser les cadres et les combattants ; perturber la coordination entre les katibas qui se renforcent par l’échange d’hommes, d’informations, d’équipements ; empêcher les bascules entre espaces sahariens et sahéliens, voire côtiers. Il faut aussi assécher les viviers de recrutement, désamorcer la dynamique d’exploitation des minorités qui alimentent le terrorisme.
Mais au-delà de ces actions directes ou indirectes sur l’ennemi, c’est bien des partenariats avec les forces armées africaines, nationales et internationales, que viendra la solution. L’action des forces et des organisations partenaires en appui direct de la montée en puissance de celles-ci, en premier lieu des FAMa, est à ce titre essentielle, car Barkhane ne peut pas faire cela seule.
Je souhaiterais donc maintenant explorer trois dimensions qui illustrent comment Barkhane soutient un écosystème stratégique varié.
La sahélisation d’abord, qui comprend deux volets : que nos partenaires occupent une part croissante, quantitativement et qualitativement, dans l’effort militaire global et qu’ils accroissent leur coordination entre eux, puisque le défi du terrorisme est transfrontalier.
L’opération Bourrasque est un exemple et a constitué un jalon important vers une victoire collective contre l’EIGS. En engageant près de 3 000 soldats, pour moitié de Barkhane, pour moitié des forces sahéliennes, comprenant notamment plus de 1 000 soldats nigériens, nous avons mis en œuvre une opération intégrée jusqu’aux plus bas échelons. Un poste de commandement avancé a été mis en place à Niamey, d’où des officiers français, nigériens, maliens, de la force conjointe du G5 Sahel ont planifié et conduit Bourrasque. Je souhaiterais également saluer la contribution américaine, moins connue, mais significative, dont l’intégration a encore franchi un cap.
De cette opération, je retiens plusieurs enseignements.
D’abord, l’importance pour Barkhane de développer la plus grande agilité tactique et interarmées, au sol et dans les airs ; la vitesse et la surprise, gages de supériorité ; et l’efficacité du caractère multi milieux de nos opérations, qui permet de synchroniser les différents effets que nous sommes capables de produire.
Ensuite, la complémentarité des avantages entre partenaires, à travers la combinaison de nos capacités cinétiques et technologiques avec la mobilité et la connaissance de terrain des armées sahéliennes : nos soldats ont pu vérifier sur le terrain que ce partenariat de combat était loin d’être à sens unique.
Enfin, le surcroît de force morale et de confiance au sein des forces partenaires, en particulier nigériennes, qui ouvre la voie à une réponse intégrée nationale pérenne.
Il nous faut reproduire cette dynamique avec nos autres partenaires. Les récents combats que nous avons menés avec les FAMa près de Boulikessi, dans le Gourma, à l’intensité égale de ceux d’Afghanistan, prouvent qu’eux aussi y sont prêts.
En parallèle, nous avons poursuivi notre effort visant à harmoniser les plans de campagne de chacun des pays du G5 Sahel, l’interopérabilité de leurs forces armées, bref, à garantir la cohérence opérative des efforts militaires au Sahel. Le Mali est un bon exemple de ce défi, puisque le pays réunit cinq forces : les FAMa, Barkhane, la MINUSMA, la mission de formation de l’Union européenne au Mali (EUTM) et la force conjointe du G5. Ces entités sont complémentaires et leur action permet à Barkhane de concentrer ses moyens sur ses objectifs opératifs.
Face à l’immensité des défis et sans cette complémentarité, je serais sans cesse sollicité au-delà de mes moyens. C’est donc une fonction importante et souvent méconnue de Barkhane que d’entraîner d’autres acteurs et de mettre en cohérence les différentes actions. Prenons l’exemple du maillage territorial de postes militaires avancés : pour les reconstruire, il faut que les intéressés établissent le besoin et les spécifications, que l’Union européenne trouve les financements, que la MINUSMA se charge des travaux et que Barkhane s’assure de la meilleure coordination de ceux-ci avec les opérations. Pour ce faire, nous nous appuyons sur notre réseau partenarial, composé d’éléments insérés dans les états-majors ou dans les unités de nos alliés, et que nous venons encore de densifier. Cette intégration nous est permise par une relation ancienne et de confiance avec des partenaires qui reconnaissent notre compétence et notre fidélité.
Après la sahélisation, le second aspect est l’européanisation qui est, en quelque sorte, le levier qui permet de démultiplier les effets produits par nos partenaires sahéliens, et, comme l’a récemment souligné votre commission, le témoignage du partage du fardeau.
En voici deux exemples importants.
Le premier task group de Takuba, composé de Français, d’Estoniens, et jumelé avec une unité malienne, a été engagé dans Bourrasque dans des zones difficiles du Liptako et a donné entière satisfaction. Il préfigure le modèle qui sera suivi au début de l’année prochaine par les contingents tchèque, suédois et italien. Ceux-ci donneront à Takuba son volume critique. Mais nous aurons besoin encore d’un à deux task groups, ainsi que de capacités rares essentielles.
Complémentaires à l’action de Barkhane, les missions de l’Union européenne au Sahel contribuent à renforcer les capacités de nos partenaires. C’est le cas d’EUTM qui, par ses actions de conseil, de formation, voire d’entraînement participe à la montée en puissance des armées sahéliennes et de la force conjointe du G5. Parce que les FAMa restent le centre de gravité de notre campagne au Sahel, EUTM doit toujours y consacrer l’essentiel de ses efforts.
Je dois aussi citer l’apport essentiel des hélicoptères danois et britanniques, totalement intégrés dans la force Barkhane.
Enfin, l’opération Barkhane s’inscrit dans le cadre d’une approche intégrée. Nous savons que la crise sahélienne nécessite la combinaison de trois actions : rétablir la sécurité, restaurer la bonne gouvernance et développer l’économie. Nous ne sommes que concourants dans les dimensions de stabilisation et de développement, mais la recherche de complémentarité est permanente car nécessaire. C’est le principe de la Coalition pour le Sahel lancée au printemps dernier. À mon niveau, je tire un bilan très positif du travail en commun que Barkhane conduit avec l’ensemble des acteurs français, notamment nos ambassades, les antennes locales de l’agence française de développement (AFD), les services de coopération et les autres acteurs internationaux.
Avant de conclure, je voudrais insister sur trois points.
D’abord, notre campagne militaire est cohérente et nous allons continuer à frapper tous les groupes terroristes indistinctement, tout en renforçant notre partenariat de combat avec les armées sahéliennes grâce à une intégration croissante.
Ensuite, mes moyens pour cela sont suffisants, mais il n’y a rien de superflu, et ma marge de manœuvre est ténue. J’en citerai deux exemples. Une section de soldats estoniens chargés de la force protection à Gao, cela peut paraître peu, mais cela permet par ricochet de compléter une compagnie française et de disposer d’un pion de manœuvre supplémentaire sur le terrain, pour conduire les opérations et accompagner nos partenaires. La même démonstration peut être faite pour les hélicoptères : je perdrai deux hélicoptères Merlin danois fin décembre, dont le mandat n’est pas renouvelé. Ce sera 20 % en moins de ma capacité d’héliportage, déjà juste suffisante.
Enfin, soyons clairs sur l’engagement des Européens : ce qui est fait l’est de manière excellente et fait la différence, mais c’est encore trop peu. Beaucoup pourraient faire davantage, notamment en soutien direct à Barkhane.
Pour conclure, j’exprimerai une interrogation. Que serait le Sahel sans notre engagement ? Il s’agit d’une démonstration difficile, mais je n’ai guère de doute sur la réponse. D’abord, Barkhane n’apporte certes qu’une partie de la réponse aux défis de la région, mais c’est une partie première et incontournable, car il y a, avant tout, un ennemi à défaire. Ensuite, cette contribution autorise d’autres acteurs, les pays du Sahel en premier lieu, à mettre en œuvre les processus politiques et les actions structurelles qui conditionnent une solution durable. Elle permet aussi que d’autres, issus d’Europe ou d’ailleurs, interviennent en supplément ou en complément de nos efforts. Enfin, même si la voie de sortie est avant tout politique, je reste convaincu que sans Barkhane, la question de la stabilité régionale serait posée à très court terme.
Mme Sereine Mauborgne, co-rapporteure de la mission d’information sur l’opération Barkhane. Général, tout comme ma présidente, je tiens à vous remercier de l’accueil et l’attention que vous nous avez réservés lors de notre visite.
Dans une interview donnée au magazine Jeune Afrique, le Président de la République a longuement évoqué notre engagement au Sahel et ses perspectives. Il a rappelé l’opposition de la France à discuter avec les groupes armés terroristes et souligné la nécessité de mettre en œuvre l’accord pour la paix et la réconciliation de 2015, le fameux accord d’Alger. Quel est votre sentiment quant à la mise en œuvre de ces accords et quelle est votre perception de la position des pays du G5 Sahel quant à d’éventuelles discussions de ce type ?
En outre, le chef de l’État a confirmé que le format de l’opération Barkhane pourrait évoluer au cours des prochains mois, sans doute à l’occasion de la prochaine relève, en mars 2021, après le renfort de 600 militaires supplémentaires décidé dans la foulée du sommet de Pau. Quelles sont les implications d’une telle évolution ? Quelles pourraient en être les modalités ?
Enfin, permettez-moi une question volontairement provocatrice : quand pensez-vous que l’opération Barkhane doive se terminer ?
Mme Nathalie Serre, co-rapporteure de la mission d’information sur l’opération Barkhane. Je joins mes remerciements à ceux de Sereine Mauborgne. Vous avez évoqué les progrès réalisés au cours de l’année écoulée en matière de partenariats, je n’y reviendrai pas, préférant aborder les manques et les défis qui se dressent devant nous.
La quasi-suspension des actions de formation de l’EUTM Mali d’avril à mi-octobre 2020 s’est révélée dramatique pour les forces armées maliennes. En outre, l’équipement et le soutien des unités de la force conjointe demeurent des facteurs limitants, alors même qu’elle est de plus en plus opérationnelle. Dans ce contexte, quel bilan faites-vous des actions de l’EUTM Mali et de la MINUSMA ? Au lendemain des élections au Burkina Faso et à la veille des élections au Niger, percevez-vous un risque de changement de pied de la part des autorités locales ?
Je crois avoir compris que le soutien américain ne se démentait pas, malgré certaines évocations d’une diminution de l’ambition d’AFRICOM. Pouvez-vous le confirmer ?
Quant à la task force Takuba, elle monte en puissance mais connaît des retards de mise en route. Quel en est l’impact ? Alors que nombre de nations européennes sont présentes au Sahel, au travers de différents instruments, quelles conséquences peuvent entraîner les caveats qui régissent leurs engagements ?
Mme Josy Poueyto. Permettez-moi d’abord d’avoir une pensée pour nos treize militaires tragiquement décédés il y a tout juste un an.
Ces dernières semaines, la force Barkhane a enchaîné plusieurs succès dans ses opérations contre les djihadistes. Dans ce contexte favorable, la multiplication du nombre de raids est associée à des annonces plus fortement médiatisées. À qui s’adressent ces messages dans un contexte où plusieurs enjeux restent ouverts ? Cinq ans après leur signature, les accords d’Alger reviennent de plus en plus souvent dans les discussions. J’entends aussi beaucoup parler de retards dans la mise en œuvre de la transition ou encore d’une réduction de la voilure française dès le début de l’année 2021. La situation actuelle pourrait pousser dans ce sens et les anticipations ne manquent pas d’être élaborées.
Cette interrogation prend un relief particulier à la lecture d’une de vos récentes déclarations reprise par l’AFP. Vous indiquez que l’État islamique au grand Sahara a subi plusieurs mois des pertes humaines, des frappes, des privations de moyens qui l’ont singulièrement affaibli, tout en précisant que l’autre faction, le RVIM, a eu tendance à en tirer profit au point de devenir l’ennemi le plus dangereux pour le Mali et les forces internationales. Que voulez-vous dire, dans le contexte d’incertitude que je viens sommairement de décrire ?
Ces questions sont un avant-goût de la mission d’information sur Barkhane à laquelle j’ai l’honneur de participer.
M. Thomas Gassilloud. Je salue, depuis la Mauritanie, l’engagement de nos soldats dans l’opération Barkhane qui, dans le prolongement du sommet de Pau, porte ses fruits sur le plan tactique. Mais ces succès ne suffisent pas pour aboutir à un résultat global.
Vous avez indiqué que cette contribution militaire autorise d’autres acteurs à mettre en place des solutions durables. Pour ma part, je pense que cette contribution militaire et le prix que nous en payons imposent aux acteurs politiques locaux de mettre en place des solutions durables. Il convient d’approfondir la dimension contractuelle de notre engagement, tel qu’initié à Pau, car nos résultats tactiques ne seront valorisés que s’ils sont suivis d’une transformation politique.
À mon sens, le cas de la Mauritanie est intéressant pour comprendre ce qui se passe au Sahel, parce qu’elle y occupe une place singulière. Elle accueille le secrétariat exécutif du G5 Sahel dont elle exerce actuellement la présidence et héberge le conseil de défense. Mais au-delà, la Mauritanie conduit une action exemplaire en matière de sécurité sur son propre territoire, puisqu’après une période difficile, elle connaît, depuis dix ans, une certaine stabilité : on peut même parler de modèle mauritanien. Partagez-vous ce constat ? Quelles sont les raisons de son succès ? Ce modèle mauritanien peut être utile à d’autres pays du Sahel et pour notre réflexion sur l’évolution inéluctable de notre propre stratégie.
M. Grégory Labille. J’appellerai votre attention sur l’inflation des discours anti-français au Sahel et sur le rôle qu’y jouent la Turquie et la Russie. Les réseaux sociaux sont la cible de campagnes de désinformation visant la force Barkhane. Pire, les responsables locaux, qu’ils soient dans l’opposition ou au pouvoir, peuvent être vecteurs de fausses informations : je pense notamment aux accusations mensongères sur le comportement des légionnaires français. Comme l’explique le Président de la République, ces discours sont indignes, parce qu’ils servent d’autres intérêts, soit ceux des groupements terroristes, soit ceux d’autres puissances étrangères qui veulent simplement voir les Européens s’éloigner, parce qu’elles ont leur propre agenda de mercenaires. Quel est votre avis sur l’effet de ces infox et sur les moyens mis en œuvre pour lutter contre ces manipulations de l’information ?
M. Bastien Lachaud. Comment organisez-vous les opérations afin d’éviter la dispersion des djihadistes au Niger et au Burkina Faso ? Sont-elles des souricières ou plutôt des coups de pied dans la fourmilière, susceptibles de provoquer une dissémination malheureuse dans les pays voisins ?
Quelles sont les règles d’engagement des cibles par les drones ? Existe-t-il une liste de HVT (high valuable targets) et si tel est le cas, quelle est sa base légale ?
Le général Lecointre a dit que nous affrontions 2 000 à 2 500 ennemis au Sahel. En mars 2020, on annonçait une centaine d’ennemis éliminés par mois, c’est-à-dire guère moins que les chiffres annoncés actuellement. Y a-t-il réellement une augmentation du nombre d’ennemis éliminés ces derniers mois ? Un calcul arithmétique pourrait laisser croire que, dans vingt-cinq mois, il ne devrait plus y avoir d’ennemis au Sahel et que l’opération Barkhane pourrait être interrompue. Quelles mesures prenons-nous pour éviter l’enrôlement de nouvelles populations par les groupes terroristes ? Les dommages collatéraux liés à nos opérations peuvent-ils alimenter le sentiment antifrançais au sein des populations, voire les inciter à rejoindre les groupes terroristes ?
M. André Chassaigne. Sitôt que se produisent des morts, des accidents tragiques, le doute et l’incompréhension s’emparent des esprits et nos compatriotes ont le sentiment que le bilan des interventions se résume trop souvent à des succès militaires sans lendemain : si, au Mali, les djihadistes sont empêchés de prendre le pouvoir, les attentats se multiplient dans une zone de plus en plus vaste et les communautés continuent de se déchirer. Conflits ethniques, religieux, ambitions régionales, manœuvres d’autres grandes puissances, criminalité tentaculaire, on connaît tout cela. On sait aussi la difficulté de répondre à deux exigences : d’un côté, le respect des conventions internationales et la protection d’une population tout à la fois enjeu et victime de la guerre, parfois aussi complice des opposants ; de l’autre, un ennemi qui évolue, ne respecte pas le droit international, use de méthodes d’intimidation par la terreur pour compenser son infériorité technique.
En Afrique, les relations humaines sont essentielles. Il faut établir la confiance et travailler sur le temps long. Certains invitent à s’inspirer d’un Faidherbe resté onze ans au Sénégal ou, plus récemment, du général Cortadellas, demeuré suffisamment longtemps en poste pour établir l’armée et l’administration tchadiennes. On peut comprendre qu’il faille remplacer les unités tous les six mois ; mais ne faudrait-il pas que le commandement reste en place pour trois ans, par exemple, et que les conseillers des armées locales restent présents plus longtemps ? N’y a-t-il pas là un handicap qu’il faudrait surmonter ?
