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Compte rendu — Commission des affaires sociales

Compte rendu de réunion · 23/09/2026 · 29 724 caractères · HTML sur assemblee-nationale.fr

Compte rendu

Commission

des affaires sociales

– Audition de M. Cyrille Isaac-Sibille, chargé par M. le Premier ministre, en application de l’article L.O. 144 du code électoral, d’une mission temporaire sur la prévention primaire en santé 2

– Informations relatives à la commission … 11

– Présences en réunion … 12

Mercredi

23 septembre 2026

Séance de 14 heures

Compte rendu n° 100

2025-2026

Présidence de

M. Frédéric Valletoux, président

La réunion commence à quatorze heures cinq.

(Présidence de M. Frédéric Valletoux, président)

La commission des affaires sociales entend M. Cyrille Isaac-Sibille, chargé par M. le Premier ministre, en application de l’article L.O. 144 du code électoral, d’une mission temporaire sur la prévention primaire en santé.

M. le président Frédéric Valletoux. Le 13 janvier dernier, le Premier ministre a nommé notre collègue Cyril Isaac-Sibille parlementaire en mission. Il lui était demandé de dresser un état des lieux transversal permettant d’analyser le pilotage, le déploiement et les résultats des politiques de prévention primordiale, et de formuler des propositions opérationnelles et évaluables dans le temps. J’ai souhaité qu’il puisse venir devant notre commission pour présenter son rapport.

M. Cyrille Isaac-Sibille. J’ai un grand regret : en neuf ans de mandat, je n’ai parlé de santé qu’une seule fois, lorsque Mme Agnès Buzyn nous a présenté la stratégie « Ma santé 2022 ». Chaque année, des sujets importants sont évoqués, mais ce sont toujours des aspects parcellaires. Une vision globale sur la santé ne nous a jamais été présentée. C’est pourquoi le Premier ministre m’a confié une double mission : dresser un état des lieux de la santé de la population et formuler des propositions.

Le premier constat de ce rapport est que nos concitoyens ne vont pas bien et que la santé de la population se dégrade, alors même que nous y consacrons toujours plus d’argent. À chaque projet de loi de financement de la sécurité sociale (PLFSS), ce sont près de 260 milliards d’euros qui sont alloués.

Tout cela s’accompagne de grandes inégalités, comme le montre l’écart de treize années d’espérance de vie entre les plus favorisés et les moins favorisés. Ces inégalités sont également territoriales et liées à l’âge. Si l’espérance de vie en bonne santé s’améliore, c’est surtout parce qu’elle s’améliore à 65 ans, voire à 75 ans, alors que l’espérance de vie à la naissance stagne, et baisse même chez les femmes. Tout notre système de santé est conçu pour augmenter l’espérance de vie des plus âgés.

Pourtant, en 1945, nos prédécesseurs ont créé par ordonnance la protection sociale avec sa branche maladie, qui visait à réparer, mais également la protection maternelle et infantile (PMI), la médecine scolaire et la médecine du travail. Ainsi, ils avaient prévu autant de médecine de prévention que de médecine de soins. Quatre-vingts ans plus tard, la grenouille de l’assurance maladie est devenue un bœuf, tandis que nous avons desséché la PMI, la médecine scolaire et la médecine du travail.

Lorsque nous parlons de santé, nous pensons avant tout à l’accès à un médecin généraliste, aux files d’attente aux urgences ou aux moyens de l’hôpital. Or, j’ose un parallèle : ce n’est pas parce que vous avez un mécanicien très bien formé, très bien outillé et au coin de la rue que votre voiture démarre le matin. Votre voiture démarre parce que vous l’entretenez, vous utilisez une bonne essence, vous faites les niveaux et vous effectuez les contrôles techniques. Ce que nous faisons pour nos voitures, nous ne le faisons pas pour notre santé.

En créant l’assurance maladie, nous avons donné aux Français la fausse impression que, disposant d’un système de soins performant, ils pouvaient adopter n’importe quel comportement, car à la fin, le système de soins les rattraperait.