M. Jean Lassalle. Je vous remercie pour votre exposé au travers duquel j’ai senti l’immense complexité dans laquelle vous êtes tenu d’évoluer.
Le changement politique au Mali est-il intervenu en relation avec la France ? S’agit-il d’un coup d’État ? Les nouvelles autorités sont-elles réellement de notre côté ?
La libération annoncée de 204 djihadistes a-t-elle vraiment eu lieu ?
Enfin, ne trouvez-vous pas que la France est un peu seule pour assumer une si grande mission dans un territoire aussi vaste ?
M. le général Marc Conruyt. La semaine dernière, nous avons assisté à une reprise encourageante lors de la 41e session du comité de suivi de l’accord d’Alger (CSA). Après de longues années de blocage et d’immobilisme, cette reprise doit se concrétiser. Du point de vue militaire, elle doit s’incarner dans le cadre des unités reconstituées, suivant le principe de l’inclusivité. Il faut espérer que la reprise du CSA débouche sur le déblocage de la reconstitution de ces unités, car les Forces armées maliennes en ont bien besoin.
Pour ce qui est des négociations, le Président de la République a été extrêmement clair. Je peux affirmer que ce facteur n’a jamais pesé sur nos opérations. Il ne m’a d’ailleurs pas semblé que les soldats maliens qui nous accompagnent lors des opérations se posent la question. N’oublions pas que l’argument du dialogue fait dans une certaine mesure partie du modus operandi d’Al-Qaïda : c’est pour eux un moyen de peser sur les processus en cours et d’avancer leurs pions. Il ne faut pas être naïf.
Vous m’avez interrogé sur l’évolution de Barkhane. Dans toute la BSS, notre dispositif représente un peu plus de 5 000 hommes, c’est-à-dire autant que ce que nous avions engagé dans la seule Côte-d’Ivoire en 2005 : c’est dire l’importance du défi qui est le nôtre. Depuis de longues années, ce dispositif a prouvé, et prouve encore quotidiennement son efficacité. Ses effets opérationnels sont reconnus. Mais l’ennemi reste fort et structuré. Dans plusieurs zones du Sahel, il n’est pas encore à la portée des forces sahéliennes. La semaine dernière, nous avons engagé de durs combats au sol dans le Gourma contre plusieurs dizaines de combattants djihadistes qui n’avaient pas peur de monter à l’assaut des troupes françaises, ce qui donne une idée de leur détermination. Par conséquent, nous ne devons pas relâcher l’effort, notamment dans la perspective d’accompagner la transition malienne qui doit conduire, au début de l’année 2022, à des élections générales et au retour d’un fonctionnement gouvernemental plus normal. C’est, à mon sens, davantage à cet horizon de 18 mois que pourra se poser la question de l’avenir de Barkhane.
Les forces partenaires de l’EUTM et de la MINUSMA font incontestablement partie de la solution. Leur principe est bon. Elles peinent parfois à réaliser l’effort qui leur est assigné : cela peut s’expliquer par des expériences opérationnelles différentes ou des contraintes juridiques, techniques ou administratives particulières, mais nous avons impérativement besoin d’elles, à des degrés divers. Je travaille étroitement avec le commandant de la force de la MINUSMA, le général suédois Gyllensporre, et avec le général tchèque Ridzak qui commande l’EUTM. Nous nous voyons régulièrement, nous conduisons des projets en étroite coordination. Nous sommes tous convaincus que la victoire ne peut être que collective. Je peux vous assurer que le général Ridzak relance résolument l’action de l’EUTM qui avait été bloquée pour différentes raisons et que l’EUTM est désormais pleinement engagée envers les FAMa. Son cahier des charges, bien rempli pour les mois de novembre et de décembre, a été élaboré en parfaite coordination avec Barkhane. Il en est de même pour la MINUSMA.
Je ne suis pas inquiet pour les suites des élections qui ont eu lieu au Burkina Faso et dont nous attendons les résultats. Celles qui se profilent au Niger pour la fin de l’année ne devraient pas entraîner d’inflexions majeures du partenariat que nous entretenons avec les forces militaires de ces deux pays.
Les Danois, les Britanniques, les Estoniens, les Tchèques qui commencent à arriver, les quelques éléments précurseurs suédois qui sont parmi nous font tous un travail admirable et dans le meilleur état d’esprit. Ils ont des caveats, ou restrictions nationales, comme chaque contingent national, mais vraiment mineurs, et qui ne perturbent pas leur emploi opérationnel. Je salue de nouveau l’engagement de ces contingents à nos côtés, qui agissent en véritables frères d’armes. D’autres grands pays européens pourraient probablement faire davantage au profit direct de Barkhane. Certains s’engagent plutôt au sein de l’EUTM, d’autres au sein de la MINUSMA, et j’espère toujours, bien entendu, avoir la surprise d’un engagement plus direct au profit de Barkhane. Mais n’oublions pas que la task force Takuba est sous mon commandement direct et fait partie intégrante de Barkhane. Je note que la montée en puissance des Task groups se poursuit et que leur action devrait s’intensifier dans les mois à venir.
Je peux confirmer que l’engagement américain à nos côtés est considérable. Ces derniers mois, il a augmenté et son apport est vraiment primordial, notamment en matière de renseignement et de ravitaillement en vol.
Vous dites que l’on pourrait croire que les succès récents de Barkhane sont plus médiatisés que les précédents. Je peux vous assurer que mes opérations, quelles qu’elles soient et quel que soit l’ennemi visé, ne sont aucunement dictées par une quelconque ligne médiatique ou de communication. Les opérations que nous menons sont décidées au regard des renseignements que nous obtenons, puis que nous exploitons. Les résultats obtenus, produisent à leur tour du renseignement, et ainsi de suite. On trouve que Barkhane communique davantage sur les résultats obtenus contre le RVIM : je peux vous assurer que ces deux groupes, l’État islamique et le RVIM (filiale d’Al-Qaïda), sont l’objet de la même attention en termes de renseignement, de ciblage et d’opérations. Enfin, le fait qu’un grand nombre d’emprises de Barkhane se trouvent dans des zones directement menacées par le RVIM explique que je conduise des opérations contre lui.
La Mauritanie est un pays que je connais bien. Il est toujours délicat d’établir des comparaisons d’un pays à un autre, car les histoires, les populations, les répartitions ethniques, voire les cultures militaires sont parfois très différentes : ce n’est pas parce que ces États sont tous dans le G5 Sahel que les méthodes de l’un sont forcément transposables à l’identique à un autre. Cela étant, le G5 est un excellent forum de discussion, d’échange et de partage des bonnes pratiques, dont nos partenaires profitent assez régulièrement, lors des rencontres de chefs d’état-major ou de niveau inférieur.
Nos partenaires mauritaniens ont été confrontés à la menace que connaissent nos amis maliens et nigériens dès le début des années 2000 : il a fallu une mobilisation générale de l’appareil d’État, avec notre aide entre autres, pour y répondre. Ils ont notamment restructuré leurs forces militaires selon des principes et des dispositifs efficaces contre l’ennemi qui les menaçait. D’ailleurs, les groupements spéciaux d’intervention (GSI) mauritaniens servent plus ou moins de référence aux compagnies spéciales d’intervention que les Nigériens sont en train de déployer ou aux unités légères de reconnaissance et d’intervention (ULRI) que les FAMa ont commencé à mettre en œuvre.
L’effet des discours anti-français et des opérations de désinformation, évoqué récemment par le Président de la République, reste limité. Il touche surtout, et de façon restreinte, le cercle bamakois, mais nous veillons à ce que ces manœuvres ne prennent pas d’ampleur. Même si quelques tentatives de désinformation, malheureusement relayées par certains médias locaux, peuvent laisser à penser que nos forces armées sont mal employées ou agissent mal, leur impact reste marginal. De notre côté, nous veillons à conduire une politique de communication pour expliquer et mettre en valeur auprès des populations locales des pays sahéliens ce que fait Barkhane, notamment avec les forces partenaires sahéliennes, et dans quel cadre. À chaque fois que des opérations de désinformation sont menées à notre encontre, nous veillons à tenir un discours à même de rétablir la vérité.
Comment s’assurer que lors d’une opération, l’ennemi ciblé ne s’échappe pas pour porter le fer dans un pays frontalier ? C’est un vrai défi compte tenu de l’étendue de la zone d’opérations et des tactiques utilisées par les groupes terroristes. Lors de l’opération Bourrasque, le mode d’action privilégié de l’État islamique consistait à se fondre dans la population, à cacher ses armes et ses motos pour rejoindre le plus rapidement possible un campement abritant femmes et enfants, sachant pertinemment qu’en pareil cas, nous ne pourrions pas le frapper. Les opérations sont toujours menées en coordination étroite avec les forces partenaires sahéliennes : en l’occurrence, nous agissions avec les Nigériens et les Maliens. Nous avons planifié l’opération en partant du principe que ceux que nous traquions au Mali pouvaient aller au Niger et que ceux que nous poursuivions au Niger pouvaient aller au Mali. Nous veillons toujours à ce qu’une solution trouvée à un endroit ne vienne pas créer un problème ailleurs. Ce n’est pas toujours facile, mais c’est une préoccupation constante dans notre réflexion tactique.
Les règles d’engagement des drones, qui ne sont pas des systèmes autonomes, sont exactement les mêmes que celles qui prévalent pour tous les autres moyens, c’est-à-dire nos avions et nos forces terrestres : il n’y a aucune différence entre les règles d’engagement du drone armé et de nos autres moyens de combat. Ces règles d’engagement respectent strictement le droit international et le droit des conflits armés. Elles sont validées à l’échelon stratégique au niveau parisien, et toute une chaîne de conseillers juridiques s’assure en permanence du respect du cadre fixé pour mener nos opérations.
Je suis toujours très prudent en matière d’arithmétique. Les chiffres des pertes sont à chaque fois vérifiés : je n’annonce jamais que des dizaines de combattants ont été neutralisés si ce n’est pas le cas. En fait, votre question porte surtout sur la capacité de régénération de ces groupes terroristes combattants, malgré l’attrition que nous leur imposons. Chacun d’entre eux s’articule autour d’un noyau composé des combattants les plus aguerris ou les plus anciens, dont le nombre n’augmente pas. C’est ce noyau que nous visons et c’est le plus difficile à atteindre. L’important est de savoir comment, autour de ce noyau, ils sont capables d’agréger une masse combattante plus importante. Comment s’assurer que des jeunes sans perspective, vivant parfois au sein de populations qui s’estiment peu écoutées, ne cèdent pas aux sirènes de groupes armés islamiques quand ils leur proposent une moto, une kalachnikov, quelques dizaines de milliers de francs CFA et les font rêver à un meilleur avenir ? Nos partenaires sahéliens sont parfaitement conscients du problème : il suffit de regarder certaines initiatives menées dans le cadre du processus de désarmement-démobilisation-réinsertion (DDR), pour comprendre que nos amis maliens s’attachent à éviter que ces populations basculent du mauvais côté et à les inciter à rejoindre les forces de sécurité gouvernementales. Le président nigérien, lui aussi très sensible à cette question, a pris des décisions courageuses pour offrir, dans certaines régions où des populations se sentent marginalisées, des possibilités de recrutement supplémentaires dans les forces de sécurité. Cela dépasse le cadre de Barkhane mais nous y sommes attentifs aux côtés de tous les partenaires sahéliens, de la MINUSMA et de tous les autres acteurs du théâtre.
Vous avez raison de souligner que les relations humaines sont essentielles dans le partenariat que nous conduisons avec nos partenaires africains. La question de la durée et de la stabilité du commandement peut se poser. Pour ma part, c’est ma deuxième mission d’un an au sein de Barkhane. Dans mon parcours professionnel, je me suis occupé de questions sahéliennes et de problèmes de sécurité et de défense au Sahel, depuis près de quinze ans, à différents postes, sur le terrain ou en état-major. Je connais quasiment tous les chefs militaires maliens, burkinabés, nigériens, mauritaniens et tchadiens, dont certains, depuis de longues années. Quant aux conseillers, les officiers servant au sein de la coopération structurelle, placés auprès des forces armées maliennes, nigériennes ou burkinabé, font généralement des mandats de trois ans. C’est de première importance dans le travail que nous faisons tous les jours et notre dispositif est suffisamment solide en ce domaine. Dans la sélection des principaux chefs appelés à servir à Barkhane, nous veillons à désigner des officiers dotés d’une longue expérience et capables d’allier connaissance de terrain et réflexion stratégique. La capacité de régénération de Barkhane repose aussi sur l’apport de nouvelles idées et l’inspiration de nouveaux chefs.
J’ai évoqué les négociations dans mon propos liminaire. Je les ai découvertes quasiment en même temps que tout le monde. Je n’y ai pas été mêlé, ni de près ni de loin.
À leur arrivée au pouvoir, les nouvelles autorités politiques maliennes ont remplacé tous les chefs militaires. Il y a aujourd’hui à la tête des armées maliennes des gens compétents, qui ont longtemps servi sur le terrain, qui sont conscients de la situation actuelle et qui travaillent très bien avec Barkhane. Je leur fais une grande confiance et j’attends beaucoup du partenariat qui s’est instauré avec eux. J’ai aussi rencontré les nouveaux chefs politiques de façon plus épisodique, parce que ce n’est pas le rôle du commandant de Barkhane. Ils m’ont affirmé que la coopération avec Barkhane restait centrale et indispensable pour le sort du Mali, qu’ils en espéraient beaucoup et qu’ils souhaitaient la poursuivre dans le cadre des objectifs définis en commun.
Sur le point de savoir si je ne pensais pas que la France était un peu seule, j’ai répondu en évoquant la position des alliés européens ou américains.
M. Jean-Jacques Ferrara. Lors de notre déplacement au début du mois avec la présidente et les co-rapporteures de la mission d’information sur l’opération Barkhane, nous avons pu mesurer combien les moyens aéromobiles étaient indispensables, compte tenu des élongations du théâtre et des besoins de mobilité opérationnelle. Ce qui confirmait les constats que j’avais établis il y a deux ans dans mon rapport sur le transport aérien.
Nos moyens sont comptés et ils le seront davantage demain, après le retrait programmé des deux hélicoptères danois Merlin et la probable reconfiguration de l’engagement des Chinooks CH-47 britanniques à la suite du déploiement de 250 soldats britanniques au sein de la MINUSMA. Bien que l’emploi de ces hélicoptères de transport lourd soit soumis à de lourdes contraintes, ils ont assuré de nombreuses heures de vol et de nombreuses missions au profit de Barkhane. Nous sommes quasiment les seuls en Europe à ne pas disposer d’une telle capacité. Nos alliés européens peuvent-ils combler ce trou ? Quelles pistes explorer pour renforcer nos moyens en hélicoptères ?
M. Jacques Marilossian. Mon collègue Charles de La Verpillière et moi-même avons rendu un rapport sur le bilan des accords de Lancaster House : dix ans de coopération franco-britannique. La disparition des Chinook britanniques peut poser un problème, mais les Britanniques restent nos alliés presque naturels dans la plupart des opérations extérieures, car notre culture militaire est similaire. L’interopérabilité des missions est précieuse, car ils sont capables d’intervenir à un haut niveau. Alors que le Premier ministre britannique a annoncé une hausse significative du budget de la défense britannique, avez-vous identifié des éléments particuliers de coopération franco-britannique dans le cadre d’un nouveau format de Barkhane, tel que le renforcement des moyens de transport en hélicoptères lourds ?
M. Jean-Michel Jacques. Je partage la préoccupation de mes collègues à propos de prochain départ des hélicoptères lourds danois et britanniques. Vous avez évoqué le partenariat avec les nouvelles autorités maliennes et l’engagement français au travers de l’EUTM. Lors de ma mission d’information sur le continuum entre sécurité et développement, j’ai constaté que l’action de l’EUTM était de qualité mais inefficace, par le fait qu’à l’issue de leur formation, les soldats étaient saupoudrés sur le territoire et ne se retrouvaient pas en unités constituées sur le terrain. Une grande partie de l’armée malienne rencontrait des problèmes de structuration ; certains soldats n’étaient pas payés ou pas équipés parce que les équipements de l’aide internationale n’arrivaient pas dans les unités. Certains officiers restaient à Bamako en laissant leurs troupes seules sur le terrain. Cela a-t-il évolué ? Est-ce que les nouvelles autorités politiques et militaires restructurent enfin l’armée, sortent de la corruption et sont vraiment sur le terrain ?
M. Jean-Louis Thiériot. Vous avez parlé du développement du RVIM et de l’EIGS. Certains échos font état de tentatives de déstabilisation en Côte-d’Ivoire, pays riverain du Mali où des élections viennent d’être organisées. Quel est votre sentiment là-dessus ?