J’ai introduit la notion de prévention primordiale. Le principe est que notre santé ne dépend qu’à 20 % de notre système de soins, tandis que 80 % sont liés à nos déterminants et à nos environnements, sur lesquels nous n’avons pas toujours la maîtrise. Si la santé se dégrade depuis plusieurs décennies, c’est que nos environnements et nos modes de vie ont changé. Il faut bien sûr changer nos comportements, mais il faut surtout changer nos environnements pour que nos comportements s’améliorent.

Grâce au traitement des données et à l’intelligence artificielle, certains pourront avoir accès à des outils leur offrant une prévention personnalisée qui ne sera pas accessible à tous. Si la puissance publique ne contrôle pas ces développements, l’intelligence artificielle pourrait de nouveau créer des inégalités entre nos concitoyens.

Mes propositions s’articulent autour de quatre axes.

Le premier axe consiste à faire de la santé l’affaire de tous. Tant que les plus hauts responsables politiques, les élus nationaux et locaux, les chefs d’entreprise et l’ensemble de la population n’auront pas pris conscience que notre santé dépend de nos environnements et de nos comportements, nous serons toujours amenés à réclamer plus de médecins traitants et plus d’argent pour l’hôpital, alors que le sujet n’est pas là.

Nous faisons semblant de faire de la prévention. Nous avons une multitude de petites mesures, toutes intéressantes, sans aucune vision globale. Le soin est porté par un marché : plus il y a de patients, plus le système fonctionne, car les établissements de soins ont de l’activité, les professionnels de santé réalisent des actes et les laboratoires vendent des médicaments. En revanche, personne ne s’intéresse à la santé de la population.

Vingt-cinq millions de Français ont une pathologie chronique, contre quinze millions de Français il y a quelques décennies. Le directeur général de la Caisse nationale de l’assurance maladie (Cnam) nous a indiqué que, d’ici 2035, nous passerons de 25 à 30 millions de malades chroniques. Comment pouvons-nous accepter cela sans rien faire ? Fatalement, il faudra toujours plus de moyens financiers, de médecins et d’hôpitaux. Le problème n’est pas que nous n’avons pas assez de médecins, mais que nous avons trop de malades.

J’ai été très heureux d’auditionner les représentants des territoires et départements d’outre-mer. À La Réunion, plus de 50 % de la population est en surcharge pondérale ou diabétique, mais des politiques territoriales efficaces ont été mises en place afin que le nombre de maladies chroniques n’augmente pas.

Nous faisons semblant de faire de la prévention. Savez-vous qu’il existe une stratégie nationale de santé 2023-2033 ? Il est anormal qu’elle ne soit pas publiée et qu’elle ne soit pas présentée devant le Parlement. C’est un manque de démocratie sanitaire. De même, un comité interministériel pour la santé (CIS) doit normalement se réunir tous les ans. Or, il ne s’est pas réuni depuis 2019.

Nous devons rendre la prévention visible dans le PLFSS. Aucun sous-objectif de l’objectif national de dépenses d’assurance maladie ne porte sur la prévention. Je propose que le sixième sous-objectif, intitulé « autres », soit renommé « prévention et autres ». Cela permettrait de donner de la visibilité à la prévention et de flécher les crédits qui doivent lui être alloués.

Je propose également de faire entrer la prévention dans tous les objectifs de dépenses de santé et de porter l’ambition au plus haut niveau. Les dernières politiques qui ont plutôt bien fonctionné, comme celles sur le handicap ou contre le cancer, ont bénéficié d’un portage politique au plus haut niveau. Si ce portage politique, cette prise de conscience et cette identification dans le budget font défaut, nous continuerons à faire semblant de faire de la prévention.

Le deuxième axe est de faire des lieux où l’on habite, où l’on apprend, où l’on travaille et où l’on se soigne des lieux de santé.

Concernant les lieux où nous vivons, le portage et le cadrage doivent être nationaux, mais la déclinaison est forcément territoriale et doit impliquer l’ensemble des acteurs et des collectivités. Je propose de renforcer, généraliser et rendre opposables les contrats locaux de santé (CLS), généralement intercommunaux, ce qui permettrait à nos concitoyens de savoir ce qui est fait pour leur santé et à l’ensemble des acteurs de définir sur un même document l’état des lieux, les problématiques locales et les priorités.

S’agissant des lieux où nous apprenons, je propose de créer un statut de praticien de prévention, sur le modèle du statut de praticien hospitalier, qui permettrait de faire carrière aussi bien en PMI qu’en médecine scolaire. Tout cela s’inscrirait dans un service public de santé de l’enfance et de la jeunesse. Depuis des décennies, nous n’investissons plus dans la santé des enfants, pourtant concernées par des problèmes de violences, de harcèlement, de mauvaise alimentation, de sommeil et de surexposition aux écrans.

Concernant les lieux où nous travaillons, ils doivent être des lieux de promotion de la santé. Les services de santé au travail font très bien leur métier en matière de prévention et de réparation des risques professionnels, mais ils doivent aller plus loin, en coordonnant leurs efforts avec les complémentaires santé.

Enfin, s’agissant des lieux où nous nous soignons, les soignants ont évidemment un rôle à jouer dans la prévention. J’aimerais que l’ensemble des professionnels de santé, à l’hôpital, en libéral, dans les établissements sanitaires ou médico-sociaux, puissent appliquer le principe du « Making Every Contact Count ». Une partie des professionnels de santé, désormais plus nombreux, pourrait être orientée vers la prévention grâce à des politiques volontaires.

Il est très important que cette politique de prévention soit « industrielle », c’est-à-dire qu’elle produise des résultats de manière systémique et scientifique. Pour la piloter, il faut croiser les données sanitaires et sociales afin de mieux cibler les personnes qui en ont le plus besoin.

Notre chance est que nous sommes très en retard en France. Par conséquent, nous savons ce qui fonctionne à l’étranger. Les scientifiques doivent nous accompagner pour labelliser les actions probantes.

J’aimerais que chaque année, avant le PLFSS, l’ensemble des agences sanitaires nous fournisse la liste des risques émergents, qu’ils soient bactériologiques ou chimiques. Des études ont, par exemple, été menées sur le sujet des substances per- ou polyfluoroalkylées (Pfas) dès les années 2000, mais il a fallu que des journalistes révèlent des pollutions pour que l’on en reprenne conscience. Il en va de même pour le cadmium ou l’antibiothérapie. Il faudrait que ces risques apparaissent et soient hiérarchisés.

M. le président Frédéric Valletoux. Nous en venons aux interventions des orateurs des groupes.

M. Serge Muller (RN). Ce rapport dresse le constat d’un échec total en matière de prévention en santé. La santé mentale reste notamment sous-financée et n’est clairement pas considérée à sa juste valeur dans notre système de santé. Des territoires comme ma circonscription sont inégalement servis en matière d’offres de prévention et de soins.

Il est temps que la doctrine change et qu’elle soit claire : se doter d’une offre de prévention complète dans tous les domaines de la santé pour mieux prévenir les maladies, tout en continuant à garantir une offre de soins de qualité.

Cette exigence vaut aussi, et peut-être plus encore, pour nos compatriotes d’outre-mer. Ce rapport confirme ce que Mme Marine Le Pen dénonce depuis des années : une négligence totale dans tous les domaines à l’égard de nos territoires ultramarins.

Le rapport souligne que la souffrance psychique des personnes âgées isolées est largement sous-diagnostiquée, voire banalisée. Dans nos territoires ruraux qui manquent cruellement d’un maillage médical, quels leviers concrets peuvent être proposés pour repérer et accompagner ces personnes ?

M. Michel Lauzzana (EPR). Au nom du groupe Renaissance, je tiens à saluer ce travail transversal et complet sur la prévention.

Le cancer est la première cause de mortalité en France, et 40 % des cas de cancer sont évitables. Dans l’ordre, les causes sont le tabac, l’alcool, la sédentarité et l’obésité, les pesticides et les différentes intoxications. Or, tout cela relève des habitudes, et les actions comportementales sont difficiles à mettre en place. Comment faire prendre conscience à la population que c’est là aussi qu’elle doit porter ses efforts pour aller vers une meilleure santé ?

Concernant la vaccination contre le papillomavirus humain (HPV), l’Australie vise l’élimination du cancer du col de l’utérus, mais aussi de quatre autres cancers, car le HPV ne cause pas seulement le cancer de l’utérus. Je souhaiterais savoir pourquoi vous n’êtes pas favorable à une obligation vaccinale pour le HPV.