Je suis convaincu que la sécurité de Paris se gagne à Niamey et à Gao et que la présence de Barkhane est indispensable. Néanmoins, si nous avions la fâcheuse idée d’envisager un retrait, quelles conséquences migratoires en résulteraient ?
M. Christophe Lejeune. Peu avant votre prise de fonctions à la tête de la force Barkhane, la France réalisait une opération militaire de grande ampleur aboutissant à l’élimination d’Abdelmalek Droukdel. Cette victoire stratégique contre les forces djihadistes au Sahel ne doit pas nous faire oublier la capacité de ces organisations à se réinventer. Le nom du nouveau leader d’AQMI a été dévoilé samedi : il s’agit de Youssef al-Annabi, qualifié de fin politique par les experts de la bande sahélo-saharienne. Ce profil nous interroge quand on sait que les négociations entre AQMI et le gouvernement malien sont de plus en plus étroites. Ne craignez-vous pas que l’arrivée de ce nouveau leader ne permette de renforcer l’ancrage malien d’AQMI ?
M. Stéphane Baudu. L’opération militaire Bourrasque conjointe avec la force Barkhane et les forces armées maliennes et nigériennes menée dans le Liptako a permis la coopération efficace de 1 400 soldats des forces partenaires et de 1 600 Français appuyés par des moyens aériens français et interalliés – une intervention du même genre avait déjà été conduite avec la task force Takuba. Inédite par son ampleur et le degré d’intégration des forces partenaires, cette opération répond à une logique de partenariat avec les forces des principaux pays de la bande sahélo-saharienne sur lesquelles se base l’opération Barkhane et représente une expérimentation conforme aux objectifs de soutien et de renforcement des forces armées régionales. De plus, ce modèle favorise l’acculturation des soldats à la lutte contre les groupes armés terroristes, une meilleure connaissance des enjeux locaux et un approfondissement de la coopération et coordination internationale. Pourrait-il s’appliquer dans d’autres expérimentations de ce type, afin de renforcer les forces partenaires et d’améliorer l’acceptation par les populations locales ainsi que par la presse française et internationale ? Est-il spécifique ou reproductible sur d’autres théâtres d’opérations extérieurs ?
Mme Patricia Mirallès. Des coups importants sont portés à l’ennemi. Nous ne pouvons que féliciter nos soldats et leurs officiers pour leur professionnalisme et leur abnégation au service de la nation. Après six années d’engagement intense qui ont permis à nos armées de développer leur expérience des conflits armés, quelles sont les évolutions de doctrine en matière de lutte contre ce type d’ennemi ? La contribution des drones Reaper pour le renseignement et les frappes est précieuse. Au vu de ces succès, leur rôle est-il appelé à s’accroître ? Comment s’intègrent-ils sur le théâtre d’opérations avec les autres composantes aériennes et terrestres ?
M. Charles de La Verpillière. Concernant les ingérences extérieures dans le conflit au Sahel, vous avez parlé des activités de désinformation de la Russie. La Chine est-elle d’une façon ou d’autre autre également impliquée ?
Si le succès militaire est un préalable, la victoire finale se jouera sur le terrain politique. La plupart des conflits coloniaux et postcoloniaux dans lesquels les armées occidentales ont été engagées depuis 1945 ont été gagnés militairement et perdus politiquement, parce que les États concernés n’étaient pas suffisamment forts – les contre-exemples comme le Tchad sont très rares. Cette analyse se vérifie au Sahel. La victoire militaire est possible, surtout si notre action est soutenue par les forces locales et nos alliés occidentaux, mais d’évidence, l’affaire se dénouera, dans un sens ou dans un autre, sur le plan politique.
M. Fabien Gouttefarde. Cette audition étant à huis clos, je vous interrogerai sur le cadre juridique et les modalités des interrogatoires des prisonniers faits par nos forces dans le cadre de l’opération Barkhane. Donnent-ils des résultats en termes d’informations ? Quel rôle jouent les armées locales, notamment l’armée malienne, à laquelle j’imagine que vous remettez les prisonniers au terme du processus ?
M. le général Marc Conruyt. Avant de répondre à la question sur les hélicoptères, je soulignerai que le succès de nos opérations dépend de notre capacité à combiner les différentes composantes qui nous sont confiées : on n’obtient des résultats que si l’on est capable d’utiliser le plus efficacement possible et en parfaite combinaison nos moyens aériens, chasseurs, avions de renseignement, drones, nos unités au sol dans leurs différentes spécialités, nos hélicoptères et nos forces spéciales. Le résultat de chacun dépend des résultats de tous. Je me garde toujours de dire que tel résultat a été obtenu grâce à telle composante ou à tel outil, car il n’est pas une opération dans laquelle des résultats n’aient été obtenus par la combinaison des composantes. On parle beaucoup des drones et des forces spéciales. Mais c’est passer sous silence nombre de réalités tactiques. Sur un théâtre comme le Sahel, la fulgurance et l’ubiquité ne sont possibles que grâce à l’emploi de toutes la panoplie des autres moyens. Il serait illusoire de croire que les résultats obtenus pourraient l’être en l’absence de ceux-ci.
Cela étant, les hélicoptères jouent un rôle très important dans le fonctionnement d’ensemble, ne serait-ce qu’en permettant d’aller chercher très rapidement nos blessés. Le seul fait de savoir qu’à bref délai, un médecin peut être auprès de vous et qu’un hélicoptère peut vous emmener à l’hôpital, a un effet considérable sur le moral de nos soldats. Leur assurer cette bulle d’évacuation médicale (EVM) est un impératif. Pour nos partenaires locaux, les moyens d’évacuation médicale (EVM) sont aussi souvent le soutien le plus important de Barkhane. Toutes les composantes de notre groupement d’hélicoptères, qu’il s’agisse du transport, de la reconnaissance avec les Gazelle, de l’appui au sol avec nos Tigre ou du transport des blessés jouent un rôle fondamental.
Tout cela, je le fais avec seize hélicoptères français, auxquels s’ajoutent trois hélicoptères britanniques et deux hélicoptères danois, sur toute la BSS, autrement dit sur un théâtre vaste comme l’Europe, ce qui impose une gestion dynamique d’une très grande complexité. Le colonel qui commande le groupement d’hélicoptères doit quotidiennement résoudre un véritable Tetris pour déterminer comment à la fois appuyer telle opération, assurer l’évacuation sanitaire de telle autre ou réagir à toute demande d’opération d’opportunité car à chaque fois qu’arrive un renseignement estimé pertinent, il faut l’exploiter au plus vite pour obtenir un résultat face à l’ennemi.
Vous avez parlé du départ des Merlin. L’aviation légère de l’armée de Terre (ALAT) consent un effort considérable pour offrir en permanence ces seize hélicoptères à Barkhane, et je sais combien cela pèse sur l’entraînement de nos pilotes en France. Il faut continuer à plaider auprès de nos alliés européens afin qu’ils viennent nous aider non seulement pour le remplacement des deux hélicoptères danois, mais aussi pour tout ce qui pourrait être fait dans le domaine de l’aéromobilité.
Vous avez dit que l’emploi des Chinook pourrait être perturbé par l’arrivée d’unités britanniques au sein de la MINUSMA. Le sujet est toujours en cours d’examen avec nos amis britanniques. Je ne peux encore vous dire quelle réponse sera apportée.
À travers la task force Takuba, nous attendons une contribution en hélicoptères de la part des Suédois et des Italiens ; ces derniers seront plus centrés sur l’évacuation militaire par voie aérienne (MEDEVAC), les Suédois davantage sur l’appui des troupes au sol : ce sera également pour Barkhane un apport très intéressant. Le message à retenir est l’importance cruciale de l’hélicoptère pour le succès des opérations ; tout apport extérieur de nos partenaires européens en contribution directe à Barkhane serait d’une grande utilité.
Je n’ai pas connaissance du lien éventuel entre la future adaptation de Barkhane et une participation britannique. Des travaux sur l’adaptation sont en cours, mais les arbitrages ne sont pas rendus. S’il devait y avoir une participation britannique supérieure à celle existante ou annoncée, cela serait traité au niveau de l’état-major des armées.
Comme je l’indiquais dans mon propos liminaire, la résilience et la capacité opérationnelle des FAMa sont déterminantes dans la résolution du problème sécuritaire dans la BSS. Vous avez parlé d’insuffisante exploitation des actions de formation de l’EUTM au profit de FAMa ; je serai plus mesuré au regard des circonstances dans lesquelles les forces armées maliennes doivent opérer. Au sortir des années 2012 et 2013, elles étaient entièrement à reconstruire. Face à des attaques sur toute l’étendue du territoire national, elles ont dû parer au plus pressé. Des gens formés par l’EUTM ont été envoyés le plus rapidement possible grossir les rangs des unités de contact pour tenir le choc. Faire la guerre tout en se restructurant en profondeur est un double défi ; je me demande même si une armée occidentale serait capable de le relever à due proportion. En étroite coopération avec Barkhane, les chefs militaires maliens se sont engagés dans une réflexion de fond visant à recréer un cycle opérationnel, c’est-à-dire un processus dans lequel les unités en cours de constitution ont le temps de se former, de s’entraîner avant d’être engagées en opération, et avec un temps de repos, de régénération pendant lequel ils ont la possibilité de revoir leurs familles après de nombreux mois d’absence. Avec eux, nous nous employons à faire en sorte que cette force soit capable de tenir le choc face aux groupes armés terroristes, en particulier dans le Centre, où se joue une grande partie de la question, tout en préparant des unités à relever celles qui sont engagées afin de leur permettre de se reposer. C’est un cycle que connaissent bien les armées françaises.
Ce travail s’accompagne d’opérations de recrutement importantes, non seulement au Mali mais aussi au Niger et au Burkina Faso ; nos amis maliens viennent de recruter plusieurs milliers de soldats qui sont en cours de formation et dont certains passeront par l’EUTM. Un recrutement conséquent devrait être relancé dès le début de l’année prochaine afin d’alimenter ce cycle, afin de ne plus subir la pression opérationnelle mais de la maîtriser.
Dans leur grande majorité, les unités maliennes présentes avec nous sur le terrain se comportent très bien. L’unité malienne qui était avec nos éléments au sol, la semaine dernière, s’est battue pendant plusieurs heures au coude-à-coude avec les hommes du détachement français. Elle a tenu la ligne avec nos soldats et occasionné des pertes sévères à l’adversaire. Ces unités sont courageuses et se battent bien lorsqu’elles sont bien encadrées, entraînées et équipées, ce qui était le cas. Les quelque 300 soldats maliens des unités engagées dans l’opération Bourrasque, notamment au sein du Task Group Takuba, se sont très bien comportés et ont occasionné des pertes sans en subir. Cela mérite d’être relevé : l’unité malienne engagée dans les combats de la semaine dernière n’a déploré aucune perte ; les unités maliennes engagées à nos côtés dans Bourrasque n’ont eu qu’un blessé. Des progrès restent à accomplir, des efforts restent à faire : les unités qui s’engagent avec nous sont bien équipées mais cela doit être mieux partagé avec toutes les unités maliennes. Les chefs militaires en ont parfaitement conscience, les dernières décisions en matière d’allocation de ressources financières au profit d’équipements nouveaux sont en cours de traduction. Je suis confiant dans la dynamique créée. Je sais que les autorités politiques apportent leur soutien aux autorités militaires maliennes.
La stratégie du RVIM et d’Al-Qaïda vise toujours à exporter la menace terroriste vers d’autres pays d’Afrique de l’Ouest, en particulier les pays frontaliers de la BSS. Il y a quelques mois, une opération a été menée par les forces armées ivoiriennes en liaison avec les forces armées burkinabé contre un groupe terroriste dans le nord de la Côte-d’Ivoire. On ne peut pas parler d’un déferlement de katibas terroristes vers ces pays côtiers, mais on constate une volonté continue, une infiltration insidieuse dans le nord des pays côtiers frontaliers de la BSS, qui doit être surveillée de très près. Nos pays partenaires y prêtent la plus grande attention.
Je n’ai ni la compétence ni l’expertise nécessaire pour en mesurer les conséquences migratoires. Les dangers principaux sont la déstabilisation, le risque sécuritaire et le risque d’établissement d’un califat territorial qui aurait d’autres répercussions, qui resteraient à apprécier.
Nous observons fréquemment la capacité des groupes armés terroristes, en particulier le RVIM, à se réinventer. Cet agrégat de mouvements différents a été capable de se structurer autour d’une stratégie, d’une vision, d’une communication communes. Cette stratégie définie par le cercle dirigeant se diffuse rapidement sur le terrain et est mise en œuvre par les groupes locaux : on voit se constituer des émirats, c’est-à-dire des échelons intermédiaires de commandement qui permettent à ces groupes de se structurer et de se coordonner.
Concernant les enseignements à tirer de l’opération Bourrasque, je suis toujours prudent à l’égard de la notion de modèle. Un ancien chef militaire appelait à lutter contre l’idée du prêt-à-porter, c’est-à-dire de la solution opérationnelle qui fonctionnerait partout et en tout temps. En revanche, nous devons garder notre capacité à tirer les enseignements d’une opération, regarder ce qui a fonctionné, ce qui n’a pas fonctionné et de le partager avec nos partenaires. Un regard extérieur permet d’apporter rapidement des corrections – c’est ce que je ferai pour la prochaine opération – afin de toujours disposer d’un modèle dynamique, face à des ennemis qui s’adaptent très vite à nos modes d’action sur le terrain : des groupes armés terroristes sont capables de modifier leurs TTP (tactics, techniques and procedures), autrement dit leurs procédés tactiques, en quelques jours, et de diffuser en quelques semaines de nouvelles doctrines contre Barkhane à l’échelle de toute la BSS ! D’où la nécessité de préserver notre agilité tactique et intellectuelle pour les surprendre, les prendre de vitesse et ne pas leur donner les moyens de contrer ce que nous mettons en œuvre sur le terrain.
Plutôt que d’analyser un résultat opérationnel à travers le prisme d’une seule composante ou d’un seul outil, il faut surtout le faire à l’aune du panel de tous ceux qui sont mis à notre disposition pour profiter de ce que l’on appelle la combinaison des effets, en reprenant ce que l’on fait dans la composante terrestre, dans la composante aérienne et dans la composante immatérielle et en mettant tout cela en mouvement afin de les rendre les plus efficaces possible les uns avec les autres.
Je n’ai pas été le témoin direct d’ingérences de la Chine. Des unités chinoises participent à la MINUSMA, mais nous avons peu de contact avec elles. La présence chinoise se manifeste certainement au Mali, comme dans le reste de l’Afrique de l’Ouest, par une politique d’investissements économiques, mais je serais en peine de fournir des éléments précis.
Vous avez raison de dire que la solution à la crise sahélienne ne viendra pas du seul succès militaire. Il est néanmoins nécessaire à une solution politique débouchant sur une victoire collective dans la crise sahélienne. Notre chef d’état-major des armées le rappelle très régulièrement.
Enfin, les armées font preuve de la plus grande transparence sur les modalités d’interrogation des personnes capturées. Régies par des textes dont la solidité juridique et la conformité au droit international des conflits sont vérifiées en permanence, celles-ci font l’objet d’un contrôle strict du comité international de la Croix-Rouge (CICR) avec lequel, localement, régionalement et nationalement, nous entretenons les meilleures relations. Il faut savoir que ces interrogatoires sont réalisés par des soldats très bien formés. Nous avons en effet en France des spécialistes, qui ont acquis une grande expertise et une grande expérience en la matière puisqu’ils se relaient dans cette mission depuis de nombreuses années. Je peux vous assurer qu’ils font preuve d’un très grand professionnalisme et que les interrogatoires qu’ils mènent sont particulièrement précieux.
Mme la présidente Françoise Dumas. La solution, vous venez de le dire, ne viendra pas des seuls succès militaires mais des avancées politiques menées concomitamment. Je retiens les perspectives positives de la sahélisation et de l’européanisation. Les évolutions, lentes mais réelles, nécessitent la poursuite du soutien des forces armées localement et le renforcement des actions de l’EUTM au profit des armées maliennes en toute première ligne.
Pour ce qui est de l’européanisation, l’évolution de Takuba est un bon signal, même si l’on pourrait espérer une contribution plus directe et plus importante de certains grands pays européens au profit de Barkhane. Nous devons l’avoir en tête dans nos discussions politiques.
Je retiens votre vision d’une opération cohérente, qui repose sur des moyens suffisants mais taillés au plus juste. Vous souligniez l’importance du soutien américain. On aurait pu craindre sa diminution ; nous nous réjouissons que ce ne soit pas le cas. Le soutien aéromobile de votre force est un sujet de vigilance ; nous l’avons nous-mêmes constaté de visu. Notre collègue Ferrara y sera particulièrement attentif.