Mme Karen Erodi (LFI-NFP). Vous écrivez à la page 29 de votre rapport que la santé environnementale est le test le plus exigeant de la prévention. Or, votre rapport échoue visiblement à ce test. Vous proposez une taxe pour le sucre, un prix minimum pour l’alcool ainsi qu’une taxe, voire une interdiction, pour les produits ultratransformés. Mais, pour les Pfas, les pesticides et les perturbateurs endocriniens, vous formulez un simple document de synthèse une fois par an. Nous voyons bien le « deux poids, deux mesures » : des taxes pour le consommateur, un rapport annuel pour le pollueur.

Il faut lire votre lettre de mission pour comprendre la cause. Le Premier ministre y cite l’environnement une fois en préambule, puis énumère les facteurs de risque à traiter : l’alimentation, la sédentarité, les addictions ou encore les écrans, mais aucun facteur environnemental. Le Premier ministre vous place en mission auprès de sept ministres, dont la ministre de l’agriculture. Sept jours après la remise de votre rapport, l’Assemblée nationale a adopté la loi d’urgence agricole portée par cette même ministre. Ce texte réouvre la porte à deux néonicotinoïdes. Vous avez voté contre, et nous aussi. Mais, en page 341 de votre rapport, le mot « néonicotinoïdes » n’apparaît qu’une seule fois et le mot « précaution » n’apparaît pas.

Cet été, la canicule a fait près de 8 000 décès, selon un bilan provisoire de Santé publique France. Votre chapitre sur le « bien vieillir » n’en dit pourtant rien.

Notre santé se dégrade à cause de notre environnement nocif. Ces maladies ne tombent pas du ciel, elles sont politiques et ont des responsables : les industriels, les lobbies et les gouvernements. Cet angle mort vous a-t-il été imposé par Matignon ? Êtes-vous prêt à ajouter à vos propositions l’interdiction des néonicotinoïdes, l’arrêt des rejets de Pfas et le principe du pollueur-payeur ?

Mme Océane Godard (SOC). Ce rapport sonne comme un nouvel électrochoc. Je voudrais avoir un message de profonde gratitude à l’égard des associations et de tous les acteurs de la prévention. Je pense également aux personnels soignants, accompagnants et médicaux de notre pays.

Notre système de santé ne prévient pas assez. Notre santé se joue à 80 % hors des hôpitaux. Pourtant, on dépense cinq fois plus pour soigner que pour prévenir. De plus, les inégalités explosent. La prévention doit être un ciment de la République, et non un privilège.

Nous rejoignons les trois leviers identifiés dans votre rapport : rendre la prévention visible, transformer nos territoires et agir sur les déterminants, comme le tabac et l’alimentation. Cela nécessite des moyens. C’est tout le sens des propositions socialistes que nous faisons, notamment la taxation comportementale.

Pourquoi ne pas également réfléchir à un principe de pollueur-payeur pour la santé dans son ensemble ? Plutôt que de rogner sur les dispositifs existants, pourquoi ne pas avoir une véritable vision au travers d’un grand plan de prévention intégrale ?

M. Jérôme End (DR). La prévention concerne de très nombreux acteurs, avec la nécessité d’une gouvernance coordonnée. Notre système est extraordinairement performant pour réparer, mais sommes-nous suffisamment organisés pour éviter d’avoir à réparer ?

Au travers de votre mission, pouvez-vous nous dire combien coûte une politique de prévention, combien de maladies, d’arrêts maladie et d’hospitalisations elle évite, combien d’années de vie en bonne santé elle permet de gagner, ou combien elle économise à l’assurance maladie à cinq, dix ou vingt ans ? On ne doit plus seulement mesurer combien nous dépensons pour la santé, mais combien de santé nous obtenons pour chaque euro dépensé.

Enfin, quel pilote dessinez-vous pour la prévention primaire et avec quels moyens ? Si tout le monde est responsable, qui est réellement comptable du résultat ? Cela pourrait ouvrir la voie à des contrats territoriaux de prévention avec des objectifs et des résultats, voire à une forme de financement au résultat.

Mme Danielle Simonnet (EcoS). Je pense également qu’il faudrait passer d’une politique de soins à une politique de santé. Mais je reste sur ma faim.