Je vous remercie pour les éclairages stratégiques et les informations que vous nous avez fournis, aussi bien sur le terrain, lorsque nous sommes venus vous voir, que ce matin. Je veux témoigner à vous-même et à l’ensemble de vos hommes notre admiration. Nous sommes conscients que notre sécurité, en France, dépend aussi du combat qu’ils mènent contre les djihadistes dans le Sahel afin d’empêcher que celui-ci ne devienne pour eux un territoire refuge. Cela oblige les politiques que nous sommes à être attentifs à vos efforts et à vos besoins.
Annexe n° 4 : Compte rendu de l’audition de M. le général de corps aérien Stéphane Mille, sous-chef « Opérations » (SCOPS) à l’État-major des armées
Mme la présidente Françoise Dumas. Nous avons le plaisir de recevoir le général de corps aérien Stéphane Mille, sous-chef d’état-major « opérations » (SCOPS). Celui-ci est l’un des principaux adjoints du chef d’état-major des armées (CEMA), notamment chargé de l’anticipation stratégique, de la planification « pré-décisionnelle » et opérationnelle, ainsi que de la conduite des opérations dont le commandement est, bien sûr, assuré par le CEMA.
Avec votre audition, général, notre commission poursuit le cycle « Barkhane » qu’elle a entamé avec l’audition du général Marc Conruyt, commandant de la force Barkhane (COMANFOR) et qu’elle poursuivra par celle du général Namata, commandant la force conjointe du G5 Sahel.
Vous connaissez bien l’opération Barkhane puisque vous avez servi en son sein en tant que général adjoint chargé des opérations en 2016, avant de rejoindre, en 2017, le centre de planification et de conduite des opérations (CPCO) dont vous avez assuré le commandement de 2018 à 2020.
Nous nous réjouissons de votre audition qui alimentera utilement, en outre, les travaux de la mission d’information sur l’opération Barkhane, que j’ai l’honneur de présider et dont Mmes Sereine Mauborgne et Nathalie Serre sont les deux co-rapporteures
Le COMANFOR nous a longuement exposé les effets de la nouvelle dynamique impulsée lors du sommet de Pau, dont l’opération Bourrasque est l’incarnation. Sur le terrain, les armées françaises continuent de porter de rudes coups aux groupes terroristes, en étroit partenariat avec les forces locales, la force conjointe du G5 Sahel et nos alliés européens et internationaux. En témoignent les actions menées par Barkhane et les forces armées maliennes (FAMa), la semaine passée, dans le secteur de Boulikessi. Toutefois, les attaques simultanées de lundi dernier contre trois bases françaises, heureusement sans victimes, montrent la persistance des capacités de riposte et de la menace.
Général, vous savez que les membres de la commission de la Défense sont attentifs à l’évolution de la situation au Sahel, à celle de notre dispositif comme aux moyens dont disposent nos militaires pour conduire leurs missions.
Je serai particulièrement intéressée de connaître votre analyse sur l’éclatement de la menace terroriste, notamment entre l’État islamique au Grand Sahara (EIGS) et le Rassemblement pour la victoire de l’islam et des musulmans (RVIM), sur les conséquences du coup d’État survenu le 18 août dernier au Mali sur la conduite de nos opérations ainsi que sur la coordination avec les forces africaines et internationales.
M. Stéphane Mille, général de corps aérien, sous-chef « Opérations » à l’état-major des armées. Madame la présidente, comme vous l’avez rappelé en introduction, je suis depuis quatre ans jour après jour l’opération Barkhane sous tous ses aspects. Avant de m’exprimer, j’aurai une pensée pour mes camarades tués au front, et je m’associerai aux familles et aux proches qui portent la peine de la disparition d’un de leurs proches.
Je voudrais souligner, pour le constater régulièrement sur le terrain, l’engagement constant de nos soldats qui, quoi qu’il arrive, poursuivent leur mission avec la même conviction et la même envie de bien faire. J’ai ainsi pu mesurer la semaine dernière, dans la région de Boulikessi où je me trouvais, leur haut niveau d’engagement et de réactivité, alors que la situation pouvait dégénérer très rapidement.
Avant de rappeler où nous en étions, il y a un an, avant le sommet de Pau, qui a fixé des orientations à l’opération Barkhane, de faire un bilan provisoire et de dresser quelques perspectives, je voudrais porter quelques points à votre attention.
Barkhane est, certes, le volet militaire essentiel d’une stratégie visant à la résolution de la crise sahélienne, mais ce n’est pas le seul. Ce n’est que dans le cadre de l’approche globale rappelée à Pau que nous obtiendrons des résultats durables.
J’entends parler, ici et là, d’« immobilisme » et d’« enlisement », termes forts qui ne reflètent pas la réalité de l’opération Barkhane. Depuis son lancement, en 2014, le dispositif n’a cessé d’évoluer quand bien même l’objectif et l’état final recherché de cette opération restent de maintenir la crise sécuritaire à un niveau de violence à la portée des forces armées locales.
Tout exposé de nature militaire commence par l’évocation de la menace. En 2019, la menace terroriste du RVIM est descendue vers le sud et s’est progressivement regroupée dans la boucle du Niger élargi, avant d’atteindre le nord du Burkina Faso et, ponctuellement, la frontière entre le Burkina Faso et la Côte d’Ivoire. En 2019, nous avons également fait face à la remontée en puissance de l’EIGS. Particulièrement résilient, ce groupe a significativement augmenté sa capacité de combat au fil de ses nombreuses attaques d’emprises. Je n’en ferai pas la liste mais je note qu’il avait largement débordé le Liptako malien pour dépasser la frontière. Des attaques retentissantes au nord de Niamey avaient fait fuir les soldats nigériens de plusieurs camps à proximité de la frontière et nous observions une dynamique qui était favorable à ce groupe.
Ce bilan très lourd dans la zone où opère l’EIGS s’est traduit par l’abandon de postes frontaliers, tant au Mali qu’au Niger.
Fort de ces constats, le Président de la République a décidé, à l’occasion du sommet de Pau, d’adapter notre stratégie en concentrant nos efforts contre l’EIGS dans la zone des trois frontières, tout en maintenant notre vigilance sur le Centre et le Nord-Mali.
La clarification du cadre, des objectifs et de l’organisation de la réponse autour des quatre piliers – le pilier militaire, le pilier partenarial, le pilier gouvernance et le pilier développement – a impulsé une dynamique favorable et permis des progrès sur chacun d’eux, même si certains ne sont pas aussi rapides qu’on le souhaiterait. Cela étant, sur les piliers militaire et partenariat, nous constatons de réels succès tactiques.
L’impulsion présidentielle donnée au sommet de Pau a constitué une étape importante pour notre campagne au Sahel, reposant sur l’affaiblissement de notre adversaire, l’accompagnement de nos partenaires et l’entraînement de nos alliés. Je reviendrai sur la sahélisation, l’internationalisation et l’approche globale.
Je ne détaillerai pas ce qui s’est passé sur le terrain, dans la mesure où votre déplacement, il y a quelques jours, dans la bande sahélo-saharienne (BSS) et l’audition du général Conruyt ont probablement répondu à l’essentiel de vos questions, notamment sur la dernière opération majeure, Bourrasque, que je considère comme l’opération de synthèse d’une année d’effort dans le Liptako.
L’année 2020 est marquée par une diminution significative de la menace représentée par l’EIGS. Nous avons réduit ses capacités, après les attaques de 2019 que j’ai rappelées. En 2020, il n’a mené aucune attaque complexe ni gagné aucune zone. Un élan et un inversement de tendance significatifs sont à mettre à l’actif des combattants locaux engagés dans Bourrasque, qu’il s’agisse des forces armées maliennes ou des quelque 1 100 Nigériens venus en appui de Barkhane.
S’agissant des armées sahéliennes, Barkhane continue de développer, au travers de ce que nous appelons la « sahélisation », un véritable partenariat de combat. L’ambition de Barkhane est de passer à un véritable partenariat de combat, en accompagnement des partenaires sahéliens. Il s’agit d’inverser le ratio en faveur des armées sahéliennes dans les engagements dans la zone. Nous sommes passés de 25 % de forces locales pour 75 % de forces françaises, à 50/50 aujourd’hui et nous souhaitons atteindre 75 % de forces locales pour 25 % d’armée française.
Nous avons continué à former nos partenaires sahéliens dans un contexte particulier sur lequel je reviendrai. Nous avons contribué à la formation d’unités qui nous accompagnent directement, dont les unités légères de reconnaissance et d’intervention (ULRI) engagées avec Barkhane au cœur du Liptako.
Nous avons mis en œuvre des mécanismes de coordination opérationnelle avec la force conjointe G5. Je vous renvoie à ce sujet à l’audition du général Namata. On peut toujours les améliorer, mais ils sont désormais en place et ont permis notamment des échanges de renseignement inégalés, auxquels j’attache une grande importance. Nous avons renforcé les liens avec les armées locales et les dispositifs conjoints de commandement ont montré tout leur effet dans plusieurs opérations. L’échange de renseignement obtenu grâce à cette structure doit être renforcé.
Les progrès observés au cours de l’année 2020 ouvrent des perspectives en termes d’échange du renseignement en vue de l’engagement de Barkhane, de la force conjointe ou des armées locales.
Nous avons entretenu la dynamique d’internationalisation de notre campagne, qui est antérieure à 2020, grâce à l’intégration dans Barkhane d’Estoniens, de Britanniques ou de Danois. De nombreux efforts ont été nécessaires pour porter la force Takuba sur les fonts baptismaux. Sa capacité opérationnelle initiale (IOC : initial operational capability) a été déclarée l’été dernier et sa montée en puissance nécessite un lourd travail avec les capitales mais se poursuit.
Je suis impressionné par la capacité d’entraînement de Barkhane vis-à-vis de l’ensemble des acteurs qui sont tous impliqués dans la résolution de la crise. Je pense d’abord à la force conjointe du G5 Sahel. J’ai rencontré le général Namata sur le terrain, la semaine dernière ; son impulsion est essentielle pour faire progresser la force conjointe. Il a mis en œuvre une opération permanente à la frontière entre le Mali et le Burkina Faso qui doit gagner en épaisseur, en engagement et en capacité de réaction. Nous mettons en place une coordination ambitieuse avec la force conjointe, mais il convient de consolider les acquis.
La mission de formation de l’Union européenne au Mali (EUTM) est un élément essentiel. Après un « trou d’air » dû aux événements sanitaires de l’année 2020, l’EUTM reprend la formation des FAMa. La détermination du Force Commander et du directeur général de l’état-major militaire de l’Union européenne (DGMUE), que j’ai rencontrés la semaine dernière à Bruxelles, est entière pour reprendre les formations en mettant l’accent sur le corps des sous-officiers, colonne vertébrale des forces armées maliennes, afin de rehausser leur niveau.
La mission des Nations unies (MINUSMA), quant à elle, a accéléré le rythme de ses opérations, se concentrant sur le Centre, sans oublier le Nord-Mali. L’adaptation de sa structure est engagée. Elle est réelle mais lente, malgré la volonté farouche du Force Commander d’aller plus vite. Le général Gyllensporre souhaite disposer d’une MINUSMA plus réactive, plus mobile, en mesure de répondre aux défis, notamment dans le Centre.
Au-delà des forces internationales et des piliers 1 ou 2, la coordination renforcée a permis de tirer l’action de développement vers le haut. Suivant Barkhane depuis quatre ans, je mesure les progrès réalisés par l’AFD. Nous sommes passés d’une logique de présentation de projet à une logique d’engagement de projet, puis à une logique de décaissement, et il est désormais question d’inaugurations. Il a fallu du temps pour changer les esprits, mais chacun a compris que c’est en produisant et en coordonnant concrètement les effets sur le terrain que la situation s’améliorera.
Barkhane a aussi eu un effet d’entraînement significatif sur le pilier 3, c’est-à-dire le retour de la gouvernance, dont les progrès ne sont pas encore à la hauteur des attentes. Il s’agissait, au moyen des colonnes foraines, de revenir ponctuellement avec des services de l’État dans des zones délaissées. La première a été déployée à Labbézanga, au nord de la frontière avec le Niger, une autre l’a été à Tessit et une troisième pourrait l’être à l’est de Gao. Grâce à la capacité d’entraînement de Barkhane, la MINUSMA s’est associée aux colonnes foraines et devrait en reprendre le principe qu’elle compte étendre au centre du Mali.
Le contexte particulier du covid n’a guère affecté les opérations de Barkhane. Le rythme a été maintenu, des dispositifs de sécurisation ont été mis en place. Le coup d’État de cet été n’a pas eu de conséquences significatives sur la conduite des opérations. Bamako a même rapidement réaffirmé son soutien à Barkhane, sa volonté accrue de coopérer et de participer à la lutte contre le terrorisme. Ces éléments m’ont été confirmés il y a quinze jours, lors de mon déplacement au Mali, où j’ai rencontré tous les hauts responsables militaires en poste. À cela s’ajoute le contexte d’échéances électorales. Le Burkina Faso, concentré sur l’organisation de ses élections, s’est un peu détourné de la lutte, notamment au Nord.
Nous avons significativement réduit la menace de l’EIGS. Elle n’est pas éradiquée, mais il n’y a pas eu d’attaque importante cette année. L’EIGS reste présent mais affaibli. Entre octobre 2019 et janvier 2020, 400 membres des forces de défense et de sécurité maliennes ont été tués, contre moins de 50 en 2020. C’est toujours trop mais la réduction est significative.
La population locale reprend confiance envers ses forces locales. Nous le constatons au travers des échanges d’informations de la population avec les FAMa et Barkhane. Alors qu’à notre arrivée, nous étions regardés, au mieux, avec indifférence, au pire, avec hostilité, nous constatons dans les bourgs et le long de la route nationale, un réel changement d’état d’esprit de la population.
Côté nigérien, nous constatons aussi une volonté réelle de reprendre les postes abandonnés dans le courant de l’année 2019. Des postes ont été ponctuellement réoccupés par les forces armées nigériennes, autour desquels l’activité économique a repris.
Côté malien, nous ne sommes pas aussi avancés. Indelimane, un des points attaqués en 2019, est toujours déserté. Il n’y a pas de troupes installées en permanence, mais le calendrier malien prévoit une réoccupation ferme et permanente avant l’été 2021, par deux compagnies désignées à cette fin.
Concernant les perspectives et les enjeux à court et moyen termes, l’EIGS est diminué, mais la zone n’est pas encore sécurisée. Nous devons continuer à agir de façon dissuasive, pas nécessairement Barkhane en tant que telle, mais aussi toutes les autres forces nationales ou internationales capables de consolider les gains réalisés.
À l’horizon de l’été 2021, l’adaptation de la force se fera en parallèle de la montée en puissance effective de la task force Takuba. Celle-ci repose sur la mobilisation de nos partenaires, qui commence à se consolider, et sur la capacité des forces armées maliennes à envoyer des effectifs dans la zone pour patrouiller, car c’est bien un partenariat de combat qui est visé par la montée en puissance de Takuba. Il faudra aussi maintenir la synchronisation de l’ensemble des piliers de la coalition et des forces internationales dans la zone, afin d’assurer la cohérence d’ensemble.
L’engagement de nos partenaires européens et américain dans Barkhane doit être entretenu. L’opération comprend des Estoniens, des Britanniques et des Danois. Le départ des Danois à la fin de l’année est un sujet de préoccupation que le général Conruyt a dû mentionner. Ils ont fourni des capacités rares au cours de l’année 2020. Nous essayons de trouver des solutions pour compenser la perte entraînée par le départ de leurs deux hélicoptères de transport lourd.
En dépit des progrès que j’ai soulignés, il est nécessaire de continuer à soutenir la force conjointe. Bien qu’opérationnelle, elle souffre de faiblesses structurelles et de jeunesse, notamment en matière de soutien. Elle doit continuer à monter en puissance. Ses résultats sont liés au leadership du général Namata, dont la succession interviendra dans les mois à venir.
La robustesse de notre partenaire malien reste notre principale préoccupation. Il faut concentrer nos efforts, et j’y associe tous nos partenaires internationaux, en particulier l’EUTM, pour que les FAMa mettent en place un cycle opérationnel durable. Les armées maliennes sont à la limite de la rupture, avec des personnels engagés opérationnellement depuis plus de deux ans dans le Liptako. Une telle situation ne peut durer et doit être corrigée. Les nouvelles autorités maliennes sont décidées à mettre en place, grâce à un recrutement accéléré, un cycle opérationnel permettant d’occuper les postes avec des troupes rafraîchies, formées et reposées régulièrement.
Mme la présidente Françoise Dumas. Merci, général. Ceux qui sont allés sur le terrain peuvent témoigner des progrès accomplis par les forces locales.