Vous avez dit qu’en raison de la création de la sécurité sociale, les gens pensent qu’ils peuvent se comporter comme ils veulent. Mais ils n’ont pas choisi d’être exposés à l’amiante ou à des pesticides et de subir des cancers terribles. La représentation nationale a récemment voté le retour des néonicotinoïdes, alors même qu’on sait le danger cancérigène que cela représente. Une politique de santé publique, c’est forcément une politique de santé environnementale bien plus exigeante qui fait appliquer le principe de précaution.

Quel est le bilan d’une décennie de politiques d’austérité sur la présence des infirmières, des médecins scolaires et des psychologues dans les lieux d’enseignement ?

Les centres de santé non lucratifs, qui permettent une véritable politique de prévention sur le territoire, sont massivement victimes de sous-financement. La prolongation pour un an des structures d’exercice coordonné participatives (Secpa) a été décidée in extremis l’an dernier par le Gouvernement, mais ces structures n’ont à ce jour aucune garantie de la poursuite de leur financement au-delà du 31 décembre 2026.

Enfin, il existe un enjeu pour la prévention à considérer que la santé au travail et la responsabilité patronale en la matière sont une question de santé publique. Cela signifie aussi qu’il faut une refonte des tableaux de maladies professionnelles, où le cancer du sein ne figure toujours pas.

Mme Sabine Gervais (Dem). Je salue la qualité de ce rapport, qui est le fruit d’une concertation extrêmement large avec les professionnels de santé, les associations, les collectivités, les administrations, les chercheurs et les acteurs de terrain. Cette méthode est importante, car la prévention ne peut précisément pas être l’affaire du seul ministère de la santé et de l’accès aux soins. L’une des grandes forces du rapport est de considérer la santé dans toutes ses dimensions.

La PMI, la médecine scolaire et la médecine du travail font en effet un travail considérable de prévention, mais leur affaiblissement transforme des dépenses de prévention peu coûteuses en dépenses curatives bien plus lourdes.

Évidemment, prévenir certaines maladies chroniques, retarder leur apparition, éviter des hospitalisations ou prévenir la perte d’autonomie, c’est aussi réduire à terme certaines dépenses de santé. Toutefois, au sein du groupe Les Démocrates, nous considérons qu’il faut éviter de présenter la prévention uniquement comme une politique d’économie. Son premier objectif est de permettre à chacun de vivre plus longtemps, mais surtout de vivre mieux et plus longtemps en bonne santé.

Reste maintenant la question essentielle de la mise en œuvre. La prévention produit rarement ses résultats en une seule année budgétaire. Faudrait-il profiter de la prochaine séquence politique, présidentielle et législative, pour fixer une véritable programmation pluriannuelle de la prévention ? Et si nous voulons avancer dès maintenant, de quel instrument disposons-nous dans le cadre institutionnel et budgétaire actuel, contraint et limité, pour traduire concrètement ces ambitions ?

M. François Gernigon (HOR). Je vous félicite pour ce travail très important, détaillé et précis.

Nous estimons à tort que prévenir reviendrait à dépenser de l’argent de manière imprécise et mal calibrée, alors que traiter une maladie nous semble concret, plus ciblé et donc plus efficace. Pourtant, vous écrivez que 80 % de notre santé dépend de nos comportements et de nos environnements de vie, et seuls 20 % relèvent du soin.

Vous proposez l’instauration de priorités nationales portées par un changement de gouvernance, avec une conférence nationale de la santé qui se réunirait tous les cinq ans pour mettre une stratégie sur pied, et la réunion d’un CIS chaque année pour assurer le suivi de cette stratégie.

Comment envisagez-vous ensuite la déclinaison des décisions à l’échelle locale, dans les territoires ? Quel rôle donneriez-vous aux agences régionales de santé ? On peut aussi penser que le service public départemental de l’autonomie aurait un rôle clef dans le pilotage de la prévention de la perte d’autonomie. Cela serait-il le cas ?

M. Stéphane Viry (LIOT). Il faut retenir de ce travail des éléments majeurs et forts : notre système de santé se dégrade et est, par ailleurs, de plus en plus inégalitaire.

Depuis des années, beaucoup parlent et agissent en matière de prévention : la Cnam, les caisses primaires d’assurance maladie, les organismes de santé complémentaires, les personnels soignants, des entités publiques et des collectivités se mobilisent. Mais il me semble qu’il existe un défaut de pilotage, de coordination et d’ordonnancement de toutes ces actions territoriales. Que pensez-vous de la nécessité de coordonner ces acteurs ?