M. Jacques Marilossian. Dans un article publié dans le magazine Défense et sécurité internationale, le colonel Goya analyse l’usure des forces françaises de l’opération Barkhane, anciennement Serval, depuis 2013. Il considère que le format actuel est acceptable pour le coût d’emploi humain – un million d’euros par ennemi éliminé –, mais que le coût humain lui-même, « la vulnérabilité à l’événement », comme une frappe par erreur sur des cibles civiles ou un accident, comme celui des hélicoptères français, en novembre 2019 entraînant la perte de 13 de nos soldats, est bien moins accepté. Cela peut-il affecter profondément le moral de nos hommes – c’est ce que recherchent sur le plan tactique les troupes djihadistes ? Faut-il recommander un allégement du format Barkhane pour revenir à celui du plan Sahel de 2019, engageant moins de soldats sur place mais davantage de moyens de renseignement et de surveillance ? Le retour des troupes n’interviendrait qu’en cas de nouvelles dégradations. Que pensez-vous d’une telle évolution tactique ?
M. Jean-Jacques Ferrara. La force Sabre et la force Barkhane contribuent aux opérations. Une partie des moyens est commune aux deux forces – je pense notamment à l’aéromobilité – et nos chasseurs interviennent parfois en soutien des forces spéciales. Existe-t-il parfois, entre les deux, une forme de « concurrence » – le terme est sans doute mal choisi –, susceptible, faute de moyens suffisants, de limiter nos interventions ?
Puisque nous sommes à huis clos, quel est votre sentiment sur la coordination des interventions de Barkhane et celles du service action de la DGSE ? Les tensions entre les deux grands services ont récemment fait l’objet de publications. Les ressentez-vous sur le terrain ?
Enfin, quelles sont nos principales fragilités sur le terrain ?
M. Yannick Favennec Becot. L’ancien CEMA avait évoqué devant notre commission l’hypothèse de l’envoi de chars Leclerc au Mali pour répondre au durcissement de la menace. Si cela vous paraît toujours envisageable, quels en seraient les risques, les avantages et le coût ? Le char Leclerc n’a jamais été employé dans des actions de feu par les forces françaises, au contraire de ceux des Émirats arabes unis au Yémen. Est-il employable dans ce conflit, en appui direct des forces ?
M. Jean-Charles Larsonneur. Le détachement de drones de la base aérienne projetée de Niamey est au cœur des opérations dans la BSS. Nos drones Reaper, armés depuis un an, sont fortement mobilisés. Lors de son audition, le 13 octobre dernier, le général Lavigne a indiqué qu’ils avaient effectué une quarantaine frappes dont la presse nous apprend qu’ils seraient à l’origine de 80 % des éliminations de terroristes dans la zone.
Vous disposez d’un système de trois drones au standard Block 5, équipés de nouveaux moyens de renseignement optique et électromagnétique. En 2021, nous passerons les premières commandes de missiles Hellfire pour les équiper. Quel bilan tirez-vous de l’emploi de cette capacité ? Quelles perspectives ouvrent l’évolution en Block 5 et l’armement Hellfire ? Faut-il adapter l’importance du déploiement à la montée en puissance de nos drones armés ? Comment concevoir leur complémentarité avec les Mirage 2000D ?
M. Bastien Lachaud. Existe-t-il une réelle différence entre Al-Qaïda et l’État islamique ? Les deux groupes sont-ils traités différemment ? De façon plus provocante, considérez-vous que l’opération Barkhane a atteint ses objectifs, alors que la situation au Mali n’est pas stabilisée ?
M. Jean Lassalle. Je reste perplexe sur le coup d’État au Mali d’autant qu’il a été suivi de la libération de terroristes. Sur qui pouvons-nous vraiment nous appuyer ? Les Estoniens et les Britanniques restent à nos côtés, mais les Danois partiront à la fin de l’année, et nous risquons de ne pas rester bien nombreux. Or la France reçoit tous les coups et paie l’addition en termes de politique internationale et de pertes militaires. Alors que Daech et Al-Qaïda reviennent dans les territoires où vous intervenez, la France pourra-t-elle faire face à la situation dans cet immense territoire sans moyens supplémentaires ?
M. le général Stéphane Mille. Barkhane n’est pas un format. La question est celle de notre ambition et des objectifs que nous fixons à l’opération Barkhane. Je ne soutiendrais pas la réduction du format de Barkhane si les objectifs actuels étaient maintenus. L’adaptation du format se fera naturellement si les ambitions sont révisées. Avant de parler d’adaptation du format, il faut s’interroger sur l’objectif car il est illusoire de penser que nous pourrions conduire les mêmes actions dans un format réduit.
Sur le moral des troupes sur le terrain, je suis toujours frappé de constater qu’elles sont toujours aussi engagées et combatives, malgré les événements marquants que nous avons évoqués. Perdre un camarade au combat marque les troupes, mais la mission continue.
Existe-t-il une concurrence entre Sabre et Barkhane ? Le centre de planification et de conduite des opérations (CPCO) peut avoir à rendre quelques arbitrages, mais leur nombre reste très limité. J’ai rarement à intervenir pour donner la priorité à telle ou telle mission, car les décisions sont prises en bonne intelligence par les deux commandants de force, qui échangent sur l’objectif de l’opération et les motifs de mobilisation des moyens. La coordination s’opère donc naturellement.
Je n’ai pas rencontré de difficulté de coordination avec la DGSE. Grâce au lien étroit que j’entretiens avec la DGSE, nous échangeons sur ce sujet, si nécessaire.
Sur le char Leclerc, l’hypothèse de son déploiement au Mali n’est pas à l’ordre du jour. En effet, nous avons engagé les armées maliennes dans la voie de la réactivité, de la mobilité et de la légèreté en formant les ULRI, qui sont équipées de pickups et de motos. Puisqu’on a coutume d’opposer protection et mobilité, je note que depuis leur engagement, cela n’a pas occasionné de difficultés particulières. L’utilisation éventuelle du char Leclerc n’est donc pas étudiée.
S’agissant des drones armés, je n’ai pas suivi toutes les déclarations faites dans la presse. Je crois que les 80 % évoqués concernaient, non pas les seuls drones armés, mais toutes les opérations relevant de la troisième dimension, hélicoptères inclus. Mais le tout s’intègre dans une manœuvre interarmées, multi-champs, multi-milieux où chacun a sa place et concourt au résultat d’ensemble. En tout cas, l’arrivée des drones armés modifie notre capacité. Il s’agit principalement de drones d’observation, armés pour saisir des opportunités fugaces. Nous ne disposions pas de cette possibilité jusqu’à présent. La complémentarité est liée à ce que je viens de dire. Dès lors que le drone peut rester pour observer et qu’on a le temps d’envoyer les Mirage 2000D, ce mode d’engagement est préférentiel. Car le drone permet à la fois d’ouvrir le feu et d’en surveiller les effets. Son autonomie est un paramètre important pour le maintenir sur la zone. Si une opportunité se présente et qu’elle est fugace, le fait qu’il soit armé est intéressant.
Je retiens que l’EIGS est plutôt mû par des ressorts idéologiques, de par son allégeance à Daech ou la recherche du califat, alors que le RVIM est mû par des ressorts politiques visant une alliance entre groupes terroristes et un agenda d’extension à l’échelle de la région. Les deux logiques sont aussi dangereuses l’une que l’autre pour les populations, dont la protection est au cœur des préoccupations des forces qui agissent au Mali. Nous avons concentré notre activité de l’année 2020 sur l’EIGS, mais lors des dernières opérations, des opportunités se sont présentées sur les franchises du RVIM. L’une et l’autre organisation sont aussi dangereuses dès lors qu’elles sont dans une phase d’expansion.
Je rappelle que le sommet de Pau nous a fixé pour objectif de nous concentrer sur la région des trois frontières. Nous n’avons pas les moyens de nous occuper de la totalité du Mali. Ceux d’entre vous qui se sont déplacés sur le théâtre ont vu l’immensité de la zone. Néanmoins, les 5 000 hommes de Barkhane, les effectifs de la MINUSMA et l’EUTM, ainsi que les armées de nos partenaires africains contribuent là où ils sont déployés au règlement de la situation dans le domaine militaire.
Concernant le coup d’État et la libération des terroristes, j’ai dit en introduction que je n’avais pas noté d’infléchissement de la volonté des autorités militaires de poursuivre l’action engagée par Barkhane. Je peux comprendre que l’on s’interroge sur l’état d’esprit réel des autorités politiques, mais pour ce qui concerne les autorités militaires que j’ai rencontrées longuement, la semaine dernière à Bamako, il existe un alignement total de vues du chef d’état-major général des armées du Mali (CEMGA), des chefs d’état-major, des commandants de théâtre et des commandants de secteur sur la mise en place d’un cycle opérationnel, le réinvestissement des camps du Liptako pour consolider les gains de Barkhane, la poursuite du combat contre le terrorisme au côté de Barkhane, etc. Notez en outre que les autorités militaires ont clairement mentionné comme première préoccupation l’organisation des élections dans un an.
Les Danois avaient annoncé dès le départ qu’ils étaient là pour un an et qu’ils réorienteraient ensuite leurs moyens vers le Levant. Nous sommes à la recherche de partenaires de remplacement dans Barkhane ou en soutien direct de la task force Takuba. La France n’est pas seule au Sahel. Takuba est déjà un premier succès et sera un succès complet quand nous aurons obtenu la pleine capacité de la force. C’est pour bientôt. Des pays vont progressivement s’y agréger. Les Estoniens sont déjà présents, les Tchèques arrivent prochainement, les Suédois au premier semestre 2021. D’autres nations sont déjà annoncées, qui pourraient venir avec des moyens aussi précieux que ceux perdus après le départ des moyens héliportés danois. J’attends confirmation de la date d’arrivée des Italiens qui manifestent l’intention de venir avec un volume significatif d’hélicoptères.
Charles de la Verpillière. En réponse à Bastien Lachaud, vous avez caractérisé l’EIGS et RVIM. J’aurai des questions complémentaires. Ces deux mouvements terroristes sont-ils en contact pour coordonner leurs actions ? Vous avez parlé de phase d’expansion. Pourriez-vous préciser leurs présences géographiques respectives ?
Mme Monica Michel. En Afrique, l’analyse française se concentre logiquement sur la situation sahélienne. La menace terroriste ne s’en propage pas moins à d’autres pays. Boko Haram lance ainsi des attaques au Nigeria, au Tchad, en Somalie, au Mozambique. Comment analysez-vous cette situation et quelles en sont les conséquences pour Barkhane ?
M. Jean-Louis Thiériot. En charge, avec ma collègue Françoise Ballet-Blu d’une deuxième mission flash sur le financement de la base industrielle et technologique de la défense (BITD), j’aimerais connaître votre analyse sur la mise en place sur le terrain des systèmes Scorpion, commencée fin 2019, et savoir si l’arrivée des Griffon est prévue pour bientôt.
Le renfort en hélicoptères lourds, comme les Chinook et les Merlin, nous a été bien utile. Quels trous dans la raquette identifiez-vous, auxquels nous pourrions apporter une réponse industrielle et capacitaire ?
Mme Laurence Trastour-Isnart. Trois attaques coordonnées ont eu lieu contre trois villes, trois camps, qui ont essuyé des tirs, Kidal, Gao et Menaka. Le défi de l’opération Barkhane est-il le renseignement pour garantir la sécurité de nos bases et de nos militaires et assurer notre succès face aux groupes terroristes ?
Le groupement Takuba a été officiellement envisagé avec 500 soldats fournis par une dizaine de pays contributeurs. Cette task force est-elle vraiment en place, même modestement ?
M. Jean-Pierre Cubertafon. Les hélicoptères Chinook et les Merlin ont été particulièrement mis à contribution. Quel regard portez-vous sur le rôle et la contribution de nos alliés européens à l’effort de guerre, en particulier sur le rôle des hélicoptères lourds britanniques et danois ? Les interrogations sur l’achat d’hélicoptères lourds restent-elles d’actualité malgré une collaboration efficace ?
Mme Natalia Pouzyreff. En matière de commandement de Barkhane et du futur déploiement de Takuba, les missions sont-elles réparties et les règles d’engagement gérées entre nos partenaires européens en fonction des capacités apportées ? Le commandement européen du transport aérien (EATC) est-il impliqué pour le transport logistique ? L’engagement de troupes allemandes à nos côtés serait-il soumis à l’approbation du Bundestag ? Quelles conditions préalables devraient être définies entre les états-majors pour intégrer cette nouvelle composante ?
M. Nicolas Meizonnet. Le président Ibrahim Boubacar Keïta, qui était notre allié dans la lutte contre les terroristes, a laissé place aux militaires qui tardent à constituer le Conseil national de transition (CNT) en raison de crispations politiques. Qui va gouverner le Mali ? L’iman wahhabite Mahmoud Dicko, leader très influent de l’opposition et capable de mobiliser les foules, semble partager les valeurs des djihadistes que nous combattons, alors que son parti, la Coordination des mouvements, associations et sympathisants (CMAS), siégera bientôt au CNT. L’ambition affichée de ce religieux peut le conduire à jouer un rôle déterminant pour l’avenir du Mali. Pensez-vous que cela puisse mettre en péril notre action dans ce pays ? Cette perspective peut-elle remettre en cause l’opération Barkhane ?
Mme Nathalie Serre, co-rapporteure de la mission d’information sur l’opération Barkhane. Évoquant le pourcentage relatif des forces de nos partenaires, passé de 25 à 50 %, vous avez dit qu’il serait bien de passer à 25 % de forces françaises et 75 % de forces sahéliennes. À quelle échéance cette répartition pourrait-elle être atteinte ?
Lors de notre déplacement, il nous a semblé comprendre qu’en arrivant sur le théâtre, nos militaires devaient d’abord « reprendre leur machine en main », faute d’avoir pu s’entraîner suffisamment en France. Cela semble le cas pour le pilotage de certains véhicules et le tir. La préparation opérationnelle de nos militaires est-elle satisfaisante ? La sursollicitation de nos militaires est-elle un facteur limitant de la préparation opérationnelle ?
M. le général Stéphane Mille. Les deux « franchises » terroristes sont physiquement en contact puisqu’elles se combattent, notamment dans le Gourma. Dans ce secteur, le RVIM profite de la faiblesse de l’EIGS pour tenter de regagner du terrain. La présence des terroristes qui étaient sur le point d’attaquer le poste de Boulikessi témoigne de la vigueur de l’engagement du RVIM dans la zone. Toutefois, bien qu’ils soient en conflit, on ne peut écarter quelques contacts pris localement entre eux pour s’opposer aux forces internationales. Ennemis, ils sont capables de s’unir pour mener une opération ponctuelle.
S’agissant de la question de la menace terroriste hors de la BSS, que vous avez même élargie au Mozambique, nous regardons bien au-delà de la zone du G5 en encourageant nos partenaires du Sud à prendre en compte cette possibilité. L’initiative prise à Dakar, le partenariat pour l’action en Afrique de l’Ouest (PAOA), vise à coordonner les actions de coopération des alliés en Afrique de l’Ouest, à partager le renseignement, en majeure partie de sources ouverte, avec nos partenaires africains et à les inciter à développer la culture du renseignement pour être plus forts si la menace se propageait sur leur terrain.
Une vaste opération d’adaptation du dispositif Barkhane a été engagée l’année dernière pour préparer l’arrivée du système Scorpion, mais nous en sommes pour l’instant au déploiement du réseau du système d’information du combat Scorpion (SICS). Scorpion sera visible sur le terrain en 2021. Je pourrai alors faire un retour d’expérience sur la mise en place du dispositif dans l’opération Barkhane.
S’agissant des trous dans la raquette capacitaire, certaines capacités sont effectivement critiques. Les hélicoptères lourds ont apporté une plus-value significative. Certes, on s’en passait auparavant, mais ils démultiplient notre capacité de projection de part et d’autre de la zone. Le renseignement est un autre élément important de protection et pour prendre l’initiative à l’encontre de groupes toujours actifs.
S’agissant de la cinématique de la task force Takuba, la première sortie a eu lieu au cours de l’été 2020 avec un bataillon franco-estonien, et Takuba atteindra sa pleine capacité à l’été 2021. Nous aurons alors un vrai dispositif reposant sur une task force associant des Français, des Estoniens, des Tchèques et des Suédois. Cela témoigne de la volonté de nos partenaires européens de s’engager dans la zone. Cela donne lieu également à beaucoup de discussions sur l’organisation et les moyens attendus. Les hélicoptères et le soutien médical sont des capacités critiques ; ils sont indispensables pour des engagements de combat. Nous démarchons nos partenaires alliés avec l’oreille attentive de certains pays. J’ai cité la Suède. La démarche est positive et dynamique et laisse augurer de belles perspectives de montée en puissance pour Takuba.
Nous avons défriché les règles de fonctionnement de la coalition lors de la montée en puissance des détachements étrangers dans Barkhane. Alors qu’il y a quatre ans, il était presque inimaginable d’y faire entrer un pays étranger, c’est devenu une réalité. Le plus important, et cela vaut pour un éventuel engagement allemand, est de s’accorder sur les objectifs de la campagne. Dès lors qu’une même unité ne fait pas deux campagnes distinctes, des limitations peuvent être imposées par tel ou tel partenaire. Par exemple, les hélicoptères danois ne font pas de poser poussière de nuit. Ils n’ont pas de caveat, pas d’opposition à l’emploi, mais ont fixé une contrainte technique. À partir du moment où l’on est d’accord sur l’objectif, il peut y avoir des restrictions d’emploi mais l’intégration de partenaires est simple.
Pour assurer la maîtrise de l’ouverture du feu dans une coalition, le plus simple est d’avoir des règles d’engagement (ROE) partagées par tous les partenaires. C’est bien ce qui est recherché pour Takuba, afin d’éviter des règles différentes en fonction de l’unité déployée, qui rendent complexe le commandement de l’opération. L’idée, et c’est le cas aujourd’hui, est d’avoir un dispositif de ROE commun pour la mission et partagé par tous.
Je partage vos interrogations sur le contexte politique au Mali après le coup d’État. C’est une question de nature politique que je regarde comme telle. Ma mission d’anticipation stratégique me conduit à préparer toutes les hypothèses, y compris celle d’une situation politique inacceptable à Bamako, pouvant entraîner une décision radicale. Je ne dis pas que celle que vous avez évoquée est envisagée, mais ce sont des options que nous examinons en permanence à l’état-major des armées.
Pour inverser le ratio, il faut d’abord des partenaires africains. C’est pourquoi j’ai insisté sur la programmation du retour des Maliens dans le Liptako. Les Africains doivent densifier leur présence sur le terrain ; ils prennent cet élément en compte. J’ai évoqué l’alignement de tous les responsables militaires sur la volonté de réinvestir la zone du Liptako.
Je peux attester de la qualité de la préparation des forces françaises avant le déploiement. Quatre ans de relève dans Barkhane me donnent la certitude que nos troupes sont entraînées et que les trois armées, puisque la marine nationale est également engagée, réalisent les efforts nécessaires avant de déployer leurs forces sur le théâtre de la BSS. Quelques particularités de théâtre nécessitent une adaptation. Je pense à quelques vols en ambiance sable pour les pilotes d’hélicoptère ou à des tirs de réglage pour des soldats prenant en main du matériel sur place. Mais ce n’est pas par défaut d’entraînement que sont faites ces opérations, qui durent le temps d’un ou deux vols ou une ou deux sorties, pour s’adapter aux conditions spécifiques du théâtre.
Mme la présidente Françoise Dumas. Merci, général.
Je retiens de vos propos que le troisième pilier de la stratégie Sahel, le retour de l’État dans les territoires, serait le plus en retard, malgré la mise en œuvre des premières colonnes foraines dont le gouverneur de Gao nous a décrit l’organisation. C’est néanmoins une piste de progression fort intéressante pour les mois à venir.
J’ai entendu que votre porte d’entrée n’était pas le format : la question est, pour vous, de savoir quels effets nous recherchons avec Barkhane. En effet, pour cette opération comme pour d’autres, c’est la meilleure façon de raisonner.
Je note vos propos raisonnablement optimistes sur le renforcement de l’européanisation de l’action militaire et l’accentuation de la sahélisation des opérations, aspects que nous pourrons développer lors de l’audition du général Namata, en charge des forces conjointes du G5 Sahel.
Nous vous remercions pour la précision de votre exposé, car nous sommes très désireux de comprendre cette évolution. Nous serons très attentifs au bilan du sommet de Pau, qui sera tiré à l’occasion de son premier anniversaire, et à la poursuite des actions sur les quatre piliers, conformément à la volonté exprimée par la Président de la République. Nous sommes dans une phase intermédiaire de renforcement de nos relations sur place avec nos partenaires de la force conjointe.
Je voudrais enfin saluer, au nom de l’ensemble de mes collègues, votre niveau d’implication. Nous avons conscience du coût que cela représente pour vos hommes et leurs familles. Merci encore pour votre recherche inlassable de consensus, de travail en commun avec les forces conjointes sur place comme avec nos partenaires européens.
Annexe n° 5 : Compte rendu de l’audition de M. le général Oumarou Namata Gazama, commandant de la force conjointe du G5 Sahel
Mme la présidente Françoise Dumas. Général, c’est un privilège pour notre commission de vous rencontrer à l’occasion de votre venue à Paris, même si les conditions sanitaires nous contraignent à adopter l’outil de la visioconférence. Je me suis rendue récemment au Sahel, dans le cadre de la mission d’information sur l’opération Barkhane, que je préside, accompagnée de nos deux co-rapporteures, Sereine Mauborgne et Nathalie Serre, ainsi que de Jean-Jacques Ferrara. Nous avons pu rencontrer vos hommes au poste de commandement conjoint de Niamey et mesurer la réalité du caractère conjoint de la force que vous commandez. Sachez que nous avons été très impressionnés : nous sommes loin d’avoir atteint en Europe un tel niveau d’intégration.
Soyez assuré que nous sommes tous attentifs à l’évolution de la situation au Sahel comme à la montée en puissance de la force conjointe du G5 Sahel. Vous savez que nous avons même inventé un mot spécifique dans la langue française, puisque nous parlons désormais de la nécessaire « sahélisation » des opérations.
Créée en 2017, la Force conjointe est désormais opérationnelle. Elle connaît des succès tactiques conséquents dans sa lutte contre les groupes terroristes, comme en témoignent les opérations SAMA 1 et SAMA 2. La mise en place d’un commandement conjoint a permis de renforcer la coordination entre la force conjointe et ses partenaires, même si d’importants défis se dressent encore face à vous et que des difficultés subsistent, notamment concernant la disponibilité de certains équipements. C’est pour évoquer ces succès et vos besoins que nous vous recevons aujourd’hui.
Général Oumarou Namata Gazama, commandant la force conjointe du G5 Sahel. Madame la présidente, mesdames et Messieurs les députés, permettez-moi, avant tout propos, de vous remercier de l’occasion qui m’est offerte de vous édifier sur la situation de la Force conjointe, créée en février 2017, il y a de cela bientôt quatre ans, en vue d’aider à relever les défis sécuritaires qui assaillent la Bande sahélo-saharienne (BSS). C’est aussi le lieu de rendre un vibrant hommage à vos compatriotes qui y sont tombés.
Il vous souviendra que c’est avec une lecture régionale de la menace et le besoin impératif de synergie et de mutualisation face à la dégradation du contexte sécuritaire, que les pays de l’espace G5 Sahel avaient décidé de la création de cette Force, pour tenter de combler le gap sécuritaire transfrontalier et accompagner la réalisation des objectifs de l’institution autour de son crédo « Sécurité et Développement ».
Durant sa première année d’existence, la Force conjointe s’est essentiellement employée à la génération de forces, au déploiement des unités et à un début d’appropriation du terrain. La deuxième année, tout en mettant en œuvre un certain nombre d’opérations, a été surtout axée sur l’opérationnalisation capacitaire, qui passait par le soutien international en accompagnement des efforts individuels et collectifs des États membres du G5 Sahel, qui consacrent entre 15 et 30 % de leur budget à la défense. Pour le troisième mandat de la Force, nous nous sommes inscrits dans la dynamique de relancer, avec le plus de pragmatisme possible, sa montée en puissance et amorcer de façon plus pratique sa maturation opérationnelle.
Le 1er novembre 2020, la Force conjointe a entamé son quatrième mandat annuel avec la relève effective de l’ensemble des personnels de ses quatre postes de commandement multinationaux.
Depuis le sommet extraordinaire des chefs d’État du G5 Sahel, le 15 décembre 2019, à Niamey, marqué par la réappropriation clairement affirmée de la direction des questions militaro-sécuritaires par ce haut niveau politique du G5 Sahel, la Force conjointe a pu enregistrer des avancées fort significatives.
C’est ainsi que dans le but général de mettre en œuvre de façon effective et visible l’action de la Force conjointe, depuis notre prise de fonction, nous nous sommes évertués à orienter toutes nos actions vers plus de réalisme et de pragmatisme pour dépasser ou, dans certains cas, composer avec les difficultés persistantes qui minaient son essor.
Alors, malgré une situation sécuritaire très préoccupante, notamment à la fin de l’année 2019, la Force conjointe a pu engager des efforts relativement fructueux dans le domaine des opérations militaires et des relations avec les partenaires, même si, par ailleurs, d’importants défis restent encore à relever.
Madame la présidente, Mesdames et Messieurs les députés,
Comme vous le savez, l’éradication du terrorisme est une lutte de longue haleine qui a mis à rude épreuve les meilleures armées du monde, partout où une intervention a été nécessaire.
Dans la Bande sahélo-saharienne, il faut dire qu’au cours de la période allant du mois d’août 2019 au mois de janvier 2020, la situation sécuritaire était restée assez préoccupante dans la zone de sécurité et d’intérêt de la force conjointe, au regard du grand nombre et très souvent de la violence des incidents relevés. Les Groupes armés terroristes (GAT) et autres Groupes de criminalité organisée (GCO) ont multiplié les actions contre les forces de défense et de sécurité (FDS), les populations civiles et les symboles de l’État, particulièrement au Burkina Faso, au Mali et au Niger. Les attaques complexes de positions des forces de défense et de sécurité par des effectifs ennemis de plus en plus importants ont permis de confirmer l’existence de véritables connexions opérationnelles et logistiques entre les groupes armés terroristes. Leurs interactions variaient au gré de leurs intérêts et se caractérisaient aussi par le nomadisme des combattants d’une organisation à une autre, souvent même à partir de certains Groupes armés signataires (GAS).
Parallèlement, il avait été relevé l’exacerbation par endroits des conflits à caractère intercommunautaires et interethniques, le plus souvent instrumentalisés par les divers groupes armés.
Madame la présidente, Mesdames et Messieurs les députés,
Avant d’en venir aux opérations menées par la Force conjointe, je voudrais d’abord, si vous le voulez bien, partager avec vous la substance des orientations que j’avais fixées dès ma prise de fonctions, en août 2019, et les grandes lignes de mon agenda opérationnel.
Les orientations ont été déclinées dans un document dénommé « Vision du COMANFOR », dont six grands axes forment l’ossature :
1. Poursuivre la recherche de l’effectivité des pleines capacités opérationnelles des unités sous contrôle opérationnel (OPCON) de la Force conjointe ;
2. Systématiser les opérations coordonnées, voire conjointes, avec les forces concourantes nationales et avec les partenaires.
3. Rechercher la mise en place effective de tous les démembrements de la composante police (prévôté et unités d’investigation spécialisées) ;
4. Exercer une communication accrue pour une meilleure visibilité et partant, l’acceptation même de la force et s’assurer que la protection des populations reste une préoccupation importante de l’ensemble des composantes de la force ;
5. Œuvrer à l’élaboration des modalités pratiques permettant l’acheminement du soutien additionnel jusqu’aux troupes engagées dans les opérations ;
6. Œuvrer à la mise en place d’un dispositif de ciblage.
Après avoir fixé ces orientations comme lignes permanentes de conduite de nos actions, il s’agissait pour nous, de planifier et mettre en œuvre des opérations conformément à notre mandat, à travers des directives de planification, suivant un plan de campagne qui devrait courir d’août 2019 à août 2021. L’un des objectifs principaux de ce plan vise à mettre en harmonie les futures opérations de la Force conjointe avec les différents efforts des Armées nationales et des Forces partenaires que sont Barkhane et la Mission Multidimensionnelle Intégrée des Nations unies pour la stabilisation au Mali (MINUSMA). Ce plan de campagne vise aussi clairement à faire évoluer la posture et le format de la Force pour lui faire gagner en pragmatisme et en efficacité, afin de mieux faire face à la situation sécuritaire en constante dégradation, surtout dans le centre de l’espace du G5 Sahel.
Madame la présidente, Mesdames et Messieurs les députés,
Pour ce qui des opérations, la Force conjointe, depuis sa création en 2017, tout en continuant à se constituer, a su mettre en œuvre un certain nombre d’opérations pour marquer sa présence dans le champ d’action de la lutte contre le terrorisme et de la criminalité organisée et afficher sa détermination à poursuivre sa mission.
C’est ainsi que, de ses débuts à ce jour, la force conjointe a déjà mené vingt-quatre opérations, dont neuf opérations majeures depuis octobre 2019 : quatre dans le fuseau est (AMANE 2, OBANNA 2, 3 et 4), une dans le fuseau ouest (DAREA) et quatre dans le fuseau centre (PAGNALI 2, SAMPARGA 3, PAGNALI 3 et SAMA 1). Cela donne une idée du chemin parcouru en termes d’activité opérationnelle.
L’opération SAMA 2, au centre, a démarré le 1er août pour une période de six mois, c’est-à-dire jusqu’à la fin janvier 2021. Elle a pris la suite de l’opération SAMA 1, engagée en mars 2020.
En résumé, sur l’ensemble des trois Fuseaux, les opérations de ces dix derniers mois, ont globalement permis :
• de neutraliser ou capturer cent vingt-trois terroristes ;
• d’arraisonner cent quatre orpailleurs clandestins et autres trafiquants ;
• de saisir, récupérer ou détruire deux cent quatorze motos et dix-sept véhicules ;
• de détruire plusieurs dépôts logistiques ou lieux de fabrication d’EEI ;
• de récupérer plus de deux cents armes et des milliers de munitions de tous calibres ;
• de libérer six otages dans la zone des trois frontières ;
• de récupérer une trentaine de matériels de transmission ;
• la mise à la disposition des organisations humanitaires, pour installation dans les camps de réfugiés, de cent quarante-six personnes recueillies, dont une majorité de femmes et d’enfants fuyant les exactions et autres représailles des groupes armés terroristes.
Madame la présidente, Mesdames et Messieurs les députés,
Concernant l’état actuel de la Force conjointe du G5 Sahel, globalement, pour ce qui est des matériels, pour une grande partie des bataillons, le niveau capacitaire reste encore assez moyen. Pour certains bataillons, les effectifs restent encore en dessous des standards requis. En outre, dans le domaine logistique et pour ce qui est de certaines capacités comme le renseignement, la Force reste largement tributaire de certains partenaires présents sur le théâtre.
Il faut aussi noter la situation des Unités d’investigation spécialisée (UIS) de la composante police qui peinent encore à se déployer, faute d’équipements. Toutefois, les détachements prévôtaux sont en grande partie opérationnels.
Pour ce qui est du partenariat international soutenant la Force conjointe, à côté des efforts nationaux de nos cinq États, il s’applique sur un certain nombre de domaines.
Dans le domaine de la formation, les principaux partenaires de la Force conjointe sont l’EUTM Mali, l’EUCAP Sahel et le Haut-Commissariat des Nations unies aux Droits de l’Homme de la MINUSMA.
Le soutien à la mise en œuvre du cadre de conformité droits de l’homme s’appuie sur des fonds de l’Union européenne, dont le Haut-Commissariat des Nations Unies aux droits de l’Homme, à travers son bureau près la MINUSMA, a la responsabilité.
Le soutien logistique opérationnel qui lui s’appuie sur un mécanisme qu’il a été convenu d’appeler « soutien additionnel » basé sur des fonds de l’Union européenne dont la MINUSMA a la responsabilité. La question avance, certes lentement, mais elle avance quand même, grâce à des actions d’amélioration en cours suite aux nouvelles injonctions figurant dans la résolution 2531 du 29 juin 2020 du Conseil de sécurité des Nations unies.
L’appui en équipements, services et infrastructures au profit de la force conjointe suit principalement deux axes : un appui en bilatéral directement traité avec les structures nationales des cinq pays du G5S et un appui direct à la Force.
Un soutien purement opérationnel est fourni autant que possible par la Force Barkhane, en termes d’appuis aériens (survols ISR, appui feu au contact, transport) et de fourniture de rations de combat. Barkhane a aussi déjà soutenu certaines unités en termes d’accompagnement tactique de réassurance.
Madame la présidente, Mesdames et Messieurs les députés,
Malgré les difficultés, un certain nombre d’avancées majeures bien notables ont été capitalisées depuis un certain temps. Il s’agit d’abord de l’évolution de la posture et du format.
Faisant partie des objectifs substantiels de notre plan de campagne, ce besoin d’évolution qui avait été soulevé dès les premiers temps du mandat 3 s’imposait pour débrider la Force Conjointe et lui permettre de mieux faire face à l’évolution de la situation sécuritaire. Il fallait se donner la possibilité de dépasser les actions et positionnements purement frontaliers qui finalement constituaient des carcans ne donnant pas la souplesse nécessaire pour s’adapter au contexte sécuritaire qui avait largement muté.