L’une de vos recommandations est relative au recours à l’intelligence artificielle. Cette technologie peut en effet être un outil d’accélération en termes de prise en charge et d’ordonnancement des actes de prévention dans un parcours de santé. Quels leviers conviendrait-il de desserrer pour permettre d’intégrer véritablement l’intelligence artificielle personnalisée dans un souci d’efficacité ?

M. le président Frédéric Valletoux. Nous en venons aux questions des autres députés.

Mme Joséphine Missofle (EPR). J’aimerais revenir sur votre proposition de créer un service public de la santé de l’enfance et de la jeunesse. Vous proposez la création d’un statut spécifique d’emploi de praticien de prévention en santé pour les professionnels de santé exerçant en PMI et dans les services de santé scolaire et universitaire. Quels effets attendez-vous concrètement de la création de ce statut sur l’attractivité de ces professions ? Pensez-vous que ce statut sera suffisant pour pallier les inégalités territoriales qui persistent ?

Mme Nicole Dubré-Chirat (EPR). J’aurais souhaité voir davantage, dans votre rapport, d’éléments relatifs au parcours de soins. On parle beaucoup de médecins, mais, demain, nous aurons aussi besoin d’un accès aux soins par le biais d’autres professionnels de santé qui peuvent faire de l’évaluation, de l’orientation et un travail de prévention complémentaire et intéressant.

Par ailleurs, nous avons élargi la vaccination à de nombreux professionnels, et vous proposez de l’étendre encore. Or, nous avons un sujet de traçabilité, car personne ne renseigne au bon endroit la vaccination qui a été faite.

Mme Josiane Corneloup (DR). Dans nos campagnes, quand le médecin est parti, c’est bien souvent le pharmacien qui demeure le dernier professionnel de santé accessible sans rendez-vous pour vacciner, dépister, orienter et accompagner l’observance. Pensez-vous faire de ce maillage officinal un pilier explicite de la prévention primordiale de proximité, avec les moyens et la reconnaissance correspondants ?

Concernant le médicament, la logique de prévention est-elle compatible avec la pression tarifaire qui fragilise aujourd’hui l’économie des pharmacies rurales, sans lesquelles il n’y aura ni vaccination de proximité, ni dépistage, ni « aller vers » ?

M. Cyrille Isaac-Sibille. Monsieur Muller, le constat est dur en raison de l’évolution de nos modes de vie. Nous avons une responsabilité collective, car c’est le collectif qui crée les environnements. Je suis d’accord concernant les outre-mer, mais ils nous montrent plutôt le bon exemple.

Monsieur Lauzzana, il est évident que 40 % des cancers sont évitables. Nous avons trois leviers : l’éducation, l’information – je pense au nutri-score – et les contraintes. Concernant l’obligation vaccinale, je crois davantage à la littératie en santé qu’à la contrainte. Par ailleurs, les tableaux de bord issus des CLS devraient permettre d’interpeller les responsables et de comprendre les freins.

Madame Erodi, concernant l’environnement, je suis allé à la limite du périmètre de ma mission. La santé environnementale nécessitera un rapport à elle seule. J’ai bien évidemment évoqué des sujets comme les Pfas. Pour vous rassurer, je n’ai reçu aucune consigne de Matignon.

Madame Godard, vous insistez sur le rôle des associations, et je suis d’accord avec vous. Pour la prévention, une armée est prête à se lever. Le problème est qu’il y a beaucoup de musiciens, mais pas de chef d’orchestre ni de partition. C’est pourquoi je parle d’industrialisation de la prévention.

Monsieur End, bien que cela relève du PLFSS, une réflexion plus large sur les moyens de la prévention est nécessaire. Les fonds d’intervention régionaux disposent d’une enveloppe de 800 millions d’euros affectée à la prévention. La question est de savoir comment ces fonds sont utilisés et comment nous évaluons les résultats obtenus. Un autre exemple est celui du Fonds d’investissement dans la prévention de l’usure professionnelle, doté de 200 millions d’euros. Non seulement cette enveloppe n’est actuellement pas dépensée, mais elle est de surcroît sanctuarisée. Il est essentiel de s’appuyer sur les CLS au niveau local. Il faut y fixer des objectifs précis et les évaluer, à l’aide de tableaux de bord, tous les deux à quatre ans.

Madame Simonnet, j’insiste sur le fait que nous ne sommes pas toujours maîtres de nos comportements et que la modification de notre environnement peut les influencer positivement. Des publications récentes montrent que le plan vélo a eu des effets bénéfiques sur la santé. Nous pouvons bien sûr agir sur les comportements, mais les environnements dans lesquels nous évoluons peuvent faciliter l’adoption de meilleures habitudes.

Concernant la médecine scolaire, le problème n’est pas l’austérité, mais l’attractivité. Il faut simplifier le parcours pour devenir médecin scolaire. En offrant un véritable statut d’emploi aux professionnels de la santé scolaire, qu’ils soient médecins, infirmiers ou psychologues, nous renforcerons l’attractivité de ces métiers.

Je suis d’accord concernant les Secpa.

En revanche, je suis en désaccord sur la médecine du travail, qui doit aller au-delà des risques professionnels. Le lieu de travail peut, par exemple, être un endroit pertinent pour la vaccination. Tout le monde y gagnerait.

Madame Gervais, les moyens financiers existent, mais il faut leur donner une visibilité. Par ailleurs, les exemples étrangers nous montrent que la prévention peut produire des effets rapides, en deux ou trois ans. Il faut avant tout avoir une vision. Or, chaque fois que nous parlons de santé, nous priorisons le soin au détriment de la prévention. Nous sommes donc collectivement responsables.

Monsieur Gernigon, je pense que le cadre et les priorités doivent être nationaux. Ce cadre doit ensuite être décliné par les acteurs locaux, en leur laissant la liberté de se coordonner et de s’organiser.

Monsieur Viry, il me semble qu’il faut hiérarchiser et adapter les priorités aux particularités de chaque territoire. Par ailleurs, l’intelligence artificielle soulève une véritable interrogation, car je crains qu’elle ne renforce les inégalités.

Madame Dubré-Chirat, avant de parler de parcours de soins, il faut en effet parler de parcours de prévention. Cela renvoie à Mon espace santé. Il n’est pas normal que la puissance publique ne se donne pas les moyens de nous fournir un carnet de vaccination électronique digne de ce nom. Plutôt que d’investir dans de nouveaux systèmes d’information, il faut faire de Mon espace santé l’outil central permettant à l’ensemble de ce secteur de se coordonner.

La réunion s’achève à quinze heures quinze.

Informations relatives à la commission

La commission a désigné :

– Mme Danielle Simonnet, rapporteure du projet de loi de financement de la sécurité sociale pour 2027 pour la branche Accidents du travail et maladies professionnelle ;

– MM. Didier Le Gac et Matthias Tavel, rapporteurs, en application de l’article 145-7, alinéa 1, du Règlement, sur la mise en application de la loi n° 2023-659 du 26 juillet 2023 visant à lutter contre le dumping social sur le transmanche et à renforcer la sécurité du transport maritime.

Présences en réunion

Présents. – Mme Ségolène Amiot, M. Christophe Bentz, M. Hadrien Clouet, Mme Josiane Corneloup, Mme Nicole Dubré-Chirat, Mme Karen Erodi, M. Guillaume Florquin, M. Thierry Frappé, M. François Gernigon, Mme Sabine Gervais, Mme Océane Godard, Mme Zahia Hamdane, M. Cyrille Isaac-Sibille, M. Édouard Jordan, M. Michel Lauzzana, M. Didier Le Gac, M. René Lioret, M. Pierre Marle, Mme Joséphine Missoffe, M. Christophe Mongardien, M. Serge Muller, M. Sébastien Peytavie, Mme Danielle Simonnet, M. Nicolas Turquois, M. Frédéric Valletoux, Mme Annie Vidal, M. Stéphane Viry

Excusés. – Mme Anchya Bamana, M. Thibault Bazin, Mme Béatrice Bellay, M. Elie Califer, Mme Stella Dupont, M. Gaëtan Dussausaye, M. Olivier Fayssat, Mme Karine Lebon, M. Jean-Hugues Ratenon, M. Emmanuel Taché

Assistait également à la réunion. – M. Jérôme End