Autre avancée majeure, c’est l’effectivité de l’harmonisation des actions et la coordination entre les différents acteurs. En effet, dans la droite ligne du deuxième axe de la vision du COMANFOR, tendant à la systématisation des opérations coordonnées ou conjointes avec les Forces concourantes nationales et les Forces partenaires et qui est l’un des cadrages fondamentaux du plan de campagne de la Force conjointe, l’harmonisation et la coordination se sont vues propulsées au rang de directives politiques.
Car, à la suite du sommet extraordinaire de Niamey, le sommet du 13 janvier à Pau est venu confirmer certaines orientations et engagements dans le sens du besoin de coordination au sein d’un Mécanisme de Commandement Conjoint (MCC) des futures opérations au Sahel. serait ainsi la base indiquée de départ d’une coalition plus large envisagée pour le Sahel.
À ce jour, le niveau de coordination, d’harmonisation et d’actions conjointes entre la Force conjointe, la Force Barkhane et les Armées nationales du G5 Sahel a atteint un niveau inespéré et est effectif jusqu’au plus bas échelon tactique. Les résultats concrets qui continuent d’être capitalisés par ces actions conjointes confirment la pertinence de nos interactions.
Madame la présidente, Mesdames et Messieurs les députés,
Au registre des défis importants face à nous, il faut d’abord noter que du point de vue fonctionnel, il est permis dans l’absolu d’affirmer que le niveau atteint paraît satisfaisant, si l’on ne tient pas compte des disparités d’un endroit à l’autre. Cependant, du point de vue capacitaire, à ce jour, beaucoup reste à faire. Ainsi, en termes de capacités, deux aspects méritent une attention particulière. Et la question du financement pérenne reste aussi un défi qu’il faut ici rappeler.
Ainsi, premièrement, la force ne dispose pas de capacité aérienne propre, alors même que le combat antiterroriste actuel ne peut se faire efficacement sans cette rallonge capacitaire. À ce titre, des alternatives devront être recherchées pour l’atteinte des résultats tant attendus. C’est pourquoi une proposition sous forme de requête d’un mécanisme d’accompagnement des vecteurs aériens des armées des pays membres pour leur mise à disposition de la Force conjointe a été évoquée. Dans ce cadre et en attendant l’atteinte d’une certaine autonomisation, les besoins opérationnels incompressibles nous imposent actuellement et en complément des fastidieux efforts nationaux, de poursuivre la collaboration avec les partenaires directement opérationnels comme Barkhane et, indirectement en soutien comme AFRICOM.
En second lieu, il s’agit du système de renseignement, l’autre grande faiblesse de la Force conjointe. L’acquisition de capteurs et de moyens de surveillance de type radars terrestres est à envisager sur les mêmes fonds qui ont formellement été annoncés. Fort heureusement, dans le cadre du MCC, la mise en place d’une cellule de fusion du renseignement IFC (Intelligence Fusion Cell), à l’intérieur de la base avancée projetée de Barkhane, a permis pour l’heure de faire face aux besoins de l’opération SAMA.
Enfin, s’agissant du soutien, la Force conjointe reçoit de nombreuses aides, même si leurs mises en place effectives sont souvent fastidieuses. Mais il est bon de rappeler que les États du G5 Sahel consentent en interne d’importants sacrifices. Ainsi, au moment où des avancées certaines sont capitalisées, où la Force conjointe gagne sans cesse en crédibilité, où les attentes sont de plus en plus fortes et où la situation globale milite pour un plus grand soutien, il est opportun de rappeler la nécessité de pérenniser le système de financement de la force conjointe, directement sous la responsabilité du COMANFOR, afin de mieux maîtriser la planification et la conduite des opérations.
Madame la présidente de la commission défense, Mesdames et Messieurs les députés,
Pour nous résumer, nous pouvons dire que des avancées fort significatives ont été enregistrées. Mais la situation opérationnelle de la zone de responsabilité reste encore volatile. Il est indispensable de prolonger la dynamique de coordination et de mutualisation des capacités. Les très bons résultats capitalisés ces derniers temps imposent à tous, tant à la force conjointe qu’aux autres forces engagées dans la zone, de tout mettre en œuvre pour exploiter notre relatif avantage sur l’ennemi en consolidant les acquis et en faisant obstacle à ses tentatives de rétablissement dans d’autres secteurs. Les engagements opérationnels envisagés, qu’il faut impérativement continuer à soutenir, seront décisifs pour la poursuite du redressement de la situation sécuritaire dans notre espace commun. Il s’agira aussi de maintenir, voire de redoubler les efforts de mobilisation des moyens matériels et financiers, tant en interne qu’à l’international.
Mme Monica Michel. Général, au nom du groupe La République en marche, permettez-moi de vous dire combien nous sommes heureux que cette audition ait pu être organisée. Ces moments d’échange avec les commandants des forces alliées agissant au Sahel revêtent un caractère essentiel. Je veux également remercier notre présidente de nous en offrir la possibilité.
Lors du sommet de Pau a été annoncée la révision du concept d’opération de la force conjointe afin qu’elle puisse agir au-delà de la zone des cinquante kilomètres de part et d’autre des frontières. Quel bilan tirez-vous de ce changement ?
Compte tenu de son financement incertain, la force conjointe parvient-elle à doter des hommes en équipements et à les entraîner correctement ? Les dotations sont-elles suffisantes pour tous les soldats de la force ?
Je me réjouis de la création du collège de défense du G5 Sahel soutenue par la France. Que permet cette nouvelle formation ? Le dispositif a-t-il vocation à être étoffé ou dupliqué ?
Mme Nathalie Serre. Général, c’est un réel plaisir pour moi de vous auditionner quelques semaines après avoir rencontré vos hommes à Niamey. J’associe à ma question Jean-Jacques Ferrara, qui vous prie de l’excuser.
Lors de notre déplacement, nous avons eu le sentiment que l’insuffisance du niveau d’équipement et de soutien restait un facteur limitant la montée en puissance de la force conjointe – vous-mêmes venez d’y faire allusion. Vous avez commencé à identifier les principales difficultés et évoqué les moyens d’y remédier en termes capacitaires et financiers. Au-delà de l’action de l’EUTM Mali, quel bilan pouvez-vous tirer de l’action de la MINUSMA ?
Nous avons eu le privilège d’échanger sur place avec le personnel de la cellule de fusion du renseignement, où les renseignements sont collectés, analysés, recroisés et fusionnés avant d’être diffusés en vue d’orienter les opérations conjointes conduites contre les groupes armés terroristes. Quelle est la nature de vos différents capteurs et comment est organisée la collecte du renseignement humain sur le terrain ? Estimez-vous le partage du renseignement suffisant ? Pouvez-vous nous préciser vos besoins pour améliorer vos capacités en la matière ?
Après les succès de SAMA 1 et de SAMA 2, la coordination entre la force conjointe et ses partenaires, au premier rang desquels Barkhane, est-elle encore améliorable ?
J’ai eu la chance de mesurer, tout comme mes collègues, les avancées réalisées au cours de l’année écoulée. Permettez-moi de vous féliciter et, à travers vous, vos hommes pour votre engagement dans la BSS.
M. Thomas Gassilloud. Jeudi dernier, j’ai rencontré en Mauritanie votre compatriote Maman Sambo Sidikou, secrétaire exécutif du G5 Sahel, et je salue l’implication forte du Niger dans cette organisation.
Sur le plan fonctionnel, la force conjointe a atteint son niveau de maturité, ce pourquoi nous vous devons beaucoup. Le collège de défense en est à sa troisième promotion. Confirmez-vous la grande qualité des officiers qui, au sortir de cette formation, rejoignent majoritairement la force conjointe ?
La question la plus importante est celle de l’effectivité de vos capacités opérationnelles. Au-delà de la maturité fonctionnelle, beaucoup reste à faire en matière capacitaire. Puisque la capacité opérationnelle repose sur la détermination des soldats, qu’en est-il de la bancarisation, qui permet de sincérité les effectifs, mais également de lutter contre l’évaporation des soldes ? J’espère que l’exemple de la force conjointe sera suivi par les armées locales.
Par ailleurs, la force conjointe reste tributaire des moyens extérieurs au Sahel pour les capacités aériennes et de renseignement. A-t-elle une ambition en matière aérienne ? Les Mauritaniens ont des propositions à faire en la matière. Êtes-vous en mesure de guider des tirs de la chasse française, puisque nous disposons sur place de Mirage 2000D ?
M. Jean-Christophe Lagarde. Vous avez dit que nous n’étions pas encore aux standards requis. Quel est le délai nécessaire pour y parvenir ?
Des combats entre filières djihadistes ont lieu régulièrement dans la bande sahélo-saharienne. Des affrontements ont-ils permis aux uns ou aux autres de prendre l’avantage ou peut-on encore profiter de leurs divisions ?
On a beaucoup lu en Europe qu’un certain nombre d’anciens combattants mercenaires djihadistes de Syrie étaient arrivés en Libye en passant par la Turquie. Sont-ils descendus vers le sud pour rejoindre la BSS ou restent-ils cantonnés dans le nord de la Libye ?
Général Oumarou Namata Gazama. Le concept d’opérations (CONOPS) stratégique de la force conjointe a fait l’objet de plusieurs révisions. La dernière, intervenue lors du Comité Défense et Sécurité (CDS) de Ouagadougou organisé du 24 au 25 janvier 2020, a entériné l’élargissement de la zone de poursuite de cinquante à cent kilomètres de part et d’autre de nos frontières, soit une profondeur de 200 kilomètres, suffisante pour manœuvrer. Ce CONOPS révisé offre davantage de flexibilité. Mieux, il consacre la possibilité de disposer, à terme, de capacité expéditionnaire entre les mains du COMANFOR.
Les dotations varient d’un pays à l’autre et sont fonction des concepts d’emploi qui y prévalent. Quant au niveau du financement, j’ai dit en introduction que la force conjointe recevait un soutien suffisant. En revanche, nous insistons sur le besoin de pérennité du soutien de la force elle-même. L’appui en équipements, services et infrastructures au profit de la force conjointe suit principalement deux axes : appui en bilatéral directement traité avec les structures nationales des cinq pays du G5S ; appui direct à la force, comme celui d’une partie des fonds de l’Union Européenne sur laquelle nous avons le plus de visibilité.
Le personnel de la force conjointe est composé de bataillons et de PC multinationaux. Avant leur projection, les bataillons reçoivent une formation de pré-déploiement, négociée en interne par les pays concernés auprès de certains partenaires. Ce sont les PC multinationaux qui, pour l’heure, sont concernés par la formation dispensée par l’EUTM Mali. L’école de guerre du G5 Sahel, qui assure les formations de niveau opératif, avait, pour le mandat 3, assuré la formation de pré-déploiement. Toutefois, en raison de la pandémie, nous avons été contraints d’organiser cette formation à Bamako, du 12 au 28 octobre.
Comme je l’ai dit, l’équipement de la force conjointe suit un processus assez fastidieux. Des promesses ont été faites notamment de l’Arabie saoudite, des Émirats arabes unis, de la Turquie et de la Chine. Ici, nous insistons surtout sur l’aide de l’Union européenne, sur laquelle nous avons une parfaite visibilité.
Notre partenariat avec la MINUSMA porte sur trois domaines essentiels : Il s’agit d’abord du projet du cadre de conformité ; Ensuite la gestion du soutien additionnel dont la MINUSMA a la responsabilité ; Et enfin, un partenariat de combat qui peine encore à se mettre en place. Sur les deux premiers volets, il faut le dire avec la solennité requise, la force conjointe s’est d’abord heurtée à une certaine difficulté de compréhension : entre ce que les juristes nous enseignaient et ce qu’ils faisaient, c’était le jour et la nuit. En lieu et place de communication préalable des allégations, ils s’étaient livrés sur des canaux à nos yeux inappropriés, ce qui avait entraîné un petit froid…
Le financement de l’appui additionnel est assuré par une enveloppe de 10 millions d’euros répartie en deux tranches dont la première a été consommée. Les difficultés rencontrées portaient sur les modalités de remise de ces ressources à nos bataillons. Pour vous donner un exemple, lorsque vous donnez un carton de rations de combat à Bamako, qu’il faut acheminer à Wour, à près de deux mille kilomètres de N’Djamena, ou à Madama, à 1 800 kilomètres de Niamey, les coûts de transport pour la force conjointe qui s’en charge… Nous avons dit à nos amis qu’il fallait revoir le mécanisme dès l’instant où ils détiennent la ressource nécessaire. Par respect pour le contribuable européen, j’ai demandé au comité d’état-major l’autorisation d’assumer ces dépenses sur le budget de fonctionnement de la force conjointe. En effet, il m’était arrivé à plusieurs reprises de payer un coût de transport supérieur à la valeur marchande de la ressource reçue.
Les capteurs de l’IFC (Intelligence Fusion Centre) sont la propriété de Barkhane. Nous ne disposons d’aucun capteur. Nos seules sources de renseignement sont humaines. C’est pourquoi nous avons classé le renseignement parmi nos faiblesses. Le partage du renseignement est assuré en parfaite fluidité. L’IFC mis en place dans le fuseau Centre associe les personnels de Barkhane et de la force conjointe, auquel nous avons ajouté un représentant de chacun des trois pays du centre. Il y a deux semaines, avec le COMANFOR Barkhane, nous avons convenu de prendre en compte, en complément du personnel du fuseau Centre, les éléments des armées nationales à insérer à l’IFC.
S’agissant de l’arrangement technique avec la MINUSMA, il convient de préciser qu’une réunion présidée par son excellence Mahamat Saleh Annadif, le 29 septembre, à Nouakchott et deux autres à Bamako, en bilatéral avec la MINUSMA, ont permis au dossier de progresser. Comme je vous l’ai dit, cela avance lentement, mais sûrement. Pour les 5 millions d’euros restants, les réunions techniques ont permis de trouver un mécanisme permettant aux deux parties (la force conjointe et la MINUSMA) de s’accorder sur les types de rations, les produits pétroliers, la fréquence et des lieux d’acheminement des ressources ; autant de sujets qui nous posaient d’énormes difficultés.
Nous entretenons des relations satisfaisantes avec tous nos partenaires. Avant le sommet de Pau, conformément à ce que j’ai indiqué, nous travaillions avec Barkhane. Pau est venu confirmer ce qui se faisait jusqu’alors sous forme de directives politiques. Barkhane est un allié indispensable de la force conjointe. Au-delà du partenariat de combat, nous agissons jusqu’au niveau tactique : vous trouverez sur le terrain des groupes mixtes d’une dizaine de soldats, français et sahéliens.
Au niveau du poste de commandement interarmées du théâtre (PCIAT), nous avons des officiers issus du collège de défense. C’est dire si nous apprécions à sa juste valeur la qualité de la formation. Bien que de création récente, cette école vient de décerner son premier master à ses stagiaires, ce qui montre l’efficacité de la formation dont les lauréats officiers représentent une incontestable valeur ajoutée pour nos armées.
Le terme de bancarisation concerne l’armée malienne dans le cadre des mesures d’accompagnement décidées par l’UE. Dans les autres armées, elle est entrée dans les faits depuis longtemps : au Niger, plus de 80 % des soldats ont un compte bancaire.
La composante aérienne a malheureusement été omise lors de la conception de la force conjointe. Les experts s’attachent à combler cette lacune. Nous avions appris que l’état-major de l’armée de l’air français initie un projet de partenariat militaire opérationnel (PMO) air. Au niveau du G5 Sahel, lors du comité défense et sécurité du 15 octobre dernier, présidé par l’état-major mauritanien, son chef d’état-major de l’armée de l’air s’est engagé, au nom de ses pairs, à relancer le processus de mutualisation des vecteurs aériens – la première réunion des chefs d’état-major de l’armée de l’air avait eu lieu en février 2018.
Quant aux tirs de Mirage, je peux vous assurer que toutes nos emprises disposent de personnels formés au guidage aérien tactique avancé (GATA) ; leur formation est assurée exclusivement par Barkhane par souci d’uniformité et pour nous prémunir d’erreurs de communication.
Il est difficile en l’état de parler d’uniformisation ou de standardisation du matériel car, je le répète, le concept d’emploi varie selon les armées. Le soutien dont dispose la force conjointe dans le domaine des capacités critiques provient de l’Union européenne. Il s’agit de quarante-six véhicules blindés de type Bastion, soit six à sept au maximum par bataillon, dont seulement quatre pour le transport de troupes, ce qui donne techniquement une capacité de transport d’un peloton par bataillon. C’est important mais cela doit être complété pour atteindre le niveau de l’unité élémentaire de combat.
L’avantage lié aux affrontements entre groupes armés terroristes n’est que de circonstance. Au gré des actions ponctuelles, nous apprenons que tantôt c’est l’État islamique dans le grand Sahara (EIGS) qui a pris le dessus, tantôt le Rassemblement pour la victoire de l’islam et des musulmans (RVIM). Les deux groupes armés n’obéissent pas à la même philosophie ; il est normal que, lorsqu’ils se rencontrent sur le terrain, le plus fort cherche à chasser l’autre, ce qui provoque ces combats meurtriers.
Les renseignements obtenus au niveau international font effectivement état de mouvements de mercenaires syriens ou turcs en direction de la Libye. Celle-ci constituant un déversoir, il est possible qu’ils poursuivent leur migration. Pour le moment, dans notre zone de responsabilité, nous n’avons pas constaté de présence étrangère. Il est possible que des mouvements de ce genre se soient produits, mais ils n’ont pas encore atteint notre zone d’opération.
Mme Patricia Mirallès. La fidélisation des troupes est un élément auquel le ministère des armées français accorde une grande attention. Dans des pays soumis à un environnement sécuritaire aussi complexe que les pays sahéliens, alimenté par de profondes difficultés socio-économiques, cette question revêt une importance cruciale. Pourriez-vous nous dresser un portrait de la situation sociale des forces composant le G5 Sahel ? Comment s’assurer de la pérennité de l’engagement de ces personnels ?
Général Oumarou Namata Gazama. Dans l’espace géographique du G5 Sahel qui me concerne particulièrement, la fidélisation des troupes tient à plusieurs éléments, dont un critère tout à fait particulier, et que j’utilise pour juger de l’adhésion de mes hommes : la fierté d’appartenir à la force conjointe. De Wour au Tchad, à Madama au Niger, à Dori au Burkina, comme à Boulikessi au Mali, j’ai pu mesurer cette fierté. Ceux qui n’ont pas encore reçu leur écusson, acquis grâce à des fonds de l’UE, le réclament tous les jours.
Au-delà, les hommes sont fiers de la formation dont ils bénéficient. Les bataillons dédiés, c’est-à-dire ceux qui n’effectuent pas de relèves périodiques, bénéficient, grâce à l’accompagnement de nos partenaires, de cours de rafraîchissement qui font d’eux des hommes différents de leurs frères d’armes restés sous le commandement national.
Mme la présidente Françoise Dumas. Général, merci pour cet échange particulièrement constructif. Nous sommes convaincus que l’éradication du terrorisme est une œuvre de longue haleine, mais nous retenons la convergence d’appréciation des situations entre les partenaires de combat qui agissent au Sahel. La situation évolue positivement depuis un an et nous savons ce que nous vous devons depuis votre accession à la tête de la force conjointe du G5 Sahel. Nous tenons à vous en féliciter et à vous en remercier.
Il persiste, vous l’avez dit, des facteurs limitants. Je retiens les attentes capacitaires dans le domaine aérien et en matière de renseignement ; je n’oublie pas les limites en matière de soutien, notamment les leviers financiers qui sont dans vos mains – ou qui devraient l’être. Nous pensons aussi au soutien additionnel délivré par la MINUSMA.
Je retiens le succès de la coordination – ceux qui sont allés vous rencontrer ont pu le mesurer – et la bonne articulation entre Barkhane, la force conjointe et les échelons nationaux. Lorsqu’il y a convergence des volontés, il y a toujours un chemin. Nous pouvons le visualiser sous la forme de ces colonnes foraines, symboles de repénétration des territoires et de retour des services de l’État malien. C’est aussi un moyen de reconquérir un territoire sur un ennemi qui sème la terreur et de redonner confiance dans la force du G5 Sahel. Vous incarnez la remontée de la confiance des populations, car la guerre contre le terrorisme est aussi psychologique. Cela montre l’approfondissement de la sahélisation, mais aussi l’accentuation de l’internationalisation et l’européanisation de Barkhane. C’est toute une synergie qu’il nous faut poursuivre à vos côtés et en lien étroit avec vous.
Une nouvelle fois, je tiens à vous remercier d’avoir accepté cet échange éclairant. Croyez à toute notre reconnaissance et notre respect.
Annexe n°6 : Glossaire des Principaux acronymes
– APR : Accords pour la paix et la réconciliation au Mali ;
– AQMI : Al-Qaida au Maghreb islamique ;
– AILCT : Académie internationale de lutte contre le terrorisme ;
– ALSR : Avions légers de surveillance et de reconnaissance ;
– CEDEAO : Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest ;
– CMA : Coalition des mouvements de l’Azawad ;
– CPCO : Centre de planification et de conduite des opérations ;
– DDR : Désarmement, démobilisation et réintégration (processus) ;
– DIH : Droit international humanitaire ;
– EIGS : État islamique au Grand Sahara ;
– EMUE : État-major de l’Union européenne ;
– EUTM Mali : Mission de formation de l’Union européenne au Mali ;
– FAMa : Forces armées maliennes ;
– FAN : Forces armées nigériennes ;
– GAT : Groupes armés terroristes ;
– GAS : Groupes armés signataires des Accords d’Alger ;
– GIA : Groupe islamiste armé ;
– GSPC : Groupe salafiste pour la prédication et le combat ;
– HCUA : Haut Conseil pour l’unité de l’Azawad ;
– ISWAP : État islamique en Afrique de l’Ouest ;
– MINUSMA : Mission multidimensionnelle intégrée des Nations unies pour la stabilisation au Mali ;
– MISAD : Mécanisme d’identification, de suivi et d’analyse des dommages causés aux civils ;
– MNLA : Mouvement national de libération de l’Azawad ;
– MPCC : Capacité militaire de planification et de conduite militaire ;
– MUJAO : Mouvement pour l’unicité et le jihad en Afrique de l’Ouest ;
– PSDC : Politique de Sécurité et de Défense Commune de l’Union européenne ;
– RVIM : Rassemblement pour la victoire de l’islam et des musulmans ;
– PNUD : Programme des Nations unies pour le développement ;
– ULRI : Unités légères de reconnaissance et d’intervention ;
– SIRH : Système informatisé des ressources humaines ;
([1]) Rapport d’information n° 1288 de MM. Christophe Guilloteau et Philippe Nauche sur l’opération Serval au Mali, 18 juillet 2013.
([2]) Les accords d’Alger du 4 juillet 2006 rappellent les promesses du Pacte national du 11 avril 1992 (intégration massive des combattants rebelles dans les forces armées ; création d’un statut particulier pour les régions de Gao, Tombouctou et Kidal et création d’un Fond de développement et d’un Fond d’indemnisation contre l’abandon de toute revendication sécessionniste) et prévoient le désarmement des combattants.
([3]) Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture, « la crise de 2012 au Mali et ses conséquences en matière de résilience et de sécurité alimentaire », Marco d’Errico, Francesca Grazioli, Aurélien Mellin, 2017. Accessible à partir de ce lien.
([4]) Rapport d’information n° 1288 précité.
([5]) International crisis group, « Réordonner les stratégies de stabilisation au Sahel », rapport n°299, 1er février 2021. Accessible à partir de ce lien.
([6]) Rapport d’information n° 1288 précité.
([7]) Reportage public de France Télévisions « Mali : un immense camp d’entraînement des jihadistes découvert à Gao », 5 mars 2013. Accessible à partir de ce lien.
([8]) Déclaration de M. François Hollande, Président de la République, sur la politique de défense de la France, à Paris le 30 septembre 2013. Accessible à partir de ce lien.
([9]) Le discours du directeur général de la sécurité extérieure est accessible à partir de ce lien.
([10]) Comité exécutif sur la contre-terrorisme du 1er février 2021.
([11]) Mme Bagayoko privilégie l’emploi de l’acronyme GSIM, se rapportant au Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans, ou son équivalent arabe JNIM (Jamāʿat nuṣrat al-islām wal-muslimīn). Elle a indiqué aux rapporteures que selon elle, l’appellation retenue par les armées françaises était largement méconnue au Sahel.
([12]) « Centre Mali : les populations prises au piège du terrorisme et du contre-terrorisme », Fédération internationale des ligues des droits de l’homme (FIDH) et l’Association malienne des Droits de l’Homme (ADMH), 11 novembre 2018. Accessible à partir de ce lien.
([13]) « Centre du Mali : enjeux et dangers d’une crise négligée », Adam Thiam, Institut du Macina, Humanitarian Dialogue (HD), mars 2017. Accessible à partir de ce lien.
([14]) International crisis group, rapport n° 299 précité.
([15]) Rapport de la FIDH et de l’AMDH précité, p.29.
([16]) Voir Troisième partie.
([17]) « La Mauritanie a-t-elle conclu un pacte de non-agression avec Aqmi ? », Radio France international, 2 mars 2016. Accessible à partir de ce lien.
([18]) Le discours du directeur général de la sécurité extérieure est accessible à partir de ce lien.
([19]) Discours précité.
([20]) Audition du général François Lecointre, chef d’État – major des armées, commission de la Défense nationale et des forces armées de l’Assemblée nationale, 11 juin 2019. Compte-rendu accessible à partir de ce lien.
([21]) Rapport du Secrétaire général sur la situation au Mali, 28 décembre 2020. Accessible à partir de ce lien.
([22]) Le texte de l’accord est accessible à partir de ce lien.
([23]) « L’accord d’Alger cinq ans après : un calme précaire dont il ne faut pas se satisfaire », International crisis group, Mathieu Pellerin, 24 juin 2020. Accessible à partir de ce lien.
([24]) International crisis group, rapport précité.
([25]) « Le processus de Désarmement – Démobilisation – Réinsertion (DDR) au Mali : un parcours semé d’embûches ». Anne Savey, Marc-André Boisvert, 21 décembre 2018, Observatoire du monde arabo-musulman et du Sahel, Fondation pour la recherche stratégique. Accessible à partir de ce lien.
([26]) Résolution 2480 du 28 juin 2019 relative au renouvellement du mandat de la MINUSMA.
([27]) M. Nicolas Normand, « Mali : l’accord d’Alger aggrave-t-il l’insécurité au Sahel ? » Le Point, 6 avril 2021. Accessible à partir de ce lien.
([28]) Déclaration du Président Issoufou à Bamako (Mali), 7 septembre 2019, largement documentée dont à partir de ce lien.
([29]) Le Monde, Au Mali, des signataires de l’accord de paix accusés de terrorisme, Morgane Le Cam, 28 août 2018. Accessible à partir de ce lien.
([30]) « Le pastoralisme, un facteur de stabilité essentiel dans le Sahel », Lucie Royer et Stéphanie Brunelin, Idées pour le développement, 18 juin 2020. Accessible à partir de ce lien.
([31]) « Peuls et jihadisme au Sahel : le grand malentendu », Benjamin Roger, avec Aïssatou Diallo, Jeune Afrique, 6 juillet 2020. Accessible à partir de ce lien.
([32]) « Les chasseurs qui ont confiance en Dieu »
([33]) Groupe de recherche et d’information sur la paix et la sécurité (GRIP), « Armer les civils : la loi des Volontaires pour la défense de la patrie au Burkina Faso », Claire Zutterling, 30 octobre 2020. Accessible à partir de ce lien.
([34]) Organisation des Nations unies, Rapport du Secrétaire général au Conseil de sécurité sur la situation au Mali, 31 mai 2019. Accessible à partir de ce lien.
([35]) Rapport d’information n° 1288 précité.
([36]) Politique internationale, N° 139 (printemps 2013), Drogues, mafias et trafics, Christophe Champin.
([37]) Dossier de presse de l’opération Barkhane, accessible à partir de ce lien.
([38]) Terre : 19 000, Air : 2 000, garde nationale : 10 000, Gendarmerie : 6 000.
([39]) Voir II. de la deuxième partie.
([40]) Voir II. de la deuxième partie.
([41]) Présentation de l’ICMM sur le site internet de la MINUSMA, accessible à partir de ce lien.
([42]) Résolution 2531 (2020), adoptée par le Conseil de sécurité le 29 juin 2020, accessible à partir de ce lien
([43]) Point de situation des opérations du 19 au 25 mars, accessible à partir de ce lien.
([44]) Audition du général Jean-François Ferlet par la commission de la Défense nationale et des forces armées, 8 mars 2018. Accessible à partir de ce lien.
([45]) Rapport flash sur les hélicoptères des armées de MM. Jean-Pierre Cubertafon et Jean-Jacques Ferrara, juillet 2020. Accessible à partir de ce lien.
([46]) « La France au Sahel : il est temps de partir ! », Marc-Antoine Pérouse de Montclos, Libération, 11 janvier 2021. Accessible à partir de ce lien.
([47]) Pour le cas spécifique du Rafale, la norme est fixée à 180 heures de vol + 60 heures de simulateurs.
([48]) Le rapport de la MINUSMA est accessible à partir de ce lien.
([49]) Communiqué de presse du ministère des Armées du 30 mars 2021, accessible à partir de ce lien.
([50]) Audition du général d’armée François Lecointre, chef d’état-major des armées, 17 juillet 2018. Compte-rendu accessible à partir de ce lien.
([51]) Audition précitée.
([52]) International crisis group, rapport n° 299 précité.
([53]) Sur la genèse de la MINUSMA, voir le rapport d’information précité sur l’opération Serval.
([54]) Document accessible à partir de ce lien.
([55]) Déclaration accessible à partir de ce lien.
([56]) Communiqué de presse de l’ONU du 6 avril 2021, accessible à partir de ce lien.
([57]) Résolution 2480 du 28 juin 2019.
([58]) Entretien avec le Chef de la MINUSMA, Mahamad Saleh Annadif, s’exprime sur la réunion du Conseil de sécurité de l’ONU sur le Mali et la situation dans le centre du pays, 12 avril 2019, accessible à partir de ce lien.
([59]) Point presse du 10 décembre 2020, accessible à partir de ce lien.
([60]) Rapport « Protection des civils au Mali : pourquoi les ressources aériennes sont décisives pour la Minusma », CIVIC, mai 2020, accessible à partir de ce lien.
([61]) International crisis group, rapport n°299 précité.
([62]) « State Atrocities in the Sahel : The Impetus for Counterinsurgency Results is Fueling Government Attacks on Civilians », ACLED, mai 2020.
([63]) Communiqué de presse accessible à partir de ce lien.
([64]) Communiqué de presse accessible à partir de ce lien.
([65]) Nicolas Normand, « Mali : l’accord d’Alger, chimère ou réalité ? », Le Point, 30 mars 2021, accessible à partir de ce lien.
([66]) International crisis group, rapport n° 104, « Mali : dernière chance à Alger », 18 novembre 2014. Accessible à partir de ce lien.
([67]) Entretien avec Mamadou Goudienkilé, Le Point Afrique, 13 avril 2021. Accessible à partir de ce lien.
([68]) « Faut-il négocier avec les terroristes ? C’est déjà le cas. » Niagalé Bagayoko, Jeune Afrique, 15 février 2021. Accessible à partir de ce lien.
([69]) « Burkina Faso : le gouvernement dément toute négociation avec des terroristes », RFI, 4 mars 2021. Accessible à partir de ce lien.
([70]) Accessible à partir de ce lien.
([71]) « Dans les coulisses de l’accord de Niono au Mali », David Baché, Radio France International, 12 avril 2020. Accessible à partir de ce lien.
([72]) « Au Mali, les jihadistes se font parrains de la paix », Célian Macé, Libération, 21 septembre 2020.
([73]) International crisis group, rapport n° 299, précité.
([74]) « Audit du ministère de la Défense au Niger : l’enquête préliminaire se termine. », Marie-Pierre Olphand, Radio France International, 3 juin 2020. Accessible à partir de ce lien.
([75]) « Des armées sahéliennes face au défi de la transparence et de la corruption. » Oswald Padonou, Idées pour le développement, 5 octobre 2020. Accessible à partir de ce lien.
([76]) « Elite Capture of Foreign Aid, Evidence from Offshore Bank Accounts », Jørgen Juel, AndersenNiels Johannesen, Bob Rijkers, Banque mondiale, février 2020. Accessible à partir de ce lien.
([77]) International crisis group, rapport n°299, précité.
([78]) Audition du général Lecointre par la commission de la Défense nationale et des forces armées, 11 juin 2019. Compte rendu accessible à partir de ce lien.
([79]) https://www.assemblee-nationale.fr/dyn/15/comptes-rendus/seance/session-ordinaire-de-2020-2021/premiere-seance-du-jeudi-04-mars-2021
([80]) Rebecca Mignot-Mahdavi, « La fin de la guerre aura-t-elle lieu ? », La Revue des droits de l’homme [En ligne], Actualités Droits-Libertés, mis en ligne le 10 mars 2019, consulté le 15 avril 2021. URL : http://journals.openedition.org/revdh/6263 ; DOI : https://doi.org/10.4000/revdh.6263
([81]) https://www.rfi.fr/fr/podcasts/invit%C3%A9-international/20210329-entretien-exlusif-niger-le-pr%C3%A9sident-%C3%A9lu-mohamed-bazoum-demande-aux-fran%C3%A7ais-de-maintenir-leur-dispositif-a%C3%A9rien
([82]) https://www.lepoint.fr/afrique/mali-peut-on-encore-sauver-l-accord-d-alger-13-04-2021-2422004_3826.